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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 - -Author: Abbé de Mably - -Release Date: March 8, 2017 [EBook #54311] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 *** - - - - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive). - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Ont également été corrigées les confusions entre Démosthène, - général athénien mort en -413, et Démosthènes, orateur né en - -384, mort en -322. - - La ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en latin ont - été tacitement corrigées à certains endroits. - - La Table des matières concernant les Observations sur l'Histoire - de la Grèce a été ajoutée. - - - - - COLLECTION - _COMPLETE_ - DES ŒUVRES - DE - L’ABBÉ DE MABLY. - - TOME QUATRIEME. - - - - - COLLECTION - - _COMPLETE_ - - DES ŒUVRES - - DE - - L’ABBÉ DE MABLY, - - - TOME QUATRIEME, - Contenant les Observations sur l’histoire des Grecs - et des Romains. - - - A PARIS, - - De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place - _Croix_, chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_. - - _L’an III de la République_, - (1794 à 1795.) - - - - - A MONSIEUR - L’ABBÉ DE R***. - - -_Il y a déjà plusieurs années, mon cher abbé, que je vous ai offert la -première ébauche de mon travail sur l’Histoire de l’ancienne Grèce; -mais je me suis aperçu depuis combien ce présent étoit peu digne de -vous. Horace étoit un grand maître; et j’ai appris par mon expérience -qu’il est dangereux de ne pas laisser mûrir pendant plusieurs années -ses écrits dans son porte-feuille_: nonum prematur in annum. _Il est -impossible de juger avec justice un ouvrage qu’on vient de finir; il -faut l’oublier; on le revoit alors de sang-froid et avec les nouvelles -connoissances qu’on a acquises; notre amour-propre d’auteur ne nous -dérobe plus nos erreurs et nos fautes; il nous les présente, au -contraire, comme autant de preuves des progrès que nous avons faits._ - -_L’ouvrage que je vous adresse aujourd’hui n’est encore qu’une suite de -réflexions sur les mœurs, le gouvernement et la politique de la Grèce; -j’y recherche les causes générales et particulières de sa prospérité -et de ses malheurs. Il m’arrive souvent aujourd’hui de louer ce que -j’ai blâmé dans mes premières observations, et de blâmer les mêmes -choses que j’ai louées; c’est qu’il y a eu un temps où je regardois -de certaines maximes sur la grandeur, la puissance et la fortune des -états, comme autant de vérités incontestables; et qu’après quinze ans -de méditations sur les mêmes objets, je suis parvenu à ne les voir que -comme des erreurs que nos passions et l’habitude ont consacrées._ - -_Laissez vos Grecs, m’a-t-on dit plusieurs fois, leur histoire est -usée. Qui ne connoît pas Lacédémone, Lycurgue, Athènes, Solon, Thèbes, -Epaminondas, la ligue des Achéens et Aratus? On est las d’entendre -parler de la bataille de Salamine et de la guerre du Péloponèse. -Pouvois-je, mon cher abbé, me rendre à ces conseils? Quand on a mal -réussi en traitant un beau sujet, est-il possible de ne pas recommencer -son ouvrage? J’aurois pu laisser mes_ Observations sur les Grecs, -_telles qu’elles étoient, s’il n’avoit été question que de corriger -des fautes d’écrivain; mais il falloit ne pas laisser subsister une -doctrine dangereuse: des maximes fausses en politique intéressent trop -le bonheur des hommes pour qu’un auteur ne doive pas se rétracter quand -il parvient à connoître la vérité._ - -_Ce seroit un grand malheur, si on se lassoit d’étudier les Grecs et -les Romains; l’histoire de ces deux peuples est une grande école de -morale et de politique: on n’y voit pas seulement jusqu’où peuvent -s’élever les vertus et les talens des hommes sous les lois d’un sage -gouvernement, leurs fautes mêmes serviront éternellement de leçons -aux hommes. Puissent les princes, en voyant les suites funestes -de l’ambition de Sparte et d’Athènes, et des divisions des Grecs, -connoître et aimer les devoirs de la société! Je sais que la plupart -des faits intéressans de ces deux nations sont connus de tout le monde, -et qu’on fatiguera son lecteur, quand on les racontera après les -historiens anciens: mais fera-t-on un ouvrage désagréable et inutile -aux personnes qui aiment à penser, quand on cherchera à développer les -causes de ces grands événemens? Cette matière est inépuisable et sera -toujours nouvelle. Je ne vous présente, mon cher abbé, qu’un foible -essai, et je ne doute point que des écrivains plus habiles que moi -ne trouvent encore dans l’histoire de la Grèce une abondante moisson -de réflexions nouvelles, et également utiles à la morale et à la -politique._ - -_En vous donnant une marque publique des sentimens d’estime et de -tendresse que j’ai pour vous, pourquoi ne voulez-vous pas, mon cher -abbé, que j’aie le plaisir de parler des bonnes qualités de mon ami? -Il faut me taire, puisque vous le désirez, et je sacrifie à votre -délicatesse tous les éloges que vous méritez. Si l’ouvrage nouveau -que j’ai fait sur les Grecs est digne de l’attention du public, je -serai d’autant plus charmé d’avoir corrigé mes fautes, que rien ne peut -être plus agréable pour moi que de penser que ce monument que j’élève -à notre amitié, étant lié à un ouvrage digne de vivre, perpétuera le -souvenir des sentimens inviolables qui nous unissent._ - - - - -SOMMAIRES. - - -LIVRE PREMIER. - - Mœurs et gouvernement des premiers Grecs. Des causes qui - contribuèrent à ne faire de toute la Grèce qu’une république - fédérative, dont Lacédémone devient la capitale. Réflexions sur - cette forme de gouvernement. De la guerre de Xercès. page 1 - -LIVRE II. - - Rivalité entre Athènes et Lacédémone. Examen de l’administration - de Cimon et de Périclès. De la guerre du Péloponèse. Décadence - des Spartiates. L’empire qu’ils ont acquis sur la Grèce est - détruit par les Thébains. 63 - -LIVRE III. - - Des causes qui, après la décadence d’Athènes et de Sparte, - empêchèrent que la Grèce ne rétablît son gouvernement fédératif. - Situation de la Macédoine. Examen de la conduite de Philippe. - Réflexions sur Alexandre. 123 - -LIVRE IV. - - Situation des Grecs après la mort d’Alexandre et sous ses - successeurs. De l’origine, des mœurs et des lois de la ligue des - Achéens. Les affaires des Romains commencent à être mêlées à - celles des Grecs; la Grèce devient une province Romaine. 186 - - - - -OBSERVATIONS - -SUR - -L’HISTOIRE DE LA GRECE. - - -LIVRE PREMIER. - - -L’histoire nous représente les premiers Grecs, comme des hommes errans -de contrées en contrées. Ils ne cultivoient point la terre, ils -n’avoient aucune demeure fixe, et, n’étant liés par aucun commerce, -aucune police, aucune loi, ne marchoient qu’armés, et ne connoissoient -d’autre droit que celui de la force: tels ont été tous les peuples -à leur naissance, tels sont encore les sauvages d’Amérique, que la -fréquentation des Européens n’a pas civilisés. Quelques maux que se -fissent les différentes hordes des Grecs, ils n’étoient pas cependant -eux-mêmes leurs plus grands ennemis; les habitans des îles voisines, -encore plus barbares, faisoient, s’il en faut croire les historiens, -des descentes fréquentes sur les côtes de la Grèce; souvent la passion -de piller, ou plutôt de faire le dégât, les portoit jusques dans -l’intérieur du pays, et ils croyoient par leurs ravages, y laisser des -monumens honorables de leur valeur. - -Quelques écrivains ont voulu remonter au-delà de ces siècles de -barbarie, et Dicéarque, qui selon Porphyre, est de tous les philosophes -celui qui a peint les premières mœurs des Grecs avec le plus de -fidélité, en fait des sages qui menoient une vie tranquille et -innocente, tandis que la terre, attentive à leurs besoins, prodiguoit -ses fruits sans culture. Cet âge d’or, qui n’auroit jamais dû être -qu’une rêverie des poëtes, étoit un dogme de l’ancienne philosophie. -Platon établit l’empire de la justice et du bonheur chez les premiers -hommes; mais on sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces lits de -verdure, de ces concerts, de ce doux loisir qui faisoit le charme d’une -société où les passions étoient inconnues. - -Depuis que Minos, prince assez recommandable par sa justice, pour que -la fable en ait fait le juge des enfers, avoit appris aux Crétois -à être heureux en obéissant à des lois dont toute l’antiquité a -admiré la sagesse; la Crète enorgueillie n’avoit pu se défendre de -mépriser ses voisins, et le sentiment de sa supériorité lui avoit -inspiré l’envie de les asservir. Le petit-fils de ce prince, nommé -aussi Minos, mit à profit l’ambition naissante de ses sujets pour -étendre son empire; il construisit des barques, exerça les Crétois au -pilotage et à la discipline militaire, conquit les îles voisines de -son royaume, et fit respecter ses lois en y établissant des colonies. -Intéressé à entretenir la communication libre entre les parties -séparées de ses états, il purgea la mer des pirates qui l’infestoient; -et en affermissant ainsi sa domination, devint, sans le savoir, le -bienfaiteur des Grecs, dont les côtes ne furent pas insultées. Ce -peuple, délivré d’une partie de ses maux, n’eut plus à craindre que sa -propre férocité, et la jouissance d’un premier bien lui donna le désir -de l’accroître. - -L’Attique, pays ingrat et stérile, fut moins exposée que les autres -provinces de la Grèce aux incursions de ses ennemis; les familles -qui s’y réfugièrent ne subsistoient qu’avec peine des productions -naturelles de la terre; mais leur pauvreté, dit Thucydide, leur -valut un repos favorable aux progrès de la société; leur industrie -fut aiguisée, et elles renoncèrent les premières à la vie errante. -Leur exemple instruisit de proche en proche le reste de la Grèce; et -à mesure que les peuples cultivateurs se multiplièrent et formèrent -des espèces de républiques capables de défendre leurs cabanes et -leurs moissons, le pillage devint un exercice plus difficile et plus -dangereux. Les brigands, trompés dans leurs espérances, comptèrent -moins sur leurs forces; ils ne rapportèrent souvent aucun butin de -leurs courses; et la nécessité les obligea enfin de pourvoir à leur -subsistance en cultivant la terre: ils s’attachèrent aux contrées -qu’ils défrichoient, et tous les Grecs eurent des demeures et des -possessions fixes. - -Je passe rapidement sur des siècles, où la Grèce encore plongée dans -la plus profonde ignorance des devoirs de l’humanité, possédoit -cependant ces héros et ces demi-dieux, si célèbres dans ses traditions -fabuleuses. L’homme le plus digne de la reconnoissance et de l’hommage -des Grecs, ce fut celui qui leur apprit qu’ils avoient une origine -commune. Cette doctrine apprivoisa les esprits; les hameaux, qui -formoient autant de sociétés indépendantes et ennemies les unes -des autres, cessèrent de se haïr, et commencèrent à contracter des -alliances. Des bienfaits mutuels leur persuadèrent qu’ils ne formoient -qu’un même peuple; et l’on vit bientôt que la Grèce entière, se croyant -offensée par l’injure que Pâris fit à Ménélas, se ligua pour en tirer -vengeance. Les esprits, à cette époque, avoient déjà fait des progrès -considérables; et quoique les héros d’Homère conservassent encore des -mœurs barbares, les Grecs cultivoient déjà des arts qui demandent du -génie. - -Au retour de l’expédition de Troye, on auroit dit que les dieux -protecteurs du royaume et de la famille de Priam, en vouloient -venger les malheurs en ruinant la Grèce. Elle éprouva en effet -différentes révolutions capables d’étouffer les principes grossiers -du gouvernement, de morale, d’ordre et de subordination qu’elle avoit -adoptés, et que la paix seule pouvoit perfectionner. La discorde -arma tous les Grecs les uns contre les autres; la guerre fit périr -plusieurs peuples, ou les força d’abandonner les contrées qu’ils -commençoient à nommer leur patrie. C’est ainsi que les Béotiens, -chassés d’Arne par les Thessaliens, s’établirent dans la Calmeïde, à -laquelle ils donnèrent leur nom. Le Péloponèse changea de face par -le rappel des Héraclides; les peuples de cette province, vaincus ou -effrayés, abandonnèrent leur pays; et ces hommes, qui n’avoient pu -défendre leurs possessions, furent assez forts ou assez braves pour en -conquérir de nouvelles. La Grèce, incapable en quelque sorte de suffire -à ses habitans, se trouva encore pleine de peuples exilés et errans -qui cherchoient une retraite, et qui, ne pouvant subsister que par le -pillage, avoient repris les anciennes mœurs de leurs pères. Les vaincus -furent souvent détruits; des victoires, toujours achetées par beaucoup -de sang, affoiblirent les vainqueurs mêmes, et les peuples épuisés -reprirent enfin des demeures fixes: mais le souvenir des injures et -des maux qu’ils s’étoient faits, multiplièrent entre eux les causes de -haine et de division, et deux bourgades ne furent point voisines sans -être ennemies. - -Heureusement pour les Grecs, que ne faisant encore la guerre que par -brutalité et par emportement, aucune vue d’ambition ne leur mettoit -les armes à la main; s’ils avoient voulu faire des conquêtes les uns -sur les autres, leurs querelles se seroient perpétuées. La haine et la -vengeance, plus promptes et moins réfléchies que l’ambition, sont moins -durables dans le cœur humain; et la plupart des villes, lassées de -leurs divisions qui diminuoient leur fortune au lieu de l’accroître, -renouvellèrent leurs anciennes alliances. On cultiva ses héritages -avec moins de trouble, une tranquillité passagère fit connoître le -prix d’une paix durable; on étudia les moyens de l’affermir; l’intérêt -apprit aux différens peuples à être moins injustes; et pendant qu’il -s’établissoit entr’eux des fêtes, des solennités, des sacrifices -communs et un droit des gens, les lois se perfectionnoient dans chaque -ville; et les Grecs, plus instruits de leurs devoirs, se préparoient -insensiblement à former des sociétés plus régulières. - -La Grèce n’avoit connu jusqu’alors qu’un gouvernement militaire; -c’est-à-dire, que le capitaine d’une république en étoit le magistrat, -parce que tous les Grecs n’étoient que soldats; mais commençant avec -la paix à devenir citoyens, ils eurent de nouveaux besoins, ils -craignirent de nouveaux dangers, et il fallut substituer de nouvelles -lois aux anciennes qui ne suffisoient plus. Les capitaines qui, sous -le nom de rois, avoient joui d’un pouvoir continuel et très-étendu -pendant les temps de guerre et de trouble, le virent diminuer pendant -la paix, et leurs fonctions cessèrent en quelque sorte. Ils voulurent -sans doute réparer la perte qu’ils faisoient, et retrouver dans les -citoyens l’obéissance à laquelle ils avoient accoutumé les soldats; -mais les peuples de leur côté apprenant à sentir le prix de la liberté -civile, par l’abus même que les chefs faisoient déjà de leur autorité, -craignirent d’être esclaves dans les villes où les lois ne seroient pas -supérieures au magistrat. Plus l’inquiétude dont les esprits étoient -agités annonçoit une révolution prochaine, plus les rois faisoient des -efforts pour retenir le pouvoir prêt à s’échapper de leurs mains; mais -la rusticité de leurs mœurs ne leur ayant pas permis de se façonner -aux secrets de la dissimulation et de la tyrannie, leur ambition -souleva des hommes pauvres, courageux, et dont la fierté n’étoit point -émoussée par cette foule de besoins inutiles et de passions timides qui -asservirent leurs descendans. - -A peine quelques villes eurent-elles secoué le joug de leurs -capitaines, que toute la Grèce voulut être libre. Un peuple ne se -contenta pas de se gouverner par ses lois, soit qu’il crût sa liberté -intéressée à ne pas souffrir chez ses voisins l’exemple contagieux de -la tyrannie; soit, comme il est plus vraisemblable, qu’il ne suivît -que cette sorte d’enthousiasme auquel on s’abandonne dans la première -chaleur d’une révolution, il offrit ses secours à quiconque voulut -se défaire de ses rois. L’amour de l’indépendance devint dès-lors le -caractère distinctif des Grecs; le nom même de la royauté leur fut -odieux; et une ville opprimée par un tyran, auroit, en quelque sorte, -été un affront pour toute la Grèce. - -Sans cette révolution, qui fit prendre aux Grecs un génie tout nouveau, -il est vraisemblable qu’ils auroient eu le sort de tous ces peuples -obscurs, dont nous ignorons l’histoire et même le nom. Quelque roi -d’Argos, de Micène, de Corinthe, de Thèbes ou de quelqu’autre ville, -auroit subjugué ses voisins, et affermi son autorité sur ses sujets. -La Grèce, despotiquement gouvernée, n’auroit produit, ni les lois, -ni les talens, ni les vertus que la liberté et l’émulation y firent -naître; rampant dans sa foiblesse, ou ignorant l’art de se servir de -ses forces, elle auroit langui dans la servitude, et attendu avec -nonchalance qu’un étranger en fît une province de son empire. - -Les services mutuels que les Grecs se rendirent, dans le cours de ces -révolutions, achevèrent d’amortir les haines qui avoient divisé leurs -républiques; et dès qu’ils cessoient de se haïr, leur foiblesse et leur -amour de la patrie, les invitoient de concert à s’unir par une alliance -générale, comme les peuples de plusieurs de leurs provinces, étoient -déjà unis par des alliances particulières. Sans parler des villes qui -envoyoient des députés au jeux d’Olimpie, de Corinthe et de Némée, -pour offrir les mêmes sacrifices aux mêmes divinités, et resserrer les -nœuds de leur amitié; on étoit témoin depuis long-temps du bonheur des -différens peuples qu’Amphictyon, troisième roi d’Athènes, avoit unis -par une confédération étroite. Leurs députés se rendoient tous les -ans à Delphes et aux Thermopyles pour y délibérer sur leurs affaires -générales et particulières; et ces alliés, fidèles au serment par -lequel ils s’engagoient de ne se jamais faire aucun tort, d’embrasser -au contraire leur défense, et de venger de concert les injures faites -au temple de Delphes, voyoient prospérer de jour en jour leurs affaires -domestiques, et étoient craints, aimés et respectés au-dehors. Les -nouvelles républiques demandèrent à l’envi à s’associer à cette -ligue pour jouir de sa protection; et les assemblées amphictyoniques -devinrent, si je puis parler ainsi, les états-généraux de la Grèce; -cent villes libres et indépendantes ne formèrent enfin qu’une même -république fédérative, et dont le corps Helvétique nous retrace -aujourd’hui une image assez ressemblante. - -Quelqu’avantage que les Grecs retirassent de leur confédération, -quelque bien qu’ils s’en promissent pour l’avenir, il s’en falloit -cependant beaucoup que leur nouveau gouvernement pût suffire à tous -leurs besoins, et écarter tous les dangers que devoit craindre une -politique prévoyante et éclairée. Si le conseil des amphictyons -communiqua une partie de sa sagesse, de sa justice et de son -désintéressement à ses nouveaux associés, il prit sans doute à son -tour quelques-uns de leurs vices. Borné à l’exercice d’une simple -médiation, n’ayant ni le droit de dicter des lois générales à la -Grèce, ni les forces nécessaires pour faire obéir à ses décrets, il -avoit pu autrefois tenir étroitement unies quelques villes égales en -réputation, qui aimoient la paix, et qui avoient le même gouvernement, -les mêmes craintes et les mêmes ennemis; mais il ne devoit plus avoir -le même succès, dès qu’on en eut ouvert l’entrée aux ministres d’une -foule de républiques inégales en forces, et qui se gouvernoient par des -principes opposés. Il y a mille institutions politiques, dont on perd -tout le fruit dès qu’on veut les étendre au-delà de certaines bornes: -n’est-il pas vraisemblable que si les provinces voisines de la Suisse -se cantonnoient, l’alliance helvétique en seroit affoiblie? - -Si les Grecs continuèrent à cultiver la paix, ou du moins s’il ne -s’éleva entre eux que des querelles passagères et peu importantes, ce -ne fut pas l’ouvrage seul du gouvernement amphictyonique. L’ancienne -habitude qu’ils avoient contractée d’envoyer des colonies au-dehors, et -leurs dissentions domestiques depuis l’établissement de la liberté sur -les ruines de la monarchie, y contribuèrent également; et toutes ces -causes à la fois concoururent à entretenir l’union. - -Pausanias rapporte que le plus jeune des fils de Lycaon, Oénotrus, -prince audacieux, entreprenant, et plein de cette espérance qui fait -les héros, ayant obtenu de Nyctimus son frère, des vaisseaux et des -soldats, imagina, le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les -fondemens d’un nouvel état dans une terre étrangère. Les vents le -portèrent en Italie, et il y régna avec gloire. Le succès de ces -aventuriers fut admiré; leur fortune fit naître une émulation générale; -et tout ce que la Grèce eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui -auroient communiqué leur inquiétude et leur ambition à leur patrie, -ne songea, après même que la royauté eut été détruite, qu’à former -des colonies que leur éloignement, de nouveaux intérêts et l’esprit -d’indépendance qu’elles avoient apporté de leur première patrie, -rendoient bientôt étrangères à leurs métropoles. Tandis que les Grecs -peuploient à l’envi l’Italie et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs -villes, qui n’étoient jamais surchargées de citoyens, ne sentoient -point la nécessité d’acquérir de nouveaux domaines pour fournir à leur -subsistance; et cette foiblesse, qui les rendoit incapables de faire -longues guerres, ne leur permettoit pas de s’accoutumer insensiblement -à l’ambition, et de porter dans leurs entreprises cette constance -opiniâtre, sans laquelle un peuple n’est jamais ambitieux et conquérant. - -Chaque ville, nouvellement associée au conseil amphictyonique, étoit -d’ailleurs trop occupée de son administration intérieure pour songer -à inquiéter ses voisins. Le hasard seul avoit décidé du gouvernement, -quand elles s’affranchirent de la tyrannie de leurs capitaines; et les -lois s’étoient faites à la hâte, sans règle et sans principe. Chacun -avoit tâché de profiter de la révolution pour s’emparer de l’autorité; -et quand le calme commença à se rétablir dans les esprits, tout le -monde fut mécontent en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout -côté des querelles entre les nobles et le peuple, les riches et les -pauvres, les magistrats et les citoyens; il n’étoit continuellement -question que de régler leurs droits et leur fortune. Des prétentions -opposées, des plaintes, des craintes ou des espérances toujours -nouvelles empêchoient que les républiques ne prissent une forme stable; -à peine avoit-on fait une loi, qu’on sentoit la nécessité de la révoquer -ou de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt le même sort que -celles qu’elles avoient détruites; et à la faveur de ces troubles, dont -toutes les villes étoient agitées, les amphictyons réussissoient sans -peine à entretenir la paix entr’elles. - -Cependant il étoit impossible que, de ce grand nombre de républiques, -il n’y en eût enfin quelqu’une qui ne parvînt à prendre une forme sage -et fixe de gouvernement; et ne devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât -de la régularité de ses lois, de ses forces et des désordres des autres -peuples, pour avoir de l’ambition? Quel auroit été alors le pouvoir -du conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir les funestes -effets de la rivalité d’Athènes et de Lacédémone, dans un temps que la -république fédérative des Grecs paroissoit solidement affermie par une -habitude de plusieurs siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti -qui dominoit dans une ville se fît un systême de distraire le peuple de -ses intérêts domestiques, en l’occupant par des entreprises au-dehors: -ce fut le sort des Romains, qui inquiétèrent leurs voisins par des -guerres continuelles, pour avoir la paix chez eux. - -D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par une puissance étrangère, -n’est-il pas vraisemblable, qu’en voulant réunir pour la défense -commune, des peuples libres, indépendans et jaloux de leur dignité, -jamais les amphictyons n’auroient réussi à les plier à une certaine -subordination, sans laquelle les Grecs n’auroient cependant opposé à -leurs ennemis que la moitié de leurs forces, ou des soldats divisés? -Dans la crainte de se donner un maître, aucune république n’auroit -voulu reconnoître un chef; toutes auroient aspiré au commandement; -aucune n’auroit consenti à obéir; et faute d’un ressort principal qui -les unît, qui réglât leur conduite, et tour-à-tour en rallentît ou -en précipitât les mouvemens, elles seroient devenues la proie des -étrangers. - -Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue qui le leur procura; et le -gouvernement qu’il établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le -législateur de la Grèce entière. Quand cet homme célèbre se vit à la -tête des affaires de sa patrie, depuis la mort de Polydecte son frère -jusqu’à la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone n’étoit pas -dans une situation moins fâcheuse que les autres républiques de la -Grèce. Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits, parce que leur -autorité partagée les avoit rendus moins entreprenans que les autres -princes, prétendoient être les tyrans des lois; et leurs sujets, -confondant la liberté avec la licence, ne vouloient reconnoître aucune -autorité. Chaque faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance -souveraine, et le gouvernement, toujours abandonné à la tyrannie ou à -l’anarchie, passoit tour-à-tour avec violence d’un excès à l’autre. - -Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte, pays alors les plus -célèbres dans le monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les mœurs -et les loix, qu’il médita la réforme des Spartiates. Il ne pensa point -comme les autres législateurs qui parurent après lui dans la Grèce, -et qui, ne cherchant par des ménagemens timides qu’à contenter à la -fois tous les citoyens, ne satisfirent personne, laissèrent subsister -le germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent un abus, que pour -en favoriser un autre. La politique doit sans doute consulter la -disposition des esprits, et ne pas offenser les mœurs publiques, quand -elle donne des lois à un grand état; parce que le génie de la nation -y est nécessairement plus fort que le législateur: mais lorsqu’il ne -s’agit que d’une poignée de citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire, -qu’une famille dans les murs d’une même ville, elle n’a pas besoin -de la même condescendance. Lycurgue opposa son génie à celui des -Spartiates, et osa former le projet hardi d’en faire un peuple nouveau. -Il ne crut pas impossible de les intéresser tous, par l’espérance ou -par la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il trouva quelques -amis dignes de se rendre avec leurs armes dans la place publique -où il devoit publier ses lois; et, sans autre droit que celui que -donnent l’amour du bien et le salut de la patrie, il contraignit les -Lacédémoniens à devenir sages et heureux. - -Lycurgue laissa subsister la double royauté en usage à Lacédémone, -et dont deux branches de la famille d’Hercule étoient en possession. -En même temps qu’il donnoit à ces princes, comme généraux, un pouvoir -absolu à la tête des armées, il les réduisit, comme magistrats, à -n’être avec le sénat que les instrumens ou les ministres des lois. Ce -fut au corps même de la nation que ce législateur remit l’autorité -souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des lois, d’ordonner la -paix et la guerre, et de créer les magistrats auxquels elle devoit -obéir. Mais afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation, -et que, sous prétexte de conserver sa liberté, il ne se livrât point à -une défiance inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa faveur cinq -éphores ou inspecteurs; ils étoient spécialement chargés d’empêcher -que les rois et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif, ne -parvinssent à se mettre au-dessus des lois ou à les violer; leur -magistrature étoit annuelle, pour qu’ils fussent en même temps plus -attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans; et ils entretenoient -ainsi la république dans cette sécurité qui ne donne à tous les -citoyens qu’un même intérêt. - -Le sénat, composé de vingt-huit citoyens choisis par le peuple, et qui -devoient avoir soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures -civiles, servoit de conseil aux deux rois, à qui il n’étoit permis de -rien entreprendre sans son consentement; et portoit seul aux assemblées -publiques les matières sur lesquelles le peuple devoit délibérer et -résoudre. - -La république de Lycurgue, ainsi que Polybe l’a dit depuis de la -république romaine, réunissant tous les avantages dont l’aristocratie, -la royauté et la démocratie ne peuvent jamais posséder qu’une foible -partie, quand elles ne se confondent pas pour ne former qu’un seul -gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur sont naturels. La -souveraineté dont le peuple jouissoit le portoit sans effort à tout -ce que l’amour de la liberté et de la patrie peut produire de grand -et de magnanime dans un état purement populaire. Mais, par une suite -de l’équilibre établi entre les différens pouvoirs, dès que la partie -démocratique du gouvernement vouloit abuser de son autorité, elle se -trouvoit sans force, et contrainte par la puissance des magistrats. -Aussi ne vit-on point dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens, -ces terreurs paniques, ces violences qui déshonoroient la plupart -des républiques de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre -des pouvoirs, les magistrats à leur tour tout-puissans, quand la -loi marchoit devant eux, se trouvoient sous la main impérieuse du -peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle. Tous les ordres de l’état -s’aidoient, s’éclairoient, se perfectionnoient mutuellement par la -censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres. Les grands abus -étoient impossibles, parce qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat, -qui devoit à la vigilance des éphores sa modération et sa sagesse dans -l’exercice de la puissance exécutrice, rendoit à son tour la multitude -capable de discuter et de connoître ses vrais intérêts, de se fixer -à des principes, et de conserver le même esprit. Les rois n’avoient -aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes du sénat, et donnoient -cependant aux armées cette action prompte et diligente, qui est l’ame -des opérations et des succès militaires, mais presque toujours inconnue -chez les peuples libres. - -Quelque sage que fût ce systême, dont Lycurgue avoit pris la première -idée chez les Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes mœurs -subsistoient. Quel eût été en effet le fruit de l’ordre qu’il avoit -établi pour rendre les lois seules puissantes et seules souveraines, -si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble, et toujours -suivis de la dépravation des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par -conséquent de la tyrannie et de la servitude, eussent encore appris -aux Spartiates à mépriser ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple, -avili par la misère, auroit bientôt été incapable de conserver sa -dignité; il eût vendu ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus -offrant. Le sénat, dont les places n’étoient destinées qu’à honorer -les hommes les plus vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus riches. -On auroit acheté les magistratures pour satisfaire sa vanité, ou pour -faire un trafic honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant la -corruption, pour ne trouver que des esclaves soumis à leurs caprices, -auroient sacrifié impunément la patrie à leurs intérêts particuliers. -C’est en Egypte que Lycurgue s’instruisit du pouvoir des mœurs dans -la société; et c’est pour n’avoir pas connu, comme ce législateur, -l’action réciproque des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois, -que plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre avantage des soins -qu’ils ont pris de balancer différens pouvoirs dans l’état, et de les -tenir en équilibre. - -Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement libres, Lycurgue -établit une parfaite égalité dans leur fortune; mais il ne se borna -point à faire un nouveau partage des terres. La nature ne donnant pas -sans doute à tous les Lacédémoniens les mêmes passions, ni la même -industrie à faire valoir leurs héritages, il craignit que l’avarice -n’accumulât bientôt les possessions; et pour que Sparte ne jouît pas -d’une réforme passagère, il descendit, pour ainsi dire, jusque dans -le fond du cœur des citoyens, et y étouffa le germe de l’amour des -richesses. - -Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de l’argent, et donna cours à -une monnoie de fer. Il établit des repas publics, où chaque citoyen fut -contraint de donner un exemple continuel de tempérance et d’austérité. -Il voulut que les meubles des Spartiates ne fussent travaillés qu’avec -la coignée et la scie; il borna, en un mot, tous leurs besoins à ceux -que la nature exige indispensablement. Dès-lors les arts qui servent -au luxe abandonnèrent la Laconie; les richesses devenues inutiles -parurent méprisables, et Sparte devint une forteresse inaccessible à la -corruption. Les enfans, formés par une éducation publique, se faisoient -en naissant une habitude de la vertu de leurs pères. Les femmes que -les lois ont toujours dégradées en ménageant trop leur foiblesse, et -par qui le relâchement des mœurs s’est introduit dans presque tous les -états, étoient faites à Sparte pour animer et soutenir la vertu des -hommes. Les exercices les plus violens, en leur donnant un tempérament -fort et robuste, les élevoient au-dessus de leur sexe, et préparoient -leur ame à la patience, au courage et à la fermeté des héros. - -L’amour de la pauvreté devoit rendre les Spartiates indifférens sur -les dépouilles et les tributs des vaincus; ne vivant que du produit de -leurs terres, ne possédant qu’une monnoie inconnue hors de chez eux, et -n’ayant aucuns fonds de réserve, il leur étoit impossible de porter la -guerre loin de leur territoire. La loi qui leur défendoit de donner le -droit de citoyens à des étrangers, les empêchoit de réparer les pertes -que leur causoit la victoire même; tout les invitoit donc à regarder la -paix comme le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue cependant -ne s’en reposa point sur des motifs si propres à retenir sa patrie -dans les bornes de la justice et de la modération. Il connoissoit trop -bien le cœur humain et ce qui fait la prospérité constante des états, -pour ne pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition, passion -toujours féconde en espérances et en promesses, mais qui détruit en peu -de temps un peuple, si elle est malheureuse; et qui ne peut avoir des -succès, sans dégénérer en avarice et en brigandage, changer les mœurs -et la condition des citoyens, et ruiner les principes du gouvernement. -Le législateur fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit permis -aux Lacédémoniens de faire la guerre que pour leur défense, et leur -enjoignoit de ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant une -armée mise en déroute. - -Cette précaution, en apparence outrée, étoit cependant nécessaire; car -pour rendre Lacédémone aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue en -avoit fait plutôt un camp qu’une ville. On s’y formoit continuellement -à tous les exercices de la guerre; toute autre occupation y étoit -méprisée. Tout citoyen étoit soldat. Être incapable de supporter la -faim, l’intempérie des saisons et les fatigues les plus longues; ne -pas savoir mourir pour la patrie, et vendre cher sa vie aux ennemis, -c’eût été une infamie. Il pouvoit aisément arriver que les Spartiates, -emportés et trompés par leur courage, abusassent pour s’agrandir des -qualités qu’on ne leur avoit données que pour se défendre. Plus une -nation brave et guerrière est naturellement disposée à ne pas chercher -la gloire dans la pratique de la justice et de la modération, plus -Lycurgue devoit recommander la paix en faisant des soldats. - -Quoique le portrait que je viens de faire de Lacédémone ne soit -qu’ébauché, il est cependant aisé de juger du respect, ou plutôt de -l’admiration que les Spartiates durent inspirer à toute la Grèce. -On oublia la dureté avec laquelle ils avoient autrefois traité les -citoyens d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans dans -l’esclavage. Les deux guerres mêmes qu’ils firent aux Messéniens, -depuis la réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que par la ruine -entière d’Ithome et d’Ira, et par la fuite ou la servitude de tous les -habitans de la Messénie, ne furent regardées que comme des momens de -distraction, qu’un long exercice de vertu avoit réparés. - -Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde, et avec sa seule massue il -y exterminoit les tyrans et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté -exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice, sa modération et -son courage y étoient si bien connus, que sans avoir besoin d’armer -ses citoyens, ni de les mettre en campagne, elle calmoit souvent par -le ministère d’un seul envoyé les séditions domestiques des Grecs, -contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité qu’ils avoient usurpée, -et terminoit les querelles élevées entre deux villes. - -Cette espèce de médiation, toujours favorable à l’ordre, valut d’autant -plus à Lacédémone une supériorité marquée sur les autres républiques, -qu’elles étoient continuellement obligées de recourir à sa protection. -Heureuses tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne refusa de -se conduire par ses conseils. Il est beau pour l’humanité, et c’est -une grande leçon de morale et de politique, de voir un peuple qui ne -doit sa fortune qu’à son amour pour la justice et à sa bienfaisance. -Lacédémone acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit au conseil -amphictyonique pour en tenir unies toutes les parties. Tandis qu’on -s’accoutumoit à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût été insensé -de ne pas respecter leur sagesse et leur courage, la subordination -s’établissoit de toutes parts; leur ville devenoit insensiblement la -capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation du commandement -de ses armées réunies, pouvoit donner à la république fédérative des -Grecs toute la force dont elle étoit susceptible. - -Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe de la force des états, -plus par l’étendue du territoire et le nombre des citoyens que par la -sagesse des lois, on croira sans doute que les Grecs, qui n’occupoient -qu’une petite province, ne pouvoient conserver leur liberté qu’autant -qu’il ne se formeroit dans leur voisinage aucune puissance assez -considérable pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils devoient -s’accroître et faire des conquêtes. Après avoir loué la modération -des Spartiates, parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce, on -blâmera cette même modération, parce qu’elle retenoit les Grecs dans -leur première foiblesse, tandis que par une suite de ces révolutions -éternelles qui changent la face du monde, leurs voisins tendoient -continuellement à s’agrandir. - -Mais, sans examiner ce qui fait la puissance réelle d’un état, qu’on -fasse d’abord attention que les ressorts d’une république fédérative -sont si nombreux, si compliqués, si lens dans leurs mouvemens, -qu’elle ne peut s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il -que les Spartiates invitassent la Grèce à faire des conquêtes, qui, -sans enrichir aucune de ses villes en particulier, auroient rendu -leur communauté plus puissante? La prudence ne permettoit pas de le -tenter; tout le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe jamais la -multitude; un intérêt général ne la remue que foiblement. - -Quand on seroit parvenu dans une assemblée générale des amphictyons -à donner aux Grecs la passion de faire des conquêtes en commun, les -obstacles sans nombre, attachés à cette entreprise, les en auroient -bientôt dégoûtés. Une république fédérative se défend avec succès, -parce que le grand objet de sa conservation, lorsqu’on attaque sa -liberté, ne donne à toutes ses parties qu’un même intérêt. La guerre -défensive n’exige qu’une sorte de sagesse lente, dont une ligue est -capable; d’ailleurs le danger précipite alors ses démarches en lui -donnant un zèle plus ardent pour le bien public, et l’oblige de -passer par-dessus bien des formalités, dont elle ne se départ jamais -dans d’autres circonstances. La guerre offensive, loin d’unir plus -étroitement des confédérés, les divise au contraire presque toujours. -En commençant une entreprise, chacun tâche d’y contribuer le moins -qu’il lui est possible, et veut cependant en retirer le principal -avantage. On se fait un mérite de tromper avec adresse ses alliés, -et de remplir mal ses engagemens. Soit qu’on réussisse, soit qu’on -échoue, personne ne se rend justice; personne ne veut être la cause des -disgraces qu’on a essuyées; tout le monde veut être l’auteur des succès -heureux, et des confédérés finissent par se haïr. - -Les Grecs pouvoient-ils former des projets d’agrandissement au-dehors, -sans que leurs républiques n’eussent commencé à se diviser, & à -concevoir les uns contre les autres des haines implacables? Chaque -ville auroit eu des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis que des -sujets qui l’auroient mal servie. Loin de blâmer, ne faut-il donc pas -louer la modération des Spartiates et des autres Grecs, s’ils pouvoient -trouver en eux-mêmes les ressources nécessaires contre les efforts des -puissances les plus considérables? - -La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle ne manquât pas de soldats, et -ses terres assez sagement distribuées entre différens états, pour que -les lois pussent y être religieusement observées; voilà ce qui devoit -faire sa force. Imaginez cette province pleine de républiques sans -faste et sans luxe, et peuplée de citoyens soldats qui n’aiment que la -justice, la gloire, leur liberté et leur patrie: que lui importe qu’il -se forme de grandes puissances dans son voisinage? Répéterai-je ici ce -qu’on trouve dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe, inévitable -dans les grands états, les énerve; que les lois doivent y languir, & -que leurs forces sont nécessairement engourdies? - -Elle se forma enfin, cette grande puissance. Au milieu de toutes ces -nations d’Asie, qui n’étoient recommandables que par leurs richesses, -il étoit un peuple peu nombreux, mais dont le pays fermé à l’avarice, -au luxe, à la mollesse, servoit d’asyle aux talens, au courage et aux -autres vertus que le despotisme avoit bannies de chez ses voisins. -Cyrus en étoit le roi; mais trompé par son ambition, il ne connut pas -le bonheur de régner sur les Perses seuls. La conquête du royaume des -Lydiens rendit ce prince maître des richesses de Crésus, et lui soumit -l’Asie mineure. Il porta la guerre contre la Syrie, la réduisit en -province, de même que l’Arabie, détruisit la puissance des Assyriens, -s’empara de Babylone; et son empire, qui s’étendit enfin sur tous -ces vastes pays qui sont compris entre l’Inde, la mer Caspienne, le -Pont-Euxin, la mer Egée, l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé -de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit qu’une foible barrière. - -L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue que défigurée par les contes -puériles dont Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le pinceau d’un -historien philosophe, qui a peut-être moins songé à nous instruire de -la vérité qu’à donner des leçons aux rois pour leur apprendre, s’il se -peut, d’être dignes de leur fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que -ce prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de ses exploits, a eu -le sort des hommes extraordinaires, dont l’histoire est plus mêlée de -fictions et de merveilleux, à mesure que la grandeur de leurs actions -a moins besoin de ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus a -certainement été un des personnages de l’antiquité les plus illustres -par ses talens; et quand il eut formé son vaste empire, à quels dangers -les Grecs auroient-ils été exposés, si toutes les villes eussent -profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner -leur gouvernement? Cyrus, quoique maître de l’Asie, n’avoit de force -véritable que les Perses; le reste de ses sujets doit n’être compté -pour rien. - -Plus la domination de ce prince étoit étendue, moins sa puissance -devoit être formidable; il laissa à Cambyse, son fils et son -successeur, une trop grande fortune pour qu’il n’en fût pas accablé. -Il ne faut point imposer à un homme des devoirs qui passent les forces -de l’humanité; et Cyrus lui-même n’auroit pu empêcher les ressorts -du gouvernement de se relâcher. Plus la rupture entre les Perses et -les Grecs étoit différée, moins elle devoit être dangereuse pour -ces derniers; peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés sous -le poids de leur grandeur, de leurs vices et de leurs entreprises, -auroient renoncé à l’ambition de faire des conquêtes, avant que de -pouvoir porter la guerre dans la Grèce, si elle eût eu la sagesse de ne -s’occuper que d’elle-même. - -La rupture éclata à l’occasion des colonies établies sur les côtes de -l’Asie mineure. Elles ne formoient point un même corps de république -avec leurs métropoles, dont elles avoient négligé l’alliance; et -quoiqu’elles n’eussent aucune des qualités que doit avoir un peuple -libre, elles souffroient impatiemment la domination des rois de Perse. -Aristagoras, homme aussi téméraire qu’ambitieux, ne cessoit d’exciter -les habitans de Milet à la révolte; et ses émissaires, dont il avoit -rempli la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens les secours -qu’ils demandoient en faveur des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart, -tiroient leur origine de l’Attique. Athènes venoit de secouer le -joug des Pisistrates; elle étoit encore dans l’ivresse d’une liberté -naissante, et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé un asyle et même -une protection marquée chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette -république promit sa protection aux colonies, et leur révolte éclata -par la prise de Sardis, qui fut réduite en cendres. - -Darius, qui occupoit alors le trône de Perse, se vengea aisément de -cette injure; Milet, abandonné à la colère et à l’avarice des soldats, -fut traité avec la dernière rigueur. Le vainqueur, après avoir soumis -l’Yonie, et s’être emparé de toutes les îles voisines, voulut étendre -la punition sur la Grèce même; il y dépêcha des hérauts pour demander -la terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner de se soumettre à -son empire. Loin de se repentir, les Athéniens se préparèrent à la -guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où les Perses s’étoient déjà -avancés, les défirent sous la conduite de Miltiade. - -Darius frémit de colère en apprenant l’affront que ses troupes venoient -de recevoir; il se préparoit à fondre une seconde fois sur la Grèce -avec des forces plus considérables, lorsqu’il fut surpris par la -mort; et Xercès, en montant sur le trône, ne vit que l’injure que les -Athéniens avoient faite à son père. Un de ses principaux officiers fut -chargé de lui en rappeler tous les jours le souvenir. «Si j’oublie, -disoit le prince, l’embrasement de Sardis, les courses que les Grecs -d’Europe ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille de -Marathon, ne croyez pas qu’ils soient touchés de ma modération; leur -orgueil, qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit plus hardi à -m’insulter. Ma générosité passeroit pour crainte ou pour impuissance; -et ces peuples, que je négligerois de châtier, entreroient encore à -main armée dans l’Asie. Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux -Grecs, de se regarder d’un œil indifférent; trop de haine les divise; -trop de soupçons les empêchent de se réconcilier: la Perse doit obéir -à la Grèce, ou la Grèce devenir une province de Perse.» - -Quelqu’impatient que fût Xercès de porter la guerre dans la Grèce, -il employa encore quatre ans aux préparatifs de son expédition; et -rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces de l’Asie. Son armée -de terre, selon Hérodote, étoit composée de dix-sept cent mille -combattans; et son armée navale, qui montoit à cinq cent mille hommes, -étoit portée sur douze cens vaisseaux, suivis de trois mille bâtimens -de transport. Il y a apparence que ce dénombrement des forces de Xercès -est exagéré: mais en s’en rapportant au récit des autres historiens, ce -prince avoit une armée encore assez considérable pour devoir aspirer à -la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit de pouvoir rassembler -une grande multitude d’hommes pour être conquérant et faire de grandes -choses. - -Sparte étoit toujours religieusement attachée aux institutions les plus -rigides de Lycurgue, et tous ses citoyens ressembloient à ces trois -cens héros qui se dévouèrent à la défense des Thermopyles. Athènes -tenoit le second rang parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans un -état si florissant. Occupée du soin de recouvrer sa liberté et de -laver la honte de son esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie -des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent illustrer une ville -libre, et dont il est si difficile aujourd’hui de nous faire une idée -fidelle. Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement d’amour-propre -pour la patrie, se conduisirent avec une magnanimité qui leur tint -lieu du gouvernement et des lois qui leur manquoient. Les cabales, les -partis se turent; il n’y eut de récompense, d’honneur, de gloire, que -pour les vertus et les talens. La bataille de Marathon augmenta encore -leur courage; et quand Xercès descendit dans la Grèce, rien n’étoit -impossible aux Athéniens pour conserver leur réputation. - -Si toutes les républiques de la Grèce, sans ressembler à Lacédémone et -à Athènes, eussent seulement été capables d’obéir à leurs ordres, ou -même de ne les pas trahir, le projet du roi de Perse eût sans doute -été téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien que tous les -Grecs pussent voir l’orage dont ils étoient menacés, et n’en être pas -intimidés. - -Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour faire adopter par ses -voisins les vertus et les établissemens qui lui étoient particuliers; -elle pouvoit corriger la plupart des lois injustes et des coutumes -pernicieuses qui s’étoient établies chez les Grecs; mais à peine sa -sagesse lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à le conserver par -les moyens ordinaires de l’ambition: et sans doute il ne peut point y -avoir de vertu pure chez les hommes, puisque celle des Spartiates ne le -fut pas. Leur république éprouvoit tous les jours que l’administration -défectueuse des villes de la Grèce laissoit les unes dans une extrême -médiocrité, obligeoit les autres de lui demander des secours, et les -tenoit toutes à son égard dans une vraie subordination; elle craignit -de paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit, et de voir anéantir -son autorité, si le gouvernement des Grecs devenoit aussi sage qu’il -pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point se passer de sa -protection; jamais elle ne chercha à tarir la source des divisions -qui troubloient les Athéniens; et quand ils parurent acquérir trop de -réputation, après avoir secoué le joug des Pisistrates, elle en fut -assez jalouse pour tenter de leur donner un maître en rétablissant -Hippias. - -Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il est malheureux que Lycurgue, -en donnant à ses citoyens les lois les plus sages, ne leur en -ait pas développé les conséquences les plus éloignées. «Pratiquez -religieusement, devoit-il leur dire, les lois dont vous venez de jurer -l’observation en présence des dieux; elles seront votre sûreté, et vous -ne serez exposés à aucun des revers qu’éprouvent les autres peuples. -Je vous promets même qu’en vous rendant dignes de la confiance de la -Grèce, elles vous en mériteront l’empire; mais alors, craignez de vous -laisser corrompre par ce commencement de prospérité. Les vices des -Grecs les subordonneront à votre autorité; mais gardez-vous de croire -que ces vices soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez une -république trop excellente pour que vos voisins puissent vous égaler; -et quand tous les Grecs deviendroient des Spartiates, votre bonheur -n’en seroit-il pas plus affermi, puisque vous vous trouveriez entourés -de peuples qui, sans avarice et sans ambition, se feroient une loi de -respecter et de défendre votre liberté? - -«Si vous craignez de voir naître de nouvelles vertus dans la Grèce, -soyez sûrs que, vous défiant de votre vertu même, vous aurez bientôt -recours à cette politique frauduleuse, dont les ressources et les -moyens sont d’abord équivoques, incertains et à la fin ruineux. Soyez -sûrs que plus vous ferez d’efforts pour corriger les mœurs des Grecs, -et faire régner la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez -dociles à votre empire, parce qu’aucun soupçon, aucune crainte ne les -empêchera de se livrer sans réserve à leur reconnoissance et à votre -générosité. - -«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue, de travailler à rendre tous -les Grecs vertueux; et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes -ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux qu’on regarde comme traître -à la patrie commune, et à Lacédémone en particulier, quiconque voudroit -vous persuader qu’il vous importe que les Grecs ne soient ni aussi -courageux, ni aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins -peuvent vous donner de la considération, elle sera passagère; et dans -mille occasions, ces vices vous inquiéteront et vous gêneront. Si -pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez de devenir aussi forte -qu’elle peut l’être, vous ressemblerez à un despote imbécille, qui, -pour opprimer plus aisément ses sujets, les met dans l’impuissance de -le servir. Votre empire sera mal affermi, et vous le perdrez, si un -ennemi étranger vous attaque avec des forces considérables.» - -Quelques villes avoient profité de l’exemple que leur donnoit -Lacédémone, pour inspirer à leurs citoyens l’amour de la liberté et -du bien public; mais quand la guerre Médique commença, la plupart -n’étoient point encore parvenues à fixer leurs lois et à se faire un -gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses de leurs voisins, ou -gouvernées depuis leur naissance par les intrigues de leurs magistrats -et des principaux citoyens, devoient tout sacrifier aux intérêts de -leurs passions ou de leurs cabales; les autres, engourdies par une -longue paix, et livrées au commerce et aux arts, ne doutoient pas que -le moment fatal pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques se -liguèrent avec les Perses pour prendre un parti opposé à celui de leurs -ennemis, ou pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans de la -Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes, les Eniens, les Perèbes, les -Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les Thébains, et -tous ceux de la Béotie, à l’exception des Thespiens et des Platéens. -Dans le Péloponèse même, les Argiens et les Achéens se déclarèrent en -faveur de Xercès. - -La confédération des Grecs fut dissoute par la défection des peuples -que je viens de nommer; et l’effroi qui devoit naturellement en -résulter, auroit dû perdre toutes les républiques. Il le faut avouer, -quelque magnanimité qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens, et à -leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec des intelligences dans -toute la Grèce, et pouvant vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, -Xercès échouât dans son entreprise? - -Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé pour donner -l’explication de l’issue extraordinaire qu’eut la guerre Médique. -Ils représentent les soldats de l’Asie moins comme des hommes, que -comme des femmes abîmées dans le luxe et la mollesse. Mais si la -Perse n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne de Cyrus, elle -n’étoit pas cependant tombée dans cet état de léthargie et de mort, -où Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche aux successeurs de -Xercès plusieurs vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs. Si le -faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse n’avoient été propres qu’à -déshonorer le trône de son père, Darius, qui lui succéda, avoit aimé la -gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu l’élite de ses troupes dans -ses guerres malheureuses contre les Ammoniens et les Scythes: mais ne -restoit-il, sous le règne de Xercès, aucune des milices que Cyrus avoit -formées? L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie, étoit-il -entièrement éteint? Une nation qui avoit toujours fait la guerre devoit -au moins conserver une tradition de son ancienne discipline, et avoir -quelques soldats aguerris. Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu -étoit encore estimée chez les Perses, et que le courage et les talens -y servoient de degrés pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats se -distinguèrent encore dans la guerre Médique par des actions d’une rare -valeur, et des corps entiers de milice suivirent leur exemple. - -Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce que c’est que subjuguer une -nation libre. Depuis que la monarchie est le gouvernement général -de l’Europe, que tout est sujet et non citoyen, et que les esprits -sont également énervés par l’avarice et la mollesse, on ne porte la -guerre que dans des provinces accoutumées à obéir, et défendues par -des mercenaires. Les républiques même qui sont sous nos yeux n’offrent -qu’un amas de bourgeois attachés à des fonctions civiles; le désespoir -ne peut plus y enfanter des prodiges, et on ne doit pas s’attendre -à trouver des peuples qui préfèrent leur ruine à la perte de leur -liberté. Les Spartiates et les Athéniens vouloient mourir libres; mais -quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme? A force de sacrifier des -hommes pour s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit le maître; en -suivant la même méthode, il devoit avoir par-tout le même succès. - -Plus on examine la situation de la Grèce divisée, plus on est -convaincu qu’il lui étoit impossible d’échapper à la ruine dont elle -étoit menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la supériorité seule de -Thémistocle sur Xercès, et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est -qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on expliquera le dénouement peu -vraisemblable de la guerre Médique. - -Thémistocle étoit né avec une passion extrême pour la gloire; impatient -de se signaler, la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon -l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui toutes les qualités -qui font un grand homme; et personne, c’est l’éloge que lui donne -Thucydide, n’a mieux mérité l’admiration de la postérité. Une espèce -d’instinct sûr, le plus rare des talens, lui faisoit toujours prendre -le meilleur parti; son courage n’étoit jamais étonné, parce que sa -prudence, qui avoit remédié à tous les obstacles en les prévoyant, le -rendoit supérieur à tous les événemens. - -Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir humilié Darius, -Thémistocle ne regarda la victoire de Marathon que comme le pronostic -d’un orage prochain; mais il se garda bien de troubler l’ivresse de -ses concitoyens, en les menaçant de la vengeance du roi de Perse; ils -vouloient être flattés, et ne pas prévoir des malheurs. On lui auroit -fait un crime ou un ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit -qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit sa prospérité, pour -l’irriter contre Egine, république alors puissante sur mer. Il conduit -pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre, et les oblige par ce -moyen à se faire une marine qui fera leur salut et celui de la Grèce. - -En effet, si Xercès, maître de la mer, eut pu tenter à son gré des -descentes sur les côtes du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps -que son armée de terre pénétroit dans la Phocide, les Grecs n’auroient -su ni où rassembler, ni où porter leurs forces; et chaque peuple, -menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses terres pour les défendre. -Chaque peuple, ainsi séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse, -et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation générale auroit -glacé les esprits; et il ne faut point douter que plusieurs villes -qui restèrent fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié l’intérêt -commun de la patrie à leur salut particulier, en suivant l’exemple des -républiques qui s’étoient alliées aux Perses. - -Un moins grand homme que Thémistocle se seroit contenté de pourvoir à -la défense d’Athènes; ses fortifications, son port, ses arsenaux, ses -vivres l’auroient entièrement occupé. Lui, au contraire, toujours plein -des principes qui font la force d’une république fédérative, regarda la -Grèce comme le boulevart des Athéniens. Si elle est subjuguée, il sent -qu’Athènes seule ne subsistera pas. En paroissant sacrifier sa patrie, -il la sert utilement, parce qu’il met les Grecs en état de se défendre, -et que s’ils ne succombent pas, Athènes victorieuse sera couverte de -gloire. - -Je ne sais si on a fait assez attention à la magnanimité que durent -avoir les Athéniens pour transporter leurs femmes, leurs enfans et -leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis qu’eux-mêmes restant -sans patrie, ou plutôt la livrant à la fureur des Barbares, se -réfugioient dans des vaisseaux construits de la charpente de leurs -maisons. Cette résolution, dont peu de personnes étoient capables de -pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste que l’image humiliante -et terrible d’une fuite, ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se -transporter à ces temps reculés et en connoître les préjugés, si on -veut juger des obstacles puissans et sans nombre que Thémistocle dût -rencontrer, pour engager ses concitoyens à abandonner leurs maisons, -leurs temples, leurs dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce -n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu tous les talens et -toutes les sortes d’esprit. Il falloit qu’occupé des idées les plus -relevées, et des combinaisons les plus difficiles de la politique -et de la guerre, il eût recours aux adresses de l’insinuation et de -l’intrigue pour persuader des hommes incapables de l’entendre. Ne -pouvant élever la multitude à penser comme lui, il falloit la subjuguer -par l’autorité, intéresser sa religion, faire parler les dieux, et -remplir la Grèce d’oracles favorables à ses desseins. - -Après avoir forcé le passage des Thermopyles, les Perses se répandirent -dans la Grèce, qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à un -orage subit que les Barbares effrayés regardèrent comme un signe de -la colère du dieu qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient. -Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée; la citadelle d’Athènes -fut emportée l’épée à la main, malgré les prodiges de valeur que firent -quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre à abandonner leur -patrie, et il n’y eut plus que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses. - -Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte innombrable de Xercès que -trois cent quatre-vingt voiles, commandées, au nom de Lacédémone, par -un général incapable d’en faire les fonctions. Soit qu’Euribiade, -frappé de la foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa crainte; se -crût trop près des ennemis; soit qu’il pensât follement que pour mettre -le Péloponèse en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes, ou se placer -en station près de Pylos et de Phère, pour être à portée de protéger -également toutes les parties de cette province, il voulut abandonner le -détroit de Salamine. Thémistocle s’y opposa avec une extrême vigueur. -Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans ces bras de mer que le -petit nombre de leurs vaisseaux défieroit avec succès la supériorité -des Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient se porter sur -les côtes de la Messénie, de l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer -à voir enlever leurs convois, tant que la flotte des Grecs resteroit -à Salamine. Il démontra qu’il étoit de la plus grande importance -d’intimider ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que trop connue; et -qu’il valoit autant abandonner la Grèce aux Perses, que de s’éloigner -de l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit toute son armée de -ce côté-là pour s’ouvrir l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade -eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares s’y seroient placés; -ils auroient en même temps assiégé Corinthe par terre et par mer; et -quelque défense opiniâtre que les Grecs eussent faite, Xercès auroit -enfin triomphé, comme aux Thermopyles, de leur habileté et de leur -désespoir. - -Les remontrances de Thémistocle étoient inutiles; et il ne parvint à -faire échouer le projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de Xercès -le personnage d’un traître; dernier effort où peut se porter l’amour -de la patrie dans un grand homme. Il donna avis à ce prince que les -Grecs cherchoient à se retirer, et qu’il se hâtât de les attaquer -s’il vouloit empêcher leur retraite; que la division qui régnoit sur -la flotte des Grecs lui préparoit une victoire aisée, et qu’il y -trouveroit même des amis ardens à le servir. - -Xercès donna dans le piége, et Euribiade fut obligé de combattre. -Tandis que les Grecs, qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit, -agissoient tous à la fois, les Barbares, trop resserrés pour déployer -leurs forces, n’en mettoient en mouvement qu’une petite partie. La -défaite de leur première ligne porta le désordre dans le reste de la -flotte, qui fut bientôt mise en fuite et dispersée. - -Ce qui rendit la journée de Salamine décisive, ce fut l’imbécillité -de Xercès. La perte qu’il venoit de faire étoit considérable; mais -en ramassant les débris de sa flotte, ne lui restoit-il pas assez de -vaisseaux pour être encore le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il que -tout est perdu? Son armée de terre n’avoit reçu aucun échec, et presque -toute la Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas été le plus lâche -et le plus stupide des hommes, seroit-il tombé dans le second piége que -lui tendit Thémistocle, en l’avertissant que les Grecs se préparoient -à rompre le pont qu’il avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident -qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour retenir chez eux un -ennemi puissant, après l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de -périr. Quelques armées qu’ait un prince tel que Xercès, il est destiné -à être vaincu par un Thémistocle. Les forces les plus redoutables sont -entre ses mains, comme la massue d’Hercule dans celles d’un enfant qui -ne peut la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant Mardonius dans -la Grèce avec trois cent mille hommes, sans y comprendre les alliés, -il songea moins à la soumettre qu’à l’occuper pendant sa retraite, et -l’empêcher de porter ses armes en Asie. - -L’armée de Mardonius, encore si capable d’effrayer les Grecs, s’ils -n’eussent pas échappé à un plus grand danger, leur parut méprisable -après que Xercès eut repassé la mer avec ses principales forces. Ils ne -doutèrent plus de la victoire; et les Perses consternés commençoient -au contraire à désespérer du succès. Cependant la Grèce étoit toujours -pleine de traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité, -continuoient à servir les Barbares. Les Spartiates et les Athéniens -avoient besoin d’une sagesse extrême pour ne pas abuser de leur -courage. Une imprudence de leur part pouvoit redonner de la confiance -à leurs ennemis, et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces et -des ressources que Mardonius sembloit ignorer. Le salut des Grecs ne -dépendoit donc plus que de l’habileté dans la guerre; et de ce côté, -Pausanias, qui commandoit leur armée, étoit bien supérieur au général -des Perses. - -Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite par les présens et les -promesses de Xercès, trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même à -se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai, qu’intimidé, non par ses -remords, mais par les difficultés de son entreprise, il se repentit -quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans avoir jamais la -sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour entraîné par son ambition, et retenu -par sa crainte, il ne montra dans sa conduite que cette foiblesse et -cette irrésolution qui mettent le comble à la honte d’un conjuré, et le -rendent aussi méprisable qu’odieux. - -Tel étoit Pausanias, comme homme d’état; mais il n’est que trop -ordinaire de trouver des hommes qui, grands et petits à différens -égards, méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si la nature lui -avoit refusé les talens nécessaires à un citoyen qui médite et prépare -une révolution dans sa république, elle lui avoit prodigué ceux d’un -grand capitaine. Tandis que Mardonius, toujours incertain, ne sait -prendre aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre, et qu’en -un mot il ignore l’art d’employer ses forces, Pausanias est actif, -vigilant et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre les vues de -Mardonius, l’entoure de piéges, le presse de tout côté, et le réduit -enfin à combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces, qui ne peuvent -agir, lui deviennent inutiles; et d’où il n’échappa que quarante mille -Perses sous la conduite d’Arthabase, tout le reste ayant été taillé en -pièces. - -Le même jour que Pausanias triomphoit à Platée, Léotichides, roi de -Sparte, et Xantippe, Athénien, remportèrent à Micale une victoire -complète sur les Perses. Le général Lacédémonien, qui ignoroit ce -qui se passoit dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie que -Mardonius étoit défait; et que les Grecs étant délivrés du joug dont -la Perse les avoit menacés, les colonies devoient à leur tour songer à -recouvrer leur liberté. Diodore remarque que ce ne fut ni la valeur des -Grecs, ni leur habileté dans la guerre qui les firent vaincre en cette -occasion. La victoire étoit douteuse; les Samiens et les Milésiens -la décidèrent en se tournant du côté des Grecs. Les Perses effrayés -par cette défection imprévue, s’ébranlèrent, et sur le champ tous les -Grecs d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour accabler leurs ennemis -communs. - -Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut pas plutôt appris la -défaite entière de ses armées, qu’il ne s’y crut plus en sûreté; -et se réfugiant avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses -provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus ce prince avoit joui avec -complaisance du spectacle de sa puissance et de sa grandeur, à la vue -des forces qu’il avoit rassemblées contre les Grecs, plus ils se sentit -humilié par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir le monde entier; -et croyant déjà voir les Spartiates et les Athéniens au milieu de ses -états, il n’osoit presque plus espérer de conserver l’héritage de son -père; Salamine, Platée, Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir -des malheurs que la Perse avoit éprouvés en faisant la guerre contre -l’Éthiopie, les Ammoniens et les Scythes. Les idées d’ambition et de -conquête que Cyrus avoit données à ses successeurs s’effacèrent de tous -les esprits; et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté et son -découragement. - -La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger auquel l’avoit exposée -l’infidélité de quelques-unes de ses villes; elle venoit d’éprouver -ce que peuvent les vertus et les talens, fruits de la liberté: pour -affermir et perpétuer son bonheur, elle devoit donc s’attacher avec -plus de force à ses anciens principes, et ne songer qu’à rétablir -l’alliance presque détruite de tous ses peuples. Elle eut la sagesse -de tempérer la loi par laquelle elle avoit condamné à une amende de -la dixième partie de leurs biens, tous ceux qui se rendroient aux -Perses, ou qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution de ce -décret n’auroit été propre qu’à renouveler et multiplier les anciennes -divisions, en allumant une guerre civile dans la Grèce. Les vainqueurs -des Perses furent indulgens; ils épargnèrent les peuples, et ne -traitèrent en coupables que les magistrats qui les avoient gagés à -trahir leur devoir. - -Les Grecs eurent encore la modération de ne pas approuver les -Lacédémoniens, qui, par une politique indigne d’eux, demandoient que -les Amphictyons chassassent de leur assemblée les députés des villes -qui s’étoient liguées avec les Perses. Faire des mécontens dans la -Grèce, c’étoit rompre les liens de sa confédération, et conserver dans -son sein des alliés aux étrangers. Malgré cette sagesse, si digne -d’un peuple libre, la république fédérative des Grecs étoit prête à -se dissoudre. Les Perses, si je puis parler ainsi, avoient infecté -l’air de la Grèce; et on auroit dit que Xercès, pour se venger de ses -défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit de discorde sur Athènes et -Lacédémone. - -Les dépouilles de Platée donnèrent aux Grecs l’amour des richesses; -les Spartiates eux-mêmes osèrent prendre une part dans le butin, et -profaner leur ville par l’or des Perses, tandis que les Athéniens, ne -se doutant pas qu’une trop grande prospérité annonce presque toujours -aux états une décadence prochaine, se livroient à une présomption -insensée. Leur république, toujours ardente à s’agiter, et que le -repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance destinée à gouverner -le monde entier; et pensant jouir d’avance de cet empire qu’elle -ambitionnoit, engageoit par serment ses citoyens à regarder comme -leur domaine tous les pays où il croît des vignes, des oliviers et du -froment. Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens aux plus -grandes espérances; et après les prodiges de sagesse et de courage -qu’ils avoient faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent -pas ouvertement à vouloir dominer dans la Grèce, ils paroissoient -mécontens de n’y occuper qu’une place subalterne. Quand avec leurs -femmes, leurs vieillards et leurs enfans, ils revinrent prendre -possession de leurs demeures ruinées, Lacédémone, d’autant plus jalouse -de son autorité, qu’ils avoient acquis plus de gloire, voulut les -empêcher de rétablir les murailles et les défenses de leur ville. «Si -Xercès, disoient les Spartiates, en cachant leurs vrais sentimens sous -le voile du bien public, nous fait encore la guerre pour se venger -de ses défaites, les Athéniens seront encore obligés d’abandonner -leur ville; mais ne croyez pas que les Perses se contentent alors -d’en détruire les fortifications. Instruits par l’expérience, ils les -augmenteront au contraire, et se feront parmi nous une place d’armes -qu’il sera impossible de leur arracher, et d’où ils tiendront toute la -Grèce en échec.» - -Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle elle s’étoit dévouée -au salut des Grecs, n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable de -se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle n’eût réussi, -en trompant les Lacédémoniens, à la rétablir dans son premier état. -Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur; et tandis qu’il les -amusoit par les longueurs affectées de sa négociation, les Athéniens -travaillèrent sans relâche à relever leurs murailles. La nouvelle -en fut portée à Lacédémone; Thémistocle accusa d’abord des esprits -jaloux et mal-intentionnés de répandre des bruits propres à troubler -la tranquillité de la Grèce. Quand il apprit enfin que les travaux de -sa patrie étoient assez avancés pour qu’on n’osât plus demander de les -détruire ou de les abandonner: «Pourquoi, dit-il aux Lacédémoniens, -tant de plaintes inutiles? Si vous pensez que je vous trompe, par un -récit infidelle, que ne faites-vous partir pour l’Attique quelques-uns -de vos citoyens? ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et leur -rapport terminera enfin nos contestations.» On crut Thémistocle, et -Athènes reçut les commissaires Spartiates comme autant d’otages qui -répondroient du traitement qu’on feroit à son ambassadeur. Aucune des -deux républiques n’osa se plaindre; mais l’injustice et la mauvaise foi -de leurs procédés commencèrent à changer leur jalousie en haine, et -leur apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre l’une de l’autre. - -Les Spartiates, toujours attachés aux institutions de Lycurgue, -trouvoient dans leurs lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur -haine et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit pas ainsi des -Athéniens. Polybe compare avec raison leur république à un vaisseau que -personne ne commande, ou dans lequel tout le monde est le maître de la -manœuvre. Les uns, dit cet historien, veulent continuer leur route, -les autres veulent aborder au prochain rivage; ceux-ci resserrent les -voiles, ceux-là les déploient; et dans cette confusion, le vaisseau qui -vogue sans destination, au gré des vents, est toujours prêt à échouer -contre quelqu’écueil. - -En effet, Athènes, toujours emportée par les événemens et ses -passions, n’étoit point encore parvenue à fixer les principes de son -gouvernement. A sa naissance même, ses citoyens avoient commencé à être -divisés; tandis que les habitans de la montagne vouloient remettre -toute l’autorité entre les mains de la multitude, ceux de la plaine -n’aspiroient, au contraire, qu’à établir une aristocratie rigoureuse; -et les citoyens qui habitoient la côte, plus sages que les autres, -demandoient qu’on partageât le pouvoir entre les riches et le peuple; -et qu’à la faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les pouvoirs se -tempéroient mutuellement, on prévînt la tyrannie des magistrats et la -licence des citoyens. - -Aucun parti n’ayant eu assez de force ou d’adresse pour triompher des -autres, les Athéniens, toujours ennemis de leurs lois incertaines, -semblèrent n’avoir d’autre règle de conduite que par l’exemple des -caprices de leurs pères; et au milieu des révolutions continuelles dont -ils furent agités, ils s’étoient accoutumés à être vains, impétueux, -inconsidérés, ambitieux, volages, aussi extrêmes dans leurs vices que -dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun caractère. Lassés enfin -de leurs désordres domestiques, ils avoient eu recours à Solon, et le -chargèrent de leur donner des lois; mais en tentant de remédier aux -maux de la république, ce législateur imprudent ne fit que les pallier, -ou plutôt donna une nouvelle force aux anciens vices du gouvernement. - -En laissant aux assemblées du peuple le droit de faire les lois, -d’élire les magistrats, et de régler les affaires générales, telles -que la paix, la guerre, les alliances, &c. il distribua les citoyens -en différentes classes, suivant la différence de leur fortune, et -ordonna que les magistratures ne fussent conférées qu’à ceux qui -recueilloient au moins de leurs terres deux cent mesures de froment, -d’huile ou de vin. Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment de -l’administration des affaires ceux qui devoient prendre le moins -d’intérêt au bien public, et que, par différentes lois il affectoit -de rétablir l’aréopage dans sa première dignité, et de donner -aux magistrats la force et le crédit nécessaires pour maintenir -la subordination et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la -permission de mépriser et ses lois et ses magistrats. Autoriser les -appels des sentences, des décrets et des ordres de tous les juges, aux -assemblées toujours tumultueuses de la place publique, n’étoit-ce pas -conférer une magistrature toute-puissante à une multitude ignorante, -volage, jalouse de la fortune des riches, toujours dupe de quelque -intrigant, et toujours gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou -les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce pas, sous le nom de la -démocratie, établir une véritable anarchie? Quand le législateur auroit -publié, relativement à tous les objets particuliers de la société, les -lois les plus propres à la rendre heureuse, c’eût été sans succès; -parce qu’il étoit impossible que la haine, la faveur, l’ignorance et -l’emportement qui agiteroient les assemblées publiques, laissassent -établir et subsister des règles constantes de jurisprudence. A -l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer l’autorité des jugemens -du peuple, et la porte étoit ouverte à tous les abus. - -Solon créa un sénat composé de cent citoyens de chaque tribu; et cette -compagnie, chargée de l’administration des affaires, de préparer les -matières qu’on devoit porter à l’assemblée publique, et d’éclairer et -de guider le peuple dans les délibérations, auroit en effet procuré -de grands avantages au gouvernement, si le législateur avoit eu l’art -d’en combiner de telle façon l’autorité avec celle du peuple, qu’elles -se balançassent sans se détruire. Solon auroit dû avoir l’attention -de rendre les assemblées de la place moins fréquentes qu’elles ne -l’avoient été jusqu’alors. Un sénat, qui, sans compter les convocations -extraordinaires que tout magistrat et tout général d’armée pouvoit -demander, étoit obligé d’assembler quatre fois le peuple dans une -pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six jours, n’étoit -guère propre à se faire respecter; le peuple le voyoit de trop près, et -le jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé et rendu inutile, -en permettant à tout citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer dans -la place publique. L’éloquence devoit se former une magistrature -supérieure à celle du sénat; et à la faveur d’une transition familière -à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers, et soumettre la -sagesse du magistrat aux caprices du peuple. - -Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie des Pisistrates -s’élever sur les ruines de son foible gouvernement. Si des causes -particulières, depuis qu’Athènes avoit recouvré sa liberté, lui firent -exécuter des entreprises dont le peuple le plus sagement gouverné est à -peine capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager. Cette ville, -idolâtre et ennemie des talens et des vertus, n’avoit imaginé aucun -autre moyen pour conserver sa liberté sans nuire à l’émulation, que -d’accorder les plus grands honneurs à qui serviroit la patrie d’une -manière distinguée, et de punir cependant par le ban de l’ostracisme, -ou un exil de dix ans, quiconque en auroit trop bien mérité. -Aristide, depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter une loi, par -laquelle tout citoyen, quelle que fût sa fortune, pouvoit aspirer aux -magistratures. Ainsi le gouvernement, encore plus vicieux qu’il ne -l’étoit en sortant des mains de Solon, devoit reproduire encore de plus -grands maux, quand l’engouement qui portoit les Athéniens au bien, -seroit dissipé. - - - - -LIVRE SECOND. - - -Les Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes, et qui ne s’étoient jamais -servi dans leurs querelles particulières que de leurs forces de terre, -faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots, qu’on n’avoit -employés qu’aux affaires de commerce; mais la guerre Médique leur -donna de nouveaux intérêts et une nouvelle politique. Ils craignirent -le ressentiment de la cour de Perse; ils regardèrent comme un affront -l’espèce de servitude où Xercès tenoit leurs colonies; et soit pour -se faire une barrière plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée de -l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance étroite. Quand la -Grèce n’auroit pas dû son salut à la bataille de Salamine, elle auroit -désormais considéré ses flottes comme le rempart le plus sûr contre les -barbares, et comme un lien nécessaire pour unir une foule de peuples -séparés par la mer, les rapprocher en quelque sorte les uns des autres, -et les mettre à portée de se secourir. - -Cette nouvelle manière de penser porta atteinte à l’autorité dont -Sparte avoit joui jusque-là. Quelque gloire que cette république eût -acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne et bien fondée que fût -sa réputation, elle se trouvoit dégradée par la seule raison qu’elle -n’avoit ni vaisseaux, ni fonds nécessaires pour l’entretien d’une -marine. On commençoit à négliger sa protection, tandis qu’Athènes, à -la faveur de ses flottes nombreuses, attiroit au contraire tous les -regards sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la prééminence dont -l’autre étoit encore en possession. - -Athènes n’auroit joui que d’une considération peu durable, si les -Spartiates n’avoient opposé à son ambition que leurs anciennes vertus. -Cette république imprudente, qui devoit perdre sa puissance par l’abus -qu’elle en feroit, auroit été bientôt contrainte par les événemens -de reprendre la place subalterne qu’elle avoit occupée dans la ligue -de la Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance de Xercès, étoit -une terreur panique, et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies -d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses de leur liberté, devoient -se lasser de la protection inquiète et tyrannique des Athéniens. Les -Grecs détrompés auroient bientôt ouvert les yeux sur la faute qu’ils -faisoient, de négliger une république qui les gouvernoit depuis six -cens ans avec sagesse, pour se livrer à la conduite d’une ville dont le -peuple, accoutumé par le vice de ses lois à n’agir que par caprice et -par passion, étoit incapable d’être à la tête de leurs affaires. Plus -les Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce de tort que leur -faisoit le crédit naissant d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec -confiance et avec empressement. - -Ils ne surent pas qu’il faut supporter des maux passagers, et se -garder de les aigrir par des remèdes imprudens; ils ignorèrent que, -quelque révolution que paroisse éprouver un état, il n’est point -déchu quand il conserve religieusement les institutions auxquelles il -a dû sa puissance. Leur jalousie contre les Athéniens les prépara à -commettre une injustice contre la Grèce entière. Au lieu de ne confier -le commandement de l’armée destinée à porter la guerre en Asie et -rendre la liberté aux colonies, qu’à un général propre à faire aimer -et respecter le pouvoir de sa patrie, ils en chargèrent Pausanias, que -le butin fait à Platée avoit déjà corrompu, et qui, se vendant aux -lieutenans de Xercès, se comporta avec autant de hauteur et de dureté -à l’égard des Grecs, que de foiblesse et de ménagement envers les -Perses. Il éclata un soulèvement universel; et Lacédémone, voulant en -quelque sorte punir tous les Grecs de l’ambition qu’elle craignoit dans -les seuls Athéniens, refusa d’écouter les plaintes qu’on lui portoit -contre son général: elle crut qu’il falloit appesantir le joug, parce -qu’elle craignit qu’on ne voulût le secouer. - -Cette conduite fut comparée à celle d’Athènes, où Aristide et -Cimon, après que Thémistocle eut été condamné à subir la peine de -l’ostracisme, avoient acquis le plus grand crédit. Tous les Grecs, à -l’exception de ceux du Péloponèse, implorèrent sa protection; et pour -se délivrer de la tyrannie de Pausanias, ils offrirent à un peuple qui -vraisemblablement se seroit contenté de commander les armées sur mer, -comme Sparte les commandoit sur terre, de ne plus aller à la guerre que -sous ses ordres. - -Quoique les Lacédémoniens ne songeassent plus à conserver l’empire -de la Grèce par les mêmes moyens qu’ils l’avoient autrefois acquis, -et que les Athéniens fussent assez enivrés de leur fortune pour se -livrer aux plus vastes espérances, la Grèce continuoit à jouir de la -paix. L’ancien esprit du gouvernement fédératif faisoit faire encore -par habitude à ces deux peuples mille efforts pour n’en pas venir à -une rupture ouverte. Quelqu’attachés que fussent les Grecs à la ville -dont ils étoient citoyens, ils ne croyoient point encore qu’il leur -fût permis de sacrifier à ses intérêts ceux de la Grèce entière, qui -étoit la patrie commune. Athènes et Sparte, quoique rivales et déjà -ennemies, se bornoient cependant à s’observer et s’inquiéter; si elles -se faisoient une injure, elles se hâtoient de la réparer à moitié. A -l’exemple des autres villes, elles étoient accoutumées à s’appeler -elles-mêmes les deux mains, les deux bras ou les deux yeux de la Grèce; -elles en concluoient que si l’une ou l’autre périssoit, la Grèce seroit -boiteuse, manchote ou borgne; et leur imagination effrayée par cette -image, tempéroit la fougue de leur ambition et de leur jalousie. - -Lacédémone, d’ailleurs, toujours lente à se décider par la forme même -de ses délibérations, se conduisoit depuis trop long-temps par des -principes de modération et de justice, pour s’abandonner légèrement à -son ambition. Elle ne pouvoit se déguiser qu’elle étoit trop foible -pour humilier un ennemi dont les succès avoient augmenté la confiance -et le courage, et qui, disposant de presque toutes les forces de la -Grèce, pouvoit, avec le secours de ses vaisseaux, faire des descentes -dans toutes les parties du Péloponèse, et étoit gouvernée dans ce -moment par des hommes du mérite le plus éminent. Les Athéniens, de -leur côté, devoient voir avec une sorte de frayeur la réputation de -Lacédémone. Si, par la nature de leur gouvernement, un caprice devoit -souvent décider de leurs résolutions, le caprice alors à la mode dans -leur place publique, étoit d’obéir aveuglément aux magistrats à qui ils -avoient donné leur confiance; et après toutes les grandes choses qu’ils -avoient faites depuis l’exil des Pisistrates, ils se connoissoient trop -bien en mérite, pour se laisser gouverner par des hommes qui n’auroient -pas prévu dans quels malheurs une guerre contre Lacédémone auroit jeté -leur patrie et la Grèce entière. - -Quoique Thémistocle haït les Lacédémoniens, et vit avec plaisir que sa -patrie qu’il gouvernoit devînt la puissance dominante de la Grèce, il -ne l’invita point à repousser par les armes les premières injures que -lui firent les Spartiates. L’élévation de son ame ne lui permit pas -de songer à se rendre nécessaire par une trahison. Il connoissoit les -Athéniens, peuple incapable d’être heureux sans abuser de son bonheur; -et il sentit que ce seroit servir leurs passions et non pas leurs vrais -intérêts, que de les mettre à la tête d’une république fédérative, dont -tous les mouvemens ne peuvent être ménagés avec trop de circonspection. - -Aristide, encore plus vertueux que Thémistocle à qui il succédoit, -n’eut point d’autre principe de politique que les règles de la plus -exacte morale, et respecta l’ancienne autorité de Lacédémone. Cimon, -aussi bon citoyen qu’Aristide, fit tous ses efforts pour étouffer dans -sa naissance la rivalité ruineuse des deux républiques, et conserver -l’ancien systême de la Grèce. Il combattit avec succès l’ambition -de ses citoyens, en les occupant en Asie contre les Perses. Il loua -publiquement la simplicité, la tempérance et la modération des -Spartiates dont il avoit les mœurs. La Laconie essuya un tremblement de -terre qui y fit périr plus de vingt mille hommes, et il ne travailla -qu’à l’aider à réparer ses pertes. Les Ilotes et les Messéniens se -révoltèrent; et tandis que l’orateur Ephialte vouloit qu’on laissât -succomber Lacédémone, Cimon s’en déclara le protecteur, pour la -réconcilier avec sa patrie. Il engagea les Athéniens à lui donner -des secours, et à lui pardonner même l’injure dont elle paya leur -générosité, en les soupçonnant d’être les amis secrets de ses esclaves -révoltés. - -Maître d’une fortune considérable, économe dans sa maison, prodigue -au-dehors, il joignoit à l’intégrité et aux lumières d’un grand -magistrat, les talens les plus rares et les plus nécessaires à la -guerre. Il eut l’avantage singulier de remporter le même jour deux -victoires, l’une sur mer et l’autre sur terre. Des succès trop -brillans en Asie lui firent enfin des ennemis dans l’Attique; on -rendit ses vertus suspectes, on craignit ses talens; et Athènes donna -sa confiance à l’homme qui avoit tramé et conduit l’intrigue qui -perdoit Cimon. C’étoit Périclès, à qui une justesse exquise d’esprit -fournissoit toujours les plus sûrs moyens pour parvenir à son but. -Capable d’emprunter les sentimens qui lui étoient les plus étrangers, -d’embrasser à la fois plusieurs objets, et de les combiner avec une -précision extrême; grand capitaine, plus grand orateur encore, Athènes -n’avoit point eu de citoyen qui eût réuni plus de talens propres à -gouverner la multitude. Mais toutes ces grandes qualités, employées à -servir l’ambition encore plus grande de Périclès, devinrent le fléau de -sa patrie et de la Grèce. - -Il avoit remarqué que, par un mêlange de désintéressement et d’avarice, -de fermeté et de condescendance, la plupart des magistrats qui -l’avoient précédé dans l’administration des affaires, n’avoient joui -que d’une faveur incertaine; et que ceux qui s’étoient constamment -occupés du bien public dans leur régence, avoient toujours éprouvé une -disgrace éclatante. Au lieu d’être à demi-vertueux et à demi-méchant, -d’irriter le peuple dans une occasion, et de lui faire dans l’autre -une cour servile, il se fit une règle constante de tout sacrifier à la -passion qu’il avoit de gouverner sa république. - -Il s’agissoit de faire oublier les prodigalités de Cimon; et Périclès, -qui ne jouissoit que d’un patrimoine médiocre, imagina d’être prodigue -des richesses de l’état. Il fit donner au peuple des rétributions pour -assister aux jugemens. La multitude, dont la fureur de juger s’empara, -ne quitta plus la place publique que pour courir aux théâtres. Solon -vouloit que le peuple fût laborieux; il avoit chargé l’Aréopage de -s’informer des occupations de chaque citoyen, et de punir ceux qui -ne travailleroient pas. Le père qui n’avoit pas fait apprendre un -métier à son fils, étoit privé par les lois de ses droits naturels -sur lui, et ne pouvoit en exiger aucun secours dans sa vieillesse. -Le législateur avoit sans doute espéré que le peuple, occupé par -quelque profession, seroit moins empressé de se trouver sur la place -publique, et laisseroit ainsi une plus grande autorité au sénat et aux -magistrats. Ces vues ne touchèrent pas Périclès. Il lui importoit peu -qu’après avoir détruit le goût et l’habitude du travail, l’oisiveté du -peuple dût un jour multiplier les vices de la démocratie, pourvu que sa -reconnoissance présente l’attachât plus fortement à son bienfaiteur. La -multitude, toujours aveugle et toujours passionnée dans ses jugemens, -devoit avilir tous les tribunaux, et ne s’occuper désormais sur la -place qu’à commenter, expliquer, modifier et éluder les lois, qui -par-là resteroient sans forces; et c’est ce que désiroit Périclès, qui -paroîtroit plus grand quand l’autorité de tous les magistrats seroit -avilie, et qui vouloit n’être gêné dans son administration par aucune -loi. Il prévoyoit avec plaisir qu’Athènes, au milieu des fêtes, des -spectacles, des plaisirs, perdroit les mœurs convenables à un état -libre; que les arts inutiles seroient bientôt les plus estimés, et -que les Athéniens, distraits de leurs devoirs, n’aspireroient enfin -qu’à la gloire puérile et dangereuse d’être le peuple le plus poli et -le plus aimable de la Grèce; moins la république seroit attentive à -l’administration des affaires, plus son premier magistrat devoit avoir -d’autorité. - -Cet adroit tyran d’Athènes étoit cependant trop habile pour compter sur -la faveur du peuple, s’il ne travailloit continuellement à s’affermir. -Son grand art consista à caresser la multitude pour imposer silence à -ses rivaux, et à n’embarquer la république que dans des entreprises -dont le succès lui parut certain. Quelque puissante que fut son -éloquence, un revers qui auroit interrompu les fêtes d’Athènes, -tari les sources de son luxe, ou porté l’ennemi dans l’Attique, -auroit déconcerté l’orateur; et le peuple, qui ne voit que le moment -présent, et ne juge que par les événemens, auroit été capable, dans -une agitation convulsive de sa colère ou de sa crainte, de renverser -l’idole qu’il adoroit. - -Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de chagrin que Cimon, mais -par d’autres motifs, la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie -et Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés des forces -du Péloponèse, en venoient à une rupture ouverte, la qualité de chef -d’Athènes deviendroit un fardeau trop pesant, et qu’il succomberoit -peut-être sous le poids d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on -croyoit invincible. - -A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à se rendre maître de la -haine des Athéniens contre Lacédémone, en les occupant par des -expéditions contre les Perses; mais ces succès mêmes, plus ils étoient -brillans, plus ils aigrissoient la jalousie des Spartiates. Leur -patience se lassoit enfin de voir triompher leurs ennemis en Asie; ils -étoient fatigués du bruit de leurs exploits et des éloges que leur -donnoit la Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit nombre -de citoyens attachés aux anciennes lois de Lycurgue, et éclairés sur -les vrais intérêts de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la -modération. Ce parti trop foible n’auroit pu empêcher que la république -ne commençât la guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du -commencement de corruption que le butin fait à Platée avoit fait naître -à Lacédémone; il y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua à -tous ceux qui voulurent se laisser corrompre, et à qui il ordonna de -penser et de parler comme les gens de bien. - -Mais cette paix, d’abord favorable aux vues de Périclès, devint enfin -elle-même un nouvel embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre les -Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle offrît des victoires -faciles et un butin considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire -à-la-fois le double goût des Athéniens pour la gloire de leurs armes -et la magnificence de leurs spectacles. De l’autre, il étoit dangereux -de laisser la république dans une trop grande oisiveté. Applaudir ou -critiquer une pièce de théâtre, un tableau, une statue, un édifice; -contredire l’aréopage, juger quelques procès particuliers, ce n’étoit -pas assez pour occuper des esprits volages et accoutumés à l’agitation. -Il falloit aux Athéniens des armées en campagne, des succès, des -défaites, des espérances et des craintes, ou leur inquiétude naturelle -les rendoit trop difficiles à conduire. - -Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes n’étoient pas aussi -contens de son administration que les Athéniens. Les colonies d’Asie -ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs auxquels la république se -livroit; mais elles trouvoient mauvais de payer les frais de ses fêtes -et de ses spectacles, et que Périclès leur demandât plus de six cent -talens de contribution pour ne procurer que des amusemens frivoles -à des citoyens, tandis que Cimon s’étoit contenté de soixante pour -faire la guerre aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire au -désespoir des peuples qui ne pouvoient se soulever contre Athènes sans -se perdre. Outre qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il -leur étoit par conséquent impossible d’agir de concert, ils n’avoient -jamais eu d’ambition; et contens de recouvrer leur liberté, ils avoient -obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent et en vaisseaux à la -guerre que la Grèce avoit faite en leur faveur au roi de Perse. Les -colonies, accoutumées par-là au repos et à toutes les douceurs d’une -vie tranquille, avoient perdu l’usage de manier les armes, et, selon -la judicieuse remarque de Thucydide, se trouvant même épuisées par les -contributions auxquelles elles s’étoient soumises, ne pouvoient se -dérober au joug des Athéniens, s’ils vouloient les traiter plutôt en -sujets qu’en alliés. - -En représentant les justes plaintes de ces peuples malheureux, -comme un attentat intolérable, et propre à ruiner toute espèce de -subordination, Périclès les rendit facilement odieux. Il engagea -les Athéniens dans une guerre qui devoit affermir son crédit, parce -qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès certains, et leur -promettoit un grand empire. En effet, leur république, contente de -gagner des batailles et de prendre des villes, n’importe à quel prix, -ignoroit trop ses intérêts pour s’apercevoir que les avantages qu’elle -remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence, et que leur -révolte la ramenoit au même point de foiblesse où elle s’étoit vue -avant la guerre Médique. - -Athènes auroit repris sans s’en apercevoir la seconde place qu’elle -occupoit autrefois dans la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre -qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps pour que ses alliés, -se détachant successivement de son alliance, l’eussent privée de tout -secours étranger. Mais les Athéniens avoient des succès continuels, -et la crainte retenoit encore la plupart des colonies sous le joug, -lorsque Périclès eut besoin de donner à sa république une occupation -plus importante. - -Le temps arriva où il devoit rendre compte de son administration, et -cette opération étoit délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi aux -dépens de l’état; mais soit négligence de sa part, soit infidélité dans -les subalternes qu’il avoit employés au maniement des deniers publics, -on ne trouvoit point l’emploi de plusieurs sommes considérables, et -les revenus de la république étoient diminués. Il étoit humiliant pour -Périclès de montrer aux Athéniens que leurs finances étoient en mauvais -ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la prodigalité, les fêtes, -les jeux, et les spectacles, que d’avouer qu’ils n’avoient enfin abouti -qu’à ruiner la république et ses alliés. - -Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade à ce sujet. Il -s’étoit présenté chez Périclès pour le voir; et on lui dit qu’il -ne recevoit personne, étant accablé d’affaires, et occupé à penser -comment il rendroit ses comptes. S’il m’en croyoit, répondit -Alcibiade, il songeroit bien plutôt comment il n’en rendroit point. -Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès, et il ne pensa -qu’à distraire les Athéniens de leurs affaires domestiques par -quelqu’entreprise importante au-dehors. Malheureusement aucune ville -voisine n’osoit remuer; les unes intimidées par les exemples de -sévérité qu’Athènes avoit donnés, les autres retenues par le peu -d’intérêt que Lacédémone sembloit prendre à leurs affaires, et par -la lenteur avec laquelle cette république agissoit, renfermoient -leur ressentiment, en attendant des circonstances plus favorables; -et Périclès fut réduit à la dure extrémité d’irriter la jalousie des -Spartiates mêmes qu’il redoutoit. - -Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas oublié les torts qu’Athènes -leur avoit fait dans la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée; -et il espéra qu’en faisant le siége de Potipée, place de la plus grande -importance pour eux, il les forceroit à prendre les armes. En même -temps qu’il insulte un des peuples les plus puissans du Péloponèse, -il ne fait plus passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires, -qui se seroient vengés, en continuant à parler d’une manière propre à -conserver la paix, se turent mal-habilement, et servirent Périclès. - -Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit plus de se livrer à -leur haine, convoquèrent une assemblée générale de leurs alliés, pour -délibérer sur la situation du Péloponèse, et les dangers dont la -Grèce entière étoit menacée. Les Corinthiens parlèrent avec plus de -chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, vous êtes les -libérateurs de la Grèce, vous en êtes les protecteurs; mais renoncez -à ces titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que nous souffrons, et -que vous auriez dû prévenir. Il est temps que votre bonne foi ne soit -plus la dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez pas pour nous -venger que vos ennemis aient détruit votre puissance. Connoissez ces -Athéniens qui ne veulent de liberté que pour eux, et qui sont les plus -grands ennemis de la Grèce. Toujours hardis, toujours entreprenans, -toujours pressés d’agir; un succès, un revers, tout augmente également -leur confiance et leur ambition. Ils croient que leur république -décheoit quand elle ne s’agrandit pas; ils se regardent dès aujourd’hui -comme les maîtres des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils -espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, qu’opposez-vous, -Spartiates? une lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection de -vos alliés et l’élévation de vos ennemis. Réduits enfin à vos seules -forces, vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au sort que plusieurs -peuples ont déjà subi. Les villes qui vous implorent aujourd’hui, -soumises alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes à vous opprimer. -Les dieux auroient-ils donné inutilement aux hommes le talent de -prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour être modérés envers des -ennemis qui ne cessent de vous insulter, ne soyez pas injustes à -l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous servir. Vous nous devez -votre protection; la foi des traités, la religion des sermens vous y -obligent, et nous en réclamons aujourd’hui les effets pour votre propre -avantage.» - -Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés à cette assemblée, agirent -conformément aux vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement -de leur désir de la paix, pour ne pas paroître, s’il étoit possible, -les auteurs de la guerre, ils ne firent aucune proposition qui tendît -à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer en négociation, qu’ils -désiroient de réparer leurs injustices, et de rassurer les esprits sur -l’avenir. Toujours pleins des journées de Marathon et de Salamine, ils -ne dissimulèrent pas qu’il étoit juste qu’une république, qui avoit -sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire. - -«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus forts sont les maîtres; -nous ne sommes pas les auteurs de cette loi, elle est fondée dans la -nature.» A les en croire, on eût dit que la majesté du commandement -s’avilissoit par la modération, la justice et la bienfaisance. Ce -discours sauvage, et digne d’un satrape de Perse, qui parle à des -esclaves, indigna des hommes qui vouloient être libres; et Lacédémone -porta un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection Corinthe, -Potidée, Egine et Mégare. - -Périclès, à qui tout réussissoit, profita de cette démarche de -Lacédémone pour faire prendre aux Athéniens une résolution extrême. -Après avoir représenté sous de fausses couleurs sa conduite et celles -des villes du Péloponèse: «Il ne s’agit point, dit-il au peuple le -plus orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche condescendance aux -volontés des Lacédémoniens. S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter -Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le décret que nous avons -porté contre Mégare, nous pourrions peut-être, sans nous faire tort, -ne consulter que notre modération; mais puisque Lacédémone croit -encore jouir de son ancien empire, et donne des ordres, Athènes doit -désobéir pour ne pas se déshonorer. Si vous cédez aux menaces de la -guerre, on croira que vous vous êtes rendus à la crainte; on vous fera -de nouvelles demandes, qu’il faudra rejeter pour ne pas plier sous le -joug. Vous pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous menace, en -donnant un exemple de vigueur qui intimidera vos alliés, et instruira -pour toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils doivent se promettre -de leur orgueil; mais peut-être que demain il n’en sera plus temps.» - -Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient venues à une rupture ouverte, -il ne falloit plus espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de -l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement fédératif des Grecs -pût se rétablir et subsister. Quoique les intérêts particuliers de -Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les armes, cette guerre -étoit, en effet, une guerre de rivalité entre Sparte et Athènes; elle -devoit ranimer une jalousie qui avoit été retenue et non pas éteinte; -et plus les Spartiates et les Athéniens étoient braves, plus leur haine -en s’aigrissant devoit être implacable. La première hostilité devenoit -une source éternelle de divisions. Les monarchies peuvent oublier les -injures qu’elles ont reçues, parce que le prince imprime son caractère -à sa nation, et qu’il peut n’être ni vindicatif, ni ambitieux, ni -jaloux; mais dans des républiques telles que celles de la Grèce, où -la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit résister au torrent de -l’opinion publique, et le détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir -d’autre politique que celle de leurs passions. - -C’est sous ce point de vue que Périclès auroit dû commencer et conduire -ses opérations. Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame et -le début de la guerre. N’en faire supporter les maux qu’à Mégare, Egine -et Potidée, c’étoit une démarche fausse. Brûler les vaisseaux et les -moissons de Corinthe, c’étoit ne point décider à qui appartiendroit -l’empire de la Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire qu’on alloit -combattre. Athènes devoit donc adresser directement tous ses coups à sa -rivale, dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de ses alliés; -mais Périclès, gouverné par la seule passion de dominer dans sa patrie, -craignit de se jeter dans de trop grands embarras, ou de se mettre dans -des entraves, s’il proposoit le dessein d’humilier les Spartiates au -point de les réduire à reconnoître la supériorité des Athéniens. S’il -eût une fois fait concevoir cette espérance téméraire, il n’auroit plus -été le maître d’y renoncer, sans se déshonorer et perdre son crédit. Il -ne forma qu’un plan vague, pour se laisser la liberté de changer de vue -selon les événemens, d’avancer ou de reculer à son gré, et de prendre -chaque jour, le parti le plus favorable à ses intérêts. - -Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de leur côté un compte plus sage -de la guerre qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient se hâter de -commencer les hostilités pour prévenir leurs ennemis, ils perdirent -un temps précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs qu’ils -envoyèrent à Athènes, tantôt demandèrent qu’elle réparât je ne sais -quel sacrilège, dont les prêtres de Delphes se plaignoient; tantôt -l’invitèrent à lever le siége de Potidée, à rendre la liberté aux -Eginètes et aux Mégariens, ou proposèrent seulement de faire un traité, -par lequel on s’engageroit à ne faire aucune entreprise préjudiciable -à la liberté de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis que les -alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient à rester fidelles à leurs -premiers engagemens, ils étendirent également leur sévérité sur ceux -qui n’attendoient qu’une invitation et des secours pour secouer le -joug des Athéniens. Cette faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant -la plus considérable que firent les Spartiates. Tandis qu’ils devoient -paroître ne combattre que pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent -scandaleusement l’amitié de la cour de Perse, et lui abandonnèrent les -colonies d’Asie, que Cimon avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter -la haine, et peut-être même le mépris de la Grèce? - -Sans doute que dans le détail des opérations particulières de cette -guerre, les généraux de Lacédémone et d’Athènes firent ce que la -plus grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient pas de -les juger; mais il est vrai que l’histoire offre peu de guerres -dont les vues générales aient été préparées et conduites avec moins -d’intelligence. Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens de -faire la guerre à Philippe, de la même manière que les barbares se -battent au pugilat. «Un de ces athlètes grossiers, disoit-il, est-il -atteint en quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il reçoit. Le -frappe-t-on ailleurs? il y porte la main. Mais parer, mais regarder -fixement son ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. Vous de -même, Athéniens, si on vous annonce Philippe dans la Chersonèse, vous -formez un décret pour secourir la Chersonèse. Si vous apprenez qu’il -occupe les Thermopyles, pareil décret en faveur des Thermopyles. S’il -tourne de quelqu’autre côté que ce puisse être, vous le suivez en gens -qui sont à sa solde et à ses ordres. Mais apprenez que si un général -d’armée marche à la tête des troupes, un politique doit marcher à la -tête des affaires.» - -Athènes et Lacédémone commencèrent à mériter les mêmes reproches -pendant la guerre du Péloponèse. Elles se perdent continuellement de -vue, et n’entreprennent rien de décisif. L’une attend pour former -un projet que l’autre soit entrée en campagne. On fait des courses -dans l’Attique ou dans la Laconie; et toutes les entreprises ne sont -en quelque sorte que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque -principale. Tandis qu’Archidamus se porte chez les Platéens, et se -jette sur l’Acarnanie, les Athéniens font une irruption dans la Calcide -et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs alliés se révolte, toute leur -attention est portée de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre -est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de Mégare, dans l’île de -Corcyre; tantôt chez les Etoliens, dans la Béotie ou dans la Thrace. -A force d’entamer des entreprises différentes, chaque république -divise trop ses armées, et se met dans l’impuissance de profiter de -ses avantages. On est heureux d’un côté, malheureux de l’autre; on n’a -que des succès balancés par des pertes à-peu-près égales. Athènes et -Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer la loi l’une à l’autre; -cependant, leur haine augmente et s’irrite par les efforts impuissans -qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition infructueuse rompt -enfin, d’une manière sensible, tous les ressorts du gouvernement de la -Grèce. - -Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement ne seroit point -tombée dans l’avilissement où ses successeurs la précipitèrent. Quelque -contraires que fussent ses entreprises aux intérêts de sa patrie, il -les exécutoit avec une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir -la multitude. Peut-être que cet homme, dont la Grèce admiroit avec -justice les talens supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en voyant -les fautes, la lenteur et les irrésolutions des Spartiates; peut-être -auroit-il cru enfin ne pas se compromettre, en formant des plans -de campagne propres à déterminer décisivement la querelle des deux -républiques, qui s’étoient fait trop de mal pour cesser de se haïr. -Sa régence avoit fait une plaie mortelle à la Grèce; et sa mort, qui -survint au commencement de la troisième année de la guerre, ne laissa -aucune espérance d’y voir appliquer un remède efficace. Il ne se -présenta pour succéder à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux, -qui, sans talens, sans connoissances, sans droiture dans le cœur, -sans élévation dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir être -intrigant, d’avilir le mérite et de flatter les goûts de la multitude, -pour être en état de gouverner une république. - -Périclès avoit toujours soigneusement écarté le mérite, pour n’appeler -sous lui, à l’administration des affaires, que des personnes dévouées à -ses volontés et incapables de lui faire ombrage; mais ce n’étoit pas-là -la seule cause qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du moins qui -l’eût écarté du gouvernement de la république. La loi de l’ostracisme -ne produisit d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude étoit -prise de n’aimer que la gloire et la liberté; et tant qu’il avoit -fallu être homme d’état à Athènes, pour y avoir de la considération, -on s’étoit exposé sans crainte à l’exil et à l’ingratitude de ses -concitoyens. Mais depuis que les Athéniens s’étoient passionnés, -sous la régence de Périclès, pour la philosophie et les beaux arts, -jusqu’au point d’accorder à ceux qui s’y distinguoient la même estime -qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands magistrats, les gens -sensés, à qui on avoit ouvert une voie moins dangereuse pour acquérir -de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, qui voyoit avec -chagrin que son fils aspirât aux emplois d’une république ingrate, qui -n’encourageoit le mérite que par des récompenses trompeuses. Il menoit -quelquefois son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; et lui -faisant remarquer les vieilles galères qu’on y laissoit pourrir, les -comparoit aux hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès qu’ils ne -sont plus utiles. Tout homme de bien dût penser de même dans un ville -où l’ambition avilie par les intrigans n’étoit plus associée à l’amour -de la gloire. - -Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les Athéniens, occupés de -plaisirs, de jeux, de fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice -et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, se fussent -encore formés aux grandes choses. Leur puissance sur mer, qui devoit -servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, à raffiner leur -goût pour les voluptés; on trouvoit sur leurs tables tout ce que la -Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la Lydie et les côtes de -l’Hellespont ont de plus rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville, -abandonnée au luxe, peuvent produire des hommes aimables, mais non pas -de grands hommes. - -Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens parlent avec un -extrême mépris, prit une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, comme -lui, voulurent s’emparer de l’autorité que Périclès avoit possédée. Sa -fortune donna de la confiance à tous les intrigans; et pour s’élever -ou pour ruiner son adversaire, on n’employa plus que la ruse, la -flatterie, le mensonge, la calomnie, et tous ces moyens bas qui peuvent -conduire aux honneurs dans une république corrompue, mais qui ne -peuvent y maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au comble de la -corruption. Le peuple, agité par les cabales et les partis formés pour -le tromper, se défit de cette sorte de paresse avec laquelle il s’étoit -livré jusque-là au citoyen qui avoit gagné sa confiance. Il se défia de -tout le monde, se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne put ni -gouverner ni être gouverné. - -Cléon étoit prêt à perdre la république, lorsque les citoyens les plus -considérables, dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner la faveur -de la multitude, lui suscitèrent un concurrent; mais ils n’eurent rien -de mieux à lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive faisoit -craindre la présence du peuple. On peut juger par-là, combien il étoit -propre au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, des talens, -de l’éloquence; mais, par je ne sais quelle défiance pusillanime de -lui-même, il n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence -bruyante, Cléon écrasoit la modestie de Nicias; on pardonne à l’un ses -rapines, on ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. Brave -soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise paroissoit impossible -à Nicias; quand il commençoit enfin à agir, le moment le plus favorable -étoit déjà passé. Il ne sait que douter, délibérer, et à peine a-t-il -fait l’effort de se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur -parti, qu’il abandonne encore pour un autre. Cléon, au contraire, ne -doutoit de rien; entreprise sage ou téméraire, moyens prudents ou -insensés, tout lui est égal. Enfin, toute Athènes, indécise ou partagée -entre les vertus et les talens timides de Nicias, et les vices et -l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une résolution, ou prend un -mauvais parti si elle agit. - -Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce n’étoit pas un ambitieux, -mais un homme vain qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens. -Sa valeur, son éloquence, tout dans lui étoit embelli par des graces. -Abandonné aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux des agréments -et d’une certaine élégance de mœurs qui en annonce presque toujours -la ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de la république, que -pour se délasser des plaisirs. Il avoit l’esprit d’un grand homme; -mais son ame, dont les ressorts étoient devenus incapables d’une -application constante, ne pouvoit s’élever au grand que par boutade. -J’ai bien de la peine à croire qu’un homme assez souple pour être à -Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un Spartiate, dans l’Ionie aussi -recherché dans les plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace des -exemples de rusticité, et qui dans l’Asie faisoit envier son luxe -élégant par les satrapes du roi de Perse, fût propre à faire un grand -homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de Socrate, il n’étoit guère -persuadé qu’il y eût dans le monde d’autre bien ni d’autre mal que -ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot de Timon le misanthrope: -«Courage, mon cher ami, lui dit-il en lui touchant la main, je te sais -gré du crédit que tu acquiers; deviens l’homme à la mode, tu me feras -raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout est perdu, en effet, quand -un homme du caractère d’Alcibiade parvient à la tête des affaires. Les -grâces accréditent les vices; la décadence des mœurs entraîne celle -des lois; les talens agréables sont seuls honorés et protégés, et le -gouvernement sans principes ne se conduit que par saillies. - -Avec de pareils administrateurs, les Athéniens ne tentèrent plus que -des projets informes et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de -plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte des autres; et après -dix campagnes infructueuses, la malheureuse journée d’Amphipolis auroit -dû leur faire perdre l’espérance chimérique de dominer dans la Grèce. -Les Lacédémoniens, de leur côté, sans renoncer à leur ambition, étoient -las de la guerre, qui avoit ruiné leurs affaires. Leurs esclaves -désertoient chaque jour, et ils n’avoient plus la même autorité -qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et Brasidas, ces ennemis éternels -de la paix, étoient morts. Nicias, que les périls et les révolutions -de la guerre alarmoient, désiroit de jouir sans trouble du crédit -qu’il avoit acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit mille raisons -particulières pour travailler à la pacification de la Grèce. - -Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent qu’une trève; et -cependant le traité de paix le plus solennellement juré n’auroit été -qu’un foible garant de la tranquillité publique. Ces deux peuples, -toujours pleins d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs forces, -ainsi qu’ils en étoient convenus, pour hâter l’exécution de leur -traité, auquel les alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent au -contraire eux-mêmes que des prétextes pour éluder leurs engagements. -Ils se firent un art de se nuire en secret; et malgré leur alliance, -toujours à la veille de reprendre les armes, ils ne jouissoient que -d’une paix trompeuse; lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige, -fit tout à coup un effort, et leva une armée formidable pour s’emparer -de la Sicile. - -Il y avoit déjà long-temps que cette conquête flattoit l’ambition des -Athéniens; et Périclès avoit eu besoin de toute son autorité pour les -détourner de cette entreprise. «Que vous importe, disoit Nicias, des -affaires de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps que la république -est fatiguée par la multitude de ses alliés. Les Léontins et les -Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez eux; et leurs ambassadeurs -nous font de justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; mais cette -tyrannie, de quel malheur menace-t-elle Athènes? Est-il temps de songer -à faire des conquêtes éloignées, quand tout nous avertit de pourvoir à -notre propre sûreté? Pouvons-nous croire que nous jouissons de la paix, -pendant que toute la Grèce est en feu? Toujours à la veille de prendre -part à la guerre qui subsiste entre nos alliés et ceux de Lacédémone, -soit parce que nous ne savons pas nous faire obéir, soit parce que -nous ne voulons pas qu’on nous obéisse, nous sommes certains que les -Spartiates nous détestent; par quelle inconséquence voulons-nous -donc transporter nos forces hors de l’Attique, tandis que nous -devrions les y rappeler si elles en étoient éloignées? Voulons-nous -par notre foiblesse inviter nos ennemis à rompre un traité qui les -gêne? Voulons-nous nous mettre hors d’état de repousser les armées du -Péloponèse, quand elles entreront dans l’Attique?» - -Les Athéniens n’étoient plus capables de goûter ces sages réflexions; -Alcibiade les avoit enivrés de ses folles espérances. Prévoir les -obstacles et les périls de cette expédition téméraire, c’étoit être -mauvais citoyen. La république, aussi ennuyée de sa trève avec -Lacédémone qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, se flattoit de se -dédommager aux dépens des Syracusains, des pertes que les Spartiates -lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point que la conquête de la -Sicile ne fût l’ouvrage d’une campagne; et regardant Syracuse comme une -place d’armes d’où elle devoit étendre son empire sur l’Italie et sur -l’Afrique, elle se préparoit déjà à retomber sur le Péloponèse avec les -forces de ces provinces soumises. - -Autant que le projet de cette guerre étoit insensé en lui-même, autant -les moyens qu’on choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants. -Avant le départ de leur flotte, les Athéniens portèrent un décret par -lequel il étoit ordonné, qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte, -on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit un tribut de toutes -les autres villes de Sicile. C’étoit inviter les Syracusains et les -Sélinuntins à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; et en les -réduisant au désespoir, les rendre invincibles, s’il leur restoit -quelque moyen de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, se -priver de leurs secours contre Sélinunte et Syracuse, et ne leur donner -avec ces deux villes qu’un même intérêt et une même cause à défendre. - -Puisque les Athéniens n’avoient point un Thémistocle qui pût, à force -de sagesse et de talents, faire réussir une entreprise commencée -sous de si mauvais auspices, cette guerre ne pouvoit laisser quelque -foible espérance de succès, qu’autant qu’elle seroit conduite par -Alcibiade, dont le courage et le génie étoient propres à faire naître -de ces événements bizarres, de ces révolutions extraordinaires, de ces -coups inattendus de la fortune, qui confondent quelquefois la raison -et changent la nature des choses. Mais à peine ce général étoit-il -abordé en Sicile, que ses ennemis, qui avoient conjuré sa perte, et mis -dans leurs intérêts les prêtres et la religion, réussirent à le faire -rappeler, en lui intentant une action criminelle devant le peuple. -Nicias, qui avoit regardé cette guerre comme une espèce de délire de la -part de ses concitoyens, partagea le commandement avec Lamachus, soldat -entreprenant, qui croyoit qu’un courage opiniâtre vient à bout de tout, -et que la circonstance la plus favorable pour agir, étoit toujours -celle où il se trouvoit. - -Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé de se trouver seul à -la tête de l’armée; toujours opposé à un collègue aussi ardent que -Lamachus, il avoit été obligé d’avoir un sentiment; il n’en eut plus -quand tout roula sur lui. Il demande des secours et des collègues; -et en les attendant il demeure dans l’inaction, ou ne s’occupe que de -projets de retraite. Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés; et -ces généraux, d’un caractère trop opposé pour être unis et penser de -concert, auroient fait avorter une entreprise aisée. - -Les Syracusains, secourus par les Corinthiens et les Spartiates, -et commandés par Gylippe, firent lever le siége de leur ville. Les -Athéniens, défaits à différentes reprises sur mer et sur terre, et en -quelque sorte prisonniers dans la Sicile, où ils ne pouvoient recevoir -aucune subsistance, et d’où toute retraite leur étoit fermée, se -virent obligés de se livrer à la discrétion des ennemis. Les soldats -furent vendus comme des esclaves ou envoyés aux carrières, et les deux -généraux, Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice qu’on leur -préparoit, qu’en se donnant eux-mêmes la mort. - -Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone ne subsistoit plus; et -la première de ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à sa ruine -par une fatalité aveugle, n’avoit consulté que sa haine et sa témérité, -dans le temps qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses anciens -ennemis. Les Spartiates ne donnoient encore que de foibles secours à -Syracuse, dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion puissante; -ils résistoient encore à leur haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui, -pour se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui susciter des -ennemis. Au lieu de profiter de ces dispositions pour changer la trève -en une paix durable, les Athéniens, dont les affaires commençoient à -aller mal en Sicile, commirent eux-mêmes les premières hostilités, en -faisant une descente dans la Laconie. - -Après les dépenses et les pertes énormes qu’ils avoient faites en -Sicile, il étoit impossible que leur république fût en état de se -défendre contre les Lacédémoniens. Ses finances étoient épuisées; -elle manquoit d’hommes propres à porter les armes. Sans vaisseaux, -sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer quelques subsistances par -mer; et l’Attique cependant n’étoit point cultivée, depuis que les -Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, qui s’étoit réfugié chez -eux, avoit fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément tout le -pays. Les Athéniens, méprisés de leurs alliés, furent abandonnés de -ceux qui, jusque-là, avoient eu la constance de leur rester attachés. -Sparte, à qui les Syracusains prêtèrent, pour se venger, une nombreuse -flotte, avoit à son tour l’empire de la mer, et les ambassadeurs de -Tyssapherne, satrape de l’Asie mineure, lui offroient des secours, et -la sollicitoient de ruiner Athènes de fond en comble. - -Au milieu de tant de maux, la division la plus cruelle éclata entre -les Athéniens. Le peuple accusoit les riches de tous les désastres -que souffroit la république; les riches en accusoient l’insolence du -peuple, et publioient qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on -ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit jamais d’abuser. -Pisandre se mit à leur tête, abolit le gouvernement populaire, et -confia le pouvoir souverain à un conseil dont il fut le chef, et qui, -pour confirmer la servitude du peuple, employa inutilement tout ce que -la tyrannie a de plus dur. Les esprits irrités et non pas soumis se -révoltèrent avec une violence nouvelle; et si les Spartiates avoient -attaqué le Pyrée, pendant que la fureur des factions se signaloit par -les plus grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, auroient succombé -avant que d’avoir pu se réunir et prendre un parti: mais, poursuit le -même historien, ce n’est pas la première fois que la lenteur naturelle -de Lacédémone lui a fait perdre ses avantages. - -Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains rappelèrent leurs -troupes pour se défendre contre les Carthaginois; et Alcibiade, qui -avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement de sa patrie, craignit -d’être écrasé sous ses ruines, si elle succomboit, et éclaira -Tyssapherne sur les intérêts de la Perse. Il lui fit sentir que, bien -loin de mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce, et de prêter des -secours trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, il devoit -nourrir la rivalité des deux républiques; les tenir en équilibre, -balancer leurs avantages, et les consumer l’une par l’autre pour les -obliger à rechercher à l’envi la protection du roi de Perse, qui -deviendroit le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce. - -Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; et le peuple, qui -ne savoit à qui donner sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit -son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le courage succède aussitôt -à l’abattement; le général a déjà fait passer ses espérances dans -tous les esprits; on fait un dernier effort; tout s’arme; on cherche -l’ennemi; on est impatient de vaincre ou de mourir, et les Athéniens -remportent une victoire assez considérable pour obliger leurs ennemis à -demander la paix. - -«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs de Sparte, que nous -terminions nos longues querelles; la guerre nous est également funeste; -elle a diminué notre crédit dans la Grèce; et quand elle vous fait -perdre vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne l’empire que vous -affectez; les dieux veulent sans doute que l’une de nos deux villes -n’obéisse pas à l’autre. Que votre dernier avantage ne ferme pas vos -cœurs à la paix; il seroit imprudent de compter sur la fortune, et -les uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé son inconstance. -Jugez-nous, mais jugez-vous en même temps avec équité. Nous cultivons -les terres abondantes du Péloponèse, et vous ne possédez que le -territoire stérile de l’Attique. La guerre vous a fait perdre plusieurs -de vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le roi le plus riche et -le plus puissant de la terre vous avance les frais ce la guerre; et -vous n’avez plus pour tributaires que quelques peuples que vos besoins -ont appauvris. Telle est notre situation respective, et cependant nous -vous demandons la paix, sans prétendre abuser de nos avantages. De -part et d’autre, restons les maîtres des villes que nous possédions -avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers en nombre égal, et -retirons les garnisons que nous avons mises dans quelques places qui ne -nous appartiennent pas.» - -Athènes rejeta les propositions des Spartiates, non pas parce que, ne -remontant point à la source des divisions, elles étoient incapables -d’établir une paix solide entre les deux peuples, mais par une -confiance et une ambition également présomptueuses. Cette république -croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers sous les ordres d’Alcibiade, et -ce général, en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais elle ne -connoissoit pas sa propre inconstance. Alcibiade, qui, par une conduite -inconsidérée, fournissoit toujours à ses ennemis des moyens de le -perdre, fut disgracié une seconde fois; et précisément, dans le temps -que Cyrus le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant une révolte -contre son frère Artaxercès Mnemon, donna une flotte considérable aux -Lacédémoniens, pour attirer à son service les peuples du Péloponèse, et -que Lysandre commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone. - -Ce général fit enfin comprendre à sa patrie l’erreur de la conduite -qu’elle avoit tenue jusque-là. Il jugeoit que dans une guerre qui -duroit depuis si long-temps, et soutenue avec tant de haine et -d’opiniâtreté, il n’y avoit plus qu’un parti extrême qui fût prudent; -et que Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures pour se -réconcilier sincèrement, il falloit que l’une fût immolée à l’autre. -Il publioit qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques alliés, -mais de l’empire de la Grèce: que les Athéniens n’y renonceroient pas -s’ils n’étoient qu’humiliés; qu’il étoit indispensable de leur ôter -toute espérance en les ruinant entièrement; et que la paix, à toute -autre condition, ne seroit qu’une trève passagère, et vraisemblablement -violée dans des circonstances où Lacédémone ne seroit peut-être pas en -état de se défendre. Lysandre ne regarda donc chaque succès que comme -un pas qui le conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il défait -le reste de ses forces maritimes, c’est dans la vue de la bloquer par -mer, tandis qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre. - -Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite aux abois, elle n’a plus -le courage de s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique qui lui -restoit pour retrouver la victoire. Elle mendia la paix, consentit à -démolir ses fortifications et les murailles du Pyrée, affranchit les -villes qui lui payoient tribut, rappela ses bannis, livra toutes ses -galères, à la réserve de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre -que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, Lysandre mit le dernier -sceau à l’abaissement de cette république, en confiant toute l’autorité -à trente citoyens, qui ne pouvoient la conserver qu’en obéissant -servilement à ses ordres. - -Athènes servit de théâtre à la fureur de trente tyrans qui firent -périr tous ceux dont ils craignoient le courage, ou dont ils vouloient -confisquer les biens. Cette ville, pleine de trophées élevés à la -valeur et à l’amour de la liberté, ne renferma plus qu’une vile -populace; on ne voyoit, de tout côté, que des misérables accablés de -besoins, à qui la régence de Périclès avoit fait perdre l’habitude -du travail et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient leur -oisiveté et leurs spectacles, et non pas leur liberté. - -Trasybule, que Pausanias appelle le plus sage et le plus courageux des -Athéniens, conjura pour le salut de sa patrie. A la tête de soixante -exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, et rendit la liberté aux -Athéniens. Mais pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés avec les -affronts et la honte, les mœurs et le courage convenables à un peuple -libre? La démocratie va devenir l’empire d’une multitude insolente, et -qui ne sera plus touchée de la gloire de ses pères. Tout mérite va être -dégradé. Les talens militaires, les vertus civiles ne seront comptés -pour rien. Les poëtes, les musiciens, les comédiens, les décorateurs -de théâtre deviendront les maîtres de la république. M’est-il permis -d’anticiper sur les temps? Eubule fera bientôt passer ce décret infame, -par lequel les fonds destinés à la guerre furent appliqués à l’usage -des spectacles, et qui portoit peine de mort contre quiconque oseroit -seulement en proposer la révocation. Cette indifférence léthargique -pour le bien public, que Démosthènes reproche aux Athéniens, est -devenue l’esprit général de la république. «Vos Panathénées et -Bacchanales, leur dira bientôt cet orateur, se célèbrent toujours avec -magnificence, et le jour même qui leur est destiné. Vous avez tout -prévu; aucune difficulté ne vous arrête. S’agit-il de vos spectacles? -la distribution des rôles est une affaire discutée avec une attention -extrême, et personne de vous n’ignore le nom du citoyen que chaque -tribu a choisi pour présider aux répétitions de ses musiciens et de ses -athlétes. Est-il question de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui -menace ouvertement votre liberté? Vous cessez d’être attentifs; les -délibérations vous fatiguent; vous ne prévoyez rien; et si vous portez -enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en partie et trop tard.» - -Pendant que les Spartiates se livroient à la joie, et croyoient -régner désormais sans contestation sur la Grèce: «Défions-nous de nos -triomphes, auroit dû leur dire un sénateur digne de la place qu’il -occupoit dans sa patrie. Une confiance immodérée accompagne toujours la -prospérité; et c’est pour s’y être livrés aveuglément après la guerre -Médique, que les Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de la Grèce. -Vous voyez quel est aujourd’hui le fruit de leur ambition; craignons -que la nôtre n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons de vaincre, -et nous touchons peut-être au moment de notre ruine. Que nous sommes -déjà loin de la prospérité, si nous pensons que nos passions soient -plus sages que les lois de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer -au bonheur de la république, nous auroit-il ordonné de ne songer qu’à -notre conservation? - -«Dans un gouvernement tel que celui de la Grèce, où toutes les villes -sont également jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et la -confiance qui puissent vous les soumettre aujourd’hui, comme elles -les ont autrefois soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la ruse? -avec quelque art qu’elle soit apprêtée, elle sera bientôt démasquée. -Aurez-vous recours à la force? elle échouera nécessairement; votre -triomphe même en est la preuve. Dans quel épuisement n’êtes-vous pas -tombés pour humilier Athènes? A quels travaux, à quels revers ne vous -exposez-vous pas, si la conquête de chaque ville vous coûte aussi cher -que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous que l’asservissement -des Athéniens prépare celui de la Grèce entière? Nous avons vu les -Grecs, alarmés de nos divisions et de nos projets, former des ligues -et pourvoir à leur sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, soyez -sûrs qu’à cette consternation succédera bientôt une juste indignation: -elle est déjà dans leur cœur. - -«Mais je veux que les dieux, aussi injustes que nous, favorisent nos -ambitieuses entreprises; vous dominerez sur la Grèce par la terreur; -mais vous devez prévoir, dès ce moment, que vous ne pourrez conserver -votre empire qu’en humiliant assez les esprits, pour qu’ils n’aient -plus le courage nécessaire pour oser secouer votre joug. Dans quelle -foiblesse ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est puissante que -parce qu’elle est libre? Si le roi de Perse tente une seconde fois -de l’asservir, s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières, -quelles forces leur opposerez-vous? Avec vos esclaves, retrouverez-vous -Salamine, Platée et Micale? Je ne vous prédis point des malheurs -imaginaires; ce que vous venez d’éprouver dans la guerre du Péloponèse -suffit pour vous instruire de vos intérêts. Tant que nous avons -été fidellement attachés aux lois de Lycurgue, et que nous n’avons -travaillé qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable d’altérer -notre bonheur; et, malgré le petit nombre de nos citoyens, et le -territoire borné que nous possédons, nos forces ont été insurmontables. -Dès que vous n’avez voulu consulter que votre jalousie, votre ambition -et votre haine, vous avez été obligés de mendier la protection de la -Perse que vous aviez vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher -la paix en combattant pour l’empire, et vous n’avez pu contraindre vos -alliés à observer la trève que vous avez conclue avec les Athéniens. - -«Ouvrons les yeux sur notre situation; hâtons-nous, Spartiates, de -jurer sur les autels des Dieux que nous observerons les lois de -Lycurgue; et que, renonçant à une ambition funeste, qui nous donneroit -bientôt tous les vices des autres peuples, nous allons respecter la -liberté de la Grèce, et affermir son gouvernement ébranlé. - -«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et loin de paroître devant eux -avec la joie insultante d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en habits -de deuil, et honteux de l’état déplorable où la nécessité nous a -forcés de réduire les Athéniens. En avouant nos torts avec ce peuple, -dont nous n’aurions pas dû irriter l’ambition par notre jalousie, -publions, qu’après les fatales divisions qui avoient éclaté, il étoit -nécessaire de sacrifier l’implacable Athènes au repos public. En -condamnant généreusement notre injustice à l’égard de la Grèce entière, -sur laquelle nous n’avons aucun droit, regagnons par notre repentir -la confiance que nous avons perdue par notre imprudente ambition. -Prouvons que nous sommes incapables de commettre une seconde fois les -mêmes fautes. Que tous les Grecs soient libres, et qu’ils n’en puissent -douter, en nous voyant nous-mêmes travailler à réparer les ruines -d’Athènes.» - -Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable -de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général -qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins -les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur, -vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus -odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen -lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran -qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous -prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent -les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi -grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un -enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen; -tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix -du mérite. - -Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit -donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de -Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans -le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de -leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur -eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les -ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que -d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau -génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville -les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs -alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité -doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer -sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en -amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre -seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre -loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient -en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à -espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté, -n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à -leurs fortunes domestiques. - -Lysandre persuada aux Lacédémoniens que tous les maux de la Grèce -étoient nés de la trop grande liberté des Grecs; que pour empêcher -leurs villes de trahir désormais leur devoir, il falloit y détruire -le gouvernement populaire, et confier à des magistrats, qu’il seroit -facile de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le peuple ne peut -jamais jouir avec sagesse. Il fit espérer aux Spartiates que les -républiques consternées par la chûte d’Athènes, dont elles avoient -craint et admiré la puissance, subiroient, sans oser se plaindre, le -sort auquel on les destineroit. Il les condamna à perdre leurs lois -et leur gouvernement; et les régens qu’il y établit furent autant -d’instrumens de son ambition, qui devoient donner à la Grèce les -mouvemens qu’il désireroit. - -La mort de Lysandre préserva les Spartiates des malheurs dont sa -tyrannie les menaçoit; mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il -leur étoit impossible de conserver. Ils avoient au-dehors des ennemis -nombreux, et au-dedans des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on fût -convenu, dit Plutarque, que les richesses qu’on avoit apportées à -Lacédémone seroient destinées aux seuls besoins de l’état, et qu’un -citoyen convaincu de posséder quelque pièce d’or ou d’argent seroit -puni de mort, l’or et l’argent se répandirent promptement du trésor -public chez les citoyens, et avec l’avarice portèrent la dépravation -des mœurs dans leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, ajoute -sagement cet historien, que le particulier méprisât des richesses que -le public estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à la porte des -Spartiates pour fermer à l’or l’entrée de leurs maisons, pendant qu’on -ouvroit leur ame à la cupidité? - -On se feroit cependant une peinture infidelle des désordres auxquels -la république de Sparte se livra dans ces commencemens de corruption, -si on en jugeoit par ceux que l’avarice et le luxe ont produits dans -d’autres états. L’austérité des Lacédémoniens ne se façonnoit que -lentement à cette élégance recherchée des plaisirs et des voluptés, -qui accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses ne ruinèrent -d’abord que quelques lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes mœurs -laissoit encore à des vices nouveaux une sorte de timidité qui en -retardoit les progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté dans -sa corruption même un spectacle digne de l’admiration des Grecs, s’ils -eussent moins fait attention aux vertus qu’elle avoit abandonnées, -qu’à celles qui lui restoient. Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on -amassoit sourdement; et le citoyen, en attendant, pour étaler une -fortune scandaleuse, que le nombre des coupables pût braver et opprimer -la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor qu’à la république. On ne -voyoit qu’avec nonchalance le bien public; un peuple qui commence à se -réformer est capable d’exécuter de grandes choses, malgré les vices -dont il n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui dégénère et se -corrompt, ne retire presqu’aucun avantage des vertus qu’il n’a pas -encore perdues. - -Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice que cette ambition qui lui -faisoit affecter ouvertement l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée -de peuples inquiets, jaloux et courageux, qui souffroient impatiemment -son despotisme, elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme pas -d’avoir enfin succombé, puisque sa perte étoit inévitable; mais je -la blâme de n’avoir pris aucune des précautions que lui prescrivoit -la prudence la plus commune, pour prévenir, ou du moins reculer les -dangers dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates étoient trop -fortement attachés à leur ambition et à leur avarice pour rétablir -l’ancien gouvernement; puisque leurs intérêts étoient désormais -contraires à ceux du reste de la Grèce, et qu’ils ne pouvoient point -s’en faire un rempart contre les Barbares, ils devoient donc recourir -à cette politique de ruse et d’adresse, dont l’histoire offre tant -de modèles, et qui est la seule que nous connoissons aujourd’hui -en Europe; ils devoient donc diviser leurs voisins, et former des -ligues et des alliances avec les étrangers. Sans parler des Thraces -et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone désavouât l’entretien -du jeune Cyrus, et les Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition; -il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure, rechercher l’amitié -d’Artaxercès, et consentir de dépendre et de relever, pour ainsi dire, -de sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans un ordre de choses tout -nouveau, les Spartiates conservèrent leurs anciens principes à l’égard -des étrangers et en faisant la guerre aux Perses, ils ébranlèrent et -firent mépriser leur autorité dans la Grèce. - -Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable en Asie, Artaxercès -arma une flotte dont il donna le commandement à Conon, Athénien, -qui s’étoit réfugié dans ses états. Il dépêcha en même temps le -Rhodien Timocrate dans la Grèce, pour y exciter un soulèvement -contre Lacédémone. Cet émissaire, chargé d’y répandre des sommes -considérables, mit les Athéniens en état de relever leurs murailles, -et engagea sans peine les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe, -d’Argos, &c. à faire une diversion dans le Péloponèse, en faveur de -la cour de Perse. La victoire que les alliés remportèrent à Haliarte -causa un tel effroi aux Spartiates, qu’ils ordonnèrent à Agésilas -d’abandonner ses conquêtes pour venir à leur secours. Les alliés, -battus à leur tour à Némée et à Coronée, ne demandèrent pas la paix; et -malgré ces deux avantages, l’empire des Lacédémoniens étoit tellement -ébranlé, que le roi de Perse, qui avoit craint qu’Agésilas ne les -chassât de ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle que leur -république y auroit fait si elle eût continué à aimer la justice, -c’est-à-dire, qu’il en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les villes -fussent libres et se gouvernassent par leurs lois; les alliés, qui -ne pouvoient se livrer à leur ressentiment, et continuer la guerre -sans recevoir des subsides de la Perse, et les Spartiates qui étoient -épuisés, souscrivirent également aux conditions qu’on leur imposoit: -tel étoit l’avilissement où les vices et les divisions des Grecs les -avoient jetés. - -En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours ambitieuse, et que ses -disgraces n’avoient point éclairée sur ses intérêts, ne posa les armes -que dans le dessein de les reprendre à la première occasion favorable. -Elle se présenta bientôt: la cour de Perse ayant cessé de s’occuper -des Grecs qu’elle ne craignoit plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie, -l’Attique, l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce, en un mot, éprouva -la supériorité des Spartiates; et c’est de la forteresse de Cadmée, où -ils avoient établi les tyrans qui régnoient en leur nom sur la ville -de Thèbes, que partit enfin le coup fatal qui devoit détruire leur -puissance. - -On peut voir dans les historiens à quels excès les tyrans de Cadmée se -portèrent, et avec combien de courage et d’habileté Pélopidas les fit -périr, et reprit cette citadelle avant que les Lacédémoniens pussent la -secourir. Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite guerre, dans -laquelle les Thébains eurent de fréquens avantages. La manière dont -Agésilas se conduisit feroit conjecturer que les succès qu’il avoit eus -en Asie étoient moins l’ouvrage de sa capacité que de l’ascendant des -Grecs sur les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand âge d’avoir -éteint ce feu, cette activité, cette prévoyance, dont Xénophon nous a -laissé un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de grand ni de décisif; -on lui reproche avec raison que ses courses sur les terres des Thébains -n’étoient propres qu’à essayer leur courage, et leur apprendre la -guerre. - -Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas et Epaminondas. Il étoit -naturel que dans une ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais eu -de sages lois, et qui étoit divisée par des factions, ces deux grands -hommes fussent rivaux, et que leur jalousie nuisît aux affaires de leur -patrie; mais leur vertu, égale à leurs talens, ne leur donna qu’un -même intérêt, et les unit par les liens de la plus étroite amitié. -Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu desquelles il étoit né; -Epaminondas eût craint que la fortune ne troublât par ses faveurs la -pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le premier, impétueux, actif, -ardent à la guerre, et savant dans toutes ses parties, aimoit moins sa -réputation que sa patrie; éloge rare: il sut gré à son ami d’être plus -utile que lui aux Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit ignorer -la supériorité de ses talens. Il avoit passé, malgré lui, des écoles -de la philosophie au gouvernement de l’état, et joignoit les vertus de -Socrate au courage, aux lumières et aux talens de Thémistocle. - -Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et ce fut, dit Plutarque, un -essai de cette fameuse journée de Leuctres qui décida de la fortune -des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen qui auroit fui devant -l’ennemi, ou perdu ses armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des -magistratures, des assemblées publiques, et, pour ainsi dire, du -commerce des hommes, une famille auroit cru partager sa honte en -s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis à tous les citoyens -qui le rencontroient de le frapper, et la loi lui refusoit le droit de -se défendre. Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent à Leuctres -effraya Agésilas. Voyant la république épuisée d’hommes, il ouvrit -l’avis de laisser pour cette fois sans exécution la loi qui flétrissoit -la lâcheté; et pour conserver quelques défenseurs inutiles à la -patrie, acheva de perdre un gouvernement, dont les vertus militaires -devoient être le principal ressort, depuis que les Spartiates n’avoient -plus le mépris des richesses, l’amour de la pauvreté et la modération -que Lycurgue leur avoit donnés. On ne peut lire l’histoire de ce -peuple, célèbre et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin -malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte de la puissance, -sans se sentir attendri sur le sort de l’humanité et la fragilité de -nos vertus. C’est aux hommes destinés à gouverner les états qu’il -appartient de puiser dans ces grands événemens les lumières nécessaires -pour rendre les peuples vraiment heureux et puissans. - -Epaminondas confirma l’abaissement de Sparte, en bâtissant, sur la -frontière de la Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens, -auparavant distribués en petites bourgades, et qui, après leur réunion, -connurent leurs forces, et furent en état de se venger des injures -que Lacédémone leur avoit faites. Il rappela dans le Péloponèse les -Messéniens, qui, dispersés depuis près de trois siècles dans la Grèce -ou dans les provinces voisines, conservoient, par une espèce de -prodige, leurs mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène, -leur haine contre les Spartiates, et l’espérance de se venger et de les -accabler. - -Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée par les Thébains, -tombèrent dans l’avilissement le plus honteux, dès que l’éphore -Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, eût porté une -loi par laquelle il étoit permis de vendre ses possessions, et d’en -disposer par testament. L’avidité des riches envahit toute la Laconie, -et les citoyens sans patrimoine mendièrent servilement leur faveur, -ou excitèrent des séditions pour recouvrer les biens qu’ils avoient -perdus. Les mains des Spartiates que Lycurgue avoit destinées à ne -manier que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent parmi les -instrumens des arts que le luxe introduisit dans la Laconie étonnée. - - - - -LIVRE TROISIÈME. - - -Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses -lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte -comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique -que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver -l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la -pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son -alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle -ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation -d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste -et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté -d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à -l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus -grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et -de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son -gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance -de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des -vertus de leur général. - -«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de -Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et -je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer -de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment -aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui -ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût -devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit -assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des -Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire -par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes, -quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances -qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne -cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs -voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands -ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique, -chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.» - -Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du -traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de -la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une -avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de -rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent, -par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions, -ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs -affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même -historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces -deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit -croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs -alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des -ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe -et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances -particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance -générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les -peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les -autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit -de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de -conjurations contre la Grèce. - -Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par -tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les -factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne -laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de -la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles -funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver -les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux -charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus -accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans -et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur -intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui, -s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone, -devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates -favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats, -et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de -Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut -jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude -gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit -les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à -la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement, -soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis. - -Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une -sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte -que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns -des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines, -avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces -troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que -Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour -rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée -de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins. -Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les -différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur -ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut -plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la -protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles -dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes -tombèrent dans une extrême anarchie. - -On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec -opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit -tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et -réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre -aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que -la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son -pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures -qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement -de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence. -L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la -politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit -permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens -ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport -du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs, -c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage; -se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et -violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et -de leurs artifices. - -Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains, -après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation -où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville -bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de -contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le -moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une -faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête -du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une -nouvelle révolution. - -Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui -la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se -choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui -l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans -ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les -affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques -nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de -nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle -révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine, -ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire. - -Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au -commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de -défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les -nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un -peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois, -il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un -citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre -les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement -sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses -concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au -point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque -sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui -renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière -offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient -souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus. - -Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées, -à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique -frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de -leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit -être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils -étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se -déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse, -suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie -des étrangers. - -Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle -du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis -long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs -palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares, -cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des -provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain, -ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles, -se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs -avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il -ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie; -ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette -politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône, -qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux -monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des -ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne -secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de -leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme. - -Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les -vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie -de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du -despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet -hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune, -et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom -des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées -à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des -avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui -d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse, -lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus. - -Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la -puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta -d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis -à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir -éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les -Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme -qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours -étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne -surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps -qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine -se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses -ennemis quand il mourut. - -Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit, -Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans -les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et -soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province -de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang, -qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles -qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de -cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien -à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il -livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour -regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la -tête d’un enfant. - -Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône; -et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva -une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces -divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de -l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit -en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses -pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y -dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie -entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de -sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune -Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il -leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la -couronne. - -Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point -incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe -n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue -qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne -sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses -ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage, -et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le -peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre -législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de -son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive, -prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner. - -Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces -heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né -eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa -famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une -république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie, -il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui -assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur -persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas -besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec -lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est -confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude -qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette -patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront -toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître -que le ministre de la justice. - -Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux -et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des -négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il -prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des -intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et -le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses -forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence -par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur -donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience, -la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur -inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes, -il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il -essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en -combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous -Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains -devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange. - -Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un -temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner, -ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes -rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les -uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la -dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à -proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes -sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler -par son poids tout ce qui se présentoit devant elle. - -Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère -celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein -qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière, -une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle -étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en -mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant -l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche; -et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé -de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le -soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier -en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la -longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre. - -Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la -fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille -hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient -à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des -Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés -également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes -les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou -ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un -lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur -donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des -troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus -exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint -à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par -sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune -expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre. - -Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine, -Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit -de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le -ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la -racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le -moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à -leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y -demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée -qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle -en a jeté les fondemens. - -Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la -Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et -leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté -ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la -prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux -qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en -faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un -écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales -républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les -intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit -la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte; -il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que -l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu, -divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du -Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander -qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés. -Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir -subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter -qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister. - -Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples -d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont -obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et -se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique -un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus -utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que -savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer -à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir -accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il -faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que -telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant -la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens, -et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une -autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les -Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de -recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent -été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre -ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans -la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux -Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût -multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas -échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de -peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après -les autres. - -Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les -subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les -Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient -faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en -construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les -Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de -la Grèce. - -La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter -dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu -d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On -se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les -objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé. -Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en -trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître; -et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle. -Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé -de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte -à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle -aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer -par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les -avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache -profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur -foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est -supérieur. - -Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se -dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées -étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées, -et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts -ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des -emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains, -la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des -pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à -multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà -maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats. - -Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens à la guerre, il -ne voulut jamais vaincre par la force, que les difficultés que sa -prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte qu’il ne se forme quelque -ligue contre lui, il s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui -divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles espérances, de -nouvelles craintes, de nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une -république, promet sa protection à celle-ci, recherche l’amitié de -l’autre, refuse, accorde ou retire ses secours, suivant qu’il lui -importe de hâter ou de retarder les mouvemens de ses alliés et de ses -ennemis. Tantôt il soumet un peuple par ses bienfaits; c’est le sort -des Thessaliens qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il fait rétablir -dans le conseil des Amphictyons. Tantôt il semble ne se prêter qu’à -regret à l’exécution des desseins qu’il a lui-même inspirés. S’il porte -la guerre dans une province de la Grèce, il s’y est fait appeler; c’est -ainsi qu’il n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de Messène et de -Mégalopolis, que les Lacédémoniens inquiétoient. Sent-il l’importance -de s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à l’irriter; il lui -offre, au contraire, son amitié, et chatouille adroitement son ambition -pour la brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette malheureuse -république, trop fière de l’alliance de la Macédoine, a-t-elle donné -dans le piége qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer les -ressorts qu’il a préparés pour se ménager une rupture, ou feignant de -prendre la défense des opprimés, détruit son ennemi sans se rendre -odieux. Les Olynthiens furent les dupes de cette politique, lorsque -comptant trop sur sa protection, ils indisposèrent contr’eux ceux de -Potidée. - -Jamais prince, pour se rendre impénétrable, ne sut mieux que -Philippe l’art de varier sa conduite, sans abandonner ses principes: -négociations, alliances, paix, trèves, hostilités, retraites, inaction; -tout est employé tour-à-tour, et tout le conduit également au but, -duquel il paroît toujours s’éloigner. Habile à manier les passions, -à faire naître des lueurs, des doutes, des craintes, des espérances, -à confondre ou à séparer les objets, ses ennemis sont toujours des -ambitieux, et ses alliés des ingrats; et il recueille seul tout le -fruit des guerres où il n’étoit qu’auxiliaire. - -Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir à la domination de -la Grèce, ce fut de se faire charger par les Thébains de venger le -temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens qui labouroient à leur -profit une partie du territoire de Cirrée, consacré à Apollon, et qui, -persistant dans leur impiété, refusoient de payer l’amende à laquelle -ils avoient été condamnés par les Amphictyons. La guerre sacrée duroit -depuis dix ans; presque tous les peuples de la Grèce y avoient déjà -pris part, et des succès partagés sembloient devoir l’éterniser, -lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours à Philippe. Ce prince -entra dans la Locride à la tête d’une armée considérable; et Phalæcus, -général des Phocéens, n’étant pas en état de livrer bataille à un -ennemi qui le serroit de près, fit des propositions d’accommodement. -On lui permit de se retirer de la Phocide avec les soldats qu’il -soudoyoit aux dépens des richesses qu’il avoit pillées dans le temple -de Delphes; et les Phocéens, après sa retraite, furent obligés de -recevoir la loi de Philippe et des Thébains. Le droit de députer au -conseil Amphictionique, que perdirent les vaincus, fut annexé pour -toujours à la Macédoine, qui partagea encore avec les Béotiens et les -Thessaliens la prérogative de présider aux jeux pythiques, dont les -Corinthiens furent privés en punition des secours qu’ils avoient prêtés -aux Phocéens. - -Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient peu considérables; mais -ils changeoient en quelque sorte de nature entre les mains de Philippe. -Les jeux pythiques, de même que les autres solennités de la Grèce, ne -se passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles et en fêtes inutiles; -mais, puisque les Grecs étoient devenus assez frivoles pour en faire un -objet important, il n’étoit pas indifférent à un prince aussi adroit -que Philippe d’y présider, et d’avoir en quelque sorte l’intendance -de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons ne conservât -quelqu’autorité qu’autant que ses décrets intéressoient la religion, et -que les coupables envers les dieux avoient des ennemis puissans parmi -les hommes, Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. Quel prince -étoit plus propre à profiter des superstitions populaires? Il n’étoit -plus, pour ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre suspect, -il pouvoit prendre part à toutes ses affaires, relever peu à peu la -dignité des Amphictyons, et leur rendre leurs anciennes prérogatives -pour en faire un instrument utile à son ambition. - -Les prêtres et toutes les personnes dévouées au culte du temple -de Delphes avoient déjà commencé à exalter le respect et le zèle -de Philippe pour les dieux; ses pensionnaires vantèrent alors sa -modération et sa justice, et il ne fut plus question dans la Grèce -que du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés de leurs troubles -domestiques, se flattèrent de voir affermir la paix, tandis que les -ambitieux, les intrigans, les chefs de parti, se félicitant en secret -du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, prévoyoient une révolution -prochaine, et contribuoient par leurs éloges à tromper tous les -esprits. En un mot, tel étoit, si je puis parler ainsi, l’engouement -des Grecs pour Philippe, que Démosthènes, son plus grand ennemi, et -qui, pendant la guerre sacrée, avoit déclamé contre lui en faveur des -Phocéens, changea subitement de langage. Au lieu de pousser encore les -Athéniens à la guerre, il parla de paix; il prononça un discours pour -les engager à reconnoître la nouvelle dignité de Philippe, et le décret -par lequel les Amphictyons l’avoient reçu dans leur assemblée. - -Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce que cet orateur, qui, -démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers -dont la liberté de sa patrie étoit menacée. Si un homme eût été capable -de retirer les Athéniens de l’avilissement où le goût des plaisirs les -avoit jetés, de rendre aux Grecs leur ancien courage, et de ne leur -redonner qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, dont les discours -embrasés échauffent encore aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à -des sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes de Philippe, -dès que l’orateur proposoit en tonnant de faire des alliances, de -former des ligues, de lever des armées et d’équiper des galères, mille -voix s’écrioient que la paix est le plus grand des biens, et qu’il ne -falloit pas sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires sur -l’avenir. Démosthènes parloit à l’amour de la gloire, à l’amour de la -patrie, à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient plus dans -la Grèce: les pensionnaires de Philippe remuoient, au contraire, et -intéressoient en sa faveur la paresse, l’avarice et la mollesse. - -Quand ce prince s’y seroit pris avec moins d’habileté pour cacher les -projets de son ambition, falloit-il espérer de réunir encore les Grecs, -et de former contre la Macédoine une ligue générale, comme on avoit -fait autrefois contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit Polybe, que -soit Démosthènes par beaucoup d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir -prodigué le nom infame de traître aux citoyens les plus accrédités -de plusieurs républiques, parce qu’ils étoient unis d’intérêt avec -Philippe. Tous ces magistrats, dont Démosthènes a voulu flétrir la -réputation, pouvoient aisément justifier une conduite, qui, après -les changemens survenus dans le systême politique de la Grèce, a -augmenté les forces et la puissance de leur patrie, ou qui l’a sauvé -de sa ruine. Si les Messéniens et les Arcadiens ont pensé que leurs -intérêts n’étoient pas les mêmes que ceux d’Athènes; s’ils ont préféré -d’implorer la protection de Philippe, à se laisser asservir par les -Lacédémoniens; s’ils ont négligé un mal éloigné pour chercher un remède -à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il leur en faire un crime? -Cet orateur se trompoit grossièrement, s’il a voulu que tous les Grecs -consultassent les intérêts des Athéniens en ménageant ceux de leur -ville.» - -Si chaque république, après la ruine du gouvernement fédératif, ne -devoit plus compter que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que des -ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il en droit d’exiger que les -Thessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe -avoit délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats, et s’exposassent -les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à -la Grèce un exemple de courage, et paroître attachés à des principes -d’union qui ne subsistoient plus? Si les Argiens implorèrent la -protection de Philippe, c’est que Lacédémone vouloit être encore le -tyran du Péloponèse; et que ne pouvant former d’alliance sûre avec -aucune république de la Grèce, la Macédoine seule devoit leur donner -d’utiles secours. Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est -qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus être libres, que tous -aspiroient à la tyrannie, et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser -l’ennemi le plus puissant de la liberté publique. - -Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que les injures dont il -accabloit les principaux magistrats de Messène, de Mégalopolis, de -Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin de préparer les esprits -aux alliances qu’il méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les -haines et les querelles domestiques de la Grèce? Après avoir fait -l’épreuve de la foiblesse, de l’irrésolution et de la lâcheté des -Athéniens, pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent pour -eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? Après avoir connu par -expérience l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la Grèce, que -ne changeoit-il de vues? Et peut-on ne le pas mépriser comme politique -et comme citoyen, dans le moment même qu’on l’admire comme orateur! - -Il osa proposer aux Athéniens de lever deux mille hommes d’infanterie -et deux cents cavaliers, dont un tiers seroit composé de citoyens, et -d’équiper dix galères légèrement armées. «Je ne forme pas, disoit-il, -de plus grandes demandes, car notre situation présente ne nous permet -pas d’avoir des forces capables d’attaquer Philippe en rase campagne.» -Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? «Nous devons, continue-t-il, -nous borner à faire de simples courses.» Etrange projet! qui, au -lieu de courage, ne devoit donner aux Athéniens qu’une inquiétude -ridicule; qui, loin d’inspirer de la crainte à un ennemi dont on -avouoit la supériorité, n’étoit capable que de l’irriter, et auroit -justifié son ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible effort -ranimeroit le courage de la Grèce, et lui donneroit de la confiance -et de l’émulation? Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises; -puisque dans le grand nombre d’exordes qu’il composoit d’avance, et -dont il se servoit ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine deux -ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement heureux. Polybe lui -reproche de n’avoir eu pour politique qu’un emportement téméraire. Les -Athéniens, dit cet historien, cédant enfin aux sollicitations de leur -orateur, se roidirent contre Philippe; ils furent battus à Chéronée, et -n’auroient conservé ni leurs maisons, ni leurs temples, ni leur qualité -de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté sa générosité. - -J’aime mieux le sens admirable de Phocion, qui, aussi grand capitaine -que Démosthènes étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée de ses -concitoyens, et leur conseilloit la paix, quoique la guerre dût le -placer à la tête des affaires de la république. Je suis d’avis, -disoit-il un jour aux Athéniens, que vous fassiez en sorte d’être les -plus forts, ou que vous sachiez gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne -vous plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, dont la mollesse -accrédite tous les abus; mais de vos généraux, dont le brigandage -soulève contre vous les peuples mêmes qui périront si vous succombez. -Je vous conseillerai la guerre, disoit-il une autre fois, quand vous -serez capables de la faire; quand je verrai les jeunes gens disposés -à obéir et bien résolus à ne pas abandonner leur rang, les riches -contribuer volontairement aux besoins de la république, et les orateurs -ne pas piller le public. - -Voilà toute la politique de ce grand homme, qui ne jugeoit point des -forces et des ressources d’un état par ces accès momentanés de courage -et de confiance qu’un caprice donne et détruit, mais par ses mœurs -ordinaires et les habitudes que des loix constantes lui ont fait -contracter. Phocion regardoit sa république et la Grèce entière comme -des malades auxquels il ne s’agit pas de rendre brusquement la santé; -mais dont il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu le tempérament -par un régime sage et circonspect. Affoiblies en effet par une longue -suite de maux, elles devoient nécessairement succomber dans une crise -occasionnée par des remèdes violents. Phocion auroit permis à un peuple -vertueux de se livrer au désespoir, parce qu’il est en droit d’en -attendre son salut; mais il savoit qu’une république corrompue est -téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise difficile. - -Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes augmentât les -divisions des Grecs, et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition -de Philippe; ce prince, qui étoit sûr de remuer la Grèce par le moyen -de ses pensionnaires et de ses alliés, et d’y susciter des troubles à -son gré, n’oublia rien pour attacher cet orateur à ses intérêts, ou du -moins pour lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des services que -lui rendoit Démosthènes, et il craignoit cette éloquence impétueuse -qui le représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas qu’on entretînt -l’orgueil des Grecs, en leur rappelant le souvenir des grandes -actions de leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, c’étoit -le contraindre à n’agir qu’avec une circonspection incommode pour un -ambitieux. Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce de sa liberté, -et à lui inspirer une certaine indolence qui la préparât à obéir quand -elle seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que l’orateur Athénien -dévoilât ses projets, apprît d’avance aux Grecs à rougir un jour de -la servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît en quelque sorte -incertain le fruit de ses victoires, en les préparant à être inquiets -et séditieux. - -D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières guerres, que Sparte, -Athènes, Thèbes et d’autres républiques avoient tour-à-tour imploré -la protection de la Perse, et s’étoient servies de ses forces pour -perdre leurs ennemis. Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et -il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement dans la Grèce des -ressources contre la Macédoine, Démosthènes se jetât entre les bras des -satrapes d’Asie. Philippe avoit d’autant plus lieu d’appréhender une -pareille démarche de la part de cet orateur, qu’il passoit pour avoir -des liaisons étroites avec la cour de Perse, et même pour être son -pensionnaire. - -Si cette puissance venoit à se mêler des affaires de la Grèce, les -projets de Philippe étoient renversés, ou du moins l’exécution en -devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses immenses de l’Asie -auroient aisément réuni toutes les républiques divisées, parce que -leurs magistrats avoient la même passion de s’enrichir. Au lieu de -vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Philippe auroit été obligé de -les attaquer réunis; et pour les asservir, il eût même fallu triompher -des Perses. - -L’événement justifia les craintes de Philippe. Démosthènes ouvrit -l’avis d’envoyer des ambassadeurs au roi de Perse, pour lui représenter -combien il lui importoit de ne pas souffrir l’agrandissement de -la Macédoine, et le presser de donner des secours aux Athéniens. -L’orateur, qui n’avoit d’abord que tâté la disposition des esprits, -insista dans un autre discours sur la nécessité de cette résolution, -qui fut enfin approuvée par la république. La négociation des Athéniens -réussit; et Philippe ayant formé les siéges importans de Périnthe et -de Bisance, se vit troubler dans ces opérations par les secours que la -Perse et la république d’Athènes envoyèrent aux assiégés. - -C’est alors que ce prince fit voir toute la sagesse dont il étoit -capable. Il jugea qu’en s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit -ses ennemis, les uniroit plus étroitement, et les forceroit à faire par -passion ce que leur courage ni leur prudence ne leur feroient jamais -entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il voyoit se former, il lève le -siége des places qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes contre -les Scythes. - -Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils étoient plus lâches, ne -doutèrent point que la nouvelle expédition de Philippe ne fût un coup -de désespoir; ils crurent qu’humilié de sa disgrace, il alloit cacher -sa honte dans la Scythie; en voyant entreprendre la guerre contre un -peuple qui ne cultive point la terre, qui n’a aucune habitation fixe, -qui chasse devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à ses ennemis que -des déserts où ils ne peuvent subsister, on se flatta que la Macédoine -étoit perdue. Si Philippe cependant ne veut pas s’engager dans une -entreprise sérieuse contre les Scythes, et commencer des hostilités -inutiles qui l’auroient empêché de se porter à son gré dans la Grèce, -les Athéniens prennent sa prudence pour une preuve de sa consternation, -et s’applaudissent déjà de son embarras. La cour de Perse, de son -côté, étoit trop accoutumée à la flatterie la plus servile pour ne pas -persuader à l’imbécille Ochus qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins -ce prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus le monarque orgueilleux -crut qu’il étoit inutile de déployer de plus grandes forces, et que la -terreur de son nom suffisoit pour suspendre l’ambition de Philippe. -L’orgueil des alliés et leur joie les empêchèrent de prendre des -mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit prévu leur ennemi, le lien -qui les unissoit, se relâcha. - -Philippe cependant qui les observoit de la Scythie, médite sa -vengeance; mais afin de faire une diversion plus prompte dans les -esprits, et de mieux séparer Athènes de la Perse, il voulut occuper les -Grecs d’une affaire à laquelle il sembloit lui-même ne prendre aucun -intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur les Amphictyons, il fait -déclarer la guerre aux Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés de -quelques champs consacrés au temple de Delphes, et engage le conseil à -donner le commandement de l’armée à Cottyphe, homme vendu aux volontés -de la Macédoine. Ce courtisan, docile à ses instructions, traîne la -guerre en longueur, ne se permet aucun succès, et laisse même prendre -assez d’avantages aux Locriens, pour que les gens religieux craignent -un scandale, et que la majesté du Dieu de Delphes ne soit pas vengée. -Les esprits s’échauffent aux clameurs des partisans d’Apollon et de -Philippe; on ne parle dans toute la Grèce que de faire un effort -général pour exterminer des sacriléges. Les Locriens rappellent le -souvenir des Phocéens; Philippe a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire -les autres; le vœu public lui défère le commandement, ses ennemis -n’osent s’y opposer dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et les -Amphictyons ont enfin recours à lui. - -Autant que ce prince avoit fui jusque-là l’éclat, autant chercha-t-il -à intimider ses ennemis par l’appareil de son expédition, dès qu’avoué -par les états de la Grèce, et comme vengeur de l’injure faite au temple -de Delphes, il put se livrer à son ambition. A peine eut-il défait les -Locriens, que, sous prétexte de forcer les Athéniens à se détacher -de l’alliance des rebelles, il entra avec toutes ses forces dans la -Phocide, et s’empara d’Elatée, avant qu’on eût pénétré ses véritables -desseins. - -Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent -portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la -firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout -s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens -se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence. -Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune, -lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur -lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du -salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains -pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus -cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas -moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet -par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une -ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis -qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés -semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et -Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais -la fortune se déclara contr’eux. - -Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, et tempérer par sa -clémence la sévérité à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit -quelquefois, prévint les Athéniens par des bienfaits, leur renvoya -leurs prisonniers sans rançon, et leur offrit un accommodement -avantageux, tandis qu’il poursuivit les Thébains avec une extrême -chaleur, et ne leur accorda la paix, qu’après avoir mis garnison dans -leur ville. - -Ce prince occupoit les postes les plus avantageux de la Grèce, ses -troupes étoient accoutumées à vaincre, toutes les républiques -trembloient au nom du vainqueur, ou louoient sa modération. Il s’en -falloit bien cependant que cet empire de la Macédoine fût solidement -affermi; et il étoit plus difficile de rendre les Grecs patiens sous -le joug, que de les avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions les -avoient conduits à la servitude, sans qu’ils s’en aperçussent; mais -la présence d’un maître pouvoit leur rendre leur ancien génie, en les -éclairant sur leur sort; et un peuple n’est jamais plus redoutable, -que quand il combat pour recouvrer sa liberté perdue, avant que de -s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une nation volage, inquiète, -orgueilleuse, téméraire et aguerrie, le moindre événement étoit capable -de causer une révolution, ou du moins des révoltes toujours nouvelles -qui auroient enfin épuisé les forces de la Macédoine, ou qui l’auroient -mise dans la nécessité de combattre encore long-temps avant que de -pouvoir profiter de ses victoires. - -Philippe ne se laissa point enivrer par ses succès; semblable à ces -Romains si savans dans l’art de manier à leur gré les nations, et -qui, quelques siècles après, asservirent les Grecs, il connoissoit -tous les milieux par lesquels un peuple doit passer de la liberté à -la servitude, et la lenteur avec laquelle il faut le conduire pour -l’accoutumer à être docile. Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il -rappela à lui les esprits que sa prospérité sembloit effaroucher; il -tâcha de persuader aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, et -n’avoit vaincu, que pour les délivrer de leurs tyrans, et protéger leur -indépendance. Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de les brouiller -avec la cour de Perse. En rallumant leur ancienne haine contre cette -puissance, en les conduisant à la conquête de l’Asie, il flattoit leur -orgueil, les distrayoit de la perte de leur liberté, donnoit un aliment -à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit de toutes les forces que la -Grèce auroit pu tourner contre lui. - -Après la conquête des Satrapies de l’Asie mineure, la Grèce, placée -dans le centre de la puissance Macédonienne, sans alliés, sans voisins, -sans espérance de secours étrangers, devoit se voir dans l’impuissance -de recouvrer sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous la main -de Philippe, cette servitude pesante à laquelle les Romains la -condamnèrent. La république la plus considérable n’auroit pu exciter -qu’une émeute, et tous les Grecs auroient bientôt connu le danger et -les inconvéniens de ces commotions passagères dont la tyrannie se sert -toujours pour étendre ses droits et les affermir. En récompensant d’une -main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit lassé la constance de ses -ennemis, et augmenté le nombre de ses partisans. Il lui auroit suffi -d’éloigner les uns des magistratures, et d’y porter les autres par son -crédit, pour jouir enfin de cette autorité absolue dont les ambitieux -sont si jaloux, et qui est cependant l’avant-coureur de leur foiblesse, -de leur décadence et de leur ruine. - -Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme a présenté un spectacle -aussi intéressant que le règne de Philippe. Que de prudence, que -de courage dans tout le détail de la conduite de ce prince! Quelle -justesse dans le plan d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut -trop admirer sa constance à le suivre. Quelle connoissance du cœur -humain! Quelle habileté à le remuer et à profiter des passions! Tout -prince qui, avec le même génie, se conduira par les mêmes principes, -aura sans doute les mêmes succès; il sera la terreur de ses voisins: -il vaincra ses ennemis; il fera des conquêtes. Et je m’attacherois à -démêler, autant qu’il m’est possible, les ressorts de cette politique -malheureuse, si l’objet qu’elle se propose ne paroissoit petit, -méprisable, et même condamnable aux yeux de cette politique supérieure, -qui ne s’occupe point à servir les passions du monarque, mais à rendre -les états heureux. En effet, qu’a fait Philippe pour le bonheur de la -Macédoine et de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune particulière, -ne travaillant qu’à satisfaire son ambition, il ne s’est servi des -plus grands talens et des ressources les plus rares du génie, que pour -élever un édifice qui devoit s’écrouler bientôt après lui. Les hommes -entendent mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant imprudemment -des difficultés surmontées, ils louent sans restriction des talens dont -l’emploi a été pernicieux. - -Importoit-il à la famille de Philippe ou à son royaume, qu’il établît -un grand empire? En se rendant puissant, il n’a fait que jeter le germe -d’une foule de guerres, et préparer dans le monde des révolutions et -des dévastations. S’il n’eût eu pour successeur qu’un homme ordinaire, -tout le fruit de ses travaux eût été perdu en un jour. Il laissa sa -couronne à un héros, et l’avoit rendu assez puissant pour conquérir -l’Asie; mais ces conquêtes n’ont pas été possédées par les enfans -d’Alexandre et par la Macédoine. Les héritiers de ce prince ont péri -misérablement; et leur état, renfermé une seconde fois dans ses -premières limites ne conserva de son ancienne fortune qu’une ambition -démesurée qui l’affoiblissoit, et il devint enfin la proie des Romains. -Si Philippe eût eu un successeur digne de lui, c’est-à-dire, qui eût -affermi sa domination sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête du -monde entier, il faudroit donc le louer d’avoir eu l’art d’avilir les -Grecs, et détruit ce reste de courage qu’ils devoient à leur liberté. -Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas l’usage que Philippe a fait de ses -talens, puisque la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit propre qu’à -corrompre ses successeurs, et rendre les devoirs de la royauté plus -pénibles? - -Que la gloire de ce prince auroit été grande, si après s’être fait -naturaliser dans la Grèce par son entrée au conseil des Amphictyons, -il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que Lacédémone avoit eue, -et n’eût travaillé, faisant revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir -l’ancienne confédération des Grecs! Il étoit temps de songer à cette -réforme; les républiques, assez puissantes pour avoir eu de l’ambition, -avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour juger qu’elles n’avoient -formé que des projets chimériques. Toutes sentoient la nécessité de -faire des alliances; de-là leurs négociations perpétuelles; et si leurs -liaisons étoient incertaines, c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez -de force ni assez de sagesse pour inspirer de la confiance aux autres, -et les protéger efficacement. Quelles louanges Philippe n’auroit-il -pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de corriger son royaume -de ses vices, il eût affermi ses établissemens, en donnant aux lois -cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût empêché que ses -successeurs n’abusassent un jour de la fortune qu’il leur laissoit, -et que devenant, pour ainsi dire, l’auteur de tout le bien qu’ils -feroient, il n’eût composé qu’un seul peuple de ses anciens sujets, et -des Grecs! Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, heureuse -au-dedans, auroit été en sûreté contre les étrangers; ses forces unies -à celles de la Grèce auroient suffi pour repousser leurs injures, et -vraisemblablement la grandeur romaine se seroit brisée contre cette -masse d’états libres et florissans. - -Philippe nommé général des Grecs, pour porter la guerre en Asie, y -avoit déjà fait passer quelques-uns de ses généraux, et se préparoit -à les suivre avec une armée formidable, lorsqu’il fut assassiné. En -apprenant cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les Illyriens, -et les Taulentiens prirent à l’envi les armes, et auroient détruit la -puissance mal affermie des Macédoniens, si Philippe n’eût eu Alexandre -pour successeur. Les Grecs, de leur côté, crurent avoir déjà recouvré -leur liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, ne vouloient plus -obéir à un général étranger; et en se liguant avec Attalus, frère de -la seconde femme de Philippe, et ennemi d’Alexandre, se flattoient de -susciter assez de troubles en Macédoine, pour que la Grèce pût aisément -rétablir son indépendance. Les Etoliens se hâtèrent de rappeler dans -l’Acarnanie les citoyens que Philippe en avoit bannis. Les Ambraciotes -chassèrent la garnison que ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et -d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent dans le Péloponèse -l’exemple de la révolte; et les Thébains, refusant à Alexandre le titre -de général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent un décret par -lequel il étoit ordonné aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de -sortir de cette forteresse. - -Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que le jeune successeur de -Philippe seroit retenu dans ses états par la guerre que lui faisoient -les Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, Illyriens, Péoniens, -Taulentiens, tout est déjà châtié, tout est rentré dans le devoir. -Alexandre paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son approche, ne -lèvent point le siége qu’ils avoient mis devant Cadmée. Ils insultent -ce prince, et sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré tous -les prodiges de valeur que peut inspirer le désespoir, ils furent -emportés l’épée à la main, et leur malheureuse patrie servit de théâtre -à toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut passé au fil de -l’épée. On arracha les femmes, les enfans, les vieillards, des temples -qui leur servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. Aucun Grec ne -put, sous peine de la vie, recevoir chez lui un Thébain fugitif, et -Thèbes réduite en cendres, ne fut plus qu’un monceau de ruines. La -liberté de la Grèce paroissoit détruite; et Alexandre, profitant de la -consternation qu’il avoit répandue, se fait donner le titre de général -qu’avoit eu son père, et marche à la conquête de la Perse. - -S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou méchant pour perdre la -monarchie la plus solidement affermie, comment l’empire de Cyrus -auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles Philippe s’étoit -préparé à l’attaquer? A des princes méprisables, dont j’ai déjà eu -occasion de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement au trône offrit -un spectacle effrayant à la Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses -frères qui étoient moins indignes que lui de régner, et étendit ensuite -ses proscriptions sur le reste de sa famille. Tout dégoûtant du sang de -ses parens et de ses sujets, il s’abandonna aux voluptés. Il n’y avoit -dans toute la Perse qu’un homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit -l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et la scélératesse avec -lesquelles il fit périr son maître, excitent un frémissement d’horreur; -mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit pas moins pour venger -dignement les Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès monta -en tremblant sur le trône de ses pères; et Bagoas, qui le fit bientôt -périr, donna la couronne à Darius-Codoman, destiné à voir la ruine de -l’empire des Perses. - -Il s’en faut beaucoup que les historiens parlent de Darius avec le même -mépris que de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un prince brave, -généreux, et même capable de consulter la justice et de respecter les -droits de l’humanité en possédant un pouvoir sans bornes. Mais irrésolu -et peu éclairé, il manquoit des qualités nécessaires pour gouverner -dans des temps difficiles. Darius monta sur le trône presqu’en même -temps qu’Alexandre succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un grand -homme, comment auroit-il pu conjurer l’orage dont il étoit menacé? -Par quel art auroit-il corrigé subitement les vices invétérés de la -Perse, intéressé des esclaves au bien de l’état, et donné, en un mot, -à l’empire des ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit opposer -à son ennemi que des armées sans courage, sans discipline, accoutumées -à fuir devant les Grecs, et des courtisans empressés à profiter des -foiblesses de leur maître, et des malheurs publics pour satisfaire -leur avarice et la jalousie qui les divisoit; en un mot, des hommes -sans patrie, qui savoient, par une longue expérience, qu’ils ne -partageroient jamais la prospérité du prince. - -Alexandre passa en Asie avec trente mille hommes d’infanterie et cinq -mille chevaux. Darius fut vaincu, la Perse conquise par les armes des -Macédoniens, et cependant le projet de Philippe ne fut pas exécuté. Ce -prince, je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en Asie pour affermir -son autorité dans la Grèce; et c’est en conquérant qui ne songe au -contraire qu’à tout renverser, sans vouloir rien établir, qu’Alexandre -entra dans les états de Darius. Il soumet des provinces sans penser -comment il les conservera; il se contente de les opprimer par la -terreur de son nom; il forme un empire, dont toutes les parties sont -prêtes à se séparer. - -Philippe avoit projeté son expédition, en joignant à ses propres forces -deux cent trente mille Grecs; et par cette politique, non-seulement -il étoit sûr d’accabler Darius, mais il enlevoit encore à la Grèce -des soldats qui étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit toute -révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit insensiblement à obéir. -Son fils, au contraire, ne laisse dans ses états que douze mille hommes -sous le commandement d’Antipater, pour retenir dans l’obéissance un -pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, et qui, plein de -citoyens jaloux de leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter -par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, &c. à secouer le joug. -Cependant un de nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir mis peu -de choses au hasard dans le commencement de son entreprise, et de -n’avoir employé que tard la témérité comme un moyen de réussir.» Quand -sera-t-on donc téméraire, s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie -avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir les provinces étrangères, -sans avoir mis les siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent à -Xercès des forces quatre fois plus considérables, les prodiguoient -donc inutilement; étoient-ils moins braves, moins disciplinés que -les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin de lever des armées plus -nombreuses? - -Si Darius, en effet, eût eu assez de courage pour ne point se laisser -intimider par la témérité imposante d’Alexandre, et que docile au sage -conseil de Memnon, il eût, à l’exemple d’un de ses prédécesseurs, -répandu de l’argent dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion -en faveur de l’Asie, et armé pour la défense de la Perse des soldats -que son ennemi avoit eu l’imprudence de ne pas prendre à son service; -il est vraisemblable que l’expédition téméraire d’Alexandre n’auroit -pas eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. Celui-ci fut obligé -d’abandonner ses conquêtes pour aller au secours de Sparte, et l’autre -auroit été forcé de courir à la défense de son royaume, et se seroit -épuisé pour subjuguer la Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue -unie. - -Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne n’en doute; mais il -pourroit avoir été un guerrier très-sage dans le détail de chacune de -ses opérations, et un politique très-imprudent dans le plan général de -ses entreprises. On loue, par exemple, ce prince «d’avoir profité de la -bataille d’Issus pour s’emparer de l’Egypte, que Darius avoit laissée -dégarnie de troupes, pendant qu’il assembloit des armées innombrables -dans un autre univers.» Mais il me semble que c’est louer une faute. -Pourquoi se jeter sur un pays ouvert, et qui sans effort devoit -appartenir aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? Pourquoi laisser -à son ennemi le temps de respirer, de réparer et de rassembler ses -forces? Alexandre devoit poursuivre Darius après la bataille d’Issus, -avec la même chaleur et la même célérité qu’il le poursuivit après -la bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége inutile de Tyr, -qu’il perd un temps précieux en Egypte et dans le temple de Jupiter -Hammon, Darius lève huit cent mille hommes de pied et deux cent mille -hommes de cavalerie, les arme, les exerce, et reparoissant dans les -plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que dans celle d’Issus, force son -ennemi à exposer sa fortune et sa réputation aux hasards d’une seconde -bataille, tandis qu’il avoit pu rendre la première décisive. - -Alexandre peut avoir montré dans le cours de ses exploits tous les -talens qui forment le plus grand des capitaines; mais il n’en est -pas moins vrai, que n’être pas satisfait de la monarchie de Cyrus, -pénétrer dans les Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir -asservir l’Espagne et les Gaules, traverser les Alpes, et rentrer dans -la Macédoine par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement -des vues de Philippe, et n’y rien substituer de raisonnable. Qu’est-ce -que des conquêtes dont l’unique objet est de ravager la terre? Quel -nom assez odieux donnera-t-on à un conquérant, qui regarde toujours en -avant, et ne jette jamais les yeux derrière lui, qui marchant avec le -bruit et l’impétuosité d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît de -même, et ne laisse après lui que des ruines? Qu’espéroit Alexandre? -Ne sentoit-il pas que des conquêtes si rapides, si étendues et -si disproportionnées aux forces des Macédoniens, ne pouvoient se -conserver? S’il ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla point -les ressorts et le but de la politique de son père, ce héros devoit -avoir des lumières bien bornées; si rien de tout cela, au contraire, -n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant modérer ses désirs; -ce n’est qu’un furieux que les hommes doivent haïr. - -Darius ayant offert à Alexandre dix mille talens et la moitié de son -empire, Parménion pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces -offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois Alexandre; et moi -aussi, répliqua Alexandre, si j’étois Parménion.» Cette réponse peu -sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, en quelque sorte, tout le -caractère d’Alexandre, et porte à notre esprit l’idée d’une ambition -et d’un courage sans bornes. Philippe auroit pensé comme Parménion; -et faisant la paix avec Darius, auroit du moins tenté de former une -monarchie, dont la trop grande étendue n’eût pas été un obstacle -insurmontable à sa prospérité et à sa conservation. - -Si on rapproche sous un même point de vue les deux princes dont je -parle, qu’on remarque entr’eux une étrange disproportion! Dans -Philippe, je vois un homme supérieur à tous les événemens. La fortune -ne peut lui opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il ne surmonte -par sa sagesse, sa patience, son courage ou son activité. Je découvre -un génie vaste, dont toutes les entreprises sont liées et se prêtent -une force mutuelle. Ce qu’il exécute, prépare toujours le succès de -l’entreprise qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne vois qu’un -guerrier extraordinaire, qui n’a qu’une manière, et dont le courage -téméraire et impatient (qu’on me permette cette expression) tranche -par-tout le nœud gordien que Philippe eût dénoué. L’excès de toutes -ses qualités surprend notre imagination, et le fait paroître grand, -parce qu’il fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse de leur -caractère: au lieu de ne donner que de la surprise à ce phénomène rare, -nous lui donnons de l’admiration. - -Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la tête des forces de la Grèce. -Si sa sagesse paroît d’abord moins capable d’imposer à Darius, que -l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira cependant au même but. -L’audace d’Alexandre lui réussit, parce qu’elle excita dans son ennemi -la crainte, passion qui resserre l’esprit, glace l’imagination, et -engourdit toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré Darius de -piéges et de précipices. Il eût profité des divisions qui régnoient -dans l’Asie, dont les provinces désunies par leurs mœurs, leurs -lois, leur religion, n’avoient aucune relation entr’elles. Il eût -tenté l’ambition et l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides -qui gouvernoient les provinces de l’empire sans être attachés à son -gouvernement; il eût marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit, -faisant autant la guerre en marchand qu’en capitaine, il eût peut-être -ruiné la monarchie de Perse, sans vaincre Darius les armes à la main. - -Placez Alexandre dans les mêmes circonstances où s’est trouvé son -père, et la Macédoine, qui n’avoit pas entièrement succombé sous -l’imbécillité de ses derniers rois, sera écrasée par le courage -d’Alexandre. Qu’un de ses amis veuille profiter de sa foiblesse et -de la confusion de ses affaires, il courra à la vengeance avant que -de l’avoir préparée. Il seroit inutile de parcourir ici toutes les -conjonctures délicates où Philippe s’est trouvé; je me borne à rappeler -la levée des siéges de Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il -capable d’une pareille conduite? - -Il abandonna enfin les mœurs des Grecs ou des Macédoniens, et prit -celles des Perses. Quelques écrivains, pour sauver la gloire de ce -héros, ont imaginé que ce changement fut l’ouvrage de sa politique, et -qu’il ne songeoit qu’à gagner la confiance des Barbares pour affermir -son empire. Mais, quand ce seroient-là en effet les vues secrètes -qui produisirent cette révolution, l’erreur d’Alexandre seroit-elle -moins grossière? Pour plaire aux Perses, étoit-il prudent de choquer -les Macédoniens? Donner aux vainqueurs les mœurs des vaincus, -c’est préparer leur ruine, c’est la rendre certaine; et l’on veut -qu’Alexandre, ignorant cette vérité commune, ait regardé la corruption -et l’avilissement des Macédoniens comme le fondement de sa puissance. -Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le despotisme, devoient porter -leurs chaînes avec docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens. -Braves, aguerris et jaloux de leur liberté, ils tentèrent de secouer le -joug de la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre remplissoit l’Asie -de la terreur de son nom; et les Perses, patiens et dociles sous la -main qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se révolter: que leur -importoit le sort de leur maître? La révolution qui faisoit passer la -couronne de Darius sur la tête d’Alexandre n’étoit point une révolution -pour l’état, il restoit dans la même situation. - -Quel avantage, dit un politique célèbre, les Perses auroient-ils -trouvé à obéir plutôt à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre? -Pourquoi auroient-ils voulu venger la ruine d’un maître qu’ils ne -devoient pas aimer? Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner un -prince despotique, ne craint point, en occupant sa place, de se voir -enlever sa proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des hommes timides -qui n’auront point le courage de le venger. Il avoit seul possédé toute -l’autorité; et personne, après sa chûte, n’aura assez de crédit pour -armer le peuple, se mettre à sa tête, et tenter de renverser la fortune -du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des généraux Macédoniens, -et non l’indocilité des Perses, qui produisit, sous les successeurs -d’Alexandre, une longue suite de révolutions. - -Le changement de ce prince fut une vraie corruption, ouvrage d’une -fortune trop grande pour un homme. Il venoit de gagner la bataille -d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte qu’à la passion de conquérir, -il ne put cependant s’empêcher d’être ébloui des richesses que lui -offroit la tente de Darius, et de dire à ceux qui l’accompagnoient, -que c’étoit-là ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce mot, le -héros me paroît un homme ordinaire! La prospérité développa le germe de -corruption qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, Alexandre voulut -enfin jouir. Ce n’est point par politique qu’il brûla Persépolis, se -livra aux voluptés de la table, rassembla dans son palais trois ou -quatre cens des plus belles femmes de son empire, qui, tous les soirs, -venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs charmes; et que ne se -croyant plus un homme, il voulut exiger de ses courtisans le culte -qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule. - -Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne pense pas que ce héros songeât -à lier étroitement les différentes provinces de son empire, pour n’en -former qu’un seul corps qui dût éternellement subsister; Diodore -nous fait connoître les mémoires qu’Alexandre a laissés, et qui -contenoient les projets qu’il devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre -de nouveaux honneurs funèbres à la mémoire d’Ephestion, d’élever à -Philippe un tombeau qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, de -bâtir différens temples, de porter la guerre en Afrique, en Espagne, -en Sicile; et, pour l’exécution de ce dessein, de construire mille -vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, et de préparer -des ports à cette flotte, qui devoit se rendre maîtresse de la -Méditerranée. Alexandre indiquoit les moyens de peupler les nouvelles -villes qu’il avoit bâties, et projetoit de faire passer en Asie des -peuplades d’Européens, et en Europe des colonies d’Asiatiques. - -Rien n’indique dans ces mémoires les vues du fondateur d’une monarchie -durable; ils ne contiennent que les projets d’un homme vain qui veut -étonner les hommes, et d’un ambitieux qui ne peut se lasser de faire -des conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle province, qu’on -affermit un empire déjà trop étendu? Quel respect Alexandre a-t-il -marqué pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il pris pour former -un gouvernement? A quelle marque reconnoît-on en lui le génie d’un -législateur? «Alexandre, répond un écrivain célèbre, laissa aux vaincus -leurs lois civiles, et quelquefois leur gouvernement; il respecta les -traditions anciennes et tous les monumens de la gloire ou de la vanité -des peuples.» Et de-là est-il permis de conclure qu’Alexandre ait été -un législateur? Suffit-il de ne pas détruire toutes les lois et les -gouvernemens des peuples qu’on asservit, pour acquérir la réputation -d’un législateur? Alexandre auroit été insensé, s’il n’eût pas senti -l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles lois à la moitié du -monde. Faut-il lui prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu la -brutalité absurde de quelques conquérans, qui ont cru que ce n’étoit -pas régner que de ne pas faire taire toutes les lois en leur présence? -Cette sagesse qu’on veut admirer dans Alexandre, est commune; et -les Barbares, qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. Alexandre, -toujours pressé de faire de nouvelles conquêtes, n’avoit pas eu le -temps de faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les monumens de la -gloire ou de la vanité des peuples? C’eût été avilir la réputation des -vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes. - -Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et établi des colonies -grecques dans ses conquêtes; mais pourquoi fait-on honneur à sa -politique des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes étoient-elles -faites sur des peuples inquiets, indociles et belliqueux, qu’il fallût -contenir dans le devoir par des garnisons et des forteresses? Ces -Grecs et ces Macédoniens, transplantés dans la Perse et dans l’Egypte, -n’étoient-ils pas plus propres à y donner des exemples de révolte que -de soumission? Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever des monumens -à sa gloire. Ces villes qu’il bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il -ne les regardoit que comme les trophées que les Grecs avoient coutume -d’élever dans les lieux où ils avoient gagné une bataille. - -Comment pourroit-on trouver le génie et les vues d’un législateur ou -d’un politique qui embrasse un long avenir, dans un prince qui, loin -de régler la succession de son empire, et de remédier aux maux que -lui présageoit l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au contraire, -avec une sorte de joie leurs divisions, et regardoit leurs guerres -civiles comme les jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles? -N’étoit-ce pas en donner le signal, que d’appeler vaguement à sa -succession le plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable -qu’Alexandre crut qu’il importoit à sa gloire que son successeur fût -moins puissant que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies -considérables des débris de son seul empire. - - - - -LIVRE QUATRIÈME. - - -La terreur que répandit le nom d’Alexandre, l’admiration que mille -qualités héroïques avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce -d’enthousiasme qui échauffoit son armée, étoient les seuls liens -qui tinssent unies en un seul corps toutes les parties de l’empire -de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; et quand il mourut, sa -monarchie étoit encore trop nouvelle pour avoir des coutumes qui -eussent acquis force de lois. Tout le monde sait que Perdiccas, à qui -Alexandre avoit remis en mourant son anneau, fut chargé de la régence -de l’état. On plaça à la fois sur le trône Aridée, fils de Philippe, -et l’enfant encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de Roxane, et le -gouvernement des satrapies fut confié aux principaux officiers. - -Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt quelque révolution -dans ce gouvernement. Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école -où l’on eût appris à être juste et modéré, et les lieutenans d’un -héros qui regardoit le courage et la force comme des titres légitimes -pour régner par-tout où il y avoit des hommes, devoient être ivres -d’ambition. Pouvoient-ils reconnoître long-temps l’autorité d’un -enfant ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit aussi méprisable -qu’Alexandre leur avoit paru grand? Borner leur pouvoir dans leurs -satrapies, c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. On -n’avoit eu vraisemblablement sous le règne d’Alexandre, aucune idée -de ces sages établissements, par lesquels on tempère l’autorité pour -en prévenir les abus; et quand cette politique auroit été connue, -par quelle voie le régent auroit-il réussi à la mettre en pratique? -C’étoit dans Perdiccas un défaut que rien ne pouvoit réparer, que -d’avoir été l’égal des gouverneurs de province; on devoit être jaloux -de sa puissance et tenté de s’en affranchir, si on la craignoit; et on -devoit la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les menaces de Perdiccas -étoient vaines contre des hommes qui étoient les maîtres de lever des -armées dans leurs provinces; et ses promesses les touchoient peu, parce -qu’ils attendoient de leur ambition une plus grande fortune, que de -leur fidélité au gouvernement. - -Si les gouverneurs de province, dans la crainte de se rendre odieux, -n’osoient se soulever contre une autorité légitime, chacun cependant se -faisoit dans sa satrapie, des règles d’administration, suivant qu’il -importoit à ses intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et ses -forteresses, et refusa de rendre compte des tributs et des impôts qu’il -faisoit lever par ses officiers. On ne se borne point à être sujet, -quand on possède les forces et les richesses d’un roi. Les satrapes -firent entr’eux des traités d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son -côté fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre de crédit à la -régence: en un mot, la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie encore en -apparence; et ne formant qu’un corps, étoit déjà réellement partagée en -différens états indépendans et jaloux les uns des autres. - -Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, la Lycie, et la province -appelée la Grande-Phrygie, étoit, de tous les grands de l’empire, celui -dont l’ambition souffroit le plus impatiemment la paix. Il ne cessoit -de représenter Perdiccas comme un tyran qui, sous de vains prétextes, -ne cherchoit qu’à dépouiller les grands de leurs gouvernemens, et -y placer ses créatures, pour se défaire ensuite sans obstacle des -deux rois, et usurper leur couronne. Les soupçons, la haine, l’esprit -de révolte et d’indépendance avoient fait de tels progrès, que -Perdiccas ne pouvoit conserver l’autorité dont il étoit revêtu, s’il -ne l’augmentoit en humiliant ses rivaux; il falloit faire un exemple; -il rassembla ses forces et marcha avec une armée considérable pour -soumettre l’Egypte. - -Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu odieux à ses propres soldats; -et les mauvais succès qu’il eut au commencement de son expédition, -achevèrent de les soulever contre lui. On compara sa conduite à -celle de Ptolomée, qui, par sa prudence, son courage, sa justice -et son humanité, se faisoit également aimer et respecter dans son -gouvernement. Les principaux officiers excitèrent une sédition -générale; et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée offrit la régence à -Ptolomée même à qui elle faisoit la guerre. - -Ce prince, car on peut commencer à lui donner ce nom, quoiqu’il ne -le prît pas encore, refusa prudemment une dignité dont il ne pouvoit -soutenir les prérogatives, sans se rendre l’ennemi de tous les -gouverneurs de province; et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir -imaginaire et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, l’auroit -vraisemblablement exposé à perdre l’Egypte. La régence fut déférée -à Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration qui avoit fait périr -Perdiccas; mais, soit que des affaires particulières appelassent ces -deux hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés du poids de leur -dignité, ils s’en démirent entre les mains d’Antipater, gouverneur de -Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en Asie à la tête d’une armée, -pour faire une diversion en faveur de Ptolomée, et attaquer Eumènes et -les autres généraux qui étoient restés attachés à Perdiccas. - -Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne sacrifia point la fortune -dont il jouissoit aux intérêts de la régence. Instruit des projets -des rebelles par les relations qu’il entretenoit avec eux, il jugea -que le démembrement de la monarchie d’Alexandre étoit inévitable. -Il vit du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, pour former des -alliances nouvelles et douteuses avec les amis de Perdiccas; et ne -balançant point à abandonner les affaires générales de l’empire, il -parut ne vouloir régner que sur la Macédoine. Bien loin de pacifier -les troubles de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement de -son autorité en Europe; il les augmenta en dépouillant Eumènes, Alcétas -et les autres généraux de ce parti des provinces qu’ils possédoient, -pour les donner aux ennemis les plus déclarés de Perdiccas: les uns -n’étoient pas dans la disposition d’abandonner leurs gouvernemens sur -un simple ordre du régent, et les autres devoient tout tenter pour -s’en mettre en possession. Antigone avoit été fait général de l’armée -que les deux rois tenoient en Asie, moins pour faire respecter leur -pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, fils d’Antipater, étoit -son lieutenant. Tandis que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit -que de nouvelles divisions, des guerres et un démembrement prochain -des conquêtes d’Alexandre, le régent repassa en Europe avec les deux -rois qu’il avoit sous sa garde, et qui étoient en quelque sorte ses -prisonniers. - -Les Grecs se seroient conduits avec prudence, s’ils eussent attendu à -vouloir recouvrer leur liberté, que les premiers différents dont je -viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, eussent éclaté en -Asie. Phocion ne négligea rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle -les Athéniens se portèrent à prendre les armes, lorsqu’ils reçurent -les premières nouvelles de la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur -disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera encore demain et après -demain.» Mais on étoit las de la domination des Macédoniens; les Grecs -sentoient la faute qu’ils avoient faite de laisser accabler Darius, et -ils vouloient réparer une négligence par une témérité. Démosthènes, -qui avoit été rappelé de son exil, fit valoir, avec son éloquence -ordinaire, les maux et la honte de la servitude; et les Athéniens, -qui se reprochoient comme une lâcheté de n’avoir pas secondé quelques -années auparavant les Spartiates et leur roi Agis, quand ils avoient -succombé en faisant la guerre pour la liberté de la Grèce, se livrèrent -à l’emportement de leur orateur. - -La république déclare la guerre aux Macédoniens, elle ordonne, par -un décret que toutes les villes soient affranchies des garnisons -étrangères qui les occupoient; elle construit une flotte, fait prendre -les armes à tous les citoyens qui n’avoient pas quarante ans passés, et -envoye des ambassadeurs dans toute la Grèce pour l’inviter à secouer -le joug en faisant un effort général. Les Athéniens eurent pour alliés -les Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les Méléens, ceux de la -Doride, de la Phocide et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, les -Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, les Molosses, quelques cantons -de l’Illyrie et de la Thrace; et dans le Péloponèse, les Argiens, les -Sycioniens, les Eléens, les Messéniens et ceux d’Acté. Léosthène, -général de cette ligue, remporta une victoire complète sur Antipater, -qui n’eut point d’autre ressource que de se retirer avec les débris de -son armée dans Lamia, où les confédérés allèrent l’assiéger. - -Tandis que les Grecs se livroient à la joie, Phocion n’avoit-il pas -raison de dire «qu’il auroit voulu avoir gagné cette bataille qui -couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il seroit honteux de l’avoir -conseillée.» Qu’espéroient les alliés? Leur révolte contre l’empire de -Macédoine, dont toutes les parties étoient encore unies et gouvernées -par des hommes dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, ne pouvoit -être qu’une émeute dont ils seroient sévèrement châtiés. En effet, -la nouvelle du succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, que -Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, se hâta de passer -en Europe avec une armée de vingt-deux mille hommes. Ce secours fut -encore battu par Antiphile, qui avoit pris le commandement des Grecs -après la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; mais Clytus armoit -déjà une flotte considérable, et Cratère, gouverneur de Cilicie, -amenoit à Antipater mille Perses aguerris, quinze cents chevaux, et dix -mille Macédoniens, dont plus de la moitié avoit suivi Alexandre dans -toutes ses expéditions. - -La Macédoine se vengea d’autant plus aisément de ses premières -disgraces, que les confédérés, aussi présomptueux après leurs deux -victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant la guerre, -crurent avoir recouvré leur liberté avant que d’avoir travaillé à -l’affermir. Leur armée fut entièrement défaite, et la consternation -succéda à l’audace, quand Antipater eut déclaré qu’il ne traiteroit -point d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en particulier les -ambassadeurs que chaque ville lui enverroit: celles qui firent les -premières des propositions, éprouvèrent la clémence du vainqueur, et -il n’en fallut pas davantage pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque -république se hâta de traiter aux dépens des autres; et les Athéniens, -qui quittèrent les derniers les armes, furent contraints de laisser -Antipater l’arbitre des conditions de la paix. Il fit transporter en -Thrace vingt-deux mille citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient -toujours prêts à se soulever contre l’administration présente. Il -substitua l’aristocratie au gouvernement populaire, et mit une garnison -Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais quand ce général et les -secours que Léonatus, Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient encore -été battus à plusieurs reprises, il n’est pas douteux qu’on ne lui eût -envoyé d’Asie de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie par ses -propres victoires, et qui n’avoit plus aucune de ses anciennes vertus, -n’eût enfin été obligée de recevoir la loi du vainqueur. - -Si les Athéniens, au contraire, avoient attendu, pour se soulever, -que les querelles des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils -auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance plusieurs républiques, -qui, prévoyant les suites malheureuses de la guerre Lamiaque, furent -neutres, ou restèrent attachées à la Macédoine. Antipater n’auroit -reçu aucun secours d’Asie, parce que tous les gouverneurs de province -y auroient eu besoin de leurs forces. Les Grecs auroient eu l’avantage -d’attaquer la Macédoine dans le moment qu’elle auroit été dégarnie -de ses troupes; car il ne faut point douter qu’Antipater, intéressé -à s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser la révolte de -Ptolomée et d’Antigone, dont le succès importoit à tous les ambitieux -de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers bruits de guerre qui se -seroient répandus. La Grèce entière auroit alors joué le rôle important -que firent les Etoliens, dont Antipater et Perdiccas sollicitèrent à -l’envi l’amitié et l’alliance, dès que les premiers troubles eurent -commencé. - -Un succès, dans ces circonstances, n’auroit pas été infructueux; et les -Grecs, favorisés et soutenus contre la Macédoine par le parti attaché à -l’empire, auroient pu recouvrer et affermir leur liberté. Consternés, -au contraire, par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer le -joug, et affoiblis par le châtiment dont on avoit puni leur révolte, -ils ne trouvèrent en eux-mêmes aucune ressource, quand la guerre fut -allumée entre les successeurs d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés -pour qu’on eût quelque raison de les ménager; et si quelques-unes de -leurs républiques furent soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on ne -manqua point de les accabler. La Grèce servit de théâtre à la guerre; -et quels que fussent les événemens, elle en fut toujours la victime. -Les villes qui avoient conservé jusques-là une apparence de liberté -avec la forme ordinaire de leur gouvernement, furent la proie de mille -tyrans qui s’emparèrent de l’autorité souveraine, à la faveur des -troubles qui agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne parlerai -qu’autant qu’il est nécessaire pour faire connoître la situation des -Grecs. - -Antipater ne survécut pas long-temps à son élévation; et au lieu de -remettre en mourant la régence générale de l’empire et le gouvernement -particulier de la Macédoine à son fils, il y appela Polypercon. -Cassandre, indigné de la prétendue injustice de son père, brûloit de -se venger, et de s’emparer d’un royaume qu’il regardoit comme son -patrimoine; mais n’ayant encore rempli que des postes subalternes, -argent, vaisseaux, soldats, tout lui manquoit. En même temps qu’il -cachoit son ambition, en paroissant content de sa fortune, il négocioit -secrètement en Egypte avec Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus, -gouverneur de Babylone, et demandoit des secours à Antigone, qui -s’étoit en quelque sorte rendu le maître de l’Asie par les avantages -qu’il avoit eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, ne -cherchant qu’à entretenir des troubles qui les rendoient indépendans, -devoient voir avec d’autant plus de plaisir l’ambition de Cassandre, -que Polypercon avoit renoncé à la politique d’Antipater. Soit que le -nouveau régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de sa dignité, soit -qu’il fût attaché par principe de devoir aux intérêts des deux rois, -il se déclara l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, pour se -venger, donnèrent une armée à Cassandre, et le mirent en état de faire -une entreprise sur la Macédoine. - -Polypercon prévit la guerre dont il étoit menacé; et craignant que -les garnisons qu’Antipater avoit mises dans les postes les plus -avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, porta un décret, -par lequel il substituoit le gouvernement populaire à l’aristocratie -établie dans la plupart des républiques depuis la guerre Lamiaque. Il -leur ordonnoit de rappeler leurs exilés, de bannir leurs magistrats, -et de s’engager par serment à ne jamais rien entreprendre contre -les intérêts de la Macédoine. Le régent se flattoit que la Grèce, -reconnoissante de la liberté qu’il lui rendoit, alloit être attachée à -son sort, et deviendroit le boulevart de la Macédoine; mais son décret -ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant l’usage des -proscriptions et des bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles -dissentions, ne purent prendre aucune forme de gouvernement, et -l’anarchie devint générale chez les Grecs. - -Cependant Polypercon, mal affermi dans son gouvernement, fut obligé -de l’abandonner à l’approche de Cassandre, et il se retira dans le -Péloponèse avec les troupes qu’il s’étoit attachées, et les richesses -qu’il put enlever du trésor des rois de Macédoine. Il appela à son -service tout ce qu’il y avoit de Grecs, qui, par une suite de leurs -révolutions, n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient d’autre ressource -que de vendre leurs services à quelque général, et pour lesquels -Philippe avoit dit que la guerre étoit un temps de paix. - -Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, dans le Péloponèse, que -le rôle d’un aventurier, et que la Macédoine éprouvoit chaque jour de -nouvelles révolutions dans lesquelles toute la famille d’Alexandre -périt enfin de la manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes, -Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux derniers restes des partisans -de Perdiccas et du gouvernement. Après tant de succès, ce capitaine se -trouvoit le maître de l’Asie; la monarchie seule pouvoit satisfaire son -ambition. Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque étoient autant -de rivaux incommodes, dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin. -Soit que la Macédoine lui offrît une carrière plus brillante par la -réputation qu’elle avoit acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il -crût que ce royaume donneroit à ses rois un droit sur les provinces qui -en avoient été démembrées, ce fut à Cassandre qu’Antigone résolut de -déclarer d’abord la guerre. - -Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui fournit des secours pour -l’aider à se soutenir dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en même -temps dans son parti les villes de la Grèce, il leur ordonna, par un -décret, d’être libres, et les affranchit des garnisons étrangères dont -elles étoient opprimées. Son fils Démétrius, surnommé Poliorcète, passa -à deux reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret en exécution. -Ce jeune héros enleva, il est vrai, à Ptolomée la plupart des places -où il tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles qu’il occupoit; -mais les Grecs n’en étoient pas moins malheureux; les armées, qui -ravageoient leur pays, leur ôtoient la liberté que d’inutiles décrets -leur attribuoient; et tout leur avantage, si c’en est un, étoit de -changer de joug et de voir leurs ennemis se déchirer tour à tour, et se -punir de leur ambition. - -Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, retira Ptolomée, -Séléucus et Lysimaque, de l’espèce d’aveuglement dans lequel ils -étoient, et leur fit sentir que le danger dont il étoit menacé leur -étoit commun, et que sa chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta -qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la Macédoine servît de terme -à ses conquêtes, et qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre cet -oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, et la célèbre bataille -d’Ipsus décida enfin de la succession d’Alexandre d’une manière -fixe: Antigone défait, perdit la vie dans le combat, et ses ennemis -partagèrent sa dépouille. - -La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule de tyrans qui -l’opprimoient à la fois, ou du moins elle auroit commencé à se -ressentir de quelques avantages de la paix, sous la protection des -rois de Macédoine à qui elle étoit échue en partage, si elle n’eut été -destinée à servir de théâtre aux aventures singulières d’un prince sur -qui la fortune sembloit vouloir épuiser tous ses caprices. Démétrius -Poliorcète n’avoit recueilli, des débris de la fortune de son père, que -Tyr, l’île de Chypre et quelques domaines très-bornés sur les côtes -d’Asie; mais son ambition, son courage et l’espérance lui restoient; et -depuis le règne d’Alexandre, c’étoient autant de titres pour aspirer -à se faire des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il avoit des amis -et des intelligences; et tandis qu’à la tête d’une armée d’aventuriers -dignes de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, il perdit ses -autres états. La fortune l’en dédommagea; les fils de Cassandre, au -sujet de sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône de Macédoine. -Chassé de ce royaume, après y avoir régné sept ans, son inquiétude le -vit passer en Asie pour y conquérir un nouvel établissement, et il -laissa à son fils Antigone Gonatas des forces avec lesquelles il se -maintint dans la Grèce. C’est ce prince qui, au rapport des historiens, -ne se contentant pas de substituer l’aristocratie au gouvernement -populaire, établit des tyrans dans la plupart des villes, ou se déclara -le protecteur de tous ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine -dans leur patrie. Avec leur secours, il se rendit assez puissant pour -s’emparer de la Macédoine après la mort de Sosthène, s’y affermir, et -laisser enfin ce royaume à ses descendans. - -La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à l’espérance d’être libre, -mais toujours agitée par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir à -craindre que l’ambition et la tyrannie des successeurs d’Alexandre, -lorsqu’elle vit fondre sur elle un orage formé à l’autre extrémité de -l’Europe. Il parut sur les frontières de la Thessalie deux cens mille -Gaulois que Brennus commandoit. Ces Barbares n’avoient point d’autre -objet que de vivre de pillage, et de mettre, pour ainsi dire, la terre -entière à contribution. De tout temps l’inquiétude naturelle des -Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, et la Grèce se rappeloit -avec terreur les ravages qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace, -l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit commun pour tous les Grecs, -un intérêt commun devoit les réunir; mais la situation déplorable de -plusieurs républiques leur lioit les mains, et il n’y eut que les -Béotiens, les Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de la Phocide, -et les Athéniens qui prirent les armes pour repousser de concert ces -nouveaux ennemis. - -Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le Sperchius, vinrent camper -près d’Héraclée; et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, on -vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice et l’art donnent -sur un courage farouche qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois, -dit Pausanias, combattirent avec fureur; l’audace étoit peinte sur le -visage des mourans, et plusieurs arrachoient de leurs plaies le trait -dont ils étoient mortellement blessés, pour le lancer encore contre -leurs ennemis. - -Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent quelques jours après, -en voulant forcer le passage des Thermopyles, que les Etoliens -défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur entreprise. Brennus -détacha de son armée un corps de quarante mille hommes, qui se porta -dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler ses soldats; mais cette -diversion ne lui auroit point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les -Héracléotes, lassés de voir leur pays servir de théâtre à la guerre, -n’eussent conduit eux-mêmes les Gaulois par le chemin que les Perses -avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. Un brouillard épais -favorisoit la marche des Barbares, et ils fondirent inopinément sur -les Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles le même poste que le -courage de Léonidas et de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les -Phocéens, quoique surpris, se défendirent d’abord avec beaucoup de -bravoure; mais obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, ils -portèrent en fuyant l’alarme dans le camp des Grecs, qui sur le champ -se dispersèrent honteusement sans oser attendre l’ennemi. - -Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles de Delphes, et la Grèce ne -dut son salut qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le courage des -Delphiens, en promettant que leur dieu les secourroit par des prodiges, -et la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva une tempête terrible -pendant la nuit; la foudre tomba à plusieurs reprises dans le camp des -Gaulois, et le terrein où il étoit assis éprouva un tremblement de -terre. Les Etoliens et les Phocéens, qui ne doutèrent point qu’Apollon -ne combattît pour eux, attaquèrent les Gaulois effrayés à la pointe -du jour. Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit les arrêta -enfin; et saisis d’une terreur panique, ils s’égorgèrent les uns -les autres, en croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis par -la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur camp d’Héraclée, et ils -furent défaits une seconde fois par les Etoliens et les Phocéens en -repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant alors que son désespoir, -s’empoisonna, et les restes de son armée périrent dans les embuscades -que les Thessaliens et les Maliens leur dressèrent. - -Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et éclairés -sur leurs intérêts par une longue suite de calamités, auroient été -capables de faire un retour sur eux-mêmes, de reprendre leur ancienne -politique et de se réunir, si quelque peuple recommandable par sa -réputation eût rendu à la Grèce entière les mêmes services que les -Etoliens lui rendirent pendant la guerre des Gaulois. Le moment -paroissoit favorable. Les forces des successeurs d’Alexandre étoient -bien moins redoutables que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de -son père: le même esprit d’ambition et de conquête ne les animoit -plus, depuis que la bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de -la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, qui avoient partagé -l’Asie entr’eux, s’occupoient déjà plus à jouir de leur fortune qu’à -l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières possessions, -et fatiguée des malheurs que lui avoient valu les prospérités -d’Alexandre, n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les tyrans, qui -s’étoient élevés dans plusieurs cantons de la Grèce, craignoient leurs -concitoyens, et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. Enfin -il étoit naturel que la défaite des Gaulois rendît à la Grèce une -extrême confiance, et que la république qui l’avoit sauvée, profitât -de son courage pour former une nouvelle confédération; mais les mœurs -des Etoliens étoient trop atroces, pour que les Grecs pussent se fier à -ce peuple, et le regarder comme le protecteur de la liberté. Plus les -Etoliens firent de grandes choses, plus ils se firent redouter de leurs -voisins; on les haïssoit presqu’autant que les Gaulois; ils avoient -conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, que les autres Grecs -avoient perdu en formant des sociétés régulières. - -Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des bêtes féroces que des hommes. -Justice, droit, alliances, traités, sermens, ce sont de vains noms, -l’objet de leur mépris. Accoutumés à ne vivre que de butin, ils ne font -grace à leurs alliés que quand ils trouvent à contenter leur avarice -chez leurs ennemis. Tant que la Grèce ne forma qu’une seule république -sous l’administration de Sparte, ces brigands, qui occupoient un -terrein ingrat entre l’Acarnanie et la Locride, n’exercèrent leurs -violences que dans la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient le -moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent quand les Grecs -furent affoiblis par leurs guerres domestiques; et mettant d’abord à -contribution quelques quartiers du Péloponèse, tels que l’Achaïe et -l’Elide, ils désolèrent bientôt toute cette province; et à la faveur -des alliances qu’ils eurent toujours dans la suite avec quelqu’un des -successeurs d’Alexandre, ils firent enfin des courses dans toute la -Grèce, et y commirent les plus grands excès. - -Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne les événemens humains, -ou plutôt de l’aveuglement des hommes, qui ont besoin que le malheur -les instruise de leur devoir, et les pousse malgré eux vers le bonheur. -C’est par leurs injustices et leurs violences mêmes que les Etoliens -servirent la Grèce, puisque ce fut pour n’en être pas les victimes, que -les villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent entr’elles les -fondemens d’une ligue qui sembla faire revivre l’ancien gouvernement -des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le Péloponèse la place que -Lacédémone et Athènes avoient autrefois occupée dans la Grèce entière, -il est nécessaire d’en faire connoître les mœurs, les lois et les -progrès. - -Ainsi que toutes les autres contrées de la Grèce, l’Achaïe eut d’abord -des capitaines ou des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, et leur -famille conserva la couronne jusqu’aux fils d’Ogygès, qui, s’étant -rendus odieux, furent chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent -alors à être libres. Leurs villes avoient les mêmes poids, les mêmes -mesures, les mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: chacune -d’elles forma cependant une république indépendante, qui eut son -gouvernement, son territoire et ses magistrats particuliers. Les -distinctions que la monarchie avoit introduites entre les citoyens -disparurent; il n’y eut plus de nobles qui prétendissent avoir des -priviléges, et dans chaque ville l’assemblée générale du peuple posséda -la souveraineté. Cette démocratie, toujours si orageuse dans le reste -de la Grèce, ne causa aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que les -lois étoient établies sur de sages proportions, et qu’en donnant aux -magistrats assez d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en avoit -pas assez laissé pour en pouvoir abuser; soit parce que les Achéens, -toujours exposés aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient pas -le loisir de s’occuper de querelles domestiques, et que le conseil -général de leur association apportoit un soin extrême à les prévenir ou -à les étouffer dans leur naissance. - -Chacune de ces républiques renonça au privilége de contracter des -alliances particulières avec les étrangers, et toutes convinrent -qu’une extrême égalité serviroit de fondement à leur union, et que -la puissance ou l’ancienneté d’une ville ne lui donneroit aucune -prérogative sur les autres. On créa un sénat commun de la nation; il -s’assembloit deux fois l’an à Egium, au commencement du printemps et -de l’automne, et il étoit composé des députés de chaque république -en nombre égal. Cette assemblée ordonnoit la guerre ou la paix, -contractoit seule les alliances, faisoit des lois pour administrer sa -police particulière, envoyoit des ambassadeurs ou recevoit ceux qui -étoient adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire importante -et imprévue dans le temps que le sénat ne tenoit pas ses séances, les -deux préteurs le convoquoient extraordinairement. Ces magistrats, dont -l’autorité étoit annuelle, commandoient les armées; et quoiqu’ils ne -pussent rien entreprendre sans la participation de dix commissaires qui -formoient leur conseil, ils paroissoient en quelque sorte dépositaires -de toute la puissance publique, dès que le sénat auquel ils présidoient -n’étoit pas assemblé. - -Les Achéens ne vouloient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre -redoutables par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un bonheur -obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits. -Leur sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit général de -la nation, fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort. -C’est son attachement à la justice qui le fit respecter, et lui valut -souvent l’honneur d’être l’arbitre des querelles qui s’élevoient dans -le Péloponèse, dans les autres provinces de la Grèce, et même chez les -étrangers. - -Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, ni à son fils, ces -princes lui laissèrent ses lois, son gouvernement, je dirois presque -sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs que la Grèce éprouva -sous leurs successeurs. Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup -des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: les unes -reçurent garnison de Polypercon, de Démétrius, de Cassandre, et depuis -d’Antigone Gonatas; les autres virent naître des tyrans dans leur sein. -La diversité de leur fortune leur donna des intérêts différens; leurs -maîtres en eurent souvent d’opposés, et tout lien fut rompu entr’elles. - -Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare ayant trouvé des conjonctures -heureuses pour secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; et, en se -mettant en état de repousser les insultes des Etoliens, jetèrent les -fondemens d’une seconde ligue, qui, malgré les vices actuels des Grecs, -se proposa pour modèle la première, et en prit les mœurs, les lois -et la politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans après, de la -garnison qui les opprimoit, se joignirent à cette république naissante, -qui s’agrandit encore par l’association des Caryniens et des Bouriens, -qui avoient massacré leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse -demandèrent, comme une faveur, à être reçues dans la ligue; d’autres -attendirent qu’on leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou qu’on -leur fît même une sorte de violence dont elles eurent bientôt lieu de -s’applaudir. - -Tandis que la Macédoine, occupée de ses affaires domestiques, ne -pouvoit donner qu’une attention légère à celles de la Grèce, la ligue -des Achéens, dit Polybe, auroit fait des progrès plus considérables, -si ses magistrats avoient profité de ces circonstances avec plus -d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement des Grecs et leurs -divisions fissent croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire, -ou du moins inutile de vouloir rappeler les anciens principes, soit -que, jaloux les uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun projet -important, ils restèrent dans une inaction infructueuse. La ligue ne -s’associa aucun nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle, -en acquérant des alliés, que quand elle fit la faute heureuse de ne -confier qu’à un seul préteur l’administration de toutes ses affaires. - -Ce fut quatre ans après cette réforme dans le gouvernement, qu’Aratus -délivra Sycione, sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu -le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. Les talens de ce grand -homme l’élevèrent à la préture. Les Achéens, convaincus de sa probité, -crurent ne pas manquer aux règles de la prudence, en rendant, pour -ainsi dire, sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la Grèce un -spectacle tout à fait extraordinaire. Sans ambition, sans désir de -faire des conquêtes, les Achéens déclarèrent une sorte de guerre à -tous les tyrans du Péloponèse. Ils surprirent plusieurs villes, les -affranchirent, et se crurent assez payés des frais et des périls de -leurs entreprises, en les unissant à une société dans laquelle elles -jouissoient de la même indépendance et des mêmes prérogatives que les -villes les plus anciennement alliées. Plusieurs tyrans ne se trouvant -plus en sûreté, sur-tout après la mort de Démétrius, roi de Macédoine, -qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes de leur autorité. - -Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse, au rôle important -que commençoient à faire les Achéens, on eût dit que les peuples de -la Grèce, épris d’une nouvelle passion pour la liberté, et instruits -par l’expérience, touchoient au moment heureux de ne plus former -qu’une seule république. La jalousie et les intrigues de Lacédémone et -d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et dégradées par leurs vices, -ces deux villes conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient -impatiemment que l’Achaïe, autrefois si inférieure à la Laconie et à -l’Attique, voulût occuper une place qu’elles espéroient vainement de -reprendre. La modération des Achéens, si capable de gagner l’estime et -la confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de tous les obstacles, -si ce peuple, à l’exemple des anciens Spartiates, avoit eu l’art de -se faire des généraux et une discipline savante et rigide. Jamais -il n’avoit été plus nécessaire à une république qui vouloit prendre -l’ascendant dans la Grèce, et devenir le point de ralliement de tous -ses peuples, de faire fleurir les talens et les vertus militaires; mais -l’amour des Achéens pour la paix, les portoit à cultiver avec plus de -soin les fonctions civiles du citoyen, que les qualités propres à faire -des hommes de guerre. Une sorte d’indolence les empêchoit de former des -entreprises hardies; et, en paroissant se défier de leurs forces, ils -n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. Bornés à exécuter -des projets plus sûrs que brillans, ils ne faisoient point naître cette -admiration dont les Grecs avoient besoin pour renoncer à leurs petites -jalousies, et secouer une timidité et un découragement auxquels les -malheurs des temps, les exploits d’Alexandre et la puissance de ses -successeurs les avoient accoutumés. - -Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur de la seconde association -des Achéens, contribua beaucoup à entretenir cet esprit. C’étoit, -dit Polybe, l’homme le plus propre à conduire les affaires d’une -république. Une justesse exquise de jugement le portoit toujours à -prendre le parti le plus convenable dans des dissentions civiles. -Habile à ménager les passions différentes des personnes avec lesquelles -il traitoit, il parloit avec grâce, savoit se taire, et possédoit l’art -de se faire des amis et de se les attacher. Savant à former des partis, -tendre des piéges à un ennemi et le prendre au dépourvu, rien n’égaloit -son activité et son courage dans la conduite et l’exécution de ces -sortes de projets. Aratus, si supérieur par toutes ces parties, n’étoit -plus qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. Irrésolu quand il -falloit agir à force ouverte, une timidité subite suspendoit en quelque -sorte l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli le Péloponèse -de ses trophées, peu de capitaines ont eu cependant moins de talens -que lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter qu’Aratus se rendoit -justice, et sentoit son embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit -lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit naturel que, pour se -mettre à son aise, toutes ses vues se tournassent vers la paix, et -qu’il nourrît dans les Achéens les sentimens de crainte auxquels leur -ligue devoit sa naissance. - -Pour prévenir les dangers que les institutions trop peu militaires des -Achéens leur préparoient, tandis qu’ils avoient à leurs portes, dans -la personne des rois de Macédoine, un ennemi redoutable qui n’épioit -qu’une occasion favorable de les asservir, Aratus mit habilement à -profit la rivalité qui régnoit entre les successeurs d’Alexandre. -Quoique l’ambition de ces princes parût satisfaite du partage dont -ils étoient convenus après la bataille d’Ipsus, ils se défioient -continuellement les uns des autres. Ils s’observoient mutuellement avec -cette politique inquiète qui agite aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux -aspiroit à étendre son empire, et vouloit empêcher que les autres ne -fissent de nouvelles acquisitions: on avoit déjà notre politique de -l’équilibre. Les cours d’Egypte et de Syrie étoient principalement -attentives aux démarches des rois de Macédoine, qui, se regardant -comme les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient avoir des droits -sur les provinces démembrées de son empire, et se promettoient de les -faire rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement de la -Grèce entière les mettroit en état d’en rassembler les forces, et de -reprendre le projet formé par Philippe et exécuté par Alexandre. - -Ces puissances voyoient donc avec plaisir que, loin de fléchir sous le -joug, le Péloponèse formât encore des ligues favorables à sa liberté, -et qu’en se défendant contre la Macédoine, il leur servît de rempart; -elles devoient protéger les Achéens, Aratus le comprit; et par les -alliances qu’il contracta avec les rois d’Egypte et de Syrie, il se fit -craindre et respecter par Antigone Gonatas et son fils Démétrius. - -Quelque sage que fût cette politique, il s’en falloit beaucoup qu’elle -rassurât entièrement Aratus sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir -arriver que les protecteurs ou les alliés de la ligue Achéenne -se brouillassent, ou, qu’occupés chez eux par quelques affaires -importantes, ils se vissent forcés à négliger celles de la Grèce, -dans le temps que le Péloponèse auroit le plus grand besoin de leur -secours. Les peuples libres, quand leur gouvernement n’est pas une pure -démocratie, ont une sorte de constance dans leurs principes et dans -leur conduite, qui sert de règle et de boussole à leurs alliés et à -leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à un certain point les craintes -et les espérances; mais les princes absolus n’écoutent souvent que -leur volonté, et leur volonté est toujours incertaine; ils prennent -quelquefois pour l’intérêt de leur état l’intérêt de leurs passions, -et leurs passions varient et changent au gré des circonstances et des -personnes qui les entourent. Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens -un roi actif, guerrier et entreprenant, tandis que l’Egypte et l’Asie -obéiroient à des monarques paresseux et timides; et de quels malheurs -n’auroit pas alors été menacée la république des Achéens? Il n’étoit -pas impossible que, par des négociations adroites, un roi de Macédoine -trompât les alliés de la Grèce sur leurs intérêts, corrompît et -achetât, par des présens, les ministres et les généraux d’Egypte et -de Syrie, et se préparât ainsi la conquête du Péloponèse. Qui peut -prévoir tous les caprices de la fortune et tous les dangers des états? -Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, un événement imprévu qui força -Aratus à changer de politique: je veux parler de la révolution qui se -fit à Lacédémone, sous le règne de Cléomène. - -On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans cette ville, aucun vestige -des anciennes mœurs. Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois -de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement général; et la -mort tragique dont les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir -mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène cependant ne se -laissa point décourager, et son ambition lui fit entreprendre une -réforme qu’Agis n’avoit méditée que par amour du bien public. Il abolit -les dettes, fit un nouveau partage des terres; et les citoyens qu’il -avoit retirés de la misère, et à qui il faisoit espérer une fortune -considérable, en leur promettant les dépouilles des peuples voisins, -furent subitement frappés d’une espèce d’enthousiasme. Lacédémone prit -une face nouvelle; elle parut une seconde fois peuplée de soldats, -dont le courage et la confiance mirent leur chef en état de faire une -entreprise digne de son ambition et de ses talens; et Cléomène tourna -toutes ses forces contre les Achéens, qui s’étoient emparés de l’empire -du Péloponèse. - -Aratus sentit sur le champ que les rois de Syrie et d’Egypte, avec -lesquels il étoit lié, n’avoient pas le même intérêt de défendre la -confédération Achéenne contre la république de Sparte, que contre la -Macédoine. Il importoit peu en effet à ces princes que chaque ville -du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant sur les autres, pourvu que -la Macédoine restât toujours dans son premier état: peut-être même -devoient-ils favoriser une république qui, après avoir recouvré sa -réputation, paroîtroit bien plus propre que la ligue des Achéens à -réunir les Grecs contre la Macédoine, et à favoriser leur indépendance. - -Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur la protection de ses alliés, -il se seroit perdu un temps considérable à envoyer des ambassadeurs -et à négocier, pendant que Cléomène, actif, diligent, infatigable, -poussoit la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un instant. En -supposant même, contre toute apparence, que les cours de Syrie et -d’Alexandrie se fussent hâtées de secourir les Achéens, il me semble -qu’il y auroit eu beaucoup d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler -leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, si je ne me trompe, -que la Macédoine n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de ses -ennemis dans la Grèce; montrer en cette occasion de la crainte ou une -indifférence imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût été inviter -les étrangers à y faire des établissemens, et même à porter leurs -armes jusque dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone Doson auroit -désiré sincèrement la paix, il n’auroit donc pu se dispenser de venir -au secours des Spartiates; la guerre particulière des Lacédémoniens et -des Achéens seroit devenue nécessairement une guerre générale entre les -successeurs d’Alexandre; et quelque puissance qui eût eu l’avantage, -elle en auroit sûrement abusé pour opprimer à la fois la république de -Sparte, la ligue des Achéens et tout le Péloponèse. - -On ne peut, je crois, donner trop de louanges à Aratus pour avoir -recouru à la protection de la Macédoine même, dans une conjoncture -fâcheuse où il s’agissoit du salut des Achéens. Plutarque ne pense pas -ainsi. «Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à Cléomène, que de -remplir une seconde fois le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût ce -prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; il étoit né à Lacédémone, -et il auroit été plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir au -dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.» - -Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, dont il nous a tracé la -vie, mais quelquefois politique médiocre, ne se persuade-t-il pas trop -aisément qu’il étoit possible d’engager les Achéens à reconnoître le -pouvoir de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, historien presque -contemporain, et consommé dans les affaires de la guerre et de la -paix. Il nous apprend que ce prince, devenu odieux à toute la Grèce, -étoit regardé avec raison comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de -ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils le justifier par -l’exemple de Lycurgue, qui autrefois avoit fait une sainte violence aux -Spartiates pour réformer leurs lois et leurs mœurs. Dans ce législateur -on reconnoissoit un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié -lui-même dans son entreprise, pour ne s’occuper que du bien public -et du soin de rendre ses concitoyens aussi vertueux que lui-même. -Cléomène, au contraire, commença sa réforme par empoisonner Euridamas, -son collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement les sénateurs de -leur pouvoir, et en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain titre; -il se défit des éphores; et profitant, comme auteur de la révolution, -du crédit qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu dans sa patrie, -s’il fit quelques lois sages, ce fut en tyran injuste, dissimulé et -sans foi. - -Si ce prince, semblable au portrait infidelle qu’en fait Plutarque, -avoit en effet rétabli le gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, bien -loin de vouloir asservir les Achéens, n’auroit demandé qu’à s’associer -à leur ligue, et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. Mais dès -que Cléomène, avare, ambitieux, empoisonneur, paroissoit aux yeux des -Grecs souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque nous apprît -par quel secret, à la place d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la -confédération achéenne de renoncer à leur liberté. Qu’importoit aux -peuples du Péloponèse que les Spartiates eussent repris leur ancien -courage et leur discipline militaire, si ces vertus nouvelles ne -devoient servir que d’instrumens à l’ambition de Cléomène? Lacédémone -n’en devoit paroître que plus odieuse à ses voisins. - -Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se dépouille jamais -volontairement de son indépendance, et que plutôt que de se soumettre -à un maître qui veut l’envahir par la force, il se fera lui-même -un tyran? Tel est le cours des passions dans le cœur des hommes. -D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée de plusieurs villes -qui auroient préféré de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin de -renoncer à la haine invétérée qu’elles avoient contre les Spartiates: -peut-être n’auroient-elles perdu qu’avec peine leur ressentiment, quand -Lacédémone, sous la main d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois -toutes ses anciennes vertus. Polybe nous avertit que si Aratus n’eût -pas recherché la protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis -alloient y recourir, en se séparant de la ligue. Toutes les autres -villes du Péloponèse ne devoient-elles pas avoir à peu près la même -politique; puisque Cléomène, en promettant d’abolir les dettes et de -faire un nouveau partage des terres dans ses conquêtes, avoit soulevé -contre lui les citoyens qui jouissoient de la principale autorité dans -le Péloponèse? - -Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, c’est qu’après la défaite -entière de Cléomène et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé -Doson, et régent de la Macédoine pendant la minorité de Philippe, fils -de Démétrius, mit en quelque sorte des entraves au Péloponèse. Sans -doute que les peuples de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude -les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe et à Orchomène; sans doute -que leur liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant pour -condamner Aratus? Les Péloponésiens auroient-ils été plus libres et -plus heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? La cour de Macédoine -respecta leur gouvernement, leurs lois, leurs coutumes et leurs -magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il pas au contraire abusé -insolemment de ses avantages? - -Aratus a été un des plus grands personnages de l’antiquité; mais tel -est le sort des hommes d’état, qu’on les juge souvent sans considérer -que la politique, soumise à la fatalité des circonstances qui -l’enchaînent, ne voit quelquefois autour d’elle que des écueils, et -n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. Aratus fait prendre à sa -république, trop foible pour résister à Cléomène, le seul parti qui -pouvoit prévenir sa ruine; il la retient sur le bord du précipice, -il l’empêche d’y tomber; et on le blâme, parce que les Achéens, en -conservant leur liberté, se trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour -la cour de Macédoine. - -Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce s’étoit familiarisée ne -lui permettoient plus de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit -rendue autrefois heureuse et puissante, on regardera l’alliance que les -Achéens contractèrent avec Antigone Doson comme l’événement le plus -heureux pour les Grecs et les Macédoniens, si on fait attention à la -guerre qui s’éleva bientôt entre les deux peuples les plus puissans du -monde, et qui, préparant un maître aux nations, devoit leur donner de -nouveaux intérêts. - -Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle que lui présentoit la -descente des Carthaginois en Italie, et qu’incertaine entre le génie -d’Annibal et le génie de la république Romaine, elle ne prévoyoit -point encore qu’elle seroit un jour la victime de cette guerre: -«qu’il seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, que les Dieux -commençassent à nous inspirer des sentimens d’union et de concorde, -afin que, réunissant nos forces, notre patrie se trouve à couvert des -insultes des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, de beaucoup de -politique pour prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, Carthaginois -ou Romain, ne se bornera point à l’empire de l’Italie et de la Sicile. -Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; il portera ses armes dans -notre patrie. Si la nue qui nous menace du côté de l’occident vient à -fondre sur nous, craignons de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne -serons plus les maîtres de faire la guerre, ni de traiter de la paix à -notre gré; nous serons condamnés à obéir.» - -Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, il suffiroit de faire -connoître ici le génie des Romains, de rechercher les causes de la -grandeur de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu de l’état le plus -bas à la plus haute élévation, et poussé par les ressorts de son -gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser de vaincre qu’après avoir -tout soumis, ou qu’après avoir été lui-même vaincu par sa prospérité. -Les Romains en effet marchoient à la monarchie universelle; toutes -leurs institutions en faisoient une nation guerrière qui devoit haïr -le repos, parce que la guerre, loin de l’épuiser, multiplioit, par une -espèce de prodige, ses forces et ses ressources. Ils avoient contracté -depuis leur naissance l’habitude de se mêler dans les affaires qui -devoient en apparence leur paroître indifférentes; il étoit impossible -d’être leurs voisins, sans devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous -le nom d’alliés; et leur ambition extrême étoit toujours cachée sous -le voile de la justice, de la modération et de la magnanimité: la -manière dont ils avoient subjugué l’Italie, la Sicile et la Sardaigne, -apprenoit ce qu’ils feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient -sur la Grèce ou sur la Macédoine dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique. - -«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, ne pourront jamais résister -séparément aux forces du vainqueur. Nous avons besoin de votre secours, -continuoit-il, en adressant la parole à Philippe, pour nous soutenir -contre les barbares. Les Dieux vous ont mis en état de protéger notre -liberté, profitez de cette faveur; mais en défendant les Grecs, songez -que vous travaillez pour vous-même; songez que votre royaume trouvera -à son tour dans leur amitié toutes les ressources nécessaires à sa -grandeur. La bonne-foi doit être votre seule politique. Si les Grecs -soupçonnent que vous ne défendiez l’entrée de leur pays aux étrangers -que pour vous en réserver la conquête, je vous annonce que tout est -perdu. Nos villes alarmées ne craindront point de s’allier aux -Barbares; et la douceur de se venger de vous, les fera courir à leur -ruine, pourvu qu’elles vous perdent.» - -C’étoit à Philippe, instruit par le conseil d’Agelaüs, à qui ses -lumières découvroient l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de -Thémistocle dans une conjoncture si critique: quoiqu’il ne dût pas -avoir affaire à des Xercès, à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie, -il auroit encore opposé aux légions romaines des hommes capables de -les étonner, et peut-être même de mettre des bornes à leurs conquêtes, -s’il eût continué à se conduire les principes sages et modérés qui -illustrèrent le commencement de son règne, et qu’Antigone Doson lui -avoit donnés. - -La nature, disent les historiens, avoit réuni dans Philippe toutes -les qualités qui honorent le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu -et pénétrant. Une valeur héroïque étoit d’autant plus propre à lui -gagner les cœurs, qu’il possédoit en même temps cet art enchanteur de -plaire, fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et aux talens. -Il aimoit la gloire avec passion, et ne pensoit pas qu’elle pût être -unie à l’injustice. Une sage modération écartoit tous les soupçons -qui auroient pu tenir les Grecs en garde contre lui. Tant de vertus -disparurent en un jour; phénomène, si je puis parler ainsi, d’autant -plus surprenant, que ce prince, entouré depuis long-temps de ces hommes -vils qui ne peuvent s’élever à la fortune, qu’en rendant leur maître -aussi méprisable qu’eux, sembloit avoir un caractère éprouvé. - -Démétrius de Phare chatouilla l’ambition de Philippe, en lui faisant -envisager la conquête de l’Italie comme une entreprise aisée après -la bataille de Cannes. Les Romains, s’il falloit l’en croire, ne -pouvoient se relever de leurs pertes; et il étoit impossible à une -république aussi mal gouvernée que Carthage, d’affermir son empire sur -les vaincus, et de conserver sa proie, si Philippe tentoit de la lui -enlever. Ce prince, enivré des espérances que lui donnoit Démétrius, -négligea sur-le-champ ses vrais intérêts, pour faire autant de fautes -qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter de ses avantages sur les -Etoliens, et de les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix de la -Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit entre le Péloponèse et la -Macédoine, il rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en faisant -alliance avec un peuple qui étoit odieux à tous les Grecs: étrange -conduite! de se brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite la -conquête d’une province éloignée. - -Si Philippe croyoit que le génie puissant d’Annibal dût détruire la -république Romaine, il devoit attendre, pour se livrer à son ambition, -que l’Italie fût soumise à des marchands, qu’Annibal mourût, et que -les Carthaginois cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au -contraire des succès de ce général, et que par une connoissance plus -profonde du gouvernement, des mœurs et de la politique des Romains, il -jugeât que leurs ressources étoient plus grandes que leurs pertes, et -qu’il falloit les détruire pour les empêcher de devenir les maîtres -du monde; il devoit sans doute, en se liguant avec Annibal, l’aider -de toutes ses forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage -elle-même auroit dû faire. - -Cependant, il se laissa effrayer par les premières menaces que lui -firent les Romains, en apprenant son traité, et passa d’une extrême -confiance à une crainte extrême, quand il vit qu’ils conservoient les -plus grandes espérances dans les plus grands malheurs, et qu’à demi -vaincus, ils avoient le courage d’insulter les côtes de son royaume. -Il se repentit de son entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne -fit encore que de nouvelles fautes pour réparer celles qu’il avoit -déjà faites. Juge-t-il qu’il doit se préparer à la guerre et se mettre -en état de défense contre les Romains? Il oublie les sages conseils -d’Agelaüs, croit que pour augmenter ses forces, il faut commencer par -asservir la Grèce, et se fait follement un nouvel ennemi. - -Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à multiplier ses embarras et ses -dangers. Il ne cherche que des prétextes pour subjuguer la Grèce; il -s’indigne de la paix qui y règne, fait naître des troubles et ranime -les anciennes divisions. Si les Messéniens ont dans leur ville des -querelles domestiques, «n’avez-vous pas, dit-il aux riches, des lois -pour réprimer l’insolence de la multitude? Manquez-vous de bras, dit-il -au peuple, pour vous faire justice de vos tyrans?» Il fait empoisonner -Aratus, Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent infâme, et -ses alliés devinrent ses ennemis. Les Achéens, malgré leur patience, -se soulevèrent; et sous la conduite d’un aussi grand capitaine que -Philopemen, qu’on a appelé le dernier des Grecs, et qui avoit pris -Epaminondas pour modèle, ils défendirent leur liberté avec plus de -courage que les Grecs n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes -les espérances étoient évanouies, voyoit que l’Italie échappoit aux -Carthaginois; il ne pouvoit réduire les Achéens, il redoutoit la -vengeance des Romains: ses revers l’aigrirent, et ne consultant que sa -colère et sa crainte, il devint enfin par désespoir le plus odieux des -tyrans. - -La république romaine conservoit encore cette austérité de mœurs qui -l’a rendue si puissante, quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes -l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. Rome, enrichie -des dépouilles de Carthage, pouvoit suffire aux frais des guerres les -plus dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le trésor public, -n’avoient pas encore porté la corruption dans les maisons des citoyens. -L’union la plus intime subsistoit entr’eux; et les dangers dont Annibal -les avoit menacés, n’avoient fait que donner une nouvelle force aux -ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, étoient plus persuadés -que jamais que tout étoit possible à leur patience, à leur amour pour -la gloire, et au courage de leurs légions. Quelque légère connoissance -qu’on ait, de la seconde guerre punique, on doit sentir quelle étrange -disproportion il y avoit entre les forces de la Macédoine et celles -de la république Romaine, secondée par une partie des Grecs: aussi -Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire aux conditions d’une paix -humiliante, qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans la Grèce, -le laissa sans vaisseaux et épuisa ses finances. - -Les Romains essayèrent dès-lors, sur les Grecs, cette politique -adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations. -Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son -gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la -Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La -république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes; -ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les -affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes. -Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de -bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a -conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour -délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans -leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre -droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté -des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit -sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne -parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége -de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des -ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant -son ambition sous le voile spécieux du bien public. - -Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les -armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se -virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à -périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient -par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se -crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une -révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un -secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à -la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre -la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie -mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent -enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains. - -Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut -la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix, -mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne -donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés. -La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de -leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle -livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et -il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages. -Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance -avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent -aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire -des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit -Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes -domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple -acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute -l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats. - -Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en -jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer -la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger -d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un -maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât -de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince -téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité -avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de -Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit -subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en -transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre -docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort -qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république, -qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses -lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son -pouvoir. - -Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes -entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit -que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs -éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet -assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un -reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et -faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des -droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente -pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de -nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités -dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités -que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer -une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté -et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons -de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout -est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous -fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la -nécessité.» - -Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage, -rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir -les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque -jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des -Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et -n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs -elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples -étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les -remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de -respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons -citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa -patrie. - -Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la -liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se -plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à -la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur -empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut -cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain, -et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder -seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes -de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion -de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et -les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les -juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de -détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais -sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée. - -Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome; -mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa -ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter -une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula -l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux -commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et -d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les -hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte. - -Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient -qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité -dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens -et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et -d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe -nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur -tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour -n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi -de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine -n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens, -qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que -les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par -une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi, -elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus -modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux -ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire -qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle -s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer -aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière -occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans -tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un -succès plus heureux que les premiers. - -Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper -l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts -étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe -de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans -la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent, -ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué; -Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue; -et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois -la fortune des Romains. - -Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point -de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit -le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce -par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui -la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit -entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille -la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés. - -Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à l’épée des romains, se -réfugiât dans Corinthe; et en défendant une place qui étoit la clef -du Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse pour obtenir une -capitulation honorable, ou justifier la témérité qui lui avoit mis les -armes à la main. Mais les soldats consternés s’y crurent trop près -de leurs vainqueurs; ils fuirent en se débandant dans l’intérieur du -Péloponèse, et la plupart des Corinthiens, à qui l’effroi de l’armée -s’étoit communiqué, abandonnèrent eux-mêmes leur ville. Mummius la -livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit pas fui fut passé au fil de -l’épée; femmes, filles, enfans, tout fut vendu. La superbe Corinthe fut -réduite en cendres, et la liberté des Grecs ensevelie sous ses ruines. -On abattit les murailles de toutes les villes qui avoient eu part à la -révolte. Le gouvernement populaire fut aboli par-tout. En un mot, la -Grèce perdit ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un prêteur, -devint une province Romaine, sous le nom de province d’Achaïe. - -Tel fut le sort de la nation peut-être la plus illustre de l’antiquité, -et dont la réputation, dans sa décadence même, donna de la jalousie -aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire offre aux méditations -de la politique des maximes plus sûres et en plus grand nombre sur -tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur des sociétés? Depuis -Lycurgue, jusqu’au temps malheureux que l’ambition alluma la guerre du -Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles entre les Grecs, les haines -et les vengeances ne furent point implacables; leurs institutions -étoient telles, que la raison reprenant promptement son empire sur les -passions, la paix étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance -de continuer la guerre, ou conçu l’espérance de faire des conquêtes. -L’amour de la paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne dégénéra -point pendant ces temps heureux en une indolence molle et oisive, -qui, en rendant la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit fait -des ennemis. Les Grecs, préparés par leurs jeux aux exercices de la -guerre, étoient toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient -plutôt péri que de souffrir un affront; et par une espèce de prodige, -ces citoyens soldats n’abusoient cependant, ni de leur courage, ni de -leur discipline, ni de leurs avantages contre leurs voisins, et ne -songeoient point à les dépouiller de leurs biens. - -La Grèce n’a eu presqu’aucune république qui ne se soit rendue -célèbre. Je ne parlerai point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie, -de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit jamais à la raison un -spectacle plus noble, plus sublime que Lacédémone? Pendant près de six -cents ans les lois de Lycurgue, les plus sages qui aient été données -aux hommes, y furent observées avec la fidélité la plus religieuse. -Quel peuple aussi attaché à toutes les vertus que les Spartiates, -donna jamais des exemples si grands, si continuels de modération, de -patience, de courage, de magnanimité, de tempérance, de justice, de -mépris des richesses, et d’amour de la liberté et de la patrie? En -lisant leur histoire, nous nous sentons échauffer; si nous portons -encore dans le cœur quelque germe de vertu, notre ame s’élève, et -semble vouloir franchir les limites étroites dans lesquelles la -corruption de notre siècle nous retient. - -Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui -cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point -son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont -écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque, -et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces -de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime -comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que -Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des -dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la -Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus -des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont -vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la -fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la -Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses -divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats, -ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès? -Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la -discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières; -l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la -liberté, de la patrie et de la gloire. - -Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les -plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je -n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit -toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et -les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue, -à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire -que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république; -aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la -sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face -nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse -et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus -grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres. -Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes, -puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se -prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin -nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres -des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu -long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs -citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et -l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le -Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener -à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit -aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des -lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses -propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen -est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui -sembloit l’entraîner? - -Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus -lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne -désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se -rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva -mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule. - -Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance -Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable -sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la -philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite, -et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs -devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les -Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les -Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de -leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez -les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens, -et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils -allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir. -Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués -se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les -Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur -admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit -d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit -la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire -pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux -dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le -garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance; -et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes -appréciateurs du mérite que les Romains. - - -_FIN des Observations sur l’histoire de la Grèce._ - - - - -TABLE - -Des Observations sur l'Histoire de la Grèce - - - A Monsieur l'abbé de R***. pag. I - - Sommaires. VII - - Livre premier. 1 - - Livre second. 63 - - Livre troisième. 123 - - Livre quatrième. 187 - - -FIN DE LA TABLE. - - - * * * * * - - -OBSERVATIONS - -SUR - -LES ROMAINS. - - - - -AVERTISSEMENT. - - -Il y a dix ans que je fis imprimer des réflexions sur l’Histoire -Romaine et sur l’Histoire de France, sous le titre de _Parallèle -des Romains et des Français_. Le public, qui se plaît quelquefois -à encourager les jeunes écrivains, fit à mon ouvrage un accueil -favorable; mais je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ce que je -prenois pour une justice de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques -personnes, dont je respecte infiniment les lumières, me firent -l’honneur de me croire digne de leurs critiques, et quand, avec ce -secours, je vins à revoir mon ouvrage de sang-froid, je trouvai -qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux, n’étoit en aucune façon -raisonnable. Nul ordre, nulle liaison dans les idées, des répétitions -sans nombre, des objets présentés sous un faux jour; ce n’étoit pas -là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle. Je -m’étois vu forcé à passer sous silence plusieurs choses nécessaires, -pour faire connoître les peuples dont j’examinois l’histoire, et ce -qui est un bien plus grand mal, d’en dire plusieurs que je n’aurois -pas dû penser. Au lieu de vouloir corriger mon parallèle incorrigible, -pour en faire une nouvelle édition, j’ai cru qu’il falloit composer -deux ouvrages tout nouveaux. Je donne aujourd’hui ce qui regarde les -Romains; heureux, si en voulant réparer une première faute je n’en fais -pas une seconde! - - _Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis habitus - provinciarum, quid in toto terrarum orbe validum, quid ægrum - fuerit, ut non modo casus eventusque rerum, sed ratio etiam - causæque noscantur._ (Tac. Hist. Liv. I.) - - - - -SOMMAIRES. - - -LIVRE PREMIER. - - Du gouvernement des Romains sous leurs rois. Comment le - gouvernement de la république se forme et se perfectionne. Ce qui - en altère les principes. Des causes qui doivent ruiner la liberté. - -LIVRE II. - - Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla. Le premier - Triumvirat. Guerre civile de César. De la situation et de la - conduite de la république après sa mort. Second Triumvirat. - Auguste s’empare de toute la puissance publique. - -LIVRE III. - - Pourquoi le gouvernement des empereurs doit être despotique. - De l’indépendance qu’affectent les armées. Elles disposent de - l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité. Nouvelle forme de - gouvernement par Dioclétien. - -LIVRE IV. - - Du génie militaire des Romains. Leur discipline. Leurs guerres - contre les peuples d’Italie. Par quelle politique la république - met ses victoires à profit. Comment elle peut suffire à une - guerre continuelle. Progrès de ses généraux dans la science des - armes. - -LIVRE V. - - De Carthage. Ses guerres contre les Romains. Situation des - différentes puissances après la seconde guerre Punique. Leur - politique. Celle des Romains pour les asservir. Réflexions - particulières sur Antiochus. - -LIVRE VI. - - Abus que les Romains font de leur puissance. Leur énorme avarice. - Comment ils perdent ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur - de la république. Etat de l’empire sous Constantin. Ruine de - l’empire d’Occident. Foiblesse et ruine de l’empire d’Orient. - - - - -OBSERVATIONS - -SUR - -LES ROMAINS. - - -LIVRE PREMIER. - - -Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de -presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une -image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère -que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du -travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu -de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par -lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une -suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états. - -Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des -brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais -des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin -d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des -lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur -que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après -avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et -en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un -suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique; -il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité -souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la -paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats. -Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne -pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et -tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de -leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens. - - [1] Romulus partagea les Romains en trois tribus. _Tribus - Ramnensium_, _Tatientium_, _Lucerum_; et chaque tribu en dix - curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient - convoquées par tribus ou par curies, _comicia tributa_, _comicia - curiata_. Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée - dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin l’ancien - doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour en jour à - s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution des - citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et son - territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville furent - d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le censeur - Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. ce - qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables - dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement - multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des curies - demeura toujours fixé à trente. - -La création d’un sénat et les prérogatives qui lui furent accordées, -telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de -la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être -chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois, -loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses -fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme -Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le -droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine -combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui -étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef -de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le -sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans; -et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les -comices. - -Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des -nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps -séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction -entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité -propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser -le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts -avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de -n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient -été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous -ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs -que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable, -se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions -choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne -songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de -la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens; -et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du -peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des -patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3]. - - [2] Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en créa - encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés à - sa nation. On les nommoit par respect pour leur âge, _patres_, - d’où leurs descendans prirent le nom de _patricii_, patriciens. - _Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum appellati._ - Tit. Liv. - - [3] Les Romains mettoient une différence entre les familles des - premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le - sénat; ces dernières étoient appelées, _Nobiles minorum gentium_. - -Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut -plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit -les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et -tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son -crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens, -et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer. -Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale, -ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans -qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable -de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le -devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil -et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le -prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par -insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence. -En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se -respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque -ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers -que produisoient les passions. - -Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette -constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de -Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à -abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les -lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit -que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet -de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que -fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît -qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier -toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y -devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser -les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement -qui leur fut avantageux. - -Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire -de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes -étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état. -Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions; -et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis -que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit -toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit -aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre, -qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite -des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa -résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres, -consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses -richesses. - -Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens, -et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette -opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec -égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains -en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre -but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de -leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent -quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même -imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit -emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un -plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par -conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la -place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis -sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les -comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et -les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce -qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix -beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés -du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour -former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter -quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient -les plébéïens[6]. - - [4] Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des - riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient - chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent - aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que - le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains - de quelques citoyens. - - [5] _Comicia centuriata_, dont il est si souvent parlé dans - l’histoire Romaine. - - [6] Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages, - il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries, - dès que les cent premières étoient d’accord sur un objet. - -Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit -causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans -les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer -son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal -affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il -falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le -citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis -le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner -seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la -nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son -pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer -les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre -avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale -acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout -envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit -rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin -le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois -qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le -gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par -l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais -il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont -les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les -occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les -passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère -différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie. -Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des -rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et -déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux -vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé -le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince -eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu -qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il -auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère, -sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou -mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient -enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent. - -Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur -montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public, -suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement, -donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance -d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta -les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis -qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices -publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage, -et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur -patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude, -s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des -talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir -arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable -qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à -un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment -et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un -affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les -esprits. - - [7] La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live et Denys - d’Halicarnasse. - -Les Tarquins furent chassés de Rome par un décret public[8]; le peuple -pilla leur palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit sur la -royauté même, et on dévoua aux Dieux infernaux quiconque entreprendroit -de la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer le retour de la -liberté; mais la ruine d’un tyran n’est presque jamais la ruine de -la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à Rome le despotisme -de Tarquin, empêchoient qu’on ne pût y rétablir les principes d’une -sage république. La révolution, il est vrai, ne donna d’abord qu’un -même esprit aux nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur péril fut -d’abord le même. Ils montreront le même zèle et le même courage, tant -qu’il s’agira de défendre leur ville et de repousser le tyran; mais -dès que le calme sera rétabli, les anciennes jalousies renaîtront; et -tandis que le sénat voudra gouverner, les plébéïens prétendront être -libres. - - [8] Cet événement arriva l’an de Rome 244. - -Brutus auroit fait une faute énorme, si dans le moment que tous les -yeux étoient fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une vraie -liberté dans Rome, de ramener entre les citoyens l’égalité qui avoit -fait leur bonheur avant la distinction des Romains en familles nobles -et en familles plébéïennes, et l’établissement des centuries. Laisser -entrevoir aux patriciens qu’il falloit renoncer à leurs prérogatives, -tandis qu’ils se flattoient de posséder tout le pouvoir dont les -rois avoient joui; ou faire soupçonner au peuple que les comices ne -se convoqueroient plus par tribus et par curies, dans le temps qu’il -s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été distraire les deux -ordres de la république de l’objet qui devoit les occuper entièrement, -les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un mot, une diversion en -faveur de Tarquin et de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti -contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions du sénat, et -de persuader aux plébéïens qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils -auront faites. Je conçois que par cette conduite les lois et les -préjugés des Romains doivent se trouver en opposition, et que des -droits que Brutus donne au sénat, et des espérances dont il enivre le -peuple, il résultera des dissentions domestiques. N’importe, Brutus est -justifié, parce que Tarquin est aux portes de Rome, qu’il rassemble -des forces formidables, et que les querelles des Romains ne sont qu’un -mal éloigné. Le temps, des circonstances heureuses, mille événemens -imprévus pourront remédier au vice du gouvernement; mais l’union seule -des citoyens de Rome peut triompher de Tarquin. - -Quelque puissance qu’eussent acquis le sénat et la noblesse, le peuple -crut d’abord être libre, parce qu’il étoit heureux. On le ménagea avec -un soin extrême tant qu’on craignit Tarquin; mais tout changea de -face quand on apprit sa mort[9]. Le vice commun des hommes c’est de ne -juger de leur autorité que par l’abus qu’ils en font, et les grands -auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des rois, s’ils n’avoient -gouverné aussi despotiquement qu’eux. Les consuls ne convoquèrent -les comices que par centuries, et dans ces assemblées où la noblesse -dominoit, elle souscrivoit à toutes les propositions du sénat, qui, -pour la récompenser de sa complaisance, lui permettoit à son tour -d’exercer toutes sortes de violences sur les plébéïens. On les chassoit -de leur héritage, on les condamnoit à l’esclavage ou à des peines -ignominieuses; chaque patricien étoit un nouveau Tarquin; mais le -peuple, encore tout plein des promesses de Brutus et de l’orgueil que -lui avoient inspiré les bienfaits de Publicola[10], n’avoit pas acheté -sa liberté par une guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour porter -avec lâcheté le joug d’une foule de tyrans. - - [9] _Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis - luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope - insueritum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere._ Tit. Liv. L. - 2. _Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum. Dein, - servili imperio patres plebem exercere, de vita atque tergo, - regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus soli in - imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere oppressa - plebs_, &c. Sal. in Frag. - - [10] Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du - peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola. - Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par - tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit un - jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans - l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il - porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter - appel devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi - s’appela la loi _Valeria_. - -Rome paroissoit en quelque sorte entourée d’écueils, et il étoit bien -difficile qu’elle pût tous les éviter. Si le sénat et la noblesse -se conduisoient avec assez d’adresse et de courage pour conserver -l’autorité qu’ils avoient usurpée, le peuple devoit tomber dans une -servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il avoit éprouvée sous -les Tarquins: car l’aristocratie, si elle n’est tempérée par de sages -institutions, est toujours plus dure que la monarchie. Les plébéïens -méprisés, accablés, et par conséquent mauvais citoyens d’une patrie -qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient senti aucun avantage à -obéir plutôt au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis même de Rome. -Les Volsques, les Hernites, les Fidenates auroient été des voisins -dangereux; ils se seroient servis, pour ruiner la république, du vice -intérieur du gouvernement qui auroit détaché de ses intérêts la plus -grande partie des citoyens. L’état qui, dans des commencemens encore si -foibles, avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier ses forces et -ses talens par l’émulation qu’inspire la liberté, n’auroit armé que des -esclaves pour sa défense; mais des esclaves n’ont jamais bien défendu -leur patrie. Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, eût enfin -perdu la république, et vu passer dans les mains de quelqu’un de ses -ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas voulu partager avec les -plébéïens. - -Que le peuple, au contraire, aigri par les injures qu’il recevoit -de la noblesse, et presque toujours extrême, dès qu’une fois il est -ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer le joug, le sort -des Romains n’auroit pas été plus heureux. Le gouvernement eût été -changé en une pure démocratie, et tous les ouvrages des politiques -ne respirent que le mépris pour cette police, toujours voisine de -l’anarchie, et où la multitude, abusant à son gré de l’autorité -souveraine, a tantôt toutes les fureurs et tous les caprices d’un -tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un prince imbécille. - -Il étoit encore plus à craindre que la république romaine n’éprouvât -les mêmes révolutions qui causèrent tant de maux dans la plupart -des villes de la Grèce, après que la royauté y eut été détruite. -Le gouvernement n’y prit aucune forme assurée, et les nobles et le -peuple, tour-à-tour maîtres de l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner -réciproquement. Si les Romains avoient été exposés aux mêmes désordres, -toujours esclaves ou tyrans, et entièrement occupés de leurs haines -domestiques, ils auroient, comme les Grecs, sacrifié leur patrie -aux intérêts particuliers des factions et des partis qui l’auroient -déchirée. - -Heureusement l’horreur que les violences de Tarquin avoient inspirée -contre la royauté, subsistoit encore dans toute sa force, quand -le peuple commença à se plaindre des injures qu’il éprouvoit des -patriciens. Il ne se trouva par conséquent dans la république ni un -Sp. Cassius[11], ni aucun de ces ambitieux, qui, se faisant dans la -suite un art d’envenimer les esprits, ne cherchoient, à la faveur des -dissentions, qu’à se faire un parti qui les mît en état d’usurper -la souveraineté. Peut-être eût-il été facile dans la naissance des -troubles, de surprendre le peuple, et de l’engager dans quelque -démarche qui l’auroit nécessairement porté aux plus grands excès; -mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit par son propre -sentiment. Les plébéïens, sans qu’ils s’en défiassent, étoient -accoutumés à respecter le sénat[12]. Ils estimoient l’avantage d’une -naissance illustre, en haïssant ceux qui le possédoient; et la pompe -des magistratures et du commandement en imposoit, malgré eux, à leur -imagination. D’ailleurs, après avoir défendu Rome aux dépens de tout -son sang, chaque citoyen l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la -regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, et se croyoit en quelque -sorte comptable de l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur la -foi de plusieurs oracles. - - [11] C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie. - Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268, - il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle - il étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres - conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient - fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous - les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui - devoit causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet - que de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses - intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna - même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans avoir - l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius la - haine qu’on portoit à son auteur. - - [12] Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des - cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un sénat, - il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui étoit - obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient de - grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient dans - les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand il se - mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le patron - étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une taxe pour - marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa rançon - lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron et son - client ne pouvoient comparoître en justice pour déposer l’un - contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains et - l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création - des tribuns. - -Le peuple, las de demander et d’espérer quelque soulagement, se -contenta donc de s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à lui de -se venger de la dureté de ses tyrans et de les punir. Cette conduite -n’annonçoit pas des vues ambitieuses de la part de la multitude; mais -c’étoit n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre. Il étoit -naturel que la noblesse abusât de la modération des plébéïens pour -cimenter sa puissance; et elle y eût réussi sans peine, en feignant -d’en abandonner une partie. Heureusement les sénateurs ne virent pas -du même œil la retraite du peuple sur le Mont-Sacré[13]. Les uns, qui -avoient pour chef Appius Claudius, homme dur et inflexible, vouloient -follement qu’on punît, ou du moins qu’on méprisât les révoltes; les -autres, à qui Menenius, Agrippa et la famille des Valériens inspirèrent -leurs sentimens, n’avoient que de la crainte et tâchoient en vain de -la déguiser sous le dehors de la prudence. Il se présentoit un milieu -entre la rigueur indiscrette d’Appius et la foiblesse timide des -Valériens, et c’étoit de prévenir les demandes du peuple par quelque -bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une partie des dettes, diminué -l’usure, ou donné aux plus pauvres citoyens quelques domaines de la -république. La fermentation des esprits ne permit pas de prendre -ce parti, et le sénat s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de -longs débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre son sentiment, -plus l’autre s’opiniâtra à ne se pas rendre. Tandis qu’on délibère, -qu’on s’offense, et que de deux avis opposés il s’en forme enfin un -troisième, qui décèle à la fois la crainte du sénat et son extrême -répugnance à rendre justice aux mécontens, les plébéïens ont eu le -temps de réfléchir sur leur situation et de connoître leurs forces. -Ils se rappellent les promesses vaines par lesquelles on les a trompés -si souvent; ils se sont donnés des chefs; ils ne se plaignent plus -seulement du passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer leurs -alarmes, assurer leur sort, et le sénat est enfin forcé de traiter avec -eux, et en leur accordant des magistrats, de leur donner un pouvoir qui -leur inspirera nécessairement de l’ambition. - - [13] Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des - Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré. - -Les députés du sénat s’imaginèrent gagner beaucoup, en profitant de -l’empressement indiscret que le peuple témoignoit de rentrer dans -Rome, pour ne stipuler que d’une manière vague les priviléges et les -droits des tribuns qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse, par cette -politique, croyoit ne rien donner ou se réserver un prétexte de revenir -contre ses engagemens dans des circonstances plus favorables, le -peuple, de son côté, pensoit avoir obtenu beaucoup plus qu’on ne lui -avoit accordé. Chaque parti devoit étendre ses prétentions à la faveur -de l’obscurité ou de l’indécision des articles qu’on avoit arrêtés; et -la république, dont les maux n’étoient que palliés, alloit être encore -troublée par les entreprises des mécontens. - -Les tribuns n’avoient ni marque extérieure de magistrature, ni même -de tribunal. Assis humblement à la porte du sénat, il ne leur étoit -permis d’y entrer que quand les consuls les y appeloient, et toute leur -fonction consistoit à s’opposer aux décrets de ce corps, lorsqu’ils -les croyoient nuisibles aux intérêts des plébéïens. Peut-être étoit-il -encore temps de faire oublier le tribunal. Que les grands n’eussent -pas continué à vouloir dominer impérieusement, et le peuple n’auroit -pas senti le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil de la -noblesse qui irrita l’ambition des tribuns, et leur fit imaginer -les prérogatives dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs -du peuple. Marcius Coriolan étoit un des plus honnêtes hommes de la -république; cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une famine dont -Rome étoit affligée, de ne secourir le peuple qu’à condition qu’il -renonçât aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré: à ce trait, -qu’on juge de l’esprit des grands; mais plus ils travailloient à avilir -et ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent que la défensive -à laquelle ils étoient réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté; -et que, pour se défendre avec avantage, il falloit oser attaquer. Ils -firent un effort, et bientôt ils s’arrogèrent le privilége de convoquer -les comices, et de les assembler par tribus dans les affaires qui -intéressoient directement le peuple, tels que l’élection des magistrats -ou les procès qui leur étoient intentés, les appels autorisés par la -loi Valeria, et l’établissement des lois générales. - -Ces succès des tribuns changèrent toute la forme du gouvernement, -et dès que le peuple fut rentré dans l’exercice de la souveraineté -dont il avoit joui avant la création des centuries, Rome commença -à offrir le spectacle d’une république parfaite. J’ai tâché de -développer, dans un autre ouvrage,[14] l’art avec lequel Lycurgue, -en confiant au peuple de Sparte toute l’autorité publique, avoit -cependant purgé cette démocratie des vices qui lui sont naturels, et -l’enrichit même de tous les avantages qui paroissent les plus propres -à l’aristocratie et au gouvernement monarchique. Je dois remarquer, -dans celui-ci, que le hasard produisit à Rome ce que le plus sage des -législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue voulut que le peuple -fût l’arbitre de toutes les opérations de la république, afin qu’il -eût les vertus que l’amour de la liberté et de la patrie donne à des -hommes libres; mais les différentes branches de l’autorité publique, -dont un peuple entier est incapable de faire usage avec sagesse, il -les confia à différens magistrats, et composa ainsi un gouvernement -mixte, dont les parties tempérées les unes par les autres, ne pouvoient -ni négliger leurs devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit -deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois et ces consuls, sous -des noms différens, n’exerçoient que la même magistrature. Sujets -pendant la paix, et soumis aux lois dont ils devoient faire respecter -l’empire, le peuple étoit leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des -armées que la république leur confioit cette puissance suprême, sans -laquelle un général ne peut avoir de grands succès; et elle possédoit -ainsi ce que la monarchie a de plus avantageux. Quelles que fussent -les prérogatives du sénat de Lacédémone, celles du sénat Romain -n’étoient pas moins considérables. Il étoit chargé du soin de manier -les deniers publics, de représenter toute la majesté de l’état, de -recevoir les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher les affaires, -de les poursuivre après qu’elles avoient été approuvées dans la -place publique, et enfin, de porter par provision des décrets qui -avoient force de loi, à moins qu’on n’en appelât devant le peuple. -Ces deux compagnies respectables étoient l’ame de leur nation; elles -la conduisoient et la conservoient au milieu des écueils dont la -démocratie est environnée. Elles rendoient le peuple capable de -discuter ses intérêts, de se fixer à des principes certains, et de -conserver le même esprit. Polybe a dit que si on considère le pouvoir -des consuls, celui du sénat et l’autorité du peuple, on croira tour à -tour que le gouvernement des Romains est monarchique, aristocratique -et populaire. Il en réunissoit en effet tous les avantages, et la -république trouvoit à la fois en elle-même cette action prompte[15] -et diligente qui caractérise la monarchie, cette perpétuité du même -esprit qui n’est connue que dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu, -cet enthousiasme que produit la seule démocratie. - - [14] Les _Observations sur l’histoire de la Grèce_. Voyez le - premier livre. - - [15] _Reges non liberi solum impedimentis omnibus, sed domini - rerum temporumque, trahunt conciliis cuncta non sequuntur._ - Tit.-Liv. l. 9. - -Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir de jour en jour -le gouvernement dont je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas -de même chez les Romains; et la manière dont il s’étoit formé, -sembloit annoncer sa ruine. Une révolution aussi importante que le -rétablissement des comices par tribus, n’avoit pu se faire sans exciter -de grands mouvemens dans la place publique. Le sénat opposa une extrême -résistance aux entreprises des tribuns; et ces magistrats, qui ne -pouvoient réussir qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent -l’attentat jusqu’à violer la majesté des consuls[16]. Les injures -faites et souffertes de part et d’autre dans cette occasion, étoient -trop atroces pour ne devoir pas être suivies de nouvelles violences. -Il étoit naturel que le peuple, emporté par sa haine et ses succès, -abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir dans la république d’autre -pouvoir que le sien. Il auroit certainement ruiné le gouvernement, en -anéantissant le sénat, si un autre objet n’avoit fait une diversion -favorable à cette compagnie, et mis à couvert ses priviléges et ceux -des consuls. - - [16] _Concitati homines, veluti ad prœlium se expediunt: - apparebatque omne discrimen adesse, nihil cuiquam sanctum, non - publici fore, non privati juris. Huic tantæ tempestati cum se - consules obtulissent, facile experti sunt parum tutam majestatem - sine viribus esse. Violatis lictoribus, fascibus fractis; è - foro in curiam compelluntur, incerti quatenus volere exerceret - victoriam._ Tit.-Liv. l. 2. - -Comme le rétablissement des comices par tribus faisoit beaucoup moins -de tort aux sénateurs qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit aux -uns la pompe et les ornemens de l’empire avec une part considérable -dans l’administration des affaires, et qu’il enlevoit aux autres -toute l’autorité qu’ils avoient eue dans les assemblées du champ de -Mars ou de la place publique, leur conduite devoit être différente. -Le sénat, composé des hommes les plus graves de la république, avoit -d’ailleurs de la modération, parce qu’il pouvoit faire parler en faveur -de ses prérogatives des usages anciens et des lois respectées. Mais -la noblesse, qui ne devoit son origine qu’à un abus, et dont toute la -grandeur, si je puis m’exprimer ainsi, avoit été acquise furtivement, -n’avoit que la force, au défaut de titres, pour défendre ses prétendus -droits. Elle agit donc avec tant d’emportement, que les sénateurs, -malgré leur résistance aux demandes du peuple, ne parurent faire que -l’office de médiateurs entre les patriciens et les tribuns. - -Cette conduite, différente de la part des grands, décida de celle du -peuple. Il cessa d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier au -plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens s’étoient attribués -plusieurs prérogatives particulières, et pouvoient seuls être -revêtus de la dignité de sénateur, des magistratures curules et des -sacerdoces; les tribuns furent occupés à détruire successivement tous -ces priviléges, et malgré les querelles qui continuèrent dans la place -publique, et même avec tant d’animosité que la plupart des historiens -ne doutent pas que la république ne fût toujours à la veille de périr -par une guerre civile, les principes du gouvernement acquirent de jour -en jour plus de solidité. Les pertes que faisoit la noblesse, devoient -en quelque sorte affermir les droits des consuls et du sénat; car plus -le peuple se flattoit de partager avec les patriciens les magistratures -et les autres places distinguées de l’état, plus il devoit être -attentif à ne les pas avilir. - -Les Romains n’avoient pas pris les armes les uns contre les autres, -dans un temps que les plébéïens n’avoient d’autre voie que la violence -pour secouer le joug qu’on leur imposoit, ou quand les tribuns, bornés -à mettre opposition aux décrets du sénat, suspendoient l’action -du gouvernement et faisoient tomber la république dans une espèce -d’anarchie; comment dans la suite en seroit-on donc venu à cette -extrémité? Le peuple ne devoit pas commencer la guerre civile, parce -qu’il avoit un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, et se venger -juridiquement des injures qu’il en avoit reçues; et la manière dont -il attaquoit les patriciens empêchoit que, de leur côté, ceux-ci ne -commissent les premières hostilités. - -Quoique les plébéïens eussent des forces suffisantes pour accabler en -un moment la noblesse, il étoit impossible, malgré la haine qu’ils lui -portoient, qu’ils osassent en concevoir le projet. Le cœur ne s’ouvre -à l’ambition que par degrés; c’est un premier avantage qui invite à en -obtenir un second, et quelle monstrueuse contradiction ne trouveroit-on -pas entre un décret violent, par lequel les tribuns auroient demandé -qu’on abolît à la fois tous les priviléges des patriciens, et la -modération extrême que le peuple fit voir dans sa retraite sur le -Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, après avoir remporté un avantage, -paroissoit souvent honteux de son triomphe. Quelquefois il réparoit -le tort qu’il faisoit à la noblesse, et choisissoit ses tribuns dans -son corps. On peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire -que des patriciens[17], malgré la vivacité avec laquelle il avoit -voulu partager avec eux les honneurs des faisceaux; et pour ne pas -l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de lui cacher une partie de -leur ambition. La noblesse ne se trouvant donc jamais menacée de perdre -subitement et à la fois tous ses priviléges, n’eut jamais intérêt de -prendre un parti désespéré. Chaque événement prépare celui qui doit le -suivre; c’est ainsi que la loi qui permit aux plébéïens d’aspirer au -tribunat militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, et console -d’avance la noblesse de cette révolution. - - [17] Sous le consulat de Genucius et de C. Curtius, l’an de Rome - 309, le peuple demanda une loi qui l’autorisât à concourir avec - les nobles pour le consulat. On convint par accommodement que - les plébéïens pourroient jouir de tous les honneurs de cette - magistrature sous le nom de tribuns militaires, et non pas sous - celui de consuls. - -En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas assez attention que les -Romains avoient les mains liées par la forme même de leur gouvernement, -depuis que les tribuns avoient rétabli l’usage de convoquer les -comices par tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit dans les -délibérations de la place publique. La liberté qu’il avoit de se -plaindre, de murmurer, de donner et d’expliquer ses raisons, étoit une -sorte de transpiration salutaire à tout le corps de la république, -et qui empêchoit que les humeurs ne s’y amassassent. On juge mal de -la situation des Romains par celle des peuples qui sont aujourd’hui -sous nos yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile chez un peuple -pauvre et qui n’est pas corrompu, perdra nécessairement une nation où -l’avarice et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. Aujourd’hui -des provinces entières ne composent qu’une seule société; une petite -partie des citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, tandis -que le reste, avili par sa misère ou par ses emplois, ne subsiste -que par les vices des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, et -ne possède qu’une industrie qui ne l’attache à aucune patrie ni à -aucun gouvernement; s’il se formoit dans un pareil état les mêmes -dissensions que dans la république Romaine, comment s’y trouveroit-il -cette relation, ce commerce, ces liaisons qui unissoient les Romains, -et qui ouvroient mille voies à la conciliation, tant que l’état fut -pour ainsi dire renfermé dans les murs d’une même ville? Les querelles -des Romains dégénéreroient en guerres civiles dans la plupart des -états de l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et que, trouvant des -mœurs déjà corrompues, elles les rendroient encore plus vicieuses. -Les Romains, au contraire, étoient vertueux, et leurs dissentions en -ruinant les prérogatives de la naissance, qui ne peuvent jamais être -considérées qu’aux dépens de l’honneur, du mérite et des talents[18], -ne leur donnèrent qu’un goût plus vif pour la vertu. - - [18] Machiavel a prouvé dans ses discours politiques sur - Tite-Live, que la liberté ne peut subsister long-temps dans une - république où il y a des nobles. La noblesse se croit destinée à - gouverner. C’est une vermine, dit-il, qui carie insensiblement la - liberté. - -Lorsque le peuple, disent les historiens, voulut partager avec la -noblesse l’honneur des magistratures, il travailla à s’en rendre -digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent à éloigner les -plébéïens, en tâchant de les surpasser autant par l’éclat de leurs -vertus que par celui de la naissance. Plus il y avoit de dignités pour -lesquelles il étoit permis aux plébéïens de concourir avec les nobles, -plus les talents étoient excités; et de cette émulation générale sortit -cette foule de grands hommes qui firent la grandeur de la république. -L’attention scrupuleuse avec laquelle les deux ordres de citoyens -s’examinoient réciproquement, tendit tous les ressorts du gouvernement. -Les grands, n’osant plus usurper les terres conquises, s’accoutumèrent -à une médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps écarta le luxe. -On acquit de la gloire et de la considération sans avoir besoin de -richesses. La pauvreté fut même honorable; et les citoyens, toujours -occupés d’affaires publiques, virent avec plus d’indifférence leurs -intérêts domestiques, et sans effort contractèrent l’habitude d’y -préférer le bien public. - -La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, l’avarice et d’autres -passions, dont on doit, ce semble, n’attendre que des effets funestes, -en se heurtant les unes les autres, multiplièrent les lois et en -affermirent l’empire. De bonnes lois auroient rendu les Romains -simplement sages et libres; mais l’espèce de commotion dans laquelle le -bon ordre fut établi éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois -sagement combinées entr’elles suffisoient pour retenir les magistrats -dans les bornes du devoir et des bienséances; mais il falloit quelque -chose de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient au salut de -la patrie, ou qui sacrifioient la vie de leurs fils au maintien de la -discipline. Il s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne furent -d’abord créées que pour servir de dédommagement à la noblesse qu’on -privoit de quelque privilége, et qui devinrent d’une utilité infinie -à tout le corps de la république; parce qu’elles affermissoient la -liberté, en établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures. - -Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement des censeurs, qui, -n’étant destinés qu’à faire le cens ou le dénombrement des citoyens -dans l’absence des consuls, s’attribuèrent bientôt la réformation -des mœurs. Les deux ordres de la république leur furent également -soumis. Ils ouvroient l’entrée du sénat au citoyen qui méritoit cette -distinction, et en chassoient un sénateur qui se rendoit indigne de -sa place. Ils ôtoient aux chevaliers les marques de leur dignité, et -faisoient descendre un simple plébéïen dans une tribu moins honorable -que celle où il avoit été inscrit. La vigilance de ces magistrats -combattit utilement l’inconstance naturelle des hommes, et cette -espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant plus dangereuse dans -un état, que sans violer ouvertement les lois, elle commence par en -diminuer la force, les laisse tomber peu à peu dans l’oubli, et les -abroge enfin entièrement, sans qu’on puisse assigner l’époque de leur -chûte. Les censeurs ne punissoient pas des fautes, mais ce qui pouvoit -conduire à la licence, et ils formoient comme une large barrière entre -les Romains et la corruption. Aussi la république se fit-elle une -habitude de cette austérité de mœurs qui lui a valu encore plus de -succès sur ses ennemis que d’éloges de la part de la postérité. - -Qu’on me permette encore quelques réflexions sur un objet aussi -intéressant que le prétendu danger que coururent les Romains pendant -le cours de leurs dissentions. Comme ils avoient plusieurs besoins -également pressants, qu’il étoit nécessaire d’établir une jurisprudence -certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs[19] les -magistrats n’avoient suivi d’autres règles dans leurs jugements que -celles que semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit pourvoir -à la subsistance d’une foule de citoyens sans patrimoine; que tantôt -on étoit occupé d’un réglement général de police, ou d’une accusation -intentée contre quelque magistrat qui s’étoit rendu désagréable aux -tribuns; une affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple -paroissoit quelquefois oublier son grand projet d’humilier les -patriciens. D’ailleurs il s’en falloit beaucoup que les tribuns se -conduisissent avec une prudence propre à désespérer la noblesse et à -lui faire prendre un parti violent; si, pour augmenter leurs forces, -ils augmentent le nombre de leurs collègues, ils ne font au contraire -que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse une voie plus sûre et plus -facile d’arrêter leurs progrès par eux-mêmes[20]. Proscrivent-ils la -loi odieuse[21] qui ne permettoit pas au peuple de contracter des -alliances avec les familles patriciennes? Ils le font avant que d’avoir -dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives, et par-là ils se mettent -dans le cas de les attaquer ensuite avec moins de succès. Dans une -république en effet où tout avoit concouru pendant long-temps à faire -respecter la noblesse, l’avantage de s’allier avec elle devoit lui -faire un grand nombre de créatures, et retirer du parti du peuple les -plus puissants plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles des -Romains commençèrent dès-lors à être moins vives. Il seroit trop long -de relever en détail toutes les fautes que firent les tribuns, et qui -s’opposoient au succès de leur entreprise[22]. - - [19] Ce fut l’an 300 de Rome, c’est-à-dire, 56 ans après l’exil - des Tarquins, que les décemvirs publièrent les lois des douze - tables. C’est le premier code que les Romains aient eu. - - [20] L’opposition d’un tribun à la demande de son collègue, en - suspendoit l’activité, et l’empêchoit d’aller plus avant. La - noblesse eut quelquefois l’habileté de mettre quelqu’un de ces - magistrats populaires dans ses intérêts. - - [21] Les décemvirs portèrent cette loi dans leur dernière table, - et leur intention avoit été d’établir plus facilement leur - tyrannie, en empêchant que les deux ordres de la république ne - se rapprochassent l’un de l’autre. Denys d’Halicarnasse dit - judicieusement qu’il falloit abolir cette loi tyrannique et - injurieuse au peuple pour assurer le repos public. Mais ce repos - n’est point ce que désiroient les tribuns; il étoit de leur - intérêt de tenir toujours le peuple également animé contre les - patriciens. C’étoit donc une imprudence de leur part de proscrire - la loi des décemvirs, avant que d’avoir ôté à la noblesse tous - ses priviléges. Je remarquerai en passant, que la noblesse - n’aperçut point dans cette occasion la faute des magistrats du - peuple. Lorsqu’elle auroit dû cacher sa joie et ne se défendre - que par politique, et précisément autant qu’il falloit pour faire - croire au peuple qu’elle lui accordoit une grâce, son orgueil - s’effaroucha. S’il en faut croire les paroles que Tite-Live met - dans la bouche du Tribun Canuléius, les patriciens trouvoient - étrange que la nature eût donné à la populace les mêmes organes - qu’à eux; _quod spiratis, quod vocem mittitis, quod formas - hominum habetis, indignantur_. Cette sotte vanité de la noblesse - fut cause qu’un réglement qui lui étoit si avantageux, commença - par lui être extrêmement funeste; car le peuple, pour se venger - du mépris qu’on lui marquoit, osa aspirer au consulat, et fit - porter une loi par laquelle il lui étoit permis de posséder cette - magistrature sous le nom de tribunat militaire. - - [22] Un certain Volscius accusa Ceson Quintius d’avoir assassiné - son frère. Cette calomnie, que les tribuns avoient un grand - intérêt de ne point laisser dévoiler, parce qu’elle étoit leur - ouvrage, devint une espèce de bouclier pour les patriciens. - Dès que les tribuns proposoient une loi nouvelle, les consuls, - dit Tite-Live, demandoient la condamnation de Volscius, et - chaque partie se tenoit en échec; _eodem modo consules legem, - tribuni judicium de Volscio impediebant_. l. 3. Les patriciens - eurent encore la mal-adresse de faire punir Volscius pendant la - dictature de Quintius Cincinnatus. - -Les mouvemens de la place, malgré tout ce que je viens de dire, -étoient-ils trop vifs ou trop opiniâtres? Quelque événement imprévu -y remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient cette circonstance -favorable à leur ambition ou à leur vengeance, se jetoient sur ses -terres; mais il s’agit pour chaque Romain de défendre son patrimoine, -ses champs, sa récolte, le peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son -retour de la guerre ne reprend pas avec la même chaleur l’affaire qu’il -a abandonnée. Dans les cas encore plus pressans, le sénat avoit la -ressource de créer un dictateur[23], c’est-à-dire un roi plutôt qu’un -magistrat, qui, n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le peuple, -ni les magistrats dont toutes les fonctions cessoient, se servoit de -son autorité suprême pour suspendre le cours des querelles de la place, -et tourner les esprits vers un autre objet. - - [23] Ce fut l’an de Rome 255, quatre ans avant la retraite du - peuple sur le Mont-Sacré, que fut fait le premier dictateur. - -La lenteur même avec laquelle les tribuns firent leurs progrès, est -encore une preuve que la république Romaine ne fut point exposée à -périr par une guerre civile. En effet, il s’écoula près d’un siècle et -demi[24] depuis l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat -de Licinius Stolon et de Sextius, époque où les plébéïens obtinrent -de partager avec la noblesse le consulat et toutes les magistratures; -encore fallut-il que la fortune elle-même hâtât la conclusion de ce -grand ouvrage. - - [24] Le peuple se retira sur le Mont-Sacré l’an de Rome 259, et - parvint au consulat l’an 388. - -Tite-Live rapporte que Fabius Ambustus, chef de la maison Fabienne, -avoit marié une de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius, et -l’autre à C. Licinius Stolon, simple plébéïen. Un jour que celle-ci -se trouvoit chez sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors tribun -militaire, revenoit du sénat, les licteurs frappèrent à la porte -avec leurs faisceaux pour annoncer son retour. La jeune Fabia parut -effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas accoutumée, et sa sœur -la rassura d’un air malin qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y -avoit entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement piquée, n’eut le -courage ni de mépriser la vanité de sa sœur, ni de cacher son chagrin, -quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les motifs. Son père et -son mari, à force de prières, lui arrachèrent enfin son secret; elle -avoua qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel, qu’étant née -du même sang que la femme de Sulpicius, les premières magistratures -de la république fussent interdites à son mari. Fabius entra par -foiblesse dans tous les projets de son gendre, que son amour pour Fabia -rendit ambitieux. Stolon s’associe L. Sextius, que son courage et son -éloquence mettoient en état de tout entreprendre. Ils briguent ensemble -le tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du peuple, qu’ils -proposèrent et firent passer une loi qui ordonnoit que la république ne -seroit désormais gouvernée que par des consuls, et que l’un des deux -seroit nécessairement tiré du corps du peuple. - -Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence aux plébéïens et -aux patriciens. Censeurs, pontifes, préteurs[25], il n’y eut plus de -magistratures qu’ils ne possédassent, et ils jouirent même des honneurs -de la dictature. La naissance ne donnant plus de privilége particulier, -la distinction établie entre la noblesse et le peuple disparut, et fit -place à la plus parfaite égalité. Leurs droits furent confondus et -les mêmes: ils ne purent plus avoir des intérêts différens; et c’est -à cette époque que les dissentions de la place cessèrent, et que Rome -jouit enfin d’un calme heureux. - - [25] L. Sextius fut le premier plébéïen qui parvint au consulat. - C. Martius Rutilus, aussi plébéïen, fut fait dictateur l’an de - Rome 397, et nomma pour son général de la cavalerie, un autre - plébéïen, appelé C. Plantius. Le même Rutilus fut censeur. L. - Philo fut le premier plébéïen élevé à la préture. - -Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité du sénat et des -consuls, que pour abaisser plus sûrement la noblesse; et loin de -continuer à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon et des -plébéïens les plus considérables étoit intéressée à en augmenter le -crédit. S’il subsistoit encore quelque sujet de contestation dans la -république, ce ne pouvoit être qu’au sujet des lois agraires. Mais ces -lois, proposées d’abord par le consul Sp. Cassius, et qui, jusqu’au -tribunat de Licinius Stolon, n’avoient eu aucun succès, étoient tombées -dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé à les voir rejeter, -soit parce que l’exécution en étoit impratiquable. En effet, dans un -temps aussi grossier que les premiers siècles de la république Romaine, -où l’on ne connoissoit point encore les titres de possession, ni -les dépôts publics des engagemens des citoyens, il étoit impossible -d’établir une juste distinction entre le légitime patrimoine de -chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis par des voies illicites. -D’ailleurs, Licinius avoit mis fin à cette affaire en portant deux -lois, dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire du principal -de leurs créances les intérêts qu’ils avoient touchés; et l’autre -défendoit de posséder plus de cinq cents arpens de terre. - -Les Romains avoient déjà subjugué une partie considérable de l’Italie, -quand le tribunat de Licinius expira; et quelques puissans que fussent -les peuples auxquels ils feroient désormais la guerre, ils devoient -encore les soumettre. La sagesse de leur gouvernement leur donnoit une -supériorité infinie sur leurs ennemis; et jusqu’à la seconde guerre -Punique, Rome n’éprouva que quelques revers contre lesquels elle trouva -en elle-même des ressources aussi sûres que promptes. Annibal lui-même, -après plusieurs victoires, fut enfin contraint d’abandonner le projet -de brûler le capitole pour aller défendre les murs de Carthage. Vaincu -à Zama, il porta inutilement en Asie sa haine contre les Romains. -Philippe, défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours à leur -clémence; et quand Persée voulut relever la Macédoine de l’abaissement -où elle étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses enfans le triomphe -de Paul Emile. Antiochus, trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus -en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler son fils au milieu d’une -armée victorieuse, et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus qu’un -amas de ruines. Rome enfin régnoit presque sur tout l’univers; mais -elle-même étoit chancelante dans sa haute fortune; et tandis qu’elle -effrayoit les nations, un philosophe qui auroit examiné les fondemens -de sa grandeur, auroit lui-même été effrayé du sort qui attendoit les -Romains. - -Si la république de Lacédémone, malgré les lois austères et sages de -Lycurgue, auxquelles elle obéissoit religieusement depuis sept siècles, -ne put asservir la Grèce, et résister en même temps à l’attrait -d’imposer des tributs[26], et de s’enrichir des dépouilles de ses -ennemis, comment seroit-il possible que les Romains, chez qui l’amour -de la pauvreté n’avoit jamais été une vraie passion, comme dans les -Spartiates, n’eussent pas abusé de même de leurs victoires? Sparte se -flattoit de pouvoir être riche et d’avoir un trésor qu’elle destinoit -à faire des entreprises considérables contre ses ennemis, sans que ses -citoyens renonçassent à leur ancien mépris pour les richesses: elle se -trompoit; et la loi sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie -défendoit aux particuliers de posséder aucune pièce d’or ou d’argent, -fut bientôt violée impunément. - - [26] Voyez dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_ ce - que j’ai dit du gouvernement de Lycurgue, des précautions que ce - législateur prit pour faire aimer la pauvreté aux Spartiates, - et comment Lysandre les corrompit à la fin de la guerre du - Péloponèse. - -Les Romains, beaucoup moins attentifs à se précautionner contre les -charmes de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune domestique à -mesure que leur république agrandiroit son empire et ses richesses. - -Tant que les Romains ne vainquirent que des peuples aussi pauvres -qu’eux, leur gouvernement mérita tous les éloges que je lui ai donnés; -mais les principes en furent détruits, dès qu’ils eurent porté la -guerre en Afrique et en Asie: les vices de ces riches provinces -passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se développa dans le cœur -des Romains de nouvelles passions; les besoins s’accrurent et se -multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités devinrent -nécessaires, et l’ancienne austérité des mœurs ne fut plus qu’une -rusticité brutale. Quand cette contagion eut gagné le peuple, qu’il -eut appris des grands à vouloir être voluptueux, et qu’il regarda sa -pauvreté comme le dernier des opprobres, il fut prêt à faire toutes -sortes de lâchetés pour acquérir de ces richesses que la cupidité -des citoyens faisoit regarder comme le premier des biens. L’autorité -dont il jouissoit ne servit plus que d’instrument à ses passions. La -puissance publique passa bientôt entre les mains des riches, qui, -marchandant et achetant les magistratures et les suffrages dans les -comices, se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences -trompeuses de l’ancien gouvernement, les Romains obéirent en effet à -une véritable aristocratie. - -D’un côté, une foule de particuliers se sont emparés des richesses des -vaincus et des contributions des provinces; de l’autre, la loi Licinia, -qui ne permet de posséder que cinq cents arpens de terre, n’a point été -abrogée par une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les plus sages -contre le luxe; là, des citoyens plus riches que des rois forcent, -par un faste imposant, les lois à se taire. La république avoit été -autrefois partagée en patriciens et en plébéïens; elle le fut alors en -citoyens riches et en citoyens pauvres. L’espérance d’être libres, que -Brutus avoit donnée aux plébéïens, fut le titre dont ils se servirent -pour reprendre leur première dignité, et forcer la noblesse à renoncer -à ses prérogatives. La loi Licinia devenoit un titre aussi fort en -faveur des pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances les -bienfaits des riches, ils concevroient le dessein de partager leur -fortune. Il s’est donc formé une nouvelle source de dissentions dans -la république Romaine; les lois et les mœurs sont une seconde fois en -opposition: les Romains doivent donc être agités sur le partage des -richesses comme ils l’ont été sur leur partage de l’autorité. Mais le -gouvernement ne met plus de frein à leur passion, et il faudroit bien -peu connoître le cœur humain et la sympathie que les vices ont les uns -pour les autres pour penser que ces nouveaux troubles ne fussent pas -aussi funestes aux Romains corrompus, que les premiers avoient été -avantageux aux Romains vertueux. - -Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul que la république étoit -menacée de sa ruine. La vaste étendue de sa domination l’exposoit -encore à de plus grands dangers; elle lui avoit fait perdre l’autorité -quelle avoit sur les magistrats; et si les Romains ne succomboient pas -sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient se voir opprimer par leurs -proconsuls. - -Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir d’un consul à la tête -de son armée, il lui étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire -des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le sénat, sous les yeux -duquel il est, et qui l’observe, n’a qu’à retirer les secours qu’il -donne à l’armée, pour faire échouer un général dont il soupçonneroit -la fidélité. La sûreté publique, à cet égard, naissoit donc de ce -que l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y subsister par -eux-mêmes, ni de cacher pendant long-temps leurs entreprises. Voilà -ce qui tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance de la -république, ou plutôt ce qui les rendoit toujours sujets. Mais ce -contre-poids du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les armées -passèrent les mers. Les consuls, qui n’avoient été que consuls en -Italie, furent dans les provinces éloignées, consuls, préteurs, -censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient avec les -nations voisines, de leur commandement, disposoient de leurs conquêtes, -distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient l’état des tributs -et de contributions. Ils commandoient dans de riches provinces, qui -les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes à tous les besoins -de leur armée; aussi César et Crassus, avec les seules forces de -leur gouvernement, firent-ils la guerre sans le consentement de la -république dont les secours leur étoient devenus inutiles. - -La puissance énorme que les consuls s’attribuoient ne causa aucune -alarme aux Romains, parce qu’elle étoit favorable aux progrès de -leurs armes et à l’agrandissement de leur empire, et qu’emportés -par leur ambition, ils ne jugeoient de leurs intérêts que par les -succès de leurs légions. L’aveuglement de la république alla si loin, -qu’au lieu d’établir quelque nouvelle proportion qui lui conservât -sa supériorité sur les consuls, elle ne fut bientôt frappée que des -inconvéniens attachés à la durée annuelle de leur magistrature. -«N’est-il pas insensé, disoit-on à Rome, qu’esclaves d’une misérable -habitude, nous nous comportions aujourd’hui de même que si nous avions -encore à faire avec les Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos -pères avoient raison de changer tous les ans de généraux, puisque -leurs guerres les plus difficiles se terminoient dans une seule -campagne. Nos ennemis actuellement ne peuvent être vaincus que par -une longue suite de succès. Pourquoi rappelons-nous donc à la fin -de sa magistrature un consul qui n’a eu que le temps d’ébaucher son -entreprise, de s’instruire du pays où il fait la guerre, de connoître -le fort et le foible des armées qui lui sont opposées, et qui va -mettre à profit ses connoissances? Nous lui donnons un successeur dont -les vues sont souvent opposées aux siennes, qui perdra une partie -de son année à préparer ses succès, et qui sera rappelé à son tour -avant que d’avoir rien exécuté.» Ces discours frappèrent les tribuns; -et ces magistrats s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius de la -Grèce. «Sulpicius, dirent-ils, a consumé presque tout le temps de son -consulat à chercher les ennemis: Villius, son successeur, n’a pas eu -le temps d’en venir aux mains; à la veille de combattre, il a été -obligé de céder le commandement à un nouveau consul qui auroit cru se -déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets de son prédécesseur. -Enfin, ajoutoient-ils, la Macédoine, prête à subir le joug, va se -relever, et peut-être devenir invincible à la faveur de nos caprices, -et tous les succès passés de Flaminius sont perdus pour nous, si on ne -le continue dans sa magistrature.» L’usage des proconsuls fut établi, -et des magistrats qui possédoient déjà une puissance formidable à -la république, en furent revêtus assez long-temps pour qu’il leur -fût enfin aisé de la retenir, de braver les lois et d’opprimer leurs -concitoyens. - -Malgré tant de vices réunis qui précipitoient la chûte de la -république Romaine, elle fut encore tranquille et même florissante -pendant quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs causes -particulières. Telle est la probité que l’ancien gouvernement avoit -fait naître, et qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence -des lois. L’habitude d’avoir de bonnes mœurs fit succéder à leur ruine -une hypocrisie qui les imitoit. Vicieux chez soi, on empruntoit en -public le masque de la vertu. Avant que la multitude conçut le dessein -de dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût secoué l’espèce -d’étonnement et d’admiration que leurs richesses lui inspiroient. -L’ambition ne devoit point être la première passion des riches. Il -est un certain ordre dans les passions, et la monstrueuse avidité des -grands à piller également la république, ses ennemis et ses alliés, les -préparoit aux voluptés et non pas à la tyrannie. Il falloit un certain -temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux, qui possédoient toutes -les richesses du monde. Quand ce moment fatal sera arrivé, il faudra -faire des violences pour avoir encore de quoi être voluptueux, et ce -sera alors que parmi une multitude de citoyens qui trouveront dans la -confusion et les troubles de l’état, plus d’honneurs et de richesses -que la république ne leur en offrira pour les attacher à ses intérêts, -l’ambition commencera à se développer. Pour qu’il se forme des tyrans -dans Rome, il faut qu’on y puisse se flatter d’usurper la souveraineté, -et il ne sera permis de l’espérer que quand Rome sera remplie d’une -vile populace, chassée de ses héritages et honteuse de sa pauvreté, et -que les armées, composées de ces citoyens méprisables, aimeront autant -piller Rome que Carthage ou Numance. - -Ce qui empêcha les Romains de prévenir, lorsqu’il en étoit encore -temps, les maux dont la république étoit menacée, c’est que ce fut -sa prospérité même qui ruina les principes de son gouvernement; et -rarement un peuple est-il assez sage pour se défier de sa prospérité, -et la regarder comme un commencement de décadence. Quand le premier -Scipion eut soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner qu’ils -éprouveroient bientôt quelque révolution. Mais la défaite d’Annibal -et de Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que celui de la joie? -Tandis que toute la république, enivrée de ses succès, croyoit toucher -à cette monarchie universelle promise par les Dieux, auroit-on entendu -les remontrances d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers la -prospérité présente, eût annoncé que Rome étoit prête à périr? - -Parmi tant de causes de leur ruine, les Romains n’aperçurent que la -corruption des mœurs; et à ce torrent, qui s’enfloit de jour en jour, -quelques honnêtes gens n’opposèrent pour toute digue que l’exemple -impuissant, je dirois presque ridicule de leurs vertus, et quelques -anciennes lois que les Romains regardoient déjà comme des témoignages -de la grossièreté de leurs pères. Que servoit-il à Caton le censeur -de s’écrier continuellement: «Nos ancêtres, ô nos ancêtres! ô temps! -ô mœurs!» et de déclamer contre le luxe en faveur de la loi Oppia? On -pardonne au chagrin d’un poëte[27] de conseiller aux Romains de jeter -leurs trésors dans la mer, ou d’en orner le capitole; mais un censeur, -un homme d’état, peut-il penser que la jouissance des richesses et -des voluptés sera moins persuasive que son éloquence? Il ne s’agissoit -pas d’empêcher la révolution des mœurs et du gouvernement, elle étoit -inévitable; mais il falloit la rendre moins fâcheuse et la retarder. - - [27] _... Nos in capitolium, - Quò clamor vocat et turba faventium: - Vel nos in mare proximum - Gemmas, et lapides, aurum et inutile, - Summi materiam mali, - Mittamus._ (Hor. Ode 24, l. 3.) - -Après la seconde guerre Punique, il se présentoit une voie bien simple -pour conserver à la république son ancien gouvernement, ou du moins -pour empêcher que les changemens qu’il devoit éprouver ne produisissent -ces désordres effrayans qui firent succéder à la liberté la tyrannie la -plus accablante. Au lieu de ces commissaires que les Romains envoyoient -quelquefois dans leurs nouvelles conquêtes pour en régler les affaires, -ils auroient dû tenir constamment dans les provinces où ils avoient -des armées un certain nombre de sénateurs pour y représenter la -majesté de leur corps. Ces députés, en jouissant dans l’étendue de -leur département de la même autorité que le sénat de Rome avoit en -Italie, n’auraient laissé aux proconsuls que le même degré de pouvoir -qu’avoient eu les premiers consuls qui soumirent les peuples voisins -de Rome. Ces sénateurs auroient été les maîtres du gouvernement civil -dans les provinces vaincues; ils auroient traité avec les alliés et -les étrangers, et reçu les impôts, les contributions et les tributs. -Ils auroient été chargés de la paie des soldats, et de leur fournir des -armes et des subsistances; les proconsuls leur auroient par conséquent -été soumis. - -Il n’étoit pas moins aisé de retenir ce sénat provincial dans son -devoir, et de le rendre dépendant du sénat de Rome. La famille de ces -sénateurs auroit été un otage de leur fidélité. On eût rappelé tous -les ans les trois plus anciens commissaires; on en eût substitué trois -nouveaux à leur place, et, en supposant ce sénat provincial composé -de douze sénateurs, chacun d’eux n’auroit été en fonction que pendant -quatre ans, et toujours avec de nouveaux collègues; ce qui les auroit -empêché de rien entreprendre contre la république, à laquelle ils -seroient demeurés soumis, malgré la supériorité qu’ils auroient eue sur -les généraux d’armée. - -On devine sans peine tout ce qu’un établissement, si propre à réprimer -l’ambition des proconsuls, sans rien retrancher du pouvoir que doit -avoir un général d’armée, auroit produit d’avantageux à mille autres -égards. Les provinces n’auroient point été exposées aux concussions -énormes de leurs gouverneurs et des proconsuls. Les richesses, -transportées peu-à-peu à Rome, n’y auroient pas fait cette irruption -violente et subite, qui ne laissa le temps, ni de prévoir le danger, -ni de réfléchir sur la situation où l’on se trouvoit, ni de faire des -lois. Le changement des mœurs se fût fait d’une manière insensible; -les usages nouveaux que l’élévation des Romains et leurs nouvelles -passions rendoient nécessaires, se seroient établis sans révolter les -esprits, et les lois auroient été oubliées, et non pas violées avec -emportement. Non-seulement on eût prévenu les guerres civiles, que -l’indépendance des généraux alluma, mais, si quelque tribun ambitieux -avoit tenté de remuer, et, sous prétexte de faire revivre les anciennes -lois, de s’emparer du gouvernement et d’établir sa tyrannie, le sénat, -qui auroit été réellement le maître de toute l’autorité, en ayant les -armées à sa disposition, l’auroit arrêté dès le premier pas. - - - - -LIVRE SECOND. - - -Les troubles pouvoient d’abord éclater par quelqu’entreprise des -armées sur la liberté publique; et vraisemblablement la seule raison -qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit trop ouvertement -criminelle, trop contraire à la manière de penser des Romains, en un -mot, trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui précède toujours -les actions injustes, inusitées et importantes, et qui fit balancer -l’ambitieux César, lui-même, sur les bords du Rubicon, quoiqu’il fut -enhardi par l’exemple d’une guerre civile et les vœux d’une partie de -la république, retint sans doute beaucoup de généraux dans le devoir, -depuis le premier Scipion jusqu’à Sylla. - -Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains, une tradition -avantageuse des anciennes querelles de la noblesse et du peuple; et -non-seulement elle étoit propre à rendre excusable un tribun séditieux, -mais à le faire même regarder comme le vengeur de la justice et des -lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec moins de danger et plus -de décence, en excitant des émotions populaires; et dès-lors, il étoit -naturel que les désordres qui devoient perdre la république Romaine, et -dont je vais tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent par les -tribuns. - -Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit souvent à Tibérius -Gracchus, son fils, son indifférence pour le bien public, tandis -que sa patrie avoit besoin d’un réformateur; et qu’en retirant de -l’oubli les réglemens qui avoient fait la grandeur des Romains, il -pouvoit se rendre aussi illustre que les plus grands capitaines. -D’autres prétendent qu’en voyageant dans l’Italie, il fut touché de -l’état déplorable où il vit les campagnes. Elles étoient désertes, -ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius, témoin des suites -funestes du luxe, crut, dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un -moment à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de penser que -l’ambition seule l’inspira. S’il se couvrit du masque de réformateur, -ce fut pour se concilier la faveur de la multitude, et par-là se -rendre le maître d’une république dont le gouvernement n’étoit -plus susceptible d’aucune réforme avantageuse, et à qui sa liberté -commençoit d’être à charge. - -C’est avec le téméraire projet d’arracher aux riches leur fortune, et -de les réduire à ne posséder encore que cinq cens arpens de terre, que -Tibérius brigua et obtint le tribunat. Cette entreprise étoit sage de -la part d’un ambitieux qui avoit besoin de présenter un grand intérêt -pour émouvoir de grandes passions; mais elle étoit insensée dans un -magistrat qui n’auroit voulu que soulager la misère du peuple, et -pourvoir à sa subsistance. Tout ce que Rome renfermoit de citoyens, -que la loi Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius, qui étoit -devenu l’idole de la multitude. Pour les uns, c’est un séditieux qu’il -faut faire périr, et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour -les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi des tyrans -et le défenseur de la liberté. Si le tribun n’eût eu que de bonnes -intentions, il auroit dès-lors renoncé à son entreprise. Pouvoit-il -être assez peu éclairé pour ne pas voir que les riches consentiroient -plutôt à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs richesses? Les -injures de ses ennemis lui donnèrent de la colère, les éloges de ses -partisans augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la fois aigri et -flatté, devint plus entreprenant. Content jusqu’alors de gémir sur -les maux des Romains, de tendre en apparence une main secourable aux -malheureux, de peindre avec adresse la cupidité des grands, ou de faire -voir combien il étoit injuste que tant de citoyens d’une république -qui étoit maîtresse du monde fussent plongés dans la misère, il avoit -plutôt paru se laisser emporter par les sentimens du peuple, que lui -inspirèrent les siens; actuellement il l’invite lui-même à tout oser. -La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait adroitement apercevoir, -en feignant de la cacher, avertit continuellement la multitude que les -grands sont capables d’un assassinat, et que l’occasion de ramener -l’égalité est arrivée, mais qu’un moment peut la faire disparoître. Il -faut que les lois se plient aux volontés de Tibérius; il viole en tyran -celles qui lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son collègue, met -opposition à ses décrets, il le prend à partie, l’accuse de trahir les -intérêts du peuple, et le fait déposer. - -La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs, chargés de la mettre en -exécution, étoient même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, que -le triomphe du tribun fût assuré; il croyoit avoir vaincu les riches, -et il n’avoit fait que les réduire au désespoir; il devoit craindre -quelque violence de leur part, et il n’avoit pris aucune mesure pour la -prévenir ou la repousser. C’est dans ces circonstances qu’Attale, roi -de Pergame, nomma, en mourant, le peuple romain son héritier. Tibérius, -enhardi par ses premiers succès, et pour achever de se rendre le tyran -de Rome, se proposa aussitôt de partager cette succession entre les -plus pauvres citoyens; mais le seul projet de cette loi trouvant les -esprits dans une extrême fermentation, excita de si grands mouvemens, -que le tribun connut enfin le péril dont il étoit menacé. Son tribunal -même lui paroît un asyle peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte -de la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, il porta à -plusieurs reprises ses mains à la tête, pour avertir le peuple qu’on -en veut à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le défendre. A -ce geste, les riches croient rencontrer le prétexte heureux qu’ils -cherchoient depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force ouverte. Ils -publient qu’il s’est emparé du diadême d’Attale, et feignent d’être -persuadés qu’il demande à la multitude de le couronner roi de Rome. Il -n’est plus question que de sauver la liberté prête à périr; et Scipion -Nasica, accompagné de tous les prétendus ennemis de la royauté, fond -les armes à la main, sur la populace qui entouroit le tribunal de -Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son magistrat, obligé de -céder à l’orage et de prendre la fuite, est assassiné par un de ses -collègues.[28] - - [28] L’an de Rome 621, c’est-à-dire, 233 ans après que les - Plébéïens furent parvenus au consulat. - -Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que quand il se crut en état -de venger son frère; mais il trouva cette magistrature prodigieusement -avilie entre ses mains. Il devoit être le magistrat du peuple, et il -n’étoit que le chef d’une populace chassée de ses héritages, accablée -de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas emportée, et qui n’avoit -plus aucune part à l’administration publique. Les tribuns, successeurs -de Tibérius, avoient été des hommes riches, mais avares et non pas -ambitieux; ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement de la -loi Licinia, de flatter la cupidité de la multitude, et d’entretenir -l’esprit d’audace et de révolte, auquel elle commençoit à s’accoutumer, -ils entrèrent dans la ligue que les riches avoient formée pour résister -plus efficacement aux lois qui les condamnoient, et avoient contribué -de tout leur pouvoir à affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit. - -Caïus, à qui le gouvernement actuel de la république ne fournissoit -aucune ressource propre à rendre à sa magistrature son ancien lustre, -et le crédit dont son ambition avoit besoin, imagina de donner le droit -de bourgeoisie Romaine à plusieurs peuples considérables du voisinage -de Rome. Dès-lors, le tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva -le courage du peuple, menaça les riches des principales forces de -l’Italie, et fut en état de les accabler. - -Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et César le furent dans la -suite, si, instruit par la fin tragique de son frère, de ses intérêts, -de la situation des Romains, et de ce qu’il avoit à craindre de la part -des grands, il eût jugé que tout tempérament ruineroit une entreprise -aussi audacieuse que la sienne, et que la force seule, pouvoit le -faire réussir. Mais, soit que les esprits ne lui parussent pas d’abord -assez préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus l’ambition d’un -magistrat que d’un homme de guerre; soit qu’il se flattât d’intimider -les riches, par son alliance avec les Italiens, et de les dominer sans -se couvrir de l’opprobre de les avoir vaincus par les armes; il voulut -procéder dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis une ressource -contre les coups qu’il vouloit leur porter. - -Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius qui s’opposât à la -publication de ses réglemens. Au contraire, dès que Caïus proposoit -une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, Livius Drusus, son -collègue, se faisoit une règle d’enchérir sur ses demandes, et de -publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe du sénat. Dupe de -cette politique, la populace ne savoit à qui elle devoit s’attacher, -et elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de protecteurs. Caïus, -dont la considération diminuoit à proportion que celle de son -rival augmentoit, se vit réduit à franchir toutes les bornes. Il -se proposoit de porter dans son troisième tribunat, des lois, qui, -en ruinant entièrement le sénat et les riches, devoient lui rendre -toute la confiance du peuple et confondre Drusus; mais on pénétra ses -intentions; ses collègues supprimèrent une partie des bulletins qui le -continuoient dans sa magistrature, et dès-lors, sa perte fut jurée. -Quoique sans caractère, Caïus continua le rôle dangereux de protecteur -du peuple; et ce ne fut plus qu’un perturbateur du repos public qu’il -étoit aisé d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais trop tard, les -Italiens à son secours. On prit les armes, et la défaite de son parti -auroit assuré, pour toujours, le triomphe des riches, si les excès -auxquels on venoit de se porter, n’avoient dévoilé toute la foiblesse -de la république, et fait connoître que ce n’étoit plus par les lois, -mais par la force que tout devoit s’y décider. - -Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit contre l’injustice -des citoyens qui avoient envahi les richesses de l’état; mais ses -plaintes étoient toujours tempérées par les sentimens pusillanimes que -lui inspiroit sa pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence pour -les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé à les respecter, et à -croire que tous les avantages de la société doivent être faits pour -eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit plus les grands que -comme des voleurs publics dont la fortune étoit élevée sur ses ruines. -Autrefois il auroit été touché du décret que porta le sénat, et par -lequel il étoit ordonné qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires -des terres, à condition qu’ils paieroient une certaine redevance qui -seroit partagée entre les plus pauvres citoyens; aujourd’hui il -dédaigne les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; et ce -n’est plus de leurs richesses seulement, qu’il veut dépouiller les -riches, il songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. La -multitude paroît indomptable, parce qu’elle espère de retrouver un -Gracchus dans cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches, -et qui, réduits à n’avoir que les mêmes intérêts, que les plus vils -plébéïens, ont besoin comme eux d’une révolution, et les invitent à ne -pas perdre l’espérance. Cette populace ne craint point de reprendre une -seconde fois les armes; elle présume de ses forces, et compte sur le -mécontentement et les secours des Italiens, qu’on venoit de priver du -droit de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples étoient indignes -de l’injure qu’ils avoient reçue; et leur ressentiment, qui croissoit -à mesure que les Romains paroissoient plus divisés, en fomentoit les -divisions. - -Les riches, cependant, loin d’opposer à la multitude cette union qui -fait seule toute la sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis -différens; et le sénat, sous la protection duquel ils gouvernoient la -république, n’étant composé que d’hommes amollis par les délices, et -occupés de leurs affaires domestiques, n’osoit avoir une conduite digne -de lui et du danger dont il étoit menacé. Tour à tour, sage, emporté -et imprudent, il sentoit échapper de ses mains un pouvoir dont il ne -savoit pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans avoir l’art -de le retenir. Il se fait donc de l’un à l’autre un flux et reflux -perpétuels de tyrannie et de servitude; et cette confusion subsistera -jusqu’à ce que quelque citoyen, sous prétexte de défendre et de venger -le sénat ou le peuple[29], s’empare de cette puissance qui est comme -suspendue entre eux, et que ni l’un ni l’autre ne peut conserver. - - [29] _Alii sicuti jura populi defenderent, pars quo senatus - auctoritas maxima foret, bonum publicum simulantes, pro suâ - quisque potentiâ certabant._ (Sal. in Bel. Cat.) - -C’est dans ces circonstances que Marius commença à se rendre illustre. -Quoique d’une naissance obscure, il portoit dans le cœur une ambition -qui ne devoit pas être satisfaite par sept consulats. Il s’étoit fait -soldat; et passant successivement par tous les grades de la milice, il -en avoit rempli les fonctions avec la supériorité d’un homme né pour -être le plus grand capitaine de la république. Ennemi de tout plaisir -par une sorte de férocité qui le rendoit encore plus dur pour lui-même -que pour les autres; infatigable dans le travail, diligent, actif, -parce que le repos lui paroissoit insupportable; son courage, quoique -extrême, étoit la qualité qu’on remarquoit le moins. - -La réputation de Marius passa des armées à Rome, et le peuple fut -d’autant plus flatté de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son -ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude continuelle, il -avoit besoin d’un chef qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les -grands, comme autant de compétiteurs dont le crédit et les intrigues -devoient lui fermer l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux -qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance et ma fortune, et moi je -méprise leurs personnes. L’emportement de Marius le servit utilement; -le peuple l’éleva au tribunat; et il ne cessa de déclamer contre -l’avidité et l’orgueil des riches avec cette éloquence grossière, mais -persuasive, que donnent les seules passions. - -Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, ce n’est pas qu’elle -eût en elle-même quelque principe capable de la conserver contre -les attaques d’un tyran qui auroit joint les talens militaires de -Marius à la politique des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette -sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. Il étoit ambitieux -en citoyen; il vouloit que la république subsistât, qu’elle fût bien -servie, et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il vouloit que toute -la gloire lui en fût due, et il n’auroit pas permis à un autre de la -servir aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit point de -rétablir les lois des Gracques; il lui étoit inutile d’exciter des -troubles qui, ne laissant aucune voie de conciliation entre les partis -opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens à lui déférer la -puissance souveraine; il se borna à servir assez bien la multitude pour -se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages quand il aspireroit -aux plus hautes magistratures. - -Marius fut fait consul, et on lui donna en même temps le commandement -de l’armée de Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut créé -consul une seconde fois, et chargé de s’opposer à l’irruption des -Cimbres et des Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; et -ses triomphes, ne servant qu’à le rendre plus avide de gloire, il eut -toujours besoin du peuple; et pour conserver son affection, il fut -à la tête du sénat plus tribun que consul. On doit me pardonner les -détails dans lesquels je vais entrer. Avant que les Romains fussent -corrompus, c’étoit dans les principes mêmes de leur gouvernement -qu’il falloit chercher les causes de leurs révolutions. Désormais -que Rome est menacée de sa ruine par mille côtés différens, que ses -citoyens sont plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer son -caractère aux événemens, elle reçoit l’empreinte de celui des hommes -qui la gouvernent, c’est dans les passions de ces hommes, et dans les -circonstances où ils se sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts -qui font mouvoir la république. - -Les grands, à qui le caractère farouche et inquiet de Marius étoit -insupportable, s’attachèrent ridiculement plutôt à le mortifier qu’à -ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit le plus sensible, -ils attribuèrent à Sylla tout le succès de la guerre de Numidie. -C’étoit lui, en effet, qui, n’étant encore que questeur de l’armée que -commandoit Marius, avoit engagé Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains. -Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on faisoit à son protecteur; -et pour le venger, il publia que, sans lui, les armées Romaines -n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette dispute frivole, mais -propre à faire connoître combien les Romains étoient différens de leurs -ancêtres, devint l’affaire la plus importante de la république; il -n’est question que de la gloire et des services de Marius et de Sylla; -et ces deux hommes, acharnés à se perdre l’un l’autre, se trouvent -par-là les maîtres de Rome. - -Sylla étoit recommandable par une naissance illustre, et avec des -talens pour la guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il étoit d’un -caractère tout opposé. Sans être amolli par les plaisirs auxquels -il s’étoit abandonné dans sa première jeunesse, il n’avoit rapporté -de leur commerce que ces grâces qui s’associent rarement au grand -mérite, et pour lesquelles Marius avoit un mépris[30] qui l’éloigna -d’abord de Sylla. L’un transportoit son génie par-tout, et n’avoit -qu’une manière de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une souplesse -naturelle qui le rendoit propre à passer sans effort d’un caractère, -ou plutôt d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des conjonctures -où il se trouvoit, et il sembloit qu’elles ne développassent que -successivement ses passions. Marius n’avoit d’amis que par intérêt, et -il les abandonnoit sans pudeur, et sans avoir su les forcer adroitement -à mériter leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit envers les -siens d’une fidélité inviolable. Marius eut les vices que les chefs de -factions se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, ingrat, -perfide, cruel; mais ces vices naissoient du fond de son cœur; au lieu -de partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, et suivant le -besoin des circonstances, ils firent la perte de l’un, et établirent la -fortune de l’autre. - - [30] _C. Marium consulem moleste tulisse traditur, quod sibi - asperimum in Africa bellum gerenti, tam delicatus quæstor sorte - obvenisset._ (Sal. in Bel. Jug.) - -Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement les grands, Sylla -ne songea point à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite fut -plus habile. Etant le seul homme de la république qu’ils pussent -opposer à Marius, il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant même -que son ennemi profiteroit de son dévouement au sénat, pour accroître -sa faveur auprès du peuple, il rechercha lui-même l’amitié de la -multitude. Il lui prodigua ses richesses, flatta ses goûts, sembla -favoriser ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan des citoyens -dont il devoit être bientôt le tyran. Par cette politique adroite, -Sylla, toujours sûr de l’affection des grands, grossissoit le nombre de -ses créatures des partisans qu’il débauchoit à Marius, et se mettoit en -état d’écraser son ennemi, en réunissant tous les esprits en sa faveur. - -Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de -la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont -il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné -que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui -servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla -s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est -propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les -peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur -ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes -pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit -privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de -Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé -de ses intérêts personnels que de ceux de la république. - -Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes -de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de -commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius -croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple, -nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et -ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit -de lui décerner. - -Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de -la violence, et il falloit nécessairement troubler la république, -afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son -complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré -des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé -les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient -encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres, -sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les -Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais -non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix -portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens; -c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains, -qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres -du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être -distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit -été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et -qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et -se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient -se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les -sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les -subjuguer une seconde fois. - - [31] Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit dans - mon premier livre, que dans les assemblées du champ de Mars et - de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage, et que - c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit. - -C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible -d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius -fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que -désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser -sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et -au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens. -La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse -confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient -affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu -de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait -naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla; -il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de -l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis -que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore -remportée. - -Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la -république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre -contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en -frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée -pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par -les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures -de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non -en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une -armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans -songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et -il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se -présente aux portes de Rome. - -Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une -ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les -déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi -qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au -peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en -leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de -rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne -que les élections ne se fassent désormais que par centuries. - -Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux -des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas -promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en -tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir -qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des -faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour -de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât -contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés -avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses -concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre -Mithridate. - -Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine. -Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout -le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le -consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font -aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire. -Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition, -quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la -gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids -l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant -destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti -qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus -les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il -ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité. -Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de -Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa -vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la -république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour -d’Asie. - -Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter -l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au -détail des proscriptions abominables de Sylla[32]. - - [32] _Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet, - et modus culpæ ex pecuniæ modo constitueretur, et qui locuples - fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces foret._ - (Vell. Pat. L. 2.) _Namque uti quisque domum aut villam, postremô - aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat, dabat operam ut - is in proscriptorum numero esset, neque priùs finis jugulandi - fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit._ (Sal. in Bel. - Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait dictateur - perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius Gracchus, et - quarante après celle de Caïus. - -Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses -égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit -joui sous le titre de dictateur perpétuel. - -Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe, -qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme -puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde, -cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par -aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de -Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à -son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir -de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté -d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort -de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner -le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second -toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de -son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans -l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour -échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme -rétabli. - -La dictature perpétuelle de Sylla forme une époque remarquable chez -les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand -courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les -a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens, -sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient, -que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus -de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais -marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition -à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant -contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à -la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius -Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût -eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer -à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César: -«Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à -aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est -cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.» - - [33] _Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà cum - libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit tyrannis, - tyrànnus occidit._ (L. 14. Epist. 4. et 9.) - -Quand l’exemple funeste que donna Sylla n’auroit point été contagieux, -les vices avec lesquels les Romains s’étoient familiarisés, pendant -le cours des proscriptions, leur auroient bientôt donné un nouveau -maître. Les magistrats ne regardoient leur magistrature, qu’ils -avoient achetée, que comme l’instrument de leur fortune domestique. -Les censeurs n’osoient exercer leur ministère[34]; les lois se -taisoient, et rien ne se décidoit que par les passions de quelques -femmes déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, cette célèbre -intrigante, que ses débauches auroient rendue infâme dans un siècle -moins corrompu, et qui trouva cependant le secret de vendre ses -faveurs, et de gagner par leur secours, des amis à son frère, avec qui -elle étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. L’histoire n’a -point dédaigné de conserver les noms d’une Précia et de mille autres -courtisannes qui gouvernoient impérieusement la république par leurs -amans. Les citoyens les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés de -leurs seuls plaisirs, sans songer que leur fortune étoit attachée à -celle de l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron[35], être des -demi-dieux, si les poissons qu’ils nourrissoient à grands frais dans -leurs viviers, étoient assez apprivoisés pour leur venir en quelque -sorte manger dans la main. Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes -et de débauches, et qui, regardant Rome comme une ville abandonnée au -pillage, enhardirent Catilina à former sa conjuration, ou furent ses -complices. Caton seul avoit de l’honneur; mais se conduisant en citoyen -de la république de Platon[36] parmi des brigands, sa vertu ne lui -fournissoit que des ressources impuissantes, et contrarioit même ses -bonnes intentions. Le peuple, impatient de recouvrer son autorité, pour -en faire un trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à l’aristocratie -de Sylla. Depuis que ce dictateur, à son retour d’Asie, avoit distribué -les terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit plus d’armée qui ne -regardât la guerre civile comme un avantage; et les légions n’auroient -pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des généraux. Aux secousses -qui ébranloient le gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit s’élever -mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, qui ne sentoit que sa -foiblesse, crut qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer un -nom considérable aux citoyens remuans et ambitieux. - - [34] Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux - censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers, que - les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal, encore - ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement. - L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à l’élection des - censeurs, et la république fut privée de ces magistrats jusqu’en - 683. - - [35] _Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere, si - mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant._ (Ad Att. - Epist. 1, l. 2.) _Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas - suas fore salvas sperare videantur._ (Epist. 18. l. 1.) - - [36] _Ille_ (Cato) _optimo animo utens et summâ fide, nocet - interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ, - non tanquam in Romuli fæce sententiam._ (Ad Att. Epist. 1, l. 2.) - _Unus est qui curet constantiâ magis et integritate quam, ut mihi - videtur, consilio aut ingenio, Cato._ (Ad Att. Epist. 18, l. 1.) - -Crassus et Pompée étoient alors les deux personnages les plus importans -de Rome. Le premier calculoit le produit des magistratures, et les -remplissoit plutôt en banquier qu’en homme d’état. Quelques talens -qu’il eût d’ailleurs, on sent que son avance devoit le rendre aussi -incapable de défendre les intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une -révolution. Pompée, au contraire, à qui ses concitoyens donnèrent le -surnom de grand, avoit déjà surpris leur admiration. Quelques actions, -qui dans sa jeunesse annonçoient de grandes qualités, une physionomie -noble, où l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, la faveur de -Sylla, un esprit vif et souple, des manières insinuantes et fastueuses, -quoique populaires, du courage, beaucoup de libéralité, une attention -singulière à être partout, mais principalement l’imbécillité du -peuple, dont la haine ou l’amour est toujours extrême dans les temps -difficiles; voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des Romains. - -Il s’étoit fait la plus haute réputation à la guerre, en se présentant -toujours à propos pour consommer les entreprises de la république, -et recueillir le fruit des succès que d’autres avoient préparés. Les -Romains crurent qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique ce -grand homme ne le regardât que comme un écolier,[37] «qu’il vouloit, -disoit-il, renvoyer à ses parens bien corrigé de sa présomption.» -Après la guerre des pirates, la reconnoissance du peuple confondit -l’importance du service que lui avoit rendu Pompée avec sa capacité, -il jugea[38] de la difficulté de la guerre que ce général avoit -terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui avoit accordé. Tygranes -étoit vaincu, ses états étoient ouverts aux armées Romaines, Mithridate -n’avoit plus de ressources; et Pompée, dérobant à Lucullus la gloire -qu’il alloit acquérir, prolonge la guerre par des fautes. Il oublie -Mithridate, pour s’arrêter chez de petits rois qui implorent sa -protection; et sa vanité, satisfaite de leurs respects, s’occupe -gravement (qu’on me permette cette expression) de leurs tracasseries, -lorsqu’il falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine enfin cette -guerre que quand son ennemi, trahi par sa famille, se donne la mort par -désespoir. L’appareil extraordinaire du triomphe de Pompée (car jamais -on n’avoit tant vu de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes aux -yeux des Romains; et comme on décerna dix jours d’actions de graces -publiques, le double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, le peuple -crut que Pompée surpassoit du double tous les généraux précédens. - - [37] Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée fit - en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison des siens. - - [38] Les pirates causoient de grands maux aux Romains; mais rien - n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez dans les - historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée. - -Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit être, mais non pas aussi -mauvais que le permettoit la situation malheureuse de la république. -On lui sut gré, après ce qu’on avoit éprouvé de la part des autres -généraux, de ce qu’il licencia ses soldats en entrant en Italie, et ne -vint point à Rome pour y dominer par la force. Parce qu’il ne fut ni -un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût des intentions plus criminelles, -on l’érigea en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, mais -il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, ou plutôt sa vanité, se -repaissoit de l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit craindre -aucune violence, pourvu qu’on lui permît, en attendant, d’être le -premier citoyen de la république. - -Soit que Pompée, enhardi par tant de faveur, dédaignât l’empire que lui -avoit donné le sénat, et ne voulût tenir son autorité que de lui-même; -soit qu’il craignît qu’une trop grande tranquillité n’altérât son -crédit, ou qu’il crût que les anciennes dissentions des Romains le -rendroient plus nécessaire, il cassa les lois de Sylla; et en rendant -aux tribuns leur première dignité, invita le peuple à reprendre son -orgueil, son indocilité et son ambition. Cette conduite, si blâmée par -Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts actuels des Romains, -étoit sage dans les principes de son auteur. Vain et présomptueux, -il devoit se flatter d’asservir les deux ordres de l’état l’un par -l’autre, dès que leurs anciennes querelles recommenceroient, de -balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. Quelques historiens -l’ont même soupçonné d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont cru -qu’il avoit voulu exciter des troubles pour faire sentir aux Romains -les inconvéniens de leur liberté; et en les lassant de leur condition, -les forcer à lui offrir la dictature perpétuelle. - -Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu autant de génie que de -présomption, il auroit eu le succès dont il se flattoit; mais loin -d’être l’ame des mouvemens de la place publique, il ne sut pas même en -prévoir le cours. Toujours embarrassé au milieu des débats du sénat -et du peuple, il n’en impose à aucun parti; tandis que César, qui -travaille sourdement à dominer, profite seul de sa politique. - -Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il -connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit -par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des -Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile, -et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est -un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers -l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a -recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette -élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès -sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se -signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions -sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande, -il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux -Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second -doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices, -et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à -lui obéir. - -Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine, -dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à -former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus. -Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit -réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit -aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et -de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de -point de réunion à ses chefs. - -Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un -homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé -au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui -dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César, -il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité -ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou -deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et -César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les -mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit. -Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains -des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt -populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie. - -Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il -voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais -il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût -occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée -n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de -remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt -il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut -retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité, -venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la -fortune de César, parce que César a ruiné la sienne. - - [39] _Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin - Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar felicior - fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit... Illud - te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer status - sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit._ - (Ad Att. Epist. 23. l. 2.) - -Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des -Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter -impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux -usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans -son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés. -Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses -partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures; -son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous -ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république -n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets -ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance -souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son -ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint -même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se -soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par -eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au -protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et -le moins dangereux du bien public. - -Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que -lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il -ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite -ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils -différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas -la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit -plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée. -L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller -de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et -si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut -passer pour l’auteur de la rupture. - - [40] _Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris - conjunctio, ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset - informata; ut jam omnium judicio constitutum esset, omnium - vestrum bona prædam esse illius victoriæ._ (Ad Att. Epist. 6. l. - 11.) Pompée, voyant qu’il s’étoit trompé quand il avoit espéré - que les Romains lui déféreroient la dictature perpétuelle, étoit - résolu à ne plus rien ménager. S’il eût vaincu César, il eût été - un tyran. - -César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son -gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour -le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de -son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter -qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit -le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions; -car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce -qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il -s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit -pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En -portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi -à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout -ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus -habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il -offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que -Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne. -Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son -auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent -raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut -réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du -blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne -consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une -stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent, -les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le -tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée. - -Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand -je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être -consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.» -Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que -Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser -d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César -soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions -quand il la frappera avec le pied. - -Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut -véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient -tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il -lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de -prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par -le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de -soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses -que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles -de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres -son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison -délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre -en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de -César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont -subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons. - - [41] _Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute_ - Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) _Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem - scire puto; nostrum quidem nemo._ (Epist. 12. l. 7.) _Cnæus - autem noster; ô rem miseram et incredibilem, ut totus jacet! Non - animus est, non consilium, non copiæ, non diligentia._ (Epist. - 21. l. 7.) _Malas causas semper obtinuit, in optima concidit, - quid dicam, nisi illud eum scisse! Neque enim erat difficile hoc - nescisse; erat enim ars difficilis recte rempublicam regere._ - (Epist. 23. l. 7.) - -Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de -faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est -pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont -grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit -rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses -soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les -mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant -la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier, -qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur -perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent -d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger. - - [42] L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création - des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon, 95 ans - après le meurtre de Tibérius Gracchus, 35 ans après que Sylla eut - été fait dictateur perpétuel. - -Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la -manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté -leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la -clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres -civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que -vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez -eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être -tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit -raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont -exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils -pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?» - - [43] _Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno - liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit, magno - dolore sentimus, magno periculo sentimus._ (Cic. ad Brut. - Epist. 7.) _Quod si clementes esse volumus, nunquam deerunt - bella civilia._ (Epist. 16.) _Post interitum Cæsaris quid ego - prætermissum à vobis, quantumque impendere reipublicæ tempestatem - dixerim, non es oblitus. Magna pestis erat depulsa per vos, magna - populi romani macula deleta; vobis vero parta divina gloria. Sed - instrumentum regni delatum ad Lepidum et Antonium._ (Epist. 23.) - _Acta enim illa res est animo virili, consilio puerili. Quis - enim hoc non vidit, regni heredem relectum! Quid autem absurdius - hoc metuere, alterum in metu non ponere._ (Cic. ad Att. Epist. - 21. l. 14.) _Animis enim usi sumus virilibus, consiliis, crede - mihi, puerilibus. Excisa enim est arbor, non evulsa, itaque quam - fruticetur vides._ (Ad Att. Epist. 4. l. 16.) - -En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas -douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César, -les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui -succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui -fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens -qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est -malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne -de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat, -en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et -étouffer les espérances du jeune Octave. - - [44] _Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium - esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc ipsum, - inquies, inique facis, qui hostilis animi in rempublicam homines, - cives appelles. Imo justissimè, quid enim nondum senatus censuit; - nec populus romanus jussit, id arroganter non præjudico, neque - revoco ad arbitrium meum._ (Epist. Brut. ad Cic.) Brutus rend - raison de toute sa politique par ces paroles. Ce principe doit - être la règle de tout citoyen qui vit dans une république; mais - malheureusement la république Romaine ne subsistoit plus, quand - Brutus parloit ainsi. - -Quelque prudente qu’eût été cette conduite, il faut cependant en -convenir, elle eût été incapable de rétablir la république. Les -Romains étoient trop vicieux pour se passer d’un maître[45]. On ne -pouvoit leur rendre que cette ombre de liberté, dont ils abusoient -de la manière la plus funeste depuis les troubles des Gracques; et -leur rendre cette ombre de liberté, c’étoit les exposer à repasser, -après de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, sous le -joug du nouveau tyran. «Si César et Pompée, dit un des plus grands -génies qu’ait produit notre nation[46] avoient pensé comme Caton, -d’autres auroient pensé comme César et Pompée.» On peut faire le même -raisonnement au sujet d’Antoine et d’Octave: si on les eût fait périr, -ou qu’ils eussent été citoyens, d’autres auroient établi la monarchie -sur les ruines de la république. Il n’y avoit plus de liberté à espérer -pour les Romains, à moins que quelque citoyen, après s’être rendu le -maître de tout, ne changeât entièrement la forme de l’état, et en -abandonnant toutes les conquêtes, ne les contraignît à reprendre les -mœurs et la pauvreté de leurs ancêtres. Mais quand cette réforme eût -été praticable, devoit-il se trouver quelque Romain assez vertueux pour -se donner la peine d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire qu’un -pareil usage? - - [45] _Non aliud discordantis patriæ remedium fuisse quam ab - uno regeretur._ (Tac. Ann. I. 2.) Tous les historiens anciens - parlent le même langage; je me contenterai d’ajouter ici ce que - dit Florus en parlant d’Auguste. _Sapientia sua atque solertia - perculsum undique et perturbatum ordinavit imperii corpus, quod - ita haud dubio nunquam coire et consentire potuisset, nisi unius - præsidis nutu, quasi anima et mente regeretur._ l. 4. - - [46] Le président de Montesquieu, dans ses considérations sur les - causes de la grandeur et de la décadence des Romains. - -Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs singuliers qu’on accorda -à César, pour faire voir qu’il ne restoit plus dans la république la -moindre étincelle de génie qui doit animer des républicains. César est -le tyran de sa patrie, et on l’en appelle le père; par la constitution -même du gouvernement, chaque citoyen est obligé à le punir de son -attentat, et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. On veut -qu’il assiste aux spectacles dans une chaise dorée, et une couronne -d’or sur la tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche de ce que -fait faire la flatterie. Dans une ville où la violence faite à Lucrèce -avoit autrefois soulevé tous les esprits contre Tarquin, on délibère -actuellement de donner à César un empire absolu sur la pudeur de toutes -les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies publiques ses images à -celles des Dieux; on lui établit un temple, des autels et des prêtres. - -Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir dans ces bassesses -abominables une politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre César -odieux; mais c’est, je crois, se tromper, puisque le peuple pleura sa -mort, et que le sénat conserva à sa mémoire les mêmes honneurs qu’il -avoit prodigués à sa personne, et porta ce décret absurde[47], par -lequel il approuve et condamne à la fois César et ses meurtriers, ses -lois et les vengeurs de la liberté. - - [47] _Nihil enim tam absurdum quam tyrannicidas in cœlo esse, - tyranni facta defendi. Sed vides consules, vides reliquos - magistratus si isti magistratus; vides languorem bonorum._ (Cic. - ad Att. Epist. 13. l. 14.) - -L’imbécillité des conjurés et la mollesse du sénat mirent entre les -mains d’Antoine toute la puissance de César. Dépositaire de son -testament et revêtu du consulat, rien ne put lui résister. Sous -prétexte de remplir les volontés du dictateur, il se rend le maître -de la populace et des légions, et fait trembler le sénat. Il exécute -ce que César lui-même n’auroit osé entreprendre ni penser[48], et -dispose enfin de tout si souverainement, que les conjurés ne trouvant -plus de sûreté dans Rome, sont obligés de chercher un asyle dans leur -gouvernement. - - [48] _Omnia facta, scripta, dicta, promissa, cogitata Cæsaris - plus valent, quam si ipse viveret._ (Ad Att. Epist. 10 l. 14.) - _Quæ enim Cæsar nunquam neque fecisset, neque passus esset, ea - nunc ex falsis ejus commentariis proferuntur._ Epist. 14 l. 14. - -Cicéron, qui dans ces circonstances commença à gouverner le sénat, -trouva les affaires dans un chaos énorme[49]. Sans principes, sans -règle, sans objet; tous les jours on prenoit un nouveau parti sans -en prendre jamais un plus sage, et tous les jours les maux de la -république se multiplioient. Quelqu’insensé que lui eût paru ce décret -plein de contradictions dont je viens de parler, il ne laissa pas que -d’y conformer sa conduite. Il fait charger Octave de porter la guerre -contre Antoine, et engage le sénat à lui accorder les distinctions les -plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette politique il affoiblit -les conjurés, c’est-à-dire, le parti de la liberté[50], et qu’il -prévoie même qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se faire -craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt de se réconcilier avec -lui, pour accabler de concert Brutus et Cassius, leurs véritables -ennemis, et se rendre les maîtres du peuple Romain en rétablissant la -tyrannie de César. - - [49] _Prorsus dissolutum offendi navigium_ (Rempublicam) _vel - potius dissipatum, nihil consilio, nihil ratione, nihil ordine._ - (Ad Att. Epist. 11 l. 15.) - - [50] _Si multum possit Octavianus, multo firmius acta tyranni - comprobatum iri, quam in telluris: atque id contra Brutum fore: - sin autem vincitur, vides intolerabilem Antonium, ut quem velis, - nescias._ (Ad Att. Epist. 14. l. 16.) - -Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite aussi extraordinaire -que celle de Cicéron, si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère, -et les intérêts particuliers qui devoient le faire agir dans cette -occasion. Cicéron devoit à sa vanité et à sa philosophie les qualités -qui font les bons citoyens dans un état tranquille; mais sa timidité -naturelle le privoit de celles qui peuvent rendre un citoyen dangereux -ou utile à sa patrie dans des temps orageux, où il faut avoir plus de -courage que de prudence. Les périls de la république se grossissoient -ou se diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit plus ou moins -intéressé personnellement. De-là vient qu’il n’eut jamais une règle -fixe pour distinguer la timidité de la prudence, ni le courage de la -témérité. Tantôt conduit par les lumières de son esprit, et tantôt -entraîné par les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une politique -propre à prendre des demi-partis, et à pallier les maux de la -république. - -Il montra de la fermeté contre Catilina; mais outre qu’il n’ignoroit -ni les projets, ni les pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu -par l’éclat de son action et de sa magistrature, par le sénat et les -vœux de tout le peuple. Il eut cependant besoin de faire un effort sur -lui-même; et c’est cet effort de courage qui, lui paroissant héroïque, -lui inspira sans doute pour son consulat cette admiration puérile dont -il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra naturellement à son -caractère, et sa conduite[51] fut d’autant plus foible que sa disgrace -avoit fait une impression très-forte sur son esprit, et que ne pouvant -par vanité se résoudre à mener une vie privée, l’ingratitude de ses -concitoyens lui avoit cependant donné du dégoût pour l’administration -des affaires publiques. - - [51] _Non recordor unde ceciderim, sed unde surrexerim, fratrem - mecum et te si habebo, per me ista pedibus trahantur. Vobis - simul philosophari possum. Locus ille animi nostri, stomachus - ubi habitabat, olim, concalluit. Privata modo et domestica nos - delectant._ (Ad Att. Epist. 16 l. 4.) - -Dans le commencement de la guerre civile de César et de Pompée, il -cherche à contenter tout le monde, ne satisfait personne, et craint -et souhaite en même temps de jouer le rôle qu’exigeoit de lui sa -dignité de consulaire. Il veut être neutre; il se repent de ne pas -suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur de César, et croit toujours -avoir pris le plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent -la mort de César, il ne lui fut pas possible de se conduire d’une -manière plus digne de lui et plus avantageuse pour la république. -Entouré d’hommes jaloux, envieux, qui n’osoient rien espérer, et -presqu’accoutumés à l’esclavage, la crainte publique augmenta sa -timidité[52]. Plein de mépris pour la conjuration de Brutus et de -Cassius, et ne les regardant que comme des déserteurs depuis qu’ils -s’étoient retirés dans leur gouvernement, Cicéron ne les jugea plus -capables de défendre avec succès les intérêts publics contre un homme -aussi entreprenant et aussi habile qu’Antoine, son ennemi personnel; -et il favorise Octave dans le dessein de s’en faire un protecteur, -si les conjurés sont opprimés. Brutus développe habilement tous les -ressorts de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron de regarder la -mort[53], l’exil et la pauvreté comme les plus grands des maux; de -craindre moins la ruine de la liberté que l’élévation d’Antoine, et de -pouvoir s’accommoder d’un maître qui auroit des complaisances pour lui, -qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui témoigneroit quelque -considération en le chargeant de chaînes. - - [52] _Ita temperata tota ratio est, ut Reipublicæ constantiam - præstem, privatis rebus meis, propter infirmitatem bonorum, - iniquitatem malivolorum, odium in me improborum, adhibeam quandam - cautionem._ (Ad Att. Epist. 19. l. 1.) Ecrivant à Atticus, après - la mort de César, sur le parti qu’il jugeoit à propos de prendre, - il dit: _assentior tibi, ut nec duces simus, nec agmen cogamus, - faveamus tamen_. (Epist. 13. l. 15.) - - [53] _Quæ facit, non dominationem, non, sed dominum Antonium, - timentis sunt... ô magnam stultitiam timoris, id ipsum quod - verearis, ita cavere, ut cum vitare fortasse potueris, ultro - arcesses et attrahas: nimium timemus mortem, et exilium, et - paupertatem, hæc videntur Ciceroni ultima esse in malis, et - dum habeat à quibus impetret quæ velit, et à quibus colatur - et laudetur; servitutem, honorificam modo, non aspernatur. Eo - tendit, id agit, ad eum exitum properat vir optimus, ut sit illi - Octavius propitius._ (Epist. Brut. ad Att.) Cicéron méritoit ces - reproches offensans, puisqu’il avoue lui-même à Atticus qu’il ne - se trouvoit point mal de la domination de César. Il écrivoit peu - de temps après la mort du dictateur; _ita graciosi eramus apud - illum_, (Cæsarem) _quem dii mortum perduint, ut nostræ ætati, - quoniam interfecto domino, liberi non sumus, non fuerit dominus, - ille fugiendus. Rubor, mihi crede, sed jam scripseram, delere - nolui_. (Epist. 4. l. 15.) - -La situation des Romains devint telle, que Cicéron, en écrivant à -Brutus, fut enfin forcé de convenir que cette guerre étoit accompagnée -de symptômes plus fâcheux que toutes celles qui l’avoient précédé. -«Quel que fût, dit-il, l’événement des troubles domestiques dont notre -siècle a été témoin[54], on pouvoit toujours espérer de voir subsister -quelque ombre de république; aujourd’hui, tout est changé. Si nous -sommes vainqueurs, je ne devine point quel sera notre sort; mais si -nous sommes vaincus, il n’est plus question de liberté.» - - [54] _Nullum enim, bellum civile fuit in nostrâ Republicâ omnium - quæ memoriæ nostræ fuerunt, in quo bello non, utracumque pars - vicisset, tamen aliqua forma esset futura Reipublicæ; hoc bello - victores, quam Rempublicam sumus habituri, non facile affirmarim, - victis certe nulla unquam erit._ (Epist. ad Brut.) - -Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine à Modène, forma le -projet de le réconcilier avec Octave. Cette négociation ne devoit pas -éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit par-là à sa ruine -entière pour gouverner l’univers avec deux collègues dont il méprisoit -l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit qu’en continuant à -défendre le parti de la liberté contre les vengeurs de César, sa -fortune resteroit bornée à celle de citoyen. - -Le second triumvirat fut formé; Antoine, Octave et Lepidus partagèrent -entr’eux les provinces de la république, à l’exception de celles que -possédoient les conjurés. Lepidus joignit la Gaule Narbonnoise à son -gouvernement d’Espagne. Antoine eut dans son partage le reste des -Gaules; l’Afrique et les isles de la Méditerranée échurent à Octave. -Lepidus, qui avoit été fait consul, se rendit à Rome pour gouverner -l’Italie, tandis que ses collègues portèrent la guerre contre Brutus et -Cassius. - -Lepidus éprouva bientôt que ce sont les armées, et non pas les -magistratures qui donnent du crédit pendant les guerres civiles. -Dans le nouveau partage des provinces qui se fit après la défaite -des conjurés, il fut trop heureux de conserver l’Espagne, et Octave -le dépouilla même de ce gouvernement, sans lui faire la guerre. Pour -perdre un homme qui devoit sa fortune au hasard et non à son mérite, il -ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. L’abaissement de Lepidus -dévoiloit les projets d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet; -mais cet élève de César avoit oublié son ambition et sa gloire. Enivré -de plaisirs, esclave de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre -bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître du destin de l’Orient, -et au milieu du faste asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer -à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa ruine, et la bataille -d’Actium soumit l’univers à un seul homme. - -La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur -les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis -le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une -naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il -n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit -ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de -César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être -qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du -dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des -amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux -défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se -flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la -république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable -qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les -volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa -fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce -pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de -Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur -la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si -illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne -dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par -le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient -secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis -m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les -deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons, -fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise, -unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération -des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire -craindre d’Antoine. - -C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un -homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir -affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome. -Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa, -Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art -de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de -combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de -l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres -espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule -infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le -plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement. - -Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point -partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à -celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues, -souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses, -sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un -ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands -projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière -supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il -n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun -des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou -du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est -tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des -conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui -devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se -l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang; -il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il -pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il -auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république -des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou -courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser. - -L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par -l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république. -En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix, -étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour -leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit -seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les -prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu -de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de -cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y -avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur -la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit -arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de -la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre -de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit -la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme -les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs -magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs -empereurs. - - [55] Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire, - pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit - d’être général de l’armée victorieuse; de sorte qu’on a vu - des consuls triompher pour des victoires que leurs lieutenans - avoient remportées pendant leur absence. C’est par une suite - de cet usage, que les empereurs, sous les auspices desquels - toutes les armées combattoient, triomphèrent seuls, ou du moins - n’accordèrent que très-rarement le triomphe à leurs généraux. - -Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il -ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers, -et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus -fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on -leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république, -qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles, -de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point -s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de -trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la -regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit -avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à -la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il -devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un -piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte -d’être un usurpateur. - -César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit -plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit -la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La -conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces -eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne -se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature -que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de -seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du -sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques -nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du -centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le -consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses -magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des -lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles -subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son -pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et -ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit -absoudre par un seul mot. - - [56] _Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus, dejecta - ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est._ (Suet. in vit. - Aug.) - - [57] _Domini appellationem ut maledictum et opprobrium, semper - exhorruit._ (Suet. in vit. Aug.) - -César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir -sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur -doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après -son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est -jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi -ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus -vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit -quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat -d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois -sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit -laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils -avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste -affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite -plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du -sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes, -et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre -civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur -situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la -mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit -qu’il n’auroit jamais dû mourir. - - - - -LIVRE TROISIÈME. - - -On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par -eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme; -c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une -révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant -lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement -de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se -portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis -parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux, -et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être -oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la -place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les -sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et -le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa -puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation; -il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des -droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de -tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté. - -Tel a été le sort de plusieurs nations: mais chez les Romains la -liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa -si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que -toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois, -tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne -put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est -un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace, -se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui -tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut -qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser -aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat -ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit -servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit. -De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour -n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de -posséder une puissance sans bornes. - - [58] Pharsale, Philippe, Actium. - -Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve -une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en -doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour -les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les -fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien -public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la -bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent -un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point -différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les -mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles, -austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être -qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le -rendroient despotique. - -Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome, -et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit -d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les -mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la -modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les -Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince, -ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes -les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste -autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner -conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et -qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le -temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours -douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à -convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans -avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la -république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines, -publiques et particulières. - - [59] _Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit - D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere, - relationem facere, remittere senatus consulta per relationem - discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto, - Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve, - jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur; omnium - rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è lege senatus - edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex usu Reipublicæ, - majestate divinarum, humanarum, publicarum, privatarumque rerum - esse censebit, ei agere facere jus potestasque sit, ita uti D. - Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique quibus legibus, - plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus, Tiberius et - Claudius tenerentur; iis legibus plebisque scitis, imperator - Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit._ C’est par un décret que - le sénat revétissoit les empereurs de la puissance impériale. De - toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux de connoître, il ne - nous reste qu’un fragment de celle qui fut faite pour Vespasien; - mais il suffit pour nous apprendre quelle étoit l’étendue et la - nature du pouvoir d’Auguste et de ses successeurs. - -Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de -lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir -en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire -des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une -confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi -de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle -Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance, -qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer -de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont -les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un -prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant, -si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront -nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme -raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui -flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à -ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause, -n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés -du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et -qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les -plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et -les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement -inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront -jamais d’en répandre. - - [60] _Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est._ (Tac. Hist. - l. 2.) - - [61] Tout le monde connoît le goût effréné des Romains pour les - spectacles de l’amphithéâtre. - -Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité -d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant -qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur. -Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une -servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage -de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un -peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint -Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il -n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et -Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens -qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit -fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit -de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit -né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains -le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la -souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer. - - [62] _Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post modum - flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit - neminem Romæ passuros regnare._ (T. L. l. 2.) - -Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival; -par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état, -et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste, -dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours, -et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la -république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville -aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit -point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends -d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la -crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce -discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition -en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir -trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne -s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet -homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte -enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer -le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre -contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce -fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est -juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.» - - [63] _Principatum quamvis neque occupare confestim, neque - agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie - dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo animo._ - (Suet. in vit. Tib.) - - [64] _Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, sive - adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, nitenti - ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum magis - implicabantur._ (Tac. Ann. l. 1.) - - [65] _Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam - injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, quam - ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba sunt hæc: - dum veniam ad id tempus quo vobis æquum possit videri, dare vos - aliquam senectuti meæ requiem._ (Suet. in vit. Tib.) - -Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il -le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même. -Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et -étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne -travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice, -qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la -faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux -consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs -fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles -de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les -personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles -qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre -possession des charges qu’il leur a données. - - [66] _Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et - salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate - instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe, - et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et - bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo._ - (Suet. in vit. Tib.) - - [67] _Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum - vitia oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus - publicum metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est, - ut mandaverit quibusdam provincias quos egredi urbe non erat - passurus._ (Tac. Ann. l. 1.) _Libertatem metuebat, adulationem - oderat._ (L. 2.) _Illum qui libertatem publicam nosset, tam - projectæ servientium patientiæ tædebat._ (L. 2.) - -Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer -ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient -suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il -sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut -de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où -se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant -arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée -qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les -pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur -interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les -préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes -de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant -révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de -mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi -vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut -d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où -étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un -poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit -sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne -s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même. - -La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient -trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par -une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on -ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire, -qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent -de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à -des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la -jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre -à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans -la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le -sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de -lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de -délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés, -protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation -des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire -craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur -nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles -les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques -dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas -criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé. - -Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des -expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être -un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire -semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit -avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une -tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé -par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que -le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit -avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à -tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et -se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître -un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens -toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez -grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et -vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de -la naissance la plus distinguée. - - [68] _Aliquoties prædicabat_ (Tiberius) _exitio suo omniumque - Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano, - phaetontem orbi terrarum educere._ (Suet. in vit. Cal.) - -Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le -trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince -ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline -et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants. -Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par -foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux -m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se -servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions. - -Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce -prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire; -il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au -bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de -ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître -n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple -contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant, -il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des -attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté -de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69]. -Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette -ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire, -les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur -le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains. -«Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde, -des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les -étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans -des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de -Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en -montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un -Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les -Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius, -un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables -farceurs.» - - [69] Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux - couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple - ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon de - cheval. - -Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes -nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire -remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et -réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit -plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir, -celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec -laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme -Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit -sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par -l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang -dont il ne connoissoit pas de prix. - -Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse -où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le -butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de -citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que -par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces, -selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie -romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace -effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits, -c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout -juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et -qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli -de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient -encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils -avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui -ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets, -comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent -assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent. -Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de -piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort -malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête -homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les -magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager -la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre -eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir -qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats. - - [70] Dans le temps de la république, le peuple croyoit que les - arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa liberté, - il conserva cette manière de penser, parce que les citoyens qui - aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes libéralités - pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa misère, ni - la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent cet usage, - et ils employèrent une partie de leurs rapines à lui donner des - spectacles et des gratifications. - -On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices -que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par -conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite -pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins -corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut -faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur -sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et -soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples -des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres -de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent -leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de -crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom -étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les -Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient -point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples -du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers -successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de -désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à -redouter aucun ennemi étranger. - - [71] _Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum - intulit_ (Augustus) _tantumque abfuit à cupiditate quoquo modo - imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam barbarorum - principes in æde Martis ultoris jurare coegerit, mansuros se - in fide ac pace quam peterent. A quibusdam verò novum obsidum - genus, fœminas exigere tentaverit; quod negligere Marium pignora - sentiebat._ (Suet. in vit. Aug.) _Addideratque consilium - coercendi intrà terminos imperii._ (Tac. Ann. l. 1.) - -A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut -descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre -comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il -continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque -peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue -une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre -les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains -avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient -sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur -courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs -accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces. -Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion -qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet -excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette -situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de -l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui -auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se -présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient -des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une -avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs -armées s’y opposoit. - - [72] Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que - les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où - ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle d’un - certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des Gaules - sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager l’année en - quatorze mois, au lieu de douze, parce que les Gaulois payoient - un certain tribut par mois. C’étoit une maxime de la politique de - ce temps-là, qu’un peuple heureux est indocile, et que pour tenir - la multitude dans la soumission, il falloit l’appauvrir. - -Quoique les soldats en effet regrettassent le temps des guerres -civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils -ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des -entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu -avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un -mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince -qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque -reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme -ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les -légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient -destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à -Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé -que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni -comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque -province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit -pas consenti à le ruiner par des démembremens. - -En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de -l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans -sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à -l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui -leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité -impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains; -le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs -détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne -devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il -falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres -cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs, -exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang -et de butin. - - [73] _Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam rem - romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum cognomentum - adcisci imperatores..... fuere etiam qui legatam à divo Augusto - pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum omnibus, et si vellet - imperium promtos ostentavere._ (Tac. Ann. l. 1.) - - [74] Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent pour - appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient en - profiter pour usurper l’empire. - -Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils -étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta, -tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur -imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une -pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au -moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont -lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une -armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il -auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun -auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les -auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées, -retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement -inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible -que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir -une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un -d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il -auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre. -L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de -songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service, -ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre -province. - -Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au -sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux -gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent -avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les -rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans -les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline -militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic -honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son -esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses -d’en remplir les fonctions. - -Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la -loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de -ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La -gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires; -les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient -servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été -dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la -faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la -fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut. - -Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si -connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire -à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de -gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont -ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en -développois les principes. - -Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs; -et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que -furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce -qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les -armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru -le premier devoir venger le genre humain opprimé. - -Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa -patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules -avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron. -«Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont -il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses -ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste -avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des -rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis -témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on -peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en -habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un -esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte -et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus -épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce -Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre -assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les -crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de -vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse -des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.» - -Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou -dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le -commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs -étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible -de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus -soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement -avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait -prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes -à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose -poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le -sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron -fugitif est abandonné de tout le monde. - - [75] Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui - apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre à - prix la tête de Vindex. Il assembla dans ces circonstances le - sénat, et ne lui fit part que d’une découverte qu’il avoit faite, - et qui devoit faire rendre à l’hydraule des sons plus forts et - plus harmonieux. Voyant ensuite que les légions de Germanie - se joignoient à celles des Gaules, il désespéra de conserver - l’empire, et médita, dit-on, de se retirer en Egypte, espérant - d’y gagner sa vie, en montrant à jouer de la lyre. - -Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république; -celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être -libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le -premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en -montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne -falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût -qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste -aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé -hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat. - - [76] _Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romæ - fieri._ (Tac. Hist. l. 1.) - -Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba -ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire, -à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et -qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens, -firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre. -Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice. -Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens -extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans -le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des -légions d’Espagne. - -Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout -entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir, -voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde -prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son -élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit -la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en -Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et -tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce -corps dans l’avilissement où il étoit tombé? - -Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu -par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux -plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour -de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter -la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit -soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien, -qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit -pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit -voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon, -sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une -apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il -n’étoit point mort en grand homme. - -Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans -lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire, -assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient -déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur -prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que -dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement, -la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient -qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes -qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius, -et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement -assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur -fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer -par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba -avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux -sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes -prétoriennes pour faire autoriser son décret. - - [77] _Sententiam militum secuta patrum consulta._ (Tac. Ann. l. - 12.) _Indè raptim appellatis militibus ad curiam delatus est._ - (Suet. in vit. Ner.) - -Dans un état où depuis long-temps on ne connoissoit point d’autre droit -que celui de la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit fait de -tous les citoyens que des esclaves timides, toutes les entreprises des -armées devoient paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur résister. -Les gens de guerre auroient commencé à gouverner tyranniquement, dès -qu’ils eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns de leurs -généraux, si la sagesse de Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un -frein à ce désordre naissant. Vespasien ne répandit point de sang; il -s’appliqua à réparer, par son économie, les maux qu’avoient causé les -profusions et les rapines de ses prédécesseurs; il corrigea plusieurs -abus, respecta le sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa -vigilance et son adresse, contint les armées dans le devoir. Titus -son fils chassa de Rome tous les délateurs; il ne suffit plus d’être -calomnié pour être traité en coupable. Un prince qui croyoit avoir -perdu les journées où il n’avoit pas fait quelque heureux, ne crut -point qu’on pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein de respect -pour ses sujets, ses vertus et le bonheur public firent sa sûreté; les -légions furent dociles, parce qu’une révolte les eût rendu odieuses. - -L’empire commençoit à être heureux, et Domitien le replongea dans -toutes les horreurs qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit renaître -les proscriptions, les délateurs, les concussions et les crimes de -lèse-majesté. On ne put avoir la réputation de philosophe sans périr. -On punit de mort une femme pour s’être déshabillée devant la statue de -l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, entouré d’astrologues, -faisoit tirer l’horoscope de tous les grands de l’empire, et ces -charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en leur prédisant des -humiliations et des calamités. - -Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire par la révolte des -armées, quoiqu’en augmentant leur paie il partageât avec elles le fruit -de ses violences, si ses domestiques, las de le craindre malgré les -bienfaits qu’ils en recevoient, n’en eussent purgé la terre. Nerva, -qui lui succéda, gouverna avec une extrême modération; il savoit qu’un -peuple libre fait la grandeur d’un prince qui s’en fait aimer. Il -invita chaque citoyen à aller reprendre dans le palais ce que Domitien -lui avoit volé. Il diminua le nombre des fêtes, des spectacles et des -dépenses inutiles. Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât -de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit raison de dire qu’il ne -craindroit point d’abdiquer l’empire, et de rendre compte comme simple -citoyen, de la conduite qu’il avoit tenue comme empereur. Mais ce qui -met le comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta Trajan, prince -qui doit servir de modèle à tous les rois, et tel que la providence -le donne à un peuple, quand elle veut le rendre heureux. Il unissoit -tous les talens de l’homme d’état et du grand capitaine, aux vertus du -philosophe. Il se fit respecter et aimer des armées; il les occupa par -des entreprises importantes; et au bruit de leurs victoires, on auroit -dit que les Romains se trouvoient transportés au temps des Scipions et -des Emile. Adrien profita du bon ordre que Trajan avoit établi dans les -affaires; et quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son prédécesseur, -et qu’on lui ait reproché la mort de quelques personnes considérables, -son règne fut tranquille et florissant. Brave, libéral, prudent, il -parcourt sans cesse les provinces de l’empire, et est présent partout -où sa présence est utile. Il bâtit de nouvelles villes, ou répare les -anciennes, met les frontières à couvert des incursions des Barbares, -oblige les gouverneurs de province à réparer leurs injustices, veille -à la discipline, la conserve, la fait aimer, et contient les généraux -dans le devoir. Antonin, qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets, -et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, qui, dans le calme des -passions que lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, ne connut -d’autre bonheur que le bonheur public. Nerva, Trajan, Antonin et -Marc-Aurèle étoient persuadés que les lois sont au-dessus du prince, et -que qui ne sait pas leur obéir, est indigne de gouverner des hommes. -Ne se proposant d’autre objet que celui même qui a formé les sociétés, -ils ne se regardoient (pour me servir de l’expression de l’un d’eux) -que comme les hommes d’affaires de la république. «Je vous donne cette -épée, disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, pour me défendre tant -que je m’acquitterai fidellement de mon devoir; mais elle doit servir -à me punir, si j’oublie que ma fonction est de faire le bonheur des -Romains.» On voit dans Dion que le même prince étant prêt de partir -de Rome pour porter la guerre en Scythie, demanda permission au sénat -de prendre de l’argent dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en faut -que rien m’appartienne en propre, que la maison même que j’habite est à -vous.» - -Ce que ces princes faisoient par principe d’équité, des ambitieux ou -des hommes timides auroient dû le faire par politique. Pour étouffer -l’esprit d’indépendance et de révolte répandu dans les armées, il -falloit redonner au sénat cette majesté imposante qui l’avoit autrefois -rendu l’ame de la république, et intéresser le peuple par sa propre -liberté, à respecter les lois, et à conserver les droits du chef de -l’empire[78]. La fortune des empereurs auroit eu alors un double -rempart. Une révolte contre eux seroit devenue un attentat contre tous -les Romains, et le prince auroit tenu dans ses mains toutes les forces -des citoyens pour défendre sa dignité. - - [78] _Nunc demum redit animus, et quanquam primo statìm - beatissimi sæculi ortu Nerva Cæsar res olim dissociabiles - miscuerit, principatum ac libertatem, augeatque quotidiè - facilitatem imperii Nerva Trajanus._ (Tac. in vit. Agric.) - -Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit point désigné de successeur, -les Romains recueillirent encore le fruit de sa sagesse; et la -modération que les armées firent voir, fut l’ouvrage de la sienne. -Elles n’entreprirent rien contre l’autorité publique; et le sénat, que -le prince leur avoit appris à respecter, élut librement un empereur. -Ce succès augmenta sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément -quelque vertu; il parla avec exécration de la tyrannie; et cette -compagnie, qui avoit adoré Caligula et Néron comme des dieux, refusa -d’abord l’apothéose à Adrien, et ne consentit à lui en accorder les -honneurs qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations -d’Antonin. - -Il s’en falloit bien cependant que le sénat reparût avec la même -dignité qu’il avoit conservée sous Auguste. L’habitude de ramper étoit -prise; et son courage, ne partant point d’un sentiment intérieur et -vif pour le bien, ne paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une -qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple de Nerva et de Trajan, -avoient beau encourager les sénateurs à être libres et oser se faire -respecter, il étoit impossible de soutenir pendant long-temps, dans -un certain degré d’élévation[79], des ames avilies par le despotisme -des prédécesseurs de Vespasien. A peine le sénat avoit-il commencé -quelqu’action généreuse, que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait, -il retomboit dans une sorte d’anéantissement qui lui paroissoit doux, -parce qu’il y étoit accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que par la -pratique des vertus qui lui étoient les plus étrangères. - - [79] _Naturâ infirmitatis humanæ, tardiora sunt remedia quam - mala, et ut corpora lente augescunt, citò extinguuntur. Sic - ingenia studiaque oppresseris facilius, quam revocaveris. Subit - quippe etiam ipsius inertiæ dulcedo: et invisa primo desidia - postremò amatur._ (Tac. in vit. Agric.) - -Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui fait saisir et conserver -avec force les impressions qu’on leur donne, les Romains, sans -caractère, devoient cesser d’être heureux dès qu’ils cesseroient d’être -gouvernés par des philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle -auroient-ils pu donner quelque consistance aux affaires de l’empire? -Ils auroient inutilement porté les lois les plus solennelles pour fixer -les prérogatives du sénat, et établir, en un mot, une telle forme -de gouvernement, qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de sa -puissance, fût toujours retenu dans son devoir: leurs lois n’auroient -pas produit un effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle -sentit cette vérité; et jugeant par la lâcheté des Romains des vices -qu’auroient ses successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les armées, -ce fut aux légions et non au sénat, qu’il recommanda en mourant son -fils et sa fortune. - -Commode eut tous les vices, parce qu’il prit tous ceux de ses favoris; -et les sénateurs ne furent que des esclaves sous ce nouveau Néron. -Il n’eut d’autre art, pour se soutenir pendant près de treize ans, -que d’augmenter les priviléges des troupes, et de les enrichir des -dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son salut devoit faire la perte -de ses successeurs. Les soldats sentirent mieux que jamais combien ils -étoient puissans, et de quel intérêt il étoit pour un prince de les -ménager. Accoutumés aux profusions de Commode, s’étant fait de nouveaux -besoins, et n’étant retenus par aucune crainte, il étoit naturel -qu’ils vendissent l’empire après sa mort. Pertinax le mérita par ses -libéralités; mais il voulut être un empereur plutôt qu’un chef de -brigands, et il fut massacré par sa garde, après trois mois de règne. - -L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, disoient les soldats -du prétoire à Didius Julien, nous offre tant, que voulez-vous y -ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, lui disoient-ils, est -plus libéral que vous; voilà la somme qu’il nous présente; de combien -prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne impériale appartiendra au -plus offrant et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien parvint -à l’empire; et le chemin, dès ce moment, en fut ouvert à tout homme -qui se flatta de pouvoir faire assez de concussions pour s’acquitter -de la dette qu’il contractoit avec une armée. Othon avoit dû son -élévation aux intrigues de deux soldats[80]: les soldats travailleront -actuellement pour eux-mêmes, et une émeute les portera sur le trône. -La majesté en fut bientôt dégradée par l’avilissement qu’y répandirent -des hommes tout à la fois les plus lâches et de la naissance la plus -basse. La superstition donna une nouvelle force à ces désordres, et les -rêveries des devins et des astrologues servirent de titres pour usurper -l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient morts inconnus dans -leur oisive obscurité, s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier, -par des séditions et des révoltes, les vaines promesses qui leur -avoient donné de l’ambition. - - [80] _Suscepere duo manipulares imperium populi romani - transferendum, et transtulerunt._ (Tac. Hist. l. 1.) - -Comme les empereurs s’étoient emparés de toute l’autorité du sénat -et du peuple opprimé, et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes que -les esclaves des légions, depuis qu’elles disposoient à leur gré de -l’empire, toute la puissance souveraine se trouva entre les mains -des soldats, et l’empereur ne fut que le premier magistrat de cette -démocratie monstrueuse. Si le gouvernement où le peuple est maître de -tout, est sujet à tant d’abus que les politiques les plus sages n’ont -point craint de dire que la démocratie, abandonnée à elle-même, est -presque toujours la plus intolérable des tyrannies, que doit-on penser -d’un gouvernement militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant -et plus inconstant que le peuple, jouit de la souveraine puissance? -La milice Romaine, depuis le règne de Tibère, n’étoit composée que de -la portion la plus méprisable des citoyens. Encouragée au mal par les -mauvais empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, ce ne fut -plus qu’une multitude de brigands qui se crut tout permis. - -La réputation que conservoit Rome fit penser que, pour être empereur, -il falloit en être le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré -à un de ses chefs la dignité impériale, qu’il marchoit en Italie -dans le dessein d’y faire reconnoître son autorité, et Rome ne fut -plus la capitale de l’empire que pour voir fondre sur elle tous les -orages qui se formoient dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula, -d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes; maintenant des armées -entières, héritières de leur fureur et de leur pouvoir, qui ont des -intérêts opposés, et qui croient avoir le même droit de faire des -empereurs, ravagent toutes les provinces, et combattent entre elles -pour soutenir le maître que chacune d’elles s’est donné, et que chacune -sacrifiera dans une autre occasion à son avarice ou aux murmures d’un -simple tribun. Une foule de princes ne fait que paroître sur le trône; -d’autres ont à peine le temps de se revêtir des ornemens impériaux; et -sous le règne de Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans, qui, pendant -l’espace de sept à huit ans, se disputèrent l’empire. - -Il seroit inutile de donner une idée du génie et de la conduite des -empereurs qui régnèrent dans ces temps orageux. Puisque Titus, Trajan, -Antonin et Marc-Aurèle ne purent, malgré leurs talens et leurs bonnes -intentions, purger le gouvernement Romain de ses vices, on doit juger -que leurs successeurs les plus sages, toujours à la veille d’éprouver -quelque violence ou quelque trahison, et qui ne jouissoient que d’une -autorité précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement de travailler -au bonheur de l’empire. Occupés de leurs dangers personnels, leur -politique et leur courage se bornèrent à veiller à leur propre sûreté. - -Les gens de guerre auroient conservé l’autorité qu’ils avoient usurpée, -si, ne formant dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent eu qu’un -même intérêt; mais comme la vaste étendue de la domination des Romains -ne permettoit pas de transporter les légions d’une frontière à l’autre, -on les avoit rendues sédentaires dans différentes provinces, et elles -formèrent ainsi des armées entre lesquelles il n’y eut aucune liaison. -Dès que l’une eut fait un empereur, les autres prétendirent avoir -le même droit; et leurs divisions continuelles empêchèrent qu’elles -n’acquissent des priviléges fixes et certains, ou du moins qu’il ne -s’établît quelque espèce de règle et d’ordre dans leur brigandage. - -A force de ravager l’Italie et les provinces, les soldats n’y -trouvèrent plus rien à piller; et les ambitieux, de leur côté, eurent -de jour en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire pour -corrompre les légions. L’espérance d’un grand butin n’animant plus -les uns, et les autres ne pouvant plus marchander l’empire avec la -même facilité, les armées furent moins portées à troubler l’état. -Les empereurs profitèrent de ces dispositions pour les accoutumer à -obéir, et ils consentirent même à se dépouiller d’une partie de leur -puissance, afin de mieux conserver l’autre. Marc-Aurèle, en prenant -Lucius Verus pour collègue, avoit donné l’exemple des associations. Cet -usage fut suivi par plusieurs de ses successeurs, et Dioclétien régla -enfin qu’il y auroit désormais deux empereurs[81] qui gouverneroient -l’empire en commun, et deux Césars qui seroient leurs lieutenans et -leurs héritiers présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables -étoient commandées par des princes intéressés à maintenir le -gouvernement, et ces armées contenoient les autres dans le devoir. - - [81] Dioclétien s’associa Maximien, depuis surnommé Hercule. - Ces deux empereurs partagèrent l’empire; l’un eut l’Orient, et - l’autre l’Occident; mais ils gouvernoient ensemble, et aucun - d’eux ne se regarda comme le maître particulier des provinces - dont il avoit l’administration. Sentant ensuite combien il leur - étoit encore difficile d’avoir l’œil sur toutes les armées, et de - garantir à la fois l’empire contre les incursions des Barbares, - et leur personne contre les entreprises des armées, ils se - créèrent chacun un César. Dioclétien choisit Maximien Galère, - à qui il confia le gouvernement de la Thrace et de l’Illyrie. - Maximien élut Constance Chlore, et lui abandonna l’Espagne, les - Gaules et la Bretagne. - -L’empire ne cessa d’être le jouet des passions de la milice, que pour -se voir opprimer par celles des empereurs. Le sang, il est vrai, ne fut -pas prodigué comme sous les premiers successeurs d’Auguste; mais si -le despotisme parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se servir des -gens de guerre pour ses ministres, il n’en fut pas moins destructif: il -portoit partout la misère, la faim, la honte et l’anéantissement. Les -empereurs, plus affermis sur le trône, ne songèrent à réformer aucun -abus, et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse, à l’orgueil -et au goût de tous les plaisirs. Il fallut que l’empire, épuisé par une -longue suite de calamités domestiques, et dont les provinces étoient -tour à tour ravagées par les courses des Barbares, rassasiât l’avidité -insatiable de plusieurs princes qui régnoient à la fois. Ces empereurs -ne furent bientôt que des idoles ridicules, parées des ornemens -impériaux. Tout leur pouvoir passa entre les mains de leurs ministres, -des femmes de leurs palais et de leurs favoris; et chacun d’eux en -abusa pour contenter une passion différente. - -Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions sur la nouvelle forme -qu’avoit prise le gouvernement sous le règne de Dioclétien. Tout le -monde sait que le partage de la puissance souveraine, entre les princes -égaux, n’est propre, dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à -causer des soupçons et des jalousies, à préparer et faire naître -des révolutions, et donner, en un mot, une carrière plus libre aux -passions, en relâchant les ressorts du commandement. - -Dioclétien fut le premier la victime de sa politique; Galère, dont la -dignité de César n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre sa -mort ni celle de Maximien pour régner; il les contraignit à abdiquer -l’empire, et se fit proclamer empereur avec Constance son collègue. -L’injustice de ces princes les rendit suspects l’un à l’autre; il n’y -eut aucune communication entr’eux; l’un gouverna l’Orient et l’autre -l’Occident, et ces deux parties de l’empire commencèrent à former -deux puissances, en quelque sorte indépendantes. Si Constance eût eu -autant de courage, de fermeté et d’ambition que Galère, les Romains -auroient dès-lors été en proie aux guerres civiles qui s’allumèrent -immédiatement après sa mort, et qui causèrent de grands ravages sous -les règnes suivans. - -Les divisions des empereurs firent connoître leur foiblesse, et -en donnant de la confiance aux armées, leur rendirent leur ancien -génie. Elles recommencèrent à disposer de l’empire; et jusqu’au règne -d’Augustule, dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs rebelles -soutenir par les armes le titre que les légions leur avoient donné. Les -désordres ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y régnèrent tous -à la fois. On y éprouva en même temps les ravages du despotisme et de -l’anarchie. - -Ce qui met le comble aux maux que cause le despotisme, c’est que -tout en annonce la durée dans une nation, dès qu’une fois elle est -tombée dans l’esclavage. Plus le maître qui l’opprime sent qu’elle -est en droit de réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus il -cherche à l’humilier; et quand la crainte s’est emparée des esprits, -une stupidité générale devient un obstacle insurmontable à toute -réforme avantageuse. On a vu la preuve de cette triste vérité lorsque -j’ai parlé des efforts inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux -Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat et le peuple n’avoient -pas le courage de conserver la partie de l’autorité que ces princes -leur remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens convulsifs d’une -révolte qu’un peuple pourroit recouvrer son courage et sa liberté; -mais c’est le désespoir seul qui peut les exciter, et le désespoir -est toujours une passion trop aveugle et trop passagère pour en rien -espérer. Le tyran est quelquefois accablé, mais la tyrannie subsiste. -C’est ainsi que les Romains ne font périr souvent un empereur que -pour lui donner un successeur plus vicieux; et ce qui est arrivé dans -l’empire, arrivera éternellement dans les pays qui obéissent au même -gouvernement. - -Le despotisme a sans doute ses révolutions, mais elles n’en changent -jamais que la forme. Tout se termine à faire passer du despote aux -ministres de ses volontés la puissance qu’il possédoit: l’instrument -dont il se sert pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour. Toute -l’histoire des empereurs Romains atteste cette vérité; et pour la -démontrer, il suffiroit d’examiner quelles passions subsistent ou -s’éteignent sous le pouvoir arbitraire, leur jeu, et par conséquent les -effets qu’elles doivent produire. - - - - -LIVRE QUATRIÈME. - - -Ce seroit vouloir ne connoître que bien imparfaitement un peuple établi -par la force des armes, et accru par des guerres continuelles, que -de s’arrêter à ce que j’ai dit jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite -de cet ouvrage de développer la politique de la république Romaine, -de faire connoître ses ennemis, et de démêler les causes de son -agrandissement. Les Grecs avoient tort de penser que les Romains ne -dussent leur élévation qu’aux caprices de la fortune. Un particulier -peut tout devoir au hasard, une seule circonstance heureuse décidant -quelquefois de son sort; mais dès qu’une nation a combattu pendant -plusieurs siècles contre des peuples différens par leur gouvernement, -leur caractère, leurs forces et leur discipline, et qu’elle les a -successivement soumis, ses progrès sont nécessairement l’ouvrage de -son mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, parce qu’ils ont trouvé -par-tout des hommes moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose -autant de vertus à Carthage qu’à Rome, et dans l’une et l’autre -ville les mêmes ressources et la même discipline; jamais la fortune -n’auroit penché d’aucun côté; l’univers eût été partagé entre ces deux -républiques, jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement ruinées: c’est -le courage et la générosité des Romains qui triomphèrent de la timidité -et de l’avarice des Carthaginois. - -Rome devoit former une société guerrière; les brigands qui vinrent -la peupler manquoient de tout, et il falloit qu’ils conquissent des -terres et des femmes. Plus ils étoient odieux à leurs voisins, plus -ils sentirent la nécessité d’être soldats. A l’exception de Numa, tous -les successeurs de Romulus aimèrent la guerre; et bientôt l’exil de -Tarquin, et les efforts que fit ce prince pour soumettre ses sujets -révoltés, rendirent la république de Brutus absolument militaire. -Les récompenses, les honneurs, les distinctions ne furent accordés -qu’aux qualités guerrières; et parce que, dans le danger dont Rome -étoit menacée, on n’avoit besoin que de soldats, tout le reste devint -méprisable. - -Il n’est point de peuple, quelque modération qu’il affecte, qui ne -voulût s’étendre et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte plus -agréablement toutes les passions du cœur humain que des conquêtes: -à plus forte raison une ambition agissante doit-elle accompagner un -gouvernement où le citoyen est soldat et le magistrat capitaine, à -moins qu’elle n’y soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le -fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. Les Spartiates, -quoique soldats, ne devoient prendre les armes que pour se défendre; -et leurs lois étoient telles, qu’il leur importoit peu de subjuguer -la Grèce[82], et de se faire des sujets. Les Romains, au contraire, -regardoient leurs voisins comme des hommes destinés à leur obéir; et -l’on se rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore que quelques -arpens de terre au-delà de leurs murailles, et subsistoient en partie -du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se repaissoient déjà de l’idée -de parvenir à la monarchie universelle. - - [82] Voyez les _Observations sur l’histoire de la Grèce_. - -Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit une révolte de la part -du peuple; et pour la prévenir, il publia que ce prince avoit été -enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même par serment que Romulus -lui avoit apparu avec tous les attributs d’une divinité, et prédit -que sa ville deviendroit la maîtresse du monde. Ce qui n’étoit qu’une -espérance flatteuse pour les Romains devint un article fondamental de -leur religion, après que Tarquin le superbe eut jeté les fondemens du -Capitole. Il y trouva les statues de plusieurs Dieux; et craignant -de leur déplaire s’il les enlevoit, sans leur consentement, du lieu -qu’elles occupoient, il consulta les augures. Ces prêtres traitèrent -cette affaire avec une extrême gravité; ils firent plusieurs -cérémonies, et demandèrent enfin à ces divinités si elles trouveroient -bon de céder leur demeure à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu -Terme, dit-on, ne voulurent point abandonner le capitole. Ce procédé, -peu respectueux de la part de ces Dieux subalternes envers Jupiter, -étonna, et peut-être scandalisa les Romains; il fallut l’expliquer, -et les raisonnemens des augures formèrent une espèce de prédiction -qui annonçoit que le peuple de Romulus, dont Mars étoit le père, ne -céderoit jamais une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse Romaine -seroit invincible, et que le Dieu Terme, protégeant les frontières de -l’état, ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies. - -C’est sur la foi de ces présages ridicules, mais respectés, que -les Romains regardèrent toute la terre comme leur domaine, et se -préparèrent à triompher de tous les peuples. Heureusement, pour -l’honneur des augures, Rome se trouva dans des circonstances toujours -propres à nourrir son ambition, et qui ne lui permirent pas de -s’amollir par la paix. Ces dissentions de la noblesse et du peuple, qui -perfectionnèrent le gouvernement de la république, ne contribuèrent -pas moins à la rendre conquérante. Les peuples voisins, trompés sur -la nature des querelles qui agitoient les Romains, et se flattant -toujours de toucher au moment favorable à leur vengeance, se jetoient -souvent sur leurs terres, et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude -de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper que de leurs affaires -domestiques. D’ailleurs, les patriciens, presque toujours humiliés dans -la place publique, et qui ne conservoient leur ancienne supériorité -sur le peuple que dans les armées, s’appliquèrent à le distraire par -des guerres continuelles, de l’ambition que lui inspiroient la paix et -les tribuns. On se fit une habitude de ne souffrir impunément aucune -injure; il fallut que le territoire des alliés fût aussi respecté que -celui de la république même; et les Romains accordèrent généreusement -leur protection à toutes les villes qui leur demandoient quelques -secours. Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa avoit établi pour -juger de la justice de la guerre, établit un droit des gens, austère -et rigoureux. Si la république conserva les sages formalités qu’Ancus -Marcius avoit prescrites[83] pour les déclarations de guerre, elle en -fit usage d’une manière si impérieuse et si arrogante, qu’elles furent -plutôt un obstacle à la conciliation qu’un moyen de prévenir les -ruptures. La bonne foi des Romains devint fière, et ils ne se piquèrent -que d’une fermeté inébranlable. - - [83] Voyez dans Tite-Live, l. 1. les réglemens de ce prince, - au sujet des déclarations de guerre. L’esprit de ces réglemens - tendoit à rendre les guerres plus rares, en les faisant précéder - d’une espèce de négociation, et de certaines formalités qui - empêchoient qu’on ne se livrât à ses premiers mouvemens. - -La république, occupée par des guerres continuelles, devoit -naturellement faire une étude particulière de tout ce qui pouvoit -contribuer à lui former de bonnes armées. Peut-être que les querelles -de la place publique et du champ de Mars furent encore aussi utiles -aux progrès de la discipline militaire chez les Romains, que les -méditations mêmes de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple qu’il -étoit toujours soumis en quelque chose, les patriciens rendirent la -discipline plus sévère, veillèrent avec une exactitude scrupuleuse à -ce qu’elle fût observée, et en punirent la moindre infraction avec -d’autant plus de rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement dans -les camps de quelque injure qu’ils avoient reçue dans Rome. - -C’est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs -armées, que Vegèce attribue la conquête de l’univers. Ce n’est, -dit-il, ni la multitude des soldats, ni même le courage, qui donnent -la victoire, mais l’art et l’exercice: et c’est par leur discipline -que les Romains dissipèrent les nombreuses armées des Gaulois, qu’ils -vainquirent les Espagnols, dont le tempérament est plus propre à -la guerre que celui des peuples d’Italie; soumirent les Africains, -auxquels ils furent toujours inférieurs en ruses et en richesses; et -les Grecs mêmes, dont les lumières étoient bien supérieures aux leurs. -Vegèce auroit dû ajouter que c’est à cette même discipline que la -république fut redevable de faire quelquefois des fautes impunément, -parce que la victoire les réparoit toutes; et de conserver dans les -revers cette confiance qui ne lui permit jamais de consentir à une paix -honteuse. - -La discipline militaire des Romains mérite donc toute l’attention des -politiques; elle est si sage, je dis même si philosophique, qu’il -suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode que la république -Romaine employoit à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil -tout ce qu’on peut imaginer de plus parfait sur cette matière. - -Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit chaque citoyen à se -sacrifier au bien[84] public, la république ne s’en reposa point sur -ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, demandent des réflexions -qu’un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire -attention aux principes de son gouvernement, qui rendoient propres à -tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes -de l’état; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de -mourir, et il lui fut impossible d’éluder la force de cette loi. Un -lâche qui fuit et qui perd ses armes, ne craint que la mort; et c’est -par la crainte d’une mort certaine et honteuse qu’il faut le forcer à -ne pas craindre une mort glorieuse, et en le réduisant au désespoir, -l’accoutumer à ne trouver son salut que dans les efforts d’un grand -courage. Il seroit insensé de vouloir tirer des sons justes et -harmonieux d’un instrument qui n’est pas accordé; de même la république -Romaine n’établit cet ordre sévère dans ses armées qu’après y avoir -préparé ses citoyens, et leur avoir rendu facile l’exécution de ses -lois. - - [84] Il ne suffisoit pas d’être citoyen Romain pour avoir - l’honneur d’être soldat. Ceux qui n’avoient pas quatre cents - dragmes de bien, et que pour cette raison, on nommoit _capite - censi_, qui ne faisoient que nombre dans le cens, ne servoient - que dans les extrêmes nécessités. On les employa sur mer l’an 489 - de Rome que la république commença à avoir des flottes. Quand le - luxe eut avili la profession de soldat, on remplit les armées - de ces citoyens; Marius en donna l’exemple, en allant faire la - guerre à Jugurtha. - -Etant tous destinés aux armes par leur naissance, leurs pères les -formoient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans -lesquelles on ne pouvoit même parvenir aux magistratures les plus -subalternes[85]. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels -leur formoient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie -domestique les préparoit aux fatigues de la guerre. Les délassemens -et les plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. Tout le monde -connoît les exercices du champ de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la -course, au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des fardeaux; on s’y -formoit à l’escrime et à lancer un javelot; et les jeunes Romains, -couverts de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant deux ou -trois fois le Tibre à la nage. Tout respiroit la guerre à Rome pendant -la paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. On formoit les -jeunes gens à faire vingt ou vingt-quatre mille en cinq heures; et si -on mettoit une différence entre la paix et la guerre, ce n’étoit que -pour faire trouver le temps de celle-ci plus doux; aussi les Romains -faisoient-ils dans la paix leurs exercices militaires avec des armes -une fois plus pesantes que celles dont ils se servoient à la guerre. - - [85] On ne pouvoit demander une magistrature, qu’après avoir - servi dix ans. - -Avec de pareils citoyens, il semble que la république auroit pu, sans -examen, composer ses armées des premiers volontaires qui s’y seroient -présentés; mais elle voulut que l’honneur d’être choisi pour la milice -fût une récompense des talents qu’on avoit montrés dans le champ de -Mars; que le soldat eût une réputation à conserver, et que l’estime -qu’on lui témoignoit fût un gage de sa fidélité et de son zèle à -remplir ses devoirs. - -Tous les ans, dès que les consuls étoient créés, ils nommoient -vingt-quatre tribuns militaires, dont les uns devoient avoir servi -au moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils avoient partagé -entr’eux le commandement des quatre légions qu’on alloit former, les -consuls convoquoient au capitole ou au champ de Mars tous les citoyens -qui, par leur âge[86], étoient obligés de porter les armes. Ils se -rangeoient par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans lequel chaque -tribu présenteroit ses soldats. Celle qui se trouvoit la première en -rang choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle croyoit les -plus propres à la guerre; et les six tribuns qui devoient commander -la première légion, prenoient de ces quatre soldats celui qu’ils -estimoient davantage. Les tribuns de la seconde et de la troisième -légion faisoient successivement leur choix, et le citoyen qui n’avoit -pas été préféré à ses compagnons entroit dans la quatrième légion. -Une nouvelle tribu présentoit quatre soldats; la seconde légion -choisissoit la première. La troisième et la quatrième légion avoient -le même avantage à leur tour; et jusqu’à ce que les légions fussent -complètes[87], chaque tribu nommoit successivement quatre soldats. -On procédoit ensuite à la création des officiers subalternes; et les -tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les soldats qui avoient le -plus de réputation. - - [86] On commençoit à servir à l’âge de 17 ans jusqu’à 45. - Après qu’on avoit fait quinze campagnes, on étoit vétéran, - c’est-à-dire, qu’on n’étoit obligé de prendre les armes que pour - la défense de la ville, et dans les occasions où la république - auroit été en danger. - - [87] Le nombre des soldats d’une légion a varié, même dans le - temps de la république. Il a été, suivant les circonstances, de - trois mille, de quatre mille, de cinq mille et même de six mille - hommes. Sous les empereurs, la légion étoit composée de dix à - onze mille hommes. - -Après avoir mis tant de soin à former ses armées, la république Romaine -fut en état d’établir la discipline la plus austère. Pour être servie, -elle n’eut pas besoin d’avoir de ces lâches condescendances qui ont -perdu tant d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats tout -exercés, elle ne se relâcha sur aucune des précautions qu’elle jugeoit -nécessaires à leur salut. Qu’on lise dans les historiens le détail des -fonctions auxquelles le sénat Romain étoit assujetti, et l’on verra -que la république regarda constamment le repos et l’oisiveté comme -ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient les légions -à la victoire qu’en les rendant infatigables; et plutôt que de les -laisser sans agir, ils leur auroient fait entreprendre des ouvrages -inutiles[88]. Un exercice continuel fait les bons soldats, parce -qu’il les remplit d’idées relatives à leur métier, et leur apprend à -mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine. Le passage -de la fatigue au repos les énerve; il offre des objets de comparaison -qu’il est difficile de rapprocher, sans que la paresse, cette passion -si commune et si puissante dans les hommes, ne s’accroisse, n’apprenne -à murmurer, et n’amollisse l’ame après avoir amolli le corps. - - [88] L’histoire Romaine en offre plusieurs exemples, et l’on - voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna - une rivière, et lui fit creuser un nouveau lit. Je place ici un - passage remarquable des Tusculanes de Cicéron; il est très-propre - à donner une idée juste des légions, et à faire connoître toute - l’utilité des exercices militaires. _Nostri exercitus primum - unde nomen habeant, vides, deinde qui labor, quantus agminis: - ferre plus dimidiatis mensis cibaria. Ferre si quid ad usum - velint: ferre vallum. Nam scutum, gladium, galeam, in onere - nostri milites non plus numerant, quam humeros, lacertos, manus; - arma enim membra militis esse dicunt. Quæ quidem ita geruntur - apte, ut, si usus foret, abjectis oneribus, expeditis armis, ut - membris pugnare possint. Quid exercitatio legionum? Quid ille - cursus, concursus; clamor, quanti laboris est! Ex hoc ille animus - in prœliis paratus ad vulnera, adhuc pari animo inexercitatum - militem, mulier videtur. Cur? Tantum interest inter novum et - veterem exercitum, quantum experti sumus. Ætas tironum plerumque - melior: sed ferre laborem, contemnere vulnus, consuetudo docet. - Quin etiam videmus ex acie afferri sæpe saucios, et quidem rudem - illum, et inexercitatum, quamvis levi ictu, ploratus turpissimos - edere. At vero ille exercitatus et vétus, ob eamque rem fortior, - Medicum modo requirens à quo obligatur._ Voyez sur le même sujet - ce que dit Polybe, l. 6, ch. 4, 5, 6 et 7. Voyez aussi Vegèce, l. - 2, ch. - -Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un -jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se -proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui -ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature -inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit -le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et -en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur -casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des -ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir -et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce -terme, entrent dans la composition du courage. - - [89] La république fournissoit des armes aux soldats. Leur - bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse - étoient à l’épreuve de l’épée, du javelot et de la pique. - Un soldat Romain se seroit déshonoré, qui, sous prétexte de - bravoure, eût combattu sans quelqu’une de ses armes défensives. - -Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque -soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de -ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des -ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau -de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec -discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre -méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner -l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit -point par des largesses en argent, ou par une distribution plus -abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter -son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller -des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat -un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est -monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier -forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les -coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes -actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et -le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne -peut jamais se relâcher. - - [90] Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de - Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous, le - soldat faisoit un second serment entre les mains des tribuns, par - lequel il promettoit de ne rien dérober, de ne rien s’approprier - du butin pris sur les ennemis, et de porter aux tribuns tout ce - qu’il trouveroit. - -Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient -aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient -dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur -les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces -de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous -les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire -de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la -république attendoit d’eux. - -Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains -aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire -sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul -prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient -condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91], -ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et -n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en -lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse -de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau; -l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite -même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple -cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes -n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient -que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la -décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est -nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action -éclatante. - - [91] Le consul avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns - condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement, - en touchant d’un bâton le coupable. Alors tous les soldats le - frappoient, et souvent il en mouroit. On subissoit ce châtiment, - non-seulement, comme je l’ai dit, pour avoir manqué à une - fonction militaire, mais pour s’être attribué la gloire d’une - action dont un autre étoit auteur, pour avoir abandonné ou perdu - ses armes, ou fait quelque larcin. - -Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les -consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que -le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre -dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait. -Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général -auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même -un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces -légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne -fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun -obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la -paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des -saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls -cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes -choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci -par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile; -notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux. - -Aujourd’hui que les milices, par une suite nécessaire du gouvernement -établi en Europe, sont composées de la partie la plus vile des -citoyens, on auroit plus besoin que jamais de l’art de la république -Romaine, pour donner à nos soldats les sentimens qui étoient comme -naturels aux siens. Sous prétexte que depuis l’invention des armes à -feu le soldat a moins besoin de force et d’agilité, les modernes ont -en quelque sorte laissé dégrader la nature. On n’a pas fait attention -que les qualités qui accompagnent ces dispositions du corps, et qu’on -ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à l’ame, et sont toujours -également nécessaires. Comme nos soldats recrutés dans les villes, -et que la débauche ou leur profession ont souvent amollis[92], ne -pourroient ni porter tout l’équipage d’un soldat Romain, ni faire -les mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les qualités de l’ame ni -celles du corps qu’exige toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les -jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu d’échec, ou, si elle se -comporte vaillamment un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre -avec patience. - - [92] _Piscatores, aucupes, dulciarios, linteones, omnesque qui - aliquid tractasse videbuntur ad Gynecea pertinens, longe arbitror - pellendos à castris, fabros ferrarios, carpentarios, macellarios, - et cervorum aprorumque venatores convenit sociare militiæ._ (Veg. - l. 1, ch. 7.) - -C’est en ne se départant jamais des maximes que je viens d’exposer, que -la république Romaine assura ses triomphes. Après les pertes les plus -considérables, elle redoubla de sévérité. Les soldats que Pyrrhus avoit -fait prisonniers descendirent dans un ordre inférieur; les chevaliers -servirent dans l’infanterie; les légionnaires passèrent au rang des -Velites, et chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter à son premier -grade que de tuer deux ennemis, et de s’emparer de leurs dépouilles. - -La république, plus épuisée encore après la journée de Cannes, exila -en Sicile ceux qui avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied -vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus de citoyens, et se vît -abandonnée de presque tous ses alliés, elle ne voulut point traiter -du rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. On pourroit -peut-être m’objecter que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal en -étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême besoin d’argent; mais -le reste de leurs conduite démontre que c’est par un autre sentiment -qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les malheurs, n’étoit pas -capable de déroger aux réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour -les prévenir[93], au contraire, elle en sentoit davantage l’utilité. -Elle jugea avec raison qu’après cette première grâce, les prisonniers -d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde lâcheté seroit une seconde -fois pardonnée. Elle aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple de -sévérité, le don de la liberté, et le décret qu’elle fit de vaincre ou -de mourir devoient rendre invincibles. - - [93] _Auro repensus scilicet acrior - Miles redibit? Flagitio additi - Damnum: neque amissos colores - Lana refert medicata fuco; - Nec vera virtus, quum semel excidit, - Curat reponi deterioribus. - Si pugnat extricata densis - Cerva plagis, erit ille fortis, - Qui perfidis se credidit hostibus; - Et Marte pœnos proteret altero, - Qui lora restrictis lacertis - Sensit iners, timuitque mortem?_ (Hor. Ode 5, l. 3.) - -Les Romains, dit Salluste, punirent plus souvent des excès de valeur -que des lâchetés, et la république, pendant long-temps, dut plutôt -ses victoires à cette rigidité austère qu’à l’intelligence de ses -consuls. Si elle y perdit quelques avantages particuliers, elle y -gagna d’établir dans ses armées une subordination extrême, et plus -précieuse encore par les maux qu’elle fit éviter que par les biens -qu’elle produisit. La rigueur de Manlius, qui punit de mort la victoire -de son propre fils, fut aussi utile à la conservation de la discipline -militaire, que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit été à -l’établissement du gouvernement politique. - -Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des -soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la -victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur -promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame -est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur -propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et -il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des -soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés. - -Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail -des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples -que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons -les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les -Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des -Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent, -il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils -n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage -que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la -noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir, -les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les -Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple -qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par -habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que -le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès, -et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des -entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de -leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou -virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers -de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces -peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république -Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les -Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées -toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice -continuel des armes rendoit invincibles. - -Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans, -dont la république étoit composée de plusieurs villes libres, -indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des -magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des -affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois -toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils -heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha. -Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie -sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de -l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les -mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les -Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans -ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis, -et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs -intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu -agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà -remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre -un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus. - - [94] Cet événement arriva sous le règne de Tarquin. - -A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans -l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365 -de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia, -ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre -l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont -Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans -l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre -aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95], -eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers; -aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et -généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés -de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des -Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour -leur salut, et non pour la gloire[96]. - - [95] _Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum - acti sunt._ (L. 38.) - - [96] _Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare._ (In Bel. - Jug.) - -C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures -étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier, -que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré -la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent -depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les -épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à -chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois, -dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux, -ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se -débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient -inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes -extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de -combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite. - - [97] La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement large. - Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que d’estoc, - parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures - légères. _Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in acie nudi - exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi - acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore non timet - vulnus._ (Veg. l. 1, ch. 20.) - - [98] Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres - d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent des - hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites, l’exemple des - Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient pas corrigés. - -Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces, -étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes -sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire, -leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis -pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque, -et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des -conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore -désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable -à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, -les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre -aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se -faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république -Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus -considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au -plus que rétabli les siennes. - -Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de -la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit -alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur -sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit -des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains -leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices -qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la -même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour -les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même -indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques. - -Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent -des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire, -arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant -par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine, -en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance -d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit -ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été -connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99], -dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien -disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand -empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques, -dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non -pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus, -ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir -des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit -soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les -Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que -leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes. - - [99] _Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit, - quamquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis - arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut - plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit._ (Ann. l. - 2.) - - [100] Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de - tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins - vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat cent - des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius ayant - ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome, et ils - y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus Martius, - après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut la même - politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome, d’abord - si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt mille - hommes en état de porter les armes. - -Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la -foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement -qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et -d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des -ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient -aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à -se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent -qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également -avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir -les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs. -Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même -supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit -trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de -bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient -des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des -concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et -rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs, -fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes -pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus -nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité. - -Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et -des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer -dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les -entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs -forces par de nouvelles incorporations. - -Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus, -avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur, -ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à -se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des -Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et -leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles -conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins, -malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline -et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner -sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de -devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec -désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie? -Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été -borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans -l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes -au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance -voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens -leur auroient portée? - -Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, lorsque Camille, qui venoit -de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son -orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si, -pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les -traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même -pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république, -si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans -la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés -de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu -courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire -capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer -aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la -nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur -reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.» - -La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec -les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement, -leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger -contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle -feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique -si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où -les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient -leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine -confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la -vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102], -et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les -peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté, -s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome; -et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne -triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se -rendre eux-mêmes plus dépendans. - - [101] _Qui beneficio quam metu obligare homines malit, exterasque - gentes fide ac societate junctas habere quam tristi subjectas - servitio._ (Tit. Liv. l. 26.) _Plus pene parcendo victis, quam - vincendo imperium auxisse._ (L. 30.) - - [102] En même temps que les consuls formoient à Rome quatre - légions pour servir pendant leur magistrature, ils mandoient aux - villes alliées de la république, dont c’étoit le tour de fournir - un contingent, de préparer leurs milices, et de les tenir prêtes - à marcher au premier ordre. Ces auxiliaires formoient quatre - légions; d’où il faut conclure que les Italiens ont contribué - pour la moitié à tous les succès des Romains. - -Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au -moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles. -Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément, -parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre -elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe -entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur -gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est -une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique -chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle -se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible, -parce que c’est une barrière qui la couvre. - -Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette -politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès -parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne -l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes, -liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles, -aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances. -Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les -Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque -ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui -l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins. -Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie -universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force -d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé -l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal -entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition, -et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour -celui de leurs alliés. - -Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre -eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une -guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez -d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner -qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des -mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève -aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures -à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par -la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre; -que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne -se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la -constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie -de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse, -et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations, -ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on -le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux -passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque -peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce -qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires -pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage, -cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne -tardera pas à perdre sa liberté. - - [103] Les Romains soumirent successivement les Sabins, les Eques, - les Volsques, les Fidenates, les Falisques, &c. Ils n’eurent - jamais affaire à la fois à deux de ces peuples. Ils étoient tous - subjugués et alliés des Romains, quand la première guerre contre - les Samnites commença. Ceux-ci étant épuisés et contraints de - demander la paix, les Latins prirent les armes et furent vaincus. - Les Samnites essayèrent alors de se venger, mais leur défaite - donna le temps aux Romains de soumettre les Toscans; après quoi - recommença la troisième guerre contre les Samnites. - -L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la -république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit -qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un -peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité, -qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et -qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche -indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple -remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre -que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit -approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur -générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de -la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait -des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine, -et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en -accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des -terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il -s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que -les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs -maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle -tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres -des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice -exige d’elle.» - -Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des -Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis -le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104], -qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une -espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis -qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même -heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour -réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne -chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia -en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta -plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les -Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de -se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils -soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce -que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la -guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient -extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez -souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le -nombre des citoyens augmentât à chaque cens. - - [104] Elle finit l’an de Rome 510. On voit par-là que les Romains - firent continuellement la guerre pendant près de cinq siècles. - -La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes -d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont -coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans -frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à -ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit -question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le -combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen -portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit -chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs -campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut -donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres -et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de -l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées, -accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis; -et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi -plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie -aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se -dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé -ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle -partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le -domaine d’une colonie. - - [105] L’an de Rome 347. Ce siége dura dix ans. - -La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de -ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules -sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un -avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient -l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc -faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort -de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de -l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les -richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes, -que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens, -nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans -forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du -moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre -également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations; -sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont -elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont -obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement, -retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit -les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans -l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés -des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix. - -Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient -à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête -seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux, -l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile. -Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut -subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline -excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable -dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se -lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en -proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent -de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent -naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour -en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente -aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et -voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte -leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans -cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et -opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble -ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats; -ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les -Romains ont vaincu l’univers. - -Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les -Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit -hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids -des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré, -c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes -ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en -agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui -ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si -elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre -ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses -entreprises, quel bonheur peut-il se promettre? - -Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses -ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la -forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire -par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort -de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit -jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les -ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle; -et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que -l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les -affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les -Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et -de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple, -c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide -ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux -ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour -foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent -successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des -passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la -route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de -caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne -fait jamais qu’ébaucher des entreprises. - -L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos -neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la -suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe. -Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout -envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un -Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le -héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué -son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre -ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de -sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié -par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux, -sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune, -contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre -politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance. - -Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la -bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs -ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur -opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours -heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre -par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant -d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance -qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la -force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été -pour eux qu’une demi-victoire[106]. - - [106] Voyez la différence que les Romains mettoient entre le - _triomphe_ et l’_ovation_. _Causæ ovationis hæ traduntur, si - non penitus debellati essent hostes.... si fusi essent, fugati, - percussi, consternati, non tamen magnis cladibus affecti..... - denique si incruento prœlio pugnatum esset._ Il falloit que les - ennemis eussent perdu au moins cinq mille hommes dans un combat, - pour que le consul obtînt les honneurs du grand triomphe. Quelle - grossièreté! - -Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement -son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses -généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point -de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour -tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que -la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à -Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte -Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome, -disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre -des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne -sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse -confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans -leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point -leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la -guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.» - -L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs -sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une -certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant -les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches -devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être -coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître -un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les -Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art -qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline -rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides. - - [107] Une armée Romaine passa sous le joug, l’an de Rome 431. - -Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent -d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout -à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque -sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire -des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs -connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince -qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre. -Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp, -et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées -au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que -lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république -Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois. - - [108] _Neque superbia obstabat quominus instituta aliena, si - modo proba erant, imitarentur Majores nostri. Arma atque tela - militaria ab Samnitibus, insignia magistratuum ab Tuscis pleraque - sumpserunt; postremò quod utique apud socios aut hostes idoneum - videbatur, cum summo studio domi exsequebantur, imitare quam - invidere bonis malebant._ Sall. in Bel. Cat. - -L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de -ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la -Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore -l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; -mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les -avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par -Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de -Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit -réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre -contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de -poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue, -et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur -redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il, -avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé -de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les -Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse -et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur -domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince; -et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de -Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans -ses états. - -C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains -inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages -qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient -sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante -d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles, -étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là -capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la -seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient -entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang, -et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves -et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux -intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée. - -Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs, -et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il -suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît -et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet -des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains -dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes -s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier -derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les -triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit -déjà remportée. - -Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même -ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize -mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les -historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera -point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il -combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle -l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais -ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât -un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière, -une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis -pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les -intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de -la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire -aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur -de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible -que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se -mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes -sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu, -avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre, -il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou -avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de -la forcer à marcher. - -Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle -des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre -de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en -un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les -avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les -autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient -aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première -phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se -flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en -pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit -aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa -première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde, -y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les -Romains l’eussent approchée. - - - - -LIVRE CINQUIÈME. - - -Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui -régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors -de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en -Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir -éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le -plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils -étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à -le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le -prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire. -Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les -peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que -l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à -la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques. - -Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit -d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour -se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature -étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus; -ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui -devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient -unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et -le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut -d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses -magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la -pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement -démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour -à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement -gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante -de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son -sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette -république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains, -où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble, -et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police -mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens. - - [109] Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les - auteurs latins les appellent _centum-viri_, _centum-virs_; ils - étoient les juges de toutes les affaires civiles. - -A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide, -qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la -seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des -richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice. -Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages -ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois -n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité -et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens -riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis -d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les -magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et -les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces -cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels -ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point -que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps -où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que -leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que -de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point -aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns, -naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne -cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les -autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition -et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que -les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une -idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche -d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables. - - [110] L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et - sordide; ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans - son histoire du commerce, et de la navigation des anciens, Chap. - 15, dit que les Romains appeloient par dérision les Carthaginois, - _mangeur de bouillie_. - -Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples -incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les -contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des -vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus -dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent -être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples -aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés -d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible -qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats -mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111], -ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes -entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre -point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés, -elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent -faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits, -ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera -qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle -aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la -prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc -faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte. - - [111] Chez les Carthaginois, le commandement des armées n’étoit - attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple faisoit - général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit mieux - briguer la faveur publique. - -Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici -des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute -surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et -n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire -attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un -ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la -supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire -lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la -guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre -de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit -se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute -nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce -qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force -de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer. - -Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la -guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses, -devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par -l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit -un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que -tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains -présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le -gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit -du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais -vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas -intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils -accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte -Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue. - - [112] Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13. - -Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient -besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même -confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des -Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs -légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la -pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de -grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent -que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de -la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables -que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage -destinoit à la guerre. - - [113] L’an de Rome 481, la république commença à avoir quelque - monnoie d’argent, et la première guerre Punique commença l’an 489. - -Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains -inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique. -Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114], -et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit -sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y -transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que -tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin -mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors -exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia -de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque -sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie -un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de -Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une -flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois -la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115]; -ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y -étoient réfugiés. - - [114] Agathocles, tyran de Syracuse, étant vivement pressé par - les Carthaginois qui assiégeoient sa ville, s’embarqua avec ses - principales forces, et fit une descente en Afrique. Il s’approcha - de Carthage même, la menaça d’en former le siége, et par cette - heureuse diversion, la contraignit à rappeler les troupes qu’elle - avoit en Sicile. - - [115] Xantippe, Lacédémonien, étoit venu au secours de Carthage, - et ayant pris le commandement de son armée, battit Régulus. Les - Carthaginois le firent périr, pour s’épargner le soin de lui - témoigner leur reconnoissance. - -Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et -familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un -ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit -enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui -avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine, -si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même -n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce -qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois -à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont -jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à -être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes -irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop -étudier les causes. - -L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à -former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout -ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats -aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares, -qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur -patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et -composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la -même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs -concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus -après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de -ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut -à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont -elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage -s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles -conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les -Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger -le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer -à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le -commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les -Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire -des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au -consulat un Flaminius et un Varron. - - [116] L’intervalle de la première à la seconde guerre Punique, - est de vingt-cinq ans: l’une finit l’an de Rome 510, et l’autre - commença en 535. - - [117] _Neque hostem acriorem bellicosioremque secum congressum, - nec rem romanam tam desidem unquam fuisse atque imbellem. Sardos, - Corsosque, et Istros atque Illyrios, lacessisse magis quam - exercuisse romana arma; et cum Gallis tumultuatum verius quam - belligeratum. Pœnum, hostem veteranum, trium et vigenti annorum - militiâ durissimâ inter Hispanas gentes semper victorem, primum - Amilcare, deindè Asdrubale, nunc Annibale duce acerrimo assuetum, - recentem ab excidio opulentissimæ urbis Iberum transire: trahere - secum tot excitos Hispanorum populos: conciturum avidas semper - armorum Gallicas gentes: cum orbe terrarum bellum gerendum in - Italia ac pro mœnibus romanis esse._ (Tit. Liv. l. 21.) - -Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va -faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources -que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu -amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des -secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le -sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains -auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait -point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement -la plus petite méprise et la plus légère distraction. - -Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre -Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant, -contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas -être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de -l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une -imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal -et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte, -la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer, -et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou -en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous -les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre -sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire. -Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple -conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les -armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république -y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée -de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses -affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne -les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains -à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de -médiocres alarmes? - -La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le -projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été -accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus -audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières -ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus -de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa -patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de -quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter -d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût -pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied -à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite -de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette -guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans -l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes -dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une -république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne -lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome -même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens. - -Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre -dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions -Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les -Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient -tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit, -avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie -aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de -ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse -où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes -d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient -avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus -les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit -les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles -pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur -protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se -promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour -les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des -bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles -à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque -avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les -menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier -à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une -nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation -où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient -leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est -capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel -que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la -ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut -du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples, -leurs maisons et leurs sépultures? - -Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter, -que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état -et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours -nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois -cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides -et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement -vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des -artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et -tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la -république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans -courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son -ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la -force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle -entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit -traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les -ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules, -ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus -humiliantes pour leur orgueil. - -Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre Annibal que de l’empêcher -de combattre, quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit, il est -vrai, dans une province pleine du nom Romain, et où rien n’osoit encore -s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés, sans subsistances, sans -machines de guerre, et tout autre général à sa place auroit péri, s’il -n’eût promptement gagné quelque bataille. Mais comme Annibal avoit -sans doute pensé que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément -sur la défensive, il avoit certainement formé un plan de guerre en -conséquence, et il lui auroit vraisemblablement réussi. Quoi qu’il -en soit, les Romains n’avoient point de parti plus sage à prendre, -que d’éviter le combat, et sans rien hasarder, de resserrer les -Carthaginois. Tout le monde sait à quelle extrémité Fabius les réduisit -depuis en temporisant, quoique leurs victoires eussent déjà ébranlé la -fidélité des peuples d’Italie, et que quelques-uns même leur eussent -ouvert leurs villes. Mais plus les Romains, irrités par la présence -d’Annibal, et honteux de la conduite molle qui avoit causé la perte -de Sagunte, se reprochoient de négligence et de lenteur, plus il étoit -naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil et s’abandonnassent -à toute l’impétuosité de leur courage. D’ailleurs, leur république -n’avoit aucune idée de la guerre défensive, parce qu’elle ne l’avoit -jamais faite. Soit foiblesse de la part des ennemis qu’elle avoit -jusqu’alors combattus, soit parce que les consuls, dont la magistrature -étoit annuelle, s’étoient toujours hâtés de terminer la guerre, ou -du moins de remporter quelqu’avantage qui leur valût les honneurs du -triomphe, les légions étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et ne -croyoient avoir fait une campagne heureuse que quand elles l’avoient -taillé en pièces. Des succès qui avoient toujours accompagné cette -méthode de faire la guerre, les Romains avoient conclu qu’elle étoit -la plus sage; et c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages qu’il -remporta sur les bords du Tésin, à Trébie, et près du lac de Trasimène. - -Cornelius Scipion et Flaminius se seroient crus déshonorés, s’ils -n’avoient pas saisi la première occasion de combattre. L’un étoit -brave, mais inconsidéré, et à force de compter sur le courage et -l’intelligence de ses soldats, il n’étoit pas assez attentif à remplir -les devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une témérité orgueilleuse, -qui lui faisoit dédaigner toutes sortes de précautions: tous les deux -furent vaincus. - -Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses, fut fait dictateur, -voulut enfin accoutumer sa république à la défensive, et ruiner son -ennemi, en ne combattant pas. Mais Annibal, qui sentoit sa supériorité -sur les généraux de Rome, dans un jour d’action, et d’ailleurs, -obligé de vaincre encore pour achever de déterminer en sa faveur -les peuples d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le sort de la -guerre, attaqua, non pas en capitaine, mais en politique, un général -qui, promenant ses légions du sommet d’une montagne à l’autre, avoit -l’art de n’occuper que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche à -le rendre suspect à ses concitoyens; il ménage ses possessions et -celles de la noblesse, et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le -rend méprisable en feignant de le braver, en même temps qu’il paroît -craindre Minutius, général de la cavalerie, et lui laisse même prendre -quelques avantages. Les Romains ne purent éviter le piége qu’Annibal -leur avoit tendu; indignés contre la circonspection de Fabius, ils -donnent à Minutius un pouvoir égal à celui du dictateur. - -Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite; elle divisa les forces -de la république dans les conjonctures où elles ne pouvoient être trop -unies, Fabius et Minutius partagèrent les légions, et au lieu d’une -armée formidable, les Romains n’eurent que deux armées incapables de -résister séparément aux efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à -profiter de cette mésintelligence, fut prêt à envelopper Minutius et -à le tailler en pièces. Par bonheur pour les Romains, l’amour de la -patrie étoit encore leur première vertu; le dictateur fut plus vivement -frappé de la perte qu’alloit faire la république, que touché du plaisir -malheureux, mais trop naturel, de voir succomber un rival qu’on avoit -l’injustice de lui préférer. Il vole à son secours, le dégage, et le -force à écouter la reconnoissance qui le fit rentrer dans le degré de -subordination où il devoit être. - -Annibal, toujours instruit du caractère des généraux qui lui étoient -opposés, et pour ainsi dire, présent à leurs conseils[118], n’eut -plus besoin de la même politique, quand les consuls P. Emilius et T. -Varron prirent le commandement de l’armée. Le premier avoit toujours -approuvé Fabius, et fortement attaché à ses principes, il étoit capable -de résister aux murmures de ses soldats et aux plaintes des citoyens -renfermés dans Rome. Persuadé que la postérité les vengeroit des -calomnies de ses contemporains, ou plutôt content de faire son devoir, -et d’être vertueux à ses propres yeux, il avoit le courage de vouloir -servir sa patrie malgré elle. Varron, le plus présomptueux de tous -les hommes, et par conséquent sans talent, étoit emporté par cette -confiance fanatique qu’un capitaine doit inspirer à ses troupes, mais -qu’il se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut assurer ses succès, ou -se préparer des ressources dans un malheur. Sous deux généraux d’un -caractère si opposé, qui commandoient alternativement en chef avec -un pouvoir égal, et dont toutes les dispositions étoient relatives -à des objets contraires, il étoit impossible que l’armée Romaine pût -ni rester sur la défensive, ni attaquer avec avantage; et Varron fut -entièrement défait à la fameuse bataille de Cannes. - - [118] _Nec quidquam eorum, quæ apud hostes agebantur, eum - fallebat.... omnia ei hostium haud secus quam sua nota erant._ - (Tit. Liv. l. 22.) - -Jamais journée ne parut plus décisive; tous les anciens ont cru que -Rome ne se seroit jamais relevée de la perte qu’elle venoit de faire, -si Annibal se fût présenté à ses portes après sa victoire; et il semble -que les paroles, si connues de Maharbal aient fixé leur jugement. «Le -sort des armes, dit ce capitaine à son général, t’a ouvert le chemin -du capitole, et dans cinq jours nous y souperons, si tu veux qu’à la -tête de ma cavalerie, j’aille annoncer aux Romains que tu viens les -assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont pas donné au même homme -tous les talens[119], tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter de -la victoire.» Plusieurs historiens, en effet, sont persuadés que dans -la consternation où Rome étoit plongée, elle n’auroit point songé à se -défendre. - - [119] _Maharbal præfectus equitum minime cessandum - ratus_, imo, ut quid hac pugna sis actum scias, die quinto, - _inquit_, victor in capitolio epulaberis: sequere, cum equite, - ut prius venisse, quam venturum sciant, præcedam. _Annibali - nimis læta res est visa, majorque, quam ut eam statim animo - capere posset. Itaque voluntatem se laudare Maharbalis ait: ad - consilium pensandum, temporis opus esse. Tum Maharbal_, non omnia - nimirum eidem Dii dedere; vincere scis, Annibal; victoria uti - nescis. _Mora ejus diei satis creditur saluti fuisse urbi atque - imperio._ (Tit. Liv. l. 22.) - -Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit point qu’il n’eût fait -une faute capitale[120], en ne s’approchant pas de Rome, ce n’est pas -qu’il crût que cinq jours après il s’en seroit emparé; il connoissoit -trop bien le courage de ses ennemis pour se promettre un succès si -facile. Il est certain, selon la remarque des écrivains qui ont cherché -à le justifier, qu’en conduisant son armée des champs de Cannes sous -les murailles de Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur que les -Gaulois après la bataille d’Allia[121]. Les disgraces consécutives -que les Romains avoient éprouvées n’étoient point produites par -un commencement de corruption dans leur gouvernement ou dans leurs -mœurs, mais par la supériorité d’Annibal sur leurs généraux, et par -l’activité d’un courage trop ardent qui les empêchoit de connoître -leur situation, et de se conduire suivant leurs vrais intérêts. Leurs -malheurs, loin de les accabler ou de les engourdir, ne devoient donc, -au contraire, que donner plus de force aux ressorts du gouvernement, -et changer leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite Varron -de n’avoir pas désespéré du salut de la république, n’a pas lui-même -perdu toute espérance. Rome enfin, étoit une place forte, dont l’armée -Carthaginoise auroit à peine formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide -d’habitans, ni par conséquent de soldats; et Annibal manquant de toutes -les machines nécessaires à un siége, avoit échoué devant une place de -peu d’importance après la bataille de Trasimène. - - [120] _Audita vox Annibalis fertur, potiundæ sibi urbis Romæ - modo mentem non dari modo fortunam._ (Tit. Liv. l. 26.) _Ferunt - Annibalem respexisse sæpe Italiæ littora, deos, homines, - accusantem, in se quoque ac suum ipsius caput execratum, quod non - cruentum ab Cannensi victoria militem Romam duxisset._ (l. 50.) - - [121] La terreur des Romains fut si grande en apprenant cette - déroute, qu’ils abandonnèrent leur ville. Les Gaulois y entrèrent - sans trouver aucune résistance, et toute l’espérance des Romains - fut réduite à défendre le capitole. - -Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer ce capitaine de n’avoir pas -découvert, à travers les expressions exagérées de Maharbal, la sagesse -que renfermoit son conseil. Il n’est pas douteux que le siége de Rome -n’eût été long et laborieux; mais une entreprise de cet éclat auroit -sûrement attiré tous les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces -peuples, aussi consternés par la défensive à laquelle la république -Romaine avoit été réduite, que par ses défaites, quand elle avoit voulu -combattre, croyoient tout possible à Annibal. Soit crainte ou mauvaise -volonté dans les uns, espérance de recouvrer leur liberté ou envie de -se ménager la protection du vainqueur dans les autres, ils se seroient -tous hâtés d’aller dans son camp, de lui rendre hommage, et de lui -offrir les secours dont il avoit besoin pour consommer son ouvrage. - -Dans cette défection générale des peuples d’Italie, il n’étoit plus -libre aux Romains de s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner -leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer leur confiance à leurs -alliés, ni de trouver, en un mot, leur salut dans cet esprit de -ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne, -la Mer, l’Afrique et la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit -l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains de se roidir contre la -fortune, et d’avoir des succès dans les provinces étrangères, si leur -ville, assiégée par une armée toujours victorieuse, étoit détruite, -ses habitans passés au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves? -Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût inspirée à ses citoyens, -ils n’auroient pas été plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant -survivre à leur patrie, s’ensevelirent avec elle, et ne laissèrent au -vainqueur qu’un amas de cendres et de ruines. Il falloit craindre la -famine avec une si grande multitude d’habitans; il falloit craindre -à la fois les surprises, la ruse et la force. Une ville assiégée par -Annibal, et qui ne reçoit point de secours, succombe nécessairement. -Les Romains, pour éviter leur ruine, auroient donc été forcés de -rappeler toutes leurs forces en Italie, au lieu de recruter les armées -qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper des flottes, et de -songer à punir la Macédoine de son alliance avec les Carthaginois. - -J’ose cependant le dire, cette conduite, la plus sage, ou plutôt la -seule raisonnable que pût tenir la république Romaine, n’auroit que -retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant aux suites nécessaires du -siége de Rome, et que je viens de détailler, qu’Annibal se repentoit -de ne s’être pas approché de cette place immédiatement après la -journée de Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu d’une ou de -deux batailles; si les Carthaginois les avoient gagnées, Rome étoit -absolument perdue; et il est encore certain que dans ces circonstances, -tout paroissoit plus favorable aux Carthaginois qu’aux Romains. - -Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage de sentir animer leur -valeur par le grand intérêt de leur propre conservation, de leur -fortune domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de leurs femmes, -de leurs enfans, pour lesquels ils auroient combattu; mais ces armées, -rappelées des provinces, se seroient trouvées en quelque sorte -étrangères dans le milieu même de l’Italie; et Annibal, maître des -principales villes, leur auroit fait, en temporisant à son tour, plus -de mal que Fabius ne lui en avoit causé. Si on suppose qu’on en fût -venu aux mains, les Carthaginois, dont l’infanterie armée à la Romaine -obéissoit encore à la discipline la plus rigide, et dont la cavalerie -numide étoit invincible, auroient porté au combat la confiance que -donnent le gain de quatre batailles et l’espérance de détruire Rome -par un dernier effort. Cet intérêt, moins puissant par lui-même que -celui des Romains, auroit été amplement compensé par la supériorité -d’Annibal sur les généraux de la république Romaine. - -Scipion, Marcellus, et les autres grands hommes qui se distinguèrent -dans la suite de cette guerre, n’étoient point encore parvenus aux -magistratures, ou du moins une assez longue expérience n’avoit pas -développé leurs talens. Fabius même, à qui les Romains devoient tant, -les eût alors mal servis. La prudence si vantée de ce général étoit -plutôt le fruit d’un caractère timide et défiant que d’un génie -supérieur, qui, empruntant tour à tour différentes formes, sut se -prêter aux différens besoins de la république. Il falloit qu’il y eût -un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir la réputation de -Fabius. Plus frappé des suites funestes d’une défaite que des avantages -de la victoire, ce fut un politique et un guerrier ordinaire, mais -assez heureux pour rencontrer des circonstances, où une irrésolution, -par elle-même blâmable, servit l’état et devint un talent. - -N’étant plus question de temporiser, mais de faire des entreprises -vigoureuses, hardies, fréquentes, réitérées, et de forcer les -Carthaginois à lever le siége de Rome, il est vraisemblable que Fabius -eût avancé la ruine de sa patrie. Dans un temps où il fut depuis permis -à la république d’agir offensivement, ce général continua à se conduire -par ses anciens principes. Tite-Live nous le représente toujours -campé sur des hauteurs, toujours pressé de se retirer à l’approche de -l’ennemi, et cantonné au-delà du Vultur avec une attention extrême à -consulter les devins, les augures, les poulets sacrés, les entrailles -des victimes, et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on lui -rapporte de contes puériles et ridicules. Plutarque nous apprend même -qu’étant prêt à donner dans un piége d’Annibal, lui et son armée ne -durent leur salut qu’aux auspices qui lui annoncèrent à propos que son -entreprise seroit malheureuse. Les circonstances eurent beau changer, -il les vit toujours les mêmes. Il s’opposa constamment à la sage -diversion que les Romains firent en Afrique, et qui arracha Annibal -d’Italie. Accoutumé à tout craindre, il n’eût jamais osé combattre à -Zama; et malgré les règles de cette prudence éclairée, qui défendit à -Scipion d’écouter les propositions de paix que son ennemi lui offroit, -il auroit fait un traité, et exposé les Romains à avoir contre Carthage -une troisième guerre, peut-être aussi dangereuse que la seconde, ou du -moins aussi pénible que la première. - -Autant que le siége de Rome, après la bataille de Cannes, eût -été avantageux aux Carthaginois, autant l’inaction d’Annibal -leur devint-elle fatale. Dès ce moment il se forma une chaîne de -circonstances et d’événemens sinistres qui suspendirent le cours des -prospérités de ce grand homme. Je ne sais si je dois parler ici des -fameuses délices de Capoue; peut-être contribuèrent-elles à altérer -la vigueur de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à peine -cependant doit-on y faire attention, tant il y eut d’autres causes qui -contribuèrent plus efficacement à relever les espérances et la fortune -des Romains! - -Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à Capoue, la république Romaine -fit des efforts d’autant plus grands pour se venger, qu’elle avoit été -plus humiliée, et elle trouva en elle-même des forces et des ressources -qui lui auroient été inconnues dans un danger moins pressant. Chaque -citoyen veut se sacrifier au bien public; chaque soldat est un héros; -l’esclave, élevé à la dignité de citoyen, est digne de cet honneur et -veut vaincre ou mourir pour sa nouvelle patrie. Rome, animée par un -même esprit de vengeance, ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient -contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa sagesse est égale à son -courage; non-seulement elle est en état d’avoir une armée considérable -en Italie, mais sa politique s’agrandit avec sa confiance; elle équipe -des flottes nombreuses, recrute les légions qui sont dans les provinces -étrangères, et semble à son tour méditer la ruine de Carthage. - -A cette peinture légère des grandes choses que les Romains exécutèrent, -et qui paroissent en quelque sorte incroyables, on commence sans -doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit plus cette supériorité -d’intelligence, de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là -sur eux. Ces qualités sont déjà égales entre Rome et son ennemi, -mais leurs ressources ne le sont plus. Qu’on fasse attention qu’une -armée s’affoiblit par la prospérité même, et que si le vainqueur ne -répare continuellement les pertes que lui cause la victoire, il lui -est bientôt impossible de poursuivre ses avantages. Annibal, qui -venoit de forcer les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves, avoit -lui-même besoin de recruter son armée. Mais il n’ose recourir aux -Italiens, parce que ces peuples, étonnés de la fierté de la république -Romaine, commencent à craindre d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et -songent déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les armer, le général -Carthaginois est obligé de mettre des garnisons dans leurs principales -villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il s’affoiblit donc de jour en -jour, et n’est plus en état de tenir la campagne avec le même avantage. - -Si Annibal remplit son armée d’Espagnols, de Gaulois, de Barbares et -d’aventuriers pris au hasard, ce sont des soldats sans discipline, qui -combattent sans règle, qu’il faudra ménager, et qui, par conséquent, ne -le laisseront plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile avec -les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne. S’il est obligé de demander -des recrues et des subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant -de cette république, comme il l’avoit été jusqu’à la bataille de -Cannes. Tantôt les secours seront refusés, tantôt ils arriveront -trop tard, et seront toujours insuffisans. Annibal n’est plus que le -général d’une république corrompue; il a les mains liées par les vices -de sa patrie, et il doit être vaincu par les Romains, parce qu’ils -combattent dès-lors autant contre Carthage que contre lui. - -Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois, quand Annibal leur -exposa ses besoins; tandis que Magon et les chefs de la faction Barcine -exhortoient le peuple à faire un effort, Hannon et ses partisans s’y -opposoient. «Ne vous livrez point, disoient ces derniers, à une joie -insensée; on vous trompe. Magon ne nous annonce avec tant de faste que -des triomphes imaginaires. S’il faut l’en croire, Annibal a taillé -en pièces les armées Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc des -soldats? Il a pris et pillé deux fois le camp des Romains, il est -chargé de butin; pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances -et de l’argent? Qu’on cesse de faire valoir Trébie, Trasimène et -Cannes, puisque nos affaires ne sont pas plus avancées aujourd’hui -qu’elles l’étoient quand Annibal entra en Italie. Les Romains ne -recherchent pas la paix; ils ne sont donc point aussi humiliés qu’on -veut nous le persuader. Il n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons -la paix, puisque la guerre nous ruine malgré nos avantages; mais ne -nous épuisons pas pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours -seroient inutiles à ce conquérant redoutable qui a su exécuter de -si grandes choses; et il ne les mérite pas, s’il nous trompe par de -fausses relations de ses succès.» C’est ainsi qu’à Carthage on trompoit -le peuple ignorant, et porté à juger des produits et des succès de -la guerre par ceux de son commerce. Tous les citoyens, opposés à la -faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût vaincu; tous travailloient -à le faire échouer, tant ils craignoient qu’il ne se servît de la -considération que lui vaudroient ses victoires pour ruiner leur crédit! - -Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent, sans secours du côté de -sa patrie, et à la tête d’une armée qui se lasse d’une guerre qui ne -lui offre plus de butin, et dont la cavalerie, d’abord si redoutable -aux Romains, déserte continuellement chez eux, se surpasse inutilement -lui-même. Quoique les généraux de Rome ne puissent encore le vaincre, -on voit cependant que l’Italie doit lui échapper des mains. Il sent -le contre-coup de toutes les pertes que sa patrie fait en Espagne, en -Sicile, &c. Et les Romains doivent tous les jours remporter quelque -nouvel avantage dans les provinces, parce qu’ils n’y font en effet la -guerre que contre Carthage, et qu’elle ne leur oppose que des armées -sans discipline, qui manquent de tout, et des généraux incapables -de réparer ses fautes, et de se suffire à eux-mêmes. Ces avantages -réitérés décideront enfin du sort d’Annibal; car la république Romaine, -instruite par les événemens même de la première guerre Punique, de -la foiblesse des Carthaginois en Afrique[122], ne manquera point d’y -porter ses armes, dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant les -provinces. En effet, Scipion y passa; et tout le monde sait que par -la défaite d’Asdrubal et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé à -leur tour une journée de Cannes, Annibal fut rappelé au secours de sa -patrie. Il en frémit d’indignation; et c’est, vaincu par l’avarice, la -lâcheté, les partis, les cabales, les divisions de Carthage, et non par -les armes de Rome, qu’il abandonna l’Italie. - - [122] Ils exerçoient sur leurs sujets un empire très-dur, et en - tiroient des contributions très-considérables; aussi les villes - soumises aux Carthaginois étoient-elles toujours prêtes à se - révolter. - -Scipion battit Annibal à Zama, et cette bataille célèbre ne fut pas -seulement le terme de la grandeur des Carthaginois[123]; on diroit -que toutes les nations y furent vaincues, tant elle rendit facile aux -Romains la conquête du monde entier. Leur république, qui voyoit dans -son alliance tous les pays qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit -emparée de toutes ses richesses, devint une puissance énorme dont le -poids devoit tout écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des guerres -laborieuses, à présent toutes ses entreprises seront au-dessous de ses -forces. - - [123] Ils s’engagèrent à payer aux Romains dix mille talens - dans l’espace de cinquante années, somme immense! car le talent - pesoit 90 marcs de notre poids. Ils livrèrent leurs vaisseaux, et - renoncèrent au droit de faire la guerre, en consentant de n’armer - qu’avec la permission de la république Romaine. - -Les états formés des débris de l’empire d’Alexandre, devoient être -le principal objet de l’ambition des Romains, et aucune de ces -puissances n’étoit en état de se faire respecter. La Grèce n’étoit -plus ce qu’elle avoit été autrefois sous la conduite de Miltiade[124], -de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie de Sparte, l’ambition -d’Athènes, la guerre funeste du Péloponèse avoient rompu tous les liens -qui unissoient les Grecs. Leurs villes étoient pleines de partis, de -cabales et de factions. En un mot, la Grèce sans liberté, sans amour -de la patrie, sans confiance en ses forces, ne pouvoit plus être le -boulevard de l’Asie contre les Romains, comme elle l’avoit été de -l’Europe contre les Perses. La Macédoine étoit presque retombée, depuis -la mort d’Alexandre, dans le même état de foiblesse d’où la politique -de Philippe l’avoit tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur lui -donnoit de l’ambition; elle se flattoit toujours de reconquérir l’Asie -avec le secours des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle ne -savoit que les inquiéter et les tyranniser. Les rois de Syrie, qui -possédoient la plus grande partie des conquêtes d’Alexandre, auroient -pu se défendre contre les Romains, s’ils avoient connu leurs forces et -su s’en servir: mais ce vaste empire ressembloit à ces géans énormes -qui sont plus foibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut -envoyer avec assez d’impétuosité le sang et les esprits jusqu’aux -extrémités de leur corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit -dans les successeurs d’Alexandre tous les vices qui avoient rendu si -facile la ruine des successeurs de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée -à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit point de soldats. -Les Grecs qui s’y étoient établis, avoient perdu leur courage; et le -despotisme le plus pesant y accabloit des esclaves, auxquels il avoit -ôté tout sentiment de crainte, d’espérance et d’émulation. L’Egypte, -aussi démembrée que l’empire de Macédoine, ne se trouvoit pas dans une -situation moins déplorable. Jamais princes ne furent moins dignes de -régner que les successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir le projet de -s’opposer aux entreprises des Romains, ils en achetèrent, au contraire, -par des complaisances serviles, le privilége de vivre dans la mollesse -la plus honteuse, et de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté -naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. Pour mieux juger de la -foiblesse de leur gouvernement, il suffit de remarquer l’ascendant que -les rois de Syrie avoient pris sur eux; et que se laissant entraîner -par une habitude d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets des Romains -avant même que d’avoir été vaincus par les armes comme Philippe, ou -par les bienfaits comme Massinissa. - - [124] Je passe légèrement sur la situation où se trouvoit la - Grèce quand la seconde guerre Punique fut terminée. Je ne - pourrois que répéter ici ce que j’ai exposé avec beaucoup de - détail dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_. - On y verra aussi ce qui regarde les intérêts des successeurs - d’Alexandre, les uns à l’égard des autres. - -Quelque rare qu’il soit de voir un état changer de politique, quand ses -intérêts commencent à changer, peut-être que la puissance des Romains -auroit inspiré assez de défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux -cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer à sacrifier leurs anciennes -haines à leur sûreté commune, et à se réunir, si elles n’avoient point -été rassurées par cette politique savante et pleine de modération qui -avoit déjà trompé et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs -d’Alexandre ne connoissoient qu’une manière de s’agrandir, c’étoit -d’établir une domination directe sur les vaincus; mais voyant que la -république Romaine ne conquéroit que des alliés, et ne mettoit point -de garnison ni de préteur dans les villes de ses ennemis humiliés, -ils crurent qu’elle étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer à se -défendre contre elle, il suffisoit, pour ne la pas craindre, de ne pas -l’offenser. Cette sécurité laissa subsister leurs divisions, et les -Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, et même les uns -par les autres. - -Il faut cependant le remarquer; peu s’en fallut que la prospérité de -la république Romaine ne la fît renoncer à cette modération qui avoit -préparé sa grandeur, et qui pouvoit seule étendre encore et affermir -son empire. Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de l’Italie, -elle paroissoit moins attachée à ses principes; et l’on peut voir dans -Polybe comment les Romains, jusque là si religieux observateurs des -règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de Sardaigne peu de temps -après la première guerre Punique, et par la seule raison que Carthage, -occupée à réduire ses armées révoltées, n’étoit pas en état de se -défendre contre les étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne -toujours de longs succès, commençoit à persuader aux Romains qu’ils -n’avoient plus besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, et qu’il -étoit temps de profiter de tous les droits que donne la guerre, et -de se faire des sujets. Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil -que leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit fallu ruiner -entièrement la ville de Carthage, et établir une domination directe sur -l’Afrique. Certainement les nouvelles passions des Romains auroient -fait tenter cette entreprise pernicieuse, si l’intérêt personnel du -général qui commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût opposé. -Scipion savoit que rien n’est plus difficile que de porter le dernier -coup à une nation[125]. Quelqu’humiliée qu’elle soit, elle trouve en -elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des ressources qu’elle ne -connoissoit pas. Le vainqueur d’Annibal ne devoit pas hasarder de -ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le peuple ne se lassât -de prolonger le temps de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même -que les Carthaginois n’avoient dû le salut de leur ville qu’aux efforts -des consuls T. Claudius et Cn. Cornelius[126], pour lui enlever le -commandement de l’armée et la gloire de terminer la guerre. - - [125] _Sciat Regum majestatem difficilius ab summo fastigio - ad medium detrahi, quam à mediis ad ima præcipitari._ (Tit. - Liv. l. 37.) Si Scipion l’Africain tint en effet ce discours - aux ambassadeurs d’Antiochus, il ne le donnoit sans doute que - pour un sophisme. Ce grand homme savoit que le désespoir d’un - peuple qu’on veut ensevelir sous ses ruines, renferme tout ce - que les vertus ont de plus sublime. En se rappelant la situation - malheureuse des Carthaginois pendant la troisième guerre Punique, - et tout ce qu’ils firent d’héroïque et de merveilleux pour - échapper à leur perte, qu’on juge s’il eût été aisé à Scipion de - les détruire dans le temps qu’ils avoient encore Annibal parmi - eux. - - [126] _Sæpe postea ferunt Scipionem dixisse, Tit. Claudii primum - cupiditatem, deinde Cn. Cornelii fuisse in mora, quo minus id - bellum exitio Carthaginis finiret._ (Tit. Liv. l. 30.) - -Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à ne pas détruire les -Carthaginois vaincus, déterminèrent dans la suite les autres généraux -à suivre son exemple. Flaminius refusa de se rendre aux désirs de -la Grèce, qui demandoit qu’on traitât la Macédoine avec la dernière -rigueur. Il laissa subsister Philippe et son royaume; et les Romains -dont l’avidité fut ainsi réprimée, non-seulement continuèrent à user -de la victoire dans les provinces éloignées, de la même manière qu’ils -avoient fait en Italie, mais donnèrent même de nouvelles preuves de -modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir extrêmement leurs -ennemis pour n’en rien craindre, cette dureté ne les rendit point -odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout le mal qu’ils étoient les -maîtres de faire, qu’ils laissoient aux vaincus leurs usages, leurs -lois, leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils sembloient ne -faire la guerre que pour l’avantage seul de leurs alliés. La république -en effet prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; elle les -partageoit entre ceux qui l’avoient aidée à vaincre; et cette nouvelle -politique fut encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses généraux. -Ne songeant qu’à ce qui pouvoit assurer le succès de leurs entreprises, -à peine avoient-ils commencé la guerre contre quelque puissance, que -pour la réduire à ne se défendre qu’avec ses seules forces, et pour -augmenter les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous ses voisins, -et leur offroient pour prix de leur amitié et de leurs secours, les -provinces qu’ils alloient conquérir. - -Un peuple qui se conduisoit par des principes en apparences si -contraires à ceux de l’ambition, vit tous les princes avares, timides -ou ambitieux, lui demander avec empressement son amitié pour avoir -part à ses bienfaits. A peine la république avoit-elle déclaré la -guerre, qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins de son ennemi. -Cette méthode d’enrichir les alliés aux dépens des vaincus, multiplia -les jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître des haines -irréconciliables entre eux. Nous ne devrions haïr que ceux qui nous -dépouillent; nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on élève sur -nos ruines. Cette lâcheté injuste du cœur humain servit plus utilement -les Romains que n’auroit fait la politique la plus adroite de leur -sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner aux passions mêmes de -ses alliés et de ses ennemis pour étendre et voir affermir de jour en -jour son empire. Toutes les puissances s’observoient réciproquement; -elles désiroient toutes de trouver leurs voisins coupables de quelque -faute, et par-là se tenoient toutes également asservies. Les princes, -enrichis des conquêtes des Romains, étoient étonnés de se trouver -aussi humiliés que l’état même à l’abaissement du quel ils avoient -contribué; plus ils furent puissants, plus ils furent soumis; parce -que l’importance de leurs dépouilles n’auroit rendu leur perte que -plus certaine. Ils s’accoutumèrent à ne se regarder dans leurs propres -royaumes que comme des officiers des Romains; les sujets de ces rois -esclaves virent sans étonnement disparoître ces fantômes de la royauté, -et occuper leur place par un préteur: leur chûte ne fut pas une -révolution. - -Il faut m’arrêter un moment à faire connoître d’une manière plus -détaillée la conduite que tinrent les alliés et les voisins de la -république Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance qu’après que -Scipion eut chassé d’Espagne les Carthaginois; mais ce n’étoit pas -alors qu’il devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand politique, -s’il eût d’abord contre-balancé la fortune de Carthage, et fait une -diversion en faveur de la république Romaine, dans le temps qu’Annibal -paroissoit prêt à l’accabler; car les Carthaginois ne pouvoient -triompher de Rome, sans devenir beaucoup plus puissants qu’ils ne -l’étoient en Afrique, et causer par conséquent de justes alarmes à -la Numidie. Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux lorsqu’il -auroit dû secourir les Romains, il devint l’ami de ces derniers quand -il auroit dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, et -assurer sa propre liberté en défendant la leur. - -Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux Carthaginois, il s’allia -ensuite avec les Romains dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir -plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique qu’il les abandonna; -il ne sentit point qu’il étoit de son intérêt de ne pas laisser -accabler les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe lui fit faire trop -tard une démarche qui étoit sage dans ses principes, mais qui n’étoit -plus qu’une imprudence depuis que Carthage, à moitié vaincue, devoit -nécessairement succomber, malgré les secours qu’il lui donnoit. - -Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance qu’il fit avec -Annibal, après la bataille de Cannes, fut le fruit de ses méditations -sur le gouvernement, le génie et la politique de Rome et de Carthage. -Il lui importoit de détruire la république Romaine, parce que c’étoit -une nation guerrière, conquérante, et dont il étoit impossible d’être -le voisin sans en devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire, -étoient un peuple beaucoup moins entreprenant; et dès qu’ils n’auroient -plus un Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire craindre. -Philippe ne soutint point sa démarche; il trembla en voyant ce que -les Romains firent pour réparer leurs pertes; leurs menaces le -consternèrent, et elles n’auroient dû que lui faire mieux sentir la -nécessité où il étoit d’aider Annibal, et de faire tout ce que Carthage -elle-même auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite de ce prince ne -fut qu’un tissu de fautes grossières[127]. - - [127] Voyez mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_. - -Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la -république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle -que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles -conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour -préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils -engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit -armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa -situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa -pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe -ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce -prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun -parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les -successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque -plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible -diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres -des Romains. - - [128] Cette guerre commença l’an de Rome 553, deux ans après que - celle d’Annibal eut été terminée. - -Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt -soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les -Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des -hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils -lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux -rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en -faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les -Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort -que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me -servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde -entier. - -Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les -événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire, -si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de -son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé -d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des -Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien -singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et -lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie -en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre -contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder -sans frayeur. - - [129] Elle commença l’an de Rome 563. - -«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends -particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable -à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que -par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux -haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les -autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et -toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent -vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur -grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de -la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent -de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent -combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la -fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher -la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent -les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront -bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa, -d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains -regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez -que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient -se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le -trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs, -et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous -regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de -vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez -aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si -vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la -république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil -de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une -conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même -cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en -quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le -rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses -malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des -Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous -divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine; -relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de -l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.» - -«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à -présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en -la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer -à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre -de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle -dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de -toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui -espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains, -Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand -la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et -les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour -chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans -la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant -que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux -victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si -fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte -des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie, -j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et -auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène -ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés -et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine, -ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus -fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront -attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des -Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.» - -Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais -conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois -aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre -Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement -attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté -trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république -Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui -donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui -souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus -leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient -sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un -nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu -cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat -la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce -après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il; -si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que -nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons -risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde -guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins -ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos -ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les -intérêts.» - - [130] _Nunquam isti populi, nisi cum deerit ad quem desciscant, à - nobis non deficient._ (Tit. Liv. l. 31.) Il est bien surprenant - que les Romains, instruits du changement que la seconde guerre - Punique avoit produit dans la manière de penser des Italiens, - n’aient pas songé à y remédier; rien n’étoit plus facile - après qu’Annibal eut abandonné l’Italie, il ne s’agissoit que - d’imaginer en leur faveur quelque titre et quelque distinction - particulière. J’ajoute même que rien n’étoit plus important, - et on n’en doutera pas après avoir lu l’entreprise qu’Annibal - proposoit à Antiochus, et dont les suites pouvoient être si - dangereuses. Il faut encore se rappeler ce que j’ai dit au - commencement de cet ouvrage, au sujet des désordres que causa - dans la république Romaine l’ambition qu’eurent les peuples - d’Italie, de se faire donner le titre de citoyens Romains. Tout - cela devoit se prévoir, et c’est une faute que de ne l’avoir pas - fait. - -Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit -la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains -contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances -qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes -les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance. -Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits -de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils -sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait -de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La -Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de -l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage. -Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux -Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez -tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce, -et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en -Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu -en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit -désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit -vue abandonnée à ses seules forces. - - [131] Les Romains se servoient dans leurs discours familiers - du nom d’Annibal, comme d’un mot proverbial, pour exprimer un - homme méchant, dangereux et terrible; il est employé de la sorte - dans Plaute, et dans quelques autres auteurs anciens. Voyez chez - les historiens avec quelle lâcheté les Romains poursuivirent - la perte d’Annibal. Ce grand homme, voyant que Prusias, chez - qui il s’étoit retiré en abandonnant la cour d’Antiochus, ne - pouvoit se dispenser de le livrer à ses ennemis, prit le parti de - s’empoisonner lui-même. _Délivrons_, dit-il, _les Romains de la - terreur que je leur inspire; ils eurent autrefois la générosité - d’avertir Pyrrhus de se précautionner contre un traître qui - vouloit l’empoisonner; et les lâches sollicitent aujourd’hui - Prusias à trahir les droits de l’hospitalité, et à me faire - périr._ - -Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit -trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal. -Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce -qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand -et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent; -il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de -ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient, -et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il -s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les -Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette -puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne -fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler -de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein -des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses -anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de -leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire, -la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se -déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se -repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses -états pour conserver l’autre. - -Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient -ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt -et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un -peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître! -La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un -naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et -il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre -étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces, -gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir. -Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances -et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il -combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée; -mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en -soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la -révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes -dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur -les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les -mêmes desseins. - -La défaite d’Antiochus confirma toutes les nations dans la foible -politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces -circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine; -et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que -spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux -partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs -à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver -grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur. - -Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti -équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique -condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont -toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans -aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de -toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement -tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve -constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république. -Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états; -Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et -l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre -plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais. - - - - -LIVRE SIXIÈME. - - -Dans cette espèce de stupidité où j’ai représenté tous les peuples, -la république Romaine auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire la -guerre, si elle eût attendu, pour prendre les armes, qu’on eût osé -l’offenser. De tout temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa -protection ou sa médiation à tous ceux qui l’imploroient; mais quand -elle fut parvenue à ce degré de puissance qui en imposoit à tous ses -voisins, leur docilité à obéir lui persuada qu’elle étoit dépositaire -de tous les droits des hommes, et qu’il étoit de sa dignité de former -une sorte de tribunal qui jugeroit des querelles des nations. Ce n’est -plus comme ennemis, mais comme arbitres, que les Romains firent la -guerre. S’élevoit-il un différend entre deux peuples encore libres? -le sénat prononçoit quelquefois un jugement sans les consulter, et -son ambassadeur, suivi des légions et chargé d’exécuter son décret, -arrachoit au vainqueur sa proie, rétablissoit le vaincu dans ses -possessions, et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient un -maître. Rome décida du sort de toute la terre; les rois, les princes, -les ambassadeurs de toutes les nations y parurent en supplians, tantôt -pour se justifier, tantôt pour mendier des grâces. - -Les Romains se seroient contentés de cet empire, et n’en auroient -pas abusé, s’ils eussent conservé leurs anciennes mœurs; mais leurs -conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, et dès que les -richesses leur eurent donné du goût pour les voluptés, l’or du monde -entier ne leur suffit plus. L’avarice ayant pris dans le cœur du -citoyen la place de l’amour de la gloire, l’ambition de la république -devint une avidité insatiable de tout piller et de tout opprimer; -et sa politique, destinée à servir de nouvelles passions, dut agir -par des principes nouveaux. Les Romains, jaloux de la fortune de -leurs alliés, la regardèrent comme un vol fait à la leur. Il fallut -établir une domination directe sur les provinces, pour les piller plus -commodément. Les royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, de -Bithinie, dont la faveur de la république avoit fait des puissances -considérables, furent détruits. Le sénat fit une espèce de trafic des -trônes qui subsistoient encore, créant ou déposant les rois à son gré: -les états n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette politique -abominable, qui détruit pour conserver, fut seule mise en usage. On -peut se rappeler dans quelle situation la défaite de Persée fit tomber -la Macédoine. Les citoyens les plus distingués en furent exilés; et -on la partagea en quatre provinces, entre lesquelles toute sorte de -communication fut interdite. Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise -de Corinthe par Mummius, fut le sort général des alliés. On établit -dans les provinces des préteurs qui se crurent tout permis, parce que -rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit plus que du bruit -des concussions que ses officiers exerçoient de toutes parts. - -Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité des Romains, devint -un pays ennemi. Quelques princes assurèrent la tranquillité de leurs -sujets, et leur épargnèrent les soins et les fatigues d’une défense -inutile, en appelant à la succession de leurs états une république -assez puissante et assez corrompue pour faire des injustices sans -crainte et sans remords. Florus rapporte que, sous le bruit des -richesses de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains portèrent un décret -par lequel ils s’attribuoient sa succession[132]. «N’importe de vos -droits, disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance aux lois -qu’on vous impose, ou rendez-vous plus fort que nous.» Brennus, qui -avoit paru autrefois si barbare aux Romains, en disant que tout -appartient aux vainqueurs, auroit-il tenu un autre langage? - - [132] _Divitiarum tanta fama erat, ut victor gentium populus, - et donare regna consuetus, socii vivique Regis confiscationem - mandaverit._ (l. 3. c. 9.) - -Aucun peuple ne put se mettre à couvert des entreprises et des -vexations de la république. Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir -aucun prétexte de rupture, on lui trouvoit quelque crime dont il -falloit le châtier. - -Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que prononça Manlius au retour de -son expédition contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, ses ennemis, -vouloient lui faire refuser le triomphe, sous prétexte que la guerre -qu’il avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit aisément, -en représentant que les Gaulois avoient autrefois pillé le temple de -Delphes, et que cette impiété n’avoit point encore été punie[133]. Si -ce trait seul ne peignoit pas assez naïvement le caractère des Romains, -on pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point de honte d’alléguer, -comme une raison sérieuse de ce qu’ils prenoient la défense des -Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres des premiers étoient -les seuls peuples de la Grèce qui n’eussent point envoyé de troupes au -siége de Troye[134]: c’étoit joindre la raillerie à la violence. - - [133] _Delphos, quondam commune humani generis oraculum, - umbilicum orbis terrarum, Galli spoliaverunt: nec ideo populus - romanus his bellum indixit aut intulit._ (Tit. Liv. l. 38.) - - [134] _Acarnanes adversus Ætolos auxilium Romanorum implorantes, - obtinuerunt à romano senatu, ut legati mitterentur, qui - denonciarent Ætolis, præsidia ab urbibus Acarnaniæ deducerent, - paterenturque esse liberos, qui soli quondam adversus Trojanos - auctores originis suæ, auxilia Græcis non miserint._ (l. 28.) - -On peut être injuste, odieux même à toute la terre par sa tyrannie, -et cependant continuer d’être heureux dans ses entreprises quand on -peut accabler ses ennemis par des forces supérieures: l’histoire -n’est que trop souvent une preuve de cette triste vérité. Après avoir -fait des conquêtes par ses vertus, la république Romaine s’agrandit -encore malgré ses vices. C’est dans le temps même qu’elle ne pouvoit -défendre ses lois contre l’ambition des citoyens, et que son avarice -étoit redoutée de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts de -Mithridate et le vainquit, qu’elle fit sa conquête la plus difficile, -c’est-à-dire, qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux Germains, et -pénétra jusque dans la Bretagne. Rome ne cessa point de triompher, -parce que ses légions étoient toujours mieux disciplinées et plus -aguerries que les armées de ses ennemis; et si ses généraux n’avoient -plus de vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, qui -aspiroient à la tyrannie, ayant besoin de se faire de la réputation -dans la république, et de l’éblouir par des succès pour l’opprimer, ne -souffroient point qu’elle fût avilie dans leurs gouvernemens, et la -faisoient respecter chez les étrangers. - -Les Romains, en effet, pleins des passions orgueilleuses que leur -donnoient la liberté et leurs conquêtes, conservoient, au milieu -de leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer le maître qui -les domineroit, et ils ne savoient plus estimer que les talens et -les succès militaires. Qu’un magistrat, par les voies sourdes de -l’intrigue, eût voulu s’emparer du gouvernement, ce n’eût été qu’un -conjuré qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques et -Catilina. Que Sylla, afin de se rendre plutôt en Italie, et de se -venger du parti de Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate, -ses soldats auroient vraisemblablement refusé de le suivre, et il -n’auroit trouvé à Rome et dans l’Italie que des ennemis qui l’auroient -méprisé. César avoit besoin de conquérir les Gaules pour s’ouvrir le -chemin de l’empire. - -Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux de faire de grandes -choses, et qui soutint la réputation des armées pendant les troubles -de la république, disparut entièrement quand Auguste établit enfin la -monarchie. J’ai rendu compte ailleurs[135] pourquoi l’empire n’avoit -pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de Claudius, de Caligula et -de Néron: je prie maintenant de remarquer que si la servitude où ces -monstres précipitèrent le sénat et le peuple Romain, s’étoit étendue -jusque sur les légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé de ce -qui avoit fait la supériorité de la république sur ses ennemis, seroit -allé à sa ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, où il parut -encore animé par le génie des Scipions et des Emiles. - - [135] Dans le troisième livre. - -Les armées se firent craindre des premiers successeurs d’Auguste; -et les ménagemens auxquels ces princes se virent contraints à leur -égard, laissèrent subsister dans les camps un reste de l’ancien esprit -républicain. Le soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen; -et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire contre les étrangers. -Comme les légions, toujours placées sur les frontières, conservoient -l’habitude de la guerre, malgré le relâchement de la discipline, et -en venoient souvent aux mains contre les Barbares, elles cultivoient -encore plusieurs vertus militaires. Le luxe et le repos ne les -énervoient point. Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices, -n’avoient besoin que d’obéir à un général habile pour faire encore de -grandes choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne en province -Romaine; et Trajan, vainqueur des Daces, de l’Arménie et des Parthes, -porta ses armes jusque sur les frontières des Indes, après avoir -subjugué les royaumes d’Assyrie et de Caldée. - -Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent la foiblesse de l’empire; -il eût fallu, pour les conserver, plus de talens que pour les faire; -et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, pouvant à peine -suffire à la multitude d’affaires, dont les vices et la vaste étendue -de son empire l’accabloient. Tandis que les peuples du Danube et du -Rhin devenoient de jour en jour plus redoutables, comment eût-il -été possible de contenir dans le devoir des nations éloignées et -puissantes, qui, n’ayant été vaincues qu’une fois, conservoient le -désir et l’espérance de secouer le joug? Les Romains regardèrent -la nécessité où se trouvoit Adrien, comme l’époque fatale de leur -décadence, et crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur leurs -frontières, retiroit enfin la protection qu’il leur avoit accordée -jusque-là. - -L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur de voir régner dans ses -armées l’ordre, le courage et la discipline qu’elles devoient à la -sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. A peine les légions -disposèrent-elles du trône impérial, que les empereurs, qui ne furent -plus que leurs esclaves, ne songèrent qu’à flatter leurs caprices. -Les soldats consumèrent en débauches le fruit de leurs rapines et les -gratifications abondantes qu’on étoit obligé de leur faire. Amollis -par les plaisirs, ou devenus insolens par l’habitude de cabaler et de -former des séditions, il ne fut plus possible de les assujettir aux -exercices anciens, ni aux travaux de la milice[136]. Les camps, qui -étoient autrefois des places fortes, ne furent plus entourés de fossés -ni de retranchemens. Les armes parurent trop pesantes, et il fallut -permettre de quitter la cuirasse et le casque. Dans ce relâchement -général de la discipline, les vertus militaires ne furent comptées pour -rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie et les plus propres à -cabaler, obtinrent les récompenses destinées au seul mérite; et dès que -l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté fut impunie. - - [136] Caracalla recherchoit l’amitié des soldats par les - flatteries les plus basses. Ce fut le premier des empereurs qui - autorisa par des lois expresses le relâchement de la discipline. - -C’est alors qu’il se fit une révolution dans la Scandinavie, la Scythie -européenne et la Sarmatie. La terre sembla y enfanter des hommes. Soit -que les Barbares, qui habitoient ces vastes régions, eussent appris -qu’il y avoit dans le midi des terres plus fertiles et un ciel moins -sauvage; soit que ce caractère inquiet et martial, qui, dans tous les -temps, avoit transporté leurs colonies dans les pays les plus éloignés, -eût fait des progrès et fût devenu l’esprit dominant et général de -leurs nations; tous les jours il sortoit de ces climats de nouveaux -peuples, qui, ravageant tout sur leur passage, vinrent fondre sur les -terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, Messagettes, Vandales, -Sarmates, Scythes, etc. rien ne pouvoit résister à ces Barbares, -qu’aucun péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire après leurs -défaites. La gloire à laquelle ils aspiroient, c’étoit de se charger -de butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y excitoit une émulation -générale; ainsi les ravages qu’une province Romaine avoit soufferts -n’en annonçoient que de plus grands encore. - -Domitien avoit acheté honteusement la paix des Daces. Adrien, déjà -vieux quand les Alains et les Messagettes firent une irruption dans la -Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant peut-être confier à aucun -de ses généraux les forces nécessaires pour chasser ces Barbares, les -engagea par des présens à sortir des provinces qu’ils avoient pillées. -Ces exemples pernicieux ne furent que trop suivis par des princes, -plus occupés à perdre un révolté qui leur disputoit la couronne, que de -la gloire et du salut de l’empire. Dès que les peuples du Nord virent -qu’il suffisoit de menacer les Romains pour s’enrichir, ils firent tous -les jours de nouvelles entreprises. Tous les jours on apprenoit qu’ils -étoient entrés dans quelques provinces de l’empire, et tous les jours -il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. A ces Barbares, appaisés -par des présens, il succédoit d’autres Barbares aussi avides que les -premiers; et on ne pouvoit compter sur la foi des traités, parce que -ces peuples formoient des nations ou des tribus indépendantes. Ce -qu’on traitoit avec les unes n’engageoit point les autres, et puisque -toutes les richesses de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter -une partie, et qu’il étoit impossible de faire des conventions avec -toutes, il falloit faire un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider -en exterminant la première qui auroit ravagé une province. - -Les Romains auroient transporté leurs principales forces sur le -Danube et le Rhin, et mis à couvert les pays exposés aux insultes des -Barbares, si, dans le même temps, il ne s’étoit élevé en Asie un ennemi -assez puissant pour empêcher de dégarnir ses frontières de ce côté-là. -Le royaume des Parthes, autrefois si redoutable, même pour les armées -Romaines[137], avoit commencé à décheoir de sa réputation depuis la -bataille célèbre, où les troupes d’Orodes, sous le commandement de -Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. Phrahate, qui, -peu de temps après, monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever -le courage de ses sujets; ce prince, timide et cruel, vit ses états -se partager en différens partis, et les révolutions qu’il éprouva -l’avoient tellement accoutumé à se défier de sa fortune, qu’Auguste, -s’étant transporté en Asie pour en régler le sort, le contraignit par -de simples menaces à lui rendre les enseignes Romaines prises sur -Crassus et sur Antoine[138], et à lui donner ses propres fils pour -otages de la paix. - - [137] _A Romanis quoque, trinis bellis, per maximos Duces, - florentissimis temporibus, soli ex omnibus gentibus non pares - solum, verum etiam victores fuere._ (Just. l. 41.) - - [138] _Finito Hispaniensi bello, cum in Syriam ad componendum - Orientis statum venisset_ (Augustus), _metum Phrahati incussit, - ne bellum Parthiæ vellet inferre. Itaque tota Parthia captivi - ex Crassiano sive Antonii exercitu recollecti, signaque cum is - militaria Augusto remissa sed et filii nepotesque Phrahatis - obsides Augusto dati: plusque Cæsar magnitudine nominis sui - fecit, quam armis alius imperator facere potuisset._ (Just. l. - 42.) - -Un peuple tel que les Parthes, qui doit moins son courage à la sagesse -de ses institutions politiques qu’à la barbarie de ses mœurs[139], ne -pouvoit commencer à décheoir sans se ruiner entièrement. Passant des -vices qui rendent féroces à ceux qui amollissent, les Parthes furent -vaincus par Trajan; ils ne reconquirent point leur indépendance, elle -leur fut rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva enfin réduite à -un tel point de foiblesse, qu’il suffit d’une émeute pour la renverser. -Un Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans sa nation d’un grand -crédit, excita quelques mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés -assez promptement[140] donnèrent l’espérance aux séditieux de secouer -le joug des Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une bataille -qu’il livra aux rebelles, et cet événement produisit une révolution -singulière dans l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur courage, -ils se crurent destinés à faire de grandes choses; et leur nouvelle -monarchie, aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit peu, reprit -sous ses nouveaux rois la même ambition qu’avoient eu les successeurs -de Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien domaine, et traitant les -Romains d’usurpateurs, forma le plan de les repousser en Europe. - - [139] _Exercitum non ut aliæ gentes liberorum, sed majorem partem - servorum habent.... Hos equitare et sagittare magna industria - docent.... nec pugnare diù possunt: cæterum intolerandi forent, - si quantus his impetus est, vis tanta et perseverentia esset.... - carne non nisi Venatibus quæsita vescuntur.... ingenia genti - tumida, seditiosa, fraudulenta, procacia... semper aut in - externos, aut in domesticos motus inquieti. Principibus metu non - pudore parent._ (Just. l. 41.) - - [140] Cette révolution arriva sous le règne de l’empereur - Alexandre Sévère, l’an de J. C. 226. - -Si l’Empire, après avoir été gouverné par des hommes aussi méprisables -que Caracalla, Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, Balbin, Gallus, -etc. ne succomba pas sous Gallien, prince imbécille et voluptueux, -dont le règne fut troublé par la révolte de toutes les armées, c’est -que les Perses, voulant conserver les pays dont ils s’empareroient, -ne s’étendoient que de proche en proche, et que les peuples du Nord, -sans idée de conquêtes et d’établissemens, ne songeoient encore, en -faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs forêts les dépouilles des -provinces Romaines. - -Sous la conduite des empereurs Claude, Aurélien et Probus, l’empire -sembla reprendre quelque vigueur. Le premier remporta de grands -avantages sur les Goths et les Germains. Le second se transporta -par-tout où les besoins de l’empire demandoient sa présence, vainqueur -sur les bords du Danube et du Rhin, la fortune l’accompagna en Asie et -en Egypte. Probus triompha des Barbares en Dalmatie et dans la Thrace, -les força de se retirer au-delà du Neker et de l’Elbe, et contraignit -les Perses à ne pas troubler le repos de l’Orient. - -Deux causes contribuèrent aux succès de ces empereurs: l’une que -l’empire, quelqu’épuisé qu’il fût par les désastres qu’il avoit -éprouvés, pouvoit cependant encore fournir aux frais de la guerre; et -l’autre, qu’il étoit aisé à ces princes de lever des armées nombreuses. -Comme la condition des soldats étoit la seule heureuse depuis que les -armées disposoient de la dignité impériale, et que prendre le parti des -armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave en celle d’oppresseur et de -tyran, l’empire trouvoit toujours à sa disposition plus de milice qu’il -n’en avoit besoin. Mais tout devoit bientôt changer de face, et quand -l’empire auroit continué d’obéir à des princes aussi habiles que ceux -dont je viens de parler, la chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce -que firent ces empereurs, ils n’auroient pu l’exécuter s’ils fussent -montés sur le trône un siècle plus tard, c’est-à-dire, après que -Dioclétien, en réglant que l’empire seroit désormais gouverné par deux -empereurs et deux Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les armées -n’étant plus en état de déposer les empereurs, de piller les peuples, -et de se faire donner arbitrairement des gratifications, le sort des -soldats ne fut plus envié, et personne ne voulut porter les armes. -Les citoyens les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent -que les magistratures, ou ne voulurent être que courtisans sous des -empereurs qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils ne craignirent -plus de le perdre, et qui consommèrent en peu de temps les richesses -échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard du peuple, quoiqu’accablé -sous le poids des impositions et des charges publiques, il préféroit -l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons aux périls laborieux de la -guerre. Les légions n’étoient plus composées que d’hommes enlevés avec -violence de leur famille; et, sans que j’en avertisse, on doit sentir -que les armées perdirent ce reste de courage qu’elles avoient conservé -jusque-là. - -Dans cette extrémité, les empereurs, pour ne pas laisser l’empire -ouvert aux incursions de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus -de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient qu’avec peine, depuis -que les provinces Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient -plus qu’un butin médiocre à leur avarice. Ces princes les prirent -d’abord à leur solde pour quelqu’expédition particulière, et les -reçurent ensuite sur les terres de leur domination comme auxiliaires, -et s’en firent un boulevard contre les autres Barbares. Ce n’est -qu’avec le secours des Goths que Dioclétien même pacifia l’Egypte, et -que Maximien battit les Perses, pénétra dans les états de Sapor, et -réduisit ce prince à demander la paix. Il est certain, dit Jornandès, -que sans les Barbares, qui combattirent pour les Romains, jamais les -empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, pu former d’entreprises -considérables; mais il est encore plus certain que cette ressource -devoit enfin être fatale à l’empire. Ces auxiliaires conservoient -leurs coutumes, leurs lois, leur indépendance; et plus ils sentirent -de quelle importance étoient leurs services, plus ils durent mépriser -les empereurs. L’indocilité des uns, la fierté des autres nourrissoient -entr’eux des défiances continuelles. Les différends étoient fréquens, -et si l’on en venoit à une rupture, quels redoutables ennemis ne -devoient-ce pas être pour l’empire, que ces Barbares dégoûtés de la vie -errante, qui connoissoient l’avantage d’un établissement solide, et -qui, ne faisant plus la guerre comme leurs pères, avoient appris des -généraux Romains même l’art de les vaincre? - -Telle étoit la situation de l’empire lorsque Constantin parvint au -trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à -perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut -aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses -favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux. -Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent -sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit -conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique -médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les -plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à -avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées -de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières; -mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans -les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des -camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre -avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les -retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et -dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les -vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter -les armes. - -C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire -une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver -l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe, -tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit, -pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin -donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son -éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement. -La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance -et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient -autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples -y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant -supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi, -il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces. - -Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut -de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été -jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres, -s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et -bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la -crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines, -n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même -quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses -aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer -l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes -jusque dans le sein de l’Italie. - -Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils -seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas -répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin, -si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût -triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien -inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les -plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la -publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés -au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans -effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une -religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la -pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la -force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices -qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens; -et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient -servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être -suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît; -que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères; -qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de -grand et de sage que ce qui est juste. - -Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur -premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement -étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en -voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le -repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin -de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus -funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de -l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je -ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les -secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement -la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les -rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs -cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant -aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices -qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place -de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la -patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir -été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le -prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur, -les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre -à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir. -Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux, -défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes. -Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile, -et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à -l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue -de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant -les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de -l’humanité. - -Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans -l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se -regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les -injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé -par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes, -qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son -ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion. -Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre -fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes -ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens, -ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui -frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des -dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de -maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui -adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les -plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince -de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi -funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la -religion. - - [141] Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie - et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la - politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et - Jovien la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux - catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques, - &c. - -Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des -empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns -contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué -l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie. -Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule -de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses -conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi -sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie. - -Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les -forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise -par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns, -chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se -lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils -regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs, -étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde -finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur -aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit -fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation -fondit de l’Asie dans l’Europe. - -Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à -peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps -même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus -atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur -de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune -aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des -démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths, -avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts -du Caucase. - -Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les -peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des -Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils -ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation -où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller -les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis. -Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les -Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs -habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent -poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à -l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur -servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains, -passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de -conquête. - - [142] Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps - de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les - provinces Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths, - c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales - se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils - composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis que - les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds - se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant toujours de - leur origine commune, ils se regardèrent comme frères et alliés. - -Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par -conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince -imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il -invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules, -après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir -sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se -flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les -Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius. -Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible, -encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire -ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez -insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis -qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des -ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son -ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on -eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter -aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire, -il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi -ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son -ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les -Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce -que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le -Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter? - - [143] J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier - Stilicon; mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour - les personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans - les Gaules arriva l’an de J. C. 406. - -Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur -l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale -même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle, -conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut -pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout -craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité, -qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours -on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient -déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie. -Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion -si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les -officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation -malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non -pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des -chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner -un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On -exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans -contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir -assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un -festin. - -Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état -de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les -Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit -Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on -reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des -présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes -dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi -personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où -ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne, -sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius -de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul -peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations. -L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger -attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à -tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de -lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne. - - [144] Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que - Théodose, surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux - empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire - reconnoître ses droits et déposséder Rufin. - -Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths -d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire, -depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis, -Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied -des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser -impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils -taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se -répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la -prirent d’assaut. - -Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc. -quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à -ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître -de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être -l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages -qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la -manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son -courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit -également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient -paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui -faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise -sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la -fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien. -Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus -redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et -tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus -subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises -à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses -ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient -confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou -étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de -ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage, -parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir -rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à -subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs -de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir -vaincus[146]. - - [145] Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda; - il se défit de ce prince en 444 pour régner seul. - - [146] _Votre maître et le mien_, disoient les ambassadeurs - d’Attila, en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à - payer à Attila un tribut de mille livres d’or par an. - -Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait -à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis, -combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs -autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne -profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le -purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le -ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths -ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire -pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila -répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il -reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa -ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage, -et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les -Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape -Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila. - - [147] Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus - de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les - Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les - Celtes, les Allemands. - -Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire -d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces. -L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de -Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie -d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des -empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie, -et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric, -roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient -n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la -mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en -plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui -avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre, -et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés, -ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube. -D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après -tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables -d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres, -commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes -adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille. -A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce -livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce -n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins -qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit -inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu -dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et -voluptueux. - - [148] On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu - Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet - événement arriva l’an de J. C. 476. - - [149] La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans. - Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths - avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila. - -L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne -pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux -Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes -de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et -moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes -de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets, -et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire, -dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il -plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son -successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité -par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et -des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui -lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse -d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus -vile. - -On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire, -quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin -par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable -que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme -Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps -prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une -courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures. -Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire -parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur -les Vandales, et l’Italie sur les Goths. - - [150] C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans - son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands - éloges. Le président de Montesquieu, dans ses _considérations - sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_, - chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope, - que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de - calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont - le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut - s’empêcher de croire avec lui que la législation de Justinien ne - fût un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des - lois à tous ceux qui en avoient besoin. - -Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire et de Narsès. Tous deux -étoient grands hommes de guerre; tous deux avoient les qualités propres -à se faire respecter, craindre et aimer de leurs soldats; tous deux, -quoique sous un règne où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire, -leur patrie et le bien public. Narsès, en un mot, seroit peut-être -égal à Bélisaire, si, au lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour -se venger de la disgrace où il tomba sous le règne de Justin II, -il eût su vaincre son ressentiment, mépriser ses ennemis, plaindre -l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître, et se contenter de le -rendre odieux, en sachant être malheureux. C’est un étrange spectacle -que présente l’empire! A ne juger que par les événemens, on le croiroit -à la fois près de sa ruine, et au comble de la gloire. Il triomphe en -Afrique et en Italie, parce que Bélisaire et Narsès y commandent. En -Asie, où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée à ce qui lui -manque, il consent à payer aux Perses un tribut annuel de cinquante -livres d’or. - -Quelques talens, cependant, qu’eussent ces deux capitaines célèbres, -jamais avec les seules ressources que leur fournissoit l’empire, ils -n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les Vandales et les Goths, -terribles quand ils avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez -sages pour s’y affermir. Procope nous représente les Vandales établis -en Afrique, comme un peuple, qui, après la mort de Genseric, s’étoit -abandonné à toutes les voluptés. Ils passoient les journées entières -dans des bains parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient tissus d’or -et de soie; ils étaloient sur leurs tables le luxe le plus élégant -et le plus recherché; ils n’habitoient que des palais somptueux, des -jardins délicieux. Sans avoir des mœurs aussi efféminées, les Goths -avoient beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les avoit amollis, -comme les Gaules avoient corrompu les Visigoths, que vainquirent les -Français; et l’on sait avec quel mépris en parlent les historiens[151]. - - [151] Grégoire de Tours nous peint les Goths comme des lâches. - _Ut Gotthorum pavor mos est... Cum secundum consuetudinem - Gotthi terga vertissent._ Ils n’étoient point tels quand ils - s’établirent dans les provinces de l’empire. - -Bien loin que les Barbares songeassent à ne faire qu’une seule -nation avec les peuples chez lesquels ils s’établissoient, ils les -dépouilloient d’une partie considérable de leurs biens[152], et -ruinoient la forme de leur gouvernement[153]. - - [152] Procope dit que Genseric enleva aux principaux citoyens - d’Afrique leurs terres et leurs esclaves, que les biens des - Vandales furent exempts de toute charge, et qu’il exigea, au - contraire, des contributions si fortes des naturels du pays, que - ces malheureux, en travaillant beaucoup, pouvoient à peine les - acquitter. Les Ostrogoths s’étoient emparés en Italie d’un tiers - des terres. Dans les Gaules, les Visigoths prirent deux tiers des - terres, et les Bourguignons la moitié, avec un tiers des esclaves. - - [153] Les Barbares, en s’établissant sur les terres de l’empire, - détruisoient la forme de gouvernement établie par les empereurs. - Elle étoit trop compliquée pour des hommes qui n’avoient presque - point encore d’idées de politique. Il n’y a au monde que l’abbé - du Bos qui ait pu se persuader que Clovis, en s’emparant des - Gaules, ne fit que se mettre au lieu et place des empereurs, - sans rien changer à la forme du gouvernement, et que les Gaulois - conservèrent leurs sénats, leurs officiers, leur administration; - que les cités eurent le droit de se faire la guerre, qu’on y leva - toujours les mêmes impositions que sous les empereurs, etc.; mais - ne n’est pas ici le lieu de réfuter cet auteur. - -S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par mépris pour les -lois ou par ignorance, et ils établissoient une différence choquante -entre les vainqueurs et les vaincus[154]. Par cette politique, le -vainqueur se trouvoit toujours dans ses états comme dans un pays -ennemi, et ses sujets devenoient les alliés et les amis de toute -puissance qui vouloit le détruire. Voilà la principale cause de la -chûte précipitée de tant de monarchies établies par les Barbares, et -qui ne subsistèrent que pendant quelques années. C’est par-là que -Bélisaire, avec une poignée de soldats, se vit en état d’arracher -l’Afrique aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer à ses -desseins, l’aidoient de tout leur pouvoir; ils portoient des vivres -dans son camp, et le regardoient comme un libérateur qui venoit briser -leur joug. - - [154] Par les lois des Visigoths, il leur étoit défendu de - contracter des alliances par le mariage avec les Romains. On - peut se rappeler comment les Français traitèrent les peuples des - Gaules. _Si quis ingenus Francum aut hominem Barbarum occiderit - qui lege Salica vivit, sol. 200, culpabilis judicetur. Si Romanus - homo possessor, id est qui res in pago ubi commanet proprias - possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, sol. - 30 culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum ligaverit sine - causa, sol. 15. culpabilis judicetur._ (Leg. Sal. Tit. 34.) _Si - quis Ripuarius advenam Francum interfecerit, sol. 200. culpabilis - judicetur. Si advenam Burgundionem, 160. sol. advenam Romanum, - 100. sol. advenam Alamanum, seu Fresionem, vel Bajuvarium, aut - Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur._ (Leg. Rip. Tit. 36.) - -Avec des forces encore moins considérables, le même général, et Narsès -qui lui succéda dans le commandement de l’Italie, y remportèrent -d’assez grands avantages pour ruiner l’empire des Goths. Ces barbares -traitoient l’Italie comme une province ennemie, où ils ne seroient -entrés que pour faire du butin. Ils trouvoient beau de régner dans un -pays dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le conserver, il falloit -qu’ils leur fournissent des subsistances, et qu’ils se ruinoient, en -ruinant la culture des terres, obligés de tirer du dehors les bleds -et les autres choses les plus nécessaires à la vie, ils restoient -à la merci de la première puissance qui auroit une marine, et qui -intercepteroit leurs convois. Bélisaire commença son expédition contre -l’Italie par la conquête de la Sicile, qui en étoit le grenier. Ses -vaisseaux croisèrent sur les côtes d’Italie, et, se saisissant des -vivres qu’on portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner les places -maritimes qu’ils occupoient, et leur enleva ainsi une partie de -l’Italie, avant même que d’y être entré. Profitant de la crainte qu’il -avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit bientôt à demander une paix, -par laquelle ils se soumettoient à payer à l’empereur un tribut annuel -de cent livres d’or, et à lui prêter des troupes toutes les fois qu’il -en auroit besoin. On ajoute même que le roi Théodat offroit de renoncer -à sa couronne, et de mener une vie privée. - -Rien n’est plus misérable que le tableau que commence à présenter -l’empire d’Orient. On voit une nation qui a rassemblé tous les vices -que le despotisme tour-à-tour, cruel, avare, superstitieux, timide, -emporté et voluptueux, peut donner à des hommes qui, dans tous -les temps, avoient été amis du mensonge, de la fourberie et de la -nouveauté. Constantinople est divisée par des factions éternelles; -nulle règle, nul principe; le trône appartient à qui veut l’usurper, -et il est presque toujours la récompense de quelqu’assassinat. Les -révolutions se succèdent rapidement les unes aux autres, et n’ont -souvent d’autre cause que cette inquiétude qui se lasse de l’état -présent des choses, et qui le regrette dès qu’il est changé. - -L’ancien goût des Grecs pour la philosophie avoit dégénéré dans leur -décadence en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent cet -esprit dans la théologie chrétienne, et épuisèrent toutes les erreurs -où l’esprit humain peut tomber, quand, voulant franchir les bornes -qui lui sont prescrites, il ose sonder les profondeurs infinies de la -sagesse de Dieu. On peut donc se représenter la nation Grecque comme -une nation de théologiens. Chaque parti ne crut jamais mettre assez -de chaleur dans les controverses, ni d’art pour faire triompher la -vérité dont il se flattoit de posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en -emportement, en émeutes, en sédition. Etrange aveuglement de l’esprit -humain! Chaque secte, pour ramener ses ennemis à sa communion, s’en -faisoit détester par ses injustices et ses violences. C’étoit pour les -convertir et les empêcher de se damner qu’on les rendoit malheureux -dans ce monde; et les hommes qui exerçoient cette monstrueuse charité -ne voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes en violant les premières -lois de l’évangile et de l’humanité. Les questions théologiques étant -devenues des affaires d’état par les désordres qu’elles causoient, -furent bientôt les seules importantes; il n’est plus question de -repousser les ennemis de l’empire, mais de répondre à un argument; -de faire des préparatifs de guerre, mais de dresser une formule -de foi. Tout fut confondu. Comme les empereurs vouloient se mêler -d’être les juges de la foi, de prononcer des anathêmes, d’ordonner -des excommunications, et de régler la discipline de l’église, les -ecclésiastiques voulurent gouverner les affaires politiques; et quand -on refusa de les entendre, ils causèrent des révolutions à l’exemple -des armées, du sénat, du peuple et des provinces, qui, tour-à-tour, -faisoient leur empereur. Chaque parti élevoit successivement sur le -trône un prince de sa communion, et se servoit de son crédit pour -accabler des ennemis, qui, en recouvrant la faveur, ne mettoient plus -de bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire, à leur -vengeance. - -Tandis que les Grecs étoient en proie à ces désordres, il se formoit -contre eux un nouvel ennemi, et aussi redoutable que les peuples qui -avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet, au commencement du -septième siècle[155], avoit établi une nouvelle religion chez les -Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada et vainquit; et, réunissant -les deux pouvoirs de prince et de pontife, il ordonna aux califes, ses -successeurs, d’étendre sa religion et son empire par les mêmes voies -qui leur avoient donné naissance. Le prophète promit des récompenses -éternelles à ceux qui perdroient la vie en combattant contre les -infidelles, et menaça de l’enfer ceux qui resteroient oisifs dans leurs -maisons, à moins que par des tributs ils ne contribuassent aux frais et -aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins, naturellement braves -et propres à supporter les fatigues de la guerre[156], avoient une -religion et un gouvernement politique qui tendoient de concert à n’en -faire qu’une nation militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus -de confiance au milieu des plus grands dangers, qu’ils se croyoient -martyrs de leur religion, et que les califes leur avoient persuadé -qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes, sans que leur -prudence puisse rien changer à des événemens résolus de toute éternité. - - [155] Mahomet mourut en 632. Héraclius régnoit alors à - Constantinople depuis vingt ans. Abubècre, beau-père de Mahomet, - lui succéda; son règne ne dura que deux ans, et il eut pour - successeur Omar, calife, dont le courage et l’habileté étendirent - la réputation des Arabes. - - [156] Les Arabes sont nommés sarrasins d’une contrée de l’Arabie - heureuse, appelée _Saraca_ ou _Saracène_. - -Les conquêtes des Sarrasins sont une de ces révolutions les plus -extraordinaires que présente l’histoire. Après s’être emparés de -l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué l’Afrique, ils se -répandent dans l’Asie, enlèvent à l’empire des provinces encore -plus importantes que celles que je viens de nommer, et renversent -la monarchie des Perses. Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce -torrent débordé; l’Europe même n’étoit pas en sûreté. Tout le monde -sait comment les Sarrasins s’établirent en Espagne sur les ruines des -Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque dans le cœur de la France; -comment ils conquirent la Sicile, et combien ils se rendirent -redoutables sur la méditerranée. La rapidité et la continuité de ces -succès seroient un prodige, dont la théologie des Mahométans pourroit -se servir pour prouver la mission de Mahomet, si la foiblesse de -l’empire de Constantinople et de la plupart des monarchies établies par -les Barbares n’avoit rendu tout facile à des hommes aussi braves et -aussi entreprenans que les Sarrasins. - -Ils eurent l’audace, sous les règnes de Constantin Pogonat et de Léon -l’Isaurien, d’attaquer la capitale même de l’empire; ce qui la sauva -dans ces circonstances, c’est le feu Grégeois, dont l’invention étoit -due au célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu des eaux, et les -Grecs en firent usage pour détruire les flottes de leurs ennemis. La -consternation des Arabes fut égale à leur surprise; et n’osant plus -se mettre en mer, ils se contentèrent de faire la guerre dans les -provinces éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être heureux -que quand ils cessèrent d’être unis. Les califes, en se multipliant, -perdirent une partie de leur crédit; et comme leur gouvernement étoit -militaire, ils furent méprisés dès qu’ils cessèrent de paroître à -la tête de leurs armées et de les commander, les Sultans, leurs -lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et les fonctions de chefs -de la religion, et les divisions domestiques de ces nouveaux monarques -firent le salut de leurs voisins. - -L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se forma en Asie une -nouvelle puissance, dont les premiers succès devoient faire trembler -les empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son origine du même -pays que les Huns, et qui, après avoir rendu différens services aux -Grecs, s’étoit établi sur les frontières orientales de l’empire, se -soulevèrent vers la fin du dixième siècle, contre Mahomet, sultan de -Perse, qui les traitoit avec dureté. Dès que cette nation eut connu ses -forces, elle se répandit dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord -qu’à piller; et sous le règne de Constantin Moomaque, les Turcs firent -des courses jusqu’au Bosphore. La foiblesse des empereurs les enhardit, -et quand ils se furent fait un établissement solide, ils ne songèrent -qu’à s’agrandir. - -Si les empereurs avoient su se faire une politique conforme à l’état -déplorable de leurs affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil -que Constantin avoit laissé à ses successeurs, comme aux héritiers -de la grandeur des Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie -universelle, quand il ne s’agissoit que de n’être pas détruits par -les infidelles, ils auroient peut-être profité de ce zèle indiscret -qui arma tout l’Occident pour la délivrance des saints lieux. Mais -ces princes se comportèrent comme des hommes foibles, à qui le danger -le plus voisin paroît toujours le plus grand. Les infidelles les -alarmoient; et quand ils virent approcher de Constantinople ces -armées nombreuses qui méditoient la conquête de la Terre-Sainte, ils -ne regardèrent plus les croisés que comme leurs ennemis. Il en faut -convenir, il sembloit que les Occidentaux, lassés d’avoir une patrie, -eussent repris cet esprit d’inquiétude et de brigandage qu’avoient -eu leurs pères. Les croisés, assez peu sensés pour croire que leur -expédition seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas des obstacles -sans nombre qui s’y opposoient; ou comme s’ils eussent compté que la -providence répareroit leurs fautes par des miracles continuels, ils -ne songèrent pas même aux moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils -vouloient conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours sans subsistance -et à la veille de périr, se voyoient réduits à piller les provinces où -ils passoient. De pareils hôtes devoient être fort incommodes; mais -puisque les empereurs n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée de -la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre parti à prendre que celui de la -douceur et de la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux[157] -sur des conquêtes qu’ils ne feroient vraisemblablement pas, il falloit -n’avoir avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne purent s’y -résoudre. Je ne sais quelle dignité qu’ils affectoient ne parut que de -l’orgueil et les rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent -recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités; et c’étoit précisément -le moyen le plus infaillible de se faire mépriser des Occidentaux, dont -une certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de chevalerie, étoit -peut-être la seule vertu. - - [157] Les empereurs prétendoient que les croisés leur prêtassent - hommage pour les terres qu’ils se préparoient à conquérir sur les - infidelles. - -Nos chroniques sont pleines des perfidies que les croisés éprouvèrent -de la part des empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant de leur -capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent gagner dans la Grèce -les indulgences qui les attendoient dans la Palestine[158], s’ils -s’emparoient de Constantinople pour y établir le rit des Latins, et -faire cesser un schisme qui rendoit les Grecs peut-être aussi odieux -que les infidelles. La domination des Latins dans la Grèce ne fut pas -longue, mais les empereurs Grecs, en recouvrant leur capitale, virent -de jour en jour leur ruine plus certaine. Ces guerres d’outre-mer, -dont les Occidentaux étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à -inspirer plus de haines aux infidelles contre les chrétiens. Ils -étoient impatiens de se venger, et c’étoit sur l’empire que devoient -tomber tous leurs coups. «Conformément à notre sainte foi, disoit -Osman I, sultan des Turcs, invitons d’abord avec douceur les princes -chrétiens à recevoir la religion du prophète de Dieu. S’ils résistent à -nos invitations, il faut les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité; -et, le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité, les soumettre -à notre culte, ou les punir de leur endurcissement.» Les infidelles, -faisant sans cesse de nouveaux progrès en Asie, étendirent leur -domination jusqu’au Bosphore. Les empereurs mendièrent inutilement des -secours dans la chrétienté; ils furent obligés de permettre aux Turcs -de bâtir des forts dans la Grèce; et Constantinople, déjà soumise à ses -ennemis avant que d’être devenue leur proie, succomba enfin sous les -armes de Mahomet III. - - [158] Il ne faut pas douter que la religion ne soit entrée pour - beaucoup dans l’entreprise des croisés sur l’empire. Voyez - les lettres que Beaudoin, comte de Flandres, et élu empereur, - adresse, l’une à tous les chrétiens, et l’autre au pape. _Manus - domini hæc operatur_, dit-il dans la première; mais il prend un - ton plus emphatique dans la seconde. _Amantissime pater, vocate - cœtum, congregate populum, coadunate senes et sugentes ubera, - sanctificate diem acceptabilem domino, diem stabiliendæ unitatis - et pacis._ - - -_Fin du Tome quatrième._ - - - - -TABLE - -De ce que contiennent les Observations sur les Romains. - - - AVERTISSEMENT. pag. 253 - - SOMMAIRES. 255 - - LIVRE PREMIER. 258 - - LIVRE SECOND. 314 - - LIVRE TROISIÈME. 373 - - LIVRE QUATRIÈME. 422 - - LIVRE CINQUIÈME. 475 - - LIVRE SIXIÈME. 534 - - -FIN DE LA TABLE. - - - * * * * * - - - Corrections et notes: - - Page 2: «voulut» remplacé par «voulu» (Quelques écrivains ont - voulu remonter). - Page 5: «Troyes» remplacé par «Troye» (l’expédition de Troye). - Page 14: «un» remplacé par «une» (à peine avoit-on fait une loi). - Page 15: «systême»: orthographe de l'auteur. - Page 17: «lorqu'il» remplacé par «lorsqu'il» (lorsqu’il ne - s’agit que d’une poignée de citoyens). - Page 27: «foiblessse» remplacé par «foiblesse» (les Grecs dans - leur première foiblesse). - Page 35: l'auteur écrit indifféremment «cents» et «cens» (douze - cens vaisseaux). - Page 42: «Scytes» remplacé par «Scythes» (contre les Ammoniens - et les Scythes). - Page 43: «échaper» remplacé par «échapper» (impossible - d’échapper à la ruine). - Page 57: «travailèrent» remplacé par «travaillèrent» (les - Athéniens travaillèrent sans relâche). - Page 58: «commencés» remplacé par «commencé» (ses citoyens - avoient commencé à être divisés). - Page 72: «orces» remplacé par «forces» (qui par-là resteroient - sans forces). - Page 73: «consistat» remplacé par «consista» (Son grand art - consista). - Page 83: «orgeuil» remplacé par «orgueil» (qu’ils doivent se - promettre de leur orgueil). - Page 84: «chûte»: othographe de l'auteur (dont la chûte auroit - été suivie). - Pag e 85: «ct» remplacé par «et» (et peut-être même le mépris). - Page 86: «Athène» remplacé par «Athènes» (les généraux de - Lacédémone et d’Athènes). - Page 86: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (Démosthènes - reprocha dans la suite aux Athéniens). - Page 87: «Trace» remplacé par «Thrace» (dans la Béotie ou dans - la Thrace). - Page 90: «qu’il sne» remplacé par «qu’ils ne» (dès qu’ils ne - sont plus utiles). - Page 90: «rafiner» remplacé par «raffiner» (à raffiner leur - goût). - Page 90: «ont» remplacé par «on» (on trouvoit sur leurs tables). - Page 99: «Démosthènes» remplacé par «Démosthène» (Démosthène et - Eurimédon lui furent envoyés). - Page 107: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (que - Démosthènes reproche aux Athéniens). - Page 125: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (C’est ce que - vouloit dire Démosthènes). - Page 126: «oprimer» remplacé par «opprimer» (ne se - réconcilioient que pour opprimer). - Page 126: «Tucydide» remplacé par «Thucydide» (dit Thucydide). - Page 133: «Grèe» remplacé par «Grèce» (se multiplioient dans la - Grèce). - Page 138: «terrein»: ailleurs l'auteur écrit «terrain» (un - terrein qui lui convînt pour combattre). - Page 146: «inpénétrable» remplacé par «impénétrable» (pour se - rendre impénétrable). - Page 169: «Arcananie» remplacé par «Acarnanie» (rappeler dans - l’Acarnanie). - Page 175: «subuguer» remplacé par «subjuguer» (pour subjuguer - la Grèce). - Page 202: «Cypre» remplacé par «Chypre» (l'île de Chypre). - Page 218: «eratus» remplacé par «Aratus» (qu’elle rassurât - entièrement Aratus). - Page 218: «alliées» remplacé par «alliés» (les alliés de la - ligue Achéenne). - Page 218: «Aux» remplacé par «eux» (occupés chez eux par - quelques affaires). - Page 221: «chéenne Acontre» remplacé par «Achéenne contre» - (défendre la confédération Achéenne contre la - république). - Page 232: «revenir» remplacé par «devenir» (devenir les maîtres - du monde). - Page 235: «tyrannnie» remplacé par «tyrannie» (la tyrannie dans - leur patrie). - Page 247: «cour» remplacé par «cours» (le cours de ses guerres). - Page 249: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (les - Démosthènes, les Platon, les Euripide). - Page 272 note 11: «plebs» remplacé par «plebes» (Eo nuncio - erecti patres; erecta plebes;). - Page 272 note 11: «inservitum» remplacé par «insueritum» (summâ - ope insueritum erat). - Page 272 note 12: «clien» remplacé par «client» (Un patron et - son client). - Page 278: «rappelent» remplacé par «rappellent» (Ils se - rappellent). - Page 283 note 16: «temp stati» remplacé par «tempestati» (Huic - tantæ tempestati). - Page 287: «ambitionr» remplacé par «ambition» (une partie de - leur ambition). - Page 292: «liccnee» remplacé par «licence» (pouvoit conduire à - la licence). - Page 318: «ils» remplacé par «il» (il s’est emparé du diadême). - Page 336 note 32: «pecuniniæ» remplacé par «pecuniæ» (ex - pecuniæ modo). - Page 360: «cahos» remplacé par «chaos» (dans un chaos énorme). - Page 364 note 53: «velti» remplacé par «velit» (impetret quæ - velit). - Page 364 note 53: «graciost» remplacé par «graciosi» - (_ita graciosi eramus apud illum_). - Page 380: «rafiné» remplacé par «raffiné» (Ce despotisme - raffiné). - Page 381: «Agripa» remplacé par «Agrippa» (Agrippa, petit-fils - d’Auguste). - Page 383: «viellesse» remplacé par «vieillesse» (d'accorder à - ma vieillesse quelque repos). - Page 385: «satyre» remplacé par «satire» (la satire, qui n’est - jamais odieuse). - Page 387: «abbatre» remplacé par «abattre» (pour l’abattre d’un - seul coup d’épée). - Page 399: «ils» remplacé par «les» (les armées obéirent). - Page 435: «amolisse» remplacé par «amollisse» (et n’amollisse - l’ame). - Page 403: «flateur» remplacé par «flatteur» (le plus insigne - flatteur). - Page 435 note 88: «oute» remplacé par «toute» (toute l’utilité - des exercices). - Page 435 note 88: le numéro de chapitre manque (Vegèce, l. 2, - ch.). - Page 438: «estlav» remplacé par «est lavé» (la honte dont on - est lavé). - Page 439 note 91: «conssul» remplacé par «consul» (Le consul - avoit seul). - Page 448: «raillier» remplacé par «rallier» (savoir se rallier). - Page 453: «Ita-» remplacé par «Italiens» (la haine que les - Italiens). - Page 453: «Camile» remplacé par «Camille» (Camille, qui venoit - de soumettre). - Page 463: «rappele» remplacé par «rappelle» (si on se rappelle - combien). - Page 467: «bisarres» remplacé par «bizarres» (Ces jeux - bizarres). - Page 470: «lieutenant» remplacé par «lieutenans» (les - lieutenans d’Alexandre). - Page 470: «Phyrrhus» remplacé par «Pyrrhus» (Pyrrhus ne trouve - rien de barbare). - Page 476: «Chartage» remplacé par «Carthage» (Carthage, fondée - par Didon). - Page 479 note 110: «Cartaginois» remplacé par «Carthaginois» - (Carthaginois, _mangeur de bouillie_). - Page 489: «auxilières» remplacé par «auxiliaires» (toujours - nouvelles d’auxiliaires). - Page 493: «elle» remplacé par «elles» (quand elles l’avoient - taillé en pièce). - Page 504: «aruspices» remplacé par «auspices» (auspices qui lui - annoncèrent à propos). - Page 516: «humilié» remplacé par «humiliée» (Quelqu’humiliée - qu’elle soit). - Page 521: inséré «firent» (ce que les Romains firent). - Page 521: «Macédoinne» remplacé par «Macédoine» (faire la - guerre à la Macédoine). - Page 523: «différents» remplacé par «différends» (oublient - leurs différends particuliers). - Page 533 note 133: «Gali» remplacé par «Galli» (Galli - spoliaverunt). - Page 547: «amolissent» remplacé par «amollissent» (à ceux qui - amollissent). - Page 552: «Tel» remplacé par «Telle» (Telle étoit la situation). - Page 553: «superde» remplacé par «superbe» (une ville superbe). - Page 554: «richessesses» remplacé par «richesses» (une partie - de leurs richesses). - Page 555: «stoïscisme» remplacé par «stoïcisme» (l’impuissant - stoïcisme). - Page 576: «despostisme» remplacé par «despotisme» (tous les - vices que le despotisme). - Page 578: «des» remplacé par «de» (quand on refusa de les - entendre). - Page 580: «avoit» remplacé par «avoient» (les califes leur - avoient persuadé). - Page 580: «ses» remplacé par «ces» (la continuité de ces - succès). - Page 583: «reprit» remplacé par «repris» (eussent repris cet - esprit). - Page 584 note 158: «cœcum» remplacé par «cœtum» (Amantissime - pater, vocate cœtum). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d - l'Abbé de Mably, Volume 4, by Abbé de Mably - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 *** - -***** This file should be named 54311-0.txt or 54311-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/3/1/54311/ - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive). - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 - -Author: Abbé de Mably - -Release Date: March 8, 2017 [EBook #54311] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 *** - - - - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive). - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="left ssrf"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="left ssrf"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/cover-s.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> - <p class="cent cs8">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition - électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p> -</div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im-01.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - -<h1>COLLECTION<br /> -<span class="cs6"><i>COMPLETE</i></span><br /> -DES ŒUVRES<br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -<span class="cs8">L’ABBÉ DE MABLY.</span></h1> - -<hr class="hr5 sep2" /> - -<div class="cs12 cent gesp">TOME QUATRIEME,</div> - -<hr class="hr5" /> - -<p class="cent sep2">Contenant les Observations sur l’histoire des Grecs -et des Romains.</p> - -<p class="cent sep2"><span class="gesp">A PARIS,</span><br /> -<br /> -De l’imprimerie de Ch. <span class="smcap">Desbriere</span>, rue et place<br /> -<i>Croix</i>, chaussée du <i>Montblanc</i>, ci-devant d’<i>Antin</i>.</p> - -<hr class="hr6" /> - -<p class="cent"><i>L’an III de la République</i>,<br /> -(1794 à 1795.)</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<h2 id="ohg"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span></span><br /> -<span class="nesp">L’HISTOIRE DE LA GRECE.</span></h2> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im-02.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_I">I</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3 class="rpo"><span class="cs8">A MONSIEUR</span><br /> -L’ABBÉ DE <span class="nesp">R***.</span></h3> - -<p class="first"><i><span class="smcap">Il</span> y a déjà plusieurs années, mon cher -abbé, que je vous ai offert la première -ébauche de mon travail sur l’Histoire de -l’ancienne Grèce; mais je me suis aperçu -depuis combien ce présent étoit peu digne -de vous. Horace étoit un grand maître; -et j’ai appris par mon expérience qu’il est -dangereux de ne pas laisser mûrir pendant -plusieurs années ses écrits dans son -porte-feuille</i>: nonum prematur in annum. -<span class="pagenum" id="Page_II">II</span> -<i>Il est impossible de juger avec justice un -ouvrage qu’on vient de finir; il faut l’oublier; -on le revoit alors de sang-froid -et avec les nouvelles connoissances qu’on -a acquises; notre amour-propre d’auteur -ne nous dérobe plus nos erreurs et nos -fautes; il nous les présente, au contraire, -comme autant de preuves des progrès que -nous avons faits.</i></p> - -<p><i>L’ouvrage que je vous adresse aujourd’hui -n’est encore qu’une suite de réflexions -sur les mœurs, le gouvernement -et la politique de la Grèce; j’y recherche -les causes générales et particulières de sa -prospérité et de ses malheurs. Il m’arrive -souvent aujourd’hui de louer ce que j’ai -blâmé dans mes premières observations, -et de blâmer les mêmes choses que j’ai -louées; c’est qu’il y a eu un temps où je -regardois de certaines maximes sur la -grandeur, la puissance et la fortune des -<span class="pagenum" id="Page_III">III</span> -états, comme autant de vérités incontestables; -et qu’après quinze ans de méditations -sur les mêmes objets, je suis -parvenu à ne les voir que comme des -erreurs que nos passions et l’habitude -ont consacrées.</i></p> - -<p><i>Laissez vos Grecs, m’a-t-on dit plusieurs -fois, leur histoire est usée. Qui -ne connoît pas Lacédémone, Lycurgue, -Athènes, Solon, Thèbes, Epaminondas, -la ligue des Achéens et Aratus? On est -las d’entendre parler de la bataille de -Salamine et de la guerre du Péloponèse. -Pouvois-je, mon cher abbé, me rendre à -ces conseils? Quand on a mal réussi en -traitant un beau sujet, est-il possible de -ne pas recommencer son ouvrage? J’aurois -pu laisser mes</i> Observations sur les -Grecs, <i>telles qu’elles étoient, s’il n’avoit -été question que de corriger des -fautes d’écrivain; mais il falloit ne pas -<span class="pagenum" id="Page_IV">IV</span> -laisser subsister une doctrine dangereuse: -des maximes fausses en politique intéressent -trop le bonheur des hommes pour -qu’un auteur ne doive pas se rétracter -quand il parvient à connoître la vérité.</i></p> - -<p><i>Ce seroit un grand malheur, si on se -lassoit d’étudier les Grecs et les Romains; -l’histoire de ces deux peuples est une -grande école de morale et de politique: -on n’y voit pas seulement jusqu’où peuvent -s’élever les vertus et les talens des -hommes sous les lois d’un sage gouvernement, -leurs fautes mêmes serviront éternellement -de leçons aux hommes. Puissent -les princes, en voyant les suites -funestes de l’ambition de Sparte et d’Athènes, -et des divisions des Grecs, connoître -et aimer les devoirs de la société! -Je sais que la plupart des faits intéressans -de ces deux nations sont connus de -tout le monde, et qu’on fatiguera son lecteur, -<span class="pagenum" id="Page_V">V</span> -quand on les racontera après les -historiens anciens: mais fera-t-on un -ouvrage désagréable et inutile aux personnes -qui aiment à penser, quand on -cherchera à développer les causes de ces -grands événemens? Cette matière est -inépuisable et sera toujours nouvelle. Je -ne vous présente, mon cher abbé, qu’un -foible essai, et je ne doute point que des -écrivains plus habiles que moi ne trouvent -encore dans l’histoire de la Grèce -une abondante moisson de réflexions nouvelles, -et également utiles à la morale -et à la politique.</i></p> - -<p class="sepb4"><i>En vous donnant une marque publique -des sentimens d’estime et de tendresse que -j’ai pour vous, pourquoi ne voulez-vous -pas, mon cher abbé, que j’aie le plaisir -de parler des bonnes qualités de mon ami? -Il faut me taire, puisque vous le désirez, -et je sacrifie à votre délicatesse tous les -<span class="pagenum" id="Page_VI">VI</span> -éloges que vous méritez. Si l’ouvrage -nouveau que j’ai fait sur les Grecs est -digne de l’attention du public, je serai -d’autant plus charmé d’avoir corrigé mes -fautes, que rien ne peut être plus agréable -pour moi que de penser que ce monument -que j’élève à notre amitié, étant lié -à un ouvrage digne de vivre, perpétuera -le souvenir des sentimens inviolables -qui nous unissent.</i></p> - -<div class="pagenum" id="Page_VII">VII</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3>SOMMAIRES.</h3> - -<p class="cent cs12 gesp">LIVRE PREMIER.</p> - -<p class="hang">Mœurs et gouvernement des premiers Grecs. -Des causes qui contribuèrent à ne faire de -toute la Grèce qu’une république fédérative, -dont Lacédémone devient la capitale. Réflexions -sur cette forme de gouvernement. -De la guerre de Xercès.</p> - -<p class="tright"><a href="#Page_1">page 1</a></p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp">LIVRE II.</p> - -<p class="hang">Rivalité entre Athènes et Lacédémone. Examen -de l’administration de Cimon et de -Périclès. De la guerre du Péloponèse. Décadence -des Spartiates. L’empire qu’ils ont -acquis sur la Grèce est détruit par les -Thébains.</p> - -<p class="tright"><a href="#Page_63">63</a></p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp">LIVRE III.</p> - -<p class="hang">Des causes qui, après la décadence d’Athènes -et de Sparte, empêchèrent que la Grèce -ne rétablît son gouvernement fédératif. -Situation de la Macédoine. Examen de -la conduite de Philippe. Réflexions sur -Alexandre.</p> - -<p class="tright"><a href="#g_l_3">123</a></p> - -<div class="pagenum" id="Page_VIII">VIII</div> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp">LIVRE IV.</p> - -<p class="hang">Situation des Grecs après la mort d’Alexandre -et sous ses successeurs. De l’origine, des -mœurs et des lois de la ligue des Achéens. -Les affaires des Romains commencent à -être mêlées à celles des Grecs; la Grèce -devient une province Romaine.</p> - -<p class="tright"><a href="#g_l_4">186</a></p> - -<hr class="hr1" /> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im-03.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_1">1</div> - -<hr class="hr2" /> - -<p class="cs16 cent esp"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span></span><br /> -L’HISTOIRE DE LA GRECE.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<h3 class="rpw">LIVRE PREMIER.</h3> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="first"><span class="smcap">L’histoire</span> nous représente les premiers -Grecs, comme des hommes errans de contrées -en contrées. Ils ne cultivoient point la terre, -ils n’avoient aucune demeure fixe, et, n’étant -liés par aucun commerce, aucune police, aucune -loi, ne marchoient qu’armés, et ne connoissoient -d’autre droit que celui de la force: -tels ont été tous les peuples à leur naissance, -tels sont encore les sauvages d’Amérique, que -la fréquentation des Européens n’a pas civilisés. -Quelques maux que se fissent les différentes -hordes des Grecs, ils n’étoient pas cependant -eux-mêmes leurs plus grands ennemis; les -habitans des îles voisines, encore plus barbares, -faisoient, s’il en faut croire les historiens, -<span class="pagenum" id="Page_2">2</span> -des descentes fréquentes sur les côtes de -la Grèce; souvent la passion de piller, ou plutôt -de faire le dégât, les portoit jusques dans l’intérieur -du pays, et ils croyoient par leurs ravages, -y laisser des monumens honorables de -leur valeur.</p> - -<p>Quelques écrivains ont <ins id="cor_1" title="voulut">voulu</ins> remonter au-delà -de ces siècles de barbarie, et Dicéarque, -qui selon Porphyre, est de tous les philosophes -celui qui a peint les premières mœurs des -Grecs avec le plus de fidélité, en fait des sages -qui menoient une vie tranquille et innocente, -tandis que la terre, attentive à leurs besoins, -prodiguoit ses fruits sans culture. Cet âge d’or, -qui n’auroit jamais dû être qu’une rêverie des -poëtes, étoit un dogme de l’ancienne philosophie. -Platon établit l’empire de la justice et -du bonheur chez les premiers hommes; mais -on sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces -lits de verdure, de ces concerts, de ce doux -loisir qui faisoit le charme d’une société où -les passions étoient inconnues.</p> - -<p>Depuis que Minos, prince assez recommandable -par sa justice, pour que la fable en ait -fait le juge des enfers, avoit appris aux Crétois -à être heureux en obéissant à des lois dont -toute l’antiquité a admiré la sagesse; la Crète -<span class="pagenum" id="Page_3">3</span> -enorgueillie n’avoit pu se défendre de mépriser -ses voisins, et le sentiment de sa supériorité -lui avoit inspiré l’envie de les asservir. Le -petit-fils de ce prince, nommé aussi Minos, -mit à profit l’ambition naissante de ses sujets -pour étendre son empire; il construisit des -barques, exerça les Crétois au pilotage et à -la discipline militaire, conquit les îles voisines -de son royaume, et fit respecter ses lois -en y établissant des colonies. Intéressé à entretenir -la communication libre entre les parties -séparées de ses états, il purgea la mer -des pirates qui l’infestoient; et en affermissant -ainsi sa domination, devint, sans le savoir, -le bienfaiteur des Grecs, dont les côtes ne -furent pas insultées. Ce peuple, délivré d’une -partie de ses maux, n’eut plus à craindre que -sa propre férocité, et la jouissance d’un premier -bien lui donna le désir de l’accroître.</p> - -<p>L’Attique, pays ingrat et stérile, fut moins -exposée que les autres provinces de la Grèce -aux incursions de ses ennemis; les familles qui -s’y réfugièrent ne subsistoient qu’avec peine -des productions naturelles de la terre; mais -leur pauvreté, dit Thucydide, leur valut un -repos favorable aux progrès de la société; leur -industrie fut aiguisée, et elles renoncèrent les -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> -premières à la vie errante. Leur exemple instruisit -de proche en proche le reste de la -Grèce; et à mesure que les peuples cultivateurs -se multiplièrent et formèrent des espèces -de républiques capables de défendre leurs cabanes -et leurs moissons, le pillage devint un -exercice plus difficile et plus dangereux. Les -brigands, trompés dans leurs espérances, comptèrent -moins sur leurs forces; ils ne rapportèrent -souvent aucun butin de leurs courses; et -la nécessité les obligea enfin de pourvoir à leur -subsistance en cultivant la terre: ils s’attachèrent -aux contrées qu’ils défrichoient, et tous les Grecs -eurent des demeures et des possessions fixes.</p> - -<p>Je passe rapidement sur des siècles, où la -Grèce encore plongée dans la plus profonde -ignorance des devoirs de l’humanité, possédoit -cependant ces héros et ces demi-dieux, si célèbres -dans ses traditions fabuleuses. L’homme -le plus digne de la reconnoissance et de l’hommage -des Grecs, ce fut celui qui leur apprit -qu’ils avoient une origine commune. Cette -doctrine apprivoisa les esprits; les hameaux, -qui formoient autant de sociétés indépendantes -et ennemies les unes des autres, cessèrent de -se haïr, et commencèrent à contracter des -alliances. Des bienfaits mutuels leur persuadèrent -<span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -qu’ils ne formoient qu’un même peuple; -et l’on vit bientôt que la Grèce entière, se -croyant offensée par l’injure que Pâris fit à -Ménélas, se ligua pour en tirer vengeance. Les -esprits, à cette époque, avoient déjà fait des -progrès considérables; et quoique les héros -d’Homère conservassent encore des mœurs -barbares, les Grecs cultivoient déjà des arts -qui demandent du génie.</p> - -<p>Au retour de l’expédition de <ins id="cor_2" title="Troyes">Troye</ins>, on -auroit dit que les dieux protecteurs du royaume -et de la famille de Priam, en vouloient venger -les malheurs en ruinant la Grèce. Elle éprouva -en effet différentes révolutions capables d’étouffer -les principes grossiers du gouvernement, -de morale, d’ordre et de subordination -qu’elle avoit adoptés, et que la paix seule pouvoit -perfectionner. La discorde arma tous les -Grecs les uns contre les autres; la guerre fit -périr plusieurs peuples, ou les força d’abandonner -les contrées qu’ils commençoient à -nommer leur patrie. C’est ainsi que les Béotiens, -chassés d’Arne par les Thessaliens, -s’établirent dans la Calmeïde, à laquelle ils -donnèrent leur nom. Le Péloponèse changea -de face par le rappel des Héraclides; les -peuples de cette province, vaincus ou effrayés, -<span class="pagenum" id="Page_6">6</span> -abandonnèrent leur pays; et ces hommes, -qui n’avoient pu défendre leurs possessions, -furent assez forts ou assez braves pour en -conquérir de nouvelles. La Grèce, incapable -en quelque sorte de suffire à ses habitans, se -trouva encore pleine de peuples exilés et -errans qui cherchoient une retraite, et qui, ne -pouvant subsister que par le pillage, avoient -repris les anciennes mœurs de leurs pères. Les -vaincus furent souvent détruits; des victoires, -toujours achetées par beaucoup de sang, affoiblirent -les vainqueurs mêmes, et les peuples -épuisés reprirent enfin des demeures fixes: -mais le souvenir des injures et des maux qu’ils -s’étoient faits, multiplièrent entre eux les causes -de haine et de division, et deux bourgades -ne furent point voisines sans être ennemies.</p> - -<p>Heureusement pour les Grecs, que ne faisant -encore la guerre que par brutalité et par -emportement, aucune vue d’ambition ne leur -mettoit les armes à la main; s’ils avoient voulu -faire des conquêtes les uns sur les autres, -leurs querelles se seroient perpétuées. La haine -et la vengeance, plus promptes et moins réfléchies -que l’ambition, sont moins durables -dans le cœur humain; et la plupart des villes, -lassées de leurs divisions qui diminuoient leur -<span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -fortune au lieu de l’accroître, renouvellèrent -leurs anciennes alliances. On cultiva ses héritages -avec moins de trouble, une tranquillité -passagère fit connoître le prix d’une paix durable; -on étudia les moyens de l’affermir; -l’intérêt apprit aux différens peuples à être -moins injustes; et pendant qu’il s’établissoit -entr’eux des fêtes, des solennités, des sacrifices -communs et un droit des gens, les lois -se perfectionnoient dans chaque ville; et les -Grecs, plus instruits de leurs devoirs, se -préparoient insensiblement à former des sociétés -plus régulières.</p> - -<p>La Grèce n’avoit connu jusqu’alors qu’un -gouvernement militaire; c’est-à-dire, que le -capitaine d’une république en étoit le magistrat, -parce que tous les Grecs n’étoient que -soldats; mais commençant avec la paix à -devenir citoyens, ils eurent de nouveaux besoins, -ils craignirent de nouveaux dangers, -et il fallut substituer de nouvelles lois aux -anciennes qui ne suffisoient plus. Les capitaines -qui, sous le nom de rois, avoient -joui d’un pouvoir continuel et très-étendu -pendant les temps de guerre et de trouble, -le virent diminuer pendant la paix, et leurs -fonctions cessèrent en quelque sorte. Ils voulurent -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -sans doute réparer la perte qu’ils faisoient, -et retrouver dans les citoyens l’obéissance -à laquelle ils avoient accoutumé les soldats; -mais les peuples de leur côté apprenant -à sentir le prix de la liberté civile, par l’abus -même que les chefs faisoient déjà de leur -autorité, craignirent d’être esclaves dans les -villes où les lois ne seroient pas supérieures -au magistrat. Plus l’inquiétude dont les esprits -étoient agités annonçoit une révolution prochaine, -plus les rois faisoient des efforts pour -retenir le pouvoir prêt à s’échapper de leurs -mains; mais la rusticité de leurs mœurs ne -leur ayant pas permis de se façonner aux secrets -de la dissimulation et de la tyrannie, -leur ambition souleva des hommes pauvres, -courageux, et dont la fierté n’étoit point -émoussée par cette foule de besoins inutiles et -de passions timides qui asservirent leurs descendans.</p> - -<p>A peine quelques villes eurent-elles secoué -le joug de leurs capitaines, que toute la Grèce -voulut être libre. Un peuple ne se contenta pas -de se gouverner par ses lois, soit qu’il crût -sa liberté intéressée à ne pas souffrir chez ses -voisins l’exemple contagieux de la tyrannie; -soit, comme il est plus vraisemblable, qu’il -<span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -ne suivît que cette sorte d’enthousiasme auquel -on s’abandonne dans la première chaleur d’une -révolution, il offrit ses secours à quiconque -voulut se défaire de ses rois. L’amour de l’indépendance -devint dès-lors le caractère distinctif -des Grecs; le nom même de la royauté -leur fut odieux; et une ville opprimée par un -tyran, auroit, en quelque sorte, été un affront -pour toute la Grèce.</p> - -<p>Sans cette révolution, qui fit prendre aux -Grecs un génie tout nouveau, il est vraisemblable -qu’ils auroient eu le sort de tous ces -peuples obscurs, dont nous ignorons l’histoire -et même le nom. Quelque roi d’Argos, de -Micène, de Corinthe, de Thèbes ou de quelqu’autre -ville, auroit subjugué ses voisins, et -affermi son autorité sur ses sujets. La Grèce, -despotiquement gouvernée, n’auroit produit, -ni les lois, ni les talens, ni les vertus que la -liberté et l’émulation y firent naître; rampant -dans sa foiblesse, ou ignorant l’art de se -servir de ses forces, elle auroit langui dans la -servitude, et attendu avec nonchalance qu’un -étranger en fît une province de son empire.</p> - -<p>Les services mutuels que les Grecs se rendirent, -dans le cours de ces révolutions, achevèrent -d’amortir les haines qui avoient divisé -<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> -leurs républiques; et dès qu’ils cessoient de se -haïr, leur foiblesse et leur amour de la patrie, -les invitoient de concert à s’unir par une alliance -générale, comme les peuples de plusieurs de -leurs provinces, étoient déjà unis par des -alliances particulières. Sans parler des villes -qui envoyoient des députés au jeux d’Olimpie, -de Corinthe et de Némée, pour offrir les mêmes -sacrifices aux mêmes divinités, et resserrer les -nœuds de leur amitié; on étoit témoin depuis -long-temps du bonheur des différens peuples -qu’Amphictyon, troisième roi d’Athènes, avoit -unis par une confédération étroite. Leurs députés -se rendoient tous les ans à Delphes et -aux Thermopyles pour y délibérer sur leurs affaires -générales et particulières; et ces alliés, -fidèles au serment par lequel ils s’engagoient -de ne se jamais faire aucun tort, d’embrasser -au contraire leur défense, et de venger de concert -les injures faites au temple de Delphes, -voyoient prospérer de jour en jour leurs affaires -domestiques, et étoient craints, aimés et respectés -au-dehors. Les nouvelles républiques -demandèrent à l’envi à s’associer à cette ligue -pour jouir de sa protection; et les assemblées -amphictyoniques devinrent, si je puis parler -ainsi, les états-généraux de la Grèce; cent -<span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -villes libres et indépendantes ne formèrent enfin -qu’une même république fédérative, et dont -le corps Helvétique nous retrace aujourd’hui -une image assez ressemblante.</p> - -<p>Quelqu’avantage que les Grecs retirassent -de leur confédération, quelque bien qu’ils s’en -promissent pour l’avenir, il s’en falloit cependant -beaucoup que leur nouveau gouvernement -pût suffire à tous leurs besoins, et écarter tous -les dangers que devoit craindre une politique -prévoyante et éclairée. Si le conseil des amphictyons -communiqua une partie de sa sagesse, -de sa justice et de son désintéressement -à ses nouveaux associés, il prit sans doute à -son tour quelques-uns de leurs vices. Borné -à l’exercice d’une simple médiation, n’ayant -ni le droit de dicter des lois générales à la Grèce, -ni les forces nécessaires pour faire obéir à ses -décrets, il avoit pu autrefois tenir étroitement -unies quelques villes égales en réputation, qui -aimoient la paix, et qui avoient le même gouvernement, -les mêmes craintes et les mêmes -ennemis; mais il ne devoit plus avoir le même -succès, dès qu’on en eut ouvert l’entrée aux -ministres d’une foule de républiques inégales -en forces, et qui se gouvernoient par des principes -opposés. Il y a mille institutions politiques, -<span class="pagenum" id="Page_12">12</span> -dont on perd tout le fruit dès qu’on -veut les étendre au-delà de certaines bornes: -n’est-il pas vraisemblable que si les provinces -voisines de la Suisse se cantonnoient, l’alliance -helvétique en seroit affoiblie?</p> - -<p>Si les Grecs continuèrent à cultiver la paix, -ou du moins s’il ne s’éleva entre eux que des -querelles passagères et peu importantes, ce ne fut -pas l’ouvrage seul du gouvernement amphictyonique. -L’ancienne habitude qu’ils avoient -contractée d’envoyer des colonies au-dehors, -et leurs dissentions domestiques depuis l’établissement -de la liberté sur les ruines de la monarchie, -y contribuèrent également; et toutes -ces causes à la fois concoururent à entretenir -l’union.</p> - -<p>Pausanias rapporte que le plus jeune des fils -de Lycaon, Oénotrus, prince audacieux, entreprenant, -et plein de cette espérance qui -fait les héros, ayant obtenu de Nyctimus son -frère, des vaisseaux et des soldats, imagina, -le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les -fondemens d’un nouvel état dans une terre -étrangère. Les vents le portèrent en Italie, et -il y régna avec gloire. Le succès de ces aventuriers -fut admiré; leur fortune fit naître une -émulation générale; et tout ce que la Grèce -<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> -eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui auroient -communiqué leur inquiétude et leur -ambition à leur patrie, ne songea, après même -que la royauté eut été détruite, qu’à former des -colonies que leur éloignement, de nouveaux -intérêts et l’esprit d’indépendance qu’elles -avoient apporté de leur première patrie, rendoient -bientôt étrangères à leurs métropoles. -Tandis que les Grecs peuploient à l’envi l’Italie -et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs villes, -qui n’étoient jamais surchargées de citoyens, -ne sentoient point la nécessité d’acquérir de -nouveaux domaines pour fournir à leur subsistance; -et cette foiblesse, qui les rendoit incapables -de faire longues guerres, ne leur permettoit -pas de s’accoutumer insensiblement à l’ambition, -et de porter dans leurs entreprises cette -constance opiniâtre, sans laquelle un peuple -n’est jamais ambitieux et conquérant.</p> - -<p>Chaque ville, nouvellement associée au conseil -amphictyonique, étoit d’ailleurs trop occupée -de son administration intérieure pour -songer à inquiéter ses voisins. Le hasard seul -avoit décidé du gouvernement, quand elles s’affranchirent -de la tyrannie de leurs capitaines; -et les lois s’étoient faites à la hâte, sans règle -et sans principe. Chacun avoit tâché de profiter -<span class="pagenum" id="Page_14">14</span> -de la révolution pour s’emparer de l’autorité; -et quand le calme commença à se rétablir -dans les esprits, tout le monde fut mécontent -en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout -côté des querelles entre les nobles et le peuple, -les riches et les pauvres, les magistrats et les -citoyens; il n’étoit continuellement question -que de régler leurs droits et leur fortune. Des -prétentions opposées, des plaintes, des craintes -ou des espérances toujours nouvelles empêchoient -que les républiques ne prissent une -forme stable; à peine avoit-on fait <ins title="un">une</ins> loi, -qu’on sentoit la nécessité de la révoquer ou -de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt -le même sort que celles qu’elles avoient détruites; -et à la faveur de ces troubles, dont -toutes les villes étoient agitées, les amphictyons -réussissoient sans peine à entretenir la paix -entr’elles.</p> - -<p>Cependant il étoit impossible que, de ce -grand nombre de républiques, il n’y en eût enfin -quelqu’une qui ne parvînt à prendre une -forme sage et fixe de gouvernement; et ne -devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât de la -régularité de ses lois, de ses forces et des désordres -des autres peuples, pour avoir de l’ambition? -Quel auroit été alors le pouvoir du -<span class="pagenum" id="Page_15">15</span> -conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir -les funestes effets de la rivalité d’Athènes -et de Lacédémone, dans un temps que la république -fédérative des Grecs paroissoit solidement -affermie par une habitude de plusieurs -siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti -qui dominoit dans une ville se fît un <ins id="cor_3" title="orthographe de l'auteur">systême</ins> -de distraire le peuple de ses intérêts domestiques, -en l’occupant par des entreprises au-dehors: -ce fut le sort des Romains, qui -inquiétèrent leurs voisins par des guerres continuelles, -pour avoir la paix chez eux.</p> - -<p>D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par -une puissance étrangère, n’est-il pas vraisemblable, -qu’en voulant réunir pour la défense -commune, des peuples libres, indépendans -et jaloux de leur dignité, jamais les amphictyons -n’auroient réussi à les plier à une certaine subordination, -sans laquelle les Grecs n’auroient -cependant opposé à leurs ennemis que la moitié -de leurs forces, ou des soldats divisés? Dans -la crainte de se donner un maître, aucune république -n’auroit voulu reconnoître un chef; -toutes auroient aspiré au commandement; aucune -n’auroit consenti à obéir; et faute d’un -ressort principal qui les unît, qui réglât leur -conduite, et tour-à-tour en rallentît ou en précipitât -<span class="pagenum" id="Page_16">16</span> -les mouvemens, elles seroient devenues -la proie des étrangers.</p> - -<p>Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue -qui le leur procura; et le gouvernement qu’il -établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le -législateur de la Grèce entière. Quand cet homme -célèbre se vit à la tête des affaires de sa patrie, -depuis la mort de Polydecte son frère jusqu’à -la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone -n’étoit pas dans une situation moins -fâcheuse que les autres républiques de la Grèce. -Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits, -parce que leur autorité partagée les avoit rendus -moins entreprenans que les autres princes, -prétendoient être les tyrans des lois; et leurs -sujets, confondant la liberté avec la licence, -ne vouloient reconnoître aucune autorité. Chaque -faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance -souveraine, et le gouvernement, toujours -abandonné à la tyrannie ou à l’anarchie, passoit -tour-à-tour avec violence d’un excès à -l’autre.</p> - -<p>Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte, -pays alors les plus célèbres dans le -monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les -mœurs et les loix, qu’il médita la réforme des -Spartiates. Il ne pensa point comme les autres -<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> -législateurs qui parurent après lui dans la Grèce, -et qui, ne cherchant par des ménagemens timides -qu’à contenter à la fois tous les citoyens, -ne satisfirent personne, laissèrent subsister le -germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent -un abus, que pour en favoriser un autre. La -politique doit sans doute consulter la disposition -des esprits, et ne pas offenser les mœurs -publiques, quand elle donne des lois à un -grand état; parce que le génie de la nation y -est nécessairement plus fort que le législateur: -mais <ins id="cor_4" title="lorqu">lorsqu</ins>’il ne s’agit que d’une poignée de -citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire, -qu’une famille dans les murs d’une même ville, -elle n’a pas besoin de la même condescendance. -Lycurgue opposa son génie à celui des Spartiates, -et osa former le projet hardi d’en faire -un peuple nouveau. Il ne crut pas impossible -de les intéresser tous, par l’espérance ou par -la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il -trouva quelques amis dignes de se rendre avec -leurs armes dans la place publique où il devoit -publier ses lois; et, sans autre droit que celui -que donnent l’amour du bien et le salut de la -patrie, il contraignit les Lacédémoniens à devenir -sages et heureux.</p> - -<p>Lycurgue laissa subsister la double royauté -<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -en usage à Lacédémone, et dont deux branches -de la famille d’Hercule étoient en possession. -En même temps qu’il donnoit à ces princes, -comme généraux, un pouvoir absolu à la tête -des armées, il les réduisit, comme magistrats, -à n’être avec le sénat que les instrumens ou -les ministres des lois. Ce fut au corps même -de la nation que ce législateur remit l’autorité -souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des -lois, d’ordonner la paix et la guerre, et de créer -les magistrats auxquels elle devoit obéir. Mais -afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation, -et que, sous prétexte de conserver sa -liberté, il ne se livrât point à une défiance -inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa -faveur cinq éphores ou inspecteurs; ils étoient -spécialement chargés d’empêcher que les rois -et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif, -ne parvinssent à se mettre au-dessus des -lois ou à les violer; leur magistrature étoit annuelle, -pour qu’ils fussent en même temps plus -attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans; -et ils entretenoient ainsi la république dans -cette sécurité qui ne donne à tous les citoyens -qu’un même intérêt.</p> - -<p>Le sénat, composé de vingt-huit citoyens -choisis par le peuple, et qui devoient avoir -<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> -soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures -civiles, servoit de conseil aux deux rois, -à qui il n’étoit permis de rien entreprendre -sans son consentement; et portoit seul aux -assemblées publiques les matières sur lesquelles -le peuple devoit délibérer et résoudre.</p> - -<p>La république de Lycurgue, ainsi que Polybe -l’a dit depuis de la république romaine, réunissant -tous les avantages dont l’aristocratie, -la royauté et la démocratie ne peuvent jamais -posséder qu’une foible partie, quand elles ne -se confondent pas pour ne former qu’un seul -gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur -sont naturels. La souveraineté dont le peuple -jouissoit le portoit sans effort à tout ce que -l’amour de la liberté et de la patrie peut produire -de grand et de magnanime dans un état -purement populaire. Mais, par une suite de -l’équilibre établi entre les différens pouvoirs, -dès que la partie démocratique du gouvernement -vouloit abuser de son autorité, elle se -trouvoit sans force, et contrainte par la puissance -des magistrats. Aussi ne vit-on point -dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens, -ces terreurs paniques, ces violences -qui déshonoroient la plupart des républiques -de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre -<span class="pagenum" id="Page_20">20</span> -des pouvoirs, les magistrats à leur tour -tout-puissans, quand la loi marchoit devant -eux, se trouvoient sous la main impérieuse -du peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle. -Tous les ordres de l’état s’aidoient, s’éclairoient, -se perfectionnoient mutuellement par la -censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres. -Les grands abus étoient impossibles, parce -qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat, -qui devoit à la vigilance des éphores sa modération -et sa sagesse dans l’exercice de la puissance -exécutrice, rendoit à son tour la multitude -capable de discuter et de connoître ses -vrais intérêts, de se fixer à des principes, et -de conserver le même esprit. Les rois n’avoient -aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes -du sénat, et donnoient cependant aux armées -cette action prompte et diligente, qui est l’ame -des opérations et des succès militaires, mais -presque toujours inconnue chez les peuples -libres.</p> - -<p>Quelque sage que fût ce systême, dont -Lycurgue avoit pris la première idée chez les -Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes -mœurs subsistoient. Quel eût été en effet le -fruit de l’ordre qu’il avoit établi pour rendre -les lois seules puissantes et seules souveraines, -<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> -si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble, -et toujours suivis de la dépravation -des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par -conséquent de la tyrannie et de la servitude, -eussent encore appris aux Spartiates à mépriser -ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple, -avili par la misère, auroit bientôt été incapable -de conserver sa dignité; il eût vendu -ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus -offrant. Le sénat, dont les places n’étoient -destinées qu’à honorer les hommes les plus -vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus -riches. On auroit acheté les magistratures pour -satisfaire sa vanité, ou pour faire un trafic -honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant -la corruption, pour ne trouver que des -esclaves soumis à leurs caprices, auroient sacrifié -impunément la patrie à leurs intérêts -particuliers. C’est en Egypte que Lycurgue -s’instruisit du pouvoir des mœurs dans la société; -et c’est pour n’avoir pas connu, comme -ce législateur, l’action réciproque des lois sur -les mœurs, et des mœurs sur les lois, que -plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre -avantage des soins qu’ils ont pris de balancer -différens pouvoirs dans l’état, et de les tenir -en équilibre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span> -Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement -libres, Lycurgue établit une parfaite -égalité dans leur fortune; mais il ne se -borna point à faire un nouveau partage des -terres. La nature ne donnant pas sans doute -à tous les Lacédémoniens les mêmes passions, -ni la même industrie à faire valoir leurs héritages, -il craignit que l’avarice n’accumulât -bientôt les possessions; et pour que Sparte ne -jouît pas d’une réforme passagère, il descendit, -pour ainsi dire, jusque dans le fond du -cœur des citoyens, et y étouffa le germe de -l’amour des richesses.</p> - -<p>Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de -l’argent, et donna cours à une monnoie de -fer. Il établit des repas publics, où chaque -citoyen fut contraint de donner un exemple -continuel de tempérance et d’austérité. Il voulut -que les meubles des Spartiates ne fussent -travaillés qu’avec la coignée et la scie; il borna, -en un mot, tous leurs besoins à ceux que la -nature exige indispensablement. Dès-lors les -arts qui servent au luxe abandonnèrent la Laconie; -les richesses devenues inutiles parurent -méprisables, et Sparte devint une forteresse -inaccessible à la corruption. Les enfans, formés -par une éducation publique, se faisoient en -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> -naissant une habitude de la vertu de leurs pères. -Les femmes que les lois ont toujours dégradées -en ménageant trop leur foiblesse, et par qui le -relâchement des mœurs s’est introduit dans -presque tous les états, étoient faites à Sparte -pour animer et soutenir la vertu des hommes. -Les exercices les plus violens, en leur donnant -un tempérament fort et robuste, les élevoient -au-dessus de leur sexe, et préparoient leur -ame à la patience, au courage et à la fermeté -des héros.</p> - -<p>L’amour de la pauvreté devoit rendre les -Spartiates indifférens sur les dépouilles et les -tributs des vaincus; ne vivant que du produit -de leurs terres, ne possédant qu’une monnoie -inconnue hors de chez eux, et n’ayant aucuns -fonds de réserve, il leur étoit impossible de -porter la guerre loin de leur territoire. La loi -qui leur défendoit de donner le droit de citoyens -à des étrangers, les empêchoit de réparer -les pertes que leur causoit la victoire même; -tout les invitoit donc à regarder la paix comme -le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue -cependant ne s’en reposa point sur des -motifs si propres à retenir sa patrie dans les -bornes de la justice et de la modération. Il -connoissoit trop bien le cœur humain et ce qui -<span class="pagenum" id="Page_24">24</span> -fait la prospérité constante des états, pour ne -pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition, -passion toujours féconde en espérances -et en promesses, mais qui détruit en peu de -temps un peuple, si elle est malheureuse; et -qui ne peut avoir des succès, sans dégénérer -en avarice et en brigandage, changer les -mœurs et la condition des citoyens, et ruiner -les principes du gouvernement. Le législateur -fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit -permis aux Lacédémoniens de faire la guerre -que pour leur défense, et leur enjoignoit de -ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant -une armée mise en déroute.</p> - -<p>Cette précaution, en apparence outrée, étoit -cependant nécessaire; car pour rendre Lacédémone -aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue -en avoit fait plutôt un camp qu’une -ville. On s’y formoit continuellement à tous -les exercices de la guerre; toute autre occupation -y étoit méprisée. Tout citoyen étoit soldat. -Être incapable de supporter la faim, l’intempérie -des saisons et les fatigues les plus longues; -ne pas savoir mourir pour la patrie, et -vendre cher sa vie aux ennemis, c’eût été une -infamie. Il pouvoit aisément arriver que les -Spartiates, emportés et trompés par leur courage, -<span class="pagenum" id="Page_25">25</span> -abusassent pour s’agrandir des qualités -qu’on ne leur avoit données que pour se défendre. -Plus une nation brave et guerrière est -naturellement disposée à ne pas chercher la -gloire dans la pratique de la justice et de la -modération, plus Lycurgue devoit recommander -la paix en faisant des soldats.</p> - -<p>Quoique le portrait que je viens de faire de -Lacédémone ne soit qu’ébauché, il est cependant -aisé de juger du respect, ou plutôt de -l’admiration que les Spartiates durent inspirer -à toute la Grèce. On oublia la dureté avec laquelle -ils avoient autrefois traité les citoyens -d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans -dans l’esclavage. Les deux guerres -mêmes qu’ils firent aux Messéniens, depuis la -réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que -par la ruine entière d’Ithome et d’Ira, et par -la fuite ou la servitude de tous les habitans de -la Messénie, ne furent regardées que comme -des momens de distraction, qu’un long exercice -de vertu avoit réparés.</p> - -<p>Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde, -et avec sa seule massue il y exterminoit les tyrans -et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté -exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice, -sa modération et son courage y étoient si -<span class="pagenum" id="Page_26">26</span> -bien connus, que sans avoir besoin d’armer -ses citoyens, ni de les mettre en campagne, -elle calmoit souvent par le ministère d’un seul -envoyé les séditions domestiques des Grecs, -contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité -qu’ils avoient usurpée, et terminoit les querelles -élevées entre deux villes.</p> - -<p>Cette espèce de médiation, toujours favorable -à l’ordre, valut d’autant plus à Lacédémone -une supériorité marquée sur les autres -républiques, qu’elles étoient continuellement -obligées de recourir à sa protection. Heureuses -tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne -refusa de se conduire par ses conseils. Il est -beau pour l’humanité, et c’est une grande leçon -de morale et de politique, de voir un -peuple qui ne doit sa fortune qu’à son amour -pour la justice et à sa bienfaisance. Lacédémone -acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit -au conseil amphictyonique pour en tenir -unies toutes les parties. Tandis qu’on s’accoutumoit -à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût -été insensé de ne pas respecter leur sagesse et -leur courage, la subordination s’établissoit de -toutes parts; leur ville devenoit insensiblement -la capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation -du commandement de ses armées -<span class="pagenum" id="Page_27">27</span> -réunies, pouvoit donner à la république fédérative -des Grecs toute la force dont elle étoit -susceptible.</p> - -<p>Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe -de la force des états, plus par l’étendue -du territoire et le nombre des citoyens que par -la sagesse des lois, on croira sans doute que -les Grecs, qui n’occupoient qu’une petite -province, ne pouvoient conserver leur liberté -qu’autant qu’il ne se formeroit dans leur voisinage -aucune puissance assez considérable -pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils -devoient s’accroître et faire des conquêtes. -Après avoir loué la modération des Spartiates, -parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce, -on blâmera cette même modération, parce -qu’elle retenoit les Grecs dans leur première -<ins id="cor_5" title="foiblessse">foiblesse</ins>, tandis que par une suite de ces -révolutions éternelles qui changent la face du -monde, leurs voisins tendoient continuellement -à s’agrandir.</p> - -<p>Mais, sans examiner ce qui fait la puissance -réelle d’un état, qu’on fasse d’abord -attention que les ressorts d’une république -fédérative sont si nombreux, si compliqués, -si lens dans leurs mouvemens, qu’elle ne peut -s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> -que les Spartiates invitassent la Grèce -à faire des conquêtes, qui, sans enrichir aucune -de ses villes en particulier, auroient -rendu leur communauté plus puissante? La -prudence ne permettoit pas de le tenter; tout -le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe -jamais la multitude; un intérêt général ne -la remue que foiblement.</p> - -<p>Quand on seroit parvenu dans une assemblée -générale des amphictyons à donner aux -Grecs la passion de faire des conquêtes en -commun, les obstacles sans nombre, attachés -à cette entreprise, les en auroient bientôt -dégoûtés. Une république fédérative se défend -avec succès, parce que le grand objet de sa -conservation, lorsqu’on attaque sa liberté, -ne donne à toutes ses parties qu’un même -intérêt. La guerre défensive n’exige qu’une -sorte de sagesse lente, dont une ligue est -capable; d’ailleurs le danger précipite alors -ses démarches en lui donnant un zèle plus -ardent pour le bien public, et l’oblige de -passer par-dessus bien des formalités, dont -elle ne se départ jamais dans d’autres circonstances. -La guerre offensive, loin d’unir plus -étroitement des confédérés, les divise au contraire -presque toujours. En commençant une -<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> -entreprise, chacun tâche d’y contribuer le -moins qu’il lui est possible, et veut cependant -en retirer le principal avantage. On se -fait un mérite de tromper avec adresse ses -alliés, et de remplir mal ses engagemens. -Soit qu’on réussisse, soit qu’on échoue, personne -ne se rend justice; personne ne veut -être la cause des disgraces qu’on a essuyées; -tout le monde veut être l’auteur des succès -heureux, et des confédérés finissent par se -haïr.</p> - -<p>Les Grecs pouvoient-ils former des projets -d’agrandissement au-dehors, sans que leurs -républiques n’eussent commencé à se diviser, -& à concevoir les uns contre les autres des -haines implacables? Chaque ville auroit eu -des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis -que des sujets qui l’auroient mal servie. Loin -de blâmer, ne faut-il donc pas louer la modération -des Spartiates et des autres Grecs, s’ils -pouvoient trouver en eux-mêmes les ressources -nécessaires contre les efforts des puissances -les plus considérables?</p> - -<p>La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle -ne manquât pas de soldats, et ses terres assez -sagement distribuées entre différens états, pour -que les lois pussent y être religieusement observées; -<span class="pagenum" id="Page_30">30</span> -voilà ce qui devoit faire sa force. -Imaginez cette province pleine de républiques -sans faste et sans luxe, et peuplée de citoyens -soldats qui n’aiment que la justice, la gloire, -leur liberté et leur patrie: que lui importe -qu’il se forme de grandes puissances dans son -voisinage? Répéterai-je ici ce qu’on trouve -dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe, -inévitable dans les grands états, les énerve; -que les lois doivent y languir, & que leurs -forces sont nécessairement engourdies?</p> - -<p>Elle se forma enfin, cette grande puissance. -Au milieu de toutes ces nations d’Asie, qui -n’étoient recommandables que par leurs richesses, -il étoit un peuple peu nombreux, mais dont -le pays fermé à l’avarice, au luxe, à la mollesse, -servoit d’asyle aux talens, au courage -et aux autres vertus que le despotisme avoit -bannies de chez ses voisins. Cyrus en étoit le -roi; mais trompé par son ambition, il ne -connut pas le bonheur de régner sur les Perses -seuls. La conquête du royaume des Lydiens -rendit ce prince maître des richesses de Crésus, -et lui soumit l’Asie mineure. Il porta la guerre -contre la Syrie, la réduisit en province, de -même que l’Arabie, détruisit la puissance des -Assyriens, s’empara de Babylone; et son empire, -<span class="pagenum" id="Page_31">31</span> -qui s’étendit enfin sur tous ces vastes -pays qui sont compris entre l’Inde, la mer -Caspienne, le Pont-Euxin, la mer Egée, -l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé -de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit -qu’une foible barrière.</p> - -<p>L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue -que défigurée par les contes puériles dont -Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le -pinceau d’un historien philosophe, qui a peut-être -moins songé à nous instruire de la vérité -qu’à donner des leçons aux rois pour leur -apprendre, s’il se peut, d’être dignes de leur -fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que ce -prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de -ses exploits, a eu le sort des hommes extraordinaires, -dont l’histoire est plus mêlée de -fictions et de merveilleux, à mesure que la -grandeur de leurs actions a moins besoin de -ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus -a certainement été un des personnages de -l’antiquité les plus illustres par ses talens; et -quand il eut formé son vaste empire, à quels -dangers les Grecs auroient-ils été exposés, -si toutes les villes eussent profité de l’exemple -que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner -leur gouvernement? Cyrus, quoique -<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> -maître de l’Asie, n’avoit de force véritable -que les Perses; le reste de ses sujets doit -n’être compté pour rien.</p> - -<p>Plus la domination de ce prince étoit étendue, -moins sa puissance devoit être formidable; -il laissa à Cambyse, son fils et son -successeur, une trop grande fortune pour -qu’il n’en fût pas accablé. Il ne faut point imposer -à un homme des devoirs qui passent -les forces de l’humanité; et Cyrus lui-même -n’auroit pu empêcher les ressorts du gouvernement -de se relâcher. Plus la rupture entre -les Perses et les Grecs étoit différée, moins -elle devoit être dangereuse pour ces derniers; -peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés -sous le poids de leur grandeur, de leurs -vices et de leurs entreprises, auroient renoncé -à l’ambition de faire des conquêtes, avant que -de pouvoir porter la guerre dans la Grèce, -si elle eût eu la sagesse de ne s’occuper que -d’elle-même.</p> - -<p>La rupture éclata à l’occasion des colonies -établies sur les côtes de l’Asie mineure. Elles -ne formoient point un même corps de république -avec leurs métropoles, dont elles -avoient négligé l’alliance; et quoiqu’elles -n’eussent aucune des qualités que doit avoir -<span class="pagenum" id="Page_33">33</span> -un peuple libre, elles souffroient impatiemment -la domination des rois de Perse. Aristagoras, -homme aussi téméraire qu’ambitieux, -ne cessoit d’exciter les habitans de Milet à -la révolte; et ses émissaires, dont il avoit rempli -la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens -les secours qu’ils demandoient en faveur -des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart, tiroient -leur origine de l’Attique. Athènes venoit de -secouer le joug des Pisistrates; elle étoit encore -dans l’ivresse d’une liberté naissante, -et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé -un asyle et même une protection marquée -chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette -république promit sa protection aux colonies, -et leur révolte éclata par la prise de Sardis, -qui fut réduite en cendres.</p> - -<p>Darius, qui occupoit alors le trône de Perse, -se vengea aisément de cette injure; Milet, -abandonné à la colère et à l’avarice des soldats, -fut traité avec la dernière rigueur. Le -vainqueur, après avoir soumis l’Yonie, et -s’être emparé de toutes les îles voisines, -voulut étendre la punition sur la Grèce même; -il y dépêcha des hérauts pour demander la -terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner -de se soumettre à son empire. Loin de -<span class="pagenum" id="Page_34">34</span> -se repentir, les Athéniens se préparèrent à la -guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où -les Perses s’étoient déjà avancés, les défirent -sous la conduite de Miltiade.</p> - -<p>Darius frémit de colère en apprenant l’affront -que ses troupes venoient de recevoir; -il se préparoit à fondre une seconde fois sur -la Grèce avec des forces plus considérables, -lorsqu’il fut surpris par la mort; et Xercès, -en montant sur le trône, ne vit que l’injure -que les Athéniens avoient faite à son père. -Un de ses principaux officiers fut chargé de -lui en rappeler tous les jours le souvenir. -«Si j’oublie, disoit le prince, l’embrasement -de Sardis, les courses que les Grecs d’Europe -ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille -de Marathon, ne croyez pas qu’ils soient -touchés de ma modération; leur orgueil, -qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit -plus hardi à m’insulter. Ma générosité passeroit -pour crainte ou pour impuissance; et -ces peuples, que je négligerois de châtier, -entreroient encore à main armée dans l’Asie. -Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux -Grecs, de se regarder d’un œil indifférent; -trop de haine les divise; trop de soupçons -les empêchent de se réconcilier: la Perse doit -<span class="pagenum" id="Page_35">35</span> -obéir à la Grèce, ou la Grèce devenir une -province de Perse.»</p> - -<p>Quelqu’impatient que fût Xercès de porter -la guerre dans la Grèce, il employa encore -quatre ans aux préparatifs de son expédition; -et rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces -de l’Asie. Son armée de terre, selon Hérodote, -étoit composée de dix-sept cent mille -combattans; et son armée navale, qui montoit -à cinq cent mille hommes, étoit portée sur -douze cens vaisseaux, suivis de trois mille -bâtimens de transport. Il y a apparence que -ce dénombrement des forces de Xercès est -exagéré: mais en s’en rapportant au récit des -autres historiens, ce prince avoit une armée -encore assez considérable pour devoir aspirer -à la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit -de pouvoir rassembler une grande multitude -d’hommes pour être conquérant et faire -de grandes choses.</p> - -<p>Sparte étoit toujours religieusement attachée -aux institutions les plus rigides de Lycurgue, -et tous ses citoyens ressembloient à ces trois -cens héros qui se dévouèrent à la défense des -Thermopyles. Athènes tenoit le second rang -parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans -un état si florissant. Occupée du soin de recouvrer -<span class="pagenum" id="Page_36">36</span> -sa liberté et de laver la honte de son -esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie -des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent -illustrer une ville libre, et dont il est si difficile -aujourd’hui de nous faire une idée fidelle. -Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement -d’amour-propre pour la patrie, se conduisirent -avec une magnanimité qui leur tint lieu du -gouvernement et des lois qui leur manquoient. -Les cabales, les partis se turent; il n’y eut -de récompense, d’honneur, de gloire, que -pour les vertus et les talens. La bataille de -Marathon augmenta encore leur courage; et -quand Xercès descendit dans la Grèce, rien -n’étoit impossible aux Athéniens pour conserver -leur réputation.</p> - -<p>Si toutes les républiques de la Grèce, sans -ressembler à Lacédémone et à Athènes, eussent -seulement été capables d’obéir à leurs -ordres, ou même de ne les pas trahir, le -projet du roi de Perse eût sans doute été -téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien -que tous les Grecs pussent voir l’orage dont -ils étoient menacés, et n’en être pas intimidés.</p> - -<p>Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour -faire adopter par ses voisins les vertus et les -établissemens qui lui étoient particuliers; elle -<span class="pagenum" id="Page_37">37</span> -pouvoit corriger la plupart des lois injustes -et des coutumes pernicieuses qui s’étoient établies -chez les Grecs; mais à peine sa sagesse -lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à -le conserver par les moyens ordinaires de -l’ambition: et sans doute il ne peut point y -avoir de vertu pure chez les hommes, puisque -celle des Spartiates ne le fut pas. Leur république -éprouvoit tous les jours que l’administration -défectueuse des villes de la Grèce laissoit -les unes dans une extrême médiocrité, -obligeoit les autres de lui demander des secours, -et les tenoit toutes à son égard dans -une vraie subordination; elle craignit de -paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit, -et de voir anéantir son autorité, si le gouvernement -des Grecs devenoit aussi sage qu’il -pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point -se passer de sa protection; jamais elle ne -chercha à tarir la source des divisions qui -troubloient les Athéniens; et quand ils parurent -acquérir trop de réputation, après avoir -secoué le joug des Pisistrates, elle en fut assez -jalouse pour tenter de leur donner un maître -en rétablissant Hippias.</p> - -<p>Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il -est malheureux que Lycurgue, en donnant à -<span class="pagenum" id="Page_38">38</span> -ses citoyens les lois les plus sages, ne leur -en ait pas développé les conséquences les plus -éloignées. «Pratiquez religieusement, devoit-il -leur dire, les lois dont vous venez de jurer -l’observation en présence des dieux; elles -seront votre sûreté, et vous ne serez exposés -à aucun des revers qu’éprouvent les autres -peuples. Je vous promets même qu’en vous -rendant dignes de la confiance de la Grèce, -elles vous en mériteront l’empire; mais alors, -craignez de vous laisser corrompre par ce -commencement de prospérité. Les vices des -Grecs les subordonneront à votre autorité; -mais gardez-vous de croire que ces vices -soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez -une république trop excellente pour que -vos voisins puissent vous égaler; et quand -tous les Grecs deviendroient des Spartiates, -votre bonheur n’en seroit-il pas plus affermi, -puisque vous vous trouveriez entourés de -peuples qui, sans avarice et sans ambition, -se feroient une loi de respecter et de défendre -votre liberté?</p> - -<p>«Si vous craignez de voir naître de nouvelles -vertus dans la Grèce, soyez sûrs que, -vous défiant de votre vertu même, vous aurez -bientôt recours à cette politique frauduleuse, -<span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -dont les ressources et les moyens sont d’abord -équivoques, incertains et à la fin ruineux. -Soyez sûrs que plus vous ferez d’efforts pour -corriger les mœurs des Grecs, et faire régner -la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez -dociles à votre empire, parce qu’aucun -soupçon, aucune crainte ne les empêchera de -se livrer sans réserve à leur reconnoissance et -à votre générosité.</p> - -<p>«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue, -de travailler à rendre tous les Grecs vertueux; -et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes -ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux -qu’on regarde comme traître à la patrie commune, -et à Lacédémone en particulier, quiconque -voudroit vous persuader qu’il vous importe -que les Grecs ne soient ni aussi courageux, ni -aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins -peuvent vous donner de la considération, -elle sera passagère; et dans mille occasions, -ces vices vous inquiéteront et vous gêneront. -Si pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez -de devenir aussi forte qu’elle peut l’être, -vous ressemblerez à un despote imbécille, -qui, pour opprimer plus aisément ses sujets, -les met dans l’impuissance de le servir. Votre -empire sera mal affermi, et vous le perdrez, -<span class="pagenum" id="Page_40">40</span> -si un ennemi étranger vous attaque avec des -forces considérables.»</p> - -<p>Quelques villes avoient profité de l’exemple -que leur donnoit Lacédémone, pour inspirer -à leurs citoyens l’amour de la liberté et du -bien public; mais quand la guerre Médique -commença, la plupart n’étoient point encore -parvenues à fixer leurs lois et à se faire un -gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses -de leurs voisins, ou gouvernées depuis -leur naissance par les intrigues de leurs magistrats -et des principaux citoyens, devoient tout -sacrifier aux intérêts de leurs passions ou de -leurs cabales; les autres, engourdies par une -longue paix, et livrées au commerce et aux -arts, ne doutoient pas que le moment fatal -pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques -se liguèrent avec les Perses pour prendre un -parti opposé à celui de leurs ennemis, ou -pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans -de la Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes, -les Eniens, les Perèbes, les Locriens, -les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les -Thébains, et tous ceux de la Béotie, à l’exception -des Thespiens et des Platéens. Dans le -Péloponèse même, les Argiens et les Achéens -se déclarèrent en faveur de Xercès.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span> -La confédération des Grecs fut dissoute par -la défection des peuples que je viens de nommer; -et l’effroi qui devoit naturellement en -résulter, auroit dû perdre toutes les républiques. -Il le faut avouer, quelque magnanimité -qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens, -et à leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec -des intelligences dans toute la Grèce, et pouvant -vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, -Xercès échouât dans son entreprise?</p> - -<p>Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé -pour donner l’explication de l’issue extraordinaire -qu’eut la guerre Médique. Ils représentent -les soldats de l’Asie moins comme des -hommes, que comme des femmes abîmées -dans le luxe et la mollesse. Mais si la Perse -n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne -de Cyrus, elle n’étoit pas cependant tombée -dans cet état de léthargie et de mort, où -Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche -aux successeurs de Xercès plusieurs -vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs. -Si le faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse -n’avoient été propres qu’à déshonorer le trône -de son père, Darius, qui lui succéda, avoit -aimé la gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu -l’élite de ses troupes dans ses guerres malheureuses -<span class="pagenum" id="Page_42">42</span> -contre les Ammoniens et les <ins id="cor_6" title="Scytes">Scythes</ins>: -mais ne restoit-il, sous le règne de Xercès, -aucune des milices que Cyrus avoit formées? -L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie, -étoit-il entièrement éteint? Une nation qui -avoit toujours fait la guerre devoit au moins -conserver une tradition de son ancienne discipline, -et avoir quelques soldats aguerris. -Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu -étoit encore estimée chez les Perses, et que le -courage et les talens y servoient de degrés -pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats -se distinguèrent encore dans la guerre Médique -par des actions d’une rare valeur, et des -corps entiers de milice suivirent leur exemple.</p> - -<p>Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce -que c’est que subjuguer une nation libre. -Depuis que la monarchie est le gouvernement -général de l’Europe, que tout est sujet et non -citoyen, et que les esprits sont également énervés -par l’avarice et la mollesse, on ne porte -la guerre que dans des provinces accoutumées -à obéir, et défendues par des mercenaires. Les -républiques même qui sont sous nos yeux -n’offrent qu’un amas de bourgeois attachés à -des fonctions civiles; le désespoir ne peut plus -y enfanter des prodiges, et on ne doit pas -<span class="pagenum" id="Page_43">43</span> -s’attendre à trouver des peuples qui préfèrent -leur ruine à la perte de leur liberté. Les Spartiates -et les Athéniens vouloient mourir libres; -mais quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme? -A force de sacrifier des hommes pour -s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit -le maître; en suivant la même méthode, il -devoit avoir par-tout le même succès.</p> - -<p>Plus on examine la situation de la Grèce -divisée, plus on est convaincu qu’il lui étoit -impossible d’<ins id="cor_7" title="échaper">échapper</ins> à la ruine dont elle étoit -menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la -supériorité seule de Thémistocle sur Xercès, -et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est -qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on -expliquera le dénouement peu vraisemblable -de la guerre Médique.</p> - -<p>Thémistocle étoit né avec une passion extrême -pour la gloire; impatient de se signaler, -la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon -l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui -toutes les qualités qui font un grand homme; -et personne, c’est l’éloge que lui donne Thucydide, -n’a mieux mérité l’admiration de la -postérité. Une espèce d’instinct sûr, le plus -rare des talens, lui faisoit toujours prendre le -meilleur parti; son courage n’étoit jamais -<span class="pagenum" id="Page_44">44</span> -étonné, parce que sa prudence, qui avoit remédié -à tous les obstacles en les prévoyant, le -rendoit supérieur à tous les événemens.</p> - -<p>Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir -humilié Darius, Thémistocle ne regarda la -victoire de Marathon que comme le pronostic -d’un orage prochain; mais il se garda bien de -troubler l’ivresse de ses concitoyens, en les -menaçant de la vengeance du roi de Perse; -ils vouloient être flattés, et ne pas prévoir des -malheurs. On lui auroit fait un crime ou un -ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit -qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit -sa prospérité, pour l’irriter contre Egine, -république alors puissante sur mer. Il conduit -pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre, -et les oblige par ce moyen à se faire une marine -qui fera leur salut et celui de la Grèce.</p> - -<p>En effet, si Xercès, maître de la mer, eut -pu tenter à son gré des descentes sur les côtes -du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps -que son armée de terre pénétroit dans la Phocide, -les Grecs n’auroient su ni où rassembler, -ni où porter leurs forces; et chaque peuple, -menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses -terres pour les défendre. Chaque peuple, ainsi -séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse, -<span class="pagenum" id="Page_45">45</span> -et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation -générale auroit glacé les esprits; et il ne -faut point douter que plusieurs villes qui restèrent -fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié -l’intérêt commun de la patrie à leur salut -particulier, en suivant l’exemple des républiques -qui s’étoient alliées aux Perses.</p> - -<p>Un moins grand homme que Thémistocle -se seroit contenté de pourvoir à la défense -d’Athènes; ses fortifications, son port, ses -arsenaux, ses vivres l’auroient entièrement -occupé. Lui, au contraire, toujours plein des -principes qui font la force d’une république -fédérative, regarda la Grèce comme le boulevart -des Athéniens. Si elle est subjuguée, -il sent qu’Athènes seule ne subsistera pas. En -paroissant sacrifier sa patrie, il la sert utilement, -parce qu’il met les Grecs en état de se -défendre, et que s’ils ne succombent pas, -Athènes victorieuse sera couverte de gloire.</p> - -<p>Je ne sais si on a fait assez attention à la -magnanimité que durent avoir les Athéniens -pour transporter leurs femmes, leurs enfans et -leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis -qu’eux-mêmes restant sans patrie, ou plutôt -la livrant à la fureur des Barbares, se réfugioient -dans des vaisseaux construits de la -<span class="pagenum" id="Page_46">46</span> -charpente de leurs maisons. Cette résolution, -dont peu de personnes étoient capables de -pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste -que l’image humiliante et terrible d’une fuite, -ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se transporter -à ces temps reculés et en connoître les -préjugés, si on veut juger des obstacles puissans -et sans nombre que Thémistocle dût rencontrer, -pour engager ses concitoyens à abandonner -leurs maisons, leurs temples, leurs -dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce -n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu -tous les talens et toutes les sortes d’esprit. Il -falloit qu’occupé des idées les plus relevées, -et des combinaisons les plus difficiles de la -politique et de la guerre, il eût recours aux -adresses de l’insinuation et de l’intrigue pour -persuader des hommes incapables de l’entendre. -Ne pouvant élever la multitude à penser -comme lui, il falloit la subjuguer par l’autorité, -intéresser sa religion, faire parler les dieux, -et remplir la Grèce d’oracles favorables à ses -desseins.</p> - -<p>Après avoir forcé le passage des Thermopyles, -les Perses se répandirent dans la Grèce, -qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à -un orage subit que les Barbares effrayés regardèrent -<span class="pagenum" id="Page_47">47</span> -comme un signe de la colère du dieu -qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient. -Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée; -la citadelle d’Athènes fut emportée l’épée à la -main, malgré les prodiges de valeur que firent -quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre -à abandonner leur patrie, et il n’y eut plus -que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses.</p> - -<p>Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte -innombrable de Xercès que trois cent quatre-vingt -voiles, commandées, au nom de Lacédémone, -par un général incapable d’en faire -les fonctions. Soit qu’Euribiade, frappé de la -foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa -crainte; se crût trop près des ennemis; soit -qu’il pensât follement que pour mettre le Péloponèse -en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes, -ou se placer en station près de Pylos et de -Phère, pour être à portée de protéger également -toutes les parties de cette province, il -voulut abandonner le détroit de Salamine. Thémistocle -s’y opposa avec une extrême vigueur. -Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans -ces bras de mer que le petit nombre de leurs -vaisseaux défieroit avec succès la supériorité des -Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient -se porter sur les côtes de la Messénie, de -<span class="pagenum" id="Page_48">48</span> -l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer à voir -enlever leurs convois, tant que la flotte des -Grecs resteroit à Salamine. Il démontra qu’il -étoit de la plus grande importance d’intimider -ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que -trop connue; et qu’il valoit autant abandonner -la Grèce aux Perses, que de s’éloigner de -l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit -toute son armée de ce côté-là pour s’ouvrir -l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade -eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares -s’y seroient placés; ils auroient en même -temps assiégé Corinthe par terre et par mer; -et quelque défense opiniâtre que les Grecs -eussent faite, Xercès auroit enfin triomphé, -comme aux Thermopyles, de leur habileté et -de leur désespoir.</p> - -<p>Les remontrances de Thémistocle étoient -inutiles; et il ne parvint à faire échouer le -projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de -Xercès le personnage d’un traître; dernier -effort où peut se porter l’amour de la patrie -dans un grand homme. Il donna avis à ce -prince que les Grecs cherchoient à se retirer, -et qu’il se hâtât de les attaquer s’il vouloit -empêcher leur retraite; que la division qui -régnoit sur la flotte des Grecs lui préparoit une -<span class="pagenum" id="Page_49">49</span> -victoire aisée, et qu’il y trouveroit même des -amis ardens à le servir.</p> - -<p>Xercès donna dans le piége, et Euribiade -fut obligé de combattre. Tandis que les Grecs, -qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit, -agissoient tous à la fois, les Barbares, -trop resserrés pour déployer leurs forces, n’en -mettoient en mouvement qu’une petite partie. -La défaite de leur première ligne porta le désordre -dans le reste de la flotte, qui fut bientôt -mise en fuite et dispersée.</p> - -<p>Ce qui rendit la journée de Salamine décisive, -ce fut l’imbécillité de Xercès. La perte -qu’il venoit de faire étoit considérable; mais -en ramassant les débris de sa flotte, ne lui -restoit-il pas assez de vaisseaux pour être encore -le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il -que tout est perdu? Son armée de terre n’avoit -reçu aucun échec, et presque toute la -Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas -été le plus lâche et le plus stupide des hommes, -seroit-il tombé dans le second piége que lui -tendit Thémistocle, en l’avertissant que les -Grecs se préparoient à rompre le pont qu’il -avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident -qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour -retenir chez eux un ennemi puissant, après -<span class="pagenum" id="Page_50">50</span> -l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de -périr. Quelques armées qu’ait un prince tel -que Xercès, il est destiné à être vaincu par -un Thémistocle. Les forces les plus redoutables -sont entre ses mains, comme la massue -d’Hercule dans celles d’un enfant qui ne peut -la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant -Mardonius dans la Grèce avec trois cent mille -hommes, sans y comprendre les alliés, il -songea moins à la soumettre qu’à l’occuper -pendant sa retraite, et l’empêcher de porter -ses armes en Asie.</p> - -<p>L’armée de Mardonius, encore si capable -d’effrayer les Grecs, s’ils n’eussent pas échappé -à un plus grand danger, leur parut méprisable -après que Xercès eut repassé la mer avec -ses principales forces. Ils ne doutèrent plus -de la victoire; et les Perses consternés commençoient -au contraire à désespérer du succès. -Cependant la Grèce étoit toujours pleine de -traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité, -continuoient à servir les Barbares. Les -Spartiates et les Athéniens avoient besoin d’une -sagesse extrême pour ne pas abuser de leur -courage. Une imprudence de leur part pouvoit -redonner de la confiance à leurs ennemis, -et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces -<span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -et des ressources que Mardonius sembloit -ignorer. Le salut des Grecs ne dépendoit donc -plus que de l’habileté dans la guerre; et de -ce côté, Pausanias, qui commandoit leur -armée, étoit bien supérieur au général des -Perses.</p> - -<p>Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite -par les présens et les promesses de Xercès, -trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même -à se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai, -qu’intimidé, non par ses remords, mais par -les difficultés de son entreprise, il se repentit -quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans -avoir jamais la sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour -entraîné par son ambition, et retenu par -sa crainte, il ne montra dans sa conduite que -cette foiblesse et cette irrésolution qui mettent -le comble à la honte d’un conjuré, et le rendent -aussi méprisable qu’odieux.</p> - -<p>Tel étoit Pausanias, comme homme d’état; -mais il n’est que trop ordinaire de trouver des -hommes qui, grands et petits à différens égards, -méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si -la nature lui avoit refusé les talens nécessaires -à un citoyen qui médite et prépare une révolution -dans sa république, elle lui avoit prodigué -ceux d’un grand capitaine. Tandis que -<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -Mardonius, toujours incertain, ne sait prendre -aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre, -et qu’en un mot il ignore l’art d’employer -ses forces, Pausanias est actif, vigilant -et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre -les vues de Mardonius, l’entoure de piéges, -le presse de tout côté, et le réduit enfin à -combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces, -qui ne peuvent agir, lui deviennent inutiles; -et d’où il n’échappa que quarante mille Perses -sous la conduite d’Arthabase, tout le reste -ayant été taillé en pièces.</p> - -<p>Le même jour que Pausanias triomphoit à -Platée, Léotichides, roi de Sparte, et Xantippe, -Athénien, remportèrent à Micale une -victoire complète sur les Perses. Le général -Lacédémonien, qui ignoroit ce qui se passoit -dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie -que Mardonius étoit défait; et que les Grecs -étant délivrés du joug dont la Perse les avoit -menacés, les colonies devoient à leur tour -songer à recouvrer leur liberté. Diodore remarque -que ce ne fut ni la valeur des Grecs, -ni leur habileté dans la guerre qui les firent -vaincre en cette occasion. La victoire étoit -douteuse; les Samiens et les Milésiens la décidèrent -en se tournant du côté des Grecs. -<span class="pagenum" id="Page_53">53</span> -Les Perses effrayés par cette défection imprévue, -s’ébranlèrent, et sur le champ tous les Grecs -d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour -accabler leurs ennemis communs.</p> - -<p>Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut -pas plutôt appris la défaite entière de ses armées, -qu’il ne s’y crut plus en sûreté; et se réfugiant -avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses -provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus -ce prince avoit joui avec complaisance du -spectacle de sa puissance et de sa grandeur, -à la vue des forces qu’il avoit rassemblées -contre les Grecs, plus ils se sentit humilié -par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir -le monde entier; et croyant déjà voir les -Spartiates et les Athéniens au milieu de ses -états, il n’osoit presque plus espérer de conserver -l’héritage de son père; Salamine, Platée, -Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir -des malheurs que la Perse avoit éprouvés -en faisant la guerre contre l’Éthiopie, les Ammoniens -et les Scythes. Les idées d’ambition -et de conquête que Cyrus avoit données à -ses successeurs s’effacèrent de tous les esprits; -et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté -et son découragement.</p> - -<p>La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger -<span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -auquel l’avoit exposée l’infidélité de quelques-unes -de ses villes; elle venoit d’éprouver ce -que peuvent les vertus et les talens, fruits de -la liberté: pour affermir et perpétuer son -bonheur, elle devoit donc s’attacher avec plus -de force à ses anciens principes, et ne songer -qu’à rétablir l’alliance presque détruite de tous -ses peuples. Elle eut la sagesse de tempérer -la loi par laquelle elle avoit condamné à une -amende de la dixième partie de leurs biens, -tous ceux qui se rendroient aux Perses, ou -qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution -de ce décret n’auroit été propre qu’à renouveler -et multiplier les anciennes divisions, en allumant -une guerre civile dans la Grèce. Les -vainqueurs des Perses furent indulgens; ils -épargnèrent les peuples, et ne traitèrent en -coupables que les magistrats qui les avoient -gagés à trahir leur devoir.</p> - -<p>Les Grecs eurent encore la modération de -ne pas approuver les Lacédémoniens, qui, par -une politique indigne d’eux, demandoient que -les Amphictyons chassassent de leur assemblée -les députés des villes qui s’étoient liguées avec -les Perses. Faire des mécontens dans la Grèce, -c’étoit rompre les liens de sa confédération, et -conserver dans son sein des alliés aux étrangers. -<span class="pagenum" id="Page_55">55</span> -Malgré cette sagesse, si digne d’un peuple -libre, la république fédérative des Grecs étoit -prête à se dissoudre. Les Perses, si je puis -parler ainsi, avoient infecté l’air de la Grèce; -et on auroit dit que Xercès, pour se venger -de ses défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit -de discorde sur Athènes et Lacédémone.</p> - -<p>Les dépouilles de Platée donnèrent aux -Grecs l’amour des richesses; les Spartiates eux-mêmes -osèrent prendre une part dans le butin, -et profaner leur ville par l’or des Perses, tandis -que les Athéniens, ne se doutant pas qu’une -trop grande prospérité annonce presque toujours -aux états une décadence prochaine, se -livroient à une présomption insensée. Leur -république, toujours ardente à s’agiter, et que -le repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance -destinée à gouverner le monde entier; et pensant -jouir d’avance de cet empire qu’elle ambitionnoit, -engageoit par serment ses citoyens à -regarder comme leur domaine tous les pays où -il croît des vignes, des oliviers et du froment. -Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens -aux plus grandes espérances; et après les -prodiges de sagesse et de courage qu’ils avoient -faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent -pas ouvertement à vouloir dominer dans -<span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -la Grèce, ils paroissoient mécontens de n’y -occuper qu’une place subalterne. Quand avec -leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfans, -ils revinrent prendre possession de leurs demeures -ruinées, Lacédémone, d’autant plus -jalouse de son autorité, qu’ils avoient acquis -plus de gloire, voulut les empêcher de rétablir -les murailles et les défenses de leur ville. «Si -Xercès, disoient les Spartiates, en cachant -leurs vrais sentimens sous le voile du bien public, -nous fait encore la guerre pour se venger -de ses défaites, les Athéniens seront encore -obligés d’abandonner leur ville; mais ne croyez -pas que les Perses se contentent alors d’en détruire -les fortifications. Instruits par l’expérience, -ils les augmenteront au contraire, et -se feront parmi nous une place d’armes qu’il -sera impossible de leur arracher, et d’où ils -tiendront toute la Grèce en échec.»</p> - -<p>Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle -elle s’étoit dévouée au salut des Grecs, -n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable -de se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle -n’eût réussi, en trompant les Lacédémoniens, -à la rétablir dans son premier état. -Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur; -et tandis qu’il les amusoit par les longueurs -<span class="pagenum" id="Page_57">57</span> -affectées de sa négociation, les Athéniens <ins id="cor_8" title="travailèrent">travaillèrent</ins> -sans relâche à relever leurs murailles. -La nouvelle en fut portée à Lacédémone; Thémistocle -accusa d’abord des esprits jaloux et -mal-intentionnés de répandre des bruits propres -à troubler la tranquillité de la Grèce. Quand il -apprit enfin que les travaux de sa patrie étoient -assez avancés pour qu’on n’osât plus demander -de les détruire ou de les abandonner: «Pourquoi, -dit-il aux Lacédémoniens, tant de plaintes -inutiles? Si vous pensez que je vous trompe, -par un récit infidelle, que ne faites-vous partir -pour l’Attique quelques-uns de vos citoyens? -ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et -leur rapport terminera enfin nos contestations.» -On crut Thémistocle, et Athènes reçut -les commissaires Spartiates comme autant -d’otages qui répondroient du traitement qu’on -feroit à son ambassadeur. Aucune des deux républiques -n’osa se plaindre; mais l’injustice -et la mauvaise foi de leurs procédés commencèrent -à changer leur jalousie en haine, et leur -apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre -l’une de l’autre.</p> - -<p>Les Spartiates, toujours attachés aux institutions -de Lycurgue, trouvoient dans leurs -lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur haine -<span class="pagenum" id="Page_58">58</span> -et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit -pas ainsi des Athéniens. Polybe compare avec -raison leur république à un vaisseau que personne -ne commande, ou dans lequel tout le -monde est le maître de la manœuvre. Les uns, -dit cet historien, veulent continuer leur route, -les autres veulent aborder au prochain rivage; -ceux-ci resserrent les voiles, ceux-là les déploient; -et dans cette confusion, le vaisseau -qui vogue sans destination, au gré des vents, -est toujours prêt à échouer contre quelqu’écueil.</p> - -<p>En effet, Athènes, toujours emportée par les -événemens et ses passions, n’étoit point encore -parvenue à fixer les principes de son gouvernement. -A sa naissance même, ses citoyens -avoient <ins id="cor_9" title="commencés">commencé</ins> à être divisés; tandis que -les habitans de la montagne vouloient remettre -toute l’autorité entre les mains de la multitude, -ceux de la plaine n’aspiroient, au contraire, -qu’à établir une aristocratie rigoureuse; et les -citoyens qui habitoient la côte, plus sages que -les autres, demandoient qu’on partageât le pouvoir -entre les riches et le peuple; et qu’à la -faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les -pouvoirs se tempéroient mutuellement, on prévînt -la tyrannie des magistrats et la licence des -citoyens.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span> -Aucun parti n’ayant eu assez de force ou -d’adresse pour triompher des autres, les Athéniens, -toujours ennemis de leurs lois incertaines, -semblèrent n’avoir d’autre règle de -conduite que par l’exemple des caprices de leurs -pères; et au milieu des révolutions continuelles -dont ils furent agités, ils s’étoient accoutumés -à être vains, impétueux, inconsidérés, ambitieux, -volages, aussi extrêmes dans leurs vices -que dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun -caractère. Lassés enfin de leurs désordres -domestiques, ils avoient eu recours à Solon, -et le chargèrent de leur donner des lois; mais -en tentant de remédier aux maux de la république, -ce législateur imprudent ne fit que les -pallier, ou plutôt donna une nouvelle force aux -anciens vices du gouvernement.</p> - -<p>En laissant aux assemblées du peuple le droit -de faire les lois, d’élire les magistrats, et de -régler les affaires générales, telles que la paix, -la guerre, les alliances, &c. il distribua les -citoyens en différentes classes, suivant la différence -de leur fortune, et ordonna que les -magistratures ne fussent conférées qu’à ceux -qui recueilloient au moins de leurs terres deux -cent mesures de froment, d’huile ou de vin. -Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment -<span class="pagenum" id="Page_60">60</span> -de l’administration des affaires ceux qui -devoient prendre le moins d’intérêt au bien -public, et que, par différentes lois il affectoit -de rétablir l’aréopage dans sa première dignité, -et de donner aux magistrats la force et le crédit -nécessaires pour maintenir la subordination -et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la -permission de mépriser et ses lois et ses magistrats. -Autoriser les appels des sentences, des -décrets et des ordres de tous les juges, aux -assemblées toujours tumultueuses de la place -publique, n’étoit-ce pas conférer une magistrature -toute-puissante à une multitude ignorante, -volage, jalouse de la fortune des riches, -toujours dupe de quelque intrigant, et toujours -gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou -les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce -pas, sous le nom de la démocratie, établir une -véritable anarchie? Quand le législateur auroit -publié, relativement à tous les objets particuliers -de la société, les lois les plus propres à -la rendre heureuse, c’eût été sans succès; parce -qu’il étoit impossible que la haine, la faveur, -l’ignorance et l’emportement qui agiteroient -les assemblées publiques, laissassent établir et -subsister des règles constantes de jurisprudence. -A l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer -<span class="pagenum" id="Page_61">61</span> -l’autorité des jugemens du peuple, et la -porte étoit ouverte à tous les abus.</p> - -<p>Solon créa un sénat composé de cent citoyens -de chaque tribu; et cette compagnie, -chargée de l’administration des affaires, de -préparer les matières qu’on devoit porter à -l’assemblée publique, et d’éclairer et de guider -le peuple dans les délibérations, auroit en effet -procuré de grands avantages au gouvernement, -si le législateur avoit eu l’art d’en combiner -de telle façon l’autorité avec celle du -peuple, qu’elles se balançassent sans se détruire. -Solon auroit dû avoir l’attention de -rendre les assemblées de la place moins fréquentes -qu’elles ne l’avoient été jusqu’alors. -Un sénat, qui, sans compter les convocations -extraordinaires que tout magistrat et tout général -d’armée pouvoit demander, étoit obligé -d’assembler quatre fois le peuple dans une -pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six -jours, n’étoit guère propre à se faire respecter; -le peuple le voyoit de trop près, et le -jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé -et rendu inutile, en permettant à tout -citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer -dans la place publique. L’éloquence devoit se -former une magistrature supérieure à celle du -<span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -sénat; et à la faveur d’une transition familière -à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers, -et soumettre la sagesse du magistrat aux -caprices du peuple.</p> - -<p>Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie -des Pisistrates s’élever sur les ruines de -son foible gouvernement. Si des causes particulières, -depuis qu’Athènes avoit recouvré sa -liberté, lui firent exécuter des entreprises dont -le peuple le plus sagement gouverné est à peine -capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager. -Cette ville, idolâtre et ennemie des talens -et des vertus, n’avoit imaginé aucun autre -moyen pour conserver sa liberté sans nuire à -l’émulation, que d’accorder les plus grands -honneurs à qui serviroit la patrie d’une manière -distinguée, et de punir cependant par le ban -de l’ostracisme, ou un exil de dix ans, quiconque -en auroit trop bien mérité. Aristide, -depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter -une loi, par laquelle tout citoyen, quelle que -fût sa fortune, pouvoit aspirer aux magistratures. -Ainsi le gouvernement, encore plus -vicieux qu’il ne l’étoit en sortant des mains de -Solon, devoit reproduire encore de plus grands -maux, quand l’engouement qui portoit les -Athéniens au bien, seroit dissipé.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_63">63</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3>LIVRE SECOND.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Les</span> Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes, -et qui ne s’étoient jamais servi dans leurs querelles -particulières que de leurs forces de terre, -faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots, -qu’on n’avoit employés qu’aux affaires -de commerce; mais la guerre Médique leur -donna de nouveaux intérêts et une nouvelle -politique. Ils craignirent le ressentiment de -la cour de Perse; ils regardèrent comme un -affront l’espèce de servitude où Xercès tenoit -leurs colonies; et soit pour se faire une barrière -plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée -de l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance -étroite. Quand la Grèce n’auroit pas -dû son salut à la bataille de Salamine, elle -auroit désormais considéré ses flottes comme -le rempart le plus sûr contre les barbares, et -comme un lien nécessaire pour unir une foule -de peuples séparés par la mer, les rapprocher -en quelque sorte les uns des autres, et les -mettre à portée de se secourir.</p> - -<p>Cette nouvelle manière de penser porta -atteinte à l’autorité dont Sparte avoit joui jusque-là. -<span class="pagenum" id="Page_64">64</span> -Quelque gloire que cette république -eût acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne -et bien fondée que fût sa réputation, -elle se trouvoit dégradée par la seule -raison qu’elle n’avoit ni vaisseaux, ni fonds -nécessaires pour l’entretien d’une marine. On -commençoit à négliger sa protection, tandis -qu’Athènes, à la faveur de ses flottes nombreuses, -attiroit au contraire tous les regards -sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la -prééminence dont l’autre étoit encore en possession.</p> - -<p>Athènes n’auroit joui que d’une considération -peu durable, si les Spartiates n’avoient -opposé à son ambition que leurs anciennes -vertus. Cette république imprudente, qui devoit -perdre sa puissance par l’abus qu’elle -en feroit, auroit été bientôt contrainte par les -événemens de reprendre la place subalterne -qu’elle avoit occupée dans la ligue de la -Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance -de Xercès, étoit une terreur panique, -et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies -d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses -de leur liberté, devoient se lasser de la protection -inquiète et tyrannique des Athéniens. -Les Grecs détrompés auroient bientôt ouvert -<span class="pagenum" id="Page_65">65</span> -les yeux sur la faute qu’ils faisoient, de -négliger une république qui les gouvernoit -depuis six cens ans avec sagesse, pour se livrer -à la conduite d’une ville dont le peuple, accoutumé -par le vice de ses lois à n’agir que -par caprice et par passion, étoit incapable -d’être à la tête de leurs affaires. Plus les -Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce -de tort que leur faisoit le crédit naissant -d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec -confiance et avec empressement.</p> - -<p>Ils ne surent pas qu’il faut supporter des -maux passagers, et se garder de les aigrir par -des remèdes imprudens; ils ignorèrent que, -quelque révolution que paroisse éprouver un -état, il n’est point déchu quand il conserve -religieusement les institutions auxquelles il a dû -sa puissance. Leur jalousie contre les Athéniens -les prépara à commettre une injustice -contre la Grèce entière. Au lieu de ne confier -le commandement de l’armée destinée à porter -la guerre en Asie et rendre la liberté aux -colonies, qu’à un général propre à faire aimer -et respecter le pouvoir de sa patrie, ils en -chargèrent Pausanias, que le butin fait à -Platée avoit déjà corrompu, et qui, se vendant -aux lieutenans de Xercès, se comporta avec -<span class="pagenum" id="Page_66">66</span> -autant de hauteur et de dureté à l’égard des -Grecs, que de foiblesse et de ménagement -envers les Perses. Il éclata un soulèvement universel; -et Lacédémone, voulant en quelque -sorte punir tous les Grecs de l’ambition qu’elle -craignoit dans les seuls Athéniens, refusa -d’écouter les plaintes qu’on lui portoit contre -son général: elle crut qu’il falloit appesantir -le joug, parce qu’elle craignit qu’on ne voulût -le secouer.</p> - -<p>Cette conduite fut comparée à celle d’Athènes, -où Aristide et Cimon, après que Thémistocle -eut été condamné à subir la peine de -l’ostracisme, avoient acquis le plus grand -crédit. Tous les Grecs, à l’exception de ceux -du Péloponèse, implorèrent sa protection; et -pour se délivrer de la tyrannie de Pausanias, -ils offrirent à un peuple qui vraisemblablement -se seroit contenté de commander les armées -sur mer, comme Sparte les commandoit sur -terre, de ne plus aller à la guerre que sous -ses ordres.</p> - -<p>Quoique les Lacédémoniens ne songeassent -plus à conserver l’empire de la Grèce par les -mêmes moyens qu’ils l’avoient autrefois acquis, -et que les Athéniens fussent assez enivrés de -leur fortune pour se livrer aux plus vastes -<span class="pagenum" id="Page_67">67</span> -espérances, la Grèce continuoit à jouir de la -paix. L’ancien esprit du gouvernement fédératif -faisoit faire encore par habitude à ces -deux peuples mille efforts pour n’en pas venir -à une rupture ouverte. Quelqu’attachés que -fussent les Grecs à la ville dont ils étoient citoyens, -ils ne croyoient point encore qu’il -leur fût permis de sacrifier à ses intérêts ceux -de la Grèce entière, qui étoit la patrie commune. -Athènes et Sparte, quoique rivales et déjà ennemies, -se bornoient cependant à s’observer -et s’inquiéter; si elles se faisoient une injure, -elles se hâtoient de la réparer à moitié. A -l’exemple des autres villes, elles étoient accoutumées -à s’appeler elles-mêmes les deux mains, -les deux bras ou les deux yeux de la Grèce; -elles en concluoient que si l’une ou l’autre -périssoit, la Grèce seroit boiteuse, manchote -ou borgne; et leur imagination effrayée par -cette image, tempéroit la fougue de leur ambition -et de leur jalousie.</p> - -<p>Lacédémone, d’ailleurs, toujours lente à -se décider par la forme même de ses délibérations, -se conduisoit depuis trop long-temps -par des principes de modération et de justice, -pour s’abandonner légèrement à son ambition. -Elle ne pouvoit se déguiser qu’elle étoit trop -<span class="pagenum" id="Page_68">68</span> -foible pour humilier un ennemi dont les succès -avoient augmenté la confiance et le courage, -et qui, disposant de presque toutes les forces -de la Grèce, pouvoit, avec le secours de ses -vaisseaux, faire des descentes dans toutes les -parties du Péloponèse, et étoit gouvernée -dans ce moment par des hommes du mérite -le plus éminent. Les Athéniens, de leur côté, -devoient voir avec une sorte de frayeur la -réputation de Lacédémone. Si, par la nature -de leur gouvernement, un caprice devoit souvent -décider de leurs résolutions, le caprice -alors à la mode dans leur place publique, -étoit d’obéir aveuglément aux magistrats à qui -ils avoient donné leur confiance; et après -toutes les grandes choses qu’ils avoient faites -depuis l’exil des Pisistrates, ils se connoissoient -trop bien en mérite, pour se laisser -gouverner par des hommes qui n’auroient pas -prévu dans quels malheurs une guerre contre -Lacédémone auroit jeté leur patrie et la Grèce -entière.</p> - -<p>Quoique Thémistocle haït les Lacédémoniens, -et vit avec plaisir que sa patrie qu’il -gouvernoit devînt la puissance dominante de -la Grèce, il ne l’invita point à repousser par -les armes les premières injures que lui firent -<span class="pagenum" id="Page_69">69</span> -les Spartiates. L’élévation de son ame ne lui -permit pas de songer à se rendre nécessaire par -une trahison. Il connoissoit les Athéniens, -peuple incapable d’être heureux sans abuser -de son bonheur; et il sentit que ce seroit -servir leurs passions et non pas leurs vrais -intérêts, que de les mettre à la tête d’une république -fédérative, dont tous les mouvemens -ne peuvent être ménagés avec trop de circonspection.</p> - -<p>Aristide, encore plus vertueux que Thémistocle -à qui il succédoit, n’eut point d’autre -principe de politique que les règles de la plus -exacte morale, et respecta l’ancienne autorité -de Lacédémone. Cimon, aussi bon citoyen -qu’Aristide, fit tous ses efforts pour étouffer -dans sa naissance la rivalité ruineuse des deux -républiques, et conserver l’ancien systême de -la Grèce. Il combattit avec succès l’ambition -de ses citoyens, en les occupant en Asie contre -les Perses. Il loua publiquement la simplicité, -la tempérance et la modération des Spartiates -dont il avoit les mœurs. La Laconie essuya -un tremblement de terre qui y fit périr plus -de vingt mille hommes, et il ne travailla qu’à -l’aider à réparer ses pertes. Les Ilotes et les -Messéniens se révoltèrent; et tandis que l’orateur -<span class="pagenum" id="Page_70">70</span> -Ephialte vouloit qu’on laissât succomber -Lacédémone, Cimon s’en déclara le protecteur, -pour la réconcilier avec sa patrie. Il engagea -les Athéniens à lui donner des secours, et à -lui pardonner même l’injure dont elle paya leur -générosité, en les soupçonnant d’être les amis -secrets de ses esclaves révoltés.</p> - -<p>Maître d’une fortune considérable, économe -dans sa maison, prodigue au-dehors, il -joignoit à l’intégrité et aux lumières d’un grand -magistrat, les talens les plus rares et les plus -nécessaires à la guerre. Il eut l’avantage singulier -de remporter le même jour deux victoires, -l’une sur mer et l’autre sur terre. Des -succès trop brillans en Asie lui firent enfin des -ennemis dans l’Attique; on rendit ses vertus -suspectes, on craignit ses talens; et Athènes -donna sa confiance à l’homme qui avoit tramé -et conduit l’intrigue qui perdoit Cimon. C’étoit -Périclès, à qui une justesse exquise d’esprit -fournissoit toujours les plus sûrs moyens pour -parvenir à son but. Capable d’emprunter les -sentimens qui lui étoient les plus étrangers, -d’embrasser à la fois plusieurs objets, et de -les combiner avec une précision extrême; -grand capitaine, plus grand orateur encore, -Athènes n’avoit point eu de citoyen qui eût -<span class="pagenum" id="Page_71">71</span> -réuni plus de talens propres à gouverner la -multitude. Mais toutes ces grandes qualités, -employées à servir l’ambition encore plus -grande de Périclès, devinrent le fléau de sa -patrie et de la Grèce.</p> - -<p>Il avoit remarqué que, par un mêlange de -désintéressement et d’avarice, de fermeté et -de condescendance, la plupart des magistrats -qui l’avoient précédé dans l’administration des -affaires, n’avoient joui que d’une faveur incertaine; -et que ceux qui s’étoient constamment -occupés du bien public dans leur régence, -avoient toujours éprouvé une disgrace éclatante. -Au lieu d’être à demi-vertueux et à -demi-méchant, d’irriter le peuple dans une -occasion, et de lui faire dans l’autre une cour -servile, il se fit une règle constante de tout -sacrifier à la passion qu’il avoit de gouverner -sa république.</p> - -<p>Il s’agissoit de faire oublier les prodigalités -de Cimon; et Périclès, qui ne jouissoit que -d’un patrimoine médiocre, imagina d’être prodigue -des richesses de l’état. Il fit donner au -peuple des rétributions pour assister aux jugemens. -La multitude, dont la fureur de juger -s’empara, ne quitta plus la place publique -que pour courir aux théâtres. Solon vouloit -<span class="pagenum" id="Page_72">72</span> -que le peuple fût laborieux; il avoit chargé -l’Aréopage de s’informer des occupations de -chaque citoyen, et de punir ceux qui ne travailleroient -pas. Le père qui n’avoit pas fait -apprendre un métier à son fils, étoit privé par -les lois de ses droits naturels sur lui, et ne -pouvoit en exiger aucun secours dans sa vieillesse. -Le législateur avoit sans doute espéré -que le peuple, occupé par quelque profession, -seroit moins empressé de se trouver sur la -place publique, et laisseroit ainsi une plus -grande autorité au sénat et aux magistrats. -Ces vues ne touchèrent pas Périclès. Il lui -importoit peu qu’après avoir détruit le goût -et l’habitude du travail, l’oisiveté du peuple -dût un jour multiplier les vices de la démocratie, -pourvu que sa reconnoissance présente -l’attachât plus fortement à son bienfaiteur. -La multitude, toujours aveugle et toujours -passionnée dans ses jugemens, devoit avilir -tous les tribunaux, et ne s’occuper désormais -sur la place qu’à commenter, expliquer, modifier -et éluder les lois, qui par-là resteroient -sans <ins id="cor_10" title="orces">forces</ins>; et c’est ce que désiroit Périclès, -qui paroîtroit plus grand quand l’autorité de -tous les magistrats seroit avilie, et qui vouloit -n’être gêné dans son administration par aucune -<span class="pagenum" id="Page_73">73</span> -loi. Il prévoyoit avec plaisir qu’Athènes, -au milieu des fêtes, des spectacles, des plaisirs, -perdroit les mœurs convenables à un -état libre; que les arts inutiles seroient bientôt -les plus estimés, et que les Athéniens, -distraits de leurs devoirs, n’aspireroient enfin -qu’à la gloire puérile et dangereuse d’être le -peuple le plus poli et le plus aimable de la -Grèce; moins la république seroit attentive -à l’administration des affaires, plus son premier -magistrat devoit avoir d’autorité.</p> - -<p>Cet adroit tyran d’Athènes étoit cependant -trop habile pour compter sur la faveur du peuple, -s’il ne travailloit continuellement à s’affermir. -Son grand art <ins id="cor_11" title="consistat">consista</ins> à caresser la -multitude pour imposer silence à ses rivaux, -et à n’embarquer la république que dans des -entreprises dont le succès lui parut certain. -Quelque puissante que fut son éloquence, un -revers qui auroit interrompu les fêtes d’Athènes, -tari les sources de son luxe, ou porté l’ennemi -dans l’Attique, auroit déconcerté l’orateur; et -le peuple, qui ne voit que le moment présent, et -ne juge que par les événemens, auroit été capable, -dans une agitation convulsive de sa colère -ou de sa crainte, de renverser l’idole qu’il adoroit.</p> - -<p>Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de -<span class="pagenum" id="Page_74">74</span> -chagrin que Cimon, mais par d’autres motifs, -la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie et -Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés -des forces du Péloponèse, en venoient -à une rupture ouverte, la qualité de chef d’Athènes -deviendroit un fardeau trop pesant, et -qu’il succomberoit peut-être sous le poids -d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on -croyoit invincible.</p> - -<p>A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à -se rendre maître de la haine des Athéniens -contre Lacédémone, en les occupant par des expéditions -contre les Perses; mais ces succès -mêmes, plus ils étoient brillans, plus ils aigrissoient -la jalousie des Spartiates. Leur patience -se lassoit enfin de voir triompher leurs -ennemis en Asie; ils étoient fatigués du bruit de -leurs exploits et des éloges que leur donnoit la -Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit -nombre de citoyens attachés aux anciennes lois -de Lycurgue, et éclairés sur les vrais intérêts -de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la -modération. Ce parti trop foible n’auroit pu -empêcher que la république ne commençât la -guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du -commencement de corruption que le butin -fait à Platée avoit fait naître à Lacédémone; il -<span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua -à tous ceux qui voulurent se laisser corrompre, -et à qui il ordonna de penser et de parler comme -les gens de bien.</p> - -<p>Mais cette paix, d’abord favorable aux vues -de Périclès, devint enfin elle-même un nouvel -embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre -les Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle -offrît des victoires faciles et un butin -considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire -à-la-fois le double goût des Athéniens pour la -gloire de leurs armes et la magnificence de leurs -spectacles. De l’autre, il étoit dangereux de -laisser la république dans une trop grande -oisiveté. Applaudir ou critiquer une pièce de -théâtre, un tableau, une statue, un édifice; -contredire l’aréopage, juger quelques procès -particuliers, ce n’étoit pas assez pour occuper -des esprits volages et accoutumés à l’agitation. -Il falloit aux Athéniens des armées en campagne, -des succès, des défaites, des espérances -et des craintes, ou leur inquiétude naturelle les -rendoit trop difficiles à conduire.</p> - -<p>Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes -n’étoient pas aussi contens de son -administration que les Athéniens. Les colonies -d’Asie ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs -<span class="pagenum" id="Page_76">76</span> -auxquels la république se livroit; mais elles -trouvoient mauvais de payer les frais de ses -fêtes et de ses spectacles, et que Périclès leur -demandât plus de six cent talens de contribution -pour ne procurer que des amusemens -frivoles à des citoyens, tandis que Cimon -s’étoit contenté de soixante pour faire la guerre -aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire -au désespoir des peuples qui ne pouvoient se -soulever contre Athènes sans se perdre. Outre -qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il -leur étoit par conséquent impossible d’agir de -concert, ils n’avoient jamais eu d’ambition; et -contens de recouvrer leur liberté, ils avoient -obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent -et en vaisseaux à la guerre que la Grèce avoit -faite en leur faveur au roi de Perse. Les colonies, -accoutumées par-là au repos et à toutes -les douceurs d’une vie tranquille, avoient perdu -l’usage de manier les armes, et, selon la judicieuse -remarque de Thucydide, se trouvant -même épuisées par les contributions auxquelles -elles s’étoient soumises, ne pouvoient se dérober -au joug des Athéniens, s’ils vouloient -les traiter plutôt en sujets qu’en alliés.</p> - -<p>En représentant les justes plaintes de ces -peuples malheureux, comme un attentat intolérable, -<span class="pagenum" id="Page_77">77</span> -et propre à ruiner toute espèce de -subordination, Périclès les rendit facilement -odieux. Il engagea les Athéniens dans une -guerre qui devoit affermir son crédit, parce -qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès -certains, et leur promettoit un grand empire. -En effet, leur république, contente de -gagner des batailles et de prendre des villes, -n’importe à quel prix, ignoroit trop ses intérêts -pour s’apercevoir que les avantages qu’elle -remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence, -et que leur révolte la ramenoit au même -point de foiblesse où elle s’étoit vue avant la -guerre Médique.</p> - -<p>Athènes auroit repris sans s’en apercevoir -la seconde place qu’elle occupoit autrefois dans -la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre -qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps -pour que ses alliés, se détachant successivement -de son alliance, l’eussent privée -de tout secours étranger. Mais les Athéniens -avoient des succès continuels, et la crainte -retenoit encore la plupart des colonies sous le -joug, lorsque Périclès eut besoin de donner à -sa république une occupation plus importante.</p> - -<p>Le temps arriva où il devoit rendre compte -de son administration, et cette opération étoit -<span class="pagenum" id="Page_78">78</span> -délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi -aux dépens de l’état; mais soit négligence -de sa part, soit infidélité dans les subalternes -qu’il avoit employés au maniement des -deniers publics, on ne trouvoit point l’emploi -de plusieurs sommes considérables, et les -revenus de la république étoient diminués. Il -étoit humiliant pour Périclès de montrer aux -Athéniens que leurs finances étoient en mauvais -ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la -prodigalité, les fêtes, les jeux, et les spectacles, -que d’avouer qu’ils n’avoient enfin -abouti qu’à ruiner la république et ses alliés.</p> - -<p>Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade -à ce sujet. Il s’étoit présenté chez Périclès -pour le voir; et on lui dit qu’il ne recevoit -personne, étant accablé d’affaires, et occupé -à penser comment il rendroit ses comptes. S’il -m’en croyoit, répondit Alcibiade, il songeroit -bien plutôt comment il n’en rendroit point. -Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès, -et il ne pensa qu’à distraire les Athéniens de -leurs affaires domestiques par quelqu’entreprise -importante au-dehors. Malheureusement aucune -ville voisine n’osoit remuer; les unes -intimidées par les exemples de sévérité qu’Athènes -avoit donnés, les autres retenues par -<span class="pagenum" id="Page_79">79</span> -le peu d’intérêt que Lacédémone sembloit -prendre à leurs affaires, et par la lenteur avec -laquelle cette république agissoit, renfermoient -leur ressentiment, en attendant des circonstances -plus favorables; et Périclès fut réduit à -la dure extrémité d’irriter la jalousie des Spartiates -mêmes qu’il redoutoit.</p> - -<p>Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas -oublié les torts qu’Athènes leur avoit fait dans -la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée; -et il espéra qu’en faisant le siége de -Potipée, place de la plus grande importance -pour eux, il les forceroit à prendre les armes. -En même temps qu’il insulte un des peuples -les plus puissans du Péloponèse, il ne fait plus -passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires, -qui se seroient vengés, en continuant à -parler d’une manière propre à conserver la paix, -se turent mal-habilement, et servirent Périclès.</p> - -<p>Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit -plus de se livrer à leur haine, convoquèrent -une assemblée générale de leurs alliés, -pour délibérer sur la situation du Péloponèse, -et les dangers dont la Grèce entière étoit menacée. -Les Corinthiens parlèrent avec plus de -chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, -vous êtes les libérateurs de la Grèce, vous -<span class="pagenum" id="Page_80">80</span> -en êtes les protecteurs; mais renoncez à ces -titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que -nous souffrons, et que vous auriez dû prévenir. -Il est temps que votre bonne foi ne soit plus la -dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez -pas pour nous venger que vos ennemis aient -détruit votre puissance. Connoissez ces Athéniens -qui ne veulent de liberté que pour eux, -et qui sont les plus grands ennemis de la Grèce. -Toujours hardis, toujours entreprenans, toujours -pressés d’agir; un succès, un revers, -tout augmente également leur confiance et leur -ambition. Ils croient que leur république décheoit -quand elle ne s’agrandit pas; ils se -regardent dès aujourd’hui comme les maîtres -des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils -espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, -qu’opposez-vous, Spartiates? une -lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection -de vos alliés et l’élévation de vos -ennemis. Réduits enfin à vos seules forces, -vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au -sort que plusieurs peuples ont déjà subi. Les -villes qui vous implorent aujourd’hui, soumises -alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes -à vous opprimer. Les dieux auroient-ils -donné inutilement aux hommes le talent -<span class="pagenum" id="Page_81">81</span> -de prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour -être modérés envers des ennemis qui ne cessent -de vous insulter, ne soyez pas injustes à -l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous -servir. Vous nous devez votre protection; la -foi des traités, la religion des sermens vous y -obligent, et nous en réclamons aujourd’hui -les effets pour votre propre avantage.»</p> - -<p>Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés -à cette assemblée, agirent conformément aux -vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement -de leur désir de la paix, pour ne pas -paroître, s’il étoit possible, les auteurs de la -guerre, ils ne firent aucune proposition qui -tendît à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer -en négociation, qu’ils désiroient de réparer -leurs injustices, et de rassurer les esprits sur -l’avenir. Toujours pleins des journées de -Marathon et de Salamine, ils ne dissimulèrent -pas qu’il étoit juste qu’une république, qui -avoit sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.</p> - -<p>«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus -forts sont les maîtres; nous ne sommes pas les -auteurs de cette loi, elle est fondée dans la nature.» -A les en croire, on eût dit que la majesté -du commandement s’avilissoit par la modération, -la justice et la bienfaisance. Ce discours -<span class="pagenum" id="Page_82">82</span> -sauvage, et digne d’un satrape de Perse, -qui parle à des esclaves, indigna des hommes -qui vouloient être libres; et Lacédémone porta -un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection -Corinthe, Potidée, Egine et Mégare.</p> - -<p>Périclès, à qui tout réussissoit, profita de -cette démarche de Lacédémone pour faire -prendre aux Athéniens une résolution extrême. -Après avoir représenté sous de fausses couleurs -sa conduite et celles des villes du Péloponèse: -«Il ne s’agit point, dit-il au peuple le plus -orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche -condescendance aux volontés des Lacédémoniens. -S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter -Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le -décret que nous avons porté contre Mégare, -nous pourrions peut-être, sans nous faire tort, -ne consulter que notre modération; mais -puisque Lacédémone croit encore jouir de son -ancien empire, et donne des ordres, Athènes -doit désobéir pour ne pas se déshonorer. Si -vous cédez aux menaces de la guerre, on -croira que vous vous êtes rendus à la crainte; -on vous fera de nouvelles demandes, qu’il faudra -rejeter pour ne pas plier sous le joug. Vous -pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous -menace, en donnant un exemple de vigueur -<span class="pagenum" id="Page_83">83</span> -qui intimidera vos alliés, et instruira pour -toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils -doivent se promettre de leur <ins id="cor_12" title="orgeuil">orgueil</ins>; mais -peut-être que demain il n’en sera plus temps.»</p> - -<p>Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient -venues à une rupture ouverte, il ne falloit plus -espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de -l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement -fédératif des Grecs pût se rétablir et -subsister. Quoique les intérêts particuliers de -Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les -armes, cette guerre étoit, en effet, une guerre de -rivalité entre Sparte et Athènes; elle devoit ranimer -une jalousie qui avoit été retenue et non pas -éteinte; et plus les Spartiates et les Athéniens -étoient braves, plus leur haine en s’aigrissant -devoit être implacable. La première hostilité -devenoit une source éternelle de divisions. Les -monarchies peuvent oublier les injures qu’elles -ont reçues, parce que le prince imprime son -caractère à sa nation, et qu’il peut n’être ni -vindicatif, ni ambitieux, ni jaloux; mais dans -des républiques telles que celles de la Grèce, où -la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit -résister au torrent de l’opinion publique, et le -détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir -d’autre politique que celle de leurs passions.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span> -C’est sous ce point de vue que Périclès auroit -dû commencer et conduire ses opérations. -Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame -et le début de la guerre. N’en faire supporter -les maux qu’à Mégare, Egine et Potidée, c’étoit -une démarche fausse. Brûler les vaisseaux -et les moissons de Corinthe, c’étoit ne point -décider à qui appartiendroit l’empire de la -Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire -qu’on alloit combattre. Athènes devoit donc -adresser directement tous ses coups à sa rivale, -dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de -ses alliés; mais Périclès, gouverné par la seule -passion de dominer dans sa patrie, craignit de -se jeter dans de trop grands embarras, ou de -se mettre dans des entraves, s’il proposoit le -dessein d’humilier les Spartiates au point de -les réduire à reconnoître la supériorité des -Athéniens. S’il eût une fois fait concevoir cette -espérance téméraire, il n’auroit plus été le -maître d’y renoncer, sans se déshonorer et -perdre son crédit. Il ne forma qu’un plan -vague, pour se laisser la liberté de changer de -vue selon les événemens, d’avancer ou de reculer -à son gré, et de prendre chaque jour, le -parti le plus favorable à ses intérêts.</p> - -<p>Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de -<span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -leur côté un compte plus sage de la guerre -qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient -se hâter de commencer les hostilités pour prévenir -leurs ennemis, ils perdirent un temps -précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs -qu’ils envoyèrent à Athènes, tantôt -demandèrent qu’elle réparât je ne sais quel sacrilège, -dont les prêtres de Delphes se plaignoient; -tantôt l’invitèrent à lever le siége de -Potidée, à rendre la liberté aux Eginètes et -aux Mégariens, ou proposèrent seulement de -faire un traité, par lequel on s’engageroit à ne -faire aucune entreprise préjudiciable à la liberté -de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis -que les alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient -à rester fidelles à leurs premiers engagemens, -ils étendirent également leur sévérité sur ceux -qui n’attendoient qu’une invitation et des secours -pour secouer le joug des Athéniens. Cette -faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant la -plus considérable que firent les Spartiates. Tandis -qu’ils devoient paroître ne combattre que -pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent scandaleusement -l’amitié de la cour de Perse, et lui -abandonnèrent les colonies d’Asie, que Cimon -avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter la -haine, <ins id="cor_13" title="ct">et</ins> peut-être même le mépris de la Grèce?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -Sans doute que dans le détail des opérations -particulières de cette guerre, les généraux de -Lacédémone et d’<ins id="cor_14" title="Athène">Athènes</ins> firent ce que la plus -grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient -pas de les juger; mais il est vrai que -l’histoire offre peu de guerres dont les vues -générales aient été préparées et conduites avec -moins d’intelligence. <ins id="cor_15" title="Démosthène">Démosthènes</ins> reprocha -dans la suite aux Athéniens de faire la guerre -à Philippe, de la même manière que les barbares -se battent au pugilat. «Un de ces -athlètes grossiers, disoit-il, est-il atteint en -quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il -reçoit. Le frappe-t-on ailleurs? il y porte la -main. Mais parer, mais regarder fixement son -ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. -Vous de même, Athéniens, si on vous annonce -Philippe dans la Chersonèse, vous formez -un décret pour secourir la Chersonèse. -Si vous apprenez qu’il occupe les Thermopyles, -pareil décret en faveur des Thermopyles. -S’il tourne de quelqu’autre côté que ce puisse -être, vous le suivez en gens qui sont à sa solde -et à ses ordres. Mais apprenez que si un général -d’armée marche à la tête des troupes, un -politique doit marcher à la tête des affaires.»</p> - -<p>Athènes et Lacédémone commencèrent à -<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> -mériter les mêmes reproches pendant la guerre -du Péloponèse. Elles se perdent continuellement -de vue, et n’entreprennent rien de décisif. -L’une attend pour former un projet que -l’autre soit entrée en campagne. On fait des -courses dans l’Attique ou dans la Laconie; et -toutes les entreprises ne sont en quelque sorte -que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque -principale. Tandis qu’Archidamus se porte -chez les Platéens, et se jette sur l’Acarnanie, -les Athéniens font une irruption dans la Calcide -et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs -alliés se révolte, toute leur attention est portée -de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre -est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de -Mégare, dans l’île de Corcyre; tantôt chez les -Etoliens, dans la Béotie ou dans la <ins id="cor_16" title="Trace">Thrace</ins>. -A force d’entamer des entreprises différentes, -chaque république divise trop ses armées, et -se met dans l’impuissance de profiter de ses -avantages. On est heureux d’un côté, malheureux -de l’autre; on n’a que des succès balancés -par des pertes à-peu-près égales. Athènes et -Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer -la loi l’une à l’autre; cependant, leur haine -augmente et s’irrite par les efforts impuissans -qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition -<span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -infructueuse rompt enfin, d’une manière sensible, -tous les ressorts du gouvernement de -la Grèce.</p> - -<p>Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement -ne seroit point tombée dans l’avilissement -où ses successeurs la précipitèrent. -Quelque contraires que fussent ses entreprises -aux intérêts de sa patrie, il les exécutoit avec -une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir -la multitude. Peut-être que cet homme, -dont la Grèce admiroit avec justice les talens -supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en -voyant les fautes, la lenteur et les irrésolutions -des Spartiates; peut-être auroit-il cru enfin -ne pas se compromettre, en formant des plans -de campagne propres à déterminer décisivement -la querelle des deux républiques, qui -s’étoient fait trop de mal pour cesser de se -haïr. Sa régence avoit fait une plaie mortelle -à la Grèce; et sa mort, qui survint au commencement -de la troisième année de la guerre, -ne laissa aucune espérance d’y voir appliquer -un remède efficace. Il ne se présenta pour succéder -à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux, -qui, sans talens, sans connoissances, -sans droiture dans le cœur, sans élévation -dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir -<span class="pagenum" id="Page_89">89</span> -être intrigant, d’avilir le mérite et de flatter -les goûts de la multitude, pour être en état de -gouverner une république.</p> - -<p>Périclès avoit toujours soigneusement écarté -le mérite, pour n’appeler sous lui, à l’administration -des affaires, que des personnes dévouées -à ses volontés et incapables de lui faire ombrage; -mais ce n’étoit pas-là la seule cause -qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du -moins qui l’eût écarté du gouvernement de la -république. La loi de l’ostracisme ne produisit -d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude -étoit prise de n’aimer que la gloire et -la liberté; et tant qu’il avoit fallu être homme -d’état à Athènes, pour y avoir de la considération, -on s’étoit exposé sans crainte à l’exil -et à l’ingratitude de ses concitoyens. Mais depuis -que les Athéniens s’étoient passionnés, -sous la régence de Périclès, pour la philosophie -et les beaux arts, jusqu’au point d’accorder -à ceux qui s’y distinguoient la même estime -qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands -magistrats, les gens sensés, à qui on avoit ouvert -une voie moins dangereuse pour acquérir -de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, -qui voyoit avec chagrin que son fils -aspirât aux emplois d’une république ingrate, -<span class="pagenum" id="Page_90">90</span> -qui n’encourageoit le mérite que par des récompenses -trompeuses. Il menoit quelquefois -son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; -et lui faisant remarquer les vieilles galères -qu’on y laissoit pourrir, les comparoit aux -hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès -qu’<ins id="cor_17" title="il sne">ils ne</ins> sont plus utiles. Tout homme de bien -dût penser de même dans un ville où l’ambition -avilie par les intrigans n’étoit plus associée à -l’amour de la gloire.</p> - -<p>Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les -Athéniens, occupés de plaisirs, de jeux, de -fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice -et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, -se fussent encore formés aux grandes -choses. Leur puissance sur mer, qui devoit -servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, -à <ins id="cor_18" title="rafiner">raffiner</ins> leur goût pour les voluptés; -<ins id="cor_19" title="ont">on</ins> trouvoit sur leurs tables tout ce que la -Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la -Lydie et les côtes de l’Hellespont ont de plus -rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville, -abandonnée au luxe, peuvent produire des -hommes aimables, mais non pas de grands -hommes.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens -parlent avec un extrême mépris, prit -<span class="pagenum" id="Page_91">91</span> -une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, -comme lui, voulurent s’emparer de l’autorité -que Périclès avoit possédée. Sa fortune donna -de la confiance à tous les intrigans; et pour -s’élever ou pour ruiner son adversaire, on -n’employa plus que la ruse, la flatterie, le mensonge, -la calomnie, et tous ces moyens bas -qui peuvent conduire aux honneurs dans une -république corrompue, mais qui ne peuvent y -maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au -comble de la corruption. Le peuple, agité par -les cabales et les partis formés pour le tromper, -se défit de cette sorte de paresse avec laquelle -il s’étoit livré jusque-là au citoyen qui avoit -gagné sa confiance. Il se défia de tout le monde, -se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne -put ni gouverner ni être gouverné.</p> - -<p>Cléon étoit prêt à perdre la république, -lorsque les citoyens les plus considérables, -dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner -la faveur de la multitude, lui suscitèrent un -concurrent; mais ils n’eurent rien de mieux à -lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive -faisoit craindre la présence du peuple. -On peut juger par-là, combien il étoit propre -au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, -des talens, de l’éloquence; mais, par je ne sais -<span class="pagenum" id="Page_92">92</span> -quelle défiance pusillanime de lui-même, il -n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence -bruyante, Cléon écrasoit la modestie -de Nicias; on pardonne à l’un ses rapines, on -ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. -Brave soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise -paroissoit impossible à Nicias; quand -il commençoit enfin à agir, le moment le plus -favorable étoit déjà passé. Il ne sait que douter, -délibérer, et à peine a-t-il fait l’effort de -se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur -parti, qu’il abandonne encore pour un autre. -Cléon, au contraire, ne doutoit de rien; entreprise -sage ou téméraire, moyens prudents -ou insensés, tout lui est égal. Enfin, toute -Athènes, indécise ou partagée entre les vertus et -les talens timides de Nicias, et les vices et -l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une -résolution, ou prend un mauvais parti si -elle agit.</p> - -<p>Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce -n’étoit pas un ambitieux, mais un homme vain -qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens. -Sa valeur, son éloquence, tout dans -lui étoit embelli par des graces. Abandonné -aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux -des agréments et d’une certaine élégance de -<span class="pagenum" id="Page_93">93</span> -mœurs qui en annonce presque toujours la -ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de -la république, que pour se délasser des plaisirs. -Il avoit l’esprit d’un grand homme; mais son -ame, dont les ressorts étoient devenus incapables -d’une application constante, ne pouvoit -s’élever au grand que par boutade. J’ai bien -de la peine à croire qu’un homme assez souple -pour être à Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un -Spartiate, dans l’Ionie aussi recherché dans les -plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace -des exemples de rusticité, et qui dans l’Asie -faisoit envier son luxe élégant par les satrapes -du roi de Perse, fût propre à faire un grand -homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de -Socrate, il n’étoit guère persuadé qu’il y eût -dans le monde d’autre bien ni d’autre mal -que ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot -de Timon le misanthrope: «Courage, mon -cher ami, lui dit-il en lui touchant la main, -je te sais gré du crédit que tu acquiers; -deviens l’homme à la mode, tu me feras -raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout -est perdu, en effet, quand un homme du -caractère d’Alcibiade parvient à la tête des -affaires. Les grâces accréditent les vices; la -décadence des mœurs entraîne celle des lois; -<span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -les talens agréables sont seuls honorés et protégés, -et le gouvernement sans principes ne -se conduit que par saillies.</p> - -<p>Avec de pareils administrateurs, les Athéniens -ne tentèrent plus que des projets informes -et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de -plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte -des autres; et après dix campagnes infructueuses, -la malheureuse journée d’Amphipolis auroit -dû leur faire perdre l’espérance chimérique -de dominer dans la Grèce. Les Lacédémoniens, -de leur côté, sans renoncer à leur ambition, -étoient las de la guerre, qui avoit -ruiné leurs affaires. Leurs esclaves désertoient -chaque jour, et ils n’avoient plus la même -autorité qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et -Brasidas, ces ennemis éternels de la paix, -étoient morts. Nicias, que les périls et les -révolutions de la guerre alarmoient, désiroit -de jouir sans trouble du crédit qu’il avoit -acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit -mille raisons particulières pour travailler à la -pacification de la Grèce.</p> - -<p>Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent -qu’une trève; et cependant le traité -de paix le plus solennellement juré n’auroit -été qu’un foible garant de la tranquillité -<span class="pagenum" id="Page_95">95</span> -publique. Ces deux peuples, toujours pleins -d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs -forces, ainsi qu’ils en étoient convenus, pour -hâter l’exécution de leur traité, auquel les -alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent -au contraire eux-mêmes que des prétextes pour -éluder leurs engagements. Ils se firent un art -de se nuire en secret; et malgré leur alliance, -toujours à la veille de reprendre les armes, -ils ne jouissoient que d’une paix trompeuse; -lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige, -fit tout à coup un effort, et leva une -armée formidable pour s’emparer de la Sicile.</p> - -<p>Il y avoit déjà long-temps que cette conquête -flattoit l’ambition des Athéniens; et -Périclès avoit eu besoin de toute son autorité -pour les détourner de cette entreprise. «Que -vous importe, disoit Nicias, des affaires -de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps -que la république est fatiguée par -la multitude de ses alliés. Les Léontins et -les Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez -eux; et leurs ambassadeurs nous font de -justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; -mais cette tyrannie, de quel malheur menace-t-elle -Athènes? Est-il temps de songer -à faire des conquêtes éloignées, quand tout -<span class="pagenum" id="Page_96">96</span> -nous avertit de pourvoir à notre propre -sûreté? Pouvons-nous croire que nous -jouissons de la paix, pendant que toute la -Grèce est en feu? Toujours à la veille de -prendre part à la guerre qui subsiste entre nos -alliés et ceux de Lacédémone, soit parce que -nous ne savons pas nous faire obéir, soit -parce que nous ne voulons pas qu’on nous -obéisse, nous sommes certains que les Spartiates -nous détestent; par quelle inconséquence -voulons-nous donc transporter nos -forces hors de l’Attique, tandis que nous -devrions les y rappeler si elles en étoient -éloignées? Voulons-nous par notre foiblesse -inviter nos ennemis à rompre un -traité qui les gêne? Voulons-nous nous -mettre hors d’état de repousser les armées -du Péloponèse, quand elles entreront dans -l’Attique?»</p> - -<p>Les Athéniens n’étoient plus capables de -goûter ces sages réflexions; Alcibiade les avoit -enivrés de ses folles espérances. Prévoir les -obstacles et les périls de cette expédition téméraire, -c’étoit être mauvais citoyen. La république, -aussi ennuyée de sa trève avec Lacédémone -qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, -se flattoit de se dédommager aux dépens -<span class="pagenum" id="Page_97">97</span> -des Syracusains, des pertes que les Spartiates -lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point -que la conquête de la Sicile ne fût l’ouvrage -d’une campagne; et regardant Syracuse comme -une place d’armes d’où elle devoit étendre son -empire sur l’Italie et sur l’Afrique, elle se préparoit -déjà à retomber sur le Péloponèse avec -les forces de ces provinces soumises.</p> - -<p>Autant que le projet de cette guerre étoit -insensé en lui-même, autant les moyens qu’on -choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants. -Avant le départ de leur flotte, les Athéniens -portèrent un décret par lequel il étoit ordonné, -qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte, -on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit -un tribut de toutes les autres villes de Sicile. -C’étoit inviter les Syracusains et les Sélinuntins -à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; -et en les réduisant au désespoir, les rendre -invincibles, s’il leur restoit quelque moyen -de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, -se priver de leurs secours contre Sélinunte et -Syracuse, et ne leur donner avec ces deux -villes qu’un même intérêt et une même cause -à défendre.</p> - -<p>Puisque les Athéniens n’avoient point un -Thémistocle qui pût, à force de sagesse et -<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> -de talents, faire réussir une entreprise commencée -sous de si mauvais auspices, cette -guerre ne pouvoit laisser quelque foible espérance -de succès, qu’autant qu’elle seroit -conduite par Alcibiade, dont le courage et le -génie étoient propres à faire naître de ces événements -bizarres, de ces révolutions extraordinaires, -de ces coups inattendus de la fortune, -qui confondent quelquefois la raison et changent -la nature des choses. Mais à peine ce général -étoit-il abordé en Sicile, que ses ennemis, qui -avoient conjuré sa perte, et mis dans leurs -intérêts les prêtres et la religion, réussirent à -le faire rappeler, en lui intentant une action -criminelle devant le peuple. Nicias, qui avoit -regardé cette guerre comme une espèce de -délire de la part de ses concitoyens, partagea -le commandement avec Lamachus, soldat entreprenant, -qui croyoit qu’un courage opiniâtre -vient à bout de tout, et que la circonstance la -plus favorable pour agir, étoit toujours celle -où il se trouvoit.</p> - -<p>Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé -de se trouver seul à la tête de l’armée; toujours -opposé à un collègue aussi ardent que Lamachus, -il avoit été obligé d’avoir un sentiment; -il n’en eut plus quand tout roula sur lui. Il -<span class="pagenum" id="Page_99">99</span> -demande des secours et des collègues; et en -les attendant il demeure dans l’inaction, ou -ne s’occupe que de projets de retraite. Démosthène -et Eurimédon lui furent envoyés; et ces -généraux, d’un caractère trop opposé pour -être unis et penser de concert, auroient fait -avorter une entreprise aisée.</p> - -<p>Les Syracusains, secourus par les Corinthiens -et les Spartiates, et commandés par -Gylippe, firent lever le siége de leur ville. -Les Athéniens, défaits à différentes reprises -sur mer et sur terre, et en quelque sorte prisonniers -dans la Sicile, où ils ne pouvoient -recevoir aucune subsistance, et d’où toute -retraite leur étoit fermée, se virent obligés -de se livrer à la discrétion des ennemis. Les -soldats furent vendus comme des esclaves ou -envoyés aux carrières, et les deux généraux, -Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice -qu’on leur préparoit, qu’en se donnant -eux-mêmes la mort.</p> - -<p>Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone -ne subsistoit plus; et la première de -ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à -sa ruine par une fatalité aveugle, n’avoit consulté -que sa haine et sa témérité, dans le temps -qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses -<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -anciens ennemis. Les Spartiates ne donnoient -encore que de foibles secours à Syracuse, -dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion -puissante; ils résistoient encore à leur -haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui, pour -se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui -susciter des ennemis. Au lieu de profiter de -ces dispositions pour changer la trève en une -paix durable, les Athéniens, dont les affaires -commençoient à aller mal en Sicile, commirent -eux-mêmes les premières hostilités, -en faisant une descente dans la Laconie.</p> - -<p>Après les dépenses et les pertes énormes -qu’ils avoient faites en Sicile, il étoit impossible -que leur république fût en état de se défendre -contre les Lacédémoniens. Ses finances -étoient épuisées; elle manquoit d’hommes -propres à porter les armes. Sans vaisseaux, -sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer -quelques subsistances par mer; et l’Attique -cependant n’étoit point cultivée, depuis que -les Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, -qui s’étoit réfugié chez eux, avoit -fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément -tout le pays. Les Athéniens, méprisés -de leurs alliés, furent abandonnés de ceux -qui, jusque-là, avoient eu la constance de -<span class="pagenum" id="Page_101">101</span> -leur rester attachés. Sparte, à qui les Syracusains -prêtèrent, pour se venger, une nombreuse -flotte, avoit à son tour l’empire de la -mer, et les ambassadeurs de Tyssapherne, -satrape de l’Asie mineure, lui offroient des -secours, et la sollicitoient de ruiner Athènes -de fond en comble.</p> - -<p>Au milieu de tant de maux, la division la -plus cruelle éclata entre les Athéniens. Le -peuple accusoit les riches de tous les désastres -que souffroit la république; les riches en accusoient -l’insolence du peuple, et publioient -qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on -ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit -jamais d’abuser. Pisandre se mit à leur -tête, abolit le gouvernement populaire, et -confia le pouvoir souverain à un conseil dont -il fut le chef, et qui, pour confirmer la servitude -du peuple, employa inutilement tout ce -que la tyrannie a de plus dur. Les esprits -irrités et non pas soumis se révoltèrent avec -une violence nouvelle; et si les Spartiates -avoient attaqué le Pyrée, pendant que la -fureur des factions se signaloit par les plus -grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, -auroient succombé avant que d’avoir pu se -réunir et prendre un parti: mais, poursuit le -<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> -même historien, ce n’est pas la première fois -que la lenteur naturelle de Lacédémone lui a -fait perdre ses avantages.</p> - -<p>Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains -rappelèrent leurs troupes pour se défendre -contre les Carthaginois; et Alcibiade, -qui avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement -de sa patrie, craignit d’être écrasé sous -ses ruines, si elle succomboit, et éclaira Tyssapherne -sur les intérêts de la Perse. Il lui fit -sentir que, bien loin de mettre fin à la guerre -qui désolait la Grèce, et de prêter des secours -trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, -il devoit nourrir la rivalité des deux -républiques; les tenir en équilibre, balancer -leurs avantages, et les consumer l’une par -l’autre pour les obliger à rechercher à l’envi -la protection du roi de Perse, qui deviendroit -le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.</p> - -<p>Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; -et le peuple, qui ne savoit à qui donner -sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit -son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le -courage succède aussitôt à l’abattement; le -général a déjà fait passer ses espérances dans -tous les esprits; on fait un dernier effort; tout -s’arme; on cherche l’ennemi; on est impatient -<span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -de vaincre ou de mourir, et les Athéniens remportent -une victoire assez considérable pour -obliger leurs ennemis à demander la paix.</p> - -<p>«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs -de Sparte, que nous terminions -nos longues querelles; la guerre nous est également -funeste; elle a diminué notre crédit -dans la Grèce; et quand elle vous fait perdre -vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne -l’empire que vous affectez; les dieux veulent -sans doute que l’une de nos deux villes n’obéisse -pas à l’autre. Que votre dernier avantage -ne ferme pas vos cœurs à la paix; il seroit -imprudent de compter sur la fortune, et les -uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé -son inconstance. Jugez-nous, mais jugez-vous -en même temps avec équité. Nous cultivons -les terres abondantes du Péloponèse, et vous -ne possédez que le territoire stérile de l’Attique. -La guerre vous a fait perdre plusieurs de -vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le -roi le plus riche et le plus puissant de la terre -vous avance les frais ce la guerre; et vous -n’avez plus pour tributaires que quelques peuples -que vos besoins ont appauvris. Telle est -notre situation respective, et cependant nous -vous demandons la paix, sans prétendre abuser -<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> -de nos avantages. De part et d’autre, restons -les maîtres des villes que nous possédions -avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers -en nombre égal, et retirons les garnisons -que nous avons mises dans quelques -places qui ne nous appartiennent pas.»</p> - -<p>Athènes rejeta les propositions des Spartiates, -non pas parce que, ne remontant point -à la source des divisions, elles étoient incapables -d’établir une paix solide entre les deux -peuples, mais par une confiance et une ambition -également présomptueuses. Cette république -croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers -sous les ordres d’Alcibiade, et ce général, -en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais -elle ne connoissoit pas sa propre inconstance. -Alcibiade, qui, par une conduite inconsidérée, -fournissoit toujours à ses ennemis des -moyens de le perdre, fut disgracié une seconde -fois; et précisément, dans le temps que Cyrus -le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant -une révolte contre son frère Artaxercès -Mnemon, donna une flotte considérable aux -Lacédémoniens, pour attirer à son service -les peuples du Péloponèse, et que Lysandre -commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span> -Ce général fit enfin comprendre à sa patrie -l’erreur de la conduite qu’elle avoit tenue jusque-là. -Il jugeoit que dans une guerre qui -duroit depuis si long-temps, et soutenue avec -tant de haine et d’opiniâtreté, il n’y avoit plus -qu’un parti extrême qui fût prudent; et que -Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures -pour se réconcilier sincèrement, il falloit -que l’une fût immolée à l’autre. Il publioit -qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques -alliés, mais de l’empire de la Grèce: que -les Athéniens n’y renonceroient pas s’ils n’étoient -qu’humiliés; qu’il étoit indispensable -de leur ôter toute espérance en les ruinant -entièrement; et que la paix, à toute autre condition, -ne seroit qu’une trève passagère, et -vraisemblablement violée dans des circonstances -où Lacédémone ne seroit peut-être pas -en état de se défendre. Lysandre ne regarda -donc chaque succès que comme un pas qui le -conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il -défait le reste de ses forces maritimes, c’est -dans la vue de la bloquer par mer, tandis -qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.</p> - -<p>Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite -aux abois, elle n’a plus le courage de -s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique -<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -qui lui restoit pour retrouver la victoire. Elle -mendia la paix, consentit à démolir ses fortifications -et les murailles du Pyrée, affranchit -les villes qui lui payoient tribut, rappela ses -bannis, livra toutes ses galères, à la réserve -de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre -que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, -Lysandre mit le dernier sceau à l’abaissement -de cette république, en confiant toute l’autorité -à trente citoyens, qui ne pouvoient la -conserver qu’en obéissant servilement à ses -ordres.</p> - -<p>Athènes servit de théâtre à la fureur de trente -tyrans qui firent périr tous ceux dont ils craignoient -le courage, ou dont ils vouloient confisquer -les biens. Cette ville, pleine de trophées -élevés à la valeur et à l’amour de la -liberté, ne renferma plus qu’une vile populace; -on ne voyoit, de tout côté, que des misérables -accablés de besoins, à qui la régence -de Périclès avoit fait perdre l’habitude du travail -et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient -leur oisiveté et leurs spectacles, et -non pas leur liberté.</p> - -<p>Trasybule, que Pausanias appelle le plus -sage et le plus courageux des Athéniens, conjura -pour le salut de sa patrie. A la tête de -<span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -soixante exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, -et rendit la liberté aux Athéniens. Mais -pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés -avec les affronts et la honte, les mœurs et le -courage convenables à un peuple libre? La -démocratie va devenir l’empire d’une multitude -insolente, et qui ne sera plus touchée de -la gloire de ses pères. Tout mérite va être dégradé. -Les talens militaires, les vertus civiles -ne seront comptés pour rien. Les poëtes, les -musiciens, les comédiens, les décorateurs de -théâtre deviendront les maîtres de la république. -M’est-il permis d’anticiper sur les temps? -Eubule fera bientôt passer ce décret infame, -par lequel les fonds destinés à la guerre furent -appliqués à l’usage des spectacles, et qui portoit -peine de mort contre quiconque oseroit -seulement en proposer la révocation. Cette indifférence -léthargique pour le bien public, -que <ins id="cor_20" title="Démosthène">Démosthènes</ins> reproche aux Athéniens, est -devenue l’esprit général de la république. «Vos -Panathénées et Bacchanales, leur dira bientôt -cet orateur, se célèbrent toujours avec magnificence, -et le jour même qui leur est destiné. -Vous avez tout prévu; aucune difficulté ne -vous arrête. S’agit-il de vos spectacles? la distribution -des rôles est une affaire discutée avec -<span class="pagenum" id="Page_108">108</span> -une attention extrême, et personne de vous -n’ignore le nom du citoyen que chaque tribu -a choisi pour présider aux répétitions de ses -musiciens et de ses athlétes. Est-il question -de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui -menace ouvertement votre liberté? Vous cessez -d’être attentifs; les délibérations vous fatiguent; -vous ne prévoyez rien; et si vous portez -enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en -partie et trop tard.»</p> - -<p>Pendant que les Spartiates se livroient à la -joie, et croyoient régner désormais sans contestation -sur la Grèce: «Défions-nous de nos -triomphes, auroit dû leur dire un sénateur -digne de la place qu’il occupoit dans sa patrie. -Une confiance immodérée accompagne toujours -la prospérité; et c’est pour s’y être livrés -aveuglément après la guerre Médique, que les -Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de -la Grèce. Vous voyez quel est aujourd’hui le -fruit de leur ambition; craignons que la nôtre -n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons -de vaincre, et nous touchons peut-être au -moment de notre ruine. Que nous sommes -déjà loin de la prospérité, si nous pensons -que nos passions soient plus sages que les lois -de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer -<span class="pagenum" id="Page_109">109</span> -au bonheur de la république, nous auroit-il -ordonné de ne songer qu’à notre conservation?</p> - -<p>«Dans un gouvernement tel que celui de -la Grèce, où toutes les villes sont également -jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et -la confiance qui puissent vous les soumettre -aujourd’hui, comme elles les ont autrefois -soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la -ruse? avec quelque art qu’elle soit apprêtée, -elle sera bientôt démasquée. Aurez-vous recours -à la force? elle échouera nécessairement; -votre triomphe même en est la preuve. -Dans quel épuisement n’êtes-vous pas tombés -pour humilier Athènes? A quels travaux, à -quels revers ne vous exposez-vous pas, si la -conquête de chaque ville vous coûte aussi cher -que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous -que l’asservissement des Athéniens prépare -celui de la Grèce entière? Nous avons vu -les Grecs, alarmés de nos divisions et de nos -projets, former des ligues et pourvoir à leur -sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, -soyez sûrs qu’à cette consternation succédera -bientôt une juste indignation: elle est déjà -dans leur cœur.</p> - -<p>«Mais je veux que les dieux, aussi injustes -<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> -que nous, favorisent nos ambitieuses entreprises; -vous dominerez sur la Grèce par la -terreur; mais vous devez prévoir, dès ce moment, -que vous ne pourrez conserver votre -empire qu’en humiliant assez les esprits, pour -qu’ils n’aient plus le courage nécessaire pour -oser secouer votre joug. Dans quelle foiblesse -ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est -puissante que parce qu’elle est libre? Si le roi -de Perse tente une seconde fois de l’asservir, -s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières, -quelles forces leur opposerez-vous? -Avec vos esclaves, retrouverez-vous Salamine, -Platée et Micale? Je ne vous prédis point des -malheurs imaginaires; ce que vous venez -d’éprouver dans la guerre du Péloponèse suffit -pour vous instruire de vos intérêts. Tant que -nous avons été fidellement attachés aux lois -de Lycurgue, et que nous n’avons travaillé -qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable -d’altérer notre bonheur; et, malgré le petit -nombre de nos citoyens, et le territoire borné -que nous possédons, nos forces ont été insurmontables. -Dès que vous n’avez voulu consulter -que votre jalousie, votre ambition -et votre haine, vous avez été obligés de mendier -la protection de la Perse que vous aviez -<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> -vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher -la paix en combattant pour l’empire, et vous -n’avez pu contraindre vos alliés à observer la -trève que vous avez conclue avec les Athéniens.</p> - -<p>«Ouvrons les yeux sur notre situation; -hâtons-nous, Spartiates, de jurer sur les -autels des Dieux que nous observerons les -lois de Lycurgue; et que, renonçant à une ambition -funeste, qui nous donneroit bientôt -tous les vices des autres peuples, nous allons -respecter la liberté de la Grèce, et affermir -son gouvernement ébranlé.</p> - -<p>«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et -loin de paroître devant eux avec la joie insultante -d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en -habits de deuil, et honteux de l’état déplorable -où la nécessité nous a forcés de réduire -les Athéniens. En avouant nos torts avec ce -peuple, dont nous n’aurions pas dû irriter -l’ambition par notre jalousie, publions, qu’après -les fatales divisions qui avoient éclaté, -il étoit nécessaire de sacrifier l’implacable -Athènes au repos public. En condamnant généreusement -notre injustice à l’égard de la Grèce -entière, sur laquelle nous n’avons aucun droit, -regagnons par notre repentir la confiance que -nous avons perdue par notre imprudente -<span class="pagenum" id="Page_112">112</span> -ambition. Prouvons que nous sommes incapables -de commettre une seconde fois les mêmes -fautes. Que tous les Grecs soient libres, et -qu’ils n’en puissent douter, en nous voyant -nous-mêmes travailler à réparer les ruines -d’Athènes.»</p> - -<p>Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, -auroit encore été capable de suivre ces conseils, -s’ils lui eussent été donnés par le général qui -venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate -n’eut moins les mœurs de sa patrie que -Lysandre. Sermens, traités, honneur, vertu, -perfidie, tout ce que les hommes ont de plus -saint ou de plus odieux, n’étoient que des -vains noms pour lui. La qualité de citoyen -lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, -non pas en tyran qui veut l’usurper -par la force, mais en intrigant adroit, et sous -prétexte de corriger le gouvernement de ses -abus. Son projet, disent les historiens, étoit -de décrier l’hérédité au trône, comme une -loi grossière et barbare qui confioit souvent -les rênes de l’état à un enfant, à un vieillard, -ou à un homme capable à peine d’être citoyen; -tandis que le bonheur de la société exige que -la royauté soit le prix du mérite.</p> - -<p>Pour préparer les esprit à une révolution -<span class="pagenum" id="Page_113">113</span> -si importante, il falloit donner du goût pour -les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois -de Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir -toutes les passions. Dans le moment qu’après -tant de travaux, les Spartiates triomphoient -de leurs ennemis, et que leur prospérité -les rendoit moins attentifs sur eux-mêmes, -il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien -loin de les ramener à leurs anciens principes, -il leur persuada, au contraire, que -d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient -d’eux un nouveau génie et une nouvelle -politique. Ils transportèrent dans leur -ville les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent -des tributs sur leurs alliés; et commençant -à penser que ceux qui possèdent -l’autorité doivent en retirer le principal avantage, -ils se préparoient à exercer sur la Grèce -un empire aussi dur que celui des Athéniens. -Tandis qu’en amassant un trésor, ils croyoient, -sur la foi de Lysandre, se mettre seulement -en état d’avoir une marine puissante, de porter -la guerre loin de leur territoire, et d’étendre -leur puissance, ils ne faisoient en effet -que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit -rien à espérer, tant que ses concitoyens -pauvres et contens de leur pauvreté, n’auroient -<span class="pagenum" id="Page_114">114</span> -aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier -l’état à leurs fortunes domestiques.</p> - -<p>Lysandre persuada aux Lacédémoniens que -tous les maux de la Grèce étoient nés de la trop -grande liberté des Grecs; que pour empêcher -leurs villes de trahir désormais leur devoir, -il falloit y détruire le gouvernement populaire, -et confier à des magistrats, qu’il seroit facile -de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le -peuple ne peut jamais jouir avec sagesse. Il fit -espérer aux Spartiates que les républiques consternées -par la chûte d’Athènes, dont elles -avoient craint et admiré la puissance, subiroient, -sans oser se plaindre, le sort auquel -on les destineroit. Il les condamna à perdre -leurs lois et leur gouvernement; et les régens -qu’il y établit furent autant d’instrumens de -son ambition, qui devoient donner à la Grèce -les mouvemens qu’il désireroit.</p> - -<p>La mort de Lysandre préserva les Spartiates -des malheurs dont sa tyrannie les menaçoit; -mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il -leur étoit impossible de conserver. Ils avoient -au-dehors des ennemis nombreux, et au-dedans -des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on -fût convenu, dit Plutarque, que les -richesses qu’on avoit apportées à Lacédémone -<span class="pagenum" id="Page_115">115</span> -seroient destinées aux seuls besoins de l’état, -et qu’un citoyen convaincu de posséder quelque -pièce d’or ou d’argent seroit puni de mort, -l’or et l’argent se répandirent promptement du -trésor public chez les citoyens, et avec l’avarice -portèrent la dépravation des mœurs dans -leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, -ajoute sagement cet historien, que le particulier -méprisât des richesses que le public -estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à -la porte des Spartiates pour fermer à l’or l’entrée -de leurs maisons, pendant qu’on ouvroit -leur ame à la cupidité?</p> - -<p>On se feroit cependant une peinture infidelle -des désordres auxquels la république de -Sparte se livra dans ces commencemens de -corruption, si on en jugeoit par ceux que -l’avarice et le luxe ont produits dans d’autres -états. L’austérité des Lacédémoniens ne se -façonnoit que lentement à cette élégance recherchée -des plaisirs et des voluptés, qui -accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses -ne ruinèrent d’abord que quelques -lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes -mœurs laissoit encore à des vices nouveaux -une sorte de timidité qui en retardoit les -progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté -<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> -dans sa corruption même un spectacle -digne de l’admiration des Grecs, s’ils eussent -moins fait attention aux vertus qu’elle avoit -abandonnées, qu’à celles qui lui restoient. -Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on amassoit -sourdement; et le citoyen, en attendant, -pour étaler une fortune scandaleuse, que le -nombre des coupables pût braver et opprimer -la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor -qu’à la république. On ne voyoit qu’avec -nonchalance le bien public; un peuple qui -commence à se réformer est capable d’exécuter -de grandes choses, malgré les vices dont il -n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui -dégénère et se corrompt, ne retire presqu’aucun -avantage des vertus qu’il n’a pas encore -perdues.</p> - -<p>Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice -que cette ambition qui lui faisoit affecter ouvertement -l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée -de peuples inquiets, jaloux et courageux, -qui souffroient impatiemment son despotisme, -elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme -pas d’avoir enfin succombé, puisque sa perte -étoit inévitable; mais je la blâme de n’avoir -pris aucune des précautions que lui prescrivoit -la prudence la plus commune, pour -<span class="pagenum" id="Page_117">117</span> -prévenir, ou du moins reculer les dangers -dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates -étoient trop fortement attachés à leur ambition -et à leur avarice pour rétablir l’ancien gouvernement; -puisque leurs intérêts étoient désormais -contraires à ceux du reste de la Grèce, -et qu’ils ne pouvoient point s’en faire un -rempart contre les Barbares, ils devoient donc -recourir à cette politique de ruse et d’adresse, -dont l’histoire offre tant de modèles, et qui -est la seule que nous connoissons aujourd’hui -en Europe; ils devoient donc diviser leurs -voisins, et former des ligues et des alliances -avec les étrangers. Sans parler des Thraces -et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone -désavouât l’entretien du jeune Cyrus, et les -Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition; -il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure, -rechercher l’amitié d’Artaxercès, et consentir -de dépendre et de relever, pour ainsi dire, de -sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans -un ordre de choses tout nouveau, les Spartiates -conservèrent leurs anciens principes à l’égard -des étrangers et en faisant la guerre aux -Perses, ils ébranlèrent et firent mépriser leur -autorité dans la Grèce.</p> - -<p>Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable -<span class="pagenum" id="Page_118">118</span> -en Asie, Artaxercès arma une flotte -dont il donna le commandement à Conon, -Athénien, qui s’étoit réfugié dans ses états. -Il dépêcha en même temps le Rhodien Timocrate -dans la Grèce, pour y exciter un -soulèvement contre Lacédémone. Cet émissaire, -chargé d’y répandre des sommes considérables, -mit les Athéniens en état de -relever leurs murailles, et engagea sans peine -les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe, -d’Argos, &c. à faire une diversion -dans le Péloponèse, en faveur de la cour de -Perse. La victoire que les alliés remportèrent -à Haliarte causa un tel effroi aux Spartiates, -qu’ils ordonnèrent à Agésilas d’abandonner -ses conquêtes pour venir à leur secours. Les -alliés, battus à leur tour à Némée et à Coronée, -ne demandèrent pas la paix; et malgré ces -deux avantages, l’empire des Lacédémoniens -étoit tellement ébranlé, que le roi de Perse, -qui avoit craint qu’Agésilas ne les chassât de -ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle -que leur république y auroit fait si elle eût -continué à aimer la justice, c’est-à-dire, qu’il -en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les -villes fussent libres et se gouvernassent par -leurs lois; les alliés, qui ne pouvoient se livrer -<span class="pagenum" id="Page_119">119</span> -à leur ressentiment, et continuer la guerre -sans recevoir des subsides de la Perse, et les -Spartiates qui étoient épuisés, souscrivirent -également aux conditions qu’on leur imposoit: -tel étoit l’avilissement où les vices et les -divisions des Grecs les avoient jetés.</p> - -<p>En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours -ambitieuse, et que ses disgraces n’avoient -point éclairée sur ses intérêts, ne posa les -armes que dans le dessein de les reprendre à -la première occasion favorable. Elle se présenta -bientôt: la cour de Perse ayant cessé -de s’occuper des Grecs qu’elle ne craignoit -plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie, l’Attique, -l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce, -en un mot, éprouva la supériorité des Spartiates; -et c’est de la forteresse de Cadmée, -où ils avoient établi les tyrans qui régnoient -en leur nom sur la ville de Thèbes, que -partit enfin le coup fatal qui devoit détruire -leur puissance.</p> - -<p>On peut voir dans les historiens à quels -excès les tyrans de Cadmée se portèrent, et -avec combien de courage et d’habileté Pélopidas -les fit périr, et reprit cette citadelle avant -que les Lacédémoniens pussent la secourir. -Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite -<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> -guerre, dans laquelle les Thébains eurent de -fréquens avantages. La manière dont Agésilas -se conduisit feroit conjecturer que les succès -qu’il avoit eus en Asie étoient moins l’ouvrage -de sa capacité que de l’ascendant des Grecs sur -les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand -âge d’avoir éteint ce feu, cette activité, cette -prévoyance, dont Xénophon nous a laissé -un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de -grand ni de décisif; on lui reproche avec raison -que ses courses sur les terres des Thébains -n’étoient propres qu’à essayer leur courage, -et leur apprendre la guerre.</p> - -<p>Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas -et Epaminondas. Il étoit naturel que dans une -ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais -eu de sages lois, et qui étoit divisée par des -factions, ces deux grands hommes fussent rivaux, -et que leur jalousie nuisît aux affaires -de leur patrie; mais leur vertu, égale à leurs -talens, ne leur donna qu’un même intérêt, et -les unit par les liens de la plus étroite amitié. -Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu -desquelles il étoit né; Epaminondas eût craint -que la fortune ne troublât par ses faveurs la -pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le -premier, impétueux, actif, ardent à la guerre, -<span class="pagenum" id="Page_121">121</span> -et savant dans toutes ses parties, aimoit moins -sa réputation que sa patrie; éloge rare: il -sut gré à son ami d’être plus utile que lui aux -Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit -ignorer la supériorité de ses talens. Il -avoit passé, malgré lui, des écoles de la philosophie -au gouvernement de l’état, et joignoit -les vertus de Socrate au courage, aux lumières -et aux talens de Thémistocle.</p> - -<p>Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et -ce fut, dit Plutarque, un essai de cette fameuse -journée de Leuctres qui décida de la fortune -des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen -qui auroit fui devant l’ennemi, ou perdu ses -armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des -magistratures, des assemblées publiques, et, -pour ainsi dire, du commerce des hommes, -une famille auroit cru partager sa honte en -s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis -à tous les citoyens qui le rencontroient de le -frapper, et la loi lui refusoit le droit de se défendre. -Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent -à Leuctres effraya Agésilas. Voyant la -république épuisée d’hommes, il ouvrit l’avis -de laisser pour cette fois sans exécution la loi -qui flétrissoit la lâcheté; et pour conserver -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> -quelques défenseurs inutiles à la patrie, acheva -de perdre un gouvernement, dont les vertus -militaires devoient être le principal ressort, -depuis que les Spartiates n’avoient plus le mépris -des richesses, l’amour de la pauvreté et -la modération que Lycurgue leur avoit donnés. -On ne peut lire l’histoire de ce peuple, célèbre -et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin -malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte -de la puissance, sans se sentir attendri sur le -sort de l’humanité et la fragilité de nos vertus. -C’est aux hommes destinés à gouverner les -états qu’il appartient de puiser dans ces grands -événemens les lumières nécessaires pour rendre -les peuples vraiment heureux et puissans.</p> - -<p>Epaminondas confirma l’abaissement de -Sparte, en bâtissant, sur la frontière de la -Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens, -auparavant distribués en petites bourgades, -et qui, après leur réunion, connurent -leurs forces, et furent en état de se venger des -injures que Lacédémone leur avoit faites. Il -rappela dans le Péloponèse les Messéniens, -qui, dispersés depuis près de trois siècles dans -la Grèce ou dans les provinces voisines, conservoient, -par une espèce de prodige, leurs -<span class="pagenum" id="Page_123">123</span> -mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène, -leur haine contre les Spartiates, -et l’espérance de se venger et de les accabler.</p> - -<p class="sepb4">Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée -par les Thébains, tombèrent dans l’avilissement -le plus honteux, dès que l’éphore -Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, -eût porté une loi par laquelle il étoit -permis de vendre ses possessions, et d’en -disposer par testament. L’avidité des riches envahit -toute la Laconie, et les citoyens sans -patrimoine mendièrent servilement leur faveur, -ou excitèrent des séditions pour recouvrer les -biens qu’ils avoient perdus. Les mains des Spartiates -que Lycurgue avoit destinées à ne manier -que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent -parmi les instrumens des arts que le -luxe introduisit dans la Laconie étonnée.</p> - -<hr class="hr2" id="g_l_3" /> - -<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Thèbes</span>, après ses victoires, auroit réformé -son gouvernement et ses lois; elle auroit eu -une armée de terre comme Lacédémone, et -une flotte comme Athènes; elle auroit pris -subitement les mœurs et la politique que doit -<span class="pagenum" id="Page_124">124</span> -avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit -pu conserver l’empire de la Grèce. Cette -république, trop long-temps décriée par la pesanteur -d’esprit de ses citoyens, ses divisions -domestiques et son alliance avec Xercès, n’avoit -point préparé les Grecs à avoir pour elle -ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir -de base à l’élévation d’un état, et dont rien -ne tient la place. Epaminondas, toujours juste -et maître de lui-même dans ses plus grands -succès, ne fut jamais tenté d’en abuser. Condamnant -la dureté des Athéniens et des Spartiates -à l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, -il traita avec la plus grande humanité Orchomène -et les villes de la Phocide, de la Locride -et de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses -lois, ses magistrats et son gouvernement; il -ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance -de sa patrie, et cependant personne -ne tint compte aux Thébains des vertus de -leur général.</p> - -<p>«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, -Jason, tyran de Phères; la grandeur -de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, -et je prévois leur décadence: songez donc à -votre tour à vous emparer de l’autorité qu’ils -vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment -<span class="pagenum" id="Page_125">125</span> -aux Thessaliens, il n’y avoit point -de magistrat dans la Grèce qui ne le dît à sa -république; il n’y avoit point de ville qui ne -crût devoir aspirer à la même fortune que les -Thébains; aucune n’étoit assez sage pour être -effrayée de l’abaissement des Athéniens et des -Spartiates, et toutes se flattoient follement -d’affermir leur empire par une ambition plus -habile. C’est ce que vouloit dire <ins id="cor_21" title="Démosthène">Démosthènes</ins>, -quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes -parts des puissances qui se vantoient de prendre -la Grèce sous leur protection, et qui ne cherchoient -en effet qu’à opprimer, ou du moins -à subjuguer leurs voisins. «Les Grecs, disoit-il, -sont actuellement leurs plus grands ennemis. -Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, -l’Arcadie, l’Attique, chaque contrée, je n’en -excepte aucune, se fait des intérêts à part.»</p> - -<p>Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, -étoit l’ouvrage du traité qu’Athènes et -Lacédémone avoient conclu la dixième année -de la guerre du Péloponèse, et par lequel elles -avoient sacrifié à une avidité mal-entendue les -intérêts de leurs alliés. En convenant de rester -saisies des places qu’elles occupoient, elles -se réservèrent, par une clause expresse, la -faculté de changer leurs conventions, ou de -<span class="pagenum" id="Page_126">126</span> -dresser de nouveaux articles suivant que le bien -de leurs affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu -d’avantage, ajoute le même historien, pour répandre -l’alarme dans toute la Grèce. L’abus -que ces deux républiques faisoient depuis -long-temps de leur puissance, fit croire qu’elles -ne se réconcilioient que pour <ins id="cor_22" title="oprimer">opprimer</ins> de concert -leurs alliés, ou en partager les dépouilles; -et on ne songea qu’à former des ligues contre -la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, -Corinthe et Elis étoient à la tête de ces négociations, -et cent alliances particulières que -firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur -alliance générale. Le conseil des amphictyons -ne conserva aucun crédit; les peuples les plus -puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; -les autres n’y parurent que pour faire -des plaintes inutiles; et on ne vit de tout côté -que des assemblées particulières qui étoient -autant de conjurations contre la Grèce.</p> - -<p>Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir -l’ordre détruit par tant d’intérêts opposés, et -une longue suite d’injustices, que les factions -qui s’étoient formées dans la plupart des républiques -ne laissoient plus aucune autorité aux -lois. Dès les premières années de la guerre du -Péloponèse, dit <ins id="cor_23" title="Tucydide">Thucydide</ins>, il avoit éclaté des -<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> -querelles funestes entre les Corcyréens. Sous -prétexte d’étendre et de conserver les droits -du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes -gens aux charges de la république, les -magistrats et les citoyens les plus accrédités, -qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus -puissans et plus riches, n’eurent point d’autre -règle de conduite que leur intérêt particulier. -L’avarice et l’ambition formèrent des partis, -qui, s’accréditant peu-à-peu sous la protection -d’Athènes et de Lacédémone, devinrent bientôt -incapables de se réconcilier. Les Spartiates -favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir -des magistrats, et vouloient que le sénat -eût la principale part aux affaires de Corcyre, -parce qu’une longue expérience leur avoit appris -qu’on ne peut jamais compter sur les engagemens -d’une république où la multitude -gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient -de tout leur crédit les prétentions du -peuple, et les établissemens les plus favorables -à la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes -ce gouvernement, soit simplement pour -contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.</p> - -<p>Cette maladie des Corcyréens, continue -Thucydide, étoit devenue une sorte de contagion -qui infecta rapidement toute la Grèce. -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> -La crainte que les nobles, les riches et le peuple -avoient toujours eue les uns des autres, -depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs -capitaines, avoit, dans tous les temps, excité -quelques séditions; mais ces troubles n’eurent -presque jamais des suites fâcheuses, tant que -Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa -sa médiation que pour rapprocher les -esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, -occupée de ses propres révolutions, négligeoit -les affaires de ses voisins. Tout changea de -face, dès que ces deux républiques regardèrent -les différens partis qui divisoient Corcyre, -comme des moyens dont leur ambition pouvoit -se servir pour se faire des partisans. Il n’y -eut plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce -qui ne comptât sur la protection des Spartiates -ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles -dans sa patrie; cette espérance les enhardit, -et toutes les villes tombèrent dans une extrême -anarchie.</p> - -<p>On se fit des prétentions excessives, et on -les soutint avec opiniâtreté. Aux raisons de -ses adversaires, le parti qui avoit tort n’opposoit -que des clameurs insolentes et tumultueuses, -et réduisoit ses ennemis au désespoir. -On prit des armes pour se rendre aux assemblées, -<span class="pagenum" id="Page_129">129</span> -et on s’y porta aux dernières extrémités, -parce que la faction qui avoit l’avantage, ne -se bornant pas à affermir son pouvoir, vouloit -encore goûter le plaisir de se venger des injures -qu’elle avoit reçues. Les vices et les -vertus changèrent subitement de nom; l’emportement -fut appelé courage, et la fourberie -prudence. L’homme modéré passa pour un -lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la politique -devint l’art de faire et non de repousser -le mal. Il n’étoit permis à aucun citoyen d’être -neutre et homme de bien; et les sermens ne -furent que des piéges tendus à la crédulité. -Enfin, selon le rapport du même historien, -s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs, -c’est que les esprits les plus grossiers -avoient souvent l’avantage; se défiant de leur -capacité, ils recouroient à des remèdes prompts -et violents, tandis que leurs ennemis étoient -les dupes de leur finesse et de leurs artifices.</p> - -<p>Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent -encore quand les Thébains, après la mort -d’Epaminondas, déchurent subitement de -l’élévation où ce capitaine les avoit portés. -Tous les jours quelque ville bannissoit une -partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans -de contrées en contrées, cherchoient des ennemis -<span class="pagenum" id="Page_130">130</span> -à leur patrie. Dans le moment qu’ils s’y -attendoient le moins, ils étoient rappelés par -une faction qui avoit besoin de leur secours -pour se maintenir à la tête du gouvernement, -et qui bientôt après succomboit elle-même -dans une nouvelle révolution.</p> - -<p>Chaque république avoit autant d’intérêts -différens que de partis qui la divisoient. Ces -intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, -se choquoient, se détruisoient continuellement. -Vous étiez aujourd’hui l’allié d’une -ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos -partisans ont été bannis ou massacrés, et une -faction contraire gouverne déjà les affaires par -des principes opposés. Chaque jour voit entamer -quelques nouvelles négociations; chaque -nouvelle négociation, en donnant de nouvelles -craintes et de nouvelles espérances, -prépare une nouvelle révolution qui en produira -mille; et la politique, toujours incertaine, -ne peut donner aucun conseil ni prendre -aucune résolution salutaire.</p> - -<p>Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles -dont j’ai parlé au commencement de cet ouvrage, -étoient trop pleins de haine et de défiance -les uns pour les autres, pour former une -seconde fois les nœuds de cette confédération -<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -qui avoit fait leur force. Dès qu’un peuple -libre est assez corrompu pour ne vouloir plus -obéir à ses lois, il se familiarise avec ses vices; -il les aime, et il est rare qu’un citoyen ou -qu’un magistrat ait assez de courage pour -lutter contre les préjugés, les coutumes et les -passions qui règnent impérieusement sur une -multitude indocile, et assez de crédit pour -persuader à ses concitoyens de remonter, en -faisant un effort sur eux-mêmes, au point dont -ils sont déchus. Si une seule république est, -en quelque sorte, incapable de réforme, que -pourroit-on espérer de la Grèce, qui renfermoit -autant de républiques que de villes? -L’histoire entière offre à peine trois ou quatre -exemples de peuples libres qui aient souffert -qu’un législateur les privât de leurs erreurs et -de leurs abus.</p> - -<p>Il falloit que les Grecs apprissent, par des -expériences multipliées, à se désabuser de -leur ambition, de leur avarice, de leur politique -frauduleuse, et à force de malheurs, -recommençassent à se lasser de leur situation -présente. En attendant cette révolution, qui -devoit être d’autant plus lente, qu’ils avoient -été plus vertueux et qu’ils étoient plus éclairés -sur les devoirs de la société, ils devoient se -<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> -déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; -et leur foiblesse, suite nécessaire de -leurs divisions, les exposoit à devenir la proie -des étrangers.</p> - -<p>Heureusement pour la Grèce, il ne restoit -pour l’Asie aucune étincelle du génie ambitieux -de Cyrus; les rois de Perse s’étoient -livrés depuis long-temps à une oisiveté voluptueuse. -Ils se renfermoient dans leurs palais, -et laissoient régner sous leur nom des ministres -avares, cruels, ignorans, infidelles et -occupés à retenir dans l’esclavage des provinces -qui y étoient accoutumées. Artaxercès, -surnommé Longuemain, ayant été invité par -les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles, -se contenta de les armer les uns contre -les autres, de balancer leurs avantages et de -nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, -et il ne voulut que les occuper chez eux et les -empêcher de passer en Asie; ce ne fut point -sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira -cette politique. Xercès II et Sogdian ne -firent que paroître sur le trône, qu’ils déshonorèrent -par leurs débauches et leurs cruautés. -A ces deux monstres avoit succédé Darius-Nothus; -c’étoit un esclave couvert des ornemens -royaux. Fait pour obéir, chacun voulut -<span class="pagenum" id="Page_133">133</span> -le gouverner, et il ne secoua le joug de quelques -eunuques qui en avoient fait l’instrument -de leurs injustices, que pour passer sous celui -de sa femme.</p> - -<p>Artaxercès-Memnon auroit pu venger la -Perse; mais à mesure que les vices d’une -liberté mal réglée se multiplioient dans la -<ins id="cor_24" title="Grèe">Grèce</ins>, l’Asie de son côté paroissoit de jour -en jour plus dégradée par les vices du despotisme. -Ce prince étoit d’ailleurs incapable de -former un projet hardi; la retraite des dix -mille, après la défaite de Cyrus le jeune, et -les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à -trembler au seul nom des Grecs. L’Illyrie, -l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées -à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans -pouvoir obtenir des avantages décisifs. Enfin, la -Macédoine, qui n’avoit encore joui d’aucune -considération, se trouvoit dans la situation -la plus fâcheuse, lorsque les nœuds de l’ancien -gouvernement des Grecs furent rompus.</p> - -<p>Amyntas, père de Philippe, avoit été un -prince foible: accablé par la puissance des -Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne -lui resta d’autre ressource pour se venger de -ses défaites et faire des ennemis à ses vainqueurs, -que de céder ses états aux Olynthiens. -<span class="pagenum" id="Page_134">134</span> -Après avoir éprouvé les plus cruels revers, il -fut rétabli sur le trône par les Thessaliens; il -continua à régner avec la molle timidité d’un -homme qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû -son salut qu’à des secours étrangers. Alexandre, -son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne -surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas -commander. En même temps qu’il éprouvoit -l’ascendant des Illyriens, une partie de la -Macédoine se révolta, et ses états étoient -presqu’entièrement envahis par ses ennemis -quand il mourut.</p> - -<p>Moins digne encore de son rang que le -prince auquel il succédoit, Perdiccas n’avoit -aucun talent propre à le faire respecter, même -dans les circonstances où il n’auroit eu à gouverner -qu’un peuple heureux et soumis. Ptolomée, -fils naturel d’Amyntas, se cantonna -dans une province de la Macédoine, et s’y -rendit indépendant. Pausanias, prince du -sang, qui avoit été banni, rentra dans le -royaume à la faveur des troubles qui le divisoient, -et se fit un parti considérable des mécontens -et de cette foule d’hommes obscurs et -inquiets qui ont tout à espérer et rien à perdre -dans une révolution. Perdiccas fut tué dans -une bataille qu’il livra aux Illyriens; et la -<span class="pagenum" id="Page_135">135</span> -Macédoine étoit assez malheureuse pour regarder -sa mort comme un malheur, parce que -sa couronne passoit sur la tête d’un enfant.</p> - -<p>Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors -ouvertement au trône; et Argée, autre prince -du sang, et qui avoit la même ambition, leva -une armée pour prévenir son rival. Les étrangers -profitèrent de ces divisions domestiques, -et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de -l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils -d’Amyntas, et qui étoit en otage à Thèbes, -s’échappa pour aller au secours du royaume -de ses pères. Qui croiroit, en jetant les yeux -sur ce pays malheureux, qu’on y dût bientôt -forger les chaînes qui devoient asservir la -Grèce et l’Asie entière? A peine Philippe -parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de -sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant -la minorité du jeune Amyntas, son neveu; -mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien -il leur importoit d’obéir à un prince tel -que Philippe, lui déférèrent la couronne.</p> - -<p>Quelque que fut la situation de la Macédoine, -ses maux n’étoient point incurables -comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs -de Philippe n’avoient pas exercé sur leurs -sujets cette autorité aveugle et absolue qui -<span class="pagenum" id="Page_136">136</span> -dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand -les monarchies ne sont pas encore dégénérées -en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses -ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la -vertu et du courage, et le prince se crée, lorsqu’il -le veut, une nation nouvelle. Le peuple, -accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est -point son propre législateur, ne résiste jamais -aux exemples de ses maîtres. Il sort de son -assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il -s’en aperçoive, prend un nouveau caractère -et la vertu qu’on veut lui donner.</p> - -<p>Jamais prince ne fut plus propre que Philippe -à produire de ces heureuses révolutions. -Loin que les talens avec lesquels il étoit né -eussent été étouffés par une mauvaise éducation, -les malheurs de sa famille avoient servi -à les développer et les étendre. Elevé dans -une république où le peuple, jaloux de sa -liberté, méprise la monarchie, il n’y vit rien -de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie -qui assiégent les cours, enivrent les princes -de leur puissance, et leur persuadent qu’ils -sont assez grands par leur place, pour n’avoir -pas besoin d’une autre sorte de grandeur. -Témoin des ménagemens avec lesquels le -magistrat d’une démocratie exerce l’autorité -<span class="pagenum" id="Page_137">137</span> -qui lui est confiée, insinue ses sentimens, et -subjugue avec art une multitude qui est son -maître, il feignit sur le trône cette modération, -cette patience, cette douceur et ce respect -pour les lois, qui donneront toujours -une puissance sans bornes à un prince qui ne -voudra paroître que le ministre de la justice.</p> - -<p>Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, -homme opiniâtre, ambitieux et brave, qu’on -ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par -des négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. -En même temps qu’il prodigue l’argent -et les promesses pour détacher la Thrace des -intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne -des espérances, et le retient dans l’inaction -jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses forces -réunies. Obligé de conquérir son royaume, -Philippe commence par préparer à la victoire -des soldats accoutumés à fuir; il leur donne -du courage, en mettant en honneur dans son -armée la patience, la frugalité, l’obéissance -et les exercices du corps. Pour leur inspirer -de la confiance et leur apprendre à se respecter -eux-mêmes, il leur témoigne d’avance une -estime qu’ils ne méritent pas encore: il essaie -peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art -de vaincre, en combattant lui-même à leur -<span class="pagenum" id="Page_138">138</span> -tête. Formé, en un mot, à la guerre sous Epaminondas, -il transporta en Macédoine la discipline -que les Thébains devoient à ce grand -homme, et il inventa la phalange.</p> - -<p>Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable -à Paul Emile, dans un temps cependant -qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner, -ne formoit à sa naissance qu’une -masse de six à sept mille hommes rangés sur -seize de profondeur. Tous les phalangistes, -serrés les uns contre les autres, étoient armés -de longues piques; celles de la dernière ligne -débordoient de deux pieds la première, et les -autres à proportion; de sorte que la phalange, -offrant un front hérissé d’armes sans nombre, -paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit -accabler par son poids tout ce qui se présentoit -devant elle.</p> - -<p>Polybe a comparé cette ordonnance à celle -des Romains; et il préfère celle-ci, parce que -la phalange devoit rarement trouver un <ins title="Ailleurs l'auteur écrit «terrain».">terrein</ins> -qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, -un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau, -tout en rompoit l’ordre. Sans aucun -obstacle étranger, il étoit même très-difficile, -soit qu’elle se mît en mouvement pour attaquer, -soit qu’elle reculât elle-même devant -<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> -l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement -dans sa marche; et dès qu’elle cessoit -d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé de -pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit -en se rompant; et le soldat phalangiste, qui -ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier -en ordre, ni combattre corps à corps avec -avantage, à cause de la longueur de ses armes, -devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.</p> - -<p>Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse -dans le temps qu’il la fit. Les successeurs de -Philippe, en portant la phalange à seize mille -hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles -qui s’opposoient à sa marche et à ses -manœuvres. Il est vrai même que la manière -des Romains, de ranger leurs armées sur trois -lignes, et par corps séparés également, propres -à combattre sur tous les terreins, à faire toutes -les évolutions, à se protéger réciproquement, -à agir séparément ou ensemble, selon les besoins, -et à se transporter avec célérité d’un -lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, -plus savante, et leur donnoit un grand avantage. -Mais cette ordonnance ne convient qu’à -des troupes extrêmement exercées, et accoutumées -à la discipline la plus exacte. Les Macédoniens -n’étoient point tels quand Philippe -<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> -parvint à la couronne; il falloit leur -faire un ordre de bataille qui, par sa nature, -leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune -expérience dans le maniement des -armes et les manœuvres de la guerre.</p> - -<p>Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur -de la Macédoine, Philippe s’appliqua -à en faire valoir toutes les parties; il craignit -de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit -sans être sûr de le ruiner. Il feint de ne pas -voir le vice dont il ne peut extirper la racine, -et ne songe à établir un ordre utile, qu’après -avoir trouvé le moyen de l’affermir. Il fait des -lois, et a déjà préparé les esprits à leur obéir; -il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, -et rien n’y demeure oisif et inutile: -telle est la marche d’une ambition éclairée -qui se prépare des succès certains; avant que -d’élever l’édifice, elle en a jeté les fondemens.</p> - -<p>Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands -ennemis de la Macédoine, je veux dire, la paresse -de ses sujets, leur timidité et leur indifférence -pour le bien public; mais il n’avoit -point tenté ces grandes entreprises en philosophe -politique qui ne cherche que la prospérité -de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit -un ambitieux qui ne vouloit qu’associer les -<span class="pagenum" id="Page_141">141</span> -Macédoniens à son ambition pour en faire les -instrumens de sa fortune, et dès-lors il se -présenta un écueil bien dangereux pour lui. Ce -prince avoit visité les principales républiques -de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même -le génie, les intérêts, les forces, la foiblesse -et les ressources. Il connoissoit la situation -d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence -de Sparte; il voyoit que Thèbes ne conservoit, -après la mort d’Epaminondas, que l’orgueil -d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi -qu’on l’a vu, divisée par les passions funestes -qu’avoit fait naître la guerre du Péloponèse, -sembloit se précipiter au-devant du joug, et -ne demander qu’un maître. En y entrant, on -étoit sûr d’y trouver des alliés. Quelles espérances -ne pouvoit pas concevoir Philippe? -Après avoir subjugué la nation la plus célèbre -de la terre, il devoit se flatter qu’aucun de ses -ennemis n’oseroit lui résister.</p> - -<p>Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire -offre mille exemples d’états, qui, malgré -les avantages très-considérables qu’ils ont obtenus -à la guerre, sont restés dans leur première -obscurité, et se sont même ruinés, pour avoir -ignoré qu’il y a dans la politique un art supérieur -<span class="pagenum" id="Page_142">142</span> -à celui de gagner des batailles, une science -plus utile que les forces, la science de les employer. -C’est cet art, que savoient si bien les -Romains, de ménager leurs forces, de les déployer -à propos, et de ne se jamais faire un -nouvel ennemi avant que d’avoir accablé celui -qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, -qu’il faut observer un ordre pour ne point avoir -de succès infructueux; que telle opération, difficile -et inutile par elle-même, en l’entreprenant -la première, deviendroit aisée, confirmeroit -les avantages précédens, et en assureroit -de nouveaux, si on la faisoit précéder par une -autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût -d’abord attaqué les Grecs, les anciens ennemis -de la Macédoine n’auroient pas manqué -de recommencer leurs hostilités. Péoniens, -Thraces, Illyriens, eussent été autant d’auxiliaires -de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre -ses efforts d’un côté pour marcher de -l’autre, se seroit mis dans la nécessité de diviser -ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux -Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir -rien finir, il eût multiplié les obstacles -qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas -échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la -<span class="pagenum" id="Page_143">143</span> -fois et avec beaucoup de peine, des ennemis -qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns -après les autres.</p> - -<p>Philippe tourne d’abord ses forces contre -les Péoniens, et les subjugue. Il attaque ensuite -les Illyriens, défait à leur tour les Thraces, -enlève aux uns et aux autres les conquêtes -qu’ils avoient faites sur la Macédoine, détruit -leurs principales forteresses, en construit sur -ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié -les Barbares, et mis ses provinces en -sûreté, qu’il médita la conquête de la Grèce.</p> - -<p>La plupart des entreprises échouent parce -qu’on commence à les exécuter dans le -moment même qu’on en conçoit le projet; -n’ayant pas prévu d’avance les obstacles, rien -ne se trouve préparé pour les vaincre. On -se hâte de faire des dispositions, et cependant -on ne voit encore les objets que confusément, -et à travers la passion dont on est trompé. -Hors d’état de résister aux premiers accidens -qui surviennent, on s’en trouve accablé; on -obéit aux événemens, au lieu d’en être le -maître; et la politique, aussi incertaine que la -fortune, n’a plus de règle. Plus communément -encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé -de s’agrandir, et dès-lors, une puissance -<span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -sans alliés et suspecte à tous ses voisins, -ne sait jamais précisément à quel peuple elle -aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au -même point, préparer par des négociations le -progrès de ses armes, ni jouir de tous les -avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, -qu’un peuple sache profiter de tous les -vices de ses ennemis, et en les attaquant par -leur foible, ait l’habileté de n’opposer que le -côté par lequel il leur est supérieur.</p> - -<p>Philippe médita long-temps son entreprise -contre les Grecs. Il se dispose à les attaquer, -et il veut qu’on le croie occupé d’idées étrangères -à la guerre. Sous prétexte que ses finances -sont épuisées, et qu’il veut bâtir des -palais et les orner de tout ce que les arts ont -de plus précieux, il fait dans toutes les villes de -la Grèce des emprunts considérables à gros -intérêt, et tient par-là entre ses mains, la fortune -des principaux citoyens de chaque république. -Il se fait des pensionnaires, en ne -paroissant avoir que des créanciers; il cherche -à multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, -et croit être déjà maître d’une ville, -quand il y a corrompu quelques magistrats.</p> - -<p>Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens -à la guerre, il ne voulut jamais -<span class="pagenum" id="Page_145">145</span> -vaincre par la force, que les difficultés que sa -prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte -qu’il ne se forme quelque ligue contre lui, il -s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui -divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles -espérances, de nouvelles craintes, de -nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une république, -promet sa protection à celle-ci, -recherche l’amitié de l’autre, refuse, accorde -ou retire ses secours, suivant qu’il lui importe -de hâter ou de retarder les mouvemens de ses -alliés et de ses ennemis. Tantôt il soumet un -peuple par ses bienfaits; c’est le sort des Thessaliens -qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il -fait rétablir dans le conseil des Amphictyons. -Tantôt il semble ne se prêter qu’à regret à l’exécution -des desseins qu’il a lui-même inspirés. -S’il porte la guerre dans une province de la -Grèce, il s’y est fait appeler; c’est ainsi qu’il -n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de -Messène et de Mégalopolis, que les Lacédémoniens -inquiétoient. Sent-il l’importance de -s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à -l’irriter; il lui offre, au contraire, son amitié, -et chatouille adroitement son ambition pour la -brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette -malheureuse république, trop fière de l’alliance -<span class="pagenum" id="Page_146">146</span> -de la Macédoine, a-t-elle donné dans le piége -qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer -les ressorts qu’il a préparés pour se ménager -une rupture, ou feignant de prendre la défense -des opprimés, détruit son ennemi sans -se rendre odieux. Les Olynthiens furent les -dupes de cette politique, lorsque comptant -trop sur sa protection, ils indisposèrent -contr’eux ceux de Potidée.</p> - -<p>Jamais prince, pour se rendre <ins id="cor_25" title="inpénétrable">impénétrable</ins>, -ne sut mieux que Philippe l’art de varier sa -conduite, sans abandonner ses principes: négociations, -alliances, paix, trèves, hostilités, -retraites, inaction; tout est employé tour-à-tour, -et tout le conduit également au but, duquel -il paroît toujours s’éloigner. Habile à -manier les passions, à faire naître des lueurs, -des doutes, des craintes, des espérances, à -confondre ou à séparer les objets, ses ennemis -sont toujours des ambitieux, et ses alliés des -ingrats; et il recueille seul tout le fruit des -guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.</p> - -<p>Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir -à la domination de la Grèce, ce fut de -se faire charger par les Thébains de venger le -temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens -qui labouroient à leur profit une partie du territoire -<span class="pagenum" id="Page_147">147</span> -de Cirrée, consacré à Apollon, et qui, -persistant dans leur impiété, refusoient de -payer l’amende à laquelle ils avoient été condamnés -par les Amphictyons. La guerre sacrée -duroit depuis dix ans; presque tous les peuples -de la Grèce y avoient déjà pris part, et des -succès partagés sembloient devoir l’éterniser, -lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours -à Philippe. Ce prince entra dans la Locride -à la tête d’une armée considérable; et -Phalæcus, général des Phocéens, n’étant pas -en état de livrer bataille à un ennemi qui -le serroit de près, fit des propositions d’accommodement. -On lui permit de se retirer -de la Phocide avec les soldats qu’il soudoyoit -aux dépens des richesses qu’il avoit pillées -dans le temple de Delphes; et les Phocéens, -après sa retraite, furent obligés de recevoir -la loi de Philippe et des Thébains. Le droit -de députer au conseil Amphictionique, que -perdirent les vaincus, fut annexé pour toujours -à la Macédoine, qui partagea encore avec -les Béotiens et les Thessaliens la prérogative de -présider aux jeux pythiques, dont les Corinthiens -furent privés en punition des secours -qu’ils avoient prêtés aux Phocéens.</p> - -<p>Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient -<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -peu considérables; mais ils changeoient -en quelque sorte de nature entre les mains -de Philippe. Les jeux pythiques, de même -que les autres solennités de la Grèce, ne se -passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles -et en fêtes inutiles; mais, puisque les Grecs -étoient devenus assez frivoles pour en faire -un objet important, il n’étoit pas indifférent -à un prince aussi adroit que Philippe d’y présider, -et d’avoir en quelque sorte l’intendance -de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons -ne conservât quelqu’autorité qu’autant -que ses décrets intéressoient la religion, -et que les coupables envers les dieux avoient -des ennemis puissans parmi les hommes, -Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. -Quel prince étoit plus propre à profiter des -superstitions populaires? Il n’étoit plus, pour -ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre -suspect, il pouvoit prendre part à toutes ses -affaires, relever peu à peu la dignité des Amphictyons, -et leur rendre leurs anciennes prérogatives -pour en faire un instrument utile à -son ambition.</p> - -<p>Les prêtres et toutes les personnes dévouées -au culte du temple de Delphes avoient déjà -commencé à exalter le respect et le zèle de -<span class="pagenum" id="Page_149">149</span> -Philippe pour les dieux; ses pensionnaires -vantèrent alors sa modération et sa justice, -et il ne fut plus question dans la Grèce que -du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés -de leurs troubles domestiques, se flattèrent de -voir affermir la paix, tandis que les ambitieux, -les intrigans, les chefs de parti, se félicitant -en secret du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, -prévoyoient une révolution prochaine, -et contribuoient par leurs éloges à tromper -tous les esprits. En un mot, tel étoit, si je -puis parler ainsi, l’engouement des Grecs pour -Philippe, que Démosthènes, son plus grand -ennemi, et qui, pendant la guerre sacrée, avoit -déclamé contre lui en faveur des Phocéens, -changea subitement de langage. Au lieu de -pousser encore les Athéniens à la guerre, il -parla de paix; il prononça un discours pour -les engager à reconnoître la nouvelle dignité -de Philippe, et le décret par lequel les Amphictyons -l’avoient reçu dans leur assemblée.</p> - -<p>Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce -que cet orateur, qui, démêlant les projets -ambitieux de la Macédoine, aperçût les -dangers dont la liberté de sa patrie étoit -menacée. Si un homme eût été capable de retirer -les Athéniens de l’avilissement où le goût des -<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> -plaisirs les avoit jetés, de rendre aux Grecs -leur ancien courage, et de ne leur redonner -qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, -dont les discours embrasés échauffent encore -aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à des -sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes -de Philippe, dès que l’orateur proposoit en -tonnant de faire des alliances, de former des -ligues, de lever des armées et d’équiper des -galères, mille voix s’écrioient que la paix est -le plus grand des biens, et qu’il ne falloit pas -sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires -sur l’avenir. Démosthènes parloit à -l’amour de la gloire, à l’amour de la patrie, -à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient -plus dans la Grèce: les pensionnaires -de Philippe remuoient, au contraire, et intéressoient -en sa faveur la paresse, l’avarice -et la mollesse.</p> - -<p>Quand ce prince s’y seroit pris avec moins -d’habileté pour cacher les projets de son ambition, -falloit-il espérer de réunir encore les -Grecs, et de former contre la Macédoine une -ligue générale, comme on avoit fait autrefois -contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit -Polybe, que soit Démosthènes par beaucoup -d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir -<span class="pagenum" id="Page_151">151</span> -prodigué le nom infame de traître aux citoyens -les plus accrédités de plusieurs républiques, -parce qu’ils étoient unis d’intérêt -avec Philippe. Tous ces magistrats, dont -Démosthènes a voulu flétrir la réputation, -pouvoient aisément justifier une conduite, -qui, après les changemens survenus dans -le systême politique de la Grèce, a augmenté -les forces et la puissance de leur -patrie, ou qui l’a sauvé de sa ruine. Si les -Messéniens et les Arcadiens ont pensé que -leurs intérêts n’étoient pas les mêmes que -ceux d’Athènes; s’ils ont préféré d’implorer -la protection de Philippe, à se laisser asservir -par les Lacédémoniens; s’ils ont négligé -un mal éloigné pour chercher un remède -à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il -leur en faire un crime? Cet orateur se -trompoit grossièrement, s’il a voulu que -tous les Grecs consultassent les intérêts -des Athéniens en ménageant ceux de leur -ville.»</p> - -<p>Si chaque république, après la ruine du -gouvernement fédératif, ne devoit plus compter -que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que -des ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il -en droit d’exiger que les Thessaliens, placés -<span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe -avoit délivrés de leurs tyrans, fussent -ingrats, et s’exposassent les premiers à tous -les maux de la guerre, pour donner inutilement -à la Grèce un exemple de courage, et paroître -attachés à des principes d’union qui ne subsistoient -plus? Si les Argiens implorèrent la -protection de Philippe, c’est que Lacédémone -vouloit être encore le tyran du Péloponèse; -et que ne pouvant former d’alliance sûre avec -aucune république de la Grèce, la Macédoine -seule devoit leur donner d’utiles secours. Si -les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est -qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus -être libres, que tous aspiroient à la tyrannie, -et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser -l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.</p> - -<p>Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que -les injures dont il accabloit les principaux -magistrats de Messène, de Mégalopolis, de -Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin -de préparer les esprits aux alliances qu’il -méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les -haines et les querelles domestiques de la Grèce? -Après avoir fait l’épreuve de la foiblesse, de -l’irrésolution et de la lâcheté des Athéniens, -pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent -<span class="pagenum" id="Page_153">153</span> -pour eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? -Après avoir connu par expérience -l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la -Grèce, que ne changeoit-il de vues? Et peut-on -ne le pas mépriser comme politique et -comme citoyen, dans le moment même qu’on -l’admire comme orateur!</p> - -<p>Il osa proposer aux Athéniens de lever -deux mille hommes d’infanterie et deux cents -cavaliers, dont un tiers seroit composé de -citoyens, et d’équiper dix galères légèrement -armées. «Je ne forme pas, disoit-il, de plus -grandes demandes, car notre situation présente -ne nous permet pas d’avoir des forces -capables d’attaquer Philippe en rase campagne.» -Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? -«Nous devons, continue-t-il, nous -borner à faire de simples courses.» Etrange -projet! qui, au lieu de courage, ne devoit -donner aux Athéniens qu’une inquiétude ridicule; -qui, loin d’inspirer de la crainte à un -ennemi dont on avouoit la supériorité, n’étoit -capable que de l’irriter, et auroit justifié son -ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible -effort ranimeroit le courage de la Grèce, et -lui donneroit de la confiance et de l’émulation? -Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises; -<span class="pagenum" id="Page_154">154</span> -puisque dans le grand nombre d’exordes -qu’il composoit d’avance, et dont il se servoit -ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine -deux ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement -heureux. Polybe lui reproche de n’avoir -eu pour politique qu’un emportement téméraire. -Les Athéniens, dit cet historien, cédant -enfin aux sollicitations de leur orateur, se -roidirent contre Philippe; ils furent battus à -Chéronée, et n’auroient conservé ni leurs -maisons, ni leurs temples, ni leur qualité -de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté -sa générosité.</p> - -<p>J’aime mieux le sens admirable de Phocion, -qui, aussi grand capitaine que Démosthènes -étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée -de ses concitoyens, et leur conseilloit la paix, -quoique la guerre dût le placer à la tête des -affaires de la république. Je suis d’avis, disoit-il -un jour aux Athéniens, que vous fassiez en -sorte d’être les plus forts, ou que vous sachiez -gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne vous -plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, -dont la mollesse accrédite tous les abus; mais -de vos généraux, dont le brigandage soulève -contre vous les peuples mêmes qui périront -si vous succombez. Je vous conseillerai la -<span class="pagenum" id="Page_155">155</span> -guerre, disoit-il une autre fois, quand vous -serez capables de la faire; quand je verrai -les jeunes gens disposés à obéir et bien résolus -à ne pas abandonner leur rang, les -riches contribuer volontairement aux besoins -de la république, et les orateurs ne pas piller -le public.</p> - -<p>Voilà toute la politique de ce grand homme, -qui ne jugeoit point des forces et des ressources -d’un état par ces accès momentanés de courage -et de confiance qu’un caprice donne et détruit, -mais par ses mœurs ordinaires et les habitudes -que des loix constantes lui ont fait contracter. -Phocion regardoit sa république et la Grèce -entière comme des malades auxquels il ne s’agit -pas de rendre brusquement la santé; mais dont -il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu -le tempérament par un régime sage et circonspect. -Affoiblies en effet par une longue suite -de maux, elles devoient nécessairement succomber -dans une crise occasionnée par des remèdes -violents. Phocion auroit permis à un -peuple vertueux de se livrer au désespoir, parce -qu’il est en droit d’en attendre son salut; mais -il savoit qu’une république corrompue est -téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise -difficile.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span> -Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes -augmentât les divisions des Grecs, -et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition -de Philippe; ce prince, qui étoit sûr -de remuer la Grèce par le moyen de ses pensionnaires -et de ses alliés, et d’y susciter des -troubles à son gré, n’oublia rien pour attacher -cet orateur à ses intérêts, ou du moins pour -lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des -services que lui rendoit Démosthènes, et il -craignoit cette éloquence impétueuse qui le -représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas -qu’on entretînt l’orgueil des Grecs, en leur -rappelant le souvenir des grandes actions de -leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, -c’étoit le contraindre à n’agir qu’avec une -circonspection incommode pour un ambitieux. -Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce -de sa liberté, et à lui inspirer une certaine -indolence qui la préparât à obéir quand elle -seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que -l’orateur Athénien dévoilât ses projets, apprît -d’avance aux Grecs à rougir un jour de la -servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît -en quelque sorte incertain le fruit de ses victoires, -en les préparant à être inquiets et -séditieux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span> -D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières -guerres, que Sparte, Athènes, Thèbes -et d’autres républiques avoient tour-à-tour -imploré la protection de la Perse, et s’étoient -servies de ses forces pour perdre leurs ennemis. -Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et -il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement -dans la Grèce des ressources contre -la Macédoine, Démosthènes se jetât entre -les bras des satrapes d’Asie. Philippe avoit -d’autant plus lieu d’appréhender une pareille -démarche de la part de cet orateur, qu’il -passoit pour avoir des liaisons étroites avec -la cour de Perse, et même pour être son -pensionnaire.</p> - -<p>Si cette puissance venoit à se mêler des -affaires de la Grèce, les projets de Philippe -étoient renversés, ou du moins l’exécution en -devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses -immenses de l’Asie auroient aisément réuni -toutes les républiques divisées, parce que leurs -magistrats avoient la même passion de s’enrichir. -Au lieu de vaincre les Grecs par les Grecs -mêmes, Philippe auroit été obligé de les attaquer -réunis; et pour les asservir, il eût même -fallu triompher des Perses.</p> - -<p>L’événement justifia les craintes de Philippe. -<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -Démosthènes ouvrit l’avis d’envoyer des ambassadeurs -au roi de Perse, pour lui représenter -combien il lui importoit de ne pas -souffrir l’agrandissement de la Macédoine, -et le presser de donner des secours aux Athéniens. -L’orateur, qui n’avoit d’abord que -tâté la disposition des esprits, insista dans -un autre discours sur la nécessité de cette résolution, -qui fut enfin approuvée par la république. -La négociation des Athéniens réussit; -et Philippe ayant formé les siéges importans -de Périnthe et de Bisance, se vit troubler -dans ces opérations par les secours que la -Perse et la république d’Athènes envoyèrent -aux assiégés.</p> - -<p>C’est alors que ce prince fit voir toute la -sagesse dont il étoit capable. Il jugea qu’en -s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit ses -ennemis, les uniroit plus étroitement, et les -forceroit à faire par passion ce que leur courage -ni leur prudence ne leur feroient jamais -entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il -voyoit se former, il lève le siége des places -qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes -contre les Scythes.</p> - -<p>Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils -étoient plus lâches, ne doutèrent point que -<span class="pagenum" id="Page_159">159</span> -la nouvelle expédition de Philippe ne fût un -coup de désespoir; ils crurent qu’humilié -de sa disgrace, il alloit cacher sa honte dans -la Scythie; en voyant entreprendre la guerre -contre un peuple qui ne cultive point la terre, -qui n’a aucune habitation fixe, qui chasse -devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à -ses ennemis que des déserts où ils ne peuvent -subsister, on se flatta que la Macédoine étoit -perdue. Si Philippe cependant ne veut pas -s’engager dans une entreprise sérieuse contre -les Scythes, et commencer des hostilités inutiles -qui l’auroient empêché de se porter à son -gré dans la Grèce, les Athéniens prennent -sa prudence pour une preuve de sa consternation, -et s’applaudissent déjà de son embarras. -La cour de Perse, de son côté, étoit -trop accoutumée à la flatterie la plus servile -pour ne pas persuader à l’imbécille Ochus -qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins ce -prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus -le monarque orgueilleux crut qu’il étoit inutile -de déployer de plus grandes forces, et -que la terreur de son nom suffisoit pour suspendre -l’ambition de Philippe. L’orgueil des -alliés et leur joie les empêchèrent de prendre -des mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit -<span class="pagenum" id="Page_160">160</span> -prévu leur ennemi, le lien qui les unissoit, -se relâcha.</p> - -<p>Philippe cependant qui les observoit de la -Scythie, médite sa vengeance; mais afin de -faire une diversion plus prompte dans les -esprits, et de mieux séparer Athènes de la -Perse, il voulut occuper les Grecs d’une affaire -à laquelle il sembloit lui-même ne prendre -aucun intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur -les Amphictyons, il fait déclarer la guerre aux -Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés -de quelques champs consacrés au temple de -Delphes, et engage le conseil à donner le commandement -de l’armée à Cottyphe, homme -vendu aux volontés de la Macédoine. Ce courtisan, -docile à ses instructions, traîne la -guerre en longueur, ne se permet aucun -succès, et laisse même prendre assez d’avantages -aux Locriens, pour que les gens religieux -craignent un scandale, et que la majesté du -Dieu de Delphes ne soit pas vengée. Les -esprits s’échauffent aux clameurs des partisans -d’Apollon et de Philippe; on ne parle dans -toute la Grèce que de faire un effort général -pour exterminer des sacriléges. Les Locriens -rappellent le souvenir des Phocéens; Philippe -a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire les -<span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -autres; le vœu public lui défère le commandement, -ses ennemis n’osent s’y opposer -dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et -les Amphictyons ont enfin recours à lui.</p> - -<p>Autant que ce prince avoit fui jusque-là -l’éclat, autant chercha-t-il à intimider ses ennemis -par l’appareil de son expédition, dès -qu’avoué par les états de la Grèce, et comme -vengeur de l’injure faite au temple de Delphes, -il put se livrer à son ambition. A peine eut-il -défait les Locriens, que, sous prétexte de -forcer les Athéniens à se détacher de l’alliance -des rebelles, il entra avec toutes ses -forces dans la Phocide, et s’empara d’Elatée, -avant qu’on eût pénétré ses véritables desseins.</p> - -<p>Cette nouvelle, et celle de sa marche du -côté de l’Attique, furent portées à Athènes au -milieu de la nuit; et les magistrats consternés -la firent sur le champ publier par les crieurs -publics: tout s’émeut, tout s’agite dans la -ville; et sans attendre de convocation, les -citoyens se rendent au lieu des assemblées, -où règne d’abord un morne silence. Aucun -des orateurs n’avoit le courage de monter -dans la tribune, lorsque Démosthènes, enhardi -par le peuple qui fixoit ses regards sur -lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens -<span class="pagenum" id="Page_162">162</span> -à ne pas désespérer du salut de la patrie, -et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains -pour leur demander des secours contre -un ennemi qui ne daignoit plus cacher son -ambition, et dont la nouvelle entreprise ne -menaçoit pas moins leur liberté que celle de -l’Attique. Le peuple approuva ce projet par -ses acclamations; et Démosthènes réussit sans -peine à former une ligue avec une république -que Philippe commençoit à maltraiter, depuis -qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la -Béotie. Les deux alliés semblèrent reprendre -le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle -et Epaminondas; ils combattirent avec une -valeur héroïque à Chéronée, mais la fortune -se déclara contr’eux.</p> - -<p>Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, -et tempérer par sa clémence la sévérité -à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit -quelquefois, prévint les Athéniens par des -bienfaits, leur renvoya leurs prisonniers sans -rançon, et leur offrit un accommodement avantageux, -tandis qu’il poursuivit les Thébains -avec une extrême chaleur, et ne leur accorda la -paix, qu’après avoir mis garnison dans leur ville.</p> - -<p>Ce prince occupoit les postes les plus avantageux -de la Grèce, ses troupes étoient accoutumées -<span class="pagenum" id="Page_163">163</span> -à vaincre, toutes les républiques -trembloient au nom du vainqueur, ou louoient -sa modération. Il s’en falloit bien cependant -que cet empire de la Macédoine fût solidement -affermi; et il étoit plus difficile de rendre -les Grecs patiens sous le joug, que de les -avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions -les avoient conduits à la servitude, sans qu’ils -s’en aperçussent; mais la présence d’un maître -pouvoit leur rendre leur ancien génie, en -les éclairant sur leur sort; et un peuple n’est -jamais plus redoutable, que quand il combat -pour recouvrer sa liberté perdue, avant que -de s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une -nation volage, inquiète, orgueilleuse, téméraire -et aguerrie, le moindre événement étoit -capable de causer une révolution, ou du -moins des révoltes toujours nouvelles qui auroient -enfin épuisé les forces de la Macédoine, -ou qui l’auroient mise dans la nécessité de -combattre encore long-temps avant que de -pouvoir profiter de ses victoires.</p> - -<p>Philippe ne se laissa point enivrer par ses -succès; semblable à ces Romains si savans -dans l’art de manier à leur gré les nations, -et qui, quelques siècles après, asservirent -les Grecs, il connoissoit tous les milieux par -<span class="pagenum" id="Page_164">164</span> -lesquels un peuple doit passer de la liberté -à la servitude, et la lenteur avec laquelle il -faut le conduire pour l’accoutumer à être docile. -Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il -rappela à lui les esprits que sa prospérité -sembloit effaroucher; il tâcha de persuader -aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, -et n’avoit vaincu, que pour les délivrer de -leurs tyrans, et protéger leur indépendance. -Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de -les brouiller avec la cour de Perse. En rallumant -leur ancienne haine contre cette puissance, -en les conduisant à la conquête de -l’Asie, il flattoit leur orgueil, les distrayoit -de la perte de leur liberté, donnoit un aliment -à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit -de toutes les forces que la Grèce auroit pu -tourner contre lui.</p> - -<p>Après la conquête des Satrapies de l’Asie -mineure, la Grèce, placée dans le centre de -la puissance Macédonienne, sans alliés, sans -voisins, sans espérance de secours étrangers, -devoit se voir dans l’impuissance de recouvrer -sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous -la main de Philippe, cette servitude pesante -à laquelle les Romains la condamnèrent. La -république la plus considérable n’auroit pu -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> -exciter qu’une émeute, et tous les Grecs auroient -bientôt connu le danger et les inconvéniens -de ces commotions passagères dont -la tyrannie se sert toujours pour étendre ses -droits et les affermir. En récompensant d’une -main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit -lassé la constance de ses ennemis, et -augmenté le nombre de ses partisans. Il lui -auroit suffi d’éloigner les uns des magistratures, -et d’y porter les autres par son crédit, -pour jouir enfin de cette autorité absolue -dont les ambitieux sont si jaloux, et qui est -cependant l’avant-coureur de leur foiblesse, -de leur décadence et de leur ruine.</p> - -<p>Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme -a présenté un spectacle aussi intéressant que -le règne de Philippe. Que de prudence, que -de courage dans tout le détail de la conduite -de ce prince! Quelle justesse dans le plan -d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut -trop admirer sa constance à le suivre. Quelle -connoissance du cœur humain! Quelle habileté -à le remuer et à profiter des passions! -Tout prince qui, avec le même génie, se -conduira par les mêmes principes, aura sans -doute les mêmes succès; il sera la terreur de -ses voisins: il vaincra ses ennemis; il fera des -<span class="pagenum" id="Page_166">166</span> -conquêtes. Et je m’attacherois à démêler, autant -qu’il m’est possible, les ressorts de cette -politique malheureuse, si l’objet qu’elle se -propose ne paroissoit petit, méprisable, et -même condamnable aux yeux de cette politique -supérieure, qui ne s’occupe point à -servir les passions du monarque, mais à -rendre les états heureux. En effet, qu’a fait -Philippe pour le bonheur de la Macédoine et -de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune -particulière, ne travaillant qu’à satisfaire son -ambition, il ne s’est servi des plus grands talens -et des ressources les plus rares du génie, -que pour élever un édifice qui devoit s’écrouler -bientôt après lui. Les hommes entendent -mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant -imprudemment des difficultés surmontées, -ils louent sans restriction des talens dont -l’emploi a été pernicieux.</p> - -<p>Importoit-il à la famille de Philippe ou à -son royaume, qu’il établît un grand empire? -En se rendant puissant, il n’a fait que jeter -le germe d’une foule de guerres, et préparer -dans le monde des révolutions et des dévastations. -S’il n’eût eu pour successeur qu’un -homme ordinaire, tout le fruit de ses travaux -eût été perdu en un jour. Il laissa sa couronne -<span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -à un héros, et l’avoit rendu assez puissant -pour conquérir l’Asie; mais ces conquêtes -n’ont pas été possédées par les enfans d’Alexandre -et par la Macédoine. Les héritiers de ce -prince ont péri misérablement; et leur état, -renfermé une seconde fois dans ses premières -limites ne conserva de son ancienne fortune -qu’une ambition démesurée qui l’affoiblissoit, -et il devint enfin la proie des Romains. Si -Philippe eût eu un successeur digne de lui, -c’est-à-dire, qui eût affermi sa domination -sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête -du monde entier, il faudroit donc le louer -d’avoir eu l’art d’avilir les Grecs, et détruit -ce reste de courage qu’ils devoient à leur -liberté. Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas -l’usage que Philippe a fait de ses talens, puisque -la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit -propre qu’à corrompre ses successeurs, et -rendre les devoirs de la royauté plus pénibles?</p> - -<p>Que la gloire de ce prince auroit été grande, -si après s’être fait naturaliser dans la Grèce -par son entrée au conseil des Amphictyons, -il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que -Lacédémone avoit eue, et n’eût travaillé, faisant -revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir l’ancienne -confédération des Grecs! Il étoit temps -<span class="pagenum" id="Page_168">168</span> -de songer à cette réforme; les républiques, -assez puissantes pour avoir eu de l’ambition, -avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour -juger qu’elles n’avoient formé que des projets -chimériques. Toutes sentoient la nécessité de -faire des alliances; de-là leurs négociations -perpétuelles; et si leurs liaisons étoient incertaines, -c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez -de force ni assez de sagesse pour inspirer de la -confiance aux autres, et les protéger efficacement. -Quelles louanges Philippe n’auroit-il -pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de -corriger son royaume de ses vices, il eût affermi -ses établissemens, en donnant aux lois -cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût -empêché que ses successeurs n’abusassent un -jour de la fortune qu’il leur laissoit, et que devenant, -pour ainsi dire, l’auteur de tout le -bien qu’ils feroient, il n’eût composé qu’un -seul peuple de ses anciens sujets, et des Grecs! -Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, -heureuse au-dedans, auroit été en -sûreté contre les étrangers; ses forces unies à -celles de la Grèce auroient suffi pour repousser -leurs injures, et vraisemblablement la grandeur -romaine se seroit brisée contre cette masse -d’états libres et florissans.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span> -Philippe nommé général des Grecs, pour -porter la guerre en Asie, y avoit déjà fait -passer quelques-uns de ses généraux, et se -préparoit à les suivre avec une armée formidable, -lorsqu’il fut assassiné. En apprenant -cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les -Illyriens, et les Taulentiens prirent à l’envi les -armes, et auroient détruit la puissance mal affermie -des Macédoniens, si Philippe n’eût eu -Alexandre pour successeur. Les Grecs, de -leur côté, crurent avoir déjà recouvré leur -liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, -ne vouloient plus obéir à un général -étranger; et en se liguant avec Attalus, frère -de la seconde femme de Philippe, et ennemi -d’Alexandre, se flattoient de susciter assez de -troubles en Macédoine, pour que la Grèce -pût aisément rétablir son indépendance. Les -Etoliens se hâtèrent de rappeler dans l’<ins id="cor_26" title="Arcananie">Acarnanie</ins> -les citoyens que Philippe en avoit bannis. -Les Ambraciotes chassèrent la garnison que -ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et -d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent -dans le Péloponèse l’exemple de la révolte; et -les Thébains, refusant à Alexandre le titre de -général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent -un décret par lequel il étoit ordonné -<span class="pagenum" id="Page_170">170</span> -aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de -sortir de cette forteresse.</p> - -<p>Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que -le jeune successeur de Philippe seroit retenu -dans ses états par la guerre que lui faisoient les -Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, -Illyriens, Péoniens, Taulentiens, tout est déjà -châtié, tout est rentré dans le devoir. Alexandre -paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son -approche, ne lèvent point le siége qu’ils avoient -mis devant Cadmée. Ils insultent ce prince, et -sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré -tous les prodiges de valeur que peut inspirer le -désespoir, ils furent emportés l’épée à la main, -et leur malheureuse patrie servit de théâtre à -toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut -passé au fil de l’épée. On arracha les femmes, -les enfans, les vieillards, des temples qui leur -servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. -Aucun Grec ne put, sous peine de la vie, recevoir -chez lui un Thébain fugitif, et Thèbes réduite -en cendres, ne fut plus qu’un monceau -de ruines. La liberté de la Grèce paroissoit détruite; -et Alexandre, profitant de la consternation -qu’il avoit répandue, se fait donner le -titre de général qu’avoit eu son père, et marche -à la conquête de la Perse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span> -S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou -méchant pour perdre la monarchie la plus solidement -affermie, comment l’empire de Cyrus -auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles -Philippe s’étoit préparé à l’attaquer? A des -princes méprisables, dont j’ai déjà eu occasion -de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement -au trône offrit un spectacle effrayant à la -Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses frères -qui étoient moins indignes que lui de régner, -et étendit ensuite ses proscriptions sur le reste -de sa famille. Tout dégoûtant du sang de ses -parens et de ses sujets, il s’abandonna aux -voluptés. Il n’y avoit dans toute la Perse qu’un -homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit -l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et -la scélératesse avec lesquelles il fit périr son -maître, excitent un frémissement d’horreur; -mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit -pas moins pour venger dignement les -Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès -monta en tremblant sur le trône de ses pères; -et Bagoas, qui le fit bientôt périr, donna la -couronne à Darius-Codoman, destiné à voir -la ruine de l’empire des Perses.</p> - -<p>Il s’en faut beaucoup que les historiens -parlent de Darius avec le même mépris que -<span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un -prince brave, généreux, et même capable de -consulter la justice et de respecter les droits -de l’humanité en possédant un pouvoir sans -bornes. Mais irrésolu et peu éclairé, il manquoit -des qualités nécessaires pour gouverner -dans des temps difficiles. Darius monta sur -le trône presqu’en même temps qu’Alexandre -succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un -grand homme, comment auroit-il pu conjurer -l’orage dont il étoit menacé? Par quel art auroit-il -corrigé subitement les vices invétérés -de la Perse, intéressé des esclaves au bien de -l’état, et donné, en un mot, à l’empire des -ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit -opposer à son ennemi que des armées sans -courage, sans discipline, accoutumées à fuir -devant les Grecs, et des courtisans empressés -à profiter des foiblesses de leur maître, et des -malheurs publics pour satisfaire leur avarice -et la jalousie qui les divisoit; en un mot, -des hommes sans patrie, qui savoient, par une -longue expérience, qu’ils ne partageroient -jamais la prospérité du prince.</p> - -<p>Alexandre passa en Asie avec trente mille -hommes d’infanterie et cinq mille chevaux. -Darius fut vaincu, la Perse conquise par les -<span class="pagenum" id="Page_173">173</span> -armes des Macédoniens, et cependant le projet -de Philippe ne fut pas exécuté. Ce prince, -je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en -Asie pour affermir son autorité dans la Grèce; -et c’est en conquérant qui ne songe au contraire -qu’à tout renverser, sans vouloir rien -établir, qu’Alexandre entra dans les états de -Darius. Il soumet des provinces sans penser -comment il les conservera; il se contente de -les opprimer par la terreur de son nom; il -forme un empire, dont toutes les parties sont -prêtes à se séparer.</p> - -<p>Philippe avoit projeté son expédition, en -joignant à ses propres forces deux cent trente -mille Grecs; et par cette politique, non-seulement -il étoit sûr d’accabler Darius, mais il -enlevoit encore à la Grèce des soldats qui -étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit -toute révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit -insensiblement à obéir. Son fils, au -contraire, ne laisse dans ses états que douze -mille hommes sous le commandement d’Antipater, -pour retenir dans l’obéissance un -pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, -et qui, plein de citoyens jaloux de -leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter -par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, -<span class="pagenum" id="Page_174">174</span> -&c. à secouer le joug. Cependant un de -nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir -mis peu de choses au hasard dans le commencement -de son entreprise, et de n’avoir employé -que tard la témérité comme un moyen de -réussir.» Quand sera-t-on donc téméraire, -s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie -avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir -les provinces étrangères, sans avoir mis les -siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent -à Xercès des forces quatre fois plus considérables, -les prodiguoient donc inutilement; -étoient-ils moins braves, moins disciplinés -que les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin -de lever des armées plus nombreuses?</p> - -<p>Si Darius, en effet, eût eu assez de courage -pour ne point se laisser intimider par la témérité -imposante d’Alexandre, et que docile au -sage conseil de Memnon, il eût, à l’exemple -d’un de ses prédécesseurs, répandu de l’argent -dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion -en faveur de l’Asie, et armé pour la -défense de la Perse des soldats que son ennemi -avoit eu l’imprudence de ne pas prendre -à son service; il est vraisemblable que l’expédition -téméraire d’Alexandre n’auroit pas -eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. -<span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -Celui-ci fut obligé d’abandonner ses conquêtes -pour aller au secours de Sparte, et l’autre -auroit été forcé de courir à la défense de son -royaume, et se seroit épuisé pour <ins id="cor_27" title="subuguer">subjuguer</ins> la -Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue unie.</p> - -<p>Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne -n’en doute; mais il pourroit avoir été -un guerrier très-sage dans le détail de chacune -de ses opérations, et un politique très-imprudent -dans le plan général de ses entreprises. -On loue, par exemple, ce prince «d’avoir -profité de la bataille d’Issus pour s’emparer -de l’Egypte, que Darius avoit laissée dégarnie -de troupes, pendant qu’il assembloit -des armées innombrables dans un -autre univers.» Mais il me semble que c’est -louer une faute. Pourquoi se jeter sur un pays -ouvert, et qui sans effort devoit appartenir -aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? -Pourquoi laisser à son ennemi le temps de -respirer, de réparer et de rassembler ses forces? -Alexandre devoit poursuivre Darius après la -bataille d’Issus, avec la même chaleur et la -même célérité qu’il le poursuivit après la -bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége -inutile de Tyr, qu’il perd un temps précieux -en Egypte et dans le temple de Jupiter Hammon, -<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> -Darius lève huit cent mille hommes de -pied et deux cent mille hommes de cavalerie, -les arme, les exerce, et reparoissant dans -les plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que -dans celle d’Issus, force son ennemi à exposer -sa fortune et sa réputation aux hasards d’une -seconde bataille, tandis qu’il avoit pu rendre -la première décisive.</p> - -<p>Alexandre peut avoir montré dans le cours -de ses exploits tous les talens qui forment -le plus grand des capitaines; mais il n’en -est pas moins vrai, que n’être pas satisfait -de la monarchie de Cyrus, pénétrer dans les -Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir -asservir l’Espagne et les Gaules, traverser -les Alpes, et rentrer dans la Macédoine -par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement -des vues de Philippe, et n’y rien -substituer de raisonnable. Qu’est-ce que des -conquêtes dont l’unique objet est de ravager -la terre? Quel nom assez odieux donnera-t-on -à un conquérant, qui regarde toujours -en avant, et ne jette jamais les yeux derrière -lui, qui marchant avec le bruit et l’impétuosité -d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît -de même, et ne laisse après lui que des -ruines? Qu’espéroit Alexandre? Ne sentoit-il -<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> -pas que des conquêtes si rapides, si étendues -et si disproportionnées aux forces des Macédoniens, -ne pouvoient se conserver? S’il -ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla -point les ressorts et le but de la politique de -son père, ce héros devoit avoir des lumières -bien bornées; si rien de tout cela, au contraire, -n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant -modérer ses désirs; ce n’est qu’un furieux -que les hommes doivent haïr.</p> - -<p>Darius ayant offert à Alexandre dix mille -talens et la moitié de son empire, Parménion -pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces -offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois -Alexandre; et moi aussi, répliqua Alexandre, -si j’étois Parménion.» Cette réponse peu -sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, -en quelque sorte, tout le caractère d’Alexandre, -et porte à notre esprit l’idée d’une ambition -et d’un courage sans bornes. Philippe -auroit pensé comme Parménion; et faisant la -paix avec Darius, auroit du moins tenté de -former une monarchie, dont la trop grande -étendue n’eût pas été un obstacle insurmontable -à sa prospérité et à sa conservation.</p> - -<p>Si on rapproche sous un même point de -vue les deux princes dont je parle, qu’on -<span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -remarque entr’eux une étrange disproportion! -Dans Philippe, je vois un homme supérieur -à tous les événemens. La fortune ne peut lui -opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il -ne surmonte par sa sagesse, sa patience, son -courage ou son activité. Je découvre un génie -vaste, dont toutes les entreprises sont liées -et se prêtent une force mutuelle. Ce qu’il exécute, -prépare toujours le succès de l’entreprise -qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne -vois qu’un guerrier extraordinaire, qui n’a -qu’une manière, et dont le courage téméraire -et impatient (qu’on me permette cette expression) -tranche par-tout le nœud gordien -que Philippe eût dénoué. L’excès de -toutes ses qualités surprend notre imagination, -et le fait paroître grand, parce qu’il -fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse -de leur caractère: au lieu de ne donner -que de la surprise à ce phénomène rare, nous -lui donnons de l’admiration.</p> - -<p>Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la -tête des forces de la Grèce. Si sa sagesse paroît -d’abord moins capable d’imposer à Darius, -que l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira -cependant au même but. L’audace d’Alexandre -lui réussit, parce qu’elle excita dans -<span class="pagenum" id="Page_179">179</span> -son ennemi la crainte, passion qui resserre -l’esprit, glace l’imagination, et engourdit -toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré -Darius de piéges et de précipices. Il eût -profité des divisions qui régnoient dans l’Asie, -dont les provinces désunies par leurs mœurs, -leurs lois, leur religion, n’avoient aucune -relation entr’elles. Il eût tenté l’ambition et -l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides -qui gouvernoient les provinces de l’empire -sans être attachés à son gouvernement; il eût -marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit, -faisant autant la guerre en marchand qu’en -capitaine, il eût peut-être ruiné la monarchie -de Perse, sans vaincre Darius les armes à -la main.</p> - -<p>Placez Alexandre dans les mêmes circonstances -où s’est trouvé son père, et la Macédoine, -qui n’avoit pas entièrement succombé -sous l’imbécillité de ses derniers rois, sera -écrasée par le courage d’Alexandre. Qu’un de -ses amis veuille profiter de sa foiblesse et de -la confusion de ses affaires, il courra à la -vengeance avant que de l’avoir préparée. Il -seroit inutile de parcourir ici toutes les conjonctures -délicates où Philippe s’est trouvé; -je me borne à rappeler la levée des siéges de -<span class="pagenum" id="Page_180">180</span> -Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il -capable d’une pareille conduite?</p> - -<p>Il abandonna enfin les mœurs des Grecs -ou des Macédoniens, et prit celles des Perses. -Quelques écrivains, pour sauver la gloire de -ce héros, ont imaginé que ce changement -fut l’ouvrage de sa politique, et qu’il ne songeoit -qu’à gagner la confiance des Barbares -pour affermir son empire. Mais, quand ce seroient-là -en effet les vues secrètes qui produisirent -cette révolution, l’erreur d’Alexandre -seroit-elle moins grossière? Pour plaire aux -Perses, étoit-il prudent de choquer les Macédoniens? -Donner aux vainqueurs les mœurs -des vaincus, c’est préparer leur ruine, c’est -la rendre certaine; et l’on veut qu’Alexandre, -ignorant cette vérité commune, ait regardé -la corruption et l’avilissement des Macédoniens -comme le fondement de sa puissance. -Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le -despotisme, devoient porter leurs chaînes avec -docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens. -Braves, aguerris et jaloux de leur -liberté, ils tentèrent de secouer le joug de -la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre -remplissoit l’Asie de la terreur de son nom; -et les Perses, patiens et dociles sous la main -<span class="pagenum" id="Page_181">181</span> -qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se -révolter: que leur importoit le sort de leur -maître? La révolution qui faisoit passer la -couronne de Darius sur la tête d’Alexandre -n’étoit point une révolution pour l’état, il -restoit dans la même situation.</p> - -<p>Quel avantage, dit un politique célèbre, -les Perses auroient-ils trouvé à obéir plutôt -à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre? -Pourquoi auroient-ils voulu venger la -ruine d’un maître qu’ils ne devoient pas aimer? -Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner -un prince despotique, ne craint point, -en occupant sa place, de se voir enlever sa -proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des -hommes timides qui n’auront point le courage -de le venger. Il avoit seul possédé toute l’autorité; -et personne, après sa chûte, n’aura -assez de crédit pour armer le peuple, se mettre -à sa tête, et tenter de renverser la fortune -du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des -généraux Macédoniens, et non l’indocilité -des Perses, qui produisit, sous les successeurs -d’Alexandre, une longue suite de révolutions.</p> - -<p>Le changement de ce prince fut une vraie -corruption, ouvrage d’une fortune trop grande -pour un homme. Il venoit de gagner la bataille -<span class="pagenum" id="Page_182">182</span> -d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte -qu’à la passion de conquérir, il ne put cependant -s’empêcher d’être ébloui des richesses -que lui offroit la tente de Darius, et de dire -à ceux qui l’accompagnoient, que c’étoit-là -ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce -mot, le héros me paroît un homme ordinaire! -La prospérité développa le germe de corruption -qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, -Alexandre voulut enfin jouir. Ce n’est point -par politique qu’il brûla Persépolis, se livra -aux voluptés de la table, rassembla dans son -palais trois ou quatre cens des plus belles -femmes de son empire, qui, tous les soirs, -venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs -charmes; et que ne se croyant plus un homme, -il voulut exiger de ses courtisans le culte -qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.</p> - -<p>Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne -pense pas que ce héros songeât à lier étroitement -les différentes provinces de son empire, -pour n’en former qu’un seul corps qui -dût éternellement subsister; Diodore nous -fait connoître les mémoires qu’Alexandre a -laissés, et qui contenoient les projets qu’il -devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre de -nouveaux honneurs funèbres à la mémoire -<span class="pagenum" id="Page_183">183</span> -d’Ephestion, d’élever à Philippe un tombeau -qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, -de bâtir différens temples, de porter la guerre -en Afrique, en Espagne, en Sicile; et, pour -l’exécution de ce dessein, de construire mille -vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, -et de préparer des ports à cette flotte, -qui devoit se rendre maîtresse de la Méditerranée. -Alexandre indiquoit les moyens de -peupler les nouvelles villes qu’il avoit bâties, -et projetoit de faire passer en Asie des peuplades -d’Européens, et en Europe des colonies -d’Asiatiques.</p> - -<p>Rien n’indique dans ces mémoires les vues -du fondateur d’une monarchie durable; ils -ne contiennent que les projets d’un homme -vain qui veut étonner les hommes, et d’un -ambitieux qui ne peut se lasser de faire des -conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle -province, qu’on affermit un empire déjà trop -étendu? Quel respect Alexandre a-t-il marqué -pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il -pris pour former un gouvernement? A quelle -marque reconnoît-on en lui le génie d’un législateur? -«Alexandre, répond un écrivain célèbre, -laissa aux vaincus leurs lois civiles, -et quelquefois leur gouvernement; il respecta -<span class="pagenum" id="Page_184">184</span> -les traditions anciennes et tous les -monumens de la gloire ou de la vanité des -peuples.» Et de-là est-il permis de conclure -qu’Alexandre ait été un législateur? Suffit-il -de ne pas détruire toutes les lois et les gouvernemens -des peuples qu’on asservit, pour -acquérir la réputation d’un législateur? Alexandre -auroit été insensé, s’il n’eût pas senti -l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles -lois à la moitié du monde. Faut-il lui -prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu -la brutalité absurde de quelques conquérans, -qui ont cru que ce n’étoit pas régner que de -ne pas faire taire toutes les lois en leur présence? -Cette sagesse qu’on veut admirer dans -Alexandre, est commune; et les Barbares, -qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. -Alexandre, toujours pressé de faire de nouvelles -conquêtes, n’avoit pas eu le temps de -faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les -monumens de la gloire ou de la vanité des -peuples? C’eût été avilir la réputation des -vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.</p> - -<p>Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et -établi des colonies grecques dans ses conquêtes; -mais pourquoi fait-on honneur à sa politique -des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes -<span class="pagenum" id="Page_185">185</span> -étoient-elles faites sur des peuples inquiets, -indociles et belliqueux, qu’il fallût contenir -dans le devoir par des garnisons et des forteresses? -Ces Grecs et ces Macédoniens, -transplantés dans la Perse et dans l’Egypte, -n’étoient-ils pas plus propres à y donner des -exemples de révolte que de soumission? -Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever -des monumens à sa gloire. Ces villes qu’il -bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il ne -les regardoit que comme les trophées que les -Grecs avoient coutume d’élever dans les lieux -où ils avoient gagné une bataille.</p> - -<p class="sepb4">Comment pourroit-on trouver le génie et -les vues d’un législateur ou d’un politique -qui embrasse un long avenir, dans un prince -qui, loin de régler la succession de son empire, -et de remédier aux maux que lui présageoit -l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au -contraire, avec une sorte de joie leurs divisions, -et regardoit leurs guerres civiles comme les -jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles? -N’étoit-ce pas en donner le signal, -que d’appeler vaguement à sa succession le -plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable -qu’Alexandre crut qu’il importoit à -sa gloire que son successeur fût moins puissant -<span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies -considérables des débris de son seul empire.</p> - -<hr class="hr2" id="g_l_4" /> - -<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">La</span> terreur que répandit le nom d’Alexandre, -l’admiration que mille qualités héroïques -avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce -d’enthousiasme qui échauffoit son armée, -étoient les seuls liens qui tinssent unies en -un seul corps toutes les parties de l’empire -de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; -et quand il mourut, sa monarchie étoit encore -trop nouvelle pour avoir des coutumes qui -eussent acquis force de lois. Tout le monde -sait que Perdiccas, à qui Alexandre avoit -remis en mourant son anneau, fut chargé de -la régence de l’état. On plaça à la fois sur -le trône Aridée, fils de Philippe, et l’enfant -encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de -Roxane, et le gouvernement des satrapies fut -confié aux principaux officiers.</p> - -<p>Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt -quelque révolution dans ce gouvernement. -Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école -<span class="pagenum" id="Page_187">187</span> -où l’on eût appris à être juste et modéré, et -les lieutenans d’un héros qui regardoit le -courage et la force comme des titres légitimes -pour régner par-tout où il y avoit des hommes, -devoient être ivres d’ambition. Pouvoient-ils -reconnoître long-temps l’autorité d’un enfant -ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit -aussi méprisable qu’Alexandre leur avoit paru -grand? Borner leur pouvoir dans leurs satrapies, -c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. -On n’avoit eu vraisemblablement -sous le règne d’Alexandre, aucune idée de -ces sages établissements, par lesquels on tempère -l’autorité pour en prévenir les abus; et -quand cette politique auroit été connue, par -quelle voie le régent auroit-il réussi à la -mettre en pratique? C’étoit dans Perdiccas un -défaut que rien ne pouvoit réparer, que d’avoir -été l’égal des gouverneurs de province; on -devoit être jaloux de sa puissance et tenté de -s’en affranchir, si on la craignoit; et on devoit -la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les -menaces de Perdiccas étoient vaines contre -des hommes qui étoient les maîtres de lever -des armées dans leurs provinces; et ses promesses -les touchoient peu, parce qu’ils attendoient -de leur ambition une plus grande -<span class="pagenum" id="Page_188">188</span> -fortune, que de leur fidélité au gouvernement.</p> - -<p>Si les gouverneurs de province, dans la -crainte de se rendre odieux, n’osoient se soulever -contre une autorité légitime, chacun -cependant se faisoit dans sa satrapie, des règles -d’administration, suivant qu’il importoit à ses -intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et -ses forteresses, et refusa de rendre compte -des tributs et des impôts qu’il faisoit lever par -ses officiers. On ne se borne point à être sujet, -quand on possède les forces et les richesses -d’un roi. Les satrapes firent entr’eux des traités -d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son côté -fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre -de crédit à la régence: en un mot, -la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie -encore en apparence; et ne formant qu’un -corps, étoit déjà réellement partagée en différens -états indépendans et jaloux les uns des -autres.</p> - -<p>Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, -la Lycie, et la province appelée la Grande-Phrygie, -étoit, de tous les grands de l’empire, -celui dont l’ambition souffroit le plus impatiemment -la paix. Il ne cessoit de représenter -Perdiccas comme un tyran qui, sous de -vains prétextes, ne cherchoit qu’à dépouiller -<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> -les grands de leurs gouvernemens, et y placer -ses créatures, pour se défaire ensuite sans -obstacle des deux rois, et usurper leur couronne. -Les soupçons, la haine, l’esprit de -révolte et d’indépendance avoient fait de tels -progrès, que Perdiccas ne pouvoit conserver -l’autorité dont il étoit revêtu, s’il ne l’augmentoit -en humiliant ses rivaux; il falloit -faire un exemple; il rassembla ses forces et -marcha avec une armée considérable pour soumettre -l’Egypte.</p> - -<p>Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu -odieux à ses propres soldats; et les mauvais -succès qu’il eut au commencement de son -expédition, achevèrent de les soulever contre -lui. On compara sa conduite à celle de Ptolomée, -qui, par sa prudence, son courage, -sa justice et son humanité, se faisoit également -aimer et respecter dans son gouvernement. Les -principaux officiers excitèrent une sédition générale; -et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée -offrit la régence à Ptolomée même à qui elle -faisoit la guerre.</p> - -<p>Ce prince, car on peut commencer à lui -donner ce nom, quoiqu’il ne le prît pas encore, -refusa prudemment une dignité dont il ne -pouvoit soutenir les prérogatives, sans se rendre -<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -l’ennemi de tous les gouverneurs de province; -et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir imaginaire -et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, -l’auroit vraisemblablement exposé -à perdre l’Egypte. La régence fut déférée à -Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration -qui avoit fait périr Perdiccas; mais, soit que des -affaires particulières appelassent ces deux -hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés -du poids de leur dignité, ils s’en démirent -entre les mains d’Antipater, gouverneur de -Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en -Asie à la tête d’une armée, pour faire une diversion -en faveur de Ptolomée, et attaquer -Eumènes et les autres généraux qui étoient -restés attachés à Perdiccas.</p> - -<p>Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne -sacrifia point la fortune dont il jouissoit aux -intérêts de la régence. Instruit des projets des -rebelles par les relations qu’il entretenoit avec -eux, il jugea que le démembrement de la -monarchie d’Alexandre étoit inévitable. Il vit -du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, -pour former des alliances nouvelles et douteuses -avec les amis de Perdiccas; et ne balançant -point à abandonner les affaires générales -de l’empire, il parut ne vouloir régner que sur -<span class="pagenum" id="Page_191">191</span> -la Macédoine. Bien loin de pacifier les troubles -de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement -de son autorité en Europe; il les augmenta -en dépouillant Eumènes, Alcétas et les -autres généraux de ce parti des provinces qu’ils -possédoient, pour les donner aux ennemis -les plus déclarés de Perdiccas: les uns n’étoient -pas dans la disposition d’abandonner leurs -gouvernemens sur un simple ordre du régent, -et les autres devoient tout tenter pour s’en -mettre en possession. Antigone avoit été fait -général de l’armée que les deux rois tenoient -en Asie, moins pour faire respecter leur -pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, -fils d’Antipater, étoit son lieutenant. Tandis -que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit -que de nouvelles divisions, des guerres et un -démembrement prochain des conquêtes d’Alexandre, -le régent repassa en Europe avec les -deux rois qu’il avoit sous sa garde, et qui -étoient en quelque sorte ses prisonniers.</p> - -<p>Les Grecs se seroient conduits avec prudence, -s’ils eussent attendu à vouloir recouvrer leur -liberté, que les premiers différents dont je -viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, -eussent éclaté en Asie. Phocion ne négligea -rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle les -<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> -Athéniens se portèrent à prendre les armes, -lorsqu’ils reçurent les premières nouvelles de -la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur -disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera -encore demain et après demain.» Mais on -étoit las de la domination des Macédoniens; -les Grecs sentoient la faute qu’ils avoient faite -de laisser accabler Darius, et ils vouloient -réparer une négligence par une témérité. Démosthènes, -qui avoit été rappelé de son exil, fit -valoir, avec son éloquence ordinaire, les maux -et la honte de la servitude; et les Athéniens, -qui se reprochoient comme une lâcheté de -n’avoir pas secondé quelques années auparavant -les Spartiates et leur roi Agis, quand -ils avoient succombé en faisant la guerre pour -la liberté de la Grèce, se livrèrent à l’emportement -de leur orateur.</p> - -<p>La république déclare la guerre aux Macédoniens, -elle ordonne, par un décret que toutes -les villes soient affranchies des garnisons étrangères -qui les occupoient; elle construit une -flotte, fait prendre les armes à tous les citoyens -qui n’avoient pas quarante ans passés, et envoye -des ambassadeurs dans toute la Grèce pour -l’inviter à secouer le joug en faisant un effort -général. Les Athéniens eurent pour alliés les -<span class="pagenum" id="Page_193">193</span> -Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les -Méléens, ceux de la Doride, de la Phocide -et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, -les Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, -les Molosses, quelques cantons de l’Illyrie et -de la Thrace; et dans le Péloponèse, les -Argiens, les Sycioniens, les Eléens, les Messéniens -et ceux d’Acté. Léosthène, général de -cette ligue, remporta une victoire complète -sur Antipater, qui n’eut point d’autre ressource -que de se retirer avec les débris de son -armée dans Lamia, où les confédérés allèrent -l’assiéger.</p> - -<p>Tandis que les Grecs se livroient à la joie, -Phocion n’avoit-il pas raison de dire «qu’il -auroit voulu avoir gagné cette bataille qui -couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il -seroit honteux de l’avoir conseillée.» Qu’espéroient -les alliés? Leur révolte contre l’empire -de Macédoine, dont toutes les parties étoient -encore unies et gouvernées par des hommes -dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, -ne pouvoit être qu’une émeute dont ils seroient -sévèrement châtiés. En effet, la nouvelle du -succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, -que Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, -se hâta de passer en Europe avec -<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> -une armée de vingt-deux mille hommes. Ce -secours fut encore battu par Antiphile, qui -avoit pris le commandement des Grecs après -la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; -mais Clytus armoit déjà une flotte considérable, -et Cratère, gouverneur de Cilicie, -amenoit à Antipater mille Perses aguerris, -quinze cents chevaux, et dix mille Macédoniens, -dont plus de la moitié avoit suivi -Alexandre dans toutes ses expéditions.</p> - -<p>La Macédoine se vengea d’autant plus aisément -de ses premières disgraces, que les confédérés, -aussi présomptueux après leurs deux -victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant -la guerre, crurent avoir recouvré leur -liberté avant que d’avoir travaillé à l’affermir. -Leur armée fut entièrement défaite, et la -consternation succéda à l’audace, quand Antipater -eut déclaré qu’il ne traiteroit point -d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en -particulier les ambassadeurs que chaque ville -lui enverroit: celles qui firent les premières -des propositions, éprouvèrent la clémence du -vainqueur, et il n’en fallut pas davantage -pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque -république se hâta de traiter aux dépens des -autres; et les Athéniens, qui quittèrent les -<span class="pagenum" id="Page_195">195</span> -derniers les armes, furent contraints de laisser -Antipater l’arbitre des conditions de la paix. -Il fit transporter en Thrace vingt-deux mille -citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient -toujours prêts à se soulever contre l’administration -présente. Il substitua l’aristocratie au -gouvernement populaire, et mit une garnison -Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais -quand ce général et les secours que Léonatus, -Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient -encore été battus à plusieurs reprises, il n’est -pas douteux qu’on ne lui eût envoyé d’Asie -de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie -par ses propres victoires, et qui n’avoit plus -aucune de ses anciennes vertus, n’eût enfin -été obligée de recevoir la loi du vainqueur.</p> - -<p>Si les Athéniens, au contraire, avoient -attendu, pour se soulever, que les querelles -des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils -auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance -plusieurs républiques, qui, prévoyant les -suites malheureuses de la guerre Lamiaque, -furent neutres, ou restèrent attachées à la -Macédoine. Antipater n’auroit reçu aucun secours -d’Asie, parce que tous les gouverneurs -de province y auroient eu besoin de leurs -forces. Les Grecs auroient eu l’avantage d’attaquer -<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> -la Macédoine dans le moment qu’elle -auroit été dégarnie de ses troupes; car il ne -faut point douter qu’Antipater, intéressé à -s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser -la révolte de Ptolomée et d’Antigone, -dont le succès importoit à tous les ambitieux -de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers -bruits de guerre qui se seroient répandus. La -Grèce entière auroit alors joué le rôle important -que firent les Etoliens, dont Antipater et -Perdiccas sollicitèrent à l’envi l’amitié et l’alliance, -dès que les premiers troubles eurent -commencé.</p> - -<p>Un succès, dans ces circonstances, n’auroit -pas été infructueux; et les Grecs, favorisés -et soutenus contre la Macédoine par le parti -attaché à l’empire, auroient pu recouvrer et -affermir leur liberté. Consternés, au contraire, -par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer -le joug, et affoiblis par le châtiment -dont on avoit puni leur révolte, ils ne trouvèrent -en eux-mêmes aucune ressource, quand -la guerre fut allumée entre les successeurs -d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés pour -qu’on eût quelque raison de les ménager; et -si quelques-unes de leurs républiques furent -soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on -<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> -ne manqua point de les accabler. La Grèce -servit de théâtre à la guerre; et quels que -fussent les événemens, elle en fut toujours -la victime. Les villes qui avoient conservé jusques-là -une apparence de liberté avec la forme -ordinaire de leur gouvernement, furent la -proie de mille tyrans qui s’emparèrent de l’autorité -souveraine, à la faveur des troubles qui -agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne -parlerai qu’autant qu’il est nécessaire pour -faire connoître la situation des Grecs.</p> - -<p>Antipater ne survécut pas long-temps à son -élévation; et au lieu de remettre en mourant -la régence générale de l’empire et le gouvernement -particulier de la Macédoine à son -fils, il y appela Polypercon. Cassandre, indigné -de la prétendue injustice de son père, -brûloit de se venger, et de s’emparer d’un -royaume qu’il regardoit comme son patrimoine; -mais n’ayant encore rempli que des -postes subalternes, argent, vaisseaux, soldats, -tout lui manquoit. En même temps qu’il cachoit -son ambition, en paroissant content de sa fortune, -il négocioit secrètement en Egypte avec -Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus, gouverneur -de Babylone, et demandoit des secours -à Antigone, qui s’étoit en quelque sorte rendu -<span class="pagenum" id="Page_198">198</span> -le maître de l’Asie par les avantages qu’il avoit -eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, -ne cherchant qu’à entretenir des troubles -qui les rendoient indépendans, devoient voir -avec d’autant plus de plaisir l’ambition de -Cassandre, que Polypercon avoit renoncé à -la politique d’Antipater. Soit que le nouveau -régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de -sa dignité, soit qu’il fût attaché par principe -de devoir aux intérêts des deux rois, il se déclara -l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, -pour se venger, donnèrent une armée -à Cassandre, et le mirent en état de faire une -entreprise sur la Macédoine.</p> - -<p>Polypercon prévit la guerre dont il étoit -menacé; et craignant que les garnisons qu’Antipater -avoit mises dans les postes les plus -avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, -porta un décret, par lequel il substituoit -le gouvernement populaire à l’aristocratie -établie dans la plupart des républiques depuis -la guerre Lamiaque. Il leur ordonnoit de rappeler -leurs exilés, de bannir leurs magistrats, -et de s’engager par serment à ne jamais rien -entreprendre contre les intérêts de la Macédoine. -Le régent se flattoit que la Grèce, reconnoissante -de la liberté qu’il lui rendoit, -<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> -alloit être attachée à son sort, et deviendroit -le boulevart de la Macédoine; mais son décret -ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant -l’usage des proscriptions et des -bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles -dissentions, ne purent prendre aucune -forme de gouvernement, et l’anarchie devint -générale chez les Grecs.</p> - -<p>Cependant Polypercon, mal affermi dans -son gouvernement, fut obligé de l’abandonner -à l’approche de Cassandre, et il se -retira dans le Péloponèse avec les troupes -qu’il s’étoit attachées, et les richesses qu’il -put enlever du trésor des rois de Macédoine. -Il appela à son service tout ce qu’il y avoit -de Grecs, qui, par une suite de leurs révolutions, -n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient -d’autre ressource que de vendre leurs services -à quelque général, et pour lesquels Philippe -avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.</p> - -<p>Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, -dans le Péloponèse, que le rôle d’un aventurier, -et que la Macédoine éprouvoit chaque -jour de nouvelles révolutions dans lesquelles -toute la famille d’Alexandre périt enfin de la -manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes, -Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux -<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> -derniers restes des partisans de Perdiccas et -du gouvernement. Après tant de succès, ce -capitaine se trouvoit le maître de l’Asie; la -monarchie seule pouvoit satisfaire son ambition. -Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque -étoient autant de rivaux incommodes, -dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin. -Soit que la Macédoine lui offrît une carrière -plus brillante par la réputation qu’elle avoit -acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il -crût que ce royaume donneroit à ses rois un -droit sur les provinces qui en avoient été démembrées, -ce fut à Cassandre qu’Antigone -résolut de déclarer d’abord la guerre.</p> - -<p>Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui -fournit des secours pour l’aider à se soutenir -dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en -même temps dans son parti les villes de la -Grèce, il leur ordonna, par un décret, d’être -libres, et les affranchit des garnisons étrangères -dont elles étoient opprimées. Son fils -Démétrius, surnommé Poliorcète, passa à deux -reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret -en exécution. Ce jeune héros enleva, il est -vrai, à Ptolomée la plupart des places où il -tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles -qu’il occupoit; mais les Grecs n’en étoient -<span class="pagenum" id="Page_201">201</span> -pas moins malheureux; les armées, qui ravageoient -leur pays, leur ôtoient la liberté que -d’inutiles décrets leur attribuoient; et tout -leur avantage, si c’en est un, étoit de changer -de joug et de voir leurs ennemis se déchirer -tour à tour, et se punir de leur ambition.</p> - -<p>Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, -retira Ptolomée, Séléucus et Lysimaque, -de l’espèce d’aveuglement dans lequel -ils étoient, et leur fit sentir que le danger dont -il étoit menacé leur étoit commun, et que sa -chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta -qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la -Macédoine servît de terme à ses conquêtes, et -qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre -cet oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, -et la célèbre bataille d’Ipsus décida enfin de la -succession d’Alexandre d’une manière fixe: -Antigone défait, perdit la vie dans le combat, -et ses ennemis partagèrent sa dépouille.</p> - -<p>La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule -de tyrans qui l’opprimoient à la fois, ou du -moins elle auroit commencé à se ressentir de -quelques avantages de la paix, sous la protection -des rois de Macédoine à qui elle étoit -échue en partage, si elle n’eut été destinée -à servir de théâtre aux aventures singulières -<span class="pagenum" id="Page_202">202</span> -d’un prince sur qui la fortune sembloit vouloir -épuiser tous ses caprices. Démétrius Poliorcète -n’avoit recueilli, des débris de la fortune de -son père, que Tyr, l’île de <ins id="cor_28" title="Cypre">Chypre</ins> et quelques -domaines très-bornés sur les côtes d’Asie; -mais son ambition, son courage et l’espérance -lui restoient; et depuis le règne d’Alexandre, -c’étoient autant de titres pour aspirer à se faire -des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il -avoit des amis et des intelligences; et tandis -qu’à la tête d’une armée d’aventuriers dignes -de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, -il perdit ses autres états. La fortune l’en dédommagea; -les fils de Cassandre, au sujet de -sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône -de Macédoine. Chassé de ce royaume, après y -avoir régné sept ans, son inquiétude le vit -passer en Asie pour y conquérir un nouvel -établissement, et il laissa à son fils Antigone -Gonatas des forces avec lesquelles il se maintint -dans la Grèce. C’est ce prince qui, au -rapport des historiens, ne se contentant pas -de substituer l’aristocratie au gouvernement -populaire, établit des tyrans dans la plupart -des villes, ou se déclara le protecteur de tous -ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine -dans leur patrie. Avec leur secours, il -<span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -se rendit assez puissant pour s’emparer de la Macédoine -après la mort de Sosthène, s’y affermir, -et laisser enfin ce royaume à ses descendans.</p> - -<p>La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à -l’espérance d’être libre, mais toujours agitée -par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir -à craindre que l’ambition et la tyrannie des -successeurs d’Alexandre, lorsqu’elle vit fondre -sur elle un orage formé à l’autre extrémité de -l’Europe. Il parut sur les frontières de la -Thessalie deux cens mille Gaulois que Brennus -commandoit. Ces Barbares n’avoient point -d’autre objet que de vivre de pillage, et de -mettre, pour ainsi dire, la terre entière à contribution. -De tout temps l’inquiétude naturelle -des Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, -et la Grèce se rappeloit avec terreur les ravages -qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace, -l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit -commun pour tous les Grecs, un intérêt -commun devoit les réunir; mais la situation -déplorable de plusieurs républiques leur lioit -les mains, et il n’y eut que les Béotiens, les -Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de -la Phocide, et les Athéniens qui prirent les -armes pour repousser de concert ces nouveaux -ennemis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span> -Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le -Sperchius, vinrent camper près d’Héraclée; -et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, -on vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice -et l’art donnent sur un courage farouche -qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois, -dit Pausanias, combattirent avec fureur; -l’audace étoit peinte sur le visage des mourans, -et plusieurs arrachoient de leurs plaies le -trait dont ils étoient mortellement blessés, -pour le lancer encore contre leurs ennemis.</p> - -<p>Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent -quelques jours après, en voulant forcer le -passage des Thermopyles, que les Etoliens -défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur -entreprise. Brennus détacha de son armée un -corps de quarante mille hommes, qui se porta -dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler -ses soldats; mais cette diversion ne lui auroit -point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les -Héracléotes, lassés de voir leur pays servir -de théâtre à la guerre, n’eussent conduit eux-mêmes -les Gaulois par le chemin que les Perses -avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. -Un brouillard épais favorisoit la marche des -Barbares, et ils fondirent inopinément sur les -Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles -<span class="pagenum" id="Page_205">205</span> -le même poste que le courage de Léonidas et -de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les -Phocéens, quoique surpris, se défendirent -d’abord avec beaucoup de bravoure; mais -obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, -ils portèrent en fuyant l’alarme dans -le camp des Grecs, qui sur le champ se dispersèrent -honteusement sans oser attendre -l’ennemi.</p> - -<p>Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles -de Delphes, et la Grèce ne dut son salut -qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le -courage des Delphiens, en promettant que -leur dieu les secourroit par des prodiges, et -la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva -une tempête terrible pendant la nuit; la foudre -tomba à plusieurs reprises dans le camp -des Gaulois, et le terrein où il étoit assis -éprouva un tremblement de terre. Les Etoliens -et les Phocéens, qui ne doutèrent point -qu’Apollon ne combattît pour eux, attaquèrent -les Gaulois effrayés à la pointe du jour. -Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit -les arrêta enfin; et saisis d’une terreur panique, -ils s’égorgèrent les uns les autres, en -croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis -par la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur -<span class="pagenum" id="Page_206">206</span> -camp d’Héraclée, et ils furent défaits une seconde -fois par les Etoliens et les Phocéens -en repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant -alors que son désespoir, s’empoisonna, -et les restes de son armée périrent dans les -embuscades que les Thessaliens et les Maliens -leur dressèrent.</p> - -<p>Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de -leur liberté, et éclairés sur leurs intérêts par -une longue suite de calamités, auroient été -capables de faire un retour sur eux-mêmes, -de reprendre leur ancienne politique et de se -réunir, si quelque peuple recommandable par -sa réputation eût rendu à la Grèce entière les -mêmes services que les Etoliens lui rendirent -pendant la guerre des Gaulois. Le moment -paroissoit favorable. Les forces des successeurs -d’Alexandre étoient bien moins redoutables -que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de -son père: le même esprit d’ambition et de -conquête ne les animoit plus, depuis que la -bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de -la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, -qui avoient partagé l’Asie entr’eux, s’occupoient -déjà plus à jouir de leur fortune qu’à -l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières -possessions, et fatiguée des malheurs -<span class="pagenum" id="Page_207">207</span> -que lui avoient valu les prospérités d’Alexandre, -n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les -tyrans, qui s’étoient élevés dans plusieurs cantons -de la Grèce, craignoient leurs concitoyens, -et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. -Enfin il étoit naturel que la défaite -des Gaulois rendît à la Grèce une extrême confiance, -et que la république qui l’avoit sauvée, -profitât de son courage pour former une nouvelle -confédération; mais les mœurs des Etoliens -étoient trop atroces, pour que les Grecs -pussent se fier à ce peuple, et le regarder -comme le protecteur de la liberté. Plus les -Etoliens firent de grandes choses, plus ils se -firent redouter de leurs voisins; on les haïssoit -presqu’autant que les Gaulois; ils avoient -conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, -que les autres Grecs avoient perdu en -formant des sociétés régulières.</p> - -<p>Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des -bêtes féroces que des hommes. Justice, droit, -alliances, traités, sermens, ce sont de vains -noms, l’objet de leur mépris. Accoutumés à -ne vivre que de butin, ils ne font grace à leurs -alliés que quand ils trouvent à contenter leur -avarice chez leurs ennemis. Tant que la Grèce -<span class="pagenum" id="Page_208">208</span> -ne forma qu’une seule république sous l’administration -de Sparte, ces brigands, qui occupoient -un terrein ingrat entre l’Acarnanie et la -Locride, n’exercèrent leurs violences que dans -la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient -le moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent -quand les Grecs furent affoiblis par -leurs guerres domestiques; et mettant d’abord -à contribution quelques quartiers du Péloponèse, -tels que l’Achaïe et l’Elide, ils désolèrent -bientôt toute cette province; et à la faveur -des alliances qu’ils eurent toujours dans la -suite avec quelqu’un des successeurs d’Alexandre, -ils firent enfin des courses dans toute la -Grèce, et y commirent les plus grands excès.</p> - -<p>Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne -les événemens humains, ou plutôt de -l’aveuglement des hommes, qui ont besoin -que le malheur les instruise de leur devoir, -et les pousse malgré eux vers le bonheur. C’est -par leurs injustices et leurs violences mêmes -que les Etoliens servirent la Grèce, puisque -ce fut pour n’en être pas les victimes, que les -villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent -entr’elles les fondemens d’une ligue qui -sembla faire revivre l’ancien gouvernement -<span class="pagenum" id="Page_209">209</span> -des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le -Péloponèse la place que Lacédémone et Athènes -avoient autrefois occupée dans la Grèce entière, -il est nécessaire d’en faire connoître les -mœurs, les lois et les progrès.</p> - -<p>Ainsi que toutes les autres contrées de la -Grèce, l’Achaïe eut d’abord des capitaines ou -des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, -et leur famille conserva la couronne jusqu’aux -fils d’Ogygès, qui, s’étant rendus odieux, furent -chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent -alors à être libres. Leurs villes avoient -les mêmes poids, les mêmes mesures, les -mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: -chacune d’elles forma cependant une -république indépendante, qui eut son gouvernement, -son territoire et ses magistrats particuliers. -Les distinctions que la monarchie -avoit introduites entre les citoyens disparurent; -il n’y eut plus de nobles qui prétendissent -avoir des priviléges, et dans chaque -ville l’assemblée générale du peuple posséda -la souveraineté. Cette démocratie, toujours si -orageuse dans le reste de la Grèce, ne causa -aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que -les lois étoient établies sur de sages proportions, -et qu’en donnant aux magistrats assez -<span class="pagenum" id="Page_210">210</span> -d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en -avoit pas assez laissé pour en pouvoir abuser; -soit parce que les Achéens, toujours exposés -aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient -pas le loisir de s’occuper de querelles -domestiques, et que le conseil général de leur -association apportoit un soin extrême à les -prévenir ou à les étouffer dans leur naissance.</p> - -<p>Chacune de ces républiques renonça au privilége -de contracter des alliances particulières -avec les étrangers, et toutes convinrent qu’une -extrême égalité serviroit de fondement à leur -union, et que la puissance ou l’ancienneté -d’une ville ne lui donneroit aucune prérogative -sur les autres. On créa un sénat commun -de la nation; il s’assembloit deux fois l’an à -Egium, au commencement du printemps et de -l’automne, et il étoit composé des députés de -chaque république en nombre égal. Cette assemblée -ordonnoit la guerre ou la paix, contractoit -seule les alliances, faisoit des lois pour -administrer sa police particulière, envoyoit -des ambassadeurs ou recevoit ceux qui étoient -adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire -importante et imprévue dans le temps que -le sénat ne tenoit pas ses séances, les deux -préteurs le convoquoient extraordinairement. -<span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -Ces magistrats, dont l’autorité étoit annuelle, -commandoient les armées; et quoiqu’ils ne -pussent rien entreprendre sans la participation -de dix commissaires qui formoient leur conseil, -ils paroissoient en quelque sorte dépositaires -de toute la puissance publique, dès -que le sénat auquel ils présidoient n’étoit pas -assemblé.</p> - -<p>Les Achéens ne vouloient ni acquérir de -grandes richesses, ni se rendre redoutables -par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un -bonheur obscur, le seul vraisemblablement -pour lequel les hommes soient faits. Leur -sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit -général de la nation, fut sans ambition, -et par conséquent juste sans effort. C’est son -attachement à la justice qui le fit respecter, et -lui valut souvent l’honneur d’être l’arbitre des -querelles qui s’élevoient dans le Péloponèse, -dans les autres provinces de la Grèce, et même -chez les étrangers.</p> - -<p>Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, -ni à son fils, ces princes lui laissèrent -ses lois, son gouvernement, je dirois presque -sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs -que la Grèce éprouva sous leurs successeurs. -Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup -<span class="pagenum" id="Page_212">212</span> -des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: -les unes reçurent garnison de Polypercon, -de Démétrius, de Cassandre, et depuis -d’Antigone Gonatas; les autres virent -naître des tyrans dans leur sein. La diversité -de leur fortune leur donna des intérêts différens; -leurs maîtres en eurent souvent d’opposés, -et tout lien fut rompu entr’elles.</p> - -<p>Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare -ayant trouvé des conjonctures heureuses pour -secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; -et, en se mettant en état de repousser les insultes -des Etoliens, jetèrent les fondemens -d’une seconde ligue, qui, malgré les vices -actuels des Grecs, se proposa pour modèle la -première, et en prit les mœurs, les lois et la -politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans -après, de la garnison qui les opprimoit, se -joignirent à cette république naissante, qui -s’agrandit encore par l’association des Caryniens -et des Bouriens, qui avoient massacré -leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse -demandèrent, comme une faveur, à être reçues -dans la ligue; d’autres attendirent qu’on -leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou -qu’on leur fît même une sorte de violence -dont elles eurent bientôt lieu de s’applaudir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span> -Tandis que la Macédoine, occupée de -ses affaires domestiques, ne pouvoit donner -qu’une attention légère à celles de la Grèce, -la ligue des Achéens, dit Polybe, auroit fait -des progrès plus considérables, si ses magistrats -avoient profité de ces circonstances avec -plus d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement -des Grecs et leurs divisions fissent -croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire, -ou du moins inutile de vouloir rappeler -les anciens principes, soit que, jaloux les -uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun -projet important, ils restèrent dans une inaction -infructueuse. La ligue ne s’associa aucun -nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle, -en acquérant des alliés, que quand elle -fit la faute heureuse de ne confier qu’à un seul -préteur l’administration de toutes ses affaires.</p> - -<p>Ce fut quatre ans après cette réforme dans -le gouvernement, qu’Aratus délivra Sycione, -sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu -le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. -Les talens de ce grand homme l’élevèrent à -la préture. Les Achéens, convaincus de sa -probité, crurent ne pas manquer aux règles -de la prudence, en rendant, pour ainsi dire, -sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la -<span class="pagenum" id="Page_214">214</span> -Grèce un spectacle tout à fait extraordinaire. -Sans ambition, sans désir de faire des conquêtes, -les Achéens déclarèrent une sorte de -guerre à tous les tyrans du Péloponèse. Ils -surprirent plusieurs villes, les affranchirent, -et se crurent assez payés des frais et des périls -de leurs entreprises, en les unissant à une société -dans laquelle elles jouissoient de la même indépendance -et des mêmes prérogatives que les -villes les plus anciennement alliées. Plusieurs -tyrans ne se trouvant plus en sûreté, sur-tout -après la mort de Démétrius, roi de Macédoine, -qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes -de leur autorité.</p> - -<p>Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse, -au rôle important que commençoient -à faire les Achéens, on eût dit que les -peuples de la Grèce, épris d’une nouvelle -passion pour la liberté, et instruits par l’expérience, -touchoient au moment heureux de -ne plus former qu’une seule république. La -jalousie et les intrigues de Lacédémone et -d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et -dégradées par leurs vices, ces deux villes -conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient -impatiemment que l’Achaïe, autrefois -si inférieure à la Laconie et à l’Attique, voulût -<span class="pagenum" id="Page_215">215</span> -occuper une place qu’elles espéroient vainement -de reprendre. La modération des -Achéens, si capable de gagner l’estime et la -confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de -tous les obstacles, si ce peuple, à l’exemple des -anciens Spartiates, avoit eu l’art de se faire des -généraux et une discipline savante et rigide. -Jamais il n’avoit été plus nécessaire à une république -qui vouloit prendre l’ascendant dans -la Grèce, et devenir le point de ralliement de -tous ses peuples, de faire fleurir les talens -et les vertus militaires; mais l’amour des -Achéens pour la paix, les portoit à cultiver -avec plus de soin les fonctions civiles du citoyen, -que les qualités propres à faire des -hommes de guerre. Une sorte d’indolence les -empêchoit de former des entreprises hardies; -et, en paroissant se défier de leurs forces, ils -n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. -Bornés à exécuter des projets plus sûrs -que brillans, ils ne faisoient point naître cette -admiration dont les Grecs avoient besoin pour -renoncer à leurs petites jalousies, et secouer -une timidité et un découragement auxquels les -malheurs des temps, les exploits d’Alexandre -et la puissance de ses successeurs les avoient -accoutumés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur -de la seconde association des Achéens, -contribua beaucoup à entretenir cet esprit. -C’étoit, dit Polybe, l’homme le plus propre -à conduire les affaires d’une république. Une -justesse exquise de jugement le portoit toujours -à prendre le parti le plus convenable -dans des dissentions civiles. Habile à ménager -les passions différentes des personnes avec -lesquelles il traitoit, il parloit avec grâce, -savoit se taire, et possédoit l’art de se faire -des amis et de se les attacher. Savant à former -des partis, tendre des piéges à un ennemi et -le prendre au dépourvu, rien n’égaloit son -activité et son courage dans la conduite et -l’exécution de ces sortes de projets. Aratus, -si supérieur par toutes ces parties, n’étoit plus -qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. -Irrésolu quand il falloit agir à force ouverte, -une timidité subite suspendoit en quelque sorte -l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli -le Péloponèse de ses trophées, peu de capitaines -ont eu cependant moins de talens que -lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter -qu’Aratus se rendoit justice, et sentoit son -embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit -lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit -<span class="pagenum" id="Page_217">217</span> -naturel que, pour se mettre à son aise, toutes -ses vues se tournassent vers la paix, et qu’il -nourrît dans les Achéens les sentimens de -crainte auxquels leur ligue devoit sa naissance.</p> - -<p>Pour prévenir les dangers que les institutions -trop peu militaires des Achéens leur préparoient, -tandis qu’ils avoient à leurs portes, -dans la personne des rois de Macédoine, un -ennemi redoutable qui n’épioit qu’une occasion -favorable de les asservir, Aratus mit habilement -à profit la rivalité qui régnoit entre -les successeurs d’Alexandre. Quoique l’ambition -de ces princes parût satisfaite du partage -dont ils étoient convenus après la bataille -d’Ipsus, ils se défioient continuellement les -uns des autres. Ils s’observoient mutuellement -avec cette politique inquiète qui agite -aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux aspiroit -à étendre son empire, et vouloit empêcher -que les autres ne fissent de nouvelles acquisitions: -on avoit déjà notre politique de l’équilibre. -Les cours d’Egypte et de Syrie étoient -principalement attentives aux démarches des -rois de Macédoine, qui, se regardant comme -les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient -avoir des droits sur les provinces démembrées -de son empire, et se promettoient de les faire -<span class="pagenum" id="Page_218">218</span> -rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement -de la Grèce entière les mettroit en -état d’en rassembler les forces, et de reprendre -le projet formé par Philippe et exécuté par -Alexandre.</p> - -<p>Ces puissances voyoient donc avec plaisir -que, loin de fléchir sous le joug, le Péloponèse -formât encore des ligues favorables à sa -liberté, et qu’en se défendant contre la Macédoine, -il leur servît de rempart; elles devoient -protéger les Achéens, Aratus le comprit; et -par les alliances qu’il contracta avec les rois -d’Egypte et de Syrie, il se fit craindre et respecter -par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.</p> - -<p>Quelque sage que fût cette politique, il s’en -falloit beaucoup qu’elle rassurât entièrement -<ins id="cor_29" title="ǝratus">Aratus</ins> sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir arriver -que les protecteurs ou les <ins id="cor_30" title="alliées">alliés</ins> de la ligue -Achéenne se brouillassent, ou, qu’occupés chez -<ins id="cor_31" title="Aux">eux</ins> par quelques affaires importantes, ils se -vissent forcés à négliger celles de la Grèce, -dans le temps que le Péloponèse auroit le plus -grand besoin de leur secours. Les peuples -libres, quand leur gouvernement n’est pas -une pure démocratie, ont une sorte de constance -dans leurs principes et dans leur conduite, -<span class="pagenum" id="Page_219">219</span> -qui sert de règle et de boussole à leurs -alliés et à leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à -un certain point les craintes et les espérances; -mais les princes absolus n’écoutent souvent -que leur volonté, et leur volonté est toujours -incertaine; ils prennent quelquefois pour l’intérêt -de leur état l’intérêt de leurs passions, -et leurs passions varient et changent au gré des -circonstances et des personnes qui les entourent. -Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens -un roi actif, guerrier et entreprenant, -tandis que l’Egypte et l’Asie obéiroient à des -monarques paresseux et timides; et de quels -malheurs n’auroit pas alors été menacée la république -des Achéens? Il n’étoit pas impossible -que, par des négociations adroites, un -roi de Macédoine trompât les alliés de la Grèce -sur leurs intérêts, corrompît et achetât, par -des présens, les ministres et les généraux -d’Egypte et de Syrie, et se préparât ainsi la -conquête du Péloponèse. Qui peut prévoir tous -les caprices de la fortune et tous les dangers -des états? Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, -un événement imprévu qui força Aratus -à changer de politique: je veux parler -de la révolution qui se fit à Lacédémone, sous -le règne de Cléomène.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span> -On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans -cette ville, aucun vestige des anciennes mœurs. -Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois -de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement -général; et la mort tragique dont -les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir -mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène -cependant ne se laissa point décourager, -et son ambition lui fit entreprendre une réforme -qu’Agis n’avoit méditée que par amour -du bien public. Il abolit les dettes, fit un -nouveau partage des terres; et les citoyens -qu’il avoit retirés de la misère, et à qui il -faisoit espérer une fortune considérable, en -leur promettant les dépouilles des peuples -voisins, furent subitement frappés d’une espèce -d’enthousiasme. Lacédémone prit une -face nouvelle; elle parut une seconde fois -peuplée de soldats, dont le courage et la confiance -mirent leur chef en état de faire une -entreprise digne de son ambition et de ses -talens; et Cléomène tourna toutes ses forces -contre les Achéens, qui s’étoient emparés de -l’empire du Péloponèse.</p> - -<p>Aratus sentit sur le champ que les rois de -Syrie et d’Egypte, avec lesquels il étoit lié, -n’avoient pas le même intérêt de défendre la -<span class="pagenum" id="Page_221">221</span> -confédération <ins id="cor_32" title="chéenne Acontre">Achéenne contre</ins> la république -de Sparte, que contre la Macédoine. Il importoit -peu en effet à ces princes que chaque -ville du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant -sur les autres, pourvu que la Macédoine -restât toujours dans son premier état: peut-être -même devoient-ils favoriser une république -qui, après avoir recouvré sa réputation, -paroîtroit bien plus propre que la ligue des -Achéens à réunir les Grecs contre la Macédoine, -et à favoriser leur indépendance.</p> - -<p>Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur -la protection de ses alliés, il se seroit perdu -un temps considérable à envoyer des ambassadeurs -et à négocier, pendant que Cléomène, -actif, diligent, infatigable, poussoit -la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un -instant. En supposant même, contre toute -apparence, que les cours de Syrie et d’Alexandrie -se fussent hâtées de secourir les Achéens, -il me semble qu’il y auroit eu beaucoup -d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler -leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, -si je ne me trompe, que la Macédoine -n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de -ses ennemis dans la Grèce; montrer en cette -occasion de la crainte ou une indifférence -<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> -imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût -été inviter les étrangers à y faire des établissemens, -et même à porter leurs armes jusque -dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone -Doson auroit désiré sincèrement la paix, -il n’auroit donc pu se dispenser de venir au -secours des Spartiates; la guerre particulière -des Lacédémoniens et des Achéens seroit devenue -nécessairement une guerre générale entre -les successeurs d’Alexandre; et quelque puissance -qui eût eu l’avantage, elle en auroit -sûrement abusé pour opprimer à la fois la -république de Sparte, la ligue des Achéens -et tout le Péloponèse.</p> - -<p>On ne peut, je crois, donner trop de -louanges à Aratus pour avoir recouru à la -protection de la Macédoine même, dans une -conjoncture fâcheuse où il s’agissoit du salut -des Achéens. Plutarque ne pense pas ainsi. -«Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à -Cléomène, que de remplir une seconde fois -le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût -ce prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; -il étoit né à Lacédémone, et il auroit été -plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir -au dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span> -Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, -dont il nous a tracé la vie, mais quelquefois -politique médiocre, ne se persuade-t-il -pas trop aisément qu’il étoit possible d’engager -les Achéens à reconnoître le pouvoir -de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, -historien presque contemporain, et consommé -dans les affaires de la guerre et de la paix. -Il nous apprend que ce prince, devenu odieux -à toute la Grèce, étoit regardé avec raison -comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de -ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils -le justifier par l’exemple de Lycurgue, qui -autrefois avoit fait une sainte violence aux -Spartiates pour réformer leurs lois et leurs -mœurs. Dans ce législateur on reconnoissoit -un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié -lui-même dans son entreprise, pour ne -s’occuper que du bien public et du soin de -rendre ses concitoyens aussi vertueux que -lui-même. Cléomène, au contraire, commença -sa réforme par empoisonner Euridamas, son -collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement -les sénateurs de leur pouvoir, et -en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain -titre; il se défit des éphores; et profitant, -comme auteur de la révolution, du crédit -<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu -dans sa patrie, s’il fit quelques lois sages, -ce fut en tyran injuste, dissimulé et sans foi.</p> - -<p>Si ce prince, semblable au portrait infidelle -qu’en fait Plutarque, avoit en effet rétabli le -gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, -bien loin de vouloir asservir les Achéens, -n’auroit demandé qu’à s’associer à leur ligue, -et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. -Mais dès que Cléomène, avare, ambitieux, -empoisonneur, paroissoit aux yeux des Grecs -souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque -nous apprît par quel secret, à la place -d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la confédération -achéenne de renoncer à leur liberté. -Qu’importoit aux peuples du Péloponèse que -les Spartiates eussent repris leur ancien courage -et leur discipline militaire, si ces vertus -nouvelles ne devoient servir que d’instrumens -à l’ambition de Cléomène? Lacédémone -n’en devoit paroître que plus odieuse à ses -voisins.</p> - -<p>Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se -dépouille jamais volontairement de son indépendance, -et que plutôt que de se soumettre -à un maître qui veut l’envahir par la force, -il se fera lui-même un tyran? Tel est le -<span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -cours des passions dans le cœur des hommes. -D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée -de plusieurs villes qui auroient préféré -de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin -de renoncer à la haine invétérée qu’elles -avoient contre les Spartiates: peut-être n’auroient-elles -perdu qu’avec peine leur ressentiment, -quand Lacédémone, sous la main -d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois -toutes ses anciennes vertus. Polybe nous -avertit que si Aratus n’eût pas recherché la -protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis -alloient y recourir, en se séparant -de la ligue. Toutes les autres villes du Péloponèse -ne devoient-elles pas avoir à peu près -la même politique; puisque Cléomène, en promettant -d’abolir les dettes et de faire un nouveau -partage des terres dans ses conquêtes, avoit -soulevé contre lui les citoyens qui jouissoient -de la principale autorité dans le Péloponèse?</p> - -<p>Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, -c’est qu’après la défaite entière de Cléomène -et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé -Doson, et régent de la Macédoine -pendant la minorité de Philippe, fils de Démétrius, -mit en quelque sorte des entraves -<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> -au Péloponèse. Sans doute que les peuples -de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude -les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe -et à Orchomène; sans doute que leur -liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant -pour condamner Aratus? Les Péloponésiens -auroient-ils été plus libres et plus -heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? -La cour de Macédoine respecta leur gouvernement, -leurs lois, leurs coutumes et leurs -magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il -pas au contraire abusé insolemment de ses -avantages?</p> - -<p>Aratus a été un des plus grands personnages -de l’antiquité; mais tel est le sort des -hommes d’état, qu’on les juge souvent sans -considérer que la politique, soumise à la fatalité -des circonstances qui l’enchaînent, ne -voit quelquefois autour d’elle que des écueils, -et n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. -Aratus fait prendre à sa république, trop -foible pour résister à Cléomène, le seul -parti qui pouvoit prévenir sa ruine; il la retient -sur le bord du précipice, il l’empêche -d’y tomber; et on le blâme, parce que -les Achéens, en conservant leur liberté, se -trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour -la cour de Macédoine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span> -Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce -s’étoit familiarisée ne lui permettoient plus -de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit -rendue autrefois heureuse et puissante, on -regardera l’alliance que les Achéens contractèrent -avec Antigone Doson comme l’événement -le plus heureux pour les Grecs et les -Macédoniens, si on fait attention à la guerre -qui s’éleva bientôt entre les deux peuples -les plus puissans du monde, et qui, préparant -un maître aux nations, devoit leur donner -de nouveaux intérêts.</p> - -<p>Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle -que lui présentoit la descente des Carthaginois -en Italie, et qu’incertaine entre le génie -d’Annibal et le génie de la république Romaine, -elle ne prévoyoit point encore qu’elle seroit -un jour la victime de cette guerre: «qu’il -seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, -que les Dieux commençassent à -nous inspirer des sentimens d’union et de -concorde, afin que, réunissant nos forces, -notre patrie se trouve à couvert des insultes -des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, -de beaucoup de politique pour -prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, -Carthaginois ou Romain, ne se bornera -<span class="pagenum" id="Page_228">228</span> -point à l’empire de l’Italie et de la Sicile. -Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; -il portera ses armes dans notre patrie. Si -la nue qui nous menace du côté de l’occident -vient à fondre sur nous, craignons -de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne -serons plus les maîtres de faire la guerre, -ni de traiter de la paix à notre gré; nous -serons condamnés à obéir.»</p> - -<p>Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, -il suffiroit de faire connoître ici le génie des -Romains, de rechercher les causes de la grandeur -de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu -de l’état le plus bas à la plus haute -élévation, et poussé par les ressorts de son -gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser -de vaincre qu’après avoir tout soumis, ou -qu’après avoir été lui-même vaincu par sa -prospérité. Les Romains en effet marchoient -à la monarchie universelle; toutes leurs institutions -en faisoient une nation guerrière qui -devoit haïr le repos, parce que la guerre, -loin de l’épuiser, multiplioit, par une espèce -de prodige, ses forces et ses ressources. Ils -avoient contracté depuis leur naissance l’habitude -de se mêler dans les affaires qui devoient -en apparence leur paroître indifférentes; -<span class="pagenum" id="Page_229">229</span> -il étoit impossible d’être leurs voisins, sans -devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous -le nom d’alliés; et leur ambition extrême -étoit toujours cachée sous le voile de la justice, -de la modération et de la magnanimité: -la manière dont ils avoient subjugué l’Italie, -la Sicile et la Sardaigne, apprenoit ce qu’ils -feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient -sur la Grèce ou sur la Macédoine -dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.</p> - -<p>«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, -ne pourront jamais résister séparément -aux forces du vainqueur. Nous avons besoin -de votre secours, continuoit-il, en adressant -la parole à Philippe, pour nous soutenir -contre les barbares. Les Dieux vous ont mis -en état de protéger notre liberté, profitez de -cette faveur; mais en défendant les Grecs, -songez que vous travaillez pour vous-même; -songez que votre royaume trouvera à son tour -dans leur amitié toutes les ressources nécessaires -à sa grandeur. La bonne-foi doit être -votre seule politique. Si les Grecs soupçonnent -que vous ne défendiez l’entrée de leur pays -aux étrangers que pour vous en réserver la -conquête, je vous annonce que tout est perdu. -Nos villes alarmées ne craindront point de -<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> -s’allier aux Barbares; et la douceur de se -venger de vous, les fera courir à leur ruine, -pourvu qu’elles vous perdent.»</p> - -<p>C’étoit à Philippe, instruit par le conseil -d’Agelaüs, à qui ses lumières découvroient -l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de -Thémistocle dans une conjoncture si critique: -quoiqu’il ne dût pas avoir affaire à des Xercès, -à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie, -il auroit encore opposé aux légions romaines -des hommes capables de les étonner, et -peut-être même de mettre des bornes à leurs -conquêtes, s’il eût continué à se conduire -les principes sages et modérés qui illustrèrent -le commencement de son règne, et -qu’Antigone Doson lui avoit donnés.</p> - -<p>La nature, disent les historiens, avoit réuni -dans Philippe toutes les qualités qui honorent -le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu et pénétrant. -Une valeur héroïque étoit d’autant plus -propre à lui gagner les cœurs, qu’il possédoit -en même temps cet art enchanteur de plaire, -fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et -aux talens. Il aimoit la gloire avec passion, -et ne pensoit pas qu’elle pût être unie à l’injustice. -Une sage modération écartoit tous -les soupçons qui auroient pu tenir les Grecs -<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> -en garde contre lui. Tant de vertus disparurent -en un jour; phénomène, si je puis -parler ainsi, d’autant plus surprenant, que -ce prince, entouré depuis long-temps de ces -hommes vils qui ne peuvent s’élever à la -fortune, qu’en rendant leur maître aussi méprisable -qu’eux, sembloit avoir un caractère -éprouvé.</p> - -<p>Démétrius de Phare chatouilla l’ambition -de Philippe, en lui faisant envisager la conquête -de l’Italie comme une entreprise aisée -après la bataille de Cannes. Les Romains, -s’il falloit l’en croire, ne pouvoient se relever -de leurs pertes; et il étoit impossible à une -république aussi mal gouvernée que Carthage, -d’affermir son empire sur les vaincus, et de -conserver sa proie, si Philippe tentoit de la -lui enlever. Ce prince, enivré des espérances -que lui donnoit Démétrius, négligea sur-le-champ -ses vrais intérêts, pour faire autant de -fautes qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter -de ses avantages sur les Etoliens, et de -les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix -de la Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit -entre le Péloponèse et la Macédoine, il -rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en -faisant alliance avec un peuple qui étoit odieux -<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -à tous les Grecs: étrange conduite! de se -brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite -la conquête d’une province éloignée.</p> - -<p>Si Philippe croyoit que le génie puissant -d’Annibal dût détruire la république Romaine, -il devoit attendre, pour se livrer à son ambition, -que l’Italie fût soumise à des marchands, -qu’Annibal mourût, et que les Carthaginois -cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au -contraire des succès de ce général, et que par -une connoissance plus profonde du gouvernement, -des mœurs et de la politique des -Romains, il jugeât que leurs ressources étoient -plus grandes que leurs pertes, et qu’il falloit -les détruire pour les empêcher de <ins title="revenir">devenir</ins> les -maîtres du monde; il devoit sans doute, en se -liguant avec Annibal, l’aider de toutes ses -forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage -elle-même auroit dû faire.</p> - -<p>Cependant, il se laissa effrayer par les premières -menaces que lui firent les Romains, en -apprenant son traité, et passa d’une extrême -confiance à une crainte extrême, quand il vit -qu’ils conservoient les plus grandes espérances -dans les plus grands malheurs, et qu’à demi -vaincus, ils avoient le courage d’insulter les -côtes de son royaume. Il se repentit de son -<span class="pagenum" id="Page_233">233</span> -entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne -fit encore que de nouvelles fautes pour réparer -celles qu’il avoit déjà faites. Juge-t-il qu’il -doit se préparer à la guerre et se mettre en état -de défense contre les Romains? Il oublie les -sages conseils d’Agelaüs, croit que pour augmenter -ses forces, il faut commencer par asservir -la Grèce, et se fait follement un nouvel -ennemi.</p> - -<p>Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à -multiplier ses embarras et ses dangers. Il ne -cherche que des prétextes pour subjuguer la -Grèce; il s’indigne de la paix qui y règne, fait -naître des troubles et ranime les anciennes divisions. -Si les Messéniens ont dans leur ville -des querelles domestiques, «n’avez-vous pas, -dit-il aux riches, des lois pour réprimer l’insolence -de la multitude? Manquez-vous de -bras, dit-il au peuple, pour vous faire justice -de vos tyrans?» Il fait empoisonner Aratus, -Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent -infâme, et ses alliés devinrent ses ennemis. -Les Achéens, malgré leur patience, se soulevèrent; -et sous la conduite d’un aussi grand -capitaine que Philopemen, qu’on a appelé le -dernier des Grecs, et qui avoit pris Epaminondas -pour modèle, ils défendirent leur -<span class="pagenum" id="Page_234">234</span> -liberté avec plus de courage que les Grecs -n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes -les espérances étoient évanouies, voyoit que -l’Italie échappoit aux Carthaginois; il ne pouvoit -réduire les Achéens, il redoutoit la vengeance -des Romains: ses revers l’aigrirent, et -ne consultant que sa colère et sa crainte, il devint -enfin par désespoir le plus odieux des -tyrans.</p> - -<p>La république romaine conservoit encore -cette austérité de mœurs qui l’a rendue si puissante, -quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes -l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. -Rome, enrichie des dépouilles de Carthage, -pouvoit suffire aux frais des guerres les plus -dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le -trésor public, n’avoient pas encore porté la -corruption dans les maisons des citoyens. L’union -la plus intime subsistoit entr’eux; et les -dangers dont Annibal les avoit menacés, n’avoient -fait que donner une nouvelle force aux -ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, -étoient plus persuadés que jamais que tout -étoit possible à leur patience, à leur amour -pour la gloire, et au courage de leurs légions. -Quelque légère connoissance qu’on ait, de la -seconde guerre punique, on doit sentir quelle -<span class="pagenum" id="Page_235">235</span> -étrange disproportion il y avoit entre les forces -de la Macédoine et celles de la république Romaine, -secondée par une partie des Grecs: -aussi Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire -aux conditions d’une paix humiliante, -qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans -la Grèce, le laissa sans vaisseaux et épuisa -ses finances.</p> - -<p>Les Romains essayèrent dès-lors, sur les -Grecs, cette politique adroite et savante qui -avoit déjà trompé et asservi tant de nations. -Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, -ses lois et son gouvernement, ils défendirent -toute alliance, et mirent par-là la Grèce dans -l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se -réunir. La république Romaine commença à -dominer les Grecs par les Grecs mêmes; ce fut -par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir -et les affoiblir, afin de les opprimer plus aisément -par la force des armes. Elle se fit des -partisans zélés, dans chaque ville, en comblant -de bienfaits les citoyens qui lui furent les plus -attachés. L’histoire a conservé les noms de -plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour -délateurs de leurs concitoyens à Rome, -et artisans de la <ins id="cor_33" title="tyrannnie">tyrannie</ins> dans leur patrie, -prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce -<span class="pagenum" id="Page_236">236</span> -d’autre droit, d’autres lois, d’autres mœurs, -d’autres usages que la volonté des Romains. -Au moindre différend qui s’élevoit, la république -offroit sa médiation pour accoutumer -les Grecs à la reconnoître pour juge; ne parloit -que de paix, parce qu’elle vouloit avoir -seule le privilége de faire la guerre; donnoit -des conseils, hasardoit quelquefois des ordres, -mais toujours dans des circonstances favorables, -et en cachant son ambition sous le -voile spécieux du bien public.</p> - -<p>Les Etoliens s’étoient promis de grands -avantages en favorisant les armes des Romains -contre Philippe; et pour toute récompense, -ils se virent forcés à ne plus troubler la Grèce -par leurs brigandages, et à périr de misère -s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient -par une industrie honnête les maux que -leur faisoit la paix. Ils se crurent accablés sous -une tyrannie insupportable; ils méditèrent une -révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug -des Romains sans un secours étranger, ils -firent passer quelques-uns de leurs citoyens à -la cour de Syrie, pour engager Antiochus à -prendre les armes contre la république Romaine. -La défaite de ce prince, lui fit perdre -l’Asie mineure; et les Grecs, désormais sans -<span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -ressources, se trouvèrent enveloppés de toutes -parts de la puissance des Romains.</p> - -<p>Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent -de cet avantage, ce fut la ruine des Etoliens. -La république Romaine leur accorda la paix, -mais à condition que toujours prêts à marcher -sous ses ordres, ils ne donneroient jamais aucun -secours à ses ennemis ni à ceux de ses -alliés. La ligue Etolienne paya deux cens talens -aux Romains, et s’obligea de leur en donner -encore trois cens dans l’espace de six années. -Elle livra quarante de ses principaux citoyens -qui furent envoyés à Rome, et il ne lui fut -permis de choisir ses magistrats que parmi ses -otages. Les villes de la confédération qui -avoient désapprouvé son alliance avec Antiochus, -furent déclarées libres. Enfin, les Romains -donnèrent aux Acarnaniens, pour prix -de leur fidélité, la ville et le territoire des -Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, -les Etoliens, dit Polybe, tournèrent leur -fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes -domestiques les portèrent aux violences les -plus atroces. Ce peuple acheva de venger les -Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans -toute l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres -et assassinats.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span> -Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, -et cependant de jour en jour moins libres, -connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer -la protection de la république Romaine -contre Philippe: pour se venger d’un ennemi -auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient -donné un maître auquel il falloit obéir. Ils -virent avec joie que Persée tentât de sortir de -l’abaissement où les Romains le tenoient; -mais ce prince téméraire et timide fut vaincu -comme Philippe son père, et traité avec plus -de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; -le trône de Philippe et d’Alexandre ne subsista -plus; la Macédoine, qui avoit subjugué l’Asie -entière, devint une province romaine: les -vainqueurs en transportèrent les habitans -d’une contrée dans l’autre pour la rendre docile -et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une -image du sort qui l’attendoit, si elle essayoit -de se soulever contre une république, qui, -commençant à perdre ses mœurs, commençoit -à ne plus respecter ses lois; et que l’excès de sa -prospérité invitoit déjà à abuser de son pouvoir.</p> - -<p>Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant -lui les villes entre lesquelles il s’élevoit -quelque différend; il ne proposoit que des -conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais -<span class="pagenum" id="Page_239">239</span> -les Grecs éprouvèrent que c’étoit un crime que -de ne pas obéir. Au milieu de cet assujetissement -général, la ligue seule des Achéens se -piquoit d’un reste de liberté: elle régloit encore -ses affaires domestiques, et faisoit des -alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit -avoir des droits; elle en parloit sans cesse, et -cependant étoit assez prudente pour n’oser -presque pas en jouir. «Si ce que les Romains -exigent de nous,» disoient d’après Philopemen -les Achéens les plus accrédités dans leur -nation, «est conforme aux lois, à la justice -et aux traités que nous avons passés avec -eux, ne balançons point à leur montrer une -sage déférence; mais si leurs prétentions -blessent notre liberté et nos usages, faisons-leur -connoître les raisons que nous avons -de ne pas nous y soumettre. Remontrances, -prières, bon droit, tout est-il inutile; -prenons les dieux à témoins de l’injustice -qu’on nous fait, mais obéissons encore, -et cédons à la violence, ou plutôt à la -nécessité.»</p> - -<p>Ce mêlange de soumission et de fermeté, de -crainte et de courage, rendoit les Achéens -suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir -les plus petits dangers que la république Romaine -<span class="pagenum" id="Page_240">240</span> -cimentoit chaque jour la grandeur de -sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des -Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux -dans la Grèce, et n’y réveillât le souvenir -de son ancienne indépendance. D’ailleurs -elle étoit parvenue à une trop haute élévation, -et tous les peuples étoient trop humiliés devant -elle, pour qu’elle ne confondît pas les remontrances -et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui -manquer de respect; et tout ce que l’Achaïe -avoit d’honnêtes gens et de bons citoyens fut -condamné par un décret de bannissement à -abandonner sa patrie.</p> - -<p>Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer -jusqu’à l’espérance de la liberté dans le Péloponèse; -il y aigrit au contraire les esprits. On -se plaignit, on murmura sans retenue; et -comme si on eût voulu s’essayer à la révolte, -en s’accoutumant à mépriser les Romains, on -publia que leur empire n’étoit que l’ouvrage -de la fortune. Quelqu’insensée que fut cette -manière de penser, elle devoit s’accréditer chez -un peuple vain, et qui, traitant les étrangers -de barbares, se flattoit de posséder seul tous -les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à -être les victimes de leur vanité. La république -Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion de -<span class="pagenum" id="Page_241">241</span> -les humilier, profita du différent qui s’étoit -élevé entr’eux et les Spartiates, pour nommer -des commissaires qui, sous prétexte de les -juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération -Achéenne, et de détacher de son alliance -le plus de villes qu’il seroit possible, -mais sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène -et Héraclée.</p> - -<p>Les Achéens osèrent donner des marques -de mépris aux députés de Rome; mais cette -république, dont la politique savoit si bien -pousser à sa ruine un peuple assez sage pour -s’en éloigner, et feindre de prêter une main -secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, -dissimula l’injure qu’on avoit faite à -ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux -commissaires, qu’il chargea de se conduire -avec beaucoup de douceur, et d’inviter seulement -les Achéens à rappeler leurs troupes, et -cesser les hostilités qu’ils avoient commencées -sur le territoire de Sparte.</p> - -<p>Par cette conduite, en apparence si modérée, -les Romains ne cherchoient qu’à mettre l’Achaïe -dans son tort, et justifier l’extrême sévérité -dont ils vouloient user à son égard. Plus ils -affectoient de ménagemens et de modération, -plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté -<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> -et d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient -alors la ligue; et Polybe nous les dépeint -comme deux scélérats, dont l’empire étoit -absolu sur tout ce qu’il y avoit de citoyens -déshonorés ou assez ruinés pour n’avoir rien -à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, -sur la foi de ces deux hommes, que la douceur -affectée de la république romaine n’étoit que -le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux -Achéens, qu’occupée par une troisième guerre -contre un peuple aussi puissant que les Carthaginois, -elle avoit d’abord tâché d’intimider -les Grecs par une ambassade fastueuse; mais -que cette voye ne lui ayant pas réussi, elle -avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont -la conduite plus modérée faisoit voir que les -Romains n’osoient se faire de nouveaux ennemis, -et se repentoient d’avoir ébranlé par -leur tyrannie l’empire qu’ils avoient pris sur -la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle s’affranchit. -«Puisque Rome tremble, disoient-ils, -il faut renoncer aujourd’hui et sans retour -à la liberté, ou profiter de cette dernière -occasion pour la défendre et l’affermir.» -Ces sentimens passèrent dans tous les cœurs, -et les seconds députés des Romains n’eurent -pas un succès plus heureux que les premiers.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span> -Métellus qui commandoit en Macédoine, -n’oublia rien pour dissiper l’erreur des Achéens, -et les porter à obéir; mais tous ses efforts -étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux -les légions. L’Achaïe de son côté s’étoit préparée -à la guerre; les armées se joignirent -dans la Locride; et malgré l’échec considérable -que les Achéens y reçurent, ils ne désespérèrent -pas encore de leur salut. Critolaüs -avoit été tué; Diéus, son collègue, rassembla -à la hâte les débris de l’armée battue; -et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de -défier encore une fois la fortune des Romains.</p> - -<p>Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, -ne se lassoit point de faire de nouvelles propositions -de paix, lorsque Mummius prit -le commandement de l’armée. Ce consul, -aussi fameux dans la Grèce par la rusticité -de ses mœurs et son ignorance pour les arts -qui la charmoient, que par la dureté dont -il usa à son égard, défit entièrement les Achéens; -et leur consternation égala après la bataille -la confiance téméraire avec laquelle ils s’y -étoient présentés.</p> - -<p>Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à -l’épée des romains, se réfugiât dans Corinthe; -et en défendant une place qui étoit la clef du -<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> -Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse -pour obtenir une capitulation honorable, ou -justifier la témérité qui lui avoit mis les armes -à la main. Mais les soldats consternés s’y -crurent trop près de leurs vainqueurs; ils fuirent -en se débandant dans l’intérieur du Péloponèse, -et la plupart des Corinthiens, à qui -l’effroi de l’armée s’étoit communiqué, abandonnèrent -eux-mêmes leur ville. Mummius -la livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit -pas fui fut passé au fil de l’épée; femmes, -filles, enfans, tout fut vendu. La superbe -Corinthe fut réduite en cendres, et la liberté -des Grecs ensevelie sous ses ruines. On abattit -les murailles de toutes les villes qui avoient eu -part à la révolte. Le gouvernement populaire -fut aboli par-tout. En un mot, la Grèce perdit -ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un -prêteur, devint une province Romaine, sous -le nom de province d’Achaïe.</p> - -<p>Tel fut le sort de la nation peut-être la plus -illustre de l’antiquité, et dont la réputation, -dans sa décadence même, donna de la jalousie -aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire -offre aux méditations de la politique des maximes -plus sûres et en plus grand nombre sur -tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur -<span class="pagenum" id="Page_245">245</span> -des sociétés? Depuis Lycurgue, jusqu’au temps -malheureux que l’ambition alluma la guerre -du Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles -entre les Grecs, les haines et les vengeances -ne furent point implacables; leurs institutions -étoient telles, que la raison reprenant promptement -son empire sur les passions, la paix -étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance -de continuer la guerre, ou conçu l’espérance -de faire des conquêtes. L’amour de la -paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne -dégénéra point pendant ces temps heureux en -une indolence molle et oisive, qui, en rendant -la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit -fait des ennemis. Les Grecs, préparés par -leurs jeux aux exercices de la guerre, étoient -toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient -plutôt péri que de souffrir un affront; et par -une espèce de prodige, ces citoyens soldats -n’abusoient cependant, ni de leur courage, -ni de leur discipline, ni de leurs avantages -contre leurs voisins, et ne songeoient point à -les dépouiller de leurs biens.</p> - -<p>La Grèce n’a eu presqu’aucune république -qui ne se soit rendue célèbre. Je ne parlerai -point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie, -de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit -<span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -jamais à la raison un spectacle plus noble, -plus sublime que Lacédémone? Pendant près -de six cents ans les lois de Lycurgue, les plus -sages qui aient été données aux hommes, y -furent observées avec la fidélité la plus religieuse. -Quel peuple aussi attaché à toutes les -vertus que les Spartiates, donna jamais des -exemples si grands, si continuels de modération, -de patience, de courage, de magnanimité, -de tempérance, de justice, de mépris -des richesses, et d’amour de la liberté et de -la patrie? En lisant leur histoire, nous nous -sentons échauffer; si nous portons encore -dans le cœur quelque germe de vertu, notre -ame s’élève, et semble vouloir franchir les -limites étroites dans lesquelles la corruption -de notre siècle nous retient.</p> - -<p>Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains -de l’antiquité, qui cherche à diminuer -la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point -son principal lustre du génie et de l’art des -grands hommes qui l’ont écrite. Peut-on jeter -les yeux sur tout le corps de la nation Grecque, -et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois -au-dessus des forces de l’humanité? On voit -quelquefois tout un peuple être magnanime -comme Thémistocle, et juste comme Aristide. -<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> -Salluste nieroit-il que Marathon, les Thermopyles, -Salamine, Platée, Micale, la retraite -des dix mille, et tant d’autres exploits exécutés -dans le sein même de la Grèce pendant -le <ins id="cor_34" title="cour">cours</ins> de ses guerres domestiques, ne soient -au-dessus des louanges que leur ont données -les historiens? Les Romains n’ont vaincu les -Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle -auroit été la fortune de ces conquérants, si -au lieu de porter la guerre dans la Grèce -corrompue par mille vices, et affoiblie par -ses haines et ses divisions intestines, ils y -avoient trouvé ces capitaines, ces soldats, ces -magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé -des armes de Xercès? Le courage auroit alors -été opposé au courage; la discipline à la discipline; -la tempérance à la tempérance; les -lumières aux lumières; l’amour de la liberté, -de la patrie et de la gloire, à l’amour de la -liberté, de la patrie et de la gloire.</p> - -<p>Un éloge particulier que mérite la Grèce, -c’est d’avoir produit les plus grands hommes -dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je -n’en excepte pas la république Romaine, dont -le gouvernement étoit toutefois si propre à -échauffer les esprits, exciter les talents, et -les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle -<span class="pagenum" id="Page_248">248</span> -à un Lycurgue, à un Thémistocle, à un -Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut -dire que la grandeur des Romains est l’ouvrage -de toute la république; aucun citoyen de Rome -ne s’élève au-dessus de son siècle et de la sagesse -de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui -donner une face nouvelle. Chaque Romain -n’est sage, n’est grand que par la sagesse et -le courage du gouvernement; il suit la route -tracée, et le plus grand homme ne fait qu’y -avancer de quelques pas plus que les autres. -Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent -de ces génies vastes, puissans et créateurs, -qui résistent au torrent de l’habitude, qui -se prêtent à tous les besoins différens de -l’état, qui s’ouvrent un chemin nouveau, et -qui, en se portant dans l’avenir, se rendent -les maîtres des événemens. La Grèce n’a -éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu -long-temps d’avance par quelqu’un de ses -magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré -leur patrie du mépris où elle étoit tombée, -et l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. -Quel est au contraire le Romain qui ait dit à -sa république, que ses conquêtes devoient -la mener à sa ruine? Quand le gouvernement -se déformoit, quand on abandonnoit aux -<span class="pagenum" id="Page_249">249</span> -proconsuls une autorité qui devoit les affranchir -du joug des lois, quel Romain a prédit que -la république seroit vaincue par ses propres -armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, -quel citoyen est venu à son secours, -et a opposé sa sagesse à la fatalité qui sembloit -l’entraîner?</p> - -<p>Dès que les Romains cessèrent d’être libres, -ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les -Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne -désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils -surent en effet se rendre indépendans sous les -successeurs de ces princes. S’il s’éleva mille -tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille -Trasibule.</p> - -<p>Ecrasée enfin sous le poids de ses propres -divisions et de la puissance Romaine, la Grèce -conserva une sorte d’empire, mais bien honorable -sur ses vainqueurs. Ses lumières et son -goût pour les lettres, la philosophie et les arts -la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite, -et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. -Les vainqueurs devinrent les disciples des -vaincus, et apprirent une langue que les Homère, -les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, -les <ins id="cor_35" title="Démosthène">Démosthènes</ins>, les Platon, les -Euripide, etc. avoient embellie de toutes les -<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -graces de leur esprit. Des orateurs qui charmoient -déjà Rome allèrent puiser chez les -Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus -rare des talens, et ces secrets de l’art qui -donnent au génie une nouvelle force; ils -allèrent, en un mot, se former au talent -enchanteur de tout embellir. Dans les écoles -de philosophie, où les romains les plus distingués -se dépouilloient de leurs préjugés, ils -apprenoient à respecter les Grecs; ils rapportoient -dans leur patrie leur reconnoissance -et leur admiration, et Rome rendoit son joug -plus léger; elle craignoit d’abuser des droits -de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit -la Grèce des autres provinces qu’elle avoit -soumises. Quelle gloire pour les lettres d’avoir -épargné au pays qui les a cultivées des maux -dont ses législateurs, ses magistrats et ses -capitaines n’avoient pu le garantir? Elles sont -vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance; -et sûres d’être respectées quand il se -trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite -que les Romains.</p> - -<p class="sep2 cent sepb4"><i><span class="smcap gesp">Fin</span> des Observations sur l’histoire de la Grèce.</i></p> - -<hr class="dubl" id="Page_251" /> - -<h2>OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span><br /> -LES ROMAINS.</h2> - -<div class="pagenum" id="Page_253">253</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3 class="rpo">AVERTISSEMENT.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Il</span> y a dix ans que je fis imprimer des -réflexions sur l’Histoire Romaine et sur -l’Histoire de France, sous le titre de -<i>Parallèle des Romains et des Français</i>. -Le public, qui se plaît quelquefois à encourager -les jeunes écrivains, fit à mon -ouvrage un accueil favorable; mais je -ne fus pas long-temps à m’apercevoir -que ce que je prenois pour une justice -de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques -personnes, dont je respecte infiniment -les lumières, me firent l’honneur -de me croire digne de leurs critiques, -et quand, avec ce secours, je vins à -revoir mon ouvrage de sang-froid, je -trouvai qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux, -n’étoit en aucune façon raisonnable. -Nul ordre, nulle liaison dans -les idées, des répétitions sans nombre, -des objets présentés sous un faux jour; -<span class="pagenum" id="Page_254">254</span> -ce n’étoit pas là les seuls défauts où -m’avoit fait tomber la manie du parallèle. -Je m’étois vu forcé à passer sous silence -plusieurs choses nécessaires, pour faire -connoître les peuples dont j’examinois -l’histoire, et ce qui est un bien plus -grand mal, d’en dire plusieurs que je -n’aurois pas dû penser. Au lieu de vouloir -corriger mon parallèle incorrigible, -pour en faire une nouvelle édition, j’ai -cru qu’il falloit composer deux ouvrages -tout nouveaux. Je donne aujourd’hui -ce qui regarde les Romains; heureux, -si en voulant réparer une première faute -je n’en fais pas une seconde!</p> - -<p class="cs9"><i lang="la" xml:lang="la">Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis -habitus provinciarum, quid in toto terrarum orbe -validum, quid ægrum fuerit, ut non modo casus -eventusque rerum, sed ratio etiam causæque noscantur.</i></p> - -<p class="tright sepb4">(<cite class="rmn">Tac. Hist. Liv. I.</cite>)</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_255">255</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3>SOMMAIRES.</h3> - -<p class="cent cs12 gesp"><a href="#Page_257">LIVRE PREMIER</a>.</p> - -<p class="hang">Du gouvernement des Romains sous leurs rois. -Comment le gouvernement de la république -se forme et se perfectionne. Ce qui en altère -les principes. Des causes qui doivent ruiner -la liberté.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp"><a href="#Page_314">LIVRE II</a>.</p> - -<p class="hang">Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla. -Le premier Triumvirat. Guerre civile de -César. De la situation et de la conduite de la -république après sa mort. Second Triumvirat. -Auguste s’empare de toute la puissance publique.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp"><a href="#r_l_3">LIVRE III</a>.</p> - -<p class="hang">Pourquoi le gouvernement des empereurs -doit être despotique. De l’indépendance -qu’affectent les armées. Elles disposent de -l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité. -Nouvelle forme de gouvernement -par Dioclétien.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp"><span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -<a href="#r_l_4">LIVRE IV</a>.</p> - -<p class="hang">Du génie militaire des Romains. Leur discipline. -Leurs guerres contre les peuples -d’Italie. Par quelle politique la république -met ses victoires à profit. Comment elle peut -suffire à une guerre continuelle. Progrès de -ses généraux dans la science des armes.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp"><a href="#r_l_5">LIVRE V</a>.</p> - -<p class="hang">De Carthage. Ses guerres contre les Romains. -Situation des différentes puissances après la -seconde guerre Punique. Leur politique. -Celle des Romains pour les asservir. Réflexions -particulières sur Antiochus.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs12 gesp"><a href="#Page_534">LIVRE VI</a>.</p> - -<p class="hang">Abus que les Romains font de leur puissance. -Leur énorme avarice. Comment ils perdent -ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur de la -république. Etat de l’empire sous Constantin. -Ruine de l’empire d’Occident. Foiblesse et -ruine de l’empire d’Orient.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im-04.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - -<hr class="hr2" id="Page_257" /> - -<p class="cs16 cent gesp">OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span><br /> -LES ROMAINS.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>LIVRE PREMIER.</h3> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="first"><span class="smcap">Quand</span> Romulus jeta les fondemens de -Rome, l’Italie, composée de presqu’autant -d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit -une image de la société naissante. Chaque république -n’y possédoit guère que les terres -nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient -du travail de leurs mains, et la pauvreté -ne permettant encore qu’à peu de passions -d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, -par lesquelles la politique a dû réprimer depuis -les vices qui sont une suite nécessaire de -la politesse et du luxe des grands états.</p> - -<p>Une valeur brutale fut la seule vertu des -esclaves fugitifs et des brigands à qui Rome -servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, -<span class="pagenum" id="Page_258">258</span> -mais des soldats unis par le désir commun de -piller. Plus ils avoient besoin d’apprendre à -obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer -au joug des lois, et Romulus qui craignoit leur -indocilité, ne parut législateur que pour se -démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. -Après avoir distribué Rome, selon ses -différens quartiers, en tribus<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et en curies, -dont chacune devoit, à la pluralité des voix, -former un suffrage dans les assemblées du -champ de Mars et de la place publique; il -laissa aux Romains tout ce qui constitue en -effet l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit -d’ordonner de la guerre et de la paix, de faire -<span class="pagenum" id="Page_259">259</span> -ou de changer les lois, et de choisir les magistrats. -Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux -du commandement, pour ne pas retirer d’une -main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; -et tandis que cédant à la nécessité, il feignoit -de n’être que l’organe de leur volonté, il aspiroit -en secret à être l’ame de leurs mouvemens.</p> - -<p>La création d’un sénat et les prérogatives -qui lui furent accordées, telle que de servir -de conseil au prince, de porter aux assemblées -de la nation les matières sur lesquelles elle -devoit délibérer, d’être chargé d’en exécuter -les ordres, ou d’en faire observer les lois, -loin de porter atteinte à la liberté publique, -auroient affermi ses fondemens, si le peuple -eût disposé des places du sénat. Mais comme -Romulus avoit lui-même choisi les premiers -sénateurs, il se réserva le droit de nommer -à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans -peine combien ce nouveau privilége dut augmenter -le crédit d’un prince qui étoit déjà le -premier juge de ses citoyens, général d’armée -et chef de la religion. On briguoit sa faveur -pour obtenir une place dans le sénat; Romulus, -qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des -courtisans; et plus leur nombre se multiplia, -plus son autorité fut grande dans les comices.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span> -Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir -l’orgueil des nouveaux sénateurs, et avec -quel soin ils cherchoient à former un corps séparé -du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir -une distinction entre les familles Romaines, -et à former une noblesse dont la qualité propre -est dans tous les temps et dans tous les lieux de -mépriser le peuple, il en résulteroit des haines -et une diversité d’intérêts avantageuse à son -autorité. Il affecta donc pendant tout son -règne de n’élever à la dignité de sénateurs -que les fils de ceux qui en avoient été honorés. -Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes -vues; et sous ses successeurs, les familles -qui descendoient des deux cents sénateurs que -Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui -leur étoit favorable, se crurent seules en droit -d’entrer dans le sénat. Ces prétentions choquèrent -le peuple, et quand il en murmura, -Tarquin l’ancien, qui ne songeoit qu’à faire -disparoître l’égalité, le seul principe solide -de la liberté, créa cent nouveaux sénateurs<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> -dans l’ordre des plébéïens; et satisfaisant -<span class="pagenum" id="Page_261">261</span> -par cette politique les familles puissantes du -peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil -et les distinctions des patriciens, il assura l’état -encore douteux de la noblesse<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Dès-lors un prince habile à profiter des passions -des Romains, ne fut plus réduit à -n’être que le ministre de la république; il dominoit -les nobles par l’ambition qu’ils avoient -d’entrer dans le sénat, et tour-à-tour, il pouvoit, -suivant les circonstances, se servir de -son crédit auprès des sénateurs pour étendre -son empire sur les plébéïens, et de l’autorité -de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en -imposer. Quelque considérables que fussent -ces progrès de l’autorité royale, ils ne nuisoient -point encore au bien public. Le peuple -gouverné sans qu’il s’en aperçut, conservoit -cette dignité, qui seule est capable de le rendre -bon citoyen: la noblesse, toujours contenue -dans le devoir par le prince et par le peuple, -n’osoit, malgré son orgueil et sa puissance, -<span class="pagenum" id="Page_262">262</span> -s’abandonner à des prétentions immodérées; -et le prince obligé de mesurer toutes ses démarches, -et de n’agir que par insinuation, -ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni -violence. En un mot, toutes les parties de -l’état étoient contraintes de se respecter les -unes les autres, et de cet intérêt particulier -de chaque ordre de la nation, naissoit naturellement -le remède des maux passagers que -produisoient les passions.</p> - -<p>Ce ne devoit être qu’un prince méchant -qui tentât d’altérer cette constitution; sa ruine -cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, -de Servius Tullius même, qui, au rapport des -historiens, avoit songé à abdiquer la couronne, -pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les -lois, dont deux magistrats annuels devoient -être les ministres. Soit que sans en prévoir -les suites fâcheuses, il fût entraîné par -le projet de ses prédécesseurs d’agrandir le -pouvoir des patriciens; soit que fatigué des -mouvemens et des débats de la place publique, -il craignît qu’ils ne dégénérassent en séditions, -ou qu’il crût juste de confier toute l’administration -de la république à ceux qui, par leur -fortune, y devoient prendre un plus grand intérêt; -il ne travailla qu’à abaisser les plébéïens, -<span class="pagenum" id="Page_263">263</span> -et il y réussit sous prétexte de faire un établissement -qui leur fut avantageux.</p> - -<p>Il faut se rappeler que dans le partage que -Romulus fit du territoire de Rome, chaque -citoyen eut deux arpens de terre, et que les -fortunes étant égales, chacun contribua également -aux charges de l’état. Depuis il s’étoit -fait de grands changemens dans les possessions; -et quoique plusieurs familles ne jouissent -d’aucun domaine, tandis que d’autres -avoient considérablement augmenté le leur, -on suivoit toujours la même méthode à l’égard -des subsides. Tullius en fit aisément sentir l’injustice; -le peuple demanda un remède à ce -désordre, qui lui paroissoit intolérable; et la -noblesse, peut-être instruite des desseins secrets -du prince, ou qui craignoit d’engager -par sa résistance les plébéïens à demander un -nouveau partage des terres, consentit à payer -les impositions d’une manière proportionnée -à ses richesses.</p> - -<p>Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement -des citoyens, et chacun donna une déclaration -fidelle de ses biens. Après cette -opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir -les impôts avec égalité, sans rien changer à -l’ancienne distribution des Romains en tribus -<span class="pagenum" id="Page_264">264</span> -et en curies: mais Tullius, qui se proposoit -un autre but, imagina de partager ses sujets -en six classes à raison de leurs richesses, et -subdivisa ensuite ces six classes en cent quatre-vingt-treize -centuries, qui paieroient chacune la -même imposition. La noblesse, enrichie par -ses usures<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, et qui s’étoit emparée de la -plupart des terres conquises, composa donc -elle seule un plus grand nombre de centuries -que le peuple entier; et elle devoit par conséquent -être maîtresse des délibérations du -champ de Mars et de la place publique, -dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit -acquis sa politique artificieuse, auroit -introduit l’usage de convoquer les comices -par centuries<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Cette pernicieuse nouveauté -fut établie, et les plébéïens, qui jusque-là -avoient possédé toute l’autorité, parce qu’ils -avoient dans chaque tribu ou dans chaque -curie un nombre de voix beaucoup supérieur -<span class="pagenum" id="Page_265">265</span> -à celui des patriciens, se trouvèrent même -privés du droit de suffrage; car il arriva très-rarement -depuis, que pour former les décrets -des assemblées publiques, on fut obligé de -consulter quelqu’une des quatre-vingt-treize -dernières centuries qui comprenoient les plébéïens<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Un changement si considérable dans la constitution -des Romains devoit causer leur perte. -Si le peuple, las de comparoître inutilement -dans les comices, se portoit à quelqu’entreprise -violente pour recouvrer son autorité, il -étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore -mal affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa -nouvelle servitude, il falloit qu’il tombât dans -cette espèce d’engourdissement qui rend le -citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son -côté, n’avoit acquis le frivole avantage de faire -un corps séparé des plébéïens, et d’opiner -seule dans les affaires de la république, que -pour se mettre dans la nécessité d’obéir servilement -à ses rois. Vouloit-elle se servir de son -pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple -<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> -menace de convoquer les comices par tribus -ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre -avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. -L’autorité royale acquérant donc de jour -en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout -envahir; et cependant la politique ne découvre -point ce qui auroit rendu les Romains supérieurs -à leurs voisins, ni pu soumettre enfin -le monde à leur domination, s’ils eussent continué -d’obéir à des rois qui n’auroient pas été -les simples magistrats d’un état libre. Le gouvernement -monarchique est nécessaire à un -peuple trop corrompu par l’avarice, le luxe et -le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais -il n’est point fait pour une nation pauvre, -foible, grossière et dont les citoyens n’ont -encore ni art, ni industrie, ni fortune qui -les occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs -Rome, prenant les passions de ses maîtres, -et gouvernée par des princes d’un caractère -différent, n’auroit eu aucune maxime constante -ni aucune vue suivie. Elle auroit passé -au hasard de la guerre à la paix. Sans parler -des rois méchans, imbécilles ou voluptueux -qui auroient avili leur trône et déshonoré -leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre -jusqu’aux vertus de quelques-uns de -<span class="pagenum" id="Page_267">267</span> -leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé -le temple de Janus, quand il eût fallu accabler -un ennemi. Un prince eût eu un courage héroïque -dans des circonstances où il n’eut -fallu qu’être prudent, et l’autre n’eût montré -que de la prudence quand il auroit fallu être -audacieux. En un mot, les Romains, sans -caractère, sans vertus, mais heureux ou malheureux -suivant qu’on les eût bien ou mal -gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement -des succès, auroient enfin subi eux-mêmes -le sort des peuples qu’ils soumirent.</p> - -<p>Le mépris par lequel les grands se vengèrent -de la haine que leur montroit le peuple, -et leur indifférence commune pour le -bien public, suites nécessaires des changemens -survenus dans le gouvernement, donnèrent -à Tarquin l’audace d’usurper la couronne<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, -et l’espérance d’asservir sa patrie. -Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta -les soldats et les enrichit pour les attacher -à ses intérêts; et tandis qu’il amusoit la multitude -par des fêtes et en élevant des édifices -publics, il fit périr les patriciens qui lui -<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> -portoient ombrage, et n’épargna que ceux -qui, n’ayant ni le courage de venger leur -patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles -de sa servitude, s’étoient eux-mêmes -exilés de Rome. On ne peut refuser à ce -prince des talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé -les Romains au pouvoir arbitraire; -l’usage des comices étoit oublié, et -il est vraisemblable qu’il auroit affermi sa -domination, si son fils, se bornant à faire -à un ordre de citoyens des injures qui auroient -flatté le ressentiment et la jalousie de -l’autre, n’eût commis une action infâme qui -fut un affront commun pour tous les Romains, -et souleva à la fois tous les esprits.</p> - -<p>Les Tarquins furent chassés de Rome par -un décret public<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; le peuple pilla leur -palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit -sur la royauté même, et on dévoua aux -Dieux infernaux quiconque entreprendroit de -la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer -le retour de la liberté; mais la ruine -d’un tyran n’est presque jamais la ruine de -la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à -Rome le despotisme de Tarquin, empêchoient -<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> -qu’on ne pût y rétablir les principes d’une -sage république. La révolution, il est vrai, -ne donna d’abord qu’un même esprit aux -nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur -péril fut d’abord le même. Ils montreront le -même zèle et le même courage, tant qu’il -s’agira de défendre leur ville et de repousser -le tyran; mais dès que le calme sera rétabli, -les anciennes jalousies renaîtront; et tandis -que le sénat voudra gouverner, les plébéïens -prétendront être libres.</p> - -<p>Brutus auroit fait une faute énorme, si -dans le moment que tous les yeux étoient -fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une -vraie liberté dans Rome, de ramener entre -les citoyens l’égalité qui avoit fait leur bonheur -avant la distinction des Romains en -familles nobles et en familles plébéïennes, -et l’établissement des centuries. Laisser entrevoir -aux patriciens qu’il falloit renoncer -à leurs prérogatives, tandis qu’ils se flattoient -de posséder tout le pouvoir dont les rois -avoient joui; ou faire soupçonner au peuple -que les comices ne se convoqueroient plus -par tribus et par curies, dans le temps qu’il -s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été -<span class="pagenum" id="Page_270">270</span> -distraire les deux ordres de la république -de l’objet qui devoit les occuper entièrement, -les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un -mot, une diversion en faveur de Tarquin et -de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti -contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions -du sénat, et de persuader aux plébéïens -qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils auront -faites. Je conçois que par cette conduite -les lois et les préjugés des Romains doivent -se trouver en opposition, et que des droits -que Brutus donne au sénat, et des espérances -dont il enivre le peuple, il résultera des dissentions -domestiques. N’importe, Brutus est -justifié, parce que Tarquin est aux portes de -Rome, qu’il rassemble des forces formidables, -et que les querelles des Romains ne sont -qu’un mal éloigné. Le temps, des circonstances -heureuses, mille événemens imprévus -pourront remédier au vice du gouvernement; -mais l’union seule des citoyens de Rome peut -triompher de Tarquin.</p> - -<p>Quelque puissance qu’eussent acquis le -sénat et la noblesse, le peuple crut d’abord -être libre, parce qu’il étoit heureux. On le -ménagea avec un soin extrême tant qu’on -<span class="pagenum" id="Page_271">271</span> -craignit Tarquin; mais tout changea de face -quand on apprit sa mort<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Le vice commun -des hommes c’est de ne juger de leur autorité -que par l’abus qu’ils en font, et les grands -auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des -rois, s’ils n’avoient gouverné aussi despotiquement -qu’eux. Les consuls ne convoquèrent -les comices que par centuries, et dans ces -assemblées où la noblesse dominoit, elle -souscrivoit à toutes les propositions du sénat, -qui, pour la récompenser de sa complaisance, -lui permettoit à son tour d’exercer -toutes sortes de violences sur les plébéïens. -On les chassoit de leur héritage, on les condamnoit -à l’esclavage ou à des peines ignominieuses; -chaque patricien étoit un nouveau -Tarquin; mais le peuple, encore tout plein -des promesses de Brutus et de l’orgueil que -lui avoient inspiré les bienfaits de -<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> -Publicola<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, n’avoit pas acheté sa liberté par une -guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour -porter avec lâcheté le joug d’une foule de -tyrans.</p> - -<p>Rome paroissoit en quelque sorte entourée -d’écueils, et il étoit bien difficile qu’elle pût -tous les éviter. Si le sénat et la noblesse se -conduisoient avec assez d’adresse et de courage -pour conserver l’autorité qu’ils avoient -usurpée, le peuple devoit tomber dans une -servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il -avoit éprouvée sous les Tarquins: car l’aristocratie, -si elle n’est tempérée par de sages -institutions, est toujours plus dure que la -monarchie. Les plébéïens méprisés, accablés, -et par conséquent mauvais citoyens d’une -patrie qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient -senti aucun avantage à obéir plutôt -au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis -<span class="pagenum" id="Page_273">273</span> -même de Rome. Les Volsques, les Hernites, -les Fidenates auroient été des voisins dangereux; -ils se seroient servis, pour ruiner la -république, du vice intérieur du gouvernement -qui auroit détaché de ses intérêts la -plus grande partie des citoyens. L’état qui, -dans des commencemens encore si foibles, -avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier -ses forces et ses talens par l’émulation -qu’inspire la liberté, n’auroit armé que -des esclaves pour sa défense; mais des esclaves -n’ont jamais bien défendu leur patrie. -Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, -eût enfin perdu la république, et vu -passer dans les mains de quelqu’un de ses -ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas -voulu partager avec les plébéïens.</p> - -<p>Que le peuple, au contraire, aigri par les -injures qu’il recevoit de la noblesse, et presque -toujours extrême, dès qu’une fois il est -ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer -le joug, le sort des Romains n’auroit -pas été plus heureux. Le gouvernement eût -été changé en une pure démocratie, et tous -les ouvrages des politiques ne respirent que -le mépris pour cette police, toujours voisine -<span class="pagenum" id="Page_274">274</span> -de l’anarchie, et où la multitude, abusant -à son gré de l’autorité souveraine, a -tantôt toutes les fureurs et tous les caprices -d’un tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un -prince imbécille.</p> - -<p>Il étoit encore plus à craindre que la république -romaine n’éprouvât les mêmes révolutions -qui causèrent tant de maux dans -la plupart des villes de la Grèce, après que -la royauté y eut été détruite. Le gouvernement -n’y prit aucune forme assurée, et les -nobles et le peuple, tour-à-tour maîtres de -l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner réciproquement. -Si les Romains avoient été exposés -aux mêmes désordres, toujours esclaves -ou tyrans, et entièrement occupés de leurs -haines domestiques, ils auroient, comme les -Grecs, sacrifié leur patrie aux intérêts particuliers -des factions et des partis qui l’auroient -déchirée.</p> - -<p>Heureusement l’horreur que les violences -de Tarquin avoient inspirée contre la royauté, -subsistoit encore dans toute sa force, quand -le peuple commença à se plaindre des injures -qu’il éprouvoit des patriciens. Il ne se trouva -par conséquent dans la république ni un -<span class="pagenum" id="Page_275">275</span> -Sp. Cassius<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, ni aucun de ces ambitieux, -qui, se faisant dans la suite un art d’envenimer -les esprits, ne cherchoient, à la faveur -des dissentions, qu’à se faire un parti qui -les mît en état d’usurper la souveraineté. -Peut-être eût-il été facile dans la naissance -des troubles, de surprendre le peuple, et de -l’engager dans quelque démarche qui l’auroit -nécessairement porté aux plus grands excès; -mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit -par son propre sentiment. Les plébéïens, -sans qu’ils s’en défiassent, étoient -accoutumés à respecter le sénat<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Ils estimoient -<span class="pagenum" id="Page_276">276</span> -l’avantage d’une naissance illustre, -en haïssant ceux qui le possédoient; et la -pompe des magistratures et du commandement -en imposoit, malgré eux, à leur imagination. -D’ailleurs, après avoir défendu Rome -aux dépens de tout son sang, chaque citoyen -l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la -regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, -et se croyoit en quelque sorte comptable de -l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur -la foi de plusieurs oracles.</p> - -<p>Le peuple, las de demander et d’espérer -quelque soulagement, se contenta donc de -s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à -lui de se venger de la dureté de ses tyrans et -de les punir. Cette conduite n’annonçoit pas -des vues ambitieuses de la part de la multitude; -mais c’étoit n’échapper à un danger que pour -<span class="pagenum" id="Page_277">277</span> -tomber dans un autre. Il étoit naturel que la -noblesse abusât de la modération des plébéïens -pour cimenter sa puissance; et elle y eût réussi -sans peine, en feignant d’en abandonner une -partie. Heureusement les sénateurs ne virent -pas du même œil la retraite du peuple sur le -Mont-Sacré<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Les uns, qui avoient pour chef -Appius Claudius, homme dur et inflexible, -vouloient follement qu’on punît, ou du moins -qu’on méprisât les révoltes; les autres, à qui -Menenius, Agrippa et la famille des Valériens -inspirèrent leurs sentimens, n’avoient que de -la crainte et tâchoient en vain de la déguiser -sous le dehors de la prudence. Il se présentoit -un milieu entre la rigueur indiscrette d’Appius -et la foiblesse timide des Valériens, et c’étoit -de prévenir les demandes du peuple par quelque -bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une -partie des dettes, diminué l’usure, ou donné -aux plus pauvres citoyens quelques domaines -de la république. La fermentation des esprits -ne permit pas de prendre ce parti, et le sénat -s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de longs -débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre -<span class="pagenum" id="Page_278">278</span> -son sentiment, plus l’autre s’opiniâtra à ne se -pas rendre. Tandis qu’on délibère, qu’on -s’offense, et que de deux avis opposés il s’en -forme enfin un troisième, qui décèle à la fois -la crainte du sénat et son extrême répugnance -à rendre justice aux mécontens, les plébéïens -ont eu le temps de réfléchir sur leur situation -et de connoître leurs forces. Ils se <ins id="cor_39" title="rappelent">rappellent</ins> -les promesses vaines par lesquelles on les a -trompés si souvent; ils se sont donnés des -chefs; ils ne se plaignent plus seulement du -passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer -leurs alarmes, assurer leur sort, et le sénat -est enfin forcé de traiter avec eux, et en leur -accordant des magistrats, de leur donner un -pouvoir qui leur inspirera nécessairement de -l’ambition.</p> - -<p>Les députés du sénat s’imaginèrent gagner -beaucoup, en profitant de l’empressement indiscret -que le peuple témoignoit de rentrer -dans Rome, pour ne stipuler que d’une manière -vague les priviléges et les droits des tribuns -qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse, -par cette politique, croyoit ne rien donner ou -se réserver un prétexte de revenir contre ses -engagemens dans des circonstances plus favorables, -le peuple, de son côté, pensoit avoir -<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -obtenu beaucoup plus qu’on ne lui avoit accordé. -Chaque parti devoit étendre ses prétentions -à la faveur de l’obscurité ou de l’indécision -des articles qu’on avoit arrêtés; et la -république, dont les maux n’étoient que palliés, -alloit être encore troublée par les entreprises -des mécontens.</p> - -<p>Les tribuns n’avoient ni marque extérieure -de magistrature, ni même de tribunal. Assis -humblement à la porte du sénat, il ne leur -étoit permis d’y entrer que quand les consuls -les y appeloient, et toute leur fonction consistoit -à s’opposer aux décrets de ce corps, -lorsqu’ils les croyoient nuisibles aux intérêts -des plébéïens. Peut-être étoit-il encore temps -de faire oublier le tribunal. Que les grands -n’eussent pas continué à vouloir dominer impérieusement, -et le peuple n’auroit pas senti -le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil -de la noblesse qui irrita l’ambition des -tribuns, et leur fit imaginer les prérogatives -dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs -du peuple. Marcius Coriolan étoit un -des plus honnêtes hommes de la république; -cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une -famine dont Rome étoit affligée, de ne secourir -le peuple qu’à condition qu’il renonçât -<span class="pagenum" id="Page_280">280</span> -aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré: -à ce trait, qu’on juge de l’esprit des -grands; mais plus ils travailloient à avilir et -ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent -que la défensive à laquelle ils étoient -réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté; et -que, pour se défendre avec avantage, il falloit -oser attaquer. Ils firent un effort, et bientôt ils -s’arrogèrent le privilége de convoquer les comices, -et de les assembler par tribus dans les -affaires qui intéressoient directement le peuple, -tels que l’élection des magistrats ou les procès -qui leur étoient intentés, les appels autorisés -par la loi Valeria, et l’établissement des lois -générales.</p> - -<p>Ces succès des tribuns changèrent toute la -forme du gouvernement, et dès que le peuple -fut rentré dans l’exercice de la souveraineté -dont il avoit joui avant la création des centuries, -Rome commença à offrir le spectacle -d’une république parfaite. J’ai tâché de développer, -dans un autre ouvrage,<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> l’art avec -lequel Lycurgue, en confiant au peuple de -Sparte toute l’autorité publique, avoit cependant -purgé cette démocratie des vices qui lui -<span class="pagenum" id="Page_281">281</span> -sont naturels, et l’enrichit même de tous les -avantages qui paroissent les plus propres à -l’aristocratie et au gouvernement monarchique. -Je dois remarquer, dans celui-ci, que le -hasard produisit à Rome ce que le plus sage -des législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue -voulut que le peuple fût l’arbitre de toutes -les opérations de la république, afin qu’il eût -les vertus que l’amour de la liberté et de la -patrie donne à des hommes libres; mais les -différentes branches de l’autorité publique, -dont un peuple entier est incapable de faire -usage avec sagesse, il les confia à différens -magistrats, et composa ainsi un gouvernement -mixte, dont les parties tempérées les unes par -les autres, ne pouvoient ni négliger leurs -devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit -deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois -et ces consuls, sous des noms différens, n’exerçoient -que la même magistrature. Sujets pendant -la paix, et soumis aux lois dont ils devoient -faire respecter l’empire, le peuple étoit -leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des armées -que la république leur confioit cette puissance -suprême, sans laquelle un général ne peut -avoir de grands succès; et elle possédoit ainsi -ce que la monarchie a de plus avantageux. -<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> -Quelles que fussent les prérogatives du sénat -de Lacédémone, celles du sénat Romain n’étoient -pas moins considérables. Il étoit chargé -du soin de manier les deniers publics, de représenter -toute la majesté de l’état, de recevoir -les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher -les affaires, de les poursuivre après qu’elles -avoient été approuvées dans la place publique, -et enfin, de porter par provision des décrets -qui avoient force de loi, à moins qu’on n’en -appelât devant le peuple. Ces deux compagnies -respectables étoient l’ame de leur nation; elles -la conduisoient et la conservoient au milieu -des écueils dont la démocratie est environnée. -Elles rendoient le peuple capable de discuter -ses intérêts, de se fixer à des principes certains, -et de conserver le même esprit. Polybe a dit -que si on considère le pouvoir des consuls, -celui du sénat et l’autorité du peuple, on -croira tour à tour que le gouvernement des -Romains est monarchique, aristocratique et -populaire. Il en réunissoit en effet tous les -avantages, et la république trouvoit à la fois -en elle-même cette action prompte<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> et diligente -<span class="pagenum" id="Page_283">283</span> -qui caractérise la monarchie, cette perpétuité -du même esprit qui n’est connue que -dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu, cet enthousiasme -que produit la seule démocratie.</p> - -<p>Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir -de jour en jour le gouvernement dont -je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas de -même chez les Romains; et la manière dont -il s’étoit formé, sembloit annoncer sa ruine. -Une révolution aussi importante que le rétablissement -des comices par tribus, n’avoit -pu se faire sans exciter de grands mouvemens -dans la place publique. Le sénat opposa une -extrême résistance aux entreprises des tribuns; -et ces magistrats, qui ne pouvoient réussir -qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent -l’attentat jusqu’à violer la majesté des -consuls<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Les injures faites et souffertes de -part et d’autre dans cette occasion, étoient -trop atroces pour ne devoir pas être suivies -<span class="pagenum" id="Page_284">284</span> -de nouvelles violences. Il étoit naturel que le -peuple, emporté par sa haine et ses succès, -abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir -dans la république d’autre pouvoir que le sien. -Il auroit certainement ruiné le gouvernement, -en anéantissant le sénat, si un autre objet -n’avoit fait une diversion favorable à cette -compagnie, et mis à couvert ses priviléges et -ceux des consuls.</p> - -<p>Comme le rétablissement des comices par -tribus faisoit beaucoup moins de tort aux sénateurs -qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit -aux uns la pompe et les ornemens de l’empire -avec une part considérable dans l’administration -des affaires, et qu’il enlevoit aux -autres toute l’autorité qu’ils avoient eue dans -les assemblées du champ de Mars ou de la -place publique, leur conduite devoit être différente. -Le sénat, composé des hommes les -plus graves de la république, avoit d’ailleurs -de la modération, parce qu’il pouvoit faire -parler en faveur de ses prérogatives des usages -anciens et des lois respectées. Mais la noblesse, -qui ne devoit son origine qu’à un abus, et -dont toute la grandeur, si je puis m’exprimer -ainsi, avoit été acquise furtivement, n’avoit -que la force, au défaut de titres, pour défendre -<span class="pagenum" id="Page_285">285</span> -ses prétendus droits. Elle agit donc -avec tant d’emportement, que les sénateurs, -malgré leur résistance aux demandes du peuple, -ne parurent faire que l’office de médiateurs -entre les patriciens et les tribuns.</p> - -<p>Cette conduite, différente de la part des -grands, décida de celle du peuple. Il cessa -d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier -au plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens -s’étoient attribués plusieurs prérogatives particulières, -et pouvoient seuls être revêtus de -la dignité de sénateur, des magistratures curules -et des sacerdoces; les tribuns furent occupés -à détruire successivement tous ces priviléges, -et malgré les querelles qui continuèrent dans -la place publique, et même avec tant d’animosité -que la plupart des historiens ne doutent -pas que la république ne fût toujours à la -veille de périr par une guerre civile, les principes -du gouvernement acquirent de jour en -jour plus de solidité. Les pertes que faisoit -la noblesse, devoient en quelque sorte affermir -les droits des consuls et du sénat; car plus -le peuple se flattoit de partager avec les patriciens -les magistratures et les autres places -distinguées de l’état, plus il devoit être attentif -à ne les pas avilir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span> -Les Romains n’avoient pas pris les armes -les uns contre les autres, dans un temps que -les plébéïens n’avoient d’autre voie que la -violence pour secouer le joug qu’on leur imposoit, -ou quand les tribuns, bornés à mettre -opposition aux décrets du sénat, suspendoient -l’action du gouvernement et faisoient tomber -la république dans une espèce d’anarchie; -comment dans la suite en seroit-on donc venu -à cette extrémité? Le peuple ne devoit pas -commencer la guerre civile, parce qu’il avoit -un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, -et se venger juridiquement des injures qu’il -en avoit reçues; et la manière dont il attaquoit -les patriciens empêchoit que, de -leur côté, ceux-ci ne commissent les premières -hostilités.</p> - -<p>Quoique les plébéïens eussent des forces -suffisantes pour accabler en un moment la -noblesse, il étoit impossible, malgré la haine -qu’ils lui portoient, qu’ils osassent en concevoir -le projet. Le cœur ne s’ouvre à l’ambition que -par degrés; c’est un premier avantage qui -invite à en obtenir un second, et quelle monstrueuse -contradiction ne trouveroit-on pas -entre un décret violent, par lequel les tribuns -auroient demandé qu’on abolît à la fois tous -<span class="pagenum" id="Page_287">287</span> -les priviléges des patriciens, et la modération -extrême que le peuple fit voir dans sa retraite -sur le Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, -après avoir remporté un avantage, paroissoit -souvent honteux de son triomphe. Quelquefois -il réparoit le tort qu’il faisoit à la noblesse, -et choisissoit ses tribuns dans son corps. On -peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire -que des patriciens<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, malgré la vivacité -avec laquelle il avoit voulu partager avec eux -les honneurs des faisceaux; et pour ne pas -l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de -lui cacher une partie de leur <ins id="cor_40" title="ambitionr">ambition</ins>. La -noblesse ne se trouvant donc jamais menacée -de perdre subitement et à la fois tous ses priviléges, -n’eut jamais intérêt de prendre un -parti désespéré. Chaque événement prépare -celui qui doit le suivre; c’est ainsi que la loi -qui permit aux plébéïens d’aspirer au tribunat -militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, -<span class="pagenum" id="Page_288">288</span> -et console d’avance la noblesse de cette -révolution.</p> - -<p>En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas -assez attention que les Romains avoient les -mains liées par la forme même de leur gouvernement, -depuis que les tribuns avoient -rétabli l’usage de convoquer les comices par -tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit -dans les délibérations de la place publique. -La liberté qu’il avoit de se plaindre, de murmurer, -de donner et d’expliquer ses raisons, -étoit une sorte de transpiration salutaire à -tout le corps de la république, et qui empêchoit -que les humeurs ne s’y amassassent. -On juge mal de la situation des Romains par -celle des peuples qui sont aujourd’hui sous nos -yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile -chez un peuple pauvre et qui n’est pas corrompu, -perdra nécessairement une nation où l’avarice -et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. -Aujourd’hui des provinces entières ne composent -qu’une seule société; une petite partie des -citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, -tandis que le reste, avili par sa misère ou -par ses emplois, ne subsiste que par les vices -des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, -<span class="pagenum" id="Page_289">289</span> -et ne possède qu’une industrie qui ne l’attache -à aucune patrie ni à aucun gouvernement; s’il -se formoit dans un pareil état les mêmes dissensions -que dans la république Romaine, -comment s’y trouveroit-il cette relation, ce -commerce, ces liaisons qui unissoient les -Romains, et qui ouvroient mille voies à la -conciliation, tant que l’état fut pour ainsi dire -renfermé dans les murs d’une même ville? -Les querelles des Romains dégénéreroient en -guerres civiles dans la plupart des états de -l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et -que, trouvant des mœurs déjà corrompues, -elles les rendroient encore plus vicieuses. Les -Romains, au contraire, étoient vertueux, et -leurs dissentions en ruinant les prérogatives de -la naissance, qui ne peuvent jamais être considérées -qu’aux dépens de l’honneur, du mérite -et des talents<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ne leur donnèrent qu’un goût -plus vif pour la vertu.</p> - -<p>Lorsque le peuple, disent les historiens, -voulut partager avec la noblesse l’honneur -<span class="pagenum" id="Page_290">290</span> -des magistratures, il travailla à s’en rendre -digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent -à éloigner les plébéïens, en tâchant -de les surpasser autant par l’éclat de leurs -vertus que par celui de la naissance. Plus il -y avoit de dignités pour lesquelles il étoit -permis aux plébéïens de concourir avec les -nobles, plus les talents étoient excités; et de -cette émulation générale sortit cette foule de -grands hommes qui firent la grandeur de la -république. L’attention scrupuleuse avec laquelle -les deux ordres de citoyens s’examinoient -réciproquement, tendit tous les ressorts du -gouvernement. Les grands, n’osant plus usurper -les terres conquises, s’accoutumèrent à une -médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps -écarta le luxe. On acquit de la gloire -et de la considération sans avoir besoin de -richesses. La pauvreté fut même honorable; -et les citoyens, toujours occupés d’affaires -publiques, virent avec plus d’indifférence leurs -intérêts domestiques, et sans effort contractèrent -l’habitude d’y préférer le bien public.</p> - -<p>La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, -l’avarice et d’autres passions, dont on doit, -ce semble, n’attendre que des effets funestes, -en se heurtant les unes les autres, multiplièrent -<span class="pagenum" id="Page_291">291</span> -les lois et en affermirent l’empire. -De bonnes lois auroient rendu les Romains -simplement sages et libres; mais l’espèce de -commotion dans laquelle le bon ordre fut établi -éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois -sagement combinées entr’elles suffisoient pour -retenir les magistrats dans les bornes du devoir -et des bienséances; mais il falloit quelque chose -de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient -au salut de la patrie, ou qui sacrifioient la vie -de leurs fils au maintien de la discipline. Il -s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne -furent d’abord créées que pour servir de dédommagement -à la noblesse qu’on privoit de -quelque privilége, et qui devinrent d’une -utilité infinie à tout le corps de la république; -parce qu’elles affermissoient la liberté, en -établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.</p> - -<p>Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement -des censeurs, qui, n’étant destinés -qu’à faire le cens ou le dénombrement des -citoyens dans l’absence des consuls, s’attribuèrent -bientôt la réformation des mœurs. Les -deux ordres de la république leur furent -également soumis. Ils ouvroient l’entrée du -sénat au citoyen qui méritoit cette distinction, -<span class="pagenum" id="Page_292">292</span> -et en chassoient un sénateur qui se rendoit -indigne de sa place. Ils ôtoient aux chevaliers -les marques de leur dignité, et faisoient descendre -un simple plébéïen dans une tribu moins -honorable que celle où il avoit été inscrit. La -vigilance de ces magistrats combattit utilement -l’inconstance naturelle des hommes, et cette -espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant -plus dangereuse dans un état, que sans violer -ouvertement les lois, elle commence par en -diminuer la force, les laisse tomber peu à peu -dans l’oubli, et les abroge enfin entièrement, -sans qu’on puisse assigner l’époque de leur -chûte. Les censeurs ne punissoient pas des -fautes, mais ce qui pouvoit conduire à la <ins id="cor_41" title="liccnee">licence</ins>, -et ils formoient comme une large barrière entre -les Romains et la corruption. Aussi la république -se fit-elle une habitude de cette austérité -de mœurs qui lui a valu encore plus de succès -sur ses ennemis que d’éloges de la part de la -postérité.</p> - -<p>Qu’on me permette encore quelques réflexions -sur un objet aussi intéressant que le prétendu -danger que coururent les Romains pendant le -cours de leurs dissentions. Comme ils avoient -plusieurs besoins également pressants, qu’il -étoit nécessaire d’établir une jurisprudence -<span class="pagenum" id="Page_293">293</span> -certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> -les magistrats n’avoient suivi d’autres -règles dans leurs jugements que celles que -semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit -pourvoir à la subsistance d’une foule de citoyens -sans patrimoine; que tantôt on étoit occupé -d’un réglement général de police, ou d’une -accusation intentée contre quelque magistrat -qui s’étoit rendu désagréable aux tribuns; une -affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple -paroissoit quelquefois oublier son grand projet -d’humilier les patriciens. D’ailleurs il s’en falloit -beaucoup que les tribuns se conduisissent avec -une prudence propre à désespérer la noblesse -et à lui faire prendre un parti violent; si, pour -augmenter leurs forces, ils augmentent le -nombre de leurs collègues, ils ne font au -contraire que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse -une voie plus sûre et plus facile d’arrêter leurs -progrès par eux-mêmes<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Proscrivent-ils la -<span class="pagenum" id="Page_294">294</span> -loi odieuse<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> qui ne permettoit pas au peuple -de contracter des alliances avec les familles -patriciennes? Ils le font avant que d’avoir -dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives, -et par-là ils se mettent dans le cas de les -attaquer ensuite avec moins de succès. Dans -une république en effet où tout avoit concouru -<span class="pagenum" id="Page_295">295</span> -pendant long-temps à faire respecter la noblesse, -l’avantage de s’allier avec elle devoit -lui faire un grand nombre de créatures, et -retirer du parti du peuple les plus puissants -plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles -des Romains commençèrent dès-lors à être -moins vives. Il seroit trop long de relever -en détail toutes les fautes que firent les tribuns, -et qui s’opposoient au succès de leur entreprise<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> - -<p>Les mouvemens de la place, malgré tout ce -que je viens de dire, étoient-ils trop vifs ou -trop opiniâtres? Quelque événement imprévu y -remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient -cette circonstance favorable à leur ambition -ou à leur vengeance, se jetoient sur ses terres; -mais il s’agit pour chaque Romain de défendre -son patrimoine, ses champs, sa récolte, le -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> -peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son -retour de la guerre ne reprend pas avec la -même chaleur l’affaire qu’il a abandonnée. -Dans les cas encore plus pressans, le sénat -avoit la ressource de créer un dictateur<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, -c’est-à-dire un roi plutôt qu’un magistrat, qui, -n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le -peuple, ni les magistrats dont toutes les fonctions -cessoient, se servoit de son autorité -suprême pour suspendre le cours des querelles -de la place, et tourner les esprits vers un -autre objet.</p> - -<p>La lenteur même avec laquelle les tribuns -firent leurs progrès, est encore une preuve -que la république Romaine ne fut point exposée -à périr par une guerre civile. En effet, -il s’écoula près d’un siècle et demi<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> depuis -l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat -de Licinius Stolon et de Sextius, époque -où les plébéïens obtinrent de partager avec -la noblesse le consulat et toutes les magistratures; -encore fallut-il que la fortune elle-même -hâtât la conclusion de ce grand ouvrage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_297">297</span> -Tite-Live rapporte que Fabius Ambustus, -chef de la maison Fabienne, avoit marié une -de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius, -et l’autre à C. Licinius Stolon, simple -plébéïen. Un jour que celle-ci se trouvoit chez -sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors -tribun militaire, revenoit du sénat, les licteurs -frappèrent à la porte avec leurs faisceaux pour -annoncer son retour. La jeune Fabia parut -effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas -accoutumée, et sa sœur la rassura d’un air malin -qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y avoit -entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement -piquée, n’eut le courage ni de mépriser la vanité -de sa sœur, ni de cacher son chagrin, -quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les -motifs. Son père et son mari, à force de prières, -lui arrachèrent enfin son secret; elle avoua -qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel, -qu’étant née du même sang que la femme de -Sulpicius, les premières magistratures de la -république fussent interdites à son mari. Fabius -entra par foiblesse dans tous les projets de son -gendre, que son amour pour Fabia rendit ambitieux. -Stolon s’associe L. Sextius, que son -courage et son éloquence mettoient en état de -tout entreprendre. Ils briguent ensemble le -<span class="pagenum" id="Page_298">298</span> -tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du -peuple, qu’ils proposèrent et firent passer une -loi qui ordonnoit que la république ne seroit -désormais gouvernée que par des consuls, et -que l’un des deux seroit nécessairement tiré -du corps du peuple.</p> - -<p>Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence -aux plébéïens et aux patriciens. Censeurs, -pontifes, préteurs<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, il n’y eut plus de -magistratures qu’ils ne possédassent, et ils -jouirent même des honneurs de la dictature. -La naissance ne donnant plus de privilége particulier, -la distinction établie entre la noblesse -et le peuple disparut, et fit place à la plus -parfaite égalité. Leurs droits furent confondus -et les mêmes: ils ne purent plus avoir des -intérêts différens; et c’est à cette époque -que les dissentions de la place cessèrent, et -que Rome jouit enfin d’un calme heureux.</p> - -<p>Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité -du sénat et des consuls, que pour abaisser -plus sûrement la noblesse; et loin de continuer -<span class="pagenum" id="Page_299">299</span> -à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon -et des plébéïens les plus considérables étoit -intéressée à en augmenter le crédit. S’il subsistoit -encore quelque sujet de contestation -dans la république, ce ne pouvoit être qu’au -sujet des lois agraires. Mais ces lois, proposées -d’abord par le consul Sp. Cassius, et -qui, jusqu’au tribunat de Licinius Stolon, -n’avoient eu aucun succès, étoient tombées -dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé -à les voir rejeter, soit parce que l’exécution -en étoit impratiquable. En effet, dans -un temps aussi grossier que les premiers siècles -de la république Romaine, où l’on ne connoissoit -point encore les titres de possession, -ni les dépôts publics des engagemens des citoyens, -il étoit impossible d’établir une juste -distinction entre le légitime patrimoine de -chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis -par des voies illicites. D’ailleurs, Licinius avoit -mis fin à cette affaire en portant deux lois, -dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire -du principal de leurs créances les intérêts -qu’ils avoient touchés; et l’autre défendoit de -posséder plus de cinq cents arpens de terre.</p> - -<p>Les Romains avoient déjà subjugué une partie -considérable de l’Italie, quand le tribunat de -<span class="pagenum" id="Page_300">300</span> -Licinius expira; et quelques puissans que -fussent les peuples auxquels ils feroient désormais -la guerre, ils devoient encore les soumettre. -La sagesse de leur gouvernement leur -donnoit une supériorité infinie sur leurs ennemis; -et jusqu’à la seconde guerre Punique, -Rome n’éprouva que quelques revers contre -lesquels elle trouva en elle-même des ressources -aussi sûres que promptes. Annibal lui-même, -après plusieurs victoires, fut enfin -contraint d’abandonner le projet de brûler le -capitole pour aller défendre les murs de Carthage. -Vaincu à Zama, il porta inutilement en -Asie sa haine contre les Romains. Philippe, -défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours -à leur clémence; et quand Persée voulut -relever la Macédoine de l’abaissement où elle -étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses -enfans le triomphe de Paul Emile. Antiochus, -trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus -en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler -son fils au milieu d’une armée victorieuse, -et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus -qu’un amas de ruines. Rome enfin régnoit -presque sur tout l’univers; mais elle-même étoit -chancelante dans sa haute fortune; et tandis -qu’elle effrayoit les nations, un philosophe -<span class="pagenum" id="Page_301">301</span> -qui auroit examiné les fondemens de sa grandeur, -auroit lui-même été effrayé du sort qui -attendoit les Romains.</p> - -<p>Si la république de Lacédémone, malgré -les lois austères et sages de Lycurgue, auxquelles -elle obéissoit religieusement depuis -sept siècles, ne put asservir la Grèce, et -résister en même temps à l’attrait d’imposer -des tributs<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, et de s’enrichir des dépouilles -de ses ennemis, comment seroit-il possible -que les Romains, chez qui l’amour de la pauvreté -n’avoit jamais été une vraie passion, -comme dans les Spartiates, n’eussent pas abusé -de même de leurs victoires? Sparte se flattoit -de pouvoir être riche et d’avoir un trésor -qu’elle destinoit à faire des entreprises considérables -contre ses ennemis, sans que ses -citoyens renonçassent à leur ancien mépris -pour les richesses: elle se trompoit; et la loi -sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie -défendoit aux particuliers de posséder aucune -pièce d’or ou d’argent, fut bientôt violée -<span class="pagenum" id="Page_302">302</span> -impunément. Les Romains, beaucoup moins -attentifs à se précautionner contre les charmes -de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune -domestique à mesure que leur république -agrandiroit son empire et ses richesses.</p> - -<p>Tant que les Romains ne vainquirent que -des peuples aussi pauvres qu’eux, leur gouvernement -mérita tous les éloges que je lui ai -donnés; mais les principes en furent détruits, -dès qu’ils eurent porté la guerre en Afrique -et en Asie: les vices de ces riches provinces -passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se -développa dans le cœur des Romains de nouvelles -passions; les besoins s’accrurent et se -multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités -devinrent nécessaires, et l’ancienne -austérité des mœurs ne fut plus qu’une rusticité -brutale. Quand cette contagion eut gagné -le peuple, qu’il eut appris des grands à vouloir -être voluptueux, et qu’il regarda sa pauvreté -comme le dernier des opprobres, il fut -prêt à faire toutes sortes de lâchetés pour acquérir -de ces richesses que la cupidité des -citoyens faisoit regarder comme le premier -des biens. L’autorité dont il jouissoit ne servit -plus que d’instrument à ses passions. La puissance -publique passa bientôt entre les mains -<span class="pagenum" id="Page_303">303</span> -des riches, qui, marchandant et achetant les -magistratures et les suffrages dans les comices, -se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences -trompeuses de l’ancien gouvernement, -les Romains obéirent en effet à une véritable -aristocratie.</p> - -<p>D’un côté, une foule de particuliers se sont -emparés des richesses des vaincus et des contributions -des provinces; de l’autre, la loi Licinia, -qui ne permet de posséder que cinq cents -arpens de terre, n’a point été abrogée par -une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les -plus sages contre le luxe; là, des citoyens -plus riches que des rois forcent, par un faste -imposant, les lois à se taire. La république -avoit été autrefois partagée en patriciens et en -plébéïens; elle le fut alors en citoyens riches -et en citoyens pauvres. L’espérance d’être -libres, que Brutus avoit donnée aux plébéïens, -fut le titre dont ils se servirent pour reprendre -leur première dignité, et forcer la noblesse -à renoncer à ses prérogatives. La loi Licinia -devenoit un titre aussi fort en faveur des -pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances -les bienfaits des riches, ils concevroient -le dessein de partager leur fortune. Il -s’est donc formé une nouvelle source de dissentions -<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> -dans la république Romaine; les lois -et les mœurs sont une seconde fois en opposition: -les Romains doivent donc être agités -sur le partage des richesses comme ils l’ont -été sur leur partage de l’autorité. Mais le gouvernement -ne met plus de frein à leur passion, -et il faudroit bien peu connoître le cœur humain -et la sympathie que les vices ont les uns -pour les autres pour penser que ces nouveaux -troubles ne fussent pas aussi funestes aux Romains -corrompus, que les premiers avoient -été avantageux aux Romains vertueux.</p> - -<p>Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul -que la république étoit menacée de sa ruine. -La vaste étendue de sa domination l’exposoit -encore à de plus grands dangers; elle lui avoit -fait perdre l’autorité quelle avoit sur les magistrats; -et si les Romains ne succomboient -pas sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient -se voir opprimer par leurs proconsuls.</p> - -<p>Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir -d’un consul à la tête de son armée, il lui -étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire -des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le -sénat, sous les yeux duquel il est, et qui l’observe, -n’a qu’à retirer les secours qu’il donne -à l’armée, pour faire échouer un général dont -<span class="pagenum" id="Page_305">305</span> -il soupçonneroit la fidélité. La sûreté publique, -à cet égard, naissoit donc de ce que -l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y -subsister par eux-mêmes, ni de cacher pendant -long-temps leurs entreprises. Voilà ce qui -tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance -de la république, ou plutôt ce qui les -rendoit toujours sujets. Mais ce contre-poids -du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les -armées passèrent les mers. Les consuls, qui -n’avoient été que consuls en Italie, furent -dans les provinces éloignées, consuls, préteurs, -censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient -avec les nations voisines, de leur commandement, -disposoient de leurs conquêtes, -distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient -l’état des tributs et de contributions. Ils -commandoient dans de riches provinces, qui -les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes -à tous les besoins de leur armée; aussi César -et Crassus, avec les seules forces de leur gouvernement, -firent-ils la guerre sans le consentement -de la république dont les secours leur -étoient devenus inutiles.</p> - -<p>La puissance énorme que les consuls s’attribuoient -ne causa aucune alarme aux Romains, -parce qu’elle étoit favorable aux -<span class="pagenum" id="Page_306">306</span> -progrès de leurs armes et à l’agrandissement -de leur empire, et qu’emportés par leur ambition, -ils ne jugeoient de leurs intérêts que -par les succès de leurs légions. L’aveuglement -de la république alla si loin, qu’au lieu -d’établir quelque nouvelle proportion qui lui -conservât sa supériorité sur les consuls, elle -ne fut bientôt frappée que des inconvéniens -attachés à la durée annuelle de leur magistrature. -«N’est-il pas insensé, disoit-on à -Rome, qu’esclaves d’une misérable habitude, -nous nous comportions aujourd’hui de même -que si nous avions encore à faire avec les -Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos -pères avoient raison de changer tous les ans de -généraux, puisque leurs guerres les plus difficiles -se terminoient dans une seule campagne. -Nos ennemis actuellement ne peuvent être -vaincus que par une longue suite de succès. -Pourquoi rappelons-nous donc à la fin de -sa magistrature un consul qui n’a eu que le -temps d’ébaucher son entreprise, de s’instruire -du pays où il fait la guerre, de connoître -le fort et le foible des armées qui lui sont -opposées, et qui va mettre à profit ses connoissances? -Nous lui donnons un successeur -dont les vues sont souvent opposées aux -<span class="pagenum" id="Page_307">307</span> -siennes, qui perdra une partie de son année -à préparer ses succès, et qui sera rappelé à -son tour avant que d’avoir rien exécuté.» Ces -discours frappèrent les tribuns; et ces magistrats -s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius -de la Grèce. «Sulpicius, dirent-ils, -a consumé presque tout le temps de son -consulat à chercher les ennemis: Villius, -son successeur, n’a pas eu le temps d’en -venir aux mains; à la veille de combattre, -il a été obligé de céder le commandement -à un nouveau consul qui auroit cru se -déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets -de son prédécesseur. Enfin, ajoutoient-ils, -la Macédoine, prête à subir le joug, -va se relever, et peut-être devenir invincible -à la faveur de nos caprices, et tous -les succès passés de Flaminius sont perdus -pour nous, si on ne le continue dans sa -magistrature.» L’usage des proconsuls fut -établi, et des magistrats qui possédoient déjà -une puissance formidable à la république, -en furent revêtus assez long-temps pour qu’il -leur fût enfin aisé de la retenir, de braver -les lois et d’opprimer leurs concitoyens.</p> - -<p>Malgré tant de vices réunis qui précipitoient -la chûte de la république Romaine, elle fut -<span class="pagenum" id="Page_308">308</span> -encore tranquille et même florissante pendant -quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs -causes particulières. Telle est la probité que -l’ancien gouvernement avoit fait naître, et -qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence -des lois. L’habitude d’avoir de bonnes -mœurs fit succéder à leur ruine une hypocrisie -qui les imitoit. Vicieux chez soi, on -empruntoit en public le masque de la vertu. -Avant que la multitude conçut le dessein de -dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût -secoué l’espèce d’étonnement et d’admiration -que leurs richesses lui inspiroient. L’ambition -ne devoit point être la première passion des -riches. Il est un certain ordre dans les passions, -et la monstrueuse avidité des grands -à piller également la république, ses ennemis -et ses alliés, les préparoit aux voluptés et -non pas à la tyrannie. Il falloit un certain -temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux, -qui possédoient toutes les richesses du -monde. Quand ce moment fatal sera arrivé, -il faudra faire des violences pour avoir encore -de quoi être voluptueux, et ce sera alors -que parmi une multitude de citoyens qui -trouveront dans la confusion et les troubles -de l’état, plus d’honneurs et de richesses -<span class="pagenum" id="Page_309">309</span> -que la république ne leur en offrira pour les -attacher à ses intérêts, l’ambition commencera -à se développer. Pour qu’il se forme des -tyrans dans Rome, il faut qu’on y puisse -se flatter d’usurper la souveraineté, et il ne -sera permis de l’espérer que quand Rome sera -remplie d’une vile populace, chassée de ses -héritages et honteuse de sa pauvreté, et que -les armées, composées de ces citoyens méprisables, -aimeront autant piller Rome que Carthage -ou Numance.</p> - -<p>Ce qui empêcha les Romains de prévenir, -lorsqu’il en étoit encore temps, les maux dont -la république étoit menacée, c’est que ce fut -sa prospérité même qui ruina les principes -de son gouvernement; et rarement un peuple -est-il assez sage pour se défier de sa prospérité, -et la regarder comme un commencement -de décadence. Quand le premier Scipion eut -soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner -qu’ils éprouveroient bientôt quelque -révolution. Mais la défaite d’Annibal et de -Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que -celui de la joie? Tandis que toute la république, -enivrée de ses succès, croyoit toucher -à cette monarchie universelle promise par les -Dieux, auroit-on entendu les remontrances -<span class="pagenum" id="Page_310">310</span> -d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers -la prospérité présente, eût annoncé que Rome -étoit prête à périr?</p> - -<p>Parmi tant de causes de leur ruine, les -Romains n’aperçurent que la corruption des -mœurs; et à ce torrent, qui s’enfloit de jour -en jour, quelques honnêtes gens n’opposèrent -pour toute digue que l’exemple impuissant, -je dirois presque ridicule de leurs vertus, -et quelques anciennes lois que les Romains -regardoient déjà comme des témoignages de -la grossièreté de leurs pères. Que servoit-il -à Caton le censeur de s’écrier continuellement: -«Nos ancêtres, ô nos ancêtres! ô -temps! ô mœurs!» et de déclamer contre -le luxe en faveur de la loi Oppia? On pardonne -au chagrin d’un poëte<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de conseiller -aux Romains de jeter leurs trésors dans la -mer, ou d’en orner le capitole; mais un -censeur, un homme d’état, peut-il penser -<span class="pagenum" id="Page_311">311</span> -que la jouissance des richesses et des voluptés -sera moins persuasive que son éloquence? Il -ne s’agissoit pas d’empêcher la révolution des -mœurs et du gouvernement, elle étoit inévitable; -mais il falloit la rendre moins fâcheuse -et la retarder.</p> - -<p>Après la seconde guerre Punique, il se présentoit -une voie bien simple pour conserver -à la république son ancien gouvernement, -ou du moins pour empêcher que les changemens -qu’il devoit éprouver ne produisissent -ces désordres effrayans qui firent succéder à -la liberté la tyrannie la plus accablante. Au -lieu de ces commissaires que les Romains -envoyoient quelquefois dans leurs nouvelles -conquêtes pour en régler les affaires, ils auroient -dû tenir constamment dans les provinces -où ils avoient des armées un certain -nombre de sénateurs pour y représenter la -majesté de leur corps. Ces députés, en jouissant -dans l’étendue de leur département de -la même autorité que le sénat de Rome avoit -en Italie, n’auraient laissé aux proconsuls -que le même degré de pouvoir qu’avoient eu -les premiers consuls qui soumirent les peuples -voisins de Rome. Ces sénateurs auroient été -les maîtres du gouvernement civil dans les -<span class="pagenum" id="Page_312">312</span> -provinces vaincues; ils auroient traité avec -les alliés et les étrangers, et reçu les impôts, -les contributions et les tributs. Ils auroient -été chargés de la paie des soldats, et de -leur fournir des armes et des subsistances; -les proconsuls leur auroient par conséquent -été soumis.</p> - -<p>Il n’étoit pas moins aisé de retenir ce sénat -provincial dans son devoir, et de le rendre -dépendant du sénat de Rome. La famille de -ces sénateurs auroit été un otage de leur -fidélité. On eût rappelé tous les ans les trois -plus anciens commissaires; on en eût substitué -trois nouveaux à leur place, et, en -supposant ce sénat provincial composé de -douze sénateurs, chacun d’eux n’auroit été -en fonction que pendant quatre ans, et toujours -avec de nouveaux collègues; ce qui -les auroit empêché de rien entreprendre contre -la république, à laquelle ils seroient demeurés -soumis, malgré la supériorité qu’ils auroient -eue sur les généraux d’armée.</p> - -<p class="sepb4">On devine sans peine tout ce qu’un établissement, -si propre à réprimer l’ambition -des proconsuls, sans rien retrancher du pouvoir -que doit avoir un général d’armée, auroit -produit d’avantageux à mille autres égards. -<span class="pagenum" id="Page_313">313</span> -Les provinces n’auroient point été exposées -aux concussions énormes de leurs gouverneurs -et des proconsuls. Les richesses, transportées -peu-à-peu à Rome, n’y auroient pas fait cette -irruption violente et subite, qui ne laissa le -temps, ni de prévoir le danger, ni de réfléchir -sur la situation où l’on se trouvoit, ni -de faire des lois. Le changement des mœurs -se fût fait d’une manière insensible; les usages -nouveaux que l’élévation des Romains et leurs -nouvelles passions rendoient nécessaires, se -seroient établis sans révolter les esprits, et -les lois auroient été oubliées, et non pas -violées avec emportement. Non-seulement on -eût prévenu les guerres civiles, que l’indépendance -des généraux alluma, mais, si quelque -tribun ambitieux avoit tenté de remuer, et, -sous prétexte de faire revivre les anciennes -lois, de s’emparer du gouvernement et d’établir -sa tyrannie, le sénat, qui auroit été -réellement le maître de toute l’autorité, en -ayant les armées à sa disposition, l’auroit -arrêté dès le premier pas.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_314">314</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3>LIVRE SECOND.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Les</span> troubles pouvoient d’abord éclater par -quelqu’entreprise des armées sur la liberté publique; -et vraisemblablement la seule raison -qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit -trop ouvertement criminelle, trop contraire à -la manière de penser des Romains, en un mot, -trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui -précède toujours les actions injustes, inusitées -et importantes, et qui fit balancer l’ambitieux -César, lui-même, sur les bords du Rubicon, -quoiqu’il fut enhardi par l’exemple d’une -guerre civile et les vœux d’une partie de la -république, retint sans doute beaucoup de généraux -dans le devoir, depuis le premier -Scipion jusqu’à Sylla.</p> - -<p>Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains, -une tradition avantageuse des anciennes querelles -de la noblesse et du peuple; et non-seulement -elle étoit propre à rendre excusable -un tribun séditieux, mais à le faire même regarder -comme le vengeur de la justice et des -lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec -<span class="pagenum" id="Page_315">315</span> -moins de danger et plus de décence, en excitant -des émotions populaires; et dès-lors, il -étoit naturel que les désordres qui devoient -perdre la république Romaine, et dont je vais -tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent -par les tribuns.</p> - -<p>Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit -souvent à Tibérius Gracchus, son -fils, son indifférence pour le bien public, tandis -que sa patrie avoit besoin d’un réformateur; -et qu’en retirant de l’oubli les réglemens qui -avoient fait la grandeur des Romains, il pouvoit -se rendre aussi illustre que les plus grands -capitaines. D’autres prétendent qu’en voyageant -dans l’Italie, il fut touché de l’état déplorable -où il vit les campagnes. Elles étoient désertes, -ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius, -témoin des suites funestes du luxe, crut, -dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un moment -à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de -penser que l’ambition seule l’inspira. S’il se -couvrit du masque de réformateur, ce fut pour -se concilier la faveur de la multitude, et par-là -se rendre le maître d’une république dont le -gouvernement n’étoit plus susceptible d’aucune -réforme avantageuse, et à qui sa liberté commençoit -d’être à charge.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span> -C’est avec le téméraire projet d’arracher aux -riches leur fortune, et de les réduire à ne posséder -encore que cinq cens arpens de terre, -que Tibérius brigua et obtint le tribunat. -Cette entreprise étoit sage de la part d’un ambitieux -qui avoit besoin de présenter un grand -intérêt pour émouvoir de grandes passions; -mais elle étoit insensée dans un magistrat qui -n’auroit voulu que soulager la misère du -peuple, et pourvoir à sa subsistance. Tout ce -que Rome renfermoit de citoyens, que la loi -Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius, -qui étoit devenu l’idole de la multitude. Pour -les uns, c’est un séditieux qu’il faut faire périr, -et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour -les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi -des tyrans et le défenseur de la liberté. -Si le tribun n’eût eu que de bonnes intentions, -il auroit dès-lors renoncé à son entreprise. -Pouvoit-il être assez peu éclairé pour -ne pas voir que les riches consentiroient plutôt -à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs -richesses? Les injures de ses ennemis lui donnèrent -de la colère, les éloges de ses partisans -augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la -fois aigri et flatté, devint plus entreprenant. -Content jusqu’alors de gémir sur les maux des -<span class="pagenum" id="Page_317">317</span> -Romains, de tendre en apparence une main -secourable aux malheureux, de peindre avec -adresse la cupidité des grands, ou de faire -voir combien il étoit injuste que tant de citoyens -d’une république qui étoit maîtresse du -monde fussent plongés dans la misère, il avoit -plutôt paru se laisser emporter par les sentimens -du peuple, que lui inspirèrent les siens; -actuellement il l’invite lui-même à tout oser. -La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait -adroitement apercevoir, en feignant de la -cacher, avertit continuellement la multitude -que les grands sont capables d’un assassinat, -et que l’occasion de ramener l’égalité est arrivée, -mais qu’un moment peut la faire disparoître. -Il faut que les lois se plient aux volontés -de Tibérius; il viole en tyran celles qui -lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son -collègue, met opposition à ses décrets, il le -prend à partie, l’accuse de trahir les intérêts -du peuple, et le fait déposer.</p> - -<p>La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs, -chargés de la mettre en exécution, étoient -même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, -que le triomphe du tribun fût assuré; -il croyoit avoir vaincu les riches, et il n’avoit -fait que les réduire au désespoir; il devoit -<span class="pagenum" id="Page_318">318</span> -craindre quelque violence de leur part, et il -n’avoit pris aucune mesure pour la prévenir -ou la repousser. C’est dans ces circonstances -qu’Attale, roi de Pergame, nomma, en mourant, -le peuple romain son héritier. Tibérius, enhardi -par ses premiers succès, et pour achever de -se rendre le tyran de Rome, se proposa aussitôt -de partager cette succession entre les plus -pauvres citoyens; mais le seul projet de cette -loi trouvant les esprits dans une extrême fermentation, -excita de si grands mouvemens, que -le tribun connut enfin le péril dont il étoit -menacé. Son tribunal même lui paroît un asyle -peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte de -la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, -il porta à plusieurs reprises ses mains à -la tête, pour avertir le peuple qu’on en veut -à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le -défendre. A ce geste, les riches croient rencontrer -le prétexte heureux qu’ils cherchoient -depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force -ouverte. Ils publient qu’<ins id="cor_42" title="ils">il</ins> s’est emparé du -diadême d’Attale, et feignent d’être persuadés -qu’il demande à la multitude de le couronner -roi de Rome. Il n’est plus question que de -sauver la liberté prête à périr; et Scipion Nasica, -accompagné de tous les prétendus ennemis -<span class="pagenum" id="Page_319">319</span> -de la royauté, fond les armes à la main, -sur la populace qui entouroit le tribunal de -Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son -magistrat, obligé de céder à l’orage et de -prendre la fuite, est assassiné par un de ses -collègues.<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></p> - -<p>Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que -quand il se crut en état de venger son frère; -mais il trouva cette magistrature prodigieusement -avilie entre ses mains. Il devoit être le -magistrat du peuple, et il n’étoit que le chef -d’une populace chassée de ses héritages, accablée -de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas -emportée, et qui n’avoit plus aucune part à -l’administration publique. Les tribuns, successeurs -de Tibérius, avoient été des hommes -riches, mais avares et non pas ambitieux; -ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement -de la loi Licinia, de flatter la cupidité -de la multitude, et d’entretenir l’esprit d’audace -et de révolte, auquel elle commençoit à -s’accoutumer, ils entrèrent dans la ligue que -les riches avoient formée pour résister plus -efficacement aux lois qui les condamnoient, -<span class="pagenum" id="Page_320">320</span> -et avoient contribué de tout leur pouvoir à -affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.</p> - -<p>Caïus, à qui le gouvernement actuel de la -république ne fournissoit aucune ressource -propre à rendre à sa magistrature son ancien -lustre, et le crédit dont son ambition avoit -besoin, imagina de donner le droit de bourgeoisie -Romaine à plusieurs peuples considérables -du voisinage de Rome. Dès-lors, le -tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva -le courage du peuple, menaça les riches -des principales forces de l’Italie, et fut en état -de les accabler.</p> - -<p>Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et -César le furent dans la suite, si, instruit par la -fin tragique de son frère, de ses intérêts, de la -situation des Romains, et de ce qu’il avoit à -craindre de la part des grands, il eût jugé que -tout tempérament ruineroit une entreprise -aussi audacieuse que la sienne, et que la force -seule, pouvoit le faire réussir. Mais, soit que -les esprits ne lui parussent pas d’abord assez -préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus -l’ambition d’un magistrat que d’un homme de -guerre; soit qu’il se flattât d’intimider les -riches, par son alliance avec les Italiens, et de -les dominer sans se couvrir de l’opprobre de les -<span class="pagenum" id="Page_321">321</span> -avoir vaincus par les armes; il voulut procéder -dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis -une ressource contre les coups qu’il vouloit -leur porter.</p> - -<p>Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius -qui s’opposât à la publication de ses réglemens. -Au contraire, dès que Caïus proposoit -une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, -Livius Drusus, son collègue, se faisoit -une règle d’enchérir sur ses demandes, et de -publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe -du sénat. Dupe de cette politique, la populace -ne savoit à qui elle devoit s’attacher, et -elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de -protecteurs. Caïus, dont la considération diminuoit -à proportion que celle de son rival augmentoit, -se vit réduit à franchir toutes les -bornes. Il se proposoit de porter dans son troisième -tribunat, des lois, qui, en ruinant -entièrement le sénat et les riches, devoient lui -rendre toute la confiance du peuple et confondre -Drusus; mais on pénétra ses intentions; -ses collègues supprimèrent une partie des bulletins -qui le continuoient dans sa magistrature, -et dès-lors, sa perte fut jurée. Quoique sans -caractère, Caïus continua le rôle dangereux de -protecteur du peuple; et ce ne fut plus qu’un -<span class="pagenum" id="Page_322">322</span> -perturbateur du repos public qu’il étoit aisé -d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais -trop tard, les Italiens à son secours. On prit -les armes, et la défaite de son parti auroit assuré, -pour toujours, le triomphe des riches, -si les excès auxquels on venoit de se porter, -n’avoient dévoilé toute la foiblesse de la république, -et fait connoître que ce n’étoit plus -par les lois, mais par la force que tout devoit -s’y décider.</p> - -<p>Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit -contre l’injustice des citoyens qui -avoient envahi les richesses de l’état; mais -ses plaintes étoient toujours tempérées par les -sentimens pusillanimes que lui inspiroit sa -pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence -pour les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé -à les respecter, et à croire que tous les -avantages de la société doivent être faits pour -eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit -plus les grands que comme des voleurs -publics dont la fortune étoit élevée sur ses -ruines. Autrefois il auroit été touché du décret -que porta le sénat, et par lequel il étoit ordonné -qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires des -terres, à condition qu’ils paieroient une certaine -redevance qui seroit partagée entre les -<span class="pagenum" id="Page_323">323</span> -plus pauvres citoyens; aujourd’hui il dédaigne -les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; -et ce n’est plus de leurs richesses seulement, -qu’il veut dépouiller les riches, il -songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. -La multitude paroît indomptable, parce -qu’elle espère de retrouver un Gracchus dans -cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches, -et qui, réduits à n’avoir que les -mêmes intérêts, que les plus vils plébéïens, -ont besoin comme eux d’une révolution, et les -invitent à ne pas perdre l’espérance. Cette populace -ne craint point de reprendre une seconde -fois les armes; elle présume de ses forces, et -compte sur le mécontentement et les secours -des Italiens, qu’on venoit de priver du droit -de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples -étoient indignes de l’injure qu’ils avoient reçue; -et leur ressentiment, qui croissoit à -mesure que les Romains paroissoient plus divisés, -en fomentoit les divisions.</p> - -<p>Les riches, cependant, loin d’opposer à la -multitude cette union qui fait seule toute la -sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis -différens; et le sénat, sous la protection duquel -ils gouvernoient la république, n’étant -composé que d’hommes amollis par les délices, -<span class="pagenum" id="Page_324">324</span> -et occupés de leurs affaires domestiques, -n’osoit avoir une conduite digne de lui et du -danger dont il étoit menacé. Tour à tour, -sage, emporté et imprudent, il sentoit échapper -de ses mains un pouvoir dont il ne savoit -pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans -avoir l’art de le retenir. Il se fait donc de l’un -à l’autre un flux et reflux perpétuels de tyrannie -et de servitude; et cette confusion subsistera -jusqu’à ce que quelque citoyen, sous -prétexte de défendre et de venger le sénat ou -le peuple<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, s’empare de cette puissance qui -est comme suspendue entre eux, et que ni -l’un ni l’autre ne peut conserver.</p> - -<p>C’est dans ces circonstances que Marius -commença à se rendre illustre. Quoique d’une -naissance obscure, il portoit dans le cœur une -ambition qui ne devoit pas être satisfaite par -sept consulats. Il s’étoit fait soldat; et passant -successivement par tous les grades de la milice, -il en avoit rempli les fonctions avec la -supériorité d’un homme né pour être le plus -grand capitaine de la république. Ennemi de -<span class="pagenum" id="Page_325">325</span> -tout plaisir par une sorte de férocité qui le -rendoit encore plus dur pour lui-même que -pour les autres; infatigable dans le travail, -diligent, actif, parce que le repos lui paroissoit -insupportable; son courage, quoique extrême, -étoit la qualité qu’on remarquoit le -moins.</p> - -<p>La réputation de Marius passa des armées -à Rome, et le peuple fut d’autant plus flatté -de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son -ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude -continuelle, il avoit besoin d’un chef -qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les -grands, comme autant de compétiteurs dont -le crédit et les intrigues devoient lui fermer -l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux -qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance -et ma fortune, et moi je méprise leurs personnes. -L’emportement de Marius le servit -utilement; le peuple l’éleva au tribunat; et -il ne cessa de déclamer contre l’avidité et l’orgueil -des riches avec cette éloquence grossière, -mais persuasive, que donnent les seules -passions.</p> - -<p>Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, -ce n’est pas qu’elle eût en elle-même -quelque principe capable de la conserver -<span class="pagenum" id="Page_326">326</span> -contre les attaques d’un tyran qui auroit joint -les talens militaires de Marius à la politique -des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette -sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. -Il étoit ambitieux en citoyen; il vouloit que -la république subsistât, qu’elle fût bien servie, -et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il -vouloit que toute la gloire lui en fût due, et -il n’auroit pas permis à un autre de la servir -aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit -point de rétablir les lois des Gracques; il lui -étoit inutile d’exciter des troubles qui, ne laissant -aucune voie de conciliation entre les partis -opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens -à lui déférer la puissance souveraine; il -se borna à servir assez bien la multitude pour -se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages -quand il aspireroit aux plus hautes -magistratures.</p> - -<p>Marius fut fait consul, et on lui donna en -même temps le commandement de l’armée de -Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut -créé consul une seconde fois, et chargé de -s’opposer à l’irruption des Cimbres et des -Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; -et ses triomphes, ne servant qu’à -le rendre plus avide de gloire, il eut toujours -<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> -besoin du peuple; et pour conserver son affection, -il fut à la tête du sénat plus tribun -que consul. On doit me pardonner les détails -dans lesquels je vais entrer. Avant que les -Romains fussent corrompus, c’étoit dans les -principes mêmes de leur gouvernement qu’il -falloit chercher les causes de leurs révolutions. -Désormais que Rome est menacée de sa ruine -par mille côtés différens, que ses citoyens sont -plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer -son caractère aux événemens, elle -reçoit l’empreinte de celui des hommes qui -la gouvernent, c’est dans les passions de ces -hommes, et dans les circonstances où ils se -sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts -qui font mouvoir la république.</p> - -<p>Les grands, à qui le caractère farouche et -inquiet de Marius étoit insupportable, s’attachèrent -ridiculement plutôt à le mortifier qu’à -ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit -le plus sensible, ils attribuèrent à Sylla tout -le succès de la guerre de Numidie. C’étoit lui, -en effet, qui, n’étant encore que questeur de -l’armée que commandoit Marius, avoit engagé -Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains. -Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on -faisoit à son protecteur; et pour le venger, il -<span class="pagenum" id="Page_328">328</span> -publia que, sans lui, les armées Romaines -n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette -dispute frivole, mais propre à faire connoître -combien les Romains étoient différens de -leurs ancêtres, devint l’affaire la plus importante -de la république; il n’est question que -de la gloire et des services de Marius et de -Sylla; et ces deux hommes, acharnés à se -perdre l’un l’autre, se trouvent par-là les -maîtres de Rome.</p> - -<p>Sylla étoit recommandable par une naissance -illustre, et avec des talens pour la -guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il -étoit d’un caractère tout opposé. Sans être -amolli par les plaisirs auxquels il s’étoit abandonné -dans sa première jeunesse, il n’avoit -rapporté de leur commerce que ces grâces qui -s’associent rarement au grand mérite, et pour -lesquelles Marius avoit un mépris<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> qui -l’éloigna d’abord de Sylla. L’un transportoit -son génie par-tout, et n’avoit qu’une manière -de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une -souplesse naturelle qui le rendoit propre à -<span class="pagenum" id="Page_329">329</span> -passer sans effort d’un caractère, ou plutôt -d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des -conjonctures où il se trouvoit, et il sembloit -qu’elles ne développassent que successivement -ses passions. Marius n’avoit d’amis que par -intérêt, et il les abandonnoit sans pudeur, -et sans avoir su les forcer adroitement à mériter -leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit -envers les siens d’une fidélité inviolable. -Marius eut les vices que les chefs de factions -se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, -ingrat, perfide, cruel; mais ces vices -naissoient du fond de son cœur; au lieu de -partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, -et suivant le besoin des circonstances, -ils firent la perte de l’un, et établirent la fortune -de l’autre.</p> - -<p>Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement -les grands, Sylla ne songea point -à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite -fut plus habile. Etant le seul homme de -la république qu’ils pussent opposer à Marius, -il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant -même que son ennemi profiteroit de son dévouement -au sénat, pour accroître sa faveur -auprès du peuple, il rechercha lui-même -l’amitié de la multitude. Il lui prodigua ses -<span class="pagenum" id="Page_330">330</span> -richesses, flatta ses goûts, sembla favoriser -ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan -des citoyens dont il devoit être bientôt le tyran. -Par cette politique adroite, Sylla, toujours -sûr de l’affection des grands, grossissoit le -nombre de ses créatures des partisans qu’il -débauchoit à Marius, et se mettoit en état -d’écraser son ennemi, en réunissant tous les -esprits en sa faveur.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter -Capitolin une statue de la victoire, et -quelques tableaux qui représentoient la manière -dont il avoit remis Jugurtha entre les -mains de Sylla. Marius, déjà indigné que son -ennemi eût fait graver cet événement sur une -pierre, qui lui servoit de cachet, voulut -faire enlever ces monumens du capitole. Sylla -s’y opposa; et cette contestation puérile, tant -l’esprit de parti est propre à rabaisser les -hommes, auroit allumé la guerre civile, si les -peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture -favorable à leur ambition et à leur vengeance, -n’eussent pris, de concert, les armes -pour se faire rendre le droit de bourgeoisie -Romaine dont on les avoit privés. Cette affaire -fit diversion aux querelles de Marius et de -Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore -<span class="pagenum" id="Page_331">331</span> -paroître plus occupé de ses intérêts personnels -que de ceux de la république.</p> - -<p>Sylla, qui donna dans la guerre sociale les -preuves les plus complètes de sa capacité et -de son bonheur, fut élevé au consulat, et -chargé de commander l’armée destinée contre -Mithridate. A ce coup imprévu, Marius croit -n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un -tribun du peuple, nommé P. Sulpitius, homme -sans honneur, hardi, violent, mais habile, et -ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le -commandement qu’on venoit de lui décerner.</p> - -<p>Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit -être que l’ouvrage de la violence, et il -falloit nécessairement troubler la république, -afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite -l’ordre, Marius et son complice fissent de -nouveaux arrangemens et disposassent à leur -gré des emplois. Heureusement pour eux les -mêmes causes qui avoient armé les Romains -les uns contre les autres sous les Gracques, -subsistoient encore; et sans parler de la loi -Licinia ni du partage des terres, sujets éternels -de discorde, on pouvoit toujours compter sur -les Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre -de citoyens Romains, mais non pas de la manière -qu’ils le désiroient. Les articles de la paix -<span class="pagenum" id="Page_332">332</span> -portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de -ces nouveaux citoyens; c’étoit ne leur accorder -qu’un honneur inutile, puisque les Romains, -qui composoient trente-cinq tribus, restoient -absolument les maîtres du gouvernement<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. -Les peuples d’Italie demandoient donc à être -distribués dans les anciennes tribus; mais -comme leur nombre y auroit été beaucoup -plus considérable que celui des Romains naturels, -et qu’ainsi ils auroient eu la principale -influence dans les affaires, et se seroient même -emparés de toute l’autorité, les Romains ne -pouvoient se prêter à leurs vœux; et plutôt -que de consentir à devenir les sujets des peuples -qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré -de les subjuguer une seconde fois.</p> - -<p>C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, -n’étant susceptible d’aucun accommodement, -devoit se décider par la force, que Sulpitius -fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer -la loi que désiroient les alliés; il les -invite à se rendre à Rome, pour favoriser -sa proposition, et leur ordonne de se rendre -<span class="pagenum" id="Page_333">333</span> -armés dans la place; et au premier murmure -qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens. -La république ne s’étoit point encore -trouvée dans une si monstrueuse confusion. -Les Romains n’osoient paroître, et les alliés -croyoient affermir leurs droits en se portant -aux plus grands excès. Au milieu de ce tumulte, -Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit -fait naître. Le point décisif, c’étoit de se -saisir de la personne de Sylla; il le laissa -s’échapper, et ce général alla se mettre à la -tête de l’armée qu’il avoit formée, et qui -étoit prête à s’embarquer, tandis que le tribun -abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit -pas encore remportée.</p> - -<p>Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence -de calme dans la république, fit enfin -donner à Marius la commission de porter -la guerre contre Mithridate; mais la joie de -ce général fut courte. Il apprit en frémissant -de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés -à l’armée pour y prendre en son nom -le commandement, avoient été massacrés par -les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les -parens et les créatures de son ennemi; c’étoit -commencer la guerre civile en soldat, et non -en politique. Marius devoit-il s’attendre que -<span class="pagenum" id="Page_334">334</span> -Sylla, à la tête d’une armée, laisseroit égorger -tous ses amis? Content de se venger sans -songer à se défendre, il ne voit point l’abîme -auquel il touche, et il ne lui reste d’autre -ressource que la fuite, quand son ennemi se -présente aux portes de Rome.</p> - -<p>Sylla s’y comporta avec toute la hauteur -d’un souverain qui châtie une ville révoltée. -Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, -les déclare ennemis de la patrie, et -met leur tête à prix; il casse la loi qui incorporoit -les alliés dans les anciennes tribus; -et pour ôter au peuple un pouvoir dont il -n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en -leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, -leur défend de rien proposer dans -la place publique sans l’aveu du sénat, et -ordonne que les élections ne se fassent désormais -que par centuries.</p> - -<p>Le despotisme de Sylla étoit un prodige -encore trop nouveau aux yeux des Romains, -accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne -passassent pas promptement de la surprise -à l’indignation. Le peuple murmuroit en -tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa -foiblesse, laissa voir qu’il auroit mieux aimé -craindre des tribuns, que remercier Sylla des -<span class="pagenum" id="Page_335">335</span> -faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce -général eut peur à son tour de la consternation -qu’il avoit répandue; il craignit qu’on -ne soulevât contre lui des soldats citoyens -qui n’étoient pas encore familiarisés avec les -excès de la guerre civile; et profitant de la -lenteur de ses concitoyens à le punir, il -abandonna Rome pour porter la guerre contre -Mithridate.</p> - -<p>Je ne m’étendrai pas davantage sur ce -morceau de l’histoire Romaine. Ce que j’ai -dit développe assez la situation de la république. -Tout le monde sait qu’après le départ -de Sylla, elle fut gouvernée par le consul -Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes -les passions qui font aspirer à la tyrannie, -et aucun des talens qui peuvent y conduire. -Je ne sais s’il est une passion plus avilissante -que l’ambition, quand elle n’est soutenue -ni par un grand génie, ni par l’amour -de la gloire. Cinna ébauchoit par étourderie -des entreprises dont le poids l’accabloit; ce -n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant -destiné, malgré sa qualité de consul, -à n’avoir jamais dans un parti qu’une place -subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla -s’étoient rendus les maîtres de la république -<span class="pagenum" id="Page_336">336</span> -à la faveur des troubles, il crut qu’il ne -falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir -de la même autorité. Mais à peine se faisoit-il -craindre, qu’il fut obligé de sortir de Rome -pour mettre ses jours à couvert, et de confier -le soin de sa vengeance à Marius, qui -s’empara une seconde fois du gouvernement -de la république, et dont le parti fut enfin -exterminé par Sylla à son retour d’Asie.</p> - -<p>Rien n’est plus affreux que le tableau que -commence à présenter l’histoire Romaine, et -l’on se sent encore frissonner d’horreur au -détail des proscriptions abominables de -Sylla<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> - -<p>Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance -la plus cruelle sur ses égaux, eut l’audace -d’abdiquer la puissance souveraine dont -il avoit joui sous le titre de dictateur perpétuel. -<span class="pagenum" id="Page_337">337</span> -Ce dernier trait de la vie de Sylla -prouve, si je ne me trompe, qu’avec une -ambition médiocre, il fit la plus haute fortune -où un homme puisse aspirer. Si la soif -de dominer l’eût rendu le maître du monde, -cette passion, qui auroit été extrême, n’eût -pu être satisfaite par aucune grandeur humaine. -Plus on cherche à pénétrer le caractère de -Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût -été libre de se livrer à son penchant naturel, -il n’auroit recherché, comme Lucullus, à -acquérir de la gloire, que pour rendre respectable -à ses concitoyens l’oisiveté d’une -vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius -qui décida du sort de Sylla. Moins d’emportement -dans le premier, pour se faire -donner le commandement de la guerre contre -Mithridate, eût laissé au second toute la -gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger -des cruautés de son ennemi, il les surpasse; -et ne trouvant plus de sûreté que dans l’autorité -suprême, il s’en saisit; c’est un port -où il se réfugie pour échapper à l’orage, et -il ne l’abandonne que quand il croit le calme -rétabli.</p> - -<p>La dictature perpétuelle de Sylla forme une -époque remarquable chez les Romains. Souvent -<span class="pagenum" id="Page_338">338</span> -ce qui est capable d’arrêter le plus grand -courage, paroît facile à des hommes médiocres, -après que l’exemple les a instruits et enhardis. -C’est, poussés malgré eux par les événemens, -sans avoir d’objet déterminé et sans savoir -même où ils arriveroient, que Marius et Sylla -se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus -de la puissance publique. Mais tous les -Romains voudront désormais marcher sur -leurs traces. La fortune de Sylla donna une -vaste ambition à tous les ambitieux qui le -suivirent, et qui se seroient auparavant contentés -de la préture ou du consulat. De nouveaux -Cinna aspireront à la dictature perpétuelle, -et les consuls Lutatius Catulus et -M. Emilius Lepidus auroient été des tyrans despotiques, -si l’un ou l’autre eût eu quelqu’un -des talens de Marius ou de Sylla. On peut -déjà appliquer à ce temps ce que Cicéron -dit de celui qui suivit la mort de César: -«Nous éprouvons<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, écrit-il à Atticus, ce -qui n’est jamais arrivé à aucun autre peuple; -la liberté nous est rendue, et la république -<span class="pagenum" id="Page_339">339</span> -est cependant détruite; l’esprit de tyrannie -survit le tyran.»</p> - -<p>Quand l’exemple funeste que donna Sylla -n’auroit point été contagieux, les vices avec -lesquels les Romains s’étoient familiarisés, -pendant le cours des proscriptions, leur auroient -bientôt donné un nouveau maître. Les -magistrats ne regardoient leur magistrature, -qu’ils avoient achetée, que comme l’instrument -de leur fortune domestique. Les censeurs -n’osoient exercer leur ministère<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>; -les lois se taisoient, et rien ne se décidoit -que par les passions de quelques femmes -déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, -cette célèbre intrigante, que ses débauches -auroient rendue infâme dans un siècle moins -corrompu, et qui trouva cependant le secret -de vendre ses faveurs, et de gagner par leur -secours, des amis à son frère, avec qui elle -étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. -<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> -L’histoire n’a point dédaigné de conserver -les noms d’une Précia et de mille autres -courtisannes qui gouvernoient impérieusement -la république par leurs amans. Les citoyens -les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés -de leurs seuls plaisirs, sans songer -que leur fortune étoit attachée à celle de -l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, -être des demi-dieux, si les poissons -qu’ils nourrissoient à grands frais dans leurs -viviers, étoient assez apprivoisés pour leur -venir en quelque sorte manger dans la main. -Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes -et de débauches, et qui, regardant Rome -comme une ville abandonnée au pillage, -enhardirent Catilina à former sa conjuration, -ou furent ses complices. Caton seul avoit -de l’honneur; mais se conduisant en citoyen -de la république de Platon<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> parmi des -<span class="pagenum" id="Page_341">341</span> -brigands, sa vertu ne lui fournissoit que des -ressources impuissantes, et contrarioit même -ses bonnes intentions. Le peuple, impatient -de recouvrer son autorité, pour en faire un -trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à -l’aristocratie de Sylla. Depuis que ce dictateur, -à son retour d’Asie, avoit distribué les -terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit -plus d’armée qui ne regardât la guerre civile -comme un avantage; et les légions n’auroient -pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des -généraux. Aux secousses qui ébranloient le -gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit -s’élever mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, -qui ne sentoit que sa foiblesse, crut -qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer -un nom considérable aux citoyens remuans -et ambitieux.</p> - -<p>Crassus et Pompée étoient alors les deux -personnages les plus importans de Rome. Le -premier calculoit le produit des magistratures, -et les remplissoit plutôt en banquier qu’en -homme d’état. Quelques talens qu’il eût -d’ailleurs, on sent que son avance devoit -le rendre aussi incapable de défendre les -intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une -révolution. Pompée, au contraire, à qui ses -<span class="pagenum" id="Page_342">342</span> -concitoyens donnèrent le surnom de grand, -avoit déjà surpris leur admiration. Quelques -actions, qui dans sa jeunesse annonçoient de -grandes qualités, une physionomie noble, où -l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, -la faveur de Sylla, un esprit vif et souple, des -manières insinuantes et fastueuses, quoique -populaires, du courage, beaucoup de libéralité, -une attention singulière à être partout, -mais principalement l’imbécillité du -peuple, dont la haine ou l’amour est toujours -extrême dans les temps difficiles; -voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des -Romains.</p> - -<p>Il s’étoit fait la plus haute réputation à la -guerre, en se présentant toujours à propos -pour consommer les entreprises de la république, -et recueillir le fruit des succès que -d’autres avoient préparés. Les Romains crurent -qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique -ce grand homme ne le regardât que comme -un écolier,<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> «qu’il vouloit, disoit-il, -renvoyer à ses parens bien corrigé de sa -<span class="pagenum" id="Page_343">343</span> -présomption.» Après la guerre des pirates, -la reconnoissance du peuple confondit l’importance -du service que lui avoit rendu -Pompée avec sa capacité, il jugea<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> de -la difficulté de la guerre que ce général avoit -terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui -avoit accordé. Tygranes étoit vaincu, ses -états étoient ouverts aux armées Romaines, -Mithridate n’avoit plus de ressources; et -Pompée, dérobant à Lucullus la gloire qu’il -alloit acquérir, prolonge la guerre par des -fautes. Il oublie Mithridate, pour s’arrêter -chez de petits rois qui implorent sa protection; -et sa vanité, satisfaite de leurs respects, -s’occupe gravement (qu’on me permette cette -expression) de leurs tracasseries, lorsqu’il -falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine -enfin cette guerre que quand son ennemi, -trahi par sa famille, se donne la mort par désespoir. -L’appareil extraordinaire du triomphe -de Pompée (car jamais on n’avoit tant vu -de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes -aux yeux des Romains; et comme on décerna -<span class="pagenum" id="Page_344">344</span> -dix jours d’actions de graces publiques, le -double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, -le peuple crut que Pompée surpassoit du -double tous les généraux précédens.</p> - -<p>Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit -être, mais non pas aussi mauvais que -le permettoit la situation malheureuse de la -république. On lui sut gré, après ce qu’on -avoit éprouvé de la part des autres généraux, -de ce qu’il licencia ses soldats en -entrant en Italie, et ne vint point à Rome -pour y dominer par la force. Parce qu’il ne -fut ni un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût -des intentions plus criminelles, on l’érigea -en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, -mais il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, -ou plutôt sa vanité, se repaissoit de -l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit -craindre aucune violence, pourvu qu’on -lui permît, en attendant, d’être le premier -citoyen de la république.</p> - -<p>Soit que Pompée, enhardi par tant de -faveur, dédaignât l’empire que lui avoit donné -le sénat, et ne voulût tenir son autorité que -de lui-même; soit qu’il craignît qu’une trop -grande tranquillité n’altérât son crédit, ou -qu’il crût que les anciennes dissentions des -<span class="pagenum" id="Page_345">345</span> -Romains le rendroient plus nécessaire, il -cassa les lois de Sylla; et en rendant aux -tribuns leur première dignité, invita le peuple -à reprendre son orgueil, son indocilité et son -ambition. Cette conduite, si blâmée par -Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts -actuels des Romains, étoit sage dans les -principes de son auteur. Vain et présomptueux, -il devoit se flatter d’asservir les deux ordres -de l’état l’un par l’autre, dès que leurs -anciennes querelles recommenceroient, de -balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. -Quelques historiens l’ont même soupçonné -d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont -cru qu’il avoit voulu exciter des troubles pour -faire sentir aux Romains les inconvéniens de -leur liberté; et en les lassant de leur condition, -les forcer à lui offrir la dictature -perpétuelle.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu -autant de génie que de présomption, il auroit -eu le succès dont il se flattoit; mais loin d’être -l’ame des mouvemens de la place publique, -il ne sut pas même en prévoir le cours. Toujours -embarrassé au milieu des débats du -sénat et du peuple, il n’en impose à aucun -<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> -parti; tandis que César, qui travaille sourdement -à dominer, profite seul de sa politique.</p> - -<p>Sylla avoit découvert en César plusieurs -Marius. A peine étoit-il connu à Rome, qu’il -l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit -par des liaisons secrètes à tous les partis, -multiplioit les vices des Romains: jusqu’à ses -foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile, -et dirigeoit les complots dont à peine il -paroissoit le complice. C’est un objet digne -d’occuper un philosophe, que de démêler, à -travers l’obscurité dont César s’enveloppe, -et les moyens bas auxquels il a recours pour -s’élever à la dictature, ce courage héroïque -et cette élévation d’ame qui ne parurent que -quand il y parvint. Il eut dès sa jeunesse -la même audace, la même ambition et la -même ardeur de se signaler et de dominer -qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions -sont libres, et elles sont captives dans -le citoyen. Où l’un commande, il faut que -l’autre insinue. Le premier doit se montrer -tout entier aux Macédoniens, pour les rendre -dignes d’exécuter ses projets; le second doit -respecter les préjugés de ses concitoyens, -<span class="pagenum" id="Page_347">347</span> -ménager leurs vices, et les rassurer contre -son mérite et ses talens, pour les préparer à -lui obéir.</p> - -<p>Quelqu’habile que fût César, il sentit combien -il auroit de peine, dans une république -où les affaires changeoient chaque jour de -face, à former un parti qui pût contre-balancer -ceux de Pompée et de Crassus. Il jugea, et -c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il -falloit réunir ces deux hommes, et qu’en -qualité de médiateur, il lui seroit aisé de profiter -de leurs anciens soupçons de débaucher -leurs amis, et de se rendre, en un mot, le -maître de la ligue, dès qu’il serviroit de point -de réunion à ses chefs.</p> - -<p>Crassus se prêta aux ouvertures de César, -avec tout l’empressement d’un homme, qui, -n’ayant encore joué qu’un second rôle, se -trouve associé au premier. Pompée devoit -voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui dans -cette association; de supérieur qu’il étoit à -Crassus et à César, il se rendoit leur égal; -mais sa présomption ordinaire et sa timidité -ne lui représentèrent ces deux collègues que -comme deux instrumens ou deux appuis de -sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, -Pompée et César s’obligèrent à n’avoir qu’un -<span class="pagenum" id="Page_348">348</span> -même intérêt, à ne former que les mêmes -entreprises, et à se soutenir mutuellement de -tout leur crédit. Dès-lors toute la puissance -du sénat et du peuple passa dans les mains -des triumvirs; et le gouvernement, tantôt -aristocratique, tantôt populaire, ou plutôt -l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.</p> - -<p>Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel -il étoit tombé<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Il voulut rompre avec César, -dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais -il n’en étoit plus temps: et en se dégageant -du triumvirat, il n’eût occupé dans la république -qu’une place subalterne. Le grand -Pompée n’est plus que l’instrument de la fortune -de César. Il est content de remuer sans -agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. -Bientôt il jouit avec une espèce de stupidité -de la puissance qu’il ne peut retenir. Il -craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que -sa vanité, venant au secours de son ambition -alarmée, lui persuade qu’il a fait la -<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> -fortune de César, parce que César a ruiné la -sienne.</p> - -<p>Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans -son gouvernement des Gaules, pour que la -république pût lui donner un successeur, -ou rejeter impunément ses demandes, quelque -contraires qu’elles fussent aux usages les -plus respectés. Les amis de Crassus, qui -avoit péri dans son expédition contre les -Parthes, lui étoient étroitement attachés. Il -avoit fait passer à Rome des sommes immenses, -avec lesquelles ses partisans corrompoient -les magistrats ou achetoient les magistratures; -son armée lui étoit aveuglément -dévouée; il remuoit à son gré tous ces citoyens, -dont la fortune étoit sans ressource, si la -république n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, -en un mot, dévoiloit ses projets ambitieux. -Plus on craignit de voir usurper par -César la puissance souveraine, plus le parti -de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son -ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles -forces. Il devint même le parti de la -république; car les citoyens qui vouloient -se soustraire à la tyrannie, n’étant pas en -état de se défendre par eux-mêmes, se trouvèrent -contraints de s’unir à Pompée, comme -<span class="pagenum" id="Page_350">350</span> -au protecteur des lois, ou du moins comme -à l’ennemi le moins déclaré et le moins dangereux -du bien public.</p> - -<p>Ce général, enivré d’un accroissement de -crédit qui ne devoit que lui faire sentir combien -il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il -ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, -et d’asservir ensuite ses concitoyens<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, en -s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils -différoient trop de lui donner. Plein de ces -idées, il ne désiroit pas la guerre avec moins -de passion que César, dont la fortune ne -pouvoit plus croître ni se soutenir par les -mêmes moyens qui l’avoient formée. L’un -et l’autre sont persuadés que les armes doivent -les dépouiller de toute leur grandeur, ou les -rendre les maîtres absolus de Rome: et si -la république est encore tranquille, c’est -qu’aucun d’eux ne veut passer pour l’auteur -de la rupture.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_351">351</span> -César demanda dans ces circonstances qu’on -lui conservât son gouvernement, ou qu’il -lui fût permis de se mettre sur les rangs pour -le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner -le commandement de son armée, -chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit -de souhaiter qu’afin qu’on lui fournît quelque -prétexte de faire la guerre. C’étoit le desservir -que de consentir à l’une ou à l’autre de -ces propositions; car le consulat, s’il l’eût -obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce -qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et -las de cette province, il s’y seroit cru exilé, -dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit -pas regardé le gouvernement comme un -passage à la souveraineté. En portant le sénat -à tout refuser, Pompée se flatta de réduire -son ennemi à mener une vie privée, ou s’il -désobéissoit, de rejeter sur lui tout ce que -la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: -César, plus habile, ne prend le parti ni -d’obéir, ni de désobéir au sénat; il offre d’abandonner -les Gaules et de licencier ses troupes, -pourvu que Pompée désarme de son côté et -se démette de son gouvernement d’Espagne. -Cette proposition artificieuse produisit l’effet -qu’en attendoit son auteur. Les gens bien -<span class="pagenum" id="Page_352">352</span> -intentionnés pour la république la trouvèrent -raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour -oser y souscrire, fut réduit à laisser voir ses -mauvaises intentions, et à se charger du blâme -de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. -Que ne consentoit-il à tout? Croire -que César parlât sincèrement, c’est une stupidité; -il se seroit sûrement rétracté. Les -esprits s’échauffent, les affaires se brouillent, -le sénat porte un décret contre César, le -tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est -allumée.</p> - -<p>Pompée voit approcher César de Rome -sans daigner le craindre: «Quand je le voudrai, -disoit-il au sénat, qui étoit assez sage -pour être consterné, je le rendrai plus petit -que je ne l’ai fait grand.» Toujours persuadé -qu’il gouverne la république, il n’aperçoit -pas que Rome va avoir un maître. La veille -même que son ennemi doit le chasser d’Italie, -il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer -pour que César soit abandonné de son armée, -ou que la terre enfantera des légions quand -il la frappera avec le pied.</p> - -<p>Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à -demi-vaincu, Pompée parut véritablement tel -qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient -<span class="pagenum" id="Page_353">353</span> -tout, exécute avec diligence, et croit -n’avoir rien fait tant qu’il lui reste quelque -chose à faire, Pompée<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, dans la crainte -de prendre un mauvais parti n’en prend aucun, -et se laisse emporter par le cours des événemens. -Son armée est composée de citoyens -et non de soldats. Elle ne songeoit pas au -combat, mais à l’emploi des richesses que la -victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les -dépouilles de César. Les uns vouloient sa -charge de grand pontife, les autres son gouvernement -des Gaules; ceux-ci ses jardins, -ceux-là sa maison délicieuse de Bayes; et on -n’attendoit que la bataille pour se mettre en -possession de tous les biens que possédoient -les ennemis. L’armée de César ne vouloit que -vaincre; elle est formée de ces légions qui -ont subjugué les Gaules, intimidé les Germains -et les Bretons.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_354">354</span> -Il n’appartient qu’à un homme consommé -dans le métier de la guerre de faire remarquer -toute la sagesse des opérations de César. Il -n’est pas besoin des mêmes connoissances -pour juger Pompée; ses fautes sont grossières; -mais la plus grossière sans doute, ce -fut, lorsqu’il devoit rester sur la défensive, de -céder aux plaintes et aux murmures de ses -soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, -et de les mener malgré lui au -combat. La journée de Pharsale<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, en soumettant -la république Romaine à César, le -rendit maître du monde entier, qu’elle avoit -soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur -perpétuel, ce général fut un monarque -absolu, et les Romains n’eurent d’autre voie -qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie -et se venger.</p> - -<p>Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs -de ses lettres, de la manière dont Brutus et -Cassius avoient projeté, conduit et exécuté -leur conjuration contre César. «Tant que -nous voudrons consulter la clémence, écrit-il -<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> -au premier<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, nous verrons renaître des -guerres civiles et des ennemis de la liberté. -Vous le savez, je voulois que vous fussiez délivrés -du tyran et de la tyrannie; pour vous, -vous avez eu une modération dangereuse dans -des conjonctures où tout devoit être tranchant -et décisif; et notre situation présente fait voir -qui avoit raison de vous ou de moi. Nos -conjurés, marque-t-il à Atticus, ont exécuté -un projet d’enfant avec un courage héroïque; -pourquoi n’ont-ils pas porté la coignée jusqu’aux -racines même de l’arbre?»</p> - -<p>En effet, s’ils se fussent conduits en hommes -<span class="pagenum" id="Page_356">356</span> -d’état, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent -compris dans leur projet les favoris de -César, les instrumens de sa tyrannie, et tout -ce qui devoit aspirer à lui succéder. Mais -Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas -qu’il lui fût permis de les violer, en punissant -comme des tyrans des citoyens qui ne l’étoient -pas encore<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Le sénat devoit oser davantage. -Il est malheureusement des conjonctures désespérées, -où la politique ordonne de punir -les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire -le mal; le sénat, en proscrivant la mémoire -de César, auroit dû faire périr Antoine et -étouffer les espérances du jeune Octave.</p> - -<p>Quelque prudente qu’eût été cette conduite, -il faut cependant en convenir, elle eût été -incapable de rétablir la république. Les Romains -<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> -étoient trop vicieux pour se passer d’un -maître<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. On ne pouvoit leur rendre que -cette ombre de liberté, dont ils abusoient -de la manière la plus funeste depuis les troubles -des Gracques; et leur rendre cette ombre -de liberté, c’étoit les exposer à repasser, après -de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, -sous le joug du nouveau tyran. -«Si César et Pompée, dit un des plus grands -génies qu’ait produit notre nation<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> avoient -pensé comme Caton, d’autres auroient pensé -comme César et Pompée.» On peut faire le -même raisonnement au sujet d’Antoine et -d’Octave: si on les eût fait périr, ou qu’ils -eussent été citoyens, d’autres auroient établi -la monarchie sur les ruines de la république. -Il n’y avoit plus de liberté à espérer pour -les Romains, à moins que quelque citoyen, -après s’être rendu le maître de tout, ne changeât -<span class="pagenum" id="Page_358">358</span> -entièrement la forme de l’état, et en abandonnant -toutes les conquêtes, ne les contraignît à -reprendre les mœurs et la pauvreté de leurs -ancêtres. Mais quand cette réforme eût été -praticable, devoit-il se trouver quelque Romain -assez vertueux pour se donner la peine -d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire -qu’un pareil usage?</p> - -<p>Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs -singuliers qu’on accorda à César, pour faire -voir qu’il ne restoit plus dans la république la -moindre étincelle de génie qui doit animer -des républicains. César est le tyran de sa -patrie, et on l’en appelle le père; par la -constitution même du gouvernement, chaque -citoyen est obligé à le punir de son attentat, -et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. -On veut qu’il assiste aux spectacles dans une -chaise dorée, et une couronne d’or sur la -tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche -de ce que fait faire la flatterie. Dans une -ville où la violence faite à Lucrèce avoit autrefois -soulevé tous les esprits contre Tarquin, -on délibère actuellement de donner à César -un empire absolu sur la pudeur de toutes -les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies -publiques ses images à celles des -<span class="pagenum" id="Page_359">359</span> -Dieux; on lui établit un temple, des autels -et des prêtres.</p> - -<p>Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir -dans ces bassesses abominables une -politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre -César odieux; mais c’est, je crois, se tromper, -puisque le peuple pleura sa mort, et que -le sénat conserva à sa mémoire les mêmes -honneurs qu’il avoit prodigués à sa personne, -et porta ce décret absurde<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, par lequel il -approuve et condamne à la fois César et ses -meurtriers, ses lois et les vengeurs de la -liberté.</p> - -<p>L’imbécillité des conjurés et la mollesse -du sénat mirent entre les mains d’Antoine -toute la puissance de César. Dépositaire de -son testament et revêtu du consulat, rien ne -put lui résister. Sous prétexte de remplir les -volontés du dictateur, il se rend le maître -de la populace et des légions, et fait trembler -le sénat. Il exécute ce que César lui-même -<span class="pagenum" id="Page_360">360</span> -n’auroit osé entreprendre ni penser<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, et -dispose enfin de tout si souverainement, que -les conjurés ne trouvant plus de sûreté dans -Rome, sont obligés de chercher un asyle dans -leur gouvernement.</p> - -<p>Cicéron, qui dans ces circonstances commença -à gouverner le sénat, trouva les affaires -dans un <ins id="cor_44" title="cahos">chaos</ins> énorme<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Sans principes, -sans règle, sans objet; tous les jours on prenoit -un nouveau parti sans en prendre jamais -un plus sage, et tous les jours les maux de la -république se multiplioient. Quelqu’insensé -que lui eût paru ce décret plein de contradictions -dont je viens de parler, il ne laissa pas -que d’y conformer sa conduite. Il fait charger -Octave de porter la guerre contre Antoine, et -engage le sénat à lui accorder les distinctions -les plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette -politique il affoiblit les conjurés, c’est-à-dire, -<span class="pagenum" id="Page_361">361</span> -le parti de la liberté<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, et qu’il prévoie même -qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se -faire craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt -de se réconcilier avec lui, pour accabler -de concert Brutus et Cassius, leurs véritables -ennemis, et se rendre les maîtres du peuple -Romain en rétablissant la tyrannie de César.</p> - -<p>Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite -aussi extraordinaire que celle de Cicéron, -si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère, -et les intérêts particuliers qui devoient le faire -agir dans cette occasion. Cicéron devoit à sa -vanité et à sa philosophie les qualités qui font -les bons citoyens dans un état tranquille; mais -sa timidité naturelle le privoit de celles qui -peuvent rendre un citoyen dangereux ou utile -à sa patrie dans des temps orageux, où il faut -avoir plus de courage que de prudence. Les -périls de la république se grossissoient ou se -diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit -plus ou moins intéressé personnellement. De-là -vient qu’il n’eut jamais une règle fixe pour -distinguer la timidité de la prudence, ni le -<span class="pagenum" id="Page_362">362</span> -courage de la témérité. Tantôt conduit par les -lumières de son esprit, et tantôt entraîné par -les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une -politique propre à prendre des demi-partis, -et à pallier les maux de la république.</p> - -<p>Il montra de la fermeté contre Catilina; mais -outre qu’il n’ignoroit ni les projets, ni les -pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu -par l’éclat de son action et de sa magistrature, -par le sénat et les vœux de tout le peuple. Il -eut cependant besoin de faire un effort sur lui-même; -et c’est cet effort de courage qui, lui -paroissant héroïque, lui inspira sans doute -pour son consulat cette admiration puérile dont -il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra -naturellement à son caractère, et sa conduite<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> -fut d’autant plus foible que sa disgrace -avoit fait une impression très-forte sur son -esprit, et que ne pouvant par vanité se résoudre -à mener une vie privée, l’ingratitude -de ses concitoyens lui avoit cependant donné -du dégoût pour l’administration des affaires -publiques.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_363">363</span> -Dans le commencement de la guerre civile -de César et de Pompée, il cherche à contenter -tout le monde, ne satisfait personne, -et craint et souhaite en même temps de jouer -le rôle qu’exigeoit de lui sa dignité de consulaire. -Il veut être neutre; il se repent de ne -pas suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur -de César, et croit toujours avoir pris le -plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent -la mort de César, il ne lui fut pas -possible de se conduire d’une manière plus -digne de lui et plus avantageuse pour la république. -Entouré d’hommes jaloux, envieux, -qui n’osoient rien espérer, et presqu’accoutumés -à l’esclavage, la crainte publique augmenta -sa timidité<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Plein de mépris pour -la conjuration de Brutus et de Cassius, et ne -les regardant que comme des déserteurs depuis -qu’ils s’étoient retirés dans leur gouvernement, -Cicéron ne les jugea plus capables de défendre -avec succès les intérêts publics contre un -<span class="pagenum" id="Page_364">364</span> -homme aussi entreprenant et aussi habile -qu’Antoine, son ennemi personnel; et il -favorise Octave dans le dessein de s’en faire -un protecteur, si les conjurés sont opprimés. -Brutus développe habilement tous les ressorts -de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron -de regarder la mort<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, l’exil et la pauvreté -comme les plus grands des maux; de craindre -moins la ruine de la liberté que l’élévation -d’Antoine, et de pouvoir s’accommoder d’un -maître qui auroit des complaisances pour lui, -qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui -témoigneroit quelque considération en le chargeant -de chaînes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_365">365</span> -La situation des Romains devint telle, que -Cicéron, en écrivant à Brutus, fut enfin forcé -de convenir que cette guerre étoit accompagnée -de symptômes plus fâcheux que toutes celles -qui l’avoient précédé. «Quel que fût, dit-il, -l’événement des troubles domestiques dont -notre siècle a été témoin<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, on pouvoit -toujours espérer de voir subsister quelque -ombre de république; aujourd’hui, tout est -changé. Si nous sommes vainqueurs, je ne -devine point quel sera notre sort; mais si -nous sommes vaincus, il n’est plus question -de liberté.»</p> - -<p>Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine -à Modène, forma le projet de le réconcilier -avec Octave. Cette négociation ne devoit -pas éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit -par-là à sa ruine entière pour gouverner -l’univers avec deux collègues dont il méprisoit -l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit -qu’en continuant à défendre le parti de la -<span class="pagenum" id="Page_366">366</span> -liberté contre les vengeurs de César, sa fortune -resteroit bornée à celle de citoyen.</p> - -<p>Le second triumvirat fut formé; Antoine, -Octave et Lepidus partagèrent entr’eux les -provinces de la république, à l’exception de -celles que possédoient les conjurés. Lepidus -joignit la Gaule Narbonnoise à son gouvernement -d’Espagne. Antoine eut dans son partage -le reste des Gaules; l’Afrique et les isles -de la Méditerranée échurent à Octave. Lepidus, -qui avoit été fait consul, se rendit à Rome -pour gouverner l’Italie, tandis que ses collègues -portèrent la guerre contre Brutus et Cassius.</p> - -<p>Lepidus éprouva bientôt que ce sont les -armées, et non pas les magistratures qui -donnent du crédit pendant les guerres civiles. -Dans le nouveau partage des provinces qui se -fit après la défaite des conjurés, il fut trop -heureux de conserver l’Espagne, et Octave le -dépouilla même de ce gouvernement, sans lui -faire la guerre. Pour perdre un homme qui devoit -sa fortune au hasard et non à son mérite, -il ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. -L’abaissement de Lepidus dévoiloit les projets -d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet; -mais cet élève de César avoit oublié son ambition -et sa gloire. Enivré de plaisirs, esclave -<span class="pagenum" id="Page_367">367</span> -de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre -bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître -du destin de l’Orient, et au milieu du faste -asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer -à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa -ruine, et la bataille d’Actium soumit l’univers à -un seul homme.</p> - -<p>La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement -la monarchie sur les ruines de la république, -et à qui ses sujets donnèrent depuis -le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. -Il étoit d’une naissance peu relevée, -et la raison est confondue, en pensant qu’il -n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta -Apollonie, où il faisoit ses études, pour se -rendre à Rome, et y recueillir la succession -de César, son père adoptif. On lui représente -que cette ville ne doit être qu’un précipice -pour lui; on lui met sous les yeux la fin -tragique du dictateur et la haine des conjurés; -on le menace de l’ambition même des amis -de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, -et les dieux défendront la justice de -ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il -se flatter de former un troisième parti en sa -faveur, tandis que toute la république est -partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable -<span class="pagenum" id="Page_368">368</span> -qu’il puisse lutter contre Antoine, -qui, sous prétexte d’exécuter les volontés de -César, dispose à son gré de sa succession, et -attache à sa fortune tous ceux qui aiment la -leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce pas -autant de titres qui doivent le rendre odieux -aux partisans de Brutus et de la liberté? N’auroit-il -pas été insensé de compter sur la protection -de Cicéron, et d’attendre de la part -d’un consulaire si illustre la conduite molle et -peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne dans -Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la -république par le même motif, ceux qui tendoient -en apparence au même but vouloient -secrètement y arriver par des chemins différens. -Octave, si je puis m’exprimer ainsi, -saisit le joint des différentes cabales, dont les -deux partis étoient composés. Il sème des -soupçons, forme des liaisons, fait naître des -haines, promet, flatte, menace, persuade, -divise, unit, et parvient enfin par son habileté à -partager la considération des premiers magistrats, -à balancer le crédit de Brutus, et à se -faire craindre d’Antoine.</p> - -<p>C’est un spectacle bien surprenant de voir -conquérir l’univers à un homme qui n’a pas le -courage de se trouver à une bataille, après -<span class="pagenum" id="Page_369">369</span> -avoir affronté avec intrépidité de plus grands -dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne -nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, -Pansa, Antoine et Agrippa furent braves, -surent vaincre, et qu’il eut l’art de profiter seul -de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un -jour de combat, ne lui présentoit aucun secours -contre l’épée ou les dards de l’ennemi, l’abandonnoit -tout entier à la crainte; mais dans les -autres espèces de dangers, sa timidité naturelle -disparoissoit devant la foule infinie de ressources -et d’expédiens que lui prodiguoit le -génie le plus heureusement formé pour l’intrigue -et le commandement.</p> - -<p>Né avec une ambition qui occupoit toutes -ses pensées, il ne fut point partagé par d’autres -passions; du moins elles obéissoient toutes à -celle-là, d’où elles sembloient naître. En le -délivrant de ces fougues, souvent trop familières -aux grands hommes, et souvent si dangereuses, -sa timidité l’entretenoit dans cette -espèce de calme si utile à un ambitieux, pour -tracer et faire exécuter à propos les plus grands -projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel -d’une lumière supérieure, toutes les -formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il -<span class="pagenum" id="Page_370">370</span> -n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête -homme; il n’avoit aucun des vices qui le dégradent; -toujours prêt à se revêtir de la -vertu ou du vice que le temps et les circonstances -lui rendent utile, il est tour-à-tour l’ami -et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus -et des conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, -dont le mérite trop éclatant lui devenoit suspect, -il lui est indifférent de le faire périr, ou -de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il -est cruel sans aimer le sang; il ne fait cesser -de le répandre ni par lassitude ni par remords, -et il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi -utile de pardonner, qu’il auroit été auparavant -dangereux pour lui de ne pas purger la -république des citoyens inquiets, jaloux de -leur liberté, vertueux, prudens ou courageux, -que son usurpation et sa puissance devoient -offenser.</p> - -<p>L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, -étoit formée par l’assemblage de toutes -les magistratures de l’ancienne république. -En qualité d’empereur, il avoit droit de faire -la guerre et la paix, étoit le général de toutes -les armées, levoit des contributions pour leur -entretien, disposoit de tous les grades militaires, -<span class="pagenum" id="Page_371">371</span> -avoit seul les honneurs du triomphe<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, -et jouissoit enfin de toutes les prérogatives -de la dictature, dont le nom étoit devenu -odieux. Revêtu de la dignité de prince du sénat, -et souvent consul, il étoit l’ame de cette -compagnie, et possédoit toute son autorité. -Comme censeur, il n’y avoit aucun citoyen -qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur -la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné -par aucune loi, et châtioit arbitrairement. -Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance -de la religion; et dépositaire de tout -le pouvoir du peuple, par son titre de tribun, -sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, -il résultoit la puissance la plus étendue que -jamais monarque ait possédée; et comme les -Romains n’avoient pu agir autrefois que par -le ministère de leurs magistrats, ils ne devoient -désormais avoir de mouvement que par leurs -empereurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_372">372</span> -Auguste répandit ses bienfaits sur les armées -et sur le peuple; il ramena l’abondance; il fit -de grandes fortunes à quelques particuliers, -et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, -le temple de Janus fermé, et les citoyens, -occupés des fêtes et des spectacles qu’on leur -prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de -la république, qu’avec les idées de proscriptions, -de massacres, de guerres civiles, de -brigandages et concussions. Un peuple heureux -ne se demande point s’il est libre, ou si -son bonheur durera; et les Romains, bien -loin de trembler en voyant la puissance sans -bornes que possédoit Auguste, la regardèrent -comme le principe de la sûreté publique. Ce -prince saisit avec adresse le moment où ses -sujets comparoient leurs maux passés à la -prospérité présente; et en feignant de délibérer -sérieusement s’il devoit conserver l’empire ou -rétablir la république, il leur tendit un piége, -fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa -en quelque sorte d’être un usurpateur.</p> - -<p>César eut l’audace puérile de dire que la -république ne subsistoit plus, et que sa volonté -devoit servir de loi. Maître de tout, il -avoit la foiblesse de vouloir que les Romains -en fussent persuadés. La conduite d’Auguste -<span class="pagenum" id="Page_373">373</span> -me paroît bien plus habile. Comme si ses -forces eussent succombé sous un poids que -son ambition trouvoit léger, il ne se charge -du gouvernement que pour dix ans. Il refuse -la dictature que le peuple lui défère<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, et ne -veut point être appelé du nom de seigneur<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. -Il ne se conduit en apparence que par les conseils -du sénat, lui renvoie les ambassadeurs -de quelques rois et de quelques nations libres, -et lui laisse l’administration des provinces du -centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, -feint de le consulter sur les lois qu’il -veut porter, et lui permet d’élire ses magistrats. -Affectant, en un mot, de ne paroître que le -ministre des lois et de la république, il tâche -de persuader à ses sujets qu’elles subsistent -toujours. Il respecte les coutumes anciennes, -et cache son pouvoir jusqu’à comparoître -devant les juges en qualité de témoin, et ne -dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés -qu’il pouvoit absoudre par un seul mot.</p> - -<p class="sepb4">César agit conséquemment au projet odieux -<span class="pagenum" id="Page_374">374</span> -qu’il avoit formé d’asservir sa patrie, lorsqu’il -travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur -doit en effet tout avilir pour s’élever; mais -pour se soutenir après son usurpation, il doit -intéresser les hommes à son sort; et ce n’est -jamais en les rendant méchans et méprisables -qu’il y réussit. Pourquoi ne veut-il laisser aux -Romains que les qualités nécessaires aux plus -vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout -citoyen qui conservoit quelque sentiment de -sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le -sénat d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, -et ne pas opposer des lois sages à la -licence qu’avoient produite les guerres civiles? -C’étoit laisser subsister des désordres capables -de le ruiner, puisqu’ils avoient ruiné la république -dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste -affermit son empire, en redonnant de la -dignité aux Romains; il invite plusieurs sénateurs -à se faire eux-mêmes justice, et se bannir -du sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, -ruinés de dettes, et à qui César -avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une -guerre civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent -peu-à-peu à leur situation, et -finirent par l’aimer. Rome enfin donna des -larmes à la mort d’Auguste; et d’un prince qui -<span class="pagenum" id="Page_375">375</span> -n’auroit jamais dû naître, on dit qu’il n’auroit -jamais dû mourir.</p> - -<hr class="hr2" id="r_l_3" /> - -<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">On</span> a vu des peuples libres perdre le privilége -de se gouverner par eux-mêmes, et cependant -ne pas éprouver les ravages du despotisme; -c’est que la perte de leur liberté n’a pas été -l’ouvrage d’une révolution subite et orageuse, -mais de plusieurs siècles, pendant lesquels il y -a eu entre le prince et ses sujets un balancement -de puissance qui empêchoit que les -esprits, en s’irritant, ne se portassent à des -extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis -parler ainsi, un mélange des usages anciens -et des usages nouveaux, et ils se tempéroient -réciproquement. Quand une loi commençoit à -être oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître -en tenoient encore la place. Comme le gouvernement -s’altéroit d’une manière insensible, -les sujets conservoient une certaine dignité -qui les faisoit respecter, et le prince étoit suprême -législateur, sans pouvoir abuser de toute -sa puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales -<span class="pagenum" id="Page_376">376</span> -de sa nation; il craignoit de choquer -les usages anciens; ses sujets avoient des -droits et des priviléges à lui opposer; en un -mot, il n’y eut point de tyran, quoiqu’il n’y -eût plus de liberté.</p> - -<p>Tel a été le sort de plusieurs nations: mais -chez les Romains la liberté fut détruite par trois -batailles sanglantes<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, et on passa si brusquement -de l’anarchie sous la domination du vainqueur, -que toutes les passions furent à la fois -effarouchées; toutes les lois, tous les usages, -en même temps tous les préjugés renversés; -et on ne put trouver dans les mœurs aucune -barrière contre le despotisme. C’est un simple -citoyen, qui, sans autre droit que la force et -son audace, se rend le maître de ses égaux. Il -devoit donc soulever contre lui tous les esprits; -et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il -faut qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste -fut forcé à ne laisser aux Romains qu’une -image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le -sénat ou le peuple eût encore joui de quelque -pouvoir réel, il s’en seroit servi pour dépouiller -le prince des prérogatives qu’il affectoit. De -nouvelles dissentions auroient troublé le repos -<span class="pagenum" id="Page_377">377</span> -public, et pour n’en être pas la victime, Auguste -auroit enfin senti la nécessité de posséder -une puissance sans bornes.</p> - -<p>Les vertus et les vices d’un peuple, sont, -dans le moment qu’il éprouve une révolution, -la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il -en doit attendre. C’est l’amour héroïque du -bien public, le respect pour les lois, le mépris -des richesses et la fierté de l’ame, qui sont -les fondemens du gouvernement libre. C’est -l’indifférence pour le bien public, la crainte -des lois qu’on hait, l’amour des richesses et -la bassesse des sentimens, qui sont comme autant -de chaînes qui garrottent un peuple, et -le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est -du point différent où ces vertus et ces vices -sont portés, que résultent les mœurs convenables -à chaque espèce de gouvernement. Les -vertus nobles, austères et rigides, du républicain, -réduiroient le monarque à n’être qu’un -simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave -le rendroient despotique.</p> - -<p>Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la -corruption infâme de Rome, et de ses proscriptions -qui avoient fait périr tout ce qui -restoit d’honnêtes gens dans la république, -on jugera sans peine, que les mœurs, loin de -<span class="pagenum" id="Page_378">378</span> -favoriser un reste de liberté, et de seconder la -modération qu’affectoit Auguste, précipitoient -au contraire les Romains au-devant du joug. -Peu contens, en effet, que le prince, ainsi que -je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir -de toutes les magistratures; ce qui supposoit -au moins, que, malgré sa vaste autorité, il -étoit le ministre de la république et devoit gouverner -conformément aux lois, ils voulurent -que son autorité lui fût propre et qu’il ne la -tînt point de ses magistratures. Il fut réglé -que, dans le temps où Auguste ne seroit pas -revêtu du consulat, il auroit toujours douze -licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On -l’autorise à convoquer extraordinairement le -sénat<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, et il lui est permis, sans avoir égard -<span class="pagenum" id="Page_379">379</span> -aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux -à la république, et convenable à la -majesté des choses divines et humaines, publiques -et particulières.</p> - -<p>Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs -successeurs dignes de lui, et qui, à son exemple, -eussent compris que l’excès du pouvoir -en prépare la ruine<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, il se seroit formé peu-à-peu -dans l’empire des usages, des règles, -des bienséances, qui, en établissant une confiance -réciproque entre le prince et les sujets, -auroient servi de frein aux passions. Mais plus -on admire la sagesse avec laquelle Auguste se -prescrivit des bornes dans l’administration -d’une puissance, qui, par elle-même, n’en -connoissoit point, moins on doit espérer de la -retrouver dans ses successeurs. Croyons-en -Marc-Aurèle, dont les vertus ont honoré le -trône et l’humanité: il regardoit comme un -prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que -<span class="pagenum" id="Page_380">380</span> -le bien. Cependant, si les successeurs d’Auguste -abusent de leur pouvoir, ils seront nécessairement -des monstres qui effraieront la -nature. Ce despotisme <ins id="cor_48" title="rafiné">raffiné</ins> et artificieux qui -se déguise, qui craint de se montrer, qui flatte -avant que d’accabler; ce despotisme, en un -mot, qui ressemble à ces poisons lents dont -on sent les effets sans en pénétrer la cause, -n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de -Sylla et les cruautés du second triumvirat sont -des modèles justifiés par le succès, et qui les préparent -à se porter aux violences les plus ouvertes -et les plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, -étoient cruels; et les maîtres d’un -peuple qui aimoit le sang<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, passion heureusement -inconnue aujourd’hui chez les nations -civilisées, ne se lasseront jamais d’en répandre.</p> - -<p>Tibère avoit assez de talens pour régner avec -gloire, s’il eût hérité d’un trône occupé légitimement -par ses pères; mais ne succédant -qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut -lui-même un usurpateur. Bien loin de remarquer -que les Romains, accoutumés à obéir -par une servitude de 40 ans, se disputoient à -l’envi le détestable avantage de servir d’instrument -<span class="pagenum" id="Page_381">381</span> -à la tyrannie, il ne vit autour de lui -qu’un peuple farouche qui avoit refusé le diadême -à César, et contraint Auguste à paroître -au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; -il n’entendit que quelques voix qui osoient -encore appeler Brutus et Cassius les derniers -Romains, et il craignit de trouver des citoyens -qui se crussent liés par le serment<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> que le -premier Brutus avoit fait prêter de ne jamais -souffrir de maître dans Rome. Tibère ne -voyoit de tous côtés que des dangers, et la -timidité avec laquelle il étoit né, devenant -par-là aussi forte que son ambition, il donna -aux Romains le spectacle ridicule d’un ambitieux -qui ne pouvoit se passer de la souveraineté, -et qui n’osoit s’en emparer.</p> - -<p>Il a déjà fait mourir <ins id="cor_49" title="Agripa">Agrippa</ins>, petit-fils d’Auguste, -comme un rival; par des menées sourdes, -il dispose de toutes les forces de l’état, -et cependant il feint encore de refuser l’empire<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. -«Auguste, dit-il, au sénat, étoit seul -<span class="pagenum" id="Page_382">382</span> -capable de le gouverner sans secours, et en -travaillant sous ses yeux et sous ses ordres -aux affaires de la république, je n’ai appris -qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville -aussi féconde que la nôtre en grands hommes, -un seul citoyen ne doit point être chargé de -toute l’administration publique, et j’attends -d’apprendre du sénat quel département il me -destine.» C’étoit la crainte de passer pour un -tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce discours -à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, -que son ambition en est alarmée. Il craint de -s’être compromis; il craint d’en avoir trop dit; -il revient sur ses pas; mais en demandant -l’empire, il ne s’exprime que d’une manière -ambiguë<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, captieuse, énigmatique; et cet -homme, capable de faire périr le sénat, s’il -ne l’eût deviné, n’accepte enfin le pouvoir -absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en -fixer le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: -il croiroit donner un titre contre lui -aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me -<span class="pagenum" id="Page_383">383</span> -charger de ce fardeau<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, que jusqu’au temps -où vous jugerez vous-mêmes qu’il est juste -d’accorder à ma <ins id="cor_50" title="viellesse">vieillesse</ins> quelque repos.»</p> - -<p>Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas -assez puissant, et qu’il le paroissoit trop, fut -en perpétuelle contradiction avec lui-même. -Il ne parle que de la dignité de la république, -flatte le sénat, et étale avec éloquence les -devoirs d’un prince<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, tandis qu’il ne travaille -secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice, -qu’il croit nécessaire à l’agrandissement -de son pouvoir? c’est à la faveur -de quelque loi qu’il détourne de son sens -naturel. Il laisse aux consuls, aux préteurs -et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs -fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas -des instruments aveugles de sa volonté. Il -<span class="pagenum" id="Page_384">384</span> -craint également la vertu<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> et le vice dans -les personnes qu’il destine aux emplois; et -ne les trouvant jamais telles qu’il les désireroit, -il ne leur permet pas quelquefois de prendre -possession des charges qu’il leur a données.</p> - -<p>Tibère, toujours déchiré par des passions -opposées, se flatta de calmer ses alarmes en -sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui -lui étoient suspects; mais ses craintes, au contraire, -se multiplièrent. Plus il sentit qu’il -devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire -connut de bornes, et Rome devint -enfin le théâtre de toutes les horreurs où se -peut abandonner le despotisme produit par -la timidité. Croyant arrêter les progrès de la -haine publique, il porta cette loi insensée qui -défendoit aux parents des personnes condamnées -à mort de les pleurer. Pour tenir les -hommes attachés à la vertu, la morale leur -interdit souvent des actions en elles-mêmes -indifférentes, mais qui les préparoient au vice; -<span class="pagenum" id="Page_385">385</span> -la politique de Tibère abusa de ces principes -de prévoyance; il crut rendre sa personne plus -sacrée en faisant révérer ses images mêmes et -celles de son prédécesseur. On punit de mort -deux citoyens, dont l’un, en vendant ses -jardins, avoit aussi vendu la statue d’Auguste -qui y étoit placée; le crime de l’autre fut -d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard -sur lui une monnoie où étoit gravée la tête -de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un -poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une -tragédie, tant il vouloit sans doute qu’on respectât -la qualité de prince, ou craignoit qu’on -ne s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.</p> - -<p>La république avoit eu une loi de lèse-majesté -contre ceux qui auroient trahi ses -armées, excité des séditions, ou avili le nom -Romain par une administration infidelle. Dans -ces temps heureux, dit Tacite, on ne punissoit -que les actions et non pas les paroles; mais la -<ins id="cor_51" title="satyre">satire</ins>, qui n’est jamais odieuse chez un peuple -vertueux, et qui sert souvent de barrière contre -les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable -à des hommes corrompus, qui ne vouloient -point être troublés dans la jouissance de leurs -vices, Auguste, plus intéressé que tout autre -<span class="pagenum" id="Page_386">386</span> -à la proscrire, mit les libelles au nombre des -crimes compris dans la loi de lèse-majesté. -Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le -sens de cette loi terrible, et tout ce qui le -choqua devint crime de lèse-majesté. Rien ne -fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de -délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, -favorisés, protégés et enrichis par -la part qu’ils obtenoient dans la confiscation -des biens des accusés, firent envier leur sort -à force de se faire craindre. Ils cessèrent en -quelque sorte d’être infâmes; et plus leur -nombre se multiplia, plus il fallut trouver de -coupables. Les paroles les plus innocentes -devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques -dans le fond des pensées, et le citoyen -ne fut point sûr de n’être pas criminel, quoiqu’il -n’eût ni agi ni parlé.</p> - -<p>Caligula monta sur le trône, et ce serpent, -pour me servir des expressions de Tibère<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, -qui devoit dévorer les Romains, et être un -Phaéton pour le monde entier, poursuivit -l’innocence sans faire semblant de la respecter, -comme son prédécesseur qui la calomnioit -<span class="pagenum" id="Page_387">387</span> -avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple -Romain n’eût qu’une tête pour l’<ins id="cor_52" title="abbattre">abattre</ins> d’un -seul coup d’épée, et que son règne fût signalé -par quelque calamité publique: n’en étoit-ce -pas une assez grande que le monde fût gouverné -par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit -avoir un commerce de galanterie avec la -lune; et se croyant tour à tour Jupiter, Junon, -Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, -et se sacrifioit tous les jours les plus rares -animaux. On vit paroître un nouveau crime -d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens -toutes leurs richesses; mais la violence -n’étant plus enfin d’un assez grand rapport, -Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, -et vendit à la canaille de Rome de jeunes filles -et de jeunes garçons de la naissance la plus -distinguée.</p> - -<p>Je passe rapidement sur ces règnes abominables. -Claudius monta sur le trône: ce n’étoit -qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais -prince ne fut plus méprisable; le sang coula; -il fallut servir Messaline et punir les infidélités, -l’impuissance ou le mépris de ses amants. Esclave -plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il -devint tyran par foiblesse, et parce qu’elle en -avoit tous les vices; ou, pour mieux m’exprimer, -<span class="pagenum" id="Page_388">388</span> -cette princesse et les affranchis qui la -dominoient, se servirent de sa main et de sa -puissance pour contenter leurs passions.</p> - -<p>Rome respira pendant les premières années -du règne de Néron. Ce prince prit Auguste -pour modèle; il est clément, libéral, populaire; -il respecte les lois; il connoît qu’il est fait -pour travailler au bonheur des Romains. Mais -bientôt il est corrompu par les flatteries de ses -courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont -rien, si leur maître n’est vicieux, enhardissent -Néron au crime; ils lui montrent l’exemple -contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant -à être méchant, il ne juge déjà de -l’étendue de sa puissance que par l’énormité -des attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: -Caligula n’avoit que projeté de faire son cheval -consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. -Les consulaires servoient le premier en habit -d’esclaves; mais cette ignominie étoit renfermée -dans les murs du palais. Néron, au contraire, -les immole à la risée publique, en les obligeant -de faire avec lui sur le théâtre ou dans le cirque -<span class="pagenum" id="Page_389">389</span> -un métier déshonorant parmi les Romains. -«Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que -le maître du monde, des sénateurs et leurs -femmes ne soient que des vils histrions! Les -étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient -au doigt les descendans des grands hommes -qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de -Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec -ne lui répondoit qu’en montrant un fils de -Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un -Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, -les Espagnols et les Carthaginois se -croyoient vengés de leur défaite, en voyant un -Lucius, un Publius, un Scipion réduits à jouer -les rôles de quelques misérables farceurs.»</p> - -<p>Tous ces empereurs furent cruels; mais il -y a cependant différentes nuances dans ce point -principal de leur caractère, et je dois les faire -remarquer; la cruauté de Tibère, à force de -paroître mystérieuse et réfléchie, avoit quelque -chose de politique; celle de Caligula partoit -plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. -Tous deux font frémir, celui-ci par sa hardiesse -à assassiner, l’autre par l’adresse avec laquelle -il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, -cruel comme Caligula par tempérament, et par -réflexion comme Tibère, avoit réduit sa fureur -<span class="pagenum" id="Page_390">390</span> -en art et en principes; tandis que Claudius, -entraîné par l’exemple, et méchant par les vices -d’autrui, avoit répandu le sang dont il ne connoissoit -pas de prix.</p> - -<p>Il n’est pas possible de tracer un tableau de -la situation malheureuse où se trouvoit l’empire. -Toutes les richesses étoient devenues le butin -des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. -Le titre de citoyen Romain étoit méprisable, -parce qu’il n’étoit plus porté que par -des affranchis ou des fils d’affranchis, et que -les provinces, selon l’expression de Dion, -avoient acheté le droit de bourgeoisie romaine -pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome -étoit une populace effrénée, accablée de besoins, -qui ne subsistoit que par les bienfaits, c’est-à-dire, -par les crimes des empereurs<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, et qui -trouvoit tout juste, pourvu qu’on respectât sa -paresse, qu’on lui donnât du pain, et qu’on -lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat -<span class="pagenum" id="Page_391">391</span> -étoit rempli de barbares et d’hommes à peine -sortis de l’esclavage, qui portoient encore sur -leurs épaules les cicatrices des coups de fouet -qu’ils avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, -ne voyant personne qui ne fût plus -digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs -sujets, comme autant de compétiteurs à l’empire, -et les punirent, s’ils furent assez audacieux -pour laisser voir quelque vertu ou quelque -talent. Les emplois, les magistratures, les -commandemens devinrent autant de piéges -dans lesquels il fallut perdre ou son honneur -ou sa vie. Le sort malheureux de Germanicus -apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête -homme, que le plus grand crime étoit de faire -trop bien son devoir. Les magistrats le négligèrent -par politique. Les généraux, pour -ménager la jalousie et la timidité des empereurs, -se hâtèrent de corrompre eux-mêmes la discipline -militaire, et les rassurèrent en faisant -voir qu’ils n’avoient aucune autorité sur les -soldats.</p> - -<p>On est peut-être déjà surpris que l’empire, en -proie à tous les vices que produit le despotisme -le plus intolérable, et qui portoit par conséquent -en lui-même mille causes de destruction, ne se -précipite pas aussi promptement vers sa ruine -<span class="pagenum" id="Page_392">392</span> -que plusieurs états moins corrompus, dont -l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il -faut faire attention que Rome reprit en quelque -sorte toute sa grandeur sous le règne d’Auguste. -Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et -soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude -des peuples des Alpes, força les -Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres -de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. -Les Parthes oublièrent leur haine contre les -Romains, et leur donnèrent même des marques -de crainte et de respect. Les Indiens et les -Scythes, peuples dont le nom étoit à peine -connu à Rome, y vinrent demander l’amitié -d’Auguste. Les Germains, moins terribles qu’ils -ne le furent dans la suite, n’étoient point -encore poussés sur les provinces Romaines par -les peuples du Nord, qui tombèrent dans la -Germanie. En un mot, les premiers successeurs -d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> -et de désintéressement que ce prince avoit -<span class="pagenum" id="Page_393">393</span> -acquise aux Romains, n’avoient à redouter -aucun ennemi étranger.</p> - -<p>A l’égard des maux domestiques qui devoient -perdre l’empire, il faut descendre dans quelques -détails plus particuliers pour comprendre comment, -au lieu de se diviser en plusieurs parties -indépendantes, il continuoit à ne former qu’un -seul corps. Rome ayant pris de chaque peuple -qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, -étoit devenue une école dangereuse où toutes -les provinces étoient allées perdre les mœurs. -C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des -Africains avoient corrompu les Gaules, l’Espagne -et tous les pays qui se seroient sûrement -affranchis de la domination Romaine, si on -n’eût amolli leur courage par les voluptés. Le -même despotisme, dont les empereurs accabloient -l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans -les provinces. Elles étoient au pillage<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, et -<span class="pagenum" id="Page_394">394</span> -il ne leur restoit d’autre passion qu’une crainte -abrutissante, parce que leurs maux étoient portés -à cet excès qui ne permet pas même de se -livrer au désespoir. Dans cette situation, elles -n’auroient pu secouer le joug et se démembrer -de l’empire, qu’avec le secours des généraux -qui y commandoient, et qui auroient -voulu s’y former un état; mais ce projet ne -devoit pas se présenter à l’esprit de ces -officiers. Outre que la plupart étoient des -esclaves aussi lâches que le maître qui les -employoit, et qu’une avarice sordide étoit -leur seule passion, la manière de penser de -leurs armées s’y opposoit.</p> - -<p>Quoique les soldats en effet regrettassent le -temps des guerres civiles où ils s’étoient enrichis -des dépouilles des citoyens; qu’ils ne pussent -souffrir de n’être employés contre les étrangers -qu’à des entreprises qui ne leur valoient aucun -butin, et qu’ils eussent voulu avoir à leur tête -un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, -en un mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, -<span class="pagenum" id="Page_395">395</span> -et non pas obéir à un prince qui jouissoit voluptueusement -de sa fortune, ils conservoient quelque -reste de l’ancien esprit de la république, -parce que le despotisme ne s’étoit point étendu -jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les -légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, -mais elles se croyoient destinées à conserver -l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à -Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius -ou Néron, on n’eût trouvé que des -hommes empressés à obéir; mais elles auroient -regardé et puni comme un traître un général -qui auroit voulu s’emparer de quelque province; -et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, -n’auroit pas consenti à le ruiner par des -démembremens.</p> - -<p>En parlant de ce qui concourut à tenir unies -toutes les parties de l’empire, j’ai développé, -si je ne me trompe, un vice nouveau dans sa -constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage -joint à l’indépendance dont les légions se -flattoient, et à l’orgueil qui leur persuadoit -qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité -impériale<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, puisque la fortune de l’empire -<span class="pagenum" id="Page_396">396</span> -étoit entre leurs mains; le premier exemple de la -révolte des armées contre des empereurs détestés -et méprisés, devoit être contagieux, et tous -les généraux ne devoient pas avoir la modération -de Germanicus et de Blesus<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Il falloit -donc s’attendre à voir allumer de toutes parts -des guerres cruelles, qui, sans rien changer à la -tyrannie des empereurs, exposeroient encore -les citoyens à celle des légions altérées de sang -et de butin.</p> - -<p>Tibère, instruit par la sédition des soldats, -de l’esprit dont ils étoient animés, -leur laissa voir sa crainte, les caressa, les -flatta, tandis qu’il ne devoit travailler qu’à -les rendre dociles, en leur imposant le joug -que portoit le reste de l’empire. Je sais combien -une pareille entreprise étoit difficile; -mais Tibère ne devoit-il pas au moins tenter -de prendre quelques mesures pour prévenir -les maux dont lui et ses successeurs étoient -menacés. Au lieu de ne faire qu’une armée -<span class="pagenum" id="Page_397">397</span> -de toutes les milices qui étoient sur une même -frontière, il auroit dû les partager en deux -ou trois corps indépendans, dont chacun -auroit eu son général, et même des priviléges -particuliers qui les auroient rendus -jaloux et ennemis les uns des autres. Les -armées, retenues ainsi par la crainte qu’elles -se seroient réciproquement inspirée, auroient -appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible -que deux ou trois généraux, entre -lesquels il étoit aisé d’établir une rivalité -constante, eussent conspiré au même dessein. -Si l’un d’eux n’eût écouté que son ambition, -et eût voulu usurper l’empire, il auroit -d’abord trouvé dans sa province même des -ennemis à combattre. L’empereur, en voyant -de loin l’orage se former, auroit eu le temps -de songer à sa sûreté, de fortifier les armées -attachées à son service, ou de faire passer en -Italie une partie des forces de quelqu’autre -province.</p> - -<p>Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, -Sévérus Cecinna proposa au sénat de faire une -loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux -et aux gouverneurs de province de laisser leurs -femmes à Rome. «Elles portent avec elles, -disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice -<span class="pagenum" id="Page_398">398</span> -qui les rendent si dangereuses parmi nous; -mais ces passions, plus libres dans les provinces -que sous nos yeux, y énervent également -la discipline militaire et le gouvernement -civil. Chaque femme y fait un trafic -honteux de la puissance de son mari, et du -crédit qu’elle a sur son esprit: après avoir -vendu les emplois, elle vend encore des dispenses -d’en remplir les fonctions.</p> - -<p>Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère -auroit dû ajouter à la loi de Cecinna, qu’un -général d’armée ne seroit même jamais suivi -de ses enfans. Sa famille auroit été à Rome -un otage de sa fidélité. La gloire des armes -et les commandemens n’auroient pas été héréditaires; -les fils ensevelis dans l’obscurité et -les débauches de Rome auroient servi de -contrepoids à la réputation du père. La -noblesse eût été dégradée, il n’y eût plus eu -dans l’empire d’autre distinction que la faveur -du prince; et les capitaines, élevés au commandement -par la fortune, auroient moins -songé à s’élever plus haut.</p> - -<p>Je n’ose entrer dans les détails de cette -monstrueuse politique, si connue aujourd’hui -chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire -à des hommes aussi incapables que -<span class="pagenum" id="Page_399">399</span> -Tibère et ses successeurs, de gouverner avec -quelqu’apparence de justice et de modération: -l’art dont ils avoient besoin est odieux, et je -souillerois mes écrits, si j’en développois les -principes.</p> - -<p>Tibère négligea par timidité d’affermir la -fortune des empereurs; et Caligula et Claudius -n’étant que des monstres aussi stupides que -furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté -s’ils écrasoient tout ce qui les approchoit. Ni -l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, <ins id="cor_53" title="ils">les</ins> -armées obéirent; et il est surprenant que Caïus -Julius Vindex ait cru le premier devoir venger -le genre humain opprimé.</p> - -<p>Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps -des maux de sa patrie. Brave, fier, entreprenant, -il rassembla tout ce que les Gaules -avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa -la perte de Néron. «Mes compagnons, leur -dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont il -est le tyran. La plus grande partie du sénat -Romain a péri par ses ordres, et il a fait mourir sa -mère après s’être souillé d’un inceste avec elle. -Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions -et des rapines de Néron; qui pourroit -compter ses attentats? Mais j’en suis témoin -moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet -<span class="pagenum" id="Page_400">400</span> -homme (si on peut donner ce nom à la femme -de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en -habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, -faire le rôle d’un esclave et d’une courtisanne, -être chargé de fers, devenir enceinte et accoucher. -Il a fait tout ce que les fables nous -racontent de plus épouvantable. Qui de vous -donnera les noms de César et d’Auguste à ce -Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet -Oreste? sortez de votre assoupissement, mes -compagnons, par votre patience à souffrir les -crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses -complices; ayez pitié de vous-mêmes. Rome -attend que vous la secouriez, et justifiez la -sagesse des dieux en délivrant toute la terre -d’esclavage.»</p> - -<p>Vindex donna l’empire à Galba, et cet -homme foible, irrésolu et mou dans sa conduite, -quoiqu’il se fût acquis assez de réputation -dans le commandement des armées, fit -voir combien la fortune des empereurs étoit -mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il -eût été possible de n’être pas heureux en -attaquant Néron<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Dès qu’il n’est plus -<span class="pagenum" id="Page_401">401</span> -soutenu par les conseils et le courage de Vindex, -qui malheureusement avoit été tué dans -le commencement de son entreprise, il ne sait -prendre aucun parti. Il faut que les Romains -l’encouragent eux-mêmes à consommer sa révolte, -et l’appellent à leur secours. Il n’ose -poursuivre sa marche et s’approcher de Rome -que quand il apprend que le sénat, plus courageux -que lui, a condamné le tyran à mort, -et que Néron fugitif est abandonné de tout -le monde.</p> - -<p>Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit -été dans la république; celui-ci fit connoître -aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être -libres, et donna le premier exemple de la -tyrannie. L’autre donna le premier exemple -de la révolte et de la chûte d’un empereur; -et en montant sans droit sur le trône, il avertit -toute la terre qu’il ne falloit qu’oser l’imiter. -Il rendit plus vif dans les armées le goût -qu’elles avoient pour la guerre civile, et -<span class="pagenum" id="Page_402">402</span> -dévoila un secret funeste aux Romains, en -leur apprenant qu’un empereur pouvoit être -proclamé hors de Rome<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>, ce sans le consentement -du sénat.</p> - -<p>Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun -de ses prédécesseurs, Galba ne prit aucune -précaution pour sa sûreté. Il se livra, au -contraire, à trois hommes obscurs que les -Romains appeloient ses pédagogues, et qui tous -trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices -différens, firent voir le prince dans le passage -continuel d’un vice à un autre. Méprisé -des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, -par son avarice. Depuis qu’ils avoient fait un -empereur, ils exigeoient des ménagemens -extrêmes; et ils firent un crime à Galba, -d’une certaine dignité dans le commandement, -dont il avoit contracté l’habitude à la tête des -légions d’Espagne.</p> - -<p>Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, -capable de tout entreprendre, quand il ne falloit -que des crimes pour réussir, voulut régner. -Il gagna par les flatteries les plus basses la -garde prétorienne, et se fit proclamer empereur; -<span class="pagenum" id="Page_403">403</span> -mais le moment de son élévation fut -presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius -apprit la mort de Galba, il demanda l’empire à -l’armée qu’il commandoit en Germanie. Othon, -voyant approcher son ennemi, eut recours au -sénat, et tenta en quelque sorte de s’en faire -un protecteur; mais que pouvoit ce corps dans -l’avilissement où il étoit tombé?</p> - -<p>Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou -du moins obscure. Vendu par son père, le plus -insigne <ins id="cor_54" title="flateur">flatteur</ins> de Rome, pour servir aux plaisirs -d’un prince dont il attendoit sa fortune, -c’est dans la cour de Caprée qu’il se façonna à -cette scélératesse qui devoit lui mériter la confiance -et le mépris de Caligula et de Néron. Son -élévation fit soulever les légions qui étoient à -Moésie et en Pannonie; et Vespasien, qui commandoit -dans la Judée, fut salué empereur. -Vitellius ne lui fit pas acheter chèrement l’empire. -La débauche qui l’avoit abruti lui fit voir -sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à -l’exemple d’Othon, sortir pour un moment de -son ivresse; et cachant son désespoir sous une -apparence de courage et de fermeté, laisser -douter à la postérité s’il n’étoit point mort en -grand homme.</p> - -<p>Tant de révolutions consécutives, toujours -<span class="pagenum" id="Page_404">404</span> -heureuses, et dans lesquelles les légions -avoient toujours disposé à leur gré de l’empire, -assurèrent en quelque sorte aux soldats -le droit qu’ils croyoient déjà avoir de faire des -empereurs. Ils disoient, en faveur de leur -prétention, que la dignité d’empereur étoit -purement militaire; et que dans le temps de -la république, les armées, de leur propre mouvement, -la conféroient ou la refusoient à leurs -généraux. Ils se rappeloient qu’après la mort -de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes -qui étoient entrées dans le palais -pour piller, rencontrèrent Claudius, et le -saluèrent empereur, tandis que les sénateurs -étoient inutilement assemblés pour établir -une nouvelle forme de gouvernement. Néron -leur fournissoit un titre encore plus fort; il -s’étoit fait proclamer par les troupes avant -que de se rendre au sénat<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>; et quand Galba -avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux -magistrats ni aux sénateurs qu’il eut recours; -il se transporta dans le camp des gardes prétoriennes -pour faire autoriser son décret.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_405">405</span> -Dans un état où depuis long-temps on ne -connoissoit point d’autre droit que celui de -la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit -fait de tous les citoyens que des esclaves timides, -toutes les entreprises des armées devoient -paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur -résister. Les gens de guerre auroient commencé -à gouverner tyranniquement, dès qu’ils -eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns -de leurs généraux, si la sagesse de -Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un -frein à ce désordre naissant. Vespasien ne -répandit point de sang; il s’appliqua à réparer, -par son économie, les maux qu’avoient causé -les profusions et les rapines de ses prédécesseurs; -il corrigea plusieurs abus, respecta le -sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa -vigilance et son adresse, contint les armées -dans le devoir. Titus son fils chassa de Rome -tous les délateurs; il ne suffit plus d’être calomnié -pour être traité en coupable. Un prince -qui croyoit avoir perdu les journées où il n’avoit -pas fait quelque heureux, ne crut point qu’on -pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein -de respect pour ses sujets, ses vertus et le -bonheur public firent sa sûreté; les légions -<span class="pagenum" id="Page_406">406</span> -furent dociles, parce qu’une révolte les eût -rendu odieuses.</p> - -<p>L’empire commençoit à être heureux, et -Domitien le replongea dans toutes les horreurs -qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit -renaître les proscriptions, les délateurs, les -concussions et les crimes de lèse-majesté. On -ne put avoir la réputation de philosophe -sans périr. On punit de mort une femme -pour s’être déshabillée devant la statue de -l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, -entouré d’astrologues, faisoit tirer -l’horoscope de tous les grands de l’empire, -et ces charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en -leur prédisant des humiliations et des calamités.</p> - -<p>Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire -par la révolte des armées, quoiqu’en -augmentant leur paie il partageât avec elles -le fruit de ses violences, si ses domestiques, -las de le craindre malgré les bienfaits qu’ils -en recevoient, n’en eussent purgé la terre. -Nerva, qui lui succéda, gouverna avec une -extrême modération; il savoit qu’un peuple -libre fait la grandeur d’un prince qui s’en -fait aimer. Il invita chaque citoyen à aller -<span class="pagenum" id="Page_407">407</span> -reprendre dans le palais ce que Domitien -lui avoit volé. Il diminua le nombre des -fêtes, des spectacles et des dépenses inutiles. -Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât -de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit -raison de dire qu’il ne craindroit point d’abdiquer -l’empire, et de rendre compte comme -simple citoyen, de la conduite qu’il avoit -tenue comme empereur. Mais ce qui met le -comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta -Trajan, prince qui doit servir de modèle à -tous les rois, et tel que la providence le -donne à un peuple, quand elle veut le rendre -heureux. Il unissoit tous les talens de l’homme -d’état et du grand capitaine, aux vertus du -philosophe. Il se fit respecter et aimer des -armées; il les occupa par des entreprises -importantes; et au bruit de leurs victoires, -on auroit dit que les Romains se trouvoient -transportés au temps des Scipions et des -Emile. Adrien profita du bon ordre que -Trajan avoit établi dans les affaires; et -quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son -prédécesseur, et qu’on lui ait reproché la -mort de quelques personnes considérables, -son règne fut tranquille et florissant. Brave, -libéral, prudent, il parcourt sans cesse les -<span class="pagenum" id="Page_408">408</span> -provinces de l’empire, et est présent partout -où sa présence est utile. Il bâtit de -nouvelles villes, ou répare les anciennes, -met les frontières à couvert des incursions -des Barbares, oblige les gouverneurs de -province à réparer leurs injustices, veille à -la discipline, la conserve, la fait aimer, et -contient les généraux dans le devoir. Antonin, -qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets, -et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, -qui, dans le calme des passions que -lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, -ne connut d’autre bonheur que le bonheur -public. Nerva, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle -étoient persuadés que les lois sont -au-dessus du prince, et que qui ne sait pas -leur obéir, est indigne de gouverner des -hommes. Ne se proposant d’autre objet que -celui même qui a formé les sociétés, ils ne -se regardoient (pour me servir de l’expression -de l’un d’eux) que comme les hommes d’affaires -de la république. «Je vous donne cette épée, -disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, -pour me défendre tant que je m’acquitterai -fidellement de mon devoir; mais elle doit -servir à me punir, si j’oublie que ma -fonction est de faire le bonheur des -<span class="pagenum" id="Page_409">409</span> -Romains.» On voit dans Dion que le -même prince étant prêt de partir de Rome -pour porter la guerre en Scythie, demanda -permission au sénat de prendre de l’argent -dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en -faut que rien m’appartienne en propre, -que la maison même que j’habite est à -vous.»</p> - -<p>Ce que ces princes faisoient par principe -d’équité, des ambitieux ou des hommes -timides auroient dû le faire par politique. -Pour étouffer l’esprit d’indépendance et de -révolte répandu dans les armées, il falloit -redonner au sénat cette majesté imposante -qui l’avoit autrefois rendu l’ame de la république, -et intéresser le peuple par sa propre -liberté, à respecter les lois, et à conserver -les droits du chef de l’empire<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. La fortune -des empereurs auroit eu alors un double -rempart. Une révolte contre eux seroit devenue -un attentat contre tous les Romains, et le -prince auroit tenu dans ses mains toutes les -forces des citoyens pour défendre sa dignité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_410">410</span> -Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit -point désigné de successeur, les Romains -recueillirent encore le fruit de sa sagesse; -et la modération que les armées firent voir, -fut l’ouvrage de la sienne. Elles n’entreprirent -rien contre l’autorité publique; et le sénat, -que le prince leur avoit appris à respecter, -élut librement un empereur. Ce succès augmenta -sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément -quelque vertu; il parla avec exécration -de la tyrannie; et cette compagnie, qui avoit -adoré Caligula et Néron comme des dieux, -refusa d’abord l’apothéose à Adrien, et ne -consentit à lui en accorder les honneurs -qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations -d’Antonin.</p> - -<p>Il s’en falloit bien cependant que le sénat -reparût avec la même dignité qu’il avoit conservée -sous Auguste. L’habitude de ramper -étoit prise; et son courage, ne partant point -d’un sentiment intérieur et vif pour le bien, ne -paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une -qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple -de Nerva et de Trajan, avoient beau encourager -les sénateurs à être libres et oser se faire -respecter, il étoit impossible de soutenir pendant -long-temps, dans un certain degré -<span class="pagenum" id="Page_411">411</span> -d’élévation<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, des ames avilies par le despotisme -des prédécesseurs de Vespasien. A peine le -sénat avoit-il commencé quelqu’action généreuse, -que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait, -il retomboit dans une sorte d’anéantissement -qui lui paroissoit doux, parce qu’il y étoit -accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que -par la pratique des vertus qui lui étoient les -plus étrangères.</p> - -<p>Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui -fait saisir et conserver avec force les impressions -qu’on leur donne, les Romains, sans -caractère, devoient cesser d’être heureux dès -qu’ils cesseroient d’être gouvernés par des -philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle -auroient-ils pu donner quelque consistance -aux affaires de l’empire? Ils auroient inutilement -porté les lois les plus solennelles pour -fixer les prérogatives du sénat, et établir, en -un mot, une telle forme de gouvernement, -qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de -sa puissance, fût toujours retenu dans son -<span class="pagenum" id="Page_412">412</span> -devoir: leurs lois n’auroient pas produit un -effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle -sentit cette vérité; et jugeant par la -lâcheté des Romains des vices qu’auroient ses -successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les -armées, ce fut aux légions et non au sénat, -qu’il recommanda en mourant son fils et sa -fortune.</p> - -<p>Commode eut tous les vices, parce qu’il -prit tous ceux de ses favoris; et les sénateurs -ne furent que des esclaves sous ce nouveau -Néron. Il n’eut d’autre art, pour se soutenir -pendant près de treize ans, que d’augmenter -les priviléges des troupes, et de les enrichir -des dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son -salut devoit faire la perte de ses successeurs. -Les soldats sentirent mieux que jamais combien -ils étoient puissans, et de quel intérêt il -étoit pour un prince de les ménager. Accoutumés -aux profusions de Commode, s’étant -fait de nouveaux besoins, et n’étant retenus -par aucune crainte, il étoit naturel qu’ils vendissent -l’empire après sa mort. Pertinax le -mérita par ses libéralités; mais il voulut être -un empereur plutôt qu’un chef de brigands, -et il fut massacré par sa garde, après trois -mois de règne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_413">413</span> -L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, -disoient les soldats du prétoire à Didius -Julien, nous offre tant, que voulez-vous -y ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, -lui disoient-ils, est plus libéral que vous; -voilà la somme qu’il nous présente; de combien -prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne -impériale appartiendra au plus offrant -et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien -parvint à l’empire; et le chemin, dès ce -moment, en fut ouvert à tout homme qui se -flatta de pouvoir faire assez de concussions -pour s’acquitter de la dette qu’il contractoit -avec une armée. Othon avoit dû son élévation -aux intrigues de deux soldats<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>: les soldats -travailleront actuellement pour eux-mêmes, -et une émeute les portera sur le trône. La majesté -en fut bientôt dégradée par l’avilissement -qu’y répandirent des hommes tout à la fois -les plus lâches et de la naissance la plus basse. -La superstition donna une nouvelle force à -ces désordres, et les rêveries des devins et des -astrologues servirent de titres pour usurper -l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient -<span class="pagenum" id="Page_414">414</span> -morts inconnus dans leur oisive obscurité, -s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier, par -des séditions et des révoltes, les vaines promesses -qui leur avoient donné de l’ambition.</p> - -<p>Comme les empereurs s’étoient emparés de -toute l’autorité du sénat et du peuple opprimé, -et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes -que les esclaves des légions, depuis qu’elles -disposoient à leur gré de l’empire, toute la -puissance souveraine se trouva entre les mains -des soldats, et l’empereur ne fut que le premier -magistrat de cette démocratie monstrueuse. Si -le gouvernement où le peuple est maître de -tout, est sujet à tant d’abus que les politiques -les plus sages n’ont point craint de dire que la -démocratie, abandonnée à elle-même, est -presque toujours la plus intolérable des tyrannies, -que doit-on penser d’un gouvernement -militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant -et plus inconstant que le peuple, jouit de -la souveraine puissance? La milice Romaine, -depuis le règne de Tibère, n’étoit composée -que de la portion la plus méprisable des citoyens. -Encouragée au mal par les mauvais -empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, -ce ne fut plus qu’une multitude de brigands -qui se crut tout permis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_415">415</span> -La réputation que conservoit Rome fit penser -que, pour être empereur, il falloit en être -le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré -à un de ses chefs la dignité impériale, -qu’il marchoit en Italie dans le dessein d’y -faire reconnoître son autorité, et Rome ne -fut plus la capitale de l’empire que pour voir -fondre sur elle tous les orages qui se formoient -dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula, -d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes; -maintenant des armées entières, héritières -de leur fureur et de leur pouvoir, qui -ont des intérêts opposés, et qui croient avoir -le même droit de faire des empereurs, ravagent -toutes les provinces, et combattent entre -elles pour soutenir le maître que chacune -d’elles s’est donné, et que chacune sacrifiera -dans une autre occasion à son avarice ou aux -murmures d’un simple tribun. Une foule de -princes ne fait que paroître sur le trône; -d’autres ont à peine le temps de se revêtir -des ornemens impériaux; et sous le règne de -Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans, -qui, pendant l’espace de sept à huit ans, se -disputèrent l’empire.</p> - -<p>Il seroit inutile de donner une idée du -génie et de la conduite des empereurs qui -<span class="pagenum" id="Page_416">416</span> -régnèrent dans ces temps orageux. Puisque -Titus, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle ne -purent, malgré leurs talens et leurs bonnes -intentions, purger le gouvernement Romain -de ses vices, on doit juger que leurs successeurs -les plus sages, toujours à la veille -d’éprouver quelque violence ou quelque trahison, -et qui ne jouissoient que d’une autorité -précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement -de travailler au bonheur de l’empire. Occupés -de leurs dangers personnels, leur politique -et leur courage se bornèrent à veiller à leur -propre sûreté.</p> - -<p>Les gens de guerre auroient conservé l’autorité -qu’ils avoient usurpée, si, ne formant -dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent -eu qu’un même intérêt; mais comme la vaste -étendue de la domination des Romains ne permettoit -pas de transporter les légions d’une -frontière à l’autre, on les avoit rendues sédentaires -dans différentes provinces, et elles formèrent -ainsi des armées entre lesquelles il -n’y eut aucune liaison. Dès que l’une eut fait -un empereur, les autres prétendirent avoir le -même droit; et leurs divisions continuelles -empêchèrent qu’elles n’acquissent des priviléges -fixes et certains, ou du moins qu’il ne -<span class="pagenum" id="Page_417">417</span> -s’établît quelque espèce de règle et d’ordre -dans leur brigandage.</p> - -<p>A force de ravager l’Italie et les provinces, -les soldats n’y trouvèrent plus rien à piller; -et les ambitieux, de leur côté, eurent de jour -en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire -pour corrompre les légions. L’espérance -d’un grand butin n’animant plus les -uns, et les autres ne pouvant plus marchander -l’empire avec la même facilité, les armées -furent moins portées à troubler l’état. Les -empereurs profitèrent de ces dispositions pour -les accoutumer à obéir, et ils consentirent -même à se dépouiller d’une partie de leur -puissance, afin de mieux conserver l’autre. -Marc-Aurèle, en prenant Lucius Verus pour -collègue, avoit donné l’exemple des associations. -Cet usage fut suivi par plusieurs de ses -successeurs, et Dioclétien régla enfin qu’il y -auroit désormais deux empereurs<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> qui gouverneroient -<span class="pagenum" id="Page_418">418</span> -l’empire en commun, et deux Césars -qui seroient leurs lieutenans et leurs héritiers -présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables -étoient commandées par des princes -intéressés à maintenir le gouvernement, et ces -armées contenoient les autres dans le devoir.</p> - -<p>L’empire ne cessa d’être le jouet des passions -de la milice, que pour se voir opprimer -par celles des empereurs. Le sang, il est vrai, -ne fut pas prodigué comme sous les premiers -successeurs d’Auguste; mais si le despotisme -parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se -servir des gens de guerre pour ses ministres, -il n’en fut pas moins destructif: il portoit partout -la misère, la faim, la honte et l’anéantissement. -Les empereurs, plus affermis sur -le trône, ne songèrent à réformer aucun abus, -et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse, -à l’orgueil et au goût de tous les plaisirs. -Il fallut que l’empire, épuisé par une longue -suite de calamités domestiques, et dont les -provinces étoient tour à tour ravagées par les -courses des Barbares, rassasiât l’avidité insatiable -<span class="pagenum" id="Page_419">419</span> -de plusieurs princes qui régnoient à la -fois. Ces empereurs ne furent bientôt que des -idoles ridicules, parées des ornemens impériaux. -Tout leur pouvoir passa entre les mains -de leurs ministres, des femmes de leurs palais -et de leurs favoris; et chacun d’eux en abusa -pour contenter une passion différente.</p> - -<p>Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions -sur la nouvelle forme qu’avoit prise le gouvernement -sous le règne de Dioclétien. Tout le -monde sait que le partage de la puissance souveraine, -entre les princes égaux, n’est propre, -dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à -causer des soupçons et des jalousies, à préparer -et faire naître des révolutions, et donner, -en un mot, une carrière plus libre aux passions, -en relâchant les ressorts du commandement.</p> - -<p>Dioclétien fut le premier la victime de sa -politique; Galère, dont la dignité de César -n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre -sa mort ni celle de Maximien pour -régner; il les contraignit à abdiquer l’empire, -et se fit proclamer empereur avec Constance -son collègue. L’injustice de ces princes les -rendit suspects l’un à l’autre; il n’y eut aucune -communication entr’eux; l’un gouverna -<span class="pagenum" id="Page_420">420</span> -l’Orient et l’autre l’Occident, et ces deux -parties de l’empire commencèrent à former -deux puissances, en quelque sorte indépendantes. -Si Constance eût eu autant de courage, -de fermeté et d’ambition que Galère, -les Romains auroient dès-lors été en proie -aux guerres civiles qui s’allumèrent immédiatement -après sa mort, et qui causèrent de -grands ravages sous les règnes suivans.</p> - -<p>Les divisions des empereurs firent connoître -leur foiblesse, et en donnant de la -confiance aux armées, leur rendirent leur ancien -génie. Elles recommencèrent à disposer -de l’empire; et jusqu’au règne d’Augustule, -dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs -rebelles soutenir par les armes le titre que -les légions leur avoient donné. Les désordres -ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y -régnèrent tous à la fois. On y éprouva en -même temps les ravages du despotisme et de -l’anarchie.</p> - -<p>Ce qui met le comble aux maux que cause -le despotisme, c’est que tout en annonce la -durée dans une nation, dès qu’une fois elle -est tombée dans l’esclavage. Plus le maître -qui l’opprime sent qu’elle est en droit de -réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus -<span class="pagenum" id="Page_421">421</span> -il cherche à l’humilier; et quand la crainte -s’est emparée des esprits, une stupidité générale -devient un obstacle insurmontable à toute -réforme avantageuse. On a vu la preuve de -cette triste vérité lorsque j’ai parlé des efforts -inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux -Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat -et le peuple n’avoient pas le courage de conserver -la partie de l’autorité que ces princes leur -remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens -convulsifs d’une révolte qu’un peuple pourroit -recouvrer son courage et sa liberté; mais -c’est le désespoir seul qui peut les exciter, -et le désespoir est toujours une passion trop -aveugle et trop passagère pour en rien espérer. -Le tyran est quelquefois accablé, mais la -tyrannie subsiste. C’est ainsi que les Romains -ne font périr souvent un empereur que pour -lui donner un successeur plus vicieux; et ce -qui est arrivé dans l’empire, arrivera éternellement -dans les pays qui obéissent au même -gouvernement.</p> - -<p class="sepb4">Le despotisme a sans doute ses révolutions, -mais elles n’en changent jamais que la forme. -Tout se termine à faire passer du despote -aux ministres de ses volontés la puissance -qu’il possédoit: l’instrument dont il se sert -<span class="pagenum" id="Page_422">422</span> -pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour. -Toute l’histoire des empereurs Romains atteste -cette vérité; et pour la démontrer, il suffiroit -d’examiner quelles passions subsistent ou s’éteignent -sous le pouvoir arbitraire, leur jeu, -et par conséquent les effets qu’elles doivent -produire.</p> - -<hr class="hr2" id="r_l_4" /> - -<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Ce</span> seroit vouloir ne connoître que bien -imparfaitement un peuple établi par la force -des armes, et accru par des guerres continuelles, -que de s’arrêter à ce que j’ai dit -jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite de cet ouvrage -de développer la politique de la république -Romaine, de faire connoître ses -ennemis, et de démêler les causes de son -agrandissement. Les Grecs avoient tort de -penser que les Romains ne dussent leur élévation -qu’aux caprices de la fortune. Un -particulier peut tout devoir au hasard, une -seule circonstance heureuse décidant quelquefois -de son sort; mais dès qu’une nation a -combattu pendant plusieurs siècles contre des -<span class="pagenum" id="Page_423">423</span> -peuples différens par leur gouvernement, leur -caractère, leurs forces et leur discipline, et -qu’elle les a successivement soumis, ses progrès -sont nécessairement l’ouvrage de son -mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, -parce qu’ils ont trouvé par-tout des hommes -moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose -autant de vertus à Carthage qu’à Rome, -et dans l’une et l’autre ville les mêmes ressources -et la même discipline; jamais la -fortune n’auroit penché d’aucun côté; l’univers -eût été partagé entre ces deux républiques, -jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement -ruinées: c’est le courage et la générosité des -Romains qui triomphèrent de la timidité et -de l’avarice des Carthaginois.</p> - -<p>Rome devoit former une société guerrière; -les brigands qui vinrent la peupler manquoient -de tout, et il falloit qu’ils conquissent des -terres et des femmes. Plus ils étoient odieux -à leurs voisins, plus ils sentirent la nécessité -d’être soldats. A l’exception de Numa, -tous les successeurs de Romulus aimèrent la -guerre; et bientôt l’exil de Tarquin, et les -efforts que fit ce prince pour soumettre ses -sujets révoltés, rendirent la république de -Brutus absolument militaire. Les récompenses, -<span class="pagenum" id="Page_424">424</span> -les honneurs, les distinctions ne furent accordés -qu’aux qualités guerrières; et parce -que, dans le danger dont Rome étoit menacée, -on n’avoit besoin que de soldats, -tout le reste devint méprisable.</p> - -<p>Il n’est point de peuple, quelque modération -qu’il affecte, qui ne voulût s’étendre -et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte -plus agréablement toutes les passions du cœur -humain que des conquêtes: à plus forte raison -une ambition agissante doit-elle accompagner -un gouvernement où le citoyen est soldat et -le magistrat capitaine, à moins qu’elle n’y -soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le -fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. -Les Spartiates, quoique soldats, ne -devoient prendre les armes que pour se défendre; -et leurs lois étoient telles, qu’il leur -importoit peu de subjuguer la Grèce<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, et -de se faire des sujets. Les Romains, au contraire, -regardoient leurs voisins comme des -hommes destinés à leur obéir; et l’on se -rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore -que quelques arpens de terre au-delà -de leurs murailles, et subsistoient en partie -<span class="pagenum" id="Page_425">425</span> -du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se -repaissoient déjà de l’idée de parvenir à la -monarchie universelle.</p> - -<p>Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit -une révolte de la part du peuple; et pour la -prévenir, il publia que ce prince avoit été -enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même -par serment que Romulus lui avoit apparu -avec tous les attributs d’une divinité, et prédit -que sa ville deviendroit la maîtresse du -monde. Ce qui n’étoit qu’une espérance flatteuse -pour les Romains devint un article fondamental -de leur religion, après que Tarquin -le superbe eut jeté les fondemens du Capitole. -Il y trouva les statues de plusieurs -Dieux; et craignant de leur déplaire s’il les -enlevoit, sans leur consentement, du lieu -qu’elles occupoient, il consulta les augures. -Ces prêtres traitèrent cette affaire avec une -extrême gravité; ils firent plusieurs cérémonies, -et demandèrent enfin à ces divinités -si elles trouveroient bon de céder leur demeure -à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu Terme, -dit-on, ne voulurent point abandonner le -capitole. Ce procédé, peu respectueux de la -part de ces Dieux subalternes envers Jupiter, -étonna, et peut-être scandalisa les Romains; -<span class="pagenum" id="Page_426">426</span> -il fallut l’expliquer, et les raisonnemens des -augures formèrent une espèce de prédiction -qui annonçoit que le peuple de Romulus, -dont Mars étoit le père, ne céderoit jamais -une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse -Romaine seroit invincible, et que le Dieu -Terme, protégeant les frontières de l’état, -ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.</p> - -<p>C’est sur la foi de ces présages ridicules, -mais respectés, que les Romains regardèrent -toute la terre comme leur domaine, et se préparèrent -à triompher de tous les peuples. Heureusement, -pour l’honneur des augures, Rome -se trouva dans des circonstances toujours -propres à nourrir son ambition, et qui ne -lui permirent pas de s’amollir par la paix. -Ces dissentions de la noblesse et du peuple, -qui perfectionnèrent le gouvernement de la -république, ne contribuèrent pas moins à la -rendre conquérante. Les peuples voisins, -trompés sur la nature des querelles qui agitoient -les Romains, et se flattant toujours de -toucher au moment favorable à leur vengeance, -se jetoient souvent sur leurs terres, -et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude -de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper -<span class="pagenum" id="Page_427">427</span> -que de leurs affaires domestiques. D’ailleurs, -les patriciens, presque toujours humiliés dans -la place publique, et qui ne conservoient -leur ancienne supériorité sur le peuple que -dans les armées, s’appliquèrent à le distraire -par des guerres continuelles, de l’ambition -que lui inspiroient la paix et les tribuns. On -se fit une habitude de ne souffrir impunément -aucune injure; il fallut que le territoire -des alliés fût aussi respecté que celui de la -république même; et les Romains accordèrent -généreusement leur protection à toutes les -villes qui leur demandoient quelques secours. -Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa -avoit établi pour juger de la justice de la -guerre, établit un droit des gens, austère et -rigoureux. Si la république conserva les sages -formalités qu’Ancus Marcius avoit prescrites<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> -pour les déclarations de guerre, elle en -fit usage d’une manière si impérieuse et si -arrogante, qu’elles furent plutôt un obstacle -à la conciliation qu’un moyen de prévenir -<span class="pagenum" id="Page_428">428</span> -les ruptures. La bonne foi des Romains devint -fière, et ils ne se piquèrent que d’une fermeté -inébranlable.</p> - -<p>La république, occupée par des guerres -continuelles, devoit naturellement faire une -étude particulière de tout ce qui pouvoit -contribuer à lui former de bonnes armées. -Peut-être que les querelles de la place publique -et du champ de Mars furent encore aussi -utiles aux progrès de la discipline militaire -chez les Romains, que les méditations mêmes -de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple -qu’il étoit toujours soumis en quelque chose, -les patriciens rendirent la discipline plus sévère, -veillèrent avec une exactitude scrupuleuse -à ce qu’elle fût observée, et en punirent -la moindre infraction avec d’autant plus de -rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement -dans les camps de quelque injure qu’ils -avoient reçue dans Rome.</p> - -<p>C’est à l’ordre merveilleux que les Romains -établirent dans leurs armées, que Vegèce attribue -la conquête de l’univers. Ce n’est, dit-il, -ni la multitude des soldats, ni même le -courage, qui donnent la victoire, mais l’art -et l’exercice: et c’est par leur discipline que -les Romains dissipèrent les nombreuses armées -<span class="pagenum" id="Page_429">429</span> -des Gaulois, qu’ils vainquirent les -Espagnols, dont le tempérament est plus propre -à la guerre que celui des peuples d’Italie; -soumirent les Africains, auxquels ils furent -toujours inférieurs en ruses et en richesses; -et les Grecs mêmes, dont les lumières étoient -bien supérieures aux leurs. Vegèce auroit dû -ajouter que c’est à cette même discipline que -la république fut redevable de faire quelquefois -des fautes impunément, parce que la -victoire les réparoit toutes; et de conserver -dans les revers cette confiance qui ne -lui permit jamais de consentir à une paix -honteuse.</p> - -<p>La discipline militaire des Romains mérite -donc toute l’attention des politiques; elle est -si sage, je dis même si philosophique, qu’il -suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode -que la république Romaine employoit -à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil -tout ce qu’on peut imaginer de plus -parfait sur cette matière.</p> - -<p>Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit -chaque citoyen à se sacrifier au bien<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> -<span class="pagenum" id="Page_430">430</span> -public, la république ne s’en reposa point -sur ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, -demandent des réflexions qu’un -danger éminent peut faire perdre de vue. Elle -sembla ne pas faire attention aux principes de -son gouvernement, qui rendoient propres à -tous les citoyens la gloire et la honte, les -avantages et les pertes de l’état; il fut expressément -ordonné au soldat de vaincre ou de -mourir, et il lui fut impossible d’éluder la -force de cette loi. Un lâche qui fuit et qui -perd ses armes, ne craint que la mort; et -c’est par la crainte d’une mort certaine et -honteuse qu’il faut le forcer à ne pas craindre -une mort glorieuse, et en le réduisant au -désespoir, l’accoutumer à ne trouver son salut -que dans les efforts d’un grand courage. Il -seroit insensé de vouloir tirer des sons justes -et harmonieux d’un instrument qui n’est pas -accordé; de même la république Romaine -n’établit cet ordre sévère dans ses armées -<span class="pagenum" id="Page_431">431</span> -qu’après y avoir préparé ses citoyens, et leur -avoir rendu facile l’exécution de ses lois.</p> - -<p>Etant tous destinés aux armes par leur naissance, -leurs pères les formoient dès le berceau -aux qualités qui font le soldat, et sans lesquelles -on ne pouvoit même parvenir aux magistratures -les plus subalternes<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. La frugalité, -la tempérance et des travaux continuels leur -formoient un tempérament sain et robuste. La -dureté de la vie domestique les préparoit aux -fatigues de la guerre. Les délassemens et les -plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. -Tout le monde connoît les exercices du champ -de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la course, -au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des -fardeaux; on s’y formoit à l’escrime et à lancer -un javelot; et les jeunes Romains, couverts -de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant -deux ou trois fois le Tibre à la nage. -Tout respiroit la guerre à Rome pendant la -paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. -On formoit les jeunes gens à faire vingt ou -vingt-quatre mille en cinq heures; et si on -mettoit une différence entre la paix et la guerre, -ce n’étoit que pour faire trouver le temps de -<span class="pagenum" id="Page_432">432</span> -celle-ci plus doux; aussi les Romains faisoient-ils -dans la paix leurs exercices militaires avec -des armes une fois plus pesantes que celles -dont ils se servoient à la guerre.</p> - -<p>Avec de pareils citoyens, il semble que la -république auroit pu, sans examen, composer -ses armées des premiers volontaires qui s’y -seroient présentés; mais elle voulut que l’honneur -d’être choisi pour la milice fût une récompense -des talents qu’on avoit montrés dans le -champ de Mars; que le soldat eût une réputation -à conserver, et que l’estime qu’on lui témoignoit -fût un gage de sa fidélité et de son -zèle à remplir ses devoirs.</p> - -<p>Tous les ans, dès que les consuls étoient -créés, ils nommoient vingt-quatre tribuns militaires, -dont les uns devoient avoir servi au -moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils -avoient partagé entr’eux le commandement des -quatre légions qu’on alloit former, les consuls -convoquoient au capitole ou au champ de Mars -tous les citoyens qui, par leur âge<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, étoient -<span class="pagenum" id="Page_433">433</span> -obligés de porter les armes. Ils se rangeoient -par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans -lequel chaque tribu présenteroit ses soldats. -Celle qui se trouvoit la première en rang -choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle -croyoit les plus propres à la guerre; et les six -tribuns qui devoient commander la première -légion, prenoient de ces quatre soldats celui -qu’ils estimoient davantage. Les tribuns de -la seconde et de la troisième légion faisoient -successivement leur choix, et le citoyen qui -n’avoit pas été préféré à ses compagnons entroit -dans la quatrième légion. Une nouvelle tribu -présentoit quatre soldats; la seconde légion -choisissoit la première. La troisième et la quatrième -légion avoient le même avantage à leur -tour; et jusqu’à ce que les légions fussent -complètes<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, chaque tribu nommoit successivement -quatre soldats. On procédoit ensuite -à la création des officiers subalternes; et les -tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les -soldats qui avoient le plus de réputation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_434">434</span> -Après avoir mis tant de soin à former ses -armées, la république Romaine fut en état -d’établir la discipline la plus austère. Pour -être servie, elle n’eut pas besoin d’avoir de -ces lâches condescendances qui ont perdu tant -d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats -tout exercés, elle ne se relâcha sur aucune des -précautions qu’elle jugeoit nécessaires à leur -salut. Qu’on lise dans les historiens le détail -des fonctions auxquelles le sénat Romain étoit -assujetti, et l’on verra que la république regarda -constamment le repos et l’oisiveté comme ses -plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient -les légions à la victoire qu’en les -rendant infatigables; et plutôt que de les laisser -sans agir, ils leur auroient fait entreprendre -des ouvrages inutiles<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. Un exercice continuel -<span class="pagenum" id="Page_435">435</span> -fait les bons soldats, parce qu’il les remplit -d’idées relatives à leur métier, et leur apprend -à mépriser les dangers en les familiarisant avec -la peine. Le passage de la fatigue au repos les -énerve; il offre des objets de comparaison qu’il -est difficile de rapprocher, sans que la paresse, -cette passion si commune et si puissante dans les -hommes, ne s’accroisse, n’apprenne à murmurer, -et n’<ins title="amolisse">amollisse</ins> l’ame après avoir amolli le corps.</p> - -<p>Les hommes ne sont braves que par art; -et vouloir qu’ils se fassent un jeu insensé de -courir à la mort, c’est aller au-delà du but -que doit se proposer la politique, ou n’exciter -qu’un courage d’enthousiasme qui ne peut -durer. Loin de songer à détruire cet éloignement -que la nature inspire pour le danger et la -douleur, la république Romaine sembloit le -<span class="pagenum" id="Page_436">436</span> -respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes -épées, et en les mettant, pour ainsi -dire, en sûreté sous leur bouclier, leur casque -et leur cuirasse<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, qu’elle animoit leur confiance -contre des ennemis moins précautionnés -qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir et -d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour -me servir de ce terme, entrent dans la composition -du courage.</p> - -<p>Les Romains y intéressoient la religion, et -le serment que chaque soldat prêtoit entre les -mains du consul, de ne point fuir, de ne point -abandonner ses armes, et d’obéir à tous les -ordres des ses supérieurs<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, ajoutoit à l’infamie -de la lâcheté le sceau de l’impiété. La république -prodiguoit les récompenses, mais avec -discernement. Elles n’étoient point arbitraires; -<span class="pagenum" id="Page_437">437</span> -c’eût été les rendre méprisables. La loi même -récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner -l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs -caprices. Ce n’étoit point par des largesses en -argent, ou par une distribution plus abondante -en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût -été exciter son avarice et son intempérance, -et pour animer le courage, réveiller des passions -qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans -le combat un citoyen prêt à périr, obtient une -autre couronne que celui qui est monté le -premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui -a le premier forcé le camp des ennemis. Les -lances, les boucliers, les harnois, les coupes, -les colliers sont autant de prix différens pour -différentes actions. Les escarmouches, les -batailles, les siéges ont les leurs; et le courage -du soldat Romain, toujours excité par un nouvel -objet, ne peut jamais se relâcher.</p> - -<p>Ceux qui avoient été honorés de quelque -marque de valeur assistoient aux jeux et aux -spectacles avec un habit particulier, et exposoient -dans leurs maisons, avec les dépouilles -qu’ils avoient remportées sur les ennemis, les -prix que les consuls leur avoient donnés. Ces -espèces de monumens domestiques nourrissoient -une noble émulation entre tous les -<span class="pagenum" id="Page_438">438</span> -citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins -de la gloire de leurs pères, apprenoient promptement -leur devoir et ce que la république -attendoit d’eux.</p> - -<p>Les récompenses étoient d’autant plus propres -à porter les Romains aux grandes choses, qu’ils -ne pouvoient subir un châtiment militaire sans -être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour -lesquels le consul prononçât peine de mort; -mais le soldat que les tribuns avoient condamné -à la bastonnade pour avoir manqué à une de -ses fonctions<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, ou pour quelqu’autre faute -plus légère, étoit chassé de l’armée, et n’osoit -retourner à Rome, où un parent eût cru partager -son infamie en lui ouvrant sa maison. Les -Romains ignoroient cette méthode pernicieuse -de réhabiliter un coupable en le faisant passer -sous le drapeau; l’espérance du pardon rend -négligent sur les devoirs, si elle n’invite même -à les mépriser; et la honte dont on <ins id="cor_56" title="estlav">est lavé</ins> par -<span class="pagenum" id="Page_439">439</span> -une simple cérémonie, n’est point un affront. -On diroit que les peuples modernes n’ont songé -qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains -n’en vouloient que de parfaits. Si toute une -cohorte Romaine est coupable, on la décime, ou -bien on la fait camper hors des retranchemens; -elle n’est nourrie que d’orge, et c’est à elle de -se réhabiliter par quelqu’action éclatante.</p> - -<p>Il n’est pas surprenant qu’en commandant -de pareils soldats, les consuls aient fait souvent -des fautes impunément. Sylla avouoit que -le courage seul et l’intelligence de son armée -l’avoient fait vaincre dans des occasions où -il n’osoit presque espérer de n’être pas défait. -Combien de fois n’est-il point arrivé parmi -nous qu’un général auroit payé moins chèrement -un moment de distraction, et tiré même -un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit -eu sous ses ordres ces légions, que les marches -les plus longues et les plus précipitées ne fatiguoient -point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, -qu’aucun obstacle n’arrêtoit, et qui, -pendant l’abondance et le calme de la paix, -s’étoient endurcies contre la faim, la soif et -l’intempérie des saisons? Les vertus des soldats -Romains inspiroient à leurs consuls cette -confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre -de grandes choses. Le génie de nos -<span class="pagenum" id="Page_440">440</span> -généraux modernes est, au contraire, rétréci par -l’impuissance où sont leurs armées de rien -exécuter de difficile; notre luxe, nos mauvaises -mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.</p> - -<p>Aujourd’hui que les milices, par une suite -nécessaire du gouvernement établi en Europe, -sont composées de la partie la plus vile des -citoyens, on auroit plus besoin que jamais de -l’art de la république Romaine, pour donner à -nos soldats les sentimens qui étoient comme -naturels aux siens. Sous prétexte que depuis -l’invention des armes à feu le soldat a moins -besoin de force et d’agilité, les modernes ont -en quelque sorte laissé dégrader la nature. On -n’a pas fait attention que les qualités qui accompagnent -ces dispositions du corps, et qu’on -ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à -l’ame, et sont toujours également nécessaires. -Comme nos soldats recrutés dans les villes, et -que la débauche ou leur profession ont souvent -amollis<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, ne pourroient ni porter tout -<span class="pagenum" id="Page_441">441</span> -l’équipage d’un soldat Romain, ni faire les -mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les -qualités de l’ame ni celles du corps qu’exige -toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les -jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu -d’échec, ou, si elle se comporte vaillamment -un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre -avec patience.</p> - -<p>C’est en ne se départant jamais des maximes -que je viens d’exposer, que la république -Romaine assura ses triomphes. Après les pertes -les plus considérables, elle redoubla de sévérité. -Les soldats que Pyrrhus avoit fait prisonniers -descendirent dans un ordre inférieur; les -chevaliers servirent dans l’infanterie; les légionnaires -passèrent au rang des Velites, et -chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter -à son premier grade que de tuer deux ennemis, -et de s’emparer de leurs dépouilles.</p> - -<p>La république, plus épuisée encore après la -journée de Cannes, exila en Sicile ceux qui -avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied -vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus -de citoyens, et se vît abandonnée de presque -tous ses alliés, elle ne voulut point traiter du -rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. -On pourroit peut-être m’objecter -<span class="pagenum" id="Page_442">442</span> -que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal -en étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême -besoin d’argent; mais le reste de leurs -conduite démontre que c’est par un autre sentiment -qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les -malheurs, n’étoit pas capable de déroger aux -réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour -les prévenir<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, au contraire, elle en sentoit -davantage l’utilité. Elle jugea avec raison qu’après -cette première grâce, les prisonniers -d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde -lâcheté seroit une seconde fois pardonnée. Elle -aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple -de sévérité, le don de la liberté, et le décret -qu’elle fit de vaincre ou de mourir devoient -rendre invincibles.</p> - -<p>Les Romains, dit Salluste, punirent plus -souvent des excès de valeur que des lâchetés, -<span class="pagenum" id="Page_443">443</span> -et la république, pendant long-temps, dut -plutôt ses victoires à cette rigidité austère qu’à -l’intelligence de ses consuls. Si elle y perdit -quelques avantages particuliers, elle y gagna -d’établir dans ses armées une subordination -extrême, et plus précieuse encore par les maux -qu’elle fit éviter que par les biens qu’elle produisit. -La rigueur de Manlius, qui punit de -mort la victoire de son propre fils, fut aussi -utile à la conservation de la discipline militaire, -que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit -été à l’établissement du gouvernement politique.</p> - -<p>Après plusieurs succès, il se forma naturellement -dans l’esprit des soldats Romains une -certaine confiance qui leur persuada que la -victoire leur appartenoit, et que les augures et -la religion ne leur promettoient pas en vain -l’empire du monde. Ce sentiment élevé de -l’ame est la disposition la plus favorable à la -guerre; il donne l’ardeur propre à attaquer, -ou la fermeté nécessaire pour soutenir un -choc; et il est suivi dans la défaite d’un dépit -qui rallie avec courage des soldats qu’une force -supérieure avoit ébranlés.</p> - -<p>Sans doute que si l’histoire nous instruisoit -dans un certain détail des mœurs, de la discipline -et du gouvernement des petits peuples -<span class="pagenum" id="Page_444">444</span> -que la république Romaine soumit dans l’Italie, -nous y découvririons les causes de leur ruine. -Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les -Latins, les Sabins, les Falisques furent les -premiers ennemis des Romains; c’étoient des -peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent, -il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; -mais ils n’avoient pas vraisemblablement -une discipline militaire aussi sage que -celle des Romains. Les querelles qui régnoient -à Rome entre la noblesse et le peuple y multiplioient, -ainsi que je l’ai fait voir, les talens, -et donnoient aux vertus l’activité des passions; -les Romains, en un mot, se comportoient -avec toute la chaleur d’un peuple qui se forme, -et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple -qui suit par habitude une route qui lui est -tracée depuis long-temps. Tandis que le gouvernement -de la république Romaine fait de -nouveaux progrès, et devient de jour en jour -plus capable de former et de conduire des entreprises -avec sagesse, combien de ses ennemis -furent les victimes de leurs caprices, s’ils -obéissoient aux lois d’une pure démocratie; -ou virent sacrifier leur liberté aux passions et -aux intérêts particuliers de leurs magistrats, -si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces -<span class="pagenum" id="Page_445">445</span> -peuples sembloient se relever pour faire la -guerre à la république Romaine, et c’est là une -des principales causes de leur perte. Les Romains -devoient être supérieurs, parce qu’ils -opposoient à des armées toujours nouvelles, ou -énervées par la paix, des soldats qu’un exercice -continuel des armes rendoit invincibles.</p> - -<p>Au couchant, le territoire de Rome confinoit -à celui des Toscans, dont la république -étoit composée de plusieurs villes libres, indépendantes, -qui se gouvernoient chacune -par des lois et des magistrats particuliers, mais -qui avoient un conseil commun, chargé des -affaires générales de la ligue. Les Toscans -avoient possédé autrefois toute l’Insubrie; -mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils -heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et -leur gouvernement se relâcha. Les Gaulois, -qui dans ces circonstances firent une irruption -en Italie sous la conduite de Bellovèse<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, -s’emparèrent de cette partie de l’Insubrie, que -les Romains nommèrent depuis la Gaule -cisalpine. Les mêmes raisons qui avoient donné -de la supériorité aux Gaulois sur les Toscans, -devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, -<span class="pagenum" id="Page_446">446</span> -que les Toscans ne pouvoient agir avec -assez de célérité pour prévenir leurs ennemis, -et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement -à régler leurs intérêts et convenir de leurs -opérations un temps où il auroit fallu agir. Les -Toscans délibéroient encore que les consuls -avoient déjà remporté quelqu’avantage; étant -donc toujours sur la défensive contre un peuple -qui attaquoit toujours, ils devoient enfin -être vaincus.</p> - -<p>A l’exception des Samnites, les Romains ne -rencontrèrent point dans l’Italie de plus redoutables -ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an -365 de Rome que ces barbares défirent son -armée à la bataille d’Allia, ravagèrent son territoire, -et réduisirent un peuple qui devoit -vaincre l’univers à défendre le capitole. Ces -événemens malheureux, dont Camille vengea -sa patrie, avoient fait une impression si profonde -dans l’esprit des Romains, que pendant -long-temps ils ne firent la guerre aux Gaulois -que par des dictateurs. La république, dit -Tite-Live<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, eut plus de peine à les dompter -qu’à subjuguer le reste de l’univers; aussi, -<span class="pagenum" id="Page_447">447</span> -ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les -vétérans, et généralement tous les citoyens qui, -par leur âge, étoient dispensés de faire la -guerre, prendroient les armes quand on seroit -menacé des Gaulois; et Salluste dit que les -Romains combattirent contre eux pour leur -salut, et non pour la gloire<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> - -<p>C’est à la bonté de leurs armes offensives, -dont toutes les blessures étoient mortelles<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, -à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier, -que les Romains, revenus de la première terreur -que leur avoit inspiré la bataille d’Allia, -durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent -depuis sur des ennemis qui alloient nuds -au combat<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, et dont les épées étoient d’une -<span class="pagenum" id="Page_448">448</span> -si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à -chaque coup qu’elles portoient. Résister au -premier choc des Gaulois, dont le courage étoit -aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux, -ou savoir se <ins id="cor_58" title="raillier">rallier</ins> après avoir été enfoncé, -c’étoit les vaincre. Se débandant dans la -victoire, leurs premiers avantages leur devenoient -inutiles; et toutes leurs défaites devoient -être des déroutes extrêmement sanglantes, -parce qu’ils étoient incapables de cesser de -combattre avant que d’avoir été mis entièrement -en fuite.</p> - -<p>Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, -braves et mêmes féroces, étoient vaincus, et -jamais domptés. Leurs plus grandes pertes -sembloient ne point diminuer leurs forces, et -accroître, au contraire, leur courage. Ils courent -toujours avec la même fureur à leurs -ennemis pour leur enlever une victoire qu’ils -croient toujours équivoque, et qui ne passe -que rarement de leur côté. Rome avoit déjà -fait des conquêtes considérables hors de l’Italie, -qu’ils n’avoient pas encore désespéré de recouvrer -leur liberté; mais leur gouvernement, -semblable à celui des Toscans, les exposoit -aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, les Samnites -employoient le temps qu’ils ne faisoient -<span class="pagenum" id="Page_449">449</span> -pas la guerre aux Romains à réparer simplement -leurs armées, tandis que ceux-ci se faisoient -de nouveaux sujets et de nouveaux -alliés. La république Romaine, qui reprenoit -les armes avec des forces toujours plus considérables, -devoit donc enfin écraser un peuple -qui n’avoit tout au plus que rétabli les siennes.</p> - -<p>Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, -ni des autres villes de la Campanie et de la partie -orientale de l’Italie, qu’on appeloit alors la -Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables -par leur sagesse et leur courage, -n’avoient pas conservé long-temps l’esprit des -républiques dont ils tiroient leur origine, et -quand les Romains leur firent la guerre, ils les -trouvèrent abandonnés à tous les vices qui -avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. -C’étoit la même dépravation dans -les mœurs, le même luxe, la même passion -pour les fêtes et les spectacles, le même mépris -pour les lois, la même indifférence pour -le bien public, et les mêmes divisions domestiques.</p> - -<p>Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des -Romains qu’ils gagnassent des batailles, et -prissent des villes; il pouvoit, au contraire, -arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art -<span class="pagenum" id="Page_450">450</span> -de devenir puissant par la guerre est autre que -celui de vaincre; et la république Romaine, en -subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée -dans l’impuissance d’asservir des peuples -plus considérables, si elle n’eût mis à profit -ses victoires par une politique savante, et qui -n’a presque jamais été connue des conquérans. -Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, -dont les généraux étoient si savans, -et les soldats si braves, si bien disciplinés et si -accoutumés à vaincre, loin de se former un -grand empire, ont été les victimes de leur ambition. -Ces deux républiques, dit-il, ont péri, -parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et -non pas des citoyens des peuples qu’elles -avoient vaincus. Mais Romulus, ajoute-t-il, -n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour -conquérir des soldats<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, Rome devenoit la -<span class="pagenum" id="Page_451">451</span> -patrie des peuples qu’elle avoit soumis; chaque -guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que -les Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient -point les pertes que leur causoit la -victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes -mêmes.</p> - -<p>Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire -avec modération; la foiblesse et les besoins -des Romains l’avertissoient continuellement -qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus -à sa nation, et d’en faire des citoyens, que -de les exterminer, ou de s’en faire des ennemis -secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs -devoient aussi se conduire par la même -politique, et soit qu’ils songeassent à se rendre -plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne -voulussent qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, -elle leur étoit également avantageuse. Mais -après l’exil des Tarquins, les Romains devoient -voir les intérêts de Rome d’un autre œil que -Romulus et ses successeurs. Aucun citoyen -n’ayant dans la république la même puissance -<span class="pagenum" id="Page_452">452</span> -ni la même supériorité dont les rois y avoient -joui, aucun citoyen ne devoit trouver un avantage -personnel à communiquer aux vaincus le -droit de bourgeoisie Romaine. En faisant des -Romains, les rois se faisoient des sujets; mais -les citoyens de Rome ne pouvoient se faire -que des concitoyens qui seroient entrés en -partage de la souveraineté même; et rien ne -devoit paroître moins sage à des vainqueurs, -toujours durs, fiers et impérieux, que de soutenir -des guerres longues et sanglantes pour -se faire des concitoyens, qui, devenant de -jour en jour plus nombreux, s’empareroient -enfin de toute l’autorité.</p> - -<p>Ces motifs, qui avoient été le principe de -la dureté des Athéniens et des Spartiates envers -leurs ennemis, devoient d’autant plus -influer dans la conduite des Romains, que -le sénat, toujours inquiété par les entreprises -des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter -leurs forces par de nouvelles incorporations.</p> - -<p>Si les Romains, en renonçant à la politique -prudente de Romulus, avoient pris le parti -de traiter leurs ennemis avec rigueur, ils n’auroient -acquis que des sujets inquiets, toujours -prêts à se révolter, et tels, en un mot, que -<span class="pagenum" id="Page_453">453</span> -ceux des Athéniens et des Spartiates. Pour -ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, -et leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres -à faire de nouvelles conquêtes. Malgré les -avantages de la république sur ses voisins, -malgré la sagesse de son gouvernement, de -ses lois, de sa discipline et de ses mœurs, il -est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner -sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti -qu’il s’agissoit de devenir esclaves, n’auroient -pas combattu avec courage, mais avec désespoir. -Les Romains auroient-ils enfin réussi -à subjuguer l’Italie? Il est vraisemblable que -leur empire, toujours chancelant, y eût été -borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette -grande province dans l’obéissance, comment -leur eût-il été possible de porter leurs armes -au-dehors? N’auroient-ils pas même dû -craindre que quelque puissance voisine ne se -servît, pour les ruiner, de la haine que les <ins id="cor_60" title="Ita-">Italiens</ins> -leur auroient portée?</p> - -<p>Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, -lorsque <ins id="cor_61" title="Camile">Camille</ins>, qui venoit de soumettre les -Latins, la retint sur le bord du précipice où -son orgueil et son emportement la conduisoient. -«Romains, dit-il, si, pour ne plus craindre les -Latins, vous prenez le parti odieux de les -<span class="pagenum" id="Page_454">454</span> -traiter en esclaves, votre victoire vous devient -inutile et même pernicieuse. Elle fera, -au contraire, la grandeur de la république, si, -à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés -et justes dans la prospérité, vous cherchez -à vous faire des amis et des alliés de vos ennemis. -Ferez-vous périr un peuple, parce -qu’il a défendu courageusement sa patrie? -Vous ne me pardonneriez pas de vous en -croire capables. Cachez sous vos bienfaits -le joug que vous voulez imposer aux vaincus. -Forçons-les à partager leur amour entre -leur patrie et la nôtre; nous acquerrons -des amis par notre clémence; laissons à -leur reconnoissance le soin d’en faire nos -sujets.»</p> - -<p>La république Romaine contracta l’habitude -de former des alliances avec les peuples qu’elle -subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement, -leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea -de les protéger contre leurs ennemis, -et n’en exigea que quelques secours quand -elle feroit la guerre. Cette modération<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, -<span class="pagenum" id="Page_455">455</span> -soutenue d’une politique si sage et si adroite -que, dans les occasions même, dit Polybe, -où les Romains ne songeoient qu’à leurs -intérêts, leurs alliés croyoient leur devoir -quelque reconnoissance, établit entr’eux une -certaine confiance qui ne leur donna qu’un -même intérêt. En ménageant ainsi la vanité -des vaincus, la république Romaine disposa -de leurs forces<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, et son ambition ne causa -aucun effroi. Il arriva de-là que tous les peuples -d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre -leur liberté, s’effrayèrent et se vainquirent -mutuellement sous les drapeaux de Rome; -et que combattant toujours comme auxiliaires -dans ses armées, ils ne triomphèrent en effet -que pour lui faire de nouveaux alliés, et se -rendre eux-mêmes plus dépendans.</p> - -<p>Nous voyons aujourd’hui les puissances se -troubler et s’agiter au moindre mouvement -d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une -<span class="pagenum" id="Page_456">456</span> -d’elles. Un grand prince n’a point de voisin -qu’il puisse accabler impunément, parce que -la politique générale, qui lie toutes les nations -entre elles, communique aux plus petits -états les forces de l’Europe entière, et les soutient -malgré leur foiblesse ou les défauts de -leur gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser -le parti plus fort, est une maxime -décriée; on fait des ligues, des associations; -et quoique chaque puissance regarde son voisin -comme son ennemi, on diroit qu’elle se -réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra -s’il est foible, parce que c’est une barrière -qui la couvre.</p> - -<p>Quelque simple et naturelle que nous paroisse -aujourd’hui cette politique, qu’on remarque -avec quelle lenteur elle a fait ses progrès -parmi nous, et on ne reprochera point -aux peuples d’Italie de ne l’avoir pas connue. -Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes, -liés pendant long-temps par un commerce -de négociations continuelles, aient eu -ensemble les mêmes craintes et les mêmes -espérances. Lorsque la république Romaine -commença à faire ses conquêtes, les Italiens -n’avoient, au contraire, aucune liaison entre -eux. Chaque ville se bornoit à examiner ce -<span class="pagenum" id="Page_457">457</span> -qui se passoit dans les villes qui l’entouroient, -et chaque état n’avoit pour ennemis que ses -voisins. Les puissances, qu’on accuse parmi -nous d’avoir aspiré à la monarchie universelle, -ont montré leur ambition avec effronterie; à -force d’insultes, de bruit, de menaces, elles -ont elles-mêmes ligué et armé l’Europe contre -elles; mais les Romains, éloignés de cette -avidité mal entendue, cachoient, au contraire, -avec un soin extrême leur ambition, et sembloient -faire la guerre moins pour leur propre -avantage que pour celui de leurs alliés.</p> - -<p>Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se -forma point de ligue contre eux, et qu’ils -aient même toujours été les maîtres de n’avoir -qu’une guerre à la fois<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. Quand leur ambition -se seroit montrée avec assez d’éclat pour -devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur -<span class="pagenum" id="Page_458">458</span> -donner qu’un même intérêt, peut-être même -qu’on n’auroit osé prendre des mesures efficaces -pour s’opposer aux progrès des Romains. -Qu’il s’élève aujourd’hui en Europe -une puissance dont les forces soient supérieures -à celles de chaque état en particulier, -et qui les surpasse tous par la bonté de sa -discipline militaire et par son expérience à la -guerre; que cette puissance, toujours conduite -par les mêmes principes, ne se laissant éblouir -par ses succès ni abattre par ses revers, ait la -constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, -et la sagesse hardie de préférer une -ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse, -et l’on verra bientôt disparoître ces -ligues, ces confédérations, ces alliances qui -conservent à chaque état son indépendance. -Qu’on le remarque avec soin; notre politique -moderne est l’ouvrage de deux passions; -l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de -quelque peuple qui veut dominer; l’autre est -l’espérance de lui résister, parce qu’il n’a en -lui-même ni les qualités ni les ressources -nécessaires pour tout subjuguer. Détruisez, à -force de sagesse et de courage, cette espérance, -il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe -ne tardera pas à perdre sa liberté.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_459">459</span> -L’effet que produiroit parmi nous la puissance -dont je parle, la république Romaine le -produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit qu’à -la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre -à rompre avec un peuple, dont tous les jours -quelque ville éprouvoit la supériorité, qui ne -recevoit un échec que pour s’en venger avec -plus d’éclat, et qu’on auroit plutôt exterminé -que contraint à faire une démarche indigne de -son courage et contraire à ses principes. On -voit un exemple remarquable de cette fermeté -singulière des Romains, dans la guerre que -leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce -capitaine s’étoit approché jusqu’aux portes -de Rome, dont il forma le siége. Une terreur -générale glace les esprits. Chaque citoyen -croit que le moment fatal de la république -est arrivé. On court en foule dans les temples; -on fait des processions et des sacrifices. Le -sénat voit sa perte certaine, et il ne lui vient -cependant pas dans la pensée de sauver Rome -en accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, -la restitution des terres conquises sur -les Volsques. Il désespère de son salut, et il -s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit -d’abord faite: «Que les Romains ne pouvoient -rien accorder à la force sans violer -<span class="pagenum" id="Page_460">460</span> -leurs maximes et leurs usages; qu’ils ne -traiteroient point avec un rebelle tant qu’il -auroit les armes à la main; qu’il se retirât -sur les terres des Volsques, et que la république -verroit alors ce que la justice exige -d’elle.»</p> - -<p>Ce qui doit nous paroître le plus surprenant -dans la fortune des Romains, c’est qu’ils -aient suffi à faire une guerre continuelle depuis -le règne de Numa jusqu’à la fin de la première -guerre Punique<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>, qu’ils fermèrent pour la -seconde fois le temple de Janus. C’est une -espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais -besoin de repos, tandis qu’aucune de nos -nations modernes ne pourroit soutenir une -guerre même heureuse pendant trente ans, -sans être obligée de faire la paix pour réparer -ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer -que Rome ne chercha d’abord qu’à conquérir -des citoyens, et la guerre les multiplia -en effet à tel point, que, dans le cens de -Servius Tullius, on y compta plus de quatre-vingt -mille hommes en état de porter les -armes. Si les Romains, après l’établissement -<span class="pagenum" id="Page_461">461</span> -de la république, prirent l’usage de se faire -des alliés, et non pas des concitoyens, des -peuples qu’ils soumettoient, cette nouvelle -politique ne leur fit aucun tort, parce que ces -alliés eux-mêmes supportoient une partie des -pertes que la guerre causoit. D’ailleurs, les -institutions de la république étoient extrêmement -favorables à la propagation, et les Romains -donnèrent assez souvent à des familles -étrangères le droit de bourgeoisie, pour que -le nombre des citoyens augmentât à chaque -cens.</p> - -<p>La guerre exige aujourd’hui des dépenses -énormes, et les conquêtes d’un peuple ne le -dédommagent presque jamais de ce qu’elles -lui ont coûté. La république Romaine faisoit, -au contraire, la guerre sans frais jusqu’au siége -de Véies<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>; elle ne donna point de paie à -ses soldats, parce que ces expéditions étoient -courtes. Il n’étoit question que de sortir de -Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le -combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit -par escalade. Le citoyen portoit avec lui les -vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit -chargé de butin. Quand les vues des Romains -<span class="pagenum" id="Page_462">462</span> -s’agrandirent, que leurs campagnes devinrent -plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut -donner une paie au soldat qui abandonnoit -la culture de ses terres et le soin de ses affaires -domestiques, la guerre, pour me servir de -l’expression de Caton, nourrissoit encore alors -la guerre. Les armées, accoutumées à une -extrême frugalité, vivoient aux dépens des -ennemis; et comme les entreprises étoient -plus importantes, le butin fut aussi plus considérable. -La république en laissoit une assez -grande partie aux soldats pour qu’ils souhaitassent -toujours la guerre; elle se dédommageoit -de ses avances en vendant le reste; -et, après avoir réparé ses fonds, il lui restoit -encore beaucoup de terres conquises qu’elle -partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou -dont elle formoit le domaine d’une colonie.</p> - -<p>La guerre tenoit donc lieu chez les Romains -de cette industrie, de ce commerce, de ces -arts, de cette économie qui sont les seules -sources de la richesse des peuples modernes. -Le citoyen trouvoit un avantage particulier à -être soldat, et les soldats seuls entretenoient -l’abondance à Rome par leurs victoires; la -république ne devoit donc faire la paix avec -un de ses voisins, que pour tourner l’effort -<span class="pagenum" id="Page_463">463</span> -de ses armes contre un autre. Aujourd’hui -que, par une suite de l’administration établie -chez les puissances de l’Europe, toutes les -richesses de l’état sont entre les mains d’un -petit nombre d’hommes, que le reste ne subsiste -que par industrie, et que les citoyens, -nobles, magistrats, soldats, commerçans, -laboureurs, ou artisans forment des classes -différentes dont les intérêts sont opposés, ou -du moins différens, comment seroit-il possible -de leur rendre la guerre également avantageuse? -Elle doit être un fléau pour toutes -les nations; sans enrichir les armées mêmes, -elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine -l’industrie et suspend le commerce, tandis -qu’ils sont obligés de payer des subsides plus -considérables. Le gouvernement, retenu par -les murmures du peuple, et qui, de jour en -jour perçoit les impositions avec plus de difficulté, -se trouve donc enfin dans l’impuissance -de poursuivre ses entreprises; et les sujets, -accablés des maux de la guerre, n’aiment et -ne désirent que la paix.</p> - -<p>Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes -causes qui concouroient à l’agrandissement des -Romains, si on se <ins id="cor_62" title="rappele">rappelle</ins> combien la conquête -seule de l’Italie leur coûta de peines, -<span class="pagenum" id="Page_464">464</span> -de soins, de travaux, l’ambition de nos états -modernes doit paroître une inquiétude puérile. -Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation -de soldats qui peut subjuguer ses voisins, -parce qu’elle seule peut avoir cette discipline -excellente qui prépare les succès, cette fermeté -qui rend inébranlable dans le malheur, -cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne -se lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces -sages institutions qui, en proscrivant tout ce -qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent -de passion que pour la liberté et les combats, -et lui fournissent naturellement les moyens -de profiter d’une première conquête pour en -faire plus aisément une seconde. Quel spectacle -nous présente aujourd’hui une nation! -On voit quelques hommes riches, oisifs et -voluptueux qui font leur bonheur aux dépens -d’une multitude qui flatte leurs passions, et -qui ne peut subsister qu’en leur préparant -sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage -d’hommes, oppresseurs et opprimés, -forme ce qu’on appelle la société, et cette -société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de -plus méprisable, et en fait ses soldats; ce n’est -point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils -bras que les Romains ont vaincu l’univers.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_465">465</span> -Je ne crains point de me tromper en avançant -que l’ambition parmi les Européens, loin de -conduire un peuple à la monarchie universelle, -doit hâter sa décadence. Quel état en effet n’est -pas accablé du poids des dettes que la guerre -l’a obligé de contracter? Le plus obéré, -c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. -Quelques princes ont reculé leurs frontières; -mais ont-ils accru leurs forces en agrandissant -leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe -qui ne trouve son véritable avantage à cultiver -soigneusement la paix; si elle fait la guerre pour -un autre objet que sa défense, elle va contre -ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte -pas dans chacune de ses entreprises, quel -bonheur peut-il se promettre?</p> - -<p>Malgré tous les avantages que la république -Romaine avoit sur ses ennemis, jamais elle ne -seroit parvenue à les asservir, si, par la forme -même de son gouvernement, elle n’eût été -forcée à se conduire par des principes et des -maximes invariables, qui devinrent le ressort -de tous ses mouvemens, et qui la poussoient -au but qu’elle ne perdit jamais de vue. Qu’on -jette les yeux sur les traités, les alliances, les -ligues que nos peuples ont faits depuis le -commencement de ce siècle; et l’on croira -<span class="pagenum" id="Page_466">466</span> -qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, -que l’intrigue a pris la place de la politique, -qu’au lieu de gouverner les affaires, on leur -obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. -Chez les Romains, le magistrat étoit obligé -de prendre l’esprit de sa nation, et de la conduire -selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un -peuple, c’est l’intérêt personnel de ceux qui -le gouvernent. L’homme timide ou modéré ne -voit point les objets du même œil que l’homme -courageux ou ambitieux. De-là dans tous les -états, cette conduite tour-à-tour foible, intrépide, -ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils -obéissent successivement à des maîtres qui ont -des lumières, et sur-tout des passions différentes. -Il arrive très-rarement qu’un prince -suive la route que son prédécesseur lui a tracée; -il change même souvent de caractère et de -politique en changeant de ministre: ainsi une -nation ne fait jamais qu’ébaucher des entreprises.</p> - -<p>L’histoire de nos pères nous instruit d’avance -de l’histoire de nos neveux. Comme il s’est -fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la -suite un balancement de fortune entre tous les -peuples de l’Europe. Un état gouverné par un -prince habile et ambitieux sera prêt à tout -<span class="pagenum" id="Page_467">467</span> -envahir, et il deviendra subitement le jouet -de ses voisins. A un Charlemagne succédera -un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le -héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un -avoit communiqué son génie à sa nation; il -voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre ne -verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; -embarrassé de sa puissance, il ne saura -pas employer ses forces, et sera humilié par -un ennemi beaucoup moins puissant que lui, -mais courageux, sage et éclairé. Ces jeux -<ins id="cor_63" title="bisarres">bizarres</ins>, mais ordinaires de la fortune, contribueront, -si je ne me trompe, plus efficacement -que notre politique de l’équilibre, -à conserver à chaque peuple son indépendance.</p> - -<p>Les premières guerres des Romains ne furent -que des courses où la bravoure décidoit de -tout. Il auroit fallu peu de science à leurs -ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans -qu’eux, ils ne leur opposoient ni ruses ni -manœuvres habiles. Les consuls, toujours -heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances -où il faut vaincre par la force, et d’autres -où il faut chercher la victoire, en feignant d’y -renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, -et la confiance qu’ils avoient en leur -courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par -<span class="pagenum" id="Page_468">468</span> -la force; le vaincre sans l’accabler du poids -des légions, ce n’eût été pour eux qu’une demi-victoire<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p> - -<p>Ces préjugés, nés avec la république, -flattoient si agréablement son orgueil, qu’ils y -subsistèrent long-temps encore après que ses -généraux eurent porté la science de la guerre -à son plus haut point de perfection. L’adresse -que Marcius et Attilius employèrent pour tromper -Persée, et l’empêcher de commencer les -hostilités avant que la république eût envoyé -ses légions dans la Grèce, fut condamnée à -Rome par une partie du sénat qui se piquoit, -ainsi que le rapporte Tite-Live, de conserver -les sentimens des anciens Romains. «Rome, -disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir -de ruses, et de tendre des piéges; le jour -doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle -ne sait ce que c’est que de donner, par une -fuite simulée, une fausse confiance à ses -<span class="pagenum" id="Page_469">469</span> -ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler -dans leur sécurité. Nos pères aimoient la -gloire; ils ne ternissoient point leur courage -en y associant des finesses; et après avoir -déclaré la guerre, ils assignoient même le -jour et le lieu du combat.»</p> - -<p>L’affront des Fourches Caudines rendit les -consuls plus attentifs sur eux-mêmes<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. Ils -commencèrent dès-lors à se conduire avec une -certaine intelligence, et à faire la guerre par -principes. Craignant les embuscades et les -piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches -devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent -qu’une armée pouvoit être coupée et comme -assiégée en pleine campagne, ils voulurent -connoître un pays avant que de s’y engager. Le -point le plus difficile pour les Romains, c’étoit -de les accoutumer à regarder la guerre comme -un art qui avoit besoin d’autre chose que -du courage, et d’une discipline rigide; dès -qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès -furent rapides.</p> - -<p>Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce -<span class="pagenum" id="Page_470">470</span> -qu’ils y trouvèrent d’avantageux<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Leurs -succès, leurs défaites, ils mettoient tout à -profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent -leur donna en quelque sorte une leçon de -guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire -des efforts extraordinaires, étendirent par-là -leurs vues et leurs connoissances, et les mirent -en état de repousser d’Italie un prince qui -avoit fait ses premières armes sous les <ins id="cor_64" title="lieutenant">lieutenans</ins> -d’Alexandre. <ins id="cor_65" title="Phyrrhus">Pyrrhus</ins> ne trouve rien de barbare -dans leur manière d’asseoir un camp, et -de disposer une armée. Avec les forces que -ce prince avoit amenées au secours des Tarentins, -et les alliés qu’un politique plus habile -que lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être -ruiner la république Romaine, et il lui -apprit seulement à vaincre les Carthaginois.</p> - -<p>L’ambition de ce prince inquiet et avide -devançoit la rapidité de ses armes. En entrant -<span class="pagenum" id="Page_471">471</span> -dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la -Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette -île, qu’il dévore l’Afrique, et voudroit déjà -avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; mais -son impatience le dégoûtoit de ses entreprises -avant que de les avoir consommées. Les -Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que -par Pyrrhus même. Leurs armées avoient été -entièrement défaites près de Syris, et mises -en déroute à Asculum. Une troisième action -pouvoit réduire les Romains, qui n’étoient -pas encore accoutumés de combattre contre -des éléphants, à défendre leur propre ville; -mais au lieu de poursuivre son avantage, -Pyrrhus entame une négociation mal-entendue, -et quand il ne devoit inspirer que de la crainte -à ses ennemis, il leur redonne de la confiance. -Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il, -avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée -de rois, et déjà ennuyé de la constance que les -Romains lui opposoient, il abandonne les -Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler -au secours de Syracuse et d’Agrigente, que -les Carthaginois vouloient soumettre à leur -domination. La république Romaine mit à profit -l’absence de ce prince; et quand il repassa en -Italie pour relever les affaires désespérées de -<span class="pagenum" id="Page_472">472</span> -Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de -chercher un asyle dans ses états.</p> - -<p>C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus -que les Romains inventèrent cet ordre de bataille, -auquel Polybe attribue les avantages -qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. -Ils se rangeoient sur trois lignes, et -chaque ligne, au lieu de former une masse -pesante d’infanterie, qui n’auroit eu que des -mouvemens lents et difficiles, étoit composée -de différens corps séparés les uns des autres, -et par-là capables des évolutions les plus rapides. -Les princes qui formoient la seconde -ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que -laissoient entre elles les cohortes des hastaires, -qui formoient le premier rang, et les corps des -triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves -et les plus expérimentés, placés en troisième -ligne, répondoient aux intervalles des princes, -et faisoient la réserve de l’armée.</p> - -<p>Outre que cette disposition est plus propre -que la phalange des Grecs, et l’ordonnance -des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, -car il suffisoit de faire un mouvement léger -pour que l’armée Romaine s’ouvrît et se formât -en colonne, elle offroit un moindre front -aux armes de jet des Velites. Il falloit vaincre -<span class="pagenum" id="Page_473">473</span> -pour ainsi dire trois fois les Romains dans -la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, -les princes s’avançoient, les soutenoient -et leur donnoient le temps de se rallier -derrière eux pour fondre une seconde fois sur -l’ennemi, auquel les triaires enlevoient encore -quelquefois la double victoire qu’il avoit déjà -remportée.</p> - -<p>Les Grecs et les successeurs d’Alexandre -ne connoissoient qu’un même ordre de bataille, -c’est celui de la phalange, composée de seize -mille hommes, rangés sur seize de profondeur. -On peut voir dans les historiens quelles étoient -les armes de ces soldats, et l’on ne sera point -étonné que Paul Emile en fût effrayé la première -fois qu’il combattit contre Persée. La -phalange paroissoit invincible, et elle l’étoit -en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit -unie; mais ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant -vingt stades, elle trouvât un terrein qui lui -convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière, -une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, -et ses ennemis pouvoient alors la ruiner -d’autant plus aisément, et pénétrer dans les -intervalles qu’elle laissoit en se rompant, -que tel est l’ordre de la phalange, continue -le même historien, que le soldat ne peut faire -<span class="pagenum" id="Page_474">474</span> -aucune évolution, ni combattre corps à corps, -à cause de la longueur de ses armes. Sans -aucun obstacle étranger, il étoit même impossible -que la phalange ne souffrît pas quelque -flottement dès qu’elle se mettoit en mouvement. -Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes -sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance -des Grecs l’étoit peu, avoient donc un avantage -considérable sur la phalange. Pour la vaincre, -il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur -un terrain inégal, ou avant que de l’attaquer, -de la rompre par le secours des Velites, ou de -la forcer à marcher.</p> - -<p class="sepb4">Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance -légère des Romains à celle des Macédoniens, -il faut, à plus forte raison, l’appliquer à -l’ordre de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, -toute pressée en un corps, avoit les -inconvéniens de la phalange, sans en avoir -les avantages. Deux et même trois phalanges -placées les unes derrière les autres ne fortifioient -point une armée, parce qu’elles ne -se donnoient aucun secours. Annibal en fit -l’épreuve à Zama. Il composa sa première -phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre -dans ses troupes, se flattant qu’après -que les Romains se seroient fatigués à la -<span class="pagenum" id="Page_475">475</span> -tailler en pièces, il fondroit sur eux avec la -seconde phalange, et les mettroit aisément -en fuite. Ce grand homme fut trompé dans -ses espérances. Sa première phalange, qui -fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde, -y porta le désordre, et l’entraîna -dans sa déroute avant même que les Romains -l’eussent approchée.</p> - -<hr class="hr2" id="r_l_5" /> - -<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Tandis</span> que Rome étoit occupée à subjuguer -l’Italie, Carthage, qui régnoit depuis long-temps -sur l’Afrique, étendoit sa domination -hors de son continent. Elle avoit fait des -conquêtes considérables en Espagne; la Sardaigne -étoit soumise, et la Sicile sembloit ne -pouvoir éviter le même sort. Des richesses -immenses, produit du commerce le plus florissant, -enfloient l’orgueil des Carthaginois; -et parce qu’ils étoient le peuple le plus riche -du monde, ils se croyoient destinés à le gouverner. -Mais les Romains pensoient que cet -empire devoit être le prix de leur courage, -de leur patience et de leur amour pour la -gloire. Ces deux nations, à force de vaincre -<span class="pagenum" id="Page_476">476</span> -leurs ennemis, soumirent tous les peuples -qui les séparoient; elles se firent la guerre, -et peut-être que l’histoire n’offre point de -spectacle plus beau, plus intéressant, et à -la fois plus instructif que la rivalité de ces -deux républiques.</p> - -<p><ins id="cor_67" title="Chartage">Carthage</ins>, fondée par Didon plusieurs -siècles avant Romulus, obéit d’abord à des -rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le -joug pour se gouverner en ville libre. Deux -suffêtes, dont la magistrature étoit annuelle, -présidoient à un sénat nombreux qui les avoit -élus; ils en convoquoient les assemblées, et -y proposoient les matières qui devoient être -l’objet des délibérations. Tant que les avis -étoient unanimes dans le sénat, ce corps -régloit tout, ordonnoit tout, et le gouvernement -étoit absolument aristocratique. Mais au -défaut d’unanimité, les affaires étoient portées -devant le peuple, que ses magistrats assembloient -dans la place publique<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>; il décidoit -à la pluralité des suffrages, et le gouvernement -devenoit alors purement démocratique; -<span class="pagenum" id="Page_477">477</span> -ainsi la souveraineté toute entière, appartenant -tour à tour à chacun des deux ordres -de l’état, Carthage, alternativement gouvernée -par le sénat ou par le peuple, n’avoit -aucune règle constante de conduite. Aristote -et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, -son sénat et ses assemblées du peuple, ont -donc eu tort de comparer cette république, -l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle -des Romains, où l’aristocratie, la royauté -et la démocratie unies, fondues ensemble, -et toujours tempérées les unes par les autres, -formoient une police mixte qui rassembloit -les avantages de tous les autres gouvernemens.</p> - -<p>A peine les Carthaginois se furent-ils formé -un établissement solide, qu’occupés, à l’exemple -des Tyriens dont ils descendoient, de -la seule passion d’étendre leur commerce, -d’acquérir et d’amasser des richesses<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>, ils -durent avoir tous les vices que produit l’avarice. -Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement -des Romains, quels ravages ne -<span class="pagenum" id="Page_478">478</span> -durent-ils pas causer chez les Carthaginois, -dont les lois n’étoient propres ni à prévenir, -ni à réprimer les abus? La probité et les -talens ne furent comptés pour rien; c’est aux -seuls citoyens riches qu’on déféroit les magistratures, -et il leur étoit même permis d’en -posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus -d’égalité entre les magistrats, et leurs fonctions -n’étant pas séparées, les haines et les -jalousies prirent la place de l’émulation; et -de-là naquirent ces cabales, ces partis presqu’aussi -anciens que la république, et auxquels -ses intérêts furent continuellement sacrifiés. -On ne concevroit point que les Carthaginois -eussent conservé leur liberté jusqu’au temps -où ils firent la guerre aux Romains, si on ne -faisoit attention que leur esprit, plus occupé -de leurs banques et de leurs comptoirs que -de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, -ne s’ouvroit point aux grandes choses comme -celui des Romains. Tandis que les uns, -naturellement lâches et timides, s’insultoient -en citoyens, et ne cherchoient à dominer -que par des voies sourdes et détournées, -les autres, fiers et courageux comme leur -république, avoient son ambition et décidoient -leurs querelles par les armes. La modération -<span class="pagenum" id="Page_479">479</span> -même que les Carthaginois conservoient au -milieu de tous leurs vices, donne une idée -désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse -qui les empêche d’être aussi méchans -que les Romains, ne les rend que plus méprisables.</p> - -<p>Carthage soumit cependant ses voisins; -c’étoient sans doute des peuples incapables -de conserver leur indépendance. Ses premiers -succès, les contributions qu’elle exigea de -ses ennemis, et les dépouilles des vaincus, lui -inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un -vice de plus dans sa constitution. Quoique -marchands, les Carthaginois voulurent être -conquérans, et s’ils ne continuoient pas à -trouver des peuples aussi mal gouvernés -qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et -divisés d’intérêt, ils devoient nécessairement -périr; car il est impossible qu’une république, -telle que Carthage, qui n’a que des -soldats mercenaires, et dont les magistrats -ne sont pas les capitaines<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, ait le génie propre -à commencer, suivre et consommer de -<span class="pagenum" id="Page_480">480</span> -grandes entreprises de guerre. Accoutumée -à voir ses intérêts sous un autre point de -vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres -préjugés, elle aime la paix qui fait fleurir -son commerce, et doit par conséquent faire -mal la guerre. Ses projets, toujours trop -grands ou trop petits, ne seront jamais concertés -avec sagesse, et elle ne les exécutera -qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant -trop de ses forces. Elle aura de l’espérance, -ou la perdra mal à propos; arrogante -dans la prospérité, elle n’aura aucune fermeté -dans les revers; ne pouvant donc faire la -guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve -enfin sa perte.</p> - -<p>Si on rapproche ces réflexions générales de -ce que j’ai dit jusqu’ici des institutions politiques -des Romains, il paroîtra sans doute -surprenant que la première guerre Punique -ait duré vingt-un ans et n’ait pas fini par la -ruine entière de Carthage. Mais il faut faire -attention que la république Romaine, se trouvant -transportée dans un ordre de choses tout -nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute -la supériorité que son gouvernement, ses -mœurs et sa discipline militaire lui donnoient -sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de -<span class="pagenum" id="Page_481">481</span> -faire la guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors -dans l’Italie, de s’étendre de proche en -proche, et d’armer seulement quatre légions; -il falloit se faire de nouvelles maximes, et -une politique en quelque sorte toute nouvelle; -et ce moment est presque toujours -fatal à un peuple, parce qu’il n’est point éclairé -par l’expérience; et qu’entraîné par la force -de l’habitude, il veut encore imiter quand -il doit imaginer.</p> - -<p>Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis -long-temps, faisoient la guerre dans les -provinces éloignées et avec des armées nombreuses, -devoient encore avoir un avantage -considérable sur les Romains, par l’expérience -qu’ils avoient de la mer. Je sais que -la navigation étoit un art aussi borné chez les -anciens qu’il est étendu chez nous; que tout -se réduisoit, de la part des matelots, à connoître -de certains présages<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> du beau et du -mauvais temps, à manier avec adresse le -gouvernail, et à ramer de concert, et que -le courage du soldat décidoit du sort des -batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient -jamais vu que des barques de pêcheurs, -<span class="pagenum" id="Page_482">482</span> -étoient trop sages pour n’être pas intimidés -par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires -qu’ils accordèrent au consul Duilius, -qui défit le premier une flotte Carthaginoise, -prouvent combien cette victoire étoit inattendue.</p> - -<p>Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient -encore, et ils avoient besoin de plusieurs succès -consécutifs pour avoir sur mer la même -confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, -l’empire des Carthaginois se soutenoit par son -propre poids contre des échecs légers, et ne -pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; -mais la pauvreté de la république romaine -ne lui permettoit pas de former de -grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage -des monnoies d’argent que depuis peu d’années<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, -et quelques secours qu’elle reçût de -la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup -moins considérables que les fonds ordinaires -qu’une république aussi riche que Carthage -destinoit à la guerre.</p> - -<p>Ces causes particulières rendirent en quelque -sorte les Romains inférieurs à eux-mêmes -<span class="pagenum" id="Page_483">483</span> -dans le cours de la première guerre Punique. -Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion -d’Agathocles<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, et ils étoient instruits -de la dureté avec laquelle Carthage -régnoit sur l’Afrique, et quelque avantage -qu’ils dussent se permettre en y transportant -le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent -que tard à y faire passer une armée. La bataille -d’Ecnome ayant enfin mis Régulus en état -d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors -exécuter ce que firent depuis les Scipions; -mais sa république se défia de ses propres -forces et de ses lumières, et se trouvant en -quelque sorte embarrassée par la grandeur de -son entreprise, rappela en Italie un consul et -une partie des légions. Les Romains, après la -défaite de Régulus, parurent vouloir se venger -avec éclat; ils remirent en mer une flotte de -trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une -seconde fois la guerre en Afrique, où ils n’auroient -<span class="pagenum" id="Page_484">484</span> -plus trouvé un Xantippe<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>; ils se -contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de -Régulus qui s’y étoient réfugiés.</p> - -<p>Depuis que la république Romaine, éclairée -par ses fautes mêmes, et familiarisée avec les -grandes entreprises par une guerre de vingt-un -ans, étoit aussi exercée à combattre sur -mer que sur terre, et s’étoit enrichie par la -possession de la Sicile et des autres pays qui -lui avoient été cédés, il semble que Carthage -ne pourra éviter sa ruine, si elle recommence -la guerre contre les Romains. Elle devroit -même n’avoir aucun succès important; mais -les états ne font pas toujours ce qu’ils doivent -naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois -à confondre la sagesse des hommes, -pour leur montrer qu’ils ne sont jamais assez -sages. Rome, faite pour tout conquérir, est -prête à être subjuguée par les Carthaginois; -c’est là un de ces phénomènes irréguliers que -présente l’histoire, et dont la politique ne -peut trop étudier les causes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_485">485</span> -L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal -et d’Annibal, à former les armées à -une excellente discipline, avoit suppléé à tout -ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, -pour avoir des soldats aussi braves que ceux -de la république Romaine. Ces hommes rares, -qui devoient tout à leurs talens et rien aux -institutions de leur patrie, eurent presque l’art -d’inspirer à une milice mercenaire et composée -de différentes nations, le même zèle, la même -fidélité et la même obéissance que les consuls -trouvoient naturellement dans leurs concitoyens. -Tandis que Rome, qui avoit fermé le -temple de Janus après la première guerre Punique, -se relâchoit vraisemblablement de ses -exercices, et goûtoit trop de douceurs<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> d’une -paix qui fut à peine troublée par quelques -expéditions contre des peuples dont elle châtia -trop aisément l’indocilité<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>; les armées de -<span class="pagenum" id="Page_486">486</span> -Carthage s’aguerrissoient en Espagne, et y -faisoient tous les jours de nouvelles conquêtes. -Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles -les Carthaginois étoient désunis, et -dont le propre est de faire négliger le mérite, -de le craindre même, et de l’étouffer pour -substituer à sa place l’ignorance et l’incapacité, -ils donnent à Annibal le commandement -de leur armée. Par le caprice d’un hasard -contraire, les Romains, malgré un gouvernement -plus capable que tout autre de produire -des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, -élèvent au consulat un Flaminius -et un Varron.</p> - -<p>Ce n’est point proprement contre la république -de Carthage que Rome va faire la -guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec -les ressources que lui présente une armée bien -disciplinée, et ce qu’il avoit pu amasser de -richesses en Espagne, se sentant en état de se -passer des secours de sa patrie, médite tout, -<span class="pagenum" id="Page_487">487</span> -projette tout, exécute tout. Si le sénat de Carthage -eut réglé les opérations de cette guerre, -les Romains auroient pu faire des fautes impunément; -mais un homme qui n’en fait point, -les observe, les entoure de piéges, et leur fera -payer chèrement la plus petite méprise et la -plus légère distraction.</p> - -<p>Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois -pendant la première guerre Punique, -et les avoit trop grièvement offensés depuis, -en s’emparant, contre la foi des traités, de -l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas être inquiéte -de leurs progrès en Espagne. Voir sortir -son ennemi de l’humiliation où on l’a mis, et -ne pas lui faire la guerre, c’est une imprudence -extrême. Il falloit éclairer toutes les -démarches d’Annibal et s’opposer à ses premières -entreprises; dès qu’il offense Sagunte, -la guerre est déclarée aux Romains; il n’est -plus temps de délibérer, et il ne reste qu’à -transporter promptement les légions en Afrique -ou en Espagne. En laissant opprimer un -allié fidelle, Rome ôtoit à tous les autres la -confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à -craindre sous sa protection, et c’étoit ébranler -les fondemens de son empire. Un peuple pacifique -attend la guerre sur ses frontières; un -<span class="pagenum" id="Page_488">488</span> -peuple conquérant doit la porter dans les provinces -de ses ennemis. Si les armes Romaines -sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la -république y fera des conquêtes; si elle est -battue, elle ne sera point accablée de ses -pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir -ses affaires. Qui ne sent pas que, quand -Annibal auroit obtenu en Espagne les mêmes -avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent -les Romains à deux doigts de leur ruine, -il ne leur auroit cependant causé que de médiocres -alarmes?</p> - -<p>La lenteur et l’indécision des Romains firent -concevoir à Annibal le projet de passer d’Espagne -en Italie. Cette entreprise a souvent été -accusée de témérité; c’est le sort des grands -hommes de paroître plus audacieux que prudens, -parce qu’on les juge sans avoir leurs -lumières ni leurs ressources. Jamais projet ne -fut cependant formé avec plus de sagesse. -Annibal connoissoit toute la supériorité de -Rome sur sa patrie; et sachant que ce n’étoit -qu’à la faveur de ses talens et de quelques -circonstances passagères que Carthage pouvoit -se flatter d’avoir des succès, il eût été insensé -de se faire un plan qu’il n’eût pu lui-même -exécuter. S’il eut entrepris de chasser -<span class="pagenum" id="Page_489">489</span> -les Romains pied à pied de leurs conquêtes, -et de les détruire par une longue suite de succès, -il étoit sûr de mourir avant que d’avoir -terminé cette guerre, et il auroit laissé sa patrie -abandonnée à elle-même et dans l’impuissance -de se défendre. En portant, au contraire, ses -armes dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, -dès la première campagne, une république -conquérante à combattre pour ses propres -foyers, et il ne lui falloit qu’une ou deux victoires -pour être en état d’assiéger Rome même, -la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.</p> - -<p>Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est -qu’en faisant la guerre dans quelque province -éloignée, il auroit eu à combattre les légions -Romaines, et ces armées, toujours nouvelles -d’<ins id="cor_69" title="auxilières">auxiliaires</ins> que les Italiens fournissoient aux -Romains, et avec lesquelles ils devoient tout -envahir. En se transportant dans l’Italie, il se -flattoit, avec raison, de dissiper l’espèce de -charme qui la tenoit asservie aux volontés des -Romains, de l’armer même contre ses maîtres, -et de ramener, par conséquent, la rivale de Carthage -à cet état de foiblesse où elle s’étoit vue -avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes -d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne -indépendance, voyoient avec jalousie l’empire -<span class="pagenum" id="Page_490">490</span> -de la république Romaine, et n’étoient plus -les dupes de cette politique adroite, par laquelle -elle asservissoit les peuples en les menaçant -les uns des autres, ne devoient-elles -pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, -et sous leur protection tâcher de recouvrer -la liberté? Que ne pouvoit pas se promettre -un aussi grand politique qu’Annibal, -en remuant tour à tour les Italiens par la -crainte des châtimens ou par l’espérance des -bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne -devoient pas être fidelles à leur métropole, -si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque -avantage considérable, tournoient leurs -forces contre elles, et en les menaçant de les -ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier -à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été -transportés dans une nouvelle ville, devoient -regarder, après un certain temps, l’habitation -où ils étoient nés comme leur véritable patrie. -C’est là qu’étoient leur famille, leurs dieux, -leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est -capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; -étoit-il naturel que ces colonies, esclaves -du respect qu’elles conservoient pour la ville -à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent -au salut du capitole leurs femmes, -<span class="pagenum" id="Page_491">491</span> -leurs enfans, leur liberté, leurs temples, leurs -maisons et leurs sépultures?</p> - -<p>Quelque sage que fut le projet d’Annibal, -il falloit, pour l’exécuter, que son auteur eût -à la fois tous les talens du plus grand homme -d’état et du plus grand capitaine. Quelle foule -de difficultés, toujours nouvelles, ne devoit-il -pas rencontrer pendant une marche de trois -cents lieues dans des pays inconnus, coupés -par des rivières rapides et profondes, remplis -de défilés, et où il faudroit continuellement -vaincre par la force des peuples barbares, ou -les tromper par des artifices? Il lève d’avance -tous les obstacles en les prévoyant; et tandis -qu’il commence son entreprise, et la poursuit -avec succès, la république Romaine, toujours -aveuglée sur ses intérêts, agit sans courage et -sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le -dessein de son ennemi; et, au lieu de songer -à défendre l’entrée de l’Italie par la force, ressource -unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, -elle entame des négociations frivoles. -Comme elle avoit oublié qu’on ne doit traiter -de satisfaction et de paix qu’en se préparant -à la guerre, les ambassadeurs qu’elle envoya -à Carthage, en Espagne et dans les Gaules, -ne reçurent que des réponses insultantes ou -<span class="pagenum" id="Page_492">492</span> -des railleries encore plus humiliantes pour -leur orgueil.</p> - -<p>Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre -Annibal que de l’empêcher de combattre, -quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit, -il est vrai, dans une province pleine -du nom Romain, et où rien n’osoit encore -s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés, -sans subsistances, sans machines de guerre, -et tout autre général à sa place auroit péri, -s’il n’eût promptement gagné quelque bataille. -Mais comme Annibal avoit sans doute pensé -que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément -sur la défensive, il avoit certainement -formé un plan de guerre en conséquence, -et il lui auroit vraisemblablement réussi. -Quoi qu’il en soit, les Romains n’avoient -point de parti plus sage à prendre, que -d’éviter le combat, et sans rien hasarder, -de resserrer les Carthaginois. Tout le monde -sait à quelle extrémité Fabius les réduisit -depuis en temporisant, quoique leurs victoires -eussent déjà ébranlé la fidélité des -peuples d’Italie, et que quelques-uns même -leur eussent ouvert leurs villes. Mais plus -les Romains, irrités par la présence d’Annibal, -et honteux de la conduite molle qui avoit -<span class="pagenum" id="Page_493">493</span> -causé la perte de Sagunte, se reprochoient -de négligence et de lenteur, plus il étoit -naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil -et s’abandonnassent à toute l’impétuosité de -leur courage. D’ailleurs, leur république n’avoit -aucune idée de la guerre défensive, parce -qu’elle ne l’avoit jamais faite. Soit foiblesse -de la part des ennemis qu’elle avoit jusqu’alors -combattus, soit parce que les consuls, -dont la magistrature étoit annuelle, s’étoient -toujours hâtés de terminer la guerre, ou du -moins de remporter quelqu’avantage qui leur -valût les honneurs du triomphe, les légions -étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et -ne croyoient avoir fait une campagne heureuse -que quand <ins id="cor_70" title="elle">elles</ins> l’avoient taillé en pièces. -Des succès qui avoient toujours accompagné -cette méthode de faire la guerre, les Romains -avoient conclu qu’elle étoit la plus sage; et -c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages -qu’il remporta sur les bords du Tésin, -à Trébie, et près du lac de Trasimène.</p> - -<p>Cornelius Scipion et Flaminius se seroient -crus déshonorés, s’ils n’avoient pas saisi la -première occasion de combattre. L’un étoit -brave, mais inconsidéré, et à force de compter -<span class="pagenum" id="Page_494">494</span> -sur le courage et l’intelligence de ses soldats, -il n’étoit pas assez attentif à remplir les -devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une -témérité orgueilleuse, qui lui faisoit dédaigner -toutes sortes de précautions: tous les deux -furent vaincus.</p> - -<p>Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses, -fut fait dictateur, voulut enfin accoutumer -sa république à la défensive, et ruiner -son ennemi, en ne combattant pas. Mais -Annibal, qui sentoit sa supériorité sur les -généraux de Rome, dans un jour d’action, -et d’ailleurs, obligé de vaincre encore pour -achever de déterminer en sa faveur les peuples -d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le -sort de la guerre, attaqua, non pas en capitaine, -mais en politique, un général qui, -promenant ses légions du sommet d’une -montagne à l’autre, avoit l’art de n’occuper -que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche -à le rendre suspect à ses concitoyens; il -ménage ses possessions et celles de la noblesse, -et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le -rend méprisable en feignant de le braver, en -même temps qu’il paroît craindre Minutius, -général de la cavalerie, et lui laisse même -<span class="pagenum" id="Page_495">495</span> -prendre quelques avantages. Les Romains ne -purent éviter le piége qu’Annibal leur avoit -tendu; indignés contre la circonspection de -Fabius, ils donnent à Minutius un pouvoir -égal à celui du dictateur.</p> - -<p>Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite; -elle divisa les forces de la république -dans les conjonctures où elles ne pouvoient -être trop unies, Fabius et Minutius partagèrent -les légions, et au lieu d’une armée -formidable, les Romains n’eurent que deux -armées incapables de résister séparément aux -efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à -profiter de cette mésintelligence, fut prêt à -envelopper Minutius et à le tailler en pièces. -Par bonheur pour les Romains, l’amour de -la patrie étoit encore leur première vertu; -le dictateur fut plus vivement frappé de la -perte qu’alloit faire la république, que touché -du plaisir malheureux, mais trop naturel, de -voir succomber un rival qu’on avoit l’injustice -de lui préférer. Il vole à son secours, -le dégage, et le force à écouter la reconnoissance -qui le fit rentrer dans le degré de -subordination où il devoit être.</p> - -<p>Annibal, toujours instruit du caractère des -généraux qui lui étoient opposés, et pour -<span class="pagenum" id="Page_496">496</span> -ainsi dire, présent à leurs conseils<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, n’eut -plus besoin de la même politique, quand -les consuls P. Emilius et T. Varron prirent -le commandement de l’armée. Le premier -avoit toujours approuvé Fabius, et fortement -attaché à ses principes, il étoit capable de -résister aux murmures de ses soldats et aux -plaintes des citoyens renfermés dans Rome. -Persuadé que la postérité les vengeroit des -calomnies de ses contemporains, ou plutôt -content de faire son devoir, et d’être vertueux -à ses propres yeux, il avoit le courage -de vouloir servir sa patrie malgré elle. Varron, -le plus présomptueux de tous les hommes, -et par conséquent sans talent, étoit emporté -par cette confiance fanatique qu’un capitaine -doit inspirer à ses troupes, mais qu’il -se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut -assurer ses succès, ou se préparer des ressources -dans un malheur. Sous deux généraux -d’un caractère si opposé, qui commandoient -alternativement en chef avec un pouvoir -égal, et dont toutes les dispositions étoient -<span class="pagenum" id="Page_497">497</span> -relatives à des objets contraires, il étoit -impossible que l’armée Romaine pût ni rester -sur la défensive, ni attaquer avec avantage; -et Varron fut entièrement défait à la fameuse -bataille de Cannes.</p> - -<p>Jamais journée ne parut plus décisive; tous -les anciens ont cru que Rome ne se seroit -jamais relevée de la perte qu’elle venoit de -faire, si Annibal se fût présenté à ses portes -après sa victoire; et il semble que les paroles, -si connues de Maharbal aient fixé leur jugement. -«Le sort des armes, dit ce capitaine -à son général, t’a ouvert le chemin du capitole, -et dans cinq jours nous y souperons, -si tu veux qu’à la tête de ma cavalerie, j’aille -annoncer aux Romains que tu viens les -assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont -pas donné au même homme tous les talens<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, -<span class="pagenum" id="Page_498">498</span> -tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter -de la victoire.» Plusieurs historiens, en -effet, sont persuadés que dans la consternation -où Rome étoit plongée, elle n’auroit -point songé à se défendre.</p> - -<p>Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit -point qu’il n’eût fait une faute capitale<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, -en ne s’approchant pas de Rome, -ce n’est pas qu’il crût que cinq jours après -il s’en seroit emparé; il connoissoit trop -bien le courage de ses ennemis pour se promettre -un succès si facile. Il est certain, selon -la remarque des écrivains qui ont cherché à -le justifier, qu’en conduisant son armée des -champs de Cannes sous les murailles de -Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur -que les Gaulois après la bataille d’Allia<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. -Les disgraces consécutives que les Romains -<span class="pagenum" id="Page_499">499</span> -avoient éprouvées n’étoient point produites -par un commencement de corruption dans -leur gouvernement ou dans leurs mœurs, -mais par la supériorité d’Annibal sur leurs -généraux, et par l’activité d’un courage trop -ardent qui les empêchoit de connoître leur -situation, et de se conduire suivant leurs -vrais intérêts. Leurs malheurs, loin de les -accabler ou de les engourdir, ne devoient -donc, au contraire, que donner plus de force -aux ressorts du gouvernement, et changer -leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite -Varron de n’avoir pas désespéré du salut de -la république, n’a pas lui-même perdu toute -espérance. Rome enfin, étoit une place forte, -dont l’armée Carthaginoise auroit à peine -formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide -d’habitans, ni par conséquent de soldats; et -Annibal manquant de toutes les machines -nécessaires à un siége, avoit échoué devant -une place de peu d’importance après la bataille -de Trasimène.</p> - -<p>Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer -ce capitaine de n’avoir pas découvert, -à travers les expressions exagérées de Maharbal, -la sagesse que renfermoit son conseil. -Il n’est pas douteux que le siége de Rome -<span class="pagenum" id="Page_500">500</span> -n’eût été long et laborieux; mais une entreprise -de cet éclat auroit sûrement attiré tous -les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces -peuples, aussi consternés par la défensive à -laquelle la république Romaine avoit été -réduite, que par ses défaites, quand elle -avoit voulu combattre, croyoient tout possible -à Annibal. Soit crainte ou mauvaise -volonté dans les uns, espérance de recouvrer -leur liberté ou envie de se ménager la protection -du vainqueur dans les autres, ils se -seroient tous hâtés d’aller dans son camp, -de lui rendre hommage, et de lui offrir les -secours dont il avoit besoin pour consommer -son ouvrage.</p> - -<p>Dans cette défection générale des peuples -d’Italie, il n’étoit plus libre aux Romains de -s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner -leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer -leur confiance à leurs alliés, ni de trouver, -en un mot, leur salut dans cet esprit de -ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la -Sardaigne, l’Espagne, la Mer, l’Afrique et -la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit -l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains -de se roidir contre la fortune, et d’avoir des -succès dans les provinces étrangères, si leur -<span class="pagenum" id="Page_501">501</span> -ville, assiégée par une armée toujours victorieuse, -étoit détruite, ses habitans passés -au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves? -Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût -inspirée à ses citoyens, ils n’auroient pas été -plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant -survivre à leur patrie, s’ensevelirent -avec elle, et ne laissèrent au vainqueur qu’un -amas de cendres et de ruines. Il falloit -craindre la famine avec une si grande multitude -d’habitans; il falloit craindre à la fois -les surprises, la ruse et la force. Une ville -assiégée par Annibal, et qui ne reçoit point -de secours, succombe nécessairement. Les -Romains, pour éviter leur ruine, auroient -donc été forcés de rappeler toutes leurs -forces en Italie, au lieu de recruter les armées -qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper -des flottes, et de songer à punir la Macédoine -de son alliance avec les Carthaginois.</p> - -<p>J’ose cependant le dire, cette conduite, la -plus sage, ou plutôt la seule raisonnable -que pût tenir la république Romaine, n’auroit -que retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant -aux suites nécessaires du siége de Rome, -et que je viens de détailler, qu’Annibal se -repentoit de ne s’être pas approché de cette -<span class="pagenum" id="Page_502">502</span> -place immédiatement après la journée de -Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu -d’une ou de deux batailles; si les Carthaginois -les avoient gagnées, Rome étoit absolument -perdue; et il est encore certain que dans ces -circonstances, tout paroissoit plus favorable -aux Carthaginois qu’aux Romains.</p> - -<p>Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage -de sentir animer leur valeur par le grand intérêt -de leur propre conservation, de leur fortune -domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de -leurs femmes, de leurs enfans, pour lesquels ils -auroient combattu; mais ces armées, rappelées -des provinces, se seroient trouvées en quelque -sorte étrangères dans le milieu même de -l’Italie; et Annibal, maître des principales -villes, leur auroit fait, en temporisant à son -tour, plus de mal que Fabius ne lui en avoit -causé. Si on suppose qu’on en fût venu aux -mains, les Carthaginois, dont l’infanterie -armée à la Romaine obéissoit encore à la -discipline la plus rigide, et dont la cavalerie -numide étoit invincible, auroient porté au -combat la confiance que donnent le gain de -quatre batailles et l’espérance de détruire -Rome par un dernier effort. Cet intérêt, moins -puissant par lui-même que celui des Romains, -<span class="pagenum" id="Page_503">503</span> -auroit été amplement compensé par la supériorité -d’Annibal sur les généraux de la république -Romaine.</p> - -<p>Scipion, Marcellus, et les autres grands -hommes qui se distinguèrent dans la suite de -cette guerre, n’étoient point encore parvenus -aux magistratures, ou du moins une assez -longue expérience n’avoit pas développé leurs -talens. Fabius même, à qui les Romains -devoient tant, les eût alors mal servis. La prudence -si vantée de ce général étoit plutôt le fruit -d’un caractère timide et défiant que d’un génie -supérieur, qui, empruntant tour à tour -différentes formes, sut se prêter aux différens -besoins de la république. Il falloit qu’il y eût -un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir -la réputation de Fabius. Plus frappé des suites -funestes d’une défaite que des avantages de la -victoire, ce fut un politique et un guerrier -ordinaire, mais assez heureux pour rencontrer -des circonstances, où une irrésolution, par -elle-même blâmable, servit l’état et devint un -talent.</p> - -<p>N’étant plus question de temporiser, mais -de faire des entreprises vigoureuses, hardies, -fréquentes, réitérées, et de forcer les Carthaginois -à lever le siége de Rome, il est vraisemblable -<span class="pagenum" id="Page_504">504</span> -que Fabius eût avancé la ruine de sa -patrie. Dans un temps où il fut depuis permis -à la république d’agir offensivement, ce -général continua à se conduire par ses anciens -principes. Tite-Live nous le représente toujours -campé sur des hauteurs, toujours pressé -de se retirer à l’approche de l’ennemi, et cantonné -au-delà du Vultur avec une attention -extrême à consulter les devins, les augures, -les poulets sacrés, les entrailles des victimes, -et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on -lui rapporte de contes puériles et ridicules. -Plutarque nous apprend même qu’étant prêt -à donner dans un piége d’Annibal, lui et son -armée ne durent leur salut qu’aux <ins title="aruspices">auspices</ins> -qui lui annoncèrent à propos que son entreprise -seroit malheureuse. Les circonstances eurent -beau changer, il les vit toujours les mêmes. -Il s’opposa constamment à la sage diversion -que les Romains firent en Afrique, et qui -arracha Annibal d’Italie. Accoutumé à tout -craindre, il n’eût jamais osé combattre à -Zama; et malgré les règles de cette prudence -éclairée, qui défendit à Scipion d’écouter les -propositions de paix que son ennemi lui -offroit, il auroit fait un traité, et exposé les -Romains à avoir contre Carthage une troisième -<span class="pagenum" id="Page_505">505</span> -guerre, peut-être aussi dangereuse que la -seconde, ou du moins aussi pénible que la -première.</p> - -<p>Autant que le siége de Rome, après la bataille -de Cannes, eût été avantageux aux Carthaginois, -autant l’inaction d’Annibal leur devint-elle -fatale. Dès ce moment il se forma une -chaîne de circonstances et d’événemens sinistres -qui suspendirent le cours des prospérités -de ce grand homme. Je ne sais si je dois -parler ici des fameuses délices de Capoue; -peut-être contribuèrent-elles à altérer la vigueur -de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à -peine cependant doit-on y faire attention, tant -il y eut d’autres causes qui contribuèrent plus -efficacement à relever les espérances et la -fortune des Romains!</p> - -<p>Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à -Capoue, la république Romaine fit des efforts -d’autant plus grands pour se venger, qu’elle -avoit été plus humiliée, et elle trouva en -elle-même des forces et des ressources qui -lui auroient été inconnues dans un danger -moins pressant. Chaque citoyen veut se sacrifier -au bien public; chaque soldat est un -héros; l’esclave, élevé à la dignité de citoyen, -est digne de cet honneur et veut vaincre ou -<span class="pagenum" id="Page_506">506</span> -mourir pour sa nouvelle patrie. Rome, -animée par un même esprit de vengeance, -ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient -contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa -sagesse est égale à son courage; non-seulement -elle est en état d’avoir une armée -considérable en Italie, mais sa politique -s’agrandit avec sa confiance; elle équipe des -flottes nombreuses, recrute les légions qui -sont dans les provinces étrangères, et semble -à son tour méditer la ruine de Carthage.</p> - -<p>A cette peinture légère des grandes choses -que les Romains exécutèrent, et qui paroissent -en quelque sorte incroyables, on commence -sans doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit -plus cette supériorité d’intelligence, -de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là -sur eux. Ces qualités sont déjà égales -entre Rome et son ennemi, mais leurs ressources -ne le sont plus. Qu’on fasse attention -qu’une armée s’affoiblit par la prospérité -même, et que si le vainqueur ne répare continuellement -les pertes que lui cause la victoire, -il lui est bientôt impossible de poursuivre -ses avantages. Annibal, qui venoit de forcer -les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves, -avoit lui-même besoin de recruter son armée. -<span class="pagenum" id="Page_507">507</span> -Mais il n’ose recourir aux Italiens, parce -que ces peuples, étonnés de la fierté de la -république Romaine, commencent à craindre -d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et songent -déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les -armer, le général Carthaginois est obligé de -mettre des garnisons dans leurs principales -villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il -s’affoiblit donc de jour en jour, et n’est plus -en état de tenir la campagne avec le même -avantage.</p> - -<p>Si Annibal remplit son armée d’Espagnols, -de Gaulois, de Barbares et d’aventuriers pris -au hasard, ce sont des soldats sans discipline, -qui combattent sans règle, qu’il faudra ménager, -et qui, par conséquent, ne le laisseront -plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile -avec les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne. -S’il est obligé de demander des recrues et des -subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant -de cette république, comme il l’avoit -été jusqu’à la bataille de Cannes. Tantôt les -secours seront refusés, tantôt ils arriveront -trop tard, et seront toujours insuffisans. -Annibal n’est plus que le général d’une république -corrompue; il a les mains liées par les -vices de sa patrie, et il doit être vaincu par -<span class="pagenum" id="Page_508">508</span> -les Romains, parce qu’ils combattent dès-lors -autant contre Carthage que contre lui.</p> - -<p>Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois, -quand Annibal leur exposa ses besoins; -tandis que Magon et les chefs de la faction -Barcine exhortoient le peuple à faire un -effort, Hannon et ses partisans s’y opposoient. -«Ne vous livrez point, disoient ces -derniers, à une joie insensée; on vous trompe. -Magon ne nous annonce avec tant de faste -que des triomphes imaginaires. S’il faut l’en -croire, Annibal a taillé en pièces les armées -Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc -des soldats? Il a pris et pillé deux fois le -camp des Romains, il est chargé de butin; -pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances -et de l’argent? Qu’on cesse de faire -valoir Trébie, Trasimène et Cannes, puisque -nos affaires ne sont pas plus avancées -aujourd’hui qu’elles l’étoient quand Annibal -entra en Italie. Les Romains ne recherchent -pas la paix; ils ne sont donc point aussi -humiliés qu’on veut nous le persuader. Il -n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons la -paix, puisque la guerre nous ruine malgré -nos avantages; mais ne nous épuisons pas -pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours -<span class="pagenum" id="Page_509">509</span> -seroient inutiles à ce conquérant redoutable -qui a su exécuter de si grandes choses; et -il ne les mérite pas, s’il nous trompe par -de fausses relations de ses succès.» C’est -ainsi qu’à Carthage on trompoit le peuple -ignorant, et porté à juger des produits et -des succès de la guerre par ceux de son -commerce. Tous les citoyens, opposés à la -faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût -vaincu; tous travailloient à le faire échouer, -tant ils craignoient qu’il ne se servît de la considération -que lui vaudroient ses victoires pour -ruiner leur crédit!</p> - -<p>Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent, -sans secours du côté de sa patrie, et à la -tête d’une armée qui se lasse d’une guerre -qui ne lui offre plus de butin, et dont la -cavalerie, d’abord si redoutable aux Romains, -déserte continuellement chez eux, se surpasse -inutilement lui-même. Quoique les généraux -de Rome ne puissent encore le vaincre, on -voit cependant que l’Italie doit lui échapper -des mains. Il sent le contre-coup de toutes -les pertes que sa patrie fait en Espagne, en -Sicile, &c. Et les Romains doivent tous les -jours remporter quelque nouvel avantage dans -les provinces, parce qu’ils n’y font en effet -<span class="pagenum" id="Page_510">510</span> -la guerre que contre Carthage, et qu’elle -ne leur oppose que des armées sans discipline, -qui manquent de tout, et des généraux -incapables de réparer ses fautes, et de -se suffire à eux-mêmes. Ces avantages réitérés -décideront enfin du sort d’Annibal; car la -république Romaine, instruite par les événemens -même de la première guerre Punique, -de la foiblesse des Carthaginois en Afrique<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, -ne manquera point d’y porter ses armes, -dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant -les provinces. En effet, Scipion y passa; et -tout le monde sait que par la défaite d’Asdrubal -et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé -à leur tour une journée de Cannes, Annibal -fut rappelé au secours de sa patrie. Il en -frémit d’indignation; et c’est, vaincu par -l’avarice, la lâcheté, les partis, les cabales, les -divisions de Carthage, et non par les armes de -Rome, qu’il abandonna l’Italie.</p> - -<p>Scipion battit Annibal à Zama, et cette -bataille célèbre ne fut pas seulement le terme -<span class="pagenum" id="Page_511">511</span> -de la grandeur des Carthaginois<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>; on -diroit que toutes les nations y furent vaincues, -tant elle rendit facile aux Romains la conquête -du monde entier. Leur république, -qui voyoit dans son alliance tous les pays -qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit -emparée de toutes ses richesses, devint une -puissance énorme dont le poids devoit tout -écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des -guerres laborieuses, à présent toutes ses entreprises -seront au-dessous de ses forces.</p> - -<p>Les états formés des débris de l’empire -d’Alexandre, devoient être le principal objet -de l’ambition des Romains, et aucune de ces -puissances n’étoit en état de se faire respecter. -La Grèce n’étoit plus ce qu’elle avoit été -autrefois sous la conduite de Miltiade<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, -<span class="pagenum" id="Page_512">512</span> -de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie -de Sparte, l’ambition d’Athènes, la guerre -funeste du Péloponèse avoient rompu tous -les liens qui unissoient les Grecs. Leurs villes -étoient pleines de partis, de cabales et de -factions. En un mot, la Grèce sans liberté, -sans amour de la patrie, sans confiance en -ses forces, ne pouvoit plus être le boulevard -de l’Asie contre les Romains, comme elle -l’avoit été de l’Europe contre les Perses. La -Macédoine étoit presque retombée, depuis la -mort d’Alexandre, dans le même état de -foiblesse d’où la politique de Philippe l’avoit -tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur -lui donnoit de l’ambition; elle se flattoit -toujours de reconquérir l’Asie avec le secours -des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle -ne savoit que les inquiéter et les tyranniser. -Les rois de Syrie, qui possédoient la plus -grande partie des conquêtes d’Alexandre, -auroient pu se défendre contre les Romains, -s’ils avoient connu leurs forces et su s’en -servir: mais ce vaste empire ressembloit à -ces géans énormes qui sont plus foibles que -les autres hommes, parce que le cœur ne -peut envoyer avec assez d’impétuosité le sang -et les esprits jusqu’aux extrémités de leur -<span class="pagenum" id="Page_513">513</span> -corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit -dans les successeurs d’Alexandre tous les vices -qui avoient rendu si facile la ruine des successeurs -de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée -à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit -point de soldats. Les Grecs qui s’y étoient -établis, avoient perdu leur courage; et le -despotisme le plus pesant y accabloit des -esclaves, auxquels il avoit ôté tout sentiment -de crainte, d’espérance et d’émulation. -L’Egypte, aussi démembrée que l’empire de -Macédoine, ne se trouvoit pas dans une -situation moins déplorable. Jamais princes -ne furent moins dignes de régner que les -successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir -le projet de s’opposer aux entreprises des -Romains, ils en achetèrent, au contraire, par -des complaisances serviles, le privilége de -vivre dans la mollesse la plus honteuse, et -de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté -naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. -Pour mieux juger de la foiblesse de leur gouvernement, -il suffit de remarquer l’ascendant -que les rois de Syrie avoient pris sur eux; -et que se laissant entraîner par une habitude -d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets -des Romains avant même que d’avoir été -<span class="pagenum" id="Page_514">514</span> -vaincus par les armes comme Philippe, ou par -les bienfaits comme Massinissa.</p> - -<p>Quelque rare qu’il soit de voir un état -changer de politique, quand ses intérêts -commencent à changer, peut-être que la puissance -des Romains auroit inspiré assez de -défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux -cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer -à sacrifier leurs anciennes haines à leur sûreté -commune, et à se réunir, si elles n’avoient -point été rassurées par cette politique savante -et pleine de modération qui avoit déjà trompé -et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs -d’Alexandre ne connoissoient qu’une -manière de s’agrandir, c’étoit d’établir une -domination directe sur les vaincus; mais -voyant que la république Romaine ne conquéroit -que des alliés, et ne mettoit point -de garnison ni de préteur dans les villes de -ses ennemis humiliés, ils crurent qu’elle -étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer -à se défendre contre elle, il suffisoit, pour -ne la pas craindre, de ne pas l’offenser. Cette -sécurité laissa subsister leurs divisions, et les -Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, -et même les uns par les autres.</p> - -<p>Il faut cependant le remarquer; peu s’en -<span class="pagenum" id="Page_515">515</span> -fallut que la prospérité de la république Romaine -ne la fît renoncer à cette modération -qui avoit préparé sa grandeur, et qui pouvoit -seule étendre encore et affermir son empire. -Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de -l’Italie, elle paroissoit moins attachée à ses principes; -et l’on peut voir dans Polybe comment -les Romains, jusque là si religieux observateurs -des règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de -Sardaigne peu de temps après la première guerre -Punique, et par la seule raison que Carthage, -occupée à réduire ses armées révoltées, -n’étoit pas en état de se défendre contre les -étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne -toujours de longs succès, commençoit à -persuader aux Romains qu’ils n’avoient plus -besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, -et qu’il étoit temps de profiter de tous les droits -que donne la guerre, et de se faire des sujets. -Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil que -leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit -fallu ruiner entièrement la ville de Carthage, -et établir une domination directe sur l’Afrique. -Certainement les nouvelles passions des Romains -auroient fait tenter cette entreprise pernicieuse, -si l’intérêt personnel du général qui -commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût -<span class="pagenum" id="Page_516">516</span> -opposé. Scipion savoit que rien n’est plus difficile -que de porter le dernier coup à une nation<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. -Quelqu’<ins id="cor_71" title="humilié">humiliée</ins> qu’elle soit, elle trouve en -elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des -ressources qu’elle ne connoissoit pas. Le vainqueur -d’Annibal ne devoit pas hasarder de -ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le -peuple ne se lassât de prolonger le temps -de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même -que les Carthaginois n’avoient dû le salut -de leur ville qu’aux efforts des consuls T. Claudius -et Cn. Cornelius<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, pour lui enlever le -commandement de l’armée et la gloire de terminer -la guerre.</p> - -<p>Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à -<span class="pagenum" id="Page_517">517</span> -ne pas détruire les Carthaginois vaincus, déterminèrent -dans la suite les autres généraux à -suivre son exemple. Flaminius refusa de se -rendre aux désirs de la Grèce, qui demandoit -qu’on traitât la Macédoine avec la dernière -rigueur. Il laissa subsister Philippe et son -royaume; et les Romains dont l’avidité fut ainsi -réprimée, non-seulement continuèrent à user -de la victoire dans les provinces éloignées, -de la même manière qu’ils avoient fait en Italie, -mais donnèrent même de nouvelles preuves de -modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir -extrêmement leurs ennemis pour n’en rien -craindre, cette dureté ne les rendit point -odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout -le mal qu’ils étoient les maîtres de faire, qu’ils -laissoient aux vaincus leurs usages, leurs lois, -leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils -sembloient ne faire la guerre que pour l’avantage -seul de leurs alliés. La république en effet -prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; -elle les partageoit entre ceux qui l’avoient -aidée à vaincre; et cette nouvelle politique fut -encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses -généraux. Ne songeant qu’à ce qui pouvoit -assurer le succès de leurs entreprises, à peine -avoient-ils commencé la guerre contre quelque -<span class="pagenum" id="Page_518">518</span> -puissance, que pour la réduire à ne se défendre -qu’avec ses seules forces, et pour augmenter -les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous -ses voisins, et leur offroient pour prix de leur -amitié et de leurs secours, les provinces qu’ils -alloient conquérir.</p> - -<p>Un peuple qui se conduisoit par des principes -en apparences si contraires à ceux de -l’ambition, vit tous les princes avares, timides -ou ambitieux, lui demander avec empressement -son amitié pour avoir part à ses bienfaits. A -peine la république avoit-elle déclaré la guerre, -qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins -de son ennemi. Cette méthode d’enrichir les -alliés aux dépens des vaincus, multiplia les -jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître -des haines irréconciliables entre eux. Nous ne -devrions haïr que ceux qui nous dépouillent; -nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on -élève sur nos ruines. Cette lâcheté injuste du -cœur humain servit plus utilement les Romains -que n’auroit fait la politique la plus adroite -de leur sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner -aux passions mêmes de ses alliés et de -ses ennemis pour étendre et voir affermir de -jour en jour son empire. Toutes les puissances -s’observoient réciproquement; elles désiroient -<span class="pagenum" id="Page_519">519</span> -toutes de trouver leurs voisins coupables de -quelque faute, et par-là se tenoient toutes -également asservies. Les princes, enrichis des -conquêtes des Romains, étoient étonnés de se -trouver aussi humiliés que l’état même à l’abaissement -du quel ils avoient contribué; plus ils -furent puissants, plus ils furent soumis; parce -que l’importance de leurs dépouilles n’auroit -rendu leur perte que plus certaine. Ils s’accoutumèrent -à ne se regarder dans leurs propres -royaumes que comme des officiers des Romains; -les sujets de ces rois esclaves virent sans étonnement -disparoître ces fantômes de la royauté, -et occuper leur place par un préteur: leur chûte -ne fut pas une révolution.</p> - -<p>Il faut m’arrêter un moment à faire connoître -d’une manière plus détaillée la conduite que -tinrent les alliés et les voisins de la république -Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance -qu’après que Scipion eut chassé d’Espagne les -Carthaginois; mais ce n’étoit pas alors qu’il -devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand -politique, s’il eût d’abord contre-balancé la -fortune de Carthage, et fait une diversion en -faveur de la république Romaine, dans le temps -qu’Annibal paroissoit prêt à l’accabler; car -les Carthaginois ne pouvoient triompher de -<span class="pagenum" id="Page_520">520</span> -Rome, sans devenir beaucoup plus puissants -qu’ils ne l’étoient en Afrique, et causer par -conséquent de justes alarmes à la Numidie. -Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux -lorsqu’il auroit dû secourir les Romains, il -devint l’ami de ces derniers quand il auroit -dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, -et assurer sa propre liberté en défendant -la leur.</p> - -<p>Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux -Carthaginois, il s’allia ensuite avec les Romains -dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir -plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique -qu’il les abandonna; il ne sentit point qu’il -étoit de son intérêt de ne pas laisser accabler -les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe -lui fit faire trop tard une démarche qui étoit -sage dans ses principes, mais qui n’étoit plus -qu’une imprudence depuis que Carthage, à -moitié vaincue, devoit nécessairement succomber, -malgré les secours qu’il lui donnoit.</p> - -<p>Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance -qu’il fit avec Annibal, après la bataille -de Cannes, fut le fruit de ses méditations sur -le gouvernement, le génie et la politique -de Rome et de Carthage. Il lui importoit de -détruire la république Romaine, parce que -<span class="pagenum" id="Page_521">521</span> -c’étoit une nation guerrière, conquérante, et -dont il étoit impossible d’être le voisin sans en -devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire, -étoient un peuple beaucoup moins -entreprenant; et dès qu’ils n’auroient plus un -Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire -craindre. Philippe ne soutint point sa démarche; -il trembla en voyant ce que les Romains <ins id="cor_72" title="inséré «firent»">firent</ins> -pour réparer leurs pertes; leurs menaces le -consternèrent, et elles n’auroient dû que lui -faire mieux sentir la nécessité où il étoit d’aider -Annibal, et de faire tout ce que Carthage elle-même -auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite -de ce prince ne fut qu’un tissu de fautes -grossières<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> - -<p>Il semble que la mauvaise politique qu’on -avoit eue à l’égard de la république Romaine -pendant la seconde guerre Punique, fut le -modèle que se proposèrent tous les états quand -elle entreprit de nouvelles conquêtes. A peine -les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts -pour préférer le voisinage des Romains à celui -de Philippe, les eurent-ils engagé à faire la -guerre à la <ins id="cor_73" title="Macédoinne">Macédoine</ins><a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, que ce royaume -<span class="pagenum" id="Page_522">522</span> -vit armer contre lui tous ses voisins. Attale -devoit le secourir; sa situation étoit la même -pendant cette guerre que celle de Massinissa -pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas -plus prudent. Philippe ne trouva qu’un seul -allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce prince -ne sût prendre aucune résolution ou ne persister -dans aucun parti; soit qu’entraîné par cette -ancienne jalousie qui divisoit les successeurs -d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec -quelque plaisir l’humiliation de Philippe; il -avoit à peine commencé une foible diversion -en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers -ordres des Romains.</p> - -<p>Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, -ne se furent pas plutôt soumis aux conditions -humiliantes que Flaminius leur imposa, que -les Romains, toujours impatiens de s’agrandir, -songèrent à se venger des hostilités qu’Antiochus -avoit commises sur les terres d’Attale. Ils -lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui -avoient appartenu aux rois de Macédoine, et -de se garder de troubler le repos des Grecs -en faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, -encouragé par les Etoliens à prendre -les armes, commença la guerre, et eut le -même sort que Philippe. Personne ne le secourut -<span class="pagenum" id="Page_523">523</span> -dans ses disgraces, et pour me servir -de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du -poids du monde entier.</p> - -<p>Cette guerre mérite une attention particulière<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, -non pas par les événements qu’elle -produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire, -si Antiochus eût eu le courage de s’élever -au-dessus des préjugés de son temps, et de -suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, -obligé d’abandonner sa patrie, et de chercher -un asyle chez les ennemis des Romains, s’étoit -retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien -singulier, que le simple citoyen d’une république -presque détruite, et lui-même fugitif, -proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le -génie en impose à celui de Rome, et qui tente -de soulever toute la terre contre une puissance -que les plus grands rois ne pourroient regarder -sans frayeur.</p> - -<p>«Que les princes, disoit-il à Antiochus, -oublient leurs <ins id="cor_74" title="différents">différends</ins> particuliers; qu’ils -sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable -à l’augmentation de leur territoire; et -Rome, qui n’est puissante que par leurs divisions -et leur avarice, cessera de triompher. -<span class="pagenum" id="Page_524">524</span> -Graces aux haines aveugles et invétérées de -tous les peuples les uns contre les autres, les -Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, -et toutes les forces de la terre sont à -leur disposition. Ils ne veulent vaincre, dit-on, -que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une -erreur grossière. On ne supporte point les -maux, les fatigues, les dangers de la guerre -sans avoir la passion de dominer; et si les -Romains comblent de bienfaits leurs alliés, ce -n’est que par intérêt. Ils sentent combien il leur -importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever -à la fois contre eux l’orgueil de toutes -les nations, de déguiser, de cacher la tyrannie -à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont -ils exigent les complaisances les plus serviles, -sont déjà des sujets qui seront bientôt des -esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de -Massinissa, d’Attale, d’Eumènes seront renversées -à leur tour. Les Romains regardent déjà -l’Asie comme une proie qui les attend; vous -ne ferez que de vains efforts pour éviter une -rupture avec eux, ils sauroient se faire un -prétexte honnête de guerre. Dans ce danger -nouveau pour le trône de Syrie, il faut renoncer -aux desseins de vos prédécesseurs, et vous faire -une nouvelle politique. Il n’est plus question -<span class="pagenum" id="Page_525">525</span> -de vous regarder comme le légitime et le seul -successeur d’Alexandre, ni de vouloir recouvrer -les parties démembrées de sa monarchie. Ne -songez aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens -ennemis; vous les accablerez, si vous voulez, -après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir -la république Romaine qui vous menace. Quand -Philippe, irrité de l’orgueil de ses vainqueurs, -frémit secrètement d’indignation, n’attend -qu’une conjoncture favorable de secouer le -joug, et n’a avec vous qu’une même cause à -défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, -vous avez en quelque sorte été vaincu -à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le -rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va -voir confirmer tous ses malheurs; et il sera -enveloppé de toutes parts de la puissance des -Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré -la haine qui vous divise, Philippe est moins -votre ennemi que la république Romaine; -relevez-le pour affermir votre trône, et que le -plus grand roi de l’Europe s’unisse au plus -grand monarque de l’Asie.»</p> - -<p>«Mais, continuoit Annibal, les ennemis -de Rome n’ont trouvé jusqu’à présent aucun -allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la -guerre en la commençant; leur timidité a -<span class="pagenum" id="Page_526">526</span> -détourné tout le monde de s’associer à leurs -périls. N’attendez pas que les Romains établissent -le théâtre de la guerre dans le sein -de vos états: leur république, qui chancelle -dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine -avec les forces de toutes les nations qu’ils -ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui -espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; -Espagnols, Africains, Italiens, Grecs, Macédoniens, -tout contribueroit à vous accabler. -Quand la fortune d’ailleurs vous réserveroit -les succès les plus complets et les plus constans, -combien ne vous faudroit-il pas de -batailles pour chasser les Romains de vos domaines? -Il faudra les poursuivre dans la Grèce -et la Macédoine, et conquérir sur eux ces -provinces, avant que de les repousser dans -leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux -victoires, au contraire, remportées en Italie, -réduiront ces hommes si fiers à trembler pour -le capitole. Confiez à la haine que je leur -porte des vaisseaux et des soldats; je reverrai -une seconde fois l’Italie, j’y trouverai des -peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, -et auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. -Si je retrouve Trasimène ou Cannes, Rome -succombera sous vos armes. Je vous ferai des -<span class="pagenum" id="Page_527">527</span> -alliés et des amis de tous les états qui sont -jaloux de la puissance Romaine, ou qui n’ont -d’autre politique que de s’attacher au parti -le plus fort; ils vous craindront comme ils -craignent les Romains; ils seront attachés à -vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts -des Romains, si vous osez faire trembler -ces tyrans des nations.»</p> - -<p>Malgré la servitude où tous les peuples se -précipitoient, jamais conjoncture ne fut plus -favorable pour faire craindre une seconde -fois aux Romains tous les dangers qu’ils -coururent pendant la seconde guerre Punique. -Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient -sincèrement attachés, la plupart commençoient -à s’apercevoir qu’ils avoient acheté -trop chèrement leur fortune. Accablés de la -protection de la république Romaine par -l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, -ils ne lui donnoient des secours pour faire -de nouvelles conquêtes, qu’en lui souhaitant -des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient -plus leurs intérêts avec ceux des Romains; -ils sentoient qu’ils étoient sujets; -ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient -qu’un nouvel Annibal pour oser -se révolter. Ces dispositions étoient si peu -<span class="pagenum" id="Page_528">528</span> -cachées, que le consul Sulpicius reprochoit -avec chagrin au sénat la lenteur avec laquelle -on faisoit passer les légions dans la -Grèce après avoir déclaré la guerre à Philippe. -«Hâtons-nous, disoit-il; si Philippe -nous prévient, et porte la guerre en Italie, -tandis que nous le menaçons imprudemment -avant que de le frapper, nous courons -risque d’éprouver de plus grands malheurs -que pendant la seconde guerre Punique, -et de voir anéantir notre puissance; car -nos voisins ne nous sont attachés qu’autant -qu’il ne se présentera aucun de nos -ennemis<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, dont ils puissent avec sûreté -embrasser et défendre les intérêts.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_529">529</span> -Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire -de la Grèce seroit la récompense des -efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains -contre la Macédoine, ne se voyoient -frustrés de leurs espérances qu’avec un dépit -extrême. Leur politique agissante remuoit -toutes les puissances voisines et vouloit les -associer à leur vengeance. Les autres peuples -de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits -de la république Romaine; le charme -commençoit à se dissiper, et ils sentoient -que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il -leur avoit fait de la liberté, en défendant à -leurs villes toute association. La Gaule Cisalpine -n’étoit pas entièrement soumise; quelques -contrées de l’Espagne défendoient encore -leur liberté avec un extrême courage. Annibal, -en un mot, dont le nom seul inspiroit de -l’effroi aux Romains<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>, et étoit capable de -<span class="pagenum" id="Page_530">530</span> -faire renaître la confiance chez tous les peuples, -entretenoit des relations en Afrique, -dans la Grèce, et dans les Gaules mêmes. -Si on l’eût vu descendre une seconde fois en -Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, -Rome auroit perdu en un jour l’empire qu’elle -exerçoit sur ses alliés. On lui auroit désobéi, -parce qu’on l’auroit pu faire impunément, -et elle se seroit vue abandonnée à ses seules -forces.</p> - -<p>Antiochus, à qui il appartenoit de décider -du sort de la terre, pensoit trop bassement -pour goûter la sagesse hardie des conseils -d’Annibal. Les promesses de ce grand homme -lui parurent vagues et confuses, parce qu’il -ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce -qui n’étoit que grand et courageux, il le -crut téméraire. De petites passions le décidèrent; -il se livra à la jalousie de ses courtisans -et à l’imbécillité de ses ministres. Ivre -de sa grandeur, comme tous les princes -d’Orient, et rabaissé par sa timidité naturelle, -il ne put ni croire qu’il s’agissoit de sa -<span class="pagenum" id="Page_531">531</span> -ruine entière en faisant la guerre contre les -Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible -de renverser cette puissance énorme, -devant laquelle tout étoit humilié. Jamais -prince ne fit mieux voir tout ce que l’orgueil -et la lâcheté peuvent rassembler de foiblesse -et de contradiction dans un même caractère. -Toujours plein des projets de ses prédécesseurs -sur la Grèce et la Macédoine, ses anciennes -ennemies, il ne put se résoudre à -les relever pour s’aider de leurs forces contre -la république Romaine. Il commence, au contraire, -la guerre par insulter Philippe; et tandis -qu’il oblige ce prince à se déclarer contre -lui en faveur des Romains, il est saisi de -crainte, se repent déjà de son entreprise, -et consent à céder une partie de ses états -pour conserver l’autre.</p> - -<p>Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, -et les Romains étoient ruinés. Qu’il -eût été beau de voir ce prince et Annibal unis -d’intérêt et déployer de concert toutes les -ressources de leur génie contre un peuple -puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître -pour son maître! La république Romaine ne -craignit jamais que ces deux hommes; mais -l’un naquit simple citoyen d’une république -<span class="pagenum" id="Page_532">532</span> -qui trahit ses espérances, et il ne trouva -dans la suite aucun prince qui osât le seconder. -L’autre étoit roi, mais il ne régna que dans -un temps où toutes les provinces, gouvernées -par des officiers Romains, étoient déjà -accoutumées à obéir. Il concevoit dans sa -colère les plus vastes desseins; ses espérances -et ses ressources étoient toujours plus grandes -que ses malheurs. Il combattit pendant quarante -ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et -Pompée; mais il épuisa sa fortune dans la -Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en soit la -cause, il ne profita point de la circonstance -favorable que la révolte des Samnites et de -leurs alliés lui offroit de porter ses armes -dans le cœur de l’Italie, et il ne songea -véritablement à marcher sur les traces d’Annibal, -que quand il lui fut impossible d’exécuter -les mêmes desseins.</p> - -<p>La défaite d’Antiochus confirma toutes les -nations dans la foible politique qui hâtoit la -perte de leur liberté. C’est dans ces circonstances -que Persée entreprit follement de -relever la Macédoine; et toute la terre se -souleva contre lui. Prusias ne voulut être -que spectateur de cette guerre. S’il craignit -d’offenser également les deux partis par sa -<span class="pagenum" id="Page_533">533</span> -neutralité, il espéra de fléchir les Romains -vainqueurs à force de bassesses et en se -disant leur affranchi, ou de trouver grâce -auprès de Persée, dont il avoit épousé la -sœur.</p> - -<p>Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent -un parti équivoque et mitoyen, -qui ne fait que des ennemis, que la politique -condamnera éternellement, et que des hommes -timides regarderont toujours comme le comble -de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans -aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur -intérêt de favoriser de toutes leurs forces ou -de négliger entièrement, ils firent seulement -tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains -contre eux. On retrouve constamment cette -même conduite dans tous les ennemis de la -république. Bocchus secourut Jugurtha après -que ce prince eut perdu ses états; Tigranes -se comporta de même à l’égard de Mithridate; -et l’un et l’autre, disent bien sensément -tous les historiens, devoient prendre plutôt -ce parti, ou ne le prendre jamais.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_534">534</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3> - -<p class="first"><span class="smcap">Dans</span> cette espèce de stupidité où j’ai représenté -tous les peuples, la république Romaine -auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire -la guerre, si elle eût attendu, pour prendre -les armes, qu’on eût osé l’offenser. De tout -temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa -protection ou sa médiation à tous ceux qui -l’imploroient; mais quand elle fut parvenue -à ce degré de puissance qui en imposoit à -tous ses voisins, leur docilité à obéir lui -persuada qu’elle étoit dépositaire de tous -les droits des hommes, et qu’il étoit de sa -dignité de former une sorte de tribunal qui -jugeroit des querelles des nations. Ce n’est -plus comme ennemis, mais comme arbitres, -que les Romains firent la guerre. S’élevoit-il -un différend entre deux peuples encore -libres? le sénat prononçoit quelquefois un -jugement sans les consulter, et son ambassadeur, -suivi des légions et chargé d’exécuter -son décret, arrachoit au vainqueur sa proie, -rétablissoit le vaincu dans ses possessions, -<span class="pagenum" id="Page_535">535</span> -et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient -un maître. Rome décida du sort de toute la -terre; les rois, les princes, les ambassadeurs -de toutes les nations y parurent en supplians, -tantôt pour se justifier, tantôt pour mendier -des grâces.</p> - -<p>Les Romains se seroient contentés de cet -empire, et n’en auroient pas abusé, s’ils eussent -conservé leurs anciennes mœurs; mais -leurs conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, -et dès que les richesses leur eurent -donné du goût pour les voluptés, l’or du -monde entier ne leur suffit plus. L’avarice -ayant pris dans le cœur du citoyen la place de -l’amour de la gloire, l’ambition de la république -devint une avidité insatiable de tout -piller et de tout opprimer; et sa politique, -destinée à servir de nouvelles passions, dut -agir par des principes nouveaux. Les Romains, -jaloux de la fortune de leurs alliés, la regardèrent -comme un vol fait à la leur. Il fallut -établir une domination directe sur les provinces, -pour les piller plus commodément. Les -royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, -de Bithinie, dont la faveur de la république -avoit fait des puissances considérables, -furent détruits. Le sénat fit une espèce -<span class="pagenum" id="Page_536">536</span> -de trafic des trônes qui subsistoient encore, -créant ou déposant les rois à son gré: les états -n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette -politique abominable, qui détruit pour conserver, -fut seule mise en usage. On peut se -rappeler dans quelle situation la défaite de -Persée fit tomber la Macédoine. Les citoyens -les plus distingués en furent exilés; et on la -partagea en quatre provinces, entre lesquelles -toute sorte de communication fut interdite. -Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise de -Corinthe par Mummius, fut le sort général -des alliés. On établit dans les provinces des -préteurs qui se crurent tout permis, parce que -rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit -plus que du bruit des concussions que -ses officiers exerçoient de toutes parts.</p> - -<p>Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité -des Romains, devint un pays ennemi. -Quelques princes assurèrent la tranquillité de -leurs sujets, et leur épargnèrent les soins et -les fatigues d’une défense inutile, en appelant -à la succession de leurs états une république -assez puissante et assez corrompue pour faire -des injustices sans crainte et sans remords. -Florus rapporte que, sous le bruit des richesses -de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains -<span class="pagenum" id="Page_537">537</span> -portèrent un décret par lequel ils s’attribuoient -sa succession<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>. «N’importe de vos droits, -disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance -aux lois qu’on vous impose, ou rendez-vous -plus fort que nous.» Brennus, qui avoit -paru autrefois si barbare aux Romains, en -disant que tout appartient aux vainqueurs, -auroit-il tenu un autre langage?</p> - -<p>Aucun peuple ne put se mettre à couvert -des entreprises et des vexations de la république. -Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir aucun -prétexte de rupture, on lui trouvoit -quelque crime dont il falloit le châtier.</p> - -<p>Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que -prononça Manlius au retour de son expédition -contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, -ses ennemis, vouloient lui faire refuser le -triomphe, sous prétexte que la guerre qu’il -avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit -aisément, en représentant que les Gaulois -avoient autrefois pillé le temple de Delphes, -et que cette impiété n’avoit point encore -<span class="pagenum" id="Page_538">538</span> -été punie<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. Si ce trait seul ne peignoit pas -assez naïvement le caractère des Romains, on -pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point -de honte d’alléguer, comme une raison sérieuse -de ce qu’ils prenoient la défense des -Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres -des premiers étoient les seuls peuples -de la Grèce qui n’eussent point envoyé de -troupes au siége de Troye<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>: c’étoit joindre -la raillerie à la violence.</p> - -<p>On peut être injuste, odieux même à toute -la terre par sa tyrannie, et cependant continuer -d’être heureux dans ses entreprises quand -on peut accabler ses ennemis par des forces -supérieures: l’histoire n’est que trop souvent -une preuve de cette triste vérité. Après avoir -fait des conquêtes par ses vertus, la république -Romaine s’agrandit encore malgré ses -<span class="pagenum" id="Page_539">539</span> -vices. C’est dans le temps même qu’elle ne -pouvoit défendre ses lois contre l’ambition -des citoyens, et que son avarice étoit redoutée -de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts -de Mithridate et le vainquit, qu’elle fit -sa conquête la plus difficile, c’est-à-dire, -qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux -Germains, et pénétra jusque dans la Bretagne. -Rome ne cessa point de triompher, parce -que ses légions étoient toujours mieux disciplinées -et plus aguerries que les armées de ses -ennemis; et si ses généraux n’avoient plus de -vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, -qui aspiroient à la tyrannie, ayant besoin -de se faire de la réputation dans la république, -et de l’éblouir par des succès pour -l’opprimer, ne souffroient point qu’elle fût -avilie dans leurs gouvernemens, et la faisoient -respecter chez les étrangers.</p> - -<p>Les Romains, en effet, pleins des passions -orgueilleuses que leur donnoient la liberté et -leurs conquêtes, conservoient, au milieu de -leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer -le maître qui les domineroit, et ils ne -savoient plus estimer que les talens et les succès -militaires. Qu’un magistrat, par les voies -sourdes de l’intrigue, eût voulu s’emparer du -<span class="pagenum" id="Page_540">540</span> -gouvernement, ce n’eût été qu’un conjuré -qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques -et Catilina. Que Sylla, afin de se rendre -plutôt en Italie, et de se venger du parti de -Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate, -ses soldats auroient vraisemblablement -refusé de le suivre, et il n’auroit trouvé à -Rome et dans l’Italie que des ennemis qui -l’auroient méprisé. César avoit besoin de conquérir -les Gaules pour s’ouvrir le chemin de -l’empire.</p> - -<p>Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux -de faire de grandes choses, et qui soutint -la réputation des armées pendant les troubles -de la république, disparut entièrement quand -Auguste établit enfin la monarchie. J’ai rendu -compte ailleurs<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> pourquoi l’empire n’avoit -pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de -Claudius, de Caligula et de Néron: je prie -maintenant de remarquer que si la servitude -où ces monstres précipitèrent le sénat et le -peuple Romain, s’étoit étendue jusque sur les -légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé -de ce qui avoit fait la supériorité de la -république sur ses ennemis, seroit allé à sa -<span class="pagenum" id="Page_541">541</span> -ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, -où il parut encore animé par le génie -des Scipions et des Emiles.</p> - -<p>Les armées se firent craindre des premiers -successeurs d’Auguste; et les ménagemens -auxquels ces princes se virent contraints à -leur égard, laissèrent subsister dans les camps -un reste de l’ancien esprit républicain. Le -soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen; -et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire -contre les étrangers. Comme les légions, -toujours placées sur les frontières, conservoient -l’habitude de la guerre, malgré le relâchement -de la discipline, et en venoient -souvent aux mains contre les Barbares, elles -cultivoient encore plusieurs vertus militaires. -Le luxe et le repos ne les énervoient point. -Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices, -n’avoient besoin que d’obéir à un général -habile pour faire encore de grandes -choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne -en province Romaine; et Trajan, vainqueur -des Daces, de l’Arménie et des Parthes, porta -ses armes jusque sur les frontières des Indes, -après avoir subjugué les royaumes d’Assyrie -et de Caldée.</p> - -<p>Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent -<span class="pagenum" id="Page_542">542</span> -la foiblesse de l’empire; il eût fallu, pour les -conserver, plus de talens que pour les faire; -et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, -pouvant à peine suffire à la multitude -d’affaires, dont les vices et la vaste étendue -de son empire l’accabloient. Tandis que les -peuples du Danube et du Rhin devenoient de -jour en jour plus redoutables, comment eût-il -été possible de contenir dans le devoir des -nations éloignées et puissantes, qui, n’ayant -été vaincues qu’une fois, conservoient le désir -et l’espérance de secouer le joug? Les Romains -regardèrent la nécessité où se trouvoit Adrien, -comme l’époque fatale de leur décadence, et -crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur -leurs frontières, retiroit enfin la protection -qu’il leur avoit accordée jusque-là.</p> - -<p>L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur -de voir régner dans ses armées l’ordre, -le courage et la discipline qu’elles devoient à -la sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. -A peine les légions disposèrent-elles -du trône impérial, que les empereurs, qui ne -furent plus que leurs esclaves, ne songèrent -qu’à flatter leurs caprices. Les soldats consumèrent -en débauches le fruit de leurs rapines -et les gratifications abondantes qu’on étoit -<span class="pagenum" id="Page_543">543</span> -obligé de leur faire. Amollis par les plaisirs, -ou devenus insolens par l’habitude de cabaler -et de former des séditions, il ne fut plus possible -de les assujettir aux exercices anciens, -ni aux travaux de la milice<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>. Les camps, qui -étoient autrefois des places fortes, ne furent -plus entourés de fossés ni de retranchemens. -Les armes parurent trop pesantes, et il fallut -permettre de quitter la cuirasse et le casque. -Dans ce relâchement général de la discipline, -les vertus militaires ne furent comptées pour -rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie -et les plus propres à cabaler, obtinrent les -récompenses destinées au seul mérite; et dès -que l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté -fut impunie.</p> - -<p>C’est alors qu’il se fit une révolution dans -la Scandinavie, la Scythie européenne et la -Sarmatie. La terre sembla y enfanter des -hommes. Soit que les Barbares, qui habitoient -ces vastes régions, eussent appris qu’il -y avoit dans le midi des terres plus fertiles et -un ciel moins sauvage; soit que ce caractère -<span class="pagenum" id="Page_544">544</span> -inquiet et martial, qui, dans tous les temps, -avoit transporté leurs colonies dans les pays -les plus éloignés, eût fait des progrès et fût -devenu l’esprit dominant et général de leurs -nations; tous les jours il sortoit de ces climats -de nouveaux peuples, qui, ravageant -tout sur leur passage, vinrent fondre sur les -terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, -Messagettes, Vandales, Sarmates, Scythes, etc. -rien ne pouvoit résister à ces Barbares, qu’aucun -péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire -après leurs défaites. La gloire à laquelle -ils aspiroient, c’étoit de se charger de -butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y -excitoit une émulation générale; ainsi les -ravages qu’une province Romaine avoit soufferts -n’en annonçoient que de plus grands -encore.</p> - -<p>Domitien avoit acheté honteusement la paix -des Daces. Adrien, déjà vieux quand les Alains -et les Messagettes firent une irruption dans la -Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant -peut-être confier à aucun de ses généraux les -forces nécessaires pour chasser ces Barbares, -les engagea par des présens à sortir des provinces -qu’ils avoient pillées. Ces exemples pernicieux -ne furent que trop suivis par des -<span class="pagenum" id="Page_545">545</span> -princes, plus occupés à perdre un révolté qui -leur disputoit la couronne, que de la gloire -et du salut de l’empire. Dès que les peuples -du Nord virent qu’il suffisoit de menacer les -Romains pour s’enrichir, ils firent tous les -jours de nouvelles entreprises. Tous les jours -on apprenoit qu’ils étoient entrés dans quelques -provinces de l’empire, et tous les jours -il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. -A ces Barbares, appaisés par des présens, il -succédoit d’autres Barbares aussi avides que -les premiers; et on ne pouvoit compter sur -la foi des traités, parce que ces peuples formoient -des nations ou des tribus indépendantes. -Ce qu’on traitoit avec les unes n’engageoit -point les autres, et puisque toutes les richesses -de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter -une partie, et qu’il étoit impossible de faire -des conventions avec toutes, il falloit faire -un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider en -exterminant la première qui auroit ravagé -une province.</p> - -<p>Les Romains auroient transporté leurs principales -forces sur le Danube et le Rhin, et -mis à couvert les pays exposés aux insultes -des Barbares, si, dans le même temps, il ne -s’étoit élevé en Asie un ennemi assez puissant -<span class="pagenum" id="Page_546">546</span> -pour empêcher de dégarnir ses frontières de -ce côté-là. Le royaume des Parthes, autrefois -si redoutable, même pour les armées Romaines<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, -avoit commencé à décheoir de sa -réputation depuis la bataille célèbre, où les -troupes d’Orodes, sous le commandement de -Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. -Phrahate, qui, peu de temps après, -monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever -le courage de ses sujets; ce prince, -timide et cruel, vit ses états se partager en -différens partis, et les révolutions qu’il -éprouva l’avoient tellement accoutumé à se -défier de sa fortune, qu’Auguste, s’étant transporté -en Asie pour en régler le sort, le contraignit -par de simples menaces à lui rendre -les enseignes Romaines prises sur Crassus et -sur Antoine<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, et à lui donner ses propres -fils pour otages de la paix.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_547">547</span> -Un peuple tel que les Parthes, qui doit -moins son courage à la sagesse de ses institutions -politiques qu’à la barbarie de ses -mœurs<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, ne pouvoit commencer à décheoir -sans se ruiner entièrement. Passant des vices -qui rendent féroces à ceux qui <ins title="amolissent">amollissent</ins>, les -Parthes furent vaincus par Trajan; ils ne reconquirent -point leur indépendance, elle leur fut -rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva -enfin réduite à un tel point de foiblesse, qu’il -suffit d’une émeute pour la renverser. Un -Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans -sa nation d’un grand crédit, excita quelques -mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés -assez promptement<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> donnèrent l’espérance -aux séditieux de secouer le joug des -Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une -bataille qu’il livra aux rebelles, et cet événement -<span class="pagenum" id="Page_548">548</span> -produisit une révolution singulière dans -l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur -courage, ils se crurent destinés à faire de -grandes choses; et leur nouvelle monarchie, -aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit -peu, reprit sous ses nouveaux rois la même -ambition qu’avoient eu les successeurs de -Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien -domaine, et traitant les Romains d’usurpateurs, -forma le plan de les repousser en Europe.</p> - -<p>Si l’Empire, après avoir été gouverné par -des hommes aussi méprisables que Caracalla, -Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, -Balbin, Gallus, etc. ne succomba pas sous -Gallien, prince imbécille et voluptueux, dont -le règne fut troublé par la révolte de toutes -les armées, c’est que les Perses, voulant conserver -les pays dont ils s’empareroient, ne -s’étendoient que de proche en proche, et que -les peuples du Nord, sans idée de conquêtes -et d’établissemens, ne songeoient encore, -en faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs -forêts les dépouilles des provinces Romaines.</p> - -<p>Sous la conduite des empereurs Claude, -Aurélien et Probus, l’empire sembla reprendre -quelque vigueur. Le premier remporta -de grands avantages sur les Goths et les Germains. -<span class="pagenum" id="Page_549">549</span> -Le second se transporta par-tout où les -besoins de l’empire demandoient sa présence, -vainqueur sur les bords du Danube et du Rhin, -la fortune l’accompagna en Asie et en Egypte. -Probus triompha des Barbares en Dalmatie et -dans la Thrace, les força de se retirer au-delà -du Neker et de l’Elbe, et contraignit les Perses -à ne pas troubler le repos de l’Orient.</p> - -<p>Deux causes contribuèrent aux succès de ces -empereurs: l’une que l’empire, quelqu’épuisé -qu’il fût par les désastres qu’il avoit éprouvés, -pouvoit cependant encore fournir aux frais -de la guerre; et l’autre, qu’il étoit aisé à ces -princes de lever des armées nombreuses. -Comme la condition des soldats étoit la seule -heureuse depuis que les armées disposoient de -la dignité impériale, et que prendre le parti -des armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave -en celle d’oppresseur et de tyran, l’empire -trouvoit toujours à sa disposition plus de milice -qu’il n’en avoit besoin. Mais tout devoit -bientôt changer de face, et quand l’empire -auroit continué d’obéir à des princes aussi -habiles que ceux dont je viens de parler, la -chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce -que firent ces empereurs, ils n’auroient pu -l’exécuter s’ils fussent montés sur le trône un -<span class="pagenum" id="Page_550">550</span> -siècle plus tard, c’est-à-dire, après que Dioclétien, -en réglant que l’empire seroit désormais -gouverné par deux empereurs et deux -Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les -armées n’étant plus en état de déposer les empereurs, -de piller les peuples, et de se faire -donner arbitrairement des gratifications, le -sort des soldats ne fut plus envié, et personne -ne voulut porter les armes. Les citoyens -les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent -que les magistratures, ou ne -voulurent être que courtisans sous des empereurs -qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils -ne craignirent plus de le perdre, et qui consommèrent -en peu de temps les richesses -échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard -du peuple, quoiqu’accablé sous le poids des -impositions et des charges publiques, il préféroit -l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons -aux périls laborieux de la guerre. Les légions -n’étoient plus composées que d’hommes enlevés -avec violence de leur famille; et, sans que j’en -avertisse, on doit sentir que les armées perdirent -ce reste de courage qu’elles avoient -conservé jusque-là.</p> - -<p>Dans cette extrémité, les empereurs, pour -ne pas laisser l’empire ouvert aux incursions -<span class="pagenum" id="Page_551">551</span> -de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus -de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient -qu’avec peine, depuis que les provinces -Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient -plus qu’un butin médiocre à leur avarice. -Ces princes les prirent d’abord à leur solde -pour quelqu’expédition particulière, et les -reçurent ensuite sur les terres de leur domination -comme auxiliaires, et s’en firent un boulevard -contre les autres Barbares. Ce n’est -qu’avec le secours des Goths que Dioclétien -même pacifia l’Egypte, et que Maximien battit -les Perses, pénétra dans les états de Sapor, -et réduisit ce prince à demander la paix. Il -est certain, dit Jornandès, que sans les Barbares, -qui combattirent pour les Romains, -jamais les empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, -pu former d’entreprises considérables; -mais il est encore plus certain que cette ressource -devoit enfin être fatale à l’empire. Ces -auxiliaires conservoient leurs coutumes, leurs -lois, leur indépendance; et plus ils sentirent de -quelle importance étoient leurs services, plus -ils durent mépriser les empereurs. L’indocilité -des uns, la fierté des autres nourrissoient -entr’eux des défiances continuelles. Les différends -étoient fréquens, et si l’on en venoit à -<span class="pagenum" id="Page_552">552</span> -une rupture, quels redoutables ennemis ne -devoient-ce pas être pour l’empire, que ces -Barbares dégoûtés de la vie errante, qui connoissoient -l’avantage d’un établissement solide, -et qui, ne faisant plus la guerre comme leurs -pères, avoient appris des généraux Romains -même l’art de les vaincre?</p> - -<p><ins id="cor_76" title="Tel">Telle</ins> étoit la situation de l’empire lorsque -Constantin parvint au trône. Avec quelques -talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à -perdre ses ennemis particuliers, et non pas -ceux des Romains, il n’eut aucune qualité -propre au gouvernement. Dupe de ses ministres -et de ses favoris, qui abusoient de sa -foiblesse, il ne vit que par leurs yeux. Une -inquiétude naturelle le faisoit continuellement -agir, mais souvent sans fruit. S’il paroissoit -occupé par de grands projets, il les avoit -conçus en homme présomptueux et vain, et -les exécutoit en politique médiocre. Quoique -plusieurs écrivains aient prodigué à ce -prince les plus grands éloges, il contribua -cependant plus que tout autre à avancer la -ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les -armées de dix légions, et fit construire quelques -forts sur les frontières; mais il anéantit -ce qui restoit de discipline et de courage dans -<span class="pagenum" id="Page_553">553</span> -les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les -soldats dans des camps en présence de l’ennemi, -l’habitude du danger et de combattre -avoit entretenu une sorte d’habitude d’être -brave; quand Constantin les retira des frontières -pour les mettre en garnison dans les villes -et dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais -citoyens, et par les vices nouveaux qu’ils -y contractèrent, devinrent incapables de porter -les armes.</p> - -<p>C’étoit bien mal connoître les intérêts de -l’empire que de construire une nouvelle capitale, -tandis qu’il étoit si difficile de conserver -l’ancienne, de perdre des sommes immenses -à bâtir une ville <ins id="cor_77" title="superde">superbe</ins>, tandis que l’empire, -épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit, -pouvoit à peine entretenir des armées. -Bisance, à laquelle Constantin donna son -nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt -lui enleva tout son éclat et ses forces, et l’Italie -tomba dans le dernier abaissement. La -misère la plus affreuse y régna au milieu des -maisons de plaisance et des palais à demi-ruinés -que les maîtres du monde y avoient -autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent -en Orient; les peuples y portèrent leurs tribus -et leur commerce. L’Occident cependant supportoit -<span class="pagenum" id="Page_554">554</span> -tout le poids des Barbares; au lieu -de l’affoiblir ainsi, il eut, au contraire, fallu -lui donner de nouvelles forces.</p> - -<p>Une suite encore plus fâcheuse du projet de -Constantin, ce fut de diviser l’empire d’une manière -plus marquée qu’il n’avoit été jusque-là. -Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des -autres, s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient -des intérêts différens, et bientôt il y eut des -guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans -la crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer -sur leurs domaines, n’osèrent donner aucun -secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même -quelquefois des ennemis; ils donnèrent une -partie de leurs <ins id="cor_78" title="richessesses">richesses</ins> aux Vandales, aux -Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer -l’autre dans les plaisirs, tandis que ces -peuples portoient leurs armes jusque dans le -sein de l’Italie.</p> - -<p>Si on a eu raison de dire que les hommes seroient -heureux quand ils seroient gouvernés par -des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas -répandre sur l’empire la nouvelle religion que -professa Constantin, si la grâce, qui éclaira -son esprit sur les erreurs du paganisme, eût -triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, -chrétien, fut bien inférieur en vertus à -<span class="pagenum" id="Page_555">555</span> -Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs -les plus profonds et les philosophes les plus -sages n’avoient pu faire, la publication de -l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, -élevés au-dessus de toutes les foiblesses de -l’humanité, pratiquèrent sans effort ce que -l’impuissant <ins id="cor_79" title="stoïscisme">stoïcisme</ins> se contentoit de conseiller. -Une religion aussi pure que le christianisme, -et qui, en ordonnant la pratique -de toutes les vertus, donnoit aux ames les -plus foibles la force d’obéir à ses préceptes, -devoit purger l’empire de tous les vices qui -hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que -de bons citoyens; et les empereurs, désabusés -de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient -servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient -qu’il y a un être suprême, devant qui -la subordination des choses politiques disparoît; -que les hommes de la condition la plus -vile étoient leurs frères; qu’ils devoient se -sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a -de grand et de sage que ce qui est juste.</p> - -<p>Malheureusement les chrétiens commençoient -à ne plus conserver leur premier caractère, -depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement -étendue; et ils furent moins attentifs -encore sur eux-mêmes, en voyant leur -<span class="pagenum" id="Page_556">556</span> -religion devenir le culte dominant et favorisé. -Le repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils -avoient moins besoin de courage, et dès -lors les bienfaits de Constantin devinrent plus -funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. -Les ministres de l’évangile retenoient -l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je -ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à -l’ouvrage de Dieu les secours d’une prudence -toute humaine; pour étendre plus promptement -la religion, ils en adoucirent le joug. -Cette condescendance les rendit incapables -de porter toute entière dans la cour des empereurs -cette morale divine, dont ils devoient -être les apôtres. En déguisant aux autres ses -préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les -vices qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. -L’orgueil prit la place de l’humilité; on oublia -que l’évangile ne prêche que la douceur, la -patience et la charité. Au lieu de continuer à -remercier Dieu d’avoir été choisi pour l’honorer -suivant le culte qu’il exigeoit, et à le -prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient -encore dans l’erreur, les chrétiens, armés du -pouvoir du prince, semblent vouloir rendre -à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur -a fait souffrir. Constantin fit abattre les temples -<span class="pagenum" id="Page_557">557</span> -les plus célèbres des faux dieux, défendit les -sacrifices, et abolit les solennités des fêtes -païennes. Bientôt on expose les idoles à la -dérision publique. On les mutile, et le zèle -imprudent que les écrivains ecclésiastiques -reprochent à l’évêque Théophile, à l’égard -des Egyptiens et de la fameuse statue de leur -dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et -en aigrissant les esprits, leur fit oublier jusqu’aux -lois les plus communes de l’humanité.</p> - -<p>Il seroit difficile de peindre tous les maux -que produisit dans l’empire la rivalité de deux -religions, dont les sectateurs se regardoient -réciproquement comme des impies et des -sacriléges. Les injustices et les violences auxquelles -on n’étoit que trop accoutumé par un -gouvernement arbitraire, devinrent d’autant -plus fréquentes, qu’en ne travaillant qu’à satisfaire -ses haines, son avance et son ambition, -on croyoit ne défendre que les intérêts -de sa religion. Batailles perdues, provinces -ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre -fléau, tel que la peste ou la famine; les païens -triomphoient de toutes ces calamités publiques, -parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens, -ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens -salutaires qui frapperoient enfin les -<span class="pagenum" id="Page_558">558</span> -empereurs, et les rameneroient au culte des -dieux qui avoient rendu les Romains maîtres -du monde. Pour comble de maux, Dieu permit -que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux -qui adoroient sa croix. Les chrétiens furent -partagés sur les dogmes les plus essentiels; et -chaque parti, tour-à-tour favorisé par un -prince de sa communion<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, fit à ses ennemis -une guerre cruelle, et aussi funeste au bien -temporel de l’empire, que contraire aux principes -de la religion.</p> - -<p>Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, -la ruine entière des empereurs, c’est -que les Barbares tournèrent leurs armes les -uns contre les autres. En effet, Ermaneric, -roi des Goths, auroit subjugué l’empire, s’il -y eût remporté les avantages qu’il obtint en -Germanie. Plusieurs historiens l’ont comparé -à Alexandre. Il soumit une foule de peuples, -dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit -ses conquêtes depuis le Danube, jusqu’à -<span class="pagenum" id="Page_559">559</span> -la mer Baltique, et régna ainsi sur la Germanie, -la Scythie d’Europe et la Sarmatie.</p> - -<p>Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces -de l’empire avec les forces réunies -des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son -entreprise par un événement imprévu. Jornandès -rapporte que quelques jeunes Huns, -chassant près des Palus Méotides, poursuivirent -une biche qui se lança dans l’eau, -et leur enseigna un gué à travers des marais -qu’ils regardoient comme une mer immense -et impraticable. Ces chasseurs, étonnés de -trouver une nouvelle terre où ils croyoient -que le monde finissoit, retournèrent dans -leur pays; ils y racontèrent leur aventure, -qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, -dont on avoit fait l’épreuve, devint bientôt un -chemin par lequel toute leur nation fondit de -l’Asie dans l’Europe.</p> - -<p>Ces peuples étoient horribles à voir, et -portoient, sous des traits à peine humains, -toute la férocité des ours et des tigres. Dans -un temps même où toutes les nations étoient -souillées par les cruautés les plus atroces, -les Huns furent regardés comme des monstres. -Pour l’honneur de l’humanité, on refusa à ce -peuple exterminateur une origine commune -<span class="pagenum" id="Page_560">560</span> -aux autres hommes; on publia qu’il étoit -né des embrassemens des démons et de ces -magiciennes que Filimer, cinquième roi des -Goths, avoit chassées de ses états, et qui -s’étoient retirées dans les déserts du Caucase.</p> - -<p>Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, -Boïsques, Alains, tous les peuples de la Scythie -Européenne, furent vaincus. Les ravages -des Huns produisent d’abord un effet favorable -à l’empire, parce qu’ils ruinèrent la -puissance énorme des Goths, et que, dans -la consternation où se trouvoit la Germanie, -elle songeoit moins à envahir et à piller les -provinces Romaines, qu’à se défendre contre -ses nouveaux ennemis. Mais quand des succès, -toujours nouveaux, firent enfin regarder les -Huns comme une nation invincible, les Barbares -abandonnèrent leurs habitations pour -éviter le joug dont ils étoient menacés, et -se virent poussés sur les terres de l’empire. -Les Visigoths demandèrent à l’empereur -Valens<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>, et obtinrent la Moésie inférieure -<span class="pagenum" id="Page_561">561</span> -pour leur servir de retraite; et les Vandales, -les Suèves et une tribu d’Alains, passèrent -le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par -droit de conquête.</p> - -<p>Les historiens rapportent que Stilicon, -favori et ministre, et par conséquent tyran -d’Honorius, las de régner sous le nom de -ce prince imbécille, aspiroit à s’emparer de -l’empire, et que, pour y réussir, il invita les -Vandales, les Alains et les Suèves à entrer -dans les Gaules, après avoir tout disposé -de façon que ces Barbares pussent s’y établir -sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent -les historiens, se flattoit que dans la confusion -où cet événement jetteroit l’empire, les -Romains lui déféreroient, ou à son fils -Eucherius, le trône d’Honorius. Si Stilicon -forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est -possible, encore plus méprisable par l’esprit -que par le cœur, et l’histoire ne le dit point. -Pouvoit-il penser que les Romains fussent -<span class="pagenum" id="Page_562">562</span> -assez insensés pour punir Honorius seul des -succès des Barbares, tandis qu’il étoit notoire -que ce prince n’étoit qu’un automate -paré des ornemens impériaux? L’empereur -n’étoit coupable que des fautes de son ministre; -personne n’en doutoit dans l’empire, -et en le punissant, on eût récompensé le -ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me -prêter aux vues politiques qu’on suppose à -Stilicon; pour usurper l’empire, il devoit, -au contraire, le faire triompher de ses ennemis. -Pourquoi ne pas croire que les Barbares, -qui entrèrent dans les Gaules sous son ministère, -prirent ce parti<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, parce qu’ils craignoient -moins les Romains que les Huns; et qu’ils -s’établirent dans leur conquête, parce que -les Gaules valoient mieux que la Germanie, -et qu’en repassant le Rhin, ils auroient -retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?</p> - -<p>Tandis que les Vandales commençoient à -établir leur domination sur l’Espagne, il se -forma dans la Moésie un orage qui menaçoit -la capitale même de l’empire; les Visigoths, -<span class="pagenum" id="Page_563">563</span> -à qui Valens avoit ouvert un asyle, conservèrent -leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, -et il n’en fallut pas davantage pour les rendre -suspects à des princes accoutumés à tout -craindre, et d’autant plus jaloux des respects -dus à leur dignité, qu’ils voyoient sensiblement -diminuer leur puissance. Tous les jours -on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, -et les esprits étoient déjà extrêmement aigris, -lorsqu’il survint une famine dans la Moésie. -Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit -profiter d’une occasion si favorable, pour -faire périr la nation entière des Visigoths. -Les officiers Romains, dit Jornandès, abusant -indignement de la situation malheureuse de -ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, -non pas des alimens ordinaires, mais les chairs -infectes des chiens et des chevaux. La dureté -fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner -un esclave pour avoir un pain, et dix livres -d’or pour un agneau. On exigea enfin des -Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres -enfans contre des alimens; et à tant d’horreurs, -on joignit celle de vouloir assassiner -tous les chefs de leur nation en les rassemblant -par un festin.</p> - -<p>Les Visigoths, indignés, se choisirent un -<span class="pagenum" id="Page_564">564</span> -roi pour se mettre en état de se venger. Ils -alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, -les Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; -mais Rufin, qui gouvernoit Arcadius, -eut recours à une politique bien différente de -celle qu’on reproche au ministre d’Honorius; -il appaisa les Visigoths par des présens; et -soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours -de ces hôtes dangereux, soit qu’il ne cherchât -qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi personnel<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, -il les invita à se tourner du côté -de l’Italie, où ils trouveroient un butin immense. -Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne, sous -la conduite de leur roi Alaric, et ce prince -proposa à Honorius de confondre ses sujets -avec les Romains, pour ne former qu’un -seul peuple, ou de décider, par un combat, -du sort des deux nations. L’empereur, instruit -par l’expérience de ses prédécesseurs du danger -attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne -cherchoit peut-être qu’à tromper ses ennemis, -éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant -<span class="pagenum" id="Page_565">565</span> -de lui abandonner en propre les Gaules et -l’Espagne.</p> - -<p>Quoique Honorius dût s’estimer heureux de -chasser les Visigoths d’Italie, par la cession -de deux provinces démembrées de l’empire, -depuis que les Vandales, les Suèves et les -Alains s’y étoient établis, Stilicon les suivit, -et, croyant les surprendre, les attaqua au -pied des Alpes Cociennes. Les Barbares, -résolus à périr plutôt qu’à laisser impunie -la perfidie du général Romain, combattirent -avec fureur. Ils taillèrent en pièces leurs -ennemis, et revenant sur leurs pas, se répandirent -dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, -l’attaquèrent et la prirent d’assaut.</p> - -<p>Ces succès des Visigoths, des Vandales, -des Suèves, des Alains, etc. quelque grands -qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables -à ceux qu’avoient faits les Huns, -quand Attila se trouva seul maître de leur -monarchie<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Ce prince, digne par ses -talens d’être l’admiration du monde, s’il n’en -eût été l’effroi par les ravages qu’il y fit, avoit -toutes les qualités d’un grand homme, mais -<span class="pagenum" id="Page_566">566</span> -à la manière d’un Barbare, né dans une -nation farouche et sans mœurs. Son courage, -sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, -tout avoit également réussi à son -ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient -paru que comme des aventuriers qui agissoient -par inquiétude, qui faisoient la guerre sans -objet, qui renonçoient à une entreprise sans -motif, qui se servoient sans choix des premiers -moyens que la fortune leur offroit, qui commençoient -tout et ne finissoient rien. Attila -se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint -d’autant plus redoutable, qu’en combattant à -la tête d’un peuple téméraire, féroce et tempérant, -il employoit contre ses ennemis la -ruse et l’adresse la plus subtile. Il traînoit à -sa suite toutes les nations barbares soumises -à sa domination. Les rois des Gepides et des -Ostrogoths étoient ses ministres; pour les -rois des peuples moins célèbres, ils étoient -confondus dans la foule de ses courtisans, -composoient sa garde, ou étoient destinés à -porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, -nul de ces vices qui énervent l’ame, n’avoient -corrompu cette cour sauvage, parce que son -maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir -rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit -<span class="pagenum" id="Page_567">567</span> -quelque nation à subjuguer. Une cabane étoit -son palais; il y recevoit les ambassadeurs de -Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en -sujets sans les avoir vaincus<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p> - -<p>Ce prince se seroit vu le maître du monde, -s’il n’eût été défait à cette célèbre bataille où -les Romains et les Visigoths unis, combattirent -dans les plaines Catalauniques, secondés de -plusieurs autres nations qui n’avoient qu’un -même intérêt<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. Les vainqueurs ne profitèrent -pas de leur victoire pour accabler Attila, -peut-être ne le purent-ils pas, quoique plusieurs -historiens prétendent qu’Aétius le ménagea, -dans la crainte que s’il succomboit -entièrement, les Visigoths ne devinssent trop -entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire -pour récompense de l’avoir délivré des -Huns. Quoiqu’il en soit, Attila répara promptement -ses forces, et quand on le croyoit vaincu, -il reparut plus redoutable que ne l’auroient -été les Visigoths, après sa ruine entière. Il -<span class="pagenum" id="Page_568">568</span> -pénètre en Italie, ravage tout sur son passage, -et Rome ne dut son salut qu’à une -sorte de préjugé, par lequel les Barbares -regardoient cette ville comme sacrée, et aux -larmes du pape Léon, dont l’éloquence toucha -le cœur d’Attila.</p> - -<p>Je ne m’étendrai pas davantage sur les -calamités de l’empire d’Occident; tous les -jours, il perdit quelqu’une de ses provinces. -L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva -encore la fureur de Genseric, roi des Vandales; -et Rome elle-même devint enfin la -proie d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna -Augustule, le dernier des empereurs d’Occident<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, -le relégua dans un fort de la Campanie, -et qui lui-même se vit bientôt enlever -sa conquête par Théodoric, roi des Ostrogoths<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. -Il ne faut pas douter que l’empire -d’Orient n’eût subi promptement le même -sort que l’empire d’Occident, si, à la mort -d’Attila, la formidable monarchie des Huns -<span class="pagenum" id="Page_569">569</span> -ne se fût divisée en plusieurs parties indépendantes -les unes des autres. Les peuples -qui avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; -ils se firent la guerre, et, entraînés par -l’exemple des Barbares qui les avoient précédés, -ils se portoient plus volontiers sur le -Rhin que sur le bas Danube. D’ailleurs, le -Nord et les deux Scythies se trouvoient -épuisés. Après tant de guerres qui avoient -fait périr des milliers innombrables d’hommes, -les Barbares ne se foulant plus les uns les -autres, commençèrent bientôt à se trouver -plus à leur aise; leurs conquêtes adoucirent -leurs mœurs, et ils prirent une situation plus -tranquille. A l’égard du royaume de Perse, -dont j’ai parlé au commencement de ce livre, -et qui fut d’abord une puissance formidable -aux Romains, ce n’étoit plus qu’une monarchie -méprisée de ses voisins, ou du moins -qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. -Ce que la révolution avoit inspiré de courage, -de force, de vertus aux Perses, avoit -disparu dès que leurs rois, affermis sur le -trône, devinrent despotiques et voluptueux.</p> - -<p>L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des -ennemis si foibles pour ne pas succomber. -Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit -<span class="pagenum" id="Page_570">570</span> -payés aux Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir -cinquante mille hommes de troupes, -et ses armées avoient toujours été encore -moins braves, et moins disciplinées que celles -d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes de -vices et de débauches, cruel, avare, lâche, -méprisé de ses sujets, et exerçant une proscription -terrible sur les grands de l’empire, -dans l’espérance insensée de faire périr son -successeur, étoit-il plus capable qu’Augustule -de conserver sa couronne? Anastase, son -successeur, eut les mêmes vices, et son règne -fut continuellement agité par les séditions et -les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, -et des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre -la doctrine. Justin, qui lui succéda, -n’eut aucun talent, et porta sur le trône la -bassesse d’ame que lui avoit donné une éducation -digne de la naissance la plus vile.</p> - -<p>On juge sans peine quelle devoit être la situation -de l’empire, quand Justinien parvint -au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin par -l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi -méprisable que ceux que je viens de nommer, -se laissa gouverner par sa femme Théodora, -qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit -long-temps prostituée, et qui conserva sous -<span class="pagenum" id="Page_571">571</span> -la pourpre tous les vices d’une courtisanne. -Il vendit les lois<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, la justice et les magistratures. -Tel étoit Justinien, et c’est cependant -sous son règne que l’empire parut en -quelque façon sortir de son néant, et reconquit -l’Afrique sur les Vandales, et l’Italie sur -les Goths.</p> - -<p>Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire -et de Narsès. Tous deux étoient grands hommes -de guerre; tous deux avoient les qualités propres -à se faire respecter, craindre et aimer de leurs -soldats; tous deux, quoique sous un règne -où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire, -leur patrie et le bien public. Narsès, en un -mot, seroit peut-être égal à Bélisaire, si, au -lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour -se venger de la disgrace où il tomba sous le -<span class="pagenum" id="Page_572">572</span> -règne de Justin II, il eût su vaincre son ressentiment, -mépriser ses ennemis, plaindre -l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître, -et se contenter de le rendre odieux, en sachant -être malheureux. C’est un étrange spectacle -que présente l’empire! A ne juger que par -les événemens, on le croiroit à la fois près -de sa ruine, et au comble de la gloire. Il -triomphe en Afrique et en Italie, parce que -Bélisaire et Narsès y commandent. En Asie, -où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée -à ce qui lui manque, il consent à payer -aux Perses un tribut annuel de cinquante -livres d’or.</p> - -<p>Quelques talens, cependant, qu’eussent ces -deux capitaines célèbres, jamais avec les seules -ressources que leur fournissoit l’empire, ils -n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les -Vandales et les Goths, terribles quand ils -avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez -sages pour s’y affermir. Procope nous représente -les Vandales établis en Afrique, comme -un peuple, qui, après la mort de Genseric, -s’étoit abandonné à toutes les voluptés. Ils -passoient les journées entières dans des bains -parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient -tissus d’or et de soie; ils étaloient sur leurs -<span class="pagenum" id="Page_573">573</span> -tables le luxe le plus élégant et le plus recherché; -ils n’habitoient que des palais somptueux, -des jardins délicieux. Sans avoir des -mœurs aussi efféminées, les Goths avoient -beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les -avoit amollis, comme les Gaules avoient corrompu -les Visigoths, que vainquirent les Français; -et l’on sait avec quel mépris en parlent -les historiens<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p> - -<p>Bien loin que les Barbares songeassent à ne -faire qu’une seule nation avec les peuples chez -lesquels ils s’établissoient, ils les dépouilloient -d’une partie considérable de leurs biens<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, et -ruinoient la forme de leur gouvernement<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. -<span class="pagenum" id="Page_574">574</span> -S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par -mépris pour les lois ou par ignorance, et ils établissoient -une différence choquante entre les -vainqueurs et les vaincus<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. Par cette politique, -le vainqueur se trouvoit toujours dans ses -états comme dans un pays ennemi, et ses sujets -devenoient les alliés et les amis de toute puissance -qui vouloit le détruire. Voilà la principale -cause de la chûte précipitée de tant de -monarchies établies par les Barbares, et qui -<span class="pagenum" id="Page_575">575</span> -ne subsistèrent que pendant quelques années. -C’est par-là que Bélisaire, avec une poignée -de soldats, se vit en état d’arracher l’Afrique -aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer -à ses desseins, l’aidoient de tout leur -pouvoir; ils portoient des vivres dans son -camp, et le regardoient comme un libérateur -qui venoit briser leur joug.</p> - -<p>Avec des forces encore moins considérables, -le même général, et Narsès qui lui succéda -dans le commandement de l’Italie, y remportèrent -d’assez grands avantages pour ruiner -l’empire des Goths. Ces barbares traitoient -l’Italie comme une province ennemie, où ils -ne seroient entrés que pour faire du butin. -Ils trouvoient beau de régner dans un pays -dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le -conserver, il falloit qu’ils leur fournissent des -subsistances, et qu’ils se ruinoient, en ruinant -la culture des terres, obligés de tirer du dehors -les bleds et les autres choses les plus -nécessaires à la vie, ils restoient à la merci -de la première puissance qui auroit une marine, -et qui intercepteroit leurs convois. Bélisaire -commença son expédition contre l’Italie par -la conquête de la Sicile, qui en étoit le -grenier. Ses vaisseaux croisèrent sur les côtes -<span class="pagenum" id="Page_576">576</span> -d’Italie, et, se saisissant des vivres qu’on -portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner -les places maritimes qu’ils occupoient, -et leur enleva ainsi une partie de l’Italie, avant -même que d’y être entré. Profitant de la crainte -qu’il avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit -bientôt à demander une paix, par laquelle -ils se soumettoient à payer à l’empereur un -tribut annuel de cent livres d’or, et à lui prêter -des troupes toutes les fois qu’il en auroit -besoin. On ajoute même que le roi Théodat -offroit de renoncer à sa couronne, et de mener -une vie privée.</p> - -<p>Rien n’est plus misérable que le tableau -que commence à présenter l’empire d’Orient. -On voit une nation qui a rassemblé tous les -vices que le <ins id="cor_80" title="despostisme">despotisme</ins> tour-à-tour, cruel, -avare, superstitieux, timide, emporté et voluptueux, -peut donner à des hommes qui, dans -tous les temps, avoient été amis du mensonge, -de la fourberie et de la nouveauté. Constantinople -est divisée par des factions éternelles; -nulle règle, nul principe; le trône appartient -à qui veut l’usurper, et il est presque toujours -la récompense de quelqu’assassinat. Les -révolutions se succèdent rapidement les unes -aux autres, et n’ont souvent d’autre cause que -<span class="pagenum" id="Page_577">577</span> -cette inquiétude qui se lasse de l’état présent -des choses, et qui le regrette dès qu’il est -changé.</p> - -<p>L’ancien goût des Grecs pour la philosophie -avoit dégénéré dans leur décadence -en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent -cet esprit dans la théologie chrétienne, et -épuisèrent toutes les erreurs où l’esprit humain -peut tomber, quand, voulant franchir -les bornes qui lui sont prescrites, il ose sonder -les profondeurs infinies de la sagesse de -Dieu. On peut donc se représenter la nation -Grecque comme une nation de théologiens. -Chaque parti ne crut jamais mettre assez de -chaleur dans les controverses, ni d’art pour -faire triompher la vérité dont il se flattoit de -posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en emportement, -en émeutes, en sédition. Etrange -aveuglement de l’esprit humain! Chaque secte, -pour ramener ses ennemis à sa communion, -s’en faisoit détester par ses injustices et ses -violences. C’étoit pour les convertir et les -empêcher de se damner qu’on les rendoit -malheureux dans ce monde; et les hommes -qui exerçoient cette monstrueuse charité ne -voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes -en violant les premières lois de l’évangile et -<span class="pagenum" id="Page_578">578</span> -de l’humanité. Les questions théologiques -étant devenues des affaires d’état par les -désordres qu’elles causoient, furent bientôt -les seules importantes; il n’est plus question -de repousser les ennemis de l’empire, mais -de répondre à un argument; de faire des -préparatifs de guerre, mais de dresser une -formule de foi. Tout fut confondu. Comme les -empereurs vouloient se mêler d’être les juges -de la foi, de prononcer des anathêmes, -d’ordonner des excommunications, et de régler -la discipline de l’église, les ecclésiastiques -voulurent gouverner les affaires politiques; -et quand on refusa <ins id="cor_81" title="de">des</ins> les entendre, ils causèrent -des révolutions à l’exemple des armées, -du sénat, du peuple et des provinces, qui, -tour-à-tour, faisoient leur empereur. Chaque -parti élevoit successivement sur le trône un -prince de sa communion, et se servoit de son -crédit pour accabler des ennemis, qui, en -recouvrant la faveur, ne mettoient plus de -bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu, -c’est-à-dire, à leur vengeance.</p> - -<p>Tandis que les Grecs étoient en proie à ces -désordres, il se formoit contre eux un nouvel -ennemi, et aussi redoutable que les peuples -qui avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet, -<span class="pagenum" id="Page_579">579</span> -au commencement du septième siècle<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, -avoit établi une nouvelle religion chez les -Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada -et vainquit; et, réunissant les deux pouvoirs -de prince et de pontife, il ordonna aux califes, -ses successeurs, d’étendre sa religion -et son empire par les mêmes voies qui leur -avoient donné naissance. Le prophète promit -des récompenses éternelles à ceux qui perdroient -la vie en combattant contre les infidelles, -et menaça de l’enfer ceux qui resteroient -oisifs dans leurs maisons, à moins que par -des tributs ils ne contribuassent aux frais et -aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins, -naturellement braves et propres à supporter -les fatigues de la guerre<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, avoient -une religion et un gouvernement politique qui -tendoient de concert à n’en faire qu’une nation -militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus -de confiance au milieu des plus grands dangers, -<span class="pagenum" id="Page_580">580</span> -qu’ils se croyoient martyrs de leur religion, -et que les califes leur <ins id="cor_82" title="avoit">avoient</ins> persuadé -qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes, -sans que leur prudence puisse rien changer à -des événemens résolus de toute éternité.</p> - -<p>Les conquêtes des Sarrasins sont une de -ces révolutions les plus extraordinaires que -présente l’histoire. Après s’être emparés de -l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué -l’Afrique, ils se répandent dans l’Asie, enlèvent -à l’empire des provinces encore plus -importantes que celles que je viens de nommer, -et renversent la monarchie des Perses. -Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce torrent -débordé; l’Europe même n’étoit pas en -sûreté. Tout le monde sait comment les Sarrasins -s’établirent en Espagne sur les ruines -des Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque -dans le cœur de la France; comment ils conquirent -la Sicile, et combien ils se rendirent -redoutables sur la méditerranée. La rapidité -et la continuité de <ins id="cor_83" title="ses">ces</ins> succès seroient un prodige, -dont la théologie des Mahométans pourroit -se servir pour prouver la mission de -Mahomet, si la foiblesse de l’empire de Constantinople -et de la plupart des monarchies -établies par les Barbares n’avoit rendu tout -<span class="pagenum" id="Page_581">581</span> -facile à des hommes aussi braves et aussi entreprenans -que les Sarrasins.</p> - -<p>Ils eurent l’audace, sous les règnes de -Constantin Pogonat et de Léon l’Isaurien, -d’attaquer la capitale même de l’empire; ce -qui la sauva dans ces circonstances, c’est le -feu Grégeois, dont l’invention étoit due au -célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu -des eaux, et les Grecs en firent usage pour -détruire les flottes de leurs ennemis. La consternation -des Arabes fut égale à leur surprise; -et n’osant plus se mettre en mer, ils se contentèrent -de faire la guerre dans les provinces -éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être -heureux que quand ils cessèrent d’être unis. -Les califes, en se multipliant, perdirent une -partie de leur crédit; et comme leur gouvernement -étoit militaire, ils furent méprisés dès -qu’ils cessèrent de paroître à la tête de leurs -armées et de les commander, les Sultans, leurs -lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et -les fonctions de chefs de la religion, et les -divisions domestiques de ces nouveaux monarques -firent le salut de leurs voisins.</p> - -<p>L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se -forma en Asie une nouvelle puissance, dont -les premiers succès devoient faire trembler les -<span class="pagenum" id="Page_582">582</span> -empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son -origine du même pays que les Huns, et qui, -après avoir rendu différens services aux Grecs, -s’étoit établi sur les frontières orientales de -l’empire, se soulevèrent vers la fin du dixième -siècle, contre Mahomet, sultan de Perse, -qui les traitoit avec dureté. Dès que cette -nation eut connu ses forces, elle se répandit -dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord -qu’à piller; et sous le règne de Constantin -Moomaque, les Turcs firent des courses jusqu’au -Bosphore. La foiblesse des empereurs les -enhardit, et quand ils se furent fait un établissement -solide, ils ne songèrent qu’à s’agrandir.</p> - -<p>Si les empereurs avoient su se faire une -politique conforme à l’état déplorable de leurs -affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil -que Constantin avoit laissé à ses successeurs, -comme aux héritiers de la grandeur des -Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie -universelle, quand il ne s’agissoit que -de n’être pas détruits par les infidelles, ils -auroient peut-être profité de ce zèle indiscret -qui arma tout l’Occident pour la délivrance -des saints lieux. Mais ces princes se comportèrent -comme des hommes foibles, à qui -le danger le plus voisin paroît toujours le -plus grand. Les infidelles les alarmoient; et -<span class="pagenum" id="Page_583">583</span> -quand ils virent approcher de Constantinople -ces armées nombreuses qui méditoient la conquête -de la Terre-Sainte, ils ne regardèrent -plus les croisés que comme leurs ennemis. Il -en faut convenir, il sembloit que les Occidentaux, -lassés d’avoir une patrie, eussent -<ins id="cor_84" title="reprit">repris</ins> cet esprit d’inquiétude et de brigandage -qu’avoient eu leurs pères. Les croisés, assez -peu sensés pour croire que leur expédition -seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas -des obstacles sans nombre qui s’y opposoient; -ou comme s’ils eussent compté que la providence -répareroit leurs fautes par des miracles -continuels, ils ne songèrent pas même aux -moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils vouloient -conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours -sans subsistance et à la veille de périr, -se voyoient réduits à piller les provinces où -ils passoient. De pareils hôtes devoient être -fort incommodes; mais puisque les empereurs -n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée -de la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre -parti à prendre que celui de la douceur et de -la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a> -sur des conquêtes qu’ils ne feroient -<span class="pagenum" id="Page_584">584</span> -vraisemblablement pas, il falloit n’avoir -avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne -purent s’y résoudre. Je ne sais quelle dignité -qu’ils affectoient ne parut que de l’orgueil et les -rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent -recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités; -et c’étoit précisément le moyen le plus infaillible -de se faire mépriser des Occidentaux, dont une -certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de -chevalerie, étoit peut-être la seule vertu.</p> - -<p>Nos chroniques sont pleines des perfidies -que les croisés éprouvèrent de la part des -empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant -de leur capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent -gagner dans la Grèce les indulgences qui les -attendoient dans la Palestine<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>, s’ils s’emparoient -de Constantinople pour y établir le rit -des Latins, et faire cesser un schisme qui -rendoit les Grecs peut-être aussi odieux que -les infidelles. La domination des Latins dans -<span class="pagenum" id="Page_585">585</span> -la Grèce ne fut pas longue, mais les empereurs -Grecs, en recouvrant leur capitale, virent de -jour en jour leur ruine plus certaine. Ces -guerres d’outre-mer, dont les Occidentaux -étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à -inspirer plus de haines aux infidelles contre les -chrétiens. Ils étoient impatiens de se venger, -et c’étoit sur l’empire que devoient tomber -tous leurs coups. «Conformément à notre -sainte foi, disoit Osman I, sultan des Turcs, -invitons d’abord avec douceur les princes chrétiens -à recevoir la religion du prophète de -Dieu. S’ils résistent à nos invitations, il faut -les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité; et, -le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité, -les soumettre à notre culte, ou les punir -de leur endurcissement.» Les infidelles, faisant -sans cesse de nouveaux progrès en Asie, -étendirent leur domination jusqu’au Bosphore. -Les empereurs mendièrent inutilement des -secours dans la chrétienté; ils furent obligés -de permettre aux Turcs de bâtir des forts dans -la Grèce; et Constantinople, déjà soumise -à ses ennemis avant que d’être devenue leur -proie, succomba enfin sous les armes de -Mahomet III.</p> - -<div class="fnotes"> - -<h4>Notes</h4> - -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -Romulus partagea les Romains en trois tribus. <i lang="la" xml:lang="la">Tribus -Ramnensium</i>, <i>Tatientium</i>, <i>Lucerum</i>; et chaque tribu en dix -curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient convoquées -par tribus ou par curies, <i>comicia tributa</i>, <i>comicia curiata</i>. -Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée -dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin -l’ancien doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour -en jour à s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution -des citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et -son territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville -furent d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le -censeur Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. -ce qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables -dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement -multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des -curies demeura toujours fixé à trente.</p> - -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en -créa encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés -à sa nation. On les nommoit par respect pour leur -âge, <i lang="la" xml:lang="la">patres</i>, d’où leurs descendans prirent le nom de <i>patricii</i>, -patriciens. <i lang="la" xml:lang="la">Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum -appellati.</i> Tit. Liv.</p> - -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Les Romains mettoient une différence entre les familles -des premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le -sénat; ces dernières étoient appelées, <i lang="la" xml:lang="la">Nobiles minorum gentium</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des -riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient -chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent -aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que -le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains -de quelques citoyens.</p> - -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Comicia centuriata</i>, dont il est si souvent parlé dans -l’histoire Romaine.</p> - -<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages, -il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries, dès -que les cent premières étoient d’accord sur un objet.</p> - -<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> -La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live -et Denys d’Halicarnasse.</p> - -<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> -Cet événement arriva l’an de Rome 244.</p> - -<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis -luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope -inservitum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere.</i> Tit. Liv. -L. 2. <i lang="la" xml:lang="la">Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum. -Dein, servili imperio patres plebem exercere, de vita atque -tergo, regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus -soli in imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere -oppressa plebs</i>, &c. Sal. in Frag.</p> - -<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> -Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du -peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola. -Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par -tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit -un jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans -l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il -porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter appel -devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi s’appela -la loi <i>Valeria</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> -C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie. -Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268, -il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle il -étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres -conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient -fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous -les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui devoit -causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet que -de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses -intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna -même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans -avoir l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius -la haine qu’on portoit à son auteur.</p> - -<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> -Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des -cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un -sénat, il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui -étoit obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient -de grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient -dans les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand -il se mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le -patron étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une -taxe pour marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa -rançon lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron -et son <ins id="cor_38" title="clien">client</ins> ne pouvoient comparoître en justice pour déposer -l’un contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains -et l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création -des tribuns.</p> - -<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> -Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des -Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré.</p> - -<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> -Les <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>. Voyez le -premier livre.</p> - -<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Reges non liberi solum impedimentis omnibus, sed domini -rerum temporumque, trahunt conciliis cuncta non sequuntur.</i> -<cite class="rmn">Tit.-Liv. l. 9.</cite></p> - -<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Concitati homines, veluti ad prœlium se expediunt: apparebatque -omne discrimen adesse, nihil cuiquam sanctum, non -publici fore, non privati juris. Huic tantæ <ins title="temp stati">tempestati</ins> cum se -consules obtulissent, facile experti sunt parum tutam majestatem -sine viribus esse. Violatis lictoribus, fascibus fractis; -è foro in curiam compelluntur, incerti quatenus volere exerceret -victoriam.</i> <cite class="rmn">Tit.-Liv. l. 2.</cite></p> - -<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> -Sous le consulat de Genucius et de C. Curtius, l’an -de Rome 309, le peuple demanda une loi qui l’autorisât à -concourir avec les nobles pour le consulat. On convint par -accommodement que les plébéïens pourroient jouir de tous les -honneurs de cette magistrature sous le nom de tribuns militaires, -et non pas sous celui de consuls.</p> - -<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> -Machiavel a prouvé dans ses discours politiques sur -Tite-Live, que la liberté ne peut subsister long-temps dans -une république où il y a des nobles. La noblesse se croit -destinée à gouverner. C’est une vermine, dit-il, qui carie -insensiblement la liberté.</p> - -<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> -Ce fut l’an 300 de Rome, c’est-à-dire, 56 ans après -l’exil des Tarquins, que les décemvirs publièrent les lois des -douze tables. C’est le premier code que les Romains aient eu.</p> - -<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> -L’opposition d’un tribun à la demande de son collègue, -en suspendoit l’activité, et l’empêchoit d’aller plus avant. La -noblesse eut quelquefois l’habileté de mettre quelqu’un de ces -magistrats populaires dans ses intérêts.</p> - -<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> -Les décemvirs portèrent cette loi dans leur dernière -table, et leur intention avoit été d’établir plus facilement leur -tyrannie, en empêchant que les deux ordres de la république -ne se rapprochassent l’un de l’autre. Denys d’Halicarnasse dit -judicieusement qu’il falloit abolir cette loi tyrannique et injurieuse -au peuple pour assurer le repos public. Mais ce repos -n’est point ce que désiroient les tribuns; il étoit de leur intérêt -de tenir toujours le peuple également animé contre les -patriciens. C’étoit donc une imprudence de leur part de proscrire -la loi des décemvirs, avant que d’avoir ôté à la noblesse -tous ses priviléges. Je remarquerai en passant, que la noblesse -n’aperçut point dans cette occasion la faute des magistrats du -peuple. Lorsqu’elle auroit dû cacher sa joie et ne se défendre -que par politique, et précisément autant qu’il falloit pour -faire croire au peuple qu’elle lui accordoit une grâce, son -orgueil s’effaroucha. S’il en faut croire les paroles que Tite-Live -met dans la bouche du Tribun Canuléius, les patriciens -trouvoient étrange que la nature eût donné à la populace -les mêmes organes qu’à eux; <i lang="la" xml:lang="la">quod spiratis, quod vocem -mittitis, quod formas hominum habetis, indignantur</i>. Cette -sotte vanité de la noblesse fut cause qu’un réglement qui lui -étoit si avantageux, commença par lui être extrêmement funeste; -car le peuple, pour se venger du mépris qu’on lui marquoit, -osa aspirer au consulat, et fit porter une loi par laquelle il lui -étoit permis de posséder cette magistrature sous le nom de -tribunat militaire.</p> - -<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> -Un certain Volscius accusa Ceson Quintius d’avoir -assassiné son frère. Cette calomnie, que les tribuns avoient un -grand intérêt de ne point laisser dévoiler, parce qu’elle étoit -leur ouvrage, devint une espèce de bouclier pour les patriciens. -Dès que les tribuns proposoient une loi nouvelle, les -consuls, dit Tite-Live, demandoient la condamnation de Volscius, -et chaque partie se tenoit en échec; <i lang="la" xml:lang="la">eodem modo consules -legem, tribuni judicium de Volscio impediebant</i>. l. 3. -Les patriciens eurent encore la mal-adresse de faire punir -Volscius pendant la dictature de Quintius Cincinnatus.</p> - -<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> -Ce fut l’an de Rome 255, quatre ans avant la retraite -du peuple sur le Mont-Sacré, que fut fait le premier dictateur.</p> - -<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> -Le peuple se retira sur le Mont-Sacré l’an de Rome 259, -et parvint au consulat l’an 388.</p> - -<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> -L. Sextius fut le premier plébéïen qui parvint au consulat. -C. Martius Rutilus, aussi plébéïen, fut fait dictateur -l’an de Rome 397, et nomma pour son général de la cavalerie, -un autre plébéïen, appelé C. Plantius. Le même Rutilus fut -censeur. L. Philo fut le premier plébéïen élevé à la préture.</p> - -<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> -Voyez dans mes <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite> -ce que j’ai dit du gouvernement de Lycurgue, des précautions -que ce législateur prit pour faire aimer la pauvreté aux Spartiates, -et comment Lysandre les corrompit à la fin de la guerre -du Péloponèse.</p> - -<p class="labelfp"><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a></p> - -<div class="poem fp ital" lang="la" xml:lang="la"> - <div class="vers8"> . . . Nos in capitolium,</div> - <div class="vers">Quò clamor vocat et turba faventium:</div> - <div class="vers8">Vel nos in mare proximum</div> - <div class="vers">Gemmas, et lapides, aurum et inutile,</div> - <div class="vers8">Summi materiam mali,</div> - <div class="vers">Mittamus.</div> -<div class="attrib">(Hor. Ode 24, l. 3.)</div> -</div> - -<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> -L’an de Rome 621, c’est-à-dire, 233 ans après que les -Plébéïens furent parvenus au consulat.</p> - -<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Alii sicuti jura populi defenderent, pars quo senatus -auctoritas maxima foret, bonum publicum simulantes, pro -suâ quisque potentiâ certabant.</i> (Sal. in Bel. Cat.)</p> - -<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">C. Marium consulem moleste tulisse traditur, quod -sibi asperimum in Africa bellum gerenti, tam delicatus quæstor -sorte obvenisset.</i> (Sal. in Bel. Jug.)</p> - -<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> -Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit -dans mon premier livre, que dans les assemblées du champ de -Mars et de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage, -et que c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit.</p> - -<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet, -et modus culpæ ex <ins id="cor_43" title="pecuniniœ">pecuniæ</ins> modo constitueretur, et qui locuples -fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces -foret.</i> (Vell. Pat. L. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Namque uti quisque domum aut villam, -postremô aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat, -dabat operam ut is in proscriptorum numero esset, neque priùs -finis jugulandi fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit.</i> -(Sal. in Bel. Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait -dictateur perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius -Gracchus, et quarante après celle de Caïus.</p> - -<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà -cum libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit -tyrannis, tyrànnus occidit.</i> (L. 14. Epist. 4. et 9.)</p> - -<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> -Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux -censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers, -que les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal, -encore ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement. -L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à -l’élection des censeurs, et la république fut privée de ces magistrats -jusqu’en 683.</p> - -<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere, -si mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant.</i> (Ad -Att. Epist. 1, l. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas -suas fore salvas sperare videantur.</i> (Epist. 18. l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ille</i> (Cato) <i lang="la" xml:lang="la">optimo animo utens et summâ fide, nocet -interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ, -non tanquam in Romuli fæce sententiam.</i> (Ad Att. -Epist. 1, l. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Unus est qui curet constantiâ magis et integritate -quam, ut mihi videtur, consilio aut ingenio, Cato.</i> (Ad Att. -Epist. 18, l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> -Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée -fit en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison -des siens.</p> - -<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> -Les pirates causoient de grands maux aux Romains; -mais rien n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez -dans les historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée.</p> - -<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin -Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar -felicior fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit... -Illud te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer -status sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit.</i> -(Ad Att. Epist. 23. l. 2.)</p> - -<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris conjunctio, -ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset informata; -ut jam omnium judicio constitutum esset, omnium -vestrum bona prædam esse illius victoriæ.</i> (Ad Att. Epist. 6. l. 11.) -Pompée, voyant qu’il s’étoit trompé quand il avoit espéré que -les Romains lui déféreroient la dictature perpétuelle, étoit -résolu à ne plus rien ménager. S’il eût vaincu César, il eût -été un tyran.</p> - -<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute</i> -Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem -scire puto; nostrum quidem nemo.</i> (Epist. 12. l. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Cnæus -autem noster; ô rem miseram et incredibilem, ut totus jacet! -Non animus est, non consilium, non copiæ, non diligentia.</i> -(Epist. 21. l. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Malas causas semper obtinuit, in optima concidit, -quid dicam, nisi illud eum scisse! Neque enim erat -difficile hoc nescisse; erat enim ars difficilis recte rempublicam -regere.</i> (Epist. 23. l. 7.)</p> - -<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> -L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création -des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon, -95 ans après le meurtre de Tibérius Gracchus, 35 ans après -que Sylla eut été fait dictateur perpétuel.</p> - -<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno -liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit, -magno dolore sentimus, magno periculo sentimus.</i> (Cic. ad Brut. -Epist. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Quod si clementes esse volumus, nunquam deerunt -bella civilia.</i> (Epist. 16.) <i lang="la" xml:lang="la">Post interitum Cæsaris quid ego prætermissum -à vobis, quantumque impendere reipublicæ tempestatem -dixerim, non es oblitus. Magna pestis erat depulsa per -vos, magna populi romani macula deleta; vobis vero parta -divina gloria. Sed instrumentum regni delatum ad Lepidum -et Antonium.</i> (Epist. 23.) <i lang="la" xml:lang="la">Acta enim illa res est animo virili, -consilio puerili. Quis enim hoc non vidit, regni heredem relectum! -Quid autem absurdius hoc metuere, alterum in metu -non ponere.</i> (Cic. ad Att. Epist. 21. l. 14.) <i lang="la" xml:lang="la">Animis enim usi -sumus virilibus, consiliis, crede mihi, puerilibus. Excisa enim -est arbor, non evulsa, itaque quam fruticetur vides.</i> (Ad Att. -Epist. 4. l. 16.)</p> - -<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium -esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc -ipsum, inquies, inique facis, qui hostilis animi in rempublicam -homines, cives appelles. Imo justissimè, quid enim -nondum senatus censuit; nec populus romanus jussit, id arroganter -non præjudico, neque revoco ad arbitrium meum.</i> -(Epist. Brut. ad Cic.) Brutus rend raison de toute sa politique -par ces paroles. Ce principe doit être la règle de tout citoyen -qui vit dans une république; mais malheureusement la république -Romaine ne subsistoit plus, quand Brutus parloit ainsi.</p> - -<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Non aliud discordantis patriæ remedium fuisse quam -ab uno regeretur.</i> (Tac. Ann. I. 2.) Tous les historiens anciens -parlent le même langage; je me contenterai d’ajouter ici ce -que dit Florus en parlant d’Auguste. <i lang="la" xml:lang="la">Sapientia sua atque solertia -perculsum undique et perturbatum ordinavit imperii corpus, -quod ita haud dubio nunquam coire et consentire potuisset, -nisi unius præsidis nutu, quasi anima et mente regeretur.</i> l. 4.</p> - -<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> -Le président de Montesquieu, dans ses considérations -sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains.</p> - -<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nihil enim tam absurdum quam tyrannicidas in cœlo -esse, tyranni facta defendi. Sed vides consules, vides reliquos -magistratus si isti magistratus; vides languorem bonorum.</i> -(Cic. ad Att. Epist. 13. l. 14.)</p> - -<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Omnia facta, scripta, dicta, promissa, cogitata Cæsaris -plus valent, quam si ipse viveret.</i> (Ad Att. Epist. 10 l. 14.) -<i lang="la" xml:lang="la">Quæ enim Cæsar nunquam neque fecisset, neque passus esset, ea -nunc ex falsis ejus commentariis proferuntur.</i> Epist. 14 l. 14.</p> - -<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Prorsus dissolutum offendi navigium</i> (Rempublicam) -<i lang="la" xml:lang="la">vel potius dissipatum, nihil consilio, nihil ratione, nihil -ordine.</i> (Ad Att. Epist. 11 l. 15.)</p> - -<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Si multum possit Octavianus, multo firmius acta tyranni -comprobatum iri, quam in telluris: atque id contra Brutum -fore: sin autem vincitur, vides intolerabilem Antonium, ut -quem velis, nescias.</i> (Ad Att. Epist. 14. l. 16.)</p> - -<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Non recordor unde ceciderim, sed unde surrexerim, -fratrem mecum et te si habebo, per me ista pedibus trahantur. -Vobis simul philosophari possum. Locus ille animi nostri, -stomachus ubi habitabat, olim, concalluit. Privata modo et -domestica nos delectant.</i> (Ad Att. Epist. 16 l. 4.)</p> - -<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ita temperata tota ratio est, ut Reipublicæ constantiam -præstem, privatis rebus meis, propter infirmitatem bonorum, -iniquitatem malivolorum, odium in me improborum, -adhibeam quandam cautionem.</i> (Ad Att. Epist. 19. l. 1.) Ecrivant -à Atticus, après la mort de César, sur le parti qu’il jugeoit -à propos de prendre, il dit: <i lang="la" xml:lang="la">assentior tibi, ut nec duces -simus, nec agmen cogamus, faveamus tamen</i>. (Epist. 13. l. 15.)</p> - -<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Quæ facit, non dominationem, non, sed dominum -Antonium, timentis sunt... ô magnam stultitiam timoris, id -ipsum quod verearis, ita cavere, ut cum vitare fortasse potueris, -ultro arcesses et attrahas: nimium timemus mortem, et exilium, -et paupertatem, hæc videntur Ciceroni ultima esse in malis, et -dum habeat à quibus impetret quæ <ins id="cor_45" title="velti">velit</ins>, et à quibus colatur -et laudetur; servitutem, honorificam modo, non aspernatur. -Eo tendit, id agit, ad eum exitum properat vir optimus, ut -sit illi Octavius propitius.</i> (Epist. Brut. ad Att.) Cicéron méritoit -ces reproches offensans, puisqu’il avoue lui-même à Atticus -qu’il ne se trouvoit point mal de la domination de César. Il -écrivoit peu de temps après la mort du dictateur; <i lang="la" xml:lang="la">ita graciosi -eramus apud illum</i>, (Cæsarem) <i lang="la" xml:lang="la">quem dii mortum perduint, -ut nostræ ætati, quoniam interfecto domino, liberi non sumus, -non fuerit dominus, ille fugiendus. Rubor, mihi crede, sed -jam scripseram, delere nolui</i>. (Epist. 4. l. 15.)</p> - -<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nullum enim, bellum civile fuit in nostrâ Republicâ omnium -quæ memoriæ nostræ fuerunt, in quo bello non, utracumque -pars vicisset, tamen aliqua forma esset futura Reipublicæ; -hoc bello victores, quam Rempublicam sumus habituri, non facile -affirmarim, victis certe nulla unquam erit.</i> (Epist. ad Brut.)</p> - -<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> -Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire, -pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit -d’être général de l’armée victorieuse; de sorte qu’on a vu -des consuls triompher pour des victoires que leurs lieutenans -avoient remportées pendant leur absence. C’est par une suite -de cet usage, que les empereurs, sous les auspices desquels -toutes les armées combattoient, triomphèrent seuls, ou du moins -n’accordèrent que très-rarement le triomphe à leurs généraux.</p> - -<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus, -dejecta ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est.</i> (Suet. in -vit. Aug.)</p> - -<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Domini appellationem ut maledictum et opprobrium, -semper exhorruit.</i> (Suet. in vit. Aug.)</p> - -<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> -Pharsale, Philippe, Actium.</p> - -<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit -D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere, -relationem facere, remittere senatus consulta per relationem -discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto, -Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve, -jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur; -omnium rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è -lege senatus edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex -usu Reipublicæ, majestate divinarum, humanarum, publicarum, -privatarumque rerum esse censebit, ei agere facere jus potestasque -sit, ita uti D. Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique -quibus legibus, plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus, -Tiberius et Claudius tenerentur; iis legibus plebisque -scitis, imperator Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit.</i> -C’est par un décret que le sénat revétissoit les empereurs de la -puissance impériale. De toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux -de connoître, il ne nous reste qu’un fragment de celle qui -fut faite pour Vespasien; mais il suffit pour nous apprendre -quelle étoit l’étendue et la nature du pouvoir d’Auguste et de -ses successeurs.</p> - -<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est.</i> (Tac. -Hist. l. 2.)</p> - -<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> -Tout le monde connoît le goût effréné des Romains -pour les spectacles de l’amphithéâtre.</p> - -<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post -modum flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit -neminem Romæ passuros regnare.</i> (T. L. l. 2.)</p> - -<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Principatum quamvis neque occupare confestim, neque -agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie -dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo -animo.</i> (Suet. in vit. Tib.)</p> - -<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, -sive adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, -nitenti ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum -magis implicabantur.</i> (Tac. Ann. l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam -injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, -quam ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba -sunt hæc: dum veniam ad id tempus quo vobis æquum -possit videri, dare vos aliquam senectuti meæ requiem.</i> (Suet. -in vit. Tib.)</p> - -<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et -salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate -instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe, -et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et -bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo.</i> -(Suet. in vit. Tib.)</p> - -<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum vitia -oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus publicum -metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est, ut mandaverit -quibusdam provincias quos egredi urbe non erat passurus.</i> -(Tac. Ann. l. 1.) <i lang="la" xml:lang="la">Libertatem metuebat, adulationem oderat.</i> -(L. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Illum qui libertatem publicam nosset, tam projectæ servientium -patientiæ tædebat.</i> (L. 2.)</p> - -<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Aliquoties prædicabat</i> (Tiberius) <i lang="la" xml:lang="la">exitio suo omniumque -Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano, -phaetontem orbi terrarum educere.</i> (Suet. in vit. Cal.)</p> - -<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> -Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux -couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple -ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon -de cheval.</p> - -<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> -Dans le temps de la république, le peuple croyoit que -les arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa -liberté, il conserva cette manière de penser, parce que les -citoyens qui aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes -libéralités pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa -misère, ni la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent -cet usage, et ils employèrent une partie de leurs rapines à -lui donner des spectacles et des gratifications.</p> - -<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum -intulit</i> (Augustus) <i lang="la" xml:lang="la">tantumque abfuit à cupiditate quoquo -modo imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam -barbarorum principes in æde Martis ultoris jurare coegerit, -mansuros se in fide ac pace quam peterent. A quibusdam -verò novum obsidum genus, fœminas exigere tentaverit; -quod negligere Marium pignora sentiebat.</i> (Suet. in vit. Aug.) -<i lang="la" xml:lang="la">Addideratque consilium coercendi intrà terminos imperii.</i> (Tac. -Ann. l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> -Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que -les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où -ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle -d’un certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des -Gaules sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager -l’année en quatorze mois, au lieu de douze, parce que les -Gaulois payoient un certain tribut par mois. C’étoit une -maxime de la politique de ce temps-là, qu’un peuple heureux est -indocile, et que pour tenir la multitude dans la soumission, -il falloit l’appauvrir.</p> - -<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam -rem romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum -cognomentum adcisci imperatores..... fuere etiam qui legatam -à divo Augusto pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum -omnibus, et si vellet imperium promtos ostentavere.</i> -(Tac. Ann. l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> -Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent -pour appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient -en profiter pour usurper l’empire.</p> - -<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> -Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui -apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre -à prix la tête de Vindex. Il assembla dans ces circonstances -le sénat, et ne lui fit part que d’une découverte qu’il avoit -faite, et qui devoit faire rendre à l’hydraule des sons plus -forts et plus harmonieux. Voyant ensuite que les légions de -Germanie se joignoient à celles des Gaules, il désespéra de -conserver l’empire, et médita, dit-on, de se retirer en -Egypte, espérant d’y gagner sa vie, en montrant à jouer de -la lyre.</p> - -<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam -Romæ fieri.</i> (Tac. Hist. l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Sententiam militum secuta patrum consulta.</i> (Tac. Ann. -l. 12.) <i lang="la" xml:lang="la">Indè raptim appellatis militibus ad curiam delatus est.</i> -(Suet. in vit. Ner.)</p> - -<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nunc demum redit animus, et quamquam primo statìm -beatissimi sæculi ortu Nerva Cæsar res olim dissociabiles -miscuerit, principatum ac libertatem, augeatque quotidiè -facilitatem imperii Nerva Trajanus.</i> (Tac. in vit. Agric.)</p> - -<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Naturâ infirmitatis humanæ, tardiora sunt remedia quam -mala, et ut corpora lente augescunt, citò extinguuntur. Sic -ingenia studiaque oppresseris facilius, quam revocaveris. Subit -quippe etiam ipsius inertiæ dulcedo: et invisa primo desidia -postremò amatur.</i> (Tac. in vit. Agric.)</p> - -<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Suscepere duo manipulares imperium populi romani transferendum, -et transtulerunt.</i> (Tac. Hist. l. 1.)</p> - -<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> -Dioclétien s’associa Maximien, depuis surnommé Hercule. -Ces deux empereurs partagèrent l’empire; l’un eut l’Orient, -et l’autre l’Occident; mais ils gouvernoient ensemble, -et aucun d’eux ne se regarda comme le maître particulier des -provinces dont il avoit l’administration. Sentant ensuite combien -il leur étoit encore difficile d’avoir l’œil sur toutes les -armées, et de garantir à la fois l’empire contre les incursions -des Barbares, et leur personne contre les entreprises des armées, -ils se créèrent chacun un César. Dioclétien choisit -Maximien Galère, à qui il confia le gouvernement de la -Thrace et de l’Illyrie. Maximien élut Constance Chlore, et -lui abandonna l’Espagne, les Gaules et la Bretagne.</p> - -<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> -Voyez les <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>.</p> - -<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> -Voyez dans Tite-Live, l. 1. les réglemens de ce prince, -au sujet des déclarations de guerre. L’esprit de ces réglemens -tendoit à rendre les guerres plus rares, en les faisant -précéder d’une espèce de négociation, et de certaines formalités -qui empêchoient qu’on ne se livrât à ses premiers -mouvemens.</p> - -<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> -Il ne suffisoit pas d’être citoyen Romain pour avoir -l’honneur d’être soldat. Ceux qui n’avoient pas quatre cents -dragmes de bien, et que pour cette raison, on nommoit <i lang="la" xml:lang="la">capite -censi</i>, qui ne faisoient que nombre dans le cens, ne servoient -que dans les extrêmes nécessités. On les employa sur mer l’an -489 de Rome que la république commença à avoir des flottes. -Quand le luxe eut avili la profession de soldat, on remplit -les armées de ces citoyens; Marius en donna l’exemple, en -allant faire la guerre à Jugurtha.</p> - -<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> -On ne pouvoit demander une magistrature, qu’après -avoir servi dix ans.</p> - -<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> -On commençoit à servir à l’âge de 17 ans jusqu’à 45. -Après qu’on avoit fait quinze campagnes, on étoit vétéran, c’est-à-dire, -qu’on n’étoit obligé de prendre les armes que pour la -défense de la ville, et dans les occasions où la république auroit -été en danger.</p> - -<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> -Le nombre des soldats d’une légion a varié, même dans -le temps de la république. Il a été, suivant les circonstances, -de trois mille, de quatre mille, de cinq mille et même de six -mille hommes. Sous les empereurs, la légion étoit composée de -dix à onze mille hommes.</p> - -<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> -L’histoire Romaine en offre plusieurs exemples, et l’on -voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna -une rivière, et lui fit creuser un nouveau lit. Je place ici un -passage remarquable des Tusculanes de Cicéron; il est très-propre -à donner une idée juste des légions, et à faire connoître -<ins id="cor_55" title="oute">toute</ins> l’utilité des exercices militaires. <i lang="la" xml:lang="la">Nostri exercitus primum -unde nomen habeant, vides, deinde qui labor, quantus agminis: -ferre plus dimidiatis mensis cibaria. Ferre si quid ad usum -velint: ferre vallum. Nam scutum, gladium, galeam, in onere -nostri milites non plus numerant, quam humeros, lacertos, -manus; arma enim membra militis esse dicunt. Quæ quidem -ita geruntur apte, ut, si usus foret, abjectis oneribus, expeditis -armis, ut membris pugnare possint. Quid exercitatio -legionum? Quid ille cursus, concursus; clamor, quanti laboris -est! Ex hoc ille animus in prœliis paratus ad vulnera, adhuc -pari animo inexercitatum militem, mulier videtur. Cur? Tantum -interest inter novum et veterem exercitum, quantum experti -sumus. Ætas tironum plerumque melior: sed ferre laborem, -contemnere vulnus, consuetudo docet. Quin etiam videmus ex -acie afferri sæpe saucios, et quidem rudem illum, et inexercitatum, -quamvis levi ictu, ploratus turpissimos edere. At vero -ille exercitatus et vétus, ob eamque rem fortior, Medicum modo -requirens à quo obligatur.</i> Voyez sur le même sujet ce que -dit Polybe, l. 6, ch. 4, 5, 6 et 7. Voyez aussi Vegèce, l. 2, -ch.</p> - -<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> -La république fournissoit des armes aux soldats. Leur -bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse -étoient à l’épreuve de l’épée, du javelot et de la pique. -Un soldat Romain se seroit déshonoré, qui, sous prétexte de -bravoure, eût combattu sans quelqu’une de ses armes défensives.</p> - -<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> -Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de -Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous, -le soldat faisoit un second serment entre les mains des tribuns, -par lequel il promettoit de ne rien dérober, de ne rien s’approprier -du butin pris sur les ennemis, et de porter aux tribuns tout -ce qu’il trouveroit.</p> - -<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> -Le <ins id="cor_57" title="conssul">consul</ins> avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns -condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement, -en touchant d’un bâton le coupable. Alors tous les -soldats le frappoient, et souvent il en mouroit. On subissoit -ce châtiment, non-seulement, comme je l’ai dit, pour avoir -manqué à une fonction militaire, mais pour s’être attribué la -gloire d’une action dont un autre étoit auteur, pour avoir abandonné -ou perdu ses armes, ou fait quelque larcin.</p> - -<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Piscatores, aucupes, dulciarios, linteones, omnesque qui -aliquid tractasse videbuntur ad Gynecea pertinens, longe arbitror -pellendos à castris, fabros ferrarios, carpentarios, macellarios, -et cervorum aprorumque venatores convenit sociare -militiæ.</i> (Veg. l. 1, ch. 7.)</p> - -<p class="labelfp"><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a></p> - -<div class="poem fp ital" lang="la" xml:lang="la"> - <div class="vers">Auro repensus scilicet acrior</div> - <div class="vers">Miles redibit? Flagitio additi</div> - <div class="vers">Damnum: neque amissos colores</div> - <div class="vers">Lana refert medicata fuco;</div> - <div class="vers">Nec vera virtus, quum semel excidit,</div> - <div class="vers">Curat reponi deterioribus.</div> - <div class="vers">Si pugnat extricata densis</div> - <div class="vers">Cerva plagis, erit ille fortis,</div> - <div class="vers">Qui perfidis se credidit hostibus;</div> - <div class="vers">Et Marte pœnos proteret altero,</div> - <div class="vers">Qui lora restrictis lacertis</div> - <div class="vers">Sensit iners, timuitque mortem?</div> - <div class="attrib">(Hor. Ode 5, l. 3.)</div> -</div> - -<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> -Cet événement arriva sous le règne de Tarquin.</p> - -<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum -acti sunt.</i> (L. 38.)</p> - -<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare.</i> (In Bel. -Jug.)</p> - -<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> -La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement -large. Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que -d’estoc, parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures -légères. <i lang="la" xml:lang="la">Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in -acie nudi exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi -acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore -non timet vulnus.</i> (Veg. l. 1, ch. 20.)</p> - -<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> -Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres -d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent -des hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites, -l’exemple des Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient -pas corrigés.</p> - -<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit, -quanquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis -arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia -valuit, ut plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit.</i> (Ann. l. 2.)</p> - -<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> -Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de -tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins -vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat -cent des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius -ayant ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome, -et ils y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus -Martius, après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut -la même politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome, -d’abord si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt -mille hommes en état de porter les armes.</p> - -<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Qui beneficio quam metu obligare homines malit, exterasque -gentes fide ac societate junctas habere quam tristi subjectas -servitio.</i> (Tit. Liv. l. 26.) <i lang="la" xml:lang="la">Plus pene parcendo victis, quam -vincendo imperium auxisse.</i> (L. 30.)</p> - -<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> -En même temps que les consuls formoient à Rome -quatre légions pour servir pendant leur magistrature, ils -mandoient aux villes alliées de la république, dont c’étoit le -tour de fournir un contingent, de préparer leurs milices, et -de les tenir prêtes à marcher au premier ordre. Ces auxiliaires -formoient quatre légions; d’où il faut conclure que les Italiens -ont contribué pour la moitié à tous les succès des -Romains.</p> - -<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> -Les Romains soumirent successivement les Sabins, les -Eques, les Volsques, les Fidenates, les Falisques, &c. Ils -n’eurent jamais affaire à la fois à deux de ces peuples. Ils -étoient tous subjugués et alliés des Romains, quand la première -guerre contre les Samnites commença. Ceux-ci étant -épuisés et contraints de demander la paix, les Latins prirent -les armes et furent vaincus. Les Samnites essayèrent alors de -se venger, mais leur défaite donna le temps aux Romains de -soumettre les Toscans; après quoi recommença la troisième -guerre contre les Samnites.</p> - -<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> -Elle finit l’an de Rome 510. On voit par-là que les -Romains firent continuellement la guerre pendant près de cinq -siècles.</p> - -<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> -L’an de Rome 347. Ce siége dura dix ans.</p> - -<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> -Voyez la différence que les Romains mettoient entre le -<i>triomphe</i> et l’<i>ovation</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Causæ ovationis hæ traduntur, si non -penitus debellati essent hostes.... si fusi essent, fugati, percussi, -consternati, non tamen magnis cladibus affecti..... -denique si incruento prœlio pugnatum esset.</i> Il falloit que les -ennemis eussent perdu au moins cinq mille hommes dans un -combat, pour que le consul obtînt les honneurs du grand -triomphe. Quelle grossièreté!</p> - -<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> -Une armée Romaine passa sous le joug, l’an de -Rome 431.</p> - -<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Neque superbia obstabat quominus instituta aliena, si -modo proba erant, imitarentur Majores nostri. Arma atque -tela militaria ab Samnitibus, insignia magistratuum ab Tuscis -pleraque sumpserunt; postremò quod utique apud socios -aut hostes idoneum videbatur, cum summo studio domi -exsequebantur, imitare quam invidere bonis malebant.</i> Sall. -in Bel. Cat.</p> - -<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> -Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les -auteurs latins les appellent <i lang="la" xml:lang="la">centum-viri</i>, <i lang="la" xml:lang="la">centum-virs</i>; ils étoient -les juges de toutes les affaires civiles.</p> - -<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> -L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et sordide; -ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans -son histoire du commerce, et de la navigation des anciens, -Chap. 15, dit que les Romains appeloient par dérision les -<ins id="cor_68" title="Cartaginois">Carthaginois</ins>, <i>mangeur de bouillie</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> -Chez les Carthaginois, le commandement des armées -n’étoit attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple -faisoit général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit -mieux briguer la faveur publique.</p> - -<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> -Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13.</p> - -<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> -L’an de Rome 481, la république commença à avoir -quelque monnoie d’argent, et la première guerre Punique -commença l’an 489.</p> - -<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> -Agathocles, tyran de Syracuse, étant vivement pressé -par les Carthaginois qui assiégeoient sa ville, s’embarqua avec -ses principales forces, et fit une descente en Afrique. Il s’approcha -de Carthage même, la menaça d’en former le siége, et par -cette heureuse diversion, la contraignit à rappeler les troupes -qu’elle avoit en Sicile.</p> - -<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> -Xantippe, Lacédémonien, étoit venu au secours de -Carthage, et ayant pris le commandement de son armée, battit -Régulus. Les Carthaginois le firent périr, pour s’épargner le -soin de lui témoigner leur reconnoissance.</p> - -<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> -L’intervalle de la première à la seconde guerre Punique, -est de vingt-cinq ans: l’une finit l’an de Rome 510, et l’autre -commença en 535.</p> - -<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Neque hostem acriorem bellicosioremque secum congressum, -nec rem romanam tam desidem unquam fuisse atque -imbellem. Sardos, Corsosque, et Istros atque Illyrios, lacessisse -magis quam exercuisse romana arma; et cum Gallis tumultuatum -verius quam belligeratum. Pœnum, hostem veteranum, -trium et vigenti annorum militiâ durissimâ inter Hispanas -gentes semper victorem, primum Amilcare, deindè Asdrubale, -nunc Annibale duce acerrimo assuetum, recentem ab excidio -opulentissimæ urbis Iberum transire: trahere secum tot excitos -Hispanorum populos: conciturum avidas semper armorum -Gallicas gentes: cum orbe terrarum bellum gerendum in Italia -ac pro mœnibus romanis esse.</i> (Tit. Liv. l. 21.)</p> - -<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nec quidquam eorum, quæ apud hostes agebantur, eum -fallebat.... omnia ei hostium haud secus quam sua nota erant.</i> -(Tit. Liv. l. 22.)</p> - -<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> -<span lang="la" xml:lang="la"><i>Maharbal præfectus equitum minime cessandum ratus</i>, -imo, ut quid hac pugna sis actum scias, die quinto, <i>inquit</i>, -victor in capitolio epulaberis: sequere, cum equite, ut prius -venisse, quam venturum sciant, præcedam. <i>Annibali nimis -læta res est visa, majorque, quam ut eam statim animo -capere posset. Itaque voluntatem se laudare Maharbalis ait: -ad consilium pensandum, temporis opus esse. Tum Maharbal</i>, -non omnia nimirum eidem Dii dedere; vincere scis, Annibal; -victoria uti nescis. <i>Mora ejus diei satis creditur saluti fuisse -urbi atque imperio.</i></span> (Tit. Liv. l. 22.)</p> - -<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Audita vox Annibalis fertur, potiundæ sibi urbis Romæ -modo mentem non dari modo fortunam.</i> (Tit. Liv. l. 26.) <i lang="la" xml:lang="la">Ferunt -Annibalem respexisse sæpe Italiæ littora, deos, homines, -accusantem, in se quoque ac suum ipsius caput execratum, -quod non cruentum ab Cannensi victoria militem Romam -duxisset.</i> (l. 50.)</p> - -<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> -La terreur des Romains fut si grande en apprenant cette -déroute, qu’ils abandonnèrent leur ville. Les Gaulois y entrèrent -sans trouver aucune résistance, et toute l’espérance des -Romains fut réduite à défendre le capitole.</p> - -<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> -Ils exerçoient sur leurs sujets un empire très-dur, et -en tiroient des contributions très-considérables; aussi les villes -soumises aux Carthaginois étoient-elles toujours prêtes à se -révolter.</p> - -<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> -Ils s’engagèrent à payer aux Romains dix mille talens -dans l’espace de cinquante années, somme immense! car le -talent pesoit 90 marcs de notre poids. Ils livrèrent leurs vaisseaux, -et renoncèrent au droit de faire la guerre, en consentant -de n’armer qu’avec la permission de la république Romaine.</p> - -<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> -Je passe légèrement sur la situation où se trouvoit la -Grèce quand la seconde guerre Punique fut terminée. Je ne -pourrois que répéter ici ce que j’ai exposé avec beaucoup de -détail dans mes <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>. On y -verra aussi ce qui regarde les intérêts des successeurs d’Alexandre, -les uns à l’égard des autres.</p> - -<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Sciat Regum majestatem difficilius ab summo fastigio -ad medium detrahi, quam à mediis ad ima præcipitari.</i> (Tit. -Liv. l. 37.) Si Scipion l’Africain tint en effet ce discours aux -ambassadeurs d’Antiochus, il ne le donnoit sans doute que -pour un sophisme. Ce grand homme savoit que le désespoir d’un -peuple qu’on veut ensevelir sous ses ruines, renferme tout ce -que les vertus ont de plus sublime. En se rappelant la situation -malheureuse des Carthaginois pendant la troisième guerre -Punique, et tout ce qu’ils firent d’héroïque et de merveilleux -pour échapper à leur perte, qu’on juge s’il eût été aisé à Scipion -de les détruire dans le temps qu’ils avoient encore Annibal -parmi eux.</p> - -<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Sæpe postea ferunt Scipionem dixisse, Tit. Claudii primum -cupiditatem, deinde Cn. Cornelii fuisse in mora, quo minus -id bellum exitio Carthaginis finiret.</i> (Tit. Liv. l. 30.)</p> - -<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> -Voyez mes <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>.</p> - -<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> -Cette guerre commença l’an de Rome 553, deux ans -après que celle d’Annibal eut été terminée.</p> - -<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> -Elle commença l’an de Rome 563.</p> - -<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Nunquam isti populi, nisi cum deerit ad quem desciscant, -à nobis non deficient.</i> (Tit. Liv. l. 31.) Il est bien surprenant -que les Romains, instruits du changement que la seconde -guerre Punique avoit produit dans la manière de penser des -Italiens, n’aient pas songé à y remédier; rien n’étoit plus facile -après qu’Annibal eut abandonné l’Italie, il ne s’agissoit que -d’imaginer en leur faveur quelque titre et quelque distinction -particulière. J’ajoute même que rien n’étoit plus important, et -on n’en doutera pas après avoir lu l’entreprise qu’Annibal proposoit -à Antiochus, et dont les suites pouvoient être si dangereuses. -Il faut encore se rappeler ce que j’ai dit au commencement -de cet ouvrage, au sujet des désordres que causa dans -la république Romaine l’ambition qu’eurent les peuples d’Italie, -de se faire donner le titre de citoyens Romains. Tout cela devoit -se prévoir, et c’est une faute que de ne l’avoir pas fait.</p> - -<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> -Les Romains se servoient dans leurs discours familiers du -nom d’Annibal, comme d’un mot proverbial, pour exprimer un -homme méchant, dangereux et terrible; il est employé de la -sorte dans Plaute, et dans quelques autres auteurs anciens. -Voyez chez les historiens avec quelle lâcheté les Romains poursuivirent -la perte d’Annibal. Ce grand homme, voyant que -Prusias, chez qui il s’étoit retiré en abandonnant la cour d’Antiochus, -ne pouvoit se dispenser de le livrer à ses ennemis, -prit le parti de s’empoisonner lui-même. <i>Délivrons</i>, dit-il, -<i>les Romains de la terreur que je leur inspire; ils eurent autrefois -la générosité d’avertir Pyrrhus de se précautionner contre -un traître qui vouloit l’empoisonner; et les lâches sollicitent -aujourd’hui Prusias à trahir les droits de l’hospitalité, et à -me faire périr.</i></p> - -<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Divitiarum tanta fama erat, ut victor gentium populus, -et donare regna consuetus, socii vivique Regis confiscationem -mandaverit.</i> (l. 3. c. 9.)</p> - -<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Delphos, quondam commune humani generis oraculum, -umbilicum orbis terrarum, Galli spoliaverunt: nec ideo populus -romanus his bellum indixit aut intulit.</i> (Tit. Liv. l. 38.)</p> - -<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Acarnanes adversus Ætolos auxilium Romanorum implorantes, -obtinuerunt à romano senatu, ut legati mitterentur, -qui denonciarent Ætolis, præsidia ab urbibus Acarnaniæ -deducerent, paterenturque esse liberos, qui soli quondam adversus -Trojanos auctores originis suæ, auxilia Græcis non -miserint.</i> (l. 28.)</p> - -<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> -Dans le troisième livre.</p> - -<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> -Caracalla recherchoit l’amitié des soldats par les flatteries -les plus basses. Ce fut le premier des empereurs qui autorisa -par des lois expresses le relâchement de la discipline.</p> - -<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">A Romanis quoque, trinis bellis, per maximos Duces, -florentissimis temporibus, soli ex omnibus gentibus non pares -solum, verum etiam victores fuere.</i> (Just. l. 41.)</p> - -<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Finito Hispaniensi bello, cum in Syriam ad componendum -Orientis statum venisset</i> (Augustus), <i lang="la" xml:lang="la">metum Phrahati -incussit, ne bellum Parthiæ vellet inferre. Itaque tota Parthia -captivi ex Crassiano sive Antonii exercitu recollecti, signaque -cum is militaria Augusto remissa sed et filii nepotesque Phrahatis -obsides Augusto dati: plusque Cæsar magnitudine nominis -sui fecit, quam armis alius imperator facere potuisset.</i> -(Just. l. 42.)</p> - -<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Exercitum non ut aliæ gentes liberorum, sed majorem -partem servorum habent.... Hos equitare et sagittare magna industria -docent.... nec pugnare diù possunt: cæterum intolerandi -forent, si quantus his impetus est, vis tanta et perseverentia -esset.... carne non nisi Venatibus quæsita vescuntur.... -ingenia genti tumida, seditiosa, fraudulenta, procacia... semper -aut in externos, aut in domesticos motus inquieti. Principibus -metu non pudore parent.</i> (Just. l. 41.)</p> - -<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> -Cette révolution arriva sous le règne de l’empereur -Alexandre Sévère, l’an de J. C. 226.</p> - -<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> -Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie -et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la -politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et Jovien -la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux -catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques, -&c.</p> - -<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> -Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps -de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les provinces -Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths, -c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales -se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils -composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis -que les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds -se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant -toujours de leur origine commune, ils se regardèrent comme -frères et alliés.</p> - -<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> -J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier Stilicon; -mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour les -personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans -les Gaules arriva l’an de J. C. 406.</p> - -<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> -Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que Théodose, -surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux -empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire -reconnoître ses droits et déposséder Rufin.</p> - -<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> -Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda; -il se défit de ce prince en 444 pour régner seul.</p> - -<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> -<i>Votre maître et le mien</i>, disoient les ambassadeurs d’Attila, -en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à payer à -Attila un tribut de mille livres d’or par an.</p> - -<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> -Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus -de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les -Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les -Celtes, les Allemands.</p> - -<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> -On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu -Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet -événement arriva l’an de J. C. 476.</p> - -<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> -La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans. -Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths -avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila.</p> - -<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> -C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans -son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands -éloges. Le président de Montesquieu, dans ses <cite>considérations -sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains</cite>, -chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope, -que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de -calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont -le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut s’empêcher -de croire avec lui que la législation de Justinien ne fût -un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des -lois à tous ceux qui en avoient besoin.</p> - -<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> -Grégoire de Tours nous peint les Goths comme des -lâches. <i lang="la" xml:lang="la">Ut Gotthorum pavor mos est... Cum secundum consuetudinem -Gotthi terga vertissent.</i> Ils n’étoient point tels quand -ils s’établirent dans les provinces de l’empire.</p> - -<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> -Procope dit que Genseric enleva aux principaux citoyens -d’Afrique leurs terres et leurs esclaves, que les biens des Vandales -furent exempts de toute charge, et qu’il exigea, au contraire, -des contributions si fortes des naturels du pays, que ces -malheureux, en travaillant beaucoup, pouvoient à peine les -acquitter. Les Ostrogoths s’étoient emparés en Italie d’un tiers -des terres. Dans les Gaules, les Visigoths prirent deux tiers des -terres, et les Bourguignons la moitié, avec un tiers des esclaves.</p> - -<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> -Les Barbares, en s’établissant sur les terres de l’empire, -détruisoient la forme de gouvernement établie par les empereurs. -Elle étoit trop compliquée pour des hommes qui n’avoient -presque point encore d’idées de politique. Il n’y a au monde -que l’abbé du Bos qui ait pu se persuader que Clovis, en s’emparant -des Gaules, ne fit que se mettre au lieu et place des -empereurs, sans rien changer à la forme du gouvernement, et -que les Gaulois conservèrent leurs sénats, leurs officiers, leur -administration; que les cités eurent le droit de se faire la guerre, -qu’on y leva toujours les mêmes impositions que sous les empereurs, -etc.; mais ne n’est pas ici le lieu de réfuter cet auteur.</p> - -<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> -Par les lois des Visigoths, il leur étoit défendu de contracter -des alliances par le mariage avec les Romains. On peut -se rappeler comment les Français traitèrent les peuples des -Gaules. <i lang="la" xml:lang="la">Si quis ingenus Francum aut hominem Barbarum occiderit -qui lege Salica vivit, sol. 200, culpabilis judicetur. Si -Romanus homo possessor, id est qui res in pago ubi commanet -proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, -sol. 30 culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum -ligaverit sine causa, sol. 15. culpabilis judicetur.</i> (Leg. Sal. -Tit. 34.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quis Ripuarius advenam Francum interfecerit, sol. -200. culpabilis judicetur. Si advenam Burgundionem, 160. -sol. advenam Romanum, 100. sol. advenam Alamanum, seu -Fresionem, vel Bajuvarium, aut Saxonem, 160 sol. culpabilis -judicetur.</i> (Leg. Rip. Tit. 36.)</p> - -<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> -Mahomet mourut en 632. Héraclius régnoit alors à Constantinople -depuis vingt ans. Abubècre, beau-père de Mahomet, -lui succéda; son règne ne dura que deux ans, et il eut pour -successeur Omar, calife, dont le courage et l’habileté étendirent -la réputation des Arabes.</p> - -<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> -Les Arabes sont nommés sarrasins d’une contrée de -l’Arabie heureuse, appelée <i>Saraca</i> ou <i>Saracène</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> -Les empereurs prétendoient que les croisés leur prêtassent -hommage pour les terres qu’ils se préparoient à conquérir -sur les infidelles.</p> - -<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> -Il ne faut pas douter que la religion ne soit entrée pour -beaucoup dans l’entreprise des croisés sur l’empire. Voyez les -lettres que Beaudoin, comte de Flandres, et élu empereur, -adresse, l’une à tous les chrétiens, et l’autre au pape. <i lang="la" xml:lang="la">Manus -domini hæc operatur</i>, dit-il dans la première; mais il prend -un ton plus emphatique dans la seconde. <i lang="la" xml:lang="la">Amantissime pater, -vocate <ins title="cœcum">cœtum</ins>, congregate populum, coadunate senes et sugentes -ubera, sanctificate diem acceptabilem domino, diem -stabiliendæ unitatis et pacis.</i></p> - -</div> - -<p class="sep2 cent sepb4"><i><span class="smcap gesp">Fin</span> du Tome quatrième.</i></p> - -<hr class="hr2" id="toc" /> - -<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> - -<p class="cent"><span class="gesp">TABLE</span><br /> -<br /> -Des <a href="#ohg">Observations sur l'Histoire de la Grèce</a></p> - -<table class="tabmat" summary="Table des Observations sur la Grèce"> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">A Monsieur l'abbé de R***.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_I">I</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sommaires.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_VII">VII</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre second.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_63">63</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#g_l_3">123</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre quatrième.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#g_l_4">186</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="cent"><span class="gesp">TABLE</span><br /> -<br /> -De ce que contiennent les <a href="#Page_251">Observations sur -les Romains</a>.</p> - -<table class="tabmat" summary="Table des Observations sur les Romains"> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Avertissement.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_253">253</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sommaires.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_255">255</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_257">258</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre second.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_314">314</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#r_l_3">373</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre quatrième.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#r_l_4">422</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre cinquième.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#r_l_5">475</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre sixième.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_534">534</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="sep2 cent smcap gesp">Fin de la table.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/backcover-s.jpg" alt="" title="" width="371" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - - <div class="tnote" id="note"> - -<p class="cent ssrf">Au lecteur.</p> - -<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, -et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs -clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Ces corrections sont soulignées en <ins title="orthographe initiale">pointillés</ins> dans le texte. -Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir l’orthographe -initiale.</p> - -<p>Ont également été corrigées les confusions entre Démosthène, général -athénien mort en -413, et Démosthènes, orateur né en -384, mort -en -322.</p> - -<p>La ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en latin ont -été tacitement corrigées à certains endroits.</p> - -<p>La Table des matières concernant les <a href="#toc"><i>Observations sur l'Histoire de la Grèce</i></a> -a été ajoutée.</p> - - </div> - - </div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d - l'Abbé de Mably, Volume 4, by Abbé de Mably - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 *** - -***** This file should be named 54311-h.htm or 54311-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/3/1/54311/ - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive). - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/54311-h/images/backcover-s.jpg b/old/54311-h/images/backcover-s.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 690363a..0000000 --- a/old/54311-h/images/backcover-s.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54311-h/images/cover-s.jpg b/old/54311-h/images/cover-s.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 275b9a3..0000000 --- a/old/54311-h/images/cover-s.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54311-h/images/cover.jpg b/old/54311-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e503e8e..0000000 --- a/old/54311-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54311-h/images/im-01.jpg b/old/54311-h/images/im-01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 07bd17a..0000000 --- a/old/54311-h/images/im-01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54311-h/images/im-02.jpg b/old/54311-h/images/im-02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0ee68b2..0000000 --- a/old/54311-h/images/im-02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54311-h/images/im-03.jpg b/old/54311-h/images/im-03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ae90e34..0000000 --- a/old/54311-h/images/im-03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54311-h/images/im-04.jpg b/old/54311-h/images/im-04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4249922..0000000 --- a/old/54311-h/images/im-04.jpg +++ /dev/null |
