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-The Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres de l'Abbé
-de Mably, Volume 4, by Abbé de Mably
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4
-
-Author: Abbé de Mably
-
-Release Date: March 8, 2017 [EBook #54311]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive).
-
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-
- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La
- liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Ont également été corrigées les confusions entre Démosthène,
- général athénien mort en -413, et Démosthènes, orateur né en
- -384, mort en -322.
-
- La ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en latin ont
- été tacitement corrigées à certains endroits.
-
- La Table des matières concernant les Observations sur l'Histoire
- de la Grèce a été ajoutée.
-
-
-
-
- COLLECTION
- _COMPLETE_
- DES ŒUVRES
- DE
- L’ABBÉ DE MABLY.
-
- TOME QUATRIEME.
-
-
-
-
- COLLECTION
-
- _COMPLETE_
-
- DES ŒUVRES
-
- DE
-
- L’ABBÉ DE MABLY,
-
-
- TOME QUATRIEME,
- Contenant les Observations sur l’histoire des Grecs
- et des Romains.
-
-
- A PARIS,
-
- De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place
- _Croix_, chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_.
-
- _L’an III de la République_,
- (1794 à 1795.)
-
-
-
-
- A MONSIEUR
- L’ABBÉ DE R***.
-
-
-_Il y a déjà plusieurs années, mon cher abbé, que je vous ai offert la
-première ébauche de mon travail sur l’Histoire de l’ancienne Grèce;
-mais je me suis aperçu depuis combien ce présent étoit peu digne de
-vous. Horace étoit un grand maître; et j’ai appris par mon expérience
-qu’il est dangereux de ne pas laisser mûrir pendant plusieurs années
-ses écrits dans son porte-feuille_: nonum prematur in annum. _Il est
-impossible de juger avec justice un ouvrage qu’on vient de finir; il
-faut l’oublier; on le revoit alors de sang-froid et avec les nouvelles
-connoissances qu’on a acquises; notre amour-propre d’auteur ne nous
-dérobe plus nos erreurs et nos fautes; il nous les présente, au
-contraire, comme autant de preuves des progrès que nous avons faits._
-
-_L’ouvrage que je vous adresse aujourd’hui n’est encore qu’une suite de
-réflexions sur les mœurs, le gouvernement et la politique de la Grèce;
-j’y recherche les causes générales et particulières de sa prospérité
-et de ses malheurs. Il m’arrive souvent aujourd’hui de louer ce que
-j’ai blâmé dans mes premières observations, et de blâmer les mêmes
-choses que j’ai louées; c’est qu’il y a eu un temps où je regardois
-de certaines maximes sur la grandeur, la puissance et la fortune des
-états, comme autant de vérités incontestables; et qu’après quinze ans
-de méditations sur les mêmes objets, je suis parvenu à ne les voir que
-comme des erreurs que nos passions et l’habitude ont consacrées._
-
-_Laissez vos Grecs, m’a-t-on dit plusieurs fois, leur histoire est
-usée. Qui ne connoît pas Lacédémone, Lycurgue, Athènes, Solon, Thèbes,
-Epaminondas, la ligue des Achéens et Aratus? On est las d’entendre
-parler de la bataille de Salamine et de la guerre du Péloponèse.
-Pouvois-je, mon cher abbé, me rendre à ces conseils? Quand on a mal
-réussi en traitant un beau sujet, est-il possible de ne pas recommencer
-son ouvrage? J’aurois pu laisser mes_ Observations sur les Grecs,
-_telles qu’elles étoient, s’il n’avoit été question que de corriger
-des fautes d’écrivain; mais il falloit ne pas laisser subsister une
-doctrine dangereuse: des maximes fausses en politique intéressent trop
-le bonheur des hommes pour qu’un auteur ne doive pas se rétracter quand
-il parvient à connoître la vérité._
-
-_Ce seroit un grand malheur, si on se lassoit d’étudier les Grecs et
-les Romains; l’histoire de ces deux peuples est une grande école de
-morale et de politique: on n’y voit pas seulement jusqu’où peuvent
-s’élever les vertus et les talens des hommes sous les lois d’un sage
-gouvernement, leurs fautes mêmes serviront éternellement de leçons
-aux hommes. Puissent les princes, en voyant les suites funestes
-de l’ambition de Sparte et d’Athènes, et des divisions des Grecs,
-connoître et aimer les devoirs de la société! Je sais que la plupart
-des faits intéressans de ces deux nations sont connus de tout le monde,
-et qu’on fatiguera son lecteur, quand on les racontera après les
-historiens anciens: mais fera-t-on un ouvrage désagréable et inutile
-aux personnes qui aiment à penser, quand on cherchera à développer les
-causes de ces grands événemens? Cette matière est inépuisable et sera
-toujours nouvelle. Je ne vous présente, mon cher abbé, qu’un foible
-essai, et je ne doute point que des écrivains plus habiles que moi
-ne trouvent encore dans l’histoire de la Grèce une abondante moisson
-de réflexions nouvelles, et également utiles à la morale et à la
-politique._
-
-_En vous donnant une marque publique des sentimens d’estime et de
-tendresse que j’ai pour vous, pourquoi ne voulez-vous pas, mon cher
-abbé, que j’aie le plaisir de parler des bonnes qualités de mon ami?
-Il faut me taire, puisque vous le désirez, et je sacrifie à votre
-délicatesse tous les éloges que vous méritez. Si l’ouvrage nouveau
-que j’ai fait sur les Grecs est digne de l’attention du public, je
-serai d’autant plus charmé d’avoir corrigé mes fautes, que rien ne peut
-être plus agréable pour moi que de penser que ce monument que j’élève
-à notre amitié, étant lié à un ouvrage digne de vivre, perpétuera le
-souvenir des sentimens inviolables qui nous unissent._
-
-
-
-
-SOMMAIRES.
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
- Mœurs et gouvernement des premiers Grecs. Des causes qui
- contribuèrent à ne faire de toute la Grèce qu’une république
- fédérative, dont Lacédémone devient la capitale. Réflexions sur
- cette forme de gouvernement. De la guerre de Xercès. page 1
-
-LIVRE II.
-
- Rivalité entre Athènes et Lacédémone. Examen de l’administration
- de Cimon et de Périclès. De la guerre du Péloponèse. Décadence
- des Spartiates. L’empire qu’ils ont acquis sur la Grèce est
- détruit par les Thébains. 63
-
-LIVRE III.
-
- Des causes qui, après la décadence d’Athènes et de Sparte,
- empêchèrent que la Grèce ne rétablît son gouvernement fédératif.
- Situation de la Macédoine. Examen de la conduite de Philippe.
- Réflexions sur Alexandre. 123
-
-LIVRE IV.
-
- Situation des Grecs après la mort d’Alexandre et sous ses
- successeurs. De l’origine, des mœurs et des lois de la ligue des
- Achéens. Les affaires des Romains commencent à être mêlées à
- celles des Grecs; la Grèce devient une province Romaine. 186
-
-
-
-
-OBSERVATIONS
-
-SUR
-
-L’HISTOIRE DE LA GRECE.
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-
-L’histoire nous représente les premiers Grecs, comme des hommes errans
-de contrées en contrées. Ils ne cultivoient point la terre, ils
-n’avoient aucune demeure fixe, et, n’étant liés par aucun commerce,
-aucune police, aucune loi, ne marchoient qu’armés, et ne connoissoient
-d’autre droit que celui de la force: tels ont été tous les peuples
-à leur naissance, tels sont encore les sauvages d’Amérique, que la
-fréquentation des Européens n’a pas civilisés. Quelques maux que se
-fissent les différentes hordes des Grecs, ils n’étoient pas cependant
-eux-mêmes leurs plus grands ennemis; les habitans des îles voisines,
-encore plus barbares, faisoient, s’il en faut croire les historiens,
-des descentes fréquentes sur les côtes de la Grèce; souvent la passion
-de piller, ou plutôt de faire le dégât, les portoit jusques dans
-l’intérieur du pays, et ils croyoient par leurs ravages, y laisser des
-monumens honorables de leur valeur.
-
-Quelques écrivains ont voulu remonter au-delà de ces siècles de
-barbarie, et Dicéarque, qui selon Porphyre, est de tous les philosophes
-celui qui a peint les premières mœurs des Grecs avec le plus de
-fidélité, en fait des sages qui menoient une vie tranquille et
-innocente, tandis que la terre, attentive à leurs besoins, prodiguoit
-ses fruits sans culture. Cet âge d’or, qui n’auroit jamais dû être
-qu’une rêverie des poëtes, étoit un dogme de l’ancienne philosophie.
-Platon établit l’empire de la justice et du bonheur chez les premiers
-hommes; mais on sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces lits de
-verdure, de ces concerts, de ce doux loisir qui faisoit le charme d’une
-société où les passions étoient inconnues.
-
-Depuis que Minos, prince assez recommandable par sa justice, pour que
-la fable en ait fait le juge des enfers, avoit appris aux Crétois
-à être heureux en obéissant à des lois dont toute l’antiquité a
-admiré la sagesse; la Crète enorgueillie n’avoit pu se défendre de
-mépriser ses voisins, et le sentiment de sa supériorité lui avoit
-inspiré l’envie de les asservir. Le petit-fils de ce prince, nommé
-aussi Minos, mit à profit l’ambition naissante de ses sujets pour
-étendre son empire; il construisit des barques, exerça les Crétois au
-pilotage et à la discipline militaire, conquit les îles voisines de
-son royaume, et fit respecter ses lois en y établissant des colonies.
-Intéressé à entretenir la communication libre entre les parties
-séparées de ses états, il purgea la mer des pirates qui l’infestoient;
-et en affermissant ainsi sa domination, devint, sans le savoir, le
-bienfaiteur des Grecs, dont les côtes ne furent pas insultées. Ce
-peuple, délivré d’une partie de ses maux, n’eut plus à craindre que sa
-propre férocité, et la jouissance d’un premier bien lui donna le désir
-de l’accroître.
-
-L’Attique, pays ingrat et stérile, fut moins exposée que les autres
-provinces de la Grèce aux incursions de ses ennemis; les familles
-qui s’y réfugièrent ne subsistoient qu’avec peine des productions
-naturelles de la terre; mais leur pauvreté, dit Thucydide, leur
-valut un repos favorable aux progrès de la société; leur industrie
-fut aiguisée, et elles renoncèrent les premières à la vie errante.
-Leur exemple instruisit de proche en proche le reste de la Grèce; et
-à mesure que les peuples cultivateurs se multiplièrent et formèrent
-des espèces de républiques capables de défendre leurs cabanes et
-leurs moissons, le pillage devint un exercice plus difficile et plus
-dangereux. Les brigands, trompés dans leurs espérances, comptèrent
-moins sur leurs forces; ils ne rapportèrent souvent aucun butin de
-leurs courses; et la nécessité les obligea enfin de pourvoir à leur
-subsistance en cultivant la terre: ils s’attachèrent aux contrées
-qu’ils défrichoient, et tous les Grecs eurent des demeures et des
-possessions fixes.
-
-Je passe rapidement sur des siècles, où la Grèce encore plongée dans
-la plus profonde ignorance des devoirs de l’humanité, possédoit
-cependant ces héros et ces demi-dieux, si célèbres dans ses traditions
-fabuleuses. L’homme le plus digne de la reconnoissance et de l’hommage
-des Grecs, ce fut celui qui leur apprit qu’ils avoient une origine
-commune. Cette doctrine apprivoisa les esprits; les hameaux, qui
-formoient autant de sociétés indépendantes et ennemies les unes
-des autres, cessèrent de se haïr, et commencèrent à contracter des
-alliances. Des bienfaits mutuels leur persuadèrent qu’ils ne formoient
-qu’un même peuple; et l’on vit bientôt que la Grèce entière, se croyant
-offensée par l’injure que Pâris fit à Ménélas, se ligua pour en tirer
-vengeance. Les esprits, à cette époque, avoient déjà fait des progrès
-considérables; et quoique les héros d’Homère conservassent encore des
-mœurs barbares, les Grecs cultivoient déjà des arts qui demandent du
-génie.
-
-Au retour de l’expédition de Troye, on auroit dit que les dieux
-protecteurs du royaume et de la famille de Priam, en vouloient
-venger les malheurs en ruinant la Grèce. Elle éprouva en effet
-différentes révolutions capables d’étouffer les principes grossiers
-du gouvernement, de morale, d’ordre et de subordination qu’elle avoit
-adoptés, et que la paix seule pouvoit perfectionner. La discorde
-arma tous les Grecs les uns contre les autres; la guerre fit périr
-plusieurs peuples, ou les força d’abandonner les contrées qu’ils
-commençoient à nommer leur patrie. C’est ainsi que les Béotiens,
-chassés d’Arne par les Thessaliens, s’établirent dans la Calmeïde, à
-laquelle ils donnèrent leur nom. Le Péloponèse changea de face par
-le rappel des Héraclides; les peuples de cette province, vaincus ou
-effrayés, abandonnèrent leur pays; et ces hommes, qui n’avoient pu
-défendre leurs possessions, furent assez forts ou assez braves pour en
-conquérir de nouvelles. La Grèce, incapable en quelque sorte de suffire
-à ses habitans, se trouva encore pleine de peuples exilés et errans
-qui cherchoient une retraite, et qui, ne pouvant subsister que par le
-pillage, avoient repris les anciennes mœurs de leurs pères. Les vaincus
-furent souvent détruits; des victoires, toujours achetées par beaucoup
-de sang, affoiblirent les vainqueurs mêmes, et les peuples épuisés
-reprirent enfin des demeures fixes: mais le souvenir des injures et
-des maux qu’ils s’étoient faits, multiplièrent entre eux les causes de
-haine et de division, et deux bourgades ne furent point voisines sans
-être ennemies.
-
-Heureusement pour les Grecs, que ne faisant encore la guerre que par
-brutalité et par emportement, aucune vue d’ambition ne leur mettoit
-les armes à la main; s’ils avoient voulu faire des conquêtes les uns
-sur les autres, leurs querelles se seroient perpétuées. La haine et la
-vengeance, plus promptes et moins réfléchies que l’ambition, sont moins
-durables dans le cœur humain; et la plupart des villes, lassées de
-leurs divisions qui diminuoient leur fortune au lieu de l’accroître,
-renouvellèrent leurs anciennes alliances. On cultiva ses héritages
-avec moins de trouble, une tranquillité passagère fit connoître le
-prix d’une paix durable; on étudia les moyens de l’affermir; l’intérêt
-apprit aux différens peuples à être moins injustes; et pendant qu’il
-s’établissoit entr’eux des fêtes, des solennités, des sacrifices
-communs et un droit des gens, les lois se perfectionnoient dans chaque
-ville; et les Grecs, plus instruits de leurs devoirs, se préparoient
-insensiblement à former des sociétés plus régulières.
-
-La Grèce n’avoit connu jusqu’alors qu’un gouvernement militaire;
-c’est-à-dire, que le capitaine d’une république en étoit le magistrat,
-parce que tous les Grecs n’étoient que soldats; mais commençant avec
-la paix à devenir citoyens, ils eurent de nouveaux besoins, ils
-craignirent de nouveaux dangers, et il fallut substituer de nouvelles
-lois aux anciennes qui ne suffisoient plus. Les capitaines qui, sous
-le nom de rois, avoient joui d’un pouvoir continuel et très-étendu
-pendant les temps de guerre et de trouble, le virent diminuer pendant
-la paix, et leurs fonctions cessèrent en quelque sorte. Ils voulurent
-sans doute réparer la perte qu’ils faisoient, et retrouver dans les
-citoyens l’obéissance à laquelle ils avoient accoutumé les soldats;
-mais les peuples de leur côté apprenant à sentir le prix de la liberté
-civile, par l’abus même que les chefs faisoient déjà de leur autorité,
-craignirent d’être esclaves dans les villes où les lois ne seroient pas
-supérieures au magistrat. Plus l’inquiétude dont les esprits étoient
-agités annonçoit une révolution prochaine, plus les rois faisoient des
-efforts pour retenir le pouvoir prêt à s’échapper de leurs mains; mais
-la rusticité de leurs mœurs ne leur ayant pas permis de se façonner
-aux secrets de la dissimulation et de la tyrannie, leur ambition
-souleva des hommes pauvres, courageux, et dont la fierté n’étoit point
-émoussée par cette foule de besoins inutiles et de passions timides qui
-asservirent leurs descendans.
-
-A peine quelques villes eurent-elles secoué le joug de leurs
-capitaines, que toute la Grèce voulut être libre. Un peuple ne se
-contenta pas de se gouverner par ses lois, soit qu’il crût sa liberté
-intéressée à ne pas souffrir chez ses voisins l’exemple contagieux de
-la tyrannie; soit, comme il est plus vraisemblable, qu’il ne suivît
-que cette sorte d’enthousiasme auquel on s’abandonne dans la première
-chaleur d’une révolution, il offrit ses secours à quiconque voulut
-se défaire de ses rois. L’amour de l’indépendance devint dès-lors le
-caractère distinctif des Grecs; le nom même de la royauté leur fut
-odieux; et une ville opprimée par un tyran, auroit, en quelque sorte,
-été un affront pour toute la Grèce.
-
-Sans cette révolution, qui fit prendre aux Grecs un génie tout nouveau,
-il est vraisemblable qu’ils auroient eu le sort de tous ces peuples
-obscurs, dont nous ignorons l’histoire et même le nom. Quelque roi
-d’Argos, de Micène, de Corinthe, de Thèbes ou de quelqu’autre ville,
-auroit subjugué ses voisins, et affermi son autorité sur ses sujets.
-La Grèce, despotiquement gouvernée, n’auroit produit, ni les lois,
-ni les talens, ni les vertus que la liberté et l’émulation y firent
-naître; rampant dans sa foiblesse, ou ignorant l’art de se servir de
-ses forces, elle auroit langui dans la servitude, et attendu avec
-nonchalance qu’un étranger en fît une province de son empire.
-
-Les services mutuels que les Grecs se rendirent, dans le cours de ces
-révolutions, achevèrent d’amortir les haines qui avoient divisé leurs
-républiques; et dès qu’ils cessoient de se haïr, leur foiblesse et leur
-amour de la patrie, les invitoient de concert à s’unir par une alliance
-générale, comme les peuples de plusieurs de leurs provinces, étoient
-déjà unis par des alliances particulières. Sans parler des villes qui
-envoyoient des députés au jeux d’Olimpie, de Corinthe et de Némée,
-pour offrir les mêmes sacrifices aux mêmes divinités, et resserrer les
-nœuds de leur amitié; on étoit témoin depuis long-temps du bonheur des
-différens peuples qu’Amphictyon, troisième roi d’Athènes, avoit unis
-par une confédération étroite. Leurs députés se rendoient tous les
-ans à Delphes et aux Thermopyles pour y délibérer sur leurs affaires
-générales et particulières; et ces alliés, fidèles au serment par
-lequel ils s’engagoient de ne se jamais faire aucun tort, d’embrasser
-au contraire leur défense, et de venger de concert les injures faites
-au temple de Delphes, voyoient prospérer de jour en jour leurs affaires
-domestiques, et étoient craints, aimés et respectés au-dehors. Les
-nouvelles républiques demandèrent à l’envi à s’associer à cette
-ligue pour jouir de sa protection; et les assemblées amphictyoniques
-devinrent, si je puis parler ainsi, les états-généraux de la Grèce;
-cent villes libres et indépendantes ne formèrent enfin qu’une même
-république fédérative, et dont le corps Helvétique nous retrace
-aujourd’hui une image assez ressemblante.
-
-Quelqu’avantage que les Grecs retirassent de leur confédération,
-quelque bien qu’ils s’en promissent pour l’avenir, il s’en falloit
-cependant beaucoup que leur nouveau gouvernement pût suffire à tous
-leurs besoins, et écarter tous les dangers que devoit craindre une
-politique prévoyante et éclairée. Si le conseil des amphictyons
-communiqua une partie de sa sagesse, de sa justice et de son
-désintéressement à ses nouveaux associés, il prit sans doute à son
-tour quelques-uns de leurs vices. Borné à l’exercice d’une simple
-médiation, n’ayant ni le droit de dicter des lois générales à la
-Grèce, ni les forces nécessaires pour faire obéir à ses décrets, il
-avoit pu autrefois tenir étroitement unies quelques villes égales en
-réputation, qui aimoient la paix, et qui avoient le même gouvernement,
-les mêmes craintes et les mêmes ennemis; mais il ne devoit plus avoir
-le même succès, dès qu’on en eut ouvert l’entrée aux ministres d’une
-foule de républiques inégales en forces, et qui se gouvernoient par des
-principes opposés. Il y a mille institutions politiques, dont on perd
-tout le fruit dès qu’on veut les étendre au-delà de certaines bornes:
-n’est-il pas vraisemblable que si les provinces voisines de la Suisse
-se cantonnoient, l’alliance helvétique en seroit affoiblie?
-
-Si les Grecs continuèrent à cultiver la paix, ou du moins s’il ne
-s’éleva entre eux que des querelles passagères et peu importantes, ce
-ne fut pas l’ouvrage seul du gouvernement amphictyonique. L’ancienne
-habitude qu’ils avoient contractée d’envoyer des colonies au-dehors, et
-leurs dissentions domestiques depuis l’établissement de la liberté sur
-les ruines de la monarchie, y contribuèrent également; et toutes ces
-causes à la fois concoururent à entretenir l’union.
-
-Pausanias rapporte que le plus jeune des fils de Lycaon, Oénotrus,
-prince audacieux, entreprenant, et plein de cette espérance qui fait
-les héros, ayant obtenu de Nyctimus son frère, des vaisseaux et des
-soldats, imagina, le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les
-fondemens d’un nouvel état dans une terre étrangère. Les vents le
-portèrent en Italie, et il y régna avec gloire. Le succès de ces
-aventuriers fut admiré; leur fortune fit naître une émulation générale;
-et tout ce que la Grèce eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui
-auroient communiqué leur inquiétude et leur ambition à leur patrie,
-ne songea, après même que la royauté eut été détruite, qu’à former
-des colonies que leur éloignement, de nouveaux intérêts et l’esprit
-d’indépendance qu’elles avoient apporté de leur première patrie,
-rendoient bientôt étrangères à leurs métropoles. Tandis que les Grecs
-peuploient à l’envi l’Italie et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs
-villes, qui n’étoient jamais surchargées de citoyens, ne sentoient
-point la nécessité d’acquérir de nouveaux domaines pour fournir à leur
-subsistance; et cette foiblesse, qui les rendoit incapables de faire
-longues guerres, ne leur permettoit pas de s’accoutumer insensiblement
-à l’ambition, et de porter dans leurs entreprises cette constance
-opiniâtre, sans laquelle un peuple n’est jamais ambitieux et conquérant.
-
-Chaque ville, nouvellement associée au conseil amphictyonique, étoit
-d’ailleurs trop occupée de son administration intérieure pour songer
-à inquiéter ses voisins. Le hasard seul avoit décidé du gouvernement,
-quand elles s’affranchirent de la tyrannie de leurs capitaines; et les
-lois s’étoient faites à la hâte, sans règle et sans principe. Chacun
-avoit tâché de profiter de la révolution pour s’emparer de l’autorité;
-et quand le calme commença à se rétablir dans les esprits, tout le
-monde fut mécontent en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout
-côté des querelles entre les nobles et le peuple, les riches et les
-pauvres, les magistrats et les citoyens; il n’étoit continuellement
-question que de régler leurs droits et leur fortune. Des prétentions
-opposées, des plaintes, des craintes ou des espérances toujours
-nouvelles empêchoient que les républiques ne prissent une forme stable;
-à peine avoit-on fait une loi, qu’on sentoit la nécessité de la révoquer
-ou de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt le même sort que
-celles qu’elles avoient détruites; et à la faveur de ces troubles, dont
-toutes les villes étoient agitées, les amphictyons réussissoient sans
-peine à entretenir la paix entr’elles.
-
-Cependant il étoit impossible que, de ce grand nombre de républiques,
-il n’y en eût enfin quelqu’une qui ne parvînt à prendre une forme sage
-et fixe de gouvernement; et ne devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât
-de la régularité de ses lois, de ses forces et des désordres des autres
-peuples, pour avoir de l’ambition? Quel auroit été alors le pouvoir
-du conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir les funestes
-effets de la rivalité d’Athènes et de Lacédémone, dans un temps que la
-république fédérative des Grecs paroissoit solidement affermie par une
-habitude de plusieurs siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti
-qui dominoit dans une ville se fît un systême de distraire le peuple de
-ses intérêts domestiques, en l’occupant par des entreprises au-dehors:
-ce fut le sort des Romains, qui inquiétèrent leurs voisins par des
-guerres continuelles, pour avoir la paix chez eux.
-
-D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par une puissance étrangère,
-n’est-il pas vraisemblable, qu’en voulant réunir pour la défense
-commune, des peuples libres, indépendans et jaloux de leur dignité,
-jamais les amphictyons n’auroient réussi à les plier à une certaine
-subordination, sans laquelle les Grecs n’auroient cependant opposé à
-leurs ennemis que la moitié de leurs forces, ou des soldats divisés?
-Dans la crainte de se donner un maître, aucune république n’auroit
-voulu reconnoître un chef; toutes auroient aspiré au commandement;
-aucune n’auroit consenti à obéir; et faute d’un ressort principal qui
-les unît, qui réglât leur conduite, et tour-à-tour en rallentît ou
-en précipitât les mouvemens, elles seroient devenues la proie des
-étrangers.
-
-Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue qui le leur procura; et le
-gouvernement qu’il établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le
-législateur de la Grèce entière. Quand cet homme célèbre se vit à la
-tête des affaires de sa patrie, depuis la mort de Polydecte son frère
-jusqu’à la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone n’étoit pas
-dans une situation moins fâcheuse que les autres républiques de la
-Grèce. Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits, parce que leur
-autorité partagée les avoit rendus moins entreprenans que les autres
-princes, prétendoient être les tyrans des lois; et leurs sujets,
-confondant la liberté avec la licence, ne vouloient reconnoître aucune
-autorité. Chaque faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance
-souveraine, et le gouvernement, toujours abandonné à la tyrannie ou à
-l’anarchie, passoit tour-à-tour avec violence d’un excès à l’autre.
-
-Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte, pays alors les plus
-célèbres dans le monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les mœurs
-et les loix, qu’il médita la réforme des Spartiates. Il ne pensa point
-comme les autres législateurs qui parurent après lui dans la Grèce,
-et qui, ne cherchant par des ménagemens timides qu’à contenter à la
-fois tous les citoyens, ne satisfirent personne, laissèrent subsister
-le germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent un abus, que pour
-en favoriser un autre. La politique doit sans doute consulter la
-disposition des esprits, et ne pas offenser les mœurs publiques, quand
-elle donne des lois à un grand état; parce que le génie de la nation
-y est nécessairement plus fort que le législateur: mais lorsqu’il ne
-s’agit que d’une poignée de citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire,
-qu’une famille dans les murs d’une même ville, elle n’a pas besoin
-de la même condescendance. Lycurgue opposa son génie à celui des
-Spartiates, et osa former le projet hardi d’en faire un peuple nouveau.
-Il ne crut pas impossible de les intéresser tous, par l’espérance ou
-par la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il trouva quelques
-amis dignes de se rendre avec leurs armes dans la place publique
-où il devoit publier ses lois; et, sans autre droit que celui que
-donnent l’amour du bien et le salut de la patrie, il contraignit les
-Lacédémoniens à devenir sages et heureux.
-
-Lycurgue laissa subsister la double royauté en usage à Lacédémone,
-et dont deux branches de la famille d’Hercule étoient en possession.
-En même temps qu’il donnoit à ces princes, comme généraux, un pouvoir
-absolu à la tête des armées, il les réduisit, comme magistrats, à
-n’être avec le sénat que les instrumens ou les ministres des lois. Ce
-fut au corps même de la nation que ce législateur remit l’autorité
-souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des lois, d’ordonner la
-paix et la guerre, et de créer les magistrats auxquels elle devoit
-obéir. Mais afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation,
-et que, sous prétexte de conserver sa liberté, il ne se livrât point à
-une défiance inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa faveur cinq
-éphores ou inspecteurs; ils étoient spécialement chargés d’empêcher
-que les rois et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif, ne
-parvinssent à se mettre au-dessus des lois ou à les violer; leur
-magistrature étoit annuelle, pour qu’ils fussent en même temps plus
-attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans; et ils entretenoient
-ainsi la république dans cette sécurité qui ne donne à tous les
-citoyens qu’un même intérêt.
-
-Le sénat, composé de vingt-huit citoyens choisis par le peuple, et qui
-devoient avoir soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures
-civiles, servoit de conseil aux deux rois, à qui il n’étoit permis de
-rien entreprendre sans son consentement; et portoit seul aux assemblées
-publiques les matières sur lesquelles le peuple devoit délibérer et
-résoudre.
-
-La république de Lycurgue, ainsi que Polybe l’a dit depuis de la
-république romaine, réunissant tous les avantages dont l’aristocratie,
-la royauté et la démocratie ne peuvent jamais posséder qu’une foible
-partie, quand elles ne se confondent pas pour ne former qu’un seul
-gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur sont naturels. La
-souveraineté dont le peuple jouissoit le portoit sans effort à tout
-ce que l’amour de la liberté et de la patrie peut produire de grand
-et de magnanime dans un état purement populaire. Mais, par une suite
-de l’équilibre établi entre les différens pouvoirs, dès que la partie
-démocratique du gouvernement vouloit abuser de son autorité, elle se
-trouvoit sans force, et contrainte par la puissance des magistrats.
-Aussi ne vit-on point dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens,
-ces terreurs paniques, ces violences qui déshonoroient la plupart
-des républiques de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre
-des pouvoirs, les magistrats à leur tour tout-puissans, quand la
-loi marchoit devant eux, se trouvoient sous la main impérieuse du
-peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle. Tous les ordres de l’état
-s’aidoient, s’éclairoient, se perfectionnoient mutuellement par la
-censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres. Les grands abus
-étoient impossibles, parce qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat,
-qui devoit à la vigilance des éphores sa modération et sa sagesse dans
-l’exercice de la puissance exécutrice, rendoit à son tour la multitude
-capable de discuter et de connoître ses vrais intérêts, de se fixer
-à des principes, et de conserver le même esprit. Les rois n’avoient
-aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes du sénat, et donnoient
-cependant aux armées cette action prompte et diligente, qui est l’ame
-des opérations et des succès militaires, mais presque toujours inconnue
-chez les peuples libres.
-
-Quelque sage que fût ce systême, dont Lycurgue avoit pris la première
-idée chez les Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes mœurs
-subsistoient. Quel eût été en effet le fruit de l’ordre qu’il avoit
-établi pour rendre les lois seules puissantes et seules souveraines,
-si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble, et toujours
-suivis de la dépravation des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par
-conséquent de la tyrannie et de la servitude, eussent encore appris
-aux Spartiates à mépriser ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple,
-avili par la misère, auroit bientôt été incapable de conserver sa
-dignité; il eût vendu ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus
-offrant. Le sénat, dont les places n’étoient destinées qu’à honorer
-les hommes les plus vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus riches.
-On auroit acheté les magistratures pour satisfaire sa vanité, ou pour
-faire un trafic honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant la
-corruption, pour ne trouver que des esclaves soumis à leurs caprices,
-auroient sacrifié impunément la patrie à leurs intérêts particuliers.
-C’est en Egypte que Lycurgue s’instruisit du pouvoir des mœurs dans
-la société; et c’est pour n’avoir pas connu, comme ce législateur,
-l’action réciproque des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois,
-que plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre avantage des soins
-qu’ils ont pris de balancer différens pouvoirs dans l’état, et de les
-tenir en équilibre.
-
-Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement libres, Lycurgue
-établit une parfaite égalité dans leur fortune; mais il ne se borna
-point à faire un nouveau partage des terres. La nature ne donnant pas
-sans doute à tous les Lacédémoniens les mêmes passions, ni la même
-industrie à faire valoir leurs héritages, il craignit que l’avarice
-n’accumulât bientôt les possessions; et pour que Sparte ne jouît pas
-d’une réforme passagère, il descendit, pour ainsi dire, jusque dans
-le fond du cœur des citoyens, et y étouffa le germe de l’amour des
-richesses.
-
-Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de l’argent, et donna cours à
-une monnoie de fer. Il établit des repas publics, où chaque citoyen fut
-contraint de donner un exemple continuel de tempérance et d’austérité.
-Il voulut que les meubles des Spartiates ne fussent travaillés qu’avec
-la coignée et la scie; il borna, en un mot, tous leurs besoins à ceux
-que la nature exige indispensablement. Dès-lors les arts qui servent
-au luxe abandonnèrent la Laconie; les richesses devenues inutiles
-parurent méprisables, et Sparte devint une forteresse inaccessible à la
-corruption. Les enfans, formés par une éducation publique, se faisoient
-en naissant une habitude de la vertu de leurs pères. Les femmes que
-les lois ont toujours dégradées en ménageant trop leur foiblesse, et
-par qui le relâchement des mœurs s’est introduit dans presque tous les
-états, étoient faites à Sparte pour animer et soutenir la vertu des
-hommes. Les exercices les plus violens, en leur donnant un tempérament
-fort et robuste, les élevoient au-dessus de leur sexe, et préparoient
-leur ame à la patience, au courage et à la fermeté des héros.
-
-L’amour de la pauvreté devoit rendre les Spartiates indifférens sur
-les dépouilles et les tributs des vaincus; ne vivant que du produit de
-leurs terres, ne possédant qu’une monnoie inconnue hors de chez eux, et
-n’ayant aucuns fonds de réserve, il leur étoit impossible de porter la
-guerre loin de leur territoire. La loi qui leur défendoit de donner le
-droit de citoyens à des étrangers, les empêchoit de réparer les pertes
-que leur causoit la victoire même; tout les invitoit donc à regarder la
-paix comme le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue cependant
-ne s’en reposa point sur des motifs si propres à retenir sa patrie
-dans les bornes de la justice et de la modération. Il connoissoit trop
-bien le cœur humain et ce qui fait la prospérité constante des états,
-pour ne pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition, passion
-toujours féconde en espérances et en promesses, mais qui détruit en peu
-de temps un peuple, si elle est malheureuse; et qui ne peut avoir des
-succès, sans dégénérer en avarice et en brigandage, changer les mœurs
-et la condition des citoyens, et ruiner les principes du gouvernement.
-Le législateur fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit permis
-aux Lacédémoniens de faire la guerre que pour leur défense, et leur
-enjoignoit de ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant une
-armée mise en déroute.
-
-Cette précaution, en apparence outrée, étoit cependant nécessaire; car
-pour rendre Lacédémone aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue en
-avoit fait plutôt un camp qu’une ville. On s’y formoit continuellement
-à tous les exercices de la guerre; toute autre occupation y étoit
-méprisée. Tout citoyen étoit soldat. Être incapable de supporter la
-faim, l’intempérie des saisons et les fatigues les plus longues; ne
-pas savoir mourir pour la patrie, et vendre cher sa vie aux ennemis,
-c’eût été une infamie. Il pouvoit aisément arriver que les Spartiates,
-emportés et trompés par leur courage, abusassent pour s’agrandir des
-qualités qu’on ne leur avoit données que pour se défendre. Plus une
-nation brave et guerrière est naturellement disposée à ne pas chercher
-la gloire dans la pratique de la justice et de la modération, plus
-Lycurgue devoit recommander la paix en faisant des soldats.
-
-Quoique le portrait que je viens de faire de Lacédémone ne soit
-qu’ébauché, il est cependant aisé de juger du respect, ou plutôt de
-l’admiration que les Spartiates durent inspirer à toute la Grèce.
-On oublia la dureté avec laquelle ils avoient autrefois traité les
-citoyens d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans dans
-l’esclavage. Les deux guerres mêmes qu’ils firent aux Messéniens,
-depuis la réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que par la ruine
-entière d’Ithome et d’Ira, et par la fuite ou la servitude de tous les
-habitans de la Messénie, ne furent regardées que comme des momens de
-distraction, qu’un long exercice de vertu avoit réparés.
-
-Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde, et avec sa seule massue il
-y exterminoit les tyrans et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté
-exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice, sa modération et
-son courage y étoient si bien connus, que sans avoir besoin d’armer
-ses citoyens, ni de les mettre en campagne, elle calmoit souvent par
-le ministère d’un seul envoyé les séditions domestiques des Grecs,
-contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité qu’ils avoient usurpée,
-et terminoit les querelles élevées entre deux villes.
-
-Cette espèce de médiation, toujours favorable à l’ordre, valut d’autant
-plus à Lacédémone une supériorité marquée sur les autres républiques,
-qu’elles étoient continuellement obligées de recourir à sa protection.
-Heureuses tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne refusa de
-se conduire par ses conseils. Il est beau pour l’humanité, et c’est
-une grande leçon de morale et de politique, de voir un peuple qui ne
-doit sa fortune qu’à son amour pour la justice et à sa bienfaisance.
-Lacédémone acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit au conseil
-amphictyonique pour en tenir unies toutes les parties. Tandis qu’on
-s’accoutumoit à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût été insensé
-de ne pas respecter leur sagesse et leur courage, la subordination
-s’établissoit de toutes parts; leur ville devenoit insensiblement la
-capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation du commandement
-de ses armées réunies, pouvoit donner à la république fédérative des
-Grecs toute la force dont elle étoit susceptible.
-
-Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe de la force des états,
-plus par l’étendue du territoire et le nombre des citoyens que par la
-sagesse des lois, on croira sans doute que les Grecs, qui n’occupoient
-qu’une petite province, ne pouvoient conserver leur liberté qu’autant
-qu’il ne se formeroit dans leur voisinage aucune puissance assez
-considérable pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils devoient
-s’accroître et faire des conquêtes. Après avoir loué la modération
-des Spartiates, parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce, on
-blâmera cette même modération, parce qu’elle retenoit les Grecs dans
-leur première foiblesse, tandis que par une suite de ces révolutions
-éternelles qui changent la face du monde, leurs voisins tendoient
-continuellement à s’agrandir.
-
-Mais, sans examiner ce qui fait la puissance réelle d’un état, qu’on
-fasse d’abord attention que les ressorts d’une république fédérative
-sont si nombreux, si compliqués, si lens dans leurs mouvemens,
-qu’elle ne peut s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il
-que les Spartiates invitassent la Grèce à faire des conquêtes, qui,
-sans enrichir aucune de ses villes en particulier, auroient rendu
-leur communauté plus puissante? La prudence ne permettoit pas de le
-tenter; tout le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe jamais la
-multitude; un intérêt général ne la remue que foiblement.
-
-Quand on seroit parvenu dans une assemblée générale des amphictyons
-à donner aux Grecs la passion de faire des conquêtes en commun, les
-obstacles sans nombre, attachés à cette entreprise, les en auroient
-bientôt dégoûtés. Une république fédérative se défend avec succès,
-parce que le grand objet de sa conservation, lorsqu’on attaque sa
-liberté, ne donne à toutes ses parties qu’un même intérêt. La guerre
-défensive n’exige qu’une sorte de sagesse lente, dont une ligue est
-capable; d’ailleurs le danger précipite alors ses démarches en lui
-donnant un zèle plus ardent pour le bien public, et l’oblige de
-passer par-dessus bien des formalités, dont elle ne se départ jamais
-dans d’autres circonstances. La guerre offensive, loin d’unir plus
-étroitement des confédérés, les divise au contraire presque toujours.
-En commençant une entreprise, chacun tâche d’y contribuer le moins
-qu’il lui est possible, et veut cependant en retirer le principal
-avantage. On se fait un mérite de tromper avec adresse ses alliés,
-et de remplir mal ses engagemens. Soit qu’on réussisse, soit qu’on
-échoue, personne ne se rend justice; personne ne veut être la cause des
-disgraces qu’on a essuyées; tout le monde veut être l’auteur des succès
-heureux, et des confédérés finissent par se haïr.
-
-Les Grecs pouvoient-ils former des projets d’agrandissement au-dehors,
-sans que leurs républiques n’eussent commencé à se diviser, & à
-concevoir les uns contre les autres des haines implacables? Chaque
-ville auroit eu des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis que des
-sujets qui l’auroient mal servie. Loin de blâmer, ne faut-il donc pas
-louer la modération des Spartiates et des autres Grecs, s’ils pouvoient
-trouver en eux-mêmes les ressources nécessaires contre les efforts des
-puissances les plus considérables?
-
-La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle ne manquât pas de soldats, et
-ses terres assez sagement distribuées entre différens états, pour que
-les lois pussent y être religieusement observées; voilà ce qui devoit
-faire sa force. Imaginez cette province pleine de républiques sans
-faste et sans luxe, et peuplée de citoyens soldats qui n’aiment que la
-justice, la gloire, leur liberté et leur patrie: que lui importe qu’il
-se forme de grandes puissances dans son voisinage? Répéterai-je ici ce
-qu’on trouve dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe, inévitable
-dans les grands états, les énerve; que les lois doivent y languir, &
-que leurs forces sont nécessairement engourdies?
-
-Elle se forma enfin, cette grande puissance. Au milieu de toutes ces
-nations d’Asie, qui n’étoient recommandables que par leurs richesses,
-il étoit un peuple peu nombreux, mais dont le pays fermé à l’avarice,
-au luxe, à la mollesse, servoit d’asyle aux talens, au courage et aux
-autres vertus que le despotisme avoit bannies de chez ses voisins.
-Cyrus en étoit le roi; mais trompé par son ambition, il ne connut pas
-le bonheur de régner sur les Perses seuls. La conquête du royaume des
-Lydiens rendit ce prince maître des richesses de Crésus, et lui soumit
-l’Asie mineure. Il porta la guerre contre la Syrie, la réduisit en
-province, de même que l’Arabie, détruisit la puissance des Assyriens,
-s’empara de Babylone; et son empire, qui s’étendit enfin sur tous
-ces vastes pays qui sont compris entre l’Inde, la mer Caspienne, le
-Pont-Euxin, la mer Egée, l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé
-de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit qu’une foible barrière.
-
-L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue que défigurée par les contes
-puériles dont Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le pinceau d’un
-historien philosophe, qui a peut-être moins songé à nous instruire de
-la vérité qu’à donner des leçons aux rois pour leur apprendre, s’il se
-peut, d’être dignes de leur fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que
-ce prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de ses exploits, a eu
-le sort des hommes extraordinaires, dont l’histoire est plus mêlée de
-fictions et de merveilleux, à mesure que la grandeur de leurs actions
-a moins besoin de ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus a
-certainement été un des personnages de l’antiquité les plus illustres
-par ses talens; et quand il eut formé son vaste empire, à quels dangers
-les Grecs auroient-ils été exposés, si toutes les villes eussent
-profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner
-leur gouvernement? Cyrus, quoique maître de l’Asie, n’avoit de force
-véritable que les Perses; le reste de ses sujets doit n’être compté
-pour rien.
-
-Plus la domination de ce prince étoit étendue, moins sa puissance
-devoit être formidable; il laissa à Cambyse, son fils et son
-successeur, une trop grande fortune pour qu’il n’en fût pas accablé.
-Il ne faut point imposer à un homme des devoirs qui passent les forces
-de l’humanité; et Cyrus lui-même n’auroit pu empêcher les ressorts
-du gouvernement de se relâcher. Plus la rupture entre les Perses et
-les Grecs étoit différée, moins elle devoit être dangereuse pour
-ces derniers; peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés sous
-le poids de leur grandeur, de leurs vices et de leurs entreprises,
-auroient renoncé à l’ambition de faire des conquêtes, avant que de
-pouvoir porter la guerre dans la Grèce, si elle eût eu la sagesse de ne
-s’occuper que d’elle-même.
-
-La rupture éclata à l’occasion des colonies établies sur les côtes de
-l’Asie mineure. Elles ne formoient point un même corps de république
-avec leurs métropoles, dont elles avoient négligé l’alliance; et
-quoiqu’elles n’eussent aucune des qualités que doit avoir un peuple
-libre, elles souffroient impatiemment la domination des rois de Perse.
-Aristagoras, homme aussi téméraire qu’ambitieux, ne cessoit d’exciter
-les habitans de Milet à la révolte; et ses émissaires, dont il avoit
-rempli la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens les secours
-qu’ils demandoient en faveur des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart,
-tiroient leur origine de l’Attique. Athènes venoit de secouer le
-joug des Pisistrates; elle étoit encore dans l’ivresse d’une liberté
-naissante, et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé un asyle et même
-une protection marquée chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette
-république promit sa protection aux colonies, et leur révolte éclata
-par la prise de Sardis, qui fut réduite en cendres.
-
-Darius, qui occupoit alors le trône de Perse, se vengea aisément de
-cette injure; Milet, abandonné à la colère et à l’avarice des soldats,
-fut traité avec la dernière rigueur. Le vainqueur, après avoir soumis
-l’Yonie, et s’être emparé de toutes les îles voisines, voulut étendre
-la punition sur la Grèce même; il y dépêcha des hérauts pour demander
-la terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner de se soumettre à
-son empire. Loin de se repentir, les Athéniens se préparèrent à la
-guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où les Perses s’étoient déjà
-avancés, les défirent sous la conduite de Miltiade.
-
-Darius frémit de colère en apprenant l’affront que ses troupes venoient
-de recevoir; il se préparoit à fondre une seconde fois sur la Grèce
-avec des forces plus considérables, lorsqu’il fut surpris par la
-mort; et Xercès, en montant sur le trône, ne vit que l’injure que les
-Athéniens avoient faite à son père. Un de ses principaux officiers fut
-chargé de lui en rappeler tous les jours le souvenir. «Si j’oublie,
-disoit le prince, l’embrasement de Sardis, les courses que les Grecs
-d’Europe ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille de
-Marathon, ne croyez pas qu’ils soient touchés de ma modération; leur
-orgueil, qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit plus hardi à
-m’insulter. Ma générosité passeroit pour crainte ou pour impuissance;
-et ces peuples, que je négligerois de châtier, entreroient encore à
-main armée dans l’Asie. Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux
-Grecs, de se regarder d’un œil indifférent; trop de haine les divise;
-trop de soupçons les empêchent de se réconcilier: la Perse doit obéir
-à la Grèce, ou la Grèce devenir une province de Perse.»
-
-Quelqu’impatient que fût Xercès de porter la guerre dans la Grèce,
-il employa encore quatre ans aux préparatifs de son expédition; et
-rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces de l’Asie. Son armée
-de terre, selon Hérodote, étoit composée de dix-sept cent mille
-combattans; et son armée navale, qui montoit à cinq cent mille hommes,
-étoit portée sur douze cens vaisseaux, suivis de trois mille bâtimens
-de transport. Il y a apparence que ce dénombrement des forces de Xercès
-est exagéré: mais en s’en rapportant au récit des autres historiens, ce
-prince avoit une armée encore assez considérable pour devoir aspirer à
-la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit de pouvoir rassembler
-une grande multitude d’hommes pour être conquérant et faire de grandes
-choses.
-
-Sparte étoit toujours religieusement attachée aux institutions les plus
-rigides de Lycurgue, et tous ses citoyens ressembloient à ces trois
-cens héros qui se dévouèrent à la défense des Thermopyles. Athènes
-tenoit le second rang parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans un
-état si florissant. Occupée du soin de recouvrer sa liberté et de
-laver la honte de son esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie
-des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent illustrer une ville
-libre, et dont il est si difficile aujourd’hui de nous faire une idée
-fidelle. Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement d’amour-propre
-pour la patrie, se conduisirent avec une magnanimité qui leur tint
-lieu du gouvernement et des lois qui leur manquoient. Les cabales, les
-partis se turent; il n’y eut de récompense, d’honneur, de gloire, que
-pour les vertus et les talens. La bataille de Marathon augmenta encore
-leur courage; et quand Xercès descendit dans la Grèce, rien n’étoit
-impossible aux Athéniens pour conserver leur réputation.
-
-Si toutes les républiques de la Grèce, sans ressembler à Lacédémone et
-à Athènes, eussent seulement été capables d’obéir à leurs ordres, ou
-même de ne les pas trahir, le projet du roi de Perse eût sans doute
-été téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien que tous les
-Grecs pussent voir l’orage dont ils étoient menacés, et n’en être pas
-intimidés.
-
-Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour faire adopter par ses
-voisins les vertus et les établissemens qui lui étoient particuliers;
-elle pouvoit corriger la plupart des lois injustes et des coutumes
-pernicieuses qui s’étoient établies chez les Grecs; mais à peine sa
-sagesse lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à le conserver par
-les moyens ordinaires de l’ambition: et sans doute il ne peut point y
-avoir de vertu pure chez les hommes, puisque celle des Spartiates ne le
-fut pas. Leur république éprouvoit tous les jours que l’administration
-défectueuse des villes de la Grèce laissoit les unes dans une extrême
-médiocrité, obligeoit les autres de lui demander des secours, et les
-tenoit toutes à son égard dans une vraie subordination; elle craignit
-de paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit, et de voir anéantir
-son autorité, si le gouvernement des Grecs devenoit aussi sage qu’il
-pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point se passer de sa
-protection; jamais elle ne chercha à tarir la source des divisions
-qui troubloient les Athéniens; et quand ils parurent acquérir trop de
-réputation, après avoir secoué le joug des Pisistrates, elle en fut
-assez jalouse pour tenter de leur donner un maître en rétablissant
-Hippias.
-
-Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il est malheureux que Lycurgue,
-en donnant à ses citoyens les lois les plus sages, ne leur en
-ait pas développé les conséquences les plus éloignées. «Pratiquez
-religieusement, devoit-il leur dire, les lois dont vous venez de jurer
-l’observation en présence des dieux; elles seront votre sûreté, et vous
-ne serez exposés à aucun des revers qu’éprouvent les autres peuples.
-Je vous promets même qu’en vous rendant dignes de la confiance de la
-Grèce, elles vous en mériteront l’empire; mais alors, craignez de vous
-laisser corrompre par ce commencement de prospérité. Les vices des
-Grecs les subordonneront à votre autorité; mais gardez-vous de croire
-que ces vices soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez une
-république trop excellente pour que vos voisins puissent vous égaler;
-et quand tous les Grecs deviendroient des Spartiates, votre bonheur
-n’en seroit-il pas plus affermi, puisque vous vous trouveriez entourés
-de peuples qui, sans avarice et sans ambition, se feroient une loi de
-respecter et de défendre votre liberté?
-
-«Si vous craignez de voir naître de nouvelles vertus dans la Grèce,
-soyez sûrs que, vous défiant de votre vertu même, vous aurez bientôt
-recours à cette politique frauduleuse, dont les ressources et les
-moyens sont d’abord équivoques, incertains et à la fin ruineux. Soyez
-sûrs que plus vous ferez d’efforts pour corriger les mœurs des Grecs,
-et faire régner la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez
-dociles à votre empire, parce qu’aucun soupçon, aucune crainte ne les
-empêchera de se livrer sans réserve à leur reconnoissance et à votre
-générosité.
-
-«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue, de travailler à rendre tous
-les Grecs vertueux; et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes
-ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux qu’on regarde comme traître
-à la patrie commune, et à Lacédémone en particulier, quiconque voudroit
-vous persuader qu’il vous importe que les Grecs ne soient ni aussi
-courageux, ni aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins
-peuvent vous donner de la considération, elle sera passagère; et dans
-mille occasions, ces vices vous inquiéteront et vous gêneront. Si
-pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez de devenir aussi forte
-qu’elle peut l’être, vous ressemblerez à un despote imbécille, qui,
-pour opprimer plus aisément ses sujets, les met dans l’impuissance de
-le servir. Votre empire sera mal affermi, et vous le perdrez, si un
-ennemi étranger vous attaque avec des forces considérables.»
-
-Quelques villes avoient profité de l’exemple que leur donnoit
-Lacédémone, pour inspirer à leurs citoyens l’amour de la liberté et
-du bien public; mais quand la guerre Médique commença, la plupart
-n’étoient point encore parvenues à fixer leurs lois et à se faire un
-gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses de leurs voisins, ou
-gouvernées depuis leur naissance par les intrigues de leurs magistrats
-et des principaux citoyens, devoient tout sacrifier aux intérêts de
-leurs passions ou de leurs cabales; les autres, engourdies par une
-longue paix, et livrées au commerce et aux arts, ne doutoient pas que
-le moment fatal pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques se
-liguèrent avec les Perses pour prendre un parti opposé à celui de leurs
-ennemis, ou pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans de la
-Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes, les Eniens, les Perèbes, les
-Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les Thébains, et
-tous ceux de la Béotie, à l’exception des Thespiens et des Platéens.
-Dans le Péloponèse même, les Argiens et les Achéens se déclarèrent en
-faveur de Xercès.
-
-La confédération des Grecs fut dissoute par la défection des peuples
-que je viens de nommer; et l’effroi qui devoit naturellement en
-résulter, auroit dû perdre toutes les républiques. Il le faut avouer,
-quelque magnanimité qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens, et à
-leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec des intelligences dans
-toute la Grèce, et pouvant vaincre les Grecs par les Grecs mêmes,
-Xercès échouât dans son entreprise?
-
-Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé pour donner
-l’explication de l’issue extraordinaire qu’eut la guerre Médique.
-Ils représentent les soldats de l’Asie moins comme des hommes, que
-comme des femmes abîmées dans le luxe et la mollesse. Mais si la
-Perse n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne de Cyrus, elle
-n’étoit pas cependant tombée dans cet état de léthargie et de mort,
-où Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche aux successeurs de
-Xercès plusieurs vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs. Si le
-faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse n’avoient été propres qu’à
-déshonorer le trône de son père, Darius, qui lui succéda, avoit aimé la
-gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu l’élite de ses troupes dans
-ses guerres malheureuses contre les Ammoniens et les Scythes: mais ne
-restoit-il, sous le règne de Xercès, aucune des milices que Cyrus avoit
-formées? L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie, étoit-il
-entièrement éteint? Une nation qui avoit toujours fait la guerre devoit
-au moins conserver une tradition de son ancienne discipline, et avoir
-quelques soldats aguerris. Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu
-étoit encore estimée chez les Perses, et que le courage et les talens
-y servoient de degrés pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats se
-distinguèrent encore dans la guerre Médique par des actions d’une rare
-valeur, et des corps entiers de milice suivirent leur exemple.
-
-Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce que c’est que subjuguer une
-nation libre. Depuis que la monarchie est le gouvernement général
-de l’Europe, que tout est sujet et non citoyen, et que les esprits
-sont également énervés par l’avarice et la mollesse, on ne porte la
-guerre que dans des provinces accoutumées à obéir, et défendues par
-des mercenaires. Les républiques même qui sont sous nos yeux n’offrent
-qu’un amas de bourgeois attachés à des fonctions civiles; le désespoir
-ne peut plus y enfanter des prodiges, et on ne doit pas s’attendre
-à trouver des peuples qui préfèrent leur ruine à la perte de leur
-liberté. Les Spartiates et les Athéniens vouloient mourir libres; mais
-quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme? A force de sacrifier des
-hommes pour s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit le maître; en
-suivant la même méthode, il devoit avoir par-tout le même succès.
-
-Plus on examine la situation de la Grèce divisée, plus on est
-convaincu qu’il lui étoit impossible d’échapper à la ruine dont elle
-étoit menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la supériorité seule de
-Thémistocle sur Xercès, et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est
-qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on expliquera le dénouement peu
-vraisemblable de la guerre Médique.
-
-Thémistocle étoit né avec une passion extrême pour la gloire; impatient
-de se signaler, la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon
-l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui toutes les qualités
-qui font un grand homme; et personne, c’est l’éloge que lui donne
-Thucydide, n’a mieux mérité l’admiration de la postérité. Une espèce
-d’instinct sûr, le plus rare des talens, lui faisoit toujours prendre
-le meilleur parti; son courage n’étoit jamais étonné, parce que sa
-prudence, qui avoit remédié à tous les obstacles en les prévoyant, le
-rendoit supérieur à tous les événemens.
-
-Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir humilié Darius,
-Thémistocle ne regarda la victoire de Marathon que comme le pronostic
-d’un orage prochain; mais il se garda bien de troubler l’ivresse de
-ses concitoyens, en les menaçant de la vengeance du roi de Perse; ils
-vouloient être flattés, et ne pas prévoir des malheurs. On lui auroit
-fait un crime ou un ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit
-qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit sa prospérité, pour
-l’irriter contre Egine, république alors puissante sur mer. Il conduit
-pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre, et les oblige par ce
-moyen à se faire une marine qui fera leur salut et celui de la Grèce.
-
-En effet, si Xercès, maître de la mer, eut pu tenter à son gré des
-descentes sur les côtes du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps
-que son armée de terre pénétroit dans la Phocide, les Grecs n’auroient
-su ni où rassembler, ni où porter leurs forces; et chaque peuple,
-menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses terres pour les défendre.
-Chaque peuple, ainsi séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse,
-et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation générale auroit
-glacé les esprits; et il ne faut point douter que plusieurs villes
-qui restèrent fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié l’intérêt
-commun de la patrie à leur salut particulier, en suivant l’exemple des
-républiques qui s’étoient alliées aux Perses.
-
-Un moins grand homme que Thémistocle se seroit contenté de pourvoir à
-la défense d’Athènes; ses fortifications, son port, ses arsenaux, ses
-vivres l’auroient entièrement occupé. Lui, au contraire, toujours plein
-des principes qui font la force d’une république fédérative, regarda la
-Grèce comme le boulevart des Athéniens. Si elle est subjuguée, il sent
-qu’Athènes seule ne subsistera pas. En paroissant sacrifier sa patrie,
-il la sert utilement, parce qu’il met les Grecs en état de se défendre,
-et que s’ils ne succombent pas, Athènes victorieuse sera couverte de
-gloire.
-
-Je ne sais si on a fait assez attention à la magnanimité que durent
-avoir les Athéniens pour transporter leurs femmes, leurs enfans et
-leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis qu’eux-mêmes restant
-sans patrie, ou plutôt la livrant à la fureur des Barbares, se
-réfugioient dans des vaisseaux construits de la charpente de leurs
-maisons. Cette résolution, dont peu de personnes étoient capables de
-pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste que l’image humiliante
-et terrible d’une fuite, ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se
-transporter à ces temps reculés et en connoître les préjugés, si on
-veut juger des obstacles puissans et sans nombre que Thémistocle dût
-rencontrer, pour engager ses concitoyens à abandonner leurs maisons,
-leurs temples, leurs dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce
-n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu tous les talens et
-toutes les sortes d’esprit. Il falloit qu’occupé des idées les plus
-relevées, et des combinaisons les plus difficiles de la politique
-et de la guerre, il eût recours aux adresses de l’insinuation et de
-l’intrigue pour persuader des hommes incapables de l’entendre. Ne
-pouvant élever la multitude à penser comme lui, il falloit la subjuguer
-par l’autorité, intéresser sa religion, faire parler les dieux, et
-remplir la Grèce d’oracles favorables à ses desseins.
-
-Après avoir forcé le passage des Thermopyles, les Perses se répandirent
-dans la Grèce, qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à un
-orage subit que les Barbares effrayés regardèrent comme un signe de
-la colère du dieu qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient.
-Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée; la citadelle d’Athènes
-fut emportée l’épée à la main, malgré les prodiges de valeur que firent
-quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre à abandonner leur
-patrie, et il n’y eut plus que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses.
-
-Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte innombrable de Xercès que
-trois cent quatre-vingt voiles, commandées, au nom de Lacédémone, par
-un général incapable d’en faire les fonctions. Soit qu’Euribiade,
-frappé de la foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa crainte; se
-crût trop près des ennemis; soit qu’il pensât follement que pour mettre
-le Péloponèse en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes, ou se placer
-en station près de Pylos et de Phère, pour être à portée de protéger
-également toutes les parties de cette province, il voulut abandonner le
-détroit de Salamine. Thémistocle s’y opposa avec une extrême vigueur.
-Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans ces bras de mer que le
-petit nombre de leurs vaisseaux défieroit avec succès la supériorité
-des Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient se porter sur
-les côtes de la Messénie, de l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer
-à voir enlever leurs convois, tant que la flotte des Grecs resteroit
-à Salamine. Il démontra qu’il étoit de la plus grande importance
-d’intimider ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que trop connue; et
-qu’il valoit autant abandonner la Grèce aux Perses, que de s’éloigner
-de l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit toute son armée de
-ce côté-là pour s’ouvrir l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade
-eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares s’y seroient placés;
-ils auroient en même temps assiégé Corinthe par terre et par mer; et
-quelque défense opiniâtre que les Grecs eussent faite, Xercès auroit
-enfin triomphé, comme aux Thermopyles, de leur habileté et de leur
-désespoir.
-
-Les remontrances de Thémistocle étoient inutiles; et il ne parvint à
-faire échouer le projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de Xercès
-le personnage d’un traître; dernier effort où peut se porter l’amour
-de la patrie dans un grand homme. Il donna avis à ce prince que les
-Grecs cherchoient à se retirer, et qu’il se hâtât de les attaquer
-s’il vouloit empêcher leur retraite; que la division qui régnoit sur
-la flotte des Grecs lui préparoit une victoire aisée, et qu’il y
-trouveroit même des amis ardens à le servir.
-
-Xercès donna dans le piége, et Euribiade fut obligé de combattre.
-Tandis que les Grecs, qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit,
-agissoient tous à la fois, les Barbares, trop resserrés pour déployer
-leurs forces, n’en mettoient en mouvement qu’une petite partie. La
-défaite de leur première ligne porta le désordre dans le reste de la
-flotte, qui fut bientôt mise en fuite et dispersée.
-
-Ce qui rendit la journée de Salamine décisive, ce fut l’imbécillité
-de Xercès. La perte qu’il venoit de faire étoit considérable; mais
-en ramassant les débris de sa flotte, ne lui restoit-il pas assez de
-vaisseaux pour être encore le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il que
-tout est perdu? Son armée de terre n’avoit reçu aucun échec, et presque
-toute la Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas été le plus lâche
-et le plus stupide des hommes, seroit-il tombé dans le second piége que
-lui tendit Thémistocle, en l’avertissant que les Grecs se préparoient
-à rompre le pont qu’il avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident
-qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour retenir chez eux un
-ennemi puissant, après l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de
-périr. Quelques armées qu’ait un prince tel que Xercès, il est destiné
-à être vaincu par un Thémistocle. Les forces les plus redoutables sont
-entre ses mains, comme la massue d’Hercule dans celles d’un enfant qui
-ne peut la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant Mardonius dans
-la Grèce avec trois cent mille hommes, sans y comprendre les alliés,
-il songea moins à la soumettre qu’à l’occuper pendant sa retraite, et
-l’empêcher de porter ses armes en Asie.
-
-L’armée de Mardonius, encore si capable d’effrayer les Grecs, s’ils
-n’eussent pas échappé à un plus grand danger, leur parut méprisable
-après que Xercès eut repassé la mer avec ses principales forces. Ils ne
-doutèrent plus de la victoire; et les Perses consternés commençoient
-au contraire à désespérer du succès. Cependant la Grèce étoit toujours
-pleine de traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité,
-continuoient à servir les Barbares. Les Spartiates et les Athéniens
-avoient besoin d’une sagesse extrême pour ne pas abuser de leur
-courage. Une imprudence de leur part pouvoit redonner de la confiance
-à leurs ennemis, et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces et
-des ressources que Mardonius sembloit ignorer. Le salut des Grecs ne
-dépendoit donc plus que de l’habileté dans la guerre; et de ce côté,
-Pausanias, qui commandoit leur armée, étoit bien supérieur au général
-des Perses.
-
-Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite par les présens et les
-promesses de Xercès, trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même à
-se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai, qu’intimidé, non par ses
-remords, mais par les difficultés de son entreprise, il se repentit
-quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans avoir jamais la
-sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour entraîné par son ambition, et retenu
-par sa crainte, il ne montra dans sa conduite que cette foiblesse et
-cette irrésolution qui mettent le comble à la honte d’un conjuré, et le
-rendent aussi méprisable qu’odieux.
-
-Tel étoit Pausanias, comme homme d’état; mais il n’est que trop
-ordinaire de trouver des hommes qui, grands et petits à différens
-égards, méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si la nature lui
-avoit refusé les talens nécessaires à un citoyen qui médite et prépare
-une révolution dans sa république, elle lui avoit prodigué ceux d’un
-grand capitaine. Tandis que Mardonius, toujours incertain, ne sait
-prendre aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre, et qu’en
-un mot il ignore l’art d’employer ses forces, Pausanias est actif,
-vigilant et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre les vues de
-Mardonius, l’entoure de piéges, le presse de tout côté, et le réduit
-enfin à combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces, qui ne peuvent
-agir, lui deviennent inutiles; et d’où il n’échappa que quarante mille
-Perses sous la conduite d’Arthabase, tout le reste ayant été taillé en
-pièces.
-
-Le même jour que Pausanias triomphoit à Platée, Léotichides, roi de
-Sparte, et Xantippe, Athénien, remportèrent à Micale une victoire
-complète sur les Perses. Le général Lacédémonien, qui ignoroit ce
-qui se passoit dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie que
-Mardonius étoit défait; et que les Grecs étant délivrés du joug dont
-la Perse les avoit menacés, les colonies devoient à leur tour songer à
-recouvrer leur liberté. Diodore remarque que ce ne fut ni la valeur des
-Grecs, ni leur habileté dans la guerre qui les firent vaincre en cette
-occasion. La victoire étoit douteuse; les Samiens et les Milésiens
-la décidèrent en se tournant du côté des Grecs. Les Perses effrayés
-par cette défection imprévue, s’ébranlèrent, et sur le champ tous les
-Grecs d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour accabler leurs ennemis
-communs.
-
-Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut pas plutôt appris la
-défaite entière de ses armées, qu’il ne s’y crut plus en sûreté;
-et se réfugiant avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses
-provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus ce prince avoit joui avec
-complaisance du spectacle de sa puissance et de sa grandeur, à la vue
-des forces qu’il avoit rassemblées contre les Grecs, plus ils se sentit
-humilié par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir le monde entier;
-et croyant déjà voir les Spartiates et les Athéniens au milieu de ses
-états, il n’osoit presque plus espérer de conserver l’héritage de son
-père; Salamine, Platée, Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir
-des malheurs que la Perse avoit éprouvés en faisant la guerre contre
-l’Éthiopie, les Ammoniens et les Scythes. Les idées d’ambition et de
-conquête que Cyrus avoit données à ses successeurs s’effacèrent de tous
-les esprits; et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté et son
-découragement.
-
-La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger auquel l’avoit exposée
-l’infidélité de quelques-unes de ses villes; elle venoit d’éprouver
-ce que peuvent les vertus et les talens, fruits de la liberté: pour
-affermir et perpétuer son bonheur, elle devoit donc s’attacher avec
-plus de force à ses anciens principes, et ne songer qu’à rétablir
-l’alliance presque détruite de tous ses peuples. Elle eut la sagesse
-de tempérer la loi par laquelle elle avoit condamné à une amende de
-la dixième partie de leurs biens, tous ceux qui se rendroient aux
-Perses, ou qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution de ce
-décret n’auroit été propre qu’à renouveler et multiplier les anciennes
-divisions, en allumant une guerre civile dans la Grèce. Les vainqueurs
-des Perses furent indulgens; ils épargnèrent les peuples, et ne
-traitèrent en coupables que les magistrats qui les avoient gagés à
-trahir leur devoir.
-
-Les Grecs eurent encore la modération de ne pas approuver les
-Lacédémoniens, qui, par une politique indigne d’eux, demandoient que
-les Amphictyons chassassent de leur assemblée les députés des villes
-qui s’étoient liguées avec les Perses. Faire des mécontens dans la
-Grèce, c’étoit rompre les liens de sa confédération, et conserver dans
-son sein des alliés aux étrangers. Malgré cette sagesse, si digne
-d’un peuple libre, la république fédérative des Grecs étoit prête à
-se dissoudre. Les Perses, si je puis parler ainsi, avoient infecté
-l’air de la Grèce; et on auroit dit que Xercès, pour se venger de ses
-défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit de discorde sur Athènes et
-Lacédémone.
-
-Les dépouilles de Platée donnèrent aux Grecs l’amour des richesses;
-les Spartiates eux-mêmes osèrent prendre une part dans le butin, et
-profaner leur ville par l’or des Perses, tandis que les Athéniens, ne
-se doutant pas qu’une trop grande prospérité annonce presque toujours
-aux états une décadence prochaine, se livroient à une présomption
-insensée. Leur république, toujours ardente à s’agiter, et que le
-repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance destinée à gouverner
-le monde entier; et pensant jouir d’avance de cet empire qu’elle
-ambitionnoit, engageoit par serment ses citoyens à regarder comme
-leur domaine tous les pays où il croît des vignes, des oliviers et du
-froment. Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens aux plus
-grandes espérances; et après les prodiges de sagesse et de courage
-qu’ils avoient faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent
-pas ouvertement à vouloir dominer dans la Grèce, ils paroissoient
-mécontens de n’y occuper qu’une place subalterne. Quand avec leurs
-femmes, leurs vieillards et leurs enfans, ils revinrent prendre
-possession de leurs demeures ruinées, Lacédémone, d’autant plus jalouse
-de son autorité, qu’ils avoient acquis plus de gloire, voulut les
-empêcher de rétablir les murailles et les défenses de leur ville. «Si
-Xercès, disoient les Spartiates, en cachant leurs vrais sentimens sous
-le voile du bien public, nous fait encore la guerre pour se venger
-de ses défaites, les Athéniens seront encore obligés d’abandonner
-leur ville; mais ne croyez pas que les Perses se contentent alors
-d’en détruire les fortifications. Instruits par l’expérience, ils les
-augmenteront au contraire, et se feront parmi nous une place d’armes
-qu’il sera impossible de leur arracher, et d’où ils tiendront toute la
-Grèce en échec.»
-
-Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle elle s’étoit dévouée
-au salut des Grecs, n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable de
-se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle n’eût réussi,
-en trompant les Lacédémoniens, à la rétablir dans son premier état.
-Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur; et tandis qu’il les
-amusoit par les longueurs affectées de sa négociation, les Athéniens
-travaillèrent sans relâche à relever leurs murailles. La nouvelle
-en fut portée à Lacédémone; Thémistocle accusa d’abord des esprits
-jaloux et mal-intentionnés de répandre des bruits propres à troubler
-la tranquillité de la Grèce. Quand il apprit enfin que les travaux de
-sa patrie étoient assez avancés pour qu’on n’osât plus demander de les
-détruire ou de les abandonner: «Pourquoi, dit-il aux Lacédémoniens,
-tant de plaintes inutiles? Si vous pensez que je vous trompe, par un
-récit infidelle, que ne faites-vous partir pour l’Attique quelques-uns
-de vos citoyens? ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et leur
-rapport terminera enfin nos contestations.» On crut Thémistocle, et
-Athènes reçut les commissaires Spartiates comme autant d’otages qui
-répondroient du traitement qu’on feroit à son ambassadeur. Aucune des
-deux républiques n’osa se plaindre; mais l’injustice et la mauvaise foi
-de leurs procédés commencèrent à changer leur jalousie en haine, et
-leur apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre l’une de l’autre.
-
-Les Spartiates, toujours attachés aux institutions de Lycurgue,
-trouvoient dans leurs lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur
-haine et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit pas ainsi des
-Athéniens. Polybe compare avec raison leur république à un vaisseau que
-personne ne commande, ou dans lequel tout le monde est le maître de la
-manœuvre. Les uns, dit cet historien, veulent continuer leur route,
-les autres veulent aborder au prochain rivage; ceux-ci resserrent les
-voiles, ceux-là les déploient; et dans cette confusion, le vaisseau qui
-vogue sans destination, au gré des vents, est toujours prêt à échouer
-contre quelqu’écueil.
-
-En effet, Athènes, toujours emportée par les événemens et ses
-passions, n’étoit point encore parvenue à fixer les principes de son
-gouvernement. A sa naissance même, ses citoyens avoient commencé à être
-divisés; tandis que les habitans de la montagne vouloient remettre
-toute l’autorité entre les mains de la multitude, ceux de la plaine
-n’aspiroient, au contraire, qu’à établir une aristocratie rigoureuse;
-et les citoyens qui habitoient la côte, plus sages que les autres,
-demandoient qu’on partageât le pouvoir entre les riches et le peuple;
-et qu’à la faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les pouvoirs se
-tempéroient mutuellement, on prévînt la tyrannie des magistrats et la
-licence des citoyens.
-
-Aucun parti n’ayant eu assez de force ou d’adresse pour triompher des
-autres, les Athéniens, toujours ennemis de leurs lois incertaines,
-semblèrent n’avoir d’autre règle de conduite que par l’exemple des
-caprices de leurs pères; et au milieu des révolutions continuelles dont
-ils furent agités, ils s’étoient accoutumés à être vains, impétueux,
-inconsidérés, ambitieux, volages, aussi extrêmes dans leurs vices que
-dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun caractère. Lassés enfin
-de leurs désordres domestiques, ils avoient eu recours à Solon, et le
-chargèrent de leur donner des lois; mais en tentant de remédier aux
-maux de la république, ce législateur imprudent ne fit que les pallier,
-ou plutôt donna une nouvelle force aux anciens vices du gouvernement.
-
-En laissant aux assemblées du peuple le droit de faire les lois,
-d’élire les magistrats, et de régler les affaires générales, telles
-que la paix, la guerre, les alliances, &c. il distribua les citoyens
-en différentes classes, suivant la différence de leur fortune, et
-ordonna que les magistratures ne fussent conférées qu’à ceux qui
-recueilloient au moins de leurs terres deux cent mesures de froment,
-d’huile ou de vin. Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment de
-l’administration des affaires ceux qui devoient prendre le moins
-d’intérêt au bien public, et que, par différentes lois il affectoit
-de rétablir l’aréopage dans sa première dignité, et de donner
-aux magistrats la force et le crédit nécessaires pour maintenir
-la subordination et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la
-permission de mépriser et ses lois et ses magistrats. Autoriser les
-appels des sentences, des décrets et des ordres de tous les juges, aux
-assemblées toujours tumultueuses de la place publique, n’étoit-ce pas
-conférer une magistrature toute-puissante à une multitude ignorante,
-volage, jalouse de la fortune des riches, toujours dupe de quelque
-intrigant, et toujours gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou
-les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce pas, sous le nom de la
-démocratie, établir une véritable anarchie? Quand le législateur auroit
-publié, relativement à tous les objets particuliers de la société, les
-lois les plus propres à la rendre heureuse, c’eût été sans succès;
-parce qu’il étoit impossible que la haine, la faveur, l’ignorance et
-l’emportement qui agiteroient les assemblées publiques, laissassent
-établir et subsister des règles constantes de jurisprudence. A
-l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer l’autorité des jugemens
-du peuple, et la porte étoit ouverte à tous les abus.
-
-Solon créa un sénat composé de cent citoyens de chaque tribu; et cette
-compagnie, chargée de l’administration des affaires, de préparer les
-matières qu’on devoit porter à l’assemblée publique, et d’éclairer et
-de guider le peuple dans les délibérations, auroit en effet procuré
-de grands avantages au gouvernement, si le législateur avoit eu l’art
-d’en combiner de telle façon l’autorité avec celle du peuple, qu’elles
-se balançassent sans se détruire. Solon auroit dû avoir l’attention
-de rendre les assemblées de la place moins fréquentes qu’elles ne
-l’avoient été jusqu’alors. Un sénat, qui, sans compter les convocations
-extraordinaires que tout magistrat et tout général d’armée pouvoit
-demander, étoit obligé d’assembler quatre fois le peuple dans une
-pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six jours, n’étoit
-guère propre à se faire respecter; le peuple le voyoit de trop près, et
-le jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé et rendu inutile,
-en permettant à tout citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer dans
-la place publique. L’éloquence devoit se former une magistrature
-supérieure à celle du sénat; et à la faveur d’une transition familière
-à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers, et soumettre la
-sagesse du magistrat aux caprices du peuple.
-
-Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie des Pisistrates
-s’élever sur les ruines de son foible gouvernement. Si des causes
-particulières, depuis qu’Athènes avoit recouvré sa liberté, lui firent
-exécuter des entreprises dont le peuple le plus sagement gouverné est à
-peine capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager. Cette ville,
-idolâtre et ennemie des talens et des vertus, n’avoit imaginé aucun
-autre moyen pour conserver sa liberté sans nuire à l’émulation, que
-d’accorder les plus grands honneurs à qui serviroit la patrie d’une
-manière distinguée, et de punir cependant par le ban de l’ostracisme,
-ou un exil de dix ans, quiconque en auroit trop bien mérité.
-Aristide, depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter une loi, par
-laquelle tout citoyen, quelle que fût sa fortune, pouvoit aspirer aux
-magistratures. Ainsi le gouvernement, encore plus vicieux qu’il ne
-l’étoit en sortant des mains de Solon, devoit reproduire encore de plus
-grands maux, quand l’engouement qui portoit les Athéniens au bien,
-seroit dissipé.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-
-Les Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes, et qui ne s’étoient jamais
-servi dans leurs querelles particulières que de leurs forces de terre,
-faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots, qu’on n’avoit
-employés qu’aux affaires de commerce; mais la guerre Médique leur
-donna de nouveaux intérêts et une nouvelle politique. Ils craignirent
-le ressentiment de la cour de Perse; ils regardèrent comme un affront
-l’espèce de servitude où Xercès tenoit leurs colonies; et soit pour
-se faire une barrière plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée de
-l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance étroite. Quand la
-Grèce n’auroit pas dû son salut à la bataille de Salamine, elle auroit
-désormais considéré ses flottes comme le rempart le plus sûr contre les
-barbares, et comme un lien nécessaire pour unir une foule de peuples
-séparés par la mer, les rapprocher en quelque sorte les uns des autres,
-et les mettre à portée de se secourir.
-
-Cette nouvelle manière de penser porta atteinte à l’autorité dont
-Sparte avoit joui jusque-là. Quelque gloire que cette république eût
-acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne et bien fondée que fût
-sa réputation, elle se trouvoit dégradée par la seule raison qu’elle
-n’avoit ni vaisseaux, ni fonds nécessaires pour l’entretien d’une
-marine. On commençoit à négliger sa protection, tandis qu’Athènes, à
-la faveur de ses flottes nombreuses, attiroit au contraire tous les
-regards sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la prééminence dont
-l’autre étoit encore en possession.
-
-Athènes n’auroit joui que d’une considération peu durable, si les
-Spartiates n’avoient opposé à son ambition que leurs anciennes vertus.
-Cette république imprudente, qui devoit perdre sa puissance par l’abus
-qu’elle en feroit, auroit été bientôt contrainte par les événemens
-de reprendre la place subalterne qu’elle avoit occupée dans la ligue
-de la Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance de Xercès, étoit
-une terreur panique, et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies
-d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses de leur liberté, devoient
-se lasser de la protection inquiète et tyrannique des Athéniens. Les
-Grecs détrompés auroient bientôt ouvert les yeux sur la faute qu’ils
-faisoient, de négliger une république qui les gouvernoit depuis six
-cens ans avec sagesse, pour se livrer à la conduite d’une ville dont le
-peuple, accoutumé par le vice de ses lois à n’agir que par caprice et
-par passion, étoit incapable d’être à la tête de leurs affaires. Plus
-les Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce de tort que leur
-faisoit le crédit naissant d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec
-confiance et avec empressement.
-
-Ils ne surent pas qu’il faut supporter des maux passagers, et se
-garder de les aigrir par des remèdes imprudens; ils ignorèrent que,
-quelque révolution que paroisse éprouver un état, il n’est point
-déchu quand il conserve religieusement les institutions auxquelles il
-a dû sa puissance. Leur jalousie contre les Athéniens les prépara à
-commettre une injustice contre la Grèce entière. Au lieu de ne confier
-le commandement de l’armée destinée à porter la guerre en Asie et
-rendre la liberté aux colonies, qu’à un général propre à faire aimer
-et respecter le pouvoir de sa patrie, ils en chargèrent Pausanias, que
-le butin fait à Platée avoit déjà corrompu, et qui, se vendant aux
-lieutenans de Xercès, se comporta avec autant de hauteur et de dureté
-à l’égard des Grecs, que de foiblesse et de ménagement envers les
-Perses. Il éclata un soulèvement universel; et Lacédémone, voulant en
-quelque sorte punir tous les Grecs de l’ambition qu’elle craignoit dans
-les seuls Athéniens, refusa d’écouter les plaintes qu’on lui portoit
-contre son général: elle crut qu’il falloit appesantir le joug, parce
-qu’elle craignit qu’on ne voulût le secouer.
-
-Cette conduite fut comparée à celle d’Athènes, où Aristide et
-Cimon, après que Thémistocle eut été condamné à subir la peine de
-l’ostracisme, avoient acquis le plus grand crédit. Tous les Grecs, à
-l’exception de ceux du Péloponèse, implorèrent sa protection; et pour
-se délivrer de la tyrannie de Pausanias, ils offrirent à un peuple qui
-vraisemblablement se seroit contenté de commander les armées sur mer,
-comme Sparte les commandoit sur terre, de ne plus aller à la guerre que
-sous ses ordres.
-
-Quoique les Lacédémoniens ne songeassent plus à conserver l’empire
-de la Grèce par les mêmes moyens qu’ils l’avoient autrefois acquis,
-et que les Athéniens fussent assez enivrés de leur fortune pour se
-livrer aux plus vastes espérances, la Grèce continuoit à jouir de la
-paix. L’ancien esprit du gouvernement fédératif faisoit faire encore
-par habitude à ces deux peuples mille efforts pour n’en pas venir à
-une rupture ouverte. Quelqu’attachés que fussent les Grecs à la ville
-dont ils étoient citoyens, ils ne croyoient point encore qu’il leur
-fût permis de sacrifier à ses intérêts ceux de la Grèce entière, qui
-étoit la patrie commune. Athènes et Sparte, quoique rivales et déjà
-ennemies, se bornoient cependant à s’observer et s’inquiéter; si elles
-se faisoient une injure, elles se hâtoient de la réparer à moitié. A
-l’exemple des autres villes, elles étoient accoutumées à s’appeler
-elles-mêmes les deux mains, les deux bras ou les deux yeux de la Grèce;
-elles en concluoient que si l’une ou l’autre périssoit, la Grèce seroit
-boiteuse, manchote ou borgne; et leur imagination effrayée par cette
-image, tempéroit la fougue de leur ambition et de leur jalousie.
-
-Lacédémone, d’ailleurs, toujours lente à se décider par la forme même
-de ses délibérations, se conduisoit depuis trop long-temps par des
-principes de modération et de justice, pour s’abandonner légèrement à
-son ambition. Elle ne pouvoit se déguiser qu’elle étoit trop foible
-pour humilier un ennemi dont les succès avoient augmenté la confiance
-et le courage, et qui, disposant de presque toutes les forces de la
-Grèce, pouvoit, avec le secours de ses vaisseaux, faire des descentes
-dans toutes les parties du Péloponèse, et étoit gouvernée dans ce
-moment par des hommes du mérite le plus éminent. Les Athéniens, de
-leur côté, devoient voir avec une sorte de frayeur la réputation de
-Lacédémone. Si, par la nature de leur gouvernement, un caprice devoit
-souvent décider de leurs résolutions, le caprice alors à la mode dans
-leur place publique, étoit d’obéir aveuglément aux magistrats à qui ils
-avoient donné leur confiance; et après toutes les grandes choses qu’ils
-avoient faites depuis l’exil des Pisistrates, ils se connoissoient trop
-bien en mérite, pour se laisser gouverner par des hommes qui n’auroient
-pas prévu dans quels malheurs une guerre contre Lacédémone auroit jeté
-leur patrie et la Grèce entière.
-
-Quoique Thémistocle haït les Lacédémoniens, et vit avec plaisir que sa
-patrie qu’il gouvernoit devînt la puissance dominante de la Grèce, il
-ne l’invita point à repousser par les armes les premières injures que
-lui firent les Spartiates. L’élévation de son ame ne lui permit pas
-de songer à se rendre nécessaire par une trahison. Il connoissoit les
-Athéniens, peuple incapable d’être heureux sans abuser de son bonheur;
-et il sentit que ce seroit servir leurs passions et non pas leurs vrais
-intérêts, que de les mettre à la tête d’une république fédérative, dont
-tous les mouvemens ne peuvent être ménagés avec trop de circonspection.
-
-Aristide, encore plus vertueux que Thémistocle à qui il succédoit,
-n’eut point d’autre principe de politique que les règles de la plus
-exacte morale, et respecta l’ancienne autorité de Lacédémone. Cimon,
-aussi bon citoyen qu’Aristide, fit tous ses efforts pour étouffer dans
-sa naissance la rivalité ruineuse des deux républiques, et conserver
-l’ancien systême de la Grèce. Il combattit avec succès l’ambition
-de ses citoyens, en les occupant en Asie contre les Perses. Il loua
-publiquement la simplicité, la tempérance et la modération des
-Spartiates dont il avoit les mœurs. La Laconie essuya un tremblement de
-terre qui y fit périr plus de vingt mille hommes, et il ne travailla
-qu’à l’aider à réparer ses pertes. Les Ilotes et les Messéniens se
-révoltèrent; et tandis que l’orateur Ephialte vouloit qu’on laissât
-succomber Lacédémone, Cimon s’en déclara le protecteur, pour la
-réconcilier avec sa patrie. Il engagea les Athéniens à lui donner
-des secours, et à lui pardonner même l’injure dont elle paya leur
-générosité, en les soupçonnant d’être les amis secrets de ses esclaves
-révoltés.
-
-Maître d’une fortune considérable, économe dans sa maison, prodigue
-au-dehors, il joignoit à l’intégrité et aux lumières d’un grand
-magistrat, les talens les plus rares et les plus nécessaires à la
-guerre. Il eut l’avantage singulier de remporter le même jour deux
-victoires, l’une sur mer et l’autre sur terre. Des succès trop
-brillans en Asie lui firent enfin des ennemis dans l’Attique; on
-rendit ses vertus suspectes, on craignit ses talens; et Athènes donna
-sa confiance à l’homme qui avoit tramé et conduit l’intrigue qui
-perdoit Cimon. C’étoit Périclès, à qui une justesse exquise d’esprit
-fournissoit toujours les plus sûrs moyens pour parvenir à son but.
-Capable d’emprunter les sentimens qui lui étoient les plus étrangers,
-d’embrasser à la fois plusieurs objets, et de les combiner avec une
-précision extrême; grand capitaine, plus grand orateur encore, Athènes
-n’avoit point eu de citoyen qui eût réuni plus de talens propres à
-gouverner la multitude. Mais toutes ces grandes qualités, employées à
-servir l’ambition encore plus grande de Périclès, devinrent le fléau de
-sa patrie et de la Grèce.
-
-Il avoit remarqué que, par un mêlange de désintéressement et d’avarice,
-de fermeté et de condescendance, la plupart des magistrats qui
-l’avoient précédé dans l’administration des affaires, n’avoient joui
-que d’une faveur incertaine; et que ceux qui s’étoient constamment
-occupés du bien public dans leur régence, avoient toujours éprouvé une
-disgrace éclatante. Au lieu d’être à demi-vertueux et à demi-méchant,
-d’irriter le peuple dans une occasion, et de lui faire dans l’autre
-une cour servile, il se fit une règle constante de tout sacrifier à la
-passion qu’il avoit de gouverner sa république.
-
-Il s’agissoit de faire oublier les prodigalités de Cimon; et Périclès,
-qui ne jouissoit que d’un patrimoine médiocre, imagina d’être prodigue
-des richesses de l’état. Il fit donner au peuple des rétributions pour
-assister aux jugemens. La multitude, dont la fureur de juger s’empara,
-ne quitta plus la place publique que pour courir aux théâtres. Solon
-vouloit que le peuple fût laborieux; il avoit chargé l’Aréopage de
-s’informer des occupations de chaque citoyen, et de punir ceux qui
-ne travailleroient pas. Le père qui n’avoit pas fait apprendre un
-métier à son fils, étoit privé par les lois de ses droits naturels
-sur lui, et ne pouvoit en exiger aucun secours dans sa vieillesse.
-Le législateur avoit sans doute espéré que le peuple, occupé par
-quelque profession, seroit moins empressé de se trouver sur la place
-publique, et laisseroit ainsi une plus grande autorité au sénat et aux
-magistrats. Ces vues ne touchèrent pas Périclès. Il lui importoit peu
-qu’après avoir détruit le goût et l’habitude du travail, l’oisiveté du
-peuple dût un jour multiplier les vices de la démocratie, pourvu que sa
-reconnoissance présente l’attachât plus fortement à son bienfaiteur. La
-multitude, toujours aveugle et toujours passionnée dans ses jugemens,
-devoit avilir tous les tribunaux, et ne s’occuper désormais sur la
-place qu’à commenter, expliquer, modifier et éluder les lois, qui
-par-là resteroient sans forces; et c’est ce que désiroit Périclès, qui
-paroîtroit plus grand quand l’autorité de tous les magistrats seroit
-avilie, et qui vouloit n’être gêné dans son administration par aucune
-loi. Il prévoyoit avec plaisir qu’Athènes, au milieu des fêtes, des
-spectacles, des plaisirs, perdroit les mœurs convenables à un état
-libre; que les arts inutiles seroient bientôt les plus estimés, et
-que les Athéniens, distraits de leurs devoirs, n’aspireroient enfin
-qu’à la gloire puérile et dangereuse d’être le peuple le plus poli et
-le plus aimable de la Grèce; moins la république seroit attentive à
-l’administration des affaires, plus son premier magistrat devoit avoir
-d’autorité.
-
-Cet adroit tyran d’Athènes étoit cependant trop habile pour compter sur
-la faveur du peuple, s’il ne travailloit continuellement à s’affermir.
-Son grand art consista à caresser la multitude pour imposer silence à
-ses rivaux, et à n’embarquer la république que dans des entreprises
-dont le succès lui parut certain. Quelque puissante que fut son
-éloquence, un revers qui auroit interrompu les fêtes d’Athènes,
-tari les sources de son luxe, ou porté l’ennemi dans l’Attique,
-auroit déconcerté l’orateur; et le peuple, qui ne voit que le moment
-présent, et ne juge que par les événemens, auroit été capable, dans
-une agitation convulsive de sa colère ou de sa crainte, de renverser
-l’idole qu’il adoroit.
-
-Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de chagrin que Cimon, mais
-par d’autres motifs, la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie
-et Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés des forces
-du Péloponèse, en venoient à une rupture ouverte, la qualité de chef
-d’Athènes deviendroit un fardeau trop pesant, et qu’il succomberoit
-peut-être sous le poids d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on
-croyoit invincible.
-
-A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à se rendre maître de la
-haine des Athéniens contre Lacédémone, en les occupant par des
-expéditions contre les Perses; mais ces succès mêmes, plus ils étoient
-brillans, plus ils aigrissoient la jalousie des Spartiates. Leur
-patience se lassoit enfin de voir triompher leurs ennemis en Asie; ils
-étoient fatigués du bruit de leurs exploits et des éloges que leur
-donnoit la Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit nombre
-de citoyens attachés aux anciennes lois de Lycurgue, et éclairés sur
-les vrais intérêts de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la
-modération. Ce parti trop foible n’auroit pu empêcher que la république
-ne commençât la guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du
-commencement de corruption que le butin fait à Platée avoit fait naître
-à Lacédémone; il y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua à
-tous ceux qui voulurent se laisser corrompre, et à qui il ordonna de
-penser et de parler comme les gens de bien.
-
-Mais cette paix, d’abord favorable aux vues de Périclès, devint enfin
-elle-même un nouvel embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre les
-Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle offrît des victoires
-faciles et un butin considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire
-à-la-fois le double goût des Athéniens pour la gloire de leurs armes
-et la magnificence de leurs spectacles. De l’autre, il étoit dangereux
-de laisser la république dans une trop grande oisiveté. Applaudir ou
-critiquer une pièce de théâtre, un tableau, une statue, un édifice;
-contredire l’aréopage, juger quelques procès particuliers, ce n’étoit
-pas assez pour occuper des esprits volages et accoutumés à l’agitation.
-Il falloit aux Athéniens des armées en campagne, des succès, des
-défaites, des espérances et des craintes, ou leur inquiétude naturelle
-les rendoit trop difficiles à conduire.
-
-Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes n’étoient pas aussi
-contens de son administration que les Athéniens. Les colonies d’Asie
-ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs auxquels la république se
-livroit; mais elles trouvoient mauvais de payer les frais de ses fêtes
-et de ses spectacles, et que Périclès leur demandât plus de six cent
-talens de contribution pour ne procurer que des amusemens frivoles
-à des citoyens, tandis que Cimon s’étoit contenté de soixante pour
-faire la guerre aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire au
-désespoir des peuples qui ne pouvoient se soulever contre Athènes sans
-se perdre. Outre qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il
-leur étoit par conséquent impossible d’agir de concert, ils n’avoient
-jamais eu d’ambition; et contens de recouvrer leur liberté, ils avoient
-obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent et en vaisseaux à la
-guerre que la Grèce avoit faite en leur faveur au roi de Perse. Les
-colonies, accoutumées par-là au repos et à toutes les douceurs d’une
-vie tranquille, avoient perdu l’usage de manier les armes, et, selon
-la judicieuse remarque de Thucydide, se trouvant même épuisées par les
-contributions auxquelles elles s’étoient soumises, ne pouvoient se
-dérober au joug des Athéniens, s’ils vouloient les traiter plutôt en
-sujets qu’en alliés.
-
-En représentant les justes plaintes de ces peuples malheureux,
-comme un attentat intolérable, et propre à ruiner toute espèce de
-subordination, Périclès les rendit facilement odieux. Il engagea
-les Athéniens dans une guerre qui devoit affermir son crédit, parce
-qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès certains, et leur
-promettoit un grand empire. En effet, leur république, contente de
-gagner des batailles et de prendre des villes, n’importe à quel prix,
-ignoroit trop ses intérêts pour s’apercevoir que les avantages qu’elle
-remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence, et que leur
-révolte la ramenoit au même point de foiblesse où elle s’étoit vue
-avant la guerre Médique.
-
-Athènes auroit repris sans s’en apercevoir la seconde place qu’elle
-occupoit autrefois dans la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre
-qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps pour que ses alliés,
-se détachant successivement de son alliance, l’eussent privée de tout
-secours étranger. Mais les Athéniens avoient des succès continuels,
-et la crainte retenoit encore la plupart des colonies sous le joug,
-lorsque Périclès eut besoin de donner à sa république une occupation
-plus importante.
-
-Le temps arriva où il devoit rendre compte de son administration, et
-cette opération étoit délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi aux
-dépens de l’état; mais soit négligence de sa part, soit infidélité dans
-les subalternes qu’il avoit employés au maniement des deniers publics,
-on ne trouvoit point l’emploi de plusieurs sommes considérables, et
-les revenus de la république étoient diminués. Il étoit humiliant pour
-Périclès de montrer aux Athéniens que leurs finances étoient en mauvais
-ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la prodigalité, les fêtes,
-les jeux, et les spectacles, que d’avouer qu’ils n’avoient enfin abouti
-qu’à ruiner la république et ses alliés.
-
-Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade à ce sujet. Il
-s’étoit présenté chez Périclès pour le voir; et on lui dit qu’il
-ne recevoit personne, étant accablé d’affaires, et occupé à penser
-comment il rendroit ses comptes. S’il m’en croyoit, répondit
-Alcibiade, il songeroit bien plutôt comment il n’en rendroit point.
-Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès, et il ne pensa
-qu’à distraire les Athéniens de leurs affaires domestiques par
-quelqu’entreprise importante au-dehors. Malheureusement aucune ville
-voisine n’osoit remuer; les unes intimidées par les exemples de
-sévérité qu’Athènes avoit donnés, les autres retenues par le peu
-d’intérêt que Lacédémone sembloit prendre à leurs affaires, et par
-la lenteur avec laquelle cette république agissoit, renfermoient
-leur ressentiment, en attendant des circonstances plus favorables;
-et Périclès fut réduit à la dure extrémité d’irriter la jalousie des
-Spartiates mêmes qu’il redoutoit.
-
-Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas oublié les torts qu’Athènes
-leur avoit fait dans la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée;
-et il espéra qu’en faisant le siége de Potipée, place de la plus grande
-importance pour eux, il les forceroit à prendre les armes. En même
-temps qu’il insulte un des peuples les plus puissans du Péloponèse,
-il ne fait plus passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires,
-qui se seroient vengés, en continuant à parler d’une manière propre à
-conserver la paix, se turent mal-habilement, et servirent Périclès.
-
-Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit plus de se livrer à
-leur haine, convoquèrent une assemblée générale de leurs alliés, pour
-délibérer sur la situation du Péloponèse, et les dangers dont la
-Grèce entière étoit menacée. Les Corinthiens parlèrent avec plus de
-chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, vous êtes les
-libérateurs de la Grèce, vous en êtes les protecteurs; mais renoncez
-à ces titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que nous souffrons, et
-que vous auriez dû prévenir. Il est temps que votre bonne foi ne soit
-plus la dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez pas pour nous
-venger que vos ennemis aient détruit votre puissance. Connoissez ces
-Athéniens qui ne veulent de liberté que pour eux, et qui sont les plus
-grands ennemis de la Grèce. Toujours hardis, toujours entreprenans,
-toujours pressés d’agir; un succès, un revers, tout augmente également
-leur confiance et leur ambition. Ils croient que leur république
-décheoit quand elle ne s’agrandit pas; ils se regardent dès aujourd’hui
-comme les maîtres des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils
-espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, qu’opposez-vous,
-Spartiates? une lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection de
-vos alliés et l’élévation de vos ennemis. Réduits enfin à vos seules
-forces, vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au sort que plusieurs
-peuples ont déjà subi. Les villes qui vous implorent aujourd’hui,
-soumises alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes à vous opprimer.
-Les dieux auroient-ils donné inutilement aux hommes le talent de
-prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour être modérés envers des
-ennemis qui ne cessent de vous insulter, ne soyez pas injustes à
-l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous servir. Vous nous devez
-votre protection; la foi des traités, la religion des sermens vous y
-obligent, et nous en réclamons aujourd’hui les effets pour votre propre
-avantage.»
-
-Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés à cette assemblée, agirent
-conformément aux vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement
-de leur désir de la paix, pour ne pas paroître, s’il étoit possible,
-les auteurs de la guerre, ils ne firent aucune proposition qui tendît
-à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer en négociation, qu’ils
-désiroient de réparer leurs injustices, et de rassurer les esprits sur
-l’avenir. Toujours pleins des journées de Marathon et de Salamine, ils
-ne dissimulèrent pas qu’il étoit juste qu’une république, qui avoit
-sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.
-
-«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus forts sont les maîtres;
-nous ne sommes pas les auteurs de cette loi, elle est fondée dans la
-nature.» A les en croire, on eût dit que la majesté du commandement
-s’avilissoit par la modération, la justice et la bienfaisance. Ce
-discours sauvage, et digne d’un satrape de Perse, qui parle à des
-esclaves, indigna des hommes qui vouloient être libres; et Lacédémone
-porta un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection Corinthe,
-Potidée, Egine et Mégare.
-
-Périclès, à qui tout réussissoit, profita de cette démarche de
-Lacédémone pour faire prendre aux Athéniens une résolution extrême.
-Après avoir représenté sous de fausses couleurs sa conduite et celles
-des villes du Péloponèse: «Il ne s’agit point, dit-il au peuple le
-plus orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche condescendance aux
-volontés des Lacédémoniens. S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter
-Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le décret que nous avons
-porté contre Mégare, nous pourrions peut-être, sans nous faire tort,
-ne consulter que notre modération; mais puisque Lacédémone croit
-encore jouir de son ancien empire, et donne des ordres, Athènes doit
-désobéir pour ne pas se déshonorer. Si vous cédez aux menaces de la
-guerre, on croira que vous vous êtes rendus à la crainte; on vous fera
-de nouvelles demandes, qu’il faudra rejeter pour ne pas plier sous le
-joug. Vous pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous menace, en
-donnant un exemple de vigueur qui intimidera vos alliés, et instruira
-pour toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils doivent se promettre
-de leur orgueil; mais peut-être que demain il n’en sera plus temps.»
-
-Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient venues à une rupture ouverte,
-il ne falloit plus espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de
-l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement fédératif des Grecs
-pût se rétablir et subsister. Quoique les intérêts particuliers de
-Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les armes, cette guerre
-étoit, en effet, une guerre de rivalité entre Sparte et Athènes; elle
-devoit ranimer une jalousie qui avoit été retenue et non pas éteinte;
-et plus les Spartiates et les Athéniens étoient braves, plus leur haine
-en s’aigrissant devoit être implacable. La première hostilité devenoit
-une source éternelle de divisions. Les monarchies peuvent oublier les
-injures qu’elles ont reçues, parce que le prince imprime son caractère
-à sa nation, et qu’il peut n’être ni vindicatif, ni ambitieux, ni
-jaloux; mais dans des républiques telles que celles de la Grèce, où
-la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit résister au torrent de
-l’opinion publique, et le détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir
-d’autre politique que celle de leurs passions.
-
-C’est sous ce point de vue que Périclès auroit dû commencer et conduire
-ses opérations. Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame et
-le début de la guerre. N’en faire supporter les maux qu’à Mégare, Egine
-et Potidée, c’étoit une démarche fausse. Brûler les vaisseaux et les
-moissons de Corinthe, c’étoit ne point décider à qui appartiendroit
-l’empire de la Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire qu’on alloit
-combattre. Athènes devoit donc adresser directement tous ses coups à sa
-rivale, dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de ses alliés;
-mais Périclès, gouverné par la seule passion de dominer dans sa patrie,
-craignit de se jeter dans de trop grands embarras, ou de se mettre dans
-des entraves, s’il proposoit le dessein d’humilier les Spartiates au
-point de les réduire à reconnoître la supériorité des Athéniens. S’il
-eût une fois fait concevoir cette espérance téméraire, il n’auroit plus
-été le maître d’y renoncer, sans se déshonorer et perdre son crédit. Il
-ne forma qu’un plan vague, pour se laisser la liberté de changer de vue
-selon les événemens, d’avancer ou de reculer à son gré, et de prendre
-chaque jour, le parti le plus favorable à ses intérêts.
-
-Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de leur côté un compte plus sage
-de la guerre qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient se hâter de
-commencer les hostilités pour prévenir leurs ennemis, ils perdirent
-un temps précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs qu’ils
-envoyèrent à Athènes, tantôt demandèrent qu’elle réparât je ne sais
-quel sacrilège, dont les prêtres de Delphes se plaignoient; tantôt
-l’invitèrent à lever le siége de Potidée, à rendre la liberté aux
-Eginètes et aux Mégariens, ou proposèrent seulement de faire un traité,
-par lequel on s’engageroit à ne faire aucune entreprise préjudiciable
-à la liberté de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis que les
-alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient à rester fidelles à leurs
-premiers engagemens, ils étendirent également leur sévérité sur ceux
-qui n’attendoient qu’une invitation et des secours pour secouer le
-joug des Athéniens. Cette faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant
-la plus considérable que firent les Spartiates. Tandis qu’ils devoient
-paroître ne combattre que pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent
-scandaleusement l’amitié de la cour de Perse, et lui abandonnèrent les
-colonies d’Asie, que Cimon avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter
-la haine, et peut-être même le mépris de la Grèce?
-
-Sans doute que dans le détail des opérations particulières de cette
-guerre, les généraux de Lacédémone et d’Athènes firent ce que la
-plus grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient pas de
-les juger; mais il est vrai que l’histoire offre peu de guerres
-dont les vues générales aient été préparées et conduites avec moins
-d’intelligence. Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens de
-faire la guerre à Philippe, de la même manière que les barbares se
-battent au pugilat. «Un de ces athlètes grossiers, disoit-il, est-il
-atteint en quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il reçoit. Le
-frappe-t-on ailleurs? il y porte la main. Mais parer, mais regarder
-fixement son ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. Vous de
-même, Athéniens, si on vous annonce Philippe dans la Chersonèse, vous
-formez un décret pour secourir la Chersonèse. Si vous apprenez qu’il
-occupe les Thermopyles, pareil décret en faveur des Thermopyles. S’il
-tourne de quelqu’autre côté que ce puisse être, vous le suivez en gens
-qui sont à sa solde et à ses ordres. Mais apprenez que si un général
-d’armée marche à la tête des troupes, un politique doit marcher à la
-tête des affaires.»
-
-Athènes et Lacédémone commencèrent à mériter les mêmes reproches
-pendant la guerre du Péloponèse. Elles se perdent continuellement de
-vue, et n’entreprennent rien de décisif. L’une attend pour former
-un projet que l’autre soit entrée en campagne. On fait des courses
-dans l’Attique ou dans la Laconie; et toutes les entreprises ne sont
-en quelque sorte que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque
-principale. Tandis qu’Archidamus se porte chez les Platéens, et se
-jette sur l’Acarnanie, les Athéniens font une irruption dans la Calcide
-et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs alliés se révolte, toute leur
-attention est portée de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre
-est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de Mégare, dans l’île de
-Corcyre; tantôt chez les Etoliens, dans la Béotie ou dans la Thrace.
-A force d’entamer des entreprises différentes, chaque république
-divise trop ses armées, et se met dans l’impuissance de profiter de
-ses avantages. On est heureux d’un côté, malheureux de l’autre; on n’a
-que des succès balancés par des pertes à-peu-près égales. Athènes et
-Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer la loi l’une à l’autre;
-cependant, leur haine augmente et s’irrite par les efforts impuissans
-qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition infructueuse rompt
-enfin, d’une manière sensible, tous les ressorts du gouvernement de la
-Grèce.
-
-Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement ne seroit point
-tombée dans l’avilissement où ses successeurs la précipitèrent. Quelque
-contraires que fussent ses entreprises aux intérêts de sa patrie, il
-les exécutoit avec une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir
-la multitude. Peut-être que cet homme, dont la Grèce admiroit avec
-justice les talens supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en voyant
-les fautes, la lenteur et les irrésolutions des Spartiates; peut-être
-auroit-il cru enfin ne pas se compromettre, en formant des plans
-de campagne propres à déterminer décisivement la querelle des deux
-républiques, qui s’étoient fait trop de mal pour cesser de se haïr.
-Sa régence avoit fait une plaie mortelle à la Grèce; et sa mort, qui
-survint au commencement de la troisième année de la guerre, ne laissa
-aucune espérance d’y voir appliquer un remède efficace. Il ne se
-présenta pour succéder à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux,
-qui, sans talens, sans connoissances, sans droiture dans le cœur,
-sans élévation dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir être
-intrigant, d’avilir le mérite et de flatter les goûts de la multitude,
-pour être en état de gouverner une république.
-
-Périclès avoit toujours soigneusement écarté le mérite, pour n’appeler
-sous lui, à l’administration des affaires, que des personnes dévouées à
-ses volontés et incapables de lui faire ombrage; mais ce n’étoit pas-là
-la seule cause qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du moins qui
-l’eût écarté du gouvernement de la république. La loi de l’ostracisme
-ne produisit d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude étoit
-prise de n’aimer que la gloire et la liberté; et tant qu’il avoit
-fallu être homme d’état à Athènes, pour y avoir de la considération,
-on s’étoit exposé sans crainte à l’exil et à l’ingratitude de ses
-concitoyens. Mais depuis que les Athéniens s’étoient passionnés,
-sous la régence de Périclès, pour la philosophie et les beaux arts,
-jusqu’au point d’accorder à ceux qui s’y distinguoient la même estime
-qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands magistrats, les gens
-sensés, à qui on avoit ouvert une voie moins dangereuse pour acquérir
-de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, qui voyoit avec
-chagrin que son fils aspirât aux emplois d’une république ingrate, qui
-n’encourageoit le mérite que par des récompenses trompeuses. Il menoit
-quelquefois son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; et lui
-faisant remarquer les vieilles galères qu’on y laissoit pourrir, les
-comparoit aux hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès qu’ils ne
-sont plus utiles. Tout homme de bien dût penser de même dans un ville
-où l’ambition avilie par les intrigans n’étoit plus associée à l’amour
-de la gloire.
-
-Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les Athéniens, occupés de
-plaisirs, de jeux, de fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice
-et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, se fussent
-encore formés aux grandes choses. Leur puissance sur mer, qui devoit
-servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, à raffiner leur
-goût pour les voluptés; on trouvoit sur leurs tables tout ce que la
-Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la Lydie et les côtes de
-l’Hellespont ont de plus rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville,
-abandonnée au luxe, peuvent produire des hommes aimables, mais non pas
-de grands hommes.
-
-Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens parlent avec un
-extrême mépris, prit une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, comme
-lui, voulurent s’emparer de l’autorité que Périclès avoit possédée. Sa
-fortune donna de la confiance à tous les intrigans; et pour s’élever
-ou pour ruiner son adversaire, on n’employa plus que la ruse, la
-flatterie, le mensonge, la calomnie, et tous ces moyens bas qui peuvent
-conduire aux honneurs dans une république corrompue, mais qui ne
-peuvent y maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au comble de la
-corruption. Le peuple, agité par les cabales et les partis formés pour
-le tromper, se défit de cette sorte de paresse avec laquelle il s’étoit
-livré jusque-là au citoyen qui avoit gagné sa confiance. Il se défia de
-tout le monde, se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne put ni
-gouverner ni être gouverné.
-
-Cléon étoit prêt à perdre la république, lorsque les citoyens les plus
-considérables, dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner la faveur
-de la multitude, lui suscitèrent un concurrent; mais ils n’eurent rien
-de mieux à lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive faisoit
-craindre la présence du peuple. On peut juger par-là, combien il étoit
-propre au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, des talens,
-de l’éloquence; mais, par je ne sais quelle défiance pusillanime de
-lui-même, il n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence
-bruyante, Cléon écrasoit la modestie de Nicias; on pardonne à l’un ses
-rapines, on ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. Brave
-soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise paroissoit impossible
-à Nicias; quand il commençoit enfin à agir, le moment le plus favorable
-étoit déjà passé. Il ne sait que douter, délibérer, et à peine a-t-il
-fait l’effort de se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur
-parti, qu’il abandonne encore pour un autre. Cléon, au contraire, ne
-doutoit de rien; entreprise sage ou téméraire, moyens prudents ou
-insensés, tout lui est égal. Enfin, toute Athènes, indécise ou partagée
-entre les vertus et les talens timides de Nicias, et les vices et
-l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une résolution, ou prend un
-mauvais parti si elle agit.
-
-Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce n’étoit pas un ambitieux,
-mais un homme vain qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens.
-Sa valeur, son éloquence, tout dans lui étoit embelli par des graces.
-Abandonné aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux des agréments
-et d’une certaine élégance de mœurs qui en annonce presque toujours
-la ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de la république, que
-pour se délasser des plaisirs. Il avoit l’esprit d’un grand homme;
-mais son ame, dont les ressorts étoient devenus incapables d’une
-application constante, ne pouvoit s’élever au grand que par boutade.
-J’ai bien de la peine à croire qu’un homme assez souple pour être à
-Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un Spartiate, dans l’Ionie aussi
-recherché dans les plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace des
-exemples de rusticité, et qui dans l’Asie faisoit envier son luxe
-élégant par les satrapes du roi de Perse, fût propre à faire un grand
-homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de Socrate, il n’étoit guère
-persuadé qu’il y eût dans le monde d’autre bien ni d’autre mal que
-ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot de Timon le misanthrope:
-«Courage, mon cher ami, lui dit-il en lui touchant la main, je te sais
-gré du crédit que tu acquiers; deviens l’homme à la mode, tu me feras
-raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout est perdu, en effet, quand
-un homme du caractère d’Alcibiade parvient à la tête des affaires. Les
-grâces accréditent les vices; la décadence des mœurs entraîne celle
-des lois; les talens agréables sont seuls honorés et protégés, et le
-gouvernement sans principes ne se conduit que par saillies.
-
-Avec de pareils administrateurs, les Athéniens ne tentèrent plus que
-des projets informes et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de
-plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte des autres; et après
-dix campagnes infructueuses, la malheureuse journée d’Amphipolis auroit
-dû leur faire perdre l’espérance chimérique de dominer dans la Grèce.
-Les Lacédémoniens, de leur côté, sans renoncer à leur ambition, étoient
-las de la guerre, qui avoit ruiné leurs affaires. Leurs esclaves
-désertoient chaque jour, et ils n’avoient plus la même autorité
-qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et Brasidas, ces ennemis éternels
-de la paix, étoient morts. Nicias, que les périls et les révolutions
-de la guerre alarmoient, désiroit de jouir sans trouble du crédit
-qu’il avoit acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit mille raisons
-particulières pour travailler à la pacification de la Grèce.
-
-Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent qu’une trève; et
-cependant le traité de paix le plus solennellement juré n’auroit été
-qu’un foible garant de la tranquillité publique. Ces deux peuples,
-toujours pleins d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs forces,
-ainsi qu’ils en étoient convenus, pour hâter l’exécution de leur
-traité, auquel les alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent au
-contraire eux-mêmes que des prétextes pour éluder leurs engagements.
-Ils se firent un art de se nuire en secret; et malgré leur alliance,
-toujours à la veille de reprendre les armes, ils ne jouissoient que
-d’une paix trompeuse; lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige,
-fit tout à coup un effort, et leva une armée formidable pour s’emparer
-de la Sicile.
-
-Il y avoit déjà long-temps que cette conquête flattoit l’ambition des
-Athéniens; et Périclès avoit eu besoin de toute son autorité pour les
-détourner de cette entreprise. «Que vous importe, disoit Nicias, des
-affaires de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps que la république
-est fatiguée par la multitude de ses alliés. Les Léontins et les
-Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez eux; et leurs ambassadeurs
-nous font de justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; mais cette
-tyrannie, de quel malheur menace-t-elle Athènes? Est-il temps de songer
-à faire des conquêtes éloignées, quand tout nous avertit de pourvoir à
-notre propre sûreté? Pouvons-nous croire que nous jouissons de la paix,
-pendant que toute la Grèce est en feu? Toujours à la veille de prendre
-part à la guerre qui subsiste entre nos alliés et ceux de Lacédémone,
-soit parce que nous ne savons pas nous faire obéir, soit parce que
-nous ne voulons pas qu’on nous obéisse, nous sommes certains que les
-Spartiates nous détestent; par quelle inconséquence voulons-nous
-donc transporter nos forces hors de l’Attique, tandis que nous
-devrions les y rappeler si elles en étoient éloignées? Voulons-nous
-par notre foiblesse inviter nos ennemis à rompre un traité qui les
-gêne? Voulons-nous nous mettre hors d’état de repousser les armées du
-Péloponèse, quand elles entreront dans l’Attique?»
-
-Les Athéniens n’étoient plus capables de goûter ces sages réflexions;
-Alcibiade les avoit enivrés de ses folles espérances. Prévoir les
-obstacles et les périls de cette expédition téméraire, c’étoit être
-mauvais citoyen. La république, aussi ennuyée de sa trève avec
-Lacédémone qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, se flattoit de se
-dédommager aux dépens des Syracusains, des pertes que les Spartiates
-lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point que la conquête de la
-Sicile ne fût l’ouvrage d’une campagne; et regardant Syracuse comme une
-place d’armes d’où elle devoit étendre son empire sur l’Italie et sur
-l’Afrique, elle se préparoit déjà à retomber sur le Péloponèse avec les
-forces de ces provinces soumises.
-
-Autant que le projet de cette guerre étoit insensé en lui-même, autant
-les moyens qu’on choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants.
-Avant le départ de leur flotte, les Athéniens portèrent un décret par
-lequel il étoit ordonné, qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte,
-on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit un tribut de toutes
-les autres villes de Sicile. C’étoit inviter les Syracusains et les
-Sélinuntins à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; et en les
-réduisant au désespoir, les rendre invincibles, s’il leur restoit
-quelque moyen de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, se
-priver de leurs secours contre Sélinunte et Syracuse, et ne leur donner
-avec ces deux villes qu’un même intérêt et une même cause à défendre.
-
-Puisque les Athéniens n’avoient point un Thémistocle qui pût, à force
-de sagesse et de talents, faire réussir une entreprise commencée
-sous de si mauvais auspices, cette guerre ne pouvoit laisser quelque
-foible espérance de succès, qu’autant qu’elle seroit conduite par
-Alcibiade, dont le courage et le génie étoient propres à faire naître
-de ces événements bizarres, de ces révolutions extraordinaires, de ces
-coups inattendus de la fortune, qui confondent quelquefois la raison
-et changent la nature des choses. Mais à peine ce général étoit-il
-abordé en Sicile, que ses ennemis, qui avoient conjuré sa perte, et mis
-dans leurs intérêts les prêtres et la religion, réussirent à le faire
-rappeler, en lui intentant une action criminelle devant le peuple.
-Nicias, qui avoit regardé cette guerre comme une espèce de délire de la
-part de ses concitoyens, partagea le commandement avec Lamachus, soldat
-entreprenant, qui croyoit qu’un courage opiniâtre vient à bout de tout,
-et que la circonstance la plus favorable pour agir, étoit toujours
-celle où il se trouvoit.
-
-Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé de se trouver seul à
-la tête de l’armée; toujours opposé à un collègue aussi ardent que
-Lamachus, il avoit été obligé d’avoir un sentiment; il n’en eut plus
-quand tout roula sur lui. Il demande des secours et des collègues;
-et en les attendant il demeure dans l’inaction, ou ne s’occupe que de
-projets de retraite. Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés; et
-ces généraux, d’un caractère trop opposé pour être unis et penser de
-concert, auroient fait avorter une entreprise aisée.
-
-Les Syracusains, secourus par les Corinthiens et les Spartiates,
-et commandés par Gylippe, firent lever le siége de leur ville. Les
-Athéniens, défaits à différentes reprises sur mer et sur terre, et en
-quelque sorte prisonniers dans la Sicile, où ils ne pouvoient recevoir
-aucune subsistance, et d’où toute retraite leur étoit fermée, se
-virent obligés de se livrer à la discrétion des ennemis. Les soldats
-furent vendus comme des esclaves ou envoyés aux carrières, et les deux
-généraux, Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice qu’on leur
-préparoit, qu’en se donnant eux-mêmes la mort.
-
-Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone ne subsistoit plus; et
-la première de ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à sa ruine
-par une fatalité aveugle, n’avoit consulté que sa haine et sa témérité,
-dans le temps qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses anciens
-ennemis. Les Spartiates ne donnoient encore que de foibles secours à
-Syracuse, dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion puissante;
-ils résistoient encore à leur haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui,
-pour se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui susciter des
-ennemis. Au lieu de profiter de ces dispositions pour changer la trève
-en une paix durable, les Athéniens, dont les affaires commençoient à
-aller mal en Sicile, commirent eux-mêmes les premières hostilités, en
-faisant une descente dans la Laconie.
-
-Après les dépenses et les pertes énormes qu’ils avoient faites en
-Sicile, il étoit impossible que leur république fût en état de se
-défendre contre les Lacédémoniens. Ses finances étoient épuisées;
-elle manquoit d’hommes propres à porter les armes. Sans vaisseaux,
-sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer quelques subsistances par
-mer; et l’Attique cependant n’étoit point cultivée, depuis que les
-Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, qui s’étoit réfugié chez
-eux, avoit fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément tout le
-pays. Les Athéniens, méprisés de leurs alliés, furent abandonnés de
-ceux qui, jusque-là, avoient eu la constance de leur rester attachés.
-Sparte, à qui les Syracusains prêtèrent, pour se venger, une nombreuse
-flotte, avoit à son tour l’empire de la mer, et les ambassadeurs de
-Tyssapherne, satrape de l’Asie mineure, lui offroient des secours, et
-la sollicitoient de ruiner Athènes de fond en comble.
-
-Au milieu de tant de maux, la division la plus cruelle éclata entre
-les Athéniens. Le peuple accusoit les riches de tous les désastres
-que souffroit la république; les riches en accusoient l’insolence du
-peuple, et publioient qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on
-ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit jamais d’abuser.
-Pisandre se mit à leur tête, abolit le gouvernement populaire, et
-confia le pouvoir souverain à un conseil dont il fut le chef, et qui,
-pour confirmer la servitude du peuple, employa inutilement tout ce que
-la tyrannie a de plus dur. Les esprits irrités et non pas soumis se
-révoltèrent avec une violence nouvelle; et si les Spartiates avoient
-attaqué le Pyrée, pendant que la fureur des factions se signaloit par
-les plus grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, auroient succombé
-avant que d’avoir pu se réunir et prendre un parti: mais, poursuit le
-même historien, ce n’est pas la première fois que la lenteur naturelle
-de Lacédémone lui a fait perdre ses avantages.
-
-Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains rappelèrent leurs
-troupes pour se défendre contre les Carthaginois; et Alcibiade, qui
-avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement de sa patrie, craignit
-d’être écrasé sous ses ruines, si elle succomboit, et éclaira
-Tyssapherne sur les intérêts de la Perse. Il lui fit sentir que, bien
-loin de mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce, et de prêter des
-secours trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, il devoit
-nourrir la rivalité des deux républiques; les tenir en équilibre,
-balancer leurs avantages, et les consumer l’une par l’autre pour les
-obliger à rechercher à l’envi la protection du roi de Perse, qui
-deviendroit le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.
-
-Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; et le peuple, qui
-ne savoit à qui donner sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit
-son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le courage succède aussitôt
-à l’abattement; le général a déjà fait passer ses espérances dans
-tous les esprits; on fait un dernier effort; tout s’arme; on cherche
-l’ennemi; on est impatient de vaincre ou de mourir, et les Athéniens
-remportent une victoire assez considérable pour obliger leurs ennemis à
-demander la paix.
-
-«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs de Sparte, que nous
-terminions nos longues querelles; la guerre nous est également funeste;
-elle a diminué notre crédit dans la Grèce; et quand elle vous fait
-perdre vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne l’empire que vous
-affectez; les dieux veulent sans doute que l’une de nos deux villes
-n’obéisse pas à l’autre. Que votre dernier avantage ne ferme pas vos
-cœurs à la paix; il seroit imprudent de compter sur la fortune, et
-les uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé son inconstance.
-Jugez-nous, mais jugez-vous en même temps avec équité. Nous cultivons
-les terres abondantes du Péloponèse, et vous ne possédez que le
-territoire stérile de l’Attique. La guerre vous a fait perdre plusieurs
-de vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le roi le plus riche et
-le plus puissant de la terre vous avance les frais ce la guerre; et
-vous n’avez plus pour tributaires que quelques peuples que vos besoins
-ont appauvris. Telle est notre situation respective, et cependant nous
-vous demandons la paix, sans prétendre abuser de nos avantages. De
-part et d’autre, restons les maîtres des villes que nous possédions
-avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers en nombre égal, et
-retirons les garnisons que nous avons mises dans quelques places qui ne
-nous appartiennent pas.»
-
-Athènes rejeta les propositions des Spartiates, non pas parce que, ne
-remontant point à la source des divisions, elles étoient incapables
-d’établir une paix solide entre les deux peuples, mais par une
-confiance et une ambition également présomptueuses. Cette république
-croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers sous les ordres d’Alcibiade, et
-ce général, en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais elle ne
-connoissoit pas sa propre inconstance. Alcibiade, qui, par une conduite
-inconsidérée, fournissoit toujours à ses ennemis des moyens de le
-perdre, fut disgracié une seconde fois; et précisément, dans le temps
-que Cyrus le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant une révolte
-contre son frère Artaxercès Mnemon, donna une flotte considérable aux
-Lacédémoniens, pour attirer à son service les peuples du Péloponèse, et
-que Lysandre commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.
-
-Ce général fit enfin comprendre à sa patrie l’erreur de la conduite
-qu’elle avoit tenue jusque-là. Il jugeoit que dans une guerre qui
-duroit depuis si long-temps, et soutenue avec tant de haine et
-d’opiniâtreté, il n’y avoit plus qu’un parti extrême qui fût prudent;
-et que Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures pour se
-réconcilier sincèrement, il falloit que l’une fût immolée à l’autre.
-Il publioit qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques alliés,
-mais de l’empire de la Grèce: que les Athéniens n’y renonceroient pas
-s’ils n’étoient qu’humiliés; qu’il étoit indispensable de leur ôter
-toute espérance en les ruinant entièrement; et que la paix, à toute
-autre condition, ne seroit qu’une trève passagère, et vraisemblablement
-violée dans des circonstances où Lacédémone ne seroit peut-être pas en
-état de se défendre. Lysandre ne regarda donc chaque succès que comme
-un pas qui le conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il défait
-le reste de ses forces maritimes, c’est dans la vue de la bloquer par
-mer, tandis qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.
-
-Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite aux abois, elle n’a plus
-le courage de s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique qui lui
-restoit pour retrouver la victoire. Elle mendia la paix, consentit à
-démolir ses fortifications et les murailles du Pyrée, affranchit les
-villes qui lui payoient tribut, rappela ses bannis, livra toutes ses
-galères, à la réserve de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre
-que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, Lysandre mit le dernier
-sceau à l’abaissement de cette république, en confiant toute l’autorité
-à trente citoyens, qui ne pouvoient la conserver qu’en obéissant
-servilement à ses ordres.
-
-Athènes servit de théâtre à la fureur de trente tyrans qui firent
-périr tous ceux dont ils craignoient le courage, ou dont ils vouloient
-confisquer les biens. Cette ville, pleine de trophées élevés à la
-valeur et à l’amour de la liberté, ne renferma plus qu’une vile
-populace; on ne voyoit, de tout côté, que des misérables accablés de
-besoins, à qui la régence de Périclès avoit fait perdre l’habitude
-du travail et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient leur
-oisiveté et leurs spectacles, et non pas leur liberté.
-
-Trasybule, que Pausanias appelle le plus sage et le plus courageux des
-Athéniens, conjura pour le salut de sa patrie. A la tête de soixante
-exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, et rendit la liberté aux
-Athéniens. Mais pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés avec les
-affronts et la honte, les mœurs et le courage convenables à un peuple
-libre? La démocratie va devenir l’empire d’une multitude insolente, et
-qui ne sera plus touchée de la gloire de ses pères. Tout mérite va être
-dégradé. Les talens militaires, les vertus civiles ne seront comptés
-pour rien. Les poëtes, les musiciens, les comédiens, les décorateurs
-de théâtre deviendront les maîtres de la république. M’est-il permis
-d’anticiper sur les temps? Eubule fera bientôt passer ce décret infame,
-par lequel les fonds destinés à la guerre furent appliqués à l’usage
-des spectacles, et qui portoit peine de mort contre quiconque oseroit
-seulement en proposer la révocation. Cette indifférence léthargique
-pour le bien public, que Démosthènes reproche aux Athéniens, est
-devenue l’esprit général de la république. «Vos Panathénées et
-Bacchanales, leur dira bientôt cet orateur, se célèbrent toujours avec
-magnificence, et le jour même qui leur est destiné. Vous avez tout
-prévu; aucune difficulté ne vous arrête. S’agit-il de vos spectacles?
-la distribution des rôles est une affaire discutée avec une attention
-extrême, et personne de vous n’ignore le nom du citoyen que chaque
-tribu a choisi pour présider aux répétitions de ses musiciens et de ses
-athlétes. Est-il question de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui
-menace ouvertement votre liberté? Vous cessez d’être attentifs; les
-délibérations vous fatiguent; vous ne prévoyez rien; et si vous portez
-enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en partie et trop tard.»
-
-Pendant que les Spartiates se livroient à la joie, et croyoient
-régner désormais sans contestation sur la Grèce: «Défions-nous de nos
-triomphes, auroit dû leur dire un sénateur digne de la place qu’il
-occupoit dans sa patrie. Une confiance immodérée accompagne toujours la
-prospérité; et c’est pour s’y être livrés aveuglément après la guerre
-Médique, que les Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de la Grèce.
-Vous voyez quel est aujourd’hui le fruit de leur ambition; craignons
-que la nôtre n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons de vaincre,
-et nous touchons peut-être au moment de notre ruine. Que nous sommes
-déjà loin de la prospérité, si nous pensons que nos passions soient
-plus sages que les lois de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer
-au bonheur de la république, nous auroit-il ordonné de ne songer qu’à
-notre conservation?
-
-«Dans un gouvernement tel que celui de la Grèce, où toutes les villes
-sont également jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et la
-confiance qui puissent vous les soumettre aujourd’hui, comme elles
-les ont autrefois soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la ruse?
-avec quelque art qu’elle soit apprêtée, elle sera bientôt démasquée.
-Aurez-vous recours à la force? elle échouera nécessairement; votre
-triomphe même en est la preuve. Dans quel épuisement n’êtes-vous pas
-tombés pour humilier Athènes? A quels travaux, à quels revers ne vous
-exposez-vous pas, si la conquête de chaque ville vous coûte aussi cher
-que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous que l’asservissement
-des Athéniens prépare celui de la Grèce entière? Nous avons vu les
-Grecs, alarmés de nos divisions et de nos projets, former des ligues
-et pourvoir à leur sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, soyez
-sûrs qu’à cette consternation succédera bientôt une juste indignation:
-elle est déjà dans leur cœur.
-
-«Mais je veux que les dieux, aussi injustes que nous, favorisent nos
-ambitieuses entreprises; vous dominerez sur la Grèce par la terreur;
-mais vous devez prévoir, dès ce moment, que vous ne pourrez conserver
-votre empire qu’en humiliant assez les esprits, pour qu’ils n’aient
-plus le courage nécessaire pour oser secouer votre joug. Dans quelle
-foiblesse ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est puissante que
-parce qu’elle est libre? Si le roi de Perse tente une seconde fois
-de l’asservir, s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières,
-quelles forces leur opposerez-vous? Avec vos esclaves, retrouverez-vous
-Salamine, Platée et Micale? Je ne vous prédis point des malheurs
-imaginaires; ce que vous venez d’éprouver dans la guerre du Péloponèse
-suffit pour vous instruire de vos intérêts. Tant que nous avons
-été fidellement attachés aux lois de Lycurgue, et que nous n’avons
-travaillé qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable d’altérer
-notre bonheur; et, malgré le petit nombre de nos citoyens, et le
-territoire borné que nous possédons, nos forces ont été insurmontables.
-Dès que vous n’avez voulu consulter que votre jalousie, votre ambition
-et votre haine, vous avez été obligés de mendier la protection de la
-Perse que vous aviez vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher
-la paix en combattant pour l’empire, et vous n’avez pu contraindre vos
-alliés à observer la trève que vous avez conclue avec les Athéniens.
-
-«Ouvrons les yeux sur notre situation; hâtons-nous, Spartiates, de
-jurer sur les autels des Dieux que nous observerons les lois de
-Lycurgue; et que, renonçant à une ambition funeste, qui nous donneroit
-bientôt tous les vices des autres peuples, nous allons respecter la
-liberté de la Grèce, et affermir son gouvernement ébranlé.
-
-«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et loin de paroître devant eux
-avec la joie insultante d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en habits
-de deuil, et honteux de l’état déplorable où la nécessité nous a
-forcés de réduire les Athéniens. En avouant nos torts avec ce peuple,
-dont nous n’aurions pas dû irriter l’ambition par notre jalousie,
-publions, qu’après les fatales divisions qui avoient éclaté, il étoit
-nécessaire de sacrifier l’implacable Athènes au repos public. En
-condamnant généreusement notre injustice à l’égard de la Grèce entière,
-sur laquelle nous n’avons aucun droit, regagnons par notre repentir
-la confiance que nous avons perdue par notre imprudente ambition.
-Prouvons que nous sommes incapables de commettre une seconde fois les
-mêmes fautes. Que tous les Grecs soient libres, et qu’ils n’en puissent
-douter, en nous voyant nous-mêmes travailler à réparer les ruines
-d’Athènes.»
-
-Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable
-de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général
-qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins
-les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur,
-vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus
-odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen
-lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran
-qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous
-prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent
-les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi
-grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un
-enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen;
-tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix
-du mérite.
-
-Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit
-donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de
-Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans
-le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de
-leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur
-eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les
-ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que
-d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau
-génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville
-les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs
-alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité
-doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer
-sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en
-amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre
-seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre
-loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient
-en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à
-espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté,
-n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à
-leurs fortunes domestiques.
-
-Lysandre persuada aux Lacédémoniens que tous les maux de la Grèce
-étoient nés de la trop grande liberté des Grecs; que pour empêcher
-leurs villes de trahir désormais leur devoir, il falloit y détruire
-le gouvernement populaire, et confier à des magistrats, qu’il seroit
-facile de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le peuple ne peut
-jamais jouir avec sagesse. Il fit espérer aux Spartiates que les
-républiques consternées par la chûte d’Athènes, dont elles avoient
-craint et admiré la puissance, subiroient, sans oser se plaindre, le
-sort auquel on les destineroit. Il les condamna à perdre leurs lois
-et leur gouvernement; et les régens qu’il y établit furent autant
-d’instrumens de son ambition, qui devoient donner à la Grèce les
-mouvemens qu’il désireroit.
-
-La mort de Lysandre préserva les Spartiates des malheurs dont sa
-tyrannie les menaçoit; mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il
-leur étoit impossible de conserver. Ils avoient au-dehors des ennemis
-nombreux, et au-dedans des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on fût
-convenu, dit Plutarque, que les richesses qu’on avoit apportées à
-Lacédémone seroient destinées aux seuls besoins de l’état, et qu’un
-citoyen convaincu de posséder quelque pièce d’or ou d’argent seroit
-puni de mort, l’or et l’argent se répandirent promptement du trésor
-public chez les citoyens, et avec l’avarice portèrent la dépravation
-des mœurs dans leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, ajoute
-sagement cet historien, que le particulier méprisât des richesses que
-le public estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à la porte des
-Spartiates pour fermer à l’or l’entrée de leurs maisons, pendant qu’on
-ouvroit leur ame à la cupidité?
-
-On se feroit cependant une peinture infidelle des désordres auxquels
-la république de Sparte se livra dans ces commencemens de corruption,
-si on en jugeoit par ceux que l’avarice et le luxe ont produits dans
-d’autres états. L’austérité des Lacédémoniens ne se façonnoit que
-lentement à cette élégance recherchée des plaisirs et des voluptés,
-qui accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses ne ruinèrent
-d’abord que quelques lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes mœurs
-laissoit encore à des vices nouveaux une sorte de timidité qui en
-retardoit les progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté dans
-sa corruption même un spectacle digne de l’admiration des Grecs, s’ils
-eussent moins fait attention aux vertus qu’elle avoit abandonnées,
-qu’à celles qui lui restoient. Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on
-amassoit sourdement; et le citoyen, en attendant, pour étaler une
-fortune scandaleuse, que le nombre des coupables pût braver et opprimer
-la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor qu’à la république. On ne
-voyoit qu’avec nonchalance le bien public; un peuple qui commence à se
-réformer est capable d’exécuter de grandes choses, malgré les vices
-dont il n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui dégénère et se
-corrompt, ne retire presqu’aucun avantage des vertus qu’il n’a pas
-encore perdues.
-
-Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice que cette ambition qui lui
-faisoit affecter ouvertement l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée
-de peuples inquiets, jaloux et courageux, qui souffroient impatiemment
-son despotisme, elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme pas
-d’avoir enfin succombé, puisque sa perte étoit inévitable; mais je
-la blâme de n’avoir pris aucune des précautions que lui prescrivoit
-la prudence la plus commune, pour prévenir, ou du moins reculer les
-dangers dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates étoient trop
-fortement attachés à leur ambition et à leur avarice pour rétablir
-l’ancien gouvernement; puisque leurs intérêts étoient désormais
-contraires à ceux du reste de la Grèce, et qu’ils ne pouvoient point
-s’en faire un rempart contre les Barbares, ils devoient donc recourir
-à cette politique de ruse et d’adresse, dont l’histoire offre tant
-de modèles, et qui est la seule que nous connoissons aujourd’hui
-en Europe; ils devoient donc diviser leurs voisins, et former des
-ligues et des alliances avec les étrangers. Sans parler des Thraces
-et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone désavouât l’entretien
-du jeune Cyrus, et les Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition;
-il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure, rechercher l’amitié
-d’Artaxercès, et consentir de dépendre et de relever, pour ainsi dire,
-de sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans un ordre de choses tout
-nouveau, les Spartiates conservèrent leurs anciens principes à l’égard
-des étrangers et en faisant la guerre aux Perses, ils ébranlèrent et
-firent mépriser leur autorité dans la Grèce.
-
-Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable en Asie, Artaxercès
-arma une flotte dont il donna le commandement à Conon, Athénien,
-qui s’étoit réfugié dans ses états. Il dépêcha en même temps le
-Rhodien Timocrate dans la Grèce, pour y exciter un soulèvement
-contre Lacédémone. Cet émissaire, chargé d’y répandre des sommes
-considérables, mit les Athéniens en état de relever leurs murailles,
-et engagea sans peine les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe,
-d’Argos, &c. à faire une diversion dans le Péloponèse, en faveur de
-la cour de Perse. La victoire que les alliés remportèrent à Haliarte
-causa un tel effroi aux Spartiates, qu’ils ordonnèrent à Agésilas
-d’abandonner ses conquêtes pour venir à leur secours. Les alliés,
-battus à leur tour à Némée et à Coronée, ne demandèrent pas la paix; et
-malgré ces deux avantages, l’empire des Lacédémoniens étoit tellement
-ébranlé, que le roi de Perse, qui avoit craint qu’Agésilas ne les
-chassât de ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle que leur
-république y auroit fait si elle eût continué à aimer la justice,
-c’est-à-dire, qu’il en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les villes
-fussent libres et se gouvernassent par leurs lois; les alliés, qui
-ne pouvoient se livrer à leur ressentiment, et continuer la guerre
-sans recevoir des subsides de la Perse, et les Spartiates qui étoient
-épuisés, souscrivirent également aux conditions qu’on leur imposoit:
-tel étoit l’avilissement où les vices et les divisions des Grecs les
-avoient jetés.
-
-En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours ambitieuse, et que ses
-disgraces n’avoient point éclairée sur ses intérêts, ne posa les armes
-que dans le dessein de les reprendre à la première occasion favorable.
-Elle se présenta bientôt: la cour de Perse ayant cessé de s’occuper
-des Grecs qu’elle ne craignoit plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie,
-l’Attique, l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce, en un mot, éprouva
-la supériorité des Spartiates; et c’est de la forteresse de Cadmée, où
-ils avoient établi les tyrans qui régnoient en leur nom sur la ville
-de Thèbes, que partit enfin le coup fatal qui devoit détruire leur
-puissance.
-
-On peut voir dans les historiens à quels excès les tyrans de Cadmée se
-portèrent, et avec combien de courage et d’habileté Pélopidas les fit
-périr, et reprit cette citadelle avant que les Lacédémoniens pussent la
-secourir. Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite guerre, dans
-laquelle les Thébains eurent de fréquens avantages. La manière dont
-Agésilas se conduisit feroit conjecturer que les succès qu’il avoit eus
-en Asie étoient moins l’ouvrage de sa capacité que de l’ascendant des
-Grecs sur les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand âge d’avoir
-éteint ce feu, cette activité, cette prévoyance, dont Xénophon nous a
-laissé un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de grand ni de décisif;
-on lui reproche avec raison que ses courses sur les terres des Thébains
-n’étoient propres qu’à essayer leur courage, et leur apprendre la
-guerre.
-
-Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas et Epaminondas. Il étoit
-naturel que dans une ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais eu
-de sages lois, et qui étoit divisée par des factions, ces deux grands
-hommes fussent rivaux, et que leur jalousie nuisît aux affaires de leur
-patrie; mais leur vertu, égale à leurs talens, ne leur donna qu’un
-même intérêt, et les unit par les liens de la plus étroite amitié.
-Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu desquelles il étoit né;
-Epaminondas eût craint que la fortune ne troublât par ses faveurs la
-pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le premier, impétueux, actif,
-ardent à la guerre, et savant dans toutes ses parties, aimoit moins sa
-réputation que sa patrie; éloge rare: il sut gré à son ami d’être plus
-utile que lui aux Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit ignorer
-la supériorité de ses talens. Il avoit passé, malgré lui, des écoles
-de la philosophie au gouvernement de l’état, et joignoit les vertus de
-Socrate au courage, aux lumières et aux talens de Thémistocle.
-
-Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et ce fut, dit Plutarque, un
-essai de cette fameuse journée de Leuctres qui décida de la fortune
-des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen qui auroit fui devant
-l’ennemi, ou perdu ses armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des
-magistratures, des assemblées publiques, et, pour ainsi dire, du
-commerce des hommes, une famille auroit cru partager sa honte en
-s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis à tous les citoyens
-qui le rencontroient de le frapper, et la loi lui refusoit le droit de
-se défendre. Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent à Leuctres
-effraya Agésilas. Voyant la république épuisée d’hommes, il ouvrit
-l’avis de laisser pour cette fois sans exécution la loi qui flétrissoit
-la lâcheté; et pour conserver quelques défenseurs inutiles à la
-patrie, acheva de perdre un gouvernement, dont les vertus militaires
-devoient être le principal ressort, depuis que les Spartiates n’avoient
-plus le mépris des richesses, l’amour de la pauvreté et la modération
-que Lycurgue leur avoit donnés. On ne peut lire l’histoire de ce
-peuple, célèbre et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin
-malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte de la puissance,
-sans se sentir attendri sur le sort de l’humanité et la fragilité de
-nos vertus. C’est aux hommes destinés à gouverner les états qu’il
-appartient de puiser dans ces grands événemens les lumières nécessaires
-pour rendre les peuples vraiment heureux et puissans.
-
-Epaminondas confirma l’abaissement de Sparte, en bâtissant, sur la
-frontière de la Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens,
-auparavant distribués en petites bourgades, et qui, après leur réunion,
-connurent leurs forces, et furent en état de se venger des injures
-que Lacédémone leur avoit faites. Il rappela dans le Péloponèse les
-Messéniens, qui, dispersés depuis près de trois siècles dans la Grèce
-ou dans les provinces voisines, conservoient, par une espèce de
-prodige, leurs mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène,
-leur haine contre les Spartiates, et l’espérance de se venger et de les
-accabler.
-
-Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée par les Thébains,
-tombèrent dans l’avilissement le plus honteux, dès que l’éphore
-Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, eût porté une
-loi par laquelle il étoit permis de vendre ses possessions, et d’en
-disposer par testament. L’avidité des riches envahit toute la Laconie,
-et les citoyens sans patrimoine mendièrent servilement leur faveur,
-ou excitèrent des séditions pour recouvrer les biens qu’ils avoient
-perdus. Les mains des Spartiates que Lycurgue avoit destinées à ne
-manier que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent parmi les
-instrumens des arts que le luxe introduisit dans la Laconie étonnée.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-
-Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses
-lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte
-comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique
-que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver
-l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la
-pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son
-alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle
-ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation
-d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste
-et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté
-d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à
-l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus
-grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et
-de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son
-gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance
-de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des
-vertus de leur général.
-
-«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de
-Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et
-je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer
-de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment
-aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui
-ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût
-devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit
-assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des
-Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire
-par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes,
-quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances
-qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne
-cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs
-voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands
-ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique,
-chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.»
-
-Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du
-traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de
-la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une
-avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de
-rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent,
-par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions,
-ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs
-affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même
-historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces
-deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit
-croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs
-alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des
-ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe
-et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances
-particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance
-générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les
-peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les
-autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit
-de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de
-conjurations contre la Grèce.
-
-Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par
-tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les
-factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne
-laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de
-la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles
-funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver
-les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux
-charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus
-accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans
-et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur
-intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui,
-s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone,
-devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates
-favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats,
-et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de
-Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut
-jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude
-gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit
-les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à
-la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement,
-soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.
-
-Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une
-sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte
-que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns
-des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines,
-avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces
-troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que
-Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour
-rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée
-de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins.
-Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les
-différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur
-ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut
-plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la
-protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles
-dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes
-tombèrent dans une extrême anarchie.
-
-On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec
-opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit
-tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et
-réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre
-aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que
-la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son
-pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures
-qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement
-de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence.
-L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la
-politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit
-permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens
-ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport
-du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs,
-c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage;
-se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et
-violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et
-de leurs artifices.
-
-Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains,
-après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation
-où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville
-bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de
-contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le
-moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une
-faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête
-du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une
-nouvelle révolution.
-
-Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui
-la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se
-choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui
-l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans
-ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les
-affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques
-nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de
-nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle
-révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine,
-ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire.
-
-Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au
-commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de
-défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les
-nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un
-peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois,
-il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un
-citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre
-les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement
-sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses
-concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au
-point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque
-sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui
-renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière
-offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient
-souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus.
-
-Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées,
-à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique
-frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de
-leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit
-être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils
-étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se
-déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse,
-suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie
-des étrangers.
-
-Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle
-du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis
-long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs
-palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares,
-cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des
-provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain,
-ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles,
-se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs
-avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il
-ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie;
-ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette
-politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône,
-qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux
-monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des
-ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne
-secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de
-leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme.
-
-Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les
-vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie
-de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du
-despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet
-hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune,
-et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom
-des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées
-à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des
-avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui
-d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse,
-lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus.
-
-Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la
-puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta
-d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis
-à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir
-éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les
-Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme
-qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours
-étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne
-surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps
-qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine
-se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses
-ennemis quand il mourut.
-
-Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit,
-Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans
-les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et
-soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province
-de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang,
-qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles
-qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de
-cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien
-à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il
-livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour
-regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la
-tête d’un enfant.
-
-Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône;
-et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva
-une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces
-divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de
-l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit
-en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses
-pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y
-dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie
-entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de
-sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune
-Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il
-leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la
-couronne.
-
-Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point
-incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe
-n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue
-qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne
-sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses
-ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage,
-et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le
-peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre
-législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de
-son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive,
-prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner.
-
-Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces
-heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né
-eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa
-famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une
-république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie,
-il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui
-assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur
-persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas
-besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec
-lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est
-confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude
-qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette
-patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront
-toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître
-que le ministre de la justice.
-
-Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux
-et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des
-négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il
-prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des
-intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et
-le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses
-forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence
-par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur
-donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience,
-la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur
-inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes,
-il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il
-essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en
-combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous
-Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains
-devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange.
-
-Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un
-temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner,
-ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes
-rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les
-uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la
-dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à
-proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes
-sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler
-par son poids tout ce qui se présentoit devant elle.
-
-Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère
-celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein
-qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière,
-une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle
-étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en
-mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant
-l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche;
-et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé
-de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le
-soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier
-en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la
-longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.
-
-Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la
-fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille
-hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient
-à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des
-Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés
-également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes
-les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou
-ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un
-lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur
-donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des
-troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus
-exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint
-à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par
-sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune
-expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre.
-
-Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine,
-Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit
-de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le
-ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la
-racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le
-moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à
-leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y
-demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée
-qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle
-en a jeté les fondemens.
-
-Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la
-Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et
-leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté
-ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la
-prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux
-qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en
-faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un
-écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales
-républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les
-intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit
-la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte;
-il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que
-l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu,
-divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du
-Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander
-qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés.
-Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir
-subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter
-qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister.
-
-Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples
-d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont
-obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et
-se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique
-un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus
-utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que
-savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer
-à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir
-accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il
-faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que
-telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant
-la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens,
-et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une
-autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les
-Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de
-recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent
-été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre
-ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans
-la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux
-Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût
-multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas
-échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de
-peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après
-les autres.
-
-Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les
-subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les
-Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient
-faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en
-construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les
-Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de
-la Grèce.
-
-La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter
-dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu
-d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On
-se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les
-objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé.
-Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en
-trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître;
-et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle.
-Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé
-de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte
-à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle
-aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer
-par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les
-avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache
-profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur
-foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est
-supérieur.
-
-Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se
-dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées
-étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées,
-et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts
-ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des
-emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains,
-la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des
-pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à
-multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà
-maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats.
-
-Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens à la guerre, il
-ne voulut jamais vaincre par la force, que les difficultés que sa
-prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte qu’il ne se forme quelque
-ligue contre lui, il s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui
-divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles espérances, de
-nouvelles craintes, de nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une
-république, promet sa protection à celle-ci, recherche l’amitié de
-l’autre, refuse, accorde ou retire ses secours, suivant qu’il lui
-importe de hâter ou de retarder les mouvemens de ses alliés et de ses
-ennemis. Tantôt il soumet un peuple par ses bienfaits; c’est le sort
-des Thessaliens qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il fait rétablir
-dans le conseil des Amphictyons. Tantôt il semble ne se prêter qu’à
-regret à l’exécution des desseins qu’il a lui-même inspirés. S’il porte
-la guerre dans une province de la Grèce, il s’y est fait appeler; c’est
-ainsi qu’il n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de Messène et de
-Mégalopolis, que les Lacédémoniens inquiétoient. Sent-il l’importance
-de s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à l’irriter; il lui
-offre, au contraire, son amitié, et chatouille adroitement son ambition
-pour la brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette malheureuse
-république, trop fière de l’alliance de la Macédoine, a-t-elle donné
-dans le piége qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer les
-ressorts qu’il a préparés pour se ménager une rupture, ou feignant de
-prendre la défense des opprimés, détruit son ennemi sans se rendre
-odieux. Les Olynthiens furent les dupes de cette politique, lorsque
-comptant trop sur sa protection, ils indisposèrent contr’eux ceux de
-Potidée.
-
-Jamais prince, pour se rendre impénétrable, ne sut mieux que
-Philippe l’art de varier sa conduite, sans abandonner ses principes:
-négociations, alliances, paix, trèves, hostilités, retraites, inaction;
-tout est employé tour-à-tour, et tout le conduit également au but,
-duquel il paroît toujours s’éloigner. Habile à manier les passions,
-à faire naître des lueurs, des doutes, des craintes, des espérances,
-à confondre ou à séparer les objets, ses ennemis sont toujours des
-ambitieux, et ses alliés des ingrats; et il recueille seul tout le
-fruit des guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.
-
-Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir à la domination de
-la Grèce, ce fut de se faire charger par les Thébains de venger le
-temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens qui labouroient à leur
-profit une partie du territoire de Cirrée, consacré à Apollon, et qui,
-persistant dans leur impiété, refusoient de payer l’amende à laquelle
-ils avoient été condamnés par les Amphictyons. La guerre sacrée duroit
-depuis dix ans; presque tous les peuples de la Grèce y avoient déjà
-pris part, et des succès partagés sembloient devoir l’éterniser,
-lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours à Philippe. Ce prince
-entra dans la Locride à la tête d’une armée considérable; et Phalæcus,
-général des Phocéens, n’étant pas en état de livrer bataille à un
-ennemi qui le serroit de près, fit des propositions d’accommodement.
-On lui permit de se retirer de la Phocide avec les soldats qu’il
-soudoyoit aux dépens des richesses qu’il avoit pillées dans le temple
-de Delphes; et les Phocéens, après sa retraite, furent obligés de
-recevoir la loi de Philippe et des Thébains. Le droit de députer au
-conseil Amphictionique, que perdirent les vaincus, fut annexé pour
-toujours à la Macédoine, qui partagea encore avec les Béotiens et les
-Thessaliens la prérogative de présider aux jeux pythiques, dont les
-Corinthiens furent privés en punition des secours qu’ils avoient prêtés
-aux Phocéens.
-
-Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient peu considérables; mais
-ils changeoient en quelque sorte de nature entre les mains de Philippe.
-Les jeux pythiques, de même que les autres solennités de la Grèce, ne
-se passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles et en fêtes inutiles;
-mais, puisque les Grecs étoient devenus assez frivoles pour en faire un
-objet important, il n’étoit pas indifférent à un prince aussi adroit
-que Philippe d’y présider, et d’avoir en quelque sorte l’intendance
-de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons ne conservât
-quelqu’autorité qu’autant que ses décrets intéressoient la religion, et
-que les coupables envers les dieux avoient des ennemis puissans parmi
-les hommes, Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. Quel prince
-étoit plus propre à profiter des superstitions populaires? Il n’étoit
-plus, pour ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre suspect,
-il pouvoit prendre part à toutes ses affaires, relever peu à peu la
-dignité des Amphictyons, et leur rendre leurs anciennes prérogatives
-pour en faire un instrument utile à son ambition.
-
-Les prêtres et toutes les personnes dévouées au culte du temple
-de Delphes avoient déjà commencé à exalter le respect et le zèle
-de Philippe pour les dieux; ses pensionnaires vantèrent alors sa
-modération et sa justice, et il ne fut plus question dans la Grèce
-que du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés de leurs troubles
-domestiques, se flattèrent de voir affermir la paix, tandis que les
-ambitieux, les intrigans, les chefs de parti, se félicitant en secret
-du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, prévoyoient une révolution
-prochaine, et contribuoient par leurs éloges à tromper tous les
-esprits. En un mot, tel étoit, si je puis parler ainsi, l’engouement
-des Grecs pour Philippe, que Démosthènes, son plus grand ennemi, et
-qui, pendant la guerre sacrée, avoit déclamé contre lui en faveur des
-Phocéens, changea subitement de langage. Au lieu de pousser encore les
-Athéniens à la guerre, il parla de paix; il prononça un discours pour
-les engager à reconnoître la nouvelle dignité de Philippe, et le décret
-par lequel les Amphictyons l’avoient reçu dans leur assemblée.
-
-Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce que cet orateur, qui,
-démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers
-dont la liberté de sa patrie étoit menacée. Si un homme eût été capable
-de retirer les Athéniens de l’avilissement où le goût des plaisirs les
-avoit jetés, de rendre aux Grecs leur ancien courage, et de ne leur
-redonner qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, dont les discours
-embrasés échauffent encore aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à
-des sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes de Philippe,
-dès que l’orateur proposoit en tonnant de faire des alliances, de
-former des ligues, de lever des armées et d’équiper des galères, mille
-voix s’écrioient que la paix est le plus grand des biens, et qu’il ne
-falloit pas sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires sur
-l’avenir. Démosthènes parloit à l’amour de la gloire, à l’amour de la
-patrie, à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient plus dans
-la Grèce: les pensionnaires de Philippe remuoient, au contraire, et
-intéressoient en sa faveur la paresse, l’avarice et la mollesse.
-
-Quand ce prince s’y seroit pris avec moins d’habileté pour cacher les
-projets de son ambition, falloit-il espérer de réunir encore les Grecs,
-et de former contre la Macédoine une ligue générale, comme on avoit
-fait autrefois contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit Polybe, que
-soit Démosthènes par beaucoup d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir
-prodigué le nom infame de traître aux citoyens les plus accrédités
-de plusieurs républiques, parce qu’ils étoient unis d’intérêt avec
-Philippe. Tous ces magistrats, dont Démosthènes a voulu flétrir la
-réputation, pouvoient aisément justifier une conduite, qui, après
-les changemens survenus dans le systême politique de la Grèce, a
-augmenté les forces et la puissance de leur patrie, ou qui l’a sauvé
-de sa ruine. Si les Messéniens et les Arcadiens ont pensé que leurs
-intérêts n’étoient pas les mêmes que ceux d’Athènes; s’ils ont préféré
-d’implorer la protection de Philippe, à se laisser asservir par les
-Lacédémoniens; s’ils ont négligé un mal éloigné pour chercher un remède
-à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il leur en faire un crime?
-Cet orateur se trompoit grossièrement, s’il a voulu que tous les Grecs
-consultassent les intérêts des Athéniens en ménageant ceux de leur
-ville.»
-
-Si chaque république, après la ruine du gouvernement fédératif, ne
-devoit plus compter que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que des
-ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il en droit d’exiger que les
-Thessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe
-avoit délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats, et s’exposassent
-les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à
-la Grèce un exemple de courage, et paroître attachés à des principes
-d’union qui ne subsistoient plus? Si les Argiens implorèrent la
-protection de Philippe, c’est que Lacédémone vouloit être encore le
-tyran du Péloponèse; et que ne pouvant former d’alliance sûre avec
-aucune république de la Grèce, la Macédoine seule devoit leur donner
-d’utiles secours. Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est
-qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus être libres, que tous
-aspiroient à la tyrannie, et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser
-l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.
-
-Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que les injures dont il
-accabloit les principaux magistrats de Messène, de Mégalopolis, de
-Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin de préparer les esprits
-aux alliances qu’il méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les
-haines et les querelles domestiques de la Grèce? Après avoir fait
-l’épreuve de la foiblesse, de l’irrésolution et de la lâcheté des
-Athéniens, pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent pour
-eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? Après avoir connu par
-expérience l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la Grèce, que
-ne changeoit-il de vues? Et peut-on ne le pas mépriser comme politique
-et comme citoyen, dans le moment même qu’on l’admire comme orateur!
-
-Il osa proposer aux Athéniens de lever deux mille hommes d’infanterie
-et deux cents cavaliers, dont un tiers seroit composé de citoyens, et
-d’équiper dix galères légèrement armées. «Je ne forme pas, disoit-il,
-de plus grandes demandes, car notre situation présente ne nous permet
-pas d’avoir des forces capables d’attaquer Philippe en rase campagne.»
-Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? «Nous devons, continue-t-il,
-nous borner à faire de simples courses.» Etrange projet! qui, au
-lieu de courage, ne devoit donner aux Athéniens qu’une inquiétude
-ridicule; qui, loin d’inspirer de la crainte à un ennemi dont on
-avouoit la supériorité, n’étoit capable que de l’irriter, et auroit
-justifié son ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible effort
-ranimeroit le courage de la Grèce, et lui donneroit de la confiance
-et de l’émulation? Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises;
-puisque dans le grand nombre d’exordes qu’il composoit d’avance, et
-dont il se servoit ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine deux
-ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement heureux. Polybe lui
-reproche de n’avoir eu pour politique qu’un emportement téméraire. Les
-Athéniens, dit cet historien, cédant enfin aux sollicitations de leur
-orateur, se roidirent contre Philippe; ils furent battus à Chéronée, et
-n’auroient conservé ni leurs maisons, ni leurs temples, ni leur qualité
-de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté sa générosité.
-
-J’aime mieux le sens admirable de Phocion, qui, aussi grand capitaine
-que Démosthènes étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée de ses
-concitoyens, et leur conseilloit la paix, quoique la guerre dût le
-placer à la tête des affaires de la république. Je suis d’avis,
-disoit-il un jour aux Athéniens, que vous fassiez en sorte d’être les
-plus forts, ou que vous sachiez gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne
-vous plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, dont la mollesse
-accrédite tous les abus; mais de vos généraux, dont le brigandage
-soulève contre vous les peuples mêmes qui périront si vous succombez.
-Je vous conseillerai la guerre, disoit-il une autre fois, quand vous
-serez capables de la faire; quand je verrai les jeunes gens disposés
-à obéir et bien résolus à ne pas abandonner leur rang, les riches
-contribuer volontairement aux besoins de la république, et les orateurs
-ne pas piller le public.
-
-Voilà toute la politique de ce grand homme, qui ne jugeoit point des
-forces et des ressources d’un état par ces accès momentanés de courage
-et de confiance qu’un caprice donne et détruit, mais par ses mœurs
-ordinaires et les habitudes que des loix constantes lui ont fait
-contracter. Phocion regardoit sa république et la Grèce entière comme
-des malades auxquels il ne s’agit pas de rendre brusquement la santé;
-mais dont il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu le tempérament
-par un régime sage et circonspect. Affoiblies en effet par une longue
-suite de maux, elles devoient nécessairement succomber dans une crise
-occasionnée par des remèdes violents. Phocion auroit permis à un peuple
-vertueux de se livrer au désespoir, parce qu’il est en droit d’en
-attendre son salut; mais il savoit qu’une république corrompue est
-téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise difficile.
-
-Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes augmentât les
-divisions des Grecs, et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition
-de Philippe; ce prince, qui étoit sûr de remuer la Grèce par le moyen
-de ses pensionnaires et de ses alliés, et d’y susciter des troubles à
-son gré, n’oublia rien pour attacher cet orateur à ses intérêts, ou du
-moins pour lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des services que
-lui rendoit Démosthènes, et il craignoit cette éloquence impétueuse
-qui le représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas qu’on entretînt
-l’orgueil des Grecs, en leur rappelant le souvenir des grandes
-actions de leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, c’étoit
-le contraindre à n’agir qu’avec une circonspection incommode pour un
-ambitieux. Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce de sa liberté,
-et à lui inspirer une certaine indolence qui la préparât à obéir quand
-elle seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que l’orateur Athénien
-dévoilât ses projets, apprît d’avance aux Grecs à rougir un jour de
-la servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît en quelque sorte
-incertain le fruit de ses victoires, en les préparant à être inquiets
-et séditieux.
-
-D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières guerres, que Sparte,
-Athènes, Thèbes et d’autres républiques avoient tour-à-tour imploré
-la protection de la Perse, et s’étoient servies de ses forces pour
-perdre leurs ennemis. Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et
-il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement dans la Grèce des
-ressources contre la Macédoine, Démosthènes se jetât entre les bras des
-satrapes d’Asie. Philippe avoit d’autant plus lieu d’appréhender une
-pareille démarche de la part de cet orateur, qu’il passoit pour avoir
-des liaisons étroites avec la cour de Perse, et même pour être son
-pensionnaire.
-
-Si cette puissance venoit à se mêler des affaires de la Grèce, les
-projets de Philippe étoient renversés, ou du moins l’exécution en
-devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses immenses de l’Asie
-auroient aisément réuni toutes les républiques divisées, parce que
-leurs magistrats avoient la même passion de s’enrichir. Au lieu de
-vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Philippe auroit été obligé de
-les attaquer réunis; et pour les asservir, il eût même fallu triompher
-des Perses.
-
-L’événement justifia les craintes de Philippe. Démosthènes ouvrit
-l’avis d’envoyer des ambassadeurs au roi de Perse, pour lui représenter
-combien il lui importoit de ne pas souffrir l’agrandissement de
-la Macédoine, et le presser de donner des secours aux Athéniens.
-L’orateur, qui n’avoit d’abord que tâté la disposition des esprits,
-insista dans un autre discours sur la nécessité de cette résolution,
-qui fut enfin approuvée par la république. La négociation des Athéniens
-réussit; et Philippe ayant formé les siéges importans de Périnthe et
-de Bisance, se vit troubler dans ces opérations par les secours que la
-Perse et la république d’Athènes envoyèrent aux assiégés.
-
-C’est alors que ce prince fit voir toute la sagesse dont il étoit
-capable. Il jugea qu’en s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit
-ses ennemis, les uniroit plus étroitement, et les forceroit à faire par
-passion ce que leur courage ni leur prudence ne leur feroient jamais
-entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il voyoit se former, il lève le
-siége des places qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes contre
-les Scythes.
-
-Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils étoient plus lâches, ne
-doutèrent point que la nouvelle expédition de Philippe ne fût un coup
-de désespoir; ils crurent qu’humilié de sa disgrace, il alloit cacher
-sa honte dans la Scythie; en voyant entreprendre la guerre contre un
-peuple qui ne cultive point la terre, qui n’a aucune habitation fixe,
-qui chasse devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à ses ennemis que
-des déserts où ils ne peuvent subsister, on se flatta que la Macédoine
-étoit perdue. Si Philippe cependant ne veut pas s’engager dans une
-entreprise sérieuse contre les Scythes, et commencer des hostilités
-inutiles qui l’auroient empêché de se porter à son gré dans la Grèce,
-les Athéniens prennent sa prudence pour une preuve de sa consternation,
-et s’applaudissent déjà de son embarras. La cour de Perse, de son
-côté, étoit trop accoutumée à la flatterie la plus servile pour ne pas
-persuader à l’imbécille Ochus qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins
-ce prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus le monarque orgueilleux
-crut qu’il étoit inutile de déployer de plus grandes forces, et que la
-terreur de son nom suffisoit pour suspendre l’ambition de Philippe.
-L’orgueil des alliés et leur joie les empêchèrent de prendre des
-mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit prévu leur ennemi, le lien
-qui les unissoit, se relâcha.
-
-Philippe cependant qui les observoit de la Scythie, médite sa
-vengeance; mais afin de faire une diversion plus prompte dans les
-esprits, et de mieux séparer Athènes de la Perse, il voulut occuper les
-Grecs d’une affaire à laquelle il sembloit lui-même ne prendre aucun
-intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur les Amphictyons, il fait
-déclarer la guerre aux Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés de
-quelques champs consacrés au temple de Delphes, et engage le conseil à
-donner le commandement de l’armée à Cottyphe, homme vendu aux volontés
-de la Macédoine. Ce courtisan, docile à ses instructions, traîne la
-guerre en longueur, ne se permet aucun succès, et laisse même prendre
-assez d’avantages aux Locriens, pour que les gens religieux craignent
-un scandale, et que la majesté du Dieu de Delphes ne soit pas vengée.
-Les esprits s’échauffent aux clameurs des partisans d’Apollon et de
-Philippe; on ne parle dans toute la Grèce que de faire un effort
-général pour exterminer des sacriléges. Les Locriens rappellent le
-souvenir des Phocéens; Philippe a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire
-les autres; le vœu public lui défère le commandement, ses ennemis
-n’osent s’y opposer dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et les
-Amphictyons ont enfin recours à lui.
-
-Autant que ce prince avoit fui jusque-là l’éclat, autant chercha-t-il
-à intimider ses ennemis par l’appareil de son expédition, dès qu’avoué
-par les états de la Grèce, et comme vengeur de l’injure faite au temple
-de Delphes, il put se livrer à son ambition. A peine eut-il défait les
-Locriens, que, sous prétexte de forcer les Athéniens à se détacher
-de l’alliance des rebelles, il entra avec toutes ses forces dans la
-Phocide, et s’empara d’Elatée, avant qu’on eût pénétré ses véritables
-desseins.
-
-Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent
-portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la
-firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout
-s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens
-se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence.
-Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune,
-lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur
-lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du
-salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains
-pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus
-cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas
-moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet
-par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une
-ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis
-qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés
-semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et
-Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais
-la fortune se déclara contr’eux.
-
-Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, et tempérer par sa
-clémence la sévérité à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit
-quelquefois, prévint les Athéniens par des bienfaits, leur renvoya
-leurs prisonniers sans rançon, et leur offrit un accommodement
-avantageux, tandis qu’il poursuivit les Thébains avec une extrême
-chaleur, et ne leur accorda la paix, qu’après avoir mis garnison dans
-leur ville.
-
-Ce prince occupoit les postes les plus avantageux de la Grèce, ses
-troupes étoient accoutumées à vaincre, toutes les républiques
-trembloient au nom du vainqueur, ou louoient sa modération. Il s’en
-falloit bien cependant que cet empire de la Macédoine fût solidement
-affermi; et il étoit plus difficile de rendre les Grecs patiens sous
-le joug, que de les avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions les
-avoient conduits à la servitude, sans qu’ils s’en aperçussent; mais
-la présence d’un maître pouvoit leur rendre leur ancien génie, en les
-éclairant sur leur sort; et un peuple n’est jamais plus redoutable,
-que quand il combat pour recouvrer sa liberté perdue, avant que de
-s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une nation volage, inquiète,
-orgueilleuse, téméraire et aguerrie, le moindre événement étoit capable
-de causer une révolution, ou du moins des révoltes toujours nouvelles
-qui auroient enfin épuisé les forces de la Macédoine, ou qui l’auroient
-mise dans la nécessité de combattre encore long-temps avant que de
-pouvoir profiter de ses victoires.
-
-Philippe ne se laissa point enivrer par ses succès; semblable à ces
-Romains si savans dans l’art de manier à leur gré les nations, et
-qui, quelques siècles après, asservirent les Grecs, il connoissoit
-tous les milieux par lesquels un peuple doit passer de la liberté à
-la servitude, et la lenteur avec laquelle il faut le conduire pour
-l’accoutumer à être docile. Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il
-rappela à lui les esprits que sa prospérité sembloit effaroucher; il
-tâcha de persuader aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, et
-n’avoit vaincu, que pour les délivrer de leurs tyrans, et protéger leur
-indépendance. Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de les brouiller
-avec la cour de Perse. En rallumant leur ancienne haine contre cette
-puissance, en les conduisant à la conquête de l’Asie, il flattoit leur
-orgueil, les distrayoit de la perte de leur liberté, donnoit un aliment
-à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit de toutes les forces que la
-Grèce auroit pu tourner contre lui.
-
-Après la conquête des Satrapies de l’Asie mineure, la Grèce, placée
-dans le centre de la puissance Macédonienne, sans alliés, sans voisins,
-sans espérance de secours étrangers, devoit se voir dans l’impuissance
-de recouvrer sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous la main
-de Philippe, cette servitude pesante à laquelle les Romains la
-condamnèrent. La république la plus considérable n’auroit pu exciter
-qu’une émeute, et tous les Grecs auroient bientôt connu le danger et
-les inconvéniens de ces commotions passagères dont la tyrannie se sert
-toujours pour étendre ses droits et les affermir. En récompensant d’une
-main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit lassé la constance de ses
-ennemis, et augmenté le nombre de ses partisans. Il lui auroit suffi
-d’éloigner les uns des magistratures, et d’y porter les autres par son
-crédit, pour jouir enfin de cette autorité absolue dont les ambitieux
-sont si jaloux, et qui est cependant l’avant-coureur de leur foiblesse,
-de leur décadence et de leur ruine.
-
-Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme a présenté un spectacle
-aussi intéressant que le règne de Philippe. Que de prudence, que
-de courage dans tout le détail de la conduite de ce prince! Quelle
-justesse dans le plan d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut
-trop admirer sa constance à le suivre. Quelle connoissance du cœur
-humain! Quelle habileté à le remuer et à profiter des passions! Tout
-prince qui, avec le même génie, se conduira par les mêmes principes,
-aura sans doute les mêmes succès; il sera la terreur de ses voisins:
-il vaincra ses ennemis; il fera des conquêtes. Et je m’attacherois à
-démêler, autant qu’il m’est possible, les ressorts de cette politique
-malheureuse, si l’objet qu’elle se propose ne paroissoit petit,
-méprisable, et même condamnable aux yeux de cette politique supérieure,
-qui ne s’occupe point à servir les passions du monarque, mais à rendre
-les états heureux. En effet, qu’a fait Philippe pour le bonheur de la
-Macédoine et de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune particulière,
-ne travaillant qu’à satisfaire son ambition, il ne s’est servi des
-plus grands talens et des ressources les plus rares du génie, que pour
-élever un édifice qui devoit s’écrouler bientôt après lui. Les hommes
-entendent mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant imprudemment
-des difficultés surmontées, ils louent sans restriction des talens dont
-l’emploi a été pernicieux.
-
-Importoit-il à la famille de Philippe ou à son royaume, qu’il établît
-un grand empire? En se rendant puissant, il n’a fait que jeter le germe
-d’une foule de guerres, et préparer dans le monde des révolutions et
-des dévastations. S’il n’eût eu pour successeur qu’un homme ordinaire,
-tout le fruit de ses travaux eût été perdu en un jour. Il laissa sa
-couronne à un héros, et l’avoit rendu assez puissant pour conquérir
-l’Asie; mais ces conquêtes n’ont pas été possédées par les enfans
-d’Alexandre et par la Macédoine. Les héritiers de ce prince ont péri
-misérablement; et leur état, renfermé une seconde fois dans ses
-premières limites ne conserva de son ancienne fortune qu’une ambition
-démesurée qui l’affoiblissoit, et il devint enfin la proie des Romains.
-Si Philippe eût eu un successeur digne de lui, c’est-à-dire, qui eût
-affermi sa domination sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête du
-monde entier, il faudroit donc le louer d’avoir eu l’art d’avilir les
-Grecs, et détruit ce reste de courage qu’ils devoient à leur liberté.
-Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas l’usage que Philippe a fait de ses
-talens, puisque la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit propre qu’à
-corrompre ses successeurs, et rendre les devoirs de la royauté plus
-pénibles?
-
-Que la gloire de ce prince auroit été grande, si après s’être fait
-naturaliser dans la Grèce par son entrée au conseil des Amphictyons,
-il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que Lacédémone avoit eue,
-et n’eût travaillé, faisant revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir
-l’ancienne confédération des Grecs! Il étoit temps de songer à cette
-réforme; les républiques, assez puissantes pour avoir eu de l’ambition,
-avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour juger qu’elles n’avoient
-formé que des projets chimériques. Toutes sentoient la nécessité de
-faire des alliances; de-là leurs négociations perpétuelles; et si leurs
-liaisons étoient incertaines, c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez
-de force ni assez de sagesse pour inspirer de la confiance aux autres,
-et les protéger efficacement. Quelles louanges Philippe n’auroit-il
-pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de corriger son royaume
-de ses vices, il eût affermi ses établissemens, en donnant aux lois
-cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût empêché que ses
-successeurs n’abusassent un jour de la fortune qu’il leur laissoit,
-et que devenant, pour ainsi dire, l’auteur de tout le bien qu’ils
-feroient, il n’eût composé qu’un seul peuple de ses anciens sujets, et
-des Grecs! Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, heureuse
-au-dedans, auroit été en sûreté contre les étrangers; ses forces unies
-à celles de la Grèce auroient suffi pour repousser leurs injures, et
-vraisemblablement la grandeur romaine se seroit brisée contre cette
-masse d’états libres et florissans.
-
-Philippe nommé général des Grecs, pour porter la guerre en Asie, y
-avoit déjà fait passer quelques-uns de ses généraux, et se préparoit
-à les suivre avec une armée formidable, lorsqu’il fut assassiné. En
-apprenant cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les Illyriens,
-et les Taulentiens prirent à l’envi les armes, et auroient détruit la
-puissance mal affermie des Macédoniens, si Philippe n’eût eu Alexandre
-pour successeur. Les Grecs, de leur côté, crurent avoir déjà recouvré
-leur liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, ne vouloient plus
-obéir à un général étranger; et en se liguant avec Attalus, frère de
-la seconde femme de Philippe, et ennemi d’Alexandre, se flattoient de
-susciter assez de troubles en Macédoine, pour que la Grèce pût aisément
-rétablir son indépendance. Les Etoliens se hâtèrent de rappeler dans
-l’Acarnanie les citoyens que Philippe en avoit bannis. Les Ambraciotes
-chassèrent la garnison que ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et
-d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent dans le Péloponèse
-l’exemple de la révolte; et les Thébains, refusant à Alexandre le titre
-de général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent un décret par
-lequel il étoit ordonné aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de
-sortir de cette forteresse.
-
-Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que le jeune successeur de
-Philippe seroit retenu dans ses états par la guerre que lui faisoient
-les Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, Illyriens, Péoniens,
-Taulentiens, tout est déjà châtié, tout est rentré dans le devoir.
-Alexandre paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son approche, ne
-lèvent point le siége qu’ils avoient mis devant Cadmée. Ils insultent
-ce prince, et sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré tous
-les prodiges de valeur que peut inspirer le désespoir, ils furent
-emportés l’épée à la main, et leur malheureuse patrie servit de théâtre
-à toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut passé au fil de
-l’épée. On arracha les femmes, les enfans, les vieillards, des temples
-qui leur servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. Aucun Grec ne
-put, sous peine de la vie, recevoir chez lui un Thébain fugitif, et
-Thèbes réduite en cendres, ne fut plus qu’un monceau de ruines. La
-liberté de la Grèce paroissoit détruite; et Alexandre, profitant de la
-consternation qu’il avoit répandue, se fait donner le titre de général
-qu’avoit eu son père, et marche à la conquête de la Perse.
-
-S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou méchant pour perdre la
-monarchie la plus solidement affermie, comment l’empire de Cyrus
-auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles Philippe s’étoit
-préparé à l’attaquer? A des princes méprisables, dont j’ai déjà eu
-occasion de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement au trône offrit
-un spectacle effrayant à la Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses
-frères qui étoient moins indignes que lui de régner, et étendit ensuite
-ses proscriptions sur le reste de sa famille. Tout dégoûtant du sang de
-ses parens et de ses sujets, il s’abandonna aux voluptés. Il n’y avoit
-dans toute la Perse qu’un homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit
-l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et la scélératesse avec
-lesquelles il fit périr son maître, excitent un frémissement d’horreur;
-mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit pas moins pour venger
-dignement les Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès monta
-en tremblant sur le trône de ses pères; et Bagoas, qui le fit bientôt
-périr, donna la couronne à Darius-Codoman, destiné à voir la ruine de
-l’empire des Perses.
-
-Il s’en faut beaucoup que les historiens parlent de Darius avec le même
-mépris que de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un prince brave,
-généreux, et même capable de consulter la justice et de respecter les
-droits de l’humanité en possédant un pouvoir sans bornes. Mais irrésolu
-et peu éclairé, il manquoit des qualités nécessaires pour gouverner
-dans des temps difficiles. Darius monta sur le trône presqu’en même
-temps qu’Alexandre succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un grand
-homme, comment auroit-il pu conjurer l’orage dont il étoit menacé?
-Par quel art auroit-il corrigé subitement les vices invétérés de la
-Perse, intéressé des esclaves au bien de l’état, et donné, en un mot,
-à l’empire des ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit opposer
-à son ennemi que des armées sans courage, sans discipline, accoutumées
-à fuir devant les Grecs, et des courtisans empressés à profiter des
-foiblesses de leur maître, et des malheurs publics pour satisfaire
-leur avarice et la jalousie qui les divisoit; en un mot, des hommes
-sans patrie, qui savoient, par une longue expérience, qu’ils ne
-partageroient jamais la prospérité du prince.
-
-Alexandre passa en Asie avec trente mille hommes d’infanterie et cinq
-mille chevaux. Darius fut vaincu, la Perse conquise par les armes des
-Macédoniens, et cependant le projet de Philippe ne fut pas exécuté. Ce
-prince, je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en Asie pour affermir
-son autorité dans la Grèce; et c’est en conquérant qui ne songe au
-contraire qu’à tout renverser, sans vouloir rien établir, qu’Alexandre
-entra dans les états de Darius. Il soumet des provinces sans penser
-comment il les conservera; il se contente de les opprimer par la
-terreur de son nom; il forme un empire, dont toutes les parties sont
-prêtes à se séparer.
-
-Philippe avoit projeté son expédition, en joignant à ses propres forces
-deux cent trente mille Grecs; et par cette politique, non-seulement
-il étoit sûr d’accabler Darius, mais il enlevoit encore à la Grèce
-des soldats qui étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit toute
-révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit insensiblement à obéir.
-Son fils, au contraire, ne laisse dans ses états que douze mille hommes
-sous le commandement d’Antipater, pour retenir dans l’obéissance un
-pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, et qui, plein de
-citoyens jaloux de leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter
-par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, &c. à secouer le joug.
-Cependant un de nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir mis peu
-de choses au hasard dans le commencement de son entreprise, et de
-n’avoir employé que tard la témérité comme un moyen de réussir.» Quand
-sera-t-on donc téméraire, s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie
-avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir les provinces étrangères,
-sans avoir mis les siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent à
-Xercès des forces quatre fois plus considérables, les prodiguoient
-donc inutilement; étoient-ils moins braves, moins disciplinés que
-les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin de lever des armées plus
-nombreuses?
-
-Si Darius, en effet, eût eu assez de courage pour ne point se laisser
-intimider par la témérité imposante d’Alexandre, et que docile au sage
-conseil de Memnon, il eût, à l’exemple d’un de ses prédécesseurs,
-répandu de l’argent dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion
-en faveur de l’Asie, et armé pour la défense de la Perse des soldats
-que son ennemi avoit eu l’imprudence de ne pas prendre à son service;
-il est vraisemblable que l’expédition téméraire d’Alexandre n’auroit
-pas eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. Celui-ci fut obligé
-d’abandonner ses conquêtes pour aller au secours de Sparte, et l’autre
-auroit été forcé de courir à la défense de son royaume, et se seroit
-épuisé pour subjuguer la Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue
-unie.
-
-Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne n’en doute; mais il
-pourroit avoir été un guerrier très-sage dans le détail de chacune de
-ses opérations, et un politique très-imprudent dans le plan général de
-ses entreprises. On loue, par exemple, ce prince «d’avoir profité de la
-bataille d’Issus pour s’emparer de l’Egypte, que Darius avoit laissée
-dégarnie de troupes, pendant qu’il assembloit des armées innombrables
-dans un autre univers.» Mais il me semble que c’est louer une faute.
-Pourquoi se jeter sur un pays ouvert, et qui sans effort devoit
-appartenir aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? Pourquoi laisser
-à son ennemi le temps de respirer, de réparer et de rassembler ses
-forces? Alexandre devoit poursuivre Darius après la bataille d’Issus,
-avec la même chaleur et la même célérité qu’il le poursuivit après
-la bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége inutile de Tyr,
-qu’il perd un temps précieux en Egypte et dans le temple de Jupiter
-Hammon, Darius lève huit cent mille hommes de pied et deux cent mille
-hommes de cavalerie, les arme, les exerce, et reparoissant dans les
-plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que dans celle d’Issus, force son
-ennemi à exposer sa fortune et sa réputation aux hasards d’une seconde
-bataille, tandis qu’il avoit pu rendre la première décisive.
-
-Alexandre peut avoir montré dans le cours de ses exploits tous les
-talens qui forment le plus grand des capitaines; mais il n’en est
-pas moins vrai, que n’être pas satisfait de la monarchie de Cyrus,
-pénétrer dans les Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir
-asservir l’Espagne et les Gaules, traverser les Alpes, et rentrer dans
-la Macédoine par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement
-des vues de Philippe, et n’y rien substituer de raisonnable. Qu’est-ce
-que des conquêtes dont l’unique objet est de ravager la terre? Quel
-nom assez odieux donnera-t-on à un conquérant, qui regarde toujours en
-avant, et ne jette jamais les yeux derrière lui, qui marchant avec le
-bruit et l’impétuosité d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît de
-même, et ne laisse après lui que des ruines? Qu’espéroit Alexandre?
-Ne sentoit-il pas que des conquêtes si rapides, si étendues et
-si disproportionnées aux forces des Macédoniens, ne pouvoient se
-conserver? S’il ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla point
-les ressorts et le but de la politique de son père, ce héros devoit
-avoir des lumières bien bornées; si rien de tout cela, au contraire,
-n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant modérer ses désirs;
-ce n’est qu’un furieux que les hommes doivent haïr.
-
-Darius ayant offert à Alexandre dix mille talens et la moitié de son
-empire, Parménion pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces
-offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois Alexandre; et moi
-aussi, répliqua Alexandre, si j’étois Parménion.» Cette réponse peu
-sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, en quelque sorte, tout le
-caractère d’Alexandre, et porte à notre esprit l’idée d’une ambition
-et d’un courage sans bornes. Philippe auroit pensé comme Parménion;
-et faisant la paix avec Darius, auroit du moins tenté de former une
-monarchie, dont la trop grande étendue n’eût pas été un obstacle
-insurmontable à sa prospérité et à sa conservation.
-
-Si on rapproche sous un même point de vue les deux princes dont je
-parle, qu’on remarque entr’eux une étrange disproportion! Dans
-Philippe, je vois un homme supérieur à tous les événemens. La fortune
-ne peut lui opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il ne surmonte
-par sa sagesse, sa patience, son courage ou son activité. Je découvre
-un génie vaste, dont toutes les entreprises sont liées et se prêtent
-une force mutuelle. Ce qu’il exécute, prépare toujours le succès de
-l’entreprise qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne vois qu’un
-guerrier extraordinaire, qui n’a qu’une manière, et dont le courage
-téméraire et impatient (qu’on me permette cette expression) tranche
-par-tout le nœud gordien que Philippe eût dénoué. L’excès de toutes
-ses qualités surprend notre imagination, et le fait paroître grand,
-parce qu’il fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse de leur
-caractère: au lieu de ne donner que de la surprise à ce phénomène rare,
-nous lui donnons de l’admiration.
-
-Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la tête des forces de la Grèce.
-Si sa sagesse paroît d’abord moins capable d’imposer à Darius, que
-l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira cependant au même but.
-L’audace d’Alexandre lui réussit, parce qu’elle excita dans son ennemi
-la crainte, passion qui resserre l’esprit, glace l’imagination, et
-engourdit toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré Darius de
-piéges et de précipices. Il eût profité des divisions qui régnoient
-dans l’Asie, dont les provinces désunies par leurs mœurs, leurs
-lois, leur religion, n’avoient aucune relation entr’elles. Il eût
-tenté l’ambition et l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides
-qui gouvernoient les provinces de l’empire sans être attachés à son
-gouvernement; il eût marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit,
-faisant autant la guerre en marchand qu’en capitaine, il eût peut-être
-ruiné la monarchie de Perse, sans vaincre Darius les armes à la main.
-
-Placez Alexandre dans les mêmes circonstances où s’est trouvé son
-père, et la Macédoine, qui n’avoit pas entièrement succombé sous
-l’imbécillité de ses derniers rois, sera écrasée par le courage
-d’Alexandre. Qu’un de ses amis veuille profiter de sa foiblesse et
-de la confusion de ses affaires, il courra à la vengeance avant que
-de l’avoir préparée. Il seroit inutile de parcourir ici toutes les
-conjonctures délicates où Philippe s’est trouvé; je me borne à rappeler
-la levée des siéges de Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il
-capable d’une pareille conduite?
-
-Il abandonna enfin les mœurs des Grecs ou des Macédoniens, et prit
-celles des Perses. Quelques écrivains, pour sauver la gloire de ce
-héros, ont imaginé que ce changement fut l’ouvrage de sa politique, et
-qu’il ne songeoit qu’à gagner la confiance des Barbares pour affermir
-son empire. Mais, quand ce seroient-là en effet les vues secrètes
-qui produisirent cette révolution, l’erreur d’Alexandre seroit-elle
-moins grossière? Pour plaire aux Perses, étoit-il prudent de choquer
-les Macédoniens? Donner aux vainqueurs les mœurs des vaincus,
-c’est préparer leur ruine, c’est la rendre certaine; et l’on veut
-qu’Alexandre, ignorant cette vérité commune, ait regardé la corruption
-et l’avilissement des Macédoniens comme le fondement de sa puissance.
-Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le despotisme, devoient porter
-leurs chaînes avec docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens.
-Braves, aguerris et jaloux de leur liberté, ils tentèrent de secouer le
-joug de la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre remplissoit l’Asie
-de la terreur de son nom; et les Perses, patiens et dociles sous la
-main qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se révolter: que leur
-importoit le sort de leur maître? La révolution qui faisoit passer la
-couronne de Darius sur la tête d’Alexandre n’étoit point une révolution
-pour l’état, il restoit dans la même situation.
-
-Quel avantage, dit un politique célèbre, les Perses auroient-ils
-trouvé à obéir plutôt à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre?
-Pourquoi auroient-ils voulu venger la ruine d’un maître qu’ils ne
-devoient pas aimer? Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner un
-prince despotique, ne craint point, en occupant sa place, de se voir
-enlever sa proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des hommes timides
-qui n’auront point le courage de le venger. Il avoit seul possédé toute
-l’autorité; et personne, après sa chûte, n’aura assez de crédit pour
-armer le peuple, se mettre à sa tête, et tenter de renverser la fortune
-du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des généraux Macédoniens,
-et non l’indocilité des Perses, qui produisit, sous les successeurs
-d’Alexandre, une longue suite de révolutions.
-
-Le changement de ce prince fut une vraie corruption, ouvrage d’une
-fortune trop grande pour un homme. Il venoit de gagner la bataille
-d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte qu’à la passion de conquérir,
-il ne put cependant s’empêcher d’être ébloui des richesses que lui
-offroit la tente de Darius, et de dire à ceux qui l’accompagnoient,
-que c’étoit-là ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce mot, le
-héros me paroît un homme ordinaire! La prospérité développa le germe de
-corruption qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, Alexandre voulut
-enfin jouir. Ce n’est point par politique qu’il brûla Persépolis, se
-livra aux voluptés de la table, rassembla dans son palais trois ou
-quatre cens des plus belles femmes de son empire, qui, tous les soirs,
-venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs charmes; et que ne se
-croyant plus un homme, il voulut exiger de ses courtisans le culte
-qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.
-
-Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne pense pas que ce héros songeât
-à lier étroitement les différentes provinces de son empire, pour n’en
-former qu’un seul corps qui dût éternellement subsister; Diodore
-nous fait connoître les mémoires qu’Alexandre a laissés, et qui
-contenoient les projets qu’il devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre
-de nouveaux honneurs funèbres à la mémoire d’Ephestion, d’élever à
-Philippe un tombeau qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, de
-bâtir différens temples, de porter la guerre en Afrique, en Espagne,
-en Sicile; et, pour l’exécution de ce dessein, de construire mille
-vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, et de préparer
-des ports à cette flotte, qui devoit se rendre maîtresse de la
-Méditerranée. Alexandre indiquoit les moyens de peupler les nouvelles
-villes qu’il avoit bâties, et projetoit de faire passer en Asie des
-peuplades d’Européens, et en Europe des colonies d’Asiatiques.
-
-Rien n’indique dans ces mémoires les vues du fondateur d’une monarchie
-durable; ils ne contiennent que les projets d’un homme vain qui veut
-étonner les hommes, et d’un ambitieux qui ne peut se lasser de faire
-des conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle province, qu’on
-affermit un empire déjà trop étendu? Quel respect Alexandre a-t-il
-marqué pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il pris pour former
-un gouvernement? A quelle marque reconnoît-on en lui le génie d’un
-législateur? «Alexandre, répond un écrivain célèbre, laissa aux vaincus
-leurs lois civiles, et quelquefois leur gouvernement; il respecta les
-traditions anciennes et tous les monumens de la gloire ou de la vanité
-des peuples.» Et de-là est-il permis de conclure qu’Alexandre ait été
-un législateur? Suffit-il de ne pas détruire toutes les lois et les
-gouvernemens des peuples qu’on asservit, pour acquérir la réputation
-d’un législateur? Alexandre auroit été insensé, s’il n’eût pas senti
-l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles lois à la moitié du
-monde. Faut-il lui prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu la
-brutalité absurde de quelques conquérans, qui ont cru que ce n’étoit
-pas régner que de ne pas faire taire toutes les lois en leur présence?
-Cette sagesse qu’on veut admirer dans Alexandre, est commune; et
-les Barbares, qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. Alexandre,
-toujours pressé de faire de nouvelles conquêtes, n’avoit pas eu le
-temps de faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les monumens de la
-gloire ou de la vanité des peuples? C’eût été avilir la réputation des
-vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.
-
-Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et établi des colonies
-grecques dans ses conquêtes; mais pourquoi fait-on honneur à sa
-politique des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes étoient-elles
-faites sur des peuples inquiets, indociles et belliqueux, qu’il fallût
-contenir dans le devoir par des garnisons et des forteresses? Ces
-Grecs et ces Macédoniens, transplantés dans la Perse et dans l’Egypte,
-n’étoient-ils pas plus propres à y donner des exemples de révolte que
-de soumission? Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever des monumens
-à sa gloire. Ces villes qu’il bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il
-ne les regardoit que comme les trophées que les Grecs avoient coutume
-d’élever dans les lieux où ils avoient gagné une bataille.
-
-Comment pourroit-on trouver le génie et les vues d’un législateur ou
-d’un politique qui embrasse un long avenir, dans un prince qui, loin
-de régler la succession de son empire, et de remédier aux maux que
-lui présageoit l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au contraire,
-avec une sorte de joie leurs divisions, et regardoit leurs guerres
-civiles comme les jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles?
-N’étoit-ce pas en donner le signal, que d’appeler vaguement à sa
-succession le plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable
-qu’Alexandre crut qu’il importoit à sa gloire que son successeur fût
-moins puissant que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies
-considérables des débris de son seul empire.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-
-La terreur que répandit le nom d’Alexandre, l’admiration que mille
-qualités héroïques avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce
-d’enthousiasme qui échauffoit son armée, étoient les seuls liens
-qui tinssent unies en un seul corps toutes les parties de l’empire
-de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; et quand il mourut, sa
-monarchie étoit encore trop nouvelle pour avoir des coutumes qui
-eussent acquis force de lois. Tout le monde sait que Perdiccas, à qui
-Alexandre avoit remis en mourant son anneau, fut chargé de la régence
-de l’état. On plaça à la fois sur le trône Aridée, fils de Philippe,
-et l’enfant encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de Roxane, et le
-gouvernement des satrapies fut confié aux principaux officiers.
-
-Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt quelque révolution
-dans ce gouvernement. Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école
-où l’on eût appris à être juste et modéré, et les lieutenans d’un
-héros qui regardoit le courage et la force comme des titres légitimes
-pour régner par-tout où il y avoit des hommes, devoient être ivres
-d’ambition. Pouvoient-ils reconnoître long-temps l’autorité d’un
-enfant ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit aussi méprisable
-qu’Alexandre leur avoit paru grand? Borner leur pouvoir dans leurs
-satrapies, c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. On
-n’avoit eu vraisemblablement sous le règne d’Alexandre, aucune idée
-de ces sages établissements, par lesquels on tempère l’autorité pour
-en prévenir les abus; et quand cette politique auroit été connue,
-par quelle voie le régent auroit-il réussi à la mettre en pratique?
-C’étoit dans Perdiccas un défaut que rien ne pouvoit réparer, que
-d’avoir été l’égal des gouverneurs de province; on devoit être jaloux
-de sa puissance et tenté de s’en affranchir, si on la craignoit; et on
-devoit la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les menaces de Perdiccas
-étoient vaines contre des hommes qui étoient les maîtres de lever des
-armées dans leurs provinces; et ses promesses les touchoient peu, parce
-qu’ils attendoient de leur ambition une plus grande fortune, que de
-leur fidélité au gouvernement.
-
-Si les gouverneurs de province, dans la crainte de se rendre odieux,
-n’osoient se soulever contre une autorité légitime, chacun cependant se
-faisoit dans sa satrapie, des règles d’administration, suivant qu’il
-importoit à ses intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et ses
-forteresses, et refusa de rendre compte des tributs et des impôts qu’il
-faisoit lever par ses officiers. On ne se borne point à être sujet,
-quand on possède les forces et les richesses d’un roi. Les satrapes
-firent entr’eux des traités d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son
-côté fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre de crédit à la
-régence: en un mot, la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie encore en
-apparence; et ne formant qu’un corps, étoit déjà réellement partagée en
-différens états indépendans et jaloux les uns des autres.
-
-Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, la Lycie, et la province
-appelée la Grande-Phrygie, étoit, de tous les grands de l’empire, celui
-dont l’ambition souffroit le plus impatiemment la paix. Il ne cessoit
-de représenter Perdiccas comme un tyran qui, sous de vains prétextes,
-ne cherchoit qu’à dépouiller les grands de leurs gouvernemens, et
-y placer ses créatures, pour se défaire ensuite sans obstacle des
-deux rois, et usurper leur couronne. Les soupçons, la haine, l’esprit
-de révolte et d’indépendance avoient fait de tels progrès, que
-Perdiccas ne pouvoit conserver l’autorité dont il étoit revêtu, s’il
-ne l’augmentoit en humiliant ses rivaux; il falloit faire un exemple;
-il rassembla ses forces et marcha avec une armée considérable pour
-soumettre l’Egypte.
-
-Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu odieux à ses propres soldats;
-et les mauvais succès qu’il eut au commencement de son expédition,
-achevèrent de les soulever contre lui. On compara sa conduite à
-celle de Ptolomée, qui, par sa prudence, son courage, sa justice
-et son humanité, se faisoit également aimer et respecter dans son
-gouvernement. Les principaux officiers excitèrent une sédition
-générale; et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée offrit la régence à
-Ptolomée même à qui elle faisoit la guerre.
-
-Ce prince, car on peut commencer à lui donner ce nom, quoiqu’il ne
-le prît pas encore, refusa prudemment une dignité dont il ne pouvoit
-soutenir les prérogatives, sans se rendre l’ennemi de tous les
-gouverneurs de province; et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir
-imaginaire et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, l’auroit
-vraisemblablement exposé à perdre l’Egypte. La régence fut déférée
-à Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration qui avoit fait périr
-Perdiccas; mais, soit que des affaires particulières appelassent ces
-deux hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés du poids de leur
-dignité, ils s’en démirent entre les mains d’Antipater, gouverneur de
-Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en Asie à la tête d’une armée,
-pour faire une diversion en faveur de Ptolomée, et attaquer Eumènes et
-les autres généraux qui étoient restés attachés à Perdiccas.
-
-Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne sacrifia point la fortune
-dont il jouissoit aux intérêts de la régence. Instruit des projets
-des rebelles par les relations qu’il entretenoit avec eux, il jugea
-que le démembrement de la monarchie d’Alexandre étoit inévitable.
-Il vit du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, pour former des
-alliances nouvelles et douteuses avec les amis de Perdiccas; et ne
-balançant point à abandonner les affaires générales de l’empire, il
-parut ne vouloir régner que sur la Macédoine. Bien loin de pacifier
-les troubles de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement de
-son autorité en Europe; il les augmenta en dépouillant Eumènes, Alcétas
-et les autres généraux de ce parti des provinces qu’ils possédoient,
-pour les donner aux ennemis les plus déclarés de Perdiccas: les uns
-n’étoient pas dans la disposition d’abandonner leurs gouvernemens sur
-un simple ordre du régent, et les autres devoient tout tenter pour
-s’en mettre en possession. Antigone avoit été fait général de l’armée
-que les deux rois tenoient en Asie, moins pour faire respecter leur
-pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, fils d’Antipater, étoit
-son lieutenant. Tandis que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit
-que de nouvelles divisions, des guerres et un démembrement prochain
-des conquêtes d’Alexandre, le régent repassa en Europe avec les deux
-rois qu’il avoit sous sa garde, et qui étoient en quelque sorte ses
-prisonniers.
-
-Les Grecs se seroient conduits avec prudence, s’ils eussent attendu à
-vouloir recouvrer leur liberté, que les premiers différents dont je
-viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, eussent éclaté en
-Asie. Phocion ne négligea rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle
-les Athéniens se portèrent à prendre les armes, lorsqu’ils reçurent
-les premières nouvelles de la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur
-disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera encore demain et après
-demain.» Mais on étoit las de la domination des Macédoniens; les Grecs
-sentoient la faute qu’ils avoient faite de laisser accabler Darius, et
-ils vouloient réparer une négligence par une témérité. Démosthènes,
-qui avoit été rappelé de son exil, fit valoir, avec son éloquence
-ordinaire, les maux et la honte de la servitude; et les Athéniens,
-qui se reprochoient comme une lâcheté de n’avoir pas secondé quelques
-années auparavant les Spartiates et leur roi Agis, quand ils avoient
-succombé en faisant la guerre pour la liberté de la Grèce, se livrèrent
-à l’emportement de leur orateur.
-
-La république déclare la guerre aux Macédoniens, elle ordonne, par
-un décret que toutes les villes soient affranchies des garnisons
-étrangères qui les occupoient; elle construit une flotte, fait prendre
-les armes à tous les citoyens qui n’avoient pas quarante ans passés, et
-envoye des ambassadeurs dans toute la Grèce pour l’inviter à secouer
-le joug en faisant un effort général. Les Athéniens eurent pour alliés
-les Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les Méléens, ceux de la
-Doride, de la Phocide et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, les
-Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, les Molosses, quelques cantons
-de l’Illyrie et de la Thrace; et dans le Péloponèse, les Argiens, les
-Sycioniens, les Eléens, les Messéniens et ceux d’Acté. Léosthène,
-général de cette ligue, remporta une victoire complète sur Antipater,
-qui n’eut point d’autre ressource que de se retirer avec les débris de
-son armée dans Lamia, où les confédérés allèrent l’assiéger.
-
-Tandis que les Grecs se livroient à la joie, Phocion n’avoit-il pas
-raison de dire «qu’il auroit voulu avoir gagné cette bataille qui
-couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il seroit honteux de l’avoir
-conseillée.» Qu’espéroient les alliés? Leur révolte contre l’empire de
-Macédoine, dont toutes les parties étoient encore unies et gouvernées
-par des hommes dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, ne pouvoit
-être qu’une émeute dont ils seroient sévèrement châtiés. En effet,
-la nouvelle du succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, que
-Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, se hâta de passer
-en Europe avec une armée de vingt-deux mille hommes. Ce secours fut
-encore battu par Antiphile, qui avoit pris le commandement des Grecs
-après la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; mais Clytus armoit
-déjà une flotte considérable, et Cratère, gouverneur de Cilicie,
-amenoit à Antipater mille Perses aguerris, quinze cents chevaux, et dix
-mille Macédoniens, dont plus de la moitié avoit suivi Alexandre dans
-toutes ses expéditions.
-
-La Macédoine se vengea d’autant plus aisément de ses premières
-disgraces, que les confédérés, aussi présomptueux après leurs deux
-victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant la guerre,
-crurent avoir recouvré leur liberté avant que d’avoir travaillé à
-l’affermir. Leur armée fut entièrement défaite, et la consternation
-succéda à l’audace, quand Antipater eut déclaré qu’il ne traiteroit
-point d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en particulier les
-ambassadeurs que chaque ville lui enverroit: celles qui firent les
-premières des propositions, éprouvèrent la clémence du vainqueur, et
-il n’en fallut pas davantage pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque
-république se hâta de traiter aux dépens des autres; et les Athéniens,
-qui quittèrent les derniers les armes, furent contraints de laisser
-Antipater l’arbitre des conditions de la paix. Il fit transporter en
-Thrace vingt-deux mille citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient
-toujours prêts à se soulever contre l’administration présente. Il
-substitua l’aristocratie au gouvernement populaire, et mit une garnison
-Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais quand ce général et les
-secours que Léonatus, Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient encore
-été battus à plusieurs reprises, il n’est pas douteux qu’on ne lui eût
-envoyé d’Asie de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie par ses
-propres victoires, et qui n’avoit plus aucune de ses anciennes vertus,
-n’eût enfin été obligée de recevoir la loi du vainqueur.
-
-Si les Athéniens, au contraire, avoient attendu, pour se soulever,
-que les querelles des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils
-auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance plusieurs républiques,
-qui, prévoyant les suites malheureuses de la guerre Lamiaque, furent
-neutres, ou restèrent attachées à la Macédoine. Antipater n’auroit
-reçu aucun secours d’Asie, parce que tous les gouverneurs de province
-y auroient eu besoin de leurs forces. Les Grecs auroient eu l’avantage
-d’attaquer la Macédoine dans le moment qu’elle auroit été dégarnie
-de ses troupes; car il ne faut point douter qu’Antipater, intéressé
-à s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser la révolte de
-Ptolomée et d’Antigone, dont le succès importoit à tous les ambitieux
-de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers bruits de guerre qui se
-seroient répandus. La Grèce entière auroit alors joué le rôle important
-que firent les Etoliens, dont Antipater et Perdiccas sollicitèrent à
-l’envi l’amitié et l’alliance, dès que les premiers troubles eurent
-commencé.
-
-Un succès, dans ces circonstances, n’auroit pas été infructueux; et les
-Grecs, favorisés et soutenus contre la Macédoine par le parti attaché à
-l’empire, auroient pu recouvrer et affermir leur liberté. Consternés,
-au contraire, par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer le
-joug, et affoiblis par le châtiment dont on avoit puni leur révolte,
-ils ne trouvèrent en eux-mêmes aucune ressource, quand la guerre fut
-allumée entre les successeurs d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés
-pour qu’on eût quelque raison de les ménager; et si quelques-unes de
-leurs républiques furent soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on ne
-manqua point de les accabler. La Grèce servit de théâtre à la guerre;
-et quels que fussent les événemens, elle en fut toujours la victime.
-Les villes qui avoient conservé jusques-là une apparence de liberté
-avec la forme ordinaire de leur gouvernement, furent la proie de mille
-tyrans qui s’emparèrent de l’autorité souveraine, à la faveur des
-troubles qui agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne parlerai
-qu’autant qu’il est nécessaire pour faire connoître la situation des
-Grecs.
-
-Antipater ne survécut pas long-temps à son élévation; et au lieu de
-remettre en mourant la régence générale de l’empire et le gouvernement
-particulier de la Macédoine à son fils, il y appela Polypercon.
-Cassandre, indigné de la prétendue injustice de son père, brûloit de
-se venger, et de s’emparer d’un royaume qu’il regardoit comme son
-patrimoine; mais n’ayant encore rempli que des postes subalternes,
-argent, vaisseaux, soldats, tout lui manquoit. En même temps qu’il
-cachoit son ambition, en paroissant content de sa fortune, il négocioit
-secrètement en Egypte avec Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus,
-gouverneur de Babylone, et demandoit des secours à Antigone, qui
-s’étoit en quelque sorte rendu le maître de l’Asie par les avantages
-qu’il avoit eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, ne
-cherchant qu’à entretenir des troubles qui les rendoient indépendans,
-devoient voir avec d’autant plus de plaisir l’ambition de Cassandre,
-que Polypercon avoit renoncé à la politique d’Antipater. Soit que le
-nouveau régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de sa dignité, soit
-qu’il fût attaché par principe de devoir aux intérêts des deux rois,
-il se déclara l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, pour se
-venger, donnèrent une armée à Cassandre, et le mirent en état de faire
-une entreprise sur la Macédoine.
-
-Polypercon prévit la guerre dont il étoit menacé; et craignant que
-les garnisons qu’Antipater avoit mises dans les postes les plus
-avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, porta un décret,
-par lequel il substituoit le gouvernement populaire à l’aristocratie
-établie dans la plupart des républiques depuis la guerre Lamiaque. Il
-leur ordonnoit de rappeler leurs exilés, de bannir leurs magistrats,
-et de s’engager par serment à ne jamais rien entreprendre contre
-les intérêts de la Macédoine. Le régent se flattoit que la Grèce,
-reconnoissante de la liberté qu’il lui rendoit, alloit être attachée à
-son sort, et deviendroit le boulevart de la Macédoine; mais son décret
-ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant l’usage des
-proscriptions et des bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles
-dissentions, ne purent prendre aucune forme de gouvernement, et
-l’anarchie devint générale chez les Grecs.
-
-Cependant Polypercon, mal affermi dans son gouvernement, fut obligé
-de l’abandonner à l’approche de Cassandre, et il se retira dans le
-Péloponèse avec les troupes qu’il s’étoit attachées, et les richesses
-qu’il put enlever du trésor des rois de Macédoine. Il appela à son
-service tout ce qu’il y avoit de Grecs, qui, par une suite de leurs
-révolutions, n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient d’autre ressource
-que de vendre leurs services à quelque général, et pour lesquels
-Philippe avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.
-
-Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, dans le Péloponèse, que
-le rôle d’un aventurier, et que la Macédoine éprouvoit chaque jour de
-nouvelles révolutions dans lesquelles toute la famille d’Alexandre
-périt enfin de la manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes,
-Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux derniers restes des partisans
-de Perdiccas et du gouvernement. Après tant de succès, ce capitaine se
-trouvoit le maître de l’Asie; la monarchie seule pouvoit satisfaire son
-ambition. Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque étoient autant
-de rivaux incommodes, dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin.
-Soit que la Macédoine lui offrît une carrière plus brillante par la
-réputation qu’elle avoit acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il
-crût que ce royaume donneroit à ses rois un droit sur les provinces qui
-en avoient été démembrées, ce fut à Cassandre qu’Antigone résolut de
-déclarer d’abord la guerre.
-
-Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui fournit des secours pour
-l’aider à se soutenir dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en même
-temps dans son parti les villes de la Grèce, il leur ordonna, par un
-décret, d’être libres, et les affranchit des garnisons étrangères dont
-elles étoient opprimées. Son fils Démétrius, surnommé Poliorcète, passa
-à deux reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret en exécution.
-Ce jeune héros enleva, il est vrai, à Ptolomée la plupart des places
-où il tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles qu’il occupoit;
-mais les Grecs n’en étoient pas moins malheureux; les armées, qui
-ravageoient leur pays, leur ôtoient la liberté que d’inutiles décrets
-leur attribuoient; et tout leur avantage, si c’en est un, étoit de
-changer de joug et de voir leurs ennemis se déchirer tour à tour, et se
-punir de leur ambition.
-
-Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, retira Ptolomée,
-Séléucus et Lysimaque, de l’espèce d’aveuglement dans lequel ils
-étoient, et leur fit sentir que le danger dont il étoit menacé leur
-étoit commun, et que sa chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta
-qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la Macédoine servît de terme
-à ses conquêtes, et qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre cet
-oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, et la célèbre bataille
-d’Ipsus décida enfin de la succession d’Alexandre d’une manière
-fixe: Antigone défait, perdit la vie dans le combat, et ses ennemis
-partagèrent sa dépouille.
-
-La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule de tyrans qui
-l’opprimoient à la fois, ou du moins elle auroit commencé à se
-ressentir de quelques avantages de la paix, sous la protection des
-rois de Macédoine à qui elle étoit échue en partage, si elle n’eut été
-destinée à servir de théâtre aux aventures singulières d’un prince sur
-qui la fortune sembloit vouloir épuiser tous ses caprices. Démétrius
-Poliorcète n’avoit recueilli, des débris de la fortune de son père, que
-Tyr, l’île de Chypre et quelques domaines très-bornés sur les côtes
-d’Asie; mais son ambition, son courage et l’espérance lui restoient; et
-depuis le règne d’Alexandre, c’étoient autant de titres pour aspirer
-à se faire des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il avoit des amis
-et des intelligences; et tandis qu’à la tête d’une armée d’aventuriers
-dignes de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, il perdit ses
-autres états. La fortune l’en dédommagea; les fils de Cassandre, au
-sujet de sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône de Macédoine.
-Chassé de ce royaume, après y avoir régné sept ans, son inquiétude le
-vit passer en Asie pour y conquérir un nouvel établissement, et il
-laissa à son fils Antigone Gonatas des forces avec lesquelles il se
-maintint dans la Grèce. C’est ce prince qui, au rapport des historiens,
-ne se contentant pas de substituer l’aristocratie au gouvernement
-populaire, établit des tyrans dans la plupart des villes, ou se déclara
-le protecteur de tous ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine
-dans leur patrie. Avec leur secours, il se rendit assez puissant pour
-s’emparer de la Macédoine après la mort de Sosthène, s’y affermir, et
-laisser enfin ce royaume à ses descendans.
-
-La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à l’espérance d’être libre,
-mais toujours agitée par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir à
-craindre que l’ambition et la tyrannie des successeurs d’Alexandre,
-lorsqu’elle vit fondre sur elle un orage formé à l’autre extrémité de
-l’Europe. Il parut sur les frontières de la Thessalie deux cens mille
-Gaulois que Brennus commandoit. Ces Barbares n’avoient point d’autre
-objet que de vivre de pillage, et de mettre, pour ainsi dire, la terre
-entière à contribution. De tout temps l’inquiétude naturelle des
-Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, et la Grèce se rappeloit
-avec terreur les ravages qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace,
-l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit commun pour tous les Grecs,
-un intérêt commun devoit les réunir; mais la situation déplorable de
-plusieurs républiques leur lioit les mains, et il n’y eut que les
-Béotiens, les Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de la Phocide,
-et les Athéniens qui prirent les armes pour repousser de concert ces
-nouveaux ennemis.
-
-Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le Sperchius, vinrent camper
-près d’Héraclée; et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, on
-vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice et l’art donnent
-sur un courage farouche qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois,
-dit Pausanias, combattirent avec fureur; l’audace étoit peinte sur le
-visage des mourans, et plusieurs arrachoient de leurs plaies le trait
-dont ils étoient mortellement blessés, pour le lancer encore contre
-leurs ennemis.
-
-Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent quelques jours après,
-en voulant forcer le passage des Thermopyles, que les Etoliens
-défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur entreprise. Brennus
-détacha de son armée un corps de quarante mille hommes, qui se porta
-dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler ses soldats; mais cette
-diversion ne lui auroit point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les
-Héracléotes, lassés de voir leur pays servir de théâtre à la guerre,
-n’eussent conduit eux-mêmes les Gaulois par le chemin que les Perses
-avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. Un brouillard épais
-favorisoit la marche des Barbares, et ils fondirent inopinément sur
-les Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles le même poste que le
-courage de Léonidas et de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les
-Phocéens, quoique surpris, se défendirent d’abord avec beaucoup de
-bravoure; mais obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, ils
-portèrent en fuyant l’alarme dans le camp des Grecs, qui sur le champ
-se dispersèrent honteusement sans oser attendre l’ennemi.
-
-Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles de Delphes, et la Grèce ne
-dut son salut qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le courage des
-Delphiens, en promettant que leur dieu les secourroit par des prodiges,
-et la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva une tempête terrible
-pendant la nuit; la foudre tomba à plusieurs reprises dans le camp des
-Gaulois, et le terrein où il étoit assis éprouva un tremblement de
-terre. Les Etoliens et les Phocéens, qui ne doutèrent point qu’Apollon
-ne combattît pour eux, attaquèrent les Gaulois effrayés à la pointe
-du jour. Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit les arrêta
-enfin; et saisis d’une terreur panique, ils s’égorgèrent les uns
-les autres, en croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis par
-la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur camp d’Héraclée, et ils
-furent défaits une seconde fois par les Etoliens et les Phocéens en
-repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant alors que son désespoir,
-s’empoisonna, et les restes de son armée périrent dans les embuscades
-que les Thessaliens et les Maliens leur dressèrent.
-
-Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et éclairés
-sur leurs intérêts par une longue suite de calamités, auroient été
-capables de faire un retour sur eux-mêmes, de reprendre leur ancienne
-politique et de se réunir, si quelque peuple recommandable par sa
-réputation eût rendu à la Grèce entière les mêmes services que les
-Etoliens lui rendirent pendant la guerre des Gaulois. Le moment
-paroissoit favorable. Les forces des successeurs d’Alexandre étoient
-bien moins redoutables que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de
-son père: le même esprit d’ambition et de conquête ne les animoit
-plus, depuis que la bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de
-la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, qui avoient partagé
-l’Asie entr’eux, s’occupoient déjà plus à jouir de leur fortune qu’à
-l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières possessions,
-et fatiguée des malheurs que lui avoient valu les prospérités
-d’Alexandre, n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les tyrans, qui
-s’étoient élevés dans plusieurs cantons de la Grèce, craignoient leurs
-concitoyens, et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. Enfin
-il étoit naturel que la défaite des Gaulois rendît à la Grèce une
-extrême confiance, et que la république qui l’avoit sauvée, profitât
-de son courage pour former une nouvelle confédération; mais les mœurs
-des Etoliens étoient trop atroces, pour que les Grecs pussent se fier à
-ce peuple, et le regarder comme le protecteur de la liberté. Plus les
-Etoliens firent de grandes choses, plus ils se firent redouter de leurs
-voisins; on les haïssoit presqu’autant que les Gaulois; ils avoient
-conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, que les autres Grecs
-avoient perdu en formant des sociétés régulières.
-
-Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des bêtes féroces que des hommes.
-Justice, droit, alliances, traités, sermens, ce sont de vains noms,
-l’objet de leur mépris. Accoutumés à ne vivre que de butin, ils ne font
-grace à leurs alliés que quand ils trouvent à contenter leur avarice
-chez leurs ennemis. Tant que la Grèce ne forma qu’une seule république
-sous l’administration de Sparte, ces brigands, qui occupoient un
-terrein ingrat entre l’Acarnanie et la Locride, n’exercèrent leurs
-violences que dans la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient le
-moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent quand les Grecs
-furent affoiblis par leurs guerres domestiques; et mettant d’abord à
-contribution quelques quartiers du Péloponèse, tels que l’Achaïe et
-l’Elide, ils désolèrent bientôt toute cette province; et à la faveur
-des alliances qu’ils eurent toujours dans la suite avec quelqu’un des
-successeurs d’Alexandre, ils firent enfin des courses dans toute la
-Grèce, et y commirent les plus grands excès.
-
-Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne les événemens humains,
-ou plutôt de l’aveuglement des hommes, qui ont besoin que le malheur
-les instruise de leur devoir, et les pousse malgré eux vers le bonheur.
-C’est par leurs injustices et leurs violences mêmes que les Etoliens
-servirent la Grèce, puisque ce fut pour n’en être pas les victimes, que
-les villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent entr’elles les
-fondemens d’une ligue qui sembla faire revivre l’ancien gouvernement
-des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le Péloponèse la place que
-Lacédémone et Athènes avoient autrefois occupée dans la Grèce entière,
-il est nécessaire d’en faire connoître les mœurs, les lois et les
-progrès.
-
-Ainsi que toutes les autres contrées de la Grèce, l’Achaïe eut d’abord
-des capitaines ou des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, et leur
-famille conserva la couronne jusqu’aux fils d’Ogygès, qui, s’étant
-rendus odieux, furent chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent
-alors à être libres. Leurs villes avoient les mêmes poids, les mêmes
-mesures, les mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: chacune
-d’elles forma cependant une république indépendante, qui eut son
-gouvernement, son territoire et ses magistrats particuliers. Les
-distinctions que la monarchie avoit introduites entre les citoyens
-disparurent; il n’y eut plus de nobles qui prétendissent avoir des
-priviléges, et dans chaque ville l’assemblée générale du peuple posséda
-la souveraineté. Cette démocratie, toujours si orageuse dans le reste
-de la Grèce, ne causa aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que les
-lois étoient établies sur de sages proportions, et qu’en donnant aux
-magistrats assez d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en avoit
-pas assez laissé pour en pouvoir abuser; soit parce que les Achéens,
-toujours exposés aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient pas
-le loisir de s’occuper de querelles domestiques, et que le conseil
-général de leur association apportoit un soin extrême à les prévenir ou
-à les étouffer dans leur naissance.
-
-Chacune de ces républiques renonça au privilége de contracter des
-alliances particulières avec les étrangers, et toutes convinrent
-qu’une extrême égalité serviroit de fondement à leur union, et que
-la puissance ou l’ancienneté d’une ville ne lui donneroit aucune
-prérogative sur les autres. On créa un sénat commun de la nation; il
-s’assembloit deux fois l’an à Egium, au commencement du printemps et
-de l’automne, et il étoit composé des députés de chaque république
-en nombre égal. Cette assemblée ordonnoit la guerre ou la paix,
-contractoit seule les alliances, faisoit des lois pour administrer sa
-police particulière, envoyoit des ambassadeurs ou recevoit ceux qui
-étoient adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire importante
-et imprévue dans le temps que le sénat ne tenoit pas ses séances, les
-deux préteurs le convoquoient extraordinairement. Ces magistrats, dont
-l’autorité étoit annuelle, commandoient les armées; et quoiqu’ils ne
-pussent rien entreprendre sans la participation de dix commissaires qui
-formoient leur conseil, ils paroissoient en quelque sorte dépositaires
-de toute la puissance publique, dès que le sénat auquel ils présidoient
-n’étoit pas assemblé.
-
-Les Achéens ne vouloient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre
-redoutables par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un bonheur
-obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits.
-Leur sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit général de
-la nation, fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort.
-C’est son attachement à la justice qui le fit respecter, et lui valut
-souvent l’honneur d’être l’arbitre des querelles qui s’élevoient dans
-le Péloponèse, dans les autres provinces de la Grèce, et même chez les
-étrangers.
-
-Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, ni à son fils, ces
-princes lui laissèrent ses lois, son gouvernement, je dirois presque
-sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs que la Grèce éprouva
-sous leurs successeurs. Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup
-des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: les unes
-reçurent garnison de Polypercon, de Démétrius, de Cassandre, et depuis
-d’Antigone Gonatas; les autres virent naître des tyrans dans leur sein.
-La diversité de leur fortune leur donna des intérêts différens; leurs
-maîtres en eurent souvent d’opposés, et tout lien fut rompu entr’elles.
-
-Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare ayant trouvé des conjonctures
-heureuses pour secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; et, en se
-mettant en état de repousser les insultes des Etoliens, jetèrent les
-fondemens d’une seconde ligue, qui, malgré les vices actuels des Grecs,
-se proposa pour modèle la première, et en prit les mœurs, les lois
-et la politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans après, de la
-garnison qui les opprimoit, se joignirent à cette république naissante,
-qui s’agrandit encore par l’association des Caryniens et des Bouriens,
-qui avoient massacré leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse
-demandèrent, comme une faveur, à être reçues dans la ligue; d’autres
-attendirent qu’on leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou qu’on
-leur fît même une sorte de violence dont elles eurent bientôt lieu de
-s’applaudir.
-
-Tandis que la Macédoine, occupée de ses affaires domestiques, ne
-pouvoit donner qu’une attention légère à celles de la Grèce, la ligue
-des Achéens, dit Polybe, auroit fait des progrès plus considérables,
-si ses magistrats avoient profité de ces circonstances avec plus
-d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement des Grecs et leurs
-divisions fissent croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire,
-ou du moins inutile de vouloir rappeler les anciens principes, soit
-que, jaloux les uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun projet
-important, ils restèrent dans une inaction infructueuse. La ligue ne
-s’associa aucun nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle,
-en acquérant des alliés, que quand elle fit la faute heureuse de ne
-confier qu’à un seul préteur l’administration de toutes ses affaires.
-
-Ce fut quatre ans après cette réforme dans le gouvernement, qu’Aratus
-délivra Sycione, sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu
-le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. Les talens de ce grand
-homme l’élevèrent à la préture. Les Achéens, convaincus de sa probité,
-crurent ne pas manquer aux règles de la prudence, en rendant, pour
-ainsi dire, sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la Grèce un
-spectacle tout à fait extraordinaire. Sans ambition, sans désir de
-faire des conquêtes, les Achéens déclarèrent une sorte de guerre à
-tous les tyrans du Péloponèse. Ils surprirent plusieurs villes, les
-affranchirent, et se crurent assez payés des frais et des périls de
-leurs entreprises, en les unissant à une société dans laquelle elles
-jouissoient de la même indépendance et des mêmes prérogatives que les
-villes les plus anciennement alliées. Plusieurs tyrans ne se trouvant
-plus en sûreté, sur-tout après la mort de Démétrius, roi de Macédoine,
-qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes de leur autorité.
-
-Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse, au rôle important
-que commençoient à faire les Achéens, on eût dit que les peuples de
-la Grèce, épris d’une nouvelle passion pour la liberté, et instruits
-par l’expérience, touchoient au moment heureux de ne plus former
-qu’une seule république. La jalousie et les intrigues de Lacédémone et
-d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et dégradées par leurs vices,
-ces deux villes conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient
-impatiemment que l’Achaïe, autrefois si inférieure à la Laconie et à
-l’Attique, voulût occuper une place qu’elles espéroient vainement de
-reprendre. La modération des Achéens, si capable de gagner l’estime et
-la confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de tous les obstacles,
-si ce peuple, à l’exemple des anciens Spartiates, avoit eu l’art de
-se faire des généraux et une discipline savante et rigide. Jamais
-il n’avoit été plus nécessaire à une république qui vouloit prendre
-l’ascendant dans la Grèce, et devenir le point de ralliement de tous
-ses peuples, de faire fleurir les talens et les vertus militaires; mais
-l’amour des Achéens pour la paix, les portoit à cultiver avec plus de
-soin les fonctions civiles du citoyen, que les qualités propres à faire
-des hommes de guerre. Une sorte d’indolence les empêchoit de former des
-entreprises hardies; et, en paroissant se défier de leurs forces, ils
-n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. Bornés à exécuter
-des projets plus sûrs que brillans, ils ne faisoient point naître cette
-admiration dont les Grecs avoient besoin pour renoncer à leurs petites
-jalousies, et secouer une timidité et un découragement auxquels les
-malheurs des temps, les exploits d’Alexandre et la puissance de ses
-successeurs les avoient accoutumés.
-
-Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur de la seconde association
-des Achéens, contribua beaucoup à entretenir cet esprit. C’étoit,
-dit Polybe, l’homme le plus propre à conduire les affaires d’une
-république. Une justesse exquise de jugement le portoit toujours à
-prendre le parti le plus convenable dans des dissentions civiles.
-Habile à ménager les passions différentes des personnes avec lesquelles
-il traitoit, il parloit avec grâce, savoit se taire, et possédoit l’art
-de se faire des amis et de se les attacher. Savant à former des partis,
-tendre des piéges à un ennemi et le prendre au dépourvu, rien n’égaloit
-son activité et son courage dans la conduite et l’exécution de ces
-sortes de projets. Aratus, si supérieur par toutes ces parties, n’étoit
-plus qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. Irrésolu quand il
-falloit agir à force ouverte, une timidité subite suspendoit en quelque
-sorte l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli le Péloponèse
-de ses trophées, peu de capitaines ont eu cependant moins de talens
-que lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter qu’Aratus se rendoit
-justice, et sentoit son embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit
-lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit naturel que, pour se
-mettre à son aise, toutes ses vues se tournassent vers la paix, et
-qu’il nourrît dans les Achéens les sentimens de crainte auxquels leur
-ligue devoit sa naissance.
-
-Pour prévenir les dangers que les institutions trop peu militaires des
-Achéens leur préparoient, tandis qu’ils avoient à leurs portes, dans
-la personne des rois de Macédoine, un ennemi redoutable qui n’épioit
-qu’une occasion favorable de les asservir, Aratus mit habilement à
-profit la rivalité qui régnoit entre les successeurs d’Alexandre.
-Quoique l’ambition de ces princes parût satisfaite du partage dont
-ils étoient convenus après la bataille d’Ipsus, ils se défioient
-continuellement les uns des autres. Ils s’observoient mutuellement avec
-cette politique inquiète qui agite aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux
-aspiroit à étendre son empire, et vouloit empêcher que les autres ne
-fissent de nouvelles acquisitions: on avoit déjà notre politique de
-l’équilibre. Les cours d’Egypte et de Syrie étoient principalement
-attentives aux démarches des rois de Macédoine, qui, se regardant
-comme les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient avoir des droits
-sur les provinces démembrées de son empire, et se promettoient de les
-faire rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement de la
-Grèce entière les mettroit en état d’en rassembler les forces, et de
-reprendre le projet formé par Philippe et exécuté par Alexandre.
-
-Ces puissances voyoient donc avec plaisir que, loin de fléchir sous le
-joug, le Péloponèse formât encore des ligues favorables à sa liberté,
-et qu’en se défendant contre la Macédoine, il leur servît de rempart;
-elles devoient protéger les Achéens, Aratus le comprit; et par les
-alliances qu’il contracta avec les rois d’Egypte et de Syrie, il se fit
-craindre et respecter par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.
-
-Quelque sage que fût cette politique, il s’en falloit beaucoup qu’elle
-rassurât entièrement Aratus sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir
-arriver que les protecteurs ou les alliés de la ligue Achéenne
-se brouillassent, ou, qu’occupés chez eux par quelques affaires
-importantes, ils se vissent forcés à négliger celles de la Grèce,
-dans le temps que le Péloponèse auroit le plus grand besoin de leur
-secours. Les peuples libres, quand leur gouvernement n’est pas une pure
-démocratie, ont une sorte de constance dans leurs principes et dans
-leur conduite, qui sert de règle et de boussole à leurs alliés et à
-leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à un certain point les craintes
-et les espérances; mais les princes absolus n’écoutent souvent que
-leur volonté, et leur volonté est toujours incertaine; ils prennent
-quelquefois pour l’intérêt de leur état l’intérêt de leurs passions,
-et leurs passions varient et changent au gré des circonstances et des
-personnes qui les entourent. Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens
-un roi actif, guerrier et entreprenant, tandis que l’Egypte et l’Asie
-obéiroient à des monarques paresseux et timides; et de quels malheurs
-n’auroit pas alors été menacée la république des Achéens? Il n’étoit
-pas impossible que, par des négociations adroites, un roi de Macédoine
-trompât les alliés de la Grèce sur leurs intérêts, corrompît et
-achetât, par des présens, les ministres et les généraux d’Egypte et
-de Syrie, et se préparât ainsi la conquête du Péloponèse. Qui peut
-prévoir tous les caprices de la fortune et tous les dangers des états?
-Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, un événement imprévu qui força
-Aratus à changer de politique: je veux parler de la révolution qui se
-fit à Lacédémone, sous le règne de Cléomène.
-
-On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans cette ville, aucun vestige
-des anciennes mœurs. Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois
-de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement général; et la
-mort tragique dont les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir
-mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène cependant ne se
-laissa point décourager, et son ambition lui fit entreprendre une
-réforme qu’Agis n’avoit méditée que par amour du bien public. Il abolit
-les dettes, fit un nouveau partage des terres; et les citoyens qu’il
-avoit retirés de la misère, et à qui il faisoit espérer une fortune
-considérable, en leur promettant les dépouilles des peuples voisins,
-furent subitement frappés d’une espèce d’enthousiasme. Lacédémone prit
-une face nouvelle; elle parut une seconde fois peuplée de soldats,
-dont le courage et la confiance mirent leur chef en état de faire une
-entreprise digne de son ambition et de ses talens; et Cléomène tourna
-toutes ses forces contre les Achéens, qui s’étoient emparés de l’empire
-du Péloponèse.
-
-Aratus sentit sur le champ que les rois de Syrie et d’Egypte, avec
-lesquels il étoit lié, n’avoient pas le même intérêt de défendre la
-confédération Achéenne contre la république de Sparte, que contre la
-Macédoine. Il importoit peu en effet à ces princes que chaque ville
-du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant sur les autres, pourvu que
-la Macédoine restât toujours dans son premier état: peut-être même
-devoient-ils favoriser une république qui, après avoir recouvré sa
-réputation, paroîtroit bien plus propre que la ligue des Achéens à
-réunir les Grecs contre la Macédoine, et à favoriser leur indépendance.
-
-Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur la protection de ses alliés,
-il se seroit perdu un temps considérable à envoyer des ambassadeurs
-et à négocier, pendant que Cléomène, actif, diligent, infatigable,
-poussoit la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un instant. En
-supposant même, contre toute apparence, que les cours de Syrie et
-d’Alexandrie se fussent hâtées de secourir les Achéens, il me semble
-qu’il y auroit eu beaucoup d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler
-leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, si je ne me trompe,
-que la Macédoine n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de ses
-ennemis dans la Grèce; montrer en cette occasion de la crainte ou une
-indifférence imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût été inviter
-les étrangers à y faire des établissemens, et même à porter leurs
-armes jusque dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone Doson auroit
-désiré sincèrement la paix, il n’auroit donc pu se dispenser de venir
-au secours des Spartiates; la guerre particulière des Lacédémoniens et
-des Achéens seroit devenue nécessairement une guerre générale entre les
-successeurs d’Alexandre; et quelque puissance qui eût eu l’avantage,
-elle en auroit sûrement abusé pour opprimer à la fois la république de
-Sparte, la ligue des Achéens et tout le Péloponèse.
-
-On ne peut, je crois, donner trop de louanges à Aratus pour avoir
-recouru à la protection de la Macédoine même, dans une conjoncture
-fâcheuse où il s’agissoit du salut des Achéens. Plutarque ne pense pas
-ainsi. «Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à Cléomène, que de
-remplir une seconde fois le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût ce
-prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; il étoit né à Lacédémone,
-et il auroit été plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir au
-dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»
-
-Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, dont il nous a tracé la
-vie, mais quelquefois politique médiocre, ne se persuade-t-il pas trop
-aisément qu’il étoit possible d’engager les Achéens à reconnoître le
-pouvoir de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, historien presque
-contemporain, et consommé dans les affaires de la guerre et de la
-paix. Il nous apprend que ce prince, devenu odieux à toute la Grèce,
-étoit regardé avec raison comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de
-ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils le justifier par
-l’exemple de Lycurgue, qui autrefois avoit fait une sainte violence aux
-Spartiates pour réformer leurs lois et leurs mœurs. Dans ce législateur
-on reconnoissoit un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié
-lui-même dans son entreprise, pour ne s’occuper que du bien public
-et du soin de rendre ses concitoyens aussi vertueux que lui-même.
-Cléomène, au contraire, commença sa réforme par empoisonner Euridamas,
-son collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement les sénateurs de
-leur pouvoir, et en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain titre;
-il se défit des éphores; et profitant, comme auteur de la révolution,
-du crédit qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu dans sa patrie,
-s’il fit quelques lois sages, ce fut en tyran injuste, dissimulé et
-sans foi.
-
-Si ce prince, semblable au portrait infidelle qu’en fait Plutarque,
-avoit en effet rétabli le gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, bien
-loin de vouloir asservir les Achéens, n’auroit demandé qu’à s’associer
-à leur ligue, et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. Mais dès
-que Cléomène, avare, ambitieux, empoisonneur, paroissoit aux yeux des
-Grecs souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque nous apprît
-par quel secret, à la place d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la
-confédération achéenne de renoncer à leur liberté. Qu’importoit aux
-peuples du Péloponèse que les Spartiates eussent repris leur ancien
-courage et leur discipline militaire, si ces vertus nouvelles ne
-devoient servir que d’instrumens à l’ambition de Cléomène? Lacédémone
-n’en devoit paroître que plus odieuse à ses voisins.
-
-Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se dépouille jamais
-volontairement de son indépendance, et que plutôt que de se soumettre
-à un maître qui veut l’envahir par la force, il se fera lui-même
-un tyran? Tel est le cours des passions dans le cœur des hommes.
-D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée de plusieurs villes
-qui auroient préféré de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin de
-renoncer à la haine invétérée qu’elles avoient contre les Spartiates:
-peut-être n’auroient-elles perdu qu’avec peine leur ressentiment, quand
-Lacédémone, sous la main d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois
-toutes ses anciennes vertus. Polybe nous avertit que si Aratus n’eût
-pas recherché la protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis
-alloient y recourir, en se séparant de la ligue. Toutes les autres
-villes du Péloponèse ne devoient-elles pas avoir à peu près la même
-politique; puisque Cléomène, en promettant d’abolir les dettes et de
-faire un nouveau partage des terres dans ses conquêtes, avoit soulevé
-contre lui les citoyens qui jouissoient de la principale autorité dans
-le Péloponèse?
-
-Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, c’est qu’après la défaite
-entière de Cléomène et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé
-Doson, et régent de la Macédoine pendant la minorité de Philippe, fils
-de Démétrius, mit en quelque sorte des entraves au Péloponèse. Sans
-doute que les peuples de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude
-les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe et à Orchomène; sans doute
-que leur liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant pour
-condamner Aratus? Les Péloponésiens auroient-ils été plus libres et
-plus heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? La cour de Macédoine
-respecta leur gouvernement, leurs lois, leurs coutumes et leurs
-magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il pas au contraire abusé
-insolemment de ses avantages?
-
-Aratus a été un des plus grands personnages de l’antiquité; mais tel
-est le sort des hommes d’état, qu’on les juge souvent sans considérer
-que la politique, soumise à la fatalité des circonstances qui
-l’enchaînent, ne voit quelquefois autour d’elle que des écueils, et
-n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. Aratus fait prendre à sa
-république, trop foible pour résister à Cléomène, le seul parti qui
-pouvoit prévenir sa ruine; il la retient sur le bord du précipice,
-il l’empêche d’y tomber; et on le blâme, parce que les Achéens, en
-conservant leur liberté, se trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour
-la cour de Macédoine.
-
-Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce s’étoit familiarisée ne
-lui permettoient plus de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit
-rendue autrefois heureuse et puissante, on regardera l’alliance que les
-Achéens contractèrent avec Antigone Doson comme l’événement le plus
-heureux pour les Grecs et les Macédoniens, si on fait attention à la
-guerre qui s’éleva bientôt entre les deux peuples les plus puissans du
-monde, et qui, préparant un maître aux nations, devoit leur donner de
-nouveaux intérêts.
-
-Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle que lui présentoit la
-descente des Carthaginois en Italie, et qu’incertaine entre le génie
-d’Annibal et le génie de la république Romaine, elle ne prévoyoit
-point encore qu’elle seroit un jour la victime de cette guerre:
-«qu’il seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, que les Dieux
-commençassent à nous inspirer des sentimens d’union et de concorde,
-afin que, réunissant nos forces, notre patrie se trouve à couvert des
-insultes des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, de beaucoup de
-politique pour prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, Carthaginois
-ou Romain, ne se bornera point à l’empire de l’Italie et de la Sicile.
-Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; il portera ses armes dans
-notre patrie. Si la nue qui nous menace du côté de l’occident vient à
-fondre sur nous, craignons de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne
-serons plus les maîtres de faire la guerre, ni de traiter de la paix à
-notre gré; nous serons condamnés à obéir.»
-
-Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, il suffiroit de faire
-connoître ici le génie des Romains, de rechercher les causes de la
-grandeur de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu de l’état le plus
-bas à la plus haute élévation, et poussé par les ressorts de son
-gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser de vaincre qu’après avoir
-tout soumis, ou qu’après avoir été lui-même vaincu par sa prospérité.
-Les Romains en effet marchoient à la monarchie universelle; toutes
-leurs institutions en faisoient une nation guerrière qui devoit haïr
-le repos, parce que la guerre, loin de l’épuiser, multiplioit, par une
-espèce de prodige, ses forces et ses ressources. Ils avoient contracté
-depuis leur naissance l’habitude de se mêler dans les affaires qui
-devoient en apparence leur paroître indifférentes; il étoit impossible
-d’être leurs voisins, sans devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous
-le nom d’alliés; et leur ambition extrême étoit toujours cachée sous
-le voile de la justice, de la modération et de la magnanimité: la
-manière dont ils avoient subjugué l’Italie, la Sicile et la Sardaigne,
-apprenoit ce qu’ils feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient
-sur la Grèce ou sur la Macédoine dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.
-
-«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, ne pourront jamais résister
-séparément aux forces du vainqueur. Nous avons besoin de votre secours,
-continuoit-il, en adressant la parole à Philippe, pour nous soutenir
-contre les barbares. Les Dieux vous ont mis en état de protéger notre
-liberté, profitez de cette faveur; mais en défendant les Grecs, songez
-que vous travaillez pour vous-même; songez que votre royaume trouvera
-à son tour dans leur amitié toutes les ressources nécessaires à sa
-grandeur. La bonne-foi doit être votre seule politique. Si les Grecs
-soupçonnent que vous ne défendiez l’entrée de leur pays aux étrangers
-que pour vous en réserver la conquête, je vous annonce que tout est
-perdu. Nos villes alarmées ne craindront point de s’allier aux
-Barbares; et la douceur de se venger de vous, les fera courir à leur
-ruine, pourvu qu’elles vous perdent.»
-
-C’étoit à Philippe, instruit par le conseil d’Agelaüs, à qui ses
-lumières découvroient l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de
-Thémistocle dans une conjoncture si critique: quoiqu’il ne dût pas
-avoir affaire à des Xercès, à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie,
-il auroit encore opposé aux légions romaines des hommes capables de
-les étonner, et peut-être même de mettre des bornes à leurs conquêtes,
-s’il eût continué à se conduire les principes sages et modérés qui
-illustrèrent le commencement de son règne, et qu’Antigone Doson lui
-avoit donnés.
-
-La nature, disent les historiens, avoit réuni dans Philippe toutes
-les qualités qui honorent le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu
-et pénétrant. Une valeur héroïque étoit d’autant plus propre à lui
-gagner les cœurs, qu’il possédoit en même temps cet art enchanteur de
-plaire, fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et aux talens.
-Il aimoit la gloire avec passion, et ne pensoit pas qu’elle pût être
-unie à l’injustice. Une sage modération écartoit tous les soupçons
-qui auroient pu tenir les Grecs en garde contre lui. Tant de vertus
-disparurent en un jour; phénomène, si je puis parler ainsi, d’autant
-plus surprenant, que ce prince, entouré depuis long-temps de ces hommes
-vils qui ne peuvent s’élever à la fortune, qu’en rendant leur maître
-aussi méprisable qu’eux, sembloit avoir un caractère éprouvé.
-
-Démétrius de Phare chatouilla l’ambition de Philippe, en lui faisant
-envisager la conquête de l’Italie comme une entreprise aisée après
-la bataille de Cannes. Les Romains, s’il falloit l’en croire, ne
-pouvoient se relever de leurs pertes; et il étoit impossible à une
-république aussi mal gouvernée que Carthage, d’affermir son empire sur
-les vaincus, et de conserver sa proie, si Philippe tentoit de la lui
-enlever. Ce prince, enivré des espérances que lui donnoit Démétrius,
-négligea sur-le-champ ses vrais intérêts, pour faire autant de fautes
-qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter de ses avantages sur les
-Etoliens, et de les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix de la
-Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit entre le Péloponèse et la
-Macédoine, il rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en faisant
-alliance avec un peuple qui étoit odieux à tous les Grecs: étrange
-conduite! de se brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite la
-conquête d’une province éloignée.
-
-Si Philippe croyoit que le génie puissant d’Annibal dût détruire la
-république Romaine, il devoit attendre, pour se livrer à son ambition,
-que l’Italie fût soumise à des marchands, qu’Annibal mourût, et que
-les Carthaginois cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au
-contraire des succès de ce général, et que par une connoissance plus
-profonde du gouvernement, des mœurs et de la politique des Romains, il
-jugeât que leurs ressources étoient plus grandes que leurs pertes, et
-qu’il falloit les détruire pour les empêcher de devenir les maîtres
-du monde; il devoit sans doute, en se liguant avec Annibal, l’aider
-de toutes ses forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage
-elle-même auroit dû faire.
-
-Cependant, il se laissa effrayer par les premières menaces que lui
-firent les Romains, en apprenant son traité, et passa d’une extrême
-confiance à une crainte extrême, quand il vit qu’ils conservoient les
-plus grandes espérances dans les plus grands malheurs, et qu’à demi
-vaincus, ils avoient le courage d’insulter les côtes de son royaume.
-Il se repentit de son entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne
-fit encore que de nouvelles fautes pour réparer celles qu’il avoit
-déjà faites. Juge-t-il qu’il doit se préparer à la guerre et se mettre
-en état de défense contre les Romains? Il oublie les sages conseils
-d’Agelaüs, croit que pour augmenter ses forces, il faut commencer par
-asservir la Grèce, et se fait follement un nouvel ennemi.
-
-Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à multiplier ses embarras et ses
-dangers. Il ne cherche que des prétextes pour subjuguer la Grèce; il
-s’indigne de la paix qui y règne, fait naître des troubles et ranime
-les anciennes divisions. Si les Messéniens ont dans leur ville des
-querelles domestiques, «n’avez-vous pas, dit-il aux riches, des lois
-pour réprimer l’insolence de la multitude? Manquez-vous de bras, dit-il
-au peuple, pour vous faire justice de vos tyrans?» Il fait empoisonner
-Aratus, Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent infâme, et
-ses alliés devinrent ses ennemis. Les Achéens, malgré leur patience,
-se soulevèrent; et sous la conduite d’un aussi grand capitaine que
-Philopemen, qu’on a appelé le dernier des Grecs, et qui avoit pris
-Epaminondas pour modèle, ils défendirent leur liberté avec plus de
-courage que les Grecs n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes
-les espérances étoient évanouies, voyoit que l’Italie échappoit aux
-Carthaginois; il ne pouvoit réduire les Achéens, il redoutoit la
-vengeance des Romains: ses revers l’aigrirent, et ne consultant que sa
-colère et sa crainte, il devint enfin par désespoir le plus odieux des
-tyrans.
-
-La république romaine conservoit encore cette austérité de mœurs qui
-l’a rendue si puissante, quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes
-l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. Rome, enrichie
-des dépouilles de Carthage, pouvoit suffire aux frais des guerres les
-plus dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le trésor public,
-n’avoient pas encore porté la corruption dans les maisons des citoyens.
-L’union la plus intime subsistoit entr’eux; et les dangers dont Annibal
-les avoit menacés, n’avoient fait que donner une nouvelle force aux
-ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, étoient plus persuadés
-que jamais que tout étoit possible à leur patience, à leur amour pour
-la gloire, et au courage de leurs légions. Quelque légère connoissance
-qu’on ait, de la seconde guerre punique, on doit sentir quelle étrange
-disproportion il y avoit entre les forces de la Macédoine et celles
-de la république Romaine, secondée par une partie des Grecs: aussi
-Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire aux conditions d’une paix
-humiliante, qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans la Grèce,
-le laissa sans vaisseaux et épuisa ses finances.
-
-Les Romains essayèrent dès-lors, sur les Grecs, cette politique
-adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations.
-Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son
-gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la
-Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La
-république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes;
-ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les
-affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes.
-Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de
-bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a
-conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour
-délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans
-leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre
-droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté
-des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit
-sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne
-parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége
-de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des
-ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant
-son ambition sous le voile spécieux du bien public.
-
-Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les
-armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se
-virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à
-périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient
-par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se
-crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une
-révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un
-secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à
-la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre
-la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie
-mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent
-enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains.
-
-Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut
-la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix,
-mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne
-donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés.
-La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de
-leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle
-livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et
-il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages.
-Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance
-avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent
-aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire
-des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit
-Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes
-domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple
-acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute
-l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats.
-
-Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en
-jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer
-la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger
-d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un
-maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât
-de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince
-téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité
-avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de
-Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit
-subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en
-transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre
-docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort
-qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république,
-qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses
-lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son
-pouvoir.
-
-Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes
-entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit
-que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs
-éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet
-assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un
-reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et
-faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des
-droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente
-pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de
-nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités
-dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités
-que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer
-une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté
-et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons
-de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout
-est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous
-fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la
-nécessité.»
-
-Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage,
-rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir
-les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque
-jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des
-Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et
-n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs
-elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples
-étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les
-remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de
-respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons
-citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa
-patrie.
-
-Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la
-liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se
-plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à
-la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur
-empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut
-cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain,
-et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder
-seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes
-de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion
-de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et
-les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les
-juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de
-détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais
-sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée.
-
-Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome;
-mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa
-ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter
-une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula
-l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux
-commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et
-d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les
-hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte.
-
-Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient
-qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité
-dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens
-et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et
-d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe
-nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur
-tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour
-n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi
-de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine
-n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens,
-qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que
-les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par
-une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi,
-elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus
-modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux
-ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire
-qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle
-s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer
-aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière
-occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans
-tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un
-succès plus heureux que les premiers.
-
-Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper
-l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts
-étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe
-de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans
-la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent,
-ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué;
-Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue;
-et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois
-la fortune des Romains.
-
-Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point
-de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit
-le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce
-par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui
-la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit
-entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille
-la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés.
-
-Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à l’épée des romains, se
-réfugiât dans Corinthe; et en défendant une place qui étoit la clef
-du Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse pour obtenir une
-capitulation honorable, ou justifier la témérité qui lui avoit mis les
-armes à la main. Mais les soldats consternés s’y crurent trop près
-de leurs vainqueurs; ils fuirent en se débandant dans l’intérieur du
-Péloponèse, et la plupart des Corinthiens, à qui l’effroi de l’armée
-s’étoit communiqué, abandonnèrent eux-mêmes leur ville. Mummius la
-livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit pas fui fut passé au fil de
-l’épée; femmes, filles, enfans, tout fut vendu. La superbe Corinthe fut
-réduite en cendres, et la liberté des Grecs ensevelie sous ses ruines.
-On abattit les murailles de toutes les villes qui avoient eu part à la
-révolte. Le gouvernement populaire fut aboli par-tout. En un mot, la
-Grèce perdit ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un prêteur,
-devint une province Romaine, sous le nom de province d’Achaïe.
-
-Tel fut le sort de la nation peut-être la plus illustre de l’antiquité,
-et dont la réputation, dans sa décadence même, donna de la jalousie
-aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire offre aux méditations
-de la politique des maximes plus sûres et en plus grand nombre sur
-tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur des sociétés? Depuis
-Lycurgue, jusqu’au temps malheureux que l’ambition alluma la guerre du
-Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles entre les Grecs, les haines
-et les vengeances ne furent point implacables; leurs institutions
-étoient telles, que la raison reprenant promptement son empire sur les
-passions, la paix étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance
-de continuer la guerre, ou conçu l’espérance de faire des conquêtes.
-L’amour de la paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne dégénéra
-point pendant ces temps heureux en une indolence molle et oisive,
-qui, en rendant la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit fait
-des ennemis. Les Grecs, préparés par leurs jeux aux exercices de la
-guerre, étoient toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient
-plutôt péri que de souffrir un affront; et par une espèce de prodige,
-ces citoyens soldats n’abusoient cependant, ni de leur courage, ni de
-leur discipline, ni de leurs avantages contre leurs voisins, et ne
-songeoient point à les dépouiller de leurs biens.
-
-La Grèce n’a eu presqu’aucune république qui ne se soit rendue
-célèbre. Je ne parlerai point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie,
-de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit jamais à la raison un
-spectacle plus noble, plus sublime que Lacédémone? Pendant près de six
-cents ans les lois de Lycurgue, les plus sages qui aient été données
-aux hommes, y furent observées avec la fidélité la plus religieuse.
-Quel peuple aussi attaché à toutes les vertus que les Spartiates,
-donna jamais des exemples si grands, si continuels de modération, de
-patience, de courage, de magnanimité, de tempérance, de justice, de
-mépris des richesses, et d’amour de la liberté et de la patrie? En
-lisant leur histoire, nous nous sentons échauffer; si nous portons
-encore dans le cœur quelque germe de vertu, notre ame s’élève, et
-semble vouloir franchir les limites étroites dans lesquelles la
-corruption de notre siècle nous retient.
-
-Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui
-cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point
-son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont
-écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque,
-et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces
-de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime
-comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que
-Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des
-dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la
-Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus
-des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont
-vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la
-fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la
-Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses
-divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats,
-ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès?
-Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la
-discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières;
-l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la
-liberté, de la patrie et de la gloire.
-
-Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les
-plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je
-n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit
-toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et
-les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue,
-à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire
-que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république;
-aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la
-sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face
-nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse
-et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus
-grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres.
-Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes,
-puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se
-prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin
-nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres
-des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu
-long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs
-citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et
-l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le
-Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener
-à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit
-aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des
-lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses
-propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen
-est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui
-sembloit l’entraîner?
-
-Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus
-lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne
-désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se
-rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva
-mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule.
-
-Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance
-Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable
-sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la
-philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite,
-et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs
-devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les
-Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les
-Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de
-leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez
-les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens,
-et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils
-allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir.
-Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués
-se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les
-Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur
-admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit
-d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit
-la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire
-pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux
-dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le
-garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance;
-et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes
-appréciateurs du mérite que les Romains.
-
-
-_FIN des Observations sur l’histoire de la Grèce._
-
-
-
-
-TABLE
-
-Des Observations sur l'Histoire de la Grèce
-
-
- A Monsieur l'abbé de R***. pag. I
-
- Sommaires. VII
-
- Livre premier. 1
-
- Livre second. 63
-
- Livre troisième. 123
-
- Livre quatrième. 187
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- * * * * *
-
-
-OBSERVATIONS
-
-SUR
-
-LES ROMAINS.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Il y a dix ans que je fis imprimer des réflexions sur l’Histoire
-Romaine et sur l’Histoire de France, sous le titre de _Parallèle
-des Romains et des Français_. Le public, qui se plaît quelquefois
-à encourager les jeunes écrivains, fit à mon ouvrage un accueil
-favorable; mais je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ce que je
-prenois pour une justice de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques
-personnes, dont je respecte infiniment les lumières, me firent
-l’honneur de me croire digne de leurs critiques, et quand, avec ce
-secours, je vins à revoir mon ouvrage de sang-froid, je trouvai
-qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux, n’étoit en aucune façon
-raisonnable. Nul ordre, nulle liaison dans les idées, des répétitions
-sans nombre, des objets présentés sous un faux jour; ce n’étoit pas
-là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle. Je
-m’étois vu forcé à passer sous silence plusieurs choses nécessaires,
-pour faire connoître les peuples dont j’examinois l’histoire, et ce
-qui est un bien plus grand mal, d’en dire plusieurs que je n’aurois
-pas dû penser. Au lieu de vouloir corriger mon parallèle incorrigible,
-pour en faire une nouvelle édition, j’ai cru qu’il falloit composer
-deux ouvrages tout nouveaux. Je donne aujourd’hui ce qui regarde les
-Romains; heureux, si en voulant réparer une première faute je n’en fais
-pas une seconde!
-
- _Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis habitus
- provinciarum, quid in toto terrarum orbe validum, quid ægrum
- fuerit, ut non modo casus eventusque rerum, sed ratio etiam
- causæque noscantur._ (Tac. Hist. Liv. I.)
-
-
-
-
-SOMMAIRES.
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
- Du gouvernement des Romains sous leurs rois. Comment le
- gouvernement de la république se forme et se perfectionne. Ce qui
- en altère les principes. Des causes qui doivent ruiner la liberté.
-
-LIVRE II.
-
- Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla. Le premier
- Triumvirat. Guerre civile de César. De la situation et de la
- conduite de la république après sa mort. Second Triumvirat.
- Auguste s’empare de toute la puissance publique.
-
-LIVRE III.
-
- Pourquoi le gouvernement des empereurs doit être despotique.
- De l’indépendance qu’affectent les armées. Elles disposent de
- l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité. Nouvelle forme de
- gouvernement par Dioclétien.
-
-LIVRE IV.
-
- Du génie militaire des Romains. Leur discipline. Leurs guerres
- contre les peuples d’Italie. Par quelle politique la république
- met ses victoires à profit. Comment elle peut suffire à une
- guerre continuelle. Progrès de ses généraux dans la science des
- armes.
-
-LIVRE V.
-
- De Carthage. Ses guerres contre les Romains. Situation des
- différentes puissances après la seconde guerre Punique. Leur
- politique. Celle des Romains pour les asservir. Réflexions
- particulières sur Antiochus.
-
-LIVRE VI.
-
- Abus que les Romains font de leur puissance. Leur énorme avarice.
- Comment ils perdent ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur
- de la république. Etat de l’empire sous Constantin. Ruine de
- l’empire d’Occident. Foiblesse et ruine de l’empire d’Orient.
-
-
-
-
-OBSERVATIONS
-
-SUR
-
-LES ROMAINS.
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-
-Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de
-presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une
-image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère
-que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du
-travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu
-de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par
-lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une
-suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états.
-
-Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des
-brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais
-des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin
-d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des
-lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur
-que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après
-avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et
-en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un
-suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique;
-il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité
-souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la
-paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats.
-Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne
-pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et
-tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de
-leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens.
-
- [1] Romulus partagea les Romains en trois tribus. _Tribus
- Ramnensium_, _Tatientium_, _Lucerum_; et chaque tribu en dix
- curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient
- convoquées par tribus ou par curies, _comicia tributa_, _comicia
- curiata_. Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée
- dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin l’ancien
- doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour en jour à
- s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution des
- citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et son
- territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville furent
- d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le censeur
- Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. ce
- qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables
- dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement
- multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des curies
- demeura toujours fixé à trente.
-
-La création d’un sénat et les prérogatives qui lui furent accordées,
-telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de
-la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être
-chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois,
-loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses
-fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme
-Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le
-droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine
-combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui
-étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef
-de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le
-sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans;
-et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les
-comices.
-
-Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des
-nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps
-séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction
-entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité
-propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser
-le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts
-avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de
-n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient
-été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous
-ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs
-que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable,
-se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions
-choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne
-songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de
-la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens;
-et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du
-peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des
-patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3].
-
- [2] Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en créa
- encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés à
- sa nation. On les nommoit par respect pour leur âge, _patres_,
- d’où leurs descendans prirent le nom de _patricii_, patriciens.
- _Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum appellati._
- Tit. Liv.
-
- [3] Les Romains mettoient une différence entre les familles des
- premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le
- sénat; ces dernières étoient appelées, _Nobiles minorum gentium_.
-
-Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut
-plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit
-les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et
-tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son
-crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens,
-et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer.
-Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale,
-ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans
-qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable
-de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le
-devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil
-et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le
-prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par
-insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence.
-En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se
-respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque
-ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers
-que produisoient les passions.
-
-Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette
-constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de
-Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à
-abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les
-lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit
-que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet
-de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que
-fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît
-qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier
-toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y
-devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser
-les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement
-qui leur fut avantageux.
-
-Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire
-de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes
-étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état.
-Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions;
-et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis
-que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit
-toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit
-aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre,
-qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite
-des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa
-résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres,
-consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses
-richesses.
-
-Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens,
-et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette
-opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec
-égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains
-en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre
-but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de
-leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent
-quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même
-imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit
-emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un
-plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par
-conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la
-place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis
-sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les
-comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et
-les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce
-qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix
-beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés
-du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour
-former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter
-quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient
-les plébéïens[6].
-
- [4] Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des
- riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient
- chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent
- aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que
- le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains
- de quelques citoyens.
-
- [5] _Comicia centuriata_, dont il est si souvent parlé dans
- l’histoire Romaine.
-
- [6] Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages,
- il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries,
- dès que les cent premières étoient d’accord sur un objet.
-
-Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit
-causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans
-les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer
-son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal
-affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il
-falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le
-citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis
-le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner
-seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la
-nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son
-pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer
-les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre
-avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale
-acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout
-envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit
-rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin
-le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois
-qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le
-gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par
-l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais
-il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont
-les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les
-occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les
-passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère
-différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie.
-Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des
-rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et
-déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux
-vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé
-le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince
-eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu
-qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il
-auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère,
-sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou
-mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient
-enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent.
-
-Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur
-montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public,
-suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement,
-donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance
-d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta
-les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis
-qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices
-publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage,
-et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur
-patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude,
-s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des
-talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir
-arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable
-qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à
-un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment
-et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un
-affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les
-esprits.
-
- [7] La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live et Denys
- d’Halicarnasse.
-
-Les Tarquins furent chassés de Rome par un décret public[8]; le peuple
-pilla leur palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit sur la
-royauté même, et on dévoua aux Dieux infernaux quiconque entreprendroit
-de la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer le retour de la
-liberté; mais la ruine d’un tyran n’est presque jamais la ruine de
-la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à Rome le despotisme
-de Tarquin, empêchoient qu’on ne pût y rétablir les principes d’une
-sage république. La révolution, il est vrai, ne donna d’abord qu’un
-même esprit aux nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur péril fut
-d’abord le même. Ils montreront le même zèle et le même courage, tant
-qu’il s’agira de défendre leur ville et de repousser le tyran; mais
-dès que le calme sera rétabli, les anciennes jalousies renaîtront; et
-tandis que le sénat voudra gouverner, les plébéïens prétendront être
-libres.
-
- [8] Cet événement arriva l’an de Rome 244.
-
-Brutus auroit fait une faute énorme, si dans le moment que tous les
-yeux étoient fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une vraie
-liberté dans Rome, de ramener entre les citoyens l’égalité qui avoit
-fait leur bonheur avant la distinction des Romains en familles nobles
-et en familles plébéïennes, et l’établissement des centuries. Laisser
-entrevoir aux patriciens qu’il falloit renoncer à leurs prérogatives,
-tandis qu’ils se flattoient de posséder tout le pouvoir dont les
-rois avoient joui; ou faire soupçonner au peuple que les comices ne
-se convoqueroient plus par tribus et par curies, dans le temps qu’il
-s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été distraire les deux
-ordres de la république de l’objet qui devoit les occuper entièrement,
-les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un mot, une diversion en
-faveur de Tarquin et de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti
-contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions du sénat, et
-de persuader aux plébéïens qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils
-auront faites. Je conçois que par cette conduite les lois et les
-préjugés des Romains doivent se trouver en opposition, et que des
-droits que Brutus donne au sénat, et des espérances dont il enivre le
-peuple, il résultera des dissentions domestiques. N’importe, Brutus est
-justifié, parce que Tarquin est aux portes de Rome, qu’il rassemble
-des forces formidables, et que les querelles des Romains ne sont qu’un
-mal éloigné. Le temps, des circonstances heureuses, mille événemens
-imprévus pourront remédier au vice du gouvernement; mais l’union seule
-des citoyens de Rome peut triompher de Tarquin.
-
-Quelque puissance qu’eussent acquis le sénat et la noblesse, le peuple
-crut d’abord être libre, parce qu’il étoit heureux. On le ménagea avec
-un soin extrême tant qu’on craignit Tarquin; mais tout changea de
-face quand on apprit sa mort[9]. Le vice commun des hommes c’est de ne
-juger de leur autorité que par l’abus qu’ils en font, et les grands
-auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des rois, s’ils n’avoient
-gouverné aussi despotiquement qu’eux. Les consuls ne convoquèrent
-les comices que par centuries, et dans ces assemblées où la noblesse
-dominoit, elle souscrivoit à toutes les propositions du sénat, qui,
-pour la récompenser de sa complaisance, lui permettoit à son tour
-d’exercer toutes sortes de violences sur les plébéïens. On les chassoit
-de leur héritage, on les condamnoit à l’esclavage ou à des peines
-ignominieuses; chaque patricien étoit un nouveau Tarquin; mais le
-peuple, encore tout plein des promesses de Brutus et de l’orgueil que
-lui avoient inspiré les bienfaits de Publicola[10], n’avoit pas acheté
-sa liberté par une guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour porter
-avec lâcheté le joug d’une foule de tyrans.
-
- [9] _Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis
- luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope
- insueritum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere._ Tit. Liv. L.
- 2. _Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum. Dein,
- servili imperio patres plebem exercere, de vita atque tergo,
- regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus soli in
- imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere oppressa
- plebs_, &c. Sal. in Frag.
-
- [10] Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du
- peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola.
- Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par
- tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit un
- jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans
- l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il
- porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter
- appel devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi
- s’appela la loi _Valeria_.
-
-Rome paroissoit en quelque sorte entourée d’écueils, et il étoit bien
-difficile qu’elle pût tous les éviter. Si le sénat et la noblesse
-se conduisoient avec assez d’adresse et de courage pour conserver
-l’autorité qu’ils avoient usurpée, le peuple devoit tomber dans une
-servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il avoit éprouvée sous
-les Tarquins: car l’aristocratie, si elle n’est tempérée par de sages
-institutions, est toujours plus dure que la monarchie. Les plébéïens
-méprisés, accablés, et par conséquent mauvais citoyens d’une patrie
-qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient senti aucun avantage à
-obéir plutôt au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis même de Rome.
-Les Volsques, les Hernites, les Fidenates auroient été des voisins
-dangereux; ils se seroient servis, pour ruiner la république, du vice
-intérieur du gouvernement qui auroit détaché de ses intérêts la plus
-grande partie des citoyens. L’état qui, dans des commencemens encore si
-foibles, avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier ses forces et
-ses talens par l’émulation qu’inspire la liberté, n’auroit armé que des
-esclaves pour sa défense; mais des esclaves n’ont jamais bien défendu
-leur patrie. Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, eût enfin
-perdu la république, et vu passer dans les mains de quelqu’un de ses
-ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas voulu partager avec les
-plébéïens.
-
-Que le peuple, au contraire, aigri par les injures qu’il recevoit
-de la noblesse, et presque toujours extrême, dès qu’une fois il est
-ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer le joug, le sort
-des Romains n’auroit pas été plus heureux. Le gouvernement eût été
-changé en une pure démocratie, et tous les ouvrages des politiques
-ne respirent que le mépris pour cette police, toujours voisine de
-l’anarchie, et où la multitude, abusant à son gré de l’autorité
-souveraine, a tantôt toutes les fureurs et tous les caprices d’un
-tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un prince imbécille.
-
-Il étoit encore plus à craindre que la république romaine n’éprouvât
-les mêmes révolutions qui causèrent tant de maux dans la plupart
-des villes de la Grèce, après que la royauté y eut été détruite.
-Le gouvernement n’y prit aucune forme assurée, et les nobles et le
-peuple, tour-à-tour maîtres de l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner
-réciproquement. Si les Romains avoient été exposés aux mêmes désordres,
-toujours esclaves ou tyrans, et entièrement occupés de leurs haines
-domestiques, ils auroient, comme les Grecs, sacrifié leur patrie
-aux intérêts particuliers des factions et des partis qui l’auroient
-déchirée.
-
-Heureusement l’horreur que les violences de Tarquin avoient inspirée
-contre la royauté, subsistoit encore dans toute sa force, quand
-le peuple commença à se plaindre des injures qu’il éprouvoit des
-patriciens. Il ne se trouva par conséquent dans la république ni un
-Sp. Cassius[11], ni aucun de ces ambitieux, qui, se faisant dans la
-suite un art d’envenimer les esprits, ne cherchoient, à la faveur des
-dissentions, qu’à se faire un parti qui les mît en état d’usurper
-la souveraineté. Peut-être eût-il été facile dans la naissance des
-troubles, de surprendre le peuple, et de l’engager dans quelque
-démarche qui l’auroit nécessairement porté aux plus grands excès;
-mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit par son propre
-sentiment. Les plébéïens, sans qu’ils s’en défiassent, étoient
-accoutumés à respecter le sénat[12]. Ils estimoient l’avantage d’une
-naissance illustre, en haïssant ceux qui le possédoient; et la pompe
-des magistratures et du commandement en imposoit, malgré eux, à leur
-imagination. D’ailleurs, après avoir défendu Rome aux dépens de tout
-son sang, chaque citoyen l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la
-regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, et se croyoit en quelque
-sorte comptable de l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur la
-foi de plusieurs oracles.
-
- [11] C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie.
- Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268,
- il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle
- il étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres
- conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient
- fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous
- les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui
- devoit causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet
- que de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses
- intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna
- même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans avoir
- l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius la
- haine qu’on portoit à son auteur.
-
- [12] Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des
- cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un sénat,
- il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui étoit
- obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient de
- grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient dans
- les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand il se
- mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le patron
- étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une taxe pour
- marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa rançon
- lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron et son
- client ne pouvoient comparoître en justice pour déposer l’un
- contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains et
- l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création
- des tribuns.
-
-Le peuple, las de demander et d’espérer quelque soulagement, se
-contenta donc de s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à lui de
-se venger de la dureté de ses tyrans et de les punir. Cette conduite
-n’annonçoit pas des vues ambitieuses de la part de la multitude; mais
-c’étoit n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre. Il étoit
-naturel que la noblesse abusât de la modération des plébéïens pour
-cimenter sa puissance; et elle y eût réussi sans peine, en feignant
-d’en abandonner une partie. Heureusement les sénateurs ne virent pas
-du même œil la retraite du peuple sur le Mont-Sacré[13]. Les uns, qui
-avoient pour chef Appius Claudius, homme dur et inflexible, vouloient
-follement qu’on punît, ou du moins qu’on méprisât les révoltes; les
-autres, à qui Menenius, Agrippa et la famille des Valériens inspirèrent
-leurs sentimens, n’avoient que de la crainte et tâchoient en vain de
-la déguiser sous le dehors de la prudence. Il se présentoit un milieu
-entre la rigueur indiscrette d’Appius et la foiblesse timide des
-Valériens, et c’étoit de prévenir les demandes du peuple par quelque
-bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une partie des dettes, diminué
-l’usure, ou donné aux plus pauvres citoyens quelques domaines de la
-république. La fermentation des esprits ne permit pas de prendre
-ce parti, et le sénat s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de
-longs débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre son sentiment,
-plus l’autre s’opiniâtra à ne se pas rendre. Tandis qu’on délibère,
-qu’on s’offense, et que de deux avis opposés il s’en forme enfin un
-troisième, qui décèle à la fois la crainte du sénat et son extrême
-répugnance à rendre justice aux mécontens, les plébéïens ont eu le
-temps de réfléchir sur leur situation et de connoître leurs forces.
-Ils se rappellent les promesses vaines par lesquelles on les a trompés
-si souvent; ils se sont donnés des chefs; ils ne se plaignent plus
-seulement du passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer leurs
-alarmes, assurer leur sort, et le sénat est enfin forcé de traiter avec
-eux, et en leur accordant des magistrats, de leur donner un pouvoir qui
-leur inspirera nécessairement de l’ambition.
-
- [13] Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des
- Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré.
-
-Les députés du sénat s’imaginèrent gagner beaucoup, en profitant de
-l’empressement indiscret que le peuple témoignoit de rentrer dans
-Rome, pour ne stipuler que d’une manière vague les priviléges et les
-droits des tribuns qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse, par cette
-politique, croyoit ne rien donner ou se réserver un prétexte de revenir
-contre ses engagemens dans des circonstances plus favorables, le
-peuple, de son côté, pensoit avoir obtenu beaucoup plus qu’on ne lui
-avoit accordé. Chaque parti devoit étendre ses prétentions à la faveur
-de l’obscurité ou de l’indécision des articles qu’on avoit arrêtés; et
-la république, dont les maux n’étoient que palliés, alloit être encore
-troublée par les entreprises des mécontens.
-
-Les tribuns n’avoient ni marque extérieure de magistrature, ni même
-de tribunal. Assis humblement à la porte du sénat, il ne leur étoit
-permis d’y entrer que quand les consuls les y appeloient, et toute leur
-fonction consistoit à s’opposer aux décrets de ce corps, lorsqu’ils
-les croyoient nuisibles aux intérêts des plébéïens. Peut-être étoit-il
-encore temps de faire oublier le tribunal. Que les grands n’eussent
-pas continué à vouloir dominer impérieusement, et le peuple n’auroit
-pas senti le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil de la
-noblesse qui irrita l’ambition des tribuns, et leur fit imaginer
-les prérogatives dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs
-du peuple. Marcius Coriolan étoit un des plus honnêtes hommes de la
-république; cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une famine dont
-Rome étoit affligée, de ne secourir le peuple qu’à condition qu’il
-renonçât aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré: à ce trait,
-qu’on juge de l’esprit des grands; mais plus ils travailloient à avilir
-et ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent que la défensive
-à laquelle ils étoient réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté;
-et que, pour se défendre avec avantage, il falloit oser attaquer. Ils
-firent un effort, et bientôt ils s’arrogèrent le privilége de convoquer
-les comices, et de les assembler par tribus dans les affaires qui
-intéressoient directement le peuple, tels que l’élection des magistrats
-ou les procès qui leur étoient intentés, les appels autorisés par la
-loi Valeria, et l’établissement des lois générales.
-
-Ces succès des tribuns changèrent toute la forme du gouvernement,
-et dès que le peuple fut rentré dans l’exercice de la souveraineté
-dont il avoit joui avant la création des centuries, Rome commença
-à offrir le spectacle d’une république parfaite. J’ai tâché de
-développer, dans un autre ouvrage,[14] l’art avec lequel Lycurgue,
-en confiant au peuple de Sparte toute l’autorité publique, avoit
-cependant purgé cette démocratie des vices qui lui sont naturels, et
-l’enrichit même de tous les avantages qui paroissent les plus propres
-à l’aristocratie et au gouvernement monarchique. Je dois remarquer,
-dans celui-ci, que le hasard produisit à Rome ce que le plus sage des
-législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue voulut que le peuple
-fût l’arbitre de toutes les opérations de la république, afin qu’il
-eût les vertus que l’amour de la liberté et de la patrie donne à des
-hommes libres; mais les différentes branches de l’autorité publique,
-dont un peuple entier est incapable de faire usage avec sagesse, il
-les confia à différens magistrats, et composa ainsi un gouvernement
-mixte, dont les parties tempérées les unes par les autres, ne pouvoient
-ni négliger leurs devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit
-deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois et ces consuls, sous
-des noms différens, n’exerçoient que la même magistrature. Sujets
-pendant la paix, et soumis aux lois dont ils devoient faire respecter
-l’empire, le peuple étoit leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des
-armées que la république leur confioit cette puissance suprême, sans
-laquelle un général ne peut avoir de grands succès; et elle possédoit
-ainsi ce que la monarchie a de plus avantageux. Quelles que fussent
-les prérogatives du sénat de Lacédémone, celles du sénat Romain
-n’étoient pas moins considérables. Il étoit chargé du soin de manier
-les deniers publics, de représenter toute la majesté de l’état, de
-recevoir les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher les affaires,
-de les poursuivre après qu’elles avoient été approuvées dans la
-place publique, et enfin, de porter par provision des décrets qui
-avoient force de loi, à moins qu’on n’en appelât devant le peuple.
-Ces deux compagnies respectables étoient l’ame de leur nation; elles
-la conduisoient et la conservoient au milieu des écueils dont la
-démocratie est environnée. Elles rendoient le peuple capable de
-discuter ses intérêts, de se fixer à des principes certains, et de
-conserver le même esprit. Polybe a dit que si on considère le pouvoir
-des consuls, celui du sénat et l’autorité du peuple, on croira tour à
-tour que le gouvernement des Romains est monarchique, aristocratique
-et populaire. Il en réunissoit en effet tous les avantages, et la
-république trouvoit à la fois en elle-même cette action prompte[15]
-et diligente qui caractérise la monarchie, cette perpétuité du même
-esprit qui n’est connue que dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu,
-cet enthousiasme que produit la seule démocratie.
-
- [14] Les _Observations sur l’histoire de la Grèce_. Voyez le
- premier livre.
-
- [15] _Reges non liberi solum impedimentis omnibus, sed domini
- rerum temporumque, trahunt conciliis cuncta non sequuntur._
- Tit.-Liv. l. 9.
-
-Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir de jour en jour
-le gouvernement dont je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas
-de même chez les Romains; et la manière dont il s’étoit formé,
-sembloit annoncer sa ruine. Une révolution aussi importante que le
-rétablissement des comices par tribus, n’avoit pu se faire sans exciter
-de grands mouvemens dans la place publique. Le sénat opposa une extrême
-résistance aux entreprises des tribuns; et ces magistrats, qui ne
-pouvoient réussir qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent
-l’attentat jusqu’à violer la majesté des consuls[16]. Les injures
-faites et souffertes de part et d’autre dans cette occasion, étoient
-trop atroces pour ne devoir pas être suivies de nouvelles violences.
-Il étoit naturel que le peuple, emporté par sa haine et ses succès,
-abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir dans la république d’autre
-pouvoir que le sien. Il auroit certainement ruiné le gouvernement, en
-anéantissant le sénat, si un autre objet n’avoit fait une diversion
-favorable à cette compagnie, et mis à couvert ses priviléges et ceux
-des consuls.
-
- [16] _Concitati homines, veluti ad prœlium se expediunt:
- apparebatque omne discrimen adesse, nihil cuiquam sanctum, non
- publici fore, non privati juris. Huic tantæ tempestati cum se
- consules obtulissent, facile experti sunt parum tutam majestatem
- sine viribus esse. Violatis lictoribus, fascibus fractis; è
- foro in curiam compelluntur, incerti quatenus volere exerceret
- victoriam._ Tit.-Liv. l. 2.
-
-Comme le rétablissement des comices par tribus faisoit beaucoup moins
-de tort aux sénateurs qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit aux
-uns la pompe et les ornemens de l’empire avec une part considérable
-dans l’administration des affaires, et qu’il enlevoit aux autres
-toute l’autorité qu’ils avoient eue dans les assemblées du champ de
-Mars ou de la place publique, leur conduite devoit être différente.
-Le sénat, composé des hommes les plus graves de la république, avoit
-d’ailleurs de la modération, parce qu’il pouvoit faire parler en faveur
-de ses prérogatives des usages anciens et des lois respectées. Mais
-la noblesse, qui ne devoit son origine qu’à un abus, et dont toute la
-grandeur, si je puis m’exprimer ainsi, avoit été acquise furtivement,
-n’avoit que la force, au défaut de titres, pour défendre ses prétendus
-droits. Elle agit donc avec tant d’emportement, que les sénateurs,
-malgré leur résistance aux demandes du peuple, ne parurent faire que
-l’office de médiateurs entre les patriciens et les tribuns.
-
-Cette conduite, différente de la part des grands, décida de celle du
-peuple. Il cessa d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier au
-plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens s’étoient attribués
-plusieurs prérogatives particulières, et pouvoient seuls être
-revêtus de la dignité de sénateur, des magistratures curules et des
-sacerdoces; les tribuns furent occupés à détruire successivement tous
-ces priviléges, et malgré les querelles qui continuèrent dans la place
-publique, et même avec tant d’animosité que la plupart des historiens
-ne doutent pas que la république ne fût toujours à la veille de périr
-par une guerre civile, les principes du gouvernement acquirent de jour
-en jour plus de solidité. Les pertes que faisoit la noblesse, devoient
-en quelque sorte affermir les droits des consuls et du sénat; car plus
-le peuple se flattoit de partager avec les patriciens les magistratures
-et les autres places distinguées de l’état, plus il devoit être
-attentif à ne les pas avilir.
-
-Les Romains n’avoient pas pris les armes les uns contre les autres,
-dans un temps que les plébéïens n’avoient d’autre voie que la violence
-pour secouer le joug qu’on leur imposoit, ou quand les tribuns, bornés
-à mettre opposition aux décrets du sénat, suspendoient l’action
-du gouvernement et faisoient tomber la république dans une espèce
-d’anarchie; comment dans la suite en seroit-on donc venu à cette
-extrémité? Le peuple ne devoit pas commencer la guerre civile, parce
-qu’il avoit un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, et se venger
-juridiquement des injures qu’il en avoit reçues; et la manière dont
-il attaquoit les patriciens empêchoit que, de leur côté, ceux-ci ne
-commissent les premières hostilités.
-
-Quoique les plébéïens eussent des forces suffisantes pour accabler en
-un moment la noblesse, il étoit impossible, malgré la haine qu’ils lui
-portoient, qu’ils osassent en concevoir le projet. Le cœur ne s’ouvre
-à l’ambition que par degrés; c’est un premier avantage qui invite à en
-obtenir un second, et quelle monstrueuse contradiction ne trouveroit-on
-pas entre un décret violent, par lequel les tribuns auroient demandé
-qu’on abolît à la fois tous les priviléges des patriciens, et la
-modération extrême que le peuple fit voir dans sa retraite sur le
-Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, après avoir remporté un avantage,
-paroissoit souvent honteux de son triomphe. Quelquefois il réparoit
-le tort qu’il faisoit à la noblesse, et choisissoit ses tribuns dans
-son corps. On peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire
-que des patriciens[17], malgré la vivacité avec laquelle il avoit
-voulu partager avec eux les honneurs des faisceaux; et pour ne pas
-l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de lui cacher une partie de
-leur ambition. La noblesse ne se trouvant donc jamais menacée de perdre
-subitement et à la fois tous ses priviléges, n’eut jamais intérêt de
-prendre un parti désespéré. Chaque événement prépare celui qui doit le
-suivre; c’est ainsi que la loi qui permit aux plébéïens d’aspirer au
-tribunat militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, et console
-d’avance la noblesse de cette révolution.
-
- [17] Sous le consulat de Genucius et de C. Curtius, l’an de Rome
- 309, le peuple demanda une loi qui l’autorisât à concourir avec
- les nobles pour le consulat. On convint par accommodement que
- les plébéïens pourroient jouir de tous les honneurs de cette
- magistrature sous le nom de tribuns militaires, et non pas sous
- celui de consuls.
-
-En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas assez attention que les
-Romains avoient les mains liées par la forme même de leur gouvernement,
-depuis que les tribuns avoient rétabli l’usage de convoquer les
-comices par tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit dans les
-délibérations de la place publique. La liberté qu’il avoit de se
-plaindre, de murmurer, de donner et d’expliquer ses raisons, étoit une
-sorte de transpiration salutaire à tout le corps de la république,
-et qui empêchoit que les humeurs ne s’y amassassent. On juge mal de
-la situation des Romains par celle des peuples qui sont aujourd’hui
-sous nos yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile chez un peuple
-pauvre et qui n’est pas corrompu, perdra nécessairement une nation où
-l’avarice et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. Aujourd’hui
-des provinces entières ne composent qu’une seule société; une petite
-partie des citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, tandis
-que le reste, avili par sa misère ou par ses emplois, ne subsiste
-que par les vices des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, et
-ne possède qu’une industrie qui ne l’attache à aucune patrie ni à
-aucun gouvernement; s’il se formoit dans un pareil état les mêmes
-dissensions que dans la république Romaine, comment s’y trouveroit-il
-cette relation, ce commerce, ces liaisons qui unissoient les Romains,
-et qui ouvroient mille voies à la conciliation, tant que l’état fut
-pour ainsi dire renfermé dans les murs d’une même ville? Les querelles
-des Romains dégénéreroient en guerres civiles dans la plupart des
-états de l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et que, trouvant des
-mœurs déjà corrompues, elles les rendroient encore plus vicieuses.
-Les Romains, au contraire, étoient vertueux, et leurs dissentions en
-ruinant les prérogatives de la naissance, qui ne peuvent jamais être
-considérées qu’aux dépens de l’honneur, du mérite et des talents[18],
-ne leur donnèrent qu’un goût plus vif pour la vertu.
-
- [18] Machiavel a prouvé dans ses discours politiques sur
- Tite-Live, que la liberté ne peut subsister long-temps dans une
- république où il y a des nobles. La noblesse se croit destinée à
- gouverner. C’est une vermine, dit-il, qui carie insensiblement la
- liberté.
-
-Lorsque le peuple, disent les historiens, voulut partager avec la
-noblesse l’honneur des magistratures, il travailla à s’en rendre
-digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent à éloigner les
-plébéïens, en tâchant de les surpasser autant par l’éclat de leurs
-vertus que par celui de la naissance. Plus il y avoit de dignités pour
-lesquelles il étoit permis aux plébéïens de concourir avec les nobles,
-plus les talents étoient excités; et de cette émulation générale sortit
-cette foule de grands hommes qui firent la grandeur de la république.
-L’attention scrupuleuse avec laquelle les deux ordres de citoyens
-s’examinoient réciproquement, tendit tous les ressorts du gouvernement.
-Les grands, n’osant plus usurper les terres conquises, s’accoutumèrent
-à une médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps écarta le luxe.
-On acquit de la gloire et de la considération sans avoir besoin de
-richesses. La pauvreté fut même honorable; et les citoyens, toujours
-occupés d’affaires publiques, virent avec plus d’indifférence leurs
-intérêts domestiques, et sans effort contractèrent l’habitude d’y
-préférer le bien public.
-
-La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, l’avarice et d’autres
-passions, dont on doit, ce semble, n’attendre que des effets funestes,
-en se heurtant les unes les autres, multiplièrent les lois et en
-affermirent l’empire. De bonnes lois auroient rendu les Romains
-simplement sages et libres; mais l’espèce de commotion dans laquelle le
-bon ordre fut établi éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois
-sagement combinées entr’elles suffisoient pour retenir les magistrats
-dans les bornes du devoir et des bienséances; mais il falloit quelque
-chose de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient au salut de
-la patrie, ou qui sacrifioient la vie de leurs fils au maintien de la
-discipline. Il s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne furent
-d’abord créées que pour servir de dédommagement à la noblesse qu’on
-privoit de quelque privilége, et qui devinrent d’une utilité infinie
-à tout le corps de la république; parce qu’elles affermissoient la
-liberté, en établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.
-
-Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement des censeurs, qui,
-n’étant destinés qu’à faire le cens ou le dénombrement des citoyens
-dans l’absence des consuls, s’attribuèrent bientôt la réformation
-des mœurs. Les deux ordres de la république leur furent également
-soumis. Ils ouvroient l’entrée du sénat au citoyen qui méritoit cette
-distinction, et en chassoient un sénateur qui se rendoit indigne de
-sa place. Ils ôtoient aux chevaliers les marques de leur dignité, et
-faisoient descendre un simple plébéïen dans une tribu moins honorable
-que celle où il avoit été inscrit. La vigilance de ces magistrats
-combattit utilement l’inconstance naturelle des hommes, et cette
-espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant plus dangereuse dans
-un état, que sans violer ouvertement les lois, elle commence par en
-diminuer la force, les laisse tomber peu à peu dans l’oubli, et les
-abroge enfin entièrement, sans qu’on puisse assigner l’époque de leur
-chûte. Les censeurs ne punissoient pas des fautes, mais ce qui pouvoit
-conduire à la licence, et ils formoient comme une large barrière entre
-les Romains et la corruption. Aussi la république se fit-elle une
-habitude de cette austérité de mœurs qui lui a valu encore plus de
-succès sur ses ennemis que d’éloges de la part de la postérité.
-
-Qu’on me permette encore quelques réflexions sur un objet aussi
-intéressant que le prétendu danger que coururent les Romains pendant
-le cours de leurs dissentions. Comme ils avoient plusieurs besoins
-également pressants, qu’il étoit nécessaire d’établir une jurisprudence
-certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs[19] les
-magistrats n’avoient suivi d’autres règles dans leurs jugements que
-celles que semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit pourvoir
-à la subsistance d’une foule de citoyens sans patrimoine; que tantôt
-on étoit occupé d’un réglement général de police, ou d’une accusation
-intentée contre quelque magistrat qui s’étoit rendu désagréable aux
-tribuns; une affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple
-paroissoit quelquefois oublier son grand projet d’humilier les
-patriciens. D’ailleurs il s’en falloit beaucoup que les tribuns se
-conduisissent avec une prudence propre à désespérer la noblesse et à
-lui faire prendre un parti violent; si, pour augmenter leurs forces,
-ils augmentent le nombre de leurs collègues, ils ne font au contraire
-que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse une voie plus sûre et plus
-facile d’arrêter leurs progrès par eux-mêmes[20]. Proscrivent-ils la
-loi odieuse[21] qui ne permettoit pas au peuple de contracter des
-alliances avec les familles patriciennes? Ils le font avant que d’avoir
-dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives, et par-là ils se mettent
-dans le cas de les attaquer ensuite avec moins de succès. Dans une
-république en effet où tout avoit concouru pendant long-temps à faire
-respecter la noblesse, l’avantage de s’allier avec elle devoit lui
-faire un grand nombre de créatures, et retirer du parti du peuple les
-plus puissants plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles des
-Romains commençèrent dès-lors à être moins vives. Il seroit trop long
-de relever en détail toutes les fautes que firent les tribuns, et qui
-s’opposoient au succès de leur entreprise[22].
-
- [19] Ce fut l’an 300 de Rome, c’est-à-dire, 56 ans après l’exil
- des Tarquins, que les décemvirs publièrent les lois des douze
- tables. C’est le premier code que les Romains aient eu.
-
- [20] L’opposition d’un tribun à la demande de son collègue, en
- suspendoit l’activité, et l’empêchoit d’aller plus avant. La
- noblesse eut quelquefois l’habileté de mettre quelqu’un de ces
- magistrats populaires dans ses intérêts.
-
- [21] Les décemvirs portèrent cette loi dans leur dernière table,
- et leur intention avoit été d’établir plus facilement leur
- tyrannie, en empêchant que les deux ordres de la république ne
- se rapprochassent l’un de l’autre. Denys d’Halicarnasse dit
- judicieusement qu’il falloit abolir cette loi tyrannique et
- injurieuse au peuple pour assurer le repos public. Mais ce repos
- n’est point ce que désiroient les tribuns; il étoit de leur
- intérêt de tenir toujours le peuple également animé contre les
- patriciens. C’étoit donc une imprudence de leur part de proscrire
- la loi des décemvirs, avant que d’avoir ôté à la noblesse tous
- ses priviléges. Je remarquerai en passant, que la noblesse
- n’aperçut point dans cette occasion la faute des magistrats du
- peuple. Lorsqu’elle auroit dû cacher sa joie et ne se défendre
- que par politique, et précisément autant qu’il falloit pour faire
- croire au peuple qu’elle lui accordoit une grâce, son orgueil
- s’effaroucha. S’il en faut croire les paroles que Tite-Live met
- dans la bouche du Tribun Canuléius, les patriciens trouvoient
- étrange que la nature eût donné à la populace les mêmes organes
- qu’à eux; _quod spiratis, quod vocem mittitis, quod formas
- hominum habetis, indignantur_. Cette sotte vanité de la noblesse
- fut cause qu’un réglement qui lui étoit si avantageux, commença
- par lui être extrêmement funeste; car le peuple, pour se venger
- du mépris qu’on lui marquoit, osa aspirer au consulat, et fit
- porter une loi par laquelle il lui étoit permis de posséder cette
- magistrature sous le nom de tribunat militaire.
-
- [22] Un certain Volscius accusa Ceson Quintius d’avoir assassiné
- son frère. Cette calomnie, que les tribuns avoient un grand
- intérêt de ne point laisser dévoiler, parce qu’elle étoit leur
- ouvrage, devint une espèce de bouclier pour les patriciens.
- Dès que les tribuns proposoient une loi nouvelle, les consuls,
- dit Tite-Live, demandoient la condamnation de Volscius, et
- chaque partie se tenoit en échec; _eodem modo consules legem,
- tribuni judicium de Volscio impediebant_. l. 3. Les patriciens
- eurent encore la mal-adresse de faire punir Volscius pendant la
- dictature de Quintius Cincinnatus.
-
-Les mouvemens de la place, malgré tout ce que je viens de dire,
-étoient-ils trop vifs ou trop opiniâtres? Quelque événement imprévu
-y remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient cette circonstance
-favorable à leur ambition ou à leur vengeance, se jetoient sur ses
-terres; mais il s’agit pour chaque Romain de défendre son patrimoine,
-ses champs, sa récolte, le peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son
-retour de la guerre ne reprend pas avec la même chaleur l’affaire qu’il
-a abandonnée. Dans les cas encore plus pressans, le sénat avoit la
-ressource de créer un dictateur[23], c’est-à-dire un roi plutôt qu’un
-magistrat, qui, n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le peuple,
-ni les magistrats dont toutes les fonctions cessoient, se servoit de
-son autorité suprême pour suspendre le cours des querelles de la place,
-et tourner les esprits vers un autre objet.
-
- [23] Ce fut l’an de Rome 255, quatre ans avant la retraite du
- peuple sur le Mont-Sacré, que fut fait le premier dictateur.
-
-La lenteur même avec laquelle les tribuns firent leurs progrès, est
-encore une preuve que la république Romaine ne fut point exposée à
-périr par une guerre civile. En effet, il s’écoula près d’un siècle et
-demi[24] depuis l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat
-de Licinius Stolon et de Sextius, époque où les plébéïens obtinrent
-de partager avec la noblesse le consulat et toutes les magistratures;
-encore fallut-il que la fortune elle-même hâtât la conclusion de ce
-grand ouvrage.
-
- [24] Le peuple se retira sur le Mont-Sacré l’an de Rome 259, et
- parvint au consulat l’an 388.
-
-Tite-Live rapporte que Fabius Ambustus, chef de la maison Fabienne,
-avoit marié une de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius, et
-l’autre à C. Licinius Stolon, simple plébéïen. Un jour que celle-ci
-se trouvoit chez sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors tribun
-militaire, revenoit du sénat, les licteurs frappèrent à la porte
-avec leurs faisceaux pour annoncer son retour. La jeune Fabia parut
-effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas accoutumée, et sa sœur
-la rassura d’un air malin qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y
-avoit entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement piquée, n’eut le
-courage ni de mépriser la vanité de sa sœur, ni de cacher son chagrin,
-quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les motifs. Son père et
-son mari, à force de prières, lui arrachèrent enfin son secret; elle
-avoua qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel, qu’étant née
-du même sang que la femme de Sulpicius, les premières magistratures
-de la république fussent interdites à son mari. Fabius entra par
-foiblesse dans tous les projets de son gendre, que son amour pour Fabia
-rendit ambitieux. Stolon s’associe L. Sextius, que son courage et son
-éloquence mettoient en état de tout entreprendre. Ils briguent ensemble
-le tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du peuple, qu’ils
-proposèrent et firent passer une loi qui ordonnoit que la république ne
-seroit désormais gouvernée que par des consuls, et que l’un des deux
-seroit nécessairement tiré du corps du peuple.
-
-Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence aux plébéïens et
-aux patriciens. Censeurs, pontifes, préteurs[25], il n’y eut plus de
-magistratures qu’ils ne possédassent, et ils jouirent même des honneurs
-de la dictature. La naissance ne donnant plus de privilége particulier,
-la distinction établie entre la noblesse et le peuple disparut, et fit
-place à la plus parfaite égalité. Leurs droits furent confondus et
-les mêmes: ils ne purent plus avoir des intérêts différens; et c’est
-à cette époque que les dissentions de la place cessèrent, et que Rome
-jouit enfin d’un calme heureux.
-
- [25] L. Sextius fut le premier plébéïen qui parvint au consulat.
- C. Martius Rutilus, aussi plébéïen, fut fait dictateur l’an de
- Rome 397, et nomma pour son général de la cavalerie, un autre
- plébéïen, appelé C. Plantius. Le même Rutilus fut censeur. L.
- Philo fut le premier plébéïen élevé à la préture.
-
-Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité du sénat et des
-consuls, que pour abaisser plus sûrement la noblesse; et loin de
-continuer à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon et des
-plébéïens les plus considérables étoit intéressée à en augmenter le
-crédit. S’il subsistoit encore quelque sujet de contestation dans la
-république, ce ne pouvoit être qu’au sujet des lois agraires. Mais ces
-lois, proposées d’abord par le consul Sp. Cassius, et qui, jusqu’au
-tribunat de Licinius Stolon, n’avoient eu aucun succès, étoient tombées
-dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé à les voir rejeter,
-soit parce que l’exécution en étoit impratiquable. En effet, dans un
-temps aussi grossier que les premiers siècles de la république Romaine,
-où l’on ne connoissoit point encore les titres de possession, ni
-les dépôts publics des engagemens des citoyens, il étoit impossible
-d’établir une juste distinction entre le légitime patrimoine de
-chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis par des voies illicites.
-D’ailleurs, Licinius avoit mis fin à cette affaire en portant deux
-lois, dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire du principal
-de leurs créances les intérêts qu’ils avoient touchés; et l’autre
-défendoit de posséder plus de cinq cents arpens de terre.
-
-Les Romains avoient déjà subjugué une partie considérable de l’Italie,
-quand le tribunat de Licinius expira; et quelques puissans que fussent
-les peuples auxquels ils feroient désormais la guerre, ils devoient
-encore les soumettre. La sagesse de leur gouvernement leur donnoit une
-supériorité infinie sur leurs ennemis; et jusqu’à la seconde guerre
-Punique, Rome n’éprouva que quelques revers contre lesquels elle trouva
-en elle-même des ressources aussi sûres que promptes. Annibal lui-même,
-après plusieurs victoires, fut enfin contraint d’abandonner le projet
-de brûler le capitole pour aller défendre les murs de Carthage. Vaincu
-à Zama, il porta inutilement en Asie sa haine contre les Romains.
-Philippe, défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours à leur
-clémence; et quand Persée voulut relever la Macédoine de l’abaissement
-où elle étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses enfans le triomphe
-de Paul Emile. Antiochus, trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus
-en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler son fils au milieu d’une
-armée victorieuse, et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus qu’un
-amas de ruines. Rome enfin régnoit presque sur tout l’univers; mais
-elle-même étoit chancelante dans sa haute fortune; et tandis qu’elle
-effrayoit les nations, un philosophe qui auroit examiné les fondemens
-de sa grandeur, auroit lui-même été effrayé du sort qui attendoit les
-Romains.
-
-Si la république de Lacédémone, malgré les lois austères et sages de
-Lycurgue, auxquelles elle obéissoit religieusement depuis sept siècles,
-ne put asservir la Grèce, et résister en même temps à l’attrait
-d’imposer des tributs[26], et de s’enrichir des dépouilles de ses
-ennemis, comment seroit-il possible que les Romains, chez qui l’amour
-de la pauvreté n’avoit jamais été une vraie passion, comme dans les
-Spartiates, n’eussent pas abusé de même de leurs victoires? Sparte se
-flattoit de pouvoir être riche et d’avoir un trésor qu’elle destinoit
-à faire des entreprises considérables contre ses ennemis, sans que ses
-citoyens renonçassent à leur ancien mépris pour les richesses: elle se
-trompoit; et la loi sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie
-défendoit aux particuliers de posséder aucune pièce d’or ou d’argent,
-fut bientôt violée impunément.
-
- [26] Voyez dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_ ce
- que j’ai dit du gouvernement de Lycurgue, des précautions que ce
- législateur prit pour faire aimer la pauvreté aux Spartiates,
- et comment Lysandre les corrompit à la fin de la guerre du
- Péloponèse.
-
-Les Romains, beaucoup moins attentifs à se précautionner contre les
-charmes de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune domestique à
-mesure que leur république agrandiroit son empire et ses richesses.
-
-Tant que les Romains ne vainquirent que des peuples aussi pauvres
-qu’eux, leur gouvernement mérita tous les éloges que je lui ai donnés;
-mais les principes en furent détruits, dès qu’ils eurent porté la
-guerre en Afrique et en Asie: les vices de ces riches provinces
-passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se développa dans le cœur
-des Romains de nouvelles passions; les besoins s’accrurent et se
-multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités devinrent
-nécessaires, et l’ancienne austérité des mœurs ne fut plus qu’une
-rusticité brutale. Quand cette contagion eut gagné le peuple, qu’il
-eut appris des grands à vouloir être voluptueux, et qu’il regarda sa
-pauvreté comme le dernier des opprobres, il fut prêt à faire toutes
-sortes de lâchetés pour acquérir de ces richesses que la cupidité
-des citoyens faisoit regarder comme le premier des biens. L’autorité
-dont il jouissoit ne servit plus que d’instrument à ses passions. La
-puissance publique passa bientôt entre les mains des riches, qui,
-marchandant et achetant les magistratures et les suffrages dans les
-comices, se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences
-trompeuses de l’ancien gouvernement, les Romains obéirent en effet à
-une véritable aristocratie.
-
-D’un côté, une foule de particuliers se sont emparés des richesses des
-vaincus et des contributions des provinces; de l’autre, la loi Licinia,
-qui ne permet de posséder que cinq cents arpens de terre, n’a point été
-abrogée par une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les plus sages
-contre le luxe; là, des citoyens plus riches que des rois forcent,
-par un faste imposant, les lois à se taire. La république avoit été
-autrefois partagée en patriciens et en plébéïens; elle le fut alors en
-citoyens riches et en citoyens pauvres. L’espérance d’être libres, que
-Brutus avoit donnée aux plébéïens, fut le titre dont ils se servirent
-pour reprendre leur première dignité, et forcer la noblesse à renoncer
-à ses prérogatives. La loi Licinia devenoit un titre aussi fort en
-faveur des pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances les
-bienfaits des riches, ils concevroient le dessein de partager leur
-fortune. Il s’est donc formé une nouvelle source de dissentions dans
-la république Romaine; les lois et les mœurs sont une seconde fois en
-opposition: les Romains doivent donc être agités sur le partage des
-richesses comme ils l’ont été sur leur partage de l’autorité. Mais le
-gouvernement ne met plus de frein à leur passion, et il faudroit bien
-peu connoître le cœur humain et la sympathie que les vices ont les uns
-pour les autres pour penser que ces nouveaux troubles ne fussent pas
-aussi funestes aux Romains corrompus, que les premiers avoient été
-avantageux aux Romains vertueux.
-
-Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul que la république étoit
-menacée de sa ruine. La vaste étendue de sa domination l’exposoit
-encore à de plus grands dangers; elle lui avoit fait perdre l’autorité
-quelle avoit sur les magistrats; et si les Romains ne succomboient pas
-sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient se voir opprimer par leurs
-proconsuls.
-
-Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir d’un consul à la tête
-de son armée, il lui étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire
-des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le sénat, sous les yeux
-duquel il est, et qui l’observe, n’a qu’à retirer les secours qu’il
-donne à l’armée, pour faire échouer un général dont il soupçonneroit
-la fidélité. La sûreté publique, à cet égard, naissoit donc de ce
-que l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y subsister par
-eux-mêmes, ni de cacher pendant long-temps leurs entreprises. Voilà
-ce qui tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance de la
-république, ou plutôt ce qui les rendoit toujours sujets. Mais ce
-contre-poids du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les armées
-passèrent les mers. Les consuls, qui n’avoient été que consuls en
-Italie, furent dans les provinces éloignées, consuls, préteurs,
-censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient avec les
-nations voisines, de leur commandement, disposoient de leurs conquêtes,
-distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient l’état des tributs
-et de contributions. Ils commandoient dans de riches provinces, qui
-les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes à tous les besoins
-de leur armée; aussi César et Crassus, avec les seules forces de
-leur gouvernement, firent-ils la guerre sans le consentement de la
-république dont les secours leur étoient devenus inutiles.
-
-La puissance énorme que les consuls s’attribuoient ne causa aucune
-alarme aux Romains, parce qu’elle étoit favorable aux progrès de
-leurs armes et à l’agrandissement de leur empire, et qu’emportés
-par leur ambition, ils ne jugeoient de leurs intérêts que par les
-succès de leurs légions. L’aveuglement de la république alla si loin,
-qu’au lieu d’établir quelque nouvelle proportion qui lui conservât
-sa supériorité sur les consuls, elle ne fut bientôt frappée que des
-inconvéniens attachés à la durée annuelle de leur magistrature.
-«N’est-il pas insensé, disoit-on à Rome, qu’esclaves d’une misérable
-habitude, nous nous comportions aujourd’hui de même que si nous avions
-encore à faire avec les Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos
-pères avoient raison de changer tous les ans de généraux, puisque
-leurs guerres les plus difficiles se terminoient dans une seule
-campagne. Nos ennemis actuellement ne peuvent être vaincus que par
-une longue suite de succès. Pourquoi rappelons-nous donc à la fin
-de sa magistrature un consul qui n’a eu que le temps d’ébaucher son
-entreprise, de s’instruire du pays où il fait la guerre, de connoître
-le fort et le foible des armées qui lui sont opposées, et qui va
-mettre à profit ses connoissances? Nous lui donnons un successeur dont
-les vues sont souvent opposées aux siennes, qui perdra une partie
-de son année à préparer ses succès, et qui sera rappelé à son tour
-avant que d’avoir rien exécuté.» Ces discours frappèrent les tribuns;
-et ces magistrats s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius de la
-Grèce. «Sulpicius, dirent-ils, a consumé presque tout le temps de son
-consulat à chercher les ennemis: Villius, son successeur, n’a pas eu
-le temps d’en venir aux mains; à la veille de combattre, il a été
-obligé de céder le commandement à un nouveau consul qui auroit cru se
-déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets de son prédécesseur.
-Enfin, ajoutoient-ils, la Macédoine, prête à subir le joug, va se
-relever, et peut-être devenir invincible à la faveur de nos caprices,
-et tous les succès passés de Flaminius sont perdus pour nous, si on ne
-le continue dans sa magistrature.» L’usage des proconsuls fut établi,
-et des magistrats qui possédoient déjà une puissance formidable à
-la république, en furent revêtus assez long-temps pour qu’il leur
-fût enfin aisé de la retenir, de braver les lois et d’opprimer leurs
-concitoyens.
-
-Malgré tant de vices réunis qui précipitoient la chûte de la
-république Romaine, elle fut encore tranquille et même florissante
-pendant quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs causes
-particulières. Telle est la probité que l’ancien gouvernement avoit
-fait naître, et qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence
-des lois. L’habitude d’avoir de bonnes mœurs fit succéder à leur ruine
-une hypocrisie qui les imitoit. Vicieux chez soi, on empruntoit en
-public le masque de la vertu. Avant que la multitude conçut le dessein
-de dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût secoué l’espèce
-d’étonnement et d’admiration que leurs richesses lui inspiroient.
-L’ambition ne devoit point être la première passion des riches. Il
-est un certain ordre dans les passions, et la monstrueuse avidité des
-grands à piller également la république, ses ennemis et ses alliés, les
-préparoit aux voluptés et non pas à la tyrannie. Il falloit un certain
-temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux, qui possédoient toutes
-les richesses du monde. Quand ce moment fatal sera arrivé, il faudra
-faire des violences pour avoir encore de quoi être voluptueux, et ce
-sera alors que parmi une multitude de citoyens qui trouveront dans la
-confusion et les troubles de l’état, plus d’honneurs et de richesses
-que la république ne leur en offrira pour les attacher à ses intérêts,
-l’ambition commencera à se développer. Pour qu’il se forme des tyrans
-dans Rome, il faut qu’on y puisse se flatter d’usurper la souveraineté,
-et il ne sera permis de l’espérer que quand Rome sera remplie d’une
-vile populace, chassée de ses héritages et honteuse de sa pauvreté, et
-que les armées, composées de ces citoyens méprisables, aimeront autant
-piller Rome que Carthage ou Numance.
-
-Ce qui empêcha les Romains de prévenir, lorsqu’il en étoit encore
-temps, les maux dont la république étoit menacée, c’est que ce fut
-sa prospérité même qui ruina les principes de son gouvernement; et
-rarement un peuple est-il assez sage pour se défier de sa prospérité,
-et la regarder comme un commencement de décadence. Quand le premier
-Scipion eut soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner qu’ils
-éprouveroient bientôt quelque révolution. Mais la défaite d’Annibal
-et de Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que celui de la joie?
-Tandis que toute la république, enivrée de ses succès, croyoit toucher
-à cette monarchie universelle promise par les Dieux, auroit-on entendu
-les remontrances d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers la
-prospérité présente, eût annoncé que Rome étoit prête à périr?
-
-Parmi tant de causes de leur ruine, les Romains n’aperçurent que la
-corruption des mœurs; et à ce torrent, qui s’enfloit de jour en jour,
-quelques honnêtes gens n’opposèrent pour toute digue que l’exemple
-impuissant, je dirois presque ridicule de leurs vertus, et quelques
-anciennes lois que les Romains regardoient déjà comme des témoignages
-de la grossièreté de leurs pères. Que servoit-il à Caton le censeur
-de s’écrier continuellement: «Nos ancêtres, ô nos ancêtres! ô temps!
-ô mœurs!» et de déclamer contre le luxe en faveur de la loi Oppia? On
-pardonne au chagrin d’un poëte[27] de conseiller aux Romains de jeter
-leurs trésors dans la mer, ou d’en orner le capitole; mais un censeur,
-un homme d’état, peut-il penser que la jouissance des richesses et
-des voluptés sera moins persuasive que son éloquence? Il ne s’agissoit
-pas d’empêcher la révolution des mœurs et du gouvernement, elle étoit
-inévitable; mais il falloit la rendre moins fâcheuse et la retarder.
-
- [27] _... Nos in capitolium,
- Quò clamor vocat et turba faventium:
- Vel nos in mare proximum
- Gemmas, et lapides, aurum et inutile,
- Summi materiam mali,
- Mittamus._ (Hor. Ode 24, l. 3.)
-
-Après la seconde guerre Punique, il se présentoit une voie bien simple
-pour conserver à la république son ancien gouvernement, ou du moins
-pour empêcher que les changemens qu’il devoit éprouver ne produisissent
-ces désordres effrayans qui firent succéder à la liberté la tyrannie la
-plus accablante. Au lieu de ces commissaires que les Romains envoyoient
-quelquefois dans leurs nouvelles conquêtes pour en régler les affaires,
-ils auroient dû tenir constamment dans les provinces où ils avoient
-des armées un certain nombre de sénateurs pour y représenter la
-majesté de leur corps. Ces députés, en jouissant dans l’étendue de
-leur département de la même autorité que le sénat de Rome avoit en
-Italie, n’auraient laissé aux proconsuls que le même degré de pouvoir
-qu’avoient eu les premiers consuls qui soumirent les peuples voisins
-de Rome. Ces sénateurs auroient été les maîtres du gouvernement civil
-dans les provinces vaincues; ils auroient traité avec les alliés et
-les étrangers, et reçu les impôts, les contributions et les tributs.
-Ils auroient été chargés de la paie des soldats, et de leur fournir des
-armes et des subsistances; les proconsuls leur auroient par conséquent
-été soumis.
-
-Il n’étoit pas moins aisé de retenir ce sénat provincial dans son
-devoir, et de le rendre dépendant du sénat de Rome. La famille de ces
-sénateurs auroit été un otage de leur fidélité. On eût rappelé tous
-les ans les trois plus anciens commissaires; on en eût substitué trois
-nouveaux à leur place, et, en supposant ce sénat provincial composé
-de douze sénateurs, chacun d’eux n’auroit été en fonction que pendant
-quatre ans, et toujours avec de nouveaux collègues; ce qui les auroit
-empêché de rien entreprendre contre la république, à laquelle ils
-seroient demeurés soumis, malgré la supériorité qu’ils auroient eue sur
-les généraux d’armée.
-
-On devine sans peine tout ce qu’un établissement, si propre à réprimer
-l’ambition des proconsuls, sans rien retrancher du pouvoir que doit
-avoir un général d’armée, auroit produit d’avantageux à mille autres
-égards. Les provinces n’auroient point été exposées aux concussions
-énormes de leurs gouverneurs et des proconsuls. Les richesses,
-transportées peu-à-peu à Rome, n’y auroient pas fait cette irruption
-violente et subite, qui ne laissa le temps, ni de prévoir le danger,
-ni de réfléchir sur la situation où l’on se trouvoit, ni de faire des
-lois. Le changement des mœurs se fût fait d’une manière insensible;
-les usages nouveaux que l’élévation des Romains et leurs nouvelles
-passions rendoient nécessaires, se seroient établis sans révolter les
-esprits, et les lois auroient été oubliées, et non pas violées avec
-emportement. Non-seulement on eût prévenu les guerres civiles, que
-l’indépendance des généraux alluma, mais, si quelque tribun ambitieux
-avoit tenté de remuer, et, sous prétexte de faire revivre les anciennes
-lois, de s’emparer du gouvernement et d’établir sa tyrannie, le sénat,
-qui auroit été réellement le maître de toute l’autorité, en ayant les
-armées à sa disposition, l’auroit arrêté dès le premier pas.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-
-Les troubles pouvoient d’abord éclater par quelqu’entreprise des
-armées sur la liberté publique; et vraisemblablement la seule raison
-qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit trop ouvertement
-criminelle, trop contraire à la manière de penser des Romains, en un
-mot, trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui précède toujours
-les actions injustes, inusitées et importantes, et qui fit balancer
-l’ambitieux César, lui-même, sur les bords du Rubicon, quoiqu’il fut
-enhardi par l’exemple d’une guerre civile et les vœux d’une partie de
-la république, retint sans doute beaucoup de généraux dans le devoir,
-depuis le premier Scipion jusqu’à Sylla.
-
-Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains, une tradition
-avantageuse des anciennes querelles de la noblesse et du peuple; et
-non-seulement elle étoit propre à rendre excusable un tribun séditieux,
-mais à le faire même regarder comme le vengeur de la justice et des
-lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec moins de danger et plus
-de décence, en excitant des émotions populaires; et dès-lors, il étoit
-naturel que les désordres qui devoient perdre la république Romaine, et
-dont je vais tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent par les
-tribuns.
-
-Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit souvent à Tibérius
-Gracchus, son fils, son indifférence pour le bien public, tandis
-que sa patrie avoit besoin d’un réformateur; et qu’en retirant de
-l’oubli les réglemens qui avoient fait la grandeur des Romains, il
-pouvoit se rendre aussi illustre que les plus grands capitaines.
-D’autres prétendent qu’en voyageant dans l’Italie, il fut touché de
-l’état déplorable où il vit les campagnes. Elles étoient désertes,
-ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius, témoin des suites
-funestes du luxe, crut, dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un
-moment à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de penser que
-l’ambition seule l’inspira. S’il se couvrit du masque de réformateur,
-ce fut pour se concilier la faveur de la multitude, et par-là se
-rendre le maître d’une république dont le gouvernement n’étoit
-plus susceptible d’aucune réforme avantageuse, et à qui sa liberté
-commençoit d’être à charge.
-
-C’est avec le téméraire projet d’arracher aux riches leur fortune, et
-de les réduire à ne posséder encore que cinq cens arpens de terre, que
-Tibérius brigua et obtint le tribunat. Cette entreprise étoit sage de
-la part d’un ambitieux qui avoit besoin de présenter un grand intérêt
-pour émouvoir de grandes passions; mais elle étoit insensée dans un
-magistrat qui n’auroit voulu que soulager la misère du peuple, et
-pourvoir à sa subsistance. Tout ce que Rome renfermoit de citoyens,
-que la loi Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius, qui étoit
-devenu l’idole de la multitude. Pour les uns, c’est un séditieux qu’il
-faut faire périr, et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour
-les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi des tyrans
-et le défenseur de la liberté. Si le tribun n’eût eu que de bonnes
-intentions, il auroit dès-lors renoncé à son entreprise. Pouvoit-il
-être assez peu éclairé pour ne pas voir que les riches consentiroient
-plutôt à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs richesses? Les
-injures de ses ennemis lui donnèrent de la colère, les éloges de ses
-partisans augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la fois aigri et
-flatté, devint plus entreprenant. Content jusqu’alors de gémir sur
-les maux des Romains, de tendre en apparence une main secourable aux
-malheureux, de peindre avec adresse la cupidité des grands, ou de faire
-voir combien il étoit injuste que tant de citoyens d’une république
-qui étoit maîtresse du monde fussent plongés dans la misère, il avoit
-plutôt paru se laisser emporter par les sentimens du peuple, que lui
-inspirèrent les siens; actuellement il l’invite lui-même à tout oser.
-La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait adroitement apercevoir,
-en feignant de la cacher, avertit continuellement la multitude que les
-grands sont capables d’un assassinat, et que l’occasion de ramener
-l’égalité est arrivée, mais qu’un moment peut la faire disparoître. Il
-faut que les lois se plient aux volontés de Tibérius; il viole en tyran
-celles qui lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son collègue, met
-opposition à ses décrets, il le prend à partie, l’accuse de trahir les
-intérêts du peuple, et le fait déposer.
-
-La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs, chargés de la mettre en
-exécution, étoient même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, que
-le triomphe du tribun fût assuré; il croyoit avoir vaincu les riches,
-et il n’avoit fait que les réduire au désespoir; il devoit craindre
-quelque violence de leur part, et il n’avoit pris aucune mesure pour la
-prévenir ou la repousser. C’est dans ces circonstances qu’Attale, roi
-de Pergame, nomma, en mourant, le peuple romain son héritier. Tibérius,
-enhardi par ses premiers succès, et pour achever de se rendre le tyran
-de Rome, se proposa aussitôt de partager cette succession entre les
-plus pauvres citoyens; mais le seul projet de cette loi trouvant les
-esprits dans une extrême fermentation, excita de si grands mouvemens,
-que le tribun connut enfin le péril dont il étoit menacé. Son tribunal
-même lui paroît un asyle peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte
-de la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, il porta à
-plusieurs reprises ses mains à la tête, pour avertir le peuple qu’on
-en veut à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le défendre. A
-ce geste, les riches croient rencontrer le prétexte heureux qu’ils
-cherchoient depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force ouverte. Ils
-publient qu’il s’est emparé du diadême d’Attale, et feignent d’être
-persuadés qu’il demande à la multitude de le couronner roi de Rome. Il
-n’est plus question que de sauver la liberté prête à périr; et Scipion
-Nasica, accompagné de tous les prétendus ennemis de la royauté, fond
-les armes à la main, sur la populace qui entouroit le tribunal de
-Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son magistrat, obligé de
-céder à l’orage et de prendre la fuite, est assassiné par un de ses
-collègues.[28]
-
- [28] L’an de Rome 621, c’est-à-dire, 233 ans après que les
- Plébéïens furent parvenus au consulat.
-
-Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que quand il se crut en état
-de venger son frère; mais il trouva cette magistrature prodigieusement
-avilie entre ses mains. Il devoit être le magistrat du peuple, et il
-n’étoit que le chef d’une populace chassée de ses héritages, accablée
-de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas emportée, et qui n’avoit
-plus aucune part à l’administration publique. Les tribuns, successeurs
-de Tibérius, avoient été des hommes riches, mais avares et non pas
-ambitieux; ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement de la
-loi Licinia, de flatter la cupidité de la multitude, et d’entretenir
-l’esprit d’audace et de révolte, auquel elle commençoit à s’accoutumer,
-ils entrèrent dans la ligue que les riches avoient formée pour résister
-plus efficacement aux lois qui les condamnoient, et avoient contribué
-de tout leur pouvoir à affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.
-
-Caïus, à qui le gouvernement actuel de la république ne fournissoit
-aucune ressource propre à rendre à sa magistrature son ancien lustre,
-et le crédit dont son ambition avoit besoin, imagina de donner le droit
-de bourgeoisie Romaine à plusieurs peuples considérables du voisinage
-de Rome. Dès-lors, le tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva
-le courage du peuple, menaça les riches des principales forces de
-l’Italie, et fut en état de les accabler.
-
-Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et César le furent dans la
-suite, si, instruit par la fin tragique de son frère, de ses intérêts,
-de la situation des Romains, et de ce qu’il avoit à craindre de la part
-des grands, il eût jugé que tout tempérament ruineroit une entreprise
-aussi audacieuse que la sienne, et que la force seule, pouvoit le
-faire réussir. Mais, soit que les esprits ne lui parussent pas d’abord
-assez préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus l’ambition d’un
-magistrat que d’un homme de guerre; soit qu’il se flattât d’intimider
-les riches, par son alliance avec les Italiens, et de les dominer sans
-se couvrir de l’opprobre de les avoir vaincus par les armes; il voulut
-procéder dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis une ressource
-contre les coups qu’il vouloit leur porter.
-
-Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius qui s’opposât à la
-publication de ses réglemens. Au contraire, dès que Caïus proposoit
-une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, Livius Drusus, son
-collègue, se faisoit une règle d’enchérir sur ses demandes, et de
-publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe du sénat. Dupe de
-cette politique, la populace ne savoit à qui elle devoit s’attacher,
-et elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de protecteurs. Caïus,
-dont la considération diminuoit à proportion que celle de son
-rival augmentoit, se vit réduit à franchir toutes les bornes. Il
-se proposoit de porter dans son troisième tribunat, des lois, qui,
-en ruinant entièrement le sénat et les riches, devoient lui rendre
-toute la confiance du peuple et confondre Drusus; mais on pénétra ses
-intentions; ses collègues supprimèrent une partie des bulletins qui le
-continuoient dans sa magistrature, et dès-lors, sa perte fut jurée.
-Quoique sans caractère, Caïus continua le rôle dangereux de protecteur
-du peuple; et ce ne fut plus qu’un perturbateur du repos public qu’il
-étoit aisé d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais trop tard, les
-Italiens à son secours. On prit les armes, et la défaite de son parti
-auroit assuré, pour toujours, le triomphe des riches, si les excès
-auxquels on venoit de se porter, n’avoient dévoilé toute la foiblesse
-de la république, et fait connoître que ce n’étoit plus par les lois,
-mais par la force que tout devoit s’y décider.
-
-Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit contre l’injustice
-des citoyens qui avoient envahi les richesses de l’état; mais ses
-plaintes étoient toujours tempérées par les sentimens pusillanimes que
-lui inspiroit sa pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence pour
-les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé à les respecter, et à
-croire que tous les avantages de la société doivent être faits pour
-eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit plus les grands que
-comme des voleurs publics dont la fortune étoit élevée sur ses ruines.
-Autrefois il auroit été touché du décret que porta le sénat, et par
-lequel il étoit ordonné qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires
-des terres, à condition qu’ils paieroient une certaine redevance qui
-seroit partagée entre les plus pauvres citoyens; aujourd’hui il
-dédaigne les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; et ce
-n’est plus de leurs richesses seulement, qu’il veut dépouiller les
-riches, il songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. La
-multitude paroît indomptable, parce qu’elle espère de retrouver un
-Gracchus dans cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches,
-et qui, réduits à n’avoir que les mêmes intérêts, que les plus vils
-plébéïens, ont besoin comme eux d’une révolution, et les invitent à ne
-pas perdre l’espérance. Cette populace ne craint point de reprendre une
-seconde fois les armes; elle présume de ses forces, et compte sur le
-mécontentement et les secours des Italiens, qu’on venoit de priver du
-droit de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples étoient indignes
-de l’injure qu’ils avoient reçue; et leur ressentiment, qui croissoit
-à mesure que les Romains paroissoient plus divisés, en fomentoit les
-divisions.
-
-Les riches, cependant, loin d’opposer à la multitude cette union qui
-fait seule toute la sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis
-différens; et le sénat, sous la protection duquel ils gouvernoient la
-république, n’étant composé que d’hommes amollis par les délices, et
-occupés de leurs affaires domestiques, n’osoit avoir une conduite digne
-de lui et du danger dont il étoit menacé. Tour à tour, sage, emporté
-et imprudent, il sentoit échapper de ses mains un pouvoir dont il ne
-savoit pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans avoir l’art
-de le retenir. Il se fait donc de l’un à l’autre un flux et reflux
-perpétuels de tyrannie et de servitude; et cette confusion subsistera
-jusqu’à ce que quelque citoyen, sous prétexte de défendre et de venger
-le sénat ou le peuple[29], s’empare de cette puissance qui est comme
-suspendue entre eux, et que ni l’un ni l’autre ne peut conserver.
-
- [29] _Alii sicuti jura populi defenderent, pars quo senatus
- auctoritas maxima foret, bonum publicum simulantes, pro suâ
- quisque potentiâ certabant._ (Sal. in Bel. Cat.)
-
-C’est dans ces circonstances que Marius commença à se rendre illustre.
-Quoique d’une naissance obscure, il portoit dans le cœur une ambition
-qui ne devoit pas être satisfaite par sept consulats. Il s’étoit fait
-soldat; et passant successivement par tous les grades de la milice, il
-en avoit rempli les fonctions avec la supériorité d’un homme né pour
-être le plus grand capitaine de la république. Ennemi de tout plaisir
-par une sorte de férocité qui le rendoit encore plus dur pour lui-même
-que pour les autres; infatigable dans le travail, diligent, actif,
-parce que le repos lui paroissoit insupportable; son courage, quoique
-extrême, étoit la qualité qu’on remarquoit le moins.
-
-La réputation de Marius passa des armées à Rome, et le peuple fut
-d’autant plus flatté de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son
-ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude continuelle, il
-avoit besoin d’un chef qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les
-grands, comme autant de compétiteurs dont le crédit et les intrigues
-devoient lui fermer l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux
-qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance et ma fortune, et moi je
-méprise leurs personnes. L’emportement de Marius le servit utilement;
-le peuple l’éleva au tribunat; et il ne cessa de déclamer contre
-l’avidité et l’orgueil des riches avec cette éloquence grossière, mais
-persuasive, que donnent les seules passions.
-
-Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, ce n’est pas qu’elle
-eût en elle-même quelque principe capable de la conserver contre
-les attaques d’un tyran qui auroit joint les talens militaires de
-Marius à la politique des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette
-sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. Il étoit ambitieux
-en citoyen; il vouloit que la république subsistât, qu’elle fût bien
-servie, et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il vouloit que toute
-la gloire lui en fût due, et il n’auroit pas permis à un autre de la
-servir aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit point de
-rétablir les lois des Gracques; il lui étoit inutile d’exciter des
-troubles qui, ne laissant aucune voie de conciliation entre les partis
-opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens à lui déférer la
-puissance souveraine; il se borna à servir assez bien la multitude pour
-se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages quand il aspireroit
-aux plus hautes magistratures.
-
-Marius fut fait consul, et on lui donna en même temps le commandement
-de l’armée de Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut créé
-consul une seconde fois, et chargé de s’opposer à l’irruption des
-Cimbres et des Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; et
-ses triomphes, ne servant qu’à le rendre plus avide de gloire, il eut
-toujours besoin du peuple; et pour conserver son affection, il fut
-à la tête du sénat plus tribun que consul. On doit me pardonner les
-détails dans lesquels je vais entrer. Avant que les Romains fussent
-corrompus, c’étoit dans les principes mêmes de leur gouvernement
-qu’il falloit chercher les causes de leurs révolutions. Désormais
-que Rome est menacée de sa ruine par mille côtés différens, que ses
-citoyens sont plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer son
-caractère aux événemens, elle reçoit l’empreinte de celui des hommes
-qui la gouvernent, c’est dans les passions de ces hommes, et dans les
-circonstances où ils se sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts
-qui font mouvoir la république.
-
-Les grands, à qui le caractère farouche et inquiet de Marius étoit
-insupportable, s’attachèrent ridiculement plutôt à le mortifier qu’à
-ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit le plus sensible,
-ils attribuèrent à Sylla tout le succès de la guerre de Numidie.
-C’étoit lui, en effet, qui, n’étant encore que questeur de l’armée que
-commandoit Marius, avoit engagé Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains.
-Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on faisoit à son protecteur;
-et pour le venger, il publia que, sans lui, les armées Romaines
-n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette dispute frivole, mais
-propre à faire connoître combien les Romains étoient différens de leurs
-ancêtres, devint l’affaire la plus importante de la république; il
-n’est question que de la gloire et des services de Marius et de Sylla;
-et ces deux hommes, acharnés à se perdre l’un l’autre, se trouvent
-par-là les maîtres de Rome.
-
-Sylla étoit recommandable par une naissance illustre, et avec des
-talens pour la guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il étoit d’un
-caractère tout opposé. Sans être amolli par les plaisirs auxquels
-il s’étoit abandonné dans sa première jeunesse, il n’avoit rapporté
-de leur commerce que ces grâces qui s’associent rarement au grand
-mérite, et pour lesquelles Marius avoit un mépris[30] qui l’éloigna
-d’abord de Sylla. L’un transportoit son génie par-tout, et n’avoit
-qu’une manière de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une souplesse
-naturelle qui le rendoit propre à passer sans effort d’un caractère,
-ou plutôt d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des conjonctures
-où il se trouvoit, et il sembloit qu’elles ne développassent que
-successivement ses passions. Marius n’avoit d’amis que par intérêt, et
-il les abandonnoit sans pudeur, et sans avoir su les forcer adroitement
-à mériter leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit envers les
-siens d’une fidélité inviolable. Marius eut les vices que les chefs de
-factions se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, ingrat,
-perfide, cruel; mais ces vices naissoient du fond de son cœur; au lieu
-de partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, et suivant le
-besoin des circonstances, ils firent la perte de l’un, et établirent la
-fortune de l’autre.
-
- [30] _C. Marium consulem moleste tulisse traditur, quod sibi
- asperimum in Africa bellum gerenti, tam delicatus quæstor sorte
- obvenisset._ (Sal. in Bel. Jug.)
-
-Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement les grands, Sylla
-ne songea point à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite fut
-plus habile. Etant le seul homme de la république qu’ils pussent
-opposer à Marius, il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant même
-que son ennemi profiteroit de son dévouement au sénat, pour accroître
-sa faveur auprès du peuple, il rechercha lui-même l’amitié de la
-multitude. Il lui prodigua ses richesses, flatta ses goûts, sembla
-favoriser ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan des citoyens
-dont il devoit être bientôt le tyran. Par cette politique adroite,
-Sylla, toujours sûr de l’affection des grands, grossissoit le nombre de
-ses créatures des partisans qu’il débauchoit à Marius, et se mettoit en
-état d’écraser son ennemi, en réunissant tous les esprits en sa faveur.
-
-Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de
-la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont
-il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné
-que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui
-servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla
-s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est
-propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les
-peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur
-ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes
-pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit
-privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de
-Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé
-de ses intérêts personnels que de ceux de la république.
-
-Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes
-de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de
-commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius
-croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple,
-nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et
-ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit
-de lui décerner.
-
-Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de
-la violence, et il falloit nécessairement troubler la république,
-afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son
-complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré
-des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé
-les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient
-encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres,
-sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les
-Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais
-non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix
-portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens;
-c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains,
-qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres
-du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être
-distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit
-été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et
-qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et
-se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient
-se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les
-sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les
-subjuguer une seconde fois.
-
- [31] Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit dans
- mon premier livre, que dans les assemblées du champ de Mars et
- de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage, et que
- c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit.
-
-C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible
-d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius
-fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que
-désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser
-sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et
-au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens.
-La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse
-confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient
-affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu
-de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait
-naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla;
-il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de
-l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis
-que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore
-remportée.
-
-Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la
-république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre
-contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en
-frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée
-pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par
-les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures
-de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non
-en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une
-armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans
-songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et
-il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se
-présente aux portes de Rome.
-
-Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une
-ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les
-déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi
-qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au
-peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en
-leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de
-rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne
-que les élections ne se fassent désormais que par centuries.
-
-Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux
-des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas
-promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en
-tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir
-qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des
-faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour
-de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât
-contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés
-avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses
-concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre
-Mithridate.
-
-Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine.
-Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout
-le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le
-consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font
-aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire.
-Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition,
-quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la
-gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids
-l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant
-destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti
-qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus
-les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il
-ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité.
-Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de
-Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa
-vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la
-république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour
-d’Asie.
-
-Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter
-l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au
-détail des proscriptions abominables de Sylla[32].
-
- [32] _Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet,
- et modus culpæ ex pecuniæ modo constitueretur, et qui locuples
- fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces foret._
- (Vell. Pat. L. 2.) _Namque uti quisque domum aut villam, postremô
- aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat, dabat operam ut
- is in proscriptorum numero esset, neque priùs finis jugulandi
- fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit._ (Sal. in Bel.
- Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait dictateur
- perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius Gracchus, et
- quarante après celle de Caïus.
-
-Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses
-égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit
-joui sous le titre de dictateur perpétuel.
-
-Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe,
-qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme
-puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde,
-cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par
-aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de
-Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à
-son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir
-de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté
-d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort
-de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner
-le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second
-toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de
-son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans
-l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour
-échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme
-rétabli.
-
-La dictature perpétuelle de Sylla forme une époque remarquable chez
-les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand
-courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les
-a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens,
-sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient,
-que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus
-de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais
-marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition
-à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant
-contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à
-la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius
-Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût
-eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer
-à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César:
-«Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à
-aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est
-cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.»
-
- [33] _Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà cum
- libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit tyrannis,
- tyrànnus occidit._ (L. 14. Epist. 4. et 9.)
-
-Quand l’exemple funeste que donna Sylla n’auroit point été contagieux,
-les vices avec lesquels les Romains s’étoient familiarisés, pendant
-le cours des proscriptions, leur auroient bientôt donné un nouveau
-maître. Les magistrats ne regardoient leur magistrature, qu’ils
-avoient achetée, que comme l’instrument de leur fortune domestique.
-Les censeurs n’osoient exercer leur ministère[34]; les lois se
-taisoient, et rien ne se décidoit que par les passions de quelques
-femmes déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, cette célèbre
-intrigante, que ses débauches auroient rendue infâme dans un siècle
-moins corrompu, et qui trouva cependant le secret de vendre ses
-faveurs, et de gagner par leur secours, des amis à son frère, avec qui
-elle étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. L’histoire n’a
-point dédaigné de conserver les noms d’une Précia et de mille autres
-courtisannes qui gouvernoient impérieusement la république par leurs
-amans. Les citoyens les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés de
-leurs seuls plaisirs, sans songer que leur fortune étoit attachée à
-celle de l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron[35], être des
-demi-dieux, si les poissons qu’ils nourrissoient à grands frais dans
-leurs viviers, étoient assez apprivoisés pour leur venir en quelque
-sorte manger dans la main. Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes
-et de débauches, et qui, regardant Rome comme une ville abandonnée au
-pillage, enhardirent Catilina à former sa conjuration, ou furent ses
-complices. Caton seul avoit de l’honneur; mais se conduisant en citoyen
-de la république de Platon[36] parmi des brigands, sa vertu ne lui
-fournissoit que des ressources impuissantes, et contrarioit même ses
-bonnes intentions. Le peuple, impatient de recouvrer son autorité, pour
-en faire un trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à l’aristocratie
-de Sylla. Depuis que ce dictateur, à son retour d’Asie, avoit distribué
-les terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit plus d’armée qui ne
-regardât la guerre civile comme un avantage; et les légions n’auroient
-pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des généraux. Aux secousses
-qui ébranloient le gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit s’élever
-mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, qui ne sentoit que sa
-foiblesse, crut qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer un
-nom considérable aux citoyens remuans et ambitieux.
-
- [34] Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux
- censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers, que
- les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal, encore
- ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement.
- L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à l’élection des
- censeurs, et la république fut privée de ces magistrats jusqu’en
- 683.
-
- [35] _Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere, si
- mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant._ (Ad Att.
- Epist. 1, l. 2.) _Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas
- suas fore salvas sperare videantur._ (Epist. 18. l. 1.)
-
- [36] _Ille_ (Cato) _optimo animo utens et summâ fide, nocet
- interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ,
- non tanquam in Romuli fæce sententiam._ (Ad Att. Epist. 1, l. 2.)
- _Unus est qui curet constantiâ magis et integritate quam, ut mihi
- videtur, consilio aut ingenio, Cato._ (Ad Att. Epist. 18, l. 1.)
-
-Crassus et Pompée étoient alors les deux personnages les plus importans
-de Rome. Le premier calculoit le produit des magistratures, et les
-remplissoit plutôt en banquier qu’en homme d’état. Quelques talens
-qu’il eût d’ailleurs, on sent que son avance devoit le rendre aussi
-incapable de défendre les intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une
-révolution. Pompée, au contraire, à qui ses concitoyens donnèrent le
-surnom de grand, avoit déjà surpris leur admiration. Quelques actions,
-qui dans sa jeunesse annonçoient de grandes qualités, une physionomie
-noble, où l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, la faveur de
-Sylla, un esprit vif et souple, des manières insinuantes et fastueuses,
-quoique populaires, du courage, beaucoup de libéralité, une attention
-singulière à être partout, mais principalement l’imbécillité du
-peuple, dont la haine ou l’amour est toujours extrême dans les temps
-difficiles; voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des Romains.
-
-Il s’étoit fait la plus haute réputation à la guerre, en se présentant
-toujours à propos pour consommer les entreprises de la république,
-et recueillir le fruit des succès que d’autres avoient préparés. Les
-Romains crurent qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique ce
-grand homme ne le regardât que comme un écolier,[37] «qu’il vouloit,
-disoit-il, renvoyer à ses parens bien corrigé de sa présomption.»
-Après la guerre des pirates, la reconnoissance du peuple confondit
-l’importance du service que lui avoit rendu Pompée avec sa capacité,
-il jugea[38] de la difficulté de la guerre que ce général avoit
-terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui avoit accordé. Tygranes
-étoit vaincu, ses états étoient ouverts aux armées Romaines, Mithridate
-n’avoit plus de ressources; et Pompée, dérobant à Lucullus la gloire
-qu’il alloit acquérir, prolonge la guerre par des fautes. Il oublie
-Mithridate, pour s’arrêter chez de petits rois qui implorent sa
-protection; et sa vanité, satisfaite de leurs respects, s’occupe
-gravement (qu’on me permette cette expression) de leurs tracasseries,
-lorsqu’il falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine enfin cette
-guerre que quand son ennemi, trahi par sa famille, se donne la mort par
-désespoir. L’appareil extraordinaire du triomphe de Pompée (car jamais
-on n’avoit tant vu de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes aux
-yeux des Romains; et comme on décerna dix jours d’actions de graces
-publiques, le double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, le peuple
-crut que Pompée surpassoit du double tous les généraux précédens.
-
- [37] Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée fit
- en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison des siens.
-
- [38] Les pirates causoient de grands maux aux Romains; mais rien
- n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez dans les
- historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée.
-
-Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit être, mais non pas aussi
-mauvais que le permettoit la situation malheureuse de la république.
-On lui sut gré, après ce qu’on avoit éprouvé de la part des autres
-généraux, de ce qu’il licencia ses soldats en entrant en Italie, et ne
-vint point à Rome pour y dominer par la force. Parce qu’il ne fut ni
-un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût des intentions plus criminelles,
-on l’érigea en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, mais
-il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, ou plutôt sa vanité, se
-repaissoit de l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit craindre
-aucune violence, pourvu qu’on lui permît, en attendant, d’être le
-premier citoyen de la république.
-
-Soit que Pompée, enhardi par tant de faveur, dédaignât l’empire que lui
-avoit donné le sénat, et ne voulût tenir son autorité que de lui-même;
-soit qu’il craignît qu’une trop grande tranquillité n’altérât son
-crédit, ou qu’il crût que les anciennes dissentions des Romains le
-rendroient plus nécessaire, il cassa les lois de Sylla; et en rendant
-aux tribuns leur première dignité, invita le peuple à reprendre son
-orgueil, son indocilité et son ambition. Cette conduite, si blâmée par
-Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts actuels des Romains,
-étoit sage dans les principes de son auteur. Vain et présomptueux,
-il devoit se flatter d’asservir les deux ordres de l’état l’un par
-l’autre, dès que leurs anciennes querelles recommenceroient, de
-balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. Quelques historiens
-l’ont même soupçonné d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont cru
-qu’il avoit voulu exciter des troubles pour faire sentir aux Romains
-les inconvéniens de leur liberté; et en les lassant de leur condition,
-les forcer à lui offrir la dictature perpétuelle.
-
-Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu autant de génie que de
-présomption, il auroit eu le succès dont il se flattoit; mais loin
-d’être l’ame des mouvemens de la place publique, il ne sut pas même en
-prévoir le cours. Toujours embarrassé au milieu des débats du sénat
-et du peuple, il n’en impose à aucun parti; tandis que César, qui
-travaille sourdement à dominer, profite seul de sa politique.
-
-Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il
-connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit
-par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des
-Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile,
-et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est
-un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers
-l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a
-recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette
-élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès
-sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se
-signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions
-sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande,
-il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux
-Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second
-doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices,
-et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à
-lui obéir.
-
-Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine,
-dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à
-former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus.
-Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit
-réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit
-aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et
-de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de
-point de réunion à ses chefs.
-
-Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un
-homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé
-au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui
-dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César,
-il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité
-ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou
-deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et
-César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les
-mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit.
-Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains
-des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt
-populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.
-
-Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il
-voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais
-il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût
-occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée
-n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de
-remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt
-il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut
-retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité,
-venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la
-fortune de César, parce que César a ruiné la sienne.
-
- [39] _Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin
- Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar felicior
- fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit... Illud
- te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer status
- sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit._
- (Ad Att. Epist. 23. l. 2.)
-
-Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des
-Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter
-impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux
-usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans
-son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés.
-Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses
-partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures;
-son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous
-ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république
-n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets
-ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance
-souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son
-ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint
-même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se
-soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par
-eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au
-protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et
-le moins dangereux du bien public.
-
-Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que
-lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il
-ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite
-ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils
-différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas
-la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit
-plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée.
-L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller
-de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et
-si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut
-passer pour l’auteur de la rupture.
-
- [40] _Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris
- conjunctio, ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset
- informata; ut jam omnium judicio constitutum esset, omnium
- vestrum bona prædam esse illius victoriæ._ (Ad Att. Epist. 6. l.
- 11.) Pompée, voyant qu’il s’étoit trompé quand il avoit espéré
- que les Romains lui déféreroient la dictature perpétuelle, étoit
- résolu à ne plus rien ménager. S’il eût vaincu César, il eût été
- un tyran.
-
-César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son
-gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour
-le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de
-son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter
-qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit
-le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions;
-car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce
-qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il
-s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit
-pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En
-portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi
-à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout
-ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus
-habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il
-offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que
-Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne.
-Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son
-auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent
-raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut
-réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du
-blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne
-consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une
-stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent,
-les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le
-tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée.
-
-Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand
-je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être
-consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.»
-Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que
-Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser
-d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César
-soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions
-quand il la frappera avec le pied.
-
-Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut
-véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient
-tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il
-lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de
-prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par
-le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de
-soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses
-que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles
-de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres
-son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison
-délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre
-en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de
-César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont
-subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons.
-
- [41] _Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute_
- Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) _Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem
- scire puto; nostrum quidem nemo._ (Epist. 12. l. 7.) _Cnæus
- autem noster; ô rem miseram et incredibilem, ut totus jacet! Non
- animus est, non consilium, non copiæ, non diligentia._ (Epist.
- 21. l. 7.) _Malas causas semper obtinuit, in optima concidit,
- quid dicam, nisi illud eum scisse! Neque enim erat difficile hoc
- nescisse; erat enim ars difficilis recte rempublicam regere._
- (Epist. 23. l. 7.)
-
-Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de
-faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est
-pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont
-grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit
-rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses
-soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les
-mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant
-la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier,
-qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur
-perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent
-d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger.
-
- [42] L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création
- des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon, 95 ans
- après le meurtre de Tibérius Gracchus, 35 ans après que Sylla eut
- été fait dictateur perpétuel.
-
-Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la
-manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté
-leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la
-clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres
-civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que
-vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez
-eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être
-tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit
-raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont
-exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils
-pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?»
-
- [43] _Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno
- liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit, magno
- dolore sentimus, magno periculo sentimus._ (Cic. ad Brut.
- Epist. 7.) _Quod si clementes esse volumus, nunquam deerunt
- bella civilia._ (Epist. 16.) _Post interitum Cæsaris quid ego
- prætermissum à vobis, quantumque impendere reipublicæ tempestatem
- dixerim, non es oblitus. Magna pestis erat depulsa per vos, magna
- populi romani macula deleta; vobis vero parta divina gloria. Sed
- instrumentum regni delatum ad Lepidum et Antonium._ (Epist. 23.)
- _Acta enim illa res est animo virili, consilio puerili. Quis
- enim hoc non vidit, regni heredem relectum! Quid autem absurdius
- hoc metuere, alterum in metu non ponere._ (Cic. ad Att. Epist.
- 21. l. 14.) _Animis enim usi sumus virilibus, consiliis, crede
- mihi, puerilibus. Excisa enim est arbor, non evulsa, itaque quam
- fruticetur vides._ (Ad Att. Epist. 4. l. 16.)
-
-En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas
-douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César,
-les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui
-succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui
-fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens
-qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est
-malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne
-de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat,
-en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et
-étouffer les espérances du jeune Octave.
-
- [44] _Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium
- esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc ipsum,
- inquies, inique facis, qui hostilis animi in rempublicam homines,
- cives appelles. Imo justissimè, quid enim nondum senatus censuit;
- nec populus romanus jussit, id arroganter non præjudico, neque
- revoco ad arbitrium meum._ (Epist. Brut. ad Cic.) Brutus rend
- raison de toute sa politique par ces paroles. Ce principe doit
- être la règle de tout citoyen qui vit dans une république; mais
- malheureusement la république Romaine ne subsistoit plus, quand
- Brutus parloit ainsi.
-
-Quelque prudente qu’eût été cette conduite, il faut cependant en
-convenir, elle eût été incapable de rétablir la république. Les
-Romains étoient trop vicieux pour se passer d’un maître[45]. On ne
-pouvoit leur rendre que cette ombre de liberté, dont ils abusoient
-de la manière la plus funeste depuis les troubles des Gracques; et
-leur rendre cette ombre de liberté, c’étoit les exposer à repasser,
-après de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, sous le
-joug du nouveau tyran. «Si César et Pompée, dit un des plus grands
-génies qu’ait produit notre nation[46] avoient pensé comme Caton,
-d’autres auroient pensé comme César et Pompée.» On peut faire le même
-raisonnement au sujet d’Antoine et d’Octave: si on les eût fait périr,
-ou qu’ils eussent été citoyens, d’autres auroient établi la monarchie
-sur les ruines de la république. Il n’y avoit plus de liberté à espérer
-pour les Romains, à moins que quelque citoyen, après s’être rendu le
-maître de tout, ne changeât entièrement la forme de l’état, et en
-abandonnant toutes les conquêtes, ne les contraignît à reprendre les
-mœurs et la pauvreté de leurs ancêtres. Mais quand cette réforme eût
-été praticable, devoit-il se trouver quelque Romain assez vertueux pour
-se donner la peine d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire qu’un
-pareil usage?
-
- [45] _Non aliud discordantis patriæ remedium fuisse quam ab
- uno regeretur._ (Tac. Ann. I. 2.) Tous les historiens anciens
- parlent le même langage; je me contenterai d’ajouter ici ce que
- dit Florus en parlant d’Auguste. _Sapientia sua atque solertia
- perculsum undique et perturbatum ordinavit imperii corpus, quod
- ita haud dubio nunquam coire et consentire potuisset, nisi unius
- præsidis nutu, quasi anima et mente regeretur._ l. 4.
-
- [46] Le président de Montesquieu, dans ses considérations sur les
- causes de la grandeur et de la décadence des Romains.
-
-Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs singuliers qu’on accorda
-à César, pour faire voir qu’il ne restoit plus dans la république la
-moindre étincelle de génie qui doit animer des républicains. César est
-le tyran de sa patrie, et on l’en appelle le père; par la constitution
-même du gouvernement, chaque citoyen est obligé à le punir de son
-attentat, et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. On veut
-qu’il assiste aux spectacles dans une chaise dorée, et une couronne
-d’or sur la tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche de ce que
-fait faire la flatterie. Dans une ville où la violence faite à Lucrèce
-avoit autrefois soulevé tous les esprits contre Tarquin, on délibère
-actuellement de donner à César un empire absolu sur la pudeur de toutes
-les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies publiques ses images à
-celles des Dieux; on lui établit un temple, des autels et des prêtres.
-
-Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir dans ces bassesses
-abominables une politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre César
-odieux; mais c’est, je crois, se tromper, puisque le peuple pleura sa
-mort, et que le sénat conserva à sa mémoire les mêmes honneurs qu’il
-avoit prodigués à sa personne, et porta ce décret absurde[47], par
-lequel il approuve et condamne à la fois César et ses meurtriers, ses
-lois et les vengeurs de la liberté.
-
- [47] _Nihil enim tam absurdum quam tyrannicidas in cœlo esse,
- tyranni facta defendi. Sed vides consules, vides reliquos
- magistratus si isti magistratus; vides languorem bonorum._ (Cic.
- ad Att. Epist. 13. l. 14.)
-
-L’imbécillité des conjurés et la mollesse du sénat mirent entre les
-mains d’Antoine toute la puissance de César. Dépositaire de son
-testament et revêtu du consulat, rien ne put lui résister. Sous
-prétexte de remplir les volontés du dictateur, il se rend le maître
-de la populace et des légions, et fait trembler le sénat. Il exécute
-ce que César lui-même n’auroit osé entreprendre ni penser[48], et
-dispose enfin de tout si souverainement, que les conjurés ne trouvant
-plus de sûreté dans Rome, sont obligés de chercher un asyle dans leur
-gouvernement.
-
- [48] _Omnia facta, scripta, dicta, promissa, cogitata Cæsaris
- plus valent, quam si ipse viveret._ (Ad Att. Epist. 10 l. 14.)
- _Quæ enim Cæsar nunquam neque fecisset, neque passus esset, ea
- nunc ex falsis ejus commentariis proferuntur._ Epist. 14 l. 14.
-
-Cicéron, qui dans ces circonstances commença à gouverner le sénat,
-trouva les affaires dans un chaos énorme[49]. Sans principes, sans
-règle, sans objet; tous les jours on prenoit un nouveau parti sans
-en prendre jamais un plus sage, et tous les jours les maux de la
-république se multiplioient. Quelqu’insensé que lui eût paru ce décret
-plein de contradictions dont je viens de parler, il ne laissa pas que
-d’y conformer sa conduite. Il fait charger Octave de porter la guerre
-contre Antoine, et engage le sénat à lui accorder les distinctions les
-plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette politique il affoiblit
-les conjurés, c’est-à-dire, le parti de la liberté[50], et qu’il
-prévoie même qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se faire
-craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt de se réconcilier avec
-lui, pour accabler de concert Brutus et Cassius, leurs véritables
-ennemis, et se rendre les maîtres du peuple Romain en rétablissant la
-tyrannie de César.
-
- [49] _Prorsus dissolutum offendi navigium_ (Rempublicam) _vel
- potius dissipatum, nihil consilio, nihil ratione, nihil ordine._
- (Ad Att. Epist. 11 l. 15.)
-
- [50] _Si multum possit Octavianus, multo firmius acta tyranni
- comprobatum iri, quam in telluris: atque id contra Brutum fore:
- sin autem vincitur, vides intolerabilem Antonium, ut quem velis,
- nescias._ (Ad Att. Epist. 14. l. 16.)
-
-Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite aussi extraordinaire
-que celle de Cicéron, si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère,
-et les intérêts particuliers qui devoient le faire agir dans cette
-occasion. Cicéron devoit à sa vanité et à sa philosophie les qualités
-qui font les bons citoyens dans un état tranquille; mais sa timidité
-naturelle le privoit de celles qui peuvent rendre un citoyen dangereux
-ou utile à sa patrie dans des temps orageux, où il faut avoir plus de
-courage que de prudence. Les périls de la république se grossissoient
-ou se diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit plus ou moins
-intéressé personnellement. De-là vient qu’il n’eut jamais une règle
-fixe pour distinguer la timidité de la prudence, ni le courage de la
-témérité. Tantôt conduit par les lumières de son esprit, et tantôt
-entraîné par les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une politique
-propre à prendre des demi-partis, et à pallier les maux de la
-république.
-
-Il montra de la fermeté contre Catilina; mais outre qu’il n’ignoroit
-ni les projets, ni les pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu
-par l’éclat de son action et de sa magistrature, par le sénat et les
-vœux de tout le peuple. Il eut cependant besoin de faire un effort sur
-lui-même; et c’est cet effort de courage qui, lui paroissant héroïque,
-lui inspira sans doute pour son consulat cette admiration puérile dont
-il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra naturellement à son
-caractère, et sa conduite[51] fut d’autant plus foible que sa disgrace
-avoit fait une impression très-forte sur son esprit, et que ne pouvant
-par vanité se résoudre à mener une vie privée, l’ingratitude de ses
-concitoyens lui avoit cependant donné du dégoût pour l’administration
-des affaires publiques.
-
- [51] _Non recordor unde ceciderim, sed unde surrexerim, fratrem
- mecum et te si habebo, per me ista pedibus trahantur. Vobis
- simul philosophari possum. Locus ille animi nostri, stomachus
- ubi habitabat, olim, concalluit. Privata modo et domestica nos
- delectant._ (Ad Att. Epist. 16 l. 4.)
-
-Dans le commencement de la guerre civile de César et de Pompée, il
-cherche à contenter tout le monde, ne satisfait personne, et craint
-et souhaite en même temps de jouer le rôle qu’exigeoit de lui sa
-dignité de consulaire. Il veut être neutre; il se repent de ne pas
-suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur de César, et croit toujours
-avoir pris le plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent
-la mort de César, il ne lui fut pas possible de se conduire d’une
-manière plus digne de lui et plus avantageuse pour la république.
-Entouré d’hommes jaloux, envieux, qui n’osoient rien espérer, et
-presqu’accoutumés à l’esclavage, la crainte publique augmenta sa
-timidité[52]. Plein de mépris pour la conjuration de Brutus et de
-Cassius, et ne les regardant que comme des déserteurs depuis qu’ils
-s’étoient retirés dans leur gouvernement, Cicéron ne les jugea plus
-capables de défendre avec succès les intérêts publics contre un homme
-aussi entreprenant et aussi habile qu’Antoine, son ennemi personnel;
-et il favorise Octave dans le dessein de s’en faire un protecteur,
-si les conjurés sont opprimés. Brutus développe habilement tous les
-ressorts de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron de regarder la
-mort[53], l’exil et la pauvreté comme les plus grands des maux; de
-craindre moins la ruine de la liberté que l’élévation d’Antoine, et de
-pouvoir s’accommoder d’un maître qui auroit des complaisances pour lui,
-qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui témoigneroit quelque
-considération en le chargeant de chaînes.
-
- [52] _Ita temperata tota ratio est, ut Reipublicæ constantiam
- præstem, privatis rebus meis, propter infirmitatem bonorum,
- iniquitatem malivolorum, odium in me improborum, adhibeam quandam
- cautionem._ (Ad Att. Epist. 19. l. 1.) Ecrivant à Atticus, après
- la mort de César, sur le parti qu’il jugeoit à propos de prendre,
- il dit: _assentior tibi, ut nec duces simus, nec agmen cogamus,
- faveamus tamen_. (Epist. 13. l. 15.)
-
- [53] _Quæ facit, non dominationem, non, sed dominum Antonium,
- timentis sunt... ô magnam stultitiam timoris, id ipsum quod
- verearis, ita cavere, ut cum vitare fortasse potueris, ultro
- arcesses et attrahas: nimium timemus mortem, et exilium, et
- paupertatem, hæc videntur Ciceroni ultima esse in malis, et
- dum habeat à quibus impetret quæ velit, et à quibus colatur
- et laudetur; servitutem, honorificam modo, non aspernatur. Eo
- tendit, id agit, ad eum exitum properat vir optimus, ut sit illi
- Octavius propitius._ (Epist. Brut. ad Att.) Cicéron méritoit ces
- reproches offensans, puisqu’il avoue lui-même à Atticus qu’il ne
- se trouvoit point mal de la domination de César. Il écrivoit peu
- de temps après la mort du dictateur; _ita graciosi eramus apud
- illum_, (Cæsarem) _quem dii mortum perduint, ut nostræ ætati,
- quoniam interfecto domino, liberi non sumus, non fuerit dominus,
- ille fugiendus. Rubor, mihi crede, sed jam scripseram, delere
- nolui_. (Epist. 4. l. 15.)
-
-La situation des Romains devint telle, que Cicéron, en écrivant à
-Brutus, fut enfin forcé de convenir que cette guerre étoit accompagnée
-de symptômes plus fâcheux que toutes celles qui l’avoient précédé.
-«Quel que fût, dit-il, l’événement des troubles domestiques dont notre
-siècle a été témoin[54], on pouvoit toujours espérer de voir subsister
-quelque ombre de république; aujourd’hui, tout est changé. Si nous
-sommes vainqueurs, je ne devine point quel sera notre sort; mais si
-nous sommes vaincus, il n’est plus question de liberté.»
-
- [54] _Nullum enim, bellum civile fuit in nostrâ Republicâ omnium
- quæ memoriæ nostræ fuerunt, in quo bello non, utracumque pars
- vicisset, tamen aliqua forma esset futura Reipublicæ; hoc bello
- victores, quam Rempublicam sumus habituri, non facile affirmarim,
- victis certe nulla unquam erit._ (Epist. ad Brut.)
-
-Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine à Modène, forma le
-projet de le réconcilier avec Octave. Cette négociation ne devoit pas
-éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit par-là à sa ruine
-entière pour gouverner l’univers avec deux collègues dont il méprisoit
-l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit qu’en continuant à
-défendre le parti de la liberté contre les vengeurs de César, sa
-fortune resteroit bornée à celle de citoyen.
-
-Le second triumvirat fut formé; Antoine, Octave et Lepidus partagèrent
-entr’eux les provinces de la république, à l’exception de celles que
-possédoient les conjurés. Lepidus joignit la Gaule Narbonnoise à son
-gouvernement d’Espagne. Antoine eut dans son partage le reste des
-Gaules; l’Afrique et les isles de la Méditerranée échurent à Octave.
-Lepidus, qui avoit été fait consul, se rendit à Rome pour gouverner
-l’Italie, tandis que ses collègues portèrent la guerre contre Brutus et
-Cassius.
-
-Lepidus éprouva bientôt que ce sont les armées, et non pas les
-magistratures qui donnent du crédit pendant les guerres civiles.
-Dans le nouveau partage des provinces qui se fit après la défaite
-des conjurés, il fut trop heureux de conserver l’Espagne, et Octave
-le dépouilla même de ce gouvernement, sans lui faire la guerre. Pour
-perdre un homme qui devoit sa fortune au hasard et non à son mérite, il
-ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. L’abaissement de Lepidus
-dévoiloit les projets d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet;
-mais cet élève de César avoit oublié son ambition et sa gloire. Enivré
-de plaisirs, esclave de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre
-bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître du destin de l’Orient,
-et au milieu du faste asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer
-à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa ruine, et la bataille
-d’Actium soumit l’univers à un seul homme.
-
-La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur
-les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis
-le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une
-naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il
-n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit
-ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de
-César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être
-qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du
-dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des
-amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux
-défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se
-flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la
-république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable
-qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les
-volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa
-fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce
-pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de
-Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur
-la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si
-illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne
-dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par
-le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient
-secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis
-m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les
-deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons,
-fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise,
-unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération
-des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire
-craindre d’Antoine.
-
-C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un
-homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir
-affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome.
-Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa,
-Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art
-de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de
-combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de
-l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres
-espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule
-infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le
-plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement.
-
-Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point
-partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à
-celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues,
-souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses,
-sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un
-ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands
-projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière
-supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il
-n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun
-des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou
-du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est
-tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des
-conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui
-devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se
-l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang;
-il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il
-pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il
-auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république
-des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou
-courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser.
-
-L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par
-l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république.
-En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix,
-étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour
-leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit
-seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les
-prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu
-de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de
-cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y
-avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur
-la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit
-arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de
-la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre
-de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit
-la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme
-les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs
-magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs
-empereurs.
-
- [55] Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire,
- pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit
- d’être général de l’armée victorieuse; de sorte qu’on a vu
- des consuls triompher pour des victoires que leurs lieutenans
- avoient remportées pendant leur absence. C’est par une suite
- de cet usage, que les empereurs, sous les auspices desquels
- toutes les armées combattoient, triomphèrent seuls, ou du moins
- n’accordèrent que très-rarement le triomphe à leurs généraux.
-
-Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il
-ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers,
-et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus
-fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on
-leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république,
-qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles,
-de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point
-s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de
-trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la
-regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit
-avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à
-la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il
-devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un
-piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte
-d’être un usurpateur.
-
-César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit
-plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit
-la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La
-conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces
-eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne
-se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature
-que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de
-seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du
-sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques
-nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du
-centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le
-consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses
-magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des
-lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles
-subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son
-pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et
-ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit
-absoudre par un seul mot.
-
- [56] _Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus, dejecta
- ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est._ (Suet. in vit.
- Aug.)
-
- [57] _Domini appellationem ut maledictum et opprobrium, semper
- exhorruit._ (Suet. in vit. Aug.)
-
-César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir
-sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur
-doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après
-son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est
-jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi
-ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus
-vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit
-quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat
-d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois
-sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit
-laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils
-avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste
-affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite
-plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du
-sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes,
-et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre
-civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur
-situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la
-mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit
-qu’il n’auroit jamais dû mourir.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-
-On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par
-eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme;
-c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une
-révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant
-lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement
-de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se
-portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis
-parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux,
-et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être
-oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la
-place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les
-sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et
-le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa
-puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation;
-il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des
-droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de
-tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté.
-
-Tel a été le sort de plusieurs nations: mais chez les Romains la
-liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa
-si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que
-toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois,
-tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne
-put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est
-un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace,
-se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui
-tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut
-qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser
-aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat
-ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit
-servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit.
-De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour
-n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de
-posséder une puissance sans bornes.
-
- [58] Pharsale, Philippe, Actium.
-
-Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve
-une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en
-doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour
-les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les
-fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien
-public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la
-bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent
-un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point
-différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les
-mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles,
-austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être
-qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le
-rendroient despotique.
-
-Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome,
-et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit
-d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les
-mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la
-modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les
-Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince,
-ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes
-les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste
-autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner
-conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et
-qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le
-temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours
-douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à
-convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans
-avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la
-république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines,
-publiques et particulières.
-
- [59] _Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit
- D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere,
- relationem facere, remittere senatus consulta per relationem
- discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto,
- Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve,
- jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur; omnium
- rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è lege senatus
- edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex usu Reipublicæ,
- majestate divinarum, humanarum, publicarum, privatarumque rerum
- esse censebit, ei agere facere jus potestasque sit, ita uti D.
- Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique quibus legibus,
- plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus, Tiberius et
- Claudius tenerentur; iis legibus plebisque scitis, imperator
- Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit._ C’est par un décret que
- le sénat revétissoit les empereurs de la puissance impériale. De
- toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux de connoître, il ne
- nous reste qu’un fragment de celle qui fut faite pour Vespasien;
- mais il suffit pour nous apprendre quelle étoit l’étendue et la
- nature du pouvoir d’Auguste et de ses successeurs.
-
-Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de
-lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir
-en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire
-des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une
-confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi
-de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle
-Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance,
-qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer
-de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont
-les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un
-prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant,
-si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront
-nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme
-raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui
-flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à
-ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause,
-n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés
-du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et
-qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les
-plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et
-les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement
-inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront
-jamais d’en répandre.
-
- [60] _Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est._ (Tac. Hist.
- l. 2.)
-
- [61] Tout le monde connoît le goût effréné des Romains pour les
- spectacles de l’amphithéâtre.
-
-Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité
-d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant
-qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur.
-Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une
-servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage
-de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un
-peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint
-Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il
-n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et
-Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens
-qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit
-fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit
-de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit
-né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains
-le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la
-souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer.
-
- [62] _Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post modum
- flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit
- neminem Romæ passuros regnare._ (T. L. l. 2.)
-
-Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival;
-par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état,
-et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste,
-dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours,
-et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la
-république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville
-aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit
-point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends
-d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la
-crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce
-discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition
-en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir
-trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne
-s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet
-homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte
-enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer
-le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre
-contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce
-fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est
-juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.»
-
- [63] _Principatum quamvis neque occupare confestim, neque
- agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie
- dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo animo._
- (Suet. in vit. Tib.)
-
- [64] _Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, sive
- adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, nitenti
- ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum magis
- implicabantur._ (Tac. Ann. l. 1.)
-
- [65] _Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam
- injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, quam
- ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba sunt hæc:
- dum veniam ad id tempus quo vobis æquum possit videri, dare vos
- aliquam senectuti meæ requiem._ (Suet. in vit. Tib.)
-
-Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il
-le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même.
-Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et
-étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne
-travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice,
-qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la
-faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux
-consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs
-fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles
-de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les
-personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles
-qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre
-possession des charges qu’il leur a données.
-
- [66] _Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et
- salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate
- instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe,
- et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et
- bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo._
- (Suet. in vit. Tib.)
-
- [67] _Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum
- vitia oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus
- publicum metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est,
- ut mandaverit quibusdam provincias quos egredi urbe non erat
- passurus._ (Tac. Ann. l. 1.) _Libertatem metuebat, adulationem
- oderat._ (L. 2.) _Illum qui libertatem publicam nosset, tam
- projectæ servientium patientiæ tædebat._ (L. 2.)
-
-Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer
-ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient
-suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il
-sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut
-de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où
-se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant
-arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée
-qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les
-pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur
-interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les
-préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes
-de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant
-révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de
-mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi
-vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut
-d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où
-étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un
-poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit
-sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne
-s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.
-
-La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient
-trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par
-une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on
-ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire,
-qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent
-de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à
-des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la
-jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre
-à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans
-la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le
-sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de
-lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de
-délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés,
-protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation
-des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire
-craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur
-nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles
-les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques
-dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas
-criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé.
-
-Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des
-expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être
-un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire
-semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit
-avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une
-tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé
-par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que
-le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit
-avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à
-tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et
-se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître
-un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens
-toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez
-grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et
-vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de
-la naissance la plus distinguée.
-
- [68] _Aliquoties prædicabat_ (Tiberius) _exitio suo omniumque
- Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano,
- phaetontem orbi terrarum educere._ (Suet. in vit. Cal.)
-
-Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le
-trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince
-ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline
-et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants.
-Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par
-foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux
-m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se
-servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.
-
-Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce
-prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire;
-il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au
-bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de
-ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître
-n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple
-contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant,
-il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des
-attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté
-de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69].
-Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette
-ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire,
-les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur
-le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains.
-«Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde,
-des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les
-étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans
-des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de
-Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en
-montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un
-Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les
-Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius,
-un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables
-farceurs.»
-
- [69] Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux
- couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple
- ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon de
- cheval.
-
-Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes
-nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire
-remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et
-réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit
-plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir,
-celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec
-laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme
-Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit
-sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par
-l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang
-dont il ne connoissoit pas de prix.
-
-Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse
-où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le
-butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de
-citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que
-par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces,
-selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie
-romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace
-effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits,
-c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout
-juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et
-qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli
-de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient
-encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils
-avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui
-ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets,
-comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent
-assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent.
-Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de
-piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort
-malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête
-homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les
-magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager
-la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre
-eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir
-qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.
-
- [70] Dans le temps de la république, le peuple croyoit que les
- arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa liberté,
- il conserva cette manière de penser, parce que les citoyens qui
- aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes libéralités
- pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa misère, ni
- la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent cet usage,
- et ils employèrent une partie de leurs rapines à lui donner des
- spectacles et des gratifications.
-
-On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices
-que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par
-conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite
-pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins
-corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut
-faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur
-sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et
-soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples
-des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres
-de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent
-leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de
-crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom
-étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les
-Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient
-point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples
-du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers
-successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de
-désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à
-redouter aucun ennemi étranger.
-
- [71] _Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum
- intulit_ (Augustus) _tantumque abfuit à cupiditate quoquo modo
- imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam barbarorum
- principes in æde Martis ultoris jurare coegerit, mansuros se
- in fide ac pace quam peterent. A quibusdam verò novum obsidum
- genus, fœminas exigere tentaverit; quod negligere Marium pignora
- sentiebat._ (Suet. in vit. Aug.) _Addideratque consilium
- coercendi intrà terminos imperii._ (Tac. Ann. l. 1.)
-
-A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut
-descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre
-comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il
-continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque
-peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue
-une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre
-les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains
-avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient
-sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur
-courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs
-accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces.
-Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion
-qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet
-excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette
-situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de
-l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui
-auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se
-présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient
-des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une
-avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs
-armées s’y opposoit.
-
- [72] Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que
- les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où
- ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle d’un
- certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des Gaules
- sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager l’année en
- quatorze mois, au lieu de douze, parce que les Gaulois payoient
- un certain tribut par mois. C’étoit une maxime de la politique de
- ce temps-là, qu’un peuple heureux est indocile, et que pour tenir
- la multitude dans la soumission, il falloit l’appauvrir.
-
-Quoique les soldats en effet regrettassent le temps des guerres
-civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils
-ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des
-entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu
-avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un
-mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince
-qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque
-reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme
-ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les
-légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient
-destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à
-Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé
-que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni
-comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque
-province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit
-pas consenti à le ruiner par des démembremens.
-
-En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de
-l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans
-sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à
-l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui
-leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité
-impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains;
-le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs
-détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne
-devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il
-falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres
-cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs,
-exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang
-et de butin.
-
- [73] _Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam rem
- romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum cognomentum
- adcisci imperatores..... fuere etiam qui legatam à divo Augusto
- pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum omnibus, et si vellet
- imperium promtos ostentavere._ (Tac. Ann. l. 1.)
-
- [74] Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent pour
- appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient en
- profiter pour usurper l’empire.
-
-Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils
-étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta,
-tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur
-imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une
-pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au
-moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont
-lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une
-armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il
-auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun
-auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les
-auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées,
-retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement
-inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible
-que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir
-une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un
-d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il
-auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre.
-L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de
-songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service,
-ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre
-province.
-
-Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au
-sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux
-gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent
-avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les
-rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans
-les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline
-militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic
-honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son
-esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses
-d’en remplir les fonctions.
-
-Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la
-loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de
-ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La
-gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires;
-les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient
-servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été
-dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la
-faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la
-fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut.
-
-Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si
-connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire
-à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de
-gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont
-ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en
-développois les principes.
-
-Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs;
-et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que
-furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce
-qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les
-armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru
-le premier devoir venger le genre humain opprimé.
-
-Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa
-patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules
-avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron.
-«Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont
-il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses
-ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste
-avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des
-rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis
-témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on
-peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en
-habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un
-esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte
-et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus
-épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce
-Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre
-assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les
-crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de
-vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse
-des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.»
-
-Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou
-dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le
-commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs
-étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible
-de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus
-soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement
-avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait
-prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes
-à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose
-poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le
-sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron
-fugitif est abandonné de tout le monde.
-
- [75] Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui
- apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre à
- prix la tête de Vindex. Il assembla dans ces circonstances le
- sénat, et ne lui fit part que d’une découverte qu’il avoit faite,
- et qui devoit faire rendre à l’hydraule des sons plus forts et
- plus harmonieux. Voyant ensuite que les légions de Germanie
- se joignoient à celles des Gaules, il désespéra de conserver
- l’empire, et médita, dit-on, de se retirer en Egypte, espérant
- d’y gagner sa vie, en montrant à jouer de la lyre.
-
-Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république;
-celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être
-libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le
-premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en
-montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne
-falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût
-qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste
-aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé
-hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat.
-
- [76] _Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romæ
- fieri._ (Tac. Hist. l. 1.)
-
-Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba
-ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire,
-à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et
-qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens,
-firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre.
-Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice.
-Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens
-extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans
-le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des
-légions d’Espagne.
-
-Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout
-entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir,
-voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde
-prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son
-élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit
-la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en
-Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et
-tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce
-corps dans l’avilissement où il étoit tombé?
-
-Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu
-par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux
-plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour
-de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter
-la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit
-soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien,
-qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit
-pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit
-voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon,
-sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une
-apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il
-n’étoit point mort en grand homme.
-
-Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans
-lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire,
-assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient
-déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur
-prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que
-dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement,
-la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient
-qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes
-qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius,
-et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement
-assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur
-fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer
-par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba
-avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux
-sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes
-prétoriennes pour faire autoriser son décret.
-
- [77] _Sententiam militum secuta patrum consulta._ (Tac. Ann. l.
- 12.) _Indè raptim appellatis militibus ad curiam delatus est._
- (Suet. in vit. Ner.)
-
-Dans un état où depuis long-temps on ne connoissoit point d’autre droit
-que celui de la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit fait de
-tous les citoyens que des esclaves timides, toutes les entreprises des
-armées devoient paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur résister.
-Les gens de guerre auroient commencé à gouverner tyranniquement, dès
-qu’ils eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns de leurs
-généraux, si la sagesse de Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un
-frein à ce désordre naissant. Vespasien ne répandit point de sang; il
-s’appliqua à réparer, par son économie, les maux qu’avoient causé les
-profusions et les rapines de ses prédécesseurs; il corrigea plusieurs
-abus, respecta le sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa
-vigilance et son adresse, contint les armées dans le devoir. Titus
-son fils chassa de Rome tous les délateurs; il ne suffit plus d’être
-calomnié pour être traité en coupable. Un prince qui croyoit avoir
-perdu les journées où il n’avoit pas fait quelque heureux, ne crut
-point qu’on pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein de respect
-pour ses sujets, ses vertus et le bonheur public firent sa sûreté; les
-légions furent dociles, parce qu’une révolte les eût rendu odieuses.
-
-L’empire commençoit à être heureux, et Domitien le replongea dans
-toutes les horreurs qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit renaître
-les proscriptions, les délateurs, les concussions et les crimes de
-lèse-majesté. On ne put avoir la réputation de philosophe sans périr.
-On punit de mort une femme pour s’être déshabillée devant la statue de
-l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, entouré d’astrologues,
-faisoit tirer l’horoscope de tous les grands de l’empire, et ces
-charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en leur prédisant des
-humiliations et des calamités.
-
-Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire par la révolte des
-armées, quoiqu’en augmentant leur paie il partageât avec elles le fruit
-de ses violences, si ses domestiques, las de le craindre malgré les
-bienfaits qu’ils en recevoient, n’en eussent purgé la terre. Nerva,
-qui lui succéda, gouverna avec une extrême modération; il savoit qu’un
-peuple libre fait la grandeur d’un prince qui s’en fait aimer. Il
-invita chaque citoyen à aller reprendre dans le palais ce que Domitien
-lui avoit volé. Il diminua le nombre des fêtes, des spectacles et des
-dépenses inutiles. Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât
-de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit raison de dire qu’il ne
-craindroit point d’abdiquer l’empire, et de rendre compte comme simple
-citoyen, de la conduite qu’il avoit tenue comme empereur. Mais ce qui
-met le comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta Trajan, prince
-qui doit servir de modèle à tous les rois, et tel que la providence
-le donne à un peuple, quand elle veut le rendre heureux. Il unissoit
-tous les talens de l’homme d’état et du grand capitaine, aux vertus du
-philosophe. Il se fit respecter et aimer des armées; il les occupa par
-des entreprises importantes; et au bruit de leurs victoires, on auroit
-dit que les Romains se trouvoient transportés au temps des Scipions et
-des Emile. Adrien profita du bon ordre que Trajan avoit établi dans les
-affaires; et quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son prédécesseur,
-et qu’on lui ait reproché la mort de quelques personnes considérables,
-son règne fut tranquille et florissant. Brave, libéral, prudent, il
-parcourt sans cesse les provinces de l’empire, et est présent partout
-où sa présence est utile. Il bâtit de nouvelles villes, ou répare les
-anciennes, met les frontières à couvert des incursions des Barbares,
-oblige les gouverneurs de province à réparer leurs injustices, veille
-à la discipline, la conserve, la fait aimer, et contient les généraux
-dans le devoir. Antonin, qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets,
-et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, qui, dans le calme des
-passions que lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, ne connut
-d’autre bonheur que le bonheur public. Nerva, Trajan, Antonin et
-Marc-Aurèle étoient persuadés que les lois sont au-dessus du prince, et
-que qui ne sait pas leur obéir, est indigne de gouverner des hommes.
-Ne se proposant d’autre objet que celui même qui a formé les sociétés,
-ils ne se regardoient (pour me servir de l’expression de l’un d’eux)
-que comme les hommes d’affaires de la république. «Je vous donne cette
-épée, disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, pour me défendre tant
-que je m’acquitterai fidellement de mon devoir; mais elle doit servir
-à me punir, si j’oublie que ma fonction est de faire le bonheur des
-Romains.» On voit dans Dion que le même prince étant prêt de partir
-de Rome pour porter la guerre en Scythie, demanda permission au sénat
-de prendre de l’argent dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en faut
-que rien m’appartienne en propre, que la maison même que j’habite est à
-vous.»
-
-Ce que ces princes faisoient par principe d’équité, des ambitieux ou
-des hommes timides auroient dû le faire par politique. Pour étouffer
-l’esprit d’indépendance et de révolte répandu dans les armées, il
-falloit redonner au sénat cette majesté imposante qui l’avoit autrefois
-rendu l’ame de la république, et intéresser le peuple par sa propre
-liberté, à respecter les lois, et à conserver les droits du chef de
-l’empire[78]. La fortune des empereurs auroit eu alors un double
-rempart. Une révolte contre eux seroit devenue un attentat contre tous
-les Romains, et le prince auroit tenu dans ses mains toutes les forces
-des citoyens pour défendre sa dignité.
-
- [78] _Nunc demum redit animus, et quanquam primo statìm
- beatissimi sæculi ortu Nerva Cæsar res olim dissociabiles
- miscuerit, principatum ac libertatem, augeatque quotidiè
- facilitatem imperii Nerva Trajanus._ (Tac. in vit. Agric.)
-
-Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit point désigné de successeur,
-les Romains recueillirent encore le fruit de sa sagesse; et la
-modération que les armées firent voir, fut l’ouvrage de la sienne.
-Elles n’entreprirent rien contre l’autorité publique; et le sénat, que
-le prince leur avoit appris à respecter, élut librement un empereur.
-Ce succès augmenta sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément
-quelque vertu; il parla avec exécration de la tyrannie; et cette
-compagnie, qui avoit adoré Caligula et Néron comme des dieux, refusa
-d’abord l’apothéose à Adrien, et ne consentit à lui en accorder les
-honneurs qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations
-d’Antonin.
-
-Il s’en falloit bien cependant que le sénat reparût avec la même
-dignité qu’il avoit conservée sous Auguste. L’habitude de ramper étoit
-prise; et son courage, ne partant point d’un sentiment intérieur et
-vif pour le bien, ne paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une
-qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple de Nerva et de Trajan,
-avoient beau encourager les sénateurs à être libres et oser se faire
-respecter, il étoit impossible de soutenir pendant long-temps, dans
-un certain degré d’élévation[79], des ames avilies par le despotisme
-des prédécesseurs de Vespasien. A peine le sénat avoit-il commencé
-quelqu’action généreuse, que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait,
-il retomboit dans une sorte d’anéantissement qui lui paroissoit doux,
-parce qu’il y étoit accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que par la
-pratique des vertus qui lui étoient les plus étrangères.
-
- [79] _Naturâ infirmitatis humanæ, tardiora sunt remedia quam
- mala, et ut corpora lente augescunt, citò extinguuntur. Sic
- ingenia studiaque oppresseris facilius, quam revocaveris. Subit
- quippe etiam ipsius inertiæ dulcedo: et invisa primo desidia
- postremò amatur._ (Tac. in vit. Agric.)
-
-Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui fait saisir et conserver
-avec force les impressions qu’on leur donne, les Romains, sans
-caractère, devoient cesser d’être heureux dès qu’ils cesseroient d’être
-gouvernés par des philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle
-auroient-ils pu donner quelque consistance aux affaires de l’empire?
-Ils auroient inutilement porté les lois les plus solennelles pour fixer
-les prérogatives du sénat, et établir, en un mot, une telle forme
-de gouvernement, qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de sa
-puissance, fût toujours retenu dans son devoir: leurs lois n’auroient
-pas produit un effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle
-sentit cette vérité; et jugeant par la lâcheté des Romains des vices
-qu’auroient ses successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les armées,
-ce fut aux légions et non au sénat, qu’il recommanda en mourant son
-fils et sa fortune.
-
-Commode eut tous les vices, parce qu’il prit tous ceux de ses favoris;
-et les sénateurs ne furent que des esclaves sous ce nouveau Néron.
-Il n’eut d’autre art, pour se soutenir pendant près de treize ans,
-que d’augmenter les priviléges des troupes, et de les enrichir des
-dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son salut devoit faire la perte
-de ses successeurs. Les soldats sentirent mieux que jamais combien ils
-étoient puissans, et de quel intérêt il étoit pour un prince de les
-ménager. Accoutumés aux profusions de Commode, s’étant fait de nouveaux
-besoins, et n’étant retenus par aucune crainte, il étoit naturel
-qu’ils vendissent l’empire après sa mort. Pertinax le mérita par ses
-libéralités; mais il voulut être un empereur plutôt qu’un chef de
-brigands, et il fut massacré par sa garde, après trois mois de règne.
-
-L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, disoient les soldats
-du prétoire à Didius Julien, nous offre tant, que voulez-vous y
-ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, lui disoient-ils, est
-plus libéral que vous; voilà la somme qu’il nous présente; de combien
-prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne impériale appartiendra au
-plus offrant et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien parvint
-à l’empire; et le chemin, dès ce moment, en fut ouvert à tout homme
-qui se flatta de pouvoir faire assez de concussions pour s’acquitter
-de la dette qu’il contractoit avec une armée. Othon avoit dû son
-élévation aux intrigues de deux soldats[80]: les soldats travailleront
-actuellement pour eux-mêmes, et une émeute les portera sur le trône.
-La majesté en fut bientôt dégradée par l’avilissement qu’y répandirent
-des hommes tout à la fois les plus lâches et de la naissance la plus
-basse. La superstition donna une nouvelle force à ces désordres, et les
-rêveries des devins et des astrologues servirent de titres pour usurper
-l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient morts inconnus dans
-leur oisive obscurité, s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier,
-par des séditions et des révoltes, les vaines promesses qui leur
-avoient donné de l’ambition.
-
- [80] _Suscepere duo manipulares imperium populi romani
- transferendum, et transtulerunt._ (Tac. Hist. l. 1.)
-
-Comme les empereurs s’étoient emparés de toute l’autorité du sénat
-et du peuple opprimé, et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes que
-les esclaves des légions, depuis qu’elles disposoient à leur gré de
-l’empire, toute la puissance souveraine se trouva entre les mains
-des soldats, et l’empereur ne fut que le premier magistrat de cette
-démocratie monstrueuse. Si le gouvernement où le peuple est maître de
-tout, est sujet à tant d’abus que les politiques les plus sages n’ont
-point craint de dire que la démocratie, abandonnée à elle-même, est
-presque toujours la plus intolérable des tyrannies, que doit-on penser
-d’un gouvernement militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant
-et plus inconstant que le peuple, jouit de la souveraine puissance?
-La milice Romaine, depuis le règne de Tibère, n’étoit composée que de
-la portion la plus méprisable des citoyens. Encouragée au mal par les
-mauvais empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, ce ne fut
-plus qu’une multitude de brigands qui se crut tout permis.
-
-La réputation que conservoit Rome fit penser que, pour être empereur,
-il falloit en être le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré
-à un de ses chefs la dignité impériale, qu’il marchoit en Italie
-dans le dessein d’y faire reconnoître son autorité, et Rome ne fut
-plus la capitale de l’empire que pour voir fondre sur elle tous les
-orages qui se formoient dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula,
-d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes; maintenant des armées
-entières, héritières de leur fureur et de leur pouvoir, qui ont des
-intérêts opposés, et qui croient avoir le même droit de faire des
-empereurs, ravagent toutes les provinces, et combattent entre elles
-pour soutenir le maître que chacune d’elles s’est donné, et que chacune
-sacrifiera dans une autre occasion à son avarice ou aux murmures d’un
-simple tribun. Une foule de princes ne fait que paroître sur le trône;
-d’autres ont à peine le temps de se revêtir des ornemens impériaux; et
-sous le règne de Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans, qui, pendant
-l’espace de sept à huit ans, se disputèrent l’empire.
-
-Il seroit inutile de donner une idée du génie et de la conduite des
-empereurs qui régnèrent dans ces temps orageux. Puisque Titus, Trajan,
-Antonin et Marc-Aurèle ne purent, malgré leurs talens et leurs bonnes
-intentions, purger le gouvernement Romain de ses vices, on doit juger
-que leurs successeurs les plus sages, toujours à la veille d’éprouver
-quelque violence ou quelque trahison, et qui ne jouissoient que d’une
-autorité précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement de travailler
-au bonheur de l’empire. Occupés de leurs dangers personnels, leur
-politique et leur courage se bornèrent à veiller à leur propre sûreté.
-
-Les gens de guerre auroient conservé l’autorité qu’ils avoient usurpée,
-si, ne formant dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent eu qu’un
-même intérêt; mais comme la vaste étendue de la domination des Romains
-ne permettoit pas de transporter les légions d’une frontière à l’autre,
-on les avoit rendues sédentaires dans différentes provinces, et elles
-formèrent ainsi des armées entre lesquelles il n’y eut aucune liaison.
-Dès que l’une eut fait un empereur, les autres prétendirent avoir
-le même droit; et leurs divisions continuelles empêchèrent qu’elles
-n’acquissent des priviléges fixes et certains, ou du moins qu’il ne
-s’établît quelque espèce de règle et d’ordre dans leur brigandage.
-
-A force de ravager l’Italie et les provinces, les soldats n’y
-trouvèrent plus rien à piller; et les ambitieux, de leur côté, eurent
-de jour en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire pour
-corrompre les légions. L’espérance d’un grand butin n’animant plus
-les uns, et les autres ne pouvant plus marchander l’empire avec la
-même facilité, les armées furent moins portées à troubler l’état.
-Les empereurs profitèrent de ces dispositions pour les accoutumer à
-obéir, et ils consentirent même à se dépouiller d’une partie de leur
-puissance, afin de mieux conserver l’autre. Marc-Aurèle, en prenant
-Lucius Verus pour collègue, avoit donné l’exemple des associations. Cet
-usage fut suivi par plusieurs de ses successeurs, et Dioclétien régla
-enfin qu’il y auroit désormais deux empereurs[81] qui gouverneroient
-l’empire en commun, et deux Césars qui seroient leurs lieutenans et
-leurs héritiers présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables
-étoient commandées par des princes intéressés à maintenir le
-gouvernement, et ces armées contenoient les autres dans le devoir.
-
- [81] Dioclétien s’associa Maximien, depuis surnommé Hercule.
- Ces deux empereurs partagèrent l’empire; l’un eut l’Orient, et
- l’autre l’Occident; mais ils gouvernoient ensemble, et aucun
- d’eux ne se regarda comme le maître particulier des provinces
- dont il avoit l’administration. Sentant ensuite combien il leur
- étoit encore difficile d’avoir l’œil sur toutes les armées, et de
- garantir à la fois l’empire contre les incursions des Barbares,
- et leur personne contre les entreprises des armées, ils se
- créèrent chacun un César. Dioclétien choisit Maximien Galère,
- à qui il confia le gouvernement de la Thrace et de l’Illyrie.
- Maximien élut Constance Chlore, et lui abandonna l’Espagne, les
- Gaules et la Bretagne.
-
-L’empire ne cessa d’être le jouet des passions de la milice, que pour
-se voir opprimer par celles des empereurs. Le sang, il est vrai, ne fut
-pas prodigué comme sous les premiers successeurs d’Auguste; mais si
-le despotisme parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se servir des
-gens de guerre pour ses ministres, il n’en fut pas moins destructif: il
-portoit partout la misère, la faim, la honte et l’anéantissement. Les
-empereurs, plus affermis sur le trône, ne songèrent à réformer aucun
-abus, et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse, à l’orgueil
-et au goût de tous les plaisirs. Il fallut que l’empire, épuisé par une
-longue suite de calamités domestiques, et dont les provinces étoient
-tour à tour ravagées par les courses des Barbares, rassasiât l’avidité
-insatiable de plusieurs princes qui régnoient à la fois. Ces empereurs
-ne furent bientôt que des idoles ridicules, parées des ornemens
-impériaux. Tout leur pouvoir passa entre les mains de leurs ministres,
-des femmes de leurs palais et de leurs favoris; et chacun d’eux en
-abusa pour contenter une passion différente.
-
-Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions sur la nouvelle forme
-qu’avoit prise le gouvernement sous le règne de Dioclétien. Tout le
-monde sait que le partage de la puissance souveraine, entre les princes
-égaux, n’est propre, dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à
-causer des soupçons et des jalousies, à préparer et faire naître
-des révolutions, et donner, en un mot, une carrière plus libre aux
-passions, en relâchant les ressorts du commandement.
-
-Dioclétien fut le premier la victime de sa politique; Galère, dont la
-dignité de César n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre sa
-mort ni celle de Maximien pour régner; il les contraignit à abdiquer
-l’empire, et se fit proclamer empereur avec Constance son collègue.
-L’injustice de ces princes les rendit suspects l’un à l’autre; il n’y
-eut aucune communication entr’eux; l’un gouverna l’Orient et l’autre
-l’Occident, et ces deux parties de l’empire commencèrent à former
-deux puissances, en quelque sorte indépendantes. Si Constance eût eu
-autant de courage, de fermeté et d’ambition que Galère, les Romains
-auroient dès-lors été en proie aux guerres civiles qui s’allumèrent
-immédiatement après sa mort, et qui causèrent de grands ravages sous
-les règnes suivans.
-
-Les divisions des empereurs firent connoître leur foiblesse, et
-en donnant de la confiance aux armées, leur rendirent leur ancien
-génie. Elles recommencèrent à disposer de l’empire; et jusqu’au règne
-d’Augustule, dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs rebelles
-soutenir par les armes le titre que les légions leur avoient donné. Les
-désordres ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y régnèrent tous
-à la fois. On y éprouva en même temps les ravages du despotisme et de
-l’anarchie.
-
-Ce qui met le comble aux maux que cause le despotisme, c’est que
-tout en annonce la durée dans une nation, dès qu’une fois elle est
-tombée dans l’esclavage. Plus le maître qui l’opprime sent qu’elle
-est en droit de réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus il
-cherche à l’humilier; et quand la crainte s’est emparée des esprits,
-une stupidité générale devient un obstacle insurmontable à toute
-réforme avantageuse. On a vu la preuve de cette triste vérité lorsque
-j’ai parlé des efforts inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux
-Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat et le peuple n’avoient
-pas le courage de conserver la partie de l’autorité que ces princes
-leur remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens convulsifs d’une
-révolte qu’un peuple pourroit recouvrer son courage et sa liberté;
-mais c’est le désespoir seul qui peut les exciter, et le désespoir
-est toujours une passion trop aveugle et trop passagère pour en rien
-espérer. Le tyran est quelquefois accablé, mais la tyrannie subsiste.
-C’est ainsi que les Romains ne font périr souvent un empereur que
-pour lui donner un successeur plus vicieux; et ce qui est arrivé dans
-l’empire, arrivera éternellement dans les pays qui obéissent au même
-gouvernement.
-
-Le despotisme a sans doute ses révolutions, mais elles n’en changent
-jamais que la forme. Tout se termine à faire passer du despote aux
-ministres de ses volontés la puissance qu’il possédoit: l’instrument
-dont il se sert pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour. Toute
-l’histoire des empereurs Romains atteste cette vérité; et pour la
-démontrer, il suffiroit d’examiner quelles passions subsistent ou
-s’éteignent sous le pouvoir arbitraire, leur jeu, et par conséquent les
-effets qu’elles doivent produire.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-
-Ce seroit vouloir ne connoître que bien imparfaitement un peuple établi
-par la force des armes, et accru par des guerres continuelles, que
-de s’arrêter à ce que j’ai dit jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite
-de cet ouvrage de développer la politique de la république Romaine,
-de faire connoître ses ennemis, et de démêler les causes de son
-agrandissement. Les Grecs avoient tort de penser que les Romains ne
-dussent leur élévation qu’aux caprices de la fortune. Un particulier
-peut tout devoir au hasard, une seule circonstance heureuse décidant
-quelquefois de son sort; mais dès qu’une nation a combattu pendant
-plusieurs siècles contre des peuples différens par leur gouvernement,
-leur caractère, leurs forces et leur discipline, et qu’elle les a
-successivement soumis, ses progrès sont nécessairement l’ouvrage de
-son mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, parce qu’ils ont trouvé
-par-tout des hommes moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose
-autant de vertus à Carthage qu’à Rome, et dans l’une et l’autre
-ville les mêmes ressources et la même discipline; jamais la fortune
-n’auroit penché d’aucun côté; l’univers eût été partagé entre ces deux
-républiques, jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement ruinées: c’est
-le courage et la générosité des Romains qui triomphèrent de la timidité
-et de l’avarice des Carthaginois.
-
-Rome devoit former une société guerrière; les brigands qui vinrent
-la peupler manquoient de tout, et il falloit qu’ils conquissent des
-terres et des femmes. Plus ils étoient odieux à leurs voisins, plus
-ils sentirent la nécessité d’être soldats. A l’exception de Numa, tous
-les successeurs de Romulus aimèrent la guerre; et bientôt l’exil de
-Tarquin, et les efforts que fit ce prince pour soumettre ses sujets
-révoltés, rendirent la république de Brutus absolument militaire.
-Les récompenses, les honneurs, les distinctions ne furent accordés
-qu’aux qualités guerrières; et parce que, dans le danger dont Rome
-étoit menacée, on n’avoit besoin que de soldats, tout le reste devint
-méprisable.
-
-Il n’est point de peuple, quelque modération qu’il affecte, qui ne
-voulût s’étendre et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte plus
-agréablement toutes les passions du cœur humain que des conquêtes:
-à plus forte raison une ambition agissante doit-elle accompagner un
-gouvernement où le citoyen est soldat et le magistrat capitaine, à
-moins qu’elle n’y soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le
-fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. Les Spartiates,
-quoique soldats, ne devoient prendre les armes que pour se défendre;
-et leurs lois étoient telles, qu’il leur importoit peu de subjuguer
-la Grèce[82], et de se faire des sujets. Les Romains, au contraire,
-regardoient leurs voisins comme des hommes destinés à leur obéir; et
-l’on se rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore que quelques
-arpens de terre au-delà de leurs murailles, et subsistoient en partie
-du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se repaissoient déjà de l’idée
-de parvenir à la monarchie universelle.
-
- [82] Voyez les _Observations sur l’histoire de la Grèce_.
-
-Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit une révolte de la part
-du peuple; et pour la prévenir, il publia que ce prince avoit été
-enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même par serment que Romulus
-lui avoit apparu avec tous les attributs d’une divinité, et prédit
-que sa ville deviendroit la maîtresse du monde. Ce qui n’étoit qu’une
-espérance flatteuse pour les Romains devint un article fondamental de
-leur religion, après que Tarquin le superbe eut jeté les fondemens du
-Capitole. Il y trouva les statues de plusieurs Dieux; et craignant
-de leur déplaire s’il les enlevoit, sans leur consentement, du lieu
-qu’elles occupoient, il consulta les augures. Ces prêtres traitèrent
-cette affaire avec une extrême gravité; ils firent plusieurs
-cérémonies, et demandèrent enfin à ces divinités si elles trouveroient
-bon de céder leur demeure à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu
-Terme, dit-on, ne voulurent point abandonner le capitole. Ce procédé,
-peu respectueux de la part de ces Dieux subalternes envers Jupiter,
-étonna, et peut-être scandalisa les Romains; il fallut l’expliquer,
-et les raisonnemens des augures formèrent une espèce de prédiction
-qui annonçoit que le peuple de Romulus, dont Mars étoit le père, ne
-céderoit jamais une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse Romaine
-seroit invincible, et que le Dieu Terme, protégeant les frontières de
-l’état, ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.
-
-C’est sur la foi de ces présages ridicules, mais respectés, que
-les Romains regardèrent toute la terre comme leur domaine, et se
-préparèrent à triompher de tous les peuples. Heureusement, pour
-l’honneur des augures, Rome se trouva dans des circonstances toujours
-propres à nourrir son ambition, et qui ne lui permirent pas de
-s’amollir par la paix. Ces dissentions de la noblesse et du peuple, qui
-perfectionnèrent le gouvernement de la république, ne contribuèrent
-pas moins à la rendre conquérante. Les peuples voisins, trompés sur
-la nature des querelles qui agitoient les Romains, et se flattant
-toujours de toucher au moment favorable à leur vengeance, se jetoient
-souvent sur leurs terres, et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude
-de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper que de leurs affaires
-domestiques. D’ailleurs, les patriciens, presque toujours humiliés dans
-la place publique, et qui ne conservoient leur ancienne supériorité
-sur le peuple que dans les armées, s’appliquèrent à le distraire par
-des guerres continuelles, de l’ambition que lui inspiroient la paix et
-les tribuns. On se fit une habitude de ne souffrir impunément aucune
-injure; il fallut que le territoire des alliés fût aussi respecté que
-celui de la république même; et les Romains accordèrent généreusement
-leur protection à toutes les villes qui leur demandoient quelques
-secours. Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa avoit établi pour
-juger de la justice de la guerre, établit un droit des gens, austère
-et rigoureux. Si la république conserva les sages formalités qu’Ancus
-Marcius avoit prescrites[83] pour les déclarations de guerre, elle en
-fit usage d’une manière si impérieuse et si arrogante, qu’elles furent
-plutôt un obstacle à la conciliation qu’un moyen de prévenir les
-ruptures. La bonne foi des Romains devint fière, et ils ne se piquèrent
-que d’une fermeté inébranlable.
-
- [83] Voyez dans Tite-Live, l. 1. les réglemens de ce prince,
- au sujet des déclarations de guerre. L’esprit de ces réglemens
- tendoit à rendre les guerres plus rares, en les faisant précéder
- d’une espèce de négociation, et de certaines formalités qui
- empêchoient qu’on ne se livrât à ses premiers mouvemens.
-
-La république, occupée par des guerres continuelles, devoit
-naturellement faire une étude particulière de tout ce qui pouvoit
-contribuer à lui former de bonnes armées. Peut-être que les querelles
-de la place publique et du champ de Mars furent encore aussi utiles
-aux progrès de la discipline militaire chez les Romains, que les
-méditations mêmes de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple qu’il
-étoit toujours soumis en quelque chose, les patriciens rendirent la
-discipline plus sévère, veillèrent avec une exactitude scrupuleuse à
-ce qu’elle fût observée, et en punirent la moindre infraction avec
-d’autant plus de rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement dans
-les camps de quelque injure qu’ils avoient reçue dans Rome.
-
-C’est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs
-armées, que Vegèce attribue la conquête de l’univers. Ce n’est,
-dit-il, ni la multitude des soldats, ni même le courage, qui donnent
-la victoire, mais l’art et l’exercice: et c’est par leur discipline
-que les Romains dissipèrent les nombreuses armées des Gaulois, qu’ils
-vainquirent les Espagnols, dont le tempérament est plus propre à
-la guerre que celui des peuples d’Italie; soumirent les Africains,
-auxquels ils furent toujours inférieurs en ruses et en richesses; et
-les Grecs mêmes, dont les lumières étoient bien supérieures aux leurs.
-Vegèce auroit dû ajouter que c’est à cette même discipline que la
-république fut redevable de faire quelquefois des fautes impunément,
-parce que la victoire les réparoit toutes; et de conserver dans les
-revers cette confiance qui ne lui permit jamais de consentir à une paix
-honteuse.
-
-La discipline militaire des Romains mérite donc toute l’attention des
-politiques; elle est si sage, je dis même si philosophique, qu’il
-suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode que la république
-Romaine employoit à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil
-tout ce qu’on peut imaginer de plus parfait sur cette matière.
-
-Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit chaque citoyen à se
-sacrifier au bien[84] public, la république ne s’en reposa point sur
-ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, demandent des réflexions
-qu’un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire
-attention aux principes de son gouvernement, qui rendoient propres à
-tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes
-de l’état; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de
-mourir, et il lui fut impossible d’éluder la force de cette loi. Un
-lâche qui fuit et qui perd ses armes, ne craint que la mort; et c’est
-par la crainte d’une mort certaine et honteuse qu’il faut le forcer à
-ne pas craindre une mort glorieuse, et en le réduisant au désespoir,
-l’accoutumer à ne trouver son salut que dans les efforts d’un grand
-courage. Il seroit insensé de vouloir tirer des sons justes et
-harmonieux d’un instrument qui n’est pas accordé; de même la république
-Romaine n’établit cet ordre sévère dans ses armées qu’après y avoir
-préparé ses citoyens, et leur avoir rendu facile l’exécution de ses
-lois.
-
- [84] Il ne suffisoit pas d’être citoyen Romain pour avoir
- l’honneur d’être soldat. Ceux qui n’avoient pas quatre cents
- dragmes de bien, et que pour cette raison, on nommoit _capite
- censi_, qui ne faisoient que nombre dans le cens, ne servoient
- que dans les extrêmes nécessités. On les employa sur mer l’an 489
- de Rome que la république commença à avoir des flottes. Quand le
- luxe eut avili la profession de soldat, on remplit les armées
- de ces citoyens; Marius en donna l’exemple, en allant faire la
- guerre à Jugurtha.
-
-Etant tous destinés aux armes par leur naissance, leurs pères les
-formoient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans
-lesquelles on ne pouvoit même parvenir aux magistratures les plus
-subalternes[85]. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels
-leur formoient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie
-domestique les préparoit aux fatigues de la guerre. Les délassemens
-et les plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. Tout le monde
-connoît les exercices du champ de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la
-course, au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des fardeaux; on s’y
-formoit à l’escrime et à lancer un javelot; et les jeunes Romains,
-couverts de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant deux ou
-trois fois le Tibre à la nage. Tout respiroit la guerre à Rome pendant
-la paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. On formoit les
-jeunes gens à faire vingt ou vingt-quatre mille en cinq heures; et si
-on mettoit une différence entre la paix et la guerre, ce n’étoit que
-pour faire trouver le temps de celle-ci plus doux; aussi les Romains
-faisoient-ils dans la paix leurs exercices militaires avec des armes
-une fois plus pesantes que celles dont ils se servoient à la guerre.
-
- [85] On ne pouvoit demander une magistrature, qu’après avoir
- servi dix ans.
-
-Avec de pareils citoyens, il semble que la république auroit pu, sans
-examen, composer ses armées des premiers volontaires qui s’y seroient
-présentés; mais elle voulut que l’honneur d’être choisi pour la milice
-fût une récompense des talents qu’on avoit montrés dans le champ de
-Mars; que le soldat eût une réputation à conserver, et que l’estime
-qu’on lui témoignoit fût un gage de sa fidélité et de son zèle à
-remplir ses devoirs.
-
-Tous les ans, dès que les consuls étoient créés, ils nommoient
-vingt-quatre tribuns militaires, dont les uns devoient avoir servi
-au moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils avoient partagé
-entr’eux le commandement des quatre légions qu’on alloit former, les
-consuls convoquoient au capitole ou au champ de Mars tous les citoyens
-qui, par leur âge[86], étoient obligés de porter les armes. Ils se
-rangeoient par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans lequel chaque
-tribu présenteroit ses soldats. Celle qui se trouvoit la première en
-rang choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle croyoit les
-plus propres à la guerre; et les six tribuns qui devoient commander
-la première légion, prenoient de ces quatre soldats celui qu’ils
-estimoient davantage. Les tribuns de la seconde et de la troisième
-légion faisoient successivement leur choix, et le citoyen qui n’avoit
-pas été préféré à ses compagnons entroit dans la quatrième légion.
-Une nouvelle tribu présentoit quatre soldats; la seconde légion
-choisissoit la première. La troisième et la quatrième légion avoient
-le même avantage à leur tour; et jusqu’à ce que les légions fussent
-complètes[87], chaque tribu nommoit successivement quatre soldats.
-On procédoit ensuite à la création des officiers subalternes; et les
-tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les soldats qui avoient le
-plus de réputation.
-
- [86] On commençoit à servir à l’âge de 17 ans jusqu’à 45.
- Après qu’on avoit fait quinze campagnes, on étoit vétéran,
- c’est-à-dire, qu’on n’étoit obligé de prendre les armes que pour
- la défense de la ville, et dans les occasions où la république
- auroit été en danger.
-
- [87] Le nombre des soldats d’une légion a varié, même dans le
- temps de la république. Il a été, suivant les circonstances, de
- trois mille, de quatre mille, de cinq mille et même de six mille
- hommes. Sous les empereurs, la légion étoit composée de dix à
- onze mille hommes.
-
-Après avoir mis tant de soin à former ses armées, la république Romaine
-fut en état d’établir la discipline la plus austère. Pour être servie,
-elle n’eut pas besoin d’avoir de ces lâches condescendances qui ont
-perdu tant d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats tout
-exercés, elle ne se relâcha sur aucune des précautions qu’elle jugeoit
-nécessaires à leur salut. Qu’on lise dans les historiens le détail des
-fonctions auxquelles le sénat Romain étoit assujetti, et l’on verra
-que la république regarda constamment le repos et l’oisiveté comme
-ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient les légions
-à la victoire qu’en les rendant infatigables; et plutôt que de les
-laisser sans agir, ils leur auroient fait entreprendre des ouvrages
-inutiles[88]. Un exercice continuel fait les bons soldats, parce
-qu’il les remplit d’idées relatives à leur métier, et leur apprend à
-mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine. Le passage
-de la fatigue au repos les énerve; il offre des objets de comparaison
-qu’il est difficile de rapprocher, sans que la paresse, cette passion
-si commune et si puissante dans les hommes, ne s’accroisse, n’apprenne
-à murmurer, et n’amollisse l’ame après avoir amolli le corps.
-
- [88] L’histoire Romaine en offre plusieurs exemples, et l’on
- voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna
- une rivière, et lui fit creuser un nouveau lit. Je place ici un
- passage remarquable des Tusculanes de Cicéron; il est très-propre
- à donner une idée juste des légions, et à faire connoître toute
- l’utilité des exercices militaires. _Nostri exercitus primum
- unde nomen habeant, vides, deinde qui labor, quantus agminis:
- ferre plus dimidiatis mensis cibaria. Ferre si quid ad usum
- velint: ferre vallum. Nam scutum, gladium, galeam, in onere
- nostri milites non plus numerant, quam humeros, lacertos, manus;
- arma enim membra militis esse dicunt. Quæ quidem ita geruntur
- apte, ut, si usus foret, abjectis oneribus, expeditis armis, ut
- membris pugnare possint. Quid exercitatio legionum? Quid ille
- cursus, concursus; clamor, quanti laboris est! Ex hoc ille animus
- in prœliis paratus ad vulnera, adhuc pari animo inexercitatum
- militem, mulier videtur. Cur? Tantum interest inter novum et
- veterem exercitum, quantum experti sumus. Ætas tironum plerumque
- melior: sed ferre laborem, contemnere vulnus, consuetudo docet.
- Quin etiam videmus ex acie afferri sæpe saucios, et quidem rudem
- illum, et inexercitatum, quamvis levi ictu, ploratus turpissimos
- edere. At vero ille exercitatus et vétus, ob eamque rem fortior,
- Medicum modo requirens à quo obligatur._ Voyez sur le même sujet
- ce que dit Polybe, l. 6, ch. 4, 5, 6 et 7. Voyez aussi Vegèce, l.
- 2, ch.
-
-Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un
-jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se
-proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui
-ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature
-inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit
-le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et
-en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur
-casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des
-ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir
-et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce
-terme, entrent dans la composition du courage.
-
- [89] La république fournissoit des armes aux soldats. Leur
- bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse
- étoient à l’épreuve de l’épée, du javelot et de la pique.
- Un soldat Romain se seroit déshonoré, qui, sous prétexte de
- bravoure, eût combattu sans quelqu’une de ses armes défensives.
-
-Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque
-soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de
-ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des
-ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau
-de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec
-discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre
-méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner
-l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit
-point par des largesses en argent, ou par une distribution plus
-abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter
-son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller
-des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat
-un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est
-monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier
-forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les
-coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes
-actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et
-le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne
-peut jamais se relâcher.
-
- [90] Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de
- Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous, le
- soldat faisoit un second serment entre les mains des tribuns, par
- lequel il promettoit de ne rien dérober, de ne rien s’approprier
- du butin pris sur les ennemis, et de porter aux tribuns tout ce
- qu’il trouveroit.
-
-Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient
-aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient
-dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur
-les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces
-de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous
-les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire
-de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la
-république attendoit d’eux.
-
-Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains
-aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire
-sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul
-prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient
-condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91],
-ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et
-n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en
-lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse
-de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau;
-l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite
-même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple
-cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes
-n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient
-que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la
-décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est
-nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action
-éclatante.
-
- [91] Le consul avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns
- condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement,
- en touchant d’un bâton le coupable. Alors tous les soldats le
- frappoient, et souvent il en mouroit. On subissoit ce châtiment,
- non-seulement, comme je l’ai dit, pour avoir manqué à une
- fonction militaire, mais pour s’être attribué la gloire d’une
- action dont un autre étoit auteur, pour avoir abandonné ou perdu
- ses armes, ou fait quelque larcin.
-
-Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les
-consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que
-le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre
-dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait.
-Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général
-auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même
-un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces
-légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne
-fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun
-obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la
-paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des
-saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls
-cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes
-choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci
-par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile;
-notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.
-
-Aujourd’hui que les milices, par une suite nécessaire du gouvernement
-établi en Europe, sont composées de la partie la plus vile des
-citoyens, on auroit plus besoin que jamais de l’art de la république
-Romaine, pour donner à nos soldats les sentimens qui étoient comme
-naturels aux siens. Sous prétexte que depuis l’invention des armes à
-feu le soldat a moins besoin de force et d’agilité, les modernes ont
-en quelque sorte laissé dégrader la nature. On n’a pas fait attention
-que les qualités qui accompagnent ces dispositions du corps, et qu’on
-ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à l’ame, et sont toujours
-également nécessaires. Comme nos soldats recrutés dans les villes,
-et que la débauche ou leur profession ont souvent amollis[92], ne
-pourroient ni porter tout l’équipage d’un soldat Romain, ni faire
-les mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les qualités de l’ame ni
-celles du corps qu’exige toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les
-jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu d’échec, ou, si elle se
-comporte vaillamment un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre
-avec patience.
-
- [92] _Piscatores, aucupes, dulciarios, linteones, omnesque qui
- aliquid tractasse videbuntur ad Gynecea pertinens, longe arbitror
- pellendos à castris, fabros ferrarios, carpentarios, macellarios,
- et cervorum aprorumque venatores convenit sociare militiæ._ (Veg.
- l. 1, ch. 7.)
-
-C’est en ne se départant jamais des maximes que je viens d’exposer, que
-la république Romaine assura ses triomphes. Après les pertes les plus
-considérables, elle redoubla de sévérité. Les soldats que Pyrrhus avoit
-fait prisonniers descendirent dans un ordre inférieur; les chevaliers
-servirent dans l’infanterie; les légionnaires passèrent au rang des
-Velites, et chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter à son premier
-grade que de tuer deux ennemis, et de s’emparer de leurs dépouilles.
-
-La république, plus épuisée encore après la journée de Cannes, exila
-en Sicile ceux qui avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied
-vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus de citoyens, et se vît
-abandonnée de presque tous ses alliés, elle ne voulut point traiter
-du rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. On pourroit
-peut-être m’objecter que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal en
-étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême besoin d’argent; mais
-le reste de leurs conduite démontre que c’est par un autre sentiment
-qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les malheurs, n’étoit pas
-capable de déroger aux réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour
-les prévenir[93], au contraire, elle en sentoit davantage l’utilité.
-Elle jugea avec raison qu’après cette première grâce, les prisonniers
-d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde lâcheté seroit une seconde
-fois pardonnée. Elle aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple de
-sévérité, le don de la liberté, et le décret qu’elle fit de vaincre ou
-de mourir devoient rendre invincibles.
-
- [93] _Auro repensus scilicet acrior
- Miles redibit? Flagitio additi
- Damnum: neque amissos colores
- Lana refert medicata fuco;
- Nec vera virtus, quum semel excidit,
- Curat reponi deterioribus.
- Si pugnat extricata densis
- Cerva plagis, erit ille fortis,
- Qui perfidis se credidit hostibus;
- Et Marte pœnos proteret altero,
- Qui lora restrictis lacertis
- Sensit iners, timuitque mortem?_ (Hor. Ode 5, l. 3.)
-
-Les Romains, dit Salluste, punirent plus souvent des excès de valeur
-que des lâchetés, et la république, pendant long-temps, dut plutôt
-ses victoires à cette rigidité austère qu’à l’intelligence de ses
-consuls. Si elle y perdit quelques avantages particuliers, elle y
-gagna d’établir dans ses armées une subordination extrême, et plus
-précieuse encore par les maux qu’elle fit éviter que par les biens
-qu’elle produisit. La rigueur de Manlius, qui punit de mort la victoire
-de son propre fils, fut aussi utile à la conservation de la discipline
-militaire, que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit été à
-l’établissement du gouvernement politique.
-
-Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des
-soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la
-victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur
-promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame
-est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur
-propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et
-il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des
-soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés.
-
-Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail
-des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples
-que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons
-les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les
-Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des
-Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent,
-il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils
-n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage
-que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la
-noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir,
-les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les
-Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple
-qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par
-habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que
-le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès,
-et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des
-entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de
-leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou
-virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers
-de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces
-peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république
-Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les
-Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées
-toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice
-continuel des armes rendoit invincibles.
-
-Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans,
-dont la république étoit composée de plusieurs villes libres,
-indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des
-magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des
-affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois
-toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils
-heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha.
-Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie
-sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de
-l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les
-mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les
-Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans
-ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis,
-et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs
-intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu
-agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà
-remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre
-un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus.
-
- [94] Cet événement arriva sous le règne de Tarquin.
-
-A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans
-l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365
-de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia,
-ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre
-l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont
-Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans
-l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre
-aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95],
-eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers;
-aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et
-généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés
-de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des
-Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour
-leur salut, et non pour la gloire[96].
-
- [95] _Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum
- acti sunt._ (L. 38.)
-
- [96] _Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare._ (In Bel.
- Jug.)
-
-C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures
-étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier,
-que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré
-la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent
-depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les
-épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à
-chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois,
-dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux,
-ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se
-débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient
-inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes
-extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de
-combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.
-
- [97] La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement large.
- Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que d’estoc,
- parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures
- légères. _Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in acie nudi
- exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi
- acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore non timet
- vulnus._ (Veg. l. 1, ch. 20.)
-
- [98] Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres
- d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent des
- hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites, l’exemple des
- Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient pas corrigés.
-
-Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces,
-étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes
-sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire,
-leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis
-pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque,
-et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des
-conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore
-désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable
-à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs,
-les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre
-aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se
-faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république
-Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus
-considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au
-plus que rétabli les siennes.
-
-Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de
-la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit
-alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur
-sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit
-des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains
-leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices
-qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la
-même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour
-les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même
-indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.
-
-Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent
-des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire,
-arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant
-par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine,
-en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance
-d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit
-ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été
-connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99],
-dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien
-disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand
-empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques,
-dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non
-pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus,
-ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir
-des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit
-soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les
-Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que
-leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.
-
- [99] _Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit,
- quamquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis
- arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut
- plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit._ (Ann. l.
- 2.)
-
- [100] Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de
- tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins
- vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat cent
- des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius ayant
- ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome, et ils
- y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus Martius,
- après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut la même
- politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome, d’abord
- si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt mille
- hommes en état de porter les armes.
-
-Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la
-foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement
-qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et
-d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des
-ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient
-aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à
-se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent
-qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également
-avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir
-les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs.
-Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même
-supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit
-trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de
-bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient
-des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des
-concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et
-rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs,
-fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes
-pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus
-nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.
-
-Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et
-des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer
-dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les
-entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs
-forces par de nouvelles incorporations.
-
-Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus,
-avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur,
-ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à
-se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des
-Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et
-leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles
-conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins,
-malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline
-et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner
-sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de
-devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec
-désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie?
-Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été
-borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans
-l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes
-au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance
-voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens
-leur auroient portée?
-
-Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, lorsque Camille, qui venoit
-de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son
-orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si,
-pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les
-traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même
-pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république,
-si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans
-la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés
-de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu
-courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire
-capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer
-aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la
-nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur
-reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.»
-
-La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec
-les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement,
-leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger
-contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle
-feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique
-si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où
-les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient
-leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine
-confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la
-vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102],
-et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les
-peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté,
-s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome;
-et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne
-triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se
-rendre eux-mêmes plus dépendans.
-
- [101] _Qui beneficio quam metu obligare homines malit, exterasque
- gentes fide ac societate junctas habere quam tristi subjectas
- servitio._ (Tit. Liv. l. 26.) _Plus pene parcendo victis, quam
- vincendo imperium auxisse._ (L. 30.)
-
- [102] En même temps que les consuls formoient à Rome quatre
- légions pour servir pendant leur magistrature, ils mandoient aux
- villes alliées de la république, dont c’étoit le tour de fournir
- un contingent, de préparer leurs milices, et de les tenir prêtes
- à marcher au premier ordre. Ces auxiliaires formoient quatre
- légions; d’où il faut conclure que les Italiens ont contribué
- pour la moitié à tous les succès des Romains.
-
-Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au
-moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles.
-Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément,
-parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre
-elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe
-entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur
-gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est
-une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique
-chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle
-se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible,
-parce que c’est une barrière qui la couvre.
-
-Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette
-politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès
-parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne
-l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes,
-liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles,
-aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances.
-Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les
-Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque
-ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui
-l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins.
-Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie
-universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force
-d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé
-l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal
-entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition,
-et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour
-celui de leurs alliés.
-
-Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre
-eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une
-guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez
-d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner
-qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des
-mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève
-aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures
-à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par
-la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre;
-que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne
-se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la
-constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie
-de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse,
-et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations,
-ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on
-le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux
-passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque
-peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce
-qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires
-pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage,
-cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne
-tardera pas à perdre sa liberté.
-
- [103] Les Romains soumirent successivement les Sabins, les Eques,
- les Volsques, les Fidenates, les Falisques, &c. Ils n’eurent
- jamais affaire à la fois à deux de ces peuples. Ils étoient tous
- subjugués et alliés des Romains, quand la première guerre contre
- les Samnites commença. Ceux-ci étant épuisés et contraints de
- demander la paix, les Latins prirent les armes et furent vaincus.
- Les Samnites essayèrent alors de se venger, mais leur défaite
- donna le temps aux Romains de soumettre les Toscans; après quoi
- recommença la troisième guerre contre les Samnites.
-
-L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la
-république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit
-qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un
-peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité,
-qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et
-qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche
-indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple
-remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre
-que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit
-approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur
-générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de
-la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait
-des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine,
-et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en
-accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des
-terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il
-s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que
-les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs
-maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle
-tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres
-des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice
-exige d’elle.»
-
-Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des
-Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis
-le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104],
-qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une
-espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis
-qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même
-heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour
-réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne
-chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia
-en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta
-plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les
-Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de
-se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils
-soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce
-que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la
-guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient
-extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez
-souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le
-nombre des citoyens augmentât à chaque cens.
-
- [104] Elle finit l’an de Rome 510. On voit par-là que les Romains
- firent continuellement la guerre pendant près de cinq siècles.
-
-La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes
-d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont
-coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans
-frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à
-ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit
-question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le
-combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen
-portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit
-chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs
-campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut
-donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres
-et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de
-l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées,
-accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis;
-et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi
-plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie
-aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se
-dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé
-ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle
-partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le
-domaine d’une colonie.
-
- [105] L’an de Rome 347. Ce siége dura dix ans.
-
-La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de
-ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules
-sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un
-avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient
-l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc
-faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort
-de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de
-l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les
-richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes,
-que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens,
-nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans
-forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du
-moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre
-également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations;
-sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont
-elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont
-obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement,
-retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit
-les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans
-l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés
-des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix.
-
-Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient
-à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête
-seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux,
-l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile.
-Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut
-subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline
-excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable
-dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se
-lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en
-proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent
-de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent
-naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour
-en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente
-aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et
-voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte
-leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans
-cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et
-opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble
-ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats;
-ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les
-Romains ont vaincu l’univers.
-
-Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les
-Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit
-hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids
-des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré,
-c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes
-ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en
-agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui
-ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si
-elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre
-ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses
-entreprises, quel bonheur peut-il se promettre?
-
-Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses
-ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la
-forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire
-par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort
-de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit
-jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les
-ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle;
-et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que
-l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les
-affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les
-Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et
-de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple,
-c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide
-ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux
-ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour
-foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent
-successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des
-passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la
-route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de
-caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne
-fait jamais qu’ébaucher des entreprises.
-
-L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos
-neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la
-suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe.
-Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout
-envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un
-Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le
-héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué
-son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre
-ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de
-sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié
-par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux,
-sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune,
-contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre
-politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance.
-
-Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la
-bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs
-ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur
-opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours
-heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre
-par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant
-d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance
-qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la
-force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été
-pour eux qu’une demi-victoire[106].
-
- [106] Voyez la différence que les Romains mettoient entre le
- _triomphe_ et l’_ovation_. _Causæ ovationis hæ traduntur, si
- non penitus debellati essent hostes.... si fusi essent, fugati,
- percussi, consternati, non tamen magnis cladibus affecti.....
- denique si incruento prœlio pugnatum esset._ Il falloit que les
- ennemis eussent perdu au moins cinq mille hommes dans un combat,
- pour que le consul obtînt les honneurs du grand triomphe. Quelle
- grossièreté!
-
-Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement
-son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses
-généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point
-de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour
-tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que
-la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à
-Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte
-Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome,
-disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre
-des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne
-sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse
-confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans
-leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point
-leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la
-guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.»
-
-L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs
-sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une
-certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant
-les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches
-devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être
-coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître
-un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les
-Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art
-qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline
-rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides.
-
- [107] Une armée Romaine passa sous le joug, l’an de Rome 431.
-
-Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent
-d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout
-à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque
-sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire
-des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs
-connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince
-qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre.
-Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp,
-et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées
-au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que
-lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république
-Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois.
-
- [108] _Neque superbia obstabat quominus instituta aliena, si
- modo proba erant, imitarentur Majores nostri. Arma atque tela
- militaria ab Samnitibus, insignia magistratuum ab Tuscis pleraque
- sumpserunt; postremò quod utique apud socios aut hostes idoneum
- videbatur, cum summo studio domi exsequebantur, imitare quam
- invidere bonis malebant._ Sall. in Bel. Cat.
-
-L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de
-ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la
-Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore
-l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre;
-mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les
-avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par
-Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de
-Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit
-réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre
-contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de
-poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue,
-et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur
-redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il,
-avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé
-de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les
-Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse
-et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur
-domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince;
-et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de
-Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans
-ses états.
-
-C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains
-inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages
-qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient
-sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante
-d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles,
-étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là
-capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la
-seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient
-entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang,
-et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves
-et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux
-intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée.
-
-Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs,
-et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il
-suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît
-et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet
-des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains
-dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes
-s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier
-derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les
-triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit
-déjà remportée.
-
-Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même
-ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize
-mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les
-historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera
-point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il
-combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle
-l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais
-ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât
-un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière,
-une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis
-pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les
-intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de
-la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire
-aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur
-de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible
-que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se
-mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes
-sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu,
-avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre,
-il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou
-avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de
-la forcer à marcher.
-
-Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle
-des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre
-de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en
-un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les
-avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les
-autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient
-aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première
-phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se
-flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en
-pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit
-aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa
-première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde,
-y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les
-Romains l’eussent approchée.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME.
-
-
-Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui
-régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors
-de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en
-Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir
-éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le
-plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils
-étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à
-le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le
-prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire.
-Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les
-peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que
-l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à
-la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.
-
-Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit
-d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour
-se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature
-étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus;
-ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui
-devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient
-unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et
-le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut
-d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses
-magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la
-pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement
-démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour
-à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement
-gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante
-de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son
-sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette
-république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains,
-où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble,
-et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police
-mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.
-
- [109] Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les
- auteurs latins les appellent _centum-viri_, _centum-virs_; ils
- étoient les juges de toutes les affaires civiles.
-
-A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide,
-qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la
-seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des
-richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice.
-Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages
-ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois
-n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité
-et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens
-riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis
-d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les
-magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et
-les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces
-cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels
-ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point
-que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps
-où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que
-leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que
-de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point
-aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns,
-naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne
-cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les
-autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition
-et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que
-les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une
-idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche
-d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.
-
- [110] L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et
- sordide; ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans
- son histoire du commerce, et de la navigation des anciens, Chap.
- 15, dit que les Romains appeloient par dérision les Carthaginois,
- _mangeur de bouillie_.
-
-Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples
-incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les
-contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des
-vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus
-dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent
-être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples
-aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés
-d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible
-qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats
-mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111],
-ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes
-entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre
-point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés,
-elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent
-faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits,
-ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera
-qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle
-aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la
-prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc
-faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.
-
- [111] Chez les Carthaginois, le commandement des armées n’étoit
- attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple faisoit
- général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit mieux
- briguer la faveur publique.
-
-Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici
-des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute
-surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et
-n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire
-attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un
-ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la
-supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire
-lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la
-guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre
-de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit
-se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute
-nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce
-qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force
-de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.
-
-Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la
-guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses,
-devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par
-l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit
-un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que
-tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains
-présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le
-gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit
-du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais
-vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas
-intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils
-accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte
-Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.
-
- [112] Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13.
-
-Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient
-besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même
-confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des
-Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs
-légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la
-pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de
-grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent
-que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de
-la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables
-que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage
-destinoit à la guerre.
-
- [113] L’an de Rome 481, la république commença à avoir quelque
- monnoie d’argent, et la première guerre Punique commença l’an 489.
-
-Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains
-inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique.
-Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114],
-et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit
-sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y
-transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que
-tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin
-mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors
-exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia
-de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque
-sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie
-un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de
-Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une
-flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois
-la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115];
-ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y
-étoient réfugiés.
-
- [114] Agathocles, tyran de Syracuse, étant vivement pressé par
- les Carthaginois qui assiégeoient sa ville, s’embarqua avec ses
- principales forces, et fit une descente en Afrique. Il s’approcha
- de Carthage même, la menaça d’en former le siége, et par cette
- heureuse diversion, la contraignit à rappeler les troupes qu’elle
- avoit en Sicile.
-
- [115] Xantippe, Lacédémonien, étoit venu au secours de Carthage,
- et ayant pris le commandement de son armée, battit Régulus. Les
- Carthaginois le firent périr, pour s’épargner le soin de lui
- témoigner leur reconnoissance.
-
-Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et
-familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un
-ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit
-enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui
-avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine,
-si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même
-n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce
-qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois
-à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont
-jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à
-être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes
-irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop
-étudier les causes.
-
-L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à
-former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout
-ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats
-aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares,
-qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur
-patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et
-composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la
-même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs
-concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus
-après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de
-ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut
-à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont
-elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage
-s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles
-conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les
-Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger
-le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer
-à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le
-commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les
-Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire
-des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au
-consulat un Flaminius et un Varron.
-
- [116] L’intervalle de la première à la seconde guerre Punique,
- est de vingt-cinq ans: l’une finit l’an de Rome 510, et l’autre
- commença en 535.
-
- [117] _Neque hostem acriorem bellicosioremque secum congressum,
- nec rem romanam tam desidem unquam fuisse atque imbellem. Sardos,
- Corsosque, et Istros atque Illyrios, lacessisse magis quam
- exercuisse romana arma; et cum Gallis tumultuatum verius quam
- belligeratum. Pœnum, hostem veteranum, trium et vigenti annorum
- militiâ durissimâ inter Hispanas gentes semper victorem, primum
- Amilcare, deindè Asdrubale, nunc Annibale duce acerrimo assuetum,
- recentem ab excidio opulentissimæ urbis Iberum transire: trahere
- secum tot excitos Hispanorum populos: conciturum avidas semper
- armorum Gallicas gentes: cum orbe terrarum bellum gerendum in
- Italia ac pro mœnibus romanis esse._ (Tit. Liv. l. 21.)
-
-Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va
-faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources
-que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu
-amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des
-secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le
-sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains
-auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait
-point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement
-la plus petite méprise et la plus légère distraction.
-
-Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre
-Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant,
-contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas
-être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de
-l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une
-imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal
-et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte,
-la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer,
-et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou
-en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous
-les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre
-sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire.
-Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple
-conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les
-armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république
-y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée
-de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses
-affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne
-les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains
-à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de
-médiocres alarmes?
-
-La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le
-projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été
-accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus
-audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières
-ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus
-de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa
-patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de
-quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter
-d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût
-pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied
-à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite
-de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette
-guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans
-l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes
-dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une
-république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne
-lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome
-même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.
-
-Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre
-dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions
-Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les
-Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient
-tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit,
-avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie
-aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de
-ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse
-où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes
-d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient
-avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus
-les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit
-les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles
-pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur
-protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se
-promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour
-les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des
-bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles
-à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque
-avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les
-menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier
-à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une
-nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation
-où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient
-leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est
-capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel
-que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la
-ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut
-du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples,
-leurs maisons et leurs sépultures?
-
-Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter,
-que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état
-et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours
-nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois
-cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides
-et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement
-vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des
-artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et
-tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la
-république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans
-courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son
-ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la
-force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle
-entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit
-traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les
-ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules,
-ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus
-humiliantes pour leur orgueil.
-
-Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre Annibal que de l’empêcher
-de combattre, quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit, il est
-vrai, dans une province pleine du nom Romain, et où rien n’osoit encore
-s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés, sans subsistances, sans
-machines de guerre, et tout autre général à sa place auroit péri, s’il
-n’eût promptement gagné quelque bataille. Mais comme Annibal avoit
-sans doute pensé que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément
-sur la défensive, il avoit certainement formé un plan de guerre en
-conséquence, et il lui auroit vraisemblablement réussi. Quoi qu’il
-en soit, les Romains n’avoient point de parti plus sage à prendre,
-que d’éviter le combat, et sans rien hasarder, de resserrer les
-Carthaginois. Tout le monde sait à quelle extrémité Fabius les réduisit
-depuis en temporisant, quoique leurs victoires eussent déjà ébranlé la
-fidélité des peuples d’Italie, et que quelques-uns même leur eussent
-ouvert leurs villes. Mais plus les Romains, irrités par la présence
-d’Annibal, et honteux de la conduite molle qui avoit causé la perte
-de Sagunte, se reprochoient de négligence et de lenteur, plus il étoit
-naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil et s’abandonnassent
-à toute l’impétuosité de leur courage. D’ailleurs, leur république
-n’avoit aucune idée de la guerre défensive, parce qu’elle ne l’avoit
-jamais faite. Soit foiblesse de la part des ennemis qu’elle avoit
-jusqu’alors combattus, soit parce que les consuls, dont la magistrature
-étoit annuelle, s’étoient toujours hâtés de terminer la guerre, ou
-du moins de remporter quelqu’avantage qui leur valût les honneurs du
-triomphe, les légions étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et ne
-croyoient avoir fait une campagne heureuse que quand elles l’avoient
-taillé en pièces. Des succès qui avoient toujours accompagné cette
-méthode de faire la guerre, les Romains avoient conclu qu’elle étoit
-la plus sage; et c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages qu’il
-remporta sur les bords du Tésin, à Trébie, et près du lac de Trasimène.
-
-Cornelius Scipion et Flaminius se seroient crus déshonorés, s’ils
-n’avoient pas saisi la première occasion de combattre. L’un étoit
-brave, mais inconsidéré, et à force de compter sur le courage et
-l’intelligence de ses soldats, il n’étoit pas assez attentif à remplir
-les devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une témérité orgueilleuse,
-qui lui faisoit dédaigner toutes sortes de précautions: tous les deux
-furent vaincus.
-
-Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses, fut fait dictateur,
-voulut enfin accoutumer sa république à la défensive, et ruiner son
-ennemi, en ne combattant pas. Mais Annibal, qui sentoit sa supériorité
-sur les généraux de Rome, dans un jour d’action, et d’ailleurs,
-obligé de vaincre encore pour achever de déterminer en sa faveur
-les peuples d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le sort de la
-guerre, attaqua, non pas en capitaine, mais en politique, un général
-qui, promenant ses légions du sommet d’une montagne à l’autre, avoit
-l’art de n’occuper que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche à
-le rendre suspect à ses concitoyens; il ménage ses possessions et
-celles de la noblesse, et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le
-rend méprisable en feignant de le braver, en même temps qu’il paroît
-craindre Minutius, général de la cavalerie, et lui laisse même prendre
-quelques avantages. Les Romains ne purent éviter le piége qu’Annibal
-leur avoit tendu; indignés contre la circonspection de Fabius, ils
-donnent à Minutius un pouvoir égal à celui du dictateur.
-
-Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite; elle divisa les forces
-de la république dans les conjonctures où elles ne pouvoient être trop
-unies, Fabius et Minutius partagèrent les légions, et au lieu d’une
-armée formidable, les Romains n’eurent que deux armées incapables de
-résister séparément aux efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à
-profiter de cette mésintelligence, fut prêt à envelopper Minutius et
-à le tailler en pièces. Par bonheur pour les Romains, l’amour de la
-patrie étoit encore leur première vertu; le dictateur fut plus vivement
-frappé de la perte qu’alloit faire la république, que touché du plaisir
-malheureux, mais trop naturel, de voir succomber un rival qu’on avoit
-l’injustice de lui préférer. Il vole à son secours, le dégage, et le
-force à écouter la reconnoissance qui le fit rentrer dans le degré de
-subordination où il devoit être.
-
-Annibal, toujours instruit du caractère des généraux qui lui étoient
-opposés, et pour ainsi dire, présent à leurs conseils[118], n’eut
-plus besoin de la même politique, quand les consuls P. Emilius et T.
-Varron prirent le commandement de l’armée. Le premier avoit toujours
-approuvé Fabius, et fortement attaché à ses principes, il étoit capable
-de résister aux murmures de ses soldats et aux plaintes des citoyens
-renfermés dans Rome. Persuadé que la postérité les vengeroit des
-calomnies de ses contemporains, ou plutôt content de faire son devoir,
-et d’être vertueux à ses propres yeux, il avoit le courage de vouloir
-servir sa patrie malgré elle. Varron, le plus présomptueux de tous
-les hommes, et par conséquent sans talent, étoit emporté par cette
-confiance fanatique qu’un capitaine doit inspirer à ses troupes, mais
-qu’il se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut assurer ses succès, ou
-se préparer des ressources dans un malheur. Sous deux généraux d’un
-caractère si opposé, qui commandoient alternativement en chef avec
-un pouvoir égal, et dont toutes les dispositions étoient relatives
-à des objets contraires, il étoit impossible que l’armée Romaine pût
-ni rester sur la défensive, ni attaquer avec avantage; et Varron fut
-entièrement défait à la fameuse bataille de Cannes.
-
- [118] _Nec quidquam eorum, quæ apud hostes agebantur, eum
- fallebat.... omnia ei hostium haud secus quam sua nota erant._
- (Tit. Liv. l. 22.)
-
-Jamais journée ne parut plus décisive; tous les anciens ont cru que
-Rome ne se seroit jamais relevée de la perte qu’elle venoit de faire,
-si Annibal se fût présenté à ses portes après sa victoire; et il semble
-que les paroles, si connues de Maharbal aient fixé leur jugement. «Le
-sort des armes, dit ce capitaine à son général, t’a ouvert le chemin
-du capitole, et dans cinq jours nous y souperons, si tu veux qu’à la
-tête de ma cavalerie, j’aille annoncer aux Romains que tu viens les
-assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont pas donné au même homme
-tous les talens[119], tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter de
-la victoire.» Plusieurs historiens, en effet, sont persuadés que dans
-la consternation où Rome étoit plongée, elle n’auroit point songé à se
-défendre.
-
- [119] _Maharbal præfectus equitum minime cessandum
- ratus_, imo, ut quid hac pugna sis actum scias, die quinto,
- _inquit_, victor in capitolio epulaberis: sequere, cum equite,
- ut prius venisse, quam venturum sciant, præcedam. _Annibali
- nimis læta res est visa, majorque, quam ut eam statim animo
- capere posset. Itaque voluntatem se laudare Maharbalis ait: ad
- consilium pensandum, temporis opus esse. Tum Maharbal_, non omnia
- nimirum eidem Dii dedere; vincere scis, Annibal; victoria uti
- nescis. _Mora ejus diei satis creditur saluti fuisse urbi atque
- imperio._ (Tit. Liv. l. 22.)
-
-Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit point qu’il n’eût fait
-une faute capitale[120], en ne s’approchant pas de Rome, ce n’est pas
-qu’il crût que cinq jours après il s’en seroit emparé; il connoissoit
-trop bien le courage de ses ennemis pour se promettre un succès si
-facile. Il est certain, selon la remarque des écrivains qui ont cherché
-à le justifier, qu’en conduisant son armée des champs de Cannes sous
-les murailles de Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur que les
-Gaulois après la bataille d’Allia[121]. Les disgraces consécutives
-que les Romains avoient éprouvées n’étoient point produites par
-un commencement de corruption dans leur gouvernement ou dans leurs
-mœurs, mais par la supériorité d’Annibal sur leurs généraux, et par
-l’activité d’un courage trop ardent qui les empêchoit de connoître
-leur situation, et de se conduire suivant leurs vrais intérêts. Leurs
-malheurs, loin de les accabler ou de les engourdir, ne devoient donc,
-au contraire, que donner plus de force aux ressorts du gouvernement,
-et changer leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite Varron
-de n’avoir pas désespéré du salut de la république, n’a pas lui-même
-perdu toute espérance. Rome enfin, étoit une place forte, dont l’armée
-Carthaginoise auroit à peine formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide
-d’habitans, ni par conséquent de soldats; et Annibal manquant de toutes
-les machines nécessaires à un siége, avoit échoué devant une place de
-peu d’importance après la bataille de Trasimène.
-
- [120] _Audita vox Annibalis fertur, potiundæ sibi urbis Romæ
- modo mentem non dari modo fortunam._ (Tit. Liv. l. 26.) _Ferunt
- Annibalem respexisse sæpe Italiæ littora, deos, homines,
- accusantem, in se quoque ac suum ipsius caput execratum, quod non
- cruentum ab Cannensi victoria militem Romam duxisset._ (l. 50.)
-
- [121] La terreur des Romains fut si grande en apprenant cette
- déroute, qu’ils abandonnèrent leur ville. Les Gaulois y entrèrent
- sans trouver aucune résistance, et toute l’espérance des Romains
- fut réduite à défendre le capitole.
-
-Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer ce capitaine de n’avoir pas
-découvert, à travers les expressions exagérées de Maharbal, la sagesse
-que renfermoit son conseil. Il n’est pas douteux que le siége de Rome
-n’eût été long et laborieux; mais une entreprise de cet éclat auroit
-sûrement attiré tous les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces
-peuples, aussi consternés par la défensive à laquelle la république
-Romaine avoit été réduite, que par ses défaites, quand elle avoit voulu
-combattre, croyoient tout possible à Annibal. Soit crainte ou mauvaise
-volonté dans les uns, espérance de recouvrer leur liberté ou envie de
-se ménager la protection du vainqueur dans les autres, ils se seroient
-tous hâtés d’aller dans son camp, de lui rendre hommage, et de lui
-offrir les secours dont il avoit besoin pour consommer son ouvrage.
-
-Dans cette défection générale des peuples d’Italie, il n’étoit plus
-libre aux Romains de s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner
-leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer leur confiance à leurs
-alliés, ni de trouver, en un mot, leur salut dans cet esprit de
-ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne,
-la Mer, l’Afrique et la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit
-l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains de se roidir contre la
-fortune, et d’avoir des succès dans les provinces étrangères, si leur
-ville, assiégée par une armée toujours victorieuse, étoit détruite,
-ses habitans passés au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves?
-Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût inspirée à ses citoyens,
-ils n’auroient pas été plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant
-survivre à leur patrie, s’ensevelirent avec elle, et ne laissèrent au
-vainqueur qu’un amas de cendres et de ruines. Il falloit craindre la
-famine avec une si grande multitude d’habitans; il falloit craindre
-à la fois les surprises, la ruse et la force. Une ville assiégée par
-Annibal, et qui ne reçoit point de secours, succombe nécessairement.
-Les Romains, pour éviter leur ruine, auroient donc été forcés de
-rappeler toutes leurs forces en Italie, au lieu de recruter les armées
-qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper des flottes, et de
-songer à punir la Macédoine de son alliance avec les Carthaginois.
-
-J’ose cependant le dire, cette conduite, la plus sage, ou plutôt la
-seule raisonnable que pût tenir la république Romaine, n’auroit que
-retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant aux suites nécessaires du
-siége de Rome, et que je viens de détailler, qu’Annibal se repentoit
-de ne s’être pas approché de cette place immédiatement après la
-journée de Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu d’une ou de
-deux batailles; si les Carthaginois les avoient gagnées, Rome étoit
-absolument perdue; et il est encore certain que dans ces circonstances,
-tout paroissoit plus favorable aux Carthaginois qu’aux Romains.
-
-Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage de sentir animer leur
-valeur par le grand intérêt de leur propre conservation, de leur
-fortune domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de leurs femmes,
-de leurs enfans, pour lesquels ils auroient combattu; mais ces armées,
-rappelées des provinces, se seroient trouvées en quelque sorte
-étrangères dans le milieu même de l’Italie; et Annibal, maître des
-principales villes, leur auroit fait, en temporisant à son tour, plus
-de mal que Fabius ne lui en avoit causé. Si on suppose qu’on en fût
-venu aux mains, les Carthaginois, dont l’infanterie armée à la Romaine
-obéissoit encore à la discipline la plus rigide, et dont la cavalerie
-numide étoit invincible, auroient porté au combat la confiance que
-donnent le gain de quatre batailles et l’espérance de détruire Rome
-par un dernier effort. Cet intérêt, moins puissant par lui-même que
-celui des Romains, auroit été amplement compensé par la supériorité
-d’Annibal sur les généraux de la république Romaine.
-
-Scipion, Marcellus, et les autres grands hommes qui se distinguèrent
-dans la suite de cette guerre, n’étoient point encore parvenus aux
-magistratures, ou du moins une assez longue expérience n’avoit pas
-développé leurs talens. Fabius même, à qui les Romains devoient tant,
-les eût alors mal servis. La prudence si vantée de ce général étoit
-plutôt le fruit d’un caractère timide et défiant que d’un génie
-supérieur, qui, empruntant tour à tour différentes formes, sut se
-prêter aux différens besoins de la république. Il falloit qu’il y eût
-un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir la réputation de
-Fabius. Plus frappé des suites funestes d’une défaite que des avantages
-de la victoire, ce fut un politique et un guerrier ordinaire, mais
-assez heureux pour rencontrer des circonstances, où une irrésolution,
-par elle-même blâmable, servit l’état et devint un talent.
-
-N’étant plus question de temporiser, mais de faire des entreprises
-vigoureuses, hardies, fréquentes, réitérées, et de forcer les
-Carthaginois à lever le siége de Rome, il est vraisemblable que Fabius
-eût avancé la ruine de sa patrie. Dans un temps où il fut depuis permis
-à la république d’agir offensivement, ce général continua à se conduire
-par ses anciens principes. Tite-Live nous le représente toujours
-campé sur des hauteurs, toujours pressé de se retirer à l’approche de
-l’ennemi, et cantonné au-delà du Vultur avec une attention extrême à
-consulter les devins, les augures, les poulets sacrés, les entrailles
-des victimes, et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on lui
-rapporte de contes puériles et ridicules. Plutarque nous apprend même
-qu’étant prêt à donner dans un piége d’Annibal, lui et son armée ne
-durent leur salut qu’aux auspices qui lui annoncèrent à propos que son
-entreprise seroit malheureuse. Les circonstances eurent beau changer,
-il les vit toujours les mêmes. Il s’opposa constamment à la sage
-diversion que les Romains firent en Afrique, et qui arracha Annibal
-d’Italie. Accoutumé à tout craindre, il n’eût jamais osé combattre à
-Zama; et malgré les règles de cette prudence éclairée, qui défendit à
-Scipion d’écouter les propositions de paix que son ennemi lui offroit,
-il auroit fait un traité, et exposé les Romains à avoir contre Carthage
-une troisième guerre, peut-être aussi dangereuse que la seconde, ou du
-moins aussi pénible que la première.
-
-Autant que le siége de Rome, après la bataille de Cannes, eût
-été avantageux aux Carthaginois, autant l’inaction d’Annibal
-leur devint-elle fatale. Dès ce moment il se forma une chaîne de
-circonstances et d’événemens sinistres qui suspendirent le cours des
-prospérités de ce grand homme. Je ne sais si je dois parler ici des
-fameuses délices de Capoue; peut-être contribuèrent-elles à altérer
-la vigueur de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à peine
-cependant doit-on y faire attention, tant il y eut d’autres causes qui
-contribuèrent plus efficacement à relever les espérances et la fortune
-des Romains!
-
-Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à Capoue, la république Romaine
-fit des efforts d’autant plus grands pour se venger, qu’elle avoit été
-plus humiliée, et elle trouva en elle-même des forces et des ressources
-qui lui auroient été inconnues dans un danger moins pressant. Chaque
-citoyen veut se sacrifier au bien public; chaque soldat est un héros;
-l’esclave, élevé à la dignité de citoyen, est digne de cet honneur et
-veut vaincre ou mourir pour sa nouvelle patrie. Rome, animée par un
-même esprit de vengeance, ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient
-contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa sagesse est égale à son
-courage; non-seulement elle est en état d’avoir une armée considérable
-en Italie, mais sa politique s’agrandit avec sa confiance; elle équipe
-des flottes nombreuses, recrute les légions qui sont dans les provinces
-étrangères, et semble à son tour méditer la ruine de Carthage.
-
-A cette peinture légère des grandes choses que les Romains exécutèrent,
-et qui paroissent en quelque sorte incroyables, on commence sans
-doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit plus cette supériorité
-d’intelligence, de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là
-sur eux. Ces qualités sont déjà égales entre Rome et son ennemi,
-mais leurs ressources ne le sont plus. Qu’on fasse attention qu’une
-armée s’affoiblit par la prospérité même, et que si le vainqueur ne
-répare continuellement les pertes que lui cause la victoire, il lui
-est bientôt impossible de poursuivre ses avantages. Annibal, qui
-venoit de forcer les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves, avoit
-lui-même besoin de recruter son armée. Mais il n’ose recourir aux
-Italiens, parce que ces peuples, étonnés de la fierté de la république
-Romaine, commencent à craindre d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et
-songent déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les armer, le général
-Carthaginois est obligé de mettre des garnisons dans leurs principales
-villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il s’affoiblit donc de jour en
-jour, et n’est plus en état de tenir la campagne avec le même avantage.
-
-Si Annibal remplit son armée d’Espagnols, de Gaulois, de Barbares et
-d’aventuriers pris au hasard, ce sont des soldats sans discipline, qui
-combattent sans règle, qu’il faudra ménager, et qui, par conséquent, ne
-le laisseront plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile avec
-les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne. S’il est obligé de demander
-des recrues et des subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant
-de cette république, comme il l’avoit été jusqu’à la bataille de
-Cannes. Tantôt les secours seront refusés, tantôt ils arriveront
-trop tard, et seront toujours insuffisans. Annibal n’est plus que le
-général d’une république corrompue; il a les mains liées par les vices
-de sa patrie, et il doit être vaincu par les Romains, parce qu’ils
-combattent dès-lors autant contre Carthage que contre lui.
-
-Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois, quand Annibal leur
-exposa ses besoins; tandis que Magon et les chefs de la faction Barcine
-exhortoient le peuple à faire un effort, Hannon et ses partisans s’y
-opposoient. «Ne vous livrez point, disoient ces derniers, à une joie
-insensée; on vous trompe. Magon ne nous annonce avec tant de faste que
-des triomphes imaginaires. S’il faut l’en croire, Annibal a taillé
-en pièces les armées Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc des
-soldats? Il a pris et pillé deux fois le camp des Romains, il est
-chargé de butin; pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances
-et de l’argent? Qu’on cesse de faire valoir Trébie, Trasimène et
-Cannes, puisque nos affaires ne sont pas plus avancées aujourd’hui
-qu’elles l’étoient quand Annibal entra en Italie. Les Romains ne
-recherchent pas la paix; ils ne sont donc point aussi humiliés qu’on
-veut nous le persuader. Il n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons
-la paix, puisque la guerre nous ruine malgré nos avantages; mais ne
-nous épuisons pas pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours
-seroient inutiles à ce conquérant redoutable qui a su exécuter de
-si grandes choses; et il ne les mérite pas, s’il nous trompe par de
-fausses relations de ses succès.» C’est ainsi qu’à Carthage on trompoit
-le peuple ignorant, et porté à juger des produits et des succès de
-la guerre par ceux de son commerce. Tous les citoyens, opposés à la
-faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût vaincu; tous travailloient
-à le faire échouer, tant ils craignoient qu’il ne se servît de la
-considération que lui vaudroient ses victoires pour ruiner leur crédit!
-
-Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent, sans secours du côté de
-sa patrie, et à la tête d’une armée qui se lasse d’une guerre qui ne
-lui offre plus de butin, et dont la cavalerie, d’abord si redoutable
-aux Romains, déserte continuellement chez eux, se surpasse inutilement
-lui-même. Quoique les généraux de Rome ne puissent encore le vaincre,
-on voit cependant que l’Italie doit lui échapper des mains. Il sent
-le contre-coup de toutes les pertes que sa patrie fait en Espagne, en
-Sicile, &c. Et les Romains doivent tous les jours remporter quelque
-nouvel avantage dans les provinces, parce qu’ils n’y font en effet la
-guerre que contre Carthage, et qu’elle ne leur oppose que des armées
-sans discipline, qui manquent de tout, et des généraux incapables
-de réparer ses fautes, et de se suffire à eux-mêmes. Ces avantages
-réitérés décideront enfin du sort d’Annibal; car la république Romaine,
-instruite par les événemens même de la première guerre Punique, de
-la foiblesse des Carthaginois en Afrique[122], ne manquera point d’y
-porter ses armes, dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant les
-provinces. En effet, Scipion y passa; et tout le monde sait que par
-la défaite d’Asdrubal et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé à
-leur tour une journée de Cannes, Annibal fut rappelé au secours de sa
-patrie. Il en frémit d’indignation; et c’est, vaincu par l’avarice, la
-lâcheté, les partis, les cabales, les divisions de Carthage, et non par
-les armes de Rome, qu’il abandonna l’Italie.
-
- [122] Ils exerçoient sur leurs sujets un empire très-dur, et en
- tiroient des contributions très-considérables; aussi les villes
- soumises aux Carthaginois étoient-elles toujours prêtes à se
- révolter.
-
-Scipion battit Annibal à Zama, et cette bataille célèbre ne fut pas
-seulement le terme de la grandeur des Carthaginois[123]; on diroit
-que toutes les nations y furent vaincues, tant elle rendit facile aux
-Romains la conquête du monde entier. Leur république, qui voyoit dans
-son alliance tous les pays qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit
-emparée de toutes ses richesses, devint une puissance énorme dont le
-poids devoit tout écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des guerres
-laborieuses, à présent toutes ses entreprises seront au-dessous de ses
-forces.
-
- [123] Ils s’engagèrent à payer aux Romains dix mille talens
- dans l’espace de cinquante années, somme immense! car le talent
- pesoit 90 marcs de notre poids. Ils livrèrent leurs vaisseaux, et
- renoncèrent au droit de faire la guerre, en consentant de n’armer
- qu’avec la permission de la république Romaine.
-
-Les états formés des débris de l’empire d’Alexandre, devoient être
-le principal objet de l’ambition des Romains, et aucune de ces
-puissances n’étoit en état de se faire respecter. La Grèce n’étoit
-plus ce qu’elle avoit été autrefois sous la conduite de Miltiade[124],
-de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie de Sparte, l’ambition
-d’Athènes, la guerre funeste du Péloponèse avoient rompu tous les liens
-qui unissoient les Grecs. Leurs villes étoient pleines de partis, de
-cabales et de factions. En un mot, la Grèce sans liberté, sans amour
-de la patrie, sans confiance en ses forces, ne pouvoit plus être le
-boulevard de l’Asie contre les Romains, comme elle l’avoit été de
-l’Europe contre les Perses. La Macédoine étoit presque retombée, depuis
-la mort d’Alexandre, dans le même état de foiblesse d’où la politique
-de Philippe l’avoit tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur lui
-donnoit de l’ambition; elle se flattoit toujours de reconquérir l’Asie
-avec le secours des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle ne
-savoit que les inquiéter et les tyranniser. Les rois de Syrie, qui
-possédoient la plus grande partie des conquêtes d’Alexandre, auroient
-pu se défendre contre les Romains, s’ils avoient connu leurs forces et
-su s’en servir: mais ce vaste empire ressembloit à ces géans énormes
-qui sont plus foibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut
-envoyer avec assez d’impétuosité le sang et les esprits jusqu’aux
-extrémités de leur corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit
-dans les successeurs d’Alexandre tous les vices qui avoient rendu si
-facile la ruine des successeurs de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée
-à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit point de soldats.
-Les Grecs qui s’y étoient établis, avoient perdu leur courage; et le
-despotisme le plus pesant y accabloit des esclaves, auxquels il avoit
-ôté tout sentiment de crainte, d’espérance et d’émulation. L’Egypte,
-aussi démembrée que l’empire de Macédoine, ne se trouvoit pas dans une
-situation moins déplorable. Jamais princes ne furent moins dignes de
-régner que les successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir le projet de
-s’opposer aux entreprises des Romains, ils en achetèrent, au contraire,
-par des complaisances serviles, le privilége de vivre dans la mollesse
-la plus honteuse, et de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté
-naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. Pour mieux juger de la
-foiblesse de leur gouvernement, il suffit de remarquer l’ascendant que
-les rois de Syrie avoient pris sur eux; et que se laissant entraîner
-par une habitude d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets des Romains
-avant même que d’avoir été vaincus par les armes comme Philippe, ou
-par les bienfaits comme Massinissa.
-
- [124] Je passe légèrement sur la situation où se trouvoit la
- Grèce quand la seconde guerre Punique fut terminée. Je ne
- pourrois que répéter ici ce que j’ai exposé avec beaucoup de
- détail dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_.
- On y verra aussi ce qui regarde les intérêts des successeurs
- d’Alexandre, les uns à l’égard des autres.
-
-Quelque rare qu’il soit de voir un état changer de politique, quand ses
-intérêts commencent à changer, peut-être que la puissance des Romains
-auroit inspiré assez de défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux
-cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer à sacrifier leurs anciennes
-haines à leur sûreté commune, et à se réunir, si elles n’avoient point
-été rassurées par cette politique savante et pleine de modération qui
-avoit déjà trompé et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs
-d’Alexandre ne connoissoient qu’une manière de s’agrandir, c’étoit
-d’établir une domination directe sur les vaincus; mais voyant que la
-république Romaine ne conquéroit que des alliés, et ne mettoit point
-de garnison ni de préteur dans les villes de ses ennemis humiliés,
-ils crurent qu’elle étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer à se
-défendre contre elle, il suffisoit, pour ne la pas craindre, de ne pas
-l’offenser. Cette sécurité laissa subsister leurs divisions, et les
-Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, et même les uns
-par les autres.
-
-Il faut cependant le remarquer; peu s’en fallut que la prospérité de
-la république Romaine ne la fît renoncer à cette modération qui avoit
-préparé sa grandeur, et qui pouvoit seule étendre encore et affermir
-son empire. Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de l’Italie,
-elle paroissoit moins attachée à ses principes; et l’on peut voir dans
-Polybe comment les Romains, jusque là si religieux observateurs des
-règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de Sardaigne peu de temps
-après la première guerre Punique, et par la seule raison que Carthage,
-occupée à réduire ses armées révoltées, n’étoit pas en état de se
-défendre contre les étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne
-toujours de longs succès, commençoit à persuader aux Romains qu’ils
-n’avoient plus besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, et qu’il
-étoit temps de profiter de tous les droits que donne la guerre, et
-de se faire des sujets. Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil
-que leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit fallu ruiner
-entièrement la ville de Carthage, et établir une domination directe sur
-l’Afrique. Certainement les nouvelles passions des Romains auroient
-fait tenter cette entreprise pernicieuse, si l’intérêt personnel du
-général qui commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût opposé.
-Scipion savoit que rien n’est plus difficile que de porter le dernier
-coup à une nation[125]. Quelqu’humiliée qu’elle soit, elle trouve en
-elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des ressources qu’elle ne
-connoissoit pas. Le vainqueur d’Annibal ne devoit pas hasarder de
-ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le peuple ne se lassât
-de prolonger le temps de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même
-que les Carthaginois n’avoient dû le salut de leur ville qu’aux efforts
-des consuls T. Claudius et Cn. Cornelius[126], pour lui enlever le
-commandement de l’armée et la gloire de terminer la guerre.
-
- [125] _Sciat Regum majestatem difficilius ab summo fastigio
- ad medium detrahi, quam à mediis ad ima præcipitari._ (Tit.
- Liv. l. 37.) Si Scipion l’Africain tint en effet ce discours
- aux ambassadeurs d’Antiochus, il ne le donnoit sans doute que
- pour un sophisme. Ce grand homme savoit que le désespoir d’un
- peuple qu’on veut ensevelir sous ses ruines, renferme tout ce
- que les vertus ont de plus sublime. En se rappelant la situation
- malheureuse des Carthaginois pendant la troisième guerre Punique,
- et tout ce qu’ils firent d’héroïque et de merveilleux pour
- échapper à leur perte, qu’on juge s’il eût été aisé à Scipion de
- les détruire dans le temps qu’ils avoient encore Annibal parmi
- eux.
-
- [126] _Sæpe postea ferunt Scipionem dixisse, Tit. Claudii primum
- cupiditatem, deinde Cn. Cornelii fuisse in mora, quo minus id
- bellum exitio Carthaginis finiret._ (Tit. Liv. l. 30.)
-
-Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à ne pas détruire les
-Carthaginois vaincus, déterminèrent dans la suite les autres généraux
-à suivre son exemple. Flaminius refusa de se rendre aux désirs de
-la Grèce, qui demandoit qu’on traitât la Macédoine avec la dernière
-rigueur. Il laissa subsister Philippe et son royaume; et les Romains
-dont l’avidité fut ainsi réprimée, non-seulement continuèrent à user
-de la victoire dans les provinces éloignées, de la même manière qu’ils
-avoient fait en Italie, mais donnèrent même de nouvelles preuves de
-modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir extrêmement leurs
-ennemis pour n’en rien craindre, cette dureté ne les rendit point
-odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout le mal qu’ils étoient les
-maîtres de faire, qu’ils laissoient aux vaincus leurs usages, leurs
-lois, leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils sembloient ne
-faire la guerre que pour l’avantage seul de leurs alliés. La république
-en effet prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; elle les
-partageoit entre ceux qui l’avoient aidée à vaincre; et cette nouvelle
-politique fut encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses généraux.
-Ne songeant qu’à ce qui pouvoit assurer le succès de leurs entreprises,
-à peine avoient-ils commencé la guerre contre quelque puissance, que
-pour la réduire à ne se défendre qu’avec ses seules forces, et pour
-augmenter les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous ses voisins,
-et leur offroient pour prix de leur amitié et de leurs secours, les
-provinces qu’ils alloient conquérir.
-
-Un peuple qui se conduisoit par des principes en apparences si
-contraires à ceux de l’ambition, vit tous les princes avares, timides
-ou ambitieux, lui demander avec empressement son amitié pour avoir
-part à ses bienfaits. A peine la république avoit-elle déclaré la
-guerre, qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins de son ennemi.
-Cette méthode d’enrichir les alliés aux dépens des vaincus, multiplia
-les jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître des haines
-irréconciliables entre eux. Nous ne devrions haïr que ceux qui nous
-dépouillent; nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on élève sur
-nos ruines. Cette lâcheté injuste du cœur humain servit plus utilement
-les Romains que n’auroit fait la politique la plus adroite de leur
-sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner aux passions mêmes de
-ses alliés et de ses ennemis pour étendre et voir affermir de jour en
-jour son empire. Toutes les puissances s’observoient réciproquement;
-elles désiroient toutes de trouver leurs voisins coupables de quelque
-faute, et par-là se tenoient toutes également asservies. Les princes,
-enrichis des conquêtes des Romains, étoient étonnés de se trouver
-aussi humiliés que l’état même à l’abaissement du quel ils avoient
-contribué; plus ils furent puissants, plus ils furent soumis; parce
-que l’importance de leurs dépouilles n’auroit rendu leur perte que
-plus certaine. Ils s’accoutumèrent à ne se regarder dans leurs propres
-royaumes que comme des officiers des Romains; les sujets de ces rois
-esclaves virent sans étonnement disparoître ces fantômes de la royauté,
-et occuper leur place par un préteur: leur chûte ne fut pas une
-révolution.
-
-Il faut m’arrêter un moment à faire connoître d’une manière plus
-détaillée la conduite que tinrent les alliés et les voisins de la
-république Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance qu’après que
-Scipion eut chassé d’Espagne les Carthaginois; mais ce n’étoit pas
-alors qu’il devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand politique,
-s’il eût d’abord contre-balancé la fortune de Carthage, et fait une
-diversion en faveur de la république Romaine, dans le temps qu’Annibal
-paroissoit prêt à l’accabler; car les Carthaginois ne pouvoient
-triompher de Rome, sans devenir beaucoup plus puissants qu’ils ne
-l’étoient en Afrique, et causer par conséquent de justes alarmes à
-la Numidie. Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux lorsqu’il
-auroit dû secourir les Romains, il devint l’ami de ces derniers quand
-il auroit dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, et
-assurer sa propre liberté en défendant la leur.
-
-Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux Carthaginois, il s’allia
-ensuite avec les Romains dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir
-plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique qu’il les abandonna;
-il ne sentit point qu’il étoit de son intérêt de ne pas laisser
-accabler les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe lui fit faire trop
-tard une démarche qui étoit sage dans ses principes, mais qui n’étoit
-plus qu’une imprudence depuis que Carthage, à moitié vaincue, devoit
-nécessairement succomber, malgré les secours qu’il lui donnoit.
-
-Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance qu’il fit avec
-Annibal, après la bataille de Cannes, fut le fruit de ses méditations
-sur le gouvernement, le génie et la politique de Rome et de Carthage.
-Il lui importoit de détruire la république Romaine, parce que c’étoit
-une nation guerrière, conquérante, et dont il étoit impossible d’être
-le voisin sans en devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire,
-étoient un peuple beaucoup moins entreprenant; et dès qu’ils n’auroient
-plus un Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire craindre.
-Philippe ne soutint point sa démarche; il trembla en voyant ce que
-les Romains firent pour réparer leurs pertes; leurs menaces le
-consternèrent, et elles n’auroient dû que lui faire mieux sentir la
-nécessité où il étoit d’aider Annibal, et de faire tout ce que Carthage
-elle-même auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite de ce prince ne
-fut qu’un tissu de fautes grossières[127].
-
- [127] Voyez mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_.
-
-Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la
-république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle
-que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles
-conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour
-préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils
-engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit
-armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa
-situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa
-pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe
-ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce
-prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun
-parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les
-successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque
-plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible
-diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres
-des Romains.
-
- [128] Cette guerre commença l’an de Rome 553, deux ans après que
- celle d’Annibal eut été terminée.
-
-Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt
-soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les
-Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des
-hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils
-lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux
-rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en
-faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les
-Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort
-que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me
-servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde
-entier.
-
-Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les
-événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire,
-si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de
-son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé
-d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des
-Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien
-singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et
-lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie
-en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre
-contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder
-sans frayeur.
-
- [129] Elle commença l’an de Rome 563.
-
-«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends
-particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable
-à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que
-par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux
-haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les
-autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et
-toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent
-vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur
-grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de
-la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent
-de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent
-combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la
-fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher
-la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent
-les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront
-bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa,
-d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains
-regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez
-que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient
-se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le
-trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs,
-et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous
-regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de
-vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez
-aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si
-vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la
-république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil
-de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une
-conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même
-cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en
-quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le
-rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses
-malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des
-Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous
-divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine;
-relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de
-l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.»
-
-«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à
-présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en
-la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer
-à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre
-de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle
-dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de
-toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui
-espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains,
-Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand
-la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et
-les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour
-chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans
-la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant
-que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux
-victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si
-fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte
-des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie,
-j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et
-auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène
-ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés
-et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine,
-ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus
-fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront
-attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des
-Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.»
-
-Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais
-conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois
-aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre
-Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement
-attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté
-trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république
-Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui
-donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui
-souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus
-leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient
-sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un
-nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu
-cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat
-la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce
-après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il;
-si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que
-nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons
-risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde
-guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins
-ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos
-ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les
-intérêts.»
-
- [130] _Nunquam isti populi, nisi cum deerit ad quem desciscant, à
- nobis non deficient._ (Tit. Liv. l. 31.) Il est bien surprenant
- que les Romains, instruits du changement que la seconde guerre
- Punique avoit produit dans la manière de penser des Italiens,
- n’aient pas songé à y remédier; rien n’étoit plus facile
- après qu’Annibal eut abandonné l’Italie, il ne s’agissoit que
- d’imaginer en leur faveur quelque titre et quelque distinction
- particulière. J’ajoute même que rien n’étoit plus important,
- et on n’en doutera pas après avoir lu l’entreprise qu’Annibal
- proposoit à Antiochus, et dont les suites pouvoient être si
- dangereuses. Il faut encore se rappeler ce que j’ai dit au
- commencement de cet ouvrage, au sujet des désordres que causa
- dans la république Romaine l’ambition qu’eurent les peuples
- d’Italie, de se faire donner le titre de citoyens Romains. Tout
- cela devoit se prévoir, et c’est une faute que de ne l’avoir pas
- fait.
-
-Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit
-la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains
-contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances
-qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes
-les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance.
-Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits
-de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils
-sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait
-de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La
-Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de
-l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage.
-Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux
-Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez
-tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce,
-et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en
-Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu
-en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit
-désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit
-vue abandonnée à ses seules forces.
-
- [131] Les Romains se servoient dans leurs discours familiers
- du nom d’Annibal, comme d’un mot proverbial, pour exprimer un
- homme méchant, dangereux et terrible; il est employé de la sorte
- dans Plaute, et dans quelques autres auteurs anciens. Voyez chez
- les historiens avec quelle lâcheté les Romains poursuivirent
- la perte d’Annibal. Ce grand homme, voyant que Prusias, chez
- qui il s’étoit retiré en abandonnant la cour d’Antiochus, ne
- pouvoit se dispenser de le livrer à ses ennemis, prit le parti de
- s’empoisonner lui-même. _Délivrons_, dit-il, _les Romains de la
- terreur que je leur inspire; ils eurent autrefois la générosité
- d’avertir Pyrrhus de se précautionner contre un traître qui
- vouloit l’empoisonner; et les lâches sollicitent aujourd’hui
- Prusias à trahir les droits de l’hospitalité, et à me faire
- périr._
-
-Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit
-trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal.
-Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce
-qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand
-et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent;
-il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de
-ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient,
-et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il
-s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les
-Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette
-puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne
-fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler
-de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein
-des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses
-anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de
-leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire,
-la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se
-déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se
-repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses
-états pour conserver l’autre.
-
-Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient
-ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt
-et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un
-peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître!
-La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un
-naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et
-il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre
-étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces,
-gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir.
-Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances
-et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il
-combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée;
-mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en
-soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la
-révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes
-dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur
-les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les
-mêmes desseins.
-
-La défaite d’Antiochus confirma toutes les nations dans la foible
-politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces
-circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine;
-et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que
-spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux
-partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs
-à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver
-grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur.
-
-Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti
-équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique
-condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont
-toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans
-aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de
-toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement
-tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve
-constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république.
-Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états;
-Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et
-l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre
-plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais.
-
-
-
-
-LIVRE SIXIÈME.
-
-
-Dans cette espèce de stupidité où j’ai représenté tous les peuples,
-la république Romaine auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire la
-guerre, si elle eût attendu, pour prendre les armes, qu’on eût osé
-l’offenser. De tout temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa
-protection ou sa médiation à tous ceux qui l’imploroient; mais quand
-elle fut parvenue à ce degré de puissance qui en imposoit à tous ses
-voisins, leur docilité à obéir lui persuada qu’elle étoit dépositaire
-de tous les droits des hommes, et qu’il étoit de sa dignité de former
-une sorte de tribunal qui jugeroit des querelles des nations. Ce n’est
-plus comme ennemis, mais comme arbitres, que les Romains firent la
-guerre. S’élevoit-il un différend entre deux peuples encore libres?
-le sénat prononçoit quelquefois un jugement sans les consulter, et
-son ambassadeur, suivi des légions et chargé d’exécuter son décret,
-arrachoit au vainqueur sa proie, rétablissoit le vaincu dans ses
-possessions, et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient un
-maître. Rome décida du sort de toute la terre; les rois, les princes,
-les ambassadeurs de toutes les nations y parurent en supplians, tantôt
-pour se justifier, tantôt pour mendier des grâces.
-
-Les Romains se seroient contentés de cet empire, et n’en auroient
-pas abusé, s’ils eussent conservé leurs anciennes mœurs; mais leurs
-conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, et dès que les
-richesses leur eurent donné du goût pour les voluptés, l’or du monde
-entier ne leur suffit plus. L’avarice ayant pris dans le cœur du
-citoyen la place de l’amour de la gloire, l’ambition de la république
-devint une avidité insatiable de tout piller et de tout opprimer;
-et sa politique, destinée à servir de nouvelles passions, dut agir
-par des principes nouveaux. Les Romains, jaloux de la fortune de
-leurs alliés, la regardèrent comme un vol fait à la leur. Il fallut
-établir une domination directe sur les provinces, pour les piller plus
-commodément. Les royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, de
-Bithinie, dont la faveur de la république avoit fait des puissances
-considérables, furent détruits. Le sénat fit une espèce de trafic des
-trônes qui subsistoient encore, créant ou déposant les rois à son gré:
-les états n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette politique
-abominable, qui détruit pour conserver, fut seule mise en usage. On
-peut se rappeler dans quelle situation la défaite de Persée fit tomber
-la Macédoine. Les citoyens les plus distingués en furent exilés; et
-on la partagea en quatre provinces, entre lesquelles toute sorte de
-communication fut interdite. Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise
-de Corinthe par Mummius, fut le sort général des alliés. On établit
-dans les provinces des préteurs qui se crurent tout permis, parce que
-rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit plus que du bruit
-des concussions que ses officiers exerçoient de toutes parts.
-
-Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité des Romains, devint
-un pays ennemi. Quelques princes assurèrent la tranquillité de leurs
-sujets, et leur épargnèrent les soins et les fatigues d’une défense
-inutile, en appelant à la succession de leurs états une république
-assez puissante et assez corrompue pour faire des injustices sans
-crainte et sans remords. Florus rapporte que, sous le bruit des
-richesses de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains portèrent un décret
-par lequel ils s’attribuoient sa succession[132]. «N’importe de vos
-droits, disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance aux lois
-qu’on vous impose, ou rendez-vous plus fort que nous.» Brennus, qui
-avoit paru autrefois si barbare aux Romains, en disant que tout
-appartient aux vainqueurs, auroit-il tenu un autre langage?
-
- [132] _Divitiarum tanta fama erat, ut victor gentium populus,
- et donare regna consuetus, socii vivique Regis confiscationem
- mandaverit._ (l. 3. c. 9.)
-
-Aucun peuple ne put se mettre à couvert des entreprises et des
-vexations de la république. Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir
-aucun prétexte de rupture, on lui trouvoit quelque crime dont il
-falloit le châtier.
-
-Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que prononça Manlius au retour de
-son expédition contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, ses ennemis,
-vouloient lui faire refuser le triomphe, sous prétexte que la guerre
-qu’il avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit aisément,
-en représentant que les Gaulois avoient autrefois pillé le temple de
-Delphes, et que cette impiété n’avoit point encore été punie[133]. Si
-ce trait seul ne peignoit pas assez naïvement le caractère des Romains,
-on pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point de honte d’alléguer,
-comme une raison sérieuse de ce qu’ils prenoient la défense des
-Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres des premiers étoient
-les seuls peuples de la Grèce qui n’eussent point envoyé de troupes au
-siége de Troye[134]: c’étoit joindre la raillerie à la violence.
-
- [133] _Delphos, quondam commune humani generis oraculum,
- umbilicum orbis terrarum, Galli spoliaverunt: nec ideo populus
- romanus his bellum indixit aut intulit._ (Tit. Liv. l. 38.)
-
- [134] _Acarnanes adversus Ætolos auxilium Romanorum implorantes,
- obtinuerunt à romano senatu, ut legati mitterentur, qui
- denonciarent Ætolis, præsidia ab urbibus Acarnaniæ deducerent,
- paterenturque esse liberos, qui soli quondam adversus Trojanos
- auctores originis suæ, auxilia Græcis non miserint._ (l. 28.)
-
-On peut être injuste, odieux même à toute la terre par sa tyrannie,
-et cependant continuer d’être heureux dans ses entreprises quand on
-peut accabler ses ennemis par des forces supérieures: l’histoire
-n’est que trop souvent une preuve de cette triste vérité. Après avoir
-fait des conquêtes par ses vertus, la république Romaine s’agrandit
-encore malgré ses vices. C’est dans le temps même qu’elle ne pouvoit
-défendre ses lois contre l’ambition des citoyens, et que son avarice
-étoit redoutée de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts de
-Mithridate et le vainquit, qu’elle fit sa conquête la plus difficile,
-c’est-à-dire, qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux Germains, et
-pénétra jusque dans la Bretagne. Rome ne cessa point de triompher,
-parce que ses légions étoient toujours mieux disciplinées et plus
-aguerries que les armées de ses ennemis; et si ses généraux n’avoient
-plus de vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, qui
-aspiroient à la tyrannie, ayant besoin de se faire de la réputation
-dans la république, et de l’éblouir par des succès pour l’opprimer, ne
-souffroient point qu’elle fût avilie dans leurs gouvernemens, et la
-faisoient respecter chez les étrangers.
-
-Les Romains, en effet, pleins des passions orgueilleuses que leur
-donnoient la liberté et leurs conquêtes, conservoient, au milieu
-de leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer le maître qui
-les domineroit, et ils ne savoient plus estimer que les talens et
-les succès militaires. Qu’un magistrat, par les voies sourdes de
-l’intrigue, eût voulu s’emparer du gouvernement, ce n’eût été qu’un
-conjuré qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques et
-Catilina. Que Sylla, afin de se rendre plutôt en Italie, et de se
-venger du parti de Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate,
-ses soldats auroient vraisemblablement refusé de le suivre, et il
-n’auroit trouvé à Rome et dans l’Italie que des ennemis qui l’auroient
-méprisé. César avoit besoin de conquérir les Gaules pour s’ouvrir le
-chemin de l’empire.
-
-Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux de faire de grandes
-choses, et qui soutint la réputation des armées pendant les troubles
-de la république, disparut entièrement quand Auguste établit enfin la
-monarchie. J’ai rendu compte ailleurs[135] pourquoi l’empire n’avoit
-pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de Claudius, de Caligula et
-de Néron: je prie maintenant de remarquer que si la servitude où ces
-monstres précipitèrent le sénat et le peuple Romain, s’étoit étendue
-jusque sur les légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé de ce
-qui avoit fait la supériorité de la république sur ses ennemis, seroit
-allé à sa ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, où il parut
-encore animé par le génie des Scipions et des Emiles.
-
- [135] Dans le troisième livre.
-
-Les armées se firent craindre des premiers successeurs d’Auguste;
-et les ménagemens auxquels ces princes se virent contraints à leur
-égard, laissèrent subsister dans les camps un reste de l’ancien esprit
-républicain. Le soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen;
-et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire contre les étrangers.
-Comme les légions, toujours placées sur les frontières, conservoient
-l’habitude de la guerre, malgré le relâchement de la discipline, et
-en venoient souvent aux mains contre les Barbares, elles cultivoient
-encore plusieurs vertus militaires. Le luxe et le repos ne les
-énervoient point. Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices,
-n’avoient besoin que d’obéir à un général habile pour faire encore de
-grandes choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne en province
-Romaine; et Trajan, vainqueur des Daces, de l’Arménie et des Parthes,
-porta ses armes jusque sur les frontières des Indes, après avoir
-subjugué les royaumes d’Assyrie et de Caldée.
-
-Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent la foiblesse de l’empire;
-il eût fallu, pour les conserver, plus de talens que pour les faire;
-et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, pouvant à peine
-suffire à la multitude d’affaires, dont les vices et la vaste étendue
-de son empire l’accabloient. Tandis que les peuples du Danube et du
-Rhin devenoient de jour en jour plus redoutables, comment eût-il
-été possible de contenir dans le devoir des nations éloignées et
-puissantes, qui, n’ayant été vaincues qu’une fois, conservoient le
-désir et l’espérance de secouer le joug? Les Romains regardèrent
-la nécessité où se trouvoit Adrien, comme l’époque fatale de leur
-décadence, et crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur leurs
-frontières, retiroit enfin la protection qu’il leur avoit accordée
-jusque-là.
-
-L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur de voir régner dans ses
-armées l’ordre, le courage et la discipline qu’elles devoient à la
-sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. A peine les légions
-disposèrent-elles du trône impérial, que les empereurs, qui ne furent
-plus que leurs esclaves, ne songèrent qu’à flatter leurs caprices.
-Les soldats consumèrent en débauches le fruit de leurs rapines et les
-gratifications abondantes qu’on étoit obligé de leur faire. Amollis
-par les plaisirs, ou devenus insolens par l’habitude de cabaler et de
-former des séditions, il ne fut plus possible de les assujettir aux
-exercices anciens, ni aux travaux de la milice[136]. Les camps, qui
-étoient autrefois des places fortes, ne furent plus entourés de fossés
-ni de retranchemens. Les armes parurent trop pesantes, et il fallut
-permettre de quitter la cuirasse et le casque. Dans ce relâchement
-général de la discipline, les vertus militaires ne furent comptées pour
-rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie et les plus propres à
-cabaler, obtinrent les récompenses destinées au seul mérite; et dès que
-l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté fut impunie.
-
- [136] Caracalla recherchoit l’amitié des soldats par les
- flatteries les plus basses. Ce fut le premier des empereurs qui
- autorisa par des lois expresses le relâchement de la discipline.
-
-C’est alors qu’il se fit une révolution dans la Scandinavie, la Scythie
-européenne et la Sarmatie. La terre sembla y enfanter des hommes. Soit
-que les Barbares, qui habitoient ces vastes régions, eussent appris
-qu’il y avoit dans le midi des terres plus fertiles et un ciel moins
-sauvage; soit que ce caractère inquiet et martial, qui, dans tous les
-temps, avoit transporté leurs colonies dans les pays les plus éloignés,
-eût fait des progrès et fût devenu l’esprit dominant et général de
-leurs nations; tous les jours il sortoit de ces climats de nouveaux
-peuples, qui, ravageant tout sur leur passage, vinrent fondre sur les
-terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, Messagettes, Vandales,
-Sarmates, Scythes, etc. rien ne pouvoit résister à ces Barbares,
-qu’aucun péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire après leurs
-défaites. La gloire à laquelle ils aspiroient, c’étoit de se charger
-de butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y excitoit une émulation
-générale; ainsi les ravages qu’une province Romaine avoit soufferts
-n’en annonçoient que de plus grands encore.
-
-Domitien avoit acheté honteusement la paix des Daces. Adrien, déjà
-vieux quand les Alains et les Messagettes firent une irruption dans la
-Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant peut-être confier à aucun
-de ses généraux les forces nécessaires pour chasser ces Barbares, les
-engagea par des présens à sortir des provinces qu’ils avoient pillées.
-Ces exemples pernicieux ne furent que trop suivis par des princes,
-plus occupés à perdre un révolté qui leur disputoit la couronne, que de
-la gloire et du salut de l’empire. Dès que les peuples du Nord virent
-qu’il suffisoit de menacer les Romains pour s’enrichir, ils firent tous
-les jours de nouvelles entreprises. Tous les jours on apprenoit qu’ils
-étoient entrés dans quelques provinces de l’empire, et tous les jours
-il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. A ces Barbares, appaisés
-par des présens, il succédoit d’autres Barbares aussi avides que les
-premiers; et on ne pouvoit compter sur la foi des traités, parce que
-ces peuples formoient des nations ou des tribus indépendantes. Ce
-qu’on traitoit avec les unes n’engageoit point les autres, et puisque
-toutes les richesses de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter
-une partie, et qu’il étoit impossible de faire des conventions avec
-toutes, il falloit faire un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider
-en exterminant la première qui auroit ravagé une province.
-
-Les Romains auroient transporté leurs principales forces sur le
-Danube et le Rhin, et mis à couvert les pays exposés aux insultes des
-Barbares, si, dans le même temps, il ne s’étoit élevé en Asie un ennemi
-assez puissant pour empêcher de dégarnir ses frontières de ce côté-là.
-Le royaume des Parthes, autrefois si redoutable, même pour les armées
-Romaines[137], avoit commencé à décheoir de sa réputation depuis la
-bataille célèbre, où les troupes d’Orodes, sous le commandement de
-Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. Phrahate, qui,
-peu de temps après, monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever
-le courage de ses sujets; ce prince, timide et cruel, vit ses états
-se partager en différens partis, et les révolutions qu’il éprouva
-l’avoient tellement accoutumé à se défier de sa fortune, qu’Auguste,
-s’étant transporté en Asie pour en régler le sort, le contraignit par
-de simples menaces à lui rendre les enseignes Romaines prises sur
-Crassus et sur Antoine[138], et à lui donner ses propres fils pour
-otages de la paix.
-
- [137] _A Romanis quoque, trinis bellis, per maximos Duces,
- florentissimis temporibus, soli ex omnibus gentibus non pares
- solum, verum etiam victores fuere._ (Just. l. 41.)
-
- [138] _Finito Hispaniensi bello, cum in Syriam ad componendum
- Orientis statum venisset_ (Augustus), _metum Phrahati incussit,
- ne bellum Parthiæ vellet inferre. Itaque tota Parthia captivi
- ex Crassiano sive Antonii exercitu recollecti, signaque cum is
- militaria Augusto remissa sed et filii nepotesque Phrahatis
- obsides Augusto dati: plusque Cæsar magnitudine nominis sui
- fecit, quam armis alius imperator facere potuisset._ (Just. l.
- 42.)
-
-Un peuple tel que les Parthes, qui doit moins son courage à la sagesse
-de ses institutions politiques qu’à la barbarie de ses mœurs[139], ne
-pouvoit commencer à décheoir sans se ruiner entièrement. Passant des
-vices qui rendent féroces à ceux qui amollissent, les Parthes furent
-vaincus par Trajan; ils ne reconquirent point leur indépendance, elle
-leur fut rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva enfin réduite à
-un tel point de foiblesse, qu’il suffit d’une émeute pour la renverser.
-Un Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans sa nation d’un grand
-crédit, excita quelques mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés
-assez promptement[140] donnèrent l’espérance aux séditieux de secouer
-le joug des Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une bataille
-qu’il livra aux rebelles, et cet événement produisit une révolution
-singulière dans l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur courage,
-ils se crurent destinés à faire de grandes choses; et leur nouvelle
-monarchie, aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit peu, reprit
-sous ses nouveaux rois la même ambition qu’avoient eu les successeurs
-de Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien domaine, et traitant les
-Romains d’usurpateurs, forma le plan de les repousser en Europe.
-
- [139] _Exercitum non ut aliæ gentes liberorum, sed majorem partem
- servorum habent.... Hos equitare et sagittare magna industria
- docent.... nec pugnare diù possunt: cæterum intolerandi forent,
- si quantus his impetus est, vis tanta et perseverentia esset....
- carne non nisi Venatibus quæsita vescuntur.... ingenia genti
- tumida, seditiosa, fraudulenta, procacia... semper aut in
- externos, aut in domesticos motus inquieti. Principibus metu non
- pudore parent._ (Just. l. 41.)
-
- [140] Cette révolution arriva sous le règne de l’empereur
- Alexandre Sévère, l’an de J. C. 226.
-
-Si l’Empire, après avoir été gouverné par des hommes aussi méprisables
-que Caracalla, Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, Balbin, Gallus,
-etc. ne succomba pas sous Gallien, prince imbécille et voluptueux,
-dont le règne fut troublé par la révolte de toutes les armées, c’est
-que les Perses, voulant conserver les pays dont ils s’empareroient,
-ne s’étendoient que de proche en proche, et que les peuples du Nord,
-sans idée de conquêtes et d’établissemens, ne songeoient encore, en
-faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs forêts les dépouilles des
-provinces Romaines.
-
-Sous la conduite des empereurs Claude, Aurélien et Probus, l’empire
-sembla reprendre quelque vigueur. Le premier remporta de grands
-avantages sur les Goths et les Germains. Le second se transporta
-par-tout où les besoins de l’empire demandoient sa présence, vainqueur
-sur les bords du Danube et du Rhin, la fortune l’accompagna en Asie et
-en Egypte. Probus triompha des Barbares en Dalmatie et dans la Thrace,
-les força de se retirer au-delà du Neker et de l’Elbe, et contraignit
-les Perses à ne pas troubler le repos de l’Orient.
-
-Deux causes contribuèrent aux succès de ces empereurs: l’une que
-l’empire, quelqu’épuisé qu’il fût par les désastres qu’il avoit
-éprouvés, pouvoit cependant encore fournir aux frais de la guerre; et
-l’autre, qu’il étoit aisé à ces princes de lever des armées nombreuses.
-Comme la condition des soldats étoit la seule heureuse depuis que les
-armées disposoient de la dignité impériale, et que prendre le parti des
-armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave en celle d’oppresseur et de
-tyran, l’empire trouvoit toujours à sa disposition plus de milice qu’il
-n’en avoit besoin. Mais tout devoit bientôt changer de face, et quand
-l’empire auroit continué d’obéir à des princes aussi habiles que ceux
-dont je viens de parler, la chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce
-que firent ces empereurs, ils n’auroient pu l’exécuter s’ils fussent
-montés sur le trône un siècle plus tard, c’est-à-dire, après que
-Dioclétien, en réglant que l’empire seroit désormais gouverné par deux
-empereurs et deux Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les armées
-n’étant plus en état de déposer les empereurs, de piller les peuples,
-et de se faire donner arbitrairement des gratifications, le sort des
-soldats ne fut plus envié, et personne ne voulut porter les armes.
-Les citoyens les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent
-que les magistratures, ou ne voulurent être que courtisans sous des
-empereurs qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils ne craignirent
-plus de le perdre, et qui consommèrent en peu de temps les richesses
-échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard du peuple, quoiqu’accablé
-sous le poids des impositions et des charges publiques, il préféroit
-l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons aux périls laborieux de la
-guerre. Les légions n’étoient plus composées que d’hommes enlevés avec
-violence de leur famille; et, sans que j’en avertisse, on doit sentir
-que les armées perdirent ce reste de courage qu’elles avoient conservé
-jusque-là.
-
-Dans cette extrémité, les empereurs, pour ne pas laisser l’empire
-ouvert aux incursions de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus
-de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient qu’avec peine, depuis
-que les provinces Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient
-plus qu’un butin médiocre à leur avarice. Ces princes les prirent
-d’abord à leur solde pour quelqu’expédition particulière, et les
-reçurent ensuite sur les terres de leur domination comme auxiliaires,
-et s’en firent un boulevard contre les autres Barbares. Ce n’est
-qu’avec le secours des Goths que Dioclétien même pacifia l’Egypte, et
-que Maximien battit les Perses, pénétra dans les états de Sapor, et
-réduisit ce prince à demander la paix. Il est certain, dit Jornandès,
-que sans les Barbares, qui combattirent pour les Romains, jamais les
-empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, pu former d’entreprises
-considérables; mais il est encore plus certain que cette ressource
-devoit enfin être fatale à l’empire. Ces auxiliaires conservoient
-leurs coutumes, leurs lois, leur indépendance; et plus ils sentirent
-de quelle importance étoient leurs services, plus ils durent mépriser
-les empereurs. L’indocilité des uns, la fierté des autres nourrissoient
-entr’eux des défiances continuelles. Les différends étoient fréquens,
-et si l’on en venoit à une rupture, quels redoutables ennemis ne
-devoient-ce pas être pour l’empire, que ces Barbares dégoûtés de la vie
-errante, qui connoissoient l’avantage d’un établissement solide, et
-qui, ne faisant plus la guerre comme leurs pères, avoient appris des
-généraux Romains même l’art de les vaincre?
-
-Telle étoit la situation de l’empire lorsque Constantin parvint au
-trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à
-perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut
-aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses
-favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux.
-Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent
-sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit
-conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique
-médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les
-plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à
-avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées
-de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières;
-mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans
-les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des
-camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre
-avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les
-retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et
-dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les
-vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter
-les armes.
-
-C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire
-une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver
-l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe,
-tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit,
-pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin
-donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son
-éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement.
-La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance
-et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient
-autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples
-y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant
-supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi,
-il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces.
-
-Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut
-de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été
-jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres,
-s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et
-bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la
-crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines,
-n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même
-quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses
-aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer
-l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes
-jusque dans le sein de l’Italie.
-
-Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils
-seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas
-répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin,
-si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût
-triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien
-inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les
-plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la
-publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés
-au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans
-effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une
-religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la
-pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la
-force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices
-qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens;
-et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient
-servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être
-suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît;
-que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères;
-qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de
-grand et de sage que ce qui est juste.
-
-Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur
-premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement
-étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en
-voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le
-repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin
-de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus
-funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de
-l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je
-ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les
-secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement
-la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les
-rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs
-cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant
-aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices
-qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place
-de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la
-patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir
-été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le
-prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur,
-les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre
-à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir.
-Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux,
-défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes.
-Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile,
-et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à
-l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue
-de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant
-les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de
-l’humanité.
-
-Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans
-l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se
-regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les
-injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé
-par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes,
-qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son
-ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion.
-Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre
-fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes
-ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens,
-ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui
-frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des
-dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de
-maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui
-adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les
-plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince
-de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi
-funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la
-religion.
-
- [141] Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie
- et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la
- politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et
- Jovien la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux
- catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques,
- &c.
-
-Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des
-empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns
-contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué
-l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie.
-Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule
-de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses
-conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi
-sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie.
-
-Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les
-forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise
-par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns,
-chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se
-lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils
-regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs,
-étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde
-finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur
-aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit
-fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation
-fondit de l’Asie dans l’Europe.
-
-Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à
-peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps
-même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus
-atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur
-de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune
-aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des
-démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths,
-avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts
-du Caucase.
-
-Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les
-peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des
-Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils
-ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation
-où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller
-les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis.
-Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les
-Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs
-habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent
-poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à
-l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur
-servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains,
-passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de
-conquête.
-
- [142] Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps
- de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les
- provinces Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths,
- c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales
- se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils
- composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis que
- les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds
- se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant toujours de
- leur origine commune, ils se regardèrent comme frères et alliés.
-
-Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par
-conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince
-imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il
-invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules,
-après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir
-sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se
-flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les
-Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius.
-Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible,
-encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire
-ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez
-insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis
-qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des
-ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son
-ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on
-eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter
-aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire,
-il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi
-ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son
-ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les
-Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce
-que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le
-Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?
-
- [143] J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier
- Stilicon; mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour
- les personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans
- les Gaules arriva l’an de J. C. 406.
-
-Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur
-l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale
-même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle,
-conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut
-pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout
-craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité,
-qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours
-on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient
-déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie.
-Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion
-si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les
-officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation
-malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non
-pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des
-chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner
-un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On
-exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans
-contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir
-assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un
-festin.
-
-Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état
-de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les
-Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit
-Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on
-reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des
-présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes
-dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi
-personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où
-ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne,
-sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius
-de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul
-peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations.
-L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger
-attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à
-tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de
-lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne.
-
- [144] Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que
- Théodose, surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux
- empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire
- reconnoître ses droits et déposséder Rufin.
-
-Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths
-d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire,
-depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis,
-Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied
-des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser
-impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils
-taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se
-répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la
-prirent d’assaut.
-
-Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc.
-quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à
-ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître
-de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être
-l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages
-qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la
-manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son
-courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit
-également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient
-paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui
-faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise
-sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la
-fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien.
-Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus
-redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et
-tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus
-subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises
-à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses
-ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient
-confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou
-étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de
-ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage,
-parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir
-rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à
-subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs
-de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir
-vaincus[146].
-
- [145] Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda;
- il se défit de ce prince en 444 pour régner seul.
-
- [146] _Votre maître et le mien_, disoient les ambassadeurs
- d’Attila, en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à
- payer à Attila un tribut de mille livres d’or par an.
-
-Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait
-à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis,
-combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs
-autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne
-profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le
-purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le
-ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths
-ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire
-pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila
-répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il
-reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa
-ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage,
-et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les
-Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape
-Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila.
-
- [147] Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus
- de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les
- Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les
- Celtes, les Allemands.
-
-Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire
-d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces.
-L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de
-Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie
-d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des
-empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie,
-et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric,
-roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient
-n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la
-mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en
-plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui
-avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre,
-et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés,
-ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube.
-D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après
-tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables
-d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres,
-commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes
-adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille.
-A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce
-livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce
-n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins
-qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit
-inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu
-dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et
-voluptueux.
-
- [148] On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu
- Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet
- événement arriva l’an de J. C. 476.
-
- [149] La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans.
- Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths
- avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila.
-
-L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne
-pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux
-Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes
-de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et
-moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes
-de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets,
-et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire,
-dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il
-plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son
-successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité
-par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et
-des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui
-lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse
-d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus
-vile.
-
-On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire,
-quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin
-par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable
-que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme
-Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps
-prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une
-courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures.
-Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire
-parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur
-les Vandales, et l’Italie sur les Goths.
-
- [150] C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans
- son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands
- éloges. Le président de Montesquieu, dans ses _considérations
- sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_,
- chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope,
- que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de
- calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont
- le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut
- s’empêcher de croire avec lui que la législation de Justinien ne
- fût un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des
- lois à tous ceux qui en avoient besoin.
-
-Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire et de Narsès. Tous deux
-étoient grands hommes de guerre; tous deux avoient les qualités propres
-à se faire respecter, craindre et aimer de leurs soldats; tous deux,
-quoique sous un règne où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire,
-leur patrie et le bien public. Narsès, en un mot, seroit peut-être
-égal à Bélisaire, si, au lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour
-se venger de la disgrace où il tomba sous le règne de Justin II,
-il eût su vaincre son ressentiment, mépriser ses ennemis, plaindre
-l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître, et se contenter de le
-rendre odieux, en sachant être malheureux. C’est un étrange spectacle
-que présente l’empire! A ne juger que par les événemens, on le croiroit
-à la fois près de sa ruine, et au comble de la gloire. Il triomphe en
-Afrique et en Italie, parce que Bélisaire et Narsès y commandent. En
-Asie, où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée à ce qui lui
-manque, il consent à payer aux Perses un tribut annuel de cinquante
-livres d’or.
-
-Quelques talens, cependant, qu’eussent ces deux capitaines célèbres,
-jamais avec les seules ressources que leur fournissoit l’empire, ils
-n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les Vandales et les Goths,
-terribles quand ils avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez
-sages pour s’y affermir. Procope nous représente les Vandales établis
-en Afrique, comme un peuple, qui, après la mort de Genseric, s’étoit
-abandonné à toutes les voluptés. Ils passoient les journées entières
-dans des bains parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient tissus d’or
-et de soie; ils étaloient sur leurs tables le luxe le plus élégant
-et le plus recherché; ils n’habitoient que des palais somptueux, des
-jardins délicieux. Sans avoir des mœurs aussi efféminées, les Goths
-avoient beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les avoit amollis,
-comme les Gaules avoient corrompu les Visigoths, que vainquirent les
-Français; et l’on sait avec quel mépris en parlent les historiens[151].
-
- [151] Grégoire de Tours nous peint les Goths comme des lâches.
- _Ut Gotthorum pavor mos est... Cum secundum consuetudinem
- Gotthi terga vertissent._ Ils n’étoient point tels quand ils
- s’établirent dans les provinces de l’empire.
-
-Bien loin que les Barbares songeassent à ne faire qu’une seule
-nation avec les peuples chez lesquels ils s’établissoient, ils les
-dépouilloient d’une partie considérable de leurs biens[152], et
-ruinoient la forme de leur gouvernement[153].
-
- [152] Procope dit que Genseric enleva aux principaux citoyens
- d’Afrique leurs terres et leurs esclaves, que les biens des
- Vandales furent exempts de toute charge, et qu’il exigea, au
- contraire, des contributions si fortes des naturels du pays, que
- ces malheureux, en travaillant beaucoup, pouvoient à peine les
- acquitter. Les Ostrogoths s’étoient emparés en Italie d’un tiers
- des terres. Dans les Gaules, les Visigoths prirent deux tiers des
- terres, et les Bourguignons la moitié, avec un tiers des esclaves.
-
- [153] Les Barbares, en s’établissant sur les terres de l’empire,
- détruisoient la forme de gouvernement établie par les empereurs.
- Elle étoit trop compliquée pour des hommes qui n’avoient presque
- point encore d’idées de politique. Il n’y a au monde que l’abbé
- du Bos qui ait pu se persuader que Clovis, en s’emparant des
- Gaules, ne fit que se mettre au lieu et place des empereurs,
- sans rien changer à la forme du gouvernement, et que les Gaulois
- conservèrent leurs sénats, leurs officiers, leur administration;
- que les cités eurent le droit de se faire la guerre, qu’on y leva
- toujours les mêmes impositions que sous les empereurs, etc.; mais
- ne n’est pas ici le lieu de réfuter cet auteur.
-
-S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par mépris pour les
-lois ou par ignorance, et ils établissoient une différence choquante
-entre les vainqueurs et les vaincus[154]. Par cette politique, le
-vainqueur se trouvoit toujours dans ses états comme dans un pays
-ennemi, et ses sujets devenoient les alliés et les amis de toute
-puissance qui vouloit le détruire. Voilà la principale cause de la
-chûte précipitée de tant de monarchies établies par les Barbares, et
-qui ne subsistèrent que pendant quelques années. C’est par-là que
-Bélisaire, avec une poignée de soldats, se vit en état d’arracher
-l’Afrique aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer à ses
-desseins, l’aidoient de tout leur pouvoir; ils portoient des vivres
-dans son camp, et le regardoient comme un libérateur qui venoit briser
-leur joug.
-
- [154] Par les lois des Visigoths, il leur étoit défendu de
- contracter des alliances par le mariage avec les Romains. On
- peut se rappeler comment les Français traitèrent les peuples des
- Gaules. _Si quis ingenus Francum aut hominem Barbarum occiderit
- qui lege Salica vivit, sol. 200, culpabilis judicetur. Si Romanus
- homo possessor, id est qui res in pago ubi commanet proprias
- possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, sol.
- 30 culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum ligaverit sine
- causa, sol. 15. culpabilis judicetur._ (Leg. Sal. Tit. 34.) _Si
- quis Ripuarius advenam Francum interfecerit, sol. 200. culpabilis
- judicetur. Si advenam Burgundionem, 160. sol. advenam Romanum,
- 100. sol. advenam Alamanum, seu Fresionem, vel Bajuvarium, aut
- Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur._ (Leg. Rip. Tit. 36.)
-
-Avec des forces encore moins considérables, le même général, et Narsès
-qui lui succéda dans le commandement de l’Italie, y remportèrent
-d’assez grands avantages pour ruiner l’empire des Goths. Ces barbares
-traitoient l’Italie comme une province ennemie, où ils ne seroient
-entrés que pour faire du butin. Ils trouvoient beau de régner dans un
-pays dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le conserver, il falloit
-qu’ils leur fournissent des subsistances, et qu’ils se ruinoient, en
-ruinant la culture des terres, obligés de tirer du dehors les bleds
-et les autres choses les plus nécessaires à la vie, ils restoient
-à la merci de la première puissance qui auroit une marine, et qui
-intercepteroit leurs convois. Bélisaire commença son expédition contre
-l’Italie par la conquête de la Sicile, qui en étoit le grenier. Ses
-vaisseaux croisèrent sur les côtes d’Italie, et, se saisissant des
-vivres qu’on portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner les places
-maritimes qu’ils occupoient, et leur enleva ainsi une partie de
-l’Italie, avant même que d’y être entré. Profitant de la crainte qu’il
-avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit bientôt à demander une paix,
-par laquelle ils se soumettoient à payer à l’empereur un tribut annuel
-de cent livres d’or, et à lui prêter des troupes toutes les fois qu’il
-en auroit besoin. On ajoute même que le roi Théodat offroit de renoncer
-à sa couronne, et de mener une vie privée.
-
-Rien n’est plus misérable que le tableau que commence à présenter
-l’empire d’Orient. On voit une nation qui a rassemblé tous les vices
-que le despotisme tour-à-tour, cruel, avare, superstitieux, timide,
-emporté et voluptueux, peut donner à des hommes qui, dans tous
-les temps, avoient été amis du mensonge, de la fourberie et de la
-nouveauté. Constantinople est divisée par des factions éternelles;
-nulle règle, nul principe; le trône appartient à qui veut l’usurper,
-et il est presque toujours la récompense de quelqu’assassinat. Les
-révolutions se succèdent rapidement les unes aux autres, et n’ont
-souvent d’autre cause que cette inquiétude qui se lasse de l’état
-présent des choses, et qui le regrette dès qu’il est changé.
-
-L’ancien goût des Grecs pour la philosophie avoit dégénéré dans leur
-décadence en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent cet
-esprit dans la théologie chrétienne, et épuisèrent toutes les erreurs
-où l’esprit humain peut tomber, quand, voulant franchir les bornes
-qui lui sont prescrites, il ose sonder les profondeurs infinies de la
-sagesse de Dieu. On peut donc se représenter la nation Grecque comme
-une nation de théologiens. Chaque parti ne crut jamais mettre assez
-de chaleur dans les controverses, ni d’art pour faire triompher la
-vérité dont il se flattoit de posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en
-emportement, en émeutes, en sédition. Etrange aveuglement de l’esprit
-humain! Chaque secte, pour ramener ses ennemis à sa communion, s’en
-faisoit détester par ses injustices et ses violences. C’étoit pour les
-convertir et les empêcher de se damner qu’on les rendoit malheureux
-dans ce monde; et les hommes qui exerçoient cette monstrueuse charité
-ne voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes en violant les premières
-lois de l’évangile et de l’humanité. Les questions théologiques étant
-devenues des affaires d’état par les désordres qu’elles causoient,
-furent bientôt les seules importantes; il n’est plus question de
-repousser les ennemis de l’empire, mais de répondre à un argument;
-de faire des préparatifs de guerre, mais de dresser une formule
-de foi. Tout fut confondu. Comme les empereurs vouloient se mêler
-d’être les juges de la foi, de prononcer des anathêmes, d’ordonner
-des excommunications, et de régler la discipline de l’église, les
-ecclésiastiques voulurent gouverner les affaires politiques; et quand
-on refusa de les entendre, ils causèrent des révolutions à l’exemple
-des armées, du sénat, du peuple et des provinces, qui, tour-à-tour,
-faisoient leur empereur. Chaque parti élevoit successivement sur le
-trône un prince de sa communion, et se servoit de son crédit pour
-accabler des ennemis, qui, en recouvrant la faveur, ne mettoient plus
-de bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire, à leur
-vengeance.
-
-Tandis que les Grecs étoient en proie à ces désordres, il se formoit
-contre eux un nouvel ennemi, et aussi redoutable que les peuples qui
-avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet, au commencement du
-septième siècle[155], avoit établi une nouvelle religion chez les
-Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada et vainquit; et, réunissant
-les deux pouvoirs de prince et de pontife, il ordonna aux califes, ses
-successeurs, d’étendre sa religion et son empire par les mêmes voies
-qui leur avoient donné naissance. Le prophète promit des récompenses
-éternelles à ceux qui perdroient la vie en combattant contre les
-infidelles, et menaça de l’enfer ceux qui resteroient oisifs dans leurs
-maisons, à moins que par des tributs ils ne contribuassent aux frais et
-aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins, naturellement braves
-et propres à supporter les fatigues de la guerre[156], avoient une
-religion et un gouvernement politique qui tendoient de concert à n’en
-faire qu’une nation militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus
-de confiance au milieu des plus grands dangers, qu’ils se croyoient
-martyrs de leur religion, et que les califes leur avoient persuadé
-qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes, sans que leur
-prudence puisse rien changer à des événemens résolus de toute éternité.
-
- [155] Mahomet mourut en 632. Héraclius régnoit alors à
- Constantinople depuis vingt ans. Abubècre, beau-père de Mahomet,
- lui succéda; son règne ne dura que deux ans, et il eut pour
- successeur Omar, calife, dont le courage et l’habileté étendirent
- la réputation des Arabes.
-
- [156] Les Arabes sont nommés sarrasins d’une contrée de l’Arabie
- heureuse, appelée _Saraca_ ou _Saracène_.
-
-Les conquêtes des Sarrasins sont une de ces révolutions les plus
-extraordinaires que présente l’histoire. Après s’être emparés de
-l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué l’Afrique, ils se
-répandent dans l’Asie, enlèvent à l’empire des provinces encore
-plus importantes que celles que je viens de nommer, et renversent
-la monarchie des Perses. Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce
-torrent débordé; l’Europe même n’étoit pas en sûreté. Tout le monde
-sait comment les Sarrasins s’établirent en Espagne sur les ruines des
-Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque dans le cœur de la France;
-comment ils conquirent la Sicile, et combien ils se rendirent
-redoutables sur la méditerranée. La rapidité et la continuité de ces
-succès seroient un prodige, dont la théologie des Mahométans pourroit
-se servir pour prouver la mission de Mahomet, si la foiblesse de
-l’empire de Constantinople et de la plupart des monarchies établies par
-les Barbares n’avoit rendu tout facile à des hommes aussi braves et
-aussi entreprenans que les Sarrasins.
-
-Ils eurent l’audace, sous les règnes de Constantin Pogonat et de Léon
-l’Isaurien, d’attaquer la capitale même de l’empire; ce qui la sauva
-dans ces circonstances, c’est le feu Grégeois, dont l’invention étoit
-due au célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu des eaux, et les
-Grecs en firent usage pour détruire les flottes de leurs ennemis. La
-consternation des Arabes fut égale à leur surprise; et n’osant plus
-se mettre en mer, ils se contentèrent de faire la guerre dans les
-provinces éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être heureux
-que quand ils cessèrent d’être unis. Les califes, en se multipliant,
-perdirent une partie de leur crédit; et comme leur gouvernement étoit
-militaire, ils furent méprisés dès qu’ils cessèrent de paroître à
-la tête de leurs armées et de les commander, les Sultans, leurs
-lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et les fonctions de chefs
-de la religion, et les divisions domestiques de ces nouveaux monarques
-firent le salut de leurs voisins.
-
-L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se forma en Asie une
-nouvelle puissance, dont les premiers succès devoient faire trembler
-les empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son origine du même
-pays que les Huns, et qui, après avoir rendu différens services aux
-Grecs, s’étoit établi sur les frontières orientales de l’empire, se
-soulevèrent vers la fin du dixième siècle, contre Mahomet, sultan de
-Perse, qui les traitoit avec dureté. Dès que cette nation eut connu ses
-forces, elle se répandit dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord
-qu’à piller; et sous le règne de Constantin Moomaque, les Turcs firent
-des courses jusqu’au Bosphore. La foiblesse des empereurs les enhardit,
-et quand ils se furent fait un établissement solide, ils ne songèrent
-qu’à s’agrandir.
-
-Si les empereurs avoient su se faire une politique conforme à l’état
-déplorable de leurs affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil
-que Constantin avoit laissé à ses successeurs, comme aux héritiers
-de la grandeur des Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie
-universelle, quand il ne s’agissoit que de n’être pas détruits par
-les infidelles, ils auroient peut-être profité de ce zèle indiscret
-qui arma tout l’Occident pour la délivrance des saints lieux. Mais
-ces princes se comportèrent comme des hommes foibles, à qui le danger
-le plus voisin paroît toujours le plus grand. Les infidelles les
-alarmoient; et quand ils virent approcher de Constantinople ces
-armées nombreuses qui méditoient la conquête de la Terre-Sainte, ils
-ne regardèrent plus les croisés que comme leurs ennemis. Il en faut
-convenir, il sembloit que les Occidentaux, lassés d’avoir une patrie,
-eussent repris cet esprit d’inquiétude et de brigandage qu’avoient
-eu leurs pères. Les croisés, assez peu sensés pour croire que leur
-expédition seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas des obstacles
-sans nombre qui s’y opposoient; ou comme s’ils eussent compté que la
-providence répareroit leurs fautes par des miracles continuels, ils
-ne songèrent pas même aux moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils
-vouloient conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours sans subsistance
-et à la veille de périr, se voyoient réduits à piller les provinces où
-ils passoient. De pareils hôtes devoient être fort incommodes; mais
-puisque les empereurs n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée de
-la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre parti à prendre que celui de la
-douceur et de la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux[157]
-sur des conquêtes qu’ils ne feroient vraisemblablement pas, il falloit
-n’avoir avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne purent s’y
-résoudre. Je ne sais quelle dignité qu’ils affectoient ne parut que de
-l’orgueil et les rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent
-recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités; et c’étoit précisément
-le moyen le plus infaillible de se faire mépriser des Occidentaux, dont
-une certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de chevalerie, étoit
-peut-être la seule vertu.
-
- [157] Les empereurs prétendoient que les croisés leur prêtassent
- hommage pour les terres qu’ils se préparoient à conquérir sur les
- infidelles.
-
-Nos chroniques sont pleines des perfidies que les croisés éprouvèrent
-de la part des empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant de leur
-capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent gagner dans la Grèce
-les indulgences qui les attendoient dans la Palestine[158], s’ils
-s’emparoient de Constantinople pour y établir le rit des Latins, et
-faire cesser un schisme qui rendoit les Grecs peut-être aussi odieux
-que les infidelles. La domination des Latins dans la Grèce ne fut pas
-longue, mais les empereurs Grecs, en recouvrant leur capitale, virent
-de jour en jour leur ruine plus certaine. Ces guerres d’outre-mer,
-dont les Occidentaux étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à
-inspirer plus de haines aux infidelles contre les chrétiens. Ils
-étoient impatiens de se venger, et c’étoit sur l’empire que devoient
-tomber tous leurs coups. «Conformément à notre sainte foi, disoit
-Osman I, sultan des Turcs, invitons d’abord avec douceur les princes
-chrétiens à recevoir la religion du prophète de Dieu. S’ils résistent à
-nos invitations, il faut les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité;
-et, le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité, les soumettre
-à notre culte, ou les punir de leur endurcissement.» Les infidelles,
-faisant sans cesse de nouveaux progrès en Asie, étendirent leur
-domination jusqu’au Bosphore. Les empereurs mendièrent inutilement des
-secours dans la chrétienté; ils furent obligés de permettre aux Turcs
-de bâtir des forts dans la Grèce; et Constantinople, déjà soumise à ses
-ennemis avant que d’être devenue leur proie, succomba enfin sous les
-armes de Mahomet III.
-
- [158] Il ne faut pas douter que la religion ne soit entrée pour
- beaucoup dans l’entreprise des croisés sur l’empire. Voyez
- les lettres que Beaudoin, comte de Flandres, et élu empereur,
- adresse, l’une à tous les chrétiens, et l’autre au pape. _Manus
- domini hæc operatur_, dit-il dans la première; mais il prend un
- ton plus emphatique dans la seconde. _Amantissime pater, vocate
- cœtum, congregate populum, coadunate senes et sugentes ubera,
- sanctificate diem acceptabilem domino, diem stabiliendæ unitatis
- et pacis._
-
-
-_Fin du Tome quatrième._
-
-
-
-
-TABLE
-
-De ce que contiennent les Observations sur les Romains.
-
-
- AVERTISSEMENT. pag. 253
-
- SOMMAIRES. 255
-
- LIVRE PREMIER. 258
-
- LIVRE SECOND. 314
-
- LIVRE TROISIÈME. 373
-
- LIVRE QUATRIÈME. 422
-
- LIVRE CINQUIÈME. 475
-
- LIVRE SIXIÈME. 534
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections et notes:
-
- Page 2: «voulut» remplacé par «voulu» (Quelques écrivains ont
- voulu remonter).
- Page 5: «Troyes» remplacé par «Troye» (l’expédition de Troye).
- Page 14: «un» remplacé par «une» (à peine avoit-on fait une loi).
- Page 15: «systême»: orthographe de l'auteur.
- Page 17: «lorqu'il» remplacé par «lorsqu'il» (lorsqu’il ne
- s’agit que d’une poignée de citoyens).
- Page 27: «foiblessse» remplacé par «foiblesse» (les Grecs dans
- leur première foiblesse).
- Page 35: l'auteur écrit indifféremment «cents» et «cens» (douze
- cens vaisseaux).
- Page 42: «Scytes» remplacé par «Scythes» (contre les Ammoniens
- et les Scythes).
- Page 43: «échaper» remplacé par «échapper» (impossible
- d’échapper à la ruine).
- Page 57: «travailèrent» remplacé par «travaillèrent» (les
- Athéniens travaillèrent sans relâche).
- Page 58: «commencés» remplacé par «commencé» (ses citoyens
- avoient commencé à être divisés).
- Page 72: «orces» remplacé par «forces» (qui par-là resteroient
- sans forces).
- Page 73: «consistat» remplacé par «consista» (Son grand art
- consista).
- Page 83: «orgeuil» remplacé par «orgueil» (qu’ils doivent se
- promettre de leur orgueil).
- Page 84: «chûte»: othographe de l'auteur (dont la chûte auroit
- été suivie).
- Pag e 85: «ct» remplacé par «et» (et peut-être même le mépris).
- Page 86: «Athène» remplacé par «Athènes» (les généraux de
- Lacédémone et d’Athènes).
- Page 86: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (Démosthènes
- reprocha dans la suite aux Athéniens).
- Page 87: «Trace» remplacé par «Thrace» (dans la Béotie ou dans
- la Thrace).
- Page 90: «qu’il sne» remplacé par «qu’ils ne» (dès qu’ils ne
- sont plus utiles).
- Page 90: «rafiner» remplacé par «raffiner» (à raffiner leur
- goût).
- Page 90: «ont» remplacé par «on» (on trouvoit sur leurs tables).
- Page 99: «Démosthènes» remplacé par «Démosthène» (Démosthène et
- Eurimédon lui furent envoyés).
- Page 107: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (que
- Démosthènes reproche aux Athéniens).
- Page 125: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (C’est ce que
- vouloit dire Démosthènes).
- Page 126: «oprimer» remplacé par «opprimer» (ne se
- réconcilioient que pour opprimer).
- Page 126: «Tucydide» remplacé par «Thucydide» (dit Thucydide).
- Page 133: «Grèe» remplacé par «Grèce» (se multiplioient dans la
- Grèce).
- Page 138: «terrein»: ailleurs l'auteur écrit «terrain» (un
- terrein qui lui convînt pour combattre).
- Page 146: «inpénétrable» remplacé par «impénétrable» (pour se
- rendre impénétrable).
- Page 169: «Arcananie» remplacé par «Acarnanie» (rappeler dans
- l’Acarnanie).
- Page 175: «subuguer» remplacé par «subjuguer» (pour subjuguer
- la Grèce).
- Page 202: «Cypre» remplacé par «Chypre» (l'île de Chypre).
- Page 218: «eratus» remplacé par «Aratus» (qu’elle rassurât
- entièrement Aratus).
- Page 218: «alliées» remplacé par «alliés» (les alliés de la
- ligue Achéenne).
- Page 218: «Aux» remplacé par «eux» (occupés chez eux par
- quelques affaires).
- Page 221: «chéenne Acontre» remplacé par «Achéenne contre»
- (défendre la confédération Achéenne contre la
- république).
- Page 232: «revenir» remplacé par «devenir» (devenir les maîtres
- du monde).
- Page 235: «tyrannnie» remplacé par «tyrannie» (la tyrannie dans
- leur patrie).
- Page 247: «cour» remplacé par «cours» (le cours de ses guerres).
- Page 249: «Démosthène» remplacé par «Démosthènes» (les
- Démosthènes, les Platon, les Euripide).
- Page 272 note 11: «plebs» remplacé par «plebes» (Eo nuncio
- erecti patres; erecta plebes;).
- Page 272 note 11: «inservitum» remplacé par «insueritum» (summâ
- ope insueritum erat).
- Page 272 note 12: «clien» remplacé par «client» (Un patron et
- son client).
- Page 278: «rappelent» remplacé par «rappellent» (Ils se
- rappellent).
- Page 283 note 16: «temp stati» remplacé par «tempestati» (Huic
- tantæ tempestati).
- Page 287: «ambitionr» remplacé par «ambition» (une partie de
- leur ambition).
- Page 292: «liccnee» remplacé par «licence» (pouvoit conduire à
- la licence).
- Page 318: «ils» remplacé par «il» (il s’est emparé du diadême).
- Page 336 note 32: «pecuniniæ» remplacé par «pecuniæ» (ex
- pecuniæ modo).
- Page 360: «cahos» remplacé par «chaos» (dans un chaos énorme).
- Page 364 note 53: «velti» remplacé par «velit» (impetret quæ
- velit).
- Page 364 note 53: «graciost» remplacé par «graciosi»
- (_ita graciosi eramus apud illum_).
- Page 380: «rafiné» remplacé par «raffiné» (Ce despotisme
- raffiné).
- Page 381: «Agripa» remplacé par «Agrippa» (Agrippa, petit-fils
- d’Auguste).
- Page 383: «viellesse» remplacé par «vieillesse» (d'accorder à
- ma vieillesse quelque repos).
- Page 385: «satyre» remplacé par «satire» (la satire, qui n’est
- jamais odieuse).
- Page 387: «abbatre» remplacé par «abattre» (pour l’abattre d’un
- seul coup d’épée).
- Page 399: «ils» remplacé par «les» (les armées obéirent).
- Page 435: «amolisse» remplacé par «amollisse» (et n’amollisse
- l’ame).
- Page 403: «flateur» remplacé par «flatteur» (le plus insigne
- flatteur).
- Page 435 note 88: «oute» remplacé par «toute» (toute l’utilité
- des exercices).
- Page 435 note 88: le numéro de chapitre manque (Vegèce, l. 2,
- ch.).
- Page 438: «estlav» remplacé par «est lavé» (la honte dont on
- est lavé).
- Page 439 note 91: «conssul» remplacé par «consul» (Le consul
- avoit seul).
- Page 448: «raillier» remplacé par «rallier» (savoir se rallier).
- Page 453: «Ita-» remplacé par «Italiens» (la haine que les
- Italiens).
- Page 453: «Camile» remplacé par «Camille» (Camille, qui venoit
- de soumettre).
- Page 463: «rappele» remplacé par «rappelle» (si on se rappelle
- combien).
- Page 467: «bisarres» remplacé par «bizarres» (Ces jeux
- bizarres).
- Page 470: «lieutenant» remplacé par «lieutenans» (les
- lieutenans d’Alexandre).
- Page 470: «Phyrrhus» remplacé par «Pyrrhus» (Pyrrhus ne trouve
- rien de barbare).
- Page 476: «Chartage» remplacé par «Carthage» (Carthage, fondée
- par Didon).
- Page 479 note 110: «Cartaginois» remplacé par «Carthaginois»
- (Carthaginois, _mangeur de bouillie_).
- Page 489: «auxilières» remplacé par «auxiliaires» (toujours
- nouvelles d’auxiliaires).
- Page 493: «elle» remplacé par «elles» (quand elles l’avoient
- taillé en pièce).
- Page 504: «aruspices» remplacé par «auspices» (auspices qui lui
- annoncèrent à propos).
- Page 516: «humilié» remplacé par «humiliée» (Quelqu’humiliée
- qu’elle soit).
- Page 521: inséré «firent» (ce que les Romains firent).
- Page 521: «Macédoinne» remplacé par «Macédoine» (faire la
- guerre à la Macédoine).
- Page 523: «différents» remplacé par «différends» (oublient
- leurs différends particuliers).
- Page 533 note 133: «Gali» remplacé par «Galli» (Galli
- spoliaverunt).
- Page 547: «amolissent» remplacé par «amollissent» (à ceux qui
- amollissent).
- Page 552: «Tel» remplacé par «Telle» (Telle étoit la situation).
- Page 553: «superde» remplacé par «superbe» (une ville superbe).
- Page 554: «richessesses» remplacé par «richesses» (une partie
- de leurs richesses).
- Page 555: «stoïscisme» remplacé par «stoïcisme» (l’impuissant
- stoïcisme).
- Page 576: «despostisme» remplacé par «despotisme» (tous les
- vices que le despotisme).
- Page 578: «des» remplacé par «de» (quand on refusa de les
- entendre).
- Page 580: «avoit» remplacé par «avoient» (les califes leur
- avoient persuadé).
- Page 580: «ses» remplacé par «ces» (la continuité de ces
- succès).
- Page 583: «reprit» remplacé par «repris» (eussent repris cet
- esprit).
- Page 584 note 158: «cœcum» remplacé par «cœtum» (Amantissime
- pater, vocate cœtum).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d
- l'Abbé de Mably, Volume 4, by Abbé de Mably
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-works.
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-<title>The Project Gutenberg eBook of Collection complète des Œuvres de l'abbé de Mably, tome IV
- by Abbé de Mably</title>
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- </head>
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres de l'Abbé
-de Mably, Volume 4, by Abbé de Mably
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4
-
-Author: Abbé de Mably
-
-Release Date: March 8, 2017 [EBook #54311]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive).
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="left ssrf"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="left ssrf"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="figcenter">
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- <p class="cent cs8">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition
- électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/im-01.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" />
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<h1>COLLECTION<br />
-<span class="cs6"><i>COMPLETE</i></span><br />
-DES ŒUVRES<br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-<span class="cs8">L’ABBÉ DE MABLY.</span></h1>
-
-<hr class="hr5 sep2" />
-
-<div class="cs12 cent gesp">TOME QUATRIEME,</div>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<p class="cent sep2">Contenant les Observations sur l’histoire des Grecs
-et des Romains.</p>
-
-<p class="cent sep2"><span class="gesp">A PARIS,</span><br />
-<br />
-De l’imprimerie de Ch. <span class="smcap">Desbriere</span>, rue et place<br />
-<i>Croix</i>, chaussée du <i>Montblanc</i>, ci-devant d’<i>Antin</i>.</p>
-
-<hr class="hr6" />
-
-<p class="cent"><i>L’an III de la République</i>,<br />
-(1794 à 1795.)</p>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<h2 id="ohg"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br />
-<span class="cs6">SUR</span></span><br />
-<span class="nesp">L’HISTOIRE DE LA GRECE.</span></h2>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/im-02.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" />
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="pagenum" id="Page_I">I</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3 class="rpo"><span class="cs8">A MONSIEUR</span><br />
-L’ABBÉ DE <span class="nesp">R***.</span></h3>
-
-<p class="first"><i><span class="smcap">Il</span> y a déjà plusieurs années, mon cher
-abbé, que je vous ai offert la première
-ébauche de mon travail sur l’Histoire de
-l’ancienne Grèce; mais je me suis aperçu
-depuis combien ce présent étoit peu digne
-de vous. Horace étoit un grand maître;
-et j’ai appris par mon expérience qu’il est
-dangereux de ne pas laisser mûrir pendant
-plusieurs années ses écrits dans son
-porte-feuille</i>: nonum prematur in annum.
-<span class="pagenum" id="Page_II">II</span>
-<i>Il est impossible de juger avec justice un
-ouvrage qu’on vient de finir; il faut l’oublier;
-on le revoit alors de sang-froid
-et avec les nouvelles connoissances qu’on
-a acquises; notre amour-propre d’auteur
-ne nous dérobe plus nos erreurs et nos
-fautes; il nous les présente, au contraire,
-comme autant de preuves des progrès que
-nous avons faits.</i></p>
-
-<p><i>L’ouvrage que je vous adresse aujourd’hui
-n’est encore qu’une suite de réflexions
-sur les mœurs, le gouvernement
-et la politique de la Grèce; j’y recherche
-les causes générales et particulières de sa
-prospérité et de ses malheurs. Il m’arrive
-souvent aujourd’hui de louer ce que j’ai
-blâmé dans mes premières observations,
-et de blâmer les mêmes choses que j’ai
-louées; c’est qu’il y a eu un temps où je
-regardois de certaines maximes sur la
-grandeur, la puissance et la fortune des
-<span class="pagenum" id="Page_III">III</span>
-états, comme autant de vérités incontestables;
-et qu’après quinze ans de méditations
-sur les mêmes objets, je suis
-parvenu à ne les voir que comme des
-erreurs que nos passions et l’habitude
-ont consacrées.</i></p>
-
-<p><i>Laissez vos Grecs, m’a-t-on dit plusieurs
-fois, leur histoire est usée. Qui
-ne connoît pas Lacédémone, Lycurgue,
-Athènes, Solon, Thèbes, Epaminondas,
-la ligue des Achéens et Aratus? On est
-las d’entendre parler de la bataille de
-Salamine et de la guerre du Péloponèse.
-Pouvois-je, mon cher abbé, me rendre à
-ces conseils? Quand on a mal réussi en
-traitant un beau sujet, est-il possible de
-ne pas recommencer son ouvrage? J’aurois
-pu laisser mes</i> Observations sur les
-Grecs, <i>telles qu’elles étoient, s’il n’avoit
-été question que de corriger des
-fautes d’écrivain; mais il falloit ne pas
-<span class="pagenum" id="Page_IV">IV</span>
-laisser subsister une doctrine dangereuse:
-des maximes fausses en politique intéressent
-trop le bonheur des hommes pour
-qu’un auteur ne doive pas se rétracter
-quand il parvient à connoître la vérité.</i></p>
-
-<p><i>Ce seroit un grand malheur, si on se
-lassoit d’étudier les Grecs et les Romains;
-l’histoire de ces deux peuples est une
-grande école de morale et de politique:
-on n’y voit pas seulement jusqu’où peuvent
-s’élever les vertus et les talens des
-hommes sous les lois d’un sage gouvernement,
-leurs fautes mêmes serviront éternellement
-de leçons aux hommes. Puissent
-les princes, en voyant les suites
-funestes de l’ambition de Sparte et d’Athènes,
-et des divisions des Grecs, connoître
-et aimer les devoirs de la société!
-Je sais que la plupart des faits intéressans
-de ces deux nations sont connus de
-tout le monde, et qu’on fatiguera son lecteur,
-<span class="pagenum" id="Page_V">V</span>
-quand on les racontera après les
-historiens anciens: mais fera-t-on un
-ouvrage désagréable et inutile aux personnes
-qui aiment à penser, quand on
-cherchera à développer les causes de ces
-grands événemens? Cette matière est
-inépuisable et sera toujours nouvelle. Je
-ne vous présente, mon cher abbé, qu’un
-foible essai, et je ne doute point que des
-écrivains plus habiles que moi ne trouvent
-encore dans l’histoire de la Grèce
-une abondante moisson de réflexions nouvelles,
-et également utiles à la morale
-et à la politique.</i></p>
-
-<p class="sepb4"><i>En vous donnant une marque publique
-des sentimens d’estime et de tendresse que
-j’ai pour vous, pourquoi ne voulez-vous
-pas, mon cher abbé, que j’aie le plaisir
-de parler des bonnes qualités de mon ami?
-Il faut me taire, puisque vous le désirez,
-et je sacrifie à votre délicatesse tous les
-<span class="pagenum" id="Page_VI">VI</span>
-éloges que vous méritez. Si l’ouvrage
-nouveau que j’ai fait sur les Grecs est
-digne de l’attention du public, je serai
-d’autant plus charmé d’avoir corrigé mes
-fautes, que rien ne peut être plus agréable
-pour moi que de penser que ce monument
-que j’élève à notre amitié, étant lié
-à un ouvrage digne de vivre, perpétuera
-le souvenir des sentimens inviolables
-qui nous unissent.</i></p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_VII">VII</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3>SOMMAIRES.</h3>
-
-<p class="cent cs12 gesp">LIVRE PREMIER.</p>
-
-<p class="hang">Mœurs et gouvernement des premiers Grecs.
-Des causes qui contribuèrent à ne faire de
-toute la Grèce qu’une république fédérative,
-dont Lacédémone devient la capitale. Réflexions
-sur cette forme de gouvernement.
-De la guerre de Xercès.</p>
-
-<p class="tright"><a href="#Page_1">page 1</a></p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp">LIVRE II.</p>
-
-<p class="hang">Rivalité entre Athènes et Lacédémone. Examen
-de l’administration de Cimon et de
-Périclès. De la guerre du Péloponèse. Décadence
-des Spartiates. L’empire qu’ils ont
-acquis sur la Grèce est détruit par les
-Thébains.</p>
-
-<p class="tright"><a href="#Page_63">63</a></p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp">LIVRE III.</p>
-
-<p class="hang">Des causes qui, après la décadence d’Athènes
-et de Sparte, empêchèrent que la Grèce
-ne rétablît son gouvernement fédératif.
-Situation de la Macédoine. Examen de
-la conduite de Philippe. Réflexions sur
-Alexandre.</p>
-
-<p class="tright"><a href="#g_l_3">123</a></p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_VIII">VIII</div>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp">LIVRE IV.</p>
-
-<p class="hang">Situation des Grecs après la mort d’Alexandre
-et sous ses successeurs. De l’origine, des
-mœurs et des lois de la ligue des Achéens.
-Les affaires des Romains commencent à
-être mêlées à celles des Grecs; la Grèce
-devient une province Romaine.</p>
-
-<p class="tright"><a href="#g_l_4">186</a></p>
-
-<hr class="hr1" />
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/im-03.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" />
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="pagenum" id="Page_1">1</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<p class="cs16 cent esp"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br />
-<span class="cs6">SUR</span></span><br />
-L’HISTOIRE DE LA GRECE.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<h3 class="rpw">LIVRE PREMIER.</h3>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="first"><span class="smcap">L’histoire</span> nous représente les premiers
-Grecs, comme des hommes errans de contrées
-en contrées. Ils ne cultivoient point la terre,
-ils n’avoient aucune demeure fixe, et, n’étant
-liés par aucun commerce, aucune police, aucune
-loi, ne marchoient qu’armés, et ne connoissoient
-d’autre droit que celui de la force:
-tels ont été tous les peuples à leur naissance,
-tels sont encore les sauvages d’Amérique, que
-la fréquentation des Européens n’a pas civilisés.
-Quelques maux que se fissent les différentes
-hordes des Grecs, ils n’étoient pas cependant
-eux-mêmes leurs plus grands ennemis; les
-habitans des îles voisines, encore plus barbares,
-faisoient, s’il en faut croire les historiens,
-<span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
-des descentes fréquentes sur les côtes de
-la Grèce; souvent la passion de piller, ou plutôt
-de faire le dégât, les portoit jusques dans l’intérieur
-du pays, et ils croyoient par leurs ravages,
-y laisser des monumens honorables de
-leur valeur.</p>
-
-<p>Quelques écrivains ont <ins id="cor_1" title="voulut">voulu</ins> remonter au-delà
-de ces siècles de barbarie, et Dicéarque,
-qui selon Porphyre, est de tous les philosophes
-celui qui a peint les premières mœurs des
-Grecs avec le plus de fidélité, en fait des sages
-qui menoient une vie tranquille et innocente,
-tandis que la terre, attentive à leurs besoins,
-prodiguoit ses fruits sans culture. Cet âge d’or,
-qui n’auroit jamais dû être qu’une rêverie des
-poëtes, étoit un dogme de l’ancienne philosophie.
-Platon établit l’empire de la justice et
-du bonheur chez les premiers hommes; mais
-on sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces
-lits de verdure, de ces concerts, de ce doux
-loisir qui faisoit le charme d’une société où
-les passions étoient inconnues.</p>
-
-<p>Depuis que Minos, prince assez recommandable
-par sa justice, pour que la fable en ait
-fait le juge des enfers, avoit appris aux Crétois
-à être heureux en obéissant à des lois dont
-toute l’antiquité a admiré la sagesse; la Crète
-<span class="pagenum" id="Page_3">3</span>
-enorgueillie n’avoit pu se défendre de mépriser
-ses voisins, et le sentiment de sa supériorité
-lui avoit inspiré l’envie de les asservir. Le
-petit-fils de ce prince, nommé aussi Minos,
-mit à profit l’ambition naissante de ses sujets
-pour étendre son empire; il construisit des
-barques, exerça les Crétois au pilotage et à
-la discipline militaire, conquit les îles voisines
-de son royaume, et fit respecter ses lois
-en y établissant des colonies. Intéressé à entretenir
-la communication libre entre les parties
-séparées de ses états, il purgea la mer
-des pirates qui l’infestoient; et en affermissant
-ainsi sa domination, devint, sans le savoir,
-le bienfaiteur des Grecs, dont les côtes ne
-furent pas insultées. Ce peuple, délivré d’une
-partie de ses maux, n’eut plus à craindre que
-sa propre férocité, et la jouissance d’un premier
-bien lui donna le désir de l’accroître.</p>
-
-<p>L’Attique, pays ingrat et stérile, fut moins
-exposée que les autres provinces de la Grèce
-aux incursions de ses ennemis; les familles qui
-s’y réfugièrent ne subsistoient qu’avec peine
-des productions naturelles de la terre; mais
-leur pauvreté, dit Thucydide, leur valut un
-repos favorable aux progrès de la société; leur
-industrie fut aiguisée, et elles renoncèrent les
-<span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
-premières à la vie errante. Leur exemple instruisit
-de proche en proche le reste de la
-Grèce; et à mesure que les peuples cultivateurs
-se multiplièrent et formèrent des espèces
-de républiques capables de défendre leurs cabanes
-et leurs moissons, le pillage devint un
-exercice plus difficile et plus dangereux. Les
-brigands, trompés dans leurs espérances, comptèrent
-moins sur leurs forces; ils ne rapportèrent
-souvent aucun butin de leurs courses; et
-la nécessité les obligea enfin de pourvoir à leur
-subsistance en cultivant la terre: ils s’attachèrent
-aux contrées qu’ils défrichoient, et tous les Grecs
-eurent des demeures et des possessions fixes.</p>
-
-<p>Je passe rapidement sur des siècles, où la
-Grèce encore plongée dans la plus profonde
-ignorance des devoirs de l’humanité, possédoit
-cependant ces héros et ces demi-dieux, si célèbres
-dans ses traditions fabuleuses. L’homme
-le plus digne de la reconnoissance et de l’hommage
-des Grecs, ce fut celui qui leur apprit
-qu’ils avoient une origine commune. Cette
-doctrine apprivoisa les esprits; les hameaux,
-qui formoient autant de sociétés indépendantes
-et ennemies les unes des autres, cessèrent de
-se haïr, et commencèrent à contracter des
-alliances. Des bienfaits mutuels leur persuadèrent
-<span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
-qu’ils ne formoient qu’un même peuple;
-et l’on vit bientôt que la Grèce entière, se
-croyant offensée par l’injure que Pâris fit à
-Ménélas, se ligua pour en tirer vengeance. Les
-esprits, à cette époque, avoient déjà fait des
-progrès considérables; et quoique les héros
-d’Homère conservassent encore des mœurs
-barbares, les Grecs cultivoient déjà des arts
-qui demandent du génie.</p>
-
-<p>Au retour de l’expédition de <ins id="cor_2" title="Troyes">Troye</ins>, on
-auroit dit que les dieux protecteurs du royaume
-et de la famille de Priam, en vouloient venger
-les malheurs en ruinant la Grèce. Elle éprouva
-en effet différentes révolutions capables d’étouffer
-les principes grossiers du gouvernement,
-de morale, d’ordre et de subordination
-qu’elle avoit adoptés, et que la paix seule pouvoit
-perfectionner. La discorde arma tous les
-Grecs les uns contre les autres; la guerre fit
-périr plusieurs peuples, ou les força d’abandonner
-les contrées qu’ils commençoient à
-nommer leur patrie. C’est ainsi que les Béotiens,
-chassés d’Arne par les Thessaliens,
-s’établirent dans la Calmeïde, à laquelle ils
-donnèrent leur nom. Le Péloponèse changea
-de face par le rappel des Héraclides; les
-peuples de cette province, vaincus ou effrayés,
-<span class="pagenum" id="Page_6">6</span>
-abandonnèrent leur pays; et ces hommes,
-qui n’avoient pu défendre leurs possessions,
-furent assez forts ou assez braves pour en
-conquérir de nouvelles. La Grèce, incapable
-en quelque sorte de suffire à ses habitans, se
-trouva encore pleine de peuples exilés et
-errans qui cherchoient une retraite, et qui, ne
-pouvant subsister que par le pillage, avoient
-repris les anciennes mœurs de leurs pères. Les
-vaincus furent souvent détruits; des victoires,
-toujours achetées par beaucoup de sang, affoiblirent
-les vainqueurs mêmes, et les peuples
-épuisés reprirent enfin des demeures fixes:
-mais le souvenir des injures et des maux qu’ils
-s’étoient faits, multiplièrent entre eux les causes
-de haine et de division, et deux bourgades
-ne furent point voisines sans être ennemies.</p>
-
-<p>Heureusement pour les Grecs, que ne faisant
-encore la guerre que par brutalité et par
-emportement, aucune vue d’ambition ne leur
-mettoit les armes à la main; s’ils avoient voulu
-faire des conquêtes les uns sur les autres,
-leurs querelles se seroient perpétuées. La haine
-et la vengeance, plus promptes et moins réfléchies
-que l’ambition, sont moins durables
-dans le cœur humain; et la plupart des villes,
-lassées de leurs divisions qui diminuoient leur
-<span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
-fortune au lieu de l’accroître, renouvellèrent
-leurs anciennes alliances. On cultiva ses héritages
-avec moins de trouble, une tranquillité
-passagère fit connoître le prix d’une paix durable;
-on étudia les moyens de l’affermir;
-l’intérêt apprit aux différens peuples à être
-moins injustes; et pendant qu’il s’établissoit
-entr’eux des fêtes, des solennités, des sacrifices
-communs et un droit des gens, les lois
-se perfectionnoient dans chaque ville; et les
-Grecs, plus instruits de leurs devoirs, se
-préparoient insensiblement à former des sociétés
-plus régulières.</p>
-
-<p>La Grèce n’avoit connu jusqu’alors qu’un
-gouvernement militaire; c’est-à-dire, que le
-capitaine d’une république en étoit le magistrat,
-parce que tous les Grecs n’étoient que
-soldats; mais commençant avec la paix à
-devenir citoyens, ils eurent de nouveaux besoins,
-ils craignirent de nouveaux dangers,
-et il fallut substituer de nouvelles lois aux
-anciennes qui ne suffisoient plus. Les capitaines
-qui, sous le nom de rois, avoient
-joui d’un pouvoir continuel et très-étendu
-pendant les temps de guerre et de trouble,
-le virent diminuer pendant la paix, et leurs
-fonctions cessèrent en quelque sorte. Ils voulurent
-<span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
-sans doute réparer la perte qu’ils faisoient,
-et retrouver dans les citoyens l’obéissance
-à laquelle ils avoient accoutumé les soldats;
-mais les peuples de leur côté apprenant
-à sentir le prix de la liberté civile, par l’abus
-même que les chefs faisoient déjà de leur
-autorité, craignirent d’être esclaves dans les
-villes où les lois ne seroient pas supérieures
-au magistrat. Plus l’inquiétude dont les esprits
-étoient agités annonçoit une révolution prochaine,
-plus les rois faisoient des efforts pour
-retenir le pouvoir prêt à s’échapper de leurs
-mains; mais la rusticité de leurs mœurs ne
-leur ayant pas permis de se façonner aux secrets
-de la dissimulation et de la tyrannie,
-leur ambition souleva des hommes pauvres,
-courageux, et dont la fierté n’étoit point
-émoussée par cette foule de besoins inutiles et
-de passions timides qui asservirent leurs descendans.</p>
-
-<p>A peine quelques villes eurent-elles secoué
-le joug de leurs capitaines, que toute la Grèce
-voulut être libre. Un peuple ne se contenta pas
-de se gouverner par ses lois, soit qu’il crût
-sa liberté intéressée à ne pas souffrir chez ses
-voisins l’exemple contagieux de la tyrannie;
-soit, comme il est plus vraisemblable, qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
-ne suivît que cette sorte d’enthousiasme auquel
-on s’abandonne dans la première chaleur d’une
-révolution, il offrit ses secours à quiconque
-voulut se défaire de ses rois. L’amour de l’indépendance
-devint dès-lors le caractère distinctif
-des Grecs; le nom même de la royauté
-leur fut odieux; et une ville opprimée par un
-tyran, auroit, en quelque sorte, été un affront
-pour toute la Grèce.</p>
-
-<p>Sans cette révolution, qui fit prendre aux
-Grecs un génie tout nouveau, il est vraisemblable
-qu’ils auroient eu le sort de tous ces
-peuples obscurs, dont nous ignorons l’histoire
-et même le nom. Quelque roi d’Argos, de
-Micène, de Corinthe, de Thèbes ou de quelqu’autre
-ville, auroit subjugué ses voisins, et
-affermi son autorité sur ses sujets. La Grèce,
-despotiquement gouvernée, n’auroit produit,
-ni les lois, ni les talens, ni les vertus que la
-liberté et l’émulation y firent naître; rampant
-dans sa foiblesse, ou ignorant l’art de se
-servir de ses forces, elle auroit langui dans la
-servitude, et attendu avec nonchalance qu’un
-étranger en fît une province de son empire.</p>
-
-<p>Les services mutuels que les Grecs se rendirent,
-dans le cours de ces révolutions, achevèrent
-d’amortir les haines qui avoient divisé
-<span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
-leurs républiques; et dès qu’ils cessoient de se
-haïr, leur foiblesse et leur amour de la patrie,
-les invitoient de concert à s’unir par une alliance
-générale, comme les peuples de plusieurs de
-leurs provinces, étoient déjà unis par des
-alliances particulières. Sans parler des villes
-qui envoyoient des députés au jeux d’Olimpie,
-de Corinthe et de Némée, pour offrir les mêmes
-sacrifices aux mêmes divinités, et resserrer les
-nœuds de leur amitié; on étoit témoin depuis
-long-temps du bonheur des différens peuples
-qu’Amphictyon, troisième roi d’Athènes, avoit
-unis par une confédération étroite. Leurs députés
-se rendoient tous les ans à Delphes et
-aux Thermopyles pour y délibérer sur leurs affaires
-générales et particulières; et ces alliés,
-fidèles au serment par lequel ils s’engagoient
-de ne se jamais faire aucun tort, d’embrasser
-au contraire leur défense, et de venger de concert
-les injures faites au temple de Delphes,
-voyoient prospérer de jour en jour leurs affaires
-domestiques, et étoient craints, aimés et respectés
-au-dehors. Les nouvelles républiques
-demandèrent à l’envi à s’associer à cette ligue
-pour jouir de sa protection; et les assemblées
-amphictyoniques devinrent, si je puis parler
-ainsi, les états-généraux de la Grèce; cent
-<span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-villes libres et indépendantes ne formèrent enfin
-qu’une même république fédérative, et dont
-le corps Helvétique nous retrace aujourd’hui
-une image assez ressemblante.</p>
-
-<p>Quelqu’avantage que les Grecs retirassent
-de leur confédération, quelque bien qu’ils s’en
-promissent pour l’avenir, il s’en falloit cependant
-beaucoup que leur nouveau gouvernement
-pût suffire à tous leurs besoins, et écarter tous
-les dangers que devoit craindre une politique
-prévoyante et éclairée. Si le conseil des amphictyons
-communiqua une partie de sa sagesse,
-de sa justice et de son désintéressement
-à ses nouveaux associés, il prit sans doute à
-son tour quelques-uns de leurs vices. Borné
-à l’exercice d’une simple médiation, n’ayant
-ni le droit de dicter des lois générales à la Grèce,
-ni les forces nécessaires pour faire obéir à ses
-décrets, il avoit pu autrefois tenir étroitement
-unies quelques villes égales en réputation, qui
-aimoient la paix, et qui avoient le même gouvernement,
-les mêmes craintes et les mêmes
-ennemis; mais il ne devoit plus avoir le même
-succès, dès qu’on en eut ouvert l’entrée aux
-ministres d’une foule de républiques inégales
-en forces, et qui se gouvernoient par des principes
-opposés. Il y a mille institutions politiques,
-<span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
-dont on perd tout le fruit dès qu’on
-veut les étendre au-delà de certaines bornes:
-n’est-il pas vraisemblable que si les provinces
-voisines de la Suisse se cantonnoient, l’alliance
-helvétique en seroit affoiblie?</p>
-
-<p>Si les Grecs continuèrent à cultiver la paix,
-ou du moins s’il ne s’éleva entre eux que des
-querelles passagères et peu importantes, ce ne fut
-pas l’ouvrage seul du gouvernement amphictyonique.
-L’ancienne habitude qu’ils avoient
-contractée d’envoyer des colonies au-dehors,
-et leurs dissentions domestiques depuis l’établissement
-de la liberté sur les ruines de la monarchie,
-y contribuèrent également; et toutes
-ces causes à la fois concoururent à entretenir
-l’union.</p>
-
-<p>Pausanias rapporte que le plus jeune des fils
-de Lycaon, Oénotrus, prince audacieux, entreprenant,
-et plein de cette espérance qui
-fait les héros, ayant obtenu de Nyctimus son
-frère, des vaisseaux et des soldats, imagina,
-le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les
-fondemens d’un nouvel état dans une terre
-étrangère. Les vents le portèrent en Italie, et
-il y régna avec gloire. Le succès de ces aventuriers
-fut admiré; leur fortune fit naître une
-émulation générale; et tout ce que la Grèce
-<span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
-eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui auroient
-communiqué leur inquiétude et leur
-ambition à leur patrie, ne songea, après même
-que la royauté eut été détruite, qu’à former des
-colonies que leur éloignement, de nouveaux
-intérêts et l’esprit d’indépendance qu’elles
-avoient apporté de leur première patrie, rendoient
-bientôt étrangères à leurs métropoles.
-Tandis que les Grecs peuploient à l’envi l’Italie
-et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs villes,
-qui n’étoient jamais surchargées de citoyens,
-ne sentoient point la nécessité d’acquérir de
-nouveaux domaines pour fournir à leur subsistance;
-et cette foiblesse, qui les rendoit incapables
-de faire longues guerres, ne leur permettoit
-pas de s’accoutumer insensiblement à l’ambition,
-et de porter dans leurs entreprises cette
-constance opiniâtre, sans laquelle un peuple
-n’est jamais ambitieux et conquérant.</p>
-
-<p>Chaque ville, nouvellement associée au conseil
-amphictyonique, étoit d’ailleurs trop occupée
-de son administration intérieure pour
-songer à inquiéter ses voisins. Le hasard seul
-avoit décidé du gouvernement, quand elles s’affranchirent
-de la tyrannie de leurs capitaines;
-et les lois s’étoient faites à la hâte, sans règle
-et sans principe. Chacun avoit tâché de profiter
-<span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
-de la révolution pour s’emparer de l’autorité;
-et quand le calme commença à se rétablir
-dans les esprits, tout le monde fut mécontent
-en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout
-côté des querelles entre les nobles et le peuple,
-les riches et les pauvres, les magistrats et les
-citoyens; il n’étoit continuellement question
-que de régler leurs droits et leur fortune. Des
-prétentions opposées, des plaintes, des craintes
-ou des espérances toujours nouvelles empêchoient
-que les républiques ne prissent une
-forme stable; à peine avoit-on fait <ins title="un">une</ins> loi,
-qu’on sentoit la nécessité de la révoquer ou
-de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt
-le même sort que celles qu’elles avoient détruites;
-et à la faveur de ces troubles, dont
-toutes les villes étoient agitées, les amphictyons
-réussissoient sans peine à entretenir la paix
-entr’elles.</p>
-
-<p>Cependant il étoit impossible que, de ce
-grand nombre de républiques, il n’y en eût enfin
-quelqu’une qui ne parvînt à prendre une
-forme sage et fixe de gouvernement; et ne
-devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât de la
-régularité de ses lois, de ses forces et des désordres
-des autres peuples, pour avoir de l’ambition?
-Quel auroit été alors le pouvoir du
-<span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
-conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir
-les funestes effets de la rivalité d’Athènes
-et de Lacédémone, dans un temps que la république
-fédérative des Grecs paroissoit solidement
-affermie par une habitude de plusieurs
-siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti
-qui dominoit dans une ville se fît un <ins id="cor_3" title="orthographe de l'auteur">systême</ins>
-de distraire le peuple de ses intérêts domestiques,
-en l’occupant par des entreprises au-dehors:
-ce fut le sort des Romains, qui
-inquiétèrent leurs voisins par des guerres continuelles,
-pour avoir la paix chez eux.</p>
-
-<p>D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par
-une puissance étrangère, n’est-il pas vraisemblable,
-qu’en voulant réunir pour la défense
-commune, des peuples libres, indépendans
-et jaloux de leur dignité, jamais les amphictyons
-n’auroient réussi à les plier à une certaine subordination,
-sans laquelle les Grecs n’auroient
-cependant opposé à leurs ennemis que la moitié
-de leurs forces, ou des soldats divisés? Dans
-la crainte de se donner un maître, aucune république
-n’auroit voulu reconnoître un chef;
-toutes auroient aspiré au commandement; aucune
-n’auroit consenti à obéir; et faute d’un
-ressort principal qui les unît, qui réglât leur
-conduite, et tour-à-tour en rallentît ou en précipitât
-<span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
-les mouvemens, elles seroient devenues
-la proie des étrangers.</p>
-
-<p>Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue
-qui le leur procura; et le gouvernement qu’il
-établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le
-législateur de la Grèce entière. Quand cet homme
-célèbre se vit à la tête des affaires de sa patrie,
-depuis la mort de Polydecte son frère jusqu’à
-la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone
-n’étoit pas dans une situation moins
-fâcheuse que les autres républiques de la Grèce.
-Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits,
-parce que leur autorité partagée les avoit rendus
-moins entreprenans que les autres princes,
-prétendoient être les tyrans des lois; et leurs
-sujets, confondant la liberté avec la licence,
-ne vouloient reconnoître aucune autorité. Chaque
-faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance
-souveraine, et le gouvernement, toujours
-abandonné à la tyrannie ou à l’anarchie, passoit
-tour-à-tour avec violence d’un excès à
-l’autre.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte,
-pays alors les plus célèbres dans le
-monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les
-mœurs et les loix, qu’il médita la réforme des
-Spartiates. Il ne pensa point comme les autres
-<span class="pagenum" id="Page_17">17</span>
-législateurs qui parurent après lui dans la Grèce,
-et qui, ne cherchant par des ménagemens timides
-qu’à contenter à la fois tous les citoyens,
-ne satisfirent personne, laissèrent subsister le
-germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent
-un abus, que pour en favoriser un autre. La
-politique doit sans doute consulter la disposition
-des esprits, et ne pas offenser les mœurs
-publiques, quand elle donne des lois à un
-grand état; parce que le génie de la nation y
-est nécessairement plus fort que le législateur:
-mais <ins id="cor_4" title="lorqu">lorsqu</ins>’il ne s’agit que d’une poignée de
-citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire,
-qu’une famille dans les murs d’une même ville,
-elle n’a pas besoin de la même condescendance.
-Lycurgue opposa son génie à celui des Spartiates,
-et osa former le projet hardi d’en faire
-un peuple nouveau. Il ne crut pas impossible
-de les intéresser tous, par l’espérance ou par
-la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il
-trouva quelques amis dignes de se rendre avec
-leurs armes dans la place publique où il devoit
-publier ses lois; et, sans autre droit que celui
-que donnent l’amour du bien et le salut de la
-patrie, il contraignit les Lacédémoniens à devenir
-sages et heureux.</p>
-
-<p>Lycurgue laissa subsister la double royauté
-<span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
-en usage à Lacédémone, et dont deux branches
-de la famille d’Hercule étoient en possession.
-En même temps qu’il donnoit à ces princes,
-comme généraux, un pouvoir absolu à la tête
-des armées, il les réduisit, comme magistrats,
-à n’être avec le sénat que les instrumens ou
-les ministres des lois. Ce fut au corps même
-de la nation que ce législateur remit l’autorité
-souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des
-lois, d’ordonner la paix et la guerre, et de créer
-les magistrats auxquels elle devoit obéir. Mais
-afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation,
-et que, sous prétexte de conserver sa
-liberté, il ne se livrât point à une défiance
-inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa
-faveur cinq éphores ou inspecteurs; ils étoient
-spécialement chargés d’empêcher que les rois
-et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif,
-ne parvinssent à se mettre au-dessus des
-lois ou à les violer; leur magistrature étoit annuelle,
-pour qu’ils fussent en même temps plus
-attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans;
-et ils entretenoient ainsi la république dans
-cette sécurité qui ne donne à tous les citoyens
-qu’un même intérêt.</p>
-
-<p>Le sénat, composé de vingt-huit citoyens
-choisis par le peuple, et qui devoient avoir
-<span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
-soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures
-civiles, servoit de conseil aux deux rois,
-à qui il n’étoit permis de rien entreprendre
-sans son consentement; et portoit seul aux
-assemblées publiques les matières sur lesquelles
-le peuple devoit délibérer et résoudre.</p>
-
-<p>La république de Lycurgue, ainsi que Polybe
-l’a dit depuis de la république romaine, réunissant
-tous les avantages dont l’aristocratie,
-la royauté et la démocratie ne peuvent jamais
-posséder qu’une foible partie, quand elles ne
-se confondent pas pour ne former qu’un seul
-gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur
-sont naturels. La souveraineté dont le peuple
-jouissoit le portoit sans effort à tout ce que
-l’amour de la liberté et de la patrie peut produire
-de grand et de magnanime dans un état
-purement populaire. Mais, par une suite de
-l’équilibre établi entre les différens pouvoirs,
-dès que la partie démocratique du gouvernement
-vouloit abuser de son autorité, elle se
-trouvoit sans force, et contrainte par la puissance
-des magistrats. Aussi ne vit-on point
-dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens,
-ces terreurs paniques, ces violences
-qui déshonoroient la plupart des républiques
-de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre
-<span class="pagenum" id="Page_20">20</span>
-des pouvoirs, les magistrats à leur tour
-tout-puissans, quand la loi marchoit devant
-eux, se trouvoient sous la main impérieuse
-du peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle.
-Tous les ordres de l’état s’aidoient, s’éclairoient,
-se perfectionnoient mutuellement par la
-censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres.
-Les grands abus étoient impossibles, parce
-qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat,
-qui devoit à la vigilance des éphores sa modération
-et sa sagesse dans l’exercice de la puissance
-exécutrice, rendoit à son tour la multitude
-capable de discuter et de connoître ses
-vrais intérêts, de se fixer à des principes, et
-de conserver le même esprit. Les rois n’avoient
-aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes
-du sénat, et donnoient cependant aux armées
-cette action prompte et diligente, qui est l’ame
-des opérations et des succès militaires, mais
-presque toujours inconnue chez les peuples
-libres.</p>
-
-<p>Quelque sage que fût ce systême, dont
-Lycurgue avoit pris la première idée chez les
-Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes
-mœurs subsistoient. Quel eût été en effet le
-fruit de l’ordre qu’il avoit établi pour rendre
-les lois seules puissantes et seules souveraines,
-<span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
-si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble,
-et toujours suivis de la dépravation
-des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par
-conséquent de la tyrannie et de la servitude,
-eussent encore appris aux Spartiates à mépriser
-ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple,
-avili par la misère, auroit bientôt été incapable
-de conserver sa dignité; il eût vendu
-ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus
-offrant. Le sénat, dont les places n’étoient
-destinées qu’à honorer les hommes les plus
-vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus
-riches. On auroit acheté les magistratures pour
-satisfaire sa vanité, ou pour faire un trafic
-honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant
-la corruption, pour ne trouver que des
-esclaves soumis à leurs caprices, auroient sacrifié
-impunément la patrie à leurs intérêts
-particuliers. C’est en Egypte que Lycurgue
-s’instruisit du pouvoir des mœurs dans la société;
-et c’est pour n’avoir pas connu, comme
-ce législateur, l’action réciproque des lois sur
-les mœurs, et des mœurs sur les lois, que
-plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre
-avantage des soins qu’ils ont pris de balancer
-différens pouvoirs dans l’état, et de les tenir
-en équilibre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
-Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement
-libres, Lycurgue établit une parfaite
-égalité dans leur fortune; mais il ne se
-borna point à faire un nouveau partage des
-terres. La nature ne donnant pas sans doute
-à tous les Lacédémoniens les mêmes passions,
-ni la même industrie à faire valoir leurs héritages,
-il craignit que l’avarice n’accumulât
-bientôt les possessions; et pour que Sparte ne
-jouît pas d’une réforme passagère, il descendit,
-pour ainsi dire, jusque dans le fond du
-cœur des citoyens, et y étouffa le germe de
-l’amour des richesses.</p>
-
-<p>Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de
-l’argent, et donna cours à une monnoie de
-fer. Il établit des repas publics, où chaque
-citoyen fut contraint de donner un exemple
-continuel de tempérance et d’austérité. Il voulut
-que les meubles des Spartiates ne fussent
-travaillés qu’avec la coignée et la scie; il borna,
-en un mot, tous leurs besoins à ceux que la
-nature exige indispensablement. Dès-lors les
-arts qui servent au luxe abandonnèrent la Laconie;
-les richesses devenues inutiles parurent
-méprisables, et Sparte devint une forteresse
-inaccessible à la corruption. Les enfans, formés
-par une éducation publique, se faisoient en
-<span class="pagenum" id="Page_23">23</span>
-naissant une habitude de la vertu de leurs pères.
-Les femmes que les lois ont toujours dégradées
-en ménageant trop leur foiblesse, et par qui le
-relâchement des mœurs s’est introduit dans
-presque tous les états, étoient faites à Sparte
-pour animer et soutenir la vertu des hommes.
-Les exercices les plus violens, en leur donnant
-un tempérament fort et robuste, les élevoient
-au-dessus de leur sexe, et préparoient leur
-ame à la patience, au courage et à la fermeté
-des héros.</p>
-
-<p>L’amour de la pauvreté devoit rendre les
-Spartiates indifférens sur les dépouilles et les
-tributs des vaincus; ne vivant que du produit
-de leurs terres, ne possédant qu’une monnoie
-inconnue hors de chez eux, et n’ayant aucuns
-fonds de réserve, il leur étoit impossible de
-porter la guerre loin de leur territoire. La loi
-qui leur défendoit de donner le droit de citoyens
-à des étrangers, les empêchoit de réparer
-les pertes que leur causoit la victoire même;
-tout les invitoit donc à regarder la paix comme
-le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue
-cependant ne s’en reposa point sur des
-motifs si propres à retenir sa patrie dans les
-bornes de la justice et de la modération. Il
-connoissoit trop bien le cœur humain et ce qui
-<span class="pagenum" id="Page_24">24</span>
-fait la prospérité constante des états, pour ne
-pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition,
-passion toujours féconde en espérances
-et en promesses, mais qui détruit en peu de
-temps un peuple, si elle est malheureuse; et
-qui ne peut avoir des succès, sans dégénérer
-en avarice et en brigandage, changer les
-mœurs et la condition des citoyens, et ruiner
-les principes du gouvernement. Le législateur
-fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit
-permis aux Lacédémoniens de faire la guerre
-que pour leur défense, et leur enjoignoit de
-ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant
-une armée mise en déroute.</p>
-
-<p>Cette précaution, en apparence outrée, étoit
-cependant nécessaire; car pour rendre Lacédémone
-aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue
-en avoit fait plutôt un camp qu’une
-ville. On s’y formoit continuellement à tous
-les exercices de la guerre; toute autre occupation
-y étoit méprisée. Tout citoyen étoit soldat.
-Être incapable de supporter la faim, l’intempérie
-des saisons et les fatigues les plus longues;
-ne pas savoir mourir pour la patrie, et
-vendre cher sa vie aux ennemis, c’eût été une
-infamie. Il pouvoit aisément arriver que les
-Spartiates, emportés et trompés par leur courage,
-<span class="pagenum" id="Page_25">25</span>
-abusassent pour s’agrandir des qualités
-qu’on ne leur avoit données que pour se défendre.
-Plus une nation brave et guerrière est
-naturellement disposée à ne pas chercher la
-gloire dans la pratique de la justice et de la
-modération, plus Lycurgue devoit recommander
-la paix en faisant des soldats.</p>
-
-<p>Quoique le portrait que je viens de faire de
-Lacédémone ne soit qu’ébauché, il est cependant
-aisé de juger du respect, ou plutôt de
-l’admiration que les Spartiates durent inspirer
-à toute la Grèce. On oublia la dureté avec laquelle
-ils avoient autrefois traité les citoyens
-d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans
-dans l’esclavage. Les deux guerres
-mêmes qu’ils firent aux Messéniens, depuis la
-réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que
-par la ruine entière d’Ithome et d’Ira, et par
-la fuite ou la servitude de tous les habitans de
-la Messénie, ne furent regardées que comme
-des momens de distraction, qu’un long exercice
-de vertu avoit réparés.</p>
-
-<p>Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde,
-et avec sa seule massue il y exterminoit les tyrans
-et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté
-exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice,
-sa modération et son courage y étoient si
-<span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
-bien connus, que sans avoir besoin d’armer
-ses citoyens, ni de les mettre en campagne,
-elle calmoit souvent par le ministère d’un seul
-envoyé les séditions domestiques des Grecs,
-contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité
-qu’ils avoient usurpée, et terminoit les querelles
-élevées entre deux villes.</p>
-
-<p>Cette espèce de médiation, toujours favorable
-à l’ordre, valut d’autant plus à Lacédémone
-une supériorité marquée sur les autres
-républiques, qu’elles étoient continuellement
-obligées de recourir à sa protection. Heureuses
-tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne
-refusa de se conduire par ses conseils. Il est
-beau pour l’humanité, et c’est une grande leçon
-de morale et de politique, de voir un
-peuple qui ne doit sa fortune qu’à son amour
-pour la justice et à sa bienfaisance. Lacédémone
-acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit
-au conseil amphictyonique pour en tenir
-unies toutes les parties. Tandis qu’on s’accoutumoit
-à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût
-été insensé de ne pas respecter leur sagesse et
-leur courage, la subordination s’établissoit de
-toutes parts; leur ville devenoit insensiblement
-la capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation
-du commandement de ses armées
-<span class="pagenum" id="Page_27">27</span>
-réunies, pouvoit donner à la république fédérative
-des Grecs toute la force dont elle étoit
-susceptible.</p>
-
-<p>Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe
-de la force des états, plus par l’étendue
-du territoire et le nombre des citoyens que par
-la sagesse des lois, on croira sans doute que
-les Grecs, qui n’occupoient qu’une petite
-province, ne pouvoient conserver leur liberté
-qu’autant qu’il ne se formeroit dans leur voisinage
-aucune puissance assez considérable
-pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils
-devoient s’accroître et faire des conquêtes.
-Après avoir loué la modération des Spartiates,
-parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce,
-on blâmera cette même modération, parce
-qu’elle retenoit les Grecs dans leur première
-<ins id="cor_5" title="foiblessse">foiblesse</ins>, tandis que par une suite de ces
-révolutions éternelles qui changent la face du
-monde, leurs voisins tendoient continuellement
-à s’agrandir.</p>
-
-<p>Mais, sans examiner ce qui fait la puissance
-réelle d’un état, qu’on fasse d’abord
-attention que les ressorts d’une république
-fédérative sont si nombreux, si compliqués,
-si lens dans leurs mouvemens, qu’elle ne peut
-s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il
-<span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
-que les Spartiates invitassent la Grèce
-à faire des conquêtes, qui, sans enrichir aucune
-de ses villes en particulier, auroient
-rendu leur communauté plus puissante? La
-prudence ne permettoit pas de le tenter; tout
-le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe
-jamais la multitude; un intérêt général ne
-la remue que foiblement.</p>
-
-<p>Quand on seroit parvenu dans une assemblée
-générale des amphictyons à donner aux
-Grecs la passion de faire des conquêtes en
-commun, les obstacles sans nombre, attachés
-à cette entreprise, les en auroient bientôt
-dégoûtés. Une république fédérative se défend
-avec succès, parce que le grand objet de sa
-conservation, lorsqu’on attaque sa liberté,
-ne donne à toutes ses parties qu’un même
-intérêt. La guerre défensive n’exige qu’une
-sorte de sagesse lente, dont une ligue est
-capable; d’ailleurs le danger précipite alors
-ses démarches en lui donnant un zèle plus
-ardent pour le bien public, et l’oblige de
-passer par-dessus bien des formalités, dont
-elle ne se départ jamais dans d’autres circonstances.
-La guerre offensive, loin d’unir plus
-étroitement des confédérés, les divise au contraire
-presque toujours. En commençant une
-<span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
-entreprise, chacun tâche d’y contribuer le
-moins qu’il lui est possible, et veut cependant
-en retirer le principal avantage. On se
-fait un mérite de tromper avec adresse ses
-alliés, et de remplir mal ses engagemens.
-Soit qu’on réussisse, soit qu’on échoue, personne
-ne se rend justice; personne ne veut
-être la cause des disgraces qu’on a essuyées;
-tout le monde veut être l’auteur des succès
-heureux, et des confédérés finissent par se
-haïr.</p>
-
-<p>Les Grecs pouvoient-ils former des projets
-d’agrandissement au-dehors, sans que leurs
-républiques n’eussent commencé à se diviser,
-&amp; à concevoir les uns contre les autres des
-haines implacables? Chaque ville auroit eu
-des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis
-que des sujets qui l’auroient mal servie. Loin
-de blâmer, ne faut-il donc pas louer la modération
-des Spartiates et des autres Grecs, s’ils
-pouvoient trouver en eux-mêmes les ressources
-nécessaires contre les efforts des puissances
-les plus considérables?</p>
-
-<p>La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle
-ne manquât pas de soldats, et ses terres assez
-sagement distribuées entre différens états, pour
-que les lois pussent y être religieusement observées;
-<span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
-voilà ce qui devoit faire sa force.
-Imaginez cette province pleine de républiques
-sans faste et sans luxe, et peuplée de citoyens
-soldats qui n’aiment que la justice, la gloire,
-leur liberté et leur patrie: que lui importe
-qu’il se forme de grandes puissances dans son
-voisinage? Répéterai-je ici ce qu’on trouve
-dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe,
-inévitable dans les grands états, les énerve;
-que les lois doivent y languir, &amp; que leurs
-forces sont nécessairement engourdies?</p>
-
-<p>Elle se forma enfin, cette grande puissance.
-Au milieu de toutes ces nations d’Asie, qui
-n’étoient recommandables que par leurs richesses,
-il étoit un peuple peu nombreux, mais dont
-le pays fermé à l’avarice, au luxe, à la mollesse,
-servoit d’asyle aux talens, au courage
-et aux autres vertus que le despotisme avoit
-bannies de chez ses voisins. Cyrus en étoit le
-roi; mais trompé par son ambition, il ne
-connut pas le bonheur de régner sur les Perses
-seuls. La conquête du royaume des Lydiens
-rendit ce prince maître des richesses de Crésus,
-et lui soumit l’Asie mineure. Il porta la guerre
-contre la Syrie, la réduisit en province, de
-même que l’Arabie, détruisit la puissance des
-Assyriens, s’empara de Babylone; et son empire,
-<span class="pagenum" id="Page_31">31</span>
-qui s’étendit enfin sur tous ces vastes
-pays qui sont compris entre l’Inde, la mer
-Caspienne, le Pont-Euxin, la mer Egée,
-l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé
-de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit
-qu’une foible barrière.</p>
-
-<p>L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue
-que défigurée par les contes puériles dont
-Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le
-pinceau d’un historien philosophe, qui a peut-être
-moins songé à nous instruire de la vérité
-qu’à donner des leçons aux rois pour leur
-apprendre, s’il se peut, d’être dignes de leur
-fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que ce
-prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de
-ses exploits, a eu le sort des hommes extraordinaires,
-dont l’histoire est plus mêlée de
-fictions et de merveilleux, à mesure que la
-grandeur de leurs actions a moins besoin de
-ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus
-a certainement été un des personnages de
-l’antiquité les plus illustres par ses talens; et
-quand il eut formé son vaste empire, à quels
-dangers les Grecs auroient-ils été exposés,
-si toutes les villes eussent profité de l’exemple
-que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner
-leur gouvernement? Cyrus, quoique
-<span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
-maître de l’Asie, n’avoit de force véritable
-que les Perses; le reste de ses sujets doit
-n’être compté pour rien.</p>
-
-<p>Plus la domination de ce prince étoit étendue,
-moins sa puissance devoit être formidable;
-il laissa à Cambyse, son fils et son
-successeur, une trop grande fortune pour
-qu’il n’en fût pas accablé. Il ne faut point imposer
-à un homme des devoirs qui passent
-les forces de l’humanité; et Cyrus lui-même
-n’auroit pu empêcher les ressorts du gouvernement
-de se relâcher. Plus la rupture entre
-les Perses et les Grecs étoit différée, moins
-elle devoit être dangereuse pour ces derniers;
-peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés
-sous le poids de leur grandeur, de leurs
-vices et de leurs entreprises, auroient renoncé
-à l’ambition de faire des conquêtes, avant que
-de pouvoir porter la guerre dans la Grèce,
-si elle eût eu la sagesse de ne s’occuper que
-d’elle-même.</p>
-
-<p>La rupture éclata à l’occasion des colonies
-établies sur les côtes de l’Asie mineure. Elles
-ne formoient point un même corps de république
-avec leurs métropoles, dont elles
-avoient négligé l’alliance; et quoiqu’elles
-n’eussent aucune des qualités que doit avoir
-<span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
-un peuple libre, elles souffroient impatiemment
-la domination des rois de Perse. Aristagoras,
-homme aussi téméraire qu’ambitieux,
-ne cessoit d’exciter les habitans de Milet à
-la révolte; et ses émissaires, dont il avoit rempli
-la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens
-les secours qu’ils demandoient en faveur
-des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart, tiroient
-leur origine de l’Attique. Athènes venoit de
-secouer le joug des Pisistrates; elle étoit encore
-dans l’ivresse d’une liberté naissante,
-et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé
-un asyle et même une protection marquée
-chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette
-république promit sa protection aux colonies,
-et leur révolte éclata par la prise de Sardis,
-qui fut réduite en cendres.</p>
-
-<p>Darius, qui occupoit alors le trône de Perse,
-se vengea aisément de cette injure; Milet,
-abandonné à la colère et à l’avarice des soldats,
-fut traité avec la dernière rigueur. Le
-vainqueur, après avoir soumis l’Yonie, et
-s’être emparé de toutes les îles voisines,
-voulut étendre la punition sur la Grèce même;
-il y dépêcha des hérauts pour demander la
-terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner
-de se soumettre à son empire. Loin de
-<span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
-se repentir, les Athéniens se préparèrent à la
-guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où
-les Perses s’étoient déjà avancés, les défirent
-sous la conduite de Miltiade.</p>
-
-<p>Darius frémit de colère en apprenant l’affront
-que ses troupes venoient de recevoir;
-il se préparoit à fondre une seconde fois sur
-la Grèce avec des forces plus considérables,
-lorsqu’il fut surpris par la mort; et Xercès,
-en montant sur le trône, ne vit que l’injure
-que les Athéniens avoient faite à son père.
-Un de ses principaux officiers fut chargé de
-lui en rappeler tous les jours le souvenir.
-«Si j’oublie, disoit le prince, l’embrasement
-de Sardis, les courses que les Grecs d’Europe
-ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille
-de Marathon, ne croyez pas qu’ils soient
-touchés de ma modération; leur orgueil,
-qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit
-plus hardi à m’insulter. Ma générosité passeroit
-pour crainte ou pour impuissance; et
-ces peuples, que je négligerois de châtier,
-entreroient encore à main armée dans l’Asie.
-Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux
-Grecs, de se regarder d’un œil indifférent;
-trop de haine les divise; trop de soupçons
-les empêchent de se réconcilier: la Perse doit
-<span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
-obéir à la Grèce, ou la Grèce devenir une
-province de Perse.»</p>
-
-<p>Quelqu’impatient que fût Xercès de porter
-la guerre dans la Grèce, il employa encore
-quatre ans aux préparatifs de son expédition;
-et rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces
-de l’Asie. Son armée de terre, selon Hérodote,
-étoit composée de dix-sept cent mille
-combattans; et son armée navale, qui montoit
-à cinq cent mille hommes, étoit portée sur
-douze cens vaisseaux, suivis de trois mille
-bâtimens de transport. Il y a apparence que
-ce dénombrement des forces de Xercès est
-exagéré: mais en s’en rapportant au récit des
-autres historiens, ce prince avoit une armée
-encore assez considérable pour devoir aspirer
-à la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit
-de pouvoir rassembler une grande multitude
-d’hommes pour être conquérant et faire
-de grandes choses.</p>
-
-<p>Sparte étoit toujours religieusement attachée
-aux institutions les plus rigides de Lycurgue,
-et tous ses citoyens ressembloient à ces trois
-cens héros qui se dévouèrent à la défense des
-Thermopyles. Athènes tenoit le second rang
-parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans
-un état si florissant. Occupée du soin de recouvrer
-<span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
-sa liberté et de laver la honte de son
-esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie
-des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent
-illustrer une ville libre, et dont il est si difficile
-aujourd’hui de nous faire une idée fidelle.
-Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement
-d’amour-propre pour la patrie, se conduisirent
-avec une magnanimité qui leur tint lieu du
-gouvernement et des lois qui leur manquoient.
-Les cabales, les partis se turent; il n’y eut
-de récompense, d’honneur, de gloire, que
-pour les vertus et les talens. La bataille de
-Marathon augmenta encore leur courage; et
-quand Xercès descendit dans la Grèce, rien
-n’étoit impossible aux Athéniens pour conserver
-leur réputation.</p>
-
-<p>Si toutes les républiques de la Grèce, sans
-ressembler à Lacédémone et à Athènes, eussent
-seulement été capables d’obéir à leurs
-ordres, ou même de ne les pas trahir, le
-projet du roi de Perse eût sans doute été
-téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien
-que tous les Grecs pussent voir l’orage dont
-ils étoient menacés, et n’en être pas intimidés.</p>
-
-<p>Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour
-faire adopter par ses voisins les vertus et les
-établissemens qui lui étoient particuliers; elle
-<span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
-pouvoit corriger la plupart des lois injustes
-et des coutumes pernicieuses qui s’étoient établies
-chez les Grecs; mais à peine sa sagesse
-lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à
-le conserver par les moyens ordinaires de
-l’ambition: et sans doute il ne peut point y
-avoir de vertu pure chez les hommes, puisque
-celle des Spartiates ne le fut pas. Leur république
-éprouvoit tous les jours que l’administration
-défectueuse des villes de la Grèce laissoit
-les unes dans une extrême médiocrité,
-obligeoit les autres de lui demander des secours,
-et les tenoit toutes à son égard dans
-une vraie subordination; elle craignit de
-paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit,
-et de voir anéantir son autorité, si le gouvernement
-des Grecs devenoit aussi sage qu’il
-pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point
-se passer de sa protection; jamais elle ne
-chercha à tarir la source des divisions qui
-troubloient les Athéniens; et quand ils parurent
-acquérir trop de réputation, après avoir
-secoué le joug des Pisistrates, elle en fut assez
-jalouse pour tenter de leur donner un maître
-en rétablissant Hippias.</p>
-
-<p>Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il
-est malheureux que Lycurgue, en donnant à
-<span class="pagenum" id="Page_38">38</span>
-ses citoyens les lois les plus sages, ne leur
-en ait pas développé les conséquences les plus
-éloignées. «Pratiquez religieusement, devoit-il
-leur dire, les lois dont vous venez de jurer
-l’observation en présence des dieux; elles
-seront votre sûreté, et vous ne serez exposés
-à aucun des revers qu’éprouvent les autres
-peuples. Je vous promets même qu’en vous
-rendant dignes de la confiance de la Grèce,
-elles vous en mériteront l’empire; mais alors,
-craignez de vous laisser corrompre par ce
-commencement de prospérité. Les vices des
-Grecs les subordonneront à votre autorité;
-mais gardez-vous de croire que ces vices
-soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez
-une république trop excellente pour que
-vos voisins puissent vous égaler; et quand
-tous les Grecs deviendroient des Spartiates,
-votre bonheur n’en seroit-il pas plus affermi,
-puisque vous vous trouveriez entourés de
-peuples qui, sans avarice et sans ambition,
-se feroient une loi de respecter et de défendre
-votre liberté?</p>
-
-<p>«Si vous craignez de voir naître de nouvelles
-vertus dans la Grèce, soyez sûrs que,
-vous défiant de votre vertu même, vous aurez
-bientôt recours à cette politique frauduleuse,
-<span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
-dont les ressources et les moyens sont d’abord
-équivoques, incertains et à la fin ruineux.
-Soyez sûrs que plus vous ferez d’efforts pour
-corriger les mœurs des Grecs, et faire régner
-la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez
-dociles à votre empire, parce qu’aucun
-soupçon, aucune crainte ne les empêchera de
-se livrer sans réserve à leur reconnoissance et
-à votre générosité.</p>
-
-<p>«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue,
-de travailler à rendre tous les Grecs vertueux;
-et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes
-ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux
-qu’on regarde comme traître à la patrie commune,
-et à Lacédémone en particulier, quiconque
-voudroit vous persuader qu’il vous importe
-que les Grecs ne soient ni aussi courageux, ni
-aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins
-peuvent vous donner de la considération,
-elle sera passagère; et dans mille occasions,
-ces vices vous inquiéteront et vous gêneront.
-Si pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez
-de devenir aussi forte qu’elle peut l’être,
-vous ressemblerez à un despote imbécille,
-qui, pour opprimer plus aisément ses sujets,
-les met dans l’impuissance de le servir. Votre
-empire sera mal affermi, et vous le perdrez,
-<span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
-si un ennemi étranger vous attaque avec des
-forces considérables.»</p>
-
-<p>Quelques villes avoient profité de l’exemple
-que leur donnoit Lacédémone, pour inspirer
-à leurs citoyens l’amour de la liberté et du
-bien public; mais quand la guerre Médique
-commença, la plupart n’étoient point encore
-parvenues à fixer leurs lois et à se faire un
-gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses
-de leurs voisins, ou gouvernées depuis
-leur naissance par les intrigues de leurs magistrats
-et des principaux citoyens, devoient tout
-sacrifier aux intérêts de leurs passions ou de
-leurs cabales; les autres, engourdies par une
-longue paix, et livrées au commerce et aux
-arts, ne doutoient pas que le moment fatal
-pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques
-se liguèrent avec les Perses pour prendre un
-parti opposé à celui de leurs ennemis, ou
-pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans
-de la Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes,
-les Eniens, les Perèbes, les Locriens,
-les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les
-Thébains, et tous ceux de la Béotie, à l’exception
-des Thespiens et des Platéens. Dans le
-Péloponèse même, les Argiens et les Achéens
-se déclarèrent en faveur de Xercès.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
-La confédération des Grecs fut dissoute par
-la défection des peuples que je viens de nommer;
-et l’effroi qui devoit naturellement en
-résulter, auroit dû perdre toutes les républiques.
-Il le faut avouer, quelque magnanimité
-qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens,
-et à leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec
-des intelligences dans toute la Grèce, et pouvant
-vaincre les Grecs par les Grecs mêmes,
-Xercès échouât dans son entreprise?</p>
-
-<p>Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé
-pour donner l’explication de l’issue extraordinaire
-qu’eut la guerre Médique. Ils représentent
-les soldats de l’Asie moins comme des
-hommes, que comme des femmes abîmées
-dans le luxe et la mollesse. Mais si la Perse
-n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne
-de Cyrus, elle n’étoit pas cependant tombée
-dans cet état de léthargie et de mort, où
-Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche
-aux successeurs de Xercès plusieurs
-vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs.
-Si le faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse
-n’avoient été propres qu’à déshonorer le trône
-de son père, Darius, qui lui succéda, avoit
-aimé la gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu
-l’élite de ses troupes dans ses guerres malheureuses
-<span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
-contre les Ammoniens et les <ins id="cor_6" title="Scytes">Scythes</ins>:
-mais ne restoit-il, sous le règne de Xercès,
-aucune des milices que Cyrus avoit formées?
-L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie,
-étoit-il entièrement éteint? Une nation qui
-avoit toujours fait la guerre devoit au moins
-conserver une tradition de son ancienne discipline,
-et avoir quelques soldats aguerris.
-Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu
-étoit encore estimée chez les Perses, et que le
-courage et les talens y servoient de degrés
-pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats
-se distinguèrent encore dans la guerre Médique
-par des actions d’une rare valeur, et des
-corps entiers de milice suivirent leur exemple.</p>
-
-<p>Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce
-que c’est que subjuguer une nation libre.
-Depuis que la monarchie est le gouvernement
-général de l’Europe, que tout est sujet et non
-citoyen, et que les esprits sont également énervés
-par l’avarice et la mollesse, on ne porte
-la guerre que dans des provinces accoutumées
-à obéir, et défendues par des mercenaires. Les
-républiques même qui sont sous nos yeux
-n’offrent qu’un amas de bourgeois attachés à
-des fonctions civiles; le désespoir ne peut plus
-y enfanter des prodiges, et on ne doit pas
-<span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
-s’attendre à trouver des peuples qui préfèrent
-leur ruine à la perte de leur liberté. Les Spartiates
-et les Athéniens vouloient mourir libres;
-mais quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme?
-A force de sacrifier des hommes pour
-s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit
-le maître; en suivant la même méthode, il
-devoit avoir par-tout le même succès.</p>
-
-<p>Plus on examine la situation de la Grèce
-divisée, plus on est convaincu qu’il lui étoit
-impossible d’<ins id="cor_7" title="échaper">échapper</ins> à la ruine dont elle étoit
-menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la
-supériorité seule de Thémistocle sur Xercès,
-et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est
-qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on
-expliquera le dénouement peu vraisemblable
-de la guerre Médique.</p>
-
-<p>Thémistocle étoit né avec une passion extrême
-pour la gloire; impatient de se signaler,
-la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon
-l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui
-toutes les qualités qui font un grand homme;
-et personne, c’est l’éloge que lui donne Thucydide,
-n’a mieux mérité l’admiration de la
-postérité. Une espèce d’instinct sûr, le plus
-rare des talens, lui faisoit toujours prendre le
-meilleur parti; son courage n’étoit jamais
-<span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
-étonné, parce que sa prudence, qui avoit remédié
-à tous les obstacles en les prévoyant, le
-rendoit supérieur à tous les événemens.</p>
-
-<p>Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir
-humilié Darius, Thémistocle ne regarda la
-victoire de Marathon que comme le pronostic
-d’un orage prochain; mais il se garda bien de
-troubler l’ivresse de ses concitoyens, en les
-menaçant de la vengeance du roi de Perse;
-ils vouloient être flattés, et ne pas prévoir des
-malheurs. On lui auroit fait un crime ou un
-ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit
-qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit
-sa prospérité, pour l’irriter contre Egine,
-république alors puissante sur mer. Il conduit
-pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre,
-et les oblige par ce moyen à se faire une marine
-qui fera leur salut et celui de la Grèce.</p>
-
-<p>En effet, si Xercès, maître de la mer, eut
-pu tenter à son gré des descentes sur les côtes
-du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps
-que son armée de terre pénétroit dans la Phocide,
-les Grecs n’auroient su ni où rassembler,
-ni où porter leurs forces; et chaque peuple,
-menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses
-terres pour les défendre. Chaque peuple, ainsi
-séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse,
-<span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
-et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation
-générale auroit glacé les esprits; et il ne
-faut point douter que plusieurs villes qui restèrent
-fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié
-l’intérêt commun de la patrie à leur salut
-particulier, en suivant l’exemple des républiques
-qui s’étoient alliées aux Perses.</p>
-
-<p>Un moins grand homme que Thémistocle
-se seroit contenté de pourvoir à la défense
-d’Athènes; ses fortifications, son port, ses
-arsenaux, ses vivres l’auroient entièrement
-occupé. Lui, au contraire, toujours plein des
-principes qui font la force d’une république
-fédérative, regarda la Grèce comme le boulevart
-des Athéniens. Si elle est subjuguée,
-il sent qu’Athènes seule ne subsistera pas. En
-paroissant sacrifier sa patrie, il la sert utilement,
-parce qu’il met les Grecs en état de se
-défendre, et que s’ils ne succombent pas,
-Athènes victorieuse sera couverte de gloire.</p>
-
-<p>Je ne sais si on a fait assez attention à la
-magnanimité que durent avoir les Athéniens
-pour transporter leurs femmes, leurs enfans et
-leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis
-qu’eux-mêmes restant sans patrie, ou plutôt
-la livrant à la fureur des Barbares, se réfugioient
-dans des vaisseaux construits de la
-<span class="pagenum" id="Page_46">46</span>
-charpente de leurs maisons. Cette résolution,
-dont peu de personnes étoient capables de
-pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste
-que l’image humiliante et terrible d’une fuite,
-ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se transporter
-à ces temps reculés et en connoître les
-préjugés, si on veut juger des obstacles puissans
-et sans nombre que Thémistocle dût rencontrer,
-pour engager ses concitoyens à abandonner
-leurs maisons, leurs temples, leurs
-dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce
-n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu
-tous les talens et toutes les sortes d’esprit. Il
-falloit qu’occupé des idées les plus relevées,
-et des combinaisons les plus difficiles de la
-politique et de la guerre, il eût recours aux
-adresses de l’insinuation et de l’intrigue pour
-persuader des hommes incapables de l’entendre.
-Ne pouvant élever la multitude à penser
-comme lui, il falloit la subjuguer par l’autorité,
-intéresser sa religion, faire parler les dieux,
-et remplir la Grèce d’oracles favorables à ses
-desseins.</p>
-
-<p>Après avoir forcé le passage des Thermopyles,
-les Perses se répandirent dans la Grèce,
-qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à
-un orage subit que les Barbares effrayés regardèrent
-<span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
-comme un signe de la colère du dieu
-qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient.
-Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée;
-la citadelle d’Athènes fut emportée l’épée à la
-main, malgré les prodiges de valeur que firent
-quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre
-à abandonner leur patrie, et il n’y eut plus
-que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses.</p>
-
-<p>Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte
-innombrable de Xercès que trois cent quatre-vingt
-voiles, commandées, au nom de Lacédémone,
-par un général incapable d’en faire
-les fonctions. Soit qu’Euribiade, frappé de la
-foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa
-crainte; se crût trop près des ennemis; soit
-qu’il pensât follement que pour mettre le Péloponèse
-en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes,
-ou se placer en station près de Pylos et de
-Phère, pour être à portée de protéger également
-toutes les parties de cette province, il
-voulut abandonner le détroit de Salamine. Thémistocle
-s’y opposa avec une extrême vigueur.
-Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans
-ces bras de mer que le petit nombre de leurs
-vaisseaux défieroit avec succès la supériorité des
-Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient
-se porter sur les côtes de la Messénie, de
-<span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
-l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer à voir
-enlever leurs convois, tant que la flotte des
-Grecs resteroit à Salamine. Il démontra qu’il
-étoit de la plus grande importance d’intimider
-ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que
-trop connue; et qu’il valoit autant abandonner
-la Grèce aux Perses, que de s’éloigner de
-l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit
-toute son armée de ce côté-là pour s’ouvrir
-l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade
-eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares
-s’y seroient placés; ils auroient en même
-temps assiégé Corinthe par terre et par mer;
-et quelque défense opiniâtre que les Grecs
-eussent faite, Xercès auroit enfin triomphé,
-comme aux Thermopyles, de leur habileté et
-de leur désespoir.</p>
-
-<p>Les remontrances de Thémistocle étoient
-inutiles; et il ne parvint à faire échouer le
-projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de
-Xercès le personnage d’un traître; dernier
-effort où peut se porter l’amour de la patrie
-dans un grand homme. Il donna avis à ce
-prince que les Grecs cherchoient à se retirer,
-et qu’il se hâtât de les attaquer s’il vouloit
-empêcher leur retraite; que la division qui
-régnoit sur la flotte des Grecs lui préparoit une
-<span class="pagenum" id="Page_49">49</span>
-victoire aisée, et qu’il y trouveroit même des
-amis ardens à le servir.</p>
-
-<p>Xercès donna dans le piége, et Euribiade
-fut obligé de combattre. Tandis que les Grecs,
-qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit,
-agissoient tous à la fois, les Barbares,
-trop resserrés pour déployer leurs forces, n’en
-mettoient en mouvement qu’une petite partie.
-La défaite de leur première ligne porta le désordre
-dans le reste de la flotte, qui fut bientôt
-mise en fuite et dispersée.</p>
-
-<p>Ce qui rendit la journée de Salamine décisive,
-ce fut l’imbécillité de Xercès. La perte
-qu’il venoit de faire étoit considérable; mais
-en ramassant les débris de sa flotte, ne lui
-restoit-il pas assez de vaisseaux pour être encore
-le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il
-que tout est perdu? Son armée de terre n’avoit
-reçu aucun échec, et presque toute la
-Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas
-été le plus lâche et le plus stupide des hommes,
-seroit-il tombé dans le second piége que lui
-tendit Thémistocle, en l’avertissant que les
-Grecs se préparoient à rompre le pont qu’il
-avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident
-qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour
-retenir chez eux un ennemi puissant, après
-<span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
-l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de
-périr. Quelques armées qu’ait un prince tel
-que Xercès, il est destiné à être vaincu par
-un Thémistocle. Les forces les plus redoutables
-sont entre ses mains, comme la massue
-d’Hercule dans celles d’un enfant qui ne peut
-la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant
-Mardonius dans la Grèce avec trois cent mille
-hommes, sans y comprendre les alliés, il
-songea moins à la soumettre qu’à l’occuper
-pendant sa retraite, et l’empêcher de porter
-ses armes en Asie.</p>
-
-<p>L’armée de Mardonius, encore si capable
-d’effrayer les Grecs, s’ils n’eussent pas échappé
-à un plus grand danger, leur parut méprisable
-après que Xercès eut repassé la mer avec
-ses principales forces. Ils ne doutèrent plus
-de la victoire; et les Perses consternés commençoient
-au contraire à désespérer du succès.
-Cependant la Grèce étoit toujours pleine de
-traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité,
-continuoient à servir les Barbares. Les
-Spartiates et les Athéniens avoient besoin d’une
-sagesse extrême pour ne pas abuser de leur
-courage. Une imprudence de leur part pouvoit
-redonner de la confiance à leurs ennemis,
-et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces
-<span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
-et des ressources que Mardonius sembloit
-ignorer. Le salut des Grecs ne dépendoit donc
-plus que de l’habileté dans la guerre; et de
-ce côté, Pausanias, qui commandoit leur
-armée, étoit bien supérieur au général des
-Perses.</p>
-
-<p>Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite
-par les présens et les promesses de Xercès,
-trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même
-à se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai,
-qu’intimidé, non par ses remords, mais par
-les difficultés de son entreprise, il se repentit
-quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans
-avoir jamais la sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour
-entraîné par son ambition, et retenu par
-sa crainte, il ne montra dans sa conduite que
-cette foiblesse et cette irrésolution qui mettent
-le comble à la honte d’un conjuré, et le rendent
-aussi méprisable qu’odieux.</p>
-
-<p>Tel étoit Pausanias, comme homme d’état;
-mais il n’est que trop ordinaire de trouver des
-hommes qui, grands et petits à différens égards,
-méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si
-la nature lui avoit refusé les talens nécessaires
-à un citoyen qui médite et prépare une révolution
-dans sa république, elle lui avoit prodigué
-ceux d’un grand capitaine. Tandis que
-<span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
-Mardonius, toujours incertain, ne sait prendre
-aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre,
-et qu’en un mot il ignore l’art d’employer
-ses forces, Pausanias est actif, vigilant
-et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre
-les vues de Mardonius, l’entoure de piéges,
-le presse de tout côté, et le réduit enfin à
-combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces,
-qui ne peuvent agir, lui deviennent inutiles;
-et d’où il n’échappa que quarante mille Perses
-sous la conduite d’Arthabase, tout le reste
-ayant été taillé en pièces.</p>
-
-<p>Le même jour que Pausanias triomphoit à
-Platée, Léotichides, roi de Sparte, et Xantippe,
-Athénien, remportèrent à Micale une
-victoire complète sur les Perses. Le général
-Lacédémonien, qui ignoroit ce qui se passoit
-dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie
-que Mardonius étoit défait; et que les Grecs
-étant délivrés du joug dont la Perse les avoit
-menacés, les colonies devoient à leur tour
-songer à recouvrer leur liberté. Diodore remarque
-que ce ne fut ni la valeur des Grecs,
-ni leur habileté dans la guerre qui les firent
-vaincre en cette occasion. La victoire étoit
-douteuse; les Samiens et les Milésiens la décidèrent
-en se tournant du côté des Grecs.
-<span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
-Les Perses effrayés par cette défection imprévue,
-s’ébranlèrent, et sur le champ tous les Grecs
-d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour
-accabler leurs ennemis communs.</p>
-
-<p>Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut
-pas plutôt appris la défaite entière de ses armées,
-qu’il ne s’y crut plus en sûreté; et se réfugiant
-avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses
-provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus
-ce prince avoit joui avec complaisance du
-spectacle de sa puissance et de sa grandeur,
-à la vue des forces qu’il avoit rassemblées
-contre les Grecs, plus ils se sentit humilié
-par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir
-le monde entier; et croyant déjà voir les
-Spartiates et les Athéniens au milieu de ses
-états, il n’osoit presque plus espérer de conserver
-l’héritage de son père; Salamine, Platée,
-Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir
-des malheurs que la Perse avoit éprouvés
-en faisant la guerre contre l’Éthiopie, les Ammoniens
-et les Scythes. Les idées d’ambition
-et de conquête que Cyrus avoit données à
-ses successeurs s’effacèrent de tous les esprits;
-et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté
-et son découragement.</p>
-
-<p>La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger
-<span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
-auquel l’avoit exposée l’infidélité de quelques-unes
-de ses villes; elle venoit d’éprouver ce
-que peuvent les vertus et les talens, fruits de
-la liberté: pour affermir et perpétuer son
-bonheur, elle devoit donc s’attacher avec plus
-de force à ses anciens principes, et ne songer
-qu’à rétablir l’alliance presque détruite de tous
-ses peuples. Elle eut la sagesse de tempérer
-la loi par laquelle elle avoit condamné à une
-amende de la dixième partie de leurs biens,
-tous ceux qui se rendroient aux Perses, ou
-qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution
-de ce décret n’auroit été propre qu’à renouveler
-et multiplier les anciennes divisions, en allumant
-une guerre civile dans la Grèce. Les
-vainqueurs des Perses furent indulgens; ils
-épargnèrent les peuples, et ne traitèrent en
-coupables que les magistrats qui les avoient
-gagés à trahir leur devoir.</p>
-
-<p>Les Grecs eurent encore la modération de
-ne pas approuver les Lacédémoniens, qui, par
-une politique indigne d’eux, demandoient que
-les Amphictyons chassassent de leur assemblée
-les députés des villes qui s’étoient liguées avec
-les Perses. Faire des mécontens dans la Grèce,
-c’étoit rompre les liens de sa confédération, et
-conserver dans son sein des alliés aux étrangers.
-<span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
-Malgré cette sagesse, si digne d’un peuple
-libre, la république fédérative des Grecs étoit
-prête à se dissoudre. Les Perses, si je puis
-parler ainsi, avoient infecté l’air de la Grèce;
-et on auroit dit que Xercès, pour se venger
-de ses défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit
-de discorde sur Athènes et Lacédémone.</p>
-
-<p>Les dépouilles de Platée donnèrent aux
-Grecs l’amour des richesses; les Spartiates eux-mêmes
-osèrent prendre une part dans le butin,
-et profaner leur ville par l’or des Perses, tandis
-que les Athéniens, ne se doutant pas qu’une
-trop grande prospérité annonce presque toujours
-aux états une décadence prochaine, se
-livroient à une présomption insensée. Leur
-république, toujours ardente à s’agiter, et que
-le repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance
-destinée à gouverner le monde entier; et pensant
-jouir d’avance de cet empire qu’elle ambitionnoit,
-engageoit par serment ses citoyens à
-regarder comme leur domaine tous les pays où
-il croît des vignes, des oliviers et du froment.
-Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens
-aux plus grandes espérances; et après les
-prodiges de sagesse et de courage qu’ils avoient
-faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent
-pas ouvertement à vouloir dominer dans
-<span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
-la Grèce, ils paroissoient mécontens de n’y
-occuper qu’une place subalterne. Quand avec
-leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfans,
-ils revinrent prendre possession de leurs demeures
-ruinées, Lacédémone, d’autant plus
-jalouse de son autorité, qu’ils avoient acquis
-plus de gloire, voulut les empêcher de rétablir
-les murailles et les défenses de leur ville. «Si
-Xercès, disoient les Spartiates, en cachant
-leurs vrais sentimens sous le voile du bien public,
-nous fait encore la guerre pour se venger
-de ses défaites, les Athéniens seront encore
-obligés d’abandonner leur ville; mais ne croyez
-pas que les Perses se contentent alors d’en détruire
-les fortifications. Instruits par l’expérience,
-ils les augmenteront au contraire, et
-se feront parmi nous une place d’armes qu’il
-sera impossible de leur arracher, et d’où ils
-tiendront toute la Grèce en échec.»</p>
-
-<p>Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle
-elle s’étoit dévouée au salut des Grecs,
-n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable
-de se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle
-n’eût réussi, en trompant les Lacédémoniens,
-à la rétablir dans son premier état.
-Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur;
-et tandis qu’il les amusoit par les longueurs
-<span class="pagenum" id="Page_57">57</span>
-affectées de sa négociation, les Athéniens <ins id="cor_8" title="travailèrent">travaillèrent</ins>
-sans relâche à relever leurs murailles.
-La nouvelle en fut portée à Lacédémone; Thémistocle
-accusa d’abord des esprits jaloux et
-mal-intentionnés de répandre des bruits propres
-à troubler la tranquillité de la Grèce. Quand il
-apprit enfin que les travaux de sa patrie étoient
-assez avancés pour qu’on n’osât plus demander
-de les détruire ou de les abandonner: «Pourquoi,
-dit-il aux Lacédémoniens, tant de plaintes
-inutiles? Si vous pensez que je vous trompe,
-par un récit infidelle, que ne faites-vous partir
-pour l’Attique quelques-uns de vos citoyens?
-ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et
-leur rapport terminera enfin nos contestations.»
-On crut Thémistocle, et Athènes reçut
-les commissaires Spartiates comme autant
-d’otages qui répondroient du traitement qu’on
-feroit à son ambassadeur. Aucune des deux républiques
-n’osa se plaindre; mais l’injustice
-et la mauvaise foi de leurs procédés commencèrent
-à changer leur jalousie en haine, et leur
-apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre
-l’une de l’autre.</p>
-
-<p>Les Spartiates, toujours attachés aux institutions
-de Lycurgue, trouvoient dans leurs
-lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur haine
-<span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
-et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit
-pas ainsi des Athéniens. Polybe compare avec
-raison leur république à un vaisseau que personne
-ne commande, ou dans lequel tout le
-monde est le maître de la manœuvre. Les uns,
-dit cet historien, veulent continuer leur route,
-les autres veulent aborder au prochain rivage;
-ceux-ci resserrent les voiles, ceux-là les déploient;
-et dans cette confusion, le vaisseau
-qui vogue sans destination, au gré des vents,
-est toujours prêt à échouer contre quelqu’écueil.</p>
-
-<p>En effet, Athènes, toujours emportée par les
-événemens et ses passions, n’étoit point encore
-parvenue à fixer les principes de son gouvernement.
-A sa naissance même, ses citoyens
-avoient <ins id="cor_9" title="commencés">commencé</ins> à être divisés; tandis que
-les habitans de la montagne vouloient remettre
-toute l’autorité entre les mains de la multitude,
-ceux de la plaine n’aspiroient, au contraire,
-qu’à établir une aristocratie rigoureuse; et les
-citoyens qui habitoient la côte, plus sages que
-les autres, demandoient qu’on partageât le pouvoir
-entre les riches et le peuple; et qu’à la
-faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les
-pouvoirs se tempéroient mutuellement, on prévînt
-la tyrannie des magistrats et la licence des
-citoyens.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span>
-Aucun parti n’ayant eu assez de force ou
-d’adresse pour triompher des autres, les Athéniens,
-toujours ennemis de leurs lois incertaines,
-semblèrent n’avoir d’autre règle de
-conduite que par l’exemple des caprices de leurs
-pères; et au milieu des révolutions continuelles
-dont ils furent agités, ils s’étoient accoutumés
-à être vains, impétueux, inconsidérés, ambitieux,
-volages, aussi extrêmes dans leurs vices
-que dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun
-caractère. Lassés enfin de leurs désordres
-domestiques, ils avoient eu recours à Solon,
-et le chargèrent de leur donner des lois; mais
-en tentant de remédier aux maux de la république,
-ce législateur imprudent ne fit que les
-pallier, ou plutôt donna une nouvelle force aux
-anciens vices du gouvernement.</p>
-
-<p>En laissant aux assemblées du peuple le droit
-de faire les lois, d’élire les magistrats, et de
-régler les affaires générales, telles que la paix,
-la guerre, les alliances, &amp;c. il distribua les
-citoyens en différentes classes, suivant la différence
-de leur fortune, et ordonna que les
-magistratures ne fussent conférées qu’à ceux
-qui recueilloient au moins de leurs terres deux
-cent mesures de froment, d’huile ou de vin.
-Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment
-<span class="pagenum" id="Page_60">60</span>
-de l’administration des affaires ceux qui
-devoient prendre le moins d’intérêt au bien
-public, et que, par différentes lois il affectoit
-de rétablir l’aréopage dans sa première dignité,
-et de donner aux magistrats la force et le crédit
-nécessaires pour maintenir la subordination
-et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la
-permission de mépriser et ses lois et ses magistrats.
-Autoriser les appels des sentences, des
-décrets et des ordres de tous les juges, aux
-assemblées toujours tumultueuses de la place
-publique, n’étoit-ce pas conférer une magistrature
-toute-puissante à une multitude ignorante,
-volage, jalouse de la fortune des riches,
-toujours dupe de quelque intrigant, et toujours
-gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou
-les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce
-pas, sous le nom de la démocratie, établir une
-véritable anarchie? Quand le législateur auroit
-publié, relativement à tous les objets particuliers
-de la société, les lois les plus propres à
-la rendre heureuse, c’eût été sans succès; parce
-qu’il étoit impossible que la haine, la faveur,
-l’ignorance et l’emportement qui agiteroient
-les assemblées publiques, laissassent établir et
-subsister des règles constantes de jurisprudence.
-A l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer
-<span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
-l’autorité des jugemens du peuple, et la
-porte étoit ouverte à tous les abus.</p>
-
-<p>Solon créa un sénat composé de cent citoyens
-de chaque tribu; et cette compagnie,
-chargée de l’administration des affaires, de
-préparer les matières qu’on devoit porter à
-l’assemblée publique, et d’éclairer et de guider
-le peuple dans les délibérations, auroit en effet
-procuré de grands avantages au gouvernement,
-si le législateur avoit eu l’art d’en combiner
-de telle façon l’autorité avec celle du
-peuple, qu’elles se balançassent sans se détruire.
-Solon auroit dû avoir l’attention de
-rendre les assemblées de la place moins fréquentes
-qu’elles ne l’avoient été jusqu’alors.
-Un sénat, qui, sans compter les convocations
-extraordinaires que tout magistrat et tout général
-d’armée pouvoit demander, étoit obligé
-d’assembler quatre fois le peuple dans une
-pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six
-jours, n’étoit guère propre à se faire respecter;
-le peuple le voyoit de trop près, et le
-jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé
-et rendu inutile, en permettant à tout
-citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer
-dans la place publique. L’éloquence devoit se
-former une magistrature supérieure à celle du
-<span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
-sénat; et à la faveur d’une transition familière
-à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers,
-et soumettre la sagesse du magistrat aux
-caprices du peuple.</p>
-
-<p>Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie
-des Pisistrates s’élever sur les ruines de
-son foible gouvernement. Si des causes particulières,
-depuis qu’Athènes avoit recouvré sa
-liberté, lui firent exécuter des entreprises dont
-le peuple le plus sagement gouverné est à peine
-capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager.
-Cette ville, idolâtre et ennemie des talens
-et des vertus, n’avoit imaginé aucun autre
-moyen pour conserver sa liberté sans nuire à
-l’émulation, que d’accorder les plus grands
-honneurs à qui serviroit la patrie d’une manière
-distinguée, et de punir cependant par le ban
-de l’ostracisme, ou un exil de dix ans, quiconque
-en auroit trop bien mérité. Aristide,
-depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter
-une loi, par laquelle tout citoyen, quelle que
-fût sa fortune, pouvoit aspirer aux magistratures.
-Ainsi le gouvernement, encore plus
-vicieux qu’il ne l’étoit en sortant des mains de
-Solon, devoit reproduire encore de plus grands
-maux, quand l’engouement qui portoit les
-Athéniens au bien, seroit dissipé.</p>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="pagenum" id="Page_63">63</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3>LIVRE SECOND.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Les</span> Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes,
-et qui ne s’étoient jamais servi dans leurs querelles
-particulières que de leurs forces de terre,
-faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots,
-qu’on n’avoit employés qu’aux affaires
-de commerce; mais la guerre Médique leur
-donna de nouveaux intérêts et une nouvelle
-politique. Ils craignirent le ressentiment de
-la cour de Perse; ils regardèrent comme un
-affront l’espèce de servitude où Xercès tenoit
-leurs colonies; et soit pour se faire une barrière
-plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée
-de l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance
-étroite. Quand la Grèce n’auroit pas
-dû son salut à la bataille de Salamine, elle
-auroit désormais considéré ses flottes comme
-le rempart le plus sûr contre les barbares, et
-comme un lien nécessaire pour unir une foule
-de peuples séparés par la mer, les rapprocher
-en quelque sorte les uns des autres, et les
-mettre à portée de se secourir.</p>
-
-<p>Cette nouvelle manière de penser porta
-atteinte à l’autorité dont Sparte avoit joui jusque-là.
-<span class="pagenum" id="Page_64">64</span>
-Quelque gloire que cette république
-eût acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne
-et bien fondée que fût sa réputation,
-elle se trouvoit dégradée par la seule
-raison qu’elle n’avoit ni vaisseaux, ni fonds
-nécessaires pour l’entretien d’une marine. On
-commençoit à négliger sa protection, tandis
-qu’Athènes, à la faveur de ses flottes nombreuses,
-attiroit au contraire tous les regards
-sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la
-prééminence dont l’autre étoit encore en possession.</p>
-
-<p>Athènes n’auroit joui que d’une considération
-peu durable, si les Spartiates n’avoient
-opposé à son ambition que leurs anciennes
-vertus. Cette république imprudente, qui devoit
-perdre sa puissance par l’abus qu’elle
-en feroit, auroit été bientôt contrainte par les
-événemens de reprendre la place subalterne
-qu’elle avoit occupée dans la ligue de la
-Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance
-de Xercès, étoit une terreur panique,
-et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies
-d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses
-de leur liberté, devoient se lasser de la protection
-inquiète et tyrannique des Athéniens.
-Les Grecs détrompés auroient bientôt ouvert
-<span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
-les yeux sur la faute qu’ils faisoient, de
-négliger une république qui les gouvernoit
-depuis six cens ans avec sagesse, pour se livrer
-à la conduite d’une ville dont le peuple, accoutumé
-par le vice de ses lois à n’agir que
-par caprice et par passion, étoit incapable
-d’être à la tête de leurs affaires. Plus les
-Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce
-de tort que leur faisoit le crédit naissant
-d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec
-confiance et avec empressement.</p>
-
-<p>Ils ne surent pas qu’il faut supporter des
-maux passagers, et se garder de les aigrir par
-des remèdes imprudens; ils ignorèrent que,
-quelque révolution que paroisse éprouver un
-état, il n’est point déchu quand il conserve
-religieusement les institutions auxquelles il a dû
-sa puissance. Leur jalousie contre les Athéniens
-les prépara à commettre une injustice
-contre la Grèce entière. Au lieu de ne confier
-le commandement de l’armée destinée à porter
-la guerre en Asie et rendre la liberté aux
-colonies, qu’à un général propre à faire aimer
-et respecter le pouvoir de sa patrie, ils en
-chargèrent Pausanias, que le butin fait à
-Platée avoit déjà corrompu, et qui, se vendant
-aux lieutenans de Xercès, se comporta avec
-<span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
-autant de hauteur et de dureté à l’égard des
-Grecs, que de foiblesse et de ménagement
-envers les Perses. Il éclata un soulèvement universel;
-et Lacédémone, voulant en quelque
-sorte punir tous les Grecs de l’ambition qu’elle
-craignoit dans les seuls Athéniens, refusa
-d’écouter les plaintes qu’on lui portoit contre
-son général: elle crut qu’il falloit appesantir
-le joug, parce qu’elle craignit qu’on ne voulût
-le secouer.</p>
-
-<p>Cette conduite fut comparée à celle d’Athènes,
-où Aristide et Cimon, après que Thémistocle
-eut été condamné à subir la peine de
-l’ostracisme, avoient acquis le plus grand
-crédit. Tous les Grecs, à l’exception de ceux
-du Péloponèse, implorèrent sa protection; et
-pour se délivrer de la tyrannie de Pausanias,
-ils offrirent à un peuple qui vraisemblablement
-se seroit contenté de commander les armées
-sur mer, comme Sparte les commandoit sur
-terre, de ne plus aller à la guerre que sous
-ses ordres.</p>
-
-<p>Quoique les Lacédémoniens ne songeassent
-plus à conserver l’empire de la Grèce par les
-mêmes moyens qu’ils l’avoient autrefois acquis,
-et que les Athéniens fussent assez enivrés de
-leur fortune pour se livrer aux plus vastes
-<span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
-espérances, la Grèce continuoit à jouir de la
-paix. L’ancien esprit du gouvernement fédératif
-faisoit faire encore par habitude à ces
-deux peuples mille efforts pour n’en pas venir
-à une rupture ouverte. Quelqu’attachés que
-fussent les Grecs à la ville dont ils étoient citoyens,
-ils ne croyoient point encore qu’il
-leur fût permis de sacrifier à ses intérêts ceux
-de la Grèce entière, qui étoit la patrie commune.
-Athènes et Sparte, quoique rivales et déjà ennemies,
-se bornoient cependant à s’observer
-et s’inquiéter; si elles se faisoient une injure,
-elles se hâtoient de la réparer à moitié. A
-l’exemple des autres villes, elles étoient accoutumées
-à s’appeler elles-mêmes les deux mains,
-les deux bras ou les deux yeux de la Grèce;
-elles en concluoient que si l’une ou l’autre
-périssoit, la Grèce seroit boiteuse, manchote
-ou borgne; et leur imagination effrayée par
-cette image, tempéroit la fougue de leur ambition
-et de leur jalousie.</p>
-
-<p>Lacédémone, d’ailleurs, toujours lente à
-se décider par la forme même de ses délibérations,
-se conduisoit depuis trop long-temps
-par des principes de modération et de justice,
-pour s’abandonner légèrement à son ambition.
-Elle ne pouvoit se déguiser qu’elle étoit trop
-<span class="pagenum" id="Page_68">68</span>
-foible pour humilier un ennemi dont les succès
-avoient augmenté la confiance et le courage,
-et qui, disposant de presque toutes les forces
-de la Grèce, pouvoit, avec le secours de ses
-vaisseaux, faire des descentes dans toutes les
-parties du Péloponèse, et étoit gouvernée
-dans ce moment par des hommes du mérite
-le plus éminent. Les Athéniens, de leur côté,
-devoient voir avec une sorte de frayeur la
-réputation de Lacédémone. Si, par la nature
-de leur gouvernement, un caprice devoit souvent
-décider de leurs résolutions, le caprice
-alors à la mode dans leur place publique,
-étoit d’obéir aveuglément aux magistrats à qui
-ils avoient donné leur confiance; et après
-toutes les grandes choses qu’ils avoient faites
-depuis l’exil des Pisistrates, ils se connoissoient
-trop bien en mérite, pour se laisser
-gouverner par des hommes qui n’auroient pas
-prévu dans quels malheurs une guerre contre
-Lacédémone auroit jeté leur patrie et la Grèce
-entière.</p>
-
-<p>Quoique Thémistocle haït les Lacédémoniens,
-et vit avec plaisir que sa patrie qu’il
-gouvernoit devînt la puissance dominante de
-la Grèce, il ne l’invita point à repousser par
-les armes les premières injures que lui firent
-<span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
-les Spartiates. L’élévation de son ame ne lui
-permit pas de songer à se rendre nécessaire par
-une trahison. Il connoissoit les Athéniens,
-peuple incapable d’être heureux sans abuser
-de son bonheur; et il sentit que ce seroit
-servir leurs passions et non pas leurs vrais
-intérêts, que de les mettre à la tête d’une république
-fédérative, dont tous les mouvemens
-ne peuvent être ménagés avec trop de circonspection.</p>
-
-<p>Aristide, encore plus vertueux que Thémistocle
-à qui il succédoit, n’eut point d’autre
-principe de politique que les règles de la plus
-exacte morale, et respecta l’ancienne autorité
-de Lacédémone. Cimon, aussi bon citoyen
-qu’Aristide, fit tous ses efforts pour étouffer
-dans sa naissance la rivalité ruineuse des deux
-républiques, et conserver l’ancien systême de
-la Grèce. Il combattit avec succès l’ambition
-de ses citoyens, en les occupant en Asie contre
-les Perses. Il loua publiquement la simplicité,
-la tempérance et la modération des Spartiates
-dont il avoit les mœurs. La Laconie essuya
-un tremblement de terre qui y fit périr plus
-de vingt mille hommes, et il ne travailla qu’à
-l’aider à réparer ses pertes. Les Ilotes et les
-Messéniens se révoltèrent; et tandis que l’orateur
-<span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
-Ephialte vouloit qu’on laissât succomber
-Lacédémone, Cimon s’en déclara le protecteur,
-pour la réconcilier avec sa patrie. Il engagea
-les Athéniens à lui donner des secours, et à
-lui pardonner même l’injure dont elle paya leur
-générosité, en les soupçonnant d’être les amis
-secrets de ses esclaves révoltés.</p>
-
-<p>Maître d’une fortune considérable, économe
-dans sa maison, prodigue au-dehors, il
-joignoit à l’intégrité et aux lumières d’un grand
-magistrat, les talens les plus rares et les plus
-nécessaires à la guerre. Il eut l’avantage singulier
-de remporter le même jour deux victoires,
-l’une sur mer et l’autre sur terre. Des
-succès trop brillans en Asie lui firent enfin des
-ennemis dans l’Attique; on rendit ses vertus
-suspectes, on craignit ses talens; et Athènes
-donna sa confiance à l’homme qui avoit tramé
-et conduit l’intrigue qui perdoit Cimon. C’étoit
-Périclès, à qui une justesse exquise d’esprit
-fournissoit toujours les plus sûrs moyens pour
-parvenir à son but. Capable d’emprunter les
-sentimens qui lui étoient les plus étrangers,
-d’embrasser à la fois plusieurs objets, et de
-les combiner avec une précision extrême;
-grand capitaine, plus grand orateur encore,
-Athènes n’avoit point eu de citoyen qui eût
-<span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
-réuni plus de talens propres à gouverner la
-multitude. Mais toutes ces grandes qualités,
-employées à servir l’ambition encore plus
-grande de Périclès, devinrent le fléau de sa
-patrie et de la Grèce.</p>
-
-<p>Il avoit remarqué que, par un mêlange de
-désintéressement et d’avarice, de fermeté et
-de condescendance, la plupart des magistrats
-qui l’avoient précédé dans l’administration des
-affaires, n’avoient joui que d’une faveur incertaine;
-et que ceux qui s’étoient constamment
-occupés du bien public dans leur régence,
-avoient toujours éprouvé une disgrace éclatante.
-Au lieu d’être à demi-vertueux et à
-demi-méchant, d’irriter le peuple dans une
-occasion, et de lui faire dans l’autre une cour
-servile, il se fit une règle constante de tout
-sacrifier à la passion qu’il avoit de gouverner
-sa république.</p>
-
-<p>Il s’agissoit de faire oublier les prodigalités
-de Cimon; et Périclès, qui ne jouissoit que
-d’un patrimoine médiocre, imagina d’être prodigue
-des richesses de l’état. Il fit donner au
-peuple des rétributions pour assister aux jugemens.
-La multitude, dont la fureur de juger
-s’empara, ne quitta plus la place publique
-que pour courir aux théâtres. Solon vouloit
-<span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
-que le peuple fût laborieux; il avoit chargé
-l’Aréopage de s’informer des occupations de
-chaque citoyen, et de punir ceux qui ne travailleroient
-pas. Le père qui n’avoit pas fait
-apprendre un métier à son fils, étoit privé par
-les lois de ses droits naturels sur lui, et ne
-pouvoit en exiger aucun secours dans sa vieillesse.
-Le législateur avoit sans doute espéré
-que le peuple, occupé par quelque profession,
-seroit moins empressé de se trouver sur la
-place publique, et laisseroit ainsi une plus
-grande autorité au sénat et aux magistrats.
-Ces vues ne touchèrent pas Périclès. Il lui
-importoit peu qu’après avoir détruit le goût
-et l’habitude du travail, l’oisiveté du peuple
-dût un jour multiplier les vices de la démocratie,
-pourvu que sa reconnoissance présente
-l’attachât plus fortement à son bienfaiteur.
-La multitude, toujours aveugle et toujours
-passionnée dans ses jugemens, devoit avilir
-tous les tribunaux, et ne s’occuper désormais
-sur la place qu’à commenter, expliquer, modifier
-et éluder les lois, qui par-là resteroient
-sans <ins id="cor_10" title="orces">forces</ins>; et c’est ce que désiroit Périclès,
-qui paroîtroit plus grand quand l’autorité de
-tous les magistrats seroit avilie, et qui vouloit
-n’être gêné dans son administration par aucune
-<span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
-loi. Il prévoyoit avec plaisir qu’Athènes,
-au milieu des fêtes, des spectacles, des plaisirs,
-perdroit les mœurs convenables à un
-état libre; que les arts inutiles seroient bientôt
-les plus estimés, et que les Athéniens,
-distraits de leurs devoirs, n’aspireroient enfin
-qu’à la gloire puérile et dangereuse d’être le
-peuple le plus poli et le plus aimable de la
-Grèce; moins la république seroit attentive
-à l’administration des affaires, plus son premier
-magistrat devoit avoir d’autorité.</p>
-
-<p>Cet adroit tyran d’Athènes étoit cependant
-trop habile pour compter sur la faveur du peuple,
-s’il ne travailloit continuellement à s’affermir.
-Son grand art <ins id="cor_11" title="consistat">consista</ins> à caresser la
-multitude pour imposer silence à ses rivaux,
-et à n’embarquer la république que dans des
-entreprises dont le succès lui parut certain.
-Quelque puissante que fut son éloquence, un
-revers qui auroit interrompu les fêtes d’Athènes,
-tari les sources de son luxe, ou porté l’ennemi
-dans l’Attique, auroit déconcerté l’orateur; et
-le peuple, qui ne voit que le moment présent, et
-ne juge que par les événemens, auroit été capable,
-dans une agitation convulsive de sa colère
-ou de sa crainte, de renverser l’idole qu’il adoroit.</p>
-
-<p>Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de
-<span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
-chagrin que Cimon, mais par d’autres motifs,
-la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie et
-Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés
-des forces du Péloponèse, en venoient
-à une rupture ouverte, la qualité de chef d’Athènes
-deviendroit un fardeau trop pesant, et
-qu’il succomberoit peut-être sous le poids
-d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on
-croyoit invincible.</p>
-
-<p>A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à
-se rendre maître de la haine des Athéniens
-contre Lacédémone, en les occupant par des expéditions
-contre les Perses; mais ces succès
-mêmes, plus ils étoient brillans, plus ils aigrissoient
-la jalousie des Spartiates. Leur patience
-se lassoit enfin de voir triompher leurs
-ennemis en Asie; ils étoient fatigués du bruit de
-leurs exploits et des éloges que leur donnoit la
-Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit
-nombre de citoyens attachés aux anciennes lois
-de Lycurgue, et éclairés sur les vrais intérêts
-de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la
-modération. Ce parti trop foible n’auroit pu
-empêcher que la république ne commençât la
-guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du
-commencement de corruption que le butin
-fait à Platée avoit fait naître à Lacédémone; il
-<span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
-y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua
-à tous ceux qui voulurent se laisser corrompre,
-et à qui il ordonna de penser et de parler comme
-les gens de bien.</p>
-
-<p>Mais cette paix, d’abord favorable aux vues
-de Périclès, devint enfin elle-même un nouvel
-embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre
-les Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle
-offrît des victoires faciles et un butin
-considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire
-à-la-fois le double goût des Athéniens pour la
-gloire de leurs armes et la magnificence de leurs
-spectacles. De l’autre, il étoit dangereux de
-laisser la république dans une trop grande
-oisiveté. Applaudir ou critiquer une pièce de
-théâtre, un tableau, une statue, un édifice;
-contredire l’aréopage, juger quelques procès
-particuliers, ce n’étoit pas assez pour occuper
-des esprits volages et accoutumés à l’agitation.
-Il falloit aux Athéniens des armées en campagne,
-des succès, des défaites, des espérances
-et des craintes, ou leur inquiétude naturelle les
-rendoit trop difficiles à conduire.</p>
-
-<p>Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes
-n’étoient pas aussi contens de son
-administration que les Athéniens. Les colonies
-d’Asie ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs
-<span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
-auxquels la république se livroit; mais elles
-trouvoient mauvais de payer les frais de ses
-fêtes et de ses spectacles, et que Périclès leur
-demandât plus de six cent talens de contribution
-pour ne procurer que des amusemens
-frivoles à des citoyens, tandis que Cimon
-s’étoit contenté de soixante pour faire la guerre
-aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire
-au désespoir des peuples qui ne pouvoient se
-soulever contre Athènes sans se perdre. Outre
-qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il
-leur étoit par conséquent impossible d’agir de
-concert, ils n’avoient jamais eu d’ambition; et
-contens de recouvrer leur liberté, ils avoient
-obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent
-et en vaisseaux à la guerre que la Grèce avoit
-faite en leur faveur au roi de Perse. Les colonies,
-accoutumées par-là au repos et à toutes
-les douceurs d’une vie tranquille, avoient perdu
-l’usage de manier les armes, et, selon la judicieuse
-remarque de Thucydide, se trouvant
-même épuisées par les contributions auxquelles
-elles s’étoient soumises, ne pouvoient se dérober
-au joug des Athéniens, s’ils vouloient
-les traiter plutôt en sujets qu’en alliés.</p>
-
-<p>En représentant les justes plaintes de ces
-peuples malheureux, comme un attentat intolérable,
-<span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
-et propre à ruiner toute espèce de
-subordination, Périclès les rendit facilement
-odieux. Il engagea les Athéniens dans une
-guerre qui devoit affermir son crédit, parce
-qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès
-certains, et leur promettoit un grand empire.
-En effet, leur république, contente de
-gagner des batailles et de prendre des villes,
-n’importe à quel prix, ignoroit trop ses intérêts
-pour s’apercevoir que les avantages qu’elle
-remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence,
-et que leur révolte la ramenoit au même
-point de foiblesse où elle s’étoit vue avant la
-guerre Médique.</p>
-
-<p>Athènes auroit repris sans s’en apercevoir
-la seconde place qu’elle occupoit autrefois dans
-la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre
-qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps
-pour que ses alliés, se détachant successivement
-de son alliance, l’eussent privée
-de tout secours étranger. Mais les Athéniens
-avoient des succès continuels, et la crainte
-retenoit encore la plupart des colonies sous le
-joug, lorsque Périclès eut besoin de donner à
-sa république une occupation plus importante.</p>
-
-<p>Le temps arriva où il devoit rendre compte
-de son administration, et cette opération étoit
-<span class="pagenum" id="Page_78">78</span>
-délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi
-aux dépens de l’état; mais soit négligence
-de sa part, soit infidélité dans les subalternes
-qu’il avoit employés au maniement des
-deniers publics, on ne trouvoit point l’emploi
-de plusieurs sommes considérables, et les
-revenus de la république étoient diminués. Il
-étoit humiliant pour Périclès de montrer aux
-Athéniens que leurs finances étoient en mauvais
-ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la
-prodigalité, les fêtes, les jeux, et les spectacles,
-que d’avouer qu’ils n’avoient enfin
-abouti qu’à ruiner la république et ses alliés.</p>
-
-<p>Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade
-à ce sujet. Il s’étoit présenté chez Périclès
-pour le voir; et on lui dit qu’il ne recevoit
-personne, étant accablé d’affaires, et occupé
-à penser comment il rendroit ses comptes. S’il
-m’en croyoit, répondit Alcibiade, il songeroit
-bien plutôt comment il n’en rendroit point.
-Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès,
-et il ne pensa qu’à distraire les Athéniens de
-leurs affaires domestiques par quelqu’entreprise
-importante au-dehors. Malheureusement aucune
-ville voisine n’osoit remuer; les unes
-intimidées par les exemples de sévérité qu’Athènes
-avoit donnés, les autres retenues par
-<span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
-le peu d’intérêt que Lacédémone sembloit
-prendre à leurs affaires, et par la lenteur avec
-laquelle cette république agissoit, renfermoient
-leur ressentiment, en attendant des circonstances
-plus favorables; et Périclès fut réduit à
-la dure extrémité d’irriter la jalousie des Spartiates
-mêmes qu’il redoutoit.</p>
-
-<p>Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas
-oublié les torts qu’Athènes leur avoit fait dans
-la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée;
-et il espéra qu’en faisant le siége de
-Potipée, place de la plus grande importance
-pour eux, il les forceroit à prendre les armes.
-En même temps qu’il insulte un des peuples
-les plus puissans du Péloponèse, il ne fait plus
-passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires,
-qui se seroient vengés, en continuant à
-parler d’une manière propre à conserver la paix,
-se turent mal-habilement, et servirent Périclès.</p>
-
-<p>Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit
-plus de se livrer à leur haine, convoquèrent
-une assemblée générale de leurs alliés,
-pour délibérer sur la situation du Péloponèse,
-et les dangers dont la Grèce entière étoit menacée.
-Les Corinthiens parlèrent avec plus de
-chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils,
-vous êtes les libérateurs de la Grèce, vous
-<span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
-en êtes les protecteurs; mais renoncez à ces
-titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que
-nous souffrons, et que vous auriez dû prévenir.
-Il est temps que votre bonne foi ne soit plus la
-dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez
-pas pour nous venger que vos ennemis aient
-détruit votre puissance. Connoissez ces Athéniens
-qui ne veulent de liberté que pour eux,
-et qui sont les plus grands ennemis de la Grèce.
-Toujours hardis, toujours entreprenans, toujours
-pressés d’agir; un succès, un revers,
-tout augmente également leur confiance et leur
-ambition. Ils croient que leur république décheoit
-quand elle ne s’agrandit pas; ils se
-regardent dès aujourd’hui comme les maîtres
-des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils
-espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente,
-qu’opposez-vous, Spartiates? une
-lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection
-de vos alliés et l’élévation de vos
-ennemis. Réduits enfin à vos seules forces,
-vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au
-sort que plusieurs peuples ont déjà subi. Les
-villes qui vous implorent aujourd’hui, soumises
-alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes
-à vous opprimer. Les dieux auroient-ils
-donné inutilement aux hommes le talent
-<span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
-de prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour
-être modérés envers des ennemis qui ne cessent
-de vous insulter, ne soyez pas injustes à
-l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous
-servir. Vous nous devez votre protection; la
-foi des traités, la religion des sermens vous y
-obligent, et nous en réclamons aujourd’hui
-les effets pour votre propre avantage.»</p>
-
-<p>Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés
-à cette assemblée, agirent conformément aux
-vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement
-de leur désir de la paix, pour ne pas
-paroître, s’il étoit possible, les auteurs de la
-guerre, ils ne firent aucune proposition qui
-tendît à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer
-en négociation, qu’ils désiroient de réparer
-leurs injustices, et de rassurer les esprits sur
-l’avenir. Toujours pleins des journées de
-Marathon et de Salamine, ils ne dissimulèrent
-pas qu’il étoit juste qu’une république, qui
-avoit sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.</p>
-
-<p>«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus
-forts sont les maîtres; nous ne sommes pas les
-auteurs de cette loi, elle est fondée dans la nature.»
-A les en croire, on eût dit que la majesté
-du commandement s’avilissoit par la modération,
-la justice et la bienfaisance. Ce discours
-<span class="pagenum" id="Page_82">82</span>
-sauvage, et digne d’un satrape de Perse,
-qui parle à des esclaves, indigna des hommes
-qui vouloient être libres; et Lacédémone porta
-un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection
-Corinthe, Potidée, Egine et Mégare.</p>
-
-<p>Périclès, à qui tout réussissoit, profita de
-cette démarche de Lacédémone pour faire
-prendre aux Athéniens une résolution extrême.
-Après avoir représenté sous de fausses couleurs
-sa conduite et celles des villes du Péloponèse:
-«Il ne s’agit point, dit-il au peuple le plus
-orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche
-condescendance aux volontés des Lacédémoniens.
-S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter
-Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le
-décret que nous avons porté contre Mégare,
-nous pourrions peut-être, sans nous faire tort,
-ne consulter que notre modération; mais
-puisque Lacédémone croit encore jouir de son
-ancien empire, et donne des ordres, Athènes
-doit désobéir pour ne pas se déshonorer. Si
-vous cédez aux menaces de la guerre, on
-croira que vous vous êtes rendus à la crainte;
-on vous fera de nouvelles demandes, qu’il faudra
-rejeter pour ne pas plier sous le joug. Vous
-pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous
-menace, en donnant un exemple de vigueur
-<span class="pagenum" id="Page_83">83</span>
-qui intimidera vos alliés, et instruira pour
-toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils
-doivent se promettre de leur <ins id="cor_12" title="orgeuil">orgueil</ins>; mais
-peut-être que demain il n’en sera plus temps.»</p>
-
-<p>Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient
-venues à une rupture ouverte, il ne falloit plus
-espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de
-l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement
-fédératif des Grecs pût se rétablir et
-subsister. Quoique les intérêts particuliers de
-Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les
-armes, cette guerre étoit, en effet, une guerre de
-rivalité entre Sparte et Athènes; elle devoit ranimer
-une jalousie qui avoit été retenue et non pas
-éteinte; et plus les Spartiates et les Athéniens
-étoient braves, plus leur haine en s’aigrissant
-devoit être implacable. La première hostilité
-devenoit une source éternelle de divisions. Les
-monarchies peuvent oublier les injures qu’elles
-ont reçues, parce que le prince imprime son
-caractère à sa nation, et qu’il peut n’être ni
-vindicatif, ni ambitieux, ni jaloux; mais dans
-des républiques telles que celles de la Grèce, où
-la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit
-résister au torrent de l’opinion publique, et le
-détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir
-d’autre politique que celle de leurs passions.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span>
-C’est sous ce point de vue que Périclès auroit
-dû commencer et conduire ses opérations.
-Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame
-et le début de la guerre. N’en faire supporter
-les maux qu’à Mégare, Egine et Potidée, c’étoit
-une démarche fausse. Brûler les vaisseaux
-et les moissons de Corinthe, c’étoit ne point
-décider à qui appartiendroit l’empire de la
-Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire
-qu’on alloit combattre. Athènes devoit donc
-adresser directement tous ses coups à sa rivale,
-dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de
-ses alliés; mais Périclès, gouverné par la seule
-passion de dominer dans sa patrie, craignit de
-se jeter dans de trop grands embarras, ou de
-se mettre dans des entraves, s’il proposoit le
-dessein d’humilier les Spartiates au point de
-les réduire à reconnoître la supériorité des
-Athéniens. S’il eût une fois fait concevoir cette
-espérance téméraire, il n’auroit plus été le
-maître d’y renoncer, sans se déshonorer et
-perdre son crédit. Il ne forma qu’un plan
-vague, pour se laisser la liberté de changer de
-vue selon les événemens, d’avancer ou de reculer
-à son gré, et de prendre chaque jour, le
-parti le plus favorable à ses intérêts.</p>
-
-<p>Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de
-<span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
-leur côté un compte plus sage de la guerre
-qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient
-se hâter de commencer les hostilités pour prévenir
-leurs ennemis, ils perdirent un temps
-précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs
-qu’ils envoyèrent à Athènes, tantôt
-demandèrent qu’elle réparât je ne sais quel sacrilège,
-dont les prêtres de Delphes se plaignoient;
-tantôt l’invitèrent à lever le siége de
-Potidée, à rendre la liberté aux Eginètes et
-aux Mégariens, ou proposèrent seulement de
-faire un traité, par lequel on s’engageroit à ne
-faire aucune entreprise préjudiciable à la liberté
-de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis
-que les alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient
-à rester fidelles à leurs premiers engagemens,
-ils étendirent également leur sévérité sur ceux
-qui n’attendoient qu’une invitation et des secours
-pour secouer le joug des Athéniens. Cette
-faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant la
-plus considérable que firent les Spartiates. Tandis
-qu’ils devoient paroître ne combattre que
-pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent scandaleusement
-l’amitié de la cour de Perse, et lui
-abandonnèrent les colonies d’Asie, que Cimon
-avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter la
-haine, <ins id="cor_13" title="ct">et</ins> peut-être même le mépris de la Grèce?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
-Sans doute que dans le détail des opérations
-particulières de cette guerre, les généraux de
-Lacédémone et d’<ins id="cor_14" title="Athène">Athènes</ins> firent ce que la plus
-grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient
-pas de les juger; mais il est vrai que
-l’histoire offre peu de guerres dont les vues
-générales aient été préparées et conduites avec
-moins d’intelligence. <ins id="cor_15" title="Démosthène">Démosthènes</ins> reprocha
-dans la suite aux Athéniens de faire la guerre
-à Philippe, de la même manière que les barbares
-se battent au pugilat. «Un de ces
-athlètes grossiers, disoit-il, est-il atteint en
-quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il
-reçoit. Le frappe-t-on ailleurs? il y porte la
-main. Mais parer, mais regarder fixement son
-ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose.
-Vous de même, Athéniens, si on vous annonce
-Philippe dans la Chersonèse, vous formez
-un décret pour secourir la Chersonèse.
-Si vous apprenez qu’il occupe les Thermopyles,
-pareil décret en faveur des Thermopyles.
-S’il tourne de quelqu’autre côté que ce puisse
-être, vous le suivez en gens qui sont à sa solde
-et à ses ordres. Mais apprenez que si un général
-d’armée marche à la tête des troupes, un
-politique doit marcher à la tête des affaires.»</p>
-
-<p>Athènes et Lacédémone commencèrent à
-<span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
-mériter les mêmes reproches pendant la guerre
-du Péloponèse. Elles se perdent continuellement
-de vue, et n’entreprennent rien de décisif.
-L’une attend pour former un projet que
-l’autre soit entrée en campagne. On fait des
-courses dans l’Attique ou dans la Laconie; et
-toutes les entreprises ne sont en quelque sorte
-que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque
-principale. Tandis qu’Archidamus se porte
-chez les Platéens, et se jette sur l’Acarnanie,
-les Athéniens font une irruption dans la Calcide
-et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs
-alliés se révolte, toute leur attention est portée
-de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre
-est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de
-Mégare, dans l’île de Corcyre; tantôt chez les
-Etoliens, dans la Béotie ou dans la <ins id="cor_16" title="Trace">Thrace</ins>.
-A force d’entamer des entreprises différentes,
-chaque république divise trop ses armées, et
-se met dans l’impuissance de profiter de ses
-avantages. On est heureux d’un côté, malheureux
-de l’autre; on n’a que des succès balancés
-par des pertes à-peu-près égales. Athènes et
-Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer
-la loi l’une à l’autre; cependant, leur haine
-augmente et s’irrite par les efforts impuissans
-qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition
-<span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
-infructueuse rompt enfin, d’une manière sensible,
-tous les ressorts du gouvernement de
-la Grèce.</p>
-
-<p>Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement
-ne seroit point tombée dans l’avilissement
-où ses successeurs la précipitèrent.
-Quelque contraires que fussent ses entreprises
-aux intérêts de sa patrie, il les exécutoit avec
-une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir
-la multitude. Peut-être que cet homme,
-dont la Grèce admiroit avec justice les talens
-supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en
-voyant les fautes, la lenteur et les irrésolutions
-des Spartiates; peut-être auroit-il cru enfin
-ne pas se compromettre, en formant des plans
-de campagne propres à déterminer décisivement
-la querelle des deux républiques, qui
-s’étoient fait trop de mal pour cesser de se
-haïr. Sa régence avoit fait une plaie mortelle
-à la Grèce; et sa mort, qui survint au commencement
-de la troisième année de la guerre,
-ne laissa aucune espérance d’y voir appliquer
-un remède efficace. Il ne se présenta pour succéder
-à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux,
-qui, sans talens, sans connoissances,
-sans droiture dans le cœur, sans élévation
-dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir
-<span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
-être intrigant, d’avilir le mérite et de flatter
-les goûts de la multitude, pour être en état de
-gouverner une république.</p>
-
-<p>Périclès avoit toujours soigneusement écarté
-le mérite, pour n’appeler sous lui, à l’administration
-des affaires, que des personnes dévouées
-à ses volontés et incapables de lui faire ombrage;
-mais ce n’étoit pas-là la seule cause
-qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du
-moins qui l’eût écarté du gouvernement de la
-république. La loi de l’ostracisme ne produisit
-d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude
-étoit prise de n’aimer que la gloire et
-la liberté; et tant qu’il avoit fallu être homme
-d’état à Athènes, pour y avoir de la considération,
-on s’étoit exposé sans crainte à l’exil
-et à l’ingratitude de ses concitoyens. Mais depuis
-que les Athéniens s’étoient passionnés,
-sous la régence de Périclès, pour la philosophie
-et les beaux arts, jusqu’au point d’accorder
-à ceux qui s’y distinguoient la même estime
-qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands
-magistrats, les gens sensés, à qui on avoit ouvert
-une voie moins dangereuse pour acquérir
-de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle,
-qui voyoit avec chagrin que son fils
-aspirât aux emplois d’une république ingrate,
-<span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
-qui n’encourageoit le mérite que par des récompenses
-trompeuses. Il menoit quelquefois
-son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer;
-et lui faisant remarquer les vieilles galères
-qu’on y laissoit pourrir, les comparoit aux
-hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès
-qu’<ins id="cor_17" title="il sne">ils ne</ins> sont plus utiles. Tout homme de bien
-dût penser de même dans un ville où l’ambition
-avilie par les intrigans n’étoit plus associée à
-l’amour de la gloire.</p>
-
-<p>Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les
-Athéniens, occupés de plaisirs, de jeux, de
-fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice
-et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution,
-se fussent encore formés aux grandes
-choses. Leur puissance sur mer, qui devoit
-servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon,
-à <ins id="cor_18" title="rafiner">raffiner</ins> leur goût pour les voluptés;
-<ins id="cor_19" title="ont">on</ins> trouvoit sur leurs tables tout ce que la
-Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la
-Lydie et les côtes de l’Hellespont ont de plus
-rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville,
-abandonnée au luxe, peuvent produire des
-hommes aimables, mais non pas de grands
-hommes.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens
-parlent avec un extrême mépris, prit
-<span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
-une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui,
-comme lui, voulurent s’emparer de l’autorité
-que Périclès avoit possédée. Sa fortune donna
-de la confiance à tous les intrigans; et pour
-s’élever ou pour ruiner son adversaire, on
-n’employa plus que la ruse, la flatterie, le mensonge,
-la calomnie, et tous ces moyens bas
-qui peuvent conduire aux honneurs dans une
-république corrompue, mais qui ne peuvent y
-maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au
-comble de la corruption. Le peuple, agité par
-les cabales et les partis formés pour le tromper,
-se défit de cette sorte de paresse avec laquelle
-il s’étoit livré jusque-là au citoyen qui avoit
-gagné sa confiance. Il se défia de tout le monde,
-se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne
-put ni gouverner ni être gouverné.</p>
-
-<p>Cléon étoit prêt à perdre la république,
-lorsque les citoyens les plus considérables,
-dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner
-la faveur de la multitude, lui suscitèrent un
-concurrent; mais ils n’eurent rien de mieux à
-lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive
-faisoit craindre la présence du peuple.
-On peut juger par-là, combien il étoit propre
-au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus,
-des talens, de l’éloquence; mais, par je ne sais
-<span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
-quelle défiance pusillanime de lui-même, il
-n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence
-bruyante, Cléon écrasoit la modestie
-de Nicias; on pardonne à l’un ses rapines, on
-ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre.
-Brave soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise
-paroissoit impossible à Nicias; quand
-il commençoit enfin à agir, le moment le plus
-favorable étoit déjà passé. Il ne sait que douter,
-délibérer, et à peine a-t-il fait l’effort de
-se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur
-parti, qu’il abandonne encore pour un autre.
-Cléon, au contraire, ne doutoit de rien; entreprise
-sage ou téméraire, moyens prudents
-ou insensés, tout lui est égal. Enfin, toute
-Athènes, indécise ou partagée entre les vertus et
-les talens timides de Nicias, et les vices et
-l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une
-résolution, ou prend un mauvais parti si
-elle agit.</p>
-
-<p>Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce
-n’étoit pas un ambitieux, mais un homme vain
-qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens.
-Sa valeur, son éloquence, tout dans
-lui étoit embelli par des graces. Abandonné
-aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux
-des agréments et d’une certaine élégance de
-<span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
-mœurs qui en annonce presque toujours la
-ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de
-la république, que pour se délasser des plaisirs.
-Il avoit l’esprit d’un grand homme; mais son
-ame, dont les ressorts étoient devenus incapables
-d’une application constante, ne pouvoit
-s’élever au grand que par boutade. J’ai bien
-de la peine à croire qu’un homme assez souple
-pour être à Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un
-Spartiate, dans l’Ionie aussi recherché dans les
-plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace
-des exemples de rusticité, et qui dans l’Asie
-faisoit envier son luxe élégant par les satrapes
-du roi de Perse, fût propre à faire un grand
-homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de
-Socrate, il n’étoit guère persuadé qu’il y eût
-dans le monde d’autre bien ni d’autre mal
-que ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot
-de Timon le misanthrope: «Courage, mon
-cher ami, lui dit-il en lui touchant la main,
-je te sais gré du crédit que tu acquiers;
-deviens l’homme à la mode, tu me feras
-raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout
-est perdu, en effet, quand un homme du
-caractère d’Alcibiade parvient à la tête des
-affaires. Les grâces accréditent les vices; la
-décadence des mœurs entraîne celle des lois;
-<span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
-les talens agréables sont seuls honorés et protégés,
-et le gouvernement sans principes ne
-se conduit que par saillies.</p>
-
-<p>Avec de pareils administrateurs, les Athéniens
-ne tentèrent plus que des projets informes
-et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de
-plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte
-des autres; et après dix campagnes infructueuses,
-la malheureuse journée d’Amphipolis auroit
-dû leur faire perdre l’espérance chimérique
-de dominer dans la Grèce. Les Lacédémoniens,
-de leur côté, sans renoncer à leur ambition,
-étoient las de la guerre, qui avoit
-ruiné leurs affaires. Leurs esclaves désertoient
-chaque jour, et ils n’avoient plus la même
-autorité qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et
-Brasidas, ces ennemis éternels de la paix,
-étoient morts. Nicias, que les périls et les
-révolutions de la guerre alarmoient, désiroit
-de jouir sans trouble du crédit qu’il avoit
-acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit
-mille raisons particulières pour travailler à la
-pacification de la Grèce.</p>
-
-<p>Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent
-qu’une trève; et cependant le traité
-de paix le plus solennellement juré n’auroit
-été qu’un foible garant de la tranquillité
-<span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
-publique. Ces deux peuples, toujours pleins
-d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs
-forces, ainsi qu’ils en étoient convenus, pour
-hâter l’exécution de leur traité, auquel les
-alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent
-au contraire eux-mêmes que des prétextes pour
-éluder leurs engagements. Ils se firent un art
-de se nuire en secret; et malgré leur alliance,
-toujours à la veille de reprendre les armes,
-ils ne jouissoient que d’une paix trompeuse;
-lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige,
-fit tout à coup un effort, et leva une
-armée formidable pour s’emparer de la Sicile.</p>
-
-<p>Il y avoit déjà long-temps que cette conquête
-flattoit l’ambition des Athéniens; et
-Périclès avoit eu besoin de toute son autorité
-pour les détourner de cette entreprise. «Que
-vous importe, disoit Nicias, des affaires
-de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps
-que la république est fatiguée par
-la multitude de ses alliés. Les Léontins et
-les Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez
-eux; et leurs ambassadeurs nous font de
-justes plaintes de la tyrannie de Syracuse;
-mais cette tyrannie, de quel malheur menace-t-elle
-Athènes? Est-il temps de songer
-à faire des conquêtes éloignées, quand tout
-<span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
-nous avertit de pourvoir à notre propre
-sûreté? Pouvons-nous croire que nous
-jouissons de la paix, pendant que toute la
-Grèce est en feu? Toujours à la veille de
-prendre part à la guerre qui subsiste entre nos
-alliés et ceux de Lacédémone, soit parce que
-nous ne savons pas nous faire obéir, soit
-parce que nous ne voulons pas qu’on nous
-obéisse, nous sommes certains que les Spartiates
-nous détestent; par quelle inconséquence
-voulons-nous donc transporter nos
-forces hors de l’Attique, tandis que nous
-devrions les y rappeler si elles en étoient
-éloignées? Voulons-nous par notre foiblesse
-inviter nos ennemis à rompre un
-traité qui les gêne? Voulons-nous nous
-mettre hors d’état de repousser les armées
-du Péloponèse, quand elles entreront dans
-l’Attique?»</p>
-
-<p>Les Athéniens n’étoient plus capables de
-goûter ces sages réflexions; Alcibiade les avoit
-enivrés de ses folles espérances. Prévoir les
-obstacles et les périls de cette expédition téméraire,
-c’étoit être mauvais citoyen. La république,
-aussi ennuyée de sa trève avec Lacédémone
-qu’elle avoit été fatiguée de la guerre,
-se flattoit de se dédommager aux dépens
-<span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
-des Syracusains, des pertes que les Spartiates
-lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point
-que la conquête de la Sicile ne fût l’ouvrage
-d’une campagne; et regardant Syracuse comme
-une place d’armes d’où elle devoit étendre son
-empire sur l’Italie et sur l’Afrique, elle se préparoit
-déjà à retomber sur le Péloponèse avec
-les forces de ces provinces soumises.</p>
-
-<p>Autant que le projet de cette guerre étoit
-insensé en lui-même, autant les moyens qu’on
-choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants.
-Avant le départ de leur flotte, les Athéniens
-portèrent un décret par lequel il étoit ordonné,
-qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte,
-on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit
-un tribut de toutes les autres villes de Sicile.
-C’étoit inviter les Syracusains et les Sélinuntins
-à se défendre jusqu’à la dernière extrémité;
-et en les réduisant au désespoir, les rendre
-invincibles, s’il leur restoit quelque moyen
-de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens,
-se priver de leurs secours contre Sélinunte et
-Syracuse, et ne leur donner avec ces deux
-villes qu’un même intérêt et une même cause
-à défendre.</p>
-
-<p>Puisque les Athéniens n’avoient point un
-Thémistocle qui pût, à force de sagesse et
-<span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
-de talents, faire réussir une entreprise commencée
-sous de si mauvais auspices, cette
-guerre ne pouvoit laisser quelque foible espérance
-de succès, qu’autant qu’elle seroit
-conduite par Alcibiade, dont le courage et le
-génie étoient propres à faire naître de ces événements
-bizarres, de ces révolutions extraordinaires,
-de ces coups inattendus de la fortune,
-qui confondent quelquefois la raison et changent
-la nature des choses. Mais à peine ce général
-étoit-il abordé en Sicile, que ses ennemis, qui
-avoient conjuré sa perte, et mis dans leurs
-intérêts les prêtres et la religion, réussirent à
-le faire rappeler, en lui intentant une action
-criminelle devant le peuple. Nicias, qui avoit
-regardé cette guerre comme une espèce de
-délire de la part de ses concitoyens, partagea
-le commandement avec Lamachus, soldat entreprenant,
-qui croyoit qu’un courage opiniâtre
-vient à bout de tout, et que la circonstance la
-plus favorable pour agir, étoit toujours celle
-où il se trouvoit.</p>
-
-<p>Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé
-de se trouver seul à la tête de l’armée; toujours
-opposé à un collègue aussi ardent que Lamachus,
-il avoit été obligé d’avoir un sentiment;
-il n’en eut plus quand tout roula sur lui. Il
-<span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
-demande des secours et des collègues; et en
-les attendant il demeure dans l’inaction, ou
-ne s’occupe que de projets de retraite. Démosthène
-et Eurimédon lui furent envoyés; et ces
-généraux, d’un caractère trop opposé pour
-être unis et penser de concert, auroient fait
-avorter une entreprise aisée.</p>
-
-<p>Les Syracusains, secourus par les Corinthiens
-et les Spartiates, et commandés par
-Gylippe, firent lever le siége de leur ville.
-Les Athéniens, défaits à différentes reprises
-sur mer et sur terre, et en quelque sorte prisonniers
-dans la Sicile, où ils ne pouvoient
-recevoir aucune subsistance, et d’où toute
-retraite leur étoit fermée, se virent obligés
-de se livrer à la discrétion des ennemis. Les
-soldats furent vendus comme des esclaves ou
-envoyés aux carrières, et les deux généraux,
-Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice
-qu’on leur préparoit, qu’en se donnant
-eux-mêmes la mort.</p>
-
-<p>Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone
-ne subsistoit plus; et la première de
-ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à
-sa ruine par une fatalité aveugle, n’avoit consulté
-que sa haine et sa témérité, dans le temps
-qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses
-<span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
-anciens ennemis. Les Spartiates ne donnoient
-encore que de foibles secours à Syracuse,
-dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion
-puissante; ils résistoient encore à leur
-haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui, pour
-se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui
-susciter des ennemis. Au lieu de profiter de
-ces dispositions pour changer la trève en une
-paix durable, les Athéniens, dont les affaires
-commençoient à aller mal en Sicile, commirent
-eux-mêmes les premières hostilités,
-en faisant une descente dans la Laconie.</p>
-
-<p>Après les dépenses et les pertes énormes
-qu’ils avoient faites en Sicile, il étoit impossible
-que leur république fût en état de se défendre
-contre les Lacédémoniens. Ses finances
-étoient épuisées; elle manquoit d’hommes
-propres à porter les armes. Sans vaisseaux,
-sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer
-quelques subsistances par mer; et l’Attique
-cependant n’étoit point cultivée, depuis que
-les Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade,
-qui s’étoit réfugié chez eux, avoit
-fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément
-tout le pays. Les Athéniens, méprisés
-de leurs alliés, furent abandonnés de ceux
-qui, jusque-là, avoient eu la constance de
-<span class="pagenum" id="Page_101">101</span>
-leur rester attachés. Sparte, à qui les Syracusains
-prêtèrent, pour se venger, une nombreuse
-flotte, avoit à son tour l’empire de la
-mer, et les ambassadeurs de Tyssapherne,
-satrape de l’Asie mineure, lui offroient des
-secours, et la sollicitoient de ruiner Athènes
-de fond en comble.</p>
-
-<p>Au milieu de tant de maux, la division la
-plus cruelle éclata entre les Athéniens. Le
-peuple accusoit les riches de tous les désastres
-que souffroit la république; les riches en accusoient
-l’insolence du peuple, et publioient
-qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on
-ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit
-jamais d’abuser. Pisandre se mit à leur
-tête, abolit le gouvernement populaire, et
-confia le pouvoir souverain à un conseil dont
-il fut le chef, et qui, pour confirmer la servitude
-du peuple, employa inutilement tout ce
-que la tyrannie a de plus dur. Les esprits
-irrités et non pas soumis se révoltèrent avec
-une violence nouvelle; et si les Spartiates
-avoient attaqué le Pyrée, pendant que la
-fureur des factions se signaloit par les plus
-grands excès, les Athéniens, dit Thucydide,
-auroient succombé avant que d’avoir pu se
-réunir et prendre un parti: mais, poursuit le
-<span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
-même historien, ce n’est pas la première fois
-que la lenteur naturelle de Lacédémone lui a
-fait perdre ses avantages.</p>
-
-<p>Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains
-rappelèrent leurs troupes pour se défendre
-contre les Carthaginois; et Alcibiade,
-qui avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement
-de sa patrie, craignit d’être écrasé sous
-ses ruines, si elle succomboit, et éclaira Tyssapherne
-sur les intérêts de la Perse. Il lui fit
-sentir que, bien loin de mettre fin à la guerre
-qui désolait la Grèce, et de prêter des secours
-trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens,
-il devoit nourrir la rivalité des deux
-républiques; les tenir en équilibre, balancer
-leurs avantages, et les consumer l’une par
-l’autre pour les obliger à rechercher à l’envi
-la protection du roi de Perse, qui deviendroit
-le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.</p>
-
-<p>Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances;
-et le peuple, qui ne savoit à qui donner
-sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit
-son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le
-courage succède aussitôt à l’abattement; le
-général a déjà fait passer ses espérances dans
-tous les esprits; on fait un dernier effort; tout
-s’arme; on cherche l’ennemi; on est impatient
-<span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
-de vaincre ou de mourir, et les Athéniens remportent
-une victoire assez considérable pour
-obliger leurs ennemis à demander la paix.</p>
-
-<p>«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs
-de Sparte, que nous terminions
-nos longues querelles; la guerre nous est également
-funeste; elle a diminué notre crédit
-dans la Grèce; et quand elle vous fait perdre
-vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne
-l’empire que vous affectez; les dieux veulent
-sans doute que l’une de nos deux villes n’obéisse
-pas à l’autre. Que votre dernier avantage
-ne ferme pas vos cœurs à la paix; il seroit
-imprudent de compter sur la fortune, et les
-uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé
-son inconstance. Jugez-nous, mais jugez-vous
-en même temps avec équité. Nous cultivons
-les terres abondantes du Péloponèse, et vous
-ne possédez que le territoire stérile de l’Attique.
-La guerre vous a fait perdre plusieurs de
-vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le
-roi le plus riche et le plus puissant de la terre
-vous avance les frais ce la guerre; et vous
-n’avez plus pour tributaires que quelques peuples
-que vos besoins ont appauvris. Telle est
-notre situation respective, et cependant nous
-vous demandons la paix, sans prétendre abuser
-<span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
-de nos avantages. De part et d’autre, restons
-les maîtres des villes que nous possédions
-avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers
-en nombre égal, et retirons les garnisons
-que nous avons mises dans quelques
-places qui ne nous appartiennent pas.»</p>
-
-<p>Athènes rejeta les propositions des Spartiates,
-non pas parce que, ne remontant point
-à la source des divisions, elles étoient incapables
-d’établir une paix solide entre les deux
-peuples, mais par une confiance et une ambition
-également présomptueuses. Cette république
-croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers
-sous les ordres d’Alcibiade, et ce général,
-en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais
-elle ne connoissoit pas sa propre inconstance.
-Alcibiade, qui, par une conduite inconsidérée,
-fournissoit toujours à ses ennemis des
-moyens de le perdre, fut disgracié une seconde
-fois; et précisément, dans le temps que Cyrus
-le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant
-une révolte contre son frère Artaxercès
-Mnemon, donna une flotte considérable aux
-Lacédémoniens, pour attirer à son service
-les peuples du Péloponèse, et que Lysandre
-commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
-Ce général fit enfin comprendre à sa patrie
-l’erreur de la conduite qu’elle avoit tenue jusque-là.
-Il jugeoit que dans une guerre qui
-duroit depuis si long-temps, et soutenue avec
-tant de haine et d’opiniâtreté, il n’y avoit plus
-qu’un parti extrême qui fût prudent; et que
-Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures
-pour se réconcilier sincèrement, il falloit
-que l’une fût immolée à l’autre. Il publioit
-qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques
-alliés, mais de l’empire de la Grèce: que
-les Athéniens n’y renonceroient pas s’ils n’étoient
-qu’humiliés; qu’il étoit indispensable
-de leur ôter toute espérance en les ruinant
-entièrement; et que la paix, à toute autre condition,
-ne seroit qu’une trève passagère, et
-vraisemblablement violée dans des circonstances
-où Lacédémone ne seroit peut-être pas
-en état de se défendre. Lysandre ne regarda
-donc chaque succès que comme un pas qui le
-conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il
-défait le reste de ses forces maritimes, c’est
-dans la vue de la bloquer par mer, tandis
-qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.</p>
-
-<p>Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite
-aux abois, elle n’a plus le courage de
-s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique
-<span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
-qui lui restoit pour retrouver la victoire. Elle
-mendia la paix, consentit à démolir ses fortifications
-et les murailles du Pyrée, affranchit
-les villes qui lui payoient tribut, rappela ses
-bannis, livra toutes ses galères, à la réserve
-de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre
-que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin,
-Lysandre mit le dernier sceau à l’abaissement
-de cette république, en confiant toute l’autorité
-à trente citoyens, qui ne pouvoient la
-conserver qu’en obéissant servilement à ses
-ordres.</p>
-
-<p>Athènes servit de théâtre à la fureur de trente
-tyrans qui firent périr tous ceux dont ils craignoient
-le courage, ou dont ils vouloient confisquer
-les biens. Cette ville, pleine de trophées
-élevés à la valeur et à l’amour de la
-liberté, ne renferma plus qu’une vile populace;
-on ne voyoit, de tout côté, que des misérables
-accablés de besoins, à qui la régence
-de Périclès avoit fait perdre l’habitude du travail
-et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient
-leur oisiveté et leurs spectacles, et
-non pas leur liberté.</p>
-
-<p>Trasybule, que Pausanias appelle le plus
-sage et le plus courageux des Athéniens, conjura
-pour le salut de sa patrie. A la tête de
-<span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-soixante exilés comme lui, il détruisit la tyrannie,
-et rendit la liberté aux Athéniens. Mais
-pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés
-avec les affronts et la honte, les mœurs et le
-courage convenables à un peuple libre? La
-démocratie va devenir l’empire d’une multitude
-insolente, et qui ne sera plus touchée de
-la gloire de ses pères. Tout mérite va être dégradé.
-Les talens militaires, les vertus civiles
-ne seront comptés pour rien. Les poëtes, les
-musiciens, les comédiens, les décorateurs de
-théâtre deviendront les maîtres de la république.
-M’est-il permis d’anticiper sur les temps?
-Eubule fera bientôt passer ce décret infame,
-par lequel les fonds destinés à la guerre furent
-appliqués à l’usage des spectacles, et qui portoit
-peine de mort contre quiconque oseroit
-seulement en proposer la révocation. Cette indifférence
-léthargique pour le bien public,
-que <ins id="cor_20" title="Démosthène">Démosthènes</ins> reproche aux Athéniens, est
-devenue l’esprit général de la république. «Vos
-Panathénées et Bacchanales, leur dira bientôt
-cet orateur, se célèbrent toujours avec magnificence,
-et le jour même qui leur est destiné.
-Vous avez tout prévu; aucune difficulté ne
-vous arrête. S’agit-il de vos spectacles? la distribution
-des rôles est une affaire discutée avec
-<span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
-une attention extrême, et personne de vous
-n’ignore le nom du citoyen que chaque tribu
-a choisi pour présider aux répétitions de ses
-musiciens et de ses athlétes. Est-il question
-de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui
-menace ouvertement votre liberté? Vous cessez
-d’être attentifs; les délibérations vous fatiguent;
-vous ne prévoyez rien; et si vous portez
-enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en
-partie et trop tard.»</p>
-
-<p>Pendant que les Spartiates se livroient à la
-joie, et croyoient régner désormais sans contestation
-sur la Grèce: «Défions-nous de nos
-triomphes, auroit dû leur dire un sénateur
-digne de la place qu’il occupoit dans sa patrie.
-Une confiance immodérée accompagne toujours
-la prospérité; et c’est pour s’y être livrés
-aveuglément après la guerre Médique, que les
-Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de
-la Grèce. Vous voyez quel est aujourd’hui le
-fruit de leur ambition; craignons que la nôtre
-n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons
-de vaincre, et nous touchons peut-être au
-moment de notre ruine. Que nous sommes
-déjà loin de la prospérité, si nous pensons
-que nos passions soient plus sages que les lois
-de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer
-<span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
-au bonheur de la république, nous auroit-il
-ordonné de ne songer qu’à notre conservation?</p>
-
-<p>«Dans un gouvernement tel que celui de
-la Grèce, où toutes les villes sont également
-jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et
-la confiance qui puissent vous les soumettre
-aujourd’hui, comme elles les ont autrefois
-soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la
-ruse? avec quelque art qu’elle soit apprêtée,
-elle sera bientôt démasquée. Aurez-vous recours
-à la force? elle échouera nécessairement;
-votre triomphe même en est la preuve.
-Dans quel épuisement n’êtes-vous pas tombés
-pour humilier Athènes? A quels travaux, à
-quels revers ne vous exposez-vous pas, si la
-conquête de chaque ville vous coûte aussi cher
-que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous
-que l’asservissement des Athéniens prépare
-celui de la Grèce entière? Nous avons vu
-les Grecs, alarmés de nos divisions et de nos
-projets, former des ligues et pourvoir à leur
-sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment,
-soyez sûrs qu’à cette consternation succédera
-bientôt une juste indignation: elle est déjà
-dans leur cœur.</p>
-
-<p>«Mais je veux que les dieux, aussi injustes
-<span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
-que nous, favorisent nos ambitieuses entreprises;
-vous dominerez sur la Grèce par la
-terreur; mais vous devez prévoir, dès ce moment,
-que vous ne pourrez conserver votre
-empire qu’en humiliant assez les esprits, pour
-qu’ils n’aient plus le courage nécessaire pour
-oser secouer votre joug. Dans quelle foiblesse
-ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est
-puissante que parce qu’elle est libre? Si le roi
-de Perse tente une seconde fois de l’asservir,
-s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières,
-quelles forces leur opposerez-vous?
-Avec vos esclaves, retrouverez-vous Salamine,
-Platée et Micale? Je ne vous prédis point des
-malheurs imaginaires; ce que vous venez
-d’éprouver dans la guerre du Péloponèse suffit
-pour vous instruire de vos intérêts. Tant que
-nous avons été fidellement attachés aux lois
-de Lycurgue, et que nous n’avons travaillé
-qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable
-d’altérer notre bonheur; et, malgré le petit
-nombre de nos citoyens, et le territoire borné
-que nous possédons, nos forces ont été insurmontables.
-Dès que vous n’avez voulu consulter
-que votre jalousie, votre ambition
-et votre haine, vous avez été obligés de mendier
-la protection de la Perse que vous aviez
-<span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
-vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher
-la paix en combattant pour l’empire, et vous
-n’avez pu contraindre vos alliés à observer la
-trève que vous avez conclue avec les Athéniens.</p>
-
-<p>«Ouvrons les yeux sur notre situation;
-hâtons-nous, Spartiates, de jurer sur les
-autels des Dieux que nous observerons les
-lois de Lycurgue; et que, renonçant à une ambition
-funeste, qui nous donneroit bientôt
-tous les vices des autres peuples, nous allons
-respecter la liberté de la Grèce, et affermir
-son gouvernement ébranlé.</p>
-
-<p>«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et
-loin de paroître devant eux avec la joie insultante
-d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en
-habits de deuil, et honteux de l’état déplorable
-où la nécessité nous a forcés de réduire
-les Athéniens. En avouant nos torts avec ce
-peuple, dont nous n’aurions pas dû irriter
-l’ambition par notre jalousie, publions, qu’après
-les fatales divisions qui avoient éclaté,
-il étoit nécessaire de sacrifier l’implacable
-Athènes au repos public. En condamnant généreusement
-notre injustice à l’égard de la Grèce
-entière, sur laquelle nous n’avons aucun droit,
-regagnons par notre repentir la confiance que
-nous avons perdue par notre imprudente
-<span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
-ambition. Prouvons que nous sommes incapables
-de commettre une seconde fois les mêmes
-fautes. Que tous les Grecs soient libres, et
-qu’ils n’en puissent douter, en nous voyant
-nous-mêmes travailler à réparer les ruines
-d’Athènes.»</p>
-
-<p>Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès,
-auroit encore été capable de suivre ces conseils,
-s’ils lui eussent été donnés par le général qui
-venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate
-n’eut moins les mœurs de sa patrie que
-Lysandre. Sermens, traités, honneur, vertu,
-perfidie, tout ce que les hommes ont de plus
-saint ou de plus odieux, n’étoient que des
-vains noms pour lui. La qualité de citoyen
-lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne,
-non pas en tyran qui veut l’usurper
-par la force, mais en intrigant adroit, et sous
-prétexte de corriger le gouvernement de ses
-abus. Son projet, disent les historiens, étoit
-de décrier l’hérédité au trône, comme une
-loi grossière et barbare qui confioit souvent
-les rênes de l’état à un enfant, à un vieillard,
-ou à un homme capable à peine d’être citoyen;
-tandis que le bonheur de la société exige que
-la royauté soit le prix du mérite.</p>
-
-<p>Pour préparer les esprit à une révolution
-<span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
-si importante, il falloit donner du goût pour
-les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois
-de Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir
-toutes les passions. Dans le moment qu’après
-tant de travaux, les Spartiates triomphoient
-de leurs ennemis, et que leur prospérité
-les rendoit moins attentifs sur eux-mêmes,
-il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien
-loin de les ramener à leurs anciens principes,
-il leur persuada, au contraire, que
-d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient
-d’eux un nouveau génie et une nouvelle
-politique. Ils transportèrent dans leur
-ville les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent
-des tributs sur leurs alliés; et commençant
-à penser que ceux qui possèdent
-l’autorité doivent en retirer le principal avantage,
-ils se préparoient à exercer sur la Grèce
-un empire aussi dur que celui des Athéniens.
-Tandis qu’en amassant un trésor, ils croyoient,
-sur la foi de Lysandre, se mettre seulement
-en état d’avoir une marine puissante, de porter
-la guerre loin de leur territoire, et d’étendre
-leur puissance, ils ne faisoient en effet
-que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit
-rien à espérer, tant que ses concitoyens
-pauvres et contens de leur pauvreté, n’auroient
-<span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
-aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier
-l’état à leurs fortunes domestiques.</p>
-
-<p>Lysandre persuada aux Lacédémoniens que
-tous les maux de la Grèce étoient nés de la trop
-grande liberté des Grecs; que pour empêcher
-leurs villes de trahir désormais leur devoir,
-il falloit y détruire le gouvernement populaire,
-et confier à des magistrats, qu’il seroit facile
-de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le
-peuple ne peut jamais jouir avec sagesse. Il fit
-espérer aux Spartiates que les républiques consternées
-par la chûte d’Athènes, dont elles
-avoient craint et admiré la puissance, subiroient,
-sans oser se plaindre, le sort auquel
-on les destineroit. Il les condamna à perdre
-leurs lois et leur gouvernement; et les régens
-qu’il y établit furent autant d’instrumens de
-son ambition, qui devoient donner à la Grèce
-les mouvemens qu’il désireroit.</p>
-
-<p>La mort de Lysandre préserva les Spartiates
-des malheurs dont sa tyrannie les menaçoit;
-mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il
-leur étoit impossible de conserver. Ils avoient
-au-dehors des ennemis nombreux, et au-dedans
-des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on
-fût convenu, dit Plutarque, que les
-richesses qu’on avoit apportées à Lacédémone
-<span class="pagenum" id="Page_115">115</span>
-seroient destinées aux seuls besoins de l’état,
-et qu’un citoyen convaincu de posséder quelque
-pièce d’or ou d’argent seroit puni de mort,
-l’or et l’argent se répandirent promptement du
-trésor public chez les citoyens, et avec l’avarice
-portèrent la dépravation des mœurs dans
-leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer,
-ajoute sagement cet historien, que le particulier
-méprisât des richesses que le public
-estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à
-la porte des Spartiates pour fermer à l’or l’entrée
-de leurs maisons, pendant qu’on ouvroit
-leur ame à la cupidité?</p>
-
-<p>On se feroit cependant une peinture infidelle
-des désordres auxquels la république de
-Sparte se livra dans ces commencemens de
-corruption, si on en jugeoit par ceux que
-l’avarice et le luxe ont produits dans d’autres
-états. L’austérité des Lacédémoniens ne se
-façonnoit que lentement à cette élégance recherchée
-des plaisirs et des voluptés, qui
-accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses
-ne ruinèrent d’abord que quelques
-lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes
-mœurs laissoit encore à des vices nouveaux
-une sorte de timidité qui en retardoit les
-progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté
-<span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
-dans sa corruption même un spectacle
-digne de l’admiration des Grecs, s’ils eussent
-moins fait attention aux vertus qu’elle avoit
-abandonnées, qu’à celles qui lui restoient.
-Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on amassoit
-sourdement; et le citoyen, en attendant,
-pour étaler une fortune scandaleuse, que le
-nombre des coupables pût braver et opprimer
-la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor
-qu’à la république. On ne voyoit qu’avec
-nonchalance le bien public; un peuple qui
-commence à se réformer est capable d’exécuter
-de grandes choses, malgré les vices dont il
-n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui
-dégénère et se corrompt, ne retire presqu’aucun
-avantage des vertus qu’il n’a pas encore
-perdues.</p>
-
-<p>Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice
-que cette ambition qui lui faisoit affecter ouvertement
-l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée
-de peuples inquiets, jaloux et courageux,
-qui souffroient impatiemment son despotisme,
-elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme
-pas d’avoir enfin succombé, puisque sa perte
-étoit inévitable; mais je la blâme de n’avoir
-pris aucune des précautions que lui prescrivoit
-la prudence la plus commune, pour
-<span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
-prévenir, ou du moins reculer les dangers
-dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates
-étoient trop fortement attachés à leur ambition
-et à leur avarice pour rétablir l’ancien gouvernement;
-puisque leurs intérêts étoient désormais
-contraires à ceux du reste de la Grèce,
-et qu’ils ne pouvoient point s’en faire un
-rempart contre les Barbares, ils devoient donc
-recourir à cette politique de ruse et d’adresse,
-dont l’histoire offre tant de modèles, et qui
-est la seule que nous connoissons aujourd’hui
-en Europe; ils devoient donc diviser leurs
-voisins, et former des ligues et des alliances
-avec les étrangers. Sans parler des Thraces
-et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone
-désavouât l’entretien du jeune Cyrus, et les
-Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition;
-il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure,
-rechercher l’amitié d’Artaxercès, et consentir
-de dépendre et de relever, pour ainsi dire, de
-sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans
-un ordre de choses tout nouveau, les Spartiates
-conservèrent leurs anciens principes à l’égard
-des étrangers et en faisant la guerre aux
-Perses, ils ébranlèrent et firent mépriser leur
-autorité dans la Grèce.</p>
-
-<p>Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable
-<span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
-en Asie, Artaxercès arma une flotte
-dont il donna le commandement à Conon,
-Athénien, qui s’étoit réfugié dans ses états.
-Il dépêcha en même temps le Rhodien Timocrate
-dans la Grèce, pour y exciter un
-soulèvement contre Lacédémone. Cet émissaire,
-chargé d’y répandre des sommes considérables,
-mit les Athéniens en état de
-relever leurs murailles, et engagea sans peine
-les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe,
-d’Argos, &amp;c. à faire une diversion
-dans le Péloponèse, en faveur de la cour de
-Perse. La victoire que les alliés remportèrent
-à Haliarte causa un tel effroi aux Spartiates,
-qu’ils ordonnèrent à Agésilas d’abandonner
-ses conquêtes pour venir à leur secours. Les
-alliés, battus à leur tour à Némée et à Coronée,
-ne demandèrent pas la paix; et malgré ces
-deux avantages, l’empire des Lacédémoniens
-étoit tellement ébranlé, que le roi de Perse,
-qui avoit craint qu’Agésilas ne les chassât de
-ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle
-que leur république y auroit fait si elle eût
-continué à aimer la justice, c’est-à-dire, qu’il
-en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les
-villes fussent libres et se gouvernassent par
-leurs lois; les alliés, qui ne pouvoient se livrer
-<span class="pagenum" id="Page_119">119</span>
-à leur ressentiment, et continuer la guerre
-sans recevoir des subsides de la Perse, et les
-Spartiates qui étoient épuisés, souscrivirent
-également aux conditions qu’on leur imposoit:
-tel étoit l’avilissement où les vices et les
-divisions des Grecs les avoient jetés.</p>
-
-<p>En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours
-ambitieuse, et que ses disgraces n’avoient
-point éclairée sur ses intérêts, ne posa les
-armes que dans le dessein de les reprendre à
-la première occasion favorable. Elle se présenta
-bientôt: la cour de Perse ayant cessé
-de s’occuper des Grecs qu’elle ne craignoit
-plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie, l’Attique,
-l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce,
-en un mot, éprouva la supériorité des Spartiates;
-et c’est de la forteresse de Cadmée,
-où ils avoient établi les tyrans qui régnoient
-en leur nom sur la ville de Thèbes, que
-partit enfin le coup fatal qui devoit détruire
-leur puissance.</p>
-
-<p>On peut voir dans les historiens à quels
-excès les tyrans de Cadmée se portèrent, et
-avec combien de courage et d’habileté Pélopidas
-les fit périr, et reprit cette citadelle avant
-que les Lacédémoniens pussent la secourir.
-Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite
-<span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
-guerre, dans laquelle les Thébains eurent de
-fréquens avantages. La manière dont Agésilas
-se conduisit feroit conjecturer que les succès
-qu’il avoit eus en Asie étoient moins l’ouvrage
-de sa capacité que de l’ascendant des Grecs sur
-les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand
-âge d’avoir éteint ce feu, cette activité, cette
-prévoyance, dont Xénophon nous a laissé
-un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de
-grand ni de décisif; on lui reproche avec raison
-que ses courses sur les terres des Thébains
-n’étoient propres qu’à essayer leur courage,
-et leur apprendre la guerre.</p>
-
-<p>Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas
-et Epaminondas. Il étoit naturel que dans une
-ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais
-eu de sages lois, et qui étoit divisée par des
-factions, ces deux grands hommes fussent rivaux,
-et que leur jalousie nuisît aux affaires
-de leur patrie; mais leur vertu, égale à leurs
-talens, ne leur donna qu’un même intérêt, et
-les unit par les liens de la plus étroite amitié.
-Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu
-desquelles il étoit né; Epaminondas eût craint
-que la fortune ne troublât par ses faveurs la
-pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le
-premier, impétueux, actif, ardent à la guerre,
-<span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
-et savant dans toutes ses parties, aimoit moins
-sa réputation que sa patrie; éloge rare: il
-sut gré à son ami d’être plus utile que lui aux
-Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit
-ignorer la supériorité de ses talens. Il
-avoit passé, malgré lui, des écoles de la philosophie
-au gouvernement de l’état, et joignoit
-les vertus de Socrate au courage, aux lumières
-et aux talens de Thémistocle.</p>
-
-<p>Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et
-ce fut, dit Plutarque, un essai de cette fameuse
-journée de Leuctres qui décida de la fortune
-des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen
-qui auroit fui devant l’ennemi, ou perdu ses
-armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des
-magistratures, des assemblées publiques, et,
-pour ainsi dire, du commerce des hommes,
-une famille auroit cru partager sa honte en
-s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis
-à tous les citoyens qui le rencontroient de le
-frapper, et la loi lui refusoit le droit de se défendre.
-Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent
-à Leuctres effraya Agésilas. Voyant la
-république épuisée d’hommes, il ouvrit l’avis
-de laisser pour cette fois sans exécution la loi
-qui flétrissoit la lâcheté; et pour conserver
-<span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
-quelques défenseurs inutiles à la patrie, acheva
-de perdre un gouvernement, dont les vertus
-militaires devoient être le principal ressort,
-depuis que les Spartiates n’avoient plus le mépris
-des richesses, l’amour de la pauvreté et
-la modération que Lycurgue leur avoit donnés.
-On ne peut lire l’histoire de ce peuple, célèbre
-et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin
-malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte
-de la puissance, sans se sentir attendri sur le
-sort de l’humanité et la fragilité de nos vertus.
-C’est aux hommes destinés à gouverner les
-états qu’il appartient de puiser dans ces grands
-événemens les lumières nécessaires pour rendre
-les peuples vraiment heureux et puissans.</p>
-
-<p>Epaminondas confirma l’abaissement de
-Sparte, en bâtissant, sur la frontière de la
-Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens,
-auparavant distribués en petites bourgades,
-et qui, après leur réunion, connurent
-leurs forces, et furent en état de se venger des
-injures que Lacédémone leur avoit faites. Il
-rappela dans le Péloponèse les Messéniens,
-qui, dispersés depuis près de trois siècles dans
-la Grèce ou dans les provinces voisines, conservoient,
-par une espèce de prodige, leurs
-<span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
-mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène,
-leur haine contre les Spartiates,
-et l’espérance de se venger et de les accabler.</p>
-
-<p class="sepb4">Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée
-par les Thébains, tombèrent dans l’avilissement
-le plus honteux, dès que l’éphore
-Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice,
-eût porté une loi par laquelle il étoit
-permis de vendre ses possessions, et d’en
-disposer par testament. L’avidité des riches envahit
-toute la Laconie, et les citoyens sans
-patrimoine mendièrent servilement leur faveur,
-ou excitèrent des séditions pour recouvrer les
-biens qu’ils avoient perdus. Les mains des Spartiates
-que Lycurgue avoit destinées à ne manier
-que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent
-parmi les instrumens des arts que le
-luxe introduisit dans la Laconie étonnée.</p>
-
-<hr class="hr2" id="g_l_3" />
-
-<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Thèbes</span>, après ses victoires, auroit réformé
-son gouvernement et ses lois; elle auroit eu
-une armée de terre comme Lacédémone, et
-une flotte comme Athènes; elle auroit pris
-subitement les mœurs et la politique que doit
-<span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
-avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit
-pu conserver l’empire de la Grèce. Cette
-république, trop long-temps décriée par la pesanteur
-d’esprit de ses citoyens, ses divisions
-domestiques et son alliance avec Xercès, n’avoit
-point préparé les Grecs à avoir pour elle
-ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir
-de base à l’élévation d’un état, et dont rien
-ne tient la place. Epaminondas, toujours juste
-et maître de lui-même dans ses plus grands
-succès, ne fut jamais tenté d’en abuser. Condamnant
-la dureté des Athéniens et des Spartiates
-à l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis,
-il traita avec la plus grande humanité Orchomène
-et les villes de la Phocide, de la Locride
-et de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses
-lois, ses magistrats et son gouvernement; il
-ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance
-de sa patrie, et cependant personne
-ne tint compte aux Thébains des vertus de
-leur général.</p>
-
-<p>«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens,
-Jason, tyran de Phères; la grandeur
-de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent,
-et je prévois leur décadence: songez donc à
-votre tour à vous emparer de l’autorité qu’ils
-vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment
-<span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
-aux Thessaliens, il n’y avoit point
-de magistrat dans la Grèce qui ne le dît à sa
-république; il n’y avoit point de ville qui ne
-crût devoir aspirer à la même fortune que les
-Thébains; aucune n’étoit assez sage pour être
-effrayée de l’abaissement des Athéniens et des
-Spartiates, et toutes se flattoient follement
-d’affermir leur empire par une ambition plus
-habile. C’est ce que vouloit dire <ins id="cor_21" title="Démosthène">Démosthènes</ins>,
-quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes
-parts des puissances qui se vantoient de prendre
-la Grèce sous leur protection, et qui ne cherchoient
-en effet qu’à opprimer, ou du moins
-à subjuguer leurs voisins. «Les Grecs, disoit-il,
-sont actuellement leurs plus grands ennemis.
-Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone,
-l’Arcadie, l’Attique, chaque contrée, je n’en
-excepte aucune, se fait des intérêts à part.»</p>
-
-<p>Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore,
-étoit l’ouvrage du traité qu’Athènes et
-Lacédémone avoient conclu la dixième année
-de la guerre du Péloponèse, et par lequel elles
-avoient sacrifié à une avidité mal-entendue les
-intérêts de leurs alliés. En convenant de rester
-saisies des places qu’elles occupoient, elles
-se réservèrent, par une clause expresse, la
-faculté de changer leurs conventions, ou de
-<span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
-dresser de nouveaux articles suivant que le bien
-de leurs affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu
-d’avantage, ajoute le même historien, pour répandre
-l’alarme dans toute la Grèce. L’abus
-que ces deux républiques faisoient depuis
-long-temps de leur puissance, fit croire qu’elles
-ne se réconcilioient que pour <ins id="cor_22" title="oprimer">opprimer</ins> de concert
-leurs alliés, ou en partager les dépouilles;
-et on ne songea qu’à former des ligues contre
-la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes,
-Corinthe et Elis étoient à la tête de ces négociations,
-et cent alliances particulières que
-firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur
-alliance générale. Le conseil des amphictyons
-ne conserva aucun crédit; les peuples les plus
-puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés;
-les autres n’y parurent que pour faire
-des plaintes inutiles; et on ne vit de tout côté
-que des assemblées particulières qui étoient
-autant de conjurations contre la Grèce.</p>
-
-<p>Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir
-l’ordre détruit par tant d’intérêts opposés, et
-une longue suite d’injustices, que les factions
-qui s’étoient formées dans la plupart des républiques
-ne laissoient plus aucune autorité aux
-lois. Dès les premières années de la guerre du
-Péloponèse, dit <ins id="cor_23" title="Tucydide">Thucydide</ins>, il avoit éclaté des
-<span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
-querelles funestes entre les Corcyréens. Sous
-prétexte d’étendre et de conserver les droits
-du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes
-gens aux charges de la république, les
-magistrats et les citoyens les plus accrédités,
-qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus
-puissans et plus riches, n’eurent point d’autre
-règle de conduite que leur intérêt particulier.
-L’avarice et l’ambition formèrent des partis,
-qui, s’accréditant peu-à-peu sous la protection
-d’Athènes et de Lacédémone, devinrent bientôt
-incapables de se réconcilier. Les Spartiates
-favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir
-des magistrats, et vouloient que le sénat
-eût la principale part aux affaires de Corcyre,
-parce qu’une longue expérience leur avoit appris
-qu’on ne peut jamais compter sur les engagemens
-d’une république où la multitude
-gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient
-de tout leur crédit les prétentions du
-peuple, et les établissemens les plus favorables
-à la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes
-ce gouvernement, soit simplement pour
-contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.</p>
-
-<p>Cette maladie des Corcyréens, continue
-Thucydide, étoit devenue une sorte de contagion
-qui infecta rapidement toute la Grèce.
-<span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
-La crainte que les nobles, les riches et le peuple
-avoient toujours eue les uns des autres,
-depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs
-capitaines, avoit, dans tous les temps, excité
-quelques séditions; mais ces troubles n’eurent
-presque jamais des suites fâcheuses, tant que
-Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa
-sa médiation que pour rapprocher les
-esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes,
-occupée de ses propres révolutions, négligeoit
-les affaires de ses voisins. Tout changea de
-face, dès que ces deux républiques regardèrent
-les différens partis qui divisoient Corcyre,
-comme des moyens dont leur ambition pouvoit
-se servir pour se faire des partisans. Il n’y
-eut plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce
-qui ne comptât sur la protection des Spartiates
-ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles
-dans sa patrie; cette espérance les enhardit,
-et toutes les villes tombèrent dans une extrême
-anarchie.</p>
-
-<p>On se fit des prétentions excessives, et on
-les soutint avec opiniâtreté. Aux raisons de
-ses adversaires, le parti qui avoit tort n’opposoit
-que des clameurs insolentes et tumultueuses,
-et réduisoit ses ennemis au désespoir.
-On prit des armes pour se rendre aux assemblées,
-<span class="pagenum" id="Page_129">129</span>
-et on s’y porta aux dernières extrémités,
-parce que la faction qui avoit l’avantage, ne
-se bornant pas à affermir son pouvoir, vouloit
-encore goûter le plaisir de se venger des injures
-qu’elle avoit reçues. Les vices et les
-vertus changèrent subitement de nom; l’emportement
-fut appelé courage, et la fourberie
-prudence. L’homme modéré passa pour un
-lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la politique
-devint l’art de faire et non de repousser
-le mal. Il n’étoit permis à aucun citoyen d’être
-neutre et homme de bien; et les sermens ne
-furent que des piéges tendus à la crédulité.
-Enfin, selon le rapport du même historien,
-s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs,
-c’est que les esprits les plus grossiers
-avoient souvent l’avantage; se défiant de leur
-capacité, ils recouroient à des remèdes prompts
-et violents, tandis que leurs ennemis étoient
-les dupes de leur finesse et de leurs artifices.</p>
-
-<p>Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent
-encore quand les Thébains, après la mort
-d’Epaminondas, déchurent subitement de
-l’élévation où ce capitaine les avoit portés.
-Tous les jours quelque ville bannissoit une
-partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans
-de contrées en contrées, cherchoient des ennemis
-<span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
-à leur patrie. Dans le moment qu’ils s’y
-attendoient le moins, ils étoient rappelés par
-une faction qui avoit besoin de leur secours
-pour se maintenir à la tête du gouvernement,
-et qui bientôt après succomboit elle-même
-dans une nouvelle révolution.</p>
-
-<p>Chaque république avoit autant d’intérêts
-différens que de partis qui la divisoient. Ces
-intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient,
-se choquoient, se détruisoient continuellement.
-Vous étiez aujourd’hui l’allié d’une
-ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos
-partisans ont été bannis ou massacrés, et une
-faction contraire gouverne déjà les affaires par
-des principes opposés. Chaque jour voit entamer
-quelques nouvelles négociations; chaque
-nouvelle négociation, en donnant de nouvelles
-craintes et de nouvelles espérances,
-prépare une nouvelle révolution qui en produira
-mille; et la politique, toujours incertaine,
-ne peut donner aucun conseil ni prendre
-aucune résolution salutaire.</p>
-
-<p>Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles
-dont j’ai parlé au commencement de cet ouvrage,
-étoient trop pleins de haine et de défiance
-les uns pour les autres, pour former une
-seconde fois les nœuds de cette confédération
-<span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
-qui avoit fait leur force. Dès qu’un peuple
-libre est assez corrompu pour ne vouloir plus
-obéir à ses lois, il se familiarise avec ses vices;
-il les aime, et il est rare qu’un citoyen ou
-qu’un magistrat ait assez de courage pour
-lutter contre les préjugés, les coutumes et les
-passions qui règnent impérieusement sur une
-multitude indocile, et assez de crédit pour
-persuader à ses concitoyens de remonter, en
-faisant un effort sur eux-mêmes, au point dont
-ils sont déchus. Si une seule république est,
-en quelque sorte, incapable de réforme, que
-pourroit-on espérer de la Grèce, qui renfermoit
-autant de républiques que de villes?
-L’histoire entière offre à peine trois ou quatre
-exemples de peuples libres qui aient souffert
-qu’un législateur les privât de leurs erreurs et
-de leurs abus.</p>
-
-<p>Il falloit que les Grecs apprissent, par des
-expériences multipliées, à se désabuser de
-leur ambition, de leur avarice, de leur politique
-frauduleuse, et à force de malheurs,
-recommençassent à se lasser de leur situation
-présente. En attendant cette révolution, qui
-devoit être d’autant plus lente, qu’ils avoient
-été plus vertueux et qu’ils étoient plus éclairés
-sur les devoirs de la société, ils devoient se
-<span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
-déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques;
-et leur foiblesse, suite nécessaire de
-leurs divisions, les exposoit à devenir la proie
-des étrangers.</p>
-
-<p>Heureusement pour la Grèce, il ne restoit
-pour l’Asie aucune étincelle du génie ambitieux
-de Cyrus; les rois de Perse s’étoient
-livrés depuis long-temps à une oisiveté voluptueuse.
-Ils se renfermoient dans leurs palais,
-et laissoient régner sous leur nom des ministres
-avares, cruels, ignorans, infidelles et
-occupés à retenir dans l’esclavage des provinces
-qui y étoient accoutumées. Artaxercès,
-surnommé Longuemain, ayant été invité par
-les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles,
-se contenta de les armer les uns contre
-les autres, de balancer leurs avantages et de
-nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer,
-et il ne voulut que les occuper chez eux et les
-empêcher de passer en Asie; ce ne fut point
-sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira
-cette politique. Xercès II et Sogdian ne
-firent que paroître sur le trône, qu’ils déshonorèrent
-par leurs débauches et leurs cruautés.
-A ces deux monstres avoit succédé Darius-Nothus;
-c’étoit un esclave couvert des ornemens
-royaux. Fait pour obéir, chacun voulut
-<span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
-le gouverner, et il ne secoua le joug de quelques
-eunuques qui en avoient fait l’instrument
-de leurs injustices, que pour passer sous celui
-de sa femme.</p>
-
-<p>Artaxercès-Memnon auroit pu venger la
-Perse; mais à mesure que les vices d’une
-liberté mal réglée se multiplioient dans la
-<ins id="cor_24" title="Grèe">Grèce</ins>, l’Asie de son côté paroissoit de jour
-en jour plus dégradée par les vices du despotisme.
-Ce prince étoit d’ailleurs incapable de
-former un projet hardi; la retraite des dix
-mille, après la défaite de Cyrus le jeune, et
-les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à
-trembler au seul nom des Grecs. L’Illyrie,
-l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées
-à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans
-pouvoir obtenir des avantages décisifs. Enfin, la
-Macédoine, qui n’avoit encore joui d’aucune
-considération, se trouvoit dans la situation
-la plus fâcheuse, lorsque les nœuds de l’ancien
-gouvernement des Grecs furent rompus.</p>
-
-<p>Amyntas, père de Philippe, avoit été un
-prince foible: accablé par la puissance des
-Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne
-lui resta d’autre ressource pour se venger de
-ses défaites et faire des ennemis à ses vainqueurs,
-que de céder ses états aux Olynthiens.
-<span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
-Après avoir éprouvé les plus cruels revers, il
-fut rétabli sur le trône par les Thessaliens; il
-continua à régner avec la molle timidité d’un
-homme qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû
-son salut qu’à des secours étrangers. Alexandre,
-son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne
-surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas
-commander. En même temps qu’il éprouvoit
-l’ascendant des Illyriens, une partie de la
-Macédoine se révolta, et ses états étoient
-presqu’entièrement envahis par ses ennemis
-quand il mourut.</p>
-
-<p>Moins digne encore de son rang que le
-prince auquel il succédoit, Perdiccas n’avoit
-aucun talent propre à le faire respecter, même
-dans les circonstances où il n’auroit eu à gouverner
-qu’un peuple heureux et soumis. Ptolomée,
-fils naturel d’Amyntas, se cantonna
-dans une province de la Macédoine, et s’y
-rendit indépendant. Pausanias, prince du
-sang, qui avoit été banni, rentra dans le
-royaume à la faveur des troubles qui le divisoient,
-et se fit un parti considérable des mécontens
-et de cette foule d’hommes obscurs et
-inquiets qui ont tout à espérer et rien à perdre
-dans une révolution. Perdiccas fut tué dans
-une bataille qu’il livra aux Illyriens; et la
-<span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
-Macédoine étoit assez malheureuse pour regarder
-sa mort comme un malheur, parce que
-sa couronne passoit sur la tête d’un enfant.</p>
-
-<p>Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors
-ouvertement au trône; et Argée, autre prince
-du sang, et qui avoit la même ambition, leva
-une armée pour prévenir son rival. Les étrangers
-profitèrent de ces divisions domestiques,
-et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de
-l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils
-d’Amyntas, et qui étoit en otage à Thèbes,
-s’échappa pour aller au secours du royaume
-de ses pères. Qui croiroit, en jetant les yeux
-sur ce pays malheureux, qu’on y dût bientôt
-forger les chaînes qui devoient asservir la
-Grèce et l’Asie entière? A peine Philippe
-parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de
-sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant
-la minorité du jeune Amyntas, son neveu;
-mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien
-il leur importoit d’obéir à un prince tel
-que Philippe, lui déférèrent la couronne.</p>
-
-<p>Quelque que fut la situation de la Macédoine,
-ses maux n’étoient point incurables
-comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs
-de Philippe n’avoient pas exercé sur leurs
-sujets cette autorité aveugle et absolue qui
-<span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
-dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand
-les monarchies ne sont pas encore dégénérées
-en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses
-ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la
-vertu et du courage, et le prince se crée, lorsqu’il
-le veut, une nation nouvelle. Le peuple,
-accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est
-point son propre législateur, ne résiste jamais
-aux exemples de ses maîtres. Il sort de son
-assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il
-s’en aperçoive, prend un nouveau caractère
-et la vertu qu’on veut lui donner.</p>
-
-<p>Jamais prince ne fut plus propre que Philippe
-à produire de ces heureuses révolutions.
-Loin que les talens avec lesquels il étoit né
-eussent été étouffés par une mauvaise éducation,
-les malheurs de sa famille avoient servi
-à les développer et les étendre. Elevé dans
-une république où le peuple, jaloux de sa
-liberté, méprise la monarchie, il n’y vit rien
-de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie
-qui assiégent les cours, enivrent les princes
-de leur puissance, et leur persuadent qu’ils
-sont assez grands par leur place, pour n’avoir
-pas besoin d’une autre sorte de grandeur.
-Témoin des ménagemens avec lesquels le
-magistrat d’une démocratie exerce l’autorité
-<span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
-qui lui est confiée, insinue ses sentimens, et
-subjugue avec art une multitude qui est son
-maître, il feignit sur le trône cette modération,
-cette patience, cette douceur et ce respect
-pour les lois, qui donneront toujours
-une puissance sans bornes à un prince qui ne
-voudra paroître que le ministre de la justice.</p>
-
-<p>Tandis que Philippe fait la guerre à Argée,
-homme opiniâtre, ambitieux et brave, qu’on
-ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par
-des négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias.
-En même temps qu’il prodigue l’argent
-et les promesses pour détacher la Thrace des
-intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne
-des espérances, et le retient dans l’inaction
-jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses forces
-réunies. Obligé de conquérir son royaume,
-Philippe commence par préparer à la victoire
-des soldats accoutumés à fuir; il leur donne
-du courage, en mettant en honneur dans son
-armée la patience, la frugalité, l’obéissance
-et les exercices du corps. Pour leur inspirer
-de la confiance et leur apprendre à se respecter
-eux-mêmes, il leur témoigne d’avance une
-estime qu’ils ne méritent pas encore: il essaie
-peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art
-de vaincre, en combattant lui-même à leur
-<span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
-tête. Formé, en un mot, à la guerre sous Epaminondas,
-il transporta en Macédoine la discipline
-que les Thébains devoient à ce grand
-homme, et il inventa la phalange.</p>
-
-<p>Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable
-à Paul Emile, dans un temps cependant
-qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner,
-ne formoit à sa naissance qu’une
-masse de six à sept mille hommes rangés sur
-seize de profondeur. Tous les phalangistes,
-serrés les uns contre les autres, étoient armés
-de longues piques; celles de la dernière ligne
-débordoient de deux pieds la première, et les
-autres à proportion; de sorte que la phalange,
-offrant un front hérissé d’armes sans nombre,
-paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit
-accabler par son poids tout ce qui se présentoit
-devant elle.</p>
-
-<p>Polybe a comparé cette ordonnance à celle
-des Romains; et il préfère celle-ci, parce que
-la phalange devoit rarement trouver un <ins title="Ailleurs l'auteur écrit «terrain».">terrein</ins>
-qui lui convînt pour combattre. Une hauteur,
-un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau,
-tout en rompoit l’ordre. Sans aucun
-obstacle étranger, il étoit même très-difficile,
-soit qu’elle se mît en mouvement pour attaquer,
-soit qu’elle reculât elle-même devant
-<span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
-l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement
-dans sa marche; et dès qu’elle cessoit
-d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé de
-pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit
-en se rompant; et le soldat phalangiste, qui
-ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier
-en ordre, ni combattre corps à corps avec
-avantage, à cause de la longueur de ses armes,
-devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.</p>
-
-<p>Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse
-dans le temps qu’il la fit. Les successeurs de
-Philippe, en portant la phalange à seize mille
-hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles
-qui s’opposoient à sa marche et à ses
-manœuvres. Il est vrai même que la manière
-des Romains, de ranger leurs armées sur trois
-lignes, et par corps séparés également, propres
-à combattre sur tous les terreins, à faire toutes
-les évolutions, à se protéger réciproquement,
-à agir séparément ou ensemble, selon les besoins,
-et à se transporter avec célérité d’un
-lieu à un autre, étoit sans doute plus simple,
-plus savante, et leur donnoit un grand avantage.
-Mais cette ordonnance ne convient qu’à
-des troupes extrêmement exercées, et accoutumées
-à la discipline la plus exacte. Les Macédoniens
-n’étoient point tels quand Philippe
-<span class="pagenum" id="Page_140">140</span>
-parvint à la couronne; il falloit leur
-faire un ordre de bataille qui, par sa nature,
-leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune
-expérience dans le maniement des
-armes et les manœuvres de la guerre.</p>
-
-<p>Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur
-de la Macédoine, Philippe s’appliqua
-à en faire valoir toutes les parties; il craignit
-de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit
-sans être sûr de le ruiner. Il feint de ne pas
-voir le vice dont il ne peut extirper la racine,
-et ne songe à établir un ordre utile, qu’après
-avoir trouvé le moyen de l’affermir. Il fait des
-lois, et a déjà préparé les esprits à leur obéir;
-il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine,
-et rien n’y demeure oisif et inutile:
-telle est la marche d’une ambition éclairée
-qui se prépare des succès certains; avant que
-d’élever l’édifice, elle en a jeté les fondemens.</p>
-
-<p>Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands
-ennemis de la Macédoine, je veux dire, la paresse
-de ses sujets, leur timidité et leur indifférence
-pour le bien public; mais il n’avoit
-point tenté ces grandes entreprises en philosophe
-politique qui ne cherche que la prospérité
-de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit
-un ambitieux qui ne vouloit qu’associer les
-<span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
-Macédoniens à son ambition pour en faire les
-instrumens de sa fortune, et dès-lors il se
-présenta un écueil bien dangereux pour lui. Ce
-prince avoit visité les principales républiques
-de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même
-le génie, les intérêts, les forces, la foiblesse
-et les ressources. Il connoissoit la situation
-d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence
-de Sparte; il voyoit que Thèbes ne conservoit,
-après la mort d’Epaminondas, que l’orgueil
-d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi
-qu’on l’a vu, divisée par les passions funestes
-qu’avoit fait naître la guerre du Péloponèse,
-sembloit se précipiter au-devant du joug, et
-ne demander qu’un maître. En y entrant, on
-étoit sûr d’y trouver des alliés. Quelles espérances
-ne pouvoit pas concevoir Philippe?
-Après avoir subjugué la nation la plus célèbre
-de la terre, il devoit se flatter qu’aucun de ses
-ennemis n’oseroit lui résister.</p>
-
-<p>Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire
-offre mille exemples d’états, qui, malgré
-les avantages très-considérables qu’ils ont obtenus
-à la guerre, sont restés dans leur première
-obscurité, et se sont même ruinés, pour avoir
-ignoré qu’il y a dans la politique un art supérieur
-<span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
-à celui de gagner des batailles, une science
-plus utile que les forces, la science de les employer.
-C’est cet art, que savoient si bien les
-Romains, de ménager leurs forces, de les déployer
-à propos, et de ne se jamais faire un
-nouvel ennemi avant que d’avoir accablé celui
-qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux,
-qu’il faut observer un ordre pour ne point avoir
-de succès infructueux; que telle opération, difficile
-et inutile par elle-même, en l’entreprenant
-la première, deviendroit aisée, confirmeroit
-les avantages précédens, et en assureroit
-de nouveaux, si on la faisoit précéder par une
-autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût
-d’abord attaqué les Grecs, les anciens ennemis
-de la Macédoine n’auroient pas manqué
-de recommencer leurs hostilités. Péoniens,
-Thraces, Illyriens, eussent été autant d’auxiliaires
-de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre
-ses efforts d’un côté pour marcher de
-l’autre, se seroit mis dans la nécessité de diviser
-ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux
-Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir
-rien finir, il eût multiplié les obstacles
-qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas
-échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la
-<span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
-fois et avec beaucoup de peine, des ennemis
-qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns
-après les autres.</p>
-
-<p>Philippe tourne d’abord ses forces contre
-les Péoniens, et les subjugue. Il attaque ensuite
-les Illyriens, défait à leur tour les Thraces,
-enlève aux uns et aux autres les conquêtes
-qu’ils avoient faites sur la Macédoine, détruit
-leurs principales forteresses, en construit sur
-ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié
-les Barbares, et mis ses provinces en
-sûreté, qu’il médita la conquête de la Grèce.</p>
-
-<p>La plupart des entreprises échouent parce
-qu’on commence à les exécuter dans le
-moment même qu’on en conçoit le projet;
-n’ayant pas prévu d’avance les obstacles, rien
-ne se trouve préparé pour les vaincre. On
-se hâte de faire des dispositions, et cependant
-on ne voit encore les objets que confusément,
-et à travers la passion dont on est trompé.
-Hors d’état de résister aux premiers accidens
-qui surviennent, on s’en trouve accablé; on
-obéit aux événemens, au lieu d’en être le
-maître; et la politique, aussi incertaine que la
-fortune, n’a plus de règle. Plus communément
-encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé
-de s’agrandir, et dès-lors, une puissance
-<span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
-sans alliés et suspecte à tous ses voisins,
-ne sait jamais précisément à quel peuple elle
-aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au
-même point, préparer par des négociations le
-progrès de ses armes, ni jouir de tous les
-avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin,
-qu’un peuple sache profiter de tous les
-vices de ses ennemis, et en les attaquant par
-leur foible, ait l’habileté de n’opposer que le
-côté par lequel il leur est supérieur.</p>
-
-<p>Philippe médita long-temps son entreprise
-contre les Grecs. Il se dispose à les attaquer,
-et il veut qu’on le croie occupé d’idées étrangères
-à la guerre. Sous prétexte que ses finances
-sont épuisées, et qu’il veut bâtir des
-palais et les orner de tout ce que les arts ont
-de plus précieux, il fait dans toutes les villes de
-la Grèce des emprunts considérables à gros
-intérêt, et tient par-là entre ses mains, la fortune
-des principaux citoyens de chaque république.
-Il se fait des pensionnaires, en ne
-paroissant avoir que des créanciers; il cherche
-à multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir,
-et croit être déjà maître d’une ville,
-quand il y a corrompu quelques magistrats.</p>
-
-<p>Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens
-à la guerre, il ne voulut jamais
-<span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
-vaincre par la force, que les difficultés que sa
-prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte
-qu’il ne se forme quelque ligue contre lui, il
-s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui
-divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles
-espérances, de nouvelles craintes, de
-nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une république,
-promet sa protection à celle-ci,
-recherche l’amitié de l’autre, refuse, accorde
-ou retire ses secours, suivant qu’il lui importe
-de hâter ou de retarder les mouvemens de ses
-alliés et de ses ennemis. Tantôt il soumet un
-peuple par ses bienfaits; c’est le sort des Thessaliens
-qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il
-fait rétablir dans le conseil des Amphictyons.
-Tantôt il semble ne se prêter qu’à regret à l’exécution
-des desseins qu’il a lui-même inspirés.
-S’il porte la guerre dans une province de la
-Grèce, il s’y est fait appeler; c’est ainsi qu’il
-n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de
-Messène et de Mégalopolis, que les Lacédémoniens
-inquiétoient. Sent-il l’importance de
-s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à
-l’irriter; il lui offre, au contraire, son amitié,
-et chatouille adroitement son ambition pour la
-brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette
-malheureuse république, trop fière de l’alliance
-<span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
-de la Macédoine, a-t-elle donné dans le piége
-qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer
-les ressorts qu’il a préparés pour se ménager
-une rupture, ou feignant de prendre la défense
-des opprimés, détruit son ennemi sans
-se rendre odieux. Les Olynthiens furent les
-dupes de cette politique, lorsque comptant
-trop sur sa protection, ils indisposèrent
-contr’eux ceux de Potidée.</p>
-
-<p>Jamais prince, pour se rendre <ins id="cor_25" title="inpénétrable">impénétrable</ins>,
-ne sut mieux que Philippe l’art de varier sa
-conduite, sans abandonner ses principes: négociations,
-alliances, paix, trèves, hostilités,
-retraites, inaction; tout est employé tour-à-tour,
-et tout le conduit également au but, duquel
-il paroît toujours s’éloigner. Habile à
-manier les passions, à faire naître des lueurs,
-des doutes, des craintes, des espérances, à
-confondre ou à séparer les objets, ses ennemis
-sont toujours des ambitieux, et ses alliés des
-ingrats; et il recueille seul tout le fruit des
-guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.</p>
-
-<p>Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir
-à la domination de la Grèce, ce fut de
-se faire charger par les Thébains de venger le
-temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens
-qui labouroient à leur profit une partie du territoire
-<span class="pagenum" id="Page_147">147</span>
-de Cirrée, consacré à Apollon, et qui,
-persistant dans leur impiété, refusoient de
-payer l’amende à laquelle ils avoient été condamnés
-par les Amphictyons. La guerre sacrée
-duroit depuis dix ans; presque tous les peuples
-de la Grèce y avoient déjà pris part, et des
-succès partagés sembloient devoir l’éterniser,
-lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours
-à Philippe. Ce prince entra dans la Locride
-à la tête d’une armée considérable; et
-Phalæcus, général des Phocéens, n’étant pas
-en état de livrer bataille à un ennemi qui
-le serroit de près, fit des propositions d’accommodement.
-On lui permit de se retirer
-de la Phocide avec les soldats qu’il soudoyoit
-aux dépens des richesses qu’il avoit pillées
-dans le temple de Delphes; et les Phocéens,
-après sa retraite, furent obligés de recevoir
-la loi de Philippe et des Thébains. Le droit
-de députer au conseil Amphictionique, que
-perdirent les vaincus, fut annexé pour toujours
-à la Macédoine, qui partagea encore avec
-les Béotiens et les Thessaliens la prérogative de
-présider aux jeux pythiques, dont les Corinthiens
-furent privés en punition des secours
-qu’ils avoient prêtés aux Phocéens.</p>
-
-<p>Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient
-<span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
-peu considérables; mais ils changeoient
-en quelque sorte de nature entre les mains
-de Philippe. Les jeux pythiques, de même
-que les autres solennités de la Grèce, ne se
-passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles
-et en fêtes inutiles; mais, puisque les Grecs
-étoient devenus assez frivoles pour en faire
-un objet important, il n’étoit pas indifférent
-à un prince aussi adroit que Philippe d’y présider,
-et d’avoir en quelque sorte l’intendance
-de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons
-ne conservât quelqu’autorité qu’autant
-que ses décrets intéressoient la religion,
-et que les coupables envers les dieux avoient
-des ennemis puissans parmi les hommes,
-Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé.
-Quel prince étoit plus propre à profiter des
-superstitions populaires? Il n’étoit plus, pour
-ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre
-suspect, il pouvoit prendre part à toutes ses
-affaires, relever peu à peu la dignité des Amphictyons,
-et leur rendre leurs anciennes prérogatives
-pour en faire un instrument utile à
-son ambition.</p>
-
-<p>Les prêtres et toutes les personnes dévouées
-au culte du temple de Delphes avoient déjà
-commencé à exalter le respect et le zèle de
-<span class="pagenum" id="Page_149">149</span>
-Philippe pour les dieux; ses pensionnaires
-vantèrent alors sa modération et sa justice,
-et il ne fut plus question dans la Grèce que
-du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés
-de leurs troubles domestiques, se flattèrent de
-voir affermir la paix, tandis que les ambitieux,
-les intrigans, les chefs de parti, se félicitant
-en secret du crédit qu’avoit acquis leur protecteur,
-prévoyoient une révolution prochaine,
-et contribuoient par leurs éloges à tromper
-tous les esprits. En un mot, tel étoit, si je
-puis parler ainsi, l’engouement des Grecs pour
-Philippe, que Démosthènes, son plus grand
-ennemi, et qui, pendant la guerre sacrée, avoit
-déclamé contre lui en faveur des Phocéens,
-changea subitement de langage. Au lieu de
-pousser encore les Athéniens à la guerre, il
-parla de paix; il prononça un discours pour
-les engager à reconnoître la nouvelle dignité
-de Philippe, et le décret par lequel les Amphictyons
-l’avoient reçu dans leur assemblée.</p>
-
-<p>Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce
-que cet orateur, qui, démêlant les projets
-ambitieux de la Macédoine, aperçût les
-dangers dont la liberté de sa patrie étoit
-menacée. Si un homme eût été capable de retirer
-les Athéniens de l’avilissement où le goût des
-<span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
-plaisirs les avoit jetés, de rendre aux Grecs
-leur ancien courage, et de ne leur redonner
-qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes,
-dont les discours embrasés échauffent encore
-aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à des
-sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes
-de Philippe, dès que l’orateur proposoit en
-tonnant de faire des alliances, de former des
-ligues, de lever des armées et d’équiper des
-galères, mille voix s’écrioient que la paix est
-le plus grand des biens, et qu’il ne falloit pas
-sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires
-sur l’avenir. Démosthènes parloit à
-l’amour de la gloire, à l’amour de la patrie,
-à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient
-plus dans la Grèce: les pensionnaires
-de Philippe remuoient, au contraire, et intéressoient
-en sa faveur la paresse, l’avarice
-et la mollesse.</p>
-
-<p>Quand ce prince s’y seroit pris avec moins
-d’habileté pour cacher les projets de son ambition,
-falloit-il espérer de réunir encore les
-Grecs, et de former contre la Macédoine une
-ligue générale, comme on avoit fait autrefois
-contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit
-Polybe, que soit Démosthènes par beaucoup
-d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir
-<span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
-prodigué le nom infame de traître aux citoyens
-les plus accrédités de plusieurs républiques,
-parce qu’ils étoient unis d’intérêt
-avec Philippe. Tous ces magistrats, dont
-Démosthènes a voulu flétrir la réputation,
-pouvoient aisément justifier une conduite,
-qui, après les changemens survenus dans
-le systême politique de la Grèce, a augmenté
-les forces et la puissance de leur
-patrie, ou qui l’a sauvé de sa ruine. Si les
-Messéniens et les Arcadiens ont pensé que
-leurs intérêts n’étoient pas les mêmes que
-ceux d’Athènes; s’ils ont préféré d’implorer
-la protection de Philippe, à se laisser asservir
-par les Lacédémoniens; s’ils ont négligé
-un mal éloigné pour chercher un remède
-à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il
-leur en faire un crime? Cet orateur se
-trompoit grossièrement, s’il a voulu que
-tous les Grecs consultassent les intérêts
-des Athéniens en ménageant ceux de leur
-ville.»</p>
-
-<p>Si chaque république, après la ruine du
-gouvernement fédératif, ne devoit plus compter
-que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que
-des ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il
-en droit d’exiger que les Thessaliens, placés
-<span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
-sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe
-avoit délivrés de leurs tyrans, fussent
-ingrats, et s’exposassent les premiers à tous
-les maux de la guerre, pour donner inutilement
-à la Grèce un exemple de courage, et paroître
-attachés à des principes d’union qui ne subsistoient
-plus? Si les Argiens implorèrent la
-protection de Philippe, c’est que Lacédémone
-vouloit être encore le tyran du Péloponèse;
-et que ne pouvant former d’alliance sûre avec
-aucune république de la Grèce, la Macédoine
-seule devoit leur donner d’utiles secours. Si
-les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est
-qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus
-être libres, que tous aspiroient à la tyrannie,
-et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser
-l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.</p>
-
-<p>Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que
-les injures dont il accabloit les principaux
-magistrats de Messène, de Mégalopolis, de
-Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin
-de préparer les esprits aux alliances qu’il
-méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les
-haines et les querelles domestiques de la Grèce?
-Après avoir fait l’épreuve de la foiblesse, de
-l’irrésolution et de la lâcheté des Athéniens,
-pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent
-<span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
-pour eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes?
-Après avoir connu par expérience
-l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la
-Grèce, que ne changeoit-il de vues? Et peut-on
-ne le pas mépriser comme politique et
-comme citoyen, dans le moment même qu’on
-l’admire comme orateur!</p>
-
-<p>Il osa proposer aux Athéniens de lever
-deux mille hommes d’infanterie et deux cents
-cavaliers, dont un tiers seroit composé de
-citoyens, et d’équiper dix galères légèrement
-armées. «Je ne forme pas, disoit-il, de plus
-grandes demandes, car notre situation présente
-ne nous permet pas d’avoir des forces
-capables d’attaquer Philippe en rase campagne.»
-Quel étoit donc le dessein de Démosthènes?
-«Nous devons, continue-t-il, nous
-borner à faire de simples courses.» Etrange
-projet! qui, au lieu de courage, ne devoit
-donner aux Athéniens qu’une inquiétude ridicule;
-qui, loin d’inspirer de la crainte à un
-ennemi dont on avouoit la supériorité, n’étoit
-capable que de l’irriter, et auroit justifié son
-ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible
-effort ranimeroit le courage de la Grèce, et
-lui donneroit de la confiance et de l’émulation?
-Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises;
-<span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
-puisque dans le grand nombre d’exordes
-qu’il composoit d’avance, et dont il se servoit
-ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine
-deux ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement
-heureux. Polybe lui reproche de n’avoir
-eu pour politique qu’un emportement téméraire.
-Les Athéniens, dit cet historien, cédant
-enfin aux sollicitations de leur orateur, se
-roidirent contre Philippe; ils furent battus à
-Chéronée, et n’auroient conservé ni leurs
-maisons, ni leurs temples, ni leur qualité
-de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté
-sa générosité.</p>
-
-<p>J’aime mieux le sens admirable de Phocion,
-qui, aussi grand capitaine que Démosthènes
-étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée
-de ses concitoyens, et leur conseilloit la paix,
-quoique la guerre dût le placer à la tête des
-affaires de la république. Je suis d’avis, disoit-il
-un jour aux Athéniens, que vous fassiez en
-sorte d’être les plus forts, ou que vous sachiez
-gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne vous
-plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes,
-dont la mollesse accrédite tous les abus; mais
-de vos généraux, dont le brigandage soulève
-contre vous les peuples mêmes qui périront
-si vous succombez. Je vous conseillerai la
-<span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
-guerre, disoit-il une autre fois, quand vous
-serez capables de la faire; quand je verrai
-les jeunes gens disposés à obéir et bien résolus
-à ne pas abandonner leur rang, les
-riches contribuer volontairement aux besoins
-de la république, et les orateurs ne pas piller
-le public.</p>
-
-<p>Voilà toute la politique de ce grand homme,
-qui ne jugeoit point des forces et des ressources
-d’un état par ces accès momentanés de courage
-et de confiance qu’un caprice donne et détruit,
-mais par ses mœurs ordinaires et les habitudes
-que des loix constantes lui ont fait contracter.
-Phocion regardoit sa république et la Grèce
-entière comme des malades auxquels il ne s’agit
-pas de rendre brusquement la santé; mais dont
-il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu
-le tempérament par un régime sage et circonspect.
-Affoiblies en effet par une longue suite
-de maux, elles devoient nécessairement succomber
-dans une crise occasionnée par des remèdes
-violents. Phocion auroit permis à un
-peuple vertueux de se livrer au désespoir, parce
-qu’il est en droit d’en attendre son salut; mais
-il savoit qu’une république corrompue est
-téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise
-difficile.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
-Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes
-augmentât les divisions des Grecs,
-et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition
-de Philippe; ce prince, qui étoit sûr
-de remuer la Grèce par le moyen de ses pensionnaires
-et de ses alliés, et d’y susciter des
-troubles à son gré, n’oublia rien pour attacher
-cet orateur à ses intérêts, ou du moins pour
-lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des
-services que lui rendoit Démosthènes, et il
-craignoit cette éloquence impétueuse qui le
-représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas
-qu’on entretînt l’orgueil des Grecs, en leur
-rappelant le souvenir des grandes actions de
-leurs pères. Leur parler du prix de la liberté,
-c’étoit le contraindre à n’agir qu’avec une
-circonspection incommode pour un ambitieux.
-Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce
-de sa liberté, et à lui inspirer une certaine
-indolence qui la préparât à obéir quand elle
-seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que
-l’orateur Athénien dévoilât ses projets, apprît
-d’avance aux Grecs à rougir un jour de la
-servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît
-en quelque sorte incertain le fruit de ses victoires,
-en les préparant à être inquiets et
-séditieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
-D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières
-guerres, que Sparte, Athènes, Thèbes
-et d’autres républiques avoient tour-à-tour
-imploré la protection de la Perse, et s’étoient
-servies de ses forces pour perdre leurs ennemis.
-Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et
-il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement
-dans la Grèce des ressources contre
-la Macédoine, Démosthènes se jetât entre
-les bras des satrapes d’Asie. Philippe avoit
-d’autant plus lieu d’appréhender une pareille
-démarche de la part de cet orateur, qu’il
-passoit pour avoir des liaisons étroites avec
-la cour de Perse, et même pour être son
-pensionnaire.</p>
-
-<p>Si cette puissance venoit à se mêler des
-affaires de la Grèce, les projets de Philippe
-étoient renversés, ou du moins l’exécution en
-devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses
-immenses de l’Asie auroient aisément réuni
-toutes les républiques divisées, parce que leurs
-magistrats avoient la même passion de s’enrichir.
-Au lieu de vaincre les Grecs par les Grecs
-mêmes, Philippe auroit été obligé de les attaquer
-réunis; et pour les asservir, il eût même
-fallu triompher des Perses.</p>
-
-<p>L’événement justifia les craintes de Philippe.
-<span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
-Démosthènes ouvrit l’avis d’envoyer des ambassadeurs
-au roi de Perse, pour lui représenter
-combien il lui importoit de ne pas
-souffrir l’agrandissement de la Macédoine,
-et le presser de donner des secours aux Athéniens.
-L’orateur, qui n’avoit d’abord que
-tâté la disposition des esprits, insista dans
-un autre discours sur la nécessité de cette résolution,
-qui fut enfin approuvée par la république.
-La négociation des Athéniens réussit;
-et Philippe ayant formé les siéges importans
-de Périnthe et de Bisance, se vit troubler
-dans ces opérations par les secours que la
-Perse et la république d’Athènes envoyèrent
-aux assiégés.</p>
-
-<p>C’est alors que ce prince fit voir toute la
-sagesse dont il étoit capable. Il jugea qu’en
-s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit ses
-ennemis, les uniroit plus étroitement, et les
-forceroit à faire par passion ce que leur courage
-ni leur prudence ne leur feroient jamais
-entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il
-voyoit se former, il lève le siége des places
-qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes
-contre les Scythes.</p>
-
-<p>Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils
-étoient plus lâches, ne doutèrent point que
-<span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
-la nouvelle expédition de Philippe ne fût un
-coup de désespoir; ils crurent qu’humilié
-de sa disgrace, il alloit cacher sa honte dans
-la Scythie; en voyant entreprendre la guerre
-contre un peuple qui ne cultive point la terre,
-qui n’a aucune habitation fixe, qui chasse
-devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à
-ses ennemis que des déserts où ils ne peuvent
-subsister, on se flatta que la Macédoine étoit
-perdue. Si Philippe cependant ne veut pas
-s’engager dans une entreprise sérieuse contre
-les Scythes, et commencer des hostilités inutiles
-qui l’auroient empêché de se porter à son
-gré dans la Grèce, les Athéniens prennent
-sa prudence pour une preuve de sa consternation,
-et s’applaudissent déjà de son embarras.
-La cour de Perse, de son côté, étoit
-trop accoutumée à la flatterie la plus servile
-pour ne pas persuader à l’imbécille Ochus
-qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins ce
-prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus
-le monarque orgueilleux crut qu’il étoit inutile
-de déployer de plus grandes forces, et
-que la terreur de son nom suffisoit pour suspendre
-l’ambition de Philippe. L’orgueil des
-alliés et leur joie les empêchèrent de prendre
-des mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit
-<span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
-prévu leur ennemi, le lien qui les unissoit,
-se relâcha.</p>
-
-<p>Philippe cependant qui les observoit de la
-Scythie, médite sa vengeance; mais afin de
-faire une diversion plus prompte dans les
-esprits, et de mieux séparer Athènes de la
-Perse, il voulut occuper les Grecs d’une affaire
-à laquelle il sembloit lui-même ne prendre
-aucun intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur
-les Amphictyons, il fait déclarer la guerre aux
-Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés
-de quelques champs consacrés au temple de
-Delphes, et engage le conseil à donner le commandement
-de l’armée à Cottyphe, homme
-vendu aux volontés de la Macédoine. Ce courtisan,
-docile à ses instructions, traîne la
-guerre en longueur, ne se permet aucun
-succès, et laisse même prendre assez d’avantages
-aux Locriens, pour que les gens religieux
-craignent un scandale, et que la majesté du
-Dieu de Delphes ne soit pas vengée. Les
-esprits s’échauffent aux clameurs des partisans
-d’Apollon et de Philippe; on ne parle dans
-toute la Grèce que de faire un effort général
-pour exterminer des sacriléges. Les Locriens
-rappellent le souvenir des Phocéens; Philippe
-a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire les
-<span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
-autres; le vœu public lui défère le commandement,
-ses ennemis n’osent s’y opposer
-dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et
-les Amphictyons ont enfin recours à lui.</p>
-
-<p>Autant que ce prince avoit fui jusque-là
-l’éclat, autant chercha-t-il à intimider ses ennemis
-par l’appareil de son expédition, dès
-qu’avoué par les états de la Grèce, et comme
-vengeur de l’injure faite au temple de Delphes,
-il put se livrer à son ambition. A peine eut-il
-défait les Locriens, que, sous prétexte de
-forcer les Athéniens à se détacher de l’alliance
-des rebelles, il entra avec toutes ses
-forces dans la Phocide, et s’empara d’Elatée,
-avant qu’on eût pénétré ses véritables desseins.</p>
-
-<p>Cette nouvelle, et celle de sa marche du
-côté de l’Attique, furent portées à Athènes au
-milieu de la nuit; et les magistrats consternés
-la firent sur le champ publier par les crieurs
-publics: tout s’émeut, tout s’agite dans la
-ville; et sans attendre de convocation, les
-citoyens se rendent au lieu des assemblées,
-où règne d’abord un morne silence. Aucun
-des orateurs n’avoit le courage de monter
-dans la tribune, lorsque Démosthènes, enhardi
-par le peuple qui fixoit ses regards sur
-lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens
-<span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
-à ne pas désespérer du salut de la patrie,
-et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains
-pour leur demander des secours contre
-un ennemi qui ne daignoit plus cacher son
-ambition, et dont la nouvelle entreprise ne
-menaçoit pas moins leur liberté que celle de
-l’Attique. Le peuple approuva ce projet par
-ses acclamations; et Démosthènes réussit sans
-peine à former une ligue avec une république
-que Philippe commençoit à maltraiter, depuis
-qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la
-Béotie. Les deux alliés semblèrent reprendre
-le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle
-et Epaminondas; ils combattirent avec une
-valeur héroïque à Chéronée, mais la fortune
-se déclara contr’eux.</p>
-
-<p>Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis,
-et tempérer par sa clémence la sévérité
-à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit
-quelquefois, prévint les Athéniens par des
-bienfaits, leur renvoya leurs prisonniers sans
-rançon, et leur offrit un accommodement avantageux,
-tandis qu’il poursuivit les Thébains
-avec une extrême chaleur, et ne leur accorda la
-paix, qu’après avoir mis garnison dans leur ville.</p>
-
-<p>Ce prince occupoit les postes les plus avantageux
-de la Grèce, ses troupes étoient accoutumées
-<span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
-à vaincre, toutes les républiques
-trembloient au nom du vainqueur, ou louoient
-sa modération. Il s’en falloit bien cependant
-que cet empire de la Macédoine fût solidement
-affermi; et il étoit plus difficile de rendre
-les Grecs patiens sous le joug, que de les
-avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions
-les avoient conduits à la servitude, sans qu’ils
-s’en aperçussent; mais la présence d’un maître
-pouvoit leur rendre leur ancien génie, en
-les éclairant sur leur sort; et un peuple n’est
-jamais plus redoutable, que quand il combat
-pour recouvrer sa liberté perdue, avant que
-de s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une
-nation volage, inquiète, orgueilleuse, téméraire
-et aguerrie, le moindre événement étoit
-capable de causer une révolution, ou du
-moins des révoltes toujours nouvelles qui auroient
-enfin épuisé les forces de la Macédoine,
-ou qui l’auroient mise dans la nécessité de
-combattre encore long-temps avant que de
-pouvoir profiter de ses victoires.</p>
-
-<p>Philippe ne se laissa point enivrer par ses
-succès; semblable à ces Romains si savans
-dans l’art de manier à leur gré les nations,
-et qui, quelques siècles après, asservirent
-les Grecs, il connoissoit tous les milieux par
-<span class="pagenum" id="Page_164">164</span>
-lesquels un peuple doit passer de la liberté
-à la servitude, et la lenteur avec laquelle il
-faut le conduire pour l’accoutumer à être docile.
-Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il
-rappela à lui les esprits que sa prospérité
-sembloit effaroucher; il tâcha de persuader
-aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre,
-et n’avoit vaincu, que pour les délivrer de
-leurs tyrans, et protéger leur indépendance.
-Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de
-les brouiller avec la cour de Perse. En rallumant
-leur ancienne haine contre cette puissance,
-en les conduisant à la conquête de
-l’Asie, il flattoit leur orgueil, les distrayoit
-de la perte de leur liberté, donnoit un aliment
-à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit
-de toutes les forces que la Grèce auroit pu
-tourner contre lui.</p>
-
-<p>Après la conquête des Satrapies de l’Asie
-mineure, la Grèce, placée dans le centre de
-la puissance Macédonienne, sans alliés, sans
-voisins, sans espérance de secours étrangers,
-devoit se voir dans l’impuissance de recouvrer
-sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous
-la main de Philippe, cette servitude pesante
-à laquelle les Romains la condamnèrent. La
-république la plus considérable n’auroit pu
-<span class="pagenum" id="Page_165">165</span>
-exciter qu’une émeute, et tous les Grecs auroient
-bientôt connu le danger et les inconvéniens
-de ces commotions passagères dont
-la tyrannie se sert toujours pour étendre ses
-droits et les affermir. En récompensant d’une
-main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit
-lassé la constance de ses ennemis, et
-augmenté le nombre de ses partisans. Il lui
-auroit suffi d’éloigner les uns des magistratures,
-et d’y porter les autres par son crédit,
-pour jouir enfin de cette autorité absolue
-dont les ambitieux sont si jaloux, et qui est
-cependant l’avant-coureur de leur foiblesse,
-de leur décadence et de leur ruine.</p>
-
-<p>Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme
-a présenté un spectacle aussi intéressant que
-le règne de Philippe. Que de prudence, que
-de courage dans tout le détail de la conduite
-de ce prince! Quelle justesse dans le plan
-d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut
-trop admirer sa constance à le suivre. Quelle
-connoissance du cœur humain! Quelle habileté
-à le remuer et à profiter des passions!
-Tout prince qui, avec le même génie, se
-conduira par les mêmes principes, aura sans
-doute les mêmes succès; il sera la terreur de
-ses voisins: il vaincra ses ennemis; il fera des
-<span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
-conquêtes. Et je m’attacherois à démêler, autant
-qu’il m’est possible, les ressorts de cette
-politique malheureuse, si l’objet qu’elle se
-propose ne paroissoit petit, méprisable, et
-même condamnable aux yeux de cette politique
-supérieure, qui ne s’occupe point à
-servir les passions du monarque, mais à
-rendre les états heureux. En effet, qu’a fait
-Philippe pour le bonheur de la Macédoine et
-de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune
-particulière, ne travaillant qu’à satisfaire son
-ambition, il ne s’est servi des plus grands talens
-et des ressources les plus rares du génie,
-que pour élever un édifice qui devoit s’écrouler
-bientôt après lui. Les hommes entendent
-mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant
-imprudemment des difficultés surmontées,
-ils louent sans restriction des talens dont
-l’emploi a été pernicieux.</p>
-
-<p>Importoit-il à la famille de Philippe ou à
-son royaume, qu’il établît un grand empire?
-En se rendant puissant, il n’a fait que jeter
-le germe d’une foule de guerres, et préparer
-dans le monde des révolutions et des dévastations.
-S’il n’eût eu pour successeur qu’un
-homme ordinaire, tout le fruit de ses travaux
-eût été perdu en un jour. Il laissa sa couronne
-<span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
-à un héros, et l’avoit rendu assez puissant
-pour conquérir l’Asie; mais ces conquêtes
-n’ont pas été possédées par les enfans d’Alexandre
-et par la Macédoine. Les héritiers de ce
-prince ont péri misérablement; et leur état,
-renfermé une seconde fois dans ses premières
-limites ne conserva de son ancienne fortune
-qu’une ambition démesurée qui l’affoiblissoit,
-et il devint enfin la proie des Romains. Si
-Philippe eût eu un successeur digne de lui,
-c’est-à-dire, qui eût affermi sa domination
-sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête
-du monde entier, il faudroit donc le louer
-d’avoir eu l’art d’avilir les Grecs, et détruit
-ce reste de courage qu’ils devoient à leur
-liberté. Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas
-l’usage que Philippe a fait de ses talens, puisque
-la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit
-propre qu’à corrompre ses successeurs, et
-rendre les devoirs de la royauté plus pénibles?</p>
-
-<p>Que la gloire de ce prince auroit été grande,
-si après s’être fait naturaliser dans la Grèce
-par son entrée au conseil des Amphictyons,
-il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que
-Lacédémone avoit eue, et n’eût travaillé, faisant
-revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir l’ancienne
-confédération des Grecs! Il étoit temps
-<span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
-de songer à cette réforme; les républiques,
-assez puissantes pour avoir eu de l’ambition,
-avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour
-juger qu’elles n’avoient formé que des projets
-chimériques. Toutes sentoient la nécessité de
-faire des alliances; de-là leurs négociations
-perpétuelles; et si leurs liaisons étoient incertaines,
-c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez
-de force ni assez de sagesse pour inspirer de la
-confiance aux autres, et les protéger efficacement.
-Quelles louanges Philippe n’auroit-il
-pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de
-corriger son royaume de ses vices, il eût affermi
-ses établissemens, en donnant aux lois
-cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût
-empêché que ses successeurs n’abusassent un
-jour de la fortune qu’il leur laissoit, et que devenant,
-pour ainsi dire, l’auteur de tout le
-bien qu’ils feroient, il n’eût composé qu’un
-seul peuple de ses anciens sujets, et des Grecs!
-Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine,
-heureuse au-dedans, auroit été en
-sûreté contre les étrangers; ses forces unies à
-celles de la Grèce auroient suffi pour repousser
-leurs injures, et vraisemblablement la grandeur
-romaine se seroit brisée contre cette masse
-d’états libres et florissans.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
-Philippe nommé général des Grecs, pour
-porter la guerre en Asie, y avoit déjà fait
-passer quelques-uns de ses généraux, et se
-préparoit à les suivre avec une armée formidable,
-lorsqu’il fut assassiné. En apprenant
-cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les
-Illyriens, et les Taulentiens prirent à l’envi les
-armes, et auroient détruit la puissance mal affermie
-des Macédoniens, si Philippe n’eût eu
-Alexandre pour successeur. Les Grecs, de
-leur côté, crurent avoir déjà recouvré leur
-liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes,
-ne vouloient plus obéir à un général
-étranger; et en se liguant avec Attalus, frère
-de la seconde femme de Philippe, et ennemi
-d’Alexandre, se flattoient de susciter assez de
-troubles en Macédoine, pour que la Grèce
-pût aisément rétablir son indépendance. Les
-Etoliens se hâtèrent de rappeler dans l’<ins id="cor_26" title="Arcananie">Acarnanie</ins>
-les citoyens que Philippe en avoit bannis.
-Les Ambraciotes chassèrent la garnison que
-ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et
-d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent
-dans le Péloponèse l’exemple de la révolte; et
-les Thébains, refusant à Alexandre le titre de
-général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent
-un décret par lequel il étoit ordonné
-<span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
-aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de
-sortir de cette forteresse.</p>
-
-<p>Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que
-le jeune successeur de Philippe seroit retenu
-dans ses états par la guerre que lui faisoient les
-Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces,
-Illyriens, Péoniens, Taulentiens, tout est déjà
-châtié, tout est rentré dans le devoir. Alexandre
-paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son
-approche, ne lèvent point le siége qu’ils avoient
-mis devant Cadmée. Ils insultent ce prince, et
-sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré
-tous les prodiges de valeur que peut inspirer le
-désespoir, ils furent emportés l’épée à la main,
-et leur malheureuse patrie servit de théâtre à
-toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut
-passé au fil de l’épée. On arracha les femmes,
-les enfans, les vieillards, des temples qui leur
-servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan.
-Aucun Grec ne put, sous peine de la vie, recevoir
-chez lui un Thébain fugitif, et Thèbes réduite
-en cendres, ne fut plus qu’un monceau
-de ruines. La liberté de la Grèce paroissoit détruite;
-et Alexandre, profitant de la consternation
-qu’il avoit répandue, se fait donner le
-titre de général qu’avoit eu son père, et marche
-à la conquête de la Perse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
-S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou
-méchant pour perdre la monarchie la plus solidement
-affermie, comment l’empire de Cyrus
-auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles
-Philippe s’étoit préparé à l’attaquer? A des
-princes méprisables, dont j’ai déjà eu occasion
-de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement
-au trône offrit un spectacle effrayant à la
-Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses frères
-qui étoient moins indignes que lui de régner,
-et étendit ensuite ses proscriptions sur le reste
-de sa famille. Tout dégoûtant du sang de ses
-parens et de ses sujets, il s’abandonna aux
-voluptés. Il n’y avoit dans toute la Perse qu’un
-homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit
-l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et
-la scélératesse avec lesquelles il fit périr son
-maître, excitent un frémissement d’horreur;
-mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit
-pas moins pour venger dignement les
-Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès
-monta en tremblant sur le trône de ses pères;
-et Bagoas, qui le fit bientôt périr, donna la
-couronne à Darius-Codoman, destiné à voir
-la ruine de l’empire des Perses.</p>
-
-<p>Il s’en faut beaucoup que les historiens
-parlent de Darius avec le même mépris que
-<span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
-de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un
-prince brave, généreux, et même capable de
-consulter la justice et de respecter les droits
-de l’humanité en possédant un pouvoir sans
-bornes. Mais irrésolu et peu éclairé, il manquoit
-des qualités nécessaires pour gouverner
-dans des temps difficiles. Darius monta sur
-le trône presqu’en même temps qu’Alexandre
-succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un
-grand homme, comment auroit-il pu conjurer
-l’orage dont il étoit menacé? Par quel art auroit-il
-corrigé subitement les vices invétérés
-de la Perse, intéressé des esclaves au bien de
-l’état, et donné, en un mot, à l’empire des
-ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit
-opposer à son ennemi que des armées sans
-courage, sans discipline, accoutumées à fuir
-devant les Grecs, et des courtisans empressés
-à profiter des foiblesses de leur maître, et des
-malheurs publics pour satisfaire leur avarice
-et la jalousie qui les divisoit; en un mot,
-des hommes sans patrie, qui savoient, par une
-longue expérience, qu’ils ne partageroient
-jamais la prospérité du prince.</p>
-
-<p>Alexandre passa en Asie avec trente mille
-hommes d’infanterie et cinq mille chevaux.
-Darius fut vaincu, la Perse conquise par les
-<span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
-armes des Macédoniens, et cependant le projet
-de Philippe ne fut pas exécuté. Ce prince,
-je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en
-Asie pour affermir son autorité dans la Grèce;
-et c’est en conquérant qui ne songe au contraire
-qu’à tout renverser, sans vouloir rien
-établir, qu’Alexandre entra dans les états de
-Darius. Il soumet des provinces sans penser
-comment il les conservera; il se contente de
-les opprimer par la terreur de son nom; il
-forme un empire, dont toutes les parties sont
-prêtes à se séparer.</p>
-
-<p>Philippe avoit projeté son expédition, en
-joignant à ses propres forces deux cent trente
-mille Grecs; et par cette politique, non-seulement
-il étoit sûr d’accabler Darius, mais il
-enlevoit encore à la Grèce des soldats qui
-étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit
-toute révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit
-insensiblement à obéir. Son fils, au
-contraire, ne laisse dans ses états que douze
-mille hommes sous le commandement d’Antipater,
-pour retenir dans l’obéissance un
-pays dont il connoissoit le penchant à la sédition,
-et qui, plein de citoyens jaloux de
-leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter
-par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie,
-<span class="pagenum" id="Page_174">174</span>
-&amp;c. à secouer le joug. Cependant un de
-nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir
-mis peu de choses au hasard dans le commencement
-de son entreprise, et de n’avoir employé
-que tard la témérité comme un moyen de
-réussir.» Quand sera-t-on donc téméraire,
-s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie
-avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir
-les provinces étrangères, sans avoir mis les
-siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent
-à Xercès des forces quatre fois plus considérables,
-les prodiguoient donc inutilement;
-étoient-ils moins braves, moins disciplinés
-que les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin
-de lever des armées plus nombreuses?</p>
-
-<p>Si Darius, en effet, eût eu assez de courage
-pour ne point se laisser intimider par la témérité
-imposante d’Alexandre, et que docile au
-sage conseil de Memnon, il eût, à l’exemple
-d’un de ses prédécesseurs, répandu de l’argent
-dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion
-en faveur de l’Asie, et armé pour la
-défense de la Perse des soldats que son ennemi
-avoit eu l’imprudence de ne pas prendre
-à son service; il est vraisemblable que l’expédition
-téméraire d’Alexandre n’auroit pas
-eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas.
-<span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
-Celui-ci fut obligé d’abandonner ses conquêtes
-pour aller au secours de Sparte, et l’autre
-auroit été forcé de courir à la défense de son
-royaume, et se seroit épuisé pour <ins id="cor_27" title="subuguer">subjuguer</ins> la
-Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue unie.</p>
-
-<p>Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne
-n’en doute; mais il pourroit avoir été
-un guerrier très-sage dans le détail de chacune
-de ses opérations, et un politique très-imprudent
-dans le plan général de ses entreprises.
-On loue, par exemple, ce prince «d’avoir
-profité de la bataille d’Issus pour s’emparer
-de l’Egypte, que Darius avoit laissée dégarnie
-de troupes, pendant qu’il assembloit
-des armées innombrables dans un
-autre univers.» Mais il me semble que c’est
-louer une faute. Pourquoi se jeter sur un pays
-ouvert, et qui sans effort devoit appartenir
-aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu?
-Pourquoi laisser à son ennemi le temps de
-respirer, de réparer et de rassembler ses forces?
-Alexandre devoit poursuivre Darius après la
-bataille d’Issus, avec la même chaleur et la
-même célérité qu’il le poursuivit après la
-bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége
-inutile de Tyr, qu’il perd un temps précieux
-en Egypte et dans le temple de Jupiter Hammon,
-<span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
-Darius lève huit cent mille hommes de
-pied et deux cent mille hommes de cavalerie,
-les arme, les exerce, et reparoissant dans
-les plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que
-dans celle d’Issus, force son ennemi à exposer
-sa fortune et sa réputation aux hasards d’une
-seconde bataille, tandis qu’il avoit pu rendre
-la première décisive.</p>
-
-<p>Alexandre peut avoir montré dans le cours
-de ses exploits tous les talens qui forment
-le plus grand des capitaines; mais il n’en
-est pas moins vrai, que n’être pas satisfait
-de la monarchie de Cyrus, pénétrer dans les
-Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir
-asservir l’Espagne et les Gaules, traverser
-les Alpes, et rentrer dans la Macédoine
-par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement
-des vues de Philippe, et n’y rien
-substituer de raisonnable. Qu’est-ce que des
-conquêtes dont l’unique objet est de ravager
-la terre? Quel nom assez odieux donnera-t-on
-à un conquérant, qui regarde toujours
-en avant, et ne jette jamais les yeux derrière
-lui, qui marchant avec le bruit et l’impétuosité
-d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît
-de même, et ne laisse après lui que des
-ruines? Qu’espéroit Alexandre? Ne sentoit-il
-<span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
-pas que des conquêtes si rapides, si étendues
-et si disproportionnées aux forces des Macédoniens,
-ne pouvoient se conserver? S’il
-ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla
-point les ressorts et le but de la politique de
-son père, ce héros devoit avoir des lumières
-bien bornées; si rien de tout cela, au contraire,
-n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant
-modérer ses désirs; ce n’est qu’un furieux
-que les hommes doivent haïr.</p>
-
-<p>Darius ayant offert à Alexandre dix mille
-talens et la moitié de son empire, Parménion
-pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces
-offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois
-Alexandre; et moi aussi, répliqua Alexandre,
-si j’étois Parménion.» Cette réponse peu
-sensée a été admirée, parce qu’elle déploie,
-en quelque sorte, tout le caractère d’Alexandre,
-et porte à notre esprit l’idée d’une ambition
-et d’un courage sans bornes. Philippe
-auroit pensé comme Parménion; et faisant la
-paix avec Darius, auroit du moins tenté de
-former une monarchie, dont la trop grande
-étendue n’eût pas été un obstacle insurmontable
-à sa prospérité et à sa conservation.</p>
-
-<p>Si on rapproche sous un même point de
-vue les deux princes dont je parle, qu’on
-<span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-remarque entr’eux une étrange disproportion!
-Dans Philippe, je vois un homme supérieur
-à tous les événemens. La fortune ne peut lui
-opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il
-ne surmonte par sa sagesse, sa patience, son
-courage ou son activité. Je découvre un génie
-vaste, dont toutes les entreprises sont liées
-et se prêtent une force mutuelle. Ce qu’il exécute,
-prépare toujours le succès de l’entreprise
-qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne
-vois qu’un guerrier extraordinaire, qui n’a
-qu’une manière, et dont le courage téméraire
-et impatient (qu’on me permette cette expression)
-tranche par-tout le nœud gordien
-que Philippe eût dénoué. L’excès de
-toutes ses qualités surprend notre imagination,
-et le fait paroître grand, parce qu’il
-fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse
-de leur caractère: au lieu de ne donner
-que de la surprise à ce phénomène rare, nous
-lui donnons de l’admiration.</p>
-
-<p>Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la
-tête des forces de la Grèce. Si sa sagesse paroît
-d’abord moins capable d’imposer à Darius,
-que l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira
-cependant au même but. L’audace d’Alexandre
-lui réussit, parce qu’elle excita dans
-<span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
-son ennemi la crainte, passion qui resserre
-l’esprit, glace l’imagination, et engourdit
-toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré
-Darius de piéges et de précipices. Il eût
-profité des divisions qui régnoient dans l’Asie,
-dont les provinces désunies par leurs mœurs,
-leurs lois, leur religion, n’avoient aucune
-relation entr’elles. Il eût tenté l’ambition et
-l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides
-qui gouvernoient les provinces de l’empire
-sans être attachés à son gouvernement; il eût
-marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit,
-faisant autant la guerre en marchand qu’en
-capitaine, il eût peut-être ruiné la monarchie
-de Perse, sans vaincre Darius les armes à
-la main.</p>
-
-<p>Placez Alexandre dans les mêmes circonstances
-où s’est trouvé son père, et la Macédoine,
-qui n’avoit pas entièrement succombé
-sous l’imbécillité de ses derniers rois, sera
-écrasée par le courage d’Alexandre. Qu’un de
-ses amis veuille profiter de sa foiblesse et de
-la confusion de ses affaires, il courra à la
-vengeance avant que de l’avoir préparée. Il
-seroit inutile de parcourir ici toutes les conjonctures
-délicates où Philippe s’est trouvé;
-je me borne à rappeler la levée des siéges de
-<span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
-Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il
-capable d’une pareille conduite?</p>
-
-<p>Il abandonna enfin les mœurs des Grecs
-ou des Macédoniens, et prit celles des Perses.
-Quelques écrivains, pour sauver la gloire de
-ce héros, ont imaginé que ce changement
-fut l’ouvrage de sa politique, et qu’il ne songeoit
-qu’à gagner la confiance des Barbares
-pour affermir son empire. Mais, quand ce seroient-là
-en effet les vues secrètes qui produisirent
-cette révolution, l’erreur d’Alexandre
-seroit-elle moins grossière? Pour plaire aux
-Perses, étoit-il prudent de choquer les Macédoniens?
-Donner aux vainqueurs les mœurs
-des vaincus, c’est préparer leur ruine, c’est
-la rendre certaine; et l’on veut qu’Alexandre,
-ignorant cette vérité commune, ait regardé
-la corruption et l’avilissement des Macédoniens
-comme le fondement de sa puissance.
-Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le
-despotisme, devoient porter leurs chaînes avec
-docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens.
-Braves, aguerris et jaloux de leur
-liberté, ils tentèrent de secouer le joug de
-la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre
-remplissoit l’Asie de la terreur de son nom;
-et les Perses, patiens et dociles sous la main
-<span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
-qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se
-révolter: que leur importoit le sort de leur
-maître? La révolution qui faisoit passer la
-couronne de Darius sur la tête d’Alexandre
-n’étoit point une révolution pour l’état, il
-restoit dans la même situation.</p>
-
-<p>Quel avantage, dit un politique célèbre,
-les Perses auroient-ils trouvé à obéir plutôt
-à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre?
-Pourquoi auroient-ils voulu venger la
-ruine d’un maître qu’ils ne devoient pas aimer?
-Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner
-un prince despotique, ne craint point,
-en occupant sa place, de se voir enlever sa
-proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des
-hommes timides qui n’auront point le courage
-de le venger. Il avoit seul possédé toute l’autorité;
-et personne, après sa chûte, n’aura
-assez de crédit pour armer le peuple, se mettre
-à sa tête, et tenter de renverser la fortune
-du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des
-généraux Macédoniens, et non l’indocilité
-des Perses, qui produisit, sous les successeurs
-d’Alexandre, une longue suite de révolutions.</p>
-
-<p>Le changement de ce prince fut une vraie
-corruption, ouvrage d’une fortune trop grande
-pour un homme. Il venoit de gagner la bataille
-<span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
-d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte
-qu’à la passion de conquérir, il ne put cependant
-s’empêcher d’être ébloui des richesses
-que lui offroit la tente de Darius, et de dire
-à ceux qui l’accompagnoient, que c’étoit-là
-ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce
-mot, le héros me paroît un homme ordinaire!
-La prospérité développa le germe de corruption
-qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout,
-Alexandre voulut enfin jouir. Ce n’est point
-par politique qu’il brûla Persépolis, se livra
-aux voluptés de la table, rassembla dans son
-palais trois ou quatre cens des plus belles
-femmes de son empire, qui, tous les soirs,
-venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs
-charmes; et que ne se croyant plus un homme,
-il voulut exiger de ses courtisans le culte
-qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.</p>
-
-<p>Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne
-pense pas que ce héros songeât à lier étroitement
-les différentes provinces de son empire,
-pour n’en former qu’un seul corps qui
-dût éternellement subsister; Diodore nous
-fait connoître les mémoires qu’Alexandre a
-laissés, et qui contenoient les projets qu’il
-devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre de
-nouveaux honneurs funèbres à la mémoire
-<span class="pagenum" id="Page_183">183</span>
-d’Ephestion, d’élever à Philippe un tombeau
-qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte,
-de bâtir différens temples, de porter la guerre
-en Afrique, en Espagne, en Sicile; et, pour
-l’exécution de ce dessein, de construire mille
-vaisseaux plus grands que les galères ordinaires,
-et de préparer des ports à cette flotte,
-qui devoit se rendre maîtresse de la Méditerranée.
-Alexandre indiquoit les moyens de
-peupler les nouvelles villes qu’il avoit bâties,
-et projetoit de faire passer en Asie des peuplades
-d’Européens, et en Europe des colonies
-d’Asiatiques.</p>
-
-<p>Rien n’indique dans ces mémoires les vues
-du fondateur d’une monarchie durable; ils
-ne contiennent que les projets d’un homme
-vain qui veut étonner les hommes, et d’un
-ambitieux qui ne peut se lasser de faire des
-conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle
-province, qu’on affermit un empire déjà trop
-étendu? Quel respect Alexandre a-t-il marqué
-pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il
-pris pour former un gouvernement? A quelle
-marque reconnoît-on en lui le génie d’un législateur?
-«Alexandre, répond un écrivain célèbre,
-laissa aux vaincus leurs lois civiles,
-et quelquefois leur gouvernement; il respecta
-<span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
-les traditions anciennes et tous les
-monumens de la gloire ou de la vanité des
-peuples.» Et de-là est-il permis de conclure
-qu’Alexandre ait été un législateur? Suffit-il
-de ne pas détruire toutes les lois et les gouvernemens
-des peuples qu’on asservit, pour
-acquérir la réputation d’un législateur? Alexandre
-auroit été insensé, s’il n’eût pas senti
-l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles
-lois à la moitié du monde. Faut-il lui
-prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu
-la brutalité absurde de quelques conquérans,
-qui ont cru que ce n’étoit pas régner que de
-ne pas faire taire toutes les lois en leur présence?
-Cette sagesse qu’on veut admirer dans
-Alexandre, est commune; et les Barbares,
-qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue.
-Alexandre, toujours pressé de faire de nouvelles
-conquêtes, n’avoit pas eu le temps de
-faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les
-monumens de la gloire ou de la vanité des
-peuples? C’eût été avilir la réputation des
-vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.</p>
-
-<p>Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et
-établi des colonies grecques dans ses conquêtes;
-mais pourquoi fait-on honneur à sa politique
-des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes
-<span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
-étoient-elles faites sur des peuples inquiets,
-indociles et belliqueux, qu’il fallût contenir
-dans le devoir par des garnisons et des forteresses?
-Ces Grecs et ces Macédoniens,
-transplantés dans la Perse et dans l’Egypte,
-n’étoient-ils pas plus propres à y donner des
-exemples de révolte que de soumission?
-Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever
-des monumens à sa gloire. Ces villes qu’il
-bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il ne
-les regardoit que comme les trophées que les
-Grecs avoient coutume d’élever dans les lieux
-où ils avoient gagné une bataille.</p>
-
-<p class="sepb4">Comment pourroit-on trouver le génie et
-les vues d’un législateur ou d’un politique
-qui embrasse un long avenir, dans un prince
-qui, loin de régler la succession de son empire,
-et de remédier aux maux que lui présageoit
-l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au
-contraire, avec une sorte de joie leurs divisions,
-et regardoit leurs guerres civiles comme les
-jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles?
-N’étoit-ce pas en donner le signal,
-que d’appeler vaguement à sa succession le
-plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable
-qu’Alexandre crut qu’il importoit à
-sa gloire que son successeur fût moins puissant
-<span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
-que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies
-considérables des débris de son seul empire.</p>
-
-<hr class="hr2" id="g_l_4" />
-
-<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">La</span> terreur que répandit le nom d’Alexandre,
-l’admiration que mille qualités héroïques
-avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce
-d’enthousiasme qui échauffoit son armée,
-étoient les seuls liens qui tinssent unies en
-un seul corps toutes les parties de l’empire
-de Macédoine. Ce prince régna peu de temps;
-et quand il mourut, sa monarchie étoit encore
-trop nouvelle pour avoir des coutumes qui
-eussent acquis force de lois. Tout le monde
-sait que Perdiccas, à qui Alexandre avoit
-remis en mourant son anneau, fut chargé de
-la régence de l’état. On plaça à la fois sur
-le trône Aridée, fils de Philippe, et l’enfant
-encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de
-Roxane, et le gouvernement des satrapies fut
-confié aux principaux officiers.</p>
-
-<p>Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt
-quelque révolution dans ce gouvernement.
-Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école
-<span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
-où l’on eût appris à être juste et modéré, et
-les lieutenans d’un héros qui regardoit le
-courage et la force comme des titres légitimes
-pour régner par-tout où il y avoit des hommes,
-devoient être ivres d’ambition. Pouvoient-ils
-reconnoître long-temps l’autorité d’un enfant
-ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit
-aussi méprisable qu’Alexandre leur avoit paru
-grand? Borner leur pouvoir dans leurs satrapies,
-c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement.
-On n’avoit eu vraisemblablement
-sous le règne d’Alexandre, aucune idée de
-ces sages établissements, par lesquels on tempère
-l’autorité pour en prévenir les abus; et
-quand cette politique auroit été connue, par
-quelle voie le régent auroit-il réussi à la
-mettre en pratique? C’étoit dans Perdiccas un
-défaut que rien ne pouvoit réparer, que d’avoir
-été l’égal des gouverneurs de province; on
-devoit être jaloux de sa puissance et tenté de
-s’en affranchir, si on la craignoit; et on devoit
-la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les
-menaces de Perdiccas étoient vaines contre
-des hommes qui étoient les maîtres de lever
-des armées dans leurs provinces; et ses promesses
-les touchoient peu, parce qu’ils attendoient
-de leur ambition une plus grande
-<span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
-fortune, que de leur fidélité au gouvernement.</p>
-
-<p>Si les gouverneurs de province, dans la
-crainte de se rendre odieux, n’osoient se soulever
-contre une autorité légitime, chacun
-cependant se faisoit dans sa satrapie, des règles
-d’administration, suivant qu’il importoit à ses
-intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et
-ses forteresses, et refusa de rendre compte
-des tributs et des impôts qu’il faisoit lever par
-ses officiers. On ne se borne point à être sujet,
-quand on possède les forces et les richesses
-d’un roi. Les satrapes firent entr’eux des traités
-d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son côté
-fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre
-de crédit à la régence: en un mot,
-la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie
-encore en apparence; et ne formant qu’un
-corps, étoit déjà réellement partagée en différens
-états indépendans et jaloux les uns des
-autres.</p>
-
-<p>Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie,
-la Lycie, et la province appelée la Grande-Phrygie,
-étoit, de tous les grands de l’empire,
-celui dont l’ambition souffroit le plus impatiemment
-la paix. Il ne cessoit de représenter
-Perdiccas comme un tyran qui, sous de
-vains prétextes, ne cherchoit qu’à dépouiller
-<span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
-les grands de leurs gouvernemens, et y placer
-ses créatures, pour se défaire ensuite sans
-obstacle des deux rois, et usurper leur couronne.
-Les soupçons, la haine, l’esprit de
-révolte et d’indépendance avoient fait de tels
-progrès, que Perdiccas ne pouvoit conserver
-l’autorité dont il étoit revêtu, s’il ne l’augmentoit
-en humiliant ses rivaux; il falloit
-faire un exemple; il rassembla ses forces et
-marcha avec une armée considérable pour soumettre
-l’Egypte.</p>
-
-<p>Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu
-odieux à ses propres soldats; et les mauvais
-succès qu’il eut au commencement de son
-expédition, achevèrent de les soulever contre
-lui. On compara sa conduite à celle de Ptolomée,
-qui, par sa prudence, son courage,
-sa justice et son humanité, se faisoit également
-aimer et respecter dans son gouvernement. Les
-principaux officiers excitèrent une sédition générale;
-et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée
-offrit la régence à Ptolomée même à qui elle
-faisoit la guerre.</p>
-
-<p>Ce prince, car on peut commencer à lui
-donner ce nom, quoiqu’il ne le prît pas encore,
-refusa prudemment une dignité dont il ne
-pouvoit soutenir les prérogatives, sans se rendre
-<span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
-l’ennemi de tous les gouverneurs de province;
-et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir imaginaire
-et contesté sur l’empire entier d’Alexandre,
-l’auroit vraisemblablement exposé
-à perdre l’Egypte. La régence fut déférée à
-Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration
-qui avoit fait périr Perdiccas; mais, soit que des
-affaires particulières appelassent ces deux
-hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés
-du poids de leur dignité, ils s’en démirent
-entre les mains d’Antipater, gouverneur de
-Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en
-Asie à la tête d’une armée, pour faire une diversion
-en faveur de Ptolomée, et attaquer
-Eumènes et les autres généraux qui étoient
-restés attachés à Perdiccas.</p>
-
-<p>Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne
-sacrifia point la fortune dont il jouissoit aux
-intérêts de la régence. Instruit des projets des
-rebelles par les relations qu’il entretenoit avec
-eux, il jugea que le démembrement de la
-monarchie d’Alexandre étoit inévitable. Il vit
-du danger à renoncer à d’anciennes liaisons,
-pour former des alliances nouvelles et douteuses
-avec les amis de Perdiccas; et ne balançant
-point à abandonner les affaires générales
-de l’empire, il parut ne vouloir régner que sur
-<span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
-la Macédoine. Bien loin de pacifier les troubles
-de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement
-de son autorité en Europe; il les augmenta
-en dépouillant Eumènes, Alcétas et les
-autres généraux de ce parti des provinces qu’ils
-possédoient, pour les donner aux ennemis
-les plus déclarés de Perdiccas: les uns n’étoient
-pas dans la disposition d’abandonner leurs
-gouvernemens sur un simple ordre du régent,
-et les autres devoient tout tenter pour s’en
-mettre en possession. Antigone avoit été fait
-général de l’armée que les deux rois tenoient
-en Asie, moins pour faire respecter leur
-pouvoir que pour le détruire; et Cassandre,
-fils d’Antipater, étoit son lieutenant. Tandis
-que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit
-que de nouvelles divisions, des guerres et un
-démembrement prochain des conquêtes d’Alexandre,
-le régent repassa en Europe avec les
-deux rois qu’il avoit sous sa garde, et qui
-étoient en quelque sorte ses prisonniers.</p>
-
-<p>Les Grecs se seroient conduits avec prudence,
-s’ils eussent attendu à vouloir recouvrer leur
-liberté, que les premiers différents dont je
-viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir,
-eussent éclaté en Asie. Phocion ne négligea
-rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle les
-<span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
-Athéniens se portèrent à prendre les armes,
-lorsqu’ils reçurent les premières nouvelles de
-la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur
-disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera
-encore demain et après demain.» Mais on
-étoit las de la domination des Macédoniens;
-les Grecs sentoient la faute qu’ils avoient faite
-de laisser accabler Darius, et ils vouloient
-réparer une négligence par une témérité. Démosthènes,
-qui avoit été rappelé de son exil, fit
-valoir, avec son éloquence ordinaire, les maux
-et la honte de la servitude; et les Athéniens,
-qui se reprochoient comme une lâcheté de
-n’avoir pas secondé quelques années auparavant
-les Spartiates et leur roi Agis, quand
-ils avoient succombé en faisant la guerre pour
-la liberté de la Grèce, se livrèrent à l’emportement
-de leur orateur.</p>
-
-<p>La république déclare la guerre aux Macédoniens,
-elle ordonne, par un décret que toutes
-les villes soient affranchies des garnisons étrangères
-qui les occupoient; elle construit une
-flotte, fait prendre les armes à tous les citoyens
-qui n’avoient pas quarante ans passés, et envoye
-des ambassadeurs dans toute la Grèce pour
-l’inviter à secouer le joug en faisant un effort
-général. Les Athéniens eurent pour alliés les
-<span class="pagenum" id="Page_193">193</span>
-Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les
-Méléens, ceux de la Doride, de la Phocide
-et de la Locride, les Ænians, les Alissiens,
-les Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens,
-les Molosses, quelques cantons de l’Illyrie et
-de la Thrace; et dans le Péloponèse, les
-Argiens, les Sycioniens, les Eléens, les Messéniens
-et ceux d’Acté. Léosthène, général de
-cette ligue, remporta une victoire complète
-sur Antipater, qui n’eut point d’autre ressource
-que de se retirer avec les débris de son
-armée dans Lamia, où les confédérés allèrent
-l’assiéger.</p>
-
-<p>Tandis que les Grecs se livroient à la joie,
-Phocion n’avoit-il pas raison de dire «qu’il
-auroit voulu avoir gagné cette bataille qui
-couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il
-seroit honteux de l’avoir conseillée.» Qu’espéroient
-les alliés? Leur révolte contre l’empire
-de Macédoine, dont toutes les parties étoient
-encore unies et gouvernées par des hommes
-dignes de succéder à Philippe et à Alexandre,
-ne pouvoit être qu’une émeute dont ils seroient
-sévèrement châtiés. En effet, la nouvelle du
-succès de Léosthène fut à peine portée en Asie,
-que Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique,
-se hâta de passer en Europe avec
-<span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
-une armée de vingt-deux mille hommes. Ce
-secours fut encore battu par Antiphile, qui
-avoit pris le commandement des Grecs après
-la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia;
-mais Clytus armoit déjà une flotte considérable,
-et Cratère, gouverneur de Cilicie,
-amenoit à Antipater mille Perses aguerris,
-quinze cents chevaux, et dix mille Macédoniens,
-dont plus de la moitié avoit suivi
-Alexandre dans toutes ses expéditions.</p>
-
-<p>La Macédoine se vengea d’autant plus aisément
-de ses premières disgraces, que les confédérés,
-aussi présomptueux après leurs deux
-victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant
-la guerre, crurent avoir recouvré leur
-liberté avant que d’avoir travaillé à l’affermir.
-Leur armée fut entièrement défaite, et la
-consternation succéda à l’audace, quand Antipater
-eut déclaré qu’il ne traiteroit point
-d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en
-particulier les ambassadeurs que chaque ville
-lui enverroit: celles qui firent les premières
-des propositions, éprouvèrent la clémence du
-vainqueur, et il n’en fallut pas davantage
-pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque
-république se hâta de traiter aux dépens des
-autres; et les Athéniens, qui quittèrent les
-<span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
-derniers les armes, furent contraints de laisser
-Antipater l’arbitre des conditions de la paix.
-Il fit transporter en Thrace vingt-deux mille
-citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient
-toujours prêts à se soulever contre l’administration
-présente. Il substitua l’aristocratie au
-gouvernement populaire, et mit une garnison
-Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais
-quand ce général et les secours que Léonatus,
-Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient
-encore été battus à plusieurs reprises, il n’est
-pas douteux qu’on ne lui eût envoyé d’Asie
-de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie
-par ses propres victoires, et qui n’avoit plus
-aucune de ses anciennes vertus, n’eût enfin
-été obligée de recevoir la loi du vainqueur.</p>
-
-<p>Si les Athéniens, au contraire, avoient
-attendu, pour se soulever, que les querelles
-des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils
-auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance
-plusieurs républiques, qui, prévoyant les
-suites malheureuses de la guerre Lamiaque,
-furent neutres, ou restèrent attachées à la
-Macédoine. Antipater n’auroit reçu aucun secours
-d’Asie, parce que tous les gouverneurs
-de province y auroient eu besoin de leurs
-forces. Les Grecs auroient eu l’avantage d’attaquer
-<span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
-la Macédoine dans le moment qu’elle
-auroit été dégarnie de ses troupes; car il ne
-faut point douter qu’Antipater, intéressé à
-s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser
-la révolte de Ptolomée et d’Antigone,
-dont le succès importoit à tous les ambitieux
-de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers
-bruits de guerre qui se seroient répandus. La
-Grèce entière auroit alors joué le rôle important
-que firent les Etoliens, dont Antipater et
-Perdiccas sollicitèrent à l’envi l’amitié et l’alliance,
-dès que les premiers troubles eurent
-commencé.</p>
-
-<p>Un succès, dans ces circonstances, n’auroit
-pas été infructueux; et les Grecs, favorisés
-et soutenus contre la Macédoine par le parti
-attaché à l’empire, auroient pu recouvrer et
-affermir leur liberté. Consternés, au contraire,
-par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer
-le joug, et affoiblis par le châtiment
-dont on avoit puni leur révolte, ils ne trouvèrent
-en eux-mêmes aucune ressource, quand
-la guerre fut allumée entre les successeurs
-d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés pour
-qu’on eût quelque raison de les ménager; et
-si quelques-unes de leurs républiques furent
-soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on
-<span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
-ne manqua point de les accabler. La Grèce
-servit de théâtre à la guerre; et quels que
-fussent les événemens, elle en fut toujours
-la victime. Les villes qui avoient conservé jusques-là
-une apparence de liberté avec la forme
-ordinaire de leur gouvernement, furent la
-proie de mille tyrans qui s’emparèrent de l’autorité
-souveraine, à la faveur des troubles qui
-agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne
-parlerai qu’autant qu’il est nécessaire pour
-faire connoître la situation des Grecs.</p>
-
-<p>Antipater ne survécut pas long-temps à son
-élévation; et au lieu de remettre en mourant
-la régence générale de l’empire et le gouvernement
-particulier de la Macédoine à son
-fils, il y appela Polypercon. Cassandre, indigné
-de la prétendue injustice de son père,
-brûloit de se venger, et de s’emparer d’un
-royaume qu’il regardoit comme son patrimoine;
-mais n’ayant encore rempli que des
-postes subalternes, argent, vaisseaux, soldats,
-tout lui manquoit. En même temps qu’il cachoit
-son ambition, en paroissant content de sa fortune,
-il négocioit secrètement en Egypte avec
-Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus, gouverneur
-de Babylone, et demandoit des secours
-à Antigone, qui s’étoit en quelque sorte rendu
-<span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
-le maître de l’Asie par les avantages qu’il avoit
-eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes,
-ne cherchant qu’à entretenir des troubles
-qui les rendoient indépendans, devoient voir
-avec d’autant plus de plaisir l’ambition de
-Cassandre, que Polypercon avoit renoncé à
-la politique d’Antipater. Soit que le nouveau
-régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de
-sa dignité, soit qu’il fût attaché par principe
-de devoir aux intérêts des deux rois, il se déclara
-l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs,
-pour se venger, donnèrent une armée
-à Cassandre, et le mirent en état de faire une
-entreprise sur la Macédoine.</p>
-
-<p>Polypercon prévit la guerre dont il étoit
-menacé; et craignant que les garnisons qu’Antipater
-avoit mises dans les postes les plus
-avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre,
-porta un décret, par lequel il substituoit
-le gouvernement populaire à l’aristocratie
-établie dans la plupart des républiques depuis
-la guerre Lamiaque. Il leur ordonnoit de rappeler
-leurs exilés, de bannir leurs magistrats,
-et de s’engager par serment à ne jamais rien
-entreprendre contre les intérêts de la Macédoine.
-Le régent se flattoit que la Grèce, reconnoissante
-de la liberté qu’il lui rendoit,
-<span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
-alloit être attachée à son sort, et deviendroit
-le boulevart de la Macédoine; mais son décret
-ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant
-l’usage des proscriptions et des
-bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles
-dissentions, ne purent prendre aucune
-forme de gouvernement, et l’anarchie devint
-générale chez les Grecs.</p>
-
-<p>Cependant Polypercon, mal affermi dans
-son gouvernement, fut obligé de l’abandonner
-à l’approche de Cassandre, et il se
-retira dans le Péloponèse avec les troupes
-qu’il s’étoit attachées, et les richesses qu’il
-put enlever du trésor des rois de Macédoine.
-Il appela à son service tout ce qu’il y avoit
-de Grecs, qui, par une suite de leurs révolutions,
-n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient
-d’autre ressource que de vendre leurs services
-à quelque général, et pour lesquels Philippe
-avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.</p>
-
-<p>Tandis que le régent de l’empire ne faisoit,
-dans le Péloponèse, que le rôle d’un aventurier,
-et que la Macédoine éprouvoit chaque
-jour de nouvelles révolutions dans lesquelles
-toute la famille d’Alexandre périt enfin de la
-manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes,
-Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux
-<span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
-derniers restes des partisans de Perdiccas et
-du gouvernement. Après tant de succès, ce
-capitaine se trouvoit le maître de l’Asie; la
-monarchie seule pouvoit satisfaire son ambition.
-Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque
-étoient autant de rivaux incommodes,
-dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin.
-Soit que la Macédoine lui offrît une carrière
-plus brillante par la réputation qu’elle avoit
-acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il
-crût que ce royaume donneroit à ses rois un
-droit sur les provinces qui en avoient été démembrées,
-ce fut à Cassandre qu’Antigone
-résolut de déclarer d’abord la guerre.</p>
-
-<p>Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui
-fournit des secours pour l’aider à se soutenir
-dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en
-même temps dans son parti les villes de la
-Grèce, il leur ordonna, par un décret, d’être
-libres, et les affranchit des garnisons étrangères
-dont elles étoient opprimées. Son fils
-Démétrius, surnommé Poliorcète, passa à deux
-reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret
-en exécution. Ce jeune héros enleva, il est
-vrai, à Ptolomée la plupart des places où il
-tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles
-qu’il occupoit; mais les Grecs n’en étoient
-<span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
-pas moins malheureux; les armées, qui ravageoient
-leur pays, leur ôtoient la liberté que
-d’inutiles décrets leur attribuoient; et tout
-leur avantage, si c’en est un, étoit de changer
-de joug et de voir leurs ennemis se déchirer
-tour à tour, et se punir de leur ambition.</p>
-
-<p>Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine,
-retira Ptolomée, Séléucus et Lysimaque,
-de l’espèce d’aveuglement dans lequel
-ils étoient, et leur fit sentir que le danger dont
-il étoit menacé leur étoit commun, et que sa
-chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta
-qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la
-Macédoine servît de terme à ses conquêtes, et
-qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre
-cet oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent,
-et la célèbre bataille d’Ipsus décida enfin de la
-succession d’Alexandre d’une manière fixe:
-Antigone défait, perdit la vie dans le combat,
-et ses ennemis partagèrent sa dépouille.</p>
-
-<p>La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule
-de tyrans qui l’opprimoient à la fois, ou du
-moins elle auroit commencé à se ressentir de
-quelques avantages de la paix, sous la protection
-des rois de Macédoine à qui elle étoit
-échue en partage, si elle n’eut été destinée
-à servir de théâtre aux aventures singulières
-<span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
-d’un prince sur qui la fortune sembloit vouloir
-épuiser tous ses caprices. Démétrius Poliorcète
-n’avoit recueilli, des débris de la fortune de
-son père, que Tyr, l’île de <ins id="cor_28" title="Cypre">Chypre</ins> et quelques
-domaines très-bornés sur les côtes d’Asie;
-mais son ambition, son courage et l’espérance
-lui restoient; et depuis le règne d’Alexandre,
-c’étoient autant de titres pour aspirer à se faire
-des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il
-avoit des amis et des intelligences; et tandis
-qu’à la tête d’une armée d’aventuriers dignes
-de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes,
-il perdit ses autres états. La fortune l’en dédommagea;
-les fils de Cassandre, au sujet de
-sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône
-de Macédoine. Chassé de ce royaume, après y
-avoir régné sept ans, son inquiétude le vit
-passer en Asie pour y conquérir un nouvel
-établissement, et il laissa à son fils Antigone
-Gonatas des forces avec lesquelles il se maintint
-dans la Grèce. C’est ce prince qui, au
-rapport des historiens, ne se contentant pas
-de substituer l’aristocratie au gouvernement
-populaire, établit des tyrans dans la plupart
-des villes, ou se déclara le protecteur de tous
-ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine
-dans leur patrie. Avec leur secours, il
-<span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-se rendit assez puissant pour s’emparer de la Macédoine
-après la mort de Sosthène, s’y affermir,
-et laisser enfin ce royaume à ses descendans.</p>
-
-<p>La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à
-l’espérance d’être libre, mais toujours agitée
-par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir
-à craindre que l’ambition et la tyrannie des
-successeurs d’Alexandre, lorsqu’elle vit fondre
-sur elle un orage formé à l’autre extrémité de
-l’Europe. Il parut sur les frontières de la
-Thessalie deux cens mille Gaulois que Brennus
-commandoit. Ces Barbares n’avoient point
-d’autre objet que de vivre de pillage, et de
-mettre, pour ainsi dire, la terre entière à contribution.
-De tout temps l’inquiétude naturelle
-des Gaulois les avoit fait sortir de leur pays,
-et la Grèce se rappeloit avec terreur les ravages
-qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace,
-l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit
-commun pour tous les Grecs, un intérêt
-commun devoit les réunir; mais la situation
-déplorable de plusieurs républiques leur lioit
-les mains, et il n’y eut que les Béotiens, les
-Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de
-la Phocide, et les Athéniens qui prirent les
-armes pour repousser de concert ces nouveaux
-ennemis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span>
-Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le
-Sperchius, vinrent camper près d’Héraclée;
-et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs,
-on vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice
-et l’art donnent sur un courage farouche
-qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois,
-dit Pausanias, combattirent avec fureur;
-l’audace étoit peinte sur le visage des mourans,
-et plusieurs arrachoient de leurs plaies le
-trait dont ils étoient mortellement blessés,
-pour le lancer encore contre leurs ennemis.</p>
-
-<p>Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent
-quelques jours après, en voulant forcer le
-passage des Thermopyles, que les Etoliens
-défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur
-entreprise. Brennus détacha de son armée un
-corps de quarante mille hommes, qui se porta
-dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler
-ses soldats; mais cette diversion ne lui auroit
-point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les
-Héracléotes, lassés de voir leur pays servir
-de théâtre à la guerre, n’eussent conduit eux-mêmes
-les Gaulois par le chemin que les Perses
-avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès.
-Un brouillard épais favorisoit la marche des
-Barbares, et ils fondirent inopinément sur les
-Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles
-<span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
-le même poste que le courage de Léonidas et
-de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les
-Phocéens, quoique surpris, se défendirent
-d’abord avec beaucoup de bravoure; mais
-obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit,
-ils portèrent en fuyant l’alarme dans
-le camp des Grecs, qui sur le champ se dispersèrent
-honteusement sans oser attendre
-l’ennemi.</p>
-
-<p>Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles
-de Delphes, et la Grèce ne dut son salut
-qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le
-courage des Delphiens, en promettant que
-leur dieu les secourroit par des prodiges, et
-la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva
-une tempête terrible pendant la nuit; la foudre
-tomba à plusieurs reprises dans le camp
-des Gaulois, et le terrein où il étoit assis
-éprouva un tremblement de terre. Les Etoliens
-et les Phocéens, qui ne doutèrent point
-qu’Apollon ne combattît pour eux, attaquèrent
-les Gaulois effrayés à la pointe du jour.
-Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit
-les arrêta enfin; et saisis d’une terreur panique,
-ils s’égorgèrent les uns les autres, en
-croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis
-par la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur
-<span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
-camp d’Héraclée, et ils furent défaits une seconde
-fois par les Etoliens et les Phocéens
-en repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant
-alors que son désespoir, s’empoisonna,
-et les restes de son armée périrent dans les
-embuscades que les Thessaliens et les Maliens
-leur dressèrent.</p>
-
-<p>Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de
-leur liberté, et éclairés sur leurs intérêts par
-une longue suite de calamités, auroient été
-capables de faire un retour sur eux-mêmes,
-de reprendre leur ancienne politique et de se
-réunir, si quelque peuple recommandable par
-sa réputation eût rendu à la Grèce entière les
-mêmes services que les Etoliens lui rendirent
-pendant la guerre des Gaulois. Le moment
-paroissoit favorable. Les forces des successeurs
-d’Alexandre étoient bien moins redoutables
-que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de
-son père: le même esprit d’ambition et de
-conquête ne les animoit plus, depuis que la
-bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de
-la paix à leurs anciennes divisions. Les princes,
-qui avoient partagé l’Asie entr’eux, s’occupoient
-déjà plus à jouir de leur fortune qu’à
-l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières
-possessions, et fatiguée des malheurs
-<span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
-que lui avoient valu les prospérités d’Alexandre,
-n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les
-tyrans, qui s’étoient élevés dans plusieurs cantons
-de la Grèce, craignoient leurs concitoyens,
-et n’attendoient du dehors qu’une foible protection.
-Enfin il étoit naturel que la défaite
-des Gaulois rendît à la Grèce une extrême confiance,
-et que la république qui l’avoit sauvée,
-profitât de son courage pour former une nouvelle
-confédération; mais les mœurs des Etoliens
-étoient trop atroces, pour que les Grecs
-pussent se fier à ce peuple, et le regarder
-comme le protecteur de la liberté. Plus les
-Etoliens firent de grandes choses, plus ils se
-firent redouter de leurs voisins; on les haïssoit
-presqu’autant que les Gaulois; ils avoient
-conservé cet esprit de piraterie et de brigandage,
-que les autres Grecs avoient perdu en
-formant des sociétés régulières.</p>
-
-<p>Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des
-bêtes féroces que des hommes. Justice, droit,
-alliances, traités, sermens, ce sont de vains
-noms, l’objet de leur mépris. Accoutumés à
-ne vivre que de butin, ils ne font grace à leurs
-alliés que quand ils trouvent à contenter leur
-avarice chez leurs ennemis. Tant que la Grèce
-<span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
-ne forma qu’une seule république sous l’administration
-de Sparte, ces brigands, qui occupoient
-un terrein ingrat entre l’Acarnanie et la
-Locride, n’exercèrent leurs violences que dans
-la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient
-le moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent
-quand les Grecs furent affoiblis par
-leurs guerres domestiques; et mettant d’abord
-à contribution quelques quartiers du Péloponèse,
-tels que l’Achaïe et l’Elide, ils désolèrent
-bientôt toute cette province; et à la faveur
-des alliances qu’ils eurent toujours dans la
-suite avec quelqu’un des successeurs d’Alexandre,
-ils firent enfin des courses dans toute la
-Grèce, et y commirent les plus grands excès.</p>
-
-<p>Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne
-les événemens humains, ou plutôt de
-l’aveuglement des hommes, qui ont besoin
-que le malheur les instruise de leur devoir,
-et les pousse malgré eux vers le bonheur. C’est
-par leurs injustices et leurs violences mêmes
-que les Etoliens servirent la Grèce, puisque
-ce fut pour n’en être pas les victimes, que les
-villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent
-entr’elles les fondemens d’une ligue qui
-sembla faire revivre l’ancien gouvernement
-<span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
-des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le
-Péloponèse la place que Lacédémone et Athènes
-avoient autrefois occupée dans la Grèce entière,
-il est nécessaire d’en faire connoître les
-mœurs, les lois et les progrès.</p>
-
-<p>Ainsi que toutes les autres contrées de la
-Grèce, l’Achaïe eut d’abord des capitaines ou
-des rois. Ces princes descendoient d’Oreste,
-et leur famille conserva la couronne jusqu’aux
-fils d’Ogygès, qui, s’étant rendus odieux, furent
-chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent
-alors à être libres. Leurs villes avoient
-les mêmes poids, les mêmes mesures, les
-mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts:
-chacune d’elles forma cependant une
-république indépendante, qui eut son gouvernement,
-son territoire et ses magistrats particuliers.
-Les distinctions que la monarchie
-avoit introduites entre les citoyens disparurent;
-il n’y eut plus de nobles qui prétendissent
-avoir des priviléges, et dans chaque
-ville l’assemblée générale du peuple posséda
-la souveraineté. Cette démocratie, toujours si
-orageuse dans le reste de la Grèce, ne causa
-aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que
-les lois étoient établies sur de sages proportions,
-et qu’en donnant aux magistrats assez
-<span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
-d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en
-avoit pas assez laissé pour en pouvoir abuser;
-soit parce que les Achéens, toujours exposés
-aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient
-pas le loisir de s’occuper de querelles
-domestiques, et que le conseil général de leur
-association apportoit un soin extrême à les
-prévenir ou à les étouffer dans leur naissance.</p>
-
-<p>Chacune de ces républiques renonça au privilége
-de contracter des alliances particulières
-avec les étrangers, et toutes convinrent qu’une
-extrême égalité serviroit de fondement à leur
-union, et que la puissance ou l’ancienneté
-d’une ville ne lui donneroit aucune prérogative
-sur les autres. On créa un sénat commun
-de la nation; il s’assembloit deux fois l’an à
-Egium, au commencement du printemps et de
-l’automne, et il étoit composé des députés de
-chaque république en nombre égal. Cette assemblée
-ordonnoit la guerre ou la paix, contractoit
-seule les alliances, faisoit des lois pour
-administrer sa police particulière, envoyoit
-des ambassadeurs ou recevoit ceux qui étoient
-adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire
-importante et imprévue dans le temps que
-le sénat ne tenoit pas ses séances, les deux
-préteurs le convoquoient extraordinairement.
-<span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
-Ces magistrats, dont l’autorité étoit annuelle,
-commandoient les armées; et quoiqu’ils ne
-pussent rien entreprendre sans la participation
-de dix commissaires qui formoient leur conseil,
-ils paroissoient en quelque sorte dépositaires
-de toute la puissance publique, dès
-que le sénat auquel ils présidoient n’étoit pas
-assemblé.</p>
-
-<p>Les Achéens ne vouloient ni acquérir de
-grandes richesses, ni se rendre redoutables
-par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un
-bonheur obscur, le seul vraisemblablement
-pour lequel les hommes soient faits. Leur
-sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit
-général de la nation, fut sans ambition,
-et par conséquent juste sans effort. C’est son
-attachement à la justice qui le fit respecter, et
-lui valut souvent l’honneur d’être l’arbitre des
-querelles qui s’élevoient dans le Péloponèse,
-dans les autres provinces de la Grèce, et même
-chez les étrangers.</p>
-
-<p>Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe,
-ni à son fils, ces princes lui laissèrent
-ses lois, son gouvernement, je dirois presque
-sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs
-que la Grèce éprouva sous leurs successeurs.
-Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup
-<span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
-des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine:
-les unes reçurent garnison de Polypercon,
-de Démétrius, de Cassandre, et depuis
-d’Antigone Gonatas; les autres virent
-naître des tyrans dans leur sein. La diversité
-de leur fortune leur donna des intérêts différens;
-leurs maîtres en eurent souvent d’opposés,
-et tout lien fut rompu entr’elles.</p>
-
-<p>Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare
-ayant trouvé des conjonctures heureuses pour
-secouer le joug, renouvellèrent leur alliance;
-et, en se mettant en état de repousser les insultes
-des Etoliens, jetèrent les fondemens
-d’une seconde ligue, qui, malgré les vices
-actuels des Grecs, se proposa pour modèle la
-première, et en prit les mœurs, les lois et la
-politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans
-après, de la garnison qui les opprimoit, se
-joignirent à cette république naissante, qui
-s’agrandit encore par l’association des Caryniens
-et des Bouriens, qui avoient massacré
-leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse
-demandèrent, comme une faveur, à être reçues
-dans la ligue; d’autres attendirent qu’on
-leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou
-qu’on leur fît même une sorte de violence
-dont elles eurent bientôt lieu de s’applaudir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
-Tandis que la Macédoine, occupée de
-ses affaires domestiques, ne pouvoit donner
-qu’une attention légère à celles de la Grèce,
-la ligue des Achéens, dit Polybe, auroit fait
-des progrès plus considérables, si ses magistrats
-avoient profité de ces circonstances avec
-plus d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement
-des Grecs et leurs divisions fissent
-croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire,
-ou du moins inutile de vouloir rappeler
-les anciens principes, soit que, jaloux les
-uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun
-projet important, ils restèrent dans une inaction
-infructueuse. La ligue ne s’associa aucun
-nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle,
-en acquérant des alliés, que quand elle
-fit la faute heureuse de ne confier qu’à un seul
-préteur l’administration de toutes ses affaires.</p>
-
-<p>Ce fut quatre ans après cette réforme dans
-le gouvernement, qu’Aratus délivra Sycione,
-sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu
-le maître, et l’unit à la ligue des Achéens.
-Les talens de ce grand homme l’élevèrent à
-la préture. Les Achéens, convaincus de sa
-probité, crurent ne pas manquer aux règles
-de la prudence, en rendant, pour ainsi dire,
-sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la
-<span class="pagenum" id="Page_214">214</span>
-Grèce un spectacle tout à fait extraordinaire.
-Sans ambition, sans désir de faire des conquêtes,
-les Achéens déclarèrent une sorte de
-guerre à tous les tyrans du Péloponèse. Ils
-surprirent plusieurs villes, les affranchirent,
-et se crurent assez payés des frais et des périls
-de leurs entreprises, en les unissant à une société
-dans laquelle elles jouissoient de la même indépendance
-et des mêmes prérogatives que les
-villes les plus anciennement alliées. Plusieurs
-tyrans ne se trouvant plus en sûreté, sur-tout
-après la mort de Démétrius, roi de Macédoine,
-qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes
-de leur autorité.</p>
-
-<p>Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse,
-au rôle important que commençoient
-à faire les Achéens, on eût dit que les
-peuples de la Grèce, épris d’une nouvelle
-passion pour la liberté, et instruits par l’expérience,
-touchoient au moment heureux de
-ne plus former qu’une seule république. La
-jalousie et les intrigues de Lacédémone et
-d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et
-dégradées par leurs vices, ces deux villes
-conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient
-impatiemment que l’Achaïe, autrefois
-si inférieure à la Laconie et à l’Attique, voulût
-<span class="pagenum" id="Page_215">215</span>
-occuper une place qu’elles espéroient vainement
-de reprendre. La modération des
-Achéens, si capable de gagner l’estime et la
-confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de
-tous les obstacles, si ce peuple, à l’exemple des
-anciens Spartiates, avoit eu l’art de se faire des
-généraux et une discipline savante et rigide.
-Jamais il n’avoit été plus nécessaire à une république
-qui vouloit prendre l’ascendant dans
-la Grèce, et devenir le point de ralliement de
-tous ses peuples, de faire fleurir les talens
-et les vertus militaires; mais l’amour des
-Achéens pour la paix, les portoit à cultiver
-avec plus de soin les fonctions civiles du citoyen,
-que les qualités propres à faire des
-hommes de guerre. Une sorte d’indolence les
-empêchoit de former des entreprises hardies;
-et, en paroissant se défier de leurs forces, ils
-n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance.
-Bornés à exécuter des projets plus sûrs
-que brillans, ils ne faisoient point naître cette
-admiration dont les Grecs avoient besoin pour
-renoncer à leurs petites jalousies, et secouer
-une timidité et un découragement auxquels les
-malheurs des temps, les exploits d’Alexandre
-et la puissance de ses successeurs les avoient
-accoutumés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
-Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur
-de la seconde association des Achéens,
-contribua beaucoup à entretenir cet esprit.
-C’étoit, dit Polybe, l’homme le plus propre
-à conduire les affaires d’une république. Une
-justesse exquise de jugement le portoit toujours
-à prendre le parti le plus convenable
-dans des dissentions civiles. Habile à ménager
-les passions différentes des personnes avec
-lesquelles il traitoit, il parloit avec grâce,
-savoit se taire, et possédoit l’art de se faire
-des amis et de se les attacher. Savant à former
-des partis, tendre des piéges à un ennemi et
-le prendre au dépourvu, rien n’égaloit son
-activité et son courage dans la conduite et
-l’exécution de ces sortes de projets. Aratus,
-si supérieur par toutes ces parties, n’étoit plus
-qu’un homme médiocre à la tête d’une armée.
-Irrésolu quand il falloit agir à force ouverte,
-une timidité subite suspendoit en quelque sorte
-l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli
-le Péloponèse de ses trophées, peu de capitaines
-ont eu cependant moins de talens que
-lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter
-qu’Aratus se rendoit justice, et sentoit son
-embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit
-lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit
-<span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
-naturel que, pour se mettre à son aise, toutes
-ses vues se tournassent vers la paix, et qu’il
-nourrît dans les Achéens les sentimens de
-crainte auxquels leur ligue devoit sa naissance.</p>
-
-<p>Pour prévenir les dangers que les institutions
-trop peu militaires des Achéens leur préparoient,
-tandis qu’ils avoient à leurs portes,
-dans la personne des rois de Macédoine, un
-ennemi redoutable qui n’épioit qu’une occasion
-favorable de les asservir, Aratus mit habilement
-à profit la rivalité qui régnoit entre
-les successeurs d’Alexandre. Quoique l’ambition
-de ces princes parût satisfaite du partage
-dont ils étoient convenus après la bataille
-d’Ipsus, ils se défioient continuellement les
-uns des autres. Ils s’observoient mutuellement
-avec cette politique inquiète qui agite
-aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux aspiroit
-à étendre son empire, et vouloit empêcher
-que les autres ne fissent de nouvelles acquisitions:
-on avoit déjà notre politique de l’équilibre.
-Les cours d’Egypte et de Syrie étoient
-principalement attentives aux démarches des
-rois de Macédoine, qui, se regardant comme
-les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient
-avoir des droits sur les provinces démembrées
-de son empire, et se promettoient de les faire
-<span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
-rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement
-de la Grèce entière les mettroit en
-état d’en rassembler les forces, et de reprendre
-le projet formé par Philippe et exécuté par
-Alexandre.</p>
-
-<p>Ces puissances voyoient donc avec plaisir
-que, loin de fléchir sous le joug, le Péloponèse
-formât encore des ligues favorables à sa
-liberté, et qu’en se défendant contre la Macédoine,
-il leur servît de rempart; elles devoient
-protéger les Achéens, Aratus le comprit; et
-par les alliances qu’il contracta avec les rois
-d’Egypte et de Syrie, il se fit craindre et respecter
-par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.</p>
-
-<p>Quelque sage que fût cette politique, il s’en
-falloit beaucoup qu’elle rassurât entièrement
-<ins id="cor_29" title="ǝratus">Aratus</ins> sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir arriver
-que les protecteurs ou les <ins id="cor_30" title="alliées">alliés</ins> de la ligue
-Achéenne se brouillassent, ou, qu’occupés chez
-<ins id="cor_31" title="Aux">eux</ins> par quelques affaires importantes, ils se
-vissent forcés à négliger celles de la Grèce,
-dans le temps que le Péloponèse auroit le plus
-grand besoin de leur secours. Les peuples
-libres, quand leur gouvernement n’est pas
-une pure démocratie, ont une sorte de constance
-dans leurs principes et dans leur conduite,
-<span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
-qui sert de règle et de boussole à leurs
-alliés et à leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à
-un certain point les craintes et les espérances;
-mais les princes absolus n’écoutent souvent
-que leur volonté, et leur volonté est toujours
-incertaine; ils prennent quelquefois pour l’intérêt
-de leur état l’intérêt de leurs passions,
-et leurs passions varient et changent au gré des
-circonstances et des personnes qui les entourent.
-Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens
-un roi actif, guerrier et entreprenant,
-tandis que l’Egypte et l’Asie obéiroient à des
-monarques paresseux et timides; et de quels
-malheurs n’auroit pas alors été menacée la république
-des Achéens? Il n’étoit pas impossible
-que, par des négociations adroites, un
-roi de Macédoine trompât les alliés de la Grèce
-sur leurs intérêts, corrompît et achetât, par
-des présens, les ministres et les généraux
-d’Egypte et de Syrie, et se préparât ainsi la
-conquête du Péloponèse. Qui peut prévoir tous
-les caprices de la fortune et tous les dangers
-des états? Il arriva, en effet, dans le Péloponèse,
-un événement imprévu qui força Aratus
-à changer de politique: je veux parler
-de la révolution qui se fit à Lacédémone, sous
-le règne de Cléomène.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
-On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans
-cette ville, aucun vestige des anciennes mœurs.
-Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois
-de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement
-général; et la mort tragique dont
-les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir
-mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène
-cependant ne se laissa point décourager,
-et son ambition lui fit entreprendre une réforme
-qu’Agis n’avoit méditée que par amour
-du bien public. Il abolit les dettes, fit un
-nouveau partage des terres; et les citoyens
-qu’il avoit retirés de la misère, et à qui il
-faisoit espérer une fortune considérable, en
-leur promettant les dépouilles des peuples
-voisins, furent subitement frappés d’une espèce
-d’enthousiasme. Lacédémone prit une
-face nouvelle; elle parut une seconde fois
-peuplée de soldats, dont le courage et la confiance
-mirent leur chef en état de faire une
-entreprise digne de son ambition et de ses
-talens; et Cléomène tourna toutes ses forces
-contre les Achéens, qui s’étoient emparés de
-l’empire du Péloponèse.</p>
-
-<p>Aratus sentit sur le champ que les rois de
-Syrie et d’Egypte, avec lesquels il étoit lié,
-n’avoient pas le même intérêt de défendre la
-<span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
-confédération <ins id="cor_32" title="chéenne Acontre">Achéenne contre</ins> la république
-de Sparte, que contre la Macédoine. Il importoit
-peu en effet à ces princes que chaque
-ville du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant
-sur les autres, pourvu que la Macédoine
-restât toujours dans son premier état: peut-être
-même devoient-ils favoriser une république
-qui, après avoir recouvré sa réputation,
-paroîtroit bien plus propre que la ligue des
-Achéens à réunir les Grecs contre la Macédoine,
-et à favoriser leur indépendance.</p>
-
-<p>Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur
-la protection de ses alliés, il se seroit perdu
-un temps considérable à envoyer des ambassadeurs
-et à négocier, pendant que Cléomène,
-actif, diligent, infatigable, poussoit
-la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un
-instant. En supposant même, contre toute
-apparence, que les cours de Syrie et d’Alexandrie
-se fussent hâtées de secourir les Achéens,
-il me semble qu’il y auroit eu beaucoup
-d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler
-leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident,
-si je ne me trompe, que la Macédoine
-n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de
-ses ennemis dans la Grèce; montrer en cette
-occasion de la crainte ou une indifférence
-<span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
-imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût
-été inviter les étrangers à y faire des établissemens,
-et même à porter leurs armes jusque
-dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone
-Doson auroit désiré sincèrement la paix,
-il n’auroit donc pu se dispenser de venir au
-secours des Spartiates; la guerre particulière
-des Lacédémoniens et des Achéens seroit devenue
-nécessairement une guerre générale entre
-les successeurs d’Alexandre; et quelque puissance
-qui eût eu l’avantage, elle en auroit
-sûrement abusé pour opprimer à la fois la
-république de Sparte, la ligue des Achéens
-et tout le Péloponèse.</p>
-
-<p>On ne peut, je crois, donner trop de
-louanges à Aratus pour avoir recouru à la
-protection de la Macédoine même, dans une
-conjoncture fâcheuse où il s’agissoit du salut
-des Achéens. Plutarque ne pense pas ainsi.
-«Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à
-Cléomène, que de remplir une seconde fois
-le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût
-ce prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule;
-il étoit né à Lacédémone, et il auroit été
-plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir
-au dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span>
-Plutarque, grand peintre des hommes célèbres,
-dont il nous a tracé la vie, mais quelquefois
-politique médiocre, ne se persuade-t-il
-pas trop aisément qu’il étoit possible d’engager
-les Achéens à reconnoître le pouvoir
-de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe,
-historien presque contemporain, et consommé
-dans les affaires de la guerre et de la paix.
-Il nous apprend que ce prince, devenu odieux
-à toute la Grèce, étoit regardé avec raison
-comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de
-ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils
-le justifier par l’exemple de Lycurgue, qui
-autrefois avoit fait une sainte violence aux
-Spartiates pour réformer leurs lois et leurs
-mœurs. Dans ce législateur on reconnoissoit
-un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié
-lui-même dans son entreprise, pour ne
-s’occuper que du bien public et du soin de
-rendre ses concitoyens aussi vertueux que
-lui-même. Cléomène, au contraire, commença
-sa réforme par empoisonner Euridamas, son
-collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement
-les sénateurs de leur pouvoir, et
-en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain
-titre; il se défit des éphores; et profitant,
-comme auteur de la révolution, du crédit
-<span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
-qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu
-dans sa patrie, s’il fit quelques lois sages,
-ce fut en tyran injuste, dissimulé et sans foi.</p>
-
-<p>Si ce prince, semblable au portrait infidelle
-qu’en fait Plutarque, avoit en effet rétabli le
-gouvernement de Lycurgue, Lacédémone,
-bien loin de vouloir asservir les Achéens,
-n’auroit demandé qu’à s’associer à leur ligue,
-et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce.
-Mais dès que Cléomène, avare, ambitieux,
-empoisonneur, paroissoit aux yeux des Grecs
-souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque
-nous apprît par quel secret, à la place
-d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la confédération
-achéenne de renoncer à leur liberté.
-Qu’importoit aux peuples du Péloponèse que
-les Spartiates eussent repris leur ancien courage
-et leur discipline militaire, si ces vertus
-nouvelles ne devoient servir que d’instrumens
-à l’ambition de Cléomène? Lacédémone
-n’en devoit paroître que plus odieuse à ses
-voisins.</p>
-
-<p>Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se
-dépouille jamais volontairement de son indépendance,
-et que plutôt que de se soumettre
-à un maître qui veut l’envahir par la force,
-il se fera lui-même un tyran? Tel est le
-<span class="pagenum" id="Page_225">225</span>
-cours des passions dans le cœur des hommes.
-D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée
-de plusieurs villes qui auroient préféré
-de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin
-de renoncer à la haine invétérée qu’elles
-avoient contre les Spartiates: peut-être n’auroient-elles
-perdu qu’avec peine leur ressentiment,
-quand Lacédémone, sous la main
-d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois
-toutes ses anciennes vertus. Polybe nous
-avertit que si Aratus n’eût pas recherché la
-protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis
-alloient y recourir, en se séparant
-de la ligue. Toutes les autres villes du Péloponèse
-ne devoient-elles pas avoir à peu près
-la même politique; puisque Cléomène, en promettant
-d’abolir les dettes et de faire un nouveau
-partage des terres dans ses conquêtes, avoit
-soulevé contre lui les citoyens qui jouissoient
-de la principale autorité dans le Péloponèse?</p>
-
-<p>Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque,
-c’est qu’après la défaite entière de Cléomène
-et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé
-Doson, et régent de la Macédoine
-pendant la minorité de Philippe, fils de Démétrius,
-mit en quelque sorte des entraves
-<span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
-au Péloponèse. Sans doute que les peuples
-de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude
-les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe
-et à Orchomène; sans doute que leur
-liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant
-pour condamner Aratus? Les Péloponésiens
-auroient-ils été plus libres et plus
-heureux en se livrant à la foi de Lacédémone?
-La cour de Macédoine respecta leur gouvernement,
-leurs lois, leurs coutumes et leurs
-magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il
-pas au contraire abusé insolemment de ses
-avantages?</p>
-
-<p>Aratus a été un des plus grands personnages
-de l’antiquité; mais tel est le sort des
-hommes d’état, qu’on les juge souvent sans
-considérer que la politique, soumise à la fatalité
-des circonstances qui l’enchaînent, ne
-voit quelquefois autour d’elle que des écueils,
-et n’a de choix à faire qu’entre des malheurs.
-Aratus fait prendre à sa république, trop
-foible pour résister à Cléomène, le seul
-parti qui pouvoit prévenir sa ruine; il la retient
-sur le bord du précipice, il l’empêche
-d’y tomber; et on le blâme, parce que
-les Achéens, en conservant leur liberté, se
-trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour
-la cour de Macédoine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
-Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce
-s’étoit familiarisée ne lui permettoient plus
-de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit
-rendue autrefois heureuse et puissante, on
-regardera l’alliance que les Achéens contractèrent
-avec Antigone Doson comme l’événement
-le plus heureux pour les Grecs et les
-Macédoniens, si on fait attention à la guerre
-qui s’éleva bientôt entre les deux peuples
-les plus puissans du monde, et qui, préparant
-un maître aux nations, devoit leur donner
-de nouveaux intérêts.</p>
-
-<p>Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle
-que lui présentoit la descente des Carthaginois
-en Italie, et qu’incertaine entre le génie
-d’Annibal et le génie de la république Romaine,
-elle ne prévoyoit point encore qu’elle seroit
-un jour la victime de cette guerre: «qu’il
-seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte,
-que les Dieux commençassent à
-nous inspirer des sentimens d’union et de
-concorde, afin que, réunissant nos forces,
-notre patrie se trouve à couvert des insultes
-des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il,
-de beaucoup de politique pour
-prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit,
-Carthaginois ou Romain, ne se bornera
-<span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
-point à l’empire de l’Italie et de la Sicile.
-Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit;
-il portera ses armes dans notre patrie. Si
-la nue qui nous menace du côté de l’occident
-vient à fondre sur nous, craignons
-de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne
-serons plus les maîtres de faire la guerre,
-ni de traiter de la paix à notre gré; nous
-serons condamnés à obéir.»</p>
-
-<p>Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs,
-il suffiroit de faire connoître ici le génie des
-Romains, de rechercher les causes de la grandeur
-de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu
-de l’état le plus bas à la plus haute
-élévation, et poussé par les ressorts de son
-gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser
-de vaincre qu’après avoir tout soumis, ou
-qu’après avoir été lui-même vaincu par sa
-prospérité. Les Romains en effet marchoient
-à la monarchie universelle; toutes leurs institutions
-en faisoient une nation guerrière qui
-devoit haïr le repos, parce que la guerre,
-loin de l’épuiser, multiplioit, par une espèce
-de prodige, ses forces et ses ressources. Ils
-avoient contracté depuis leur naissance l’habitude
-de se mêler dans les affaires qui devoient
-en apparence leur paroître indifférentes;
-<span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
-il étoit impossible d’être leurs voisins, sans
-devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous
-le nom d’alliés; et leur ambition extrême
-étoit toujours cachée sous le voile de la justice,
-de la modération et de la magnanimité:
-la manière dont ils avoient subjugué l’Italie,
-la Sicile et la Sardaigne, apprenoit ce qu’ils
-feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient
-sur la Grèce ou sur la Macédoine
-dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.</p>
-
-<p>«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs,
-ne pourront jamais résister séparément
-aux forces du vainqueur. Nous avons besoin
-de votre secours, continuoit-il, en adressant
-la parole à Philippe, pour nous soutenir
-contre les barbares. Les Dieux vous ont mis
-en état de protéger notre liberté, profitez de
-cette faveur; mais en défendant les Grecs,
-songez que vous travaillez pour vous-même;
-songez que votre royaume trouvera à son tour
-dans leur amitié toutes les ressources nécessaires
-à sa grandeur. La bonne-foi doit être
-votre seule politique. Si les Grecs soupçonnent
-que vous ne défendiez l’entrée de leur pays
-aux étrangers que pour vous en réserver la
-conquête, je vous annonce que tout est perdu.
-Nos villes alarmées ne craindront point de
-<span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
-s’allier aux Barbares; et la douceur de se
-venger de vous, les fera courir à leur ruine,
-pourvu qu’elles vous perdent.»</p>
-
-<p>C’étoit à Philippe, instruit par le conseil
-d’Agelaüs, à qui ses lumières découvroient
-l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de
-Thémistocle dans une conjoncture si critique:
-quoiqu’il ne dût pas avoir affaire à des Xercès,
-à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie,
-il auroit encore opposé aux légions romaines
-des hommes capables de les étonner, et
-peut-être même de mettre des bornes à leurs
-conquêtes, s’il eût continué à se conduire
-les principes sages et modérés qui illustrèrent
-le commencement de son règne, et
-qu’Antigone Doson lui avoit donnés.</p>
-
-<p>La nature, disent les historiens, avoit réuni
-dans Philippe toutes les qualités qui honorent
-le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu et pénétrant.
-Une valeur héroïque étoit d’autant plus
-propre à lui gagner les cœurs, qu’il possédoit
-en même temps cet art enchanteur de plaire,
-fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et
-aux talens. Il aimoit la gloire avec passion,
-et ne pensoit pas qu’elle pût être unie à l’injustice.
-Une sage modération écartoit tous
-les soupçons qui auroient pu tenir les Grecs
-<span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
-en garde contre lui. Tant de vertus disparurent
-en un jour; phénomène, si je puis
-parler ainsi, d’autant plus surprenant, que
-ce prince, entouré depuis long-temps de ces
-hommes vils qui ne peuvent s’élever à la
-fortune, qu’en rendant leur maître aussi méprisable
-qu’eux, sembloit avoir un caractère
-éprouvé.</p>
-
-<p>Démétrius de Phare chatouilla l’ambition
-de Philippe, en lui faisant envisager la conquête
-de l’Italie comme une entreprise aisée
-après la bataille de Cannes. Les Romains,
-s’il falloit l’en croire, ne pouvoient se relever
-de leurs pertes; et il étoit impossible à une
-république aussi mal gouvernée que Carthage,
-d’affermir son empire sur les vaincus, et de
-conserver sa proie, si Philippe tentoit de la
-lui enlever. Ce prince, enivré des espérances
-que lui donnoit Démétrius, négligea sur-le-champ
-ses vrais intérêts, pour faire autant de
-fautes qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter
-de ses avantages sur les Etoliens, et de
-les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix
-de la Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit
-entre le Péloponèse et la Macédoine, il
-rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en
-faisant alliance avec un peuple qui étoit odieux
-<span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
-à tous les Grecs: étrange conduite! de se
-brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite
-la conquête d’une province éloignée.</p>
-
-<p>Si Philippe croyoit que le génie puissant
-d’Annibal dût détruire la république Romaine,
-il devoit attendre, pour se livrer à son ambition,
-que l’Italie fût soumise à des marchands,
-qu’Annibal mourût, et que les Carthaginois
-cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au
-contraire des succès de ce général, et que par
-une connoissance plus profonde du gouvernement,
-des mœurs et de la politique des
-Romains, il jugeât que leurs ressources étoient
-plus grandes que leurs pertes, et qu’il falloit
-les détruire pour les empêcher de <ins title="revenir">devenir</ins> les
-maîtres du monde; il devoit sans doute, en se
-liguant avec Annibal, l’aider de toutes ses
-forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage
-elle-même auroit dû faire.</p>
-
-<p>Cependant, il se laissa effrayer par les premières
-menaces que lui firent les Romains, en
-apprenant son traité, et passa d’une extrême
-confiance à une crainte extrême, quand il vit
-qu’ils conservoient les plus grandes espérances
-dans les plus grands malheurs, et qu’à demi
-vaincus, ils avoient le courage d’insulter les
-côtes de son royaume. Il se repentit de son
-<span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
-entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne
-fit encore que de nouvelles fautes pour réparer
-celles qu’il avoit déjà faites. Juge-t-il qu’il
-doit se préparer à la guerre et se mettre en état
-de défense contre les Romains? Il oublie les
-sages conseils d’Agelaüs, croit que pour augmenter
-ses forces, il faut commencer par asservir
-la Grèce, et se fait follement un nouvel
-ennemi.</p>
-
-<p>Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à
-multiplier ses embarras et ses dangers. Il ne
-cherche que des prétextes pour subjuguer la
-Grèce; il s’indigne de la paix qui y règne, fait
-naître des troubles et ranime les anciennes divisions.
-Si les Messéniens ont dans leur ville
-des querelles domestiques, «n’avez-vous pas,
-dit-il aux riches, des lois pour réprimer l’insolence
-de la multitude? Manquez-vous de
-bras, dit-il au peuple, pour vous faire justice
-de vos tyrans?» Il fait empoisonner Aratus,
-Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent
-infâme, et ses alliés devinrent ses ennemis.
-Les Achéens, malgré leur patience, se soulevèrent;
-et sous la conduite d’un aussi grand
-capitaine que Philopemen, qu’on a appelé le
-dernier des Grecs, et qui avoit pris Epaminondas
-pour modèle, ils défendirent leur
-<span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
-liberté avec plus de courage que les Grecs
-n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes
-les espérances étoient évanouies, voyoit que
-l’Italie échappoit aux Carthaginois; il ne pouvoit
-réduire les Achéens, il redoutoit la vengeance
-des Romains: ses revers l’aigrirent, et
-ne consultant que sa colère et sa crainte, il devint
-enfin par désespoir le plus odieux des
-tyrans.</p>
-
-<p>La république romaine conservoit encore
-cette austérité de mœurs qui l’a rendue si puissante,
-quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes
-l’invitèrent à les venger des violences de Philippe.
-Rome, enrichie des dépouilles de Carthage,
-pouvoit suffire aux frais des guerres les plus
-dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le
-trésor public, n’avoient pas encore porté la
-corruption dans les maisons des citoyens. L’union
-la plus intime subsistoit entr’eux; et les
-dangers dont Annibal les avoit menacés, n’avoient
-fait que donner une nouvelle force aux
-ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin,
-étoient plus persuadés que jamais que tout
-étoit possible à leur patience, à leur amour
-pour la gloire, et au courage de leurs légions.
-Quelque légère connoissance qu’on ait, de la
-seconde guerre punique, on doit sentir quelle
-<span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
-étrange disproportion il y avoit entre les forces
-de la Macédoine et celles de la république Romaine,
-secondée par une partie des Grecs:
-aussi Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire
-aux conditions d’une paix humiliante,
-qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans
-la Grèce, le laissa sans vaisseaux et épuisa
-ses finances.</p>
-
-<p>Les Romains essayèrent dès-lors, sur les
-Grecs, cette politique adroite et savante qui
-avoit déjà trompé et asservi tant de nations.
-Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté,
-ses lois et son gouvernement, ils défendirent
-toute alliance, et mirent par-là la Grèce dans
-l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se
-réunir. La république Romaine commença à
-dominer les Grecs par les Grecs mêmes; ce fut
-par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir
-et les affoiblir, afin de les opprimer plus aisément
-par la force des armes. Elle se fit des
-partisans zélés, dans chaque ville, en comblant
-de bienfaits les citoyens qui lui furent les plus
-attachés. L’histoire a conservé les noms de
-plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour
-délateurs de leurs concitoyens à Rome,
-et artisans de la <ins id="cor_33" title="tyrannnie">tyrannie</ins> dans leur patrie,
-prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce
-<span class="pagenum" id="Page_236">236</span>
-d’autre droit, d’autres lois, d’autres mœurs,
-d’autres usages que la volonté des Romains.
-Au moindre différend qui s’élevoit, la république
-offroit sa médiation pour accoutumer
-les Grecs à la reconnoître pour juge; ne parloit
-que de paix, parce qu’elle vouloit avoir
-seule le privilége de faire la guerre; donnoit
-des conseils, hasardoit quelquefois des ordres,
-mais toujours dans des circonstances favorables,
-et en cachant son ambition sous le
-voile spécieux du bien public.</p>
-
-<p>Les Etoliens s’étoient promis de grands
-avantages en favorisant les armes des Romains
-contre Philippe; et pour toute récompense,
-ils se virent forcés à ne plus troubler la Grèce
-par leurs brigandages, et à périr de misère
-s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient
-par une industrie honnête les maux que
-leur faisoit la paix. Ils se crurent accablés sous
-une tyrannie insupportable; ils méditèrent une
-révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug
-des Romains sans un secours étranger, ils
-firent passer quelques-uns de leurs citoyens à
-la cour de Syrie, pour engager Antiochus à
-prendre les armes contre la république Romaine.
-La défaite de ce prince, lui fit perdre
-l’Asie mineure; et les Grecs, désormais sans
-<span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
-ressources, se trouvèrent enveloppés de toutes
-parts de la puissance des Romains.</p>
-
-<p>Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent
-de cet avantage, ce fut la ruine des Etoliens.
-La république Romaine leur accorda la paix,
-mais à condition que toujours prêts à marcher
-sous ses ordres, ils ne donneroient jamais aucun
-secours à ses ennemis ni à ceux de ses
-alliés. La ligue Etolienne paya deux cens talens
-aux Romains, et s’obligea de leur en donner
-encore trois cens dans l’espace de six années.
-Elle livra quarante de ses principaux citoyens
-qui furent envoyés à Rome, et il ne lui fut
-permis de choisir ses magistrats que parmi ses
-otages. Les villes de la confédération qui
-avoient désapprouvé son alliance avec Antiochus,
-furent déclarées libres. Enfin, les Romains
-donnèrent aux Acarnaniens, pour prix
-de leur fidélité, la ville et le territoire des
-Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins,
-les Etoliens, dit Polybe, tournèrent leur
-fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes
-domestiques les portèrent aux violences les
-plus atroces. Ce peuple acheva de venger les
-Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans
-toute l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres
-et assassinats.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span>
-Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté,
-et cependant de jour en jour moins libres,
-connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer
-la protection de la république Romaine
-contre Philippe: pour se venger d’un ennemi
-auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient
-donné un maître auquel il falloit obéir. Ils
-virent avec joie que Persée tentât de sortir de
-l’abaissement où les Romains le tenoient;
-mais ce prince téméraire et timide fut vaincu
-comme Philippe son père, et traité avec plus
-de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile;
-le trône de Philippe et d’Alexandre ne subsista
-plus; la Macédoine, qui avoit subjugué l’Asie
-entière, devint une province romaine: les
-vainqueurs en transportèrent les habitans
-d’une contrée dans l’autre pour la rendre docile
-et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une
-image du sort qui l’attendoit, si elle essayoit
-de se soulever contre une république, qui,
-commençant à perdre ses mœurs, commençoit
-à ne plus respecter ses lois; et que l’excès de sa
-prospérité invitoit déjà à abuser de son pouvoir.</p>
-
-<p>Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant
-lui les villes entre lesquelles il s’élevoit
-quelque différend; il ne proposoit que des
-conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais
-<span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
-les Grecs éprouvèrent que c’étoit un crime que
-de ne pas obéir. Au milieu de cet assujetissement
-général, la ligue seule des Achéens se
-piquoit d’un reste de liberté: elle régloit encore
-ses affaires domestiques, et faisoit des
-alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit
-avoir des droits; elle en parloit sans cesse, et
-cependant étoit assez prudente pour n’oser
-presque pas en jouir. «Si ce que les Romains
-exigent de nous,» disoient d’après Philopemen
-les Achéens les plus accrédités dans leur
-nation, «est conforme aux lois, à la justice
-et aux traités que nous avons passés avec
-eux, ne balançons point à leur montrer une
-sage déférence; mais si leurs prétentions
-blessent notre liberté et nos usages, faisons-leur
-connoître les raisons que nous avons
-de ne pas nous y soumettre. Remontrances,
-prières, bon droit, tout est-il inutile;
-prenons les dieux à témoins de l’injustice
-qu’on nous fait, mais obéissons encore,
-et cédons à la violence, ou plutôt à la
-nécessité.»</p>
-
-<p>Ce mêlange de soumission et de fermeté, de
-crainte et de courage, rendoit les Achéens
-suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir
-les plus petits dangers que la république Romaine
-<span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
-cimentoit chaque jour la grandeur de
-sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des
-Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux
-dans la Grèce, et n’y réveillât le souvenir
-de son ancienne indépendance. D’ailleurs
-elle étoit parvenue à une trop haute élévation,
-et tous les peuples étoient trop humiliés devant
-elle, pour qu’elle ne confondît pas les remontrances
-et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui
-manquer de respect; et tout ce que l’Achaïe
-avoit d’honnêtes gens et de bons citoyens fut
-condamné par un décret de bannissement à
-abandonner sa patrie.</p>
-
-<p>Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer
-jusqu’à l’espérance de la liberté dans le Péloponèse;
-il y aigrit au contraire les esprits. On
-se plaignit, on murmura sans retenue; et
-comme si on eût voulu s’essayer à la révolte,
-en s’accoutumant à mépriser les Romains, on
-publia que leur empire n’étoit que l’ouvrage
-de la fortune. Quelqu’insensée que fut cette
-manière de penser, elle devoit s’accréditer chez
-un peuple vain, et qui, traitant les étrangers
-de barbares, se flattoit de posséder seul tous
-les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à
-être les victimes de leur vanité. La république
-Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion de
-<span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
-les humilier, profita du différent qui s’étoit
-élevé entr’eux et les Spartiates, pour nommer
-des commissaires qui, sous prétexte de les
-juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération
-Achéenne, et de détacher de son alliance
-le plus de villes qu’il seroit possible,
-mais sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène
-et Héraclée.</p>
-
-<p>Les Achéens osèrent donner des marques
-de mépris aux députés de Rome; mais cette
-république, dont la politique savoit si bien
-pousser à sa ruine un peuple assez sage pour
-s’en éloigner, et feindre de prêter une main
-secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même,
-dissimula l’injure qu’on avoit faite à
-ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux
-commissaires, qu’il chargea de se conduire
-avec beaucoup de douceur, et d’inviter seulement
-les Achéens à rappeler leurs troupes, et
-cesser les hostilités qu’ils avoient commencées
-sur le territoire de Sparte.</p>
-
-<p>Par cette conduite, en apparence si modérée,
-les Romains ne cherchoient qu’à mettre l’Achaïe
-dans son tort, et justifier l’extrême sévérité
-dont ils vouloient user à son égard. Plus ils
-affectoient de ménagemens et de modération,
-plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté
-<span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
-et d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient
-alors la ligue; et Polybe nous les dépeint
-comme deux scélérats, dont l’empire étoit
-absolu sur tout ce qu’il y avoit de citoyens
-déshonorés ou assez ruinés pour n’avoir rien
-à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut,
-sur la foi de ces deux hommes, que la douceur
-affectée de la république romaine n’étoit que
-le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux
-Achéens, qu’occupée par une troisième guerre
-contre un peuple aussi puissant que les Carthaginois,
-elle avoit d’abord tâché d’intimider
-les Grecs par une ambassade fastueuse; mais
-que cette voye ne lui ayant pas réussi, elle
-avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont
-la conduite plus modérée faisoit voir que les
-Romains n’osoient se faire de nouveaux ennemis,
-et se repentoient d’avoir ébranlé par
-leur tyrannie l’empire qu’ils avoient pris sur
-la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle s’affranchit.
-«Puisque Rome tremble, disoient-ils,
-il faut renoncer aujourd’hui et sans retour
-à la liberté, ou profiter de cette dernière
-occasion pour la défendre et l’affermir.»
-Ces sentimens passèrent dans tous les cœurs,
-et les seconds députés des Romains n’eurent
-pas un succès plus heureux que les premiers.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
-Métellus qui commandoit en Macédoine,
-n’oublia rien pour dissiper l’erreur des Achéens,
-et les porter à obéir; mais tous ses efforts
-étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux
-les légions. L’Achaïe de son côté s’étoit préparée
-à la guerre; les armées se joignirent
-dans la Locride; et malgré l’échec considérable
-que les Achéens y reçurent, ils ne désespérèrent
-pas encore de leur salut. Critolaüs
-avoit été tué; Diéus, son collègue, rassembla
-à la hâte les débris de l’armée battue;
-et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de
-défier encore une fois la fortune des Romains.</p>
-
-<p>Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe,
-ne se lassoit point de faire de nouvelles propositions
-de paix, lorsque Mummius prit
-le commandement de l’armée. Ce consul,
-aussi fameux dans la Grèce par la rusticité
-de ses mœurs et son ignorance pour les arts
-qui la charmoient, que par la dureté dont
-il usa à son égard, défit entièrement les Achéens;
-et leur consternation égala après la bataille
-la confiance téméraire avec laquelle ils s’y
-étoient présentés.</p>
-
-<p>Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à
-l’épée des romains, se réfugiât dans Corinthe;
-et en défendant une place qui étoit la clef du
-<span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
-Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse
-pour obtenir une capitulation honorable, ou
-justifier la témérité qui lui avoit mis les armes
-à la main. Mais les soldats consternés s’y
-crurent trop près de leurs vainqueurs; ils fuirent
-en se débandant dans l’intérieur du Péloponèse,
-et la plupart des Corinthiens, à qui
-l’effroi de l’armée s’étoit communiqué, abandonnèrent
-eux-mêmes leur ville. Mummius
-la livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit
-pas fui fut passé au fil de l’épée; femmes,
-filles, enfans, tout fut vendu. La superbe
-Corinthe fut réduite en cendres, et la liberté
-des Grecs ensevelie sous ses ruines. On abattit
-les murailles de toutes les villes qui avoient eu
-part à la révolte. Le gouvernement populaire
-fut aboli par-tout. En un mot, la Grèce perdit
-ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un
-prêteur, devint une province Romaine, sous
-le nom de province d’Achaïe.</p>
-
-<p>Tel fut le sort de la nation peut-être la plus
-illustre de l’antiquité, et dont la réputation,
-dans sa décadence même, donna de la jalousie
-aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire
-offre aux méditations de la politique des maximes
-plus sûres et en plus grand nombre sur
-tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur
-<span class="pagenum" id="Page_245">245</span>
-des sociétés? Depuis Lycurgue, jusqu’au temps
-malheureux que l’ambition alluma la guerre
-du Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles
-entre les Grecs, les haines et les vengeances
-ne furent point implacables; leurs institutions
-étoient telles, que la raison reprenant promptement
-son empire sur les passions, la paix
-étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance
-de continuer la guerre, ou conçu l’espérance
-de faire des conquêtes. L’amour de la
-paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne
-dégénéra point pendant ces temps heureux en
-une indolence molle et oisive, qui, en rendant
-la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit
-fait des ennemis. Les Grecs, préparés par
-leurs jeux aux exercices de la guerre, étoient
-toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient
-plutôt péri que de souffrir un affront; et par
-une espèce de prodige, ces citoyens soldats
-n’abusoient cependant, ni de leur courage,
-ni de leur discipline, ni de leurs avantages
-contre leurs voisins, et ne songeoient point à
-les dépouiller de leurs biens.</p>
-
-<p>La Grèce n’a eu presqu’aucune république
-qui ne se soit rendue célèbre. Je ne parlerai
-point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie,
-de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit
-<span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
-jamais à la raison un spectacle plus noble,
-plus sublime que Lacédémone? Pendant près
-de six cents ans les lois de Lycurgue, les plus
-sages qui aient été données aux hommes, y
-furent observées avec la fidélité la plus religieuse.
-Quel peuple aussi attaché à toutes les
-vertus que les Spartiates, donna jamais des
-exemples si grands, si continuels de modération,
-de patience, de courage, de magnanimité,
-de tempérance, de justice, de mépris
-des richesses, et d’amour de la liberté et de
-la patrie? En lisant leur histoire, nous nous
-sentons échauffer; si nous portons encore
-dans le cœur quelque germe de vertu, notre
-ame s’élève, et semble vouloir franchir les
-limites étroites dans lesquelles la corruption
-de notre siècle nous retient.</p>
-
-<p>Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains
-de l’antiquité, qui cherche à diminuer
-la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point
-son principal lustre du génie et de l’art des
-grands hommes qui l’ont écrite. Peut-on jeter
-les yeux sur tout le corps de la nation Grecque,
-et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois
-au-dessus des forces de l’humanité? On voit
-quelquefois tout un peuple être magnanime
-comme Thémistocle, et juste comme Aristide.
-<span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
-Salluste nieroit-il que Marathon, les Thermopyles,
-Salamine, Platée, Micale, la retraite
-des dix mille, et tant d’autres exploits exécutés
-dans le sein même de la Grèce pendant
-le <ins id="cor_34" title="cour">cours</ins> de ses guerres domestiques, ne soient
-au-dessus des louanges que leur ont données
-les historiens? Les Romains n’ont vaincu les
-Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle
-auroit été la fortune de ces conquérants, si
-au lieu de porter la guerre dans la Grèce
-corrompue par mille vices, et affoiblie par
-ses haines et ses divisions intestines, ils y
-avoient trouvé ces capitaines, ces soldats, ces
-magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé
-des armes de Xercès? Le courage auroit alors
-été opposé au courage; la discipline à la discipline;
-la tempérance à la tempérance; les
-lumières aux lumières; l’amour de la liberté,
-de la patrie et de la gloire, à l’amour de la
-liberté, de la patrie et de la gloire.</p>
-
-<p>Un éloge particulier que mérite la Grèce,
-c’est d’avoir produit les plus grands hommes
-dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je
-n’en excepte pas la république Romaine, dont
-le gouvernement étoit toutefois si propre à
-échauffer les esprits, exciter les talents, et
-les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle
-<span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
-à un Lycurgue, à un Thémistocle, à un
-Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut
-dire que la grandeur des Romains est l’ouvrage
-de toute la république; aucun citoyen de Rome
-ne s’élève au-dessus de son siècle et de la sagesse
-de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui
-donner une face nouvelle. Chaque Romain
-n’est sage, n’est grand que par la sagesse et
-le courage du gouvernement; il suit la route
-tracée, et le plus grand homme ne fait qu’y
-avancer de quelques pas plus que les autres.
-Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent
-de ces génies vastes, puissans et créateurs,
-qui résistent au torrent de l’habitude, qui
-se prêtent à tous les besoins différens de
-l’état, qui s’ouvrent un chemin nouveau, et
-qui, en se portant dans l’avenir, se rendent
-les maîtres des événemens. La Grèce n’a
-éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu
-long-temps d’avance par quelqu’un de ses
-magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré
-leur patrie du mépris où elle étoit tombée,
-et l’ont fait paroître avec le plus grand éclat.
-Quel est au contraire le Romain qui ait dit à
-sa république, que ses conquêtes devoient
-la mener à sa ruine? Quand le gouvernement
-se déformoit, quand on abandonnoit aux
-<span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
-proconsuls une autorité qui devoit les affranchir
-du joug des lois, quel Romain a prédit que
-la république seroit vaincue par ses propres
-armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence,
-quel citoyen est venu à son secours,
-et a opposé sa sagesse à la fatalité qui sembloit
-l’entraîner?</p>
-
-<p>Dès que les Romains cessèrent d’être libres,
-ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les
-Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne
-désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils
-surent en effet se rendre indépendans sous les
-successeurs de ces princes. S’il s’éleva mille
-tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille
-Trasibule.</p>
-
-<p>Ecrasée enfin sous le poids de ses propres
-divisions et de la puissance Romaine, la Grèce
-conserva une sorte d’empire, mais bien honorable
-sur ses vainqueurs. Ses lumières et son
-goût pour les lettres, la philosophie et les arts
-la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite,
-et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains.
-Les vainqueurs devinrent les disciples des
-vaincus, et apprirent une langue que les Homère,
-les Pindare, les Thucydide, les Xenophon,
-les <ins id="cor_35" title="Démosthène">Démosthènes</ins>, les Platon, les
-Euripide, etc. avoient embellie de toutes les
-<span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
-graces de leur esprit. Des orateurs qui charmoient
-déjà Rome allèrent puiser chez les
-Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus
-rare des talens, et ces secrets de l’art qui
-donnent au génie une nouvelle force; ils
-allèrent, en un mot, se former au talent
-enchanteur de tout embellir. Dans les écoles
-de philosophie, où les romains les plus distingués
-se dépouilloient de leurs préjugés, ils
-apprenoient à respecter les Grecs; ils rapportoient
-dans leur patrie leur reconnoissance
-et leur admiration, et Rome rendoit son joug
-plus léger; elle craignoit d’abuser des droits
-de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit
-la Grèce des autres provinces qu’elle avoit
-soumises. Quelle gloire pour les lettres d’avoir
-épargné au pays qui les a cultivées des maux
-dont ses législateurs, ses magistrats et ses
-capitaines n’avoient pu le garantir? Elles sont
-vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance;
-et sûres d’être respectées quand il se
-trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite
-que les Romains.</p>
-
-<p class="sep2 cent sepb4"><i><span class="smcap gesp">Fin</span> des Observations sur l’histoire de la Grèce.</i></p>
-
-<hr class="dubl" id="Page_251" />
-
-<h2>OBSERVATIONS<br />
-<span class="cs6">SUR</span><br />
-LES ROMAINS.</h2>
-
-<div class="pagenum" id="Page_253">253</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3 class="rpo">AVERTISSEMENT.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Il</span> y a dix ans que je fis imprimer des
-réflexions sur l’Histoire Romaine et sur
-l’Histoire de France, sous le titre de
-<i>Parallèle des Romains et des Français</i>.
-Le public, qui se plaît quelquefois à encourager
-les jeunes écrivains, fit à mon
-ouvrage un accueil favorable; mais je
-ne fus pas long-temps à m’apercevoir
-que ce que je prenois pour une justice
-de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques
-personnes, dont je respecte infiniment
-les lumières, me firent l’honneur
-de me croire digne de leurs critiques,
-et quand, avec ce secours, je vins à
-revoir mon ouvrage de sang-froid, je
-trouvai qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux,
-n’étoit en aucune façon raisonnable.
-Nul ordre, nulle liaison dans
-les idées, des répétitions sans nombre,
-des objets présentés sous un faux jour;
-<span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
-ce n’étoit pas là les seuls défauts où
-m’avoit fait tomber la manie du parallèle.
-Je m’étois vu forcé à passer sous silence
-plusieurs choses nécessaires, pour faire
-connoître les peuples dont j’examinois
-l’histoire, et ce qui est un bien plus
-grand mal, d’en dire plusieurs que je
-n’aurois pas dû penser. Au lieu de vouloir
-corriger mon parallèle incorrigible,
-pour en faire une nouvelle édition, j’ai
-cru qu’il falloit composer deux ouvrages
-tout nouveaux. Je donne aujourd’hui
-ce qui regarde les Romains; heureux,
-si en voulant réparer une première faute
-je n’en fais pas une seconde!</p>
-
-<p class="cs9"><i lang="la" xml:lang="la">Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis
-habitus provinciarum, quid in toto terrarum orbe
-validum, quid ægrum fuerit, ut non modo casus
-eventusque rerum, sed ratio etiam causæque noscantur.</i></p>
-
-<p class="tright sepb4">(<cite class="rmn">Tac. Hist. Liv. I.</cite>)</p>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="pagenum" id="Page_255">255</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3>SOMMAIRES.</h3>
-
-<p class="cent cs12 gesp"><a href="#Page_257">LIVRE PREMIER</a>.</p>
-
-<p class="hang">Du gouvernement des Romains sous leurs rois.
-Comment le gouvernement de la république
-se forme et se perfectionne. Ce qui en altère
-les principes. Des causes qui doivent ruiner
-la liberté.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp"><a href="#Page_314">LIVRE II</a>.</p>
-
-<p class="hang">Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla.
-Le premier Triumvirat. Guerre civile de
-César. De la situation et de la conduite de la
-république après sa mort. Second Triumvirat.
-Auguste s’empare de toute la puissance publique.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp"><a href="#r_l_3">LIVRE III</a>.</p>
-
-<p class="hang">Pourquoi le gouvernement des empereurs
-doit être despotique. De l’indépendance
-qu’affectent les armées. Elles disposent de
-l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité.
-Nouvelle forme de gouvernement
-par Dioclétien.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp"><span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
-<a href="#r_l_4">LIVRE IV</a>.</p>
-
-<p class="hang">Du génie militaire des Romains. Leur discipline.
-Leurs guerres contre les peuples
-d’Italie. Par quelle politique la république
-met ses victoires à profit. Comment elle peut
-suffire à une guerre continuelle. Progrès de
-ses généraux dans la science des armes.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp"><a href="#r_l_5">LIVRE V</a>.</p>
-
-<p class="hang">De Carthage. Ses guerres contre les Romains.
-Situation des différentes puissances après la
-seconde guerre Punique. Leur politique.
-Celle des Romains pour les asservir. Réflexions
-particulières sur Antiochus.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="cent cs12 gesp"><a href="#Page_534">LIVRE VI</a>.</p>
-
-<p class="hang">Abus que les Romains font de leur puissance.
-Leur énorme avarice. Comment ils perdent
-ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur de la
-république. Etat de l’empire sous Constantin.
-Ruine de l’empire d’Occident. Foiblesse et
-ruine de l’empire d’Orient.</p>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/im-04.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" />
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<hr class="hr2" id="Page_257" />
-
-<p class="cs16 cent gesp">OBSERVATIONS<br />
-<span class="cs6">SUR</span><br />
-LES ROMAINS.</p>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<h3>LIVRE PREMIER.</h3>
-
-<hr class="hr1" />
-
-<p class="first"><span class="smcap">Quand</span> Romulus jeta les fondemens de
-Rome, l’Italie, composée de presqu’autant
-d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit
-une image de la société naissante. Chaque république
-n’y possédoit guère que les terres
-nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient
-du travail de leurs mains, et la pauvreté
-ne permettant encore qu’à peu de passions
-d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions,
-par lesquelles la politique a dû réprimer depuis
-les vices qui sont une suite nécessaire de
-la politesse et du luxe des grands états.</p>
-
-<p>Une valeur brutale fut la seule vertu des
-esclaves fugitifs et des brigands à qui Rome
-servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens,
-<span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
-mais des soldats unis par le désir commun de
-piller. Plus ils avoient besoin d’apprendre à
-obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer
-au joug des lois, et Romulus qui craignoit leur
-indocilité, ne parut législateur que pour se
-démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir.
-Après avoir distribué Rome, selon ses
-différens quartiers, en tribus<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et en curies,
-dont chacune devoit, à la pluralité des voix,
-former un suffrage dans les assemblées du
-champ de Mars et de la place publique; il
-laissa aux Romains tout ce qui constitue en
-effet l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit
-d’ordonner de la guerre et de la paix, de faire
-<span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
-ou de changer les lois, et de choisir les magistrats.
-Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux
-du commandement, pour ne pas retirer d’une
-main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets;
-et tandis que cédant à la nécessité, il feignoit
-de n’être que l’organe de leur volonté, il aspiroit
-en secret à être l’ame de leurs mouvemens.</p>
-
-<p>La création d’un sénat et les prérogatives
-qui lui furent accordées, telle que de servir
-de conseil au prince, de porter aux assemblées
-de la nation les matières sur lesquelles elle
-devoit délibérer, d’être chargé d’en exécuter
-les ordres, ou d’en faire observer les lois,
-loin de porter atteinte à la liberté publique,
-auroient affermi ses fondemens, si le peuple
-eût disposé des places du sénat. Mais comme
-Romulus avoit lui-même choisi les premiers
-sénateurs, il se réserva le droit de nommer
-à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans
-peine combien ce nouveau privilége dut augmenter
-le crédit d’un prince qui étoit déjà le
-premier juge de ses citoyens, général d’armée
-et chef de la religion. On briguoit sa faveur
-pour obtenir une place dans le sénat; Romulus,
-qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des
-courtisans; et plus leur nombre se multiplia,
-plus son autorité fut grande dans les comices.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span>
-Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir
-l’orgueil des nouveaux sénateurs, et avec
-quel soin ils cherchoient à former un corps séparé
-du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir
-une distinction entre les familles Romaines,
-et à former une noblesse dont la qualité propre
-est dans tous les temps et dans tous les lieux de
-mépriser le peuple, il en résulteroit des haines
-et une diversité d’intérêts avantageuse à son
-autorité. Il affecta donc pendant tout son
-règne de n’élever à la dignité de sénateurs
-que les fils de ceux qui en avoient été honorés.
-Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes
-vues; et sous ses successeurs, les familles
-qui descendoient des deux cents sénateurs que
-Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui
-leur étoit favorable, se crurent seules en droit
-d’entrer dans le sénat. Ces prétentions choquèrent
-le peuple, et quand il en murmura,
-Tarquin l’ancien, qui ne songeoit qu’à faire
-disparoître l’égalité, le seul principe solide
-de la liberté, créa cent nouveaux sénateurs<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>
-dans l’ordre des plébéïens; et satisfaisant
-<span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
-par cette politique les familles puissantes du
-peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil
-et les distinctions des patriciens, il assura l’état
-encore douteux de la noblesse<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Dès-lors un prince habile à profiter des passions
-des Romains, ne fut plus réduit à
-n’être que le ministre de la république; il dominoit
-les nobles par l’ambition qu’ils avoient
-d’entrer dans le sénat, et tour-à-tour, il pouvoit,
-suivant les circonstances, se servir de
-son crédit auprès des sénateurs pour étendre
-son empire sur les plébéïens, et de l’autorité
-de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en
-imposer. Quelque considérables que fussent
-ces progrès de l’autorité royale, ils ne nuisoient
-point encore au bien public. Le peuple
-gouverné sans qu’il s’en aperçut, conservoit
-cette dignité, qui seule est capable de le rendre
-bon citoyen: la noblesse, toujours contenue
-dans le devoir par le prince et par le peuple,
-n’osoit, malgré son orgueil et sa puissance,
-<span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
-s’abandonner à des prétentions immodérées;
-et le prince obligé de mesurer toutes ses démarches,
-et de n’agir que par insinuation,
-ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni
-violence. En un mot, toutes les parties de
-l’état étoient contraintes de se respecter les
-unes les autres, et de cet intérêt particulier
-de chaque ordre de la nation, naissoit naturellement
-le remède des maux passagers que
-produisoient les passions.</p>
-
-<p>Ce ne devoit être qu’un prince méchant
-qui tentât d’altérer cette constitution; sa ruine
-cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré,
-de Servius Tullius même, qui, au rapport des
-historiens, avoit songé à abdiquer la couronne,
-pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les
-lois, dont deux magistrats annuels devoient
-être les ministres. Soit que sans en prévoir
-les suites fâcheuses, il fût entraîné par
-le projet de ses prédécesseurs d’agrandir le
-pouvoir des patriciens; soit que fatigué des
-mouvemens et des débats de la place publique,
-il craignît qu’ils ne dégénérassent en séditions,
-ou qu’il crût juste de confier toute l’administration
-de la république à ceux qui, par leur
-fortune, y devoient prendre un plus grand intérêt;
-il ne travailla qu’à abaisser les plébéïens,
-<span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
-et il y réussit sous prétexte de faire un établissement
-qui leur fut avantageux.</p>
-
-<p>Il faut se rappeler que dans le partage que
-Romulus fit du territoire de Rome, chaque
-citoyen eut deux arpens de terre, et que les
-fortunes étant égales, chacun contribua également
-aux charges de l’état. Depuis il s’étoit
-fait de grands changemens dans les possessions;
-et quoique plusieurs familles ne jouissent
-d’aucun domaine, tandis que d’autres
-avoient considérablement augmenté le leur,
-on suivoit toujours la même méthode à l’égard
-des subsides. Tullius en fit aisément sentir l’injustice;
-le peuple demanda un remède à ce
-désordre, qui lui paroissoit intolérable; et la
-noblesse, peut-être instruite des desseins secrets
-du prince, ou qui craignoit d’engager
-par sa résistance les plébéïens à demander un
-nouveau partage des terres, consentit à payer
-les impositions d’une manière proportionnée
-à ses richesses.</p>
-
-<p>Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement
-des citoyens, et chacun donna une déclaration
-fidelle de ses biens. Après cette
-opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir
-les impôts avec égalité, sans rien changer à
-l’ancienne distribution des Romains en tribus
-<span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
-et en curies: mais Tullius, qui se proposoit
-un autre but, imagina de partager ses sujets
-en six classes à raison de leurs richesses, et
-subdivisa ensuite ces six classes en cent quatre-vingt-treize
-centuries, qui paieroient chacune la
-même imposition. La noblesse, enrichie par
-ses usures<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, et qui s’étoit emparée de la
-plupart des terres conquises, composa donc
-elle seule un plus grand nombre de centuries
-que le peuple entier; et elle devoit par conséquent
-être maîtresse des délibérations du
-champ de Mars et de la place publique,
-dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit
-acquis sa politique artificieuse, auroit
-introduit l’usage de convoquer les comices
-par centuries<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Cette pernicieuse nouveauté
-fut établie, et les plébéïens, qui jusque-là
-avoient possédé toute l’autorité, parce qu’ils
-avoient dans chaque tribu ou dans chaque
-curie un nombre de voix beaucoup supérieur
-<span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
-à celui des patriciens, se trouvèrent même
-privés du droit de suffrage; car il arriva très-rarement
-depuis, que pour former les décrets
-des assemblées publiques, on fut obligé de
-consulter quelqu’une des quatre-vingt-treize
-dernières centuries qui comprenoient les plébéïens<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>Un changement si considérable dans la constitution
-des Romains devoit causer leur perte.
-Si le peuple, las de comparoître inutilement
-dans les comices, se portoit à quelqu’entreprise
-violente pour recouvrer son autorité, il
-étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore
-mal affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa
-nouvelle servitude, il falloit qu’il tombât dans
-cette espèce d’engourdissement qui rend le
-citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son
-côté, n’avoit acquis le frivole avantage de faire
-un corps séparé des plébéïens, et d’opiner
-seule dans les affaires de la république, que
-pour se mettre dans la nécessité d’obéir servilement
-à ses rois. Vouloit-elle se servir de son
-pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple
-<span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
-menace de convoquer les comices par tribus
-ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre
-avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition.
-L’autorité royale acquérant donc de jour
-en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout
-envahir; et cependant la politique ne découvre
-point ce qui auroit rendu les Romains supérieurs
-à leurs voisins, ni pu soumettre enfin
-le monde à leur domination, s’ils eussent continué
-d’obéir à des rois qui n’auroient pas été
-les simples magistrats d’un état libre. Le gouvernement
-monarchique est nécessaire à un
-peuple trop corrompu par l’avarice, le luxe et
-le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais
-il n’est point fait pour une nation pauvre,
-foible, grossière et dont les citoyens n’ont
-encore ni art, ni industrie, ni fortune qui
-les occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs
-Rome, prenant les passions de ses maîtres,
-et gouvernée par des princes d’un caractère
-différent, n’auroit eu aucune maxime constante
-ni aucune vue suivie. Elle auroit passé
-au hasard de la guerre à la paix. Sans parler
-des rois méchans, imbécilles ou voluptueux
-qui auroient avili leur trône et déshonoré
-leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre
-jusqu’aux vertus de quelques-uns de
-<span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
-leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé
-le temple de Janus, quand il eût fallu accabler
-un ennemi. Un prince eût eu un courage héroïque
-dans des circonstances où il n’eut
-fallu qu’être prudent, et l’autre n’eût montré
-que de la prudence quand il auroit fallu être
-audacieux. En un mot, les Romains, sans
-caractère, sans vertus, mais heureux ou malheureux
-suivant qu’on les eût bien ou mal
-gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement
-des succès, auroient enfin subi eux-mêmes
-le sort des peuples qu’ils soumirent.</p>
-
-<p>Le mépris par lequel les grands se vengèrent
-de la haine que leur montroit le peuple,
-et leur indifférence commune pour le
-bien public, suites nécessaires des changemens
-survenus dans le gouvernement, donnèrent
-à Tarquin l’audace d’usurper la couronne<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>,
-et l’espérance d’asservir sa patrie.
-Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta
-les soldats et les enrichit pour les attacher
-à ses intérêts; et tandis qu’il amusoit la multitude
-par des fêtes et en élevant des édifices
-publics, il fit périr les patriciens qui lui
-<span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
-portoient ombrage, et n’épargna que ceux
-qui, n’ayant ni le courage de venger leur
-patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles
-de sa servitude, s’étoient eux-mêmes
-exilés de Rome. On ne peut refuser à ce
-prince des talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé
-les Romains au pouvoir arbitraire;
-l’usage des comices étoit oublié, et
-il est vraisemblable qu’il auroit affermi sa
-domination, si son fils, se bornant à faire
-à un ordre de citoyens des injures qui auroient
-flatté le ressentiment et la jalousie de
-l’autre, n’eût commis une action infâme qui
-fut un affront commun pour tous les Romains,
-et souleva à la fois tous les esprits.</p>
-
-<p>Les Tarquins furent chassés de Rome par
-un décret public<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; le peuple pilla leur
-palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit
-sur la royauté même, et on dévoua aux
-Dieux infernaux quiconque entreprendroit de
-la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer
-le retour de la liberté; mais la ruine
-d’un tyran n’est presque jamais la ruine de
-la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à
-Rome le despotisme de Tarquin, empêchoient
-<span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
-qu’on ne pût y rétablir les principes d’une
-sage république. La révolution, il est vrai,
-ne donna d’abord qu’un même esprit aux
-nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur
-péril fut d’abord le même. Ils montreront le
-même zèle et le même courage, tant qu’il
-s’agira de défendre leur ville et de repousser
-le tyran; mais dès que le calme sera rétabli,
-les anciennes jalousies renaîtront; et tandis
-que le sénat voudra gouverner, les plébéïens
-prétendront être libres.</p>
-
-<p>Brutus auroit fait une faute énorme, si
-dans le moment que tous les yeux étoient
-fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une
-vraie liberté dans Rome, de ramener entre
-les citoyens l’égalité qui avoit fait leur bonheur
-avant la distinction des Romains en
-familles nobles et en familles plébéïennes,
-et l’établissement des centuries. Laisser entrevoir
-aux patriciens qu’il falloit renoncer
-à leurs prérogatives, tandis qu’ils se flattoient
-de posséder tout le pouvoir dont les rois
-avoient joui; ou faire soupçonner au peuple
-que les comices ne se convoqueroient plus
-par tribus et par curies, dans le temps qu’il
-s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été
-<span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
-distraire les deux ordres de la république
-de l’objet qui devoit les occuper entièrement,
-les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un
-mot, une diversion en faveur de Tarquin et
-de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti
-contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions
-du sénat, et de persuader aux plébéïens
-qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils auront
-faites. Je conçois que par cette conduite
-les lois et les préjugés des Romains doivent
-se trouver en opposition, et que des droits
-que Brutus donne au sénat, et des espérances
-dont il enivre le peuple, il résultera des dissentions
-domestiques. N’importe, Brutus est
-justifié, parce que Tarquin est aux portes de
-Rome, qu’il rassemble des forces formidables,
-et que les querelles des Romains ne sont
-qu’un mal éloigné. Le temps, des circonstances
-heureuses, mille événemens imprévus
-pourront remédier au vice du gouvernement;
-mais l’union seule des citoyens de Rome peut
-triompher de Tarquin.</p>
-
-<p>Quelque puissance qu’eussent acquis le
-sénat et la noblesse, le peuple crut d’abord
-être libre, parce qu’il étoit heureux. On le
-ménagea avec un soin extrême tant qu’on
-<span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
-craignit Tarquin; mais tout changea de face
-quand on apprit sa mort<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Le vice commun
-des hommes c’est de ne juger de leur autorité
-que par l’abus qu’ils en font, et les grands
-auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des
-rois, s’ils n’avoient gouverné aussi despotiquement
-qu’eux. Les consuls ne convoquèrent
-les comices que par centuries, et dans ces
-assemblées où la noblesse dominoit, elle
-souscrivoit à toutes les propositions du sénat,
-qui, pour la récompenser de sa complaisance,
-lui permettoit à son tour d’exercer
-toutes sortes de violences sur les plébéïens.
-On les chassoit de leur héritage, on les condamnoit
-à l’esclavage ou à des peines ignominieuses;
-chaque patricien étoit un nouveau
-Tarquin; mais le peuple, encore tout plein
-des promesses de Brutus et de l’orgueil que
-lui avoient inspiré les bienfaits de
-<span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
-Publicola<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, n’avoit pas acheté sa liberté par une
-guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour
-porter avec lâcheté le joug d’une foule de
-tyrans.</p>
-
-<p>Rome paroissoit en quelque sorte entourée
-d’écueils, et il étoit bien difficile qu’elle pût
-tous les éviter. Si le sénat et la noblesse se
-conduisoient avec assez d’adresse et de courage
-pour conserver l’autorité qu’ils avoient
-usurpée, le peuple devoit tomber dans une
-servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il
-avoit éprouvée sous les Tarquins: car l’aristocratie,
-si elle n’est tempérée par de sages
-institutions, est toujours plus dure que la
-monarchie. Les plébéïens méprisés, accablés,
-et par conséquent mauvais citoyens d’une
-patrie qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient
-senti aucun avantage à obéir plutôt
-au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis
-<span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
-même de Rome. Les Volsques, les Hernites,
-les Fidenates auroient été des voisins dangereux;
-ils se seroient servis, pour ruiner la
-république, du vice intérieur du gouvernement
-qui auroit détaché de ses intérêts la
-plus grande partie des citoyens. L’état qui,
-dans des commencemens encore si foibles,
-avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier
-ses forces et ses talens par l’émulation
-qu’inspire la liberté, n’auroit armé que
-des esclaves pour sa défense; mais des esclaves
-n’ont jamais bien défendu leur patrie.
-Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers,
-eût enfin perdu la république, et vu
-passer dans les mains de quelqu’un de ses
-ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas
-voulu partager avec les plébéïens.</p>
-
-<p>Que le peuple, au contraire, aigri par les
-injures qu’il recevoit de la noblesse, et presque
-toujours extrême, dès qu’une fois il est
-ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer
-le joug, le sort des Romains n’auroit
-pas été plus heureux. Le gouvernement eût
-été changé en une pure démocratie, et tous
-les ouvrages des politiques ne respirent que
-le mépris pour cette police, toujours voisine
-<span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
-de l’anarchie, et où la multitude, abusant
-à son gré de l’autorité souveraine, a
-tantôt toutes les fureurs et tous les caprices
-d’un tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un
-prince imbécille.</p>
-
-<p>Il étoit encore plus à craindre que la république
-romaine n’éprouvât les mêmes révolutions
-qui causèrent tant de maux dans
-la plupart des villes de la Grèce, après que
-la royauté y eut été détruite. Le gouvernement
-n’y prit aucune forme assurée, et les
-nobles et le peuple, tour-à-tour maîtres de
-l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner réciproquement.
-Si les Romains avoient été exposés
-aux mêmes désordres, toujours esclaves
-ou tyrans, et entièrement occupés de leurs
-haines domestiques, ils auroient, comme les
-Grecs, sacrifié leur patrie aux intérêts particuliers
-des factions et des partis qui l’auroient
-déchirée.</p>
-
-<p>Heureusement l’horreur que les violences
-de Tarquin avoient inspirée contre la royauté,
-subsistoit encore dans toute sa force, quand
-le peuple commença à se plaindre des injures
-qu’il éprouvoit des patriciens. Il ne se trouva
-par conséquent dans la république ni un
-<span class="pagenum" id="Page_275">275</span>
-Sp. Cassius<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, ni aucun de ces ambitieux,
-qui, se faisant dans la suite un art d’envenimer
-les esprits, ne cherchoient, à la faveur
-des dissentions, qu’à se faire un parti qui
-les mît en état d’usurper la souveraineté.
-Peut-être eût-il été facile dans la naissance
-des troubles, de surprendre le peuple, et de
-l’engager dans quelque démarche qui l’auroit
-nécessairement porté aux plus grands excès;
-mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit
-par son propre sentiment. Les plébéïens,
-sans qu’ils s’en défiassent, étoient
-accoutumés à respecter le sénat<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Ils estimoient
-<span class="pagenum" id="Page_276">276</span>
-l’avantage d’une naissance illustre,
-en haïssant ceux qui le possédoient; et la
-pompe des magistratures et du commandement
-en imposoit, malgré eux, à leur imagination.
-D’ailleurs, après avoir défendu Rome
-aux dépens de tout son sang, chaque citoyen
-l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la
-regardoit comme un trophée élevé à sa valeur,
-et se croyoit en quelque sorte comptable de
-l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur
-la foi de plusieurs oracles.</p>
-
-<p>Le peuple, las de demander et d’espérer
-quelque soulagement, se contenta donc de
-s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à
-lui de se venger de la dureté de ses tyrans et
-de les punir. Cette conduite n’annonçoit pas
-des vues ambitieuses de la part de la multitude;
-mais c’étoit n’échapper à un danger que pour
-<span class="pagenum" id="Page_277">277</span>
-tomber dans un autre. Il étoit naturel que la
-noblesse abusât de la modération des plébéïens
-pour cimenter sa puissance; et elle y eût réussi
-sans peine, en feignant d’en abandonner une
-partie. Heureusement les sénateurs ne virent
-pas du même œil la retraite du peuple sur le
-Mont-Sacré<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Les uns, qui avoient pour chef
-Appius Claudius, homme dur et inflexible,
-vouloient follement qu’on punît, ou du moins
-qu’on méprisât les révoltes; les autres, à qui
-Menenius, Agrippa et la famille des Valériens
-inspirèrent leurs sentimens, n’avoient que de
-la crainte et tâchoient en vain de la déguiser
-sous le dehors de la prudence. Il se présentoit
-un milieu entre la rigueur indiscrette d’Appius
-et la foiblesse timide des Valériens, et c’étoit
-de prévenir les demandes du peuple par quelque
-bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une
-partie des dettes, diminué l’usure, ou donné
-aux plus pauvres citoyens quelques domaines
-de la république. La fermentation des esprits
-ne permit pas de prendre ce parti, et le sénat
-s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de longs
-débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre
-<span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
-son sentiment, plus l’autre s’opiniâtra à ne se
-pas rendre. Tandis qu’on délibère, qu’on
-s’offense, et que de deux avis opposés il s’en
-forme enfin un troisième, qui décèle à la fois
-la crainte du sénat et son extrême répugnance
-à rendre justice aux mécontens, les plébéïens
-ont eu le temps de réfléchir sur leur situation
-et de connoître leurs forces. Ils se <ins id="cor_39" title="rappelent">rappellent</ins>
-les promesses vaines par lesquelles on les a
-trompés si souvent; ils se sont donnés des
-chefs; ils ne se plaignent plus seulement du
-passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer
-leurs alarmes, assurer leur sort, et le sénat
-est enfin forcé de traiter avec eux, et en leur
-accordant des magistrats, de leur donner un
-pouvoir qui leur inspirera nécessairement de
-l’ambition.</p>
-
-<p>Les députés du sénat s’imaginèrent gagner
-beaucoup, en profitant de l’empressement indiscret
-que le peuple témoignoit de rentrer
-dans Rome, pour ne stipuler que d’une manière
-vague les priviléges et les droits des tribuns
-qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse,
-par cette politique, croyoit ne rien donner ou
-se réserver un prétexte de revenir contre ses
-engagemens dans des circonstances plus favorables,
-le peuple, de son côté, pensoit avoir
-<span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-obtenu beaucoup plus qu’on ne lui avoit accordé.
-Chaque parti devoit étendre ses prétentions
-à la faveur de l’obscurité ou de l’indécision
-des articles qu’on avoit arrêtés; et la
-république, dont les maux n’étoient que palliés,
-alloit être encore troublée par les entreprises
-des mécontens.</p>
-
-<p>Les tribuns n’avoient ni marque extérieure
-de magistrature, ni même de tribunal. Assis
-humblement à la porte du sénat, il ne leur
-étoit permis d’y entrer que quand les consuls
-les y appeloient, et toute leur fonction consistoit
-à s’opposer aux décrets de ce corps,
-lorsqu’ils les croyoient nuisibles aux intérêts
-des plébéïens. Peut-être étoit-il encore temps
-de faire oublier le tribunal. Que les grands
-n’eussent pas continué à vouloir dominer impérieusement,
-et le peuple n’auroit pas senti
-le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil
-de la noblesse qui irrita l’ambition des
-tribuns, et leur fit imaginer les prérogatives
-dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs
-du peuple. Marcius Coriolan étoit un
-des plus honnêtes hommes de la république;
-cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une
-famine dont Rome étoit affligée, de ne secourir
-le peuple qu’à condition qu’il renonçât
-<span class="pagenum" id="Page_280">280</span>
-aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré:
-à ce trait, qu’on juge de l’esprit des
-grands; mais plus ils travailloient à avilir et
-ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent
-que la défensive à laquelle ils étoient
-réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté; et
-que, pour se défendre avec avantage, il falloit
-oser attaquer. Ils firent un effort, et bientôt ils
-s’arrogèrent le privilége de convoquer les comices,
-et de les assembler par tribus dans les
-affaires qui intéressoient directement le peuple,
-tels que l’élection des magistrats ou les procès
-qui leur étoient intentés, les appels autorisés
-par la loi Valeria, et l’établissement des lois
-générales.</p>
-
-<p>Ces succès des tribuns changèrent toute la
-forme du gouvernement, et dès que le peuple
-fut rentré dans l’exercice de la souveraineté
-dont il avoit joui avant la création des centuries,
-Rome commença à offrir le spectacle
-d’une république parfaite. J’ai tâché de développer,
-dans un autre ouvrage,<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> l’art avec
-lequel Lycurgue, en confiant au peuple de
-Sparte toute l’autorité publique, avoit cependant
-purgé cette démocratie des vices qui lui
-<span class="pagenum" id="Page_281">281</span>
-sont naturels, et l’enrichit même de tous les
-avantages qui paroissent les plus propres à
-l’aristocratie et au gouvernement monarchique.
-Je dois remarquer, dans celui-ci, que le
-hasard produisit à Rome ce que le plus sage
-des législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue
-voulut que le peuple fût l’arbitre de toutes
-les opérations de la république, afin qu’il eût
-les vertus que l’amour de la liberté et de la
-patrie donne à des hommes libres; mais les
-différentes branches de l’autorité publique,
-dont un peuple entier est incapable de faire
-usage avec sagesse, il les confia à différens
-magistrats, et composa ainsi un gouvernement
-mixte, dont les parties tempérées les unes par
-les autres, ne pouvoient ni négliger leurs
-devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit
-deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois
-et ces consuls, sous des noms différens, n’exerçoient
-que la même magistrature. Sujets pendant
-la paix, et soumis aux lois dont ils devoient
-faire respecter l’empire, le peuple étoit
-leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des armées
-que la république leur confioit cette puissance
-suprême, sans laquelle un général ne peut
-avoir de grands succès; et elle possédoit ainsi
-ce que la monarchie a de plus avantageux.
-<span class="pagenum" id="Page_282">282</span>
-Quelles que fussent les prérogatives du sénat
-de Lacédémone, celles du sénat Romain n’étoient
-pas moins considérables. Il étoit chargé
-du soin de manier les deniers publics, de représenter
-toute la majesté de l’état, de recevoir
-les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher
-les affaires, de les poursuivre après qu’elles
-avoient été approuvées dans la place publique,
-et enfin, de porter par provision des décrets
-qui avoient force de loi, à moins qu’on n’en
-appelât devant le peuple. Ces deux compagnies
-respectables étoient l’ame de leur nation; elles
-la conduisoient et la conservoient au milieu
-des écueils dont la démocratie est environnée.
-Elles rendoient le peuple capable de discuter
-ses intérêts, de se fixer à des principes certains,
-et de conserver le même esprit. Polybe a dit
-que si on considère le pouvoir des consuls,
-celui du sénat et l’autorité du peuple, on
-croira tour à tour que le gouvernement des
-Romains est monarchique, aristocratique et
-populaire. Il en réunissoit en effet tous les
-avantages, et la république trouvoit à la fois
-en elle-même cette action prompte<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> et diligente
-<span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
-qui caractérise la monarchie, cette perpétuité
-du même esprit qui n’est connue que
-dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu, cet enthousiasme
-que produit la seule démocratie.</p>
-
-<p>Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir
-de jour en jour le gouvernement dont
-je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas de
-même chez les Romains; et la manière dont
-il s’étoit formé, sembloit annoncer sa ruine.
-Une révolution aussi importante que le rétablissement
-des comices par tribus, n’avoit
-pu se faire sans exciter de grands mouvemens
-dans la place publique. Le sénat opposa une
-extrême résistance aux entreprises des tribuns;
-et ces magistrats, qui ne pouvoient réussir
-qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent
-l’attentat jusqu’à violer la majesté des
-consuls<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Les injures faites et souffertes de
-part et d’autre dans cette occasion, étoient
-trop atroces pour ne devoir pas être suivies
-<span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
-de nouvelles violences. Il étoit naturel que le
-peuple, emporté par sa haine et ses succès,
-abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir
-dans la république d’autre pouvoir que le sien.
-Il auroit certainement ruiné le gouvernement,
-en anéantissant le sénat, si un autre objet
-n’avoit fait une diversion favorable à cette
-compagnie, et mis à couvert ses priviléges et
-ceux des consuls.</p>
-
-<p>Comme le rétablissement des comices par
-tribus faisoit beaucoup moins de tort aux sénateurs
-qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit
-aux uns la pompe et les ornemens de l’empire
-avec une part considérable dans l’administration
-des affaires, et qu’il enlevoit aux
-autres toute l’autorité qu’ils avoient eue dans
-les assemblées du champ de Mars ou de la
-place publique, leur conduite devoit être différente.
-Le sénat, composé des hommes les
-plus graves de la république, avoit d’ailleurs
-de la modération, parce qu’il pouvoit faire
-parler en faveur de ses prérogatives des usages
-anciens et des lois respectées. Mais la noblesse,
-qui ne devoit son origine qu’à un abus, et
-dont toute la grandeur, si je puis m’exprimer
-ainsi, avoit été acquise furtivement, n’avoit
-que la force, au défaut de titres, pour défendre
-<span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
-ses prétendus droits. Elle agit donc
-avec tant d’emportement, que les sénateurs,
-malgré leur résistance aux demandes du peuple,
-ne parurent faire que l’office de médiateurs
-entre les patriciens et les tribuns.</p>
-
-<p>Cette conduite, différente de la part des
-grands, décida de celle du peuple. Il cessa
-d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier
-au plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens
-s’étoient attribués plusieurs prérogatives particulières,
-et pouvoient seuls être revêtus de
-la dignité de sénateur, des magistratures curules
-et des sacerdoces; les tribuns furent occupés
-à détruire successivement tous ces priviléges,
-et malgré les querelles qui continuèrent dans
-la place publique, et même avec tant d’animosité
-que la plupart des historiens ne doutent
-pas que la république ne fût toujours à la
-veille de périr par une guerre civile, les principes
-du gouvernement acquirent de jour en
-jour plus de solidité. Les pertes que faisoit
-la noblesse, devoient en quelque sorte affermir
-les droits des consuls et du sénat; car plus
-le peuple se flattoit de partager avec les patriciens
-les magistratures et les autres places
-distinguées de l’état, plus il devoit être attentif
-à ne les pas avilir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span>
-Les Romains n’avoient pas pris les armes
-les uns contre les autres, dans un temps que
-les plébéïens n’avoient d’autre voie que la
-violence pour secouer le joug qu’on leur imposoit,
-ou quand les tribuns, bornés à mettre
-opposition aux décrets du sénat, suspendoient
-l’action du gouvernement et faisoient tomber
-la république dans une espèce d’anarchie;
-comment dans la suite en seroit-on donc venu
-à cette extrémité? Le peuple ne devoit pas
-commencer la guerre civile, parce qu’il avoit
-un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis,
-et se venger juridiquement des injures qu’il
-en avoit reçues; et la manière dont il attaquoit
-les patriciens empêchoit que, de
-leur côté, ceux-ci ne commissent les premières
-hostilités.</p>
-
-<p>Quoique les plébéïens eussent des forces
-suffisantes pour accabler en un moment la
-noblesse, il étoit impossible, malgré la haine
-qu’ils lui portoient, qu’ils osassent en concevoir
-le projet. Le cœur ne s’ouvre à l’ambition que
-par degrés; c’est un premier avantage qui
-invite à en obtenir un second, et quelle monstrueuse
-contradiction ne trouveroit-on pas
-entre un décret violent, par lequel les tribuns
-auroient demandé qu’on abolît à la fois tous
-<span class="pagenum" id="Page_287">287</span>
-les priviléges des patriciens, et la modération
-extrême que le peuple fit voir dans sa retraite
-sur le Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire,
-après avoir remporté un avantage, paroissoit
-souvent honteux de son triomphe. Quelquefois
-il réparoit le tort qu’il faisoit à la noblesse,
-et choisissoit ses tribuns dans son corps. On
-peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire
-que des patriciens<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, malgré la vivacité
-avec laquelle il avoit voulu partager avec eux
-les honneurs des faisceaux; et pour ne pas
-l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de
-lui cacher une partie de leur <ins id="cor_40" title="ambitionr">ambition</ins>. La
-noblesse ne se trouvant donc jamais menacée
-de perdre subitement et à la fois tous ses priviléges,
-n’eut jamais intérêt de prendre un
-parti désespéré. Chaque événement prépare
-celui qui doit le suivre; c’est ainsi que la loi
-qui permit aux plébéïens d’aspirer au tribunat
-militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls,
-<span class="pagenum" id="Page_288">288</span>
-et console d’avance la noblesse de cette
-révolution.</p>
-
-<p>En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas
-assez attention que les Romains avoient les
-mains liées par la forme même de leur gouvernement,
-depuis que les tribuns avoient
-rétabli l’usage de convoquer les comices par
-tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit
-dans les délibérations de la place publique.
-La liberté qu’il avoit de se plaindre, de murmurer,
-de donner et d’expliquer ses raisons,
-étoit une sorte de transpiration salutaire à
-tout le corps de la république, et qui empêchoit
-que les humeurs ne s’y amassassent.
-On juge mal de la situation des Romains par
-celle des peuples qui sont aujourd’hui sous nos
-yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile
-chez un peuple pauvre et qui n’est pas corrompu,
-perdra nécessairement une nation où l’avarice
-et le luxe ont étouffé l’amour du bien public.
-Aujourd’hui des provinces entières ne composent
-qu’une seule société; une petite partie des
-citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état,
-tandis que le reste, avili par sa misère ou
-par ses emplois, ne subsiste que par les vices
-des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime,
-<span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
-et ne possède qu’une industrie qui ne l’attache
-à aucune patrie ni à aucun gouvernement; s’il
-se formoit dans un pareil état les mêmes dissensions
-que dans la république Romaine,
-comment s’y trouveroit-il cette relation, ce
-commerce, ces liaisons qui unissoient les
-Romains, et qui ouvroient mille voies à la
-conciliation, tant que l’état fut pour ainsi dire
-renfermé dans les murs d’une même ville?
-Les querelles des Romains dégénéreroient en
-guerres civiles dans la plupart des états de
-l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et
-que, trouvant des mœurs déjà corrompues,
-elles les rendroient encore plus vicieuses. Les
-Romains, au contraire, étoient vertueux, et
-leurs dissentions en ruinant les prérogatives de
-la naissance, qui ne peuvent jamais être considérées
-qu’aux dépens de l’honneur, du mérite
-et des talents<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ne leur donnèrent qu’un goût
-plus vif pour la vertu.</p>
-
-<p>Lorsque le peuple, disent les historiens,
-voulut partager avec la noblesse l’honneur
-<span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
-des magistratures, il travailla à s’en rendre
-digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent
-à éloigner les plébéïens, en tâchant
-de les surpasser autant par l’éclat de leurs
-vertus que par celui de la naissance. Plus il
-y avoit de dignités pour lesquelles il étoit
-permis aux plébéïens de concourir avec les
-nobles, plus les talents étoient excités; et de
-cette émulation générale sortit cette foule de
-grands hommes qui firent la grandeur de la
-république. L’attention scrupuleuse avec laquelle
-les deux ordres de citoyens s’examinoient
-réciproquement, tendit tous les ressorts du
-gouvernement. Les grands, n’osant plus usurper
-les terres conquises, s’accoutumèrent à une
-médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps
-écarta le luxe. On acquit de la gloire
-et de la considération sans avoir besoin de
-richesses. La pauvreté fut même honorable;
-et les citoyens, toujours occupés d’affaires
-publiques, virent avec plus d’indifférence leurs
-intérêts domestiques, et sans effort contractèrent
-l’habitude d’y préférer le bien public.</p>
-
-<p>La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie,
-l’avarice et d’autres passions, dont on doit,
-ce semble, n’attendre que des effets funestes,
-en se heurtant les unes les autres, multiplièrent
-<span class="pagenum" id="Page_291">291</span>
-les lois et en affermirent l’empire.
-De bonnes lois auroient rendu les Romains
-simplement sages et libres; mais l’espèce de
-commotion dans laquelle le bon ordre fut établi
-éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois
-sagement combinées entr’elles suffisoient pour
-retenir les magistrats dans les bornes du devoir
-et des bienséances; mais il falloit quelque chose
-de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient
-au salut de la patrie, ou qui sacrifioient la vie
-de leurs fils au maintien de la discipline. Il
-s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne
-furent d’abord créées que pour servir de dédommagement
-à la noblesse qu’on privoit de
-quelque privilége, et qui devinrent d’une
-utilité infinie à tout le corps de la république;
-parce qu’elles affermissoient la liberté, en
-établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.</p>
-
-<p>Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement
-des censeurs, qui, n’étant destinés
-qu’à faire le cens ou le dénombrement des
-citoyens dans l’absence des consuls, s’attribuèrent
-bientôt la réformation des mœurs. Les
-deux ordres de la république leur furent
-également soumis. Ils ouvroient l’entrée du
-sénat au citoyen qui méritoit cette distinction,
-<span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
-et en chassoient un sénateur qui se rendoit
-indigne de sa place. Ils ôtoient aux chevaliers
-les marques de leur dignité, et faisoient descendre
-un simple plébéïen dans une tribu moins
-honorable que celle où il avoit été inscrit. La
-vigilance de ces magistrats combattit utilement
-l’inconstance naturelle des hommes, et cette
-espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant
-plus dangereuse dans un état, que sans violer
-ouvertement les lois, elle commence par en
-diminuer la force, les laisse tomber peu à peu
-dans l’oubli, et les abroge enfin entièrement,
-sans qu’on puisse assigner l’époque de leur
-chûte. Les censeurs ne punissoient pas des
-fautes, mais ce qui pouvoit conduire à la <ins id="cor_41" title="liccnee">licence</ins>,
-et ils formoient comme une large barrière entre
-les Romains et la corruption. Aussi la république
-se fit-elle une habitude de cette austérité
-de mœurs qui lui a valu encore plus de succès
-sur ses ennemis que d’éloges de la part de la
-postérité.</p>
-
-<p>Qu’on me permette encore quelques réflexions
-sur un objet aussi intéressant que le prétendu
-danger que coururent les Romains pendant le
-cours de leurs dissentions. Comme ils avoient
-plusieurs besoins également pressants, qu’il
-étoit nécessaire d’établir une jurisprudence
-<span class="pagenum" id="Page_293">293</span>
-certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>
-les magistrats n’avoient suivi d’autres
-règles dans leurs jugements que celles que
-semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit
-pourvoir à la subsistance d’une foule de citoyens
-sans patrimoine; que tantôt on étoit occupé
-d’un réglement général de police, ou d’une
-accusation intentée contre quelque magistrat
-qui s’étoit rendu désagréable aux tribuns; une
-affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple
-paroissoit quelquefois oublier son grand projet
-d’humilier les patriciens. D’ailleurs il s’en falloit
-beaucoup que les tribuns se conduisissent avec
-une prudence propre à désespérer la noblesse
-et à lui faire prendre un parti violent; si, pour
-augmenter leurs forces, ils augmentent le
-nombre de leurs collègues, ils ne font au
-contraire que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse
-une voie plus sûre et plus facile d’arrêter leurs
-progrès par eux-mêmes<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Proscrivent-ils la
-<span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
-loi odieuse<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> qui ne permettoit pas au peuple
-de contracter des alliances avec les familles
-patriciennes? Ils le font avant que d’avoir
-dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives,
-et par-là ils se mettent dans le cas de les
-attaquer ensuite avec moins de succès. Dans
-une république en effet où tout avoit concouru
-<span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
-pendant long-temps à faire respecter la noblesse,
-l’avantage de s’allier avec elle devoit
-lui faire un grand nombre de créatures, et
-retirer du parti du peuple les plus puissants
-plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles
-des Romains commençèrent dès-lors à être
-moins vives. Il seroit trop long de relever
-en détail toutes les fautes que firent les tribuns,
-et qui s’opposoient au succès de leur entreprise<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
-
-<p>Les mouvemens de la place, malgré tout ce
-que je viens de dire, étoient-ils trop vifs ou
-trop opiniâtres? Quelque événement imprévu y
-remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient
-cette circonstance favorable à leur ambition
-ou à leur vengeance, se jetoient sur ses terres;
-mais il s’agit pour chaque Romain de défendre
-son patrimoine, ses champs, sa récolte, le
-<span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
-peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son
-retour de la guerre ne reprend pas avec la
-même chaleur l’affaire qu’il a abandonnée.
-Dans les cas encore plus pressans, le sénat
-avoit la ressource de créer un dictateur<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>,
-c’est-à-dire un roi plutôt qu’un magistrat, qui,
-n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le
-peuple, ni les magistrats dont toutes les fonctions
-cessoient, se servoit de son autorité
-suprême pour suspendre le cours des querelles
-de la place, et tourner les esprits vers un
-autre objet.</p>
-
-<p>La lenteur même avec laquelle les tribuns
-firent leurs progrès, est encore une preuve
-que la république Romaine ne fut point exposée
-à périr par une guerre civile. En effet,
-il s’écoula près d’un siècle et demi<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> depuis
-l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat
-de Licinius Stolon et de Sextius, époque
-où les plébéïens obtinrent de partager avec
-la noblesse le consulat et toutes les magistratures;
-encore fallut-il que la fortune elle-même
-hâtât la conclusion de ce grand ouvrage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_297">297</span>
-Tite-Live rapporte que Fabius Ambustus,
-chef de la maison Fabienne, avoit marié une
-de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius,
-et l’autre à C. Licinius Stolon, simple
-plébéïen. Un jour que celle-ci se trouvoit chez
-sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors
-tribun militaire, revenoit du sénat, les licteurs
-frappèrent à la porte avec leurs faisceaux pour
-annoncer son retour. La jeune Fabia parut
-effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas
-accoutumée, et sa sœur la rassura d’un air malin
-qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y avoit
-entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement
-piquée, n’eut le courage ni de mépriser la vanité
-de sa sœur, ni de cacher son chagrin,
-quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les
-motifs. Son père et son mari, à force de prières,
-lui arrachèrent enfin son secret; elle avoua
-qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel,
-qu’étant née du même sang que la femme de
-Sulpicius, les premières magistratures de la
-république fussent interdites à son mari. Fabius
-entra par foiblesse dans tous les projets de son
-gendre, que son amour pour Fabia rendit ambitieux.
-Stolon s’associe L. Sextius, que son
-courage et son éloquence mettoient en état de
-tout entreprendre. Ils briguent ensemble le
-<span class="pagenum" id="Page_298">298</span>
-tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du
-peuple, qu’ils proposèrent et firent passer une
-loi qui ordonnoit que la république ne seroit
-désormais gouvernée que par des consuls, et
-que l’un des deux seroit nécessairement tiré
-du corps du peuple.</p>
-
-<p>Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence
-aux plébéïens et aux patriciens. Censeurs,
-pontifes, préteurs<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, il n’y eut plus de
-magistratures qu’ils ne possédassent, et ils
-jouirent même des honneurs de la dictature.
-La naissance ne donnant plus de privilége particulier,
-la distinction établie entre la noblesse
-et le peuple disparut, et fit place à la plus
-parfaite égalité. Leurs droits furent confondus
-et les mêmes: ils ne purent plus avoir des
-intérêts différens; et c’est à cette époque
-que les dissentions de la place cessèrent, et
-que Rome jouit enfin d’un calme heureux.</p>
-
-<p>Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité
-du sénat et des consuls, que pour abaisser
-plus sûrement la noblesse; et loin de continuer
-<span class="pagenum" id="Page_299">299</span>
-à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon
-et des plébéïens les plus considérables étoit
-intéressée à en augmenter le crédit. S’il subsistoit
-encore quelque sujet de contestation
-dans la république, ce ne pouvoit être qu’au
-sujet des lois agraires. Mais ces lois, proposées
-d’abord par le consul Sp. Cassius, et
-qui, jusqu’au tribunat de Licinius Stolon,
-n’avoient eu aucun succès, étoient tombées
-dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé
-à les voir rejeter, soit parce que l’exécution
-en étoit impratiquable. En effet, dans
-un temps aussi grossier que les premiers siècles
-de la république Romaine, où l’on ne connoissoit
-point encore les titres de possession,
-ni les dépôts publics des engagemens des citoyens,
-il étoit impossible d’établir une juste
-distinction entre le légitime patrimoine de
-chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis
-par des voies illicites. D’ailleurs, Licinius avoit
-mis fin à cette affaire en portant deux lois,
-dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire
-du principal de leurs créances les intérêts
-qu’ils avoient touchés; et l’autre défendoit de
-posséder plus de cinq cents arpens de terre.</p>
-
-<p>Les Romains avoient déjà subjugué une partie
-considérable de l’Italie, quand le tribunat de
-<span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
-Licinius expira; et quelques puissans que
-fussent les peuples auxquels ils feroient désormais
-la guerre, ils devoient encore les soumettre.
-La sagesse de leur gouvernement leur
-donnoit une supériorité infinie sur leurs ennemis;
-et jusqu’à la seconde guerre Punique,
-Rome n’éprouva que quelques revers contre
-lesquels elle trouva en elle-même des ressources
-aussi sûres que promptes. Annibal lui-même,
-après plusieurs victoires, fut enfin
-contraint d’abandonner le projet de brûler le
-capitole pour aller défendre les murs de Carthage.
-Vaincu à Zama, il porta inutilement en
-Asie sa haine contre les Romains. Philippe,
-défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours
-à leur clémence; et quand Persée voulut
-relever la Macédoine de l’abaissement où elle
-étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses
-enfans le triomphe de Paul Emile. Antiochus,
-trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus
-en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler
-son fils au milieu d’une armée victorieuse,
-et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus
-qu’un amas de ruines. Rome enfin régnoit
-presque sur tout l’univers; mais elle-même étoit
-chancelante dans sa haute fortune; et tandis
-qu’elle effrayoit les nations, un philosophe
-<span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
-qui auroit examiné les fondemens de sa grandeur,
-auroit lui-même été effrayé du sort qui
-attendoit les Romains.</p>
-
-<p>Si la république de Lacédémone, malgré
-les lois austères et sages de Lycurgue, auxquelles
-elle obéissoit religieusement depuis
-sept siècles, ne put asservir la Grèce, et
-résister en même temps à l’attrait d’imposer
-des tributs<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, et de s’enrichir des dépouilles
-de ses ennemis, comment seroit-il possible
-que les Romains, chez qui l’amour de la pauvreté
-n’avoit jamais été une vraie passion,
-comme dans les Spartiates, n’eussent pas abusé
-de même de leurs victoires? Sparte se flattoit
-de pouvoir être riche et d’avoir un trésor
-qu’elle destinoit à faire des entreprises considérables
-contre ses ennemis, sans que ses
-citoyens renonçassent à leur ancien mépris
-pour les richesses: elle se trompoit; et la loi
-sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie
-défendoit aux particuliers de posséder aucune
-pièce d’or ou d’argent, fut bientôt violée
-<span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
-impunément. Les Romains, beaucoup moins
-attentifs à se précautionner contre les charmes
-de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune
-domestique à mesure que leur république
-agrandiroit son empire et ses richesses.</p>
-
-<p>Tant que les Romains ne vainquirent que
-des peuples aussi pauvres qu’eux, leur gouvernement
-mérita tous les éloges que je lui ai
-donnés; mais les principes en furent détruits,
-dès qu’ils eurent porté la guerre en Afrique
-et en Asie: les vices de ces riches provinces
-passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se
-développa dans le cœur des Romains de nouvelles
-passions; les besoins s’accrurent et se
-multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités
-devinrent nécessaires, et l’ancienne
-austérité des mœurs ne fut plus qu’une rusticité
-brutale. Quand cette contagion eut gagné
-le peuple, qu’il eut appris des grands à vouloir
-être voluptueux, et qu’il regarda sa pauvreté
-comme le dernier des opprobres, il fut
-prêt à faire toutes sortes de lâchetés pour acquérir
-de ces richesses que la cupidité des
-citoyens faisoit regarder comme le premier
-des biens. L’autorité dont il jouissoit ne servit
-plus que d’instrument à ses passions. La puissance
-publique passa bientôt entre les mains
-<span class="pagenum" id="Page_303">303</span>
-des riches, qui, marchandant et achetant les
-magistratures et les suffrages dans les comices,
-se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences
-trompeuses de l’ancien gouvernement,
-les Romains obéirent en effet à une véritable
-aristocratie.</p>
-
-<p>D’un côté, une foule de particuliers se sont
-emparés des richesses des vaincus et des contributions
-des provinces; de l’autre, la loi Licinia,
-qui ne permet de posséder que cinq cents
-arpens de terre, n’a point été abrogée par
-une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les
-plus sages contre le luxe; là, des citoyens
-plus riches que des rois forcent, par un faste
-imposant, les lois à se taire. La république
-avoit été autrefois partagée en patriciens et en
-plébéïens; elle le fut alors en citoyens riches
-et en citoyens pauvres. L’espérance d’être
-libres, que Brutus avoit donnée aux plébéïens,
-fut le titre dont ils se servirent pour reprendre
-leur première dignité, et forcer la noblesse
-à renoncer à ses prérogatives. La loi Licinia
-devenoit un titre aussi fort en faveur des
-pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances
-les bienfaits des riches, ils concevroient
-le dessein de partager leur fortune. Il
-s’est donc formé une nouvelle source de dissentions
-<span class="pagenum" id="Page_304">304</span>
-dans la république Romaine; les lois
-et les mœurs sont une seconde fois en opposition:
-les Romains doivent donc être agités
-sur le partage des richesses comme ils l’ont
-été sur leur partage de l’autorité. Mais le gouvernement
-ne met plus de frein à leur passion,
-et il faudroit bien peu connoître le cœur humain
-et la sympathie que les vices ont les uns
-pour les autres pour penser que ces nouveaux
-troubles ne fussent pas aussi funestes aux Romains
-corrompus, que les premiers avoient
-été avantageux aux Romains vertueux.</p>
-
-<p>Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul
-que la république étoit menacée de sa ruine.
-La vaste étendue de sa domination l’exposoit
-encore à de plus grands dangers; elle lui avoit
-fait perdre l’autorité quelle avoit sur les magistrats;
-et si les Romains ne succomboient
-pas sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient
-se voir opprimer par leurs proconsuls.</p>
-
-<p>Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir
-d’un consul à la tête de son armée, il lui
-étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire
-des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le
-sénat, sous les yeux duquel il est, et qui l’observe,
-n’a qu’à retirer les secours qu’il donne
-à l’armée, pour faire échouer un général dont
-<span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
-il soupçonneroit la fidélité. La sûreté publique,
-à cet égard, naissoit donc de ce que
-l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y
-subsister par eux-mêmes, ni de cacher pendant
-long-temps leurs entreprises. Voilà ce qui
-tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance
-de la république, ou plutôt ce qui les
-rendoit toujours sujets. Mais ce contre-poids
-du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les
-armées passèrent les mers. Les consuls, qui
-n’avoient été que consuls en Italie, furent
-dans les provinces éloignées, consuls, préteurs,
-censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient
-avec les nations voisines, de leur commandement,
-disposoient de leurs conquêtes,
-distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient
-l’état des tributs et de contributions. Ils
-commandoient dans de riches provinces, qui
-les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes
-à tous les besoins de leur armée; aussi César
-et Crassus, avec les seules forces de leur gouvernement,
-firent-ils la guerre sans le consentement
-de la république dont les secours leur
-étoient devenus inutiles.</p>
-
-<p>La puissance énorme que les consuls s’attribuoient
-ne causa aucune alarme aux Romains,
-parce qu’elle étoit favorable aux
-<span class="pagenum" id="Page_306">306</span>
-progrès de leurs armes et à l’agrandissement
-de leur empire, et qu’emportés par leur ambition,
-ils ne jugeoient de leurs intérêts que
-par les succès de leurs légions. L’aveuglement
-de la république alla si loin, qu’au lieu
-d’établir quelque nouvelle proportion qui lui
-conservât sa supériorité sur les consuls, elle
-ne fut bientôt frappée que des inconvéniens
-attachés à la durée annuelle de leur magistrature.
-«N’est-il pas insensé, disoit-on à
-Rome, qu’esclaves d’une misérable habitude,
-nous nous comportions aujourd’hui de même
-que si nous avions encore à faire avec les
-Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos
-pères avoient raison de changer tous les ans de
-généraux, puisque leurs guerres les plus difficiles
-se terminoient dans une seule campagne.
-Nos ennemis actuellement ne peuvent être
-vaincus que par une longue suite de succès.
-Pourquoi rappelons-nous donc à la fin de
-sa magistrature un consul qui n’a eu que le
-temps d’ébaucher son entreprise, de s’instruire
-du pays où il fait la guerre, de connoître
-le fort et le foible des armées qui lui sont
-opposées, et qui va mettre à profit ses connoissances?
-Nous lui donnons un successeur
-dont les vues sont souvent opposées aux
-<span class="pagenum" id="Page_307">307</span>
-siennes, qui perdra une partie de son année
-à préparer ses succès, et qui sera rappelé à
-son tour avant que d’avoir rien exécuté.» Ces
-discours frappèrent les tribuns; et ces magistrats
-s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius
-de la Grèce. «Sulpicius, dirent-ils,
-a consumé presque tout le temps de son
-consulat à chercher les ennemis: Villius,
-son successeur, n’a pas eu le temps d’en
-venir aux mains; à la veille de combattre,
-il a été obligé de céder le commandement
-à un nouveau consul qui auroit cru se
-déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets
-de son prédécesseur. Enfin, ajoutoient-ils,
-la Macédoine, prête à subir le joug,
-va se relever, et peut-être devenir invincible
-à la faveur de nos caprices, et tous
-les succès passés de Flaminius sont perdus
-pour nous, si on ne le continue dans sa
-magistrature.» L’usage des proconsuls fut
-établi, et des magistrats qui possédoient déjà
-une puissance formidable à la république,
-en furent revêtus assez long-temps pour qu’il
-leur fût enfin aisé de la retenir, de braver
-les lois et d’opprimer leurs concitoyens.</p>
-
-<p>Malgré tant de vices réunis qui précipitoient
-la chûte de la république Romaine, elle fut
-<span class="pagenum" id="Page_308">308</span>
-encore tranquille et même florissante pendant
-quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs
-causes particulières. Telle est la probité que
-l’ancien gouvernement avoit fait naître, et
-qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence
-des lois. L’habitude d’avoir de bonnes
-mœurs fit succéder à leur ruine une hypocrisie
-qui les imitoit. Vicieux chez soi, on
-empruntoit en public le masque de la vertu.
-Avant que la multitude conçut le dessein de
-dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût
-secoué l’espèce d’étonnement et d’admiration
-que leurs richesses lui inspiroient. L’ambition
-ne devoit point être la première passion des
-riches. Il est un certain ordre dans les passions,
-et la monstrueuse avidité des grands
-à piller également la république, ses ennemis
-et ses alliés, les préparoit aux voluptés et
-non pas à la tyrannie. Il falloit un certain
-temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux,
-qui possédoient toutes les richesses du
-monde. Quand ce moment fatal sera arrivé,
-il faudra faire des violences pour avoir encore
-de quoi être voluptueux, et ce sera alors
-que parmi une multitude de citoyens qui
-trouveront dans la confusion et les troubles
-de l’état, plus d’honneurs et de richesses
-<span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
-que la république ne leur en offrira pour les
-attacher à ses intérêts, l’ambition commencera
-à se développer. Pour qu’il se forme des
-tyrans dans Rome, il faut qu’on y puisse
-se flatter d’usurper la souveraineté, et il ne
-sera permis de l’espérer que quand Rome sera
-remplie d’une vile populace, chassée de ses
-héritages et honteuse de sa pauvreté, et que
-les armées, composées de ces citoyens méprisables,
-aimeront autant piller Rome que Carthage
-ou Numance.</p>
-
-<p>Ce qui empêcha les Romains de prévenir,
-lorsqu’il en étoit encore temps, les maux dont
-la république étoit menacée, c’est que ce fut
-sa prospérité même qui ruina les principes
-de son gouvernement; et rarement un peuple
-est-il assez sage pour se défier de sa prospérité,
-et la regarder comme un commencement
-de décadence. Quand le premier Scipion eut
-soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner
-qu’ils éprouveroient bientôt quelque
-révolution. Mais la défaite d’Annibal et de
-Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que
-celui de la joie? Tandis que toute la république,
-enivrée de ses succès, croyoit toucher
-à cette monarchie universelle promise par les
-Dieux, auroit-on entendu les remontrances
-<span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
-d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers
-la prospérité présente, eût annoncé que Rome
-étoit prête à périr?</p>
-
-<p>Parmi tant de causes de leur ruine, les
-Romains n’aperçurent que la corruption des
-mœurs; et à ce torrent, qui s’enfloit de jour
-en jour, quelques honnêtes gens n’opposèrent
-pour toute digue que l’exemple impuissant,
-je dirois presque ridicule de leurs vertus,
-et quelques anciennes lois que les Romains
-regardoient déjà comme des témoignages de
-la grossièreté de leurs pères. Que servoit-il
-à Caton le censeur de s’écrier continuellement:
-«Nos ancêtres, ô nos ancêtres! ô
-temps! ô mœurs!» et de déclamer contre
-le luxe en faveur de la loi Oppia? On pardonne
-au chagrin d’un poëte<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de conseiller
-aux Romains de jeter leurs trésors dans la
-mer, ou d’en orner le capitole; mais un
-censeur, un homme d’état, peut-il penser
-<span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
-que la jouissance des richesses et des voluptés
-sera moins persuasive que son éloquence? Il
-ne s’agissoit pas d’empêcher la révolution des
-mœurs et du gouvernement, elle étoit inévitable;
-mais il falloit la rendre moins fâcheuse
-et la retarder.</p>
-
-<p>Après la seconde guerre Punique, il se présentoit
-une voie bien simple pour conserver
-à la république son ancien gouvernement,
-ou du moins pour empêcher que les changemens
-qu’il devoit éprouver ne produisissent
-ces désordres effrayans qui firent succéder à
-la liberté la tyrannie la plus accablante. Au
-lieu de ces commissaires que les Romains
-envoyoient quelquefois dans leurs nouvelles
-conquêtes pour en régler les affaires, ils auroient
-dû tenir constamment dans les provinces
-où ils avoient des armées un certain
-nombre de sénateurs pour y représenter la
-majesté de leur corps. Ces députés, en jouissant
-dans l’étendue de leur département de
-la même autorité que le sénat de Rome avoit
-en Italie, n’auraient laissé aux proconsuls
-que le même degré de pouvoir qu’avoient eu
-les premiers consuls qui soumirent les peuples
-voisins de Rome. Ces sénateurs auroient été
-les maîtres du gouvernement civil dans les
-<span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
-provinces vaincues; ils auroient traité avec
-les alliés et les étrangers, et reçu les impôts,
-les contributions et les tributs. Ils auroient
-été chargés de la paie des soldats, et de
-leur fournir des armes et des subsistances;
-les proconsuls leur auroient par conséquent
-été soumis.</p>
-
-<p>Il n’étoit pas moins aisé de retenir ce sénat
-provincial dans son devoir, et de le rendre
-dépendant du sénat de Rome. La famille de
-ces sénateurs auroit été un otage de leur
-fidélité. On eût rappelé tous les ans les trois
-plus anciens commissaires; on en eût substitué
-trois nouveaux à leur place, et, en
-supposant ce sénat provincial composé de
-douze sénateurs, chacun d’eux n’auroit été
-en fonction que pendant quatre ans, et toujours
-avec de nouveaux collègues; ce qui
-les auroit empêché de rien entreprendre contre
-la république, à laquelle ils seroient demeurés
-soumis, malgré la supériorité qu’ils auroient
-eue sur les généraux d’armée.</p>
-
-<p class="sepb4">On devine sans peine tout ce qu’un établissement,
-si propre à réprimer l’ambition
-des proconsuls, sans rien retrancher du pouvoir
-que doit avoir un général d’armée, auroit
-produit d’avantageux à mille autres égards.
-<span class="pagenum" id="Page_313">313</span>
-Les provinces n’auroient point été exposées
-aux concussions énormes de leurs gouverneurs
-et des proconsuls. Les richesses, transportées
-peu-à-peu à Rome, n’y auroient pas fait cette
-irruption violente et subite, qui ne laissa le
-temps, ni de prévoir le danger, ni de réfléchir
-sur la situation où l’on se trouvoit, ni
-de faire des lois. Le changement des mœurs
-se fût fait d’une manière insensible; les usages
-nouveaux que l’élévation des Romains et leurs
-nouvelles passions rendoient nécessaires, se
-seroient établis sans révolter les esprits, et
-les lois auroient été oubliées, et non pas
-violées avec emportement. Non-seulement on
-eût prévenu les guerres civiles, que l’indépendance
-des généraux alluma, mais, si quelque
-tribun ambitieux avoit tenté de remuer, et,
-sous prétexte de faire revivre les anciennes
-lois, de s’emparer du gouvernement et d’établir
-sa tyrannie, le sénat, qui auroit été
-réellement le maître de toute l’autorité, en
-ayant les armées à sa disposition, l’auroit
-arrêté dès le premier pas.</p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_314">314</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3>LIVRE SECOND.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Les</span> troubles pouvoient d’abord éclater par
-quelqu’entreprise des armées sur la liberté publique;
-et vraisemblablement la seule raison
-qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit
-trop ouvertement criminelle, trop contraire à
-la manière de penser des Romains, en un mot,
-trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui
-précède toujours les actions injustes, inusitées
-et importantes, et qui fit balancer l’ambitieux
-César, lui-même, sur les bords du Rubicon,
-quoiqu’il fut enhardi par l’exemple d’une
-guerre civile et les vœux d’une partie de la
-république, retint sans doute beaucoup de généraux
-dans le devoir, depuis le premier
-Scipion jusqu’à Sylla.</p>
-
-<p>Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains,
-une tradition avantageuse des anciennes querelles
-de la noblesse et du peuple; et non-seulement
-elle étoit propre à rendre excusable
-un tribun séditieux, mais à le faire même regarder
-comme le vengeur de la justice et des
-lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec
-<span class="pagenum" id="Page_315">315</span>
-moins de danger et plus de décence, en excitant
-des émotions populaires; et dès-lors, il
-étoit naturel que les désordres qui devoient
-perdre la république Romaine, et dont je vais
-tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent
-par les tribuns.</p>
-
-<p>Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit
-souvent à Tibérius Gracchus, son
-fils, son indifférence pour le bien public, tandis
-que sa patrie avoit besoin d’un réformateur;
-et qu’en retirant de l’oubli les réglemens qui
-avoient fait la grandeur des Romains, il pouvoit
-se rendre aussi illustre que les plus grands
-capitaines. D’autres prétendent qu’en voyageant
-dans l’Italie, il fut touché de l’état déplorable
-où il vit les campagnes. Elles étoient désertes,
-ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius,
-témoin des suites funestes du luxe, crut,
-dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un moment
-à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de
-penser que l’ambition seule l’inspira. S’il se
-couvrit du masque de réformateur, ce fut pour
-se concilier la faveur de la multitude, et par-là
-se rendre le maître d’une république dont le
-gouvernement n’étoit plus susceptible d’aucune
-réforme avantageuse, et à qui sa liberté commençoit
-d’être à charge.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span>
-C’est avec le téméraire projet d’arracher aux
-riches leur fortune, et de les réduire à ne posséder
-encore que cinq cens arpens de terre,
-que Tibérius brigua et obtint le tribunat.
-Cette entreprise étoit sage de la part d’un ambitieux
-qui avoit besoin de présenter un grand
-intérêt pour émouvoir de grandes passions;
-mais elle étoit insensée dans un magistrat qui
-n’auroit voulu que soulager la misère du
-peuple, et pourvoir à sa subsistance. Tout ce
-que Rome renfermoit de citoyens, que la loi
-Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius,
-qui étoit devenu l’idole de la multitude. Pour
-les uns, c’est un séditieux qu’il faut faire périr,
-et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour
-les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi
-des tyrans et le défenseur de la liberté.
-Si le tribun n’eût eu que de bonnes intentions,
-il auroit dès-lors renoncé à son entreprise.
-Pouvoit-il être assez peu éclairé pour
-ne pas voir que les riches consentiroient plutôt
-à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs
-richesses? Les injures de ses ennemis lui donnèrent
-de la colère, les éloges de ses partisans
-augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la
-fois aigri et flatté, devint plus entreprenant.
-Content jusqu’alors de gémir sur les maux des
-<span class="pagenum" id="Page_317">317</span>
-Romains, de tendre en apparence une main
-secourable aux malheureux, de peindre avec
-adresse la cupidité des grands, ou de faire
-voir combien il étoit injuste que tant de citoyens
-d’une république qui étoit maîtresse du
-monde fussent plongés dans la misère, il avoit
-plutôt paru se laisser emporter par les sentimens
-du peuple, que lui inspirèrent les siens;
-actuellement il l’invite lui-même à tout oser.
-La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait
-adroitement apercevoir, en feignant de la
-cacher, avertit continuellement la multitude
-que les grands sont capables d’un assassinat,
-et que l’occasion de ramener l’égalité est arrivée,
-mais qu’un moment peut la faire disparoître.
-Il faut que les lois se plient aux volontés
-de Tibérius; il viole en tyran celles qui
-lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son
-collègue, met opposition à ses décrets, il le
-prend à partie, l’accuse de trahir les intérêts
-du peuple, et le fait déposer.</p>
-
-<p>La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs,
-chargés de la mettre en exécution, étoient
-même nommés. Il s’en falloit bien, cependant,
-que le triomphe du tribun fût assuré;
-il croyoit avoir vaincu les riches, et il n’avoit
-fait que les réduire au désespoir; il devoit
-<span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
-craindre quelque violence de leur part, et il
-n’avoit pris aucune mesure pour la prévenir
-ou la repousser. C’est dans ces circonstances
-qu’Attale, roi de Pergame, nomma, en mourant,
-le peuple romain son héritier. Tibérius, enhardi
-par ses premiers succès, et pour achever de
-se rendre le tyran de Rome, se proposa aussitôt
-de partager cette succession entre les plus
-pauvres citoyens; mais le seul projet de cette
-loi trouvant les esprits dans une extrême fermentation,
-excita de si grands mouvemens, que
-le tribun connut enfin le péril dont il étoit
-menacé. Son tribunal même lui paroît un asyle
-peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte de
-la place, ne lui permettant pas de se faire entendre,
-il porta à plusieurs reprises ses mains à
-la tête, pour avertir le peuple qu’on en veut
-à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le
-défendre. A ce geste, les riches croient rencontrer
-le prétexte heureux qu’ils cherchoient
-depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force
-ouverte. Ils publient qu’<ins id="cor_42" title="ils">il</ins> s’est emparé du
-diadême d’Attale, et feignent d’être persuadés
-qu’il demande à la multitude de le couronner
-roi de Rome. Il n’est plus question que de
-sauver la liberté prête à périr; et Scipion Nasica,
-accompagné de tous les prétendus ennemis
-<span class="pagenum" id="Page_319">319</span>
-de la royauté, fond les armes à la main,
-sur la populace qui entouroit le tribunal de
-Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son
-magistrat, obligé de céder à l’orage et de
-prendre la fuite, est assassiné par un de ses
-collègues.<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></p>
-
-<p>Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que
-quand il se crut en état de venger son frère;
-mais il trouva cette magistrature prodigieusement
-avilie entre ses mains. Il devoit être le
-magistrat du peuple, et il n’étoit que le chef
-d’une populace chassée de ses héritages, accablée
-de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas
-emportée, et qui n’avoit plus aucune part à
-l’administration publique. Les tribuns, successeurs
-de Tibérius, avoient été des hommes
-riches, mais avares et non pas ambitieux;
-ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement
-de la loi Licinia, de flatter la cupidité
-de la multitude, et d’entretenir l’esprit d’audace
-et de révolte, auquel elle commençoit à
-s’accoutumer, ils entrèrent dans la ligue que
-les riches avoient formée pour résister plus
-efficacement aux lois qui les condamnoient,
-<span class="pagenum" id="Page_320">320</span>
-et avoient contribué de tout leur pouvoir à
-affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.</p>
-
-<p>Caïus, à qui le gouvernement actuel de la
-république ne fournissoit aucune ressource
-propre à rendre à sa magistrature son ancien
-lustre, et le crédit dont son ambition avoit
-besoin, imagina de donner le droit de bourgeoisie
-Romaine à plusieurs peuples considérables
-du voisinage de Rome. Dès-lors, le
-tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva
-le courage du peuple, menaça les riches
-des principales forces de l’Italie, et fut en état
-de les accabler.</p>
-
-<p>Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et
-César le furent dans la suite, si, instruit par la
-fin tragique de son frère, de ses intérêts, de la
-situation des Romains, et de ce qu’il avoit à
-craindre de la part des grands, il eût jugé que
-tout tempérament ruineroit une entreprise
-aussi audacieuse que la sienne, et que la force
-seule, pouvoit le faire réussir. Mais, soit que
-les esprits ne lui parussent pas d’abord assez
-préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus
-l’ambition d’un magistrat que d’un homme de
-guerre; soit qu’il se flattât d’intimider les
-riches, par son alliance avec les Italiens, et de
-les dominer sans se couvrir de l’opprobre de les
-<span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
-avoir vaincus par les armes; il voulut procéder
-dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis
-une ressource contre les coups qu’il vouloit
-leur porter.</p>
-
-<p>Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius
-qui s’opposât à la publication de ses réglemens.
-Au contraire, dès que Caïus proposoit
-une loi favorable à la multitude ou aux étrangers,
-Livius Drusus, son collègue, se faisoit
-une règle d’enchérir sur ses demandes, et de
-publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe
-du sénat. Dupe de cette politique, la populace
-ne savoit à qui elle devoit s’attacher, et
-elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de
-protecteurs. Caïus, dont la considération diminuoit
-à proportion que celle de son rival augmentoit,
-se vit réduit à franchir toutes les
-bornes. Il se proposoit de porter dans son troisième
-tribunat, des lois, qui, en ruinant
-entièrement le sénat et les riches, devoient lui
-rendre toute la confiance du peuple et confondre
-Drusus; mais on pénétra ses intentions;
-ses collègues supprimèrent une partie des bulletins
-qui le continuoient dans sa magistrature,
-et dès-lors, sa perte fut jurée. Quoique sans
-caractère, Caïus continua le rôle dangereux de
-protecteur du peuple; et ce ne fut plus qu’un
-<span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
-perturbateur du repos public qu’il étoit aisé
-d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais
-trop tard, les Italiens à son secours. On prit
-les armes, et la défaite de son parti auroit assuré,
-pour toujours, le triomphe des riches,
-si les excès auxquels on venoit de se porter,
-n’avoient dévoilé toute la foiblesse de la république,
-et fait connoître que ce n’étoit plus
-par les lois, mais par la force que tout devoit
-s’y décider.</p>
-
-<p>Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit
-contre l’injustice des citoyens qui
-avoient envahi les richesses de l’état; mais
-ses plaintes étoient toujours tempérées par les
-sentimens pusillanimes que lui inspiroit sa
-pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence
-pour les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé
-à les respecter, et à croire que tous les
-avantages de la société doivent être faits pour
-eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit
-plus les grands que comme des voleurs
-publics dont la fortune étoit élevée sur ses
-ruines. Autrefois il auroit été touché du décret
-que porta le sénat, et par lequel il étoit ordonné
-qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires des
-terres, à condition qu’ils paieroient une certaine
-redevance qui seroit partagée entre les
-<span class="pagenum" id="Page_323">323</span>
-plus pauvres citoyens; aujourd’hui il dédaigne
-les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même;
-et ce n’est plus de leurs richesses seulement,
-qu’il veut dépouiller les riches, il
-songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée.
-La multitude paroît indomptable, parce
-qu’elle espère de retrouver un Gracchus dans
-cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches,
-et qui, réduits à n’avoir que les
-mêmes intérêts, que les plus vils plébéïens,
-ont besoin comme eux d’une révolution, et les
-invitent à ne pas perdre l’espérance. Cette populace
-ne craint point de reprendre une seconde
-fois les armes; elle présume de ses forces, et
-compte sur le mécontentement et les secours
-des Italiens, qu’on venoit de priver du droit
-de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples
-étoient indignes de l’injure qu’ils avoient reçue;
-et leur ressentiment, qui croissoit à
-mesure que les Romains paroissoient plus divisés,
-en fomentoit les divisions.</p>
-
-<p>Les riches, cependant, loin d’opposer à la
-multitude cette union qui fait seule toute la
-sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis
-différens; et le sénat, sous la protection duquel
-ils gouvernoient la république, n’étant
-composé que d’hommes amollis par les délices,
-<span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
-et occupés de leurs affaires domestiques,
-n’osoit avoir une conduite digne de lui et du
-danger dont il étoit menacé. Tour à tour,
-sage, emporté et imprudent, il sentoit échapper
-de ses mains un pouvoir dont il ne savoit
-pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans
-avoir l’art de le retenir. Il se fait donc de l’un
-à l’autre un flux et reflux perpétuels de tyrannie
-et de servitude; et cette confusion subsistera
-jusqu’à ce que quelque citoyen, sous
-prétexte de défendre et de venger le sénat ou
-le peuple<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, s’empare de cette puissance qui
-est comme suspendue entre eux, et que ni
-l’un ni l’autre ne peut conserver.</p>
-
-<p>C’est dans ces circonstances que Marius
-commença à se rendre illustre. Quoique d’une
-naissance obscure, il portoit dans le cœur une
-ambition qui ne devoit pas être satisfaite par
-sept consulats. Il s’étoit fait soldat; et passant
-successivement par tous les grades de la milice,
-il en avoit rempli les fonctions avec la
-supériorité d’un homme né pour être le plus
-grand capitaine de la république. Ennemi de
-<span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
-tout plaisir par une sorte de férocité qui le
-rendoit encore plus dur pour lui-même que
-pour les autres; infatigable dans le travail,
-diligent, actif, parce que le repos lui paroissoit
-insupportable; son courage, quoique extrême,
-étoit la qualité qu’on remarquoit le
-moins.</p>
-
-<p>La réputation de Marius passa des armées
-à Rome, et le peuple fut d’autant plus flatté
-de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son
-ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude
-continuelle, il avoit besoin d’un chef
-qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les
-grands, comme autant de compétiteurs dont
-le crédit et les intrigues devoient lui fermer
-l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux
-qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance
-et ma fortune, et moi je méprise leurs personnes.
-L’emportement de Marius le servit
-utilement; le peuple l’éleva au tribunat; et
-il ne cessa de déclamer contre l’avidité et l’orgueil
-des riches avec cette éloquence grossière,
-mais persuasive, que donnent les seules
-passions.</p>
-
-<p>Si la république ne fut pas dès-lors opprimée,
-ce n’est pas qu’elle eût en elle-même
-quelque principe capable de la conserver
-<span class="pagenum" id="Page_326">326</span>
-contre les attaques d’un tyran qui auroit joint
-les talens militaires de Marius à la politique
-des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette
-sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie.
-Il étoit ambitieux en citoyen; il vouloit que
-la république subsistât, qu’elle fût bien servie,
-et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il
-vouloit que toute la gloire lui en fût due, et
-il n’auroit pas permis à un autre de la servir
-aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit
-point de rétablir les lois des Gracques; il lui
-étoit inutile d’exciter des troubles qui, ne laissant
-aucune voie de conciliation entre les partis
-opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens
-à lui déférer la puissance souveraine; il
-se borna à servir assez bien la multitude pour
-se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages
-quand il aspireroit aux plus hautes
-magistratures.</p>
-
-<p>Marius fut fait consul, et on lui donna en
-même temps le commandement de l’armée de
-Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut
-créé consul une seconde fois, et chargé de
-s’opposer à l’irruption des Cimbres et des
-Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement;
-et ses triomphes, ne servant qu’à
-le rendre plus avide de gloire, il eut toujours
-<span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
-besoin du peuple; et pour conserver son affection,
-il fut à la tête du sénat plus tribun
-que consul. On doit me pardonner les détails
-dans lesquels je vais entrer. Avant que les
-Romains fussent corrompus, c’étoit dans les
-principes mêmes de leur gouvernement qu’il
-falloit chercher les causes de leurs révolutions.
-Désormais que Rome est menacée de sa ruine
-par mille côtés différens, que ses citoyens sont
-plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer
-son caractère aux événemens, elle
-reçoit l’empreinte de celui des hommes qui
-la gouvernent, c’est dans les passions de ces
-hommes, et dans les circonstances où ils se
-sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts
-qui font mouvoir la république.</p>
-
-<p>Les grands, à qui le caractère farouche et
-inquiet de Marius étoit insupportable, s’attachèrent
-ridiculement plutôt à le mortifier qu’à
-ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit
-le plus sensible, ils attribuèrent à Sylla tout
-le succès de la guerre de Numidie. C’étoit lui,
-en effet, qui, n’étant encore que questeur de
-l’armée que commandoit Marius, avoit engagé
-Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains.
-Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on
-faisoit à son protecteur; et pour le venger, il
-<span class="pagenum" id="Page_328">328</span>
-publia que, sans lui, les armées Romaines
-n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette
-dispute frivole, mais propre à faire connoître
-combien les Romains étoient différens de
-leurs ancêtres, devint l’affaire la plus importante
-de la république; il n’est question que
-de la gloire et des services de Marius et de
-Sylla; et ces deux hommes, acharnés à se
-perdre l’un l’autre, se trouvent par-là les
-maîtres de Rome.</p>
-
-<p>Sylla étoit recommandable par une naissance
-illustre, et avec des talens pour la
-guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il
-étoit d’un caractère tout opposé. Sans être
-amolli par les plaisirs auxquels il s’étoit abandonné
-dans sa première jeunesse, il n’avoit
-rapporté de leur commerce que ces grâces qui
-s’associent rarement au grand mérite, et pour
-lesquelles Marius avoit un mépris<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> qui
-l’éloigna d’abord de Sylla. L’un transportoit
-son génie par-tout, et n’avoit qu’une manière
-de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une
-souplesse naturelle qui le rendoit propre à
-<span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
-passer sans effort d’un caractère, ou plutôt
-d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des
-conjonctures où il se trouvoit, et il sembloit
-qu’elles ne développassent que successivement
-ses passions. Marius n’avoit d’amis que par
-intérêt, et il les abandonnoit sans pudeur,
-et sans avoir su les forcer adroitement à mériter
-leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit
-envers les siens d’une fidélité inviolable.
-Marius eut les vices que les chefs de factions
-se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux,
-ingrat, perfide, cruel; mais ces vices
-naissoient du fond de son cœur; au lieu de
-partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement,
-et suivant le besoin des circonstances,
-ils firent la perte de l’un, et établirent la fortune
-de l’autre.</p>
-
-<p>Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement
-les grands, Sylla ne songea point
-à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite
-fut plus habile. Etant le seul homme de
-la république qu’ils pussent opposer à Marius,
-il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant
-même que son ennemi profiteroit de son dévouement
-au sénat, pour accroître sa faveur
-auprès du peuple, il rechercha lui-même
-l’amitié de la multitude. Il lui prodigua ses
-<span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
-richesses, flatta ses goûts, sembla favoriser
-ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan
-des citoyens dont il devoit être bientôt le tyran.
-Par cette politique adroite, Sylla, toujours
-sûr de l’affection des grands, grossissoit le
-nombre de ses créatures des partisans qu’il
-débauchoit à Marius, et se mettoit en état
-d’écraser son ennemi, en réunissant tous les
-esprits en sa faveur.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter
-Capitolin une statue de la victoire, et
-quelques tableaux qui représentoient la manière
-dont il avoit remis Jugurtha entre les
-mains de Sylla. Marius, déjà indigné que son
-ennemi eût fait graver cet événement sur une
-pierre, qui lui servoit de cachet, voulut
-faire enlever ces monumens du capitole. Sylla
-s’y opposa; et cette contestation puérile, tant
-l’esprit de parti est propre à rabaisser les
-hommes, auroit allumé la guerre civile, si les
-peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture
-favorable à leur ambition et à leur vengeance,
-n’eussent pris, de concert, les armes
-pour se faire rendre le droit de bourgeoisie
-Romaine dont on les avoit privés. Cette affaire
-fit diversion aux querelles de Marius et de
-Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore
-<span class="pagenum" id="Page_331">331</span>
-paroître plus occupé de ses intérêts personnels
-que de ceux de la république.</p>
-
-<p>Sylla, qui donna dans la guerre sociale les
-preuves les plus complètes de sa capacité et
-de son bonheur, fut élevé au consulat, et
-chargé de commander l’armée destinée contre
-Mithridate. A ce coup imprévu, Marius croit
-n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un
-tribun du peuple, nommé P. Sulpitius, homme
-sans honneur, hardi, violent, mais habile, et
-ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le
-commandement qu’on venoit de lui décerner.</p>
-
-<p>Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit
-être que l’ouvrage de la violence, et il
-falloit nécessairement troubler la république,
-afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite
-l’ordre, Marius et son complice fissent de
-nouveaux arrangemens et disposassent à leur
-gré des emplois. Heureusement pour eux les
-mêmes causes qui avoient armé les Romains
-les uns contre les autres sous les Gracques,
-subsistoient encore; et sans parler de la loi
-Licinia ni du partage des terres, sujets éternels
-de discorde, on pouvoit toujours compter sur
-les Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre
-de citoyens Romains, mais non pas de la manière
-qu’ils le désiroient. Les articles de la paix
-<span class="pagenum" id="Page_332">332</span>
-portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de
-ces nouveaux citoyens; c’étoit ne leur accorder
-qu’un honneur inutile, puisque les Romains,
-qui composoient trente-cinq tribus, restoient
-absolument les maîtres du gouvernement<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.
-Les peuples d’Italie demandoient donc à être
-distribués dans les anciennes tribus; mais
-comme leur nombre y auroit été beaucoup
-plus considérable que celui des Romains naturels,
-et qu’ainsi ils auroient eu la principale
-influence dans les affaires, et se seroient même
-emparés de toute l’autorité, les Romains ne
-pouvoient se prêter à leurs vœux; et plutôt
-que de consentir à devenir les sujets des peuples
-qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré
-de les subjuguer une seconde fois.</p>
-
-<p>C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui,
-n’étant susceptible d’aucun accommodement,
-devoit se décider par la force, que Sulpitius
-fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer
-la loi que désiroient les alliés; il les
-invite à se rendre à Rome, pour favoriser
-sa proposition, et leur ordonne de se rendre
-<span class="pagenum" id="Page_333">333</span>
-armés dans la place; et au premier murmure
-qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens.
-La république ne s’étoit point encore
-trouvée dans une si monstrueuse confusion.
-Les Romains n’osoient paroître, et les alliés
-croyoient affermir leurs droits en se portant
-aux plus grands excès. Au milieu de ce tumulte,
-Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit
-fait naître. Le point décisif, c’étoit de se
-saisir de la personne de Sylla; il le laissa
-s’échapper, et ce général alla se mettre à la
-tête de l’armée qu’il avoit formée, et qui
-étoit prête à s’embarquer, tandis que le tribun
-abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit
-pas encore remportée.</p>
-
-<p>Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence
-de calme dans la république, fit enfin
-donner à Marius la commission de porter
-la guerre contre Mithridate; mais la joie de
-ce général fut courte. Il apprit en frémissant
-de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés
-à l’armée pour y prendre en son nom
-le commandement, avoient été massacrés par
-les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les
-parens et les créatures de son ennemi; c’étoit
-commencer la guerre civile en soldat, et non
-en politique. Marius devoit-il s’attendre que
-<span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
-Sylla, à la tête d’une armée, laisseroit égorger
-tous ses amis? Content de se venger sans
-songer à se défendre, il ne voit point l’abîme
-auquel il touche, et il ne lui reste d’autre
-ressource que la fuite, quand son ennemi se
-présente aux portes de Rome.</p>
-
-<p>Sylla s’y comporta avec toute la hauteur
-d’un souverain qui châtie une ville révoltée.
-Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans,
-les déclare ennemis de la patrie, et
-met leur tête à prix; il casse la loi qui incorporoit
-les alliés dans les anciennes tribus;
-et pour ôter au peuple un pouvoir dont il
-n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en
-leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature,
-leur défend de rien proposer dans
-la place publique sans l’aveu du sénat, et
-ordonne que les élections ne se fassent désormais
-que par centuries.</p>
-
-<p>Le despotisme de Sylla étoit un prodige
-encore trop nouveau aux yeux des Romains,
-accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne
-passassent pas promptement de la surprise
-à l’indignation. Le peuple murmuroit en
-tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa
-foiblesse, laissa voir qu’il auroit mieux aimé
-craindre des tribuns, que remercier Sylla des
-<span class="pagenum" id="Page_335">335</span>
-faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce
-général eut peur à son tour de la consternation
-qu’il avoit répandue; il craignit qu’on
-ne soulevât contre lui des soldats citoyens
-qui n’étoient pas encore familiarisés avec les
-excès de la guerre civile; et profitant de la
-lenteur de ses concitoyens à le punir, il
-abandonna Rome pour porter la guerre contre
-Mithridate.</p>
-
-<p>Je ne m’étendrai pas davantage sur ce
-morceau de l’histoire Romaine. Ce que j’ai
-dit développe assez la situation de la république.
-Tout le monde sait qu’après le départ
-de Sylla, elle fut gouvernée par le consul
-Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes
-les passions qui font aspirer à la tyrannie,
-et aucun des talens qui peuvent y conduire.
-Je ne sais s’il est une passion plus avilissante
-que l’ambition, quand elle n’est soutenue
-ni par un grand génie, ni par l’amour
-de la gloire. Cinna ébauchoit par étourderie
-des entreprises dont le poids l’accabloit; ce
-n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant
-destiné, malgré sa qualité de consul,
-à n’avoir jamais dans un parti qu’une place
-subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla
-s’étoient rendus les maîtres de la république
-<span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
-à la faveur des troubles, il crut qu’il ne
-falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir
-de la même autorité. Mais à peine se faisoit-il
-craindre, qu’il fut obligé de sortir de Rome
-pour mettre ses jours à couvert, et de confier
-le soin de sa vengeance à Marius, qui
-s’empara une seconde fois du gouvernement
-de la république, et dont le parti fut enfin
-exterminé par Sylla à son retour d’Asie.</p>
-
-<p>Rien n’est plus affreux que le tableau que
-commence à présenter l’histoire Romaine, et
-l’on se sent encore frissonner d’horreur au
-détail des proscriptions abominables de
-Sylla<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<p>Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance
-la plus cruelle sur ses égaux, eut l’audace
-d’abdiquer la puissance souveraine dont
-il avoit joui sous le titre de dictateur perpétuel.
-<span class="pagenum" id="Page_337">337</span>
-Ce dernier trait de la vie de Sylla
-prouve, si je ne me trompe, qu’avec une
-ambition médiocre, il fit la plus haute fortune
-où un homme puisse aspirer. Si la soif
-de dominer l’eût rendu le maître du monde,
-cette passion, qui auroit été extrême, n’eût
-pu être satisfaite par aucune grandeur humaine.
-Plus on cherche à pénétrer le caractère de
-Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût
-été libre de se livrer à son penchant naturel,
-il n’auroit recherché, comme Lucullus, à
-acquérir de la gloire, que pour rendre respectable
-à ses concitoyens l’oisiveté d’une
-vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius
-qui décida du sort de Sylla. Moins d’emportement
-dans le premier, pour se faire
-donner le commandement de la guerre contre
-Mithridate, eût laissé au second toute la
-gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger
-des cruautés de son ennemi, il les surpasse;
-et ne trouvant plus de sûreté que dans l’autorité
-suprême, il s’en saisit; c’est un port
-où il se réfugie pour échapper à l’orage, et
-il ne l’abandonne que quand il croit le calme
-rétabli.</p>
-
-<p>La dictature perpétuelle de Sylla forme une
-époque remarquable chez les Romains. Souvent
-<span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
-ce qui est capable d’arrêter le plus grand
-courage, paroît facile à des hommes médiocres,
-après que l’exemple les a instruits et enhardis.
-C’est, poussés malgré eux par les événemens,
-sans avoir d’objet déterminé et sans savoir
-même où ils arriveroient, que Marius et Sylla
-se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus
-de la puissance publique. Mais tous les
-Romains voudront désormais marcher sur
-leurs traces. La fortune de Sylla donna une
-vaste ambition à tous les ambitieux qui le
-suivirent, et qui se seroient auparavant contentés
-de la préture ou du consulat. De nouveaux
-Cinna aspireront à la dictature perpétuelle,
-et les consuls Lutatius Catulus et
-M. Emilius Lepidus auroient été des tyrans despotiques,
-si l’un ou l’autre eût eu quelqu’un
-des talens de Marius ou de Sylla. On peut
-déjà appliquer à ce temps ce que Cicéron
-dit de celui qui suivit la mort de César:
-«Nous éprouvons<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, écrit-il à Atticus, ce
-qui n’est jamais arrivé à aucun autre peuple;
-la liberté nous est rendue, et la république
-<span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
-est cependant détruite; l’esprit de tyrannie
-survit le tyran.»</p>
-
-<p>Quand l’exemple funeste que donna Sylla
-n’auroit point été contagieux, les vices avec
-lesquels les Romains s’étoient familiarisés,
-pendant le cours des proscriptions, leur auroient
-bientôt donné un nouveau maître. Les
-magistrats ne regardoient leur magistrature,
-qu’ils avoient achetée, que comme l’instrument
-de leur fortune domestique. Les censeurs
-n’osoient exercer leur ministère<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>;
-les lois se taisoient, et rien ne se décidoit
-que par les passions de quelques femmes
-déshonorées. Tout le monde connoît Claudia,
-cette célèbre intrigante, que ses débauches
-auroient rendue infâme dans un siècle moins
-corrompu, et qui trouva cependant le secret
-de vendre ses faveurs, et de gagner par leur
-secours, des amis à son frère, avec qui elle
-étoit accusée d’avoir un commerce incestueux.
-<span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
-L’histoire n’a point dédaigné de conserver
-les noms d’une Précia et de mille autres
-courtisannes qui gouvernoient impérieusement
-la république par leurs amans. Les citoyens
-les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés
-de leurs seuls plaisirs, sans songer
-que leur fortune étoit attachée à celle de
-l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>,
-être des demi-dieux, si les poissons
-qu’ils nourrissoient à grands frais dans leurs
-viviers, étoient assez apprivoisés pour leur
-venir en quelque sorte manger dans la main.
-Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes
-et de débauches, et qui, regardant Rome
-comme une ville abandonnée au pillage,
-enhardirent Catilina à former sa conjuration,
-ou furent ses complices. Caton seul avoit
-de l’honneur; mais se conduisant en citoyen
-de la république de Platon<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> parmi des
-<span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
-brigands, sa vertu ne lui fournissoit que des
-ressources impuissantes, et contrarioit même
-ses bonnes intentions. Le peuple, impatient
-de recouvrer son autorité, pour en faire un
-trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à
-l’aristocratie de Sylla. Depuis que ce dictateur,
-à son retour d’Asie, avoit distribué les
-terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit
-plus d’armée qui ne regardât la guerre civile
-comme un avantage; et les légions n’auroient
-pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des
-généraux. Aux secousses qui ébranloient le
-gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit
-s’élever mille nouveaux tyrans; et cette compagnie,
-qui ne sentoit que sa foiblesse, crut
-qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer
-un nom considérable aux citoyens remuans
-et ambitieux.</p>
-
-<p>Crassus et Pompée étoient alors les deux
-personnages les plus importans de Rome. Le
-premier calculoit le produit des magistratures,
-et les remplissoit plutôt en banquier qu’en
-homme d’état. Quelques talens qu’il eût
-d’ailleurs, on sent que son avance devoit
-le rendre aussi incapable de défendre les
-intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une
-révolution. Pompée, au contraire, à qui ses
-<span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
-concitoyens donnèrent le surnom de grand,
-avoit déjà surpris leur admiration. Quelques
-actions, qui dans sa jeunesse annonçoient de
-grandes qualités, une physionomie noble, où
-l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre,
-la faveur de Sylla, un esprit vif et souple, des
-manières insinuantes et fastueuses, quoique
-populaires, du courage, beaucoup de libéralité,
-une attention singulière à être partout,
-mais principalement l’imbécillité du
-peuple, dont la haine ou l’amour est toujours
-extrême dans les temps difficiles;
-voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des
-Romains.</p>
-
-<p>Il s’étoit fait la plus haute réputation à la
-guerre, en se présentant toujours à propos
-pour consommer les entreprises de la république,
-et recueillir le fruit des succès que
-d’autres avoient préparés. Les Romains crurent
-qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique
-ce grand homme ne le regardât que comme
-un écolier,<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> «qu’il vouloit, disoit-il,
-renvoyer à ses parens bien corrigé de sa
-<span class="pagenum" id="Page_343">343</span>
-présomption.» Après la guerre des pirates,
-la reconnoissance du peuple confondit l’importance
-du service que lui avoit rendu
-Pompée avec sa capacité, il jugea<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> de
-la difficulté de la guerre que ce général avoit
-terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui
-avoit accordé. Tygranes étoit vaincu, ses
-états étoient ouverts aux armées Romaines,
-Mithridate n’avoit plus de ressources; et
-Pompée, dérobant à Lucullus la gloire qu’il
-alloit acquérir, prolonge la guerre par des
-fautes. Il oublie Mithridate, pour s’arrêter
-chez de petits rois qui implorent sa protection;
-et sa vanité, satisfaite de leurs respects,
-s’occupe gravement (qu’on me permette cette
-expression) de leurs tracasseries, lorsqu’il
-falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine
-enfin cette guerre que quand son ennemi,
-trahi par sa famille, se donne la mort par désespoir.
-L’appareil extraordinaire du triomphe
-de Pompée (car jamais on n’avoit tant vu
-de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes
-aux yeux des Romains; et comme on décerna
-<span class="pagenum" id="Page_344">344</span>
-dix jours d’actions de graces publiques, le
-double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors,
-le peuple crut que Pompée surpassoit du
-double tous les généraux précédens.</p>
-
-<p>Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit
-être, mais non pas aussi mauvais que
-le permettoit la situation malheureuse de la
-république. On lui sut gré, après ce qu’on
-avoit éprouvé de la part des autres généraux,
-de ce qu’il licencia ses soldats en
-entrant en Italie, et ne vint point à Rome
-pour y dominer par la force. Parce qu’il ne
-fut ni un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût
-des intentions plus criminelles, on l’érigea
-en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature,
-mais il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition,
-ou plutôt sa vanité, se repaissoit de
-l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit
-craindre aucune violence, pourvu qu’on
-lui permît, en attendant, d’être le premier
-citoyen de la république.</p>
-
-<p>Soit que Pompée, enhardi par tant de
-faveur, dédaignât l’empire que lui avoit donné
-le sénat, et ne voulût tenir son autorité que
-de lui-même; soit qu’il craignît qu’une trop
-grande tranquillité n’altérât son crédit, ou
-qu’il crût que les anciennes dissentions des
-<span class="pagenum" id="Page_345">345</span>
-Romains le rendroient plus nécessaire, il
-cassa les lois de Sylla; et en rendant aux
-tribuns leur première dignité, invita le peuple
-à reprendre son orgueil, son indocilité et son
-ambition. Cette conduite, si blâmée par
-Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts
-actuels des Romains, étoit sage dans les
-principes de son auteur. Vain et présomptueux,
-il devoit se flatter d’asservir les deux ordres
-de l’état l’un par l’autre, dès que leurs
-anciennes querelles recommenceroient, de
-balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre.
-Quelques historiens l’ont même soupçonné
-d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont
-cru qu’il avoit voulu exciter des troubles pour
-faire sentir aux Romains les inconvéniens de
-leur liberté; et en les lassant de leur condition,
-les forcer à lui offrir la dictature
-perpétuelle.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu
-autant de génie que de présomption, il auroit
-eu le succès dont il se flattoit; mais loin d’être
-l’ame des mouvemens de la place publique,
-il ne sut pas même en prévoir le cours. Toujours
-embarrassé au milieu des débats du
-sénat et du peuple, il n’en impose à aucun
-<span class="pagenum" id="Page_346">346</span>
-parti; tandis que César, qui travaille sourdement
-à dominer, profite seul de sa politique.</p>
-
-<p>Sylla avoit découvert en César plusieurs
-Marius. A peine étoit-il connu à Rome, qu’il
-l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit
-par des liaisons secrètes à tous les partis,
-multiplioit les vices des Romains: jusqu’à ses
-foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile,
-et dirigeoit les complots dont à peine il
-paroissoit le complice. C’est un objet digne
-d’occuper un philosophe, que de démêler, à
-travers l’obscurité dont César s’enveloppe,
-et les moyens bas auxquels il a recours pour
-s’élever à la dictature, ce courage héroïque
-et cette élévation d’ame qui ne parurent que
-quand il y parvint. Il eut dès sa jeunesse
-la même audace, la même ambition et la
-même ardeur de se signaler et de dominer
-qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions
-sont libres, et elles sont captives dans
-le citoyen. Où l’un commande, il faut que
-l’autre insinue. Le premier doit se montrer
-tout entier aux Macédoniens, pour les rendre
-dignes d’exécuter ses projets; le second doit
-respecter les préjugés de ses concitoyens,
-<span class="pagenum" id="Page_347">347</span>
-ménager leurs vices, et les rassurer contre
-son mérite et ses talens, pour les préparer à
-lui obéir.</p>
-
-<p>Quelqu’habile que fût César, il sentit combien
-il auroit de peine, dans une république
-où les affaires changeoient chaque jour de
-face, à former un parti qui pût contre-balancer
-ceux de Pompée et de Crassus. Il jugea, et
-c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il
-falloit réunir ces deux hommes, et qu’en
-qualité de médiateur, il lui seroit aisé de profiter
-de leurs anciens soupçons de débaucher
-leurs amis, et de se rendre, en un mot, le
-maître de la ligue, dès qu’il serviroit de point
-de réunion à ses chefs.</p>
-
-<p>Crassus se prêta aux ouvertures de César,
-avec tout l’empressement d’un homme, qui,
-n’ayant encore joué qu’un second rôle, se
-trouve associé au premier. Pompée devoit
-voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui dans
-cette association; de supérieur qu’il étoit à
-Crassus et à César, il se rendoit leur égal;
-mais sa présomption ordinaire et sa timidité
-ne lui représentèrent ces deux collègues que
-comme deux instrumens ou deux appuis de
-sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus,
-Pompée et César s’obligèrent à n’avoir qu’un
-<span class="pagenum" id="Page_348">348</span>
-même intérêt, à ne former que les mêmes
-entreprises, et à se soutenir mutuellement de
-tout leur crédit. Dès-lors toute la puissance
-du sénat et du peuple passa dans les mains
-des triumvirs; et le gouvernement, tantôt
-aristocratique, tantôt populaire, ou plutôt
-l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.</p>
-
-<p>Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel
-il étoit tombé<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Il voulut rompre avec César,
-dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais
-il n’en étoit plus temps: et en se dégageant
-du triumvirat, il n’eût occupé dans la république
-qu’une place subalterne. Le grand
-Pompée n’est plus que l’instrument de la fortune
-de César. Il est content de remuer sans
-agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès.
-Bientôt il jouit avec une espèce de stupidité
-de la puissance qu’il ne peut retenir. Il
-craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que
-sa vanité, venant au secours de son ambition
-alarmée, lui persuade qu’il a fait la
-<span class="pagenum" id="Page_349">349</span>
-fortune de César, parce que César a ruiné la
-sienne.</p>
-
-<p>Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans
-son gouvernement des Gaules, pour que la
-république pût lui donner un successeur,
-ou rejeter impunément ses demandes, quelque
-contraires qu’elles fussent aux usages les
-plus respectés. Les amis de Crassus, qui
-avoit péri dans son expédition contre les
-Parthes, lui étoient étroitement attachés. Il
-avoit fait passer à Rome des sommes immenses,
-avec lesquelles ses partisans corrompoient
-les magistrats ou achetoient les magistratures;
-son armée lui étoit aveuglément
-dévouée; il remuoit à son gré tous ces citoyens,
-dont la fortune étoit sans ressource, si la
-république n’étoit pas ruinée; toute sa conduite,
-en un mot, dévoiloit ses projets ambitieux.
-Plus on craignit de voir usurper par
-César la puissance souveraine, plus le parti
-de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son
-ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles
-forces. Il devint même le parti de la
-république; car les citoyens qui vouloient
-se soustraire à la tyrannie, n’étant pas en
-état de se défendre par eux-mêmes, se trouvèrent
-contraints de s’unir à Pompée, comme
-<span class="pagenum" id="Page_350">350</span>
-au protecteur des lois, ou du moins comme
-à l’ennemi le moins déclaré et le moins dangereux
-du bien public.</p>
-
-<p>Ce général, enivré d’un accroissement de
-crédit qui ne devoit que lui faire sentir combien
-il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il
-ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival,
-et d’asservir ensuite ses concitoyens<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, en
-s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils
-différoient trop de lui donner. Plein de ces
-idées, il ne désiroit pas la guerre avec moins
-de passion que César, dont la fortune ne
-pouvoit plus croître ni se soutenir par les
-mêmes moyens qui l’avoient formée. L’un
-et l’autre sont persuadés que les armes doivent
-les dépouiller de toute leur grandeur, ou les
-rendre les maîtres absolus de Rome: et si
-la république est encore tranquille, c’est
-qu’aucun d’eux ne veut passer pour l’auteur
-de la rupture.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_351">351</span>
-César demanda dans ces circonstances qu’on
-lui conservât son gouvernement, ou qu’il
-lui fût permis de se mettre sur les rangs pour
-le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner
-le commandement de son armée,
-chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit
-de souhaiter qu’afin qu’on lui fournît quelque
-prétexte de faire la guerre. C’étoit le desservir
-que de consentir à l’une ou à l’autre de
-ces propositions; car le consulat, s’il l’eût
-obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce
-qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et
-las de cette province, il s’y seroit cru exilé,
-dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit
-pas regardé le gouvernement comme un
-passage à la souveraineté. En portant le sénat
-à tout refuser, Pompée se flatta de réduire
-son ennemi à mener une vie privée, ou s’il
-désobéissoit, de rejeter sur lui tout ce que
-la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit:
-César, plus habile, ne prend le parti ni
-d’obéir, ni de désobéir au sénat; il offre d’abandonner
-les Gaules et de licencier ses troupes,
-pourvu que Pompée désarme de son côté et
-se démette de son gouvernement d’Espagne.
-Cette proposition artificieuse produisit l’effet
-qu’en attendoit son auteur. Les gens bien
-<span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
-intentionnés pour la république la trouvèrent
-raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour
-oser y souscrire, fut réduit à laisser voir ses
-mauvaises intentions, et à se charger du blâme
-de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels.
-Que ne consentoit-il à tout? Croire
-que César parlât sincèrement, c’est une stupidité;
-il se seroit sûrement rétracté. Les
-esprits s’échauffent, les affaires se brouillent,
-le sénat porte un décret contre César, le
-tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est
-allumée.</p>
-
-<p>Pompée voit approcher César de Rome
-sans daigner le craindre: «Quand je le voudrai,
-disoit-il au sénat, qui étoit assez sage
-pour être consterné, je le rendrai plus petit
-que je ne l’ai fait grand.» Toujours persuadé
-qu’il gouverne la république, il n’aperçoit
-pas que Rome va avoir un maître. La veille
-même que son ennemi doit le chasser d’Italie,
-il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer
-pour que César soit abandonné de son armée,
-ou que la terre enfantera des légions quand
-il la frappera avec le pied.</p>
-
-<p>Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à
-demi-vaincu, Pompée parut véritablement tel
-qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient
-<span class="pagenum" id="Page_353">353</span>
-tout, exécute avec diligence, et croit
-n’avoir rien fait tant qu’il lui reste quelque
-chose à faire, Pompée<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, dans la crainte
-de prendre un mauvais parti n’en prend aucun,
-et se laisse emporter par le cours des événemens.
-Son armée est composée de citoyens
-et non de soldats. Elle ne songeoit pas au
-combat, mais à l’emploi des richesses que la
-victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les
-dépouilles de César. Les uns vouloient sa
-charge de grand pontife, les autres son gouvernement
-des Gaules; ceux-ci ses jardins,
-ceux-là sa maison délicieuse de Bayes; et on
-n’attendoit que la bataille pour se mettre en
-possession de tous les biens que possédoient
-les ennemis. L’armée de César ne vouloit que
-vaincre; elle est formée de ces légions qui
-ont subjugué les Gaules, intimidé les Germains
-et les Bretons.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_354">354</span>
-Il n’appartient qu’à un homme consommé
-dans le métier de la guerre de faire remarquer
-toute la sagesse des opérations de César. Il
-n’est pas besoin des mêmes connoissances
-pour juger Pompée; ses fautes sont grossières;
-mais la plus grossière sans doute, ce
-fut, lorsqu’il devoit rester sur la défensive, de
-céder aux plaintes et aux murmures de ses
-soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution,
-et de les mener malgré lui au
-combat. La journée de Pharsale<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, en soumettant
-la république Romaine à César, le
-rendit maître du monde entier, qu’elle avoit
-soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur
-perpétuel, ce général fut un monarque
-absolu, et les Romains n’eurent d’autre voie
-qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie
-et se venger.</p>
-
-<p>Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs
-de ses lettres, de la manière dont Brutus et
-Cassius avoient projeté, conduit et exécuté
-leur conjuration contre César. «Tant que
-nous voudrons consulter la clémence, écrit-il
-<span class="pagenum" id="Page_355">355</span>
-au premier<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, nous verrons renaître des
-guerres civiles et des ennemis de la liberté.
-Vous le savez, je voulois que vous fussiez délivrés
-du tyran et de la tyrannie; pour vous,
-vous avez eu une modération dangereuse dans
-des conjonctures où tout devoit être tranchant
-et décisif; et notre situation présente fait voir
-qui avoit raison de vous ou de moi. Nos
-conjurés, marque-t-il à Atticus, ont exécuté
-un projet d’enfant avec un courage héroïque;
-pourquoi n’ont-ils pas porté la coignée jusqu’aux
-racines même de l’arbre?»</p>
-
-<p>En effet, s’ils se fussent conduits en hommes
-<span class="pagenum" id="Page_356">356</span>
-d’état, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent
-compris dans leur projet les favoris de
-César, les instrumens de sa tyrannie, et tout
-ce qui devoit aspirer à lui succéder. Mais
-Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas
-qu’il lui fût permis de les violer, en punissant
-comme des tyrans des citoyens qui ne l’étoient
-pas encore<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Le sénat devoit oser davantage.
-Il est malheureusement des conjonctures désespérées,
-où la politique ordonne de punir
-les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire
-le mal; le sénat, en proscrivant la mémoire
-de César, auroit dû faire périr Antoine et
-étouffer les espérances du jeune Octave.</p>
-
-<p>Quelque prudente qu’eût été cette conduite,
-il faut cependant en convenir, elle eût été
-incapable de rétablir la république. Les Romains
-<span class="pagenum" id="Page_357">357</span>
-étoient trop vicieux pour se passer d’un
-maître<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. On ne pouvoit leur rendre que
-cette ombre de liberté, dont ils abusoient
-de la manière la plus funeste depuis les troubles
-des Gracques; et leur rendre cette ombre
-de liberté, c’étoit les exposer à repasser, après
-de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions,
-sous le joug du nouveau tyran.
-«Si César et Pompée, dit un des plus grands
-génies qu’ait produit notre nation<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> avoient
-pensé comme Caton, d’autres auroient pensé
-comme César et Pompée.» On peut faire le
-même raisonnement au sujet d’Antoine et
-d’Octave: si on les eût fait périr, ou qu’ils
-eussent été citoyens, d’autres auroient établi
-la monarchie sur les ruines de la république.
-Il n’y avoit plus de liberté à espérer pour
-les Romains, à moins que quelque citoyen,
-après s’être rendu le maître de tout, ne changeât
-<span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
-entièrement la forme de l’état, et en abandonnant
-toutes les conquêtes, ne les contraignît à
-reprendre les mœurs et la pauvreté de leurs
-ancêtres. Mais quand cette réforme eût été
-praticable, devoit-il se trouver quelque Romain
-assez vertueux pour se donner la peine
-d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire
-qu’un pareil usage?</p>
-
-<p>Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs
-singuliers qu’on accorda à César, pour faire
-voir qu’il ne restoit plus dans la république la
-moindre étincelle de génie qui doit animer
-des républicains. César est le tyran de sa
-patrie, et on l’en appelle le père; par la
-constitution même du gouvernement, chaque
-citoyen est obligé à le punir de son attentat,
-et sa personne est déclarée sacrée et inviolable.
-On veut qu’il assiste aux spectacles dans une
-chaise dorée, et une couronne d’or sur la
-tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche
-de ce que fait faire la flatterie. Dans une
-ville où la violence faite à Lucrèce avoit autrefois
-soulevé tous les esprits contre Tarquin,
-on délibère actuellement de donner à César
-un empire absolu sur la pudeur de toutes
-les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies
-publiques ses images à celles des
-<span class="pagenum" id="Page_359">359</span>
-Dieux; on lui établit un temple, des autels
-et des prêtres.</p>
-
-<p>Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir
-dans ces bassesses abominables une
-politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre
-César odieux; mais c’est, je crois, se tromper,
-puisque le peuple pleura sa mort, et que
-le sénat conserva à sa mémoire les mêmes
-honneurs qu’il avoit prodigués à sa personne,
-et porta ce décret absurde<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, par lequel il
-approuve et condamne à la fois César et ses
-meurtriers, ses lois et les vengeurs de la
-liberté.</p>
-
-<p>L’imbécillité des conjurés et la mollesse
-du sénat mirent entre les mains d’Antoine
-toute la puissance de César. Dépositaire de
-son testament et revêtu du consulat, rien ne
-put lui résister. Sous prétexte de remplir les
-volontés du dictateur, il se rend le maître
-de la populace et des légions, et fait trembler
-le sénat. Il exécute ce que César lui-même
-<span class="pagenum" id="Page_360">360</span>
-n’auroit osé entreprendre ni penser<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, et
-dispose enfin de tout si souverainement, que
-les conjurés ne trouvant plus de sûreté dans
-Rome, sont obligés de chercher un asyle dans
-leur gouvernement.</p>
-
-<p>Cicéron, qui dans ces circonstances commença
-à gouverner le sénat, trouva les affaires
-dans un <ins id="cor_44" title="cahos">chaos</ins> énorme<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Sans principes,
-sans règle, sans objet; tous les jours on prenoit
-un nouveau parti sans en prendre jamais
-un plus sage, et tous les jours les maux de la
-république se multiplioient. Quelqu’insensé
-que lui eût paru ce décret plein de contradictions
-dont je viens de parler, il ne laissa pas
-que d’y conformer sa conduite. Il fait charger
-Octave de porter la guerre contre Antoine, et
-engage le sénat à lui accorder les distinctions
-les plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette
-politique il affoiblit les conjurés, c’est-à-dire,
-<span class="pagenum" id="Page_361">361</span>
-le parti de la liberté<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, et qu’il prévoie même
-qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se
-faire craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt
-de se réconcilier avec lui, pour accabler
-de concert Brutus et Cassius, leurs véritables
-ennemis, et se rendre les maîtres du peuple
-Romain en rétablissant la tyrannie de César.</p>
-
-<p>Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite
-aussi extraordinaire que celle de Cicéron,
-si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère,
-et les intérêts particuliers qui devoient le faire
-agir dans cette occasion. Cicéron devoit à sa
-vanité et à sa philosophie les qualités qui font
-les bons citoyens dans un état tranquille; mais
-sa timidité naturelle le privoit de celles qui
-peuvent rendre un citoyen dangereux ou utile
-à sa patrie dans des temps orageux, où il faut
-avoir plus de courage que de prudence. Les
-périls de la république se grossissoient ou se
-diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit
-plus ou moins intéressé personnellement. De-là
-vient qu’il n’eut jamais une règle fixe pour
-distinguer la timidité de la prudence, ni le
-<span class="pagenum" id="Page_362">362</span>
-courage de la témérité. Tantôt conduit par les
-lumières de son esprit, et tantôt entraîné par
-les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une
-politique propre à prendre des demi-partis,
-et à pallier les maux de la république.</p>
-
-<p>Il montra de la fermeté contre Catilina; mais
-outre qu’il n’ignoroit ni les projets, ni les
-pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu
-par l’éclat de son action et de sa magistrature,
-par le sénat et les vœux de tout le peuple. Il
-eut cependant besoin de faire un effort sur lui-même;
-et c’est cet effort de courage qui, lui
-paroissant héroïque, lui inspira sans doute
-pour son consulat cette admiration puérile dont
-il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra
-naturellement à son caractère, et sa conduite<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>
-fut d’autant plus foible que sa disgrace
-avoit fait une impression très-forte sur son
-esprit, et que ne pouvant par vanité se résoudre
-à mener une vie privée, l’ingratitude
-de ses concitoyens lui avoit cependant donné
-du dégoût pour l’administration des affaires
-publiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_363">363</span>
-Dans le commencement de la guerre civile
-de César et de Pompée, il cherche à contenter
-tout le monde, ne satisfait personne,
-et craint et souhaite en même temps de jouer
-le rôle qu’exigeoit de lui sa dignité de consulaire.
-Il veut être neutre; il se repent de ne
-pas suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur
-de César, et croit toujours avoir pris le
-plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent
-la mort de César, il ne lui fut pas
-possible de se conduire d’une manière plus
-digne de lui et plus avantageuse pour la république.
-Entouré d’hommes jaloux, envieux,
-qui n’osoient rien espérer, et presqu’accoutumés
-à l’esclavage, la crainte publique augmenta
-sa timidité<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Plein de mépris pour
-la conjuration de Brutus et de Cassius, et ne
-les regardant que comme des déserteurs depuis
-qu’ils s’étoient retirés dans leur gouvernement,
-Cicéron ne les jugea plus capables de défendre
-avec succès les intérêts publics contre un
-<span class="pagenum" id="Page_364">364</span>
-homme aussi entreprenant et aussi habile
-qu’Antoine, son ennemi personnel; et il
-favorise Octave dans le dessein de s’en faire
-un protecteur, si les conjurés sont opprimés.
-Brutus développe habilement tous les ressorts
-de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron
-de regarder la mort<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, l’exil et la pauvreté
-comme les plus grands des maux; de craindre
-moins la ruine de la liberté que l’élévation
-d’Antoine, et de pouvoir s’accommoder d’un
-maître qui auroit des complaisances pour lui,
-qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui
-témoigneroit quelque considération en le chargeant
-de chaînes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_365">365</span>
-La situation des Romains devint telle, que
-Cicéron, en écrivant à Brutus, fut enfin forcé
-de convenir que cette guerre étoit accompagnée
-de symptômes plus fâcheux que toutes celles
-qui l’avoient précédé. «Quel que fût, dit-il,
-l’événement des troubles domestiques dont
-notre siècle a été témoin<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, on pouvoit
-toujours espérer de voir subsister quelque
-ombre de république; aujourd’hui, tout est
-changé. Si nous sommes vainqueurs, je ne
-devine point quel sera notre sort; mais si
-nous sommes vaincus, il n’est plus question
-de liberté.»</p>
-
-<p>Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine
-à Modène, forma le projet de le réconcilier
-avec Octave. Cette négociation ne devoit
-pas éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit
-par-là à sa ruine entière pour gouverner
-l’univers avec deux collègues dont il méprisoit
-l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit
-qu’en continuant à défendre le parti de la
-<span class="pagenum" id="Page_366">366</span>
-liberté contre les vengeurs de César, sa fortune
-resteroit bornée à celle de citoyen.</p>
-
-<p>Le second triumvirat fut formé; Antoine,
-Octave et Lepidus partagèrent entr’eux les
-provinces de la république, à l’exception de
-celles que possédoient les conjurés. Lepidus
-joignit la Gaule Narbonnoise à son gouvernement
-d’Espagne. Antoine eut dans son partage
-le reste des Gaules; l’Afrique et les isles
-de la Méditerranée échurent à Octave. Lepidus,
-qui avoit été fait consul, se rendit à Rome
-pour gouverner l’Italie, tandis que ses collègues
-portèrent la guerre contre Brutus et Cassius.</p>
-
-<p>Lepidus éprouva bientôt que ce sont les
-armées, et non pas les magistratures qui
-donnent du crédit pendant les guerres civiles.
-Dans le nouveau partage des provinces qui se
-fit après la défaite des conjurés, il fut trop
-heureux de conserver l’Espagne, et Octave le
-dépouilla même de ce gouvernement, sans lui
-faire la guerre. Pour perdre un homme qui devoit
-sa fortune au hasard et non à son mérite,
-il ne fallut employer que la ruse et l’intrigue.
-L’abaissement de Lepidus dévoiloit les projets
-d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet;
-mais cet élève de César avoit oublié son ambition
-et sa gloire. Enivré de plaisirs, esclave
-<span class="pagenum" id="Page_367">367</span>
-de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre
-bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître
-du destin de l’Orient, et au milieu du faste
-asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer
-à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa
-ruine, et la bataille d’Actium soumit l’univers à
-un seul homme.</p>
-
-<p>La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement
-la monarchie sur les ruines de la république,
-et à qui ses sujets donnèrent depuis
-le nom d’Auguste, mérite une attention particulière.
-Il étoit d’une naissance peu relevée,
-et la raison est confondue, en pensant qu’il
-n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta
-Apollonie, où il faisoit ses études, pour se
-rendre à Rome, et y recueillir la succession
-de César, son père adoptif. On lui représente
-que cette ville ne doit être qu’un précipice
-pour lui; on lui met sous les yeux la fin
-tragique du dictateur et la haine des conjurés;
-on le menace de l’ambition même des amis
-de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement,
-et les dieux défendront la justice de
-ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il
-se flatter de former un troisième parti en sa
-faveur, tandis que toute la république est
-partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable
-<span class="pagenum" id="Page_368">368</span>
-qu’il puisse lutter contre Antoine,
-qui, sous prétexte d’exécuter les volontés de
-César, dispose à son gré de sa succession, et
-attache à sa fortune tous ceux qui aiment la
-leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce pas
-autant de titres qui doivent le rendre odieux
-aux partisans de Brutus et de la liberté? N’auroit-il
-pas été insensé de compter sur la protection
-de Cicéron, et d’attendre de la part
-d’un consulaire si illustre la conduite molle et
-peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne dans
-Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la
-république par le même motif, ceux qui tendoient
-en apparence au même but vouloient
-secrètement y arriver par des chemins différens.
-Octave, si je puis m’exprimer ainsi,
-saisit le joint des différentes cabales, dont les
-deux partis étoient composés. Il sème des
-soupçons, forme des liaisons, fait naître des
-haines, promet, flatte, menace, persuade,
-divise, unit, et parvient enfin par son habileté à
-partager la considération des premiers magistrats,
-à balancer le crédit de Brutus, et à se
-faire craindre d’Antoine.</p>
-
-<p>C’est un spectacle bien surprenant de voir
-conquérir l’univers à un homme qui n’a pas le
-courage de se trouver à une bataille, après
-<span class="pagenum" id="Page_369">369</span>
-avoir affronté avec intrépidité de plus grands
-dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne
-nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius,
-Pansa, Antoine et Agrippa furent braves,
-surent vaincre, et qu’il eut l’art de profiter seul
-de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un
-jour de combat, ne lui présentoit aucun secours
-contre l’épée ou les dards de l’ennemi, l’abandonnoit
-tout entier à la crainte; mais dans les
-autres espèces de dangers, sa timidité naturelle
-disparoissoit devant la foule infinie de ressources
-et d’expédiens que lui prodiguoit le
-génie le plus heureusement formé pour l’intrigue
-et le commandement.</p>
-
-<p>Né avec une ambition qui occupoit toutes
-ses pensées, il ne fut point partagé par d’autres
-passions; du moins elles obéissoient toutes à
-celle-là, d’où elles sembloient naître. En le
-délivrant de ces fougues, souvent trop familières
-aux grands hommes, et souvent si dangereuses,
-sa timidité l’entretenoit dans cette
-espèce de calme si utile à un ambitieux, pour
-tracer et faire exécuter à propos les plus grands
-projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel
-d’une lumière supérieure, toutes les
-formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il
-<span class="pagenum" id="Page_370">370</span>
-n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête
-homme; il n’avoit aucun des vices qui le dégradent;
-toujours prêt à se revêtir de la
-vertu ou du vice que le temps et les circonstances
-lui rendent utile, il est tour-à-tour l’ami
-et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus
-et des conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa,
-dont le mérite trop éclatant lui devenoit suspect,
-il lui est indifférent de le faire périr, ou
-de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il
-est cruel sans aimer le sang; il ne fait cesser
-de le répandre ni par lassitude ni par remords,
-et il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi
-utile de pardonner, qu’il auroit été auparavant
-dangereux pour lui de ne pas purger la
-république des citoyens inquiets, jaloux de
-leur liberté, vertueux, prudens ou courageux,
-que son usurpation et sa puissance devoient
-offenser.</p>
-
-<p>L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste,
-étoit formée par l’assemblage de toutes
-les magistratures de l’ancienne république.
-En qualité d’empereur, il avoit droit de faire
-la guerre et la paix, étoit le général de toutes
-les armées, levoit des contributions pour leur
-entretien, disposoit de tous les grades militaires,
-<span class="pagenum" id="Page_371">371</span>
-avoit seul les honneurs du triomphe<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>,
-et jouissoit enfin de toutes les prérogatives
-de la dictature, dont le nom étoit devenu
-odieux. Revêtu de la dignité de prince du sénat,
-et souvent consul, il étoit l’ame de cette
-compagnie, et possédoit toute son autorité.
-Comme censeur, il n’y avoit aucun citoyen
-qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur
-la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné
-par aucune loi, et châtioit arbitrairement.
-Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance
-de la religion; et dépositaire de tout
-le pouvoir du peuple, par son titre de tribun,
-sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là,
-il résultoit la puissance la plus étendue que
-jamais monarque ait possédée; et comme les
-Romains n’avoient pu agir autrefois que par
-le ministère de leurs magistrats, ils ne devoient
-désormais avoir de mouvement que par leurs
-empereurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_372">372</span>
-Auguste répandit ses bienfaits sur les armées
-et sur le peuple; il ramena l’abondance; il fit
-de grandes fortunes à quelques particuliers,
-et en fit espérer à tous. La paix fut publiée,
-le temple de Janus fermé, et les citoyens,
-occupés des fêtes et des spectacles qu’on leur
-prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de
-la république, qu’avec les idées de proscriptions,
-de massacres, de guerres civiles, de
-brigandages et concussions. Un peuple heureux
-ne se demande point s’il est libre, ou si
-son bonheur durera; et les Romains, bien
-loin de trembler en voyant la puissance sans
-bornes que possédoit Auguste, la regardèrent
-comme le principe de la sûreté publique. Ce
-prince saisit avec adresse le moment où ses
-sujets comparoient leurs maux passés à la
-prospérité présente; et en feignant de délibérer
-sérieusement s’il devoit conserver l’empire ou
-rétablir la république, il leur tendit un piége,
-fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa
-en quelque sorte d’être un usurpateur.</p>
-
-<p>César eut l’audace puérile de dire que la
-république ne subsistoit plus, et que sa volonté
-devoit servir de loi. Maître de tout, il
-avoit la foiblesse de vouloir que les Romains
-en fussent persuadés. La conduite d’Auguste
-<span class="pagenum" id="Page_373">373</span>
-me paroît bien plus habile. Comme si ses
-forces eussent succombé sous un poids que
-son ambition trouvoit léger, il ne se charge
-du gouvernement que pour dix ans. Il refuse
-la dictature que le peuple lui défère<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, et ne
-veut point être appelé du nom de seigneur<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.
-Il ne se conduit en apparence que par les conseils
-du sénat, lui renvoie les ambassadeurs
-de quelques rois et de quelques nations libres,
-et lui laisse l’administration des provinces du
-centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées,
-feint de le consulter sur les lois qu’il
-veut porter, et lui permet d’élire ses magistrats.
-Affectant, en un mot, de ne paroître que le
-ministre des lois et de la république, il tâche
-de persuader à ses sujets qu’elles subsistent
-toujours. Il respecte les coutumes anciennes,
-et cache son pouvoir jusqu’à comparoître
-devant les juges en qualité de témoin, et ne
-dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés
-qu’il pouvoit absoudre par un seul mot.</p>
-
-<p class="sepb4">César agit conséquemment au projet odieux
-<span class="pagenum" id="Page_374">374</span>
-qu’il avoit formé d’asservir sa patrie, lorsqu’il
-travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur
-doit en effet tout avilir pour s’élever; mais
-pour se soutenir après son usurpation, il doit
-intéresser les hommes à son sort; et ce n’est
-jamais en les rendant méchans et méprisables
-qu’il y réussit. Pourquoi ne veut-il laisser aux
-Romains que les qualités nécessaires aux plus
-vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout
-citoyen qui conservoit quelque sentiment de
-sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le
-sénat d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés,
-et ne pas opposer des lois sages à la
-licence qu’avoient produite les guerres civiles?
-C’étoit laisser subsister des désordres capables
-de le ruiner, puisqu’ils avoient ruiné la république
-dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste
-affermit son empire, en redonnant de la
-dignité aux Romains; il invite plusieurs sénateurs
-à se faire eux-mêmes justice, et se bannir
-du sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches,
-ruinés de dettes, et à qui César
-avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une
-guerre civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent
-peu-à-peu à leur situation, et
-finirent par l’aimer. Rome enfin donna des
-larmes à la mort d’Auguste; et d’un prince qui
-<span class="pagenum" id="Page_375">375</span>
-n’auroit jamais dû naître, on dit qu’il n’auroit
-jamais dû mourir.</p>
-
-<hr class="hr2" id="r_l_3" />
-
-<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">On</span> a vu des peuples libres perdre le privilége
-de se gouverner par eux-mêmes, et cependant
-ne pas éprouver les ravages du despotisme;
-c’est que la perte de leur liberté n’a pas été
-l’ouvrage d’une révolution subite et orageuse,
-mais de plusieurs siècles, pendant lesquels il y
-a eu entre le prince et ses sujets un balancement
-de puissance qui empêchoit que les
-esprits, en s’irritant, ne se portassent à des
-extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis
-parler ainsi, un mélange des usages anciens
-et des usages nouveaux, et ils se tempéroient
-réciproquement. Quand une loi commençoit à
-être oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître
-en tenoient encore la place. Comme le gouvernement
-s’altéroit d’une manière insensible,
-les sujets conservoient une certaine dignité
-qui les faisoit respecter, et le prince étoit suprême
-législateur, sans pouvoir abuser de toute
-sa puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales
-<span class="pagenum" id="Page_376">376</span>
-de sa nation; il craignoit de choquer
-les usages anciens; ses sujets avoient des
-droits et des priviléges à lui opposer; en un
-mot, il n’y eut point de tyran, quoiqu’il n’y
-eût plus de liberté.</p>
-
-<p>Tel a été le sort de plusieurs nations: mais
-chez les Romains la liberté fut détruite par trois
-batailles sanglantes<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, et on passa si brusquement
-de l’anarchie sous la domination du vainqueur,
-que toutes les passions furent à la fois
-effarouchées; toutes les lois, tous les usages,
-en même temps tous les préjugés renversés;
-et on ne put trouver dans les mœurs aucune
-barrière contre le despotisme. C’est un simple
-citoyen, qui, sans autre droit que la force et
-son audace, se rend le maître de ses égaux. Il
-devoit donc soulever contre lui tous les esprits;
-et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il
-faut qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste
-fut forcé à ne laisser aux Romains qu’une
-image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le
-sénat ou le peuple eût encore joui de quelque
-pouvoir réel, il s’en seroit servi pour dépouiller
-le prince des prérogatives qu’il affectoit. De
-nouvelles dissentions auroient troublé le repos
-<span class="pagenum" id="Page_377">377</span>
-public, et pour n’en être pas la victime, Auguste
-auroit enfin senti la nécessité de posséder
-une puissance sans bornes.</p>
-
-<p>Les vertus et les vices d’un peuple, sont,
-dans le moment qu’il éprouve une révolution,
-la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il
-en doit attendre. C’est l’amour héroïque du
-bien public, le respect pour les lois, le mépris
-des richesses et la fierté de l’ame, qui sont
-les fondemens du gouvernement libre. C’est
-l’indifférence pour le bien public, la crainte
-des lois qu’on hait, l’amour des richesses et
-la bassesse des sentimens, qui sont comme autant
-de chaînes qui garrottent un peuple, et
-le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est
-du point différent où ces vertus et ces vices
-sont portés, que résultent les mœurs convenables
-à chaque espèce de gouvernement. Les
-vertus nobles, austères et rigides, du républicain,
-réduiroient le monarque à n’être qu’un
-simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave
-le rendroient despotique.</p>
-
-<p>Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la
-corruption infâme de Rome, et de ses proscriptions
-qui avoient fait périr tout ce qui
-restoit d’honnêtes gens dans la république,
-on jugera sans peine, que les mœurs, loin de
-<span class="pagenum" id="Page_378">378</span>
-favoriser un reste de liberté, et de seconder la
-modération qu’affectoit Auguste, précipitoient
-au contraire les Romains au-devant du joug.
-Peu contens, en effet, que le prince, ainsi que
-je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir
-de toutes les magistratures; ce qui supposoit
-au moins, que, malgré sa vaste autorité, il
-étoit le ministre de la république et devoit gouverner
-conformément aux lois, ils voulurent
-que son autorité lui fût propre et qu’il ne la
-tînt point de ses magistratures. Il fut réglé
-que, dans le temps où Auguste ne seroit pas
-revêtu du consulat, il auroit toujours douze
-licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On
-l’autorise à convoquer extraordinairement le
-sénat<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, et il lui est permis, sans avoir égard
-<span class="pagenum" id="Page_379">379</span>
-aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux
-à la république, et convenable à la
-majesté des choses divines et humaines, publiques
-et particulières.</p>
-
-<p>Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs
-successeurs dignes de lui, et qui, à son exemple,
-eussent compris que l’excès du pouvoir
-en prépare la ruine<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, il se seroit formé peu-à-peu
-dans l’empire des usages, des règles,
-des bienséances, qui, en établissant une confiance
-réciproque entre le prince et les sujets,
-auroient servi de frein aux passions. Mais plus
-on admire la sagesse avec laquelle Auguste se
-prescrivit des bornes dans l’administration
-d’une puissance, qui, par elle-même, n’en
-connoissoit point, moins on doit espérer de la
-retrouver dans ses successeurs. Croyons-en
-Marc-Aurèle, dont les vertus ont honoré le
-trône et l’humanité: il regardoit comme un
-prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que
-<span class="pagenum" id="Page_380">380</span>
-le bien. Cependant, si les successeurs d’Auguste
-abusent de leur pouvoir, ils seront nécessairement
-des monstres qui effraieront la
-nature. Ce despotisme <ins id="cor_48" title="rafiné">raffiné</ins> et artificieux qui
-se déguise, qui craint de se montrer, qui flatte
-avant que d’accabler; ce despotisme, en un
-mot, qui ressemble à ces poisons lents dont
-on sent les effets sans en pénétrer la cause,
-n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de
-Sylla et les cruautés du second triumvirat sont
-des modèles justifiés par le succès, et qui les préparent
-à se porter aux violences les plus ouvertes
-et les plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux,
-étoient cruels; et les maîtres d’un
-peuple qui aimoit le sang<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, passion heureusement
-inconnue aujourd’hui chez les nations
-civilisées, ne se lasseront jamais d’en répandre.</p>
-
-<p>Tibère avoit assez de talens pour régner avec
-gloire, s’il eût hérité d’un trône occupé légitimement
-par ses pères; mais ne succédant
-qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut
-lui-même un usurpateur. Bien loin de remarquer
-que les Romains, accoutumés à obéir
-par une servitude de 40 ans, se disputoient à
-l’envi le détestable avantage de servir d’instrument
-<span class="pagenum" id="Page_381">381</span>
-à la tyrannie, il ne vit autour de lui
-qu’un peuple farouche qui avoit refusé le diadême
-à César, et contraint Auguste à paroître
-au sénat et en public, couvert d’une cuirasse;
-il n’entendit que quelques voix qui osoient
-encore appeler Brutus et Cassius les derniers
-Romains, et il craignit de trouver des citoyens
-qui se crussent liés par le serment<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> que le
-premier Brutus avoit fait prêter de ne jamais
-souffrir de maître dans Rome. Tibère ne
-voyoit de tous côtés que des dangers, et la
-timidité avec laquelle il étoit né, devenant
-par-là aussi forte que son ambition, il donna
-aux Romains le spectacle ridicule d’un ambitieux
-qui ne pouvoit se passer de la souveraineté,
-et qui n’osoit s’en emparer.</p>
-
-<p>Il a déjà fait mourir <ins id="cor_49" title="Agripa">Agrippa</ins>, petit-fils d’Auguste,
-comme un rival; par des menées sourdes,
-il dispose de toutes les forces de l’état,
-et cependant il feint encore de refuser l’empire<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.
-«Auguste, dit-il, au sénat, étoit seul
-<span class="pagenum" id="Page_382">382</span>
-capable de le gouverner sans secours, et en
-travaillant sous ses yeux et sous ses ordres
-aux affaires de la république, je n’ai appris
-qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville
-aussi féconde que la nôtre en grands hommes,
-un seul citoyen ne doit point être chargé de
-toute l’administration publique, et j’attends
-d’apprendre du sénat quel département il me
-destine.» C’étoit la crainte de passer pour un
-tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce discours
-à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé,
-que son ambition en est alarmée. Il craint de
-s’être compromis; il craint d’en avoir trop dit;
-il revient sur ses pas; mais en demandant
-l’empire, il ne s’exprime que d’une manière
-ambiguë<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, captieuse, énigmatique; et cet
-homme, capable de faire périr le sénat, s’il
-ne l’eût deviné, n’accepte enfin le pouvoir
-absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en
-fixer le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste:
-il croiroit donner un titre contre lui
-aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me
-<span class="pagenum" id="Page_383">383</span>
-charger de ce fardeau<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, que jusqu’au temps
-où vous jugerez vous-mêmes qu’il est juste
-d’accorder à ma <ins id="cor_50" title="viellesse">vieillesse</ins> quelque repos.»</p>
-
-<p>Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas
-assez puissant, et qu’il le paroissoit trop, fut
-en perpétuelle contradiction avec lui-même.
-Il ne parle que de la dignité de la république,
-flatte le sénat, et étale avec éloquence les
-devoirs d’un prince<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, tandis qu’il ne travaille
-secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice,
-qu’il croit nécessaire à l’agrandissement
-de son pouvoir? c’est à la faveur
-de quelque loi qu’il détourne de son sens
-naturel. Il laisse aux consuls, aux préteurs
-et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs
-fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas
-des instruments aveugles de sa volonté. Il
-<span class="pagenum" id="Page_384">384</span>
-craint également la vertu<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> et le vice dans
-les personnes qu’il destine aux emplois; et
-ne les trouvant jamais telles qu’il les désireroit,
-il ne leur permet pas quelquefois de prendre
-possession des charges qu’il leur a données.</p>
-
-<p>Tibère, toujours déchiré par des passions
-opposées, se flatta de calmer ses alarmes en
-sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui
-lui étoient suspects; mais ses craintes, au contraire,
-se multiplièrent. Plus il sentit qu’il
-devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire
-connut de bornes, et Rome devint
-enfin le théâtre de toutes les horreurs où se
-peut abandonner le despotisme produit par
-la timidité. Croyant arrêter les progrès de la
-haine publique, il porta cette loi insensée qui
-défendoit aux parents des personnes condamnées
-à mort de les pleurer. Pour tenir les
-hommes attachés à la vertu, la morale leur
-interdit souvent des actions en elles-mêmes
-indifférentes, mais qui les préparoient au vice;
-<span class="pagenum" id="Page_385">385</span>
-la politique de Tibère abusa de ces principes
-de prévoyance; il crut rendre sa personne plus
-sacrée en faisant révérer ses images mêmes et
-celles de son prédécesseur. On punit de mort
-deux citoyens, dont l’un, en vendant ses
-jardins, avoit aussi vendu la statue d’Auguste
-qui y étoit placée; le crime de l’autre fut
-d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard
-sur lui une monnoie où étoit gravée la tête
-de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un
-poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une
-tragédie, tant il vouloit sans doute qu’on respectât
-la qualité de prince, ou craignoit qu’on
-ne s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.</p>
-
-<p>La république avoit eu une loi de lèse-majesté
-contre ceux qui auroient trahi ses
-armées, excité des séditions, ou avili le nom
-Romain par une administration infidelle. Dans
-ces temps heureux, dit Tacite, on ne punissoit
-que les actions et non pas les paroles; mais la
-<ins id="cor_51" title="satyre">satire</ins>, qui n’est jamais odieuse chez un peuple
-vertueux, et qui sert souvent de barrière contre
-les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable
-à des hommes corrompus, qui ne vouloient
-point être troublés dans la jouissance de leurs
-vices, Auguste, plus intéressé que tout autre
-<span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
-à la proscrire, mit les libelles au nombre des
-crimes compris dans la loi de lèse-majesté.
-Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le
-sens de cette loi terrible, et tout ce qui le
-choqua devint crime de lèse-majesté. Rien ne
-fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de
-délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables,
-favorisés, protégés et enrichis par
-la part qu’ils obtenoient dans la confiscation
-des biens des accusés, firent envier leur sort
-à force de se faire craindre. Ils cessèrent en
-quelque sorte d’être infâmes; et plus leur
-nombre se multiplia, plus il fallut trouver de
-coupables. Les paroles les plus innocentes
-devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques
-dans le fond des pensées, et le citoyen
-ne fut point sûr de n’être pas criminel, quoiqu’il
-n’eût ni agi ni parlé.</p>
-
-<p>Caligula monta sur le trône, et ce serpent,
-pour me servir des expressions de Tibère<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,
-qui devoit dévorer les Romains, et être un
-Phaéton pour le monde entier, poursuivit
-l’innocence sans faire semblant de la respecter,
-comme son prédécesseur qui la calomnioit
-<span class="pagenum" id="Page_387">387</span>
-avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple
-Romain n’eût qu’une tête pour l’<ins id="cor_52" title="abbattre">abattre</ins> d’un
-seul coup d’épée, et que son règne fût signalé
-par quelque calamité publique: n’en étoit-ce
-pas une assez grande que le monde fût gouverné
-par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit
-avoir un commerce de galanterie avec la
-lune; et se croyant tour à tour Jupiter, Junon,
-Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même,
-et se sacrifioit tous les jours les plus rares
-animaux. On vit paroître un nouveau crime
-d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens
-toutes leurs richesses; mais la violence
-n’étant plus enfin d’un assez grand rapport,
-Caligula fit de son palais un lieu de prostitution,
-et vendit à la canaille de Rome de jeunes filles
-et de jeunes garçons de la naissance la plus
-distinguée.</p>
-
-<p>Je passe rapidement sur ces règnes abominables.
-Claudius monta sur le trône: ce n’étoit
-qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais
-prince ne fut plus méprisable; le sang coula;
-il fallut servir Messaline et punir les infidélités,
-l’impuissance ou le mépris de ses amants. Esclave
-plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il
-devint tyran par foiblesse, et parce qu’elle en
-avoit tous les vices; ou, pour mieux m’exprimer,
-<span class="pagenum" id="Page_388">388</span>
-cette princesse et les affranchis qui la
-dominoient, se servirent de sa main et de sa
-puissance pour contenter leurs passions.</p>
-
-<p>Rome respira pendant les premières années
-du règne de Néron. Ce prince prit Auguste
-pour modèle; il est clément, libéral, populaire;
-il respecte les lois; il connoît qu’il est fait
-pour travailler au bonheur des Romains. Mais
-bientôt il est corrompu par les flatteries de ses
-courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont
-rien, si leur maître n’est vicieux, enhardissent
-Néron au crime; ils lui montrent l’exemple
-contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant
-à être méchant, il ne juge déjà de
-l’étendue de sa puissance que par l’énormité
-des attentats qu’il médite. Tout fut dégradé:
-Caligula n’avoit que projeté de faire son cheval
-consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.
-Les consulaires servoient le premier en habit
-d’esclaves; mais cette ignominie étoit renfermée
-dans les murs du palais. Néron, au contraire,
-les immole à la risée publique, en les obligeant
-de faire avec lui sur le théâtre ou dans le cirque
-<span class="pagenum" id="Page_389">389</span>
-un métier déshonorant parmi les Romains.
-«Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que
-le maître du monde, des sénateurs et leurs
-femmes ne soient que des vils histrions! Les
-étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient
-au doigt les descendans des grands hommes
-qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de
-Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec
-ne lui répondoit qu’en montrant un fils de
-Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un
-Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques,
-les Espagnols et les Carthaginois se
-croyoient vengés de leur défaite, en voyant un
-Lucius, un Publius, un Scipion réduits à jouer
-les rôles de quelques misérables farceurs.»</p>
-
-<p>Tous ces empereurs furent cruels; mais il
-y a cependant différentes nuances dans ce point
-principal de leur caractère, et je dois les faire
-remarquer; la cruauté de Tibère, à force de
-paroître mystérieuse et réfléchie, avoit quelque
-chose de politique; celle de Caligula partoit
-plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang.
-Tous deux font frémir, celui-ci par sa hardiesse
-à assassiner, l’autre par l’adresse avec laquelle
-il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron,
-cruel comme Caligula par tempérament, et par
-réflexion comme Tibère, avoit réduit sa fureur
-<span class="pagenum" id="Page_390">390</span>
-en art et en principes; tandis que Claudius,
-entraîné par l’exemple, et méchant par les vices
-d’autrui, avoit répandu le sang dont il ne connoissoit
-pas de prix.</p>
-
-<p>Il n’est pas possible de tracer un tableau de
-la situation malheureuse où se trouvoit l’empire.
-Toutes les richesses étoient devenues le butin
-des délateurs, des pantomimes et des courtisanes.
-Le titre de citoyen Romain étoit méprisable,
-parce qu’il n’étoit plus porté que par
-des affranchis ou des fils d’affranchis, et que
-les provinces, selon l’expression de Dion,
-avoient acheté le droit de bourgeoisie romaine
-pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome
-étoit une populace effrénée, accablée de besoins,
-qui ne subsistoit que par les bienfaits, c’est-à-dire,
-par les crimes des empereurs<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, et qui
-trouvoit tout juste, pourvu qu’on respectât sa
-paresse, qu’on lui donnât du pain, et qu’on
-lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat
-<span class="pagenum" id="Page_391">391</span>
-étoit rempli de barbares et d’hommes à peine
-sortis de l’esclavage, qui portoient encore sur
-leurs épaules les cicatrices des coups de fouet
-qu’ils avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs,
-ne voyant personne qui ne fût plus
-digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs
-sujets, comme autant de compétiteurs à l’empire,
-et les punirent, s’ils furent assez audacieux
-pour laisser voir quelque vertu ou quelque
-talent. Les emplois, les magistratures, les
-commandemens devinrent autant de piéges
-dans lesquels il fallut perdre ou son honneur
-ou sa vie. Le sort malheureux de Germanicus
-apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête
-homme, que le plus grand crime étoit de faire
-trop bien son devoir. Les magistrats le négligèrent
-par politique. Les généraux, pour
-ménager la jalousie et la timidité des empereurs,
-se hâtèrent de corrompre eux-mêmes la discipline
-militaire, et les rassurèrent en faisant
-voir qu’ils n’avoient aucune autorité sur les
-soldats.</p>
-
-<p>On est peut-être déjà surpris que l’empire, en
-proie à tous les vices que produit le despotisme
-le plus intolérable, et qui portoit par conséquent
-en lui-même mille causes de destruction, ne se
-précipite pas aussi promptement vers sa ruine
-<span class="pagenum" id="Page_392">392</span>
-que plusieurs états moins corrompus, dont
-l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il
-faut faire attention que Rome reprit en quelque
-sorte toute sa grandeur sous le règne d’Auguste.
-Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et
-soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude
-des peuples des Alpes, força les
-Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres
-de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe.
-Les Parthes oublièrent leur haine contre les
-Romains, et leur donnèrent même des marques
-de crainte et de respect. Les Indiens et les
-Scythes, peuples dont le nom étoit à peine
-connu à Rome, y vinrent demander l’amitié
-d’Auguste. Les Germains, moins terribles qu’ils
-ne le furent dans la suite, n’étoient point
-encore poussés sur les provinces Romaines par
-les peuples du Nord, qui tombèrent dans la
-Germanie. En un mot, les premiers successeurs
-d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>
-et de désintéressement que ce prince avoit
-<span class="pagenum" id="Page_393">393</span>
-acquise aux Romains, n’avoient à redouter
-aucun ennemi étranger.</p>
-
-<p>A l’égard des maux domestiques qui devoient
-perdre l’empire, il faut descendre dans quelques
-détails plus particuliers pour comprendre comment,
-au lieu de se diviser en plusieurs parties
-indépendantes, il continuoit à ne former qu’un
-seul corps. Rome ayant pris de chaque peuple
-qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit,
-étoit devenue une école dangereuse où toutes
-les provinces étoient allées perdre les mœurs.
-C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des
-Africains avoient corrompu les Gaules, l’Espagne
-et tous les pays qui se seroient sûrement
-affranchis de la domination Romaine, si on
-n’eût amolli leur courage par les voluptés. Le
-même despotisme, dont les empereurs accabloient
-l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans
-les provinces. Elles étoient au pillage<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, et
-<span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
-il ne leur restoit d’autre passion qu’une crainte
-abrutissante, parce que leurs maux étoient portés
-à cet excès qui ne permet pas même de se
-livrer au désespoir. Dans cette situation, elles
-n’auroient pu secouer le joug et se démembrer
-de l’empire, qu’avec le secours des généraux
-qui y commandoient, et qui auroient
-voulu s’y former un état; mais ce projet ne
-devoit pas se présenter à l’esprit de ces
-officiers. Outre que la plupart étoient des
-esclaves aussi lâches que le maître qui les
-employoit, et qu’une avarice sordide étoit
-leur seule passion, la manière de penser de
-leurs armées s’y opposoit.</p>
-
-<p>Quoique les soldats en effet regrettassent le
-temps des guerres civiles où ils s’étoient enrichis
-des dépouilles des citoyens; qu’ils ne pussent
-souffrir de n’être employés contre les étrangers
-qu’à des entreprises qui ne leur valoient aucun
-butin, et qu’ils eussent voulu avoir à leur tête
-un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur,
-en un mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras,
-<span class="pagenum" id="Page_395">395</span>
-et non pas obéir à un prince qui jouissoit voluptueusement
-de sa fortune, ils conservoient quelque
-reste de l’ancien esprit de la république,
-parce que le despotisme ne s’étoit point étendu
-jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les
-légions pensoient ne rien devoir aux empereurs,
-mais elles se croyoient destinées à conserver
-l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à
-Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius
-ou Néron, on n’eût trouvé que des
-hommes empressés à obéir; mais elles auroient
-regardé et puni comme un traître un général
-qui auroit voulu s’emparer de quelque province;
-et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus,
-n’auroit pas consenti à le ruiner par des
-démembremens.</p>
-
-<p>En parlant de ce qui concourut à tenir unies
-toutes les parties de l’empire, j’ai développé,
-si je ne me trompe, un vice nouveau dans sa
-constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage
-joint à l’indépendance dont les légions se
-flattoient, et à l’orgueil qui leur persuadoit
-qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité
-impériale<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, puisque la fortune de l’empire
-<span class="pagenum" id="Page_396">396</span>
-étoit entre leurs mains; le premier exemple de la
-révolte des armées contre des empereurs détestés
-et méprisés, devoit être contagieux, et tous
-les généraux ne devoient pas avoir la modération
-de Germanicus et de Blesus<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Il falloit
-donc s’attendre à voir allumer de toutes parts
-des guerres cruelles, qui, sans rien changer à la
-tyrannie des empereurs, exposeroient encore
-les citoyens à celle des légions altérées de sang
-et de butin.</p>
-
-<p>Tibère, instruit par la sédition des soldats,
-de l’esprit dont ils étoient animés,
-leur laissa voir sa crainte, les caressa, les
-flatta, tandis qu’il ne devoit travailler qu’à
-les rendre dociles, en leur imposant le joug
-que portoit le reste de l’empire. Je sais combien
-une pareille entreprise étoit difficile;
-mais Tibère ne devoit-il pas au moins tenter
-de prendre quelques mesures pour prévenir
-les maux dont lui et ses successeurs étoient
-menacés. Au lieu de ne faire qu’une armée
-<span class="pagenum" id="Page_397">397</span>
-de toutes les milices qui étoient sur une même
-frontière, il auroit dû les partager en deux
-ou trois corps indépendans, dont chacun
-auroit eu son général, et même des priviléges
-particuliers qui les auroient rendus
-jaloux et ennemis les uns des autres. Les
-armées, retenues ainsi par la crainte qu’elles
-se seroient réciproquement inspirée, auroient
-appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible
-que deux ou trois généraux, entre
-lesquels il étoit aisé d’établir une rivalité
-constante, eussent conspiré au même dessein.
-Si l’un d’eux n’eût écouté que son ambition,
-et eût voulu usurper l’empire, il auroit
-d’abord trouvé dans sa province même des
-ennemis à combattre. L’empereur, en voyant
-de loin l’orage se former, auroit eu le temps
-de songer à sa sûreté, de fortifier les armées
-attachées à son service, ou de faire passer en
-Italie une partie des forces de quelqu’autre
-province.</p>
-
-<p>Tacite rapporte que sous le règne de Tibère,
-Sévérus Cecinna proposa au sénat de faire une
-loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux
-et aux gouverneurs de province de laisser leurs
-femmes à Rome. «Elles portent avec elles,
-disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice
-<span class="pagenum" id="Page_398">398</span>
-qui les rendent si dangereuses parmi nous;
-mais ces passions, plus libres dans les provinces
-que sous nos yeux, y énervent également
-la discipline militaire et le gouvernement
-civil. Chaque femme y fait un trafic
-honteux de la puissance de son mari, et du
-crédit qu’elle a sur son esprit: après avoir
-vendu les emplois, elle vend encore des dispenses
-d’en remplir les fonctions.</p>
-
-<p>Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère
-auroit dû ajouter à la loi de Cecinna, qu’un
-général d’armée ne seroit même jamais suivi
-de ses enfans. Sa famille auroit été à Rome
-un otage de sa fidélité. La gloire des armes
-et les commandemens n’auroient pas été héréditaires;
-les fils ensevelis dans l’obscurité et
-les débauches de Rome auroient servi de
-contrepoids à la réputation du père. La
-noblesse eût été dégradée, il n’y eût plus eu
-dans l’empire d’autre distinction que la faveur
-du prince; et les capitaines, élevés au commandement
-par la fortune, auroient moins
-songé à s’élever plus haut.</p>
-
-<p>Je n’ose entrer dans les détails de cette
-monstrueuse politique, si connue aujourd’hui
-chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire
-à des hommes aussi incapables que
-<span class="pagenum" id="Page_399">399</span>
-Tibère et ses successeurs, de gouverner avec
-quelqu’apparence de justice et de modération:
-l’art dont ils avoient besoin est odieux, et je
-souillerois mes écrits, si j’en développois les
-principes.</p>
-
-<p>Tibère négligea par timidité d’affermir la
-fortune des empereurs; et Caligula et Claudius
-n’étant que des monstres aussi stupides que
-furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté
-s’ils écrasoient tout ce qui les approchoit. Ni
-l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, <ins id="cor_53" title="ils">les</ins>
-armées obéirent; et il est surprenant que Caïus
-Julius Vindex ait cru le premier devoir venger
-le genre humain opprimé.</p>
-
-<p>Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps
-des maux de sa patrie. Brave, fier, entreprenant,
-il rassembla tout ce que les Gaules
-avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa
-la perte de Néron. «Mes compagnons, leur
-dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont il
-est le tyran. La plus grande partie du sénat
-Romain a péri par ses ordres, et il a fait mourir sa
-mère après s’être souillé d’un inceste avec elle.
-Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions
-et des rapines de Néron; qui pourroit
-compter ses attentats? Mais j’en suis témoin
-moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet
-<span class="pagenum" id="Page_400">400</span>
-homme (si on peut donner ce nom à la femme
-de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en
-habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre,
-faire le rôle d’un esclave et d’une courtisanne,
-être chargé de fers, devenir enceinte et accoucher.
-Il a fait tout ce que les fables nous
-racontent de plus épouvantable. Qui de vous
-donnera les noms de César et d’Auguste à ce
-Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet
-Oreste? sortez de votre assoupissement, mes
-compagnons, par votre patience à souffrir les
-crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses
-complices; ayez pitié de vous-mêmes. Rome
-attend que vous la secouriez, et justifiez la
-sagesse des dieux en délivrant toute la terre
-d’esclavage.»</p>
-
-<p>Vindex donna l’empire à Galba, et cet
-homme foible, irrésolu et mou dans sa conduite,
-quoiqu’il se fût acquis assez de réputation
-dans le commandement des armées, fit
-voir combien la fortune des empereurs étoit
-mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il
-eût été possible de n’être pas heureux en
-attaquant Néron<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Dès qu’il n’est plus
-<span class="pagenum" id="Page_401">401</span>
-soutenu par les conseils et le courage de Vindex,
-qui malheureusement avoit été tué dans
-le commencement de son entreprise, il ne sait
-prendre aucun parti. Il faut que les Romains
-l’encouragent eux-mêmes à consommer sa révolte,
-et l’appellent à leur secours. Il n’ose
-poursuivre sa marche et s’approcher de Rome
-que quand il apprend que le sénat, plus courageux
-que lui, a condamné le tyran à mort,
-et que Néron fugitif est abandonné de tout
-le monde.</p>
-
-<p>Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit
-été dans la république; celui-ci fit connoître
-aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être
-libres, et donna le premier exemple de la
-tyrannie. L’autre donna le premier exemple
-de la révolte et de la chûte d’un empereur;
-et en montant sans droit sur le trône, il avertit
-toute la terre qu’il ne falloit qu’oser l’imiter.
-Il rendit plus vif dans les armées le goût
-qu’elles avoient pour la guerre civile, et
-<span class="pagenum" id="Page_402">402</span>
-dévoila un secret funeste aux Romains, en
-leur apprenant qu’un empereur pouvoit être
-proclamé hors de Rome<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>, ce sans le consentement
-du sénat.</p>
-
-<p>Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun
-de ses prédécesseurs, Galba ne prit aucune
-précaution pour sa sûreté. Il se livra, au
-contraire, à trois hommes obscurs que les
-Romains appeloient ses pédagogues, et qui tous
-trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices
-différens, firent voir le prince dans le passage
-continuel d’un vice à un autre. Méprisé
-des citoyens, il se rendit odieux aux soldats,
-par son avarice. Depuis qu’ils avoient fait un
-empereur, ils exigeoient des ménagemens
-extrêmes; et ils firent un crime à Galba,
-d’une certaine dignité dans le commandement,
-dont il avoit contracté l’habitude à la tête des
-légions d’Espagne.</p>
-
-<p>Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit,
-capable de tout entreprendre, quand il ne falloit
-que des crimes pour réussir, voulut régner.
-Il gagna par les flatteries les plus basses la
-garde prétorienne, et se fit proclamer empereur;
-<span class="pagenum" id="Page_403">403</span>
-mais le moment de son élévation fut
-presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius
-apprit la mort de Galba, il demanda l’empire à
-l’armée qu’il commandoit en Germanie. Othon,
-voyant approcher son ennemi, eut recours au
-sénat, et tenta en quelque sorte de s’en faire
-un protecteur; mais que pouvoit ce corps dans
-l’avilissement où il étoit tombé?</p>
-
-<p>Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou
-du moins obscure. Vendu par son père, le plus
-insigne <ins id="cor_54" title="flateur">flatteur</ins> de Rome, pour servir aux plaisirs
-d’un prince dont il attendoit sa fortune,
-c’est dans la cour de Caprée qu’il se façonna à
-cette scélératesse qui devoit lui mériter la confiance
-et le mépris de Caligula et de Néron. Son
-élévation fit soulever les légions qui étoient à
-Moésie et en Pannonie; et Vespasien, qui commandoit
-dans la Judée, fut salué empereur.
-Vitellius ne lui fit pas acheter chèrement l’empire.
-La débauche qui l’avoit abruti lui fit voir
-sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à
-l’exemple d’Othon, sortir pour un moment de
-son ivresse; et cachant son désespoir sous une
-apparence de courage et de fermeté, laisser
-douter à la postérité s’il n’étoit point mort en
-grand homme.</p>
-
-<p>Tant de révolutions consécutives, toujours
-<span class="pagenum" id="Page_404">404</span>
-heureuses, et dans lesquelles les légions
-avoient toujours disposé à leur gré de l’empire,
-assurèrent en quelque sorte aux soldats
-le droit qu’ils croyoient déjà avoir de faire des
-empereurs. Ils disoient, en faveur de leur
-prétention, que la dignité d’empereur étoit
-purement militaire; et que dans le temps de
-la république, les armées, de leur propre mouvement,
-la conféroient ou la refusoient à leurs
-généraux. Ils se rappeloient qu’après la mort
-de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes
-qui étoient entrées dans le palais
-pour piller, rencontrèrent Claudius, et le
-saluèrent empereur, tandis que les sénateurs
-étoient inutilement assemblés pour établir
-une nouvelle forme de gouvernement. Néron
-leur fournissoit un titre encore plus fort; il
-s’étoit fait proclamer par les troupes avant
-que de se rendre au sénat<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>; et quand Galba
-avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux
-magistrats ni aux sénateurs qu’il eut recours;
-il se transporta dans le camp des gardes prétoriennes
-pour faire autoriser son décret.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_405">405</span>
-Dans un état où depuis long-temps on ne
-connoissoit point d’autre droit que celui de
-la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit
-fait de tous les citoyens que des esclaves timides,
-toutes les entreprises des armées devoient
-paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur
-résister. Les gens de guerre auroient commencé
-à gouverner tyranniquement, dès qu’ils
-eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns
-de leurs généraux, si la sagesse de
-Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un
-frein à ce désordre naissant. Vespasien ne
-répandit point de sang; il s’appliqua à réparer,
-par son économie, les maux qu’avoient causé
-les profusions et les rapines de ses prédécesseurs;
-il corrigea plusieurs abus, respecta le
-sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa
-vigilance et son adresse, contint les armées
-dans le devoir. Titus son fils chassa de Rome
-tous les délateurs; il ne suffit plus d’être calomnié
-pour être traité en coupable. Un prince
-qui croyoit avoir perdu les journées où il n’avoit
-pas fait quelque heureux, ne crut point qu’on
-pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein
-de respect pour ses sujets, ses vertus et le
-bonheur public firent sa sûreté; les légions
-<span class="pagenum" id="Page_406">406</span>
-furent dociles, parce qu’une révolte les eût
-rendu odieuses.</p>
-
-<p>L’empire commençoit à être heureux, et
-Domitien le replongea dans toutes les horreurs
-qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit
-renaître les proscriptions, les délateurs, les
-concussions et les crimes de lèse-majesté. On
-ne put avoir la réputation de philosophe
-sans périr. On punit de mort une femme
-pour s’être déshabillée devant la statue de
-l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien,
-entouré d’astrologues, faisoit tirer
-l’horoscope de tous les grands de l’empire,
-et ces charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en
-leur prédisant des humiliations et des calamités.</p>
-
-<p>Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire
-par la révolte des armées, quoiqu’en
-augmentant leur paie il partageât avec elles
-le fruit de ses violences, si ses domestiques,
-las de le craindre malgré les bienfaits qu’ils
-en recevoient, n’en eussent purgé la terre.
-Nerva, qui lui succéda, gouverna avec une
-extrême modération; il savoit qu’un peuple
-libre fait la grandeur d’un prince qui s’en
-fait aimer. Il invita chaque citoyen à aller
-<span class="pagenum" id="Page_407">407</span>
-reprendre dans le palais ce que Domitien
-lui avoit volé. Il diminua le nombre des
-fêtes, des spectacles et des dépenses inutiles.
-Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât
-de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit
-raison de dire qu’il ne craindroit point d’abdiquer
-l’empire, et de rendre compte comme
-simple citoyen, de la conduite qu’il avoit
-tenue comme empereur. Mais ce qui met le
-comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta
-Trajan, prince qui doit servir de modèle à
-tous les rois, et tel que la providence le
-donne à un peuple, quand elle veut le rendre
-heureux. Il unissoit tous les talens de l’homme
-d’état et du grand capitaine, aux vertus du
-philosophe. Il se fit respecter et aimer des
-armées; il les occupa par des entreprises
-importantes; et au bruit de leurs victoires,
-on auroit dit que les Romains se trouvoient
-transportés au temps des Scipions et des
-Emile. Adrien profita du bon ordre que
-Trajan avoit établi dans les affaires; et
-quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son
-prédécesseur, et qu’on lui ait reproché la
-mort de quelques personnes considérables,
-son règne fut tranquille et florissant. Brave,
-libéral, prudent, il parcourt sans cesse les
-<span class="pagenum" id="Page_408">408</span>
-provinces de l’empire, et est présent partout
-où sa présence est utile. Il bâtit de
-nouvelles villes, ou répare les anciennes,
-met les frontières à couvert des incursions
-des Barbares, oblige les gouverneurs de
-province à réparer leurs injustices, veille à
-la discipline, la conserve, la fait aimer, et
-contient les généraux dans le devoir. Antonin,
-qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets,
-et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle,
-qui, dans le calme des passions que
-lui avoit procuré la philosophie stoïcienne,
-ne connut d’autre bonheur que le bonheur
-public. Nerva, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle
-étoient persuadés que les lois sont
-au-dessus du prince, et que qui ne sait pas
-leur obéir, est indigne de gouverner des
-hommes. Ne se proposant d’autre objet que
-celui même qui a formé les sociétés, ils ne
-se regardoient (pour me servir de l’expression
-de l’un d’eux) que comme les hommes d’affaires
-de la république. «Je vous donne cette épée,
-disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire,
-pour me défendre tant que je m’acquitterai
-fidellement de mon devoir; mais elle doit
-servir à me punir, si j’oublie que ma
-fonction est de faire le bonheur des
-<span class="pagenum" id="Page_409">409</span>
-Romains.» On voit dans Dion que le
-même prince étant prêt de partir de Rome
-pour porter la guerre en Scythie, demanda
-permission au sénat de prendre de l’argent
-dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en
-faut que rien m’appartienne en propre,
-que la maison même que j’habite est à
-vous.»</p>
-
-<p>Ce que ces princes faisoient par principe
-d’équité, des ambitieux ou des hommes
-timides auroient dû le faire par politique.
-Pour étouffer l’esprit d’indépendance et de
-révolte répandu dans les armées, il falloit
-redonner au sénat cette majesté imposante
-qui l’avoit autrefois rendu l’ame de la république,
-et intéresser le peuple par sa propre
-liberté, à respecter les lois, et à conserver
-les droits du chef de l’empire<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. La fortune
-des empereurs auroit eu alors un double
-rempart. Une révolte contre eux seroit devenue
-un attentat contre tous les Romains, et le
-prince auroit tenu dans ses mains toutes les
-forces des citoyens pour défendre sa dignité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_410">410</span>
-Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit
-point désigné de successeur, les Romains
-recueillirent encore le fruit de sa sagesse;
-et la modération que les armées firent voir,
-fut l’ouvrage de la sienne. Elles n’entreprirent
-rien contre l’autorité publique; et le sénat,
-que le prince leur avoit appris à respecter,
-élut librement un empereur. Ce succès augmenta
-sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément
-quelque vertu; il parla avec exécration
-de la tyrannie; et cette compagnie, qui avoit
-adoré Caligula et Néron comme des dieux,
-refusa d’abord l’apothéose à Adrien, et ne
-consentit à lui en accorder les honneurs
-qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations
-d’Antonin.</p>
-
-<p>Il s’en falloit bien cependant que le sénat
-reparût avec la même dignité qu’il avoit conservée
-sous Auguste. L’habitude de ramper
-étoit prise; et son courage, ne partant point
-d’un sentiment intérieur et vif pour le bien, ne
-paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une
-qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple
-de Nerva et de Trajan, avoient beau encourager
-les sénateurs à être libres et oser se faire
-respecter, il étoit impossible de soutenir pendant
-long-temps, dans un certain degré
-<span class="pagenum" id="Page_411">411</span>
-d’élévation<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, des ames avilies par le despotisme
-des prédécesseurs de Vespasien. A peine le
-sénat avoit-il commencé quelqu’action généreuse,
-que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait,
-il retomboit dans une sorte d’anéantissement
-qui lui paroissoit doux, parce qu’il y étoit
-accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que
-par la pratique des vertus qui lui étoient les
-plus étrangères.</p>
-
-<p>Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui
-fait saisir et conserver avec force les impressions
-qu’on leur donne, les Romains, sans
-caractère, devoient cesser d’être heureux dès
-qu’ils cesseroient d’être gouvernés par des
-philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle
-auroient-ils pu donner quelque consistance
-aux affaires de l’empire? Ils auroient inutilement
-porté les lois les plus solennelles pour
-fixer les prérogatives du sénat, et établir, en
-un mot, une telle forme de gouvernement,
-qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de
-sa puissance, fût toujours retenu dans son
-<span class="pagenum" id="Page_412">412</span>
-devoir: leurs lois n’auroient pas produit un
-effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle
-sentit cette vérité; et jugeant par la
-lâcheté des Romains des vices qu’auroient ses
-successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les
-armées, ce fut aux légions et non au sénat,
-qu’il recommanda en mourant son fils et sa
-fortune.</p>
-
-<p>Commode eut tous les vices, parce qu’il
-prit tous ceux de ses favoris; et les sénateurs
-ne furent que des esclaves sous ce nouveau
-Néron. Il n’eut d’autre art, pour se soutenir
-pendant près de treize ans, que d’augmenter
-les priviléges des troupes, et de les enrichir
-des dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son
-salut devoit faire la perte de ses successeurs.
-Les soldats sentirent mieux que jamais combien
-ils étoient puissans, et de quel intérêt il
-étoit pour un prince de les ménager. Accoutumés
-aux profusions de Commode, s’étant
-fait de nouveaux besoins, et n’étant retenus
-par aucune crainte, il étoit naturel qu’ils vendissent
-l’empire après sa mort. Pertinax le
-mérita par ses libéralités; mais il voulut être
-un empereur plutôt qu’un chef de brigands,
-et il fut massacré par sa garde, après trois
-mois de règne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_413">413</span>
-L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus,
-disoient les soldats du prétoire à Didius
-Julien, nous offre tant, que voulez-vous
-y ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien,
-lui disoient-ils, est plus libéral que vous;
-voilà la somme qu’il nous présente; de combien
-prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne
-impériale appartiendra au plus offrant
-et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien
-parvint à l’empire; et le chemin, dès ce
-moment, en fut ouvert à tout homme qui se
-flatta de pouvoir faire assez de concussions
-pour s’acquitter de la dette qu’il contractoit
-avec une armée. Othon avoit dû son élévation
-aux intrigues de deux soldats<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>: les soldats
-travailleront actuellement pour eux-mêmes,
-et une émeute les portera sur le trône. La majesté
-en fut bientôt dégradée par l’avilissement
-qu’y répandirent des hommes tout à la fois
-les plus lâches et de la naissance la plus basse.
-La superstition donna une nouvelle force à
-ces désordres, et les rêveries des devins et des
-astrologues servirent de titres pour usurper
-l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient
-<span class="pagenum" id="Page_414">414</span>
-morts inconnus dans leur oisive obscurité,
-s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier, par
-des séditions et des révoltes, les vaines promesses
-qui leur avoient donné de l’ambition.</p>
-
-<p>Comme les empereurs s’étoient emparés de
-toute l’autorité du sénat et du peuple opprimé,
-et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes
-que les esclaves des légions, depuis qu’elles
-disposoient à leur gré de l’empire, toute la
-puissance souveraine se trouva entre les mains
-des soldats, et l’empereur ne fut que le premier
-magistrat de cette démocratie monstrueuse. Si
-le gouvernement où le peuple est maître de
-tout, est sujet à tant d’abus que les politiques
-les plus sages n’ont point craint de dire que la
-démocratie, abandonnée à elle-même, est
-presque toujours la plus intolérable des tyrannies,
-que doit-on penser d’un gouvernement
-militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant
-et plus inconstant que le peuple, jouit de
-la souveraine puissance? La milice Romaine,
-depuis le règne de Tibère, n’étoit composée
-que de la portion la plus méprisable des citoyens.
-Encouragée au mal par les mauvais
-empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis,
-ce ne fut plus qu’une multitude de brigands
-qui se crut tout permis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_415">415</span>
-La réputation que conservoit Rome fit penser
-que, pour être empereur, il falloit en être
-le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré
-à un de ses chefs la dignité impériale,
-qu’il marchoit en Italie dans le dessein d’y
-faire reconnoître son autorité, et Rome ne
-fut plus la capitale de l’empire que pour voir
-fondre sur elle tous les orages qui se formoient
-dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula,
-d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes;
-maintenant des armées entières, héritières
-de leur fureur et de leur pouvoir, qui
-ont des intérêts opposés, et qui croient avoir
-le même droit de faire des empereurs, ravagent
-toutes les provinces, et combattent entre
-elles pour soutenir le maître que chacune
-d’elles s’est donné, et que chacune sacrifiera
-dans une autre occasion à son avarice ou aux
-murmures d’un simple tribun. Une foule de
-princes ne fait que paroître sur le trône;
-d’autres ont à peine le temps de se revêtir
-des ornemens impériaux; et sous le règne de
-Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans,
-qui, pendant l’espace de sept à huit ans, se
-disputèrent l’empire.</p>
-
-<p>Il seroit inutile de donner une idée du
-génie et de la conduite des empereurs qui
-<span class="pagenum" id="Page_416">416</span>
-régnèrent dans ces temps orageux. Puisque
-Titus, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle ne
-purent, malgré leurs talens et leurs bonnes
-intentions, purger le gouvernement Romain
-de ses vices, on doit juger que leurs successeurs
-les plus sages, toujours à la veille
-d’éprouver quelque violence ou quelque trahison,
-et qui ne jouissoient que d’une autorité
-précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement
-de travailler au bonheur de l’empire. Occupés
-de leurs dangers personnels, leur politique
-et leur courage se bornèrent à veiller à leur
-propre sûreté.</p>
-
-<p>Les gens de guerre auroient conservé l’autorité
-qu’ils avoient usurpée, si, ne formant
-dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent
-eu qu’un même intérêt; mais comme la vaste
-étendue de la domination des Romains ne permettoit
-pas de transporter les légions d’une
-frontière à l’autre, on les avoit rendues sédentaires
-dans différentes provinces, et elles formèrent
-ainsi des armées entre lesquelles il
-n’y eut aucune liaison. Dès que l’une eut fait
-un empereur, les autres prétendirent avoir le
-même droit; et leurs divisions continuelles
-empêchèrent qu’elles n’acquissent des priviléges
-fixes et certains, ou du moins qu’il ne
-<span class="pagenum" id="Page_417">417</span>
-s’établît quelque espèce de règle et d’ordre
-dans leur brigandage.</p>
-
-<p>A force de ravager l’Italie et les provinces,
-les soldats n’y trouvèrent plus rien à piller;
-et les ambitieux, de leur côté, eurent de jour
-en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire
-pour corrompre les légions. L’espérance
-d’un grand butin n’animant plus les
-uns, et les autres ne pouvant plus marchander
-l’empire avec la même facilité, les armées
-furent moins portées à troubler l’état. Les
-empereurs profitèrent de ces dispositions pour
-les accoutumer à obéir, et ils consentirent
-même à se dépouiller d’une partie de leur
-puissance, afin de mieux conserver l’autre.
-Marc-Aurèle, en prenant Lucius Verus pour
-collègue, avoit donné l’exemple des associations.
-Cet usage fut suivi par plusieurs de ses
-successeurs, et Dioclétien régla enfin qu’il y
-auroit désormais deux empereurs<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> qui gouverneroient
-<span class="pagenum" id="Page_418">418</span>
-l’empire en commun, et deux Césars
-qui seroient leurs lieutenans et leurs héritiers
-présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables
-étoient commandées par des princes
-intéressés à maintenir le gouvernement, et ces
-armées contenoient les autres dans le devoir.</p>
-
-<p>L’empire ne cessa d’être le jouet des passions
-de la milice, que pour se voir opprimer
-par celles des empereurs. Le sang, il est vrai,
-ne fut pas prodigué comme sous les premiers
-successeurs d’Auguste; mais si le despotisme
-parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se
-servir des gens de guerre pour ses ministres,
-il n’en fut pas moins destructif: il portoit partout
-la misère, la faim, la honte et l’anéantissement.
-Les empereurs, plus affermis sur
-le trône, ne songèrent à réformer aucun abus,
-et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse,
-à l’orgueil et au goût de tous les plaisirs.
-Il fallut que l’empire, épuisé par une longue
-suite de calamités domestiques, et dont les
-provinces étoient tour à tour ravagées par les
-courses des Barbares, rassasiât l’avidité insatiable
-<span class="pagenum" id="Page_419">419</span>
-de plusieurs princes qui régnoient à la
-fois. Ces empereurs ne furent bientôt que des
-idoles ridicules, parées des ornemens impériaux.
-Tout leur pouvoir passa entre les mains
-de leurs ministres, des femmes de leurs palais
-et de leurs favoris; et chacun d’eux en abusa
-pour contenter une passion différente.</p>
-
-<p>Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions
-sur la nouvelle forme qu’avoit prise le gouvernement
-sous le règne de Dioclétien. Tout le
-monde sait que le partage de la puissance souveraine,
-entre les princes égaux, n’est propre,
-dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à
-causer des soupçons et des jalousies, à préparer
-et faire naître des révolutions, et donner,
-en un mot, une carrière plus libre aux passions,
-en relâchant les ressorts du commandement.</p>
-
-<p>Dioclétien fut le premier la victime de sa
-politique; Galère, dont la dignité de César
-n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre
-sa mort ni celle de Maximien pour
-régner; il les contraignit à abdiquer l’empire,
-et se fit proclamer empereur avec Constance
-son collègue. L’injustice de ces princes les
-rendit suspects l’un à l’autre; il n’y eut aucune
-communication entr’eux; l’un gouverna
-<span class="pagenum" id="Page_420">420</span>
-l’Orient et l’autre l’Occident, et ces deux
-parties de l’empire commencèrent à former
-deux puissances, en quelque sorte indépendantes.
-Si Constance eût eu autant de courage,
-de fermeté et d’ambition que Galère,
-les Romains auroient dès-lors été en proie
-aux guerres civiles qui s’allumèrent immédiatement
-après sa mort, et qui causèrent de
-grands ravages sous les règnes suivans.</p>
-
-<p>Les divisions des empereurs firent connoître
-leur foiblesse, et en donnant de la
-confiance aux armées, leur rendirent leur ancien
-génie. Elles recommencèrent à disposer
-de l’empire; et jusqu’au règne d’Augustule,
-dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs
-rebelles soutenir par les armes le titre que
-les légions leur avoient donné. Les désordres
-ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y
-régnèrent tous à la fois. On y éprouva en
-même temps les ravages du despotisme et de
-l’anarchie.</p>
-
-<p>Ce qui met le comble aux maux que cause
-le despotisme, c’est que tout en annonce la
-durée dans une nation, dès qu’une fois elle
-est tombée dans l’esclavage. Plus le maître
-qui l’opprime sent qu’elle est en droit de
-réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus
-<span class="pagenum" id="Page_421">421</span>
-il cherche à l’humilier; et quand la crainte
-s’est emparée des esprits, une stupidité générale
-devient un obstacle insurmontable à toute
-réforme avantageuse. On a vu la preuve de
-cette triste vérité lorsque j’ai parlé des efforts
-inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux
-Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat
-et le peuple n’avoient pas le courage de conserver
-la partie de l’autorité que ces princes leur
-remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens
-convulsifs d’une révolte qu’un peuple pourroit
-recouvrer son courage et sa liberté; mais
-c’est le désespoir seul qui peut les exciter,
-et le désespoir est toujours une passion trop
-aveugle et trop passagère pour en rien espérer.
-Le tyran est quelquefois accablé, mais la
-tyrannie subsiste. C’est ainsi que les Romains
-ne font périr souvent un empereur que pour
-lui donner un successeur plus vicieux; et ce
-qui est arrivé dans l’empire, arrivera éternellement
-dans les pays qui obéissent au même
-gouvernement.</p>
-
-<p class="sepb4">Le despotisme a sans doute ses révolutions,
-mais elles n’en changent jamais que la forme.
-Tout se termine à faire passer du despote
-aux ministres de ses volontés la puissance
-qu’il possédoit: l’instrument dont il se sert
-<span class="pagenum" id="Page_422">422</span>
-pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour.
-Toute l’histoire des empereurs Romains atteste
-cette vérité; et pour la démontrer, il suffiroit
-d’examiner quelles passions subsistent ou s’éteignent
-sous le pouvoir arbitraire, leur jeu,
-et par conséquent les effets qu’elles doivent
-produire.</p>
-
-<hr class="hr2" id="r_l_4" />
-
-<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Ce</span> seroit vouloir ne connoître que bien
-imparfaitement un peuple établi par la force
-des armes, et accru par des guerres continuelles,
-que de s’arrêter à ce que j’ai dit
-jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite de cet ouvrage
-de développer la politique de la république
-Romaine, de faire connoître ses
-ennemis, et de démêler les causes de son
-agrandissement. Les Grecs avoient tort de
-penser que les Romains ne dussent leur élévation
-qu’aux caprices de la fortune. Un
-particulier peut tout devoir au hasard, une
-seule circonstance heureuse décidant quelquefois
-de son sort; mais dès qu’une nation a
-combattu pendant plusieurs siècles contre des
-<span class="pagenum" id="Page_423">423</span>
-peuples différens par leur gouvernement, leur
-caractère, leurs forces et leur discipline, et
-qu’elle les a successivement soumis, ses progrès
-sont nécessairement l’ouvrage de son
-mérite. Les Romains ont vaincu l’univers,
-parce qu’ils ont trouvé par-tout des hommes
-moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose
-autant de vertus à Carthage qu’à Rome,
-et dans l’une et l’autre ville les mêmes ressources
-et la même discipline; jamais la
-fortune n’auroit penché d’aucun côté; l’univers
-eût été partagé entre ces deux républiques,
-jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement
-ruinées: c’est le courage et la générosité des
-Romains qui triomphèrent de la timidité et
-de l’avarice des Carthaginois.</p>
-
-<p>Rome devoit former une société guerrière;
-les brigands qui vinrent la peupler manquoient
-de tout, et il falloit qu’ils conquissent des
-terres et des femmes. Plus ils étoient odieux
-à leurs voisins, plus ils sentirent la nécessité
-d’être soldats. A l’exception de Numa,
-tous les successeurs de Romulus aimèrent la
-guerre; et bientôt l’exil de Tarquin, et les
-efforts que fit ce prince pour soumettre ses
-sujets révoltés, rendirent la république de
-Brutus absolument militaire. Les récompenses,
-<span class="pagenum" id="Page_424">424</span>
-les honneurs, les distinctions ne furent accordés
-qu’aux qualités guerrières; et parce
-que, dans le danger dont Rome étoit menacée,
-on n’avoit besoin que de soldats,
-tout le reste devint méprisable.</p>
-
-<p>Il n’est point de peuple, quelque modération
-qu’il affecte, qui ne voulût s’étendre
-et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte
-plus agréablement toutes les passions du cœur
-humain que des conquêtes: à plus forte raison
-une ambition agissante doit-elle accompagner
-un gouvernement où le citoyen est soldat et
-le magistrat capitaine, à moins qu’elle n’y
-soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le
-fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue.
-Les Spartiates, quoique soldats, ne
-devoient prendre les armes que pour se défendre;
-et leurs lois étoient telles, qu’il leur
-importoit peu de subjuguer la Grèce<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, et
-de se faire des sujets. Les Romains, au contraire,
-regardoient leurs voisins comme des
-hommes destinés à leur obéir; et l’on se
-rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore
-que quelques arpens de terre au-delà
-de leurs murailles, et subsistoient en partie
-<span class="pagenum" id="Page_425">425</span>
-du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se
-repaissoient déjà de l’idée de parvenir à la
-monarchie universelle.</p>
-
-<p>Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit
-une révolte de la part du peuple; et pour la
-prévenir, il publia que ce prince avoit été
-enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même
-par serment que Romulus lui avoit apparu
-avec tous les attributs d’une divinité, et prédit
-que sa ville deviendroit la maîtresse du
-monde. Ce qui n’étoit qu’une espérance flatteuse
-pour les Romains devint un article fondamental
-de leur religion, après que Tarquin
-le superbe eut jeté les fondemens du Capitole.
-Il y trouva les statues de plusieurs
-Dieux; et craignant de leur déplaire s’il les
-enlevoit, sans leur consentement, du lieu
-qu’elles occupoient, il consulta les augures.
-Ces prêtres traitèrent cette affaire avec une
-extrême gravité; ils firent plusieurs cérémonies,
-et demandèrent enfin à ces divinités
-si elles trouveroient bon de céder leur demeure
-à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu Terme,
-dit-on, ne voulurent point abandonner le
-capitole. Ce procédé, peu respectueux de la
-part de ces Dieux subalternes envers Jupiter,
-étonna, et peut-être scandalisa les Romains;
-<span class="pagenum" id="Page_426">426</span>
-il fallut l’expliquer, et les raisonnemens des
-augures formèrent une espèce de prédiction
-qui annonçoit que le peuple de Romulus,
-dont Mars étoit le père, ne céderoit jamais
-une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse
-Romaine seroit invincible, et que le Dieu
-Terme, protégeant les frontières de l’état,
-ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.</p>
-
-<p>C’est sur la foi de ces présages ridicules,
-mais respectés, que les Romains regardèrent
-toute la terre comme leur domaine, et se préparèrent
-à triompher de tous les peuples. Heureusement,
-pour l’honneur des augures, Rome
-se trouva dans des circonstances toujours
-propres à nourrir son ambition, et qui ne
-lui permirent pas de s’amollir par la paix.
-Ces dissentions de la noblesse et du peuple,
-qui perfectionnèrent le gouvernement de la
-république, ne contribuèrent pas moins à la
-rendre conquérante. Les peuples voisins,
-trompés sur la nature des querelles qui agitoient
-les Romains, et se flattant toujours de
-toucher au moment favorable à leur vengeance,
-se jetoient souvent sur leurs terres,
-et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude
-de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper
-<span class="pagenum" id="Page_427">427</span>
-que de leurs affaires domestiques. D’ailleurs,
-les patriciens, presque toujours humiliés dans
-la place publique, et qui ne conservoient
-leur ancienne supériorité sur le peuple que
-dans les armées, s’appliquèrent à le distraire
-par des guerres continuelles, de l’ambition
-que lui inspiroient la paix et les tribuns. On
-se fit une habitude de ne souffrir impunément
-aucune injure; il fallut que le territoire
-des alliés fût aussi respecté que celui de la
-république même; et les Romains accordèrent
-généreusement leur protection à toutes les
-villes qui leur demandoient quelques secours.
-Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa
-avoit établi pour juger de la justice de la
-guerre, établit un droit des gens, austère et
-rigoureux. Si la république conserva les sages
-formalités qu’Ancus Marcius avoit prescrites<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>
-pour les déclarations de guerre, elle en
-fit usage d’une manière si impérieuse et si
-arrogante, qu’elles furent plutôt un obstacle
-à la conciliation qu’un moyen de prévenir
-<span class="pagenum" id="Page_428">428</span>
-les ruptures. La bonne foi des Romains devint
-fière, et ils ne se piquèrent que d’une fermeté
-inébranlable.</p>
-
-<p>La république, occupée par des guerres
-continuelles, devoit naturellement faire une
-étude particulière de tout ce qui pouvoit
-contribuer à lui former de bonnes armées.
-Peut-être que les querelles de la place publique
-et du champ de Mars furent encore aussi
-utiles aux progrès de la discipline militaire
-chez les Romains, que les méditations mêmes
-de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple
-qu’il étoit toujours soumis en quelque chose,
-les patriciens rendirent la discipline plus sévère,
-veillèrent avec une exactitude scrupuleuse
-à ce qu’elle fût observée, et en punirent
-la moindre infraction avec d’autant plus de
-rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement
-dans les camps de quelque injure qu’ils
-avoient reçue dans Rome.</p>
-
-<p>C’est à l’ordre merveilleux que les Romains
-établirent dans leurs armées, que Vegèce attribue
-la conquête de l’univers. Ce n’est, dit-il,
-ni la multitude des soldats, ni même le
-courage, qui donnent la victoire, mais l’art
-et l’exercice: et c’est par leur discipline que
-les Romains dissipèrent les nombreuses armées
-<span class="pagenum" id="Page_429">429</span>
-des Gaulois, qu’ils vainquirent les
-Espagnols, dont le tempérament est plus propre
-à la guerre que celui des peuples d’Italie;
-soumirent les Africains, auxquels ils furent
-toujours inférieurs en ruses et en richesses;
-et les Grecs mêmes, dont les lumières étoient
-bien supérieures aux leurs. Vegèce auroit dû
-ajouter que c’est à cette même discipline que
-la république fut redevable de faire quelquefois
-des fautes impunément, parce que la
-victoire les réparoit toutes; et de conserver
-dans les revers cette confiance qui ne
-lui permit jamais de consentir à une paix
-honteuse.</p>
-
-<p>La discipline militaire des Romains mérite
-donc toute l’attention des politiques; elle est
-si sage, je dis même si philosophique, qu’il
-suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode
-que la république Romaine employoit
-à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil
-tout ce qu’on peut imaginer de plus
-parfait sur cette matière.</p>
-
-<p>Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit
-chaque citoyen à se sacrifier au bien<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>
-<span class="pagenum" id="Page_430">430</span>
-public, la république ne s’en reposa point
-sur ces motifs généraux, qui, pour être remarqués,
-demandent des réflexions qu’un
-danger éminent peut faire perdre de vue. Elle
-sembla ne pas faire attention aux principes de
-son gouvernement, qui rendoient propres à
-tous les citoyens la gloire et la honte, les
-avantages et les pertes de l’état; il fut expressément
-ordonné au soldat de vaincre ou de
-mourir, et il lui fut impossible d’éluder la
-force de cette loi. Un lâche qui fuit et qui
-perd ses armes, ne craint que la mort; et
-c’est par la crainte d’une mort certaine et
-honteuse qu’il faut le forcer à ne pas craindre
-une mort glorieuse, et en le réduisant au
-désespoir, l’accoutumer à ne trouver son salut
-que dans les efforts d’un grand courage. Il
-seroit insensé de vouloir tirer des sons justes
-et harmonieux d’un instrument qui n’est pas
-accordé; de même la république Romaine
-n’établit cet ordre sévère dans ses armées
-<span class="pagenum" id="Page_431">431</span>
-qu’après y avoir préparé ses citoyens, et leur
-avoir rendu facile l’exécution de ses lois.</p>
-
-<p>Etant tous destinés aux armes par leur naissance,
-leurs pères les formoient dès le berceau
-aux qualités qui font le soldat, et sans lesquelles
-on ne pouvoit même parvenir aux magistratures
-les plus subalternes<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. La frugalité,
-la tempérance et des travaux continuels leur
-formoient un tempérament sain et robuste. La
-dureté de la vie domestique les préparoit aux
-fatigues de la guerre. Les délassemens et les
-plaisirs de la paix étoient des jeux militaires.
-Tout le monde connoît les exercices du champ
-de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la course,
-au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des
-fardeaux; on s’y formoit à l’escrime et à lancer
-un javelot; et les jeunes Romains, couverts
-de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant
-deux ou trois fois le Tibre à la nage.
-Tout respiroit la guerre à Rome pendant la
-paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat.
-On formoit les jeunes gens à faire vingt ou
-vingt-quatre mille en cinq heures; et si on
-mettoit une différence entre la paix et la guerre,
-ce n’étoit que pour faire trouver le temps de
-<span class="pagenum" id="Page_432">432</span>
-celle-ci plus doux; aussi les Romains faisoient-ils
-dans la paix leurs exercices militaires avec
-des armes une fois plus pesantes que celles
-dont ils se servoient à la guerre.</p>
-
-<p>Avec de pareils citoyens, il semble que la
-république auroit pu, sans examen, composer
-ses armées des premiers volontaires qui s’y
-seroient présentés; mais elle voulut que l’honneur
-d’être choisi pour la milice fût une récompense
-des talents qu’on avoit montrés dans le
-champ de Mars; que le soldat eût une réputation
-à conserver, et que l’estime qu’on lui témoignoit
-fût un gage de sa fidélité et de son
-zèle à remplir ses devoirs.</p>
-
-<p>Tous les ans, dès que les consuls étoient
-créés, ils nommoient vingt-quatre tribuns militaires,
-dont les uns devoient avoir servi au
-moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils
-avoient partagé entr’eux le commandement des
-quatre légions qu’on alloit former, les consuls
-convoquoient au capitole ou au champ de Mars
-tous les citoyens qui, par leur âge<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, étoient
-<span class="pagenum" id="Page_433">433</span>
-obligés de porter les armes. Ils se rangeoient
-par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans
-lequel chaque tribu présenteroit ses soldats.
-Celle qui se trouvoit la première en rang
-choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle
-croyoit les plus propres à la guerre; et les six
-tribuns qui devoient commander la première
-légion, prenoient de ces quatre soldats celui
-qu’ils estimoient davantage. Les tribuns de
-la seconde et de la troisième légion faisoient
-successivement leur choix, et le citoyen qui
-n’avoit pas été préféré à ses compagnons entroit
-dans la quatrième légion. Une nouvelle tribu
-présentoit quatre soldats; la seconde légion
-choisissoit la première. La troisième et la quatrième
-légion avoient le même avantage à leur
-tour; et jusqu’à ce que les légions fussent
-complètes<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, chaque tribu nommoit successivement
-quatre soldats. On procédoit ensuite
-à la création des officiers subalternes; et les
-tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les
-soldats qui avoient le plus de réputation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_434">434</span>
-Après avoir mis tant de soin à former ses
-armées, la république Romaine fut en état
-d’établir la discipline la plus austère. Pour
-être servie, elle n’eut pas besoin d’avoir de
-ces lâches condescendances qui ont perdu tant
-d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats
-tout exercés, elle ne se relâcha sur aucune des
-précautions qu’elle jugeoit nécessaires à leur
-salut. Qu’on lise dans les historiens le détail
-des fonctions auxquelles le sénat Romain étoit
-assujetti, et l’on verra que la république regarda
-constamment le repos et l’oisiveté comme ses
-plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient
-les légions à la victoire qu’en les
-rendant infatigables; et plutôt que de les laisser
-sans agir, ils leur auroient fait entreprendre
-des ouvrages inutiles<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. Un exercice continuel
-<span class="pagenum" id="Page_435">435</span>
-fait les bons soldats, parce qu’il les remplit
-d’idées relatives à leur métier, et leur apprend
-à mépriser les dangers en les familiarisant avec
-la peine. Le passage de la fatigue au repos les
-énerve; il offre des objets de comparaison qu’il
-est difficile de rapprocher, sans que la paresse,
-cette passion si commune et si puissante dans les
-hommes, ne s’accroisse, n’apprenne à murmurer,
-et n’<ins title="amolisse">amollisse</ins> l’ame après avoir amolli le corps.</p>
-
-<p>Les hommes ne sont braves que par art;
-et vouloir qu’ils se fassent un jeu insensé de
-courir à la mort, c’est aller au-delà du but
-que doit se proposer la politique, ou n’exciter
-qu’un courage d’enthousiasme qui ne peut
-durer. Loin de songer à détruire cet éloignement
-que la nature inspire pour le danger et la
-douleur, la république Romaine sembloit le
-<span class="pagenum" id="Page_436">436</span>
-respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes
-épées, et en les mettant, pour ainsi
-dire, en sûreté sous leur bouclier, leur casque
-et leur cuirasse<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, qu’elle animoit leur confiance
-contre des ennemis moins précautionnés
-qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir et
-d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour
-me servir de ce terme, entrent dans la composition
-du courage.</p>
-
-<p>Les Romains y intéressoient la religion, et
-le serment que chaque soldat prêtoit entre les
-mains du consul, de ne point fuir, de ne point
-abandonner ses armes, et d’obéir à tous les
-ordres des ses supérieurs<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, ajoutoit à l’infamie
-de la lâcheté le sceau de l’impiété. La république
-prodiguoit les récompenses, mais avec
-discernement. Elles n’étoient point arbitraires;
-<span class="pagenum" id="Page_437">437</span>
-c’eût été les rendre méprisables. La loi même
-récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner
-l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs
-caprices. Ce n’étoit point par des largesses en
-argent, ou par une distribution plus abondante
-en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût
-été exciter son avarice et son intempérance,
-et pour animer le courage, réveiller des passions
-qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans
-le combat un citoyen prêt à périr, obtient une
-autre couronne que celui qui est monté le
-premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui
-a le premier forcé le camp des ennemis. Les
-lances, les boucliers, les harnois, les coupes,
-les colliers sont autant de prix différens pour
-différentes actions. Les escarmouches, les
-batailles, les siéges ont les leurs; et le courage
-du soldat Romain, toujours excité par un nouvel
-objet, ne peut jamais se relâcher.</p>
-
-<p>Ceux qui avoient été honorés de quelque
-marque de valeur assistoient aux jeux et aux
-spectacles avec un habit particulier, et exposoient
-dans leurs maisons, avec les dépouilles
-qu’ils avoient remportées sur les ennemis, les
-prix que les consuls leur avoient donnés. Ces
-espèces de monumens domestiques nourrissoient
-une noble émulation entre tous les
-<span class="pagenum" id="Page_438">438</span>
-citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins
-de la gloire de leurs pères, apprenoient promptement
-leur devoir et ce que la république
-attendoit d’eux.</p>
-
-<p>Les récompenses étoient d’autant plus propres
-à porter les Romains aux grandes choses, qu’ils
-ne pouvoient subir un châtiment militaire sans
-être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour
-lesquels le consul prononçât peine de mort;
-mais le soldat que les tribuns avoient condamné
-à la bastonnade pour avoir manqué à une de
-ses fonctions<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, ou pour quelqu’autre faute
-plus légère, étoit chassé de l’armée, et n’osoit
-retourner à Rome, où un parent eût cru partager
-son infamie en lui ouvrant sa maison. Les
-Romains ignoroient cette méthode pernicieuse
-de réhabiliter un coupable en le faisant passer
-sous le drapeau; l’espérance du pardon rend
-négligent sur les devoirs, si elle n’invite même
-à les mépriser; et la honte dont on <ins id="cor_56" title="estlav">est lavé</ins> par
-<span class="pagenum" id="Page_439">439</span>
-une simple cérémonie, n’est point un affront.
-On diroit que les peuples modernes n’ont songé
-qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains
-n’en vouloient que de parfaits. Si toute une
-cohorte Romaine est coupable, on la décime, ou
-bien on la fait camper hors des retranchemens;
-elle n’est nourrie que d’orge, et c’est à elle de
-se réhabiliter par quelqu’action éclatante.</p>
-
-<p>Il n’est pas surprenant qu’en commandant
-de pareils soldats, les consuls aient fait souvent
-des fautes impunément. Sylla avouoit que
-le courage seul et l’intelligence de son armée
-l’avoient fait vaincre dans des occasions où
-il n’osoit presque espérer de n’être pas défait.
-Combien de fois n’est-il point arrivé parmi
-nous qu’un général auroit payé moins chèrement
-un moment de distraction, et tiré même
-un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit
-eu sous ses ordres ces légions, que les marches
-les plus longues et les plus précipitées ne fatiguoient
-point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes,
-qu’aucun obstacle n’arrêtoit, et qui,
-pendant l’abondance et le calme de la paix,
-s’étoient endurcies contre la faim, la soif et
-l’intempérie des saisons? Les vertus des soldats
-Romains inspiroient à leurs consuls cette
-confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre
-de grandes choses. Le génie de nos
-<span class="pagenum" id="Page_440">440</span>
-généraux modernes est, au contraire, rétréci par
-l’impuissance où sont leurs armées de rien
-exécuter de difficile; notre luxe, nos mauvaises
-mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.</p>
-
-<p>Aujourd’hui que les milices, par une suite
-nécessaire du gouvernement établi en Europe,
-sont composées de la partie la plus vile des
-citoyens, on auroit plus besoin que jamais de
-l’art de la république Romaine, pour donner à
-nos soldats les sentimens qui étoient comme
-naturels aux siens. Sous prétexte que depuis
-l’invention des armes à feu le soldat a moins
-besoin de force et d’agilité, les modernes ont
-en quelque sorte laissé dégrader la nature. On
-n’a pas fait attention que les qualités qui accompagnent
-ces dispositions du corps, et qu’on
-ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à
-l’ame, et sont toujours également nécessaires.
-Comme nos soldats recrutés dans les villes, et
-que la débauche ou leur profession ont souvent
-amollis<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, ne pourroient ni porter tout
-<span class="pagenum" id="Page_441">441</span>
-l’équipage d’un soldat Romain, ni faire les
-mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les
-qualités de l’ame ni celles du corps qu’exige
-toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les
-jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu
-d’échec, ou, si elle se comporte vaillamment
-un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre
-avec patience.</p>
-
-<p>C’est en ne se départant jamais des maximes
-que je viens d’exposer, que la république
-Romaine assura ses triomphes. Après les pertes
-les plus considérables, elle redoubla de sévérité.
-Les soldats que Pyrrhus avoit fait prisonniers
-descendirent dans un ordre inférieur; les
-chevaliers servirent dans l’infanterie; les légionnaires
-passèrent au rang des Velites, et
-chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter
-à son premier grade que de tuer deux ennemis,
-et de s’emparer de leurs dépouilles.</p>
-
-<p>La république, plus épuisée encore après la
-journée de Cannes, exila en Sicile ceux qui
-avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied
-vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus
-de citoyens, et se vît abandonnée de presque
-tous ses alliés, elle ne voulut point traiter du
-rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers.
-On pourroit peut-être m’objecter
-<span class="pagenum" id="Page_442">442</span>
-que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal
-en étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême
-besoin d’argent; mais le reste de leurs
-conduite démontre que c’est par un autre sentiment
-qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les
-malheurs, n’étoit pas capable de déroger aux
-réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour
-les prévenir<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, au contraire, elle en sentoit
-davantage l’utilité. Elle jugea avec raison qu’après
-cette première grâce, les prisonniers
-d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde
-lâcheté seroit une seconde fois pardonnée. Elle
-aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple
-de sévérité, le don de la liberté, et le décret
-qu’elle fit de vaincre ou de mourir devoient
-rendre invincibles.</p>
-
-<p>Les Romains, dit Salluste, punirent plus
-souvent des excès de valeur que des lâchetés,
-<span class="pagenum" id="Page_443">443</span>
-et la république, pendant long-temps, dut
-plutôt ses victoires à cette rigidité austère qu’à
-l’intelligence de ses consuls. Si elle y perdit
-quelques avantages particuliers, elle y gagna
-d’établir dans ses armées une subordination
-extrême, et plus précieuse encore par les maux
-qu’elle fit éviter que par les biens qu’elle produisit.
-La rigueur de Manlius, qui punit de
-mort la victoire de son propre fils, fut aussi
-utile à la conservation de la discipline militaire,
-que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit
-été à l’établissement du gouvernement politique.</p>
-
-<p>Après plusieurs succès, il se forma naturellement
-dans l’esprit des soldats Romains une
-certaine confiance qui leur persuada que la
-victoire leur appartenoit, et que les augures et
-la religion ne leur promettoient pas en vain
-l’empire du monde. Ce sentiment élevé de
-l’ame est la disposition la plus favorable à la
-guerre; il donne l’ardeur propre à attaquer,
-ou la fermeté nécessaire pour soutenir un
-choc; et il est suivi dans la défaite d’un dépit
-qui rallie avec courage des soldats qu’une force
-supérieure avoit ébranlés.</p>
-
-<p>Sans doute que si l’histoire nous instruisoit
-dans un certain détail des mœurs, de la discipline
-et du gouvernement des petits peuples
-<span class="pagenum" id="Page_444">444</span>
-que la république Romaine soumit dans l’Italie,
-nous y découvririons les causes de leur ruine.
-Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les
-Latins, les Sabins, les Falisques furent les
-premiers ennemis des Romains; c’étoient des
-peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent,
-il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté;
-mais ils n’avoient pas vraisemblablement
-une discipline militaire aussi sage que
-celle des Romains. Les querelles qui régnoient
-à Rome entre la noblesse et le peuple y multiplioient,
-ainsi que je l’ai fait voir, les talens,
-et donnoient aux vertus l’activité des passions;
-les Romains, en un mot, se comportoient
-avec toute la chaleur d’un peuple qui se forme,
-et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple
-qui suit par habitude une route qui lui est
-tracée depuis long-temps. Tandis que le gouvernement
-de la république Romaine fait de
-nouveaux progrès, et devient de jour en jour
-plus capable de former et de conduire des entreprises
-avec sagesse, combien de ses ennemis
-furent les victimes de leurs caprices, s’ils
-obéissoient aux lois d’une pure démocratie;
-ou virent sacrifier leur liberté aux passions et
-aux intérêts particuliers de leurs magistrats,
-si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces
-<span class="pagenum" id="Page_445">445</span>
-peuples sembloient se relever pour faire la
-guerre à la république Romaine, et c’est là une
-des principales causes de leur perte. Les Romains
-devoient être supérieurs, parce qu’ils
-opposoient à des armées toujours nouvelles, ou
-énervées par la paix, des soldats qu’un exercice
-continuel des armes rendoit invincibles.</p>
-
-<p>Au couchant, le territoire de Rome confinoit
-à celui des Toscans, dont la république
-étoit composée de plusieurs villes libres, indépendantes,
-qui se gouvernoient chacune
-par des lois et des magistrats particuliers, mais
-qui avoient un conseil commun, chargé des
-affaires générales de la ligue. Les Toscans
-avoient possédé autrefois toute l’Insubrie;
-mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils
-heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et
-leur gouvernement se relâcha. Les Gaulois,
-qui dans ces circonstances firent une irruption
-en Italie sous la conduite de Bellovèse<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>,
-s’emparèrent de cette partie de l’Insubrie, que
-les Romains nommèrent depuis la Gaule
-cisalpine. Les mêmes raisons qui avoient donné
-de la supériorité aux Gaulois sur les Toscans,
-devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire,
-<span class="pagenum" id="Page_446">446</span>
-que les Toscans ne pouvoient agir avec
-assez de célérité pour prévenir leurs ennemis,
-et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement
-à régler leurs intérêts et convenir de leurs
-opérations un temps où il auroit fallu agir. Les
-Toscans délibéroient encore que les consuls
-avoient déjà remporté quelqu’avantage; étant
-donc toujours sur la défensive contre un peuple
-qui attaquoit toujours, ils devoient enfin
-être vaincus.</p>
-
-<p>A l’exception des Samnites, les Romains ne
-rencontrèrent point dans l’Italie de plus redoutables
-ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an
-365 de Rome que ces barbares défirent son
-armée à la bataille d’Allia, ravagèrent son territoire,
-et réduisirent un peuple qui devoit
-vaincre l’univers à défendre le capitole. Ces
-événemens malheureux, dont Camille vengea
-sa patrie, avoient fait une impression si profonde
-dans l’esprit des Romains, que pendant
-long-temps ils ne firent la guerre aux Gaulois
-que par des dictateurs. La république, dit
-Tite-Live<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, eut plus de peine à les dompter
-qu’à subjuguer le reste de l’univers; aussi,
-<span class="pagenum" id="Page_447">447</span>
-ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les
-vétérans, et généralement tous les citoyens qui,
-par leur âge, étoient dispensés de faire la
-guerre, prendroient les armes quand on seroit
-menacé des Gaulois; et Salluste dit que les
-Romains combattirent contre eux pour leur
-salut, et non pour la gloire<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
-
-<p>C’est à la bonté de leurs armes offensives,
-dont toutes les blessures étoient mortelles<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>,
-à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier,
-que les Romains, revenus de la première terreur
-que leur avoit inspiré la bataille d’Allia,
-durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent
-depuis sur des ennemis qui alloient nuds
-au combat<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, et dont les épées étoient d’une
-<span class="pagenum" id="Page_448">448</span>
-si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à
-chaque coup qu’elles portoient. Résister au
-premier choc des Gaulois, dont le courage étoit
-aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux,
-ou savoir se <ins id="cor_58" title="raillier">rallier</ins> après avoir été enfoncé,
-c’étoit les vaincre. Se débandant dans la
-victoire, leurs premiers avantages leur devenoient
-inutiles; et toutes leurs défaites devoient
-être des déroutes extrêmement sanglantes,
-parce qu’ils étoient incapables de cesser de
-combattre avant que d’avoir été mis entièrement
-en fuite.</p>
-
-<p>Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux,
-braves et mêmes féroces, étoient vaincus, et
-jamais domptés. Leurs plus grandes pertes
-sembloient ne point diminuer leurs forces, et
-accroître, au contraire, leur courage. Ils courent
-toujours avec la même fureur à leurs
-ennemis pour leur enlever une victoire qu’ils
-croient toujours équivoque, et qui ne passe
-que rarement de leur côté. Rome avoit déjà
-fait des conquêtes considérables hors de l’Italie,
-qu’ils n’avoient pas encore désespéré de recouvrer
-leur liberté; mais leur gouvernement,
-semblable à celui des Toscans, les exposoit
-aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, les Samnites
-employoient le temps qu’ils ne faisoient
-<span class="pagenum" id="Page_449">449</span>
-pas la guerre aux Romains à réparer simplement
-leurs armées, tandis que ceux-ci se faisoient
-de nouveaux sujets et de nouveaux
-alliés. La république Romaine, qui reprenoit
-les armes avec des forces toujours plus considérables,
-devoit donc enfin écraser un peuple
-qui n’avoit tout au plus que rétabli les siennes.</p>
-
-<p>Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue,
-ni des autres villes de la Campanie et de la partie
-orientale de l’Italie, qu’on appeloit alors la
-Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables
-par leur sagesse et leur courage,
-n’avoient pas conservé long-temps l’esprit des
-républiques dont ils tiroient leur origine, et
-quand les Romains leur firent la guerre, ils les
-trouvèrent abandonnés à tous les vices qui
-avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre.
-C’étoit la même dépravation dans
-les mœurs, le même luxe, la même passion
-pour les fêtes et les spectacles, le même mépris
-pour les lois, la même indifférence pour
-le bien public, et les mêmes divisions domestiques.</p>
-
-<p>Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des
-Romains qu’ils gagnassent des batailles, et
-prissent des villes; il pouvoit, au contraire,
-arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art
-<span class="pagenum" id="Page_450">450</span>
-de devenir puissant par la guerre est autre que
-celui de vaincre; et la république Romaine, en
-subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée
-dans l’impuissance d’asservir des peuples
-plus considérables, si elle n’eût mis à profit
-ses victoires par une politique savante, et qui
-n’a presque jamais été connue des conquérans.
-Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>,
-dont les généraux étoient si savans,
-et les soldats si braves, si bien disciplinés et si
-accoutumés à vaincre, loin de se former un
-grand empire, ont été les victimes de leur ambition.
-Ces deux républiques, dit-il, ont péri,
-parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et
-non pas des citoyens des peuples qu’elles
-avoient vaincus. Mais Romulus, ajoute-t-il,
-n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour
-conquérir des soldats<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, Rome devenoit la
-<span class="pagenum" id="Page_451">451</span>
-patrie des peuples qu’elle avoit soumis; chaque
-guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que
-les Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient
-point les pertes que leur causoit la
-victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes
-mêmes.</p>
-
-<p>Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire
-avec modération; la foiblesse et les besoins
-des Romains l’avertissoient continuellement
-qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus
-à sa nation, et d’en faire des citoyens, que
-de les exterminer, ou de s’en faire des ennemis
-secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs
-devoient aussi se conduire par la même
-politique, et soit qu’ils songeassent à se rendre
-plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne
-voulussent qu’agrandir leur pouvoir dans Rome,
-elle leur étoit également avantageuse. Mais
-après l’exil des Tarquins, les Romains devoient
-voir les intérêts de Rome d’un autre œil que
-Romulus et ses successeurs. Aucun citoyen
-n’ayant dans la république la même puissance
-<span class="pagenum" id="Page_452">452</span>
-ni la même supériorité dont les rois y avoient
-joui, aucun citoyen ne devoit trouver un avantage
-personnel à communiquer aux vaincus le
-droit de bourgeoisie Romaine. En faisant des
-Romains, les rois se faisoient des sujets; mais
-les citoyens de Rome ne pouvoient se faire
-que des concitoyens qui seroient entrés en
-partage de la souveraineté même; et rien ne
-devoit paroître moins sage à des vainqueurs,
-toujours durs, fiers et impérieux, que de soutenir
-des guerres longues et sanglantes pour
-se faire des concitoyens, qui, devenant de
-jour en jour plus nombreux, s’empareroient
-enfin de toute l’autorité.</p>
-
-<p>Ces motifs, qui avoient été le principe de
-la dureté des Athéniens et des Spartiates envers
-leurs ennemis, devoient d’autant plus
-influer dans la conduite des Romains, que
-le sénat, toujours inquiété par les entreprises
-des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter
-leurs forces par de nouvelles incorporations.</p>
-
-<p>Si les Romains, en renonçant à la politique
-prudente de Romulus, avoient pris le parti
-de traiter leurs ennemis avec rigueur, ils n’auroient
-acquis que des sujets inquiets, toujours
-prêts à se révolter, et tels, en un mot, que
-<span class="pagenum" id="Page_453">453</span>
-ceux des Athéniens et des Spartiates. Pour
-ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir,
-et leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres
-à faire de nouvelles conquêtes. Malgré les
-avantages de la république sur ses voisins,
-malgré la sagesse de son gouvernement, de
-ses lois, de sa discipline et de ses mœurs, il
-est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner
-sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti
-qu’il s’agissoit de devenir esclaves, n’auroient
-pas combattu avec courage, mais avec désespoir.
-Les Romains auroient-ils enfin réussi
-à subjuguer l’Italie? Il est vraisemblable que
-leur empire, toujours chancelant, y eût été
-borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette
-grande province dans l’obéissance, comment
-leur eût-il été possible de porter leurs armes
-au-dehors? N’auroient-ils pas même dû
-craindre que quelque puissance voisine ne se
-servît, pour les ruiner, de la haine que les <ins id="cor_60" title="Ita-">Italiens</ins>
-leur auroient portée?</p>
-
-<p>Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre,
-lorsque <ins id="cor_61" title="Camile">Camille</ins>, qui venoit de soumettre les
-Latins, la retint sur le bord du précipice où
-son orgueil et son emportement la conduisoient.
-«Romains, dit-il, si, pour ne plus craindre les
-Latins, vous prenez le parti odieux de les
-<span class="pagenum" id="Page_454">454</span>
-traiter en esclaves, votre victoire vous devient
-inutile et même pernicieuse. Elle fera,
-au contraire, la grandeur de la république, si,
-à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés
-et justes dans la prospérité, vous cherchez
-à vous faire des amis et des alliés de vos ennemis.
-Ferez-vous périr un peuple, parce
-qu’il a défendu courageusement sa patrie?
-Vous ne me pardonneriez pas de vous en
-croire capables. Cachez sous vos bienfaits
-le joug que vous voulez imposer aux vaincus.
-Forçons-les à partager leur amour entre
-leur patrie et la nôtre; nous acquerrons
-des amis par notre clémence; laissons à
-leur reconnoissance le soin d’en faire nos
-sujets.»</p>
-
-<p>La république Romaine contracta l’habitude
-de former des alliances avec les peuples qu’elle
-subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement,
-leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea
-de les protéger contre leurs ennemis,
-et n’en exigea que quelques secours quand
-elle feroit la guerre. Cette modération<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>,
-<span class="pagenum" id="Page_455">455</span>
-soutenue d’une politique si sage et si adroite
-que, dans les occasions même, dit Polybe,
-où les Romains ne songeoient qu’à leurs
-intérêts, leurs alliés croyoient leur devoir
-quelque reconnoissance, établit entr’eux une
-certaine confiance qui ne leur donna qu’un
-même intérêt. En ménageant ainsi la vanité
-des vaincus, la république Romaine disposa
-de leurs forces<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, et son ambition ne causa
-aucun effroi. Il arriva de-là que tous les peuples
-d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre
-leur liberté, s’effrayèrent et se vainquirent
-mutuellement sous les drapeaux de Rome;
-et que combattant toujours comme auxiliaires
-dans ses armées, ils ne triomphèrent en effet
-que pour lui faire de nouveaux alliés, et se
-rendre eux-mêmes plus dépendans.</p>
-
-<p>Nous voyons aujourd’hui les puissances se
-troubler et s’agiter au moindre mouvement
-d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une
-<span class="pagenum" id="Page_456">456</span>
-d’elles. Un grand prince n’a point de voisin
-qu’il puisse accabler impunément, parce que
-la politique générale, qui lie toutes les nations
-entre elles, communique aux plus petits
-états les forces de l’Europe entière, et les soutient
-malgré leur foiblesse ou les défauts de
-leur gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser
-le parti plus fort, est une maxime
-décriée; on fait des ligues, des associations;
-et quoique chaque puissance regarde son voisin
-comme son ennemi, on diroit qu’elle se
-réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra
-s’il est foible, parce que c’est une barrière
-qui la couvre.</p>
-
-<p>Quelque simple et naturelle que nous paroisse
-aujourd’hui cette politique, qu’on remarque
-avec quelle lenteur elle a fait ses progrès
-parmi nous, et on ne reprochera point
-aux peuples d’Italie de ne l’avoir pas connue.
-Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes,
-liés pendant long-temps par un commerce
-de négociations continuelles, aient eu
-ensemble les mêmes craintes et les mêmes
-espérances. Lorsque la république Romaine
-commença à faire ses conquêtes, les Italiens
-n’avoient, au contraire, aucune liaison entre
-eux. Chaque ville se bornoit à examiner ce
-<span class="pagenum" id="Page_457">457</span>
-qui se passoit dans les villes qui l’entouroient,
-et chaque état n’avoit pour ennemis que ses
-voisins. Les puissances, qu’on accuse parmi
-nous d’avoir aspiré à la monarchie universelle,
-ont montré leur ambition avec effronterie; à
-force d’insultes, de bruit, de menaces, elles
-ont elles-mêmes ligué et armé l’Europe contre
-elles; mais les Romains, éloignés de cette
-avidité mal entendue, cachoient, au contraire,
-avec un soin extrême leur ambition, et sembloient
-faire la guerre moins pour leur propre
-avantage que pour celui de leurs alliés.</p>
-
-<p>Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se
-forma point de ligue contre eux, et qu’ils
-aient même toujours été les maîtres de n’avoir
-qu’une guerre à la fois<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. Quand leur ambition
-se seroit montrée avec assez d’éclat pour
-devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur
-<span class="pagenum" id="Page_458">458</span>
-donner qu’un même intérêt, peut-être même
-qu’on n’auroit osé prendre des mesures efficaces
-pour s’opposer aux progrès des Romains.
-Qu’il s’élève aujourd’hui en Europe
-une puissance dont les forces soient supérieures
-à celles de chaque état en particulier,
-et qui les surpasse tous par la bonté de sa
-discipline militaire et par son expérience à la
-guerre; que cette puissance, toujours conduite
-par les mêmes principes, ne se laissant éblouir
-par ses succès ni abattre par ses revers, ait la
-constance de ne jamais renoncer à ses entreprises,
-et la sagesse hardie de préférer une
-ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse,
-et l’on verra bientôt disparoître ces
-ligues, ces confédérations, ces alliances qui
-conservent à chaque état son indépendance.
-Qu’on le remarque avec soin; notre politique
-moderne est l’ouvrage de deux passions;
-l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de
-quelque peuple qui veut dominer; l’autre est
-l’espérance de lui résister, parce qu’il n’a en
-lui-même ni les qualités ni les ressources
-nécessaires pour tout subjuguer. Détruisez, à
-force de sagesse et de courage, cette espérance,
-il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe
-ne tardera pas à perdre sa liberté.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_459">459</span>
-L’effet que produiroit parmi nous la puissance
-dont je parle, la république Romaine le
-produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit qu’à
-la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre
-à rompre avec un peuple, dont tous les jours
-quelque ville éprouvoit la supériorité, qui ne
-recevoit un échec que pour s’en venger avec
-plus d’éclat, et qu’on auroit plutôt exterminé
-que contraint à faire une démarche indigne de
-son courage et contraire à ses principes. On
-voit un exemple remarquable de cette fermeté
-singulière des Romains, dans la guerre que
-leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce
-capitaine s’étoit approché jusqu’aux portes
-de Rome, dont il forma le siége. Une terreur
-générale glace les esprits. Chaque citoyen
-croit que le moment fatal de la république
-est arrivé. On court en foule dans les temples;
-on fait des processions et des sacrifices. Le
-sénat voit sa perte certaine, et il ne lui vient
-cependant pas dans la pensée de sauver Rome
-en accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire,
-la restitution des terres conquises sur
-les Volsques. Il désespère de son salut, et il
-s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit
-d’abord faite: «Que les Romains ne pouvoient
-rien accorder à la force sans violer
-<span class="pagenum" id="Page_460">460</span>
-leurs maximes et leurs usages; qu’ils ne
-traiteroient point avec un rebelle tant qu’il
-auroit les armes à la main; qu’il se retirât
-sur les terres des Volsques, et que la république
-verroit alors ce que la justice exige
-d’elle.»</p>
-
-<p>Ce qui doit nous paroître le plus surprenant
-dans la fortune des Romains, c’est qu’ils
-aient suffi à faire une guerre continuelle depuis
-le règne de Numa jusqu’à la fin de la première
-guerre Punique<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>, qu’ils fermèrent pour la
-seconde fois le temple de Janus. C’est une
-espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais
-besoin de repos, tandis qu’aucune de nos
-nations modernes ne pourroit soutenir une
-guerre même heureuse pendant trente ans,
-sans être obligée de faire la paix pour réparer
-ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer
-que Rome ne chercha d’abord qu’à conquérir
-des citoyens, et la guerre les multiplia
-en effet à tel point, que, dans le cens de
-Servius Tullius, on y compta plus de quatre-vingt
-mille hommes en état de porter les
-armes. Si les Romains, après l’établissement
-<span class="pagenum" id="Page_461">461</span>
-de la république, prirent l’usage de se faire
-des alliés, et non pas des concitoyens, des
-peuples qu’ils soumettoient, cette nouvelle
-politique ne leur fit aucun tort, parce que ces
-alliés eux-mêmes supportoient une partie des
-pertes que la guerre causoit. D’ailleurs, les
-institutions de la république étoient extrêmement
-favorables à la propagation, et les Romains
-donnèrent assez souvent à des familles
-étrangères le droit de bourgeoisie, pour que
-le nombre des citoyens augmentât à chaque
-cens.</p>
-
-<p>La guerre exige aujourd’hui des dépenses
-énormes, et les conquêtes d’un peuple ne le
-dédommagent presque jamais de ce qu’elles
-lui ont coûté. La république Romaine faisoit,
-au contraire, la guerre sans frais jusqu’au siége
-de Véies<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>; elle ne donna point de paie à
-ses soldats, parce que ces expéditions étoient
-courtes. Il n’étoit question que de sortir de
-Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le
-combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit
-par escalade. Le citoyen portoit avec lui les
-vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit
-chargé de butin. Quand les vues des Romains
-<span class="pagenum" id="Page_462">462</span>
-s’agrandirent, que leurs campagnes devinrent
-plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut
-donner une paie au soldat qui abandonnoit
-la culture de ses terres et le soin de ses affaires
-domestiques, la guerre, pour me servir de
-l’expression de Caton, nourrissoit encore alors
-la guerre. Les armées, accoutumées à une
-extrême frugalité, vivoient aux dépens des
-ennemis; et comme les entreprises étoient
-plus importantes, le butin fut aussi plus considérable.
-La république en laissoit une assez
-grande partie aux soldats pour qu’ils souhaitassent
-toujours la guerre; elle se dédommageoit
-de ses avances en vendant le reste;
-et, après avoir réparé ses fonds, il lui restoit
-encore beaucoup de terres conquises qu’elle
-partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou
-dont elle formoit le domaine d’une colonie.</p>
-
-<p>La guerre tenoit donc lieu chez les Romains
-de cette industrie, de ce commerce, de ces
-arts, de cette économie qui sont les seules
-sources de la richesse des peuples modernes.
-Le citoyen trouvoit un avantage particulier à
-être soldat, et les soldats seuls entretenoient
-l’abondance à Rome par leurs victoires; la
-république ne devoit donc faire la paix avec
-un de ses voisins, que pour tourner l’effort
-<span class="pagenum" id="Page_463">463</span>
-de ses armes contre un autre. Aujourd’hui
-que, par une suite de l’administration établie
-chez les puissances de l’Europe, toutes les
-richesses de l’état sont entre les mains d’un
-petit nombre d’hommes, que le reste ne subsiste
-que par industrie, et que les citoyens,
-nobles, magistrats, soldats, commerçans,
-laboureurs, ou artisans forment des classes
-différentes dont les intérêts sont opposés, ou
-du moins différens, comment seroit-il possible
-de leur rendre la guerre également avantageuse?
-Elle doit être un fléau pour toutes
-les nations; sans enrichir les armées mêmes,
-elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine
-l’industrie et suspend le commerce, tandis
-qu’ils sont obligés de payer des subsides plus
-considérables. Le gouvernement, retenu par
-les murmures du peuple, et qui, de jour en
-jour perçoit les impositions avec plus de difficulté,
-se trouve donc enfin dans l’impuissance
-de poursuivre ses entreprises; et les sujets,
-accablés des maux de la guerre, n’aiment et
-ne désirent que la paix.</p>
-
-<p>Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes
-causes qui concouroient à l’agrandissement des
-Romains, si on se <ins id="cor_62" title="rappele">rappelle</ins> combien la conquête
-seule de l’Italie leur coûta de peines,
-<span class="pagenum" id="Page_464">464</span>
-de soins, de travaux, l’ambition de nos états
-modernes doit paroître une inquiétude puérile.
-Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation
-de soldats qui peut subjuguer ses voisins,
-parce qu’elle seule peut avoir cette discipline
-excellente qui prépare les succès, cette fermeté
-qui rend inébranlable dans le malheur,
-cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne
-se lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces
-sages institutions qui, en proscrivant tout ce
-qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent
-de passion que pour la liberté et les combats,
-et lui fournissent naturellement les moyens
-de profiter d’une première conquête pour en
-faire plus aisément une seconde. Quel spectacle
-nous présente aujourd’hui une nation!
-On voit quelques hommes riches, oisifs et
-voluptueux qui font leur bonheur aux dépens
-d’une multitude qui flatte leurs passions, et
-qui ne peut subsister qu’en leur préparant
-sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage
-d’hommes, oppresseurs et opprimés,
-forme ce qu’on appelle la société, et cette
-société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de
-plus méprisable, et en fait ses soldats; ce n’est
-point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils
-bras que les Romains ont vaincu l’univers.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_465">465</span>
-Je ne crains point de me tromper en avançant
-que l’ambition parmi les Européens, loin de
-conduire un peuple à la monarchie universelle,
-doit hâter sa décadence. Quel état en effet n’est
-pas accablé du poids des dettes que la guerre
-l’a obligé de contracter? Le plus obéré,
-c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises.
-Quelques princes ont reculé leurs frontières;
-mais ont-ils accru leurs forces en agrandissant
-leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe
-qui ne trouve son véritable avantage à cultiver
-soigneusement la paix; si elle fait la guerre pour
-un autre objet que sa défense, elle va contre
-ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte
-pas dans chacune de ses entreprises, quel
-bonheur peut-il se promettre?</p>
-
-<p>Malgré tous les avantages que la république
-Romaine avoit sur ses ennemis, jamais elle ne
-seroit parvenue à les asservir, si, par la forme
-même de son gouvernement, elle n’eût été
-forcée à se conduire par des principes et des
-maximes invariables, qui devinrent le ressort
-de tous ses mouvemens, et qui la poussoient
-au but qu’elle ne perdit jamais de vue. Qu’on
-jette les yeux sur les traités, les alliances, les
-ligues que nos peuples ont faits depuis le
-commencement de ce siècle; et l’on croira
-<span class="pagenum" id="Page_466">466</span>
-qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain,
-que l’intrigue a pris la place de la politique,
-qu’au lieu de gouverner les affaires, on leur
-obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard.
-Chez les Romains, le magistrat étoit obligé
-de prendre l’esprit de sa nation, et de la conduire
-selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un
-peuple, c’est l’intérêt personnel de ceux qui
-le gouvernent. L’homme timide ou modéré ne
-voit point les objets du même œil que l’homme
-courageux ou ambitieux. De-là dans tous les
-états, cette conduite tour-à-tour foible, intrépide,
-ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils
-obéissent successivement à des maîtres qui ont
-des lumières, et sur-tout des passions différentes.
-Il arrive très-rarement qu’un prince
-suive la route que son prédécesseur lui a tracée;
-il change même souvent de caractère et de
-politique en changeant de ministre: ainsi une
-nation ne fait jamais qu’ébaucher des entreprises.</p>
-
-<p>L’histoire de nos pères nous instruit d’avance
-de l’histoire de nos neveux. Comme il s’est
-fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la
-suite un balancement de fortune entre tous les
-peuples de l’Europe. Un état gouverné par un
-prince habile et ambitieux sera prêt à tout
-<span class="pagenum" id="Page_467">467</span>
-envahir, et il deviendra subitement le jouet
-de ses voisins. A un Charlemagne succédera
-un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le
-héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un
-avoit communiqué son génie à sa nation; il
-voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre ne
-verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques;
-embarrassé de sa puissance, il ne saura
-pas employer ses forces, et sera humilié par
-un ennemi beaucoup moins puissant que lui,
-mais courageux, sage et éclairé. Ces jeux
-<ins id="cor_63" title="bisarres">bizarres</ins>, mais ordinaires de la fortune, contribueront,
-si je ne me trompe, plus efficacement
-que notre politique de l’équilibre,
-à conserver à chaque peuple son indépendance.</p>
-
-<p>Les premières guerres des Romains ne furent
-que des courses où la bravoure décidoit de
-tout. Il auroit fallu peu de science à leurs
-ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans
-qu’eux, ils ne leur opposoient ni ruses ni
-manœuvres habiles. Les consuls, toujours
-heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances
-où il faut vaincre par la force, et d’autres
-où il faut chercher la victoire, en feignant d’y
-renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre,
-et la confiance qu’ils avoient en leur
-courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par
-<span class="pagenum" id="Page_468">468</span>
-la force; le vaincre sans l’accabler du poids
-des légions, ce n’eût été pour eux qu’une demi-victoire<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
-
-<p>Ces préjugés, nés avec la république,
-flattoient si agréablement son orgueil, qu’ils y
-subsistèrent long-temps encore après que ses
-généraux eurent porté la science de la guerre
-à son plus haut point de perfection. L’adresse
-que Marcius et Attilius employèrent pour tromper
-Persée, et l’empêcher de commencer les
-hostilités avant que la république eût envoyé
-ses légions dans la Grèce, fut condamnée à
-Rome par une partie du sénat qui se piquoit,
-ainsi que le rapporte Tite-Live, de conserver
-les sentimens des anciens Romains. «Rome,
-disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir
-de ruses, et de tendre des piéges; le jour
-doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle
-ne sait ce que c’est que de donner, par une
-fuite simulée, une fausse confiance à ses
-<span class="pagenum" id="Page_469">469</span>
-ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler
-dans leur sécurité. Nos pères aimoient la
-gloire; ils ne ternissoient point leur courage
-en y associant des finesses; et après avoir
-déclaré la guerre, ils assignoient même le
-jour et le lieu du combat.»</p>
-
-<p>L’affront des Fourches Caudines rendit les
-consuls plus attentifs sur eux-mêmes<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. Ils
-commencèrent dès-lors à se conduire avec une
-certaine intelligence, et à faire la guerre par
-principes. Craignant les embuscades et les
-piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches
-devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent
-qu’une armée pouvoit être coupée et comme
-assiégée en pleine campagne, ils voulurent
-connoître un pays avant que de s’y engager. Le
-point le plus difficile pour les Romains, c’étoit
-de les accoutumer à regarder la guerre comme
-un art qui avoit besoin d’autre chose que
-du courage, et d’une discipline rigide; dès
-qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès
-furent rapides.</p>
-
-<p>Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce
-<span class="pagenum" id="Page_470">470</span>
-qu’ils y trouvèrent d’avantageux<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Leurs
-succès, leurs défaites, ils mettoient tout à
-profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent
-leur donna en quelque sorte une leçon de
-guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire
-des efforts extraordinaires, étendirent par-là
-leurs vues et leurs connoissances, et les mirent
-en état de repousser d’Italie un prince qui
-avoit fait ses premières armes sous les <ins id="cor_64" title="lieutenant">lieutenans</ins>
-d’Alexandre. <ins id="cor_65" title="Phyrrhus">Pyrrhus</ins> ne trouve rien de barbare
-dans leur manière d’asseoir un camp, et
-de disposer une armée. Avec les forces que
-ce prince avoit amenées au secours des Tarentins,
-et les alliés qu’un politique plus habile
-que lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être
-ruiner la république Romaine, et il lui
-apprit seulement à vaincre les Carthaginois.</p>
-
-<p>L’ambition de ce prince inquiet et avide
-devançoit la rapidité de ses armes. En entrant
-<span class="pagenum" id="Page_471">471</span>
-dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la
-Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette
-île, qu’il dévore l’Afrique, et voudroit déjà
-avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; mais
-son impatience le dégoûtoit de ses entreprises
-avant que de les avoir consommées. Les
-Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que
-par Pyrrhus même. Leurs armées avoient été
-entièrement défaites près de Syris, et mises
-en déroute à Asculum. Une troisième action
-pouvoit réduire les Romains, qui n’étoient
-pas encore accoutumés de combattre contre
-des éléphants, à défendre leur propre ville;
-mais au lieu de poursuivre son avantage,
-Pyrrhus entame une négociation mal-entendue,
-et quand il ne devoit inspirer que de la crainte
-à ses ennemis, il leur redonne de la confiance.
-Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il,
-avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée
-de rois, et déjà ennuyé de la constance que les
-Romains lui opposoient, il abandonne les
-Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler
-au secours de Syracuse et d’Agrigente, que
-les Carthaginois vouloient soumettre à leur
-domination. La république Romaine mit à profit
-l’absence de ce prince; et quand il repassa en
-Italie pour relever les affaires désespérées de
-<span class="pagenum" id="Page_472">472</span>
-Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de
-chercher un asyle dans ses états.</p>
-
-<p>C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus
-que les Romains inventèrent cet ordre de bataille,
-auquel Polybe attribue les avantages
-qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis.
-Ils se rangeoient sur trois lignes, et
-chaque ligne, au lieu de former une masse
-pesante d’infanterie, qui n’auroit eu que des
-mouvemens lents et difficiles, étoit composée
-de différens corps séparés les uns des autres,
-et par-là capables des évolutions les plus rapides.
-Les princes qui formoient la seconde
-ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que
-laissoient entre elles les cohortes des hastaires,
-qui formoient le premier rang, et les corps des
-triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves
-et les plus expérimentés, placés en troisième
-ligne, répondoient aux intervalles des princes,
-et faisoient la réserve de l’armée.</p>
-
-<p>Outre que cette disposition est plus propre
-que la phalange des Grecs, et l’ordonnance
-des Barbares, à éviter l’effort des éléphants,
-car il suffisoit de faire un mouvement léger
-pour que l’armée Romaine s’ouvrît et se formât
-en colonne, elle offroit un moindre front
-aux armes de jet des Velites. Il falloit vaincre
-<span class="pagenum" id="Page_473">473</span>
-pour ainsi dire trois fois les Romains dans
-la même action. Si les hastaires étoient enfoncés,
-les princes s’avançoient, les soutenoient
-et leur donnoient le temps de se rallier
-derrière eux pour fondre une seconde fois sur
-l’ennemi, auquel les triaires enlevoient encore
-quelquefois la double victoire qu’il avoit déjà
-remportée.</p>
-
-<p>Les Grecs et les successeurs d’Alexandre
-ne connoissoient qu’un même ordre de bataille,
-c’est celui de la phalange, composée de seize
-mille hommes, rangés sur seize de profondeur.
-On peut voir dans les historiens quelles étoient
-les armes de ces soldats, et l’on ne sera point
-étonné que Paul Emile en fût effrayé la première
-fois qu’il combattit contre Persée. La
-phalange paroissoit invincible, et elle l’étoit
-en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit
-unie; mais ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant
-vingt stades, elle trouvât un terrein qui lui
-convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière,
-une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance,
-et ses ennemis pouvoient alors la ruiner
-d’autant plus aisément, et pénétrer dans les
-intervalles qu’elle laissoit en se rompant,
-que tel est l’ordre de la phalange, continue
-le même historien, que le soldat ne peut faire
-<span class="pagenum" id="Page_474">474</span>
-aucune évolution, ni combattre corps à corps,
-à cause de la longueur de ses armes. Sans
-aucun obstacle étranger, il étoit même impossible
-que la phalange ne souffrît pas quelque
-flottement dès qu’elle se mettoit en mouvement.
-Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes
-sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance
-des Grecs l’étoit peu, avoient donc un avantage
-considérable sur la phalange. Pour la vaincre,
-il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur
-un terrain inégal, ou avant que de l’attaquer,
-de la rompre par le secours des Velites, ou de
-la forcer à marcher.</p>
-
-<p class="sepb4">Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance
-légère des Romains à celle des Macédoniens,
-il faut, à plus forte raison, l’appliquer à
-l’ordre de bataille des autres peuples, dont l’infanterie,
-toute pressée en un corps, avoit les
-inconvéniens de la phalange, sans en avoir
-les avantages. Deux et même trois phalanges
-placées les unes derrière les autres ne fortifioient
-point une armée, parce qu’elles ne
-se donnoient aucun secours. Annibal en fit
-l’épreuve à Zama. Il composa sa première
-phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre
-dans ses troupes, se flattant qu’après
-que les Romains se seroient fatigués à la
-<span class="pagenum" id="Page_475">475</span>
-tailler en pièces, il fondroit sur eux avec la
-seconde phalange, et les mettroit aisément
-en fuite. Ce grand homme fut trompé dans
-ses espérances. Sa première phalange, qui
-fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde,
-y porta le désordre, et l’entraîna
-dans sa déroute avant même que les Romains
-l’eussent approchée.</p>
-
-<hr class="hr2" id="r_l_5" />
-
-<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Tandis</span> que Rome étoit occupée à subjuguer
-l’Italie, Carthage, qui régnoit depuis long-temps
-sur l’Afrique, étendoit sa domination
-hors de son continent. Elle avoit fait des
-conquêtes considérables en Espagne; la Sardaigne
-étoit soumise, et la Sicile sembloit ne
-pouvoir éviter le même sort. Des richesses
-immenses, produit du commerce le plus florissant,
-enfloient l’orgueil des Carthaginois;
-et parce qu’ils étoient le peuple le plus riche
-du monde, ils se croyoient destinés à le gouverner.
-Mais les Romains pensoient que cet
-empire devoit être le prix de leur courage,
-de leur patience et de leur amour pour la
-gloire. Ces deux nations, à force de vaincre
-<span class="pagenum" id="Page_476">476</span>
-leurs ennemis, soumirent tous les peuples
-qui les séparoient; elles se firent la guerre,
-et peut-être que l’histoire n’offre point de
-spectacle plus beau, plus intéressant, et à
-la fois plus instructif que la rivalité de ces
-deux républiques.</p>
-
-<p><ins id="cor_67" title="Chartage">Carthage</ins>, fondée par Didon plusieurs
-siècles avant Romulus, obéit d’abord à des
-rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le
-joug pour se gouverner en ville libre. Deux
-suffêtes, dont la magistrature étoit annuelle,
-présidoient à un sénat nombreux qui les avoit
-élus; ils en convoquoient les assemblées, et
-y proposoient les matières qui devoient être
-l’objet des délibérations. Tant que les avis
-étoient unanimes dans le sénat, ce corps
-régloit tout, ordonnoit tout, et le gouvernement
-étoit absolument aristocratique. Mais au
-défaut d’unanimité, les affaires étoient portées
-devant le peuple, que ses magistrats assembloient
-dans la place publique<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>; il décidoit
-à la pluralité des suffrages, et le gouvernement
-devenoit alors purement démocratique;
-<span class="pagenum" id="Page_477">477</span>
-ainsi la souveraineté toute entière, appartenant
-tour à tour à chacun des deux ordres
-de l’état, Carthage, alternativement gouvernée
-par le sénat ou par le peuple, n’avoit
-aucune règle constante de conduite. Aristote
-et Polybe, trompés par ses deux suffêtes,
-son sénat et ses assemblées du peuple, ont
-donc eu tort de comparer cette république,
-l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle
-des Romains, où l’aristocratie, la royauté
-et la démocratie unies, fondues ensemble,
-et toujours tempérées les unes par les autres,
-formoient une police mixte qui rassembloit
-les avantages de tous les autres gouvernemens.</p>
-
-<p>A peine les Carthaginois se furent-ils formé
-un établissement solide, qu’occupés, à l’exemple
-des Tyriens dont ils descendoient, de
-la seule passion d’étendre leur commerce,
-d’acquérir et d’amasser des richesses<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>, ils
-durent avoir tous les vices que produit l’avarice.
-Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement
-des Romains, quels ravages ne
-<span class="pagenum" id="Page_478">478</span>
-durent-ils pas causer chez les Carthaginois,
-dont les lois n’étoient propres ni à prévenir,
-ni à réprimer les abus? La probité et les
-talens ne furent comptés pour rien; c’est aux
-seuls citoyens riches qu’on déféroit les magistratures,
-et il leur étoit même permis d’en
-posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus
-d’égalité entre les magistrats, et leurs fonctions
-n’étant pas séparées, les haines et les
-jalousies prirent la place de l’émulation; et
-de-là naquirent ces cabales, ces partis presqu’aussi
-anciens que la république, et auxquels
-ses intérêts furent continuellement sacrifiés.
-On ne concevroit point que les Carthaginois
-eussent conservé leur liberté jusqu’au temps
-où ils firent la guerre aux Romains, si on ne
-faisoit attention que leur esprit, plus occupé
-de leurs banques et de leurs comptoirs que
-de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue,
-ne s’ouvroit point aux grandes choses comme
-celui des Romains. Tandis que les uns,
-naturellement lâches et timides, s’insultoient
-en citoyens, et ne cherchoient à dominer
-que par des voies sourdes et détournées,
-les autres, fiers et courageux comme leur
-république, avoient son ambition et décidoient
-leurs querelles par les armes. La modération
-<span class="pagenum" id="Page_479">479</span>
-même que les Carthaginois conservoient au
-milieu de tous leurs vices, donne une idée
-désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse
-qui les empêche d’être aussi méchans
-que les Romains, ne les rend que plus méprisables.</p>
-
-<p>Carthage soumit cependant ses voisins;
-c’étoient sans doute des peuples incapables
-de conserver leur indépendance. Ses premiers
-succès, les contributions qu’elle exigea de
-ses ennemis, et les dépouilles des vaincus, lui
-inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un
-vice de plus dans sa constitution. Quoique
-marchands, les Carthaginois voulurent être
-conquérans, et s’ils ne continuoient pas à
-trouver des peuples aussi mal gouvernés
-qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et
-divisés d’intérêt, ils devoient nécessairement
-périr; car il est impossible qu’une république,
-telle que Carthage, qui n’a que des
-soldats mercenaires, et dont les magistrats
-ne sont pas les capitaines<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, ait le génie propre
-à commencer, suivre et consommer de
-<span class="pagenum" id="Page_480">480</span>
-grandes entreprises de guerre. Accoutumée
-à voir ses intérêts sous un autre point de
-vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres
-préjugés, elle aime la paix qui fait fleurir
-son commerce, et doit par conséquent faire
-mal la guerre. Ses projets, toujours trop
-grands ou trop petits, ne seront jamais concertés
-avec sagesse, et elle ne les exécutera
-qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant
-trop de ses forces. Elle aura de l’espérance,
-ou la perdra mal à propos; arrogante
-dans la prospérité, elle n’aura aucune fermeté
-dans les revers; ne pouvant donc faire la
-guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve
-enfin sa perte.</p>
-
-<p>Si on rapproche ces réflexions générales de
-ce que j’ai dit jusqu’ici des institutions politiques
-des Romains, il paroîtra sans doute
-surprenant que la première guerre Punique
-ait duré vingt-un ans et n’ait pas fini par la
-ruine entière de Carthage. Mais il faut faire
-attention que la république Romaine, se trouvant
-transportée dans un ordre de choses tout
-nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute
-la supériorité que son gouvernement, ses
-mœurs et sa discipline militaire lui donnoient
-sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de
-<span class="pagenum" id="Page_481">481</span>
-faire la guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors
-dans l’Italie, de s’étendre de proche en
-proche, et d’armer seulement quatre légions;
-il falloit se faire de nouvelles maximes, et
-une politique en quelque sorte toute nouvelle;
-et ce moment est presque toujours
-fatal à un peuple, parce qu’il n’est point éclairé
-par l’expérience; et qu’entraîné par la force
-de l’habitude, il veut encore imiter quand
-il doit imaginer.</p>
-
-<p>Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis
-long-temps, faisoient la guerre dans les
-provinces éloignées et avec des armées nombreuses,
-devoient encore avoir un avantage
-considérable sur les Romains, par l’expérience
-qu’ils avoient de la mer. Je sais que
-la navigation étoit un art aussi borné chez les
-anciens qu’il est étendu chez nous; que tout
-se réduisoit, de la part des matelots, à connoître
-de certains présages<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> du beau et du
-mauvais temps, à manier avec adresse le
-gouvernail, et à ramer de concert, et que
-le courage du soldat décidoit du sort des
-batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient
-jamais vu que des barques de pêcheurs,
-<span class="pagenum" id="Page_482">482</span>
-étoient trop sages pour n’être pas intimidés
-par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires
-qu’ils accordèrent au consul Duilius,
-qui défit le premier une flotte Carthaginoise,
-prouvent combien cette victoire étoit inattendue.</p>
-
-<p>Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient
-encore, et ils avoient besoin de plusieurs succès
-consécutifs pour avoir sur mer la même
-confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs,
-l’empire des Carthaginois se soutenoit par son
-propre poids contre des échecs légers, et ne
-pouvoit être ébranlé que par de grands Revers;
-mais la pauvreté de la république romaine
-ne lui permettoit pas de former de
-grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage
-des monnoies d’argent que depuis peu d’années<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>,
-et quelques secours qu’elle reçût de
-la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup
-moins considérables que les fonds ordinaires
-qu’une république aussi riche que Carthage
-destinoit à la guerre.</p>
-
-<p>Ces causes particulières rendirent en quelque
-sorte les Romains inférieurs à eux-mêmes
-<span class="pagenum" id="Page_483">483</span>
-dans le cours de la première guerre Punique.
-Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion
-d’Agathocles<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, et ils étoient instruits
-de la dureté avec laquelle Carthage
-régnoit sur l’Afrique, et quelque avantage
-qu’ils dussent se permettre en y transportant
-le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent
-que tard à y faire passer une armée. La bataille
-d’Ecnome ayant enfin mis Régulus en état
-d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors
-exécuter ce que firent depuis les Scipions;
-mais sa république se défia de ses propres
-forces et de ses lumières, et se trouvant en
-quelque sorte embarrassée par la grandeur de
-son entreprise, rappela en Italie un consul et
-une partie des légions. Les Romains, après la
-défaite de Régulus, parurent vouloir se venger
-avec éclat; ils remirent en mer une flotte de
-trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une
-seconde fois la guerre en Afrique, où ils n’auroient
-<span class="pagenum" id="Page_484">484</span>
-plus trouvé un Xantippe<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>; ils se
-contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de
-Régulus qui s’y étoient réfugiés.</p>
-
-<p>Depuis que la république Romaine, éclairée
-par ses fautes mêmes, et familiarisée avec les
-grandes entreprises par une guerre de vingt-un
-ans, étoit aussi exercée à combattre sur
-mer que sur terre, et s’étoit enrichie par la
-possession de la Sicile et des autres pays qui
-lui avoient été cédés, il semble que Carthage
-ne pourra éviter sa ruine, si elle recommence
-la guerre contre les Romains. Elle devroit
-même n’avoir aucun succès important; mais
-les états ne font pas toujours ce qu’ils doivent
-naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois
-à confondre la sagesse des hommes,
-pour leur montrer qu’ils ne sont jamais assez
-sages. Rome, faite pour tout conquérir, est
-prête à être subjuguée par les Carthaginois;
-c’est là un de ces phénomènes irréguliers que
-présente l’histoire, et dont la politique ne
-peut trop étudier les causes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_485">485</span>
-L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal
-et d’Annibal, à former les armées à
-une excellente discipline, avoit suppléé à tout
-ce qui manquoit au gouvernement de Carthage,
-pour avoir des soldats aussi braves que ceux
-de la république Romaine. Ces hommes rares,
-qui devoient tout à leurs talens et rien aux
-institutions de leur patrie, eurent presque l’art
-d’inspirer à une milice mercenaire et composée
-de différentes nations, le même zèle, la même
-fidélité et la même obéissance que les consuls
-trouvoient naturellement dans leurs concitoyens.
-Tandis que Rome, qui avoit fermé le
-temple de Janus après la première guerre Punique,
-se relâchoit vraisemblablement de ses
-exercices, et goûtoit trop de douceurs<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> d’une
-paix qui fut à peine troublée par quelques
-expéditions contre des peuples dont elle châtia
-trop aisément l’indocilité<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>; les armées de
-<span class="pagenum" id="Page_486">486</span>
-Carthage s’aguerrissoient en Espagne, et y
-faisoient tous les jours de nouvelles conquêtes.
-Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles
-les Carthaginois étoient désunis, et
-dont le propre est de faire négliger le mérite,
-de le craindre même, et de l’étouffer pour
-substituer à sa place l’ignorance et l’incapacité,
-ils donnent à Annibal le commandement
-de leur armée. Par le caprice d’un hasard
-contraire, les Romains, malgré un gouvernement
-plus capable que tout autre de produire
-des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé,
-élèvent au consulat un Flaminius
-et un Varron.</p>
-
-<p>Ce n’est point proprement contre la république
-de Carthage que Rome va faire la
-guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec
-les ressources que lui présente une armée bien
-disciplinée, et ce qu’il avoit pu amasser de
-richesses en Espagne, se sentant en état de se
-passer des secours de sa patrie, médite tout,
-<span class="pagenum" id="Page_487">487</span>
-projette tout, exécute tout. Si le sénat de Carthage
-eut réglé les opérations de cette guerre,
-les Romains auroient pu faire des fautes impunément;
-mais un homme qui n’en fait point,
-les observe, les entoure de piéges, et leur fera
-payer chèrement la plus petite méprise et la
-plus légère distraction.</p>
-
-<p>Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois
-pendant la première guerre Punique,
-et les avoit trop grièvement offensés depuis,
-en s’emparant, contre la foi des traités, de
-l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas être inquiéte
-de leurs progrès en Espagne. Voir sortir
-son ennemi de l’humiliation où on l’a mis, et
-ne pas lui faire la guerre, c’est une imprudence
-extrême. Il falloit éclairer toutes les
-démarches d’Annibal et s’opposer à ses premières
-entreprises; dès qu’il offense Sagunte,
-la guerre est déclarée aux Romains; il n’est
-plus temps de délibérer, et il ne reste qu’à
-transporter promptement les légions en Afrique
-ou en Espagne. En laissant opprimer un
-allié fidelle, Rome ôtoit à tous les autres la
-confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à
-craindre sous sa protection, et c’étoit ébranler
-les fondemens de son empire. Un peuple pacifique
-attend la guerre sur ses frontières; un
-<span class="pagenum" id="Page_488">488</span>
-peuple conquérant doit la porter dans les provinces
-de ses ennemis. Si les armes Romaines
-sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la
-république y fera des conquêtes; si elle est
-battue, elle ne sera point accablée de ses
-pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir
-ses affaires. Qui ne sent pas que, quand
-Annibal auroit obtenu en Espagne les mêmes
-avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent
-les Romains à deux doigts de leur ruine,
-il ne leur auroit cependant causé que de médiocres
-alarmes?</p>
-
-<p>La lenteur et l’indécision des Romains firent
-concevoir à Annibal le projet de passer d’Espagne
-en Italie. Cette entreprise a souvent été
-accusée de témérité; c’est le sort des grands
-hommes de paroître plus audacieux que prudens,
-parce qu’on les juge sans avoir leurs
-lumières ni leurs ressources. Jamais projet ne
-fut cependant formé avec plus de sagesse.
-Annibal connoissoit toute la supériorité de
-Rome sur sa patrie; et sachant que ce n’étoit
-qu’à la faveur de ses talens et de quelques
-circonstances passagères que Carthage pouvoit
-se flatter d’avoir des succès, il eût été insensé
-de se faire un plan qu’il n’eût pu lui-même
-exécuter. S’il eut entrepris de chasser
-<span class="pagenum" id="Page_489">489</span>
-les Romains pied à pied de leurs conquêtes,
-et de les détruire par une longue suite de succès,
-il étoit sûr de mourir avant que d’avoir
-terminé cette guerre, et il auroit laissé sa patrie
-abandonnée à elle-même et dans l’impuissance
-de se défendre. En portant, au contraire, ses
-armes dans le cœur de l’Italie, il réduisoit,
-dès la première campagne, une république
-conquérante à combattre pour ses propres
-foyers, et il ne lui falloit qu’une ou deux victoires
-pour être en état d’assiéger Rome même,
-la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.</p>
-
-<p>Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est
-qu’en faisant la guerre dans quelque province
-éloignée, il auroit eu à combattre les légions
-Romaines, et ces armées, toujours nouvelles
-d’<ins id="cor_69" title="auxilières">auxiliaires</ins> que les Italiens fournissoient aux
-Romains, et avec lesquelles ils devoient tout
-envahir. En se transportant dans l’Italie, il se
-flattoit, avec raison, de dissiper l’espèce de
-charme qui la tenoit asservie aux volontés des
-Romains, de l’armer même contre ses maîtres,
-et de ramener, par conséquent, la rivale de Carthage
-à cet état de foiblesse où elle s’étoit vue
-avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes
-d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne
-indépendance, voyoient avec jalousie l’empire
-<span class="pagenum" id="Page_490">490</span>
-de la république Romaine, et n’étoient plus
-les dupes de cette politique adroite, par laquelle
-elle asservissoit les peuples en les menaçant
-les uns des autres, ne devoient-elles
-pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs,
-et sous leur protection tâcher de recouvrer
-la liberté? Que ne pouvoit pas se promettre
-un aussi grand politique qu’Annibal,
-en remuant tour à tour les Italiens par la
-crainte des châtimens ou par l’espérance des
-bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne
-devoient pas être fidelles à leur métropole,
-si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque
-avantage considérable, tournoient leurs
-forces contre elles, et en les menaçant de les
-ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier
-à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été
-transportés dans une nouvelle ville, devoient
-regarder, après un certain temps, l’habitation
-où ils étoient nés comme leur véritable patrie.
-C’est là qu’étoient leur famille, leurs dieux,
-leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est
-capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain;
-étoit-il naturel que ces colonies, esclaves
-du respect qu’elles conservoient pour la ville
-à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent
-au salut du capitole leurs femmes,
-<span class="pagenum" id="Page_491">491</span>
-leurs enfans, leur liberté, leurs temples, leurs
-maisons et leurs sépultures?</p>
-
-<p>Quelque sage que fut le projet d’Annibal,
-il falloit, pour l’exécuter, que son auteur eût
-à la fois tous les talens du plus grand homme
-d’état et du plus grand capitaine. Quelle foule
-de difficultés, toujours nouvelles, ne devoit-il
-pas rencontrer pendant une marche de trois
-cents lieues dans des pays inconnus, coupés
-par des rivières rapides et profondes, remplis
-de défilés, et où il faudroit continuellement
-vaincre par la force des peuples barbares, ou
-les tromper par des artifices? Il lève d’avance
-tous les obstacles en les prévoyant; et tandis
-qu’il commence son entreprise, et la poursuit
-avec succès, la république Romaine, toujours
-aveuglée sur ses intérêts, agit sans courage et
-sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le
-dessein de son ennemi; et, au lieu de songer
-à défendre l’entrée de l’Italie par la force, ressource
-unique après ses lenteurs et ses irrésolutions,
-elle entame des négociations frivoles.
-Comme elle avoit oublié qu’on ne doit traiter
-de satisfaction et de paix qu’en se préparant
-à la guerre, les ambassadeurs qu’elle envoya
-à Carthage, en Espagne et dans les Gaules,
-ne reçurent que des réponses insultantes ou
-<span class="pagenum" id="Page_492">492</span>
-des railleries encore plus humiliantes pour
-leur orgueil.</p>
-
-<p>Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre
-Annibal que de l’empêcher de combattre,
-quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit,
-il est vrai, dans une province pleine
-du nom Romain, et où rien n’osoit encore
-s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés,
-sans subsistances, sans machines de guerre,
-et tout autre général à sa place auroit péri,
-s’il n’eût promptement gagné quelque bataille.
-Mais comme Annibal avoit sans doute pensé
-que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément
-sur la défensive, il avoit certainement
-formé un plan de guerre en conséquence,
-et il lui auroit vraisemblablement réussi.
-Quoi qu’il en soit, les Romains n’avoient
-point de parti plus sage à prendre, que
-d’éviter le combat, et sans rien hasarder,
-de resserrer les Carthaginois. Tout le monde
-sait à quelle extrémité Fabius les réduisit
-depuis en temporisant, quoique leurs victoires
-eussent déjà ébranlé la fidélité des
-peuples d’Italie, et que quelques-uns même
-leur eussent ouvert leurs villes. Mais plus
-les Romains, irrités par la présence d’Annibal,
-et honteux de la conduite molle qui avoit
-<span class="pagenum" id="Page_493">493</span>
-causé la perte de Sagunte, se reprochoient
-de négligence et de lenteur, plus il étoit
-naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil
-et s’abandonnassent à toute l’impétuosité de
-leur courage. D’ailleurs, leur république n’avoit
-aucune idée de la guerre défensive, parce
-qu’elle ne l’avoit jamais faite. Soit foiblesse
-de la part des ennemis qu’elle avoit jusqu’alors
-combattus, soit parce que les consuls,
-dont la magistrature étoit annuelle, s’étoient
-toujours hâtés de terminer la guerre, ou du
-moins de remporter quelqu’avantage qui leur
-valût les honneurs du triomphe, les légions
-étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et
-ne croyoient avoir fait une campagne heureuse
-que quand <ins id="cor_70" title="elle">elles</ins> l’avoient taillé en pièces.
-Des succès qui avoient toujours accompagné
-cette méthode de faire la guerre, les Romains
-avoient conclu qu’elle étoit la plus sage; et
-c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages
-qu’il remporta sur les bords du Tésin,
-à Trébie, et près du lac de Trasimène.</p>
-
-<p>Cornelius Scipion et Flaminius se seroient
-crus déshonorés, s’ils n’avoient pas saisi la
-première occasion de combattre. L’un étoit
-brave, mais inconsidéré, et à force de compter
-<span class="pagenum" id="Page_494">494</span>
-sur le courage et l’intelligence de ses soldats,
-il n’étoit pas assez attentif à remplir les
-devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une
-témérité orgueilleuse, qui lui faisoit dédaigner
-toutes sortes de précautions: tous les deux
-furent vaincus.</p>
-
-<p>Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses,
-fut fait dictateur, voulut enfin accoutumer
-sa république à la défensive, et ruiner
-son ennemi, en ne combattant pas. Mais
-Annibal, qui sentoit sa supériorité sur les
-généraux de Rome, dans un jour d’action,
-et d’ailleurs, obligé de vaincre encore pour
-achever de déterminer en sa faveur les peuples
-d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le
-sort de la guerre, attaqua, non pas en capitaine,
-mais en politique, un général qui,
-promenant ses légions du sommet d’une
-montagne à l’autre, avoit l’art de n’occuper
-que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche
-à le rendre suspect à ses concitoyens; il
-ménage ses possessions et celles de la noblesse,
-et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le
-rend méprisable en feignant de le braver, en
-même temps qu’il paroît craindre Minutius,
-général de la cavalerie, et lui laisse même
-<span class="pagenum" id="Page_495">495</span>
-prendre quelques avantages. Les Romains ne
-purent éviter le piége qu’Annibal leur avoit
-tendu; indignés contre la circonspection de
-Fabius, ils donnent à Minutius un pouvoir
-égal à celui du dictateur.</p>
-
-<p>Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite;
-elle divisa les forces de la république
-dans les conjonctures où elles ne pouvoient
-être trop unies, Fabius et Minutius partagèrent
-les légions, et au lieu d’une armée
-formidable, les Romains n’eurent que deux
-armées incapables de résister séparément aux
-efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à
-profiter de cette mésintelligence, fut prêt à
-envelopper Minutius et à le tailler en pièces.
-Par bonheur pour les Romains, l’amour de
-la patrie étoit encore leur première vertu;
-le dictateur fut plus vivement frappé de la
-perte qu’alloit faire la république, que touché
-du plaisir malheureux, mais trop naturel, de
-voir succomber un rival qu’on avoit l’injustice
-de lui préférer. Il vole à son secours,
-le dégage, et le force à écouter la reconnoissance
-qui le fit rentrer dans le degré de
-subordination où il devoit être.</p>
-
-<p>Annibal, toujours instruit du caractère des
-généraux qui lui étoient opposés, et pour
-<span class="pagenum" id="Page_496">496</span>
-ainsi dire, présent à leurs conseils<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, n’eut
-plus besoin de la même politique, quand
-les consuls P. Emilius et T. Varron prirent
-le commandement de l’armée. Le premier
-avoit toujours approuvé Fabius, et fortement
-attaché à ses principes, il étoit capable de
-résister aux murmures de ses soldats et aux
-plaintes des citoyens renfermés dans Rome.
-Persuadé que la postérité les vengeroit des
-calomnies de ses contemporains, ou plutôt
-content de faire son devoir, et d’être vertueux
-à ses propres yeux, il avoit le courage
-de vouloir servir sa patrie malgré elle. Varron,
-le plus présomptueux de tous les hommes,
-et par conséquent sans talent, étoit emporté
-par cette confiance fanatique qu’un capitaine
-doit inspirer à ses troupes, mais qu’il
-se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut
-assurer ses succès, ou se préparer des ressources
-dans un malheur. Sous deux généraux
-d’un caractère si opposé, qui commandoient
-alternativement en chef avec un pouvoir
-égal, et dont toutes les dispositions étoient
-<span class="pagenum" id="Page_497">497</span>
-relatives à des objets contraires, il étoit
-impossible que l’armée Romaine pût ni rester
-sur la défensive, ni attaquer avec avantage;
-et Varron fut entièrement défait à la fameuse
-bataille de Cannes.</p>
-
-<p>Jamais journée ne parut plus décisive; tous
-les anciens ont cru que Rome ne se seroit
-jamais relevée de la perte qu’elle venoit de
-faire, si Annibal se fût présenté à ses portes
-après sa victoire; et il semble que les paroles,
-si connues de Maharbal aient fixé leur jugement.
-«Le sort des armes, dit ce capitaine
-à son général, t’a ouvert le chemin du capitole,
-et dans cinq jours nous y souperons,
-si tu veux qu’à la tête de ma cavalerie, j’aille
-annoncer aux Romains que tu viens les
-assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont
-pas donné au même homme tous les talens<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>,
-<span class="pagenum" id="Page_498">498</span>
-tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter
-de la victoire.» Plusieurs historiens, en
-effet, sont persuadés que dans la consternation
-où Rome étoit plongée, elle n’auroit
-point songé à se défendre.</p>
-
-<p>Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit
-point qu’il n’eût fait une faute capitale<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>,
-en ne s’approchant pas de Rome,
-ce n’est pas qu’il crût que cinq jours après
-il s’en seroit emparé; il connoissoit trop
-bien le courage de ses ennemis pour se promettre
-un succès si facile. Il est certain, selon
-la remarque des écrivains qui ont cherché à
-le justifier, qu’en conduisant son armée des
-champs de Cannes sous les murailles de
-Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur
-que les Gaulois après la bataille d’Allia<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>.
-Les disgraces consécutives que les Romains
-<span class="pagenum" id="Page_499">499</span>
-avoient éprouvées n’étoient point produites
-par un commencement de corruption dans
-leur gouvernement ou dans leurs mœurs,
-mais par la supériorité d’Annibal sur leurs
-généraux, et par l’activité d’un courage trop
-ardent qui les empêchoit de connoître leur
-situation, et de se conduire suivant leurs
-vrais intérêts. Leurs malheurs, loin de les
-accabler ou de les engourdir, ne devoient
-donc, au contraire, que donner plus de force
-aux ressorts du gouvernement, et changer
-leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite
-Varron de n’avoir pas désespéré du salut de
-la république, n’a pas lui-même perdu toute
-espérance. Rome enfin, étoit une place forte,
-dont l’armée Carthaginoise auroit à peine
-formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide
-d’habitans, ni par conséquent de soldats; et
-Annibal manquant de toutes les machines
-nécessaires à un siége, avoit échoué devant
-une place de peu d’importance après la bataille
-de Trasimène.</p>
-
-<p>Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer
-ce capitaine de n’avoir pas découvert,
-à travers les expressions exagérées de Maharbal,
-la sagesse que renfermoit son conseil.
-Il n’est pas douteux que le siége de Rome
-<span class="pagenum" id="Page_500">500</span>
-n’eût été long et laborieux; mais une entreprise
-de cet éclat auroit sûrement attiré tous
-les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces
-peuples, aussi consternés par la défensive à
-laquelle la république Romaine avoit été
-réduite, que par ses défaites, quand elle
-avoit voulu combattre, croyoient tout possible
-à Annibal. Soit crainte ou mauvaise
-volonté dans les uns, espérance de recouvrer
-leur liberté ou envie de se ménager la protection
-du vainqueur dans les autres, ils se
-seroient tous hâtés d’aller dans son camp,
-de lui rendre hommage, et de lui offrir les
-secours dont il avoit besoin pour consommer
-son ouvrage.</p>
-
-<p>Dans cette défection générale des peuples
-d’Italie, il n’étoit plus libre aux Romains de
-s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner
-leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer
-leur confiance à leurs alliés, ni de trouver,
-en un mot, leur salut dans cet esprit de
-ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la
-Sardaigne, l’Espagne, la Mer, l’Afrique et
-la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit
-l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains
-de se roidir contre la fortune, et d’avoir des
-succès dans les provinces étrangères, si leur
-<span class="pagenum" id="Page_501">501</span>
-ville, assiégée par une armée toujours victorieuse,
-étoit détruite, ses habitans passés
-au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves?
-Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût
-inspirée à ses citoyens, ils n’auroient pas été
-plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant
-survivre à leur patrie, s’ensevelirent
-avec elle, et ne laissèrent au vainqueur qu’un
-amas de cendres et de ruines. Il falloit
-craindre la famine avec une si grande multitude
-d’habitans; il falloit craindre à la fois
-les surprises, la ruse et la force. Une ville
-assiégée par Annibal, et qui ne reçoit point
-de secours, succombe nécessairement. Les
-Romains, pour éviter leur ruine, auroient
-donc été forcés de rappeler toutes leurs
-forces en Italie, au lieu de recruter les armées
-qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper
-des flottes, et de songer à punir la Macédoine
-de son alliance avec les Carthaginois.</p>
-
-<p>J’ose cependant le dire, cette conduite, la
-plus sage, ou plutôt la seule raisonnable
-que pût tenir la république Romaine, n’auroit
-que retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant
-aux suites nécessaires du siége de Rome,
-et que je viens de détailler, qu’Annibal se
-repentoit de ne s’être pas approché de cette
-<span class="pagenum" id="Page_502">502</span>
-place immédiatement après la journée de
-Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu
-d’une ou de deux batailles; si les Carthaginois
-les avoient gagnées, Rome étoit absolument
-perdue; et il est encore certain que dans ces
-circonstances, tout paroissoit plus favorable
-aux Carthaginois qu’aux Romains.</p>
-
-<p>Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage
-de sentir animer leur valeur par le grand intérêt
-de leur propre conservation, de leur fortune
-domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de
-leurs femmes, de leurs enfans, pour lesquels ils
-auroient combattu; mais ces armées, rappelées
-des provinces, se seroient trouvées en quelque
-sorte étrangères dans le milieu même de
-l’Italie; et Annibal, maître des principales
-villes, leur auroit fait, en temporisant à son
-tour, plus de mal que Fabius ne lui en avoit
-causé. Si on suppose qu’on en fût venu aux
-mains, les Carthaginois, dont l’infanterie
-armée à la Romaine obéissoit encore à la
-discipline la plus rigide, et dont la cavalerie
-numide étoit invincible, auroient porté au
-combat la confiance que donnent le gain de
-quatre batailles et l’espérance de détruire
-Rome par un dernier effort. Cet intérêt, moins
-puissant par lui-même que celui des Romains,
-<span class="pagenum" id="Page_503">503</span>
-auroit été amplement compensé par la supériorité
-d’Annibal sur les généraux de la république
-Romaine.</p>
-
-<p>Scipion, Marcellus, et les autres grands
-hommes qui se distinguèrent dans la suite de
-cette guerre, n’étoient point encore parvenus
-aux magistratures, ou du moins une assez
-longue expérience n’avoit pas développé leurs
-talens. Fabius même, à qui les Romains
-devoient tant, les eût alors mal servis. La prudence
-si vantée de ce général étoit plutôt le fruit
-d’un caractère timide et défiant que d’un génie
-supérieur, qui, empruntant tour à tour
-différentes formes, sut se prêter aux différens
-besoins de la république. Il falloit qu’il y eût
-un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir
-la réputation de Fabius. Plus frappé des suites
-funestes d’une défaite que des avantages de la
-victoire, ce fut un politique et un guerrier
-ordinaire, mais assez heureux pour rencontrer
-des circonstances, où une irrésolution, par
-elle-même blâmable, servit l’état et devint un
-talent.</p>
-
-<p>N’étant plus question de temporiser, mais
-de faire des entreprises vigoureuses, hardies,
-fréquentes, réitérées, et de forcer les Carthaginois
-à lever le siége de Rome, il est vraisemblable
-<span class="pagenum" id="Page_504">504</span>
-que Fabius eût avancé la ruine de sa
-patrie. Dans un temps où il fut depuis permis
-à la république d’agir offensivement, ce
-général continua à se conduire par ses anciens
-principes. Tite-Live nous le représente toujours
-campé sur des hauteurs, toujours pressé
-de se retirer à l’approche de l’ennemi, et cantonné
-au-delà du Vultur avec une attention
-extrême à consulter les devins, les augures,
-les poulets sacrés, les entrailles des victimes,
-et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on
-lui rapporte de contes puériles et ridicules.
-Plutarque nous apprend même qu’étant prêt
-à donner dans un piége d’Annibal, lui et son
-armée ne durent leur salut qu’aux <ins title="aruspices">auspices</ins>
-qui lui annoncèrent à propos que son entreprise
-seroit malheureuse. Les circonstances eurent
-beau changer, il les vit toujours les mêmes.
-Il s’opposa constamment à la sage diversion
-que les Romains firent en Afrique, et qui
-arracha Annibal d’Italie. Accoutumé à tout
-craindre, il n’eût jamais osé combattre à
-Zama; et malgré les règles de cette prudence
-éclairée, qui défendit à Scipion d’écouter les
-propositions de paix que son ennemi lui
-offroit, il auroit fait un traité, et exposé les
-Romains à avoir contre Carthage une troisième
-<span class="pagenum" id="Page_505">505</span>
-guerre, peut-être aussi dangereuse que la
-seconde, ou du moins aussi pénible que la
-première.</p>
-
-<p>Autant que le siége de Rome, après la bataille
-de Cannes, eût été avantageux aux Carthaginois,
-autant l’inaction d’Annibal leur devint-elle
-fatale. Dès ce moment il se forma une
-chaîne de circonstances et d’événemens sinistres
-qui suspendirent le cours des prospérités
-de ce grand homme. Je ne sais si je dois
-parler ici des fameuses délices de Capoue;
-peut-être contribuèrent-elles à altérer la vigueur
-de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à
-peine cependant doit-on y faire attention, tant
-il y eut d’autres causes qui contribuèrent plus
-efficacement à relever les espérances et la
-fortune des Romains!</p>
-
-<p>Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à
-Capoue, la république Romaine fit des efforts
-d’autant plus grands pour se venger, qu’elle
-avoit été plus humiliée, et elle trouva en
-elle-même des forces et des ressources qui
-lui auroient été inconnues dans un danger
-moins pressant. Chaque citoyen veut se sacrifier
-au bien public; chaque soldat est un
-héros; l’esclave, élevé à la dignité de citoyen,
-est digne de cet honneur et veut vaincre ou
-<span class="pagenum" id="Page_506">506</span>
-mourir pour sa nouvelle patrie. Rome,
-animée par un même esprit de vengeance,
-ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient
-contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa
-sagesse est égale à son courage; non-seulement
-elle est en état d’avoir une armée
-considérable en Italie, mais sa politique
-s’agrandit avec sa confiance; elle équipe des
-flottes nombreuses, recrute les légions qui
-sont dans les provinces étrangères, et semble
-à son tour méditer la ruine de Carthage.</p>
-
-<p>A cette peinture légère des grandes choses
-que les Romains exécutèrent, et qui paroissent
-en quelque sorte incroyables, on commence
-sans doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit
-plus cette supériorité d’intelligence,
-de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là
-sur eux. Ces qualités sont déjà égales
-entre Rome et son ennemi, mais leurs ressources
-ne le sont plus. Qu’on fasse attention
-qu’une armée s’affoiblit par la prospérité
-même, et que si le vainqueur ne répare continuellement
-les pertes que lui cause la victoire,
-il lui est bientôt impossible de poursuivre
-ses avantages. Annibal, qui venoit de forcer
-les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves,
-avoit lui-même besoin de recruter son armée.
-<span class="pagenum" id="Page_507">507</span>
-Mais il n’ose recourir aux Italiens, parce
-que ces peuples, étonnés de la fierté de la
-république Romaine, commencent à craindre
-d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et songent
-déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les
-armer, le général Carthaginois est obligé de
-mettre des garnisons dans leurs principales
-villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il
-s’affoiblit donc de jour en jour, et n’est plus
-en état de tenir la campagne avec le même
-avantage.</p>
-
-<p>Si Annibal remplit son armée d’Espagnols,
-de Gaulois, de Barbares et d’aventuriers pris
-au hasard, ce sont des soldats sans discipline,
-qui combattent sans règle, qu’il faudra ménager,
-et qui, par conséquent, ne le laisseront
-plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile
-avec les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne.
-S’il est obligé de demander des recrues et des
-subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant
-de cette république, comme il l’avoit
-été jusqu’à la bataille de Cannes. Tantôt les
-secours seront refusés, tantôt ils arriveront
-trop tard, et seront toujours insuffisans.
-Annibal n’est plus que le général d’une république
-corrompue; il a les mains liées par les
-vices de sa patrie, et il doit être vaincu par
-<span class="pagenum" id="Page_508">508</span>
-les Romains, parce qu’ils combattent dès-lors
-autant contre Carthage que contre lui.</p>
-
-<p>Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois,
-quand Annibal leur exposa ses besoins;
-tandis que Magon et les chefs de la faction
-Barcine exhortoient le peuple à faire un
-effort, Hannon et ses partisans s’y opposoient.
-«Ne vous livrez point, disoient ces
-derniers, à une joie insensée; on vous trompe.
-Magon ne nous annonce avec tant de faste
-que des triomphes imaginaires. S’il faut l’en
-croire, Annibal a taillé en pièces les armées
-Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc
-des soldats? Il a pris et pillé deux fois le
-camp des Romains, il est chargé de butin;
-pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances
-et de l’argent? Qu’on cesse de faire
-valoir Trébie, Trasimène et Cannes, puisque
-nos affaires ne sont pas plus avancées
-aujourd’hui qu’elles l’étoient quand Annibal
-entra en Italie. Les Romains ne recherchent
-pas la paix; ils ne sont donc point aussi
-humiliés qu’on veut nous le persuader. Il
-n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons la
-paix, puisque la guerre nous ruine malgré
-nos avantages; mais ne nous épuisons pas
-pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours
-<span class="pagenum" id="Page_509">509</span>
-seroient inutiles à ce conquérant redoutable
-qui a su exécuter de si grandes choses; et
-il ne les mérite pas, s’il nous trompe par
-de fausses relations de ses succès.» C’est
-ainsi qu’à Carthage on trompoit le peuple
-ignorant, et porté à juger des produits et
-des succès de la guerre par ceux de son
-commerce. Tous les citoyens, opposés à la
-faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût
-vaincu; tous travailloient à le faire échouer,
-tant ils craignoient qu’il ne se servît de la considération
-que lui vaudroient ses victoires pour
-ruiner leur crédit!</p>
-
-<p>Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent,
-sans secours du côté de sa patrie, et à la
-tête d’une armée qui se lasse d’une guerre
-qui ne lui offre plus de butin, et dont la
-cavalerie, d’abord si redoutable aux Romains,
-déserte continuellement chez eux, se surpasse
-inutilement lui-même. Quoique les généraux
-de Rome ne puissent encore le vaincre, on
-voit cependant que l’Italie doit lui échapper
-des mains. Il sent le contre-coup de toutes
-les pertes que sa patrie fait en Espagne, en
-Sicile, &amp;c. Et les Romains doivent tous les
-jours remporter quelque nouvel avantage dans
-les provinces, parce qu’ils n’y font en effet
-<span class="pagenum" id="Page_510">510</span>
-la guerre que contre Carthage, et qu’elle
-ne leur oppose que des armées sans discipline,
-qui manquent de tout, et des généraux
-incapables de réparer ses fautes, et de
-se suffire à eux-mêmes. Ces avantages réitérés
-décideront enfin du sort d’Annibal; car la
-république Romaine, instruite par les événemens
-même de la première guerre Punique,
-de la foiblesse des Carthaginois en Afrique<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>,
-ne manquera point d’y porter ses armes,
-dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant
-les provinces. En effet, Scipion y passa; et
-tout le monde sait que par la défaite d’Asdrubal
-et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé
-à leur tour une journée de Cannes, Annibal
-fut rappelé au secours de sa patrie. Il en
-frémit d’indignation; et c’est, vaincu par
-l’avarice, la lâcheté, les partis, les cabales, les
-divisions de Carthage, et non par les armes de
-Rome, qu’il abandonna l’Italie.</p>
-
-<p>Scipion battit Annibal à Zama, et cette
-bataille célèbre ne fut pas seulement le terme
-<span class="pagenum" id="Page_511">511</span>
-de la grandeur des Carthaginois<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>; on
-diroit que toutes les nations y furent vaincues,
-tant elle rendit facile aux Romains la conquête
-du monde entier. Leur république,
-qui voyoit dans son alliance tous les pays
-qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit
-emparée de toutes ses richesses, devint une
-puissance énorme dont le poids devoit tout
-écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des
-guerres laborieuses, à présent toutes ses entreprises
-seront au-dessous de ses forces.</p>
-
-<p>Les états formés des débris de l’empire
-d’Alexandre, devoient être le principal objet
-de l’ambition des Romains, et aucune de ces
-puissances n’étoit en état de se faire respecter.
-La Grèce n’étoit plus ce qu’elle avoit été
-autrefois sous la conduite de Miltiade<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>,
-<span class="pagenum" id="Page_512">512</span>
-de Thémistocle, de Pausanias, &amp;c. La jalousie
-de Sparte, l’ambition d’Athènes, la guerre
-funeste du Péloponèse avoient rompu tous
-les liens qui unissoient les Grecs. Leurs villes
-étoient pleines de partis, de cabales et de
-factions. En un mot, la Grèce sans liberté,
-sans amour de la patrie, sans confiance en
-ses forces, ne pouvoit plus être le boulevard
-de l’Asie contre les Romains, comme elle
-l’avoit été de l’Europe contre les Perses. La
-Macédoine étoit presque retombée, depuis la
-mort d’Alexandre, dans le même état de
-foiblesse d’où la politique de Philippe l’avoit
-tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur
-lui donnoit de l’ambition; elle se flattoit
-toujours de reconquérir l’Asie avec le secours
-des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle
-ne savoit que les inquiéter et les tyranniser.
-Les rois de Syrie, qui possédoient la plus
-grande partie des conquêtes d’Alexandre,
-auroient pu se défendre contre les Romains,
-s’ils avoient connu leurs forces et su s’en
-servir: mais ce vaste empire ressembloit à
-ces géans énormes qui sont plus foibles que
-les autres hommes, parce que le cœur ne
-peut envoyer avec assez d’impétuosité le sang
-et les esprits jusqu’aux extrémités de leur
-<span class="pagenum" id="Page_513">513</span>
-corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit
-dans les successeurs d’Alexandre tous les vices
-qui avoient rendu si facile la ruine des successeurs
-de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée
-à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit
-point de soldats. Les Grecs qui s’y étoient
-établis, avoient perdu leur courage; et le
-despotisme le plus pesant y accabloit des
-esclaves, auxquels il avoit ôté tout sentiment
-de crainte, d’espérance et d’émulation.
-L’Egypte, aussi démembrée que l’empire de
-Macédoine, ne se trouvoit pas dans une
-situation moins déplorable. Jamais princes
-ne furent moins dignes de régner que les
-successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir
-le projet de s’opposer aux entreprises des
-Romains, ils en achetèrent, au contraire, par
-des complaisances serviles, le privilége de
-vivre dans la mollesse la plus honteuse, et
-de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté
-naturelle, étoient toujours prêts à se révolter.
-Pour mieux juger de la foiblesse de leur gouvernement,
-il suffit de remarquer l’ascendant
-que les rois de Syrie avoient pris sur eux;
-et que se laissant entraîner par une habitude
-d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets
-des Romains avant même que d’avoir été
-<span class="pagenum" id="Page_514">514</span>
-vaincus par les armes comme Philippe, ou par
-les bienfaits comme Massinissa.</p>
-
-<p>Quelque rare qu’il soit de voir un état
-changer de politique, quand ses intérêts
-commencent à changer, peut-être que la puissance
-des Romains auroit inspiré assez de
-défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux
-cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer
-à sacrifier leurs anciennes haines à leur sûreté
-commune, et à se réunir, si elles n’avoient
-point été rassurées par cette politique savante
-et pleine de modération qui avoit déjà trompé
-et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs
-d’Alexandre ne connoissoient qu’une
-manière de s’agrandir, c’étoit d’établir une
-domination directe sur les vaincus; mais
-voyant que la république Romaine ne conquéroit
-que des alliés, et ne mettoit point
-de garnison ni de préteur dans les villes de
-ses ennemis humiliés, ils crurent qu’elle
-étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer
-à se défendre contre elle, il suffisoit, pour
-ne la pas craindre, de ne pas l’offenser. Cette
-sécurité laissa subsister leurs divisions, et les
-Romains en profitèrent pour les vaincre successivement,
-et même les uns par les autres.</p>
-
-<p>Il faut cependant le remarquer; peu s’en
-<span class="pagenum" id="Page_515">515</span>
-fallut que la prospérité de la république Romaine
-ne la fît renoncer à cette modération
-qui avoit préparé sa grandeur, et qui pouvoit
-seule étendre encore et affermir son empire.
-Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de
-l’Italie, elle paroissoit moins attachée à ses principes;
-et l’on peut voir dans Polybe comment
-les Romains, jusque là si religieux observateurs
-des règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de
-Sardaigne peu de temps après la première guerre
-Punique, et par la seule raison que Carthage,
-occupée à réduire ses armées révoltées,
-n’étoit pas en état de se défendre contre les
-étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne
-toujours de longs succès, commençoit à
-persuader aux Romains qu’ils n’avoient plus
-besoin des mêmes ménagemens que leurs pères,
-et qu’il étoit temps de profiter de tous les droits
-que donne la guerre, et de se faire des sujets.
-Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil que
-leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit
-fallu ruiner entièrement la ville de Carthage,
-et établir une domination directe sur l’Afrique.
-Certainement les nouvelles passions des Romains
-auroient fait tenter cette entreprise pernicieuse,
-si l’intérêt personnel du général qui
-commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût
-<span class="pagenum" id="Page_516">516</span>
-opposé. Scipion savoit que rien n’est plus difficile
-que de porter le dernier coup à une nation<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.
-Quelqu’<ins id="cor_71" title="humilié">humiliée</ins> qu’elle soit, elle trouve en
-elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des
-ressources qu’elle ne connoissoit pas. Le vainqueur
-d’Annibal ne devoit pas hasarder de
-ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le
-peuple ne se lassât de prolonger le temps
-de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même
-que les Carthaginois n’avoient dû le salut
-de leur ville qu’aux efforts des consuls T. Claudius
-et Cn. Cornelius<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, pour lui enlever le
-commandement de l’armée et la gloire de terminer
-la guerre.</p>
-
-<p>Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à
-<span class="pagenum" id="Page_517">517</span>
-ne pas détruire les Carthaginois vaincus, déterminèrent
-dans la suite les autres généraux à
-suivre son exemple. Flaminius refusa de se
-rendre aux désirs de la Grèce, qui demandoit
-qu’on traitât la Macédoine avec la dernière
-rigueur. Il laissa subsister Philippe et son
-royaume; et les Romains dont l’avidité fut ainsi
-réprimée, non-seulement continuèrent à user
-de la victoire dans les provinces éloignées,
-de la même manière qu’ils avoient fait en Italie,
-mais donnèrent même de nouvelles preuves de
-modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir
-extrêmement leurs ennemis pour n’en rien
-craindre, cette dureté ne les rendit point
-odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout
-le mal qu’ils étoient les maîtres de faire, qu’ils
-laissoient aux vaincus leurs usages, leurs lois,
-leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils
-sembloient ne faire la guerre que pour l’avantage
-seul de leurs alliés. La république en effet
-prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes;
-elle les partageoit entre ceux qui l’avoient
-aidée à vaincre; et cette nouvelle politique fut
-encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses
-généraux. Ne songeant qu’à ce qui pouvoit
-assurer le succès de leurs entreprises, à peine
-avoient-ils commencé la guerre contre quelque
-<span class="pagenum" id="Page_518">518</span>
-puissance, que pour la réduire à ne se défendre
-qu’avec ses seules forces, et pour augmenter
-les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous
-ses voisins, et leur offroient pour prix de leur
-amitié et de leurs secours, les provinces qu’ils
-alloient conquérir.</p>
-
-<p>Un peuple qui se conduisoit par des principes
-en apparences si contraires à ceux de
-l’ambition, vit tous les princes avares, timides
-ou ambitieux, lui demander avec empressement
-son amitié pour avoir part à ses bienfaits. A
-peine la république avoit-elle déclaré la guerre,
-qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins
-de son ennemi. Cette méthode d’enrichir les
-alliés aux dépens des vaincus, multiplia les
-jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître
-des haines irréconciliables entre eux. Nous ne
-devrions haïr que ceux qui nous dépouillent;
-nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on
-élève sur nos ruines. Cette lâcheté injuste du
-cœur humain servit plus utilement les Romains
-que n’auroit fait la politique la plus adroite
-de leur sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner
-aux passions mêmes de ses alliés et de
-ses ennemis pour étendre et voir affermir de
-jour en jour son empire. Toutes les puissances
-s’observoient réciproquement; elles désiroient
-<span class="pagenum" id="Page_519">519</span>
-toutes de trouver leurs voisins coupables de
-quelque faute, et par-là se tenoient toutes
-également asservies. Les princes, enrichis des
-conquêtes des Romains, étoient étonnés de se
-trouver aussi humiliés que l’état même à l’abaissement
-du quel ils avoient contribué; plus ils
-furent puissants, plus ils furent soumis; parce
-que l’importance de leurs dépouilles n’auroit
-rendu leur perte que plus certaine. Ils s’accoutumèrent
-à ne se regarder dans leurs propres
-royaumes que comme des officiers des Romains;
-les sujets de ces rois esclaves virent sans étonnement
-disparoître ces fantômes de la royauté,
-et occuper leur place par un préteur: leur chûte
-ne fut pas une révolution.</p>
-
-<p>Il faut m’arrêter un moment à faire connoître
-d’une manière plus détaillée la conduite que
-tinrent les alliés et les voisins de la république
-Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance
-qu’après que Scipion eut chassé d’Espagne les
-Carthaginois; mais ce n’étoit pas alors qu’il
-devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand
-politique, s’il eût d’abord contre-balancé la
-fortune de Carthage, et fait une diversion en
-faveur de la république Romaine, dans le temps
-qu’Annibal paroissoit prêt à l’accabler; car
-les Carthaginois ne pouvoient triompher de
-<span class="pagenum" id="Page_520">520</span>
-Rome, sans devenir beaucoup plus puissants
-qu’ils ne l’étoient en Afrique, et causer par
-conséquent de justes alarmes à la Numidie.
-Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux
-lorsqu’il auroit dû secourir les Romains, il
-devint l’ami de ces derniers quand il auroit
-dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois,
-et assurer sa propre liberté en défendant
-la leur.</p>
-
-<p>Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux
-Carthaginois, il s’allia ensuite avec les Romains
-dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir
-plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique
-qu’il les abandonna; il ne sentit point qu’il
-étoit de son intérêt de ne pas laisser accabler
-les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe
-lui fit faire trop tard une démarche qui étoit
-sage dans ses principes, mais qui n’étoit plus
-qu’une imprudence depuis que Carthage, à
-moitié vaincue, devoit nécessairement succomber,
-malgré les secours qu’il lui donnoit.</p>
-
-<p>Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance
-qu’il fit avec Annibal, après la bataille
-de Cannes, fut le fruit de ses méditations sur
-le gouvernement, le génie et la politique
-de Rome et de Carthage. Il lui importoit de
-détruire la république Romaine, parce que
-<span class="pagenum" id="Page_521">521</span>
-c’étoit une nation guerrière, conquérante, et
-dont il étoit impossible d’être le voisin sans en
-devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire,
-étoient un peuple beaucoup moins
-entreprenant; et dès qu’ils n’auroient plus un
-Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire
-craindre. Philippe ne soutint point sa démarche;
-il trembla en voyant ce que les Romains <ins id="cor_72" title="inséré «firent»">firent</ins>
-pour réparer leurs pertes; leurs menaces le
-consternèrent, et elles n’auroient dû que lui
-faire mieux sentir la nécessité où il étoit d’aider
-Annibal, et de faire tout ce que Carthage elle-même
-auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite
-de ce prince ne fut qu’un tissu de fautes
-grossières<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
-
-<p>Il semble que la mauvaise politique qu’on
-avoit eue à l’égard de la république Romaine
-pendant la seconde guerre Punique, fut le
-modèle que se proposèrent tous les états quand
-elle entreprit de nouvelles conquêtes. A peine
-les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts
-pour préférer le voisinage des Romains à celui
-de Philippe, les eurent-ils engagé à faire la
-guerre à la <ins id="cor_73" title="Macédoinne">Macédoine</ins><a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, que ce royaume
-<span class="pagenum" id="Page_522">522</span>
-vit armer contre lui tous ses voisins. Attale
-devoit le secourir; sa situation étoit la même
-pendant cette guerre que celle de Massinissa
-pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas
-plus prudent. Philippe ne trouva qu’un seul
-allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce prince
-ne sût prendre aucune résolution ou ne persister
-dans aucun parti; soit qu’entraîné par cette
-ancienne jalousie qui divisoit les successeurs
-d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec
-quelque plaisir l’humiliation de Philippe; il
-avoit à peine commencé une foible diversion
-en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers
-ordres des Romains.</p>
-
-<p>Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale,
-ne se furent pas plutôt soumis aux conditions
-humiliantes que Flaminius leur imposa, que
-les Romains, toujours impatiens de s’agrandir,
-songèrent à se venger des hostilités qu’Antiochus
-avoit commises sur les terres d’Attale. Ils
-lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui
-avoient appartenu aux rois de Macédoine, et
-de se garder de troubler le repos des Grecs
-en faisant passer des troupes en Europe. Antiochus,
-encouragé par les Etoliens à prendre
-les armes, commença la guerre, et eut le
-même sort que Philippe. Personne ne le secourut
-<span class="pagenum" id="Page_523">523</span>
-dans ses disgraces, et pour me servir
-de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du
-poids du monde entier.</p>
-
-<p>Cette guerre mérite une attention particulière<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>,
-non pas par les événements qu’elle
-produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire,
-si Antiochus eût eu le courage de s’élever
-au-dessus des préjugés de son temps, et de
-suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme,
-obligé d’abandonner sa patrie, et de chercher
-un asyle chez les ennemis des Romains, s’étoit
-retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien
-singulier, que le simple citoyen d’une république
-presque détruite, et lui-même fugitif,
-proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le
-génie en impose à celui de Rome, et qui tente
-de soulever toute la terre contre une puissance
-que les plus grands rois ne pourroient regarder
-sans frayeur.</p>
-
-<p>«Que les princes, disoit-il à Antiochus,
-oublient leurs <ins id="cor_74" title="différents">différends</ins> particuliers; qu’ils
-sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable
-à l’augmentation de leur territoire; et
-Rome, qui n’est puissante que par leurs divisions
-et leur avarice, cessera de triompher.
-<span class="pagenum" id="Page_524">524</span>
-Graces aux haines aveugles et invétérées de
-tous les peuples les uns contre les autres, les
-Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent,
-et toutes les forces de la terre sont à
-leur disposition. Ils ne veulent vaincre, dit-on,
-que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une
-erreur grossière. On ne supporte point les
-maux, les fatigues, les dangers de la guerre
-sans avoir la passion de dominer; et si les
-Romains comblent de bienfaits leurs alliés, ce
-n’est que par intérêt. Ils sentent combien il leur
-importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever
-à la fois contre eux l’orgueil de toutes
-les nations, de déguiser, de cacher la tyrannie
-à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont
-ils exigent les complaisances les plus serviles,
-sont déjà des sujets qui seront bientôt des
-esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de
-Massinissa, d’Attale, d’Eumènes seront renversées
-à leur tour. Les Romains regardent déjà
-l’Asie comme une proie qui les attend; vous
-ne ferez que de vains efforts pour éviter une
-rupture avec eux, ils sauroient se faire un
-prétexte honnête de guerre. Dans ce danger
-nouveau pour le trône de Syrie, il faut renoncer
-aux desseins de vos prédécesseurs, et vous faire
-une nouvelle politique. Il n’est plus question
-<span class="pagenum" id="Page_525">525</span>
-de vous regarder comme le légitime et le seul
-successeur d’Alexandre, ni de vouloir recouvrer
-les parties démembrées de sa monarchie. Ne
-songez aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens
-ennemis; vous les accablerez, si vous voulez,
-après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir
-la république Romaine qui vous menace. Quand
-Philippe, irrité de l’orgueil de ses vainqueurs,
-frémit secrètement d’indignation, n’attend
-qu’une conjoncture favorable de secouer le
-joug, et n’a avec vous qu’une même cause à
-défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même,
-vous avez en quelque sorte été vaincu
-à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le
-rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va
-voir confirmer tous ses malheurs; et il sera
-enveloppé de toutes parts de la puissance des
-Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré
-la haine qui vous divise, Philippe est moins
-votre ennemi que la république Romaine;
-relevez-le pour affermir votre trône, et que le
-plus grand roi de l’Europe s’unisse au plus
-grand monarque de l’Asie.»</p>
-
-<p>«Mais, continuoit Annibal, les ennemis
-de Rome n’ont trouvé jusqu’à présent aucun
-allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la
-guerre en la commençant; leur timidité a
-<span class="pagenum" id="Page_526">526</span>
-détourné tout le monde de s’associer à leurs
-périls. N’attendez pas que les Romains établissent
-le théâtre de la guerre dans le sein
-de vos états: leur république, qui chancelle
-dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine
-avec les forces de toutes les nations qu’ils
-ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui
-espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles;
-Espagnols, Africains, Italiens, Grecs, Macédoniens,
-tout contribueroit à vous accabler.
-Quand la fortune d’ailleurs vous réserveroit
-les succès les plus complets et les plus constans,
-combien ne vous faudroit-il pas de
-batailles pour chasser les Romains de vos domaines?
-Il faudra les poursuivre dans la Grèce
-et la Macédoine, et conquérir sur eux ces
-provinces, avant que de les repousser dans
-leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux
-victoires, au contraire, remportées en Italie,
-réduiront ces hommes si fiers à trembler pour
-le capitole. Confiez à la haine que je leur
-porte des vaisseaux et des soldats; je reverrai
-une seconde fois l’Italie, j’y trouverai des
-peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres,
-et auxquels j’ai appris à désirer d’être libres.
-Si je retrouve Trasimène ou Cannes, Rome
-succombera sous vos armes. Je vous ferai des
-<span class="pagenum" id="Page_527">527</span>
-alliés et des amis de tous les états qui sont
-jaloux de la puissance Romaine, ou qui n’ont
-d’autre politique que de s’attacher au parti
-le plus fort; ils vous craindront comme ils
-craignent les Romains; ils seront attachés à
-vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts
-des Romains, si vous osez faire trembler
-ces tyrans des nations.»</p>
-
-<p>Malgré la servitude où tous les peuples se
-précipitoient, jamais conjoncture ne fut plus
-favorable pour faire craindre une seconde
-fois aux Romains tous les dangers qu’ils
-coururent pendant la seconde guerre Punique.
-Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient
-sincèrement attachés, la plupart commençoient
-à s’apercevoir qu’ils avoient acheté
-trop chèrement leur fortune. Accablés de la
-protection de la république Romaine par
-l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit,
-ils ne lui donnoient des secours pour faire
-de nouvelles conquêtes, qu’en lui souhaitant
-des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient
-plus leurs intérêts avec ceux des Romains;
-ils sentoient qu’ils étoient sujets;
-ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient
-qu’un nouvel Annibal pour oser
-se révolter. Ces dispositions étoient si peu
-<span class="pagenum" id="Page_528">528</span>
-cachées, que le consul Sulpicius reprochoit
-avec chagrin au sénat la lenteur avec laquelle
-on faisoit passer les légions dans la
-Grèce après avoir déclaré la guerre à Philippe.
-«Hâtons-nous, disoit-il; si Philippe
-nous prévient, et porte la guerre en Italie,
-tandis que nous le menaçons imprudemment
-avant que de le frapper, nous courons
-risque d’éprouver de plus grands malheurs
-que pendant la seconde guerre Punique,
-et de voir anéantir notre puissance; car
-nos voisins ne nous sont attachés qu’autant
-qu’il ne se présentera aucun de nos
-ennemis<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, dont ils puissent avec sûreté
-embrasser et défendre les intérêts.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_529">529</span>
-Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire
-de la Grèce seroit la récompense des
-efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains
-contre la Macédoine, ne se voyoient
-frustrés de leurs espérances qu’avec un dépit
-extrême. Leur politique agissante remuoit
-toutes les puissances voisines et vouloit les
-associer à leur vengeance. Les autres peuples
-de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits
-de la république Romaine; le charme
-commençoit à se dissiper, et ils sentoient
-que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il
-leur avoit fait de la liberté, en défendant à
-leurs villes toute association. La Gaule Cisalpine
-n’étoit pas entièrement soumise; quelques
-contrées de l’Espagne défendoient encore
-leur liberté avec un extrême courage. Annibal,
-en un mot, dont le nom seul inspiroit de
-l’effroi aux Romains<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>, et étoit capable de
-<span class="pagenum" id="Page_530">530</span>
-faire renaître la confiance chez tous les peuples,
-entretenoit des relations en Afrique,
-dans la Grèce, et dans les Gaules mêmes.
-Si on l’eût vu descendre une seconde fois en
-Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie,
-Rome auroit perdu en un jour l’empire qu’elle
-exerçoit sur ses alliés. On lui auroit désobéi,
-parce qu’on l’auroit pu faire impunément,
-et elle se seroit vue abandonnée à ses seules
-forces.</p>
-
-<p>Antiochus, à qui il appartenoit de décider
-du sort de la terre, pensoit trop bassement
-pour goûter la sagesse hardie des conseils
-d’Annibal. Les promesses de ce grand homme
-lui parurent vagues et confuses, parce qu’il
-ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce
-qui n’étoit que grand et courageux, il le
-crut téméraire. De petites passions le décidèrent;
-il se livra à la jalousie de ses courtisans
-et à l’imbécillité de ses ministres. Ivre
-de sa grandeur, comme tous les princes
-d’Orient, et rabaissé par sa timidité naturelle,
-il ne put ni croire qu’il s’agissoit de sa
-<span class="pagenum" id="Page_531">531</span>
-ruine entière en faisant la guerre contre les
-Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible
-de renverser cette puissance énorme,
-devant laquelle tout étoit humilié. Jamais
-prince ne fit mieux voir tout ce que l’orgueil
-et la lâcheté peuvent rassembler de foiblesse
-et de contradiction dans un même caractère.
-Toujours plein des projets de ses prédécesseurs
-sur la Grèce et la Macédoine, ses anciennes
-ennemies, il ne put se résoudre à
-les relever pour s’aider de leurs forces contre
-la république Romaine. Il commence, au contraire,
-la guerre par insulter Philippe; et tandis
-qu’il oblige ce prince à se déclarer contre
-lui en faveur des Romains, il est saisi de
-crainte, se repent déjà de son entreprise,
-et consent à céder une partie de ses états
-pour conserver l’autre.</p>
-
-<p>Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus,
-et les Romains étoient ruinés. Qu’il
-eût été beau de voir ce prince et Annibal unis
-d’intérêt et déployer de concert toutes les
-ressources de leur génie contre un peuple
-puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître
-pour son maître! La république Romaine ne
-craignit jamais que ces deux hommes; mais
-l’un naquit simple citoyen d’une république
-<span class="pagenum" id="Page_532">532</span>
-qui trahit ses espérances, et il ne trouva
-dans la suite aucun prince qui osât le seconder.
-L’autre étoit roi, mais il ne régna que dans
-un temps où toutes les provinces, gouvernées
-par des officiers Romains, étoient déjà
-accoutumées à obéir. Il concevoit dans sa
-colère les plus vastes desseins; ses espérances
-et ses ressources étoient toujours plus grandes
-que ses malheurs. Il combattit pendant quarante
-ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et
-Pompée; mais il épuisa sa fortune dans la
-Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en soit la
-cause, il ne profita point de la circonstance
-favorable que la révolte des Samnites et de
-leurs alliés lui offroit de porter ses armes
-dans le cœur de l’Italie, et il ne songea
-véritablement à marcher sur les traces d’Annibal,
-que quand il lui fut impossible d’exécuter
-les mêmes desseins.</p>
-
-<p>La défaite d’Antiochus confirma toutes les
-nations dans la foible politique qui hâtoit la
-perte de leur liberté. C’est dans ces circonstances
-que Persée entreprit follement de
-relever la Macédoine; et toute la terre se
-souleva contre lui. Prusias ne voulut être
-que spectateur de cette guerre. S’il craignit
-d’offenser également les deux partis par sa
-<span class="pagenum" id="Page_533">533</span>
-neutralité, il espéra de fléchir les Romains
-vainqueurs à force de bassesses et en se
-disant leur affranchi, ou de trouver grâce
-auprès de Persée, dont il avoit épousé la
-sœur.</p>
-
-<p>Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent
-un parti équivoque et mitoyen,
-qui ne fait que des ennemis, que la politique
-condamnera éternellement, et que des hommes
-timides regarderont toujours comme le comble
-de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans
-aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur
-intérêt de favoriser de toutes leurs forces ou
-de négliger entièrement, ils firent seulement
-tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains
-contre eux. On retrouve constamment cette
-même conduite dans tous les ennemis de la
-république. Bocchus secourut Jugurtha après
-que ce prince eut perdu ses états; Tigranes
-se comporta de même à l’égard de Mithridate;
-et l’un et l’autre, disent bien sensément
-tous les historiens, devoient prendre plutôt
-ce parti, ou ne le prendre jamais.</p>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
-<div class="pagenum" id="Page_534">534</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3>
-
-<p class="first"><span class="smcap">Dans</span> cette espèce de stupidité où j’ai représenté
-tous les peuples, la république Romaine
-auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire
-la guerre, si elle eût attendu, pour prendre
-les armes, qu’on eût osé l’offenser. De tout
-temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa
-protection ou sa médiation à tous ceux qui
-l’imploroient; mais quand elle fut parvenue
-à ce degré de puissance qui en imposoit à
-tous ses voisins, leur docilité à obéir lui
-persuada qu’elle étoit dépositaire de tous
-les droits des hommes, et qu’il étoit de sa
-dignité de former une sorte de tribunal qui
-jugeroit des querelles des nations. Ce n’est
-plus comme ennemis, mais comme arbitres,
-que les Romains firent la guerre. S’élevoit-il
-un différend entre deux peuples encore
-libres? le sénat prononçoit quelquefois un
-jugement sans les consulter, et son ambassadeur,
-suivi des légions et chargé d’exécuter
-son décret, arrachoit au vainqueur sa proie,
-rétablissoit le vaincu dans ses possessions,
-<span class="pagenum" id="Page_535">535</span>
-et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient
-un maître. Rome décida du sort de toute la
-terre; les rois, les princes, les ambassadeurs
-de toutes les nations y parurent en supplians,
-tantôt pour se justifier, tantôt pour mendier
-des grâces.</p>
-
-<p>Les Romains se seroient contentés de cet
-empire, et n’en auroient pas abusé, s’ils eussent
-conservé leurs anciennes mœurs; mais
-leurs conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent,
-et dès que les richesses leur eurent
-donné du goût pour les voluptés, l’or du
-monde entier ne leur suffit plus. L’avarice
-ayant pris dans le cœur du citoyen la place de
-l’amour de la gloire, l’ambition de la république
-devint une avidité insatiable de tout
-piller et de tout opprimer; et sa politique,
-destinée à servir de nouvelles passions, dut
-agir par des principes nouveaux. Les Romains,
-jaloux de la fortune de leurs alliés, la regardèrent
-comme un vol fait à la leur. Il fallut
-établir une domination directe sur les provinces,
-pour les piller plus commodément. Les
-royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce,
-de Bithinie, dont la faveur de la république
-avoit fait des puissances considérables,
-furent détruits. Le sénat fit une espèce
-<span class="pagenum" id="Page_536">536</span>
-de trafic des trônes qui subsistoient encore,
-créant ou déposant les rois à son gré: les états
-n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette
-politique abominable, qui détruit pour conserver,
-fut seule mise en usage. On peut se
-rappeler dans quelle situation la défaite de
-Persée fit tomber la Macédoine. Les citoyens
-les plus distingués en furent exilés; et on la
-partagea en quatre provinces, entre lesquelles
-toute sorte de communication fut interdite.
-Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise de
-Corinthe par Mummius, fut le sort général
-des alliés. On établit dans les provinces des
-préteurs qui se crurent tout permis, parce que
-rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit
-plus que du bruit des concussions que
-ses officiers exerçoient de toutes parts.</p>
-
-<p>Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité
-des Romains, devint un pays ennemi.
-Quelques princes assurèrent la tranquillité de
-leurs sujets, et leur épargnèrent les soins et
-les fatigues d’une défense inutile, en appelant
-à la succession de leurs états une république
-assez puissante et assez corrompue pour faire
-des injustices sans crainte et sans remords.
-Florus rapporte que, sous le bruit des richesses
-de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains
-<span class="pagenum" id="Page_537">537</span>
-portèrent un décret par lequel ils s’attribuoient
-sa succession<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>. «N’importe de vos droits,
-disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance
-aux lois qu’on vous impose, ou rendez-vous
-plus fort que nous.» Brennus, qui avoit
-paru autrefois si barbare aux Romains, en
-disant que tout appartient aux vainqueurs,
-auroit-il tenu un autre langage?</p>
-
-<p>Aucun peuple ne put se mettre à couvert
-des entreprises et des vexations de la république.
-Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir aucun
-prétexte de rupture, on lui trouvoit
-quelque crime dont il falloit le châtier.</p>
-
-<p>Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que
-prononça Manlius au retour de son expédition
-contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius,
-ses ennemis, vouloient lui faire refuser le
-triomphe, sous prétexte que la guerre qu’il
-avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit
-aisément, en représentant que les Gaulois
-avoient autrefois pillé le temple de Delphes,
-et que cette impiété n’avoit point encore
-<span class="pagenum" id="Page_538">538</span>
-été punie<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. Si ce trait seul ne peignoit pas
-assez naïvement le caractère des Romains, on
-pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point
-de honte d’alléguer, comme une raison sérieuse
-de ce qu’ils prenoient la défense des
-Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres
-des premiers étoient les seuls peuples
-de la Grèce qui n’eussent point envoyé de
-troupes au siége de Troye<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>: c’étoit joindre
-la raillerie à la violence.</p>
-
-<p>On peut être injuste, odieux même à toute
-la terre par sa tyrannie, et cependant continuer
-d’être heureux dans ses entreprises quand
-on peut accabler ses ennemis par des forces
-supérieures: l’histoire n’est que trop souvent
-une preuve de cette triste vérité. Après avoir
-fait des conquêtes par ses vertus, la république
-Romaine s’agrandit encore malgré ses
-<span class="pagenum" id="Page_539">539</span>
-vices. C’est dans le temps même qu’elle ne
-pouvoit défendre ses lois contre l’ambition
-des citoyens, et que son avarice étoit redoutée
-de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts
-de Mithridate et le vainquit, qu’elle fit
-sa conquête la plus difficile, c’est-à-dire,
-qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux
-Germains, et pénétra jusque dans la Bretagne.
-Rome ne cessa point de triompher, parce
-que ses légions étoient toujours mieux disciplinées
-et plus aguerries que les armées de ses
-ennemis; et si ses généraux n’avoient plus de
-vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux,
-qui aspiroient à la tyrannie, ayant besoin
-de se faire de la réputation dans la république,
-et de l’éblouir par des succès pour
-l’opprimer, ne souffroient point qu’elle fût
-avilie dans leurs gouvernemens, et la faisoient
-respecter chez les étrangers.</p>
-
-<p>Les Romains, en effet, pleins des passions
-orgueilleuses que leur donnoient la liberté et
-leurs conquêtes, conservoient, au milieu de
-leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer
-le maître qui les domineroit, et ils ne
-savoient plus estimer que les talens et les succès
-militaires. Qu’un magistrat, par les voies
-sourdes de l’intrigue, eût voulu s’emparer du
-<span class="pagenum" id="Page_540">540</span>
-gouvernement, ce n’eût été qu’un conjuré
-qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques
-et Catilina. Que Sylla, afin de se rendre
-plutôt en Italie, et de se venger du parti de
-Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate,
-ses soldats auroient vraisemblablement
-refusé de le suivre, et il n’auroit trouvé à
-Rome et dans l’Italie que des ennemis qui
-l’auroient méprisé. César avoit besoin de conquérir
-les Gaules pour s’ouvrir le chemin de
-l’empire.</p>
-
-<p>Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux
-de faire de grandes choses, et qui soutint
-la réputation des armées pendant les troubles
-de la république, disparut entièrement quand
-Auguste établit enfin la monarchie. J’ai rendu
-compte ailleurs<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> pourquoi l’empire n’avoit
-pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de
-Claudius, de Caligula et de Néron: je prie
-maintenant de remarquer que si la servitude
-où ces monstres précipitèrent le sénat et le
-peuple Romain, s’étoit étendue jusque sur les
-légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé
-de ce qui avoit fait la supériorité de la
-république sur ses ennemis, seroit allé à sa
-<span class="pagenum" id="Page_541">541</span>
-ruine sans avoir jamais de ces momens heureux,
-où il parut encore animé par le génie
-des Scipions et des Emiles.</p>
-
-<p>Les armées se firent craindre des premiers
-successeurs d’Auguste; et les ménagemens
-auxquels ces princes se virent contraints à
-leur égard, laissèrent subsister dans les camps
-un reste de l’ancien esprit républicain. Le
-soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen;
-et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire
-contre les étrangers. Comme les légions,
-toujours placées sur les frontières, conservoient
-l’habitude de la guerre, malgré le relâchement
-de la discipline, et en venoient
-souvent aux mains contre les Barbares, elles
-cultivoient encore plusieurs vertus militaires.
-Le luxe et le repos ne les énervoient point.
-Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices,
-n’avoient besoin que d’obéir à un général
-habile pour faire encore de grandes
-choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne
-en province Romaine; et Trajan, vainqueur
-des Daces, de l’Arménie et des Parthes, porta
-ses armes jusque sur les frontières des Indes,
-après avoir subjugué les royaumes d’Assyrie
-et de Caldée.</p>
-
-<p>Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent
-<span class="pagenum" id="Page_542">542</span>
-la foiblesse de l’empire; il eût fallu, pour les
-conserver, plus de talens que pour les faire;
-et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna,
-pouvant à peine suffire à la multitude
-d’affaires, dont les vices et la vaste étendue
-de son empire l’accabloient. Tandis que les
-peuples du Danube et du Rhin devenoient de
-jour en jour plus redoutables, comment eût-il
-été possible de contenir dans le devoir des
-nations éloignées et puissantes, qui, n’ayant
-été vaincues qu’une fois, conservoient le désir
-et l’espérance de secouer le joug? Les Romains
-regardèrent la nécessité où se trouvoit Adrien,
-comme l’époque fatale de leur décadence, et
-crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur
-leurs frontières, retiroit enfin la protection
-qu’il leur avoit accordée jusque-là.</p>
-
-<p>L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur
-de voir régner dans ses armées l’ordre,
-le courage et la discipline qu’elles devoient à
-la sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle.
-A peine les légions disposèrent-elles
-du trône impérial, que les empereurs, qui ne
-furent plus que leurs esclaves, ne songèrent
-qu’à flatter leurs caprices. Les soldats consumèrent
-en débauches le fruit de leurs rapines
-et les gratifications abondantes qu’on étoit
-<span class="pagenum" id="Page_543">543</span>
-obligé de leur faire. Amollis par les plaisirs,
-ou devenus insolens par l’habitude de cabaler
-et de former des séditions, il ne fut plus possible
-de les assujettir aux exercices anciens,
-ni aux travaux de la milice<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>. Les camps, qui
-étoient autrefois des places fortes, ne furent
-plus entourés de fossés ni de retranchemens.
-Les armes parurent trop pesantes, et il fallut
-permettre de quitter la cuirasse et le casque.
-Dans ce relâchement général de la discipline,
-les vertus militaires ne furent comptées pour
-rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie
-et les plus propres à cabaler, obtinrent les
-récompenses destinées au seul mérite; et dès
-que l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté
-fut impunie.</p>
-
-<p>C’est alors qu’il se fit une révolution dans
-la Scandinavie, la Scythie européenne et la
-Sarmatie. La terre sembla y enfanter des
-hommes. Soit que les Barbares, qui habitoient
-ces vastes régions, eussent appris qu’il
-y avoit dans le midi des terres plus fertiles et
-un ciel moins sauvage; soit que ce caractère
-<span class="pagenum" id="Page_544">544</span>
-inquiet et martial, qui, dans tous les temps,
-avoit transporté leurs colonies dans les pays
-les plus éloignés, eût fait des progrès et fût
-devenu l’esprit dominant et général de leurs
-nations; tous les jours il sortoit de ces climats
-de nouveaux peuples, qui, ravageant
-tout sur leur passage, vinrent fondre sur les
-terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains,
-Messagettes, Vandales, Sarmates, Scythes, etc.
-rien ne pouvoit résister à ces Barbares, qu’aucun
-péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire
-après leurs défaites. La gloire à laquelle
-ils aspiroient, c’étoit de se charger de
-butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y
-excitoit une émulation générale; ainsi les
-ravages qu’une province Romaine avoit soufferts
-n’en annonçoient que de plus grands
-encore.</p>
-
-<p>Domitien avoit acheté honteusement la paix
-des Daces. Adrien, déjà vieux quand les Alains
-et les Messagettes firent une irruption dans la
-Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant
-peut-être confier à aucun de ses généraux les
-forces nécessaires pour chasser ces Barbares,
-les engagea par des présens à sortir des provinces
-qu’ils avoient pillées. Ces exemples pernicieux
-ne furent que trop suivis par des
-<span class="pagenum" id="Page_545">545</span>
-princes, plus occupés à perdre un révolté qui
-leur disputoit la couronne, que de la gloire
-et du salut de l’empire. Dès que les peuples
-du Nord virent qu’il suffisoit de menacer les
-Romains pour s’enrichir, ils firent tous les
-jours de nouvelles entreprises. Tous les jours
-on apprenoit qu’ils étoient entrés dans quelques
-provinces de l’empire, et tous les jours
-il falloit traiter avec eux pour les renvoyer.
-A ces Barbares, appaisés par des présens, il
-succédoit d’autres Barbares aussi avides que
-les premiers; et on ne pouvoit compter sur
-la foi des traités, parce que ces peuples formoient
-des nations ou des tribus indépendantes.
-Ce qu’on traitoit avec les unes n’engageoit
-point les autres, et puisque toutes les richesses
-de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter
-une partie, et qu’il étoit impossible de faire
-des conventions avec toutes, il falloit faire
-un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider en
-exterminant la première qui auroit ravagé
-une province.</p>
-
-<p>Les Romains auroient transporté leurs principales
-forces sur le Danube et le Rhin, et
-mis à couvert les pays exposés aux insultes
-des Barbares, si, dans le même temps, il ne
-s’étoit élevé en Asie un ennemi assez puissant
-<span class="pagenum" id="Page_546">546</span>
-pour empêcher de dégarnir ses frontières de
-ce côté-là. Le royaume des Parthes, autrefois
-si redoutable, même pour les armées Romaines<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>,
-avoit commencé à décheoir de sa
-réputation depuis la bataille célèbre, où les
-troupes d’Orodes, sous le commandement de
-Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius.
-Phrahate, qui, peu de temps après,
-monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever
-le courage de ses sujets; ce prince,
-timide et cruel, vit ses états se partager en
-différens partis, et les révolutions qu’il
-éprouva l’avoient tellement accoutumé à se
-défier de sa fortune, qu’Auguste, s’étant transporté
-en Asie pour en régler le sort, le contraignit
-par de simples menaces à lui rendre
-les enseignes Romaines prises sur Crassus et
-sur Antoine<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, et à lui donner ses propres
-fils pour otages de la paix.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_547">547</span>
-Un peuple tel que les Parthes, qui doit
-moins son courage à la sagesse de ses institutions
-politiques qu’à la barbarie de ses
-mœurs<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, ne pouvoit commencer à décheoir
-sans se ruiner entièrement. Passant des vices
-qui rendent féroces à ceux qui <ins title="amolissent">amollissent</ins>, les
-Parthes furent vaincus par Trajan; ils ne reconquirent
-point leur indépendance, elle leur fut
-rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva
-enfin réduite à un tel point de foiblesse, qu’il
-suffit d’une émeute pour la renverser. Un
-Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans
-sa nation d’un grand crédit, excita quelques
-mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés
-assez promptement<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> donnèrent l’espérance
-aux séditieux de secouer le joug des
-Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une
-bataille qu’il livra aux rebelles, et cet événement
-<span class="pagenum" id="Page_548">548</span>
-produisit une révolution singulière dans
-l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur
-courage, ils se crurent destinés à faire de
-grandes choses; et leur nouvelle monarchie,
-aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit
-peu, reprit sous ses nouveaux rois la même
-ambition qu’avoient eu les successeurs de
-Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien
-domaine, et traitant les Romains d’usurpateurs,
-forma le plan de les repousser en Europe.</p>
-
-<p>Si l’Empire, après avoir été gouverné par
-des hommes aussi méprisables que Caracalla,
-Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien,
-Balbin, Gallus, etc. ne succomba pas sous
-Gallien, prince imbécille et voluptueux, dont
-le règne fut troublé par la révolte de toutes
-les armées, c’est que les Perses, voulant conserver
-les pays dont ils s’empareroient, ne
-s’étendoient que de proche en proche, et que
-les peuples du Nord, sans idée de conquêtes
-et d’établissemens, ne songeoient encore,
-en faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs
-forêts les dépouilles des provinces Romaines.</p>
-
-<p>Sous la conduite des empereurs Claude,
-Aurélien et Probus, l’empire sembla reprendre
-quelque vigueur. Le premier remporta
-de grands avantages sur les Goths et les Germains.
-<span class="pagenum" id="Page_549">549</span>
-Le second se transporta par-tout où les
-besoins de l’empire demandoient sa présence,
-vainqueur sur les bords du Danube et du Rhin,
-la fortune l’accompagna en Asie et en Egypte.
-Probus triompha des Barbares en Dalmatie et
-dans la Thrace, les força de se retirer au-delà
-du Neker et de l’Elbe, et contraignit les Perses
-à ne pas troubler le repos de l’Orient.</p>
-
-<p>Deux causes contribuèrent aux succès de ces
-empereurs: l’une que l’empire, quelqu’épuisé
-qu’il fût par les désastres qu’il avoit éprouvés,
-pouvoit cependant encore fournir aux frais
-de la guerre; et l’autre, qu’il étoit aisé à ces
-princes de lever des armées nombreuses.
-Comme la condition des soldats étoit la seule
-heureuse depuis que les armées disposoient de
-la dignité impériale, et que prendre le parti
-des armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave
-en celle d’oppresseur et de tyran, l’empire
-trouvoit toujours à sa disposition plus de milice
-qu’il n’en avoit besoin. Mais tout devoit
-bientôt changer de face, et quand l’empire
-auroit continué d’obéir à des princes aussi
-habiles que ceux dont je viens de parler, la
-chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce
-que firent ces empereurs, ils n’auroient pu
-l’exécuter s’ils fussent montés sur le trône un
-<span class="pagenum" id="Page_550">550</span>
-siècle plus tard, c’est-à-dire, après que Dioclétien,
-en réglant que l’empire seroit désormais
-gouverné par deux empereurs et deux
-Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les
-armées n’étant plus en état de déposer les empereurs,
-de piller les peuples, et de se faire
-donner arbitrairement des gratifications, le
-sort des soldats ne fut plus envié, et personne
-ne voulut porter les armes. Les citoyens
-les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent
-que les magistratures, ou ne
-voulurent être que courtisans sous des empereurs
-qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils
-ne craignirent plus de le perdre, et qui consommèrent
-en peu de temps les richesses
-échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard
-du peuple, quoiqu’accablé sous le poids des
-impositions et des charges publiques, il préféroit
-l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons
-aux périls laborieux de la guerre. Les légions
-n’étoient plus composées que d’hommes enlevés
-avec violence de leur famille; et, sans que j’en
-avertisse, on doit sentir que les armées perdirent
-ce reste de courage qu’elles avoient
-conservé jusque-là.</p>
-
-<p>Dans cette extrémité, les empereurs, pour
-ne pas laisser l’empire ouvert aux incursions
-<span class="pagenum" id="Page_551">551</span>
-de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus
-de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient
-qu’avec peine, depuis que les provinces
-Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient
-plus qu’un butin médiocre à leur avarice.
-Ces princes les prirent d’abord à leur solde
-pour quelqu’expédition particulière, et les
-reçurent ensuite sur les terres de leur domination
-comme auxiliaires, et s’en firent un boulevard
-contre les autres Barbares. Ce n’est
-qu’avec le secours des Goths que Dioclétien
-même pacifia l’Egypte, et que Maximien battit
-les Perses, pénétra dans les états de Sapor,
-et réduisit ce prince à demander la paix. Il
-est certain, dit Jornandès, que sans les Barbares,
-qui combattirent pour les Romains,
-jamais les empereurs n’auroient, depuis Dioclétien,
-pu former d’entreprises considérables;
-mais il est encore plus certain que cette ressource
-devoit enfin être fatale à l’empire. Ces
-auxiliaires conservoient leurs coutumes, leurs
-lois, leur indépendance; et plus ils sentirent de
-quelle importance étoient leurs services, plus
-ils durent mépriser les empereurs. L’indocilité
-des uns, la fierté des autres nourrissoient
-entr’eux des défiances continuelles. Les différends
-étoient fréquens, et si l’on en venoit à
-<span class="pagenum" id="Page_552">552</span>
-une rupture, quels redoutables ennemis ne
-devoient-ce pas être pour l’empire, que ces
-Barbares dégoûtés de la vie errante, qui connoissoient
-l’avantage d’un établissement solide,
-et qui, ne faisant plus la guerre comme leurs
-pères, avoient appris des généraux Romains
-même l’art de les vaincre?</p>
-
-<p><ins id="cor_76" title="Tel">Telle</ins> étoit la situation de l’empire lorsque
-Constantin parvint au trône. Avec quelques
-talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à
-perdre ses ennemis particuliers, et non pas
-ceux des Romains, il n’eut aucune qualité
-propre au gouvernement. Dupe de ses ministres
-et de ses favoris, qui abusoient de sa
-foiblesse, il ne vit que par leurs yeux. Une
-inquiétude naturelle le faisoit continuellement
-agir, mais souvent sans fruit. S’il paroissoit
-occupé par de grands projets, il les avoit
-conçus en homme présomptueux et vain, et
-les exécutoit en politique médiocre. Quoique
-plusieurs écrivains aient prodigué à ce
-prince les plus grands éloges, il contribua
-cependant plus que tout autre à avancer la
-ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les
-armées de dix légions, et fit construire quelques
-forts sur les frontières; mais il anéantit
-ce qui restoit de discipline et de courage dans
-<span class="pagenum" id="Page_553">553</span>
-les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les
-soldats dans des camps en présence de l’ennemi,
-l’habitude du danger et de combattre
-avoit entretenu une sorte d’habitude d’être
-brave; quand Constantin les retira des frontières
-pour les mettre en garnison dans les villes
-et dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais
-citoyens, et par les vices nouveaux qu’ils
-y contractèrent, devinrent incapables de porter
-les armes.</p>
-
-<p>C’étoit bien mal connoître les intérêts de
-l’empire que de construire une nouvelle capitale,
-tandis qu’il étoit si difficile de conserver
-l’ancienne, de perdre des sommes immenses
-à bâtir une ville <ins id="cor_77" title="superde">superbe</ins>, tandis que l’empire,
-épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit,
-pouvoit à peine entretenir des armées.
-Bisance, à laquelle Constantin donna son
-nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt
-lui enleva tout son éclat et ses forces, et l’Italie
-tomba dans le dernier abaissement. La
-misère la plus affreuse y régna au milieu des
-maisons de plaisance et des palais à demi-ruinés
-que les maîtres du monde y avoient
-autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent
-en Orient; les peuples y portèrent leurs tribus
-et leur commerce. L’Occident cependant supportoit
-<span class="pagenum" id="Page_554">554</span>
-tout le poids des Barbares; au lieu
-de l’affoiblir ainsi, il eut, au contraire, fallu
-lui donner de nouvelles forces.</p>
-
-<p>Une suite encore plus fâcheuse du projet de
-Constantin, ce fut de diviser l’empire d’une manière
-plus marquée qu’il n’avoit été jusque-là.
-Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des
-autres, s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient
-des intérêts différens, et bientôt il y eut des
-guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans
-la crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer
-sur leurs domaines, n’osèrent donner aucun
-secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même
-quelquefois des ennemis; ils donnèrent une
-partie de leurs <ins id="cor_78" title="richessesses">richesses</ins> aux Vandales, aux
-Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer
-l’autre dans les plaisirs, tandis que ces
-peuples portoient leurs armes jusque dans le
-sein de l’Italie.</p>
-
-<p>Si on a eu raison de dire que les hommes seroient
-heureux quand ils seroient gouvernés par
-des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas
-répandre sur l’empire la nouvelle religion que
-professa Constantin, si la grâce, qui éclaira
-son esprit sur les erreurs du paganisme, eût
-triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin,
-chrétien, fut bien inférieur en vertus à
-<span class="pagenum" id="Page_555">555</span>
-Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs
-les plus profonds et les philosophes les plus
-sages n’avoient pu faire, la publication de
-l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens,
-élevés au-dessus de toutes les foiblesses de
-l’humanité, pratiquèrent sans effort ce que
-l’impuissant <ins id="cor_79" title="stoïscisme">stoïcisme</ins> se contentoit de conseiller.
-Une religion aussi pure que le christianisme,
-et qui, en ordonnant la pratique
-de toutes les vertus, donnoit aux ames les
-plus foibles la force d’obéir à ses préceptes,
-devoit purger l’empire de tous les vices qui
-hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que
-de bons citoyens; et les empereurs, désabusés
-de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient
-servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient
-qu’il y a un être suprême, devant qui
-la subordination des choses politiques disparoît;
-que les hommes de la condition la plus
-vile étoient leurs frères; qu’ils devoient se
-sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a
-de grand et de sage que ce qui est juste.</p>
-
-<p>Malheureusement les chrétiens commençoient
-à ne plus conserver leur premier caractère,
-depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement
-étendue; et ils furent moins attentifs
-encore sur eux-mêmes, en voyant leur
-<span class="pagenum" id="Page_556">556</span>
-religion devenir le culte dominant et favorisé.
-Le repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils
-avoient moins besoin de courage, et dès
-lors les bienfaits de Constantin devinrent plus
-funestes que les persécutions de ses prédécesseurs.
-Les ministres de l’évangile retenoient
-l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je
-ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à
-l’ouvrage de Dieu les secours d’une prudence
-toute humaine; pour étendre plus promptement
-la religion, ils en adoucirent le joug.
-Cette condescendance les rendit incapables
-de porter toute entière dans la cour des empereurs
-cette morale divine, dont ils devoient
-être les apôtres. En déguisant aux autres ses
-préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les
-vices qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin.
-L’orgueil prit la place de l’humilité; on oublia
-que l’évangile ne prêche que la douceur, la
-patience et la charité. Au lieu de continuer à
-remercier Dieu d’avoir été choisi pour l’honorer
-suivant le culte qu’il exigeoit, et à le
-prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient
-encore dans l’erreur, les chrétiens, armés du
-pouvoir du prince, semblent vouloir rendre
-à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur
-a fait souffrir. Constantin fit abattre les temples
-<span class="pagenum" id="Page_557">557</span>
-les plus célèbres des faux dieux, défendit les
-sacrifices, et abolit les solennités des fêtes
-païennes. Bientôt on expose les idoles à la
-dérision publique. On les mutile, et le zèle
-imprudent que les écrivains ecclésiastiques
-reprochent à l’évêque Théophile, à l’égard
-des Egyptiens et de la fameuse statue de leur
-dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et
-en aigrissant les esprits, leur fit oublier jusqu’aux
-lois les plus communes de l’humanité.</p>
-
-<p>Il seroit difficile de peindre tous les maux
-que produisit dans l’empire la rivalité de deux
-religions, dont les sectateurs se regardoient
-réciproquement comme des impies et des
-sacriléges. Les injustices et les violences auxquelles
-on n’étoit que trop accoutumé par un
-gouvernement arbitraire, devinrent d’autant
-plus fréquentes, qu’en ne travaillant qu’à satisfaire
-ses haines, son avance et son ambition,
-on croyoit ne défendre que les intérêts
-de sa religion. Batailles perdues, provinces
-ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre
-fléau, tel que la peste ou la famine; les païens
-triomphoient de toutes ces calamités publiques,
-parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens,
-ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens
-salutaires qui frapperoient enfin les
-<span class="pagenum" id="Page_558">558</span>
-empereurs, et les rameneroient au culte des
-dieux qui avoient rendu les Romains maîtres
-du monde. Pour comble de maux, Dieu permit
-que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux
-qui adoroient sa croix. Les chrétiens furent
-partagés sur les dogmes les plus essentiels; et
-chaque parti, tour-à-tour favorisé par un
-prince de sa communion<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, fit à ses ennemis
-une guerre cruelle, et aussi funeste au bien
-temporel de l’empire, que contraire aux principes
-de la religion.</p>
-
-<p>Ce qui retarda encore, dans ces circonstances,
-la ruine entière des empereurs, c’est
-que les Barbares tournèrent leurs armes les
-uns contre les autres. En effet, Ermaneric,
-roi des Goths, auroit subjugué l’empire, s’il
-y eût remporté les avantages qu’il obtint en
-Germanie. Plusieurs historiens l’ont comparé
-à Alexandre. Il soumit une foule de peuples,
-dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit
-ses conquêtes depuis le Danube, jusqu’à
-<span class="pagenum" id="Page_559">559</span>
-la mer Baltique, et régna ainsi sur la Germanie,
-la Scythie d’Europe et la Sarmatie.</p>
-
-<p>Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces
-de l’empire avec les forces réunies
-des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son
-entreprise par un événement imprévu. Jornandès
-rapporte que quelques jeunes Huns,
-chassant près des Palus Méotides, poursuivirent
-une biche qui se lança dans l’eau,
-et leur enseigna un gué à travers des marais
-qu’ils regardoient comme une mer immense
-et impraticable. Ces chasseurs, étonnés de
-trouver une nouvelle terre où ils croyoient
-que le monde finissoit, retournèrent dans
-leur pays; ils y racontèrent leur aventure,
-qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué,
-dont on avoit fait l’épreuve, devint bientôt un
-chemin par lequel toute leur nation fondit de
-l’Asie dans l’Europe.</p>
-
-<p>Ces peuples étoient horribles à voir, et
-portoient, sous des traits à peine humains,
-toute la férocité des ours et des tigres. Dans
-un temps même où toutes les nations étoient
-souillées par les cruautés les plus atroces,
-les Huns furent regardés comme des monstres.
-Pour l’honneur de l’humanité, on refusa à ce
-peuple exterminateur une origine commune
-<span class="pagenum" id="Page_560">560</span>
-aux autres hommes; on publia qu’il étoit
-né des embrassemens des démons et de ces
-magiciennes que Filimer, cinquième roi des
-Goths, avoit chassées de ses états, et qui
-s’étoient retirées dans les déserts du Caucase.</p>
-
-<p>Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses,
-Boïsques, Alains, tous les peuples de la Scythie
-Européenne, furent vaincus. Les ravages
-des Huns produisent d’abord un effet favorable
-à l’empire, parce qu’ils ruinèrent la
-puissance énorme des Goths, et que, dans
-la consternation où se trouvoit la Germanie,
-elle songeoit moins à envahir et à piller les
-provinces Romaines, qu’à se défendre contre
-ses nouveaux ennemis. Mais quand des succès,
-toujours nouveaux, firent enfin regarder les
-Huns comme une nation invincible, les Barbares
-abandonnèrent leurs habitations pour
-éviter le joug dont ils étoient menacés, et
-se virent poussés sur les terres de l’empire.
-Les Visigoths demandèrent à l’empereur
-Valens<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>, et obtinrent la Moésie inférieure
-<span class="pagenum" id="Page_561">561</span>
-pour leur servir de retraite; et les Vandales,
-les Suèves et une tribu d’Alains, passèrent
-le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par
-droit de conquête.</p>
-
-<p>Les historiens rapportent que Stilicon,
-favori et ministre, et par conséquent tyran
-d’Honorius, las de régner sous le nom de
-ce prince imbécille, aspiroit à s’emparer de
-l’empire, et que, pour y réussir, il invita les
-Vandales, les Alains et les Suèves à entrer
-dans les Gaules, après avoir tout disposé
-de façon que ces Barbares pussent s’y établir
-sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent
-les historiens, se flattoit que dans la confusion
-où cet événement jetteroit l’empire, les
-Romains lui déféreroient, ou à son fils
-Eucherius, le trône d’Honorius. Si Stilicon
-forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est
-possible, encore plus méprisable par l’esprit
-que par le cœur, et l’histoire ne le dit point.
-Pouvoit-il penser que les Romains fussent
-<span class="pagenum" id="Page_562">562</span>
-assez insensés pour punir Honorius seul des
-succès des Barbares, tandis qu’il étoit notoire
-que ce prince n’étoit qu’un automate
-paré des ornemens impériaux? L’empereur
-n’étoit coupable que des fautes de son ministre;
-personne n’en doutoit dans l’empire,
-et en le punissant, on eût récompensé le
-ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me
-prêter aux vues politiques qu’on suppose à
-Stilicon; pour usurper l’empire, il devoit,
-au contraire, le faire triompher de ses ennemis.
-Pourquoi ne pas croire que les Barbares,
-qui entrèrent dans les Gaules sous son ministère,
-prirent ce parti<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, parce qu’ils craignoient
-moins les Romains que les Huns; et qu’ils
-s’établirent dans leur conquête, parce que
-les Gaules valoient mieux que la Germanie,
-et qu’en repassant le Rhin, ils auroient
-retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?</p>
-
-<p>Tandis que les Vandales commençoient à
-établir leur domination sur l’Espagne, il se
-forma dans la Moésie un orage qui menaçoit
-la capitale même de l’empire; les Visigoths,
-<span class="pagenum" id="Page_563">563</span>
-à qui Valens avoit ouvert un asyle, conservèrent
-leurs mœurs, leurs usages, leurs lois,
-et il n’en fallut pas davantage pour les rendre
-suspects à des princes accoutumés à tout
-craindre, et d’autant plus jaloux des respects
-dus à leur dignité, qu’ils voyoient sensiblement
-diminuer leur puissance. Tous les jours
-on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure,
-et les esprits étoient déjà extrêmement aigris,
-lorsqu’il survint une famine dans la Moésie.
-Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit
-profiter d’une occasion si favorable, pour
-faire périr la nation entière des Visigoths.
-Les officiers Romains, dit Jornandès, abusant
-indignement de la situation malheureuse de
-ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif,
-non pas des alimens ordinaires, mais les chairs
-infectes des chiens et des chevaux. La dureté
-fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner
-un esclave pour avoir un pain, et dix livres
-d’or pour un agneau. On exigea enfin des
-Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres
-enfans contre des alimens; et à tant d’horreurs,
-on joignit celle de vouloir assassiner
-tous les chefs de leur nation en les rassemblant
-par un festin.</p>
-
-<p>Les Visigoths, indignés, se choisirent un
-<span class="pagenum" id="Page_564">564</span>
-roi pour se mettre en état de se venger. Ils
-alloient ravager l’Orient, comme les Vandales,
-les Alains et les Suèves ravageoient l’Occident;
-mais Rufin, qui gouvernoit Arcadius,
-eut recours à une politique bien différente de
-celle qu’on reproche au ministre d’Honorius;
-il appaisa les Visigoths par des présens; et
-soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours
-de ces hôtes dangereux, soit qu’il ne cherchât
-qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi personnel<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>,
-il les invita à se tourner du côté
-de l’Italie, où ils trouveroient un butin immense.
-Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne, sous
-la conduite de leur roi Alaric, et ce prince
-proposa à Honorius de confondre ses sujets
-avec les Romains, pour ne former qu’un
-seul peuple, ou de décider, par un combat,
-du sort des deux nations. L’empereur, instruit
-par l’expérience de ses prédécesseurs du danger
-attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne
-cherchoit peut-être qu’à tromper ses ennemis,
-éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant
-<span class="pagenum" id="Page_565">565</span>
-de lui abandonner en propre les Gaules et
-l’Espagne.</p>
-
-<p>Quoique Honorius dût s’estimer heureux de
-chasser les Visigoths d’Italie, par la cession
-de deux provinces démembrées de l’empire,
-depuis que les Vandales, les Suèves et les
-Alains s’y étoient établis, Stilicon les suivit,
-et, croyant les surprendre, les attaqua au
-pied des Alpes Cociennes. Les Barbares,
-résolus à périr plutôt qu’à laisser impunie
-la perfidie du général Romain, combattirent
-avec fureur. Ils taillèrent en pièces leurs
-ennemis, et revenant sur leurs pas, se répandirent
-dans l’Italie, s’approchèrent de Rome,
-l’attaquèrent et la prirent d’assaut.</p>
-
-<p>Ces succès des Visigoths, des Vandales,
-des Suèves, des Alains, etc. quelque grands
-qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables
-à ceux qu’avoient faits les Huns,
-quand Attila se trouva seul maître de leur
-monarchie<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Ce prince, digne par ses
-talens d’être l’admiration du monde, s’il n’en
-eût été l’effroi par les ravages qu’il y fit, avoit
-toutes les qualités d’un grand homme, mais
-<span class="pagenum" id="Page_566">566</span>
-à la manière d’un Barbare, né dans une
-nation farouche et sans mœurs. Son courage,
-sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance,
-tout avoit également réussi à son
-ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient
-paru que comme des aventuriers qui agissoient
-par inquiétude, qui faisoient la guerre sans
-objet, qui renonçoient à une entreprise sans
-motif, qui se servoient sans choix des premiers
-moyens que la fortune leur offroit, qui commençoient
-tout et ne finissoient rien. Attila
-se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint
-d’autant plus redoutable, qu’en combattant à
-la tête d’un peuple téméraire, féroce et tempérant,
-il employoit contre ses ennemis la
-ruse et l’adresse la plus subtile. Il traînoit à
-sa suite toutes les nations barbares soumises
-à sa domination. Les rois des Gepides et des
-Ostrogoths étoient ses ministres; pour les
-rois des peuples moins célèbres, ils étoient
-confondus dans la foule de ses courtisans,
-composoient sa garde, ou étoient destinés à
-porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse,
-nul de ces vices qui énervent l’ame, n’avoient
-corrompu cette cour sauvage, parce que son
-maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir
-rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit
-<span class="pagenum" id="Page_567">567</span>
-quelque nation à subjuguer. Une cabane étoit
-son palais; il y recevoit les ambassadeurs de
-Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en
-sujets sans les avoir vaincus<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p>
-
-<p>Ce prince se seroit vu le maître du monde,
-s’il n’eût été défait à cette célèbre bataille où
-les Romains et les Visigoths unis, combattirent
-dans les plaines Catalauniques, secondés de
-plusieurs autres nations qui n’avoient qu’un
-même intérêt<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. Les vainqueurs ne profitèrent
-pas de leur victoire pour accabler Attila,
-peut-être ne le purent-ils pas, quoique plusieurs
-historiens prétendent qu’Aétius le ménagea,
-dans la crainte que s’il succomboit
-entièrement, les Visigoths ne devinssent trop
-entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire
-pour récompense de l’avoir délivré des
-Huns. Quoiqu’il en soit, Attila répara promptement
-ses forces, et quand on le croyoit vaincu,
-il reparut plus redoutable que ne l’auroient
-été les Visigoths, après sa ruine entière. Il
-<span class="pagenum" id="Page_568">568</span>
-pénètre en Italie, ravage tout sur son passage,
-et Rome ne dut son salut qu’à une
-sorte de préjugé, par lequel les Barbares
-regardoient cette ville comme sacrée, et aux
-larmes du pape Léon, dont l’éloquence toucha
-le cœur d’Attila.</p>
-
-<p>Je ne m’étendrai pas davantage sur les
-calamités de l’empire d’Occident; tous les
-jours, il perdit quelqu’une de ses provinces.
-L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva
-encore la fureur de Genseric, roi des Vandales;
-et Rome elle-même devint enfin la
-proie d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna
-Augustule, le dernier des empereurs d’Occident<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>,
-le relégua dans un fort de la Campanie,
-et qui lui-même se vit bientôt enlever
-sa conquête par Théodoric, roi des Ostrogoths<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>.
-Il ne faut pas douter que l’empire
-d’Orient n’eût subi promptement le même
-sort que l’empire d’Occident, si, à la mort
-d’Attila, la formidable monarchie des Huns
-<span class="pagenum" id="Page_569">569</span>
-ne se fût divisée en plusieurs parties indépendantes
-les unes des autres. Les peuples
-qui avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent;
-ils se firent la guerre, et, entraînés par
-l’exemple des Barbares qui les avoient précédés,
-ils se portoient plus volontiers sur le
-Rhin que sur le bas Danube. D’ailleurs, le
-Nord et les deux Scythies se trouvoient
-épuisés. Après tant de guerres qui avoient
-fait périr des milliers innombrables d’hommes,
-les Barbares ne se foulant plus les uns les
-autres, commençèrent bientôt à se trouver
-plus à leur aise; leurs conquêtes adoucirent
-leurs mœurs, et ils prirent une situation plus
-tranquille. A l’égard du royaume de Perse,
-dont j’ai parlé au commencement de ce livre,
-et qui fut d’abord une puissance formidable
-aux Romains, ce n’étoit plus qu’une monarchie
-méprisée de ses voisins, ou du moins
-qui ne pouvoit leur causer aucune alarme.
-Ce que la révolution avoit inspiré de courage,
-de force, de vertus aux Perses, avoit
-disparu dès que leurs rois, affermis sur le
-trône, devinrent despotiques et voluptueux.</p>
-
-<p>L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des
-ennemis si foibles pour ne pas succomber.
-Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit
-<span class="pagenum" id="Page_570">570</span>
-payés aux Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir
-cinquante mille hommes de troupes,
-et ses armées avoient toujours été encore
-moins braves, et moins disciplinées que celles
-d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes de
-vices et de débauches, cruel, avare, lâche,
-méprisé de ses sujets, et exerçant une proscription
-terrible sur les grands de l’empire,
-dans l’espérance insensée de faire périr son
-successeur, étoit-il plus capable qu’Augustule
-de conserver sa couronne? Anastase, son
-successeur, eut les mêmes vices, et son règne
-fut continuellement agité par les séditions et
-les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit,
-et des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre
-la doctrine. Justin, qui lui succéda,
-n’eut aucun talent, et porta sur le trône la
-bassesse d’ame que lui avoit donné une éducation
-digne de la naissance la plus vile.</p>
-
-<p>On juge sans peine quelle devoit être la situation
-de l’empire, quand Justinien parvint
-au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin par
-l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi
-méprisable que ceux que je viens de nommer,
-se laissa gouverner par sa femme Théodora,
-qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit
-long-temps prostituée, et qui conserva sous
-<span class="pagenum" id="Page_571">571</span>
-la pourpre tous les vices d’une courtisanne.
-Il vendit les lois<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, la justice et les magistratures.
-Tel étoit Justinien, et c’est cependant
-sous son règne que l’empire parut en
-quelque façon sortir de son néant, et reconquit
-l’Afrique sur les Vandales, et l’Italie sur
-les Goths.</p>
-
-<p>Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire
-et de Narsès. Tous deux étoient grands hommes
-de guerre; tous deux avoient les qualités propres
-à se faire respecter, craindre et aimer de leurs
-soldats; tous deux, quoique sous un règne
-où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire,
-leur patrie et le bien public. Narsès, en un
-mot, seroit peut-être égal à Bélisaire, si, au
-lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour
-se venger de la disgrace où il tomba sous le
-<span class="pagenum" id="Page_572">572</span>
-règne de Justin II, il eût su vaincre son ressentiment,
-mépriser ses ennemis, plaindre
-l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître,
-et se contenter de le rendre odieux, en sachant
-être malheureux. C’est un étrange spectacle
-que présente l’empire! A ne juger que par
-les événemens, on le croiroit à la fois près
-de sa ruine, et au comble de la gloire. Il
-triomphe en Afrique et en Italie, parce que
-Bélisaire et Narsès y commandent. En Asie,
-où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée
-à ce qui lui manque, il consent à payer
-aux Perses un tribut annuel de cinquante
-livres d’or.</p>
-
-<p>Quelques talens, cependant, qu’eussent ces
-deux capitaines célèbres, jamais avec les seules
-ressources que leur fournissoit l’empire, ils
-n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les
-Vandales et les Goths, terribles quand ils
-avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez
-sages pour s’y affermir. Procope nous représente
-les Vandales établis en Afrique, comme
-un peuple, qui, après la mort de Genseric,
-s’étoit abandonné à toutes les voluptés. Ils
-passoient les journées entières dans des bains
-parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient
-tissus d’or et de soie; ils étaloient sur leurs
-<span class="pagenum" id="Page_573">573</span>
-tables le luxe le plus élégant et le plus recherché;
-ils n’habitoient que des palais somptueux,
-des jardins délicieux. Sans avoir des
-mœurs aussi efféminées, les Goths avoient
-beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les
-avoit amollis, comme les Gaules avoient corrompu
-les Visigoths, que vainquirent les Français;
-et l’on sait avec quel mépris en parlent
-les historiens<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p>
-
-<p>Bien loin que les Barbares songeassent à ne
-faire qu’une seule nation avec les peuples chez
-lesquels ils s’établissoient, ils les dépouilloient
-d’une partie considérable de leurs biens<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, et
-ruinoient la forme de leur gouvernement<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.
-<span class="pagenum" id="Page_574">574</span>
-S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par
-mépris pour les lois ou par ignorance, et ils établissoient
-une différence choquante entre les
-vainqueurs et les vaincus<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. Par cette politique,
-le vainqueur se trouvoit toujours dans ses
-états comme dans un pays ennemi, et ses sujets
-devenoient les alliés et les amis de toute puissance
-qui vouloit le détruire. Voilà la principale
-cause de la chûte précipitée de tant de
-monarchies établies par les Barbares, et qui
-<span class="pagenum" id="Page_575">575</span>
-ne subsistèrent que pendant quelques années.
-C’est par-là que Bélisaire, avec une poignée
-de soldats, se vit en état d’arracher l’Afrique
-aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer
-à ses desseins, l’aidoient de tout leur
-pouvoir; ils portoient des vivres dans son
-camp, et le regardoient comme un libérateur
-qui venoit briser leur joug.</p>
-
-<p>Avec des forces encore moins considérables,
-le même général, et Narsès qui lui succéda
-dans le commandement de l’Italie, y remportèrent
-d’assez grands avantages pour ruiner
-l’empire des Goths. Ces barbares traitoient
-l’Italie comme une province ennemie, où ils
-ne seroient entrés que pour faire du butin.
-Ils trouvoient beau de régner dans un pays
-dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le
-conserver, il falloit qu’ils leur fournissent des
-subsistances, et qu’ils se ruinoient, en ruinant
-la culture des terres, obligés de tirer du dehors
-les bleds et les autres choses les plus
-nécessaires à la vie, ils restoient à la merci
-de la première puissance qui auroit une marine,
-et qui intercepteroit leurs convois. Bélisaire
-commença son expédition contre l’Italie par
-la conquête de la Sicile, qui en étoit le
-grenier. Ses vaisseaux croisèrent sur les côtes
-<span class="pagenum" id="Page_576">576</span>
-d’Italie, et, se saisissant des vivres qu’on
-portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner
-les places maritimes qu’ils occupoient,
-et leur enleva ainsi une partie de l’Italie, avant
-même que d’y être entré. Profitant de la crainte
-qu’il avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit
-bientôt à demander une paix, par laquelle
-ils se soumettoient à payer à l’empereur un
-tribut annuel de cent livres d’or, et à lui prêter
-des troupes toutes les fois qu’il en auroit
-besoin. On ajoute même que le roi Théodat
-offroit de renoncer à sa couronne, et de mener
-une vie privée.</p>
-
-<p>Rien n’est plus misérable que le tableau
-que commence à présenter l’empire d’Orient.
-On voit une nation qui a rassemblé tous les
-vices que le <ins id="cor_80" title="despostisme">despotisme</ins> tour-à-tour, cruel,
-avare, superstitieux, timide, emporté et voluptueux,
-peut donner à des hommes qui, dans
-tous les temps, avoient été amis du mensonge,
-de la fourberie et de la nouveauté. Constantinople
-est divisée par des factions éternelles;
-nulle règle, nul principe; le trône appartient
-à qui veut l’usurper, et il est presque toujours
-la récompense de quelqu’assassinat. Les
-révolutions se succèdent rapidement les unes
-aux autres, et n’ont souvent d’autre cause que
-<span class="pagenum" id="Page_577">577</span>
-cette inquiétude qui se lasse de l’état présent
-des choses, et qui le regrette dès qu’il est
-changé.</p>
-
-<p>L’ancien goût des Grecs pour la philosophie
-avoit dégénéré dans leur décadence
-en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent
-cet esprit dans la théologie chrétienne, et
-épuisèrent toutes les erreurs où l’esprit humain
-peut tomber, quand, voulant franchir
-les bornes qui lui sont prescrites, il ose sonder
-les profondeurs infinies de la sagesse de
-Dieu. On peut donc se représenter la nation
-Grecque comme une nation de théologiens.
-Chaque parti ne crut jamais mettre assez de
-chaleur dans les controverses, ni d’art pour
-faire triompher la vérité dont il se flattoit de
-posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en emportement,
-en émeutes, en sédition. Etrange
-aveuglement de l’esprit humain! Chaque secte,
-pour ramener ses ennemis à sa communion,
-s’en faisoit détester par ses injustices et ses
-violences. C’étoit pour les convertir et les
-empêcher de se damner qu’on les rendoit
-malheureux dans ce monde; et les hommes
-qui exerçoient cette monstrueuse charité ne
-voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes
-en violant les premières lois de l’évangile et
-<span class="pagenum" id="Page_578">578</span>
-de l’humanité. Les questions théologiques
-étant devenues des affaires d’état par les
-désordres qu’elles causoient, furent bientôt
-les seules importantes; il n’est plus question
-de repousser les ennemis de l’empire, mais
-de répondre à un argument; de faire des
-préparatifs de guerre, mais de dresser une
-formule de foi. Tout fut confondu. Comme les
-empereurs vouloient se mêler d’être les juges
-de la foi, de prononcer des anathêmes,
-d’ordonner des excommunications, et de régler
-la discipline de l’église, les ecclésiastiques
-voulurent gouverner les affaires politiques;
-et quand on refusa <ins id="cor_81" title="de">des</ins> les entendre, ils causèrent
-des révolutions à l’exemple des armées,
-du sénat, du peuple et des provinces, qui,
-tour-à-tour, faisoient leur empereur. Chaque
-parti élevoit successivement sur le trône un
-prince de sa communion, et se servoit de son
-crédit pour accabler des ennemis, qui, en
-recouvrant la faveur, ne mettoient plus de
-bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu,
-c’est-à-dire, à leur vengeance.</p>
-
-<p>Tandis que les Grecs étoient en proie à ces
-désordres, il se formoit contre eux un nouvel
-ennemi, et aussi redoutable que les peuples
-qui avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet,
-<span class="pagenum" id="Page_579">579</span>
-au commencement du septième siècle<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>,
-avoit établi une nouvelle religion chez les
-Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada
-et vainquit; et, réunissant les deux pouvoirs
-de prince et de pontife, il ordonna aux califes,
-ses successeurs, d’étendre sa religion
-et son empire par les mêmes voies qui leur
-avoient donné naissance. Le prophète promit
-des récompenses éternelles à ceux qui perdroient
-la vie en combattant contre les infidelles,
-et menaça de l’enfer ceux qui resteroient
-oisifs dans leurs maisons, à moins que par
-des tributs ils ne contribuassent aux frais et
-aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins,
-naturellement braves et propres à supporter
-les fatigues de la guerre<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, avoient
-une religion et un gouvernement politique qui
-tendoient de concert à n’en faire qu’une nation
-militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus
-de confiance au milieu des plus grands dangers,
-<span class="pagenum" id="Page_580">580</span>
-qu’ils se croyoient martyrs de leur religion,
-et que les califes leur <ins id="cor_82" title="avoit">avoient</ins> persuadé
-qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes,
-sans que leur prudence puisse rien changer à
-des événemens résolus de toute éternité.</p>
-
-<p>Les conquêtes des Sarrasins sont une de
-ces révolutions les plus extraordinaires que
-présente l’histoire. Après s’être emparés de
-l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué
-l’Afrique, ils se répandent dans l’Asie, enlèvent
-à l’empire des provinces encore plus
-importantes que celles que je viens de nommer,
-et renversent la monarchie des Perses.
-Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce torrent
-débordé; l’Europe même n’étoit pas en
-sûreté. Tout le monde sait comment les Sarrasins
-s’établirent en Espagne sur les ruines
-des Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque
-dans le cœur de la France; comment ils conquirent
-la Sicile, et combien ils se rendirent
-redoutables sur la méditerranée. La rapidité
-et la continuité de <ins id="cor_83" title="ses">ces</ins> succès seroient un prodige,
-dont la théologie des Mahométans pourroit
-se servir pour prouver la mission de
-Mahomet, si la foiblesse de l’empire de Constantinople
-et de la plupart des monarchies
-établies par les Barbares n’avoit rendu tout
-<span class="pagenum" id="Page_581">581</span>
-facile à des hommes aussi braves et aussi entreprenans
-que les Sarrasins.</p>
-
-<p>Ils eurent l’audace, sous les règnes de
-Constantin Pogonat et de Léon l’Isaurien,
-d’attaquer la capitale même de l’empire; ce
-qui la sauva dans ces circonstances, c’est le
-feu Grégeois, dont l’invention étoit due au
-célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu
-des eaux, et les Grecs en firent usage pour
-détruire les flottes de leurs ennemis. La consternation
-des Arabes fut égale à leur surprise;
-et n’osant plus se mettre en mer, ils se contentèrent
-de faire la guerre dans les provinces
-éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être
-heureux que quand ils cessèrent d’être unis.
-Les califes, en se multipliant, perdirent une
-partie de leur crédit; et comme leur gouvernement
-étoit militaire, ils furent méprisés dès
-qu’ils cessèrent de paroître à la tête de leurs
-armées et de les commander, les Sultans, leurs
-lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et
-les fonctions de chefs de la religion, et les
-divisions domestiques de ces nouveaux monarques
-firent le salut de leurs voisins.</p>
-
-<p>L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se
-forma en Asie une nouvelle puissance, dont
-les premiers succès devoient faire trembler les
-<span class="pagenum" id="Page_582">582</span>
-empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son
-origine du même pays que les Huns, et qui,
-après avoir rendu différens services aux Grecs,
-s’étoit établi sur les frontières orientales de
-l’empire, se soulevèrent vers la fin du dixième
-siècle, contre Mahomet, sultan de Perse,
-qui les traitoit avec dureté. Dès que cette
-nation eut connu ses forces, elle se répandit
-dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord
-qu’à piller; et sous le règne de Constantin
-Moomaque, les Turcs firent des courses jusqu’au
-Bosphore. La foiblesse des empereurs les
-enhardit, et quand ils se furent fait un établissement
-solide, ils ne songèrent qu’à s’agrandir.</p>
-
-<p>Si les empereurs avoient su se faire une
-politique conforme à l’état déplorable de leurs
-affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil
-que Constantin avoit laissé à ses successeurs,
-comme aux héritiers de la grandeur des
-Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie
-universelle, quand il ne s’agissoit que
-de n’être pas détruits par les infidelles, ils
-auroient peut-être profité de ce zèle indiscret
-qui arma tout l’Occident pour la délivrance
-des saints lieux. Mais ces princes se comportèrent
-comme des hommes foibles, à qui
-le danger le plus voisin paroît toujours le
-plus grand. Les infidelles les alarmoient; et
-<span class="pagenum" id="Page_583">583</span>
-quand ils virent approcher de Constantinople
-ces armées nombreuses qui méditoient la conquête
-de la Terre-Sainte, ils ne regardèrent
-plus les croisés que comme leurs ennemis. Il
-en faut convenir, il sembloit que les Occidentaux,
-lassés d’avoir une patrie, eussent
-<ins id="cor_84" title="reprit">repris</ins> cet esprit d’inquiétude et de brigandage
-qu’avoient eu leurs pères. Les croisés, assez
-peu sensés pour croire que leur expédition
-seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas
-des obstacles sans nombre qui s’y opposoient;
-ou comme s’ils eussent compté que la providence
-répareroit leurs fautes par des miracles
-continuels, ils ne songèrent pas même aux
-moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils vouloient
-conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours
-sans subsistance et à la veille de périr,
-se voyoient réduits à piller les provinces où
-ils passoient. De pareils hôtes devoient être
-fort incommodes; mais puisque les empereurs
-n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée
-de la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre
-parti à prendre que celui de la douceur et de
-la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>
-sur des conquêtes qu’ils ne feroient
-<span class="pagenum" id="Page_584">584</span>
-vraisemblablement pas, il falloit n’avoir
-avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne
-purent s’y résoudre. Je ne sais quelle dignité
-qu’ils affectoient ne parut que de l’orgueil et les
-rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent
-recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités;
-et c’étoit précisément le moyen le plus infaillible
-de se faire mépriser des Occidentaux, dont une
-certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de
-chevalerie, étoit peut-être la seule vertu.</p>
-
-<p>Nos chroniques sont pleines des perfidies
-que les croisés éprouvèrent de la part des
-empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant
-de leur capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent
-gagner dans la Grèce les indulgences qui les
-attendoient dans la Palestine<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>, s’ils s’emparoient
-de Constantinople pour y établir le rit
-des Latins, et faire cesser un schisme qui
-rendoit les Grecs peut-être aussi odieux que
-les infidelles. La domination des Latins dans
-<span class="pagenum" id="Page_585">585</span>
-la Grèce ne fut pas longue, mais les empereurs
-Grecs, en recouvrant leur capitale, virent de
-jour en jour leur ruine plus certaine. Ces
-guerres d’outre-mer, dont les Occidentaux
-étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à
-inspirer plus de haines aux infidelles contre les
-chrétiens. Ils étoient impatiens de se venger,
-et c’étoit sur l’empire que devoient tomber
-tous leurs coups. «Conformément à notre
-sainte foi, disoit Osman I, sultan des Turcs,
-invitons d’abord avec douceur les princes chrétiens
-à recevoir la religion du prophète de
-Dieu. S’ils résistent à nos invitations, il faut
-les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité; et,
-le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité,
-les soumettre à notre culte, ou les punir
-de leur endurcissement.» Les infidelles, faisant
-sans cesse de nouveaux progrès en Asie,
-étendirent leur domination jusqu’au Bosphore.
-Les empereurs mendièrent inutilement des
-secours dans la chrétienté; ils furent obligés
-de permettre aux Turcs de bâtir des forts dans
-la Grèce; et Constantinople, déjà soumise
-à ses ennemis avant que d’être devenue leur
-proie, succomba enfin sous les armes de
-Mahomet III.</p>
-
-<div class="fnotes">
-
-<h4>Notes</h4>
-
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Romulus partagea les Romains en trois tribus. <i lang="la" xml:lang="la">Tribus
-Ramnensium</i>, <i>Tatientium</i>, <i>Lucerum</i>; et chaque tribu en dix
-curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient convoquées
-par tribus ou par curies, <i>comicia tributa</i>, <i>comicia curiata</i>.
-Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée
-dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin
-l’ancien doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour
-en jour à s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution
-des citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et
-son territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville
-furent d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le
-censeur Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &amp;c.
-ce qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables
-dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement
-multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des
-curies demeura toujours fixé à trente.</p>
-
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en
-créa encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés
-à sa nation. On les nommoit par respect pour leur
-âge, <i lang="la" xml:lang="la">patres</i>, d’où leurs descendans prirent le nom de <i>patricii</i>,
-patriciens. <i lang="la" xml:lang="la">Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum
-appellati.</i> Tit. Liv.</p>
-
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-Les Romains mettoient une différence entre les familles
-des premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le
-sénat; ces dernières étoient appelées, <i lang="la" xml:lang="la">Nobiles minorum gentium</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des
-riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient
-chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent
-aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que
-le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains
-de quelques citoyens.</p>
-
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Comicia centuriata</i>, dont il est si souvent parlé dans
-l’histoire Romaine.</p>
-
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages,
-il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries, dès
-que les cent premières étoient d’accord sur un objet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live
-et Denys d’Halicarnasse.</p>
-
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
-Cet événement arriva l’an de Rome 244.</p>
-
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis
-luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope
-inservitum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere.</i> Tit. Liv.
-L. 2. <i lang="la" xml:lang="la">Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum.
-Dein, servili imperio patres plebem exercere, de vita atque
-tergo, regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus
-soli in imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere
-oppressa plebs</i>, &amp;c. Sal. in Frag.</p>
-
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
-Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du
-peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola.
-Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par
-tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit
-un jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans
-l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il
-porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter appel
-devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi s’appela
-la loi <i>Valeria</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
-C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie.
-Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268,
-il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle il
-étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres
-conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient
-fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous
-les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui devoit
-causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet que
-de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses
-intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna
-même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans
-avoir l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius
-la haine qu’on portoit à son auteur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a>
-Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des
-cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un
-sénat, il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui
-étoit obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient
-de grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient
-dans les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand
-il se mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le
-patron étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une
-taxe pour marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa
-rançon lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron
-et son <ins id="cor_38" title="clien">client</ins> ne pouvoient comparoître en justice pour déposer
-l’un contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains
-et l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création
-des tribuns.</p>
-
-<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a>
-Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des
-Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré.</p>
-
-<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a>
-Les <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>. Voyez le
-premier livre.</p>
-
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Reges non liberi solum impedimentis omnibus, sed domini
-rerum temporumque, trahunt conciliis cuncta non sequuntur.</i>
-<cite class="rmn">Tit.-Liv. l. 9.</cite></p>
-
-<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Concitati homines, veluti ad prœlium se expediunt: apparebatque
-omne discrimen adesse, nihil cuiquam sanctum, non
-publici fore, non privati juris. Huic tantæ <ins title="temp stati">tempestati</ins> cum se
-consules obtulissent, facile experti sunt parum tutam majestatem
-sine viribus esse. Violatis lictoribus, fascibus fractis;
-è foro in curiam compelluntur, incerti quatenus volere exerceret
-victoriam.</i> <cite class="rmn">Tit.-Liv. l. 2.</cite></p>
-
-<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a>
-Sous le consulat de Genucius et de C. Curtius, l’an
-de Rome 309, le peuple demanda une loi qui l’autorisât à
-concourir avec les nobles pour le consulat. On convint par
-accommodement que les plébéïens pourroient jouir de tous les
-honneurs de cette magistrature sous le nom de tribuns militaires,
-et non pas sous celui de consuls.</p>
-
-<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a>
-Machiavel a prouvé dans ses discours politiques sur
-Tite-Live, que la liberté ne peut subsister long-temps dans
-une république où il y a des nobles. La noblesse se croit
-destinée à gouverner. C’est une vermine, dit-il, qui carie
-insensiblement la liberté.</p>
-
-<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a>
-Ce fut l’an 300 de Rome, c’est-à-dire, 56 ans après
-l’exil des Tarquins, que les décemvirs publièrent les lois des
-douze tables. C’est le premier code que les Romains aient eu.</p>
-
-<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a>
-L’opposition d’un tribun à la demande de son collègue,
-en suspendoit l’activité, et l’empêchoit d’aller plus avant. La
-noblesse eut quelquefois l’habileté de mettre quelqu’un de ces
-magistrats populaires dans ses intérêts.</p>
-
-<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a>
-Les décemvirs portèrent cette loi dans leur dernière
-table, et leur intention avoit été d’établir plus facilement leur
-tyrannie, en empêchant que les deux ordres de la république
-ne se rapprochassent l’un de l’autre. Denys d’Halicarnasse dit
-judicieusement qu’il falloit abolir cette loi tyrannique et injurieuse
-au peuple pour assurer le repos public. Mais ce repos
-n’est point ce que désiroient les tribuns; il étoit de leur intérêt
-de tenir toujours le peuple également animé contre les
-patriciens. C’étoit donc une imprudence de leur part de proscrire
-la loi des décemvirs, avant que d’avoir ôté à la noblesse
-tous ses priviléges. Je remarquerai en passant, que la noblesse
-n’aperçut point dans cette occasion la faute des magistrats du
-peuple. Lorsqu’elle auroit dû cacher sa joie et ne se défendre
-que par politique, et précisément autant qu’il falloit pour
-faire croire au peuple qu’elle lui accordoit une grâce, son
-orgueil s’effaroucha. S’il en faut croire les paroles que Tite-Live
-met dans la bouche du Tribun Canuléius, les patriciens
-trouvoient étrange que la nature eût donné à la populace
-les mêmes organes qu’à eux; <i lang="la" xml:lang="la">quod spiratis, quod vocem
-mittitis, quod formas hominum habetis, indignantur</i>. Cette
-sotte vanité de la noblesse fut cause qu’un réglement qui lui
-étoit si avantageux, commença par lui être extrêmement funeste;
-car le peuple, pour se venger du mépris qu’on lui marquoit,
-osa aspirer au consulat, et fit porter une loi par laquelle il lui
-étoit permis de posséder cette magistrature sous le nom de
-tribunat militaire.</p>
-
-<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a>
-Un certain Volscius accusa Ceson Quintius d’avoir
-assassiné son frère. Cette calomnie, que les tribuns avoient un
-grand intérêt de ne point laisser dévoiler, parce qu’elle étoit
-leur ouvrage, devint une espèce de bouclier pour les patriciens.
-Dès que les tribuns proposoient une loi nouvelle, les
-consuls, dit Tite-Live, demandoient la condamnation de Volscius,
-et chaque partie se tenoit en échec; <i lang="la" xml:lang="la">eodem modo consules
-legem, tribuni judicium de Volscio impediebant</i>. l. 3.
-Les patriciens eurent encore la mal-adresse de faire punir
-Volscius pendant la dictature de Quintius Cincinnatus.</p>
-
-<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a>
-Ce fut l’an de Rome 255, quatre ans avant la retraite
-du peuple sur le Mont-Sacré, que fut fait le premier dictateur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a>
-Le peuple se retira sur le Mont-Sacré l’an de Rome 259,
-et parvint au consulat l’an 388.</p>
-
-<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a>
-L. Sextius fut le premier plébéïen qui parvint au consulat.
-C. Martius Rutilus, aussi plébéïen, fut fait dictateur
-l’an de Rome 397, et nomma pour son général de la cavalerie,
-un autre plébéïen, appelé C. Plantius. Le même Rutilus fut
-censeur. L. Philo fut le premier plébéïen élevé à la préture.</p>
-
-<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a>
-Voyez dans mes <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>
-ce que j’ai dit du gouvernement de Lycurgue, des précautions
-que ce législateur prit pour faire aimer la pauvreté aux Spartiates,
-et comment Lysandre les corrompit à la fin de la guerre
-du Péloponèse.</p>
-
-<p class="labelfp"><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a></p>
-
-<div class="poem fp ital" lang="la" xml:lang="la">
- <div class="vers8">&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;Nos in capitolium,</div>
- <div class="vers">Quò clamor vocat et turba faventium:</div>
- <div class="vers8">Vel nos in mare proximum</div>
- <div class="vers">Gemmas, et lapides, aurum et inutile,</div>
- <div class="vers8">Summi materiam mali,</div>
- <div class="vers">Mittamus.</div>
-<div class="attrib">(Hor. Ode 24, l. 3.)</div>
-</div>
-
-<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a>
-L’an de Rome 621, c’est-à-dire, 233 ans après que les
-Plébéïens furent parvenus au consulat.</p>
-
-<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Alii sicuti jura populi defenderent, pars quo senatus
-auctoritas maxima foret, bonum publicum simulantes, pro
-suâ quisque potentiâ certabant.</i> (Sal. in Bel. Cat.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">C. Marium consulem moleste tulisse traditur, quod
-sibi asperimum in Africa bellum gerenti, tam delicatus quæstor
-sorte obvenisset.</i> (Sal. in Bel. Jug.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a>
-Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit
-dans mon premier livre, que dans les assemblées du champ de
-Mars et de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage,
-et que c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit.</p>
-
-<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet,
-et modus culpæ ex <ins id="cor_43" title="pecuniniœ">pecuniæ</ins> modo constitueretur, et qui locuples
-fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces
-foret.</i> (Vell. Pat. L. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Namque uti quisque domum aut villam,
-postremô aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat,
-dabat operam ut is in proscriptorum numero esset, neque priùs
-finis jugulandi fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit.</i>
-(Sal. in Bel. Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait
-dictateur perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius
-Gracchus, et quarante après celle de Caïus.</p>
-
-<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà
-cum libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit
-tyrannis, tyrànnus occidit.</i> (L. 14. Epist. 4. et 9.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a>
-Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux
-censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers,
-que les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal,
-encore ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement.
-L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à
-l’élection des censeurs, et la république fut privée de ces magistrats
-jusqu’en 683.</p>
-
-<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere,
-si mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant.</i> (Ad
-Att. Epist. 1, l. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas
-suas fore salvas sperare videantur.</i> (Epist. 18. l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Ille</i> (Cato) <i lang="la" xml:lang="la">optimo animo utens et summâ fide, nocet
-interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ,
-non tanquam in Romuli fæce sententiam.</i> (Ad Att.
-Epist. 1, l. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Unus est qui curet constantiâ magis et integritate
-quam, ut mihi videtur, consilio aut ingenio, Cato.</i> (Ad Att.
-Epist. 18, l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a>
-Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée
-fit en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison
-des siens.</p>
-
-<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a>
-Les pirates causoient de grands maux aux Romains;
-mais rien n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez
-dans les historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée.</p>
-
-<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin
-Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar
-felicior fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit...
-Illud te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer
-status sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit.</i>
-(Ad Att. Epist. 23. l. 2.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris conjunctio,
-ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset informata;
-ut jam omnium judicio constitutum esset, omnium
-vestrum bona prædam esse illius victoriæ.</i> (Ad Att. Epist. 6. l. 11.)
-Pompée, voyant qu’il s’étoit trompé quand il avoit espéré que
-les Romains lui déféreroient la dictature perpétuelle, étoit
-résolu à ne plus rien ménager. S’il eût vaincu César, il eût
-été un tyran.</p>
-
-<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute</i>
-Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem
-scire puto; nostrum quidem nemo.</i> (Epist. 12. l. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Cnæus
-autem noster; ô rem miseram et incredibilem, ut totus jacet!
-Non animus est, non consilium, non copiæ, non diligentia.</i>
-(Epist. 21. l. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Malas causas semper obtinuit, in optima concidit,
-quid dicam, nisi illud eum scisse! Neque enim erat
-difficile hoc nescisse; erat enim ars difficilis recte rempublicam
-regere.</i> (Epist. 23. l. 7.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a>
-L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création
-des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon,
-95 ans après le meurtre de Tibérius Gracchus, 35 ans après
-que Sylla eut été fait dictateur perpétuel.</p>
-
-<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno
-liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit,
-magno dolore sentimus, magno periculo sentimus.</i> (Cic. ad Brut.
-Epist. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Quod si clementes esse volumus, nunquam deerunt
-bella civilia.</i> (Epist. 16.) <i lang="la" xml:lang="la">Post interitum Cæsaris quid ego prætermissum
-à vobis, quantumque impendere reipublicæ tempestatem
-dixerim, non es oblitus. Magna pestis erat depulsa per
-vos, magna populi romani macula deleta; vobis vero parta
-divina gloria. Sed instrumentum regni delatum ad Lepidum
-et Antonium.</i> (Epist. 23.) <i lang="la" xml:lang="la">Acta enim illa res est animo virili,
-consilio puerili. Quis enim hoc non vidit, regni heredem relectum!
-Quid autem absurdius hoc metuere, alterum in metu
-non ponere.</i> (Cic. ad Att. Epist. 21. l. 14.) <i lang="la" xml:lang="la">Animis enim usi
-sumus virilibus, consiliis, crede mihi, puerilibus. Excisa enim
-est arbor, non evulsa, itaque quam fruticetur vides.</i> (Ad Att.
-Epist. 4. l. 16.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium
-esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc
-ipsum, inquies, inique facis, qui hostilis animi in rempublicam
-homines, cives appelles. Imo justissimè, quid enim
-nondum senatus censuit; nec populus romanus jussit, id arroganter
-non præjudico, neque revoco ad arbitrium meum.</i>
-(Epist. Brut. ad Cic.) Brutus rend raison de toute sa politique
-par ces paroles. Ce principe doit être la règle de tout citoyen
-qui vit dans une république; mais malheureusement la république
-Romaine ne subsistoit plus, quand Brutus parloit ainsi.</p>
-
-<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Non aliud discordantis patriæ remedium fuisse quam
-ab uno regeretur.</i> (Tac. Ann. I. 2.) Tous les historiens anciens
-parlent le même langage; je me contenterai d’ajouter ici ce
-que dit Florus en parlant d’Auguste. <i lang="la" xml:lang="la">Sapientia sua atque solertia
-perculsum undique et perturbatum ordinavit imperii corpus,
-quod ita haud dubio nunquam coire et consentire potuisset,
-nisi unius præsidis nutu, quasi anima et mente regeretur.</i> l. 4.</p>
-
-<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a>
-Le président de Montesquieu, dans ses considérations
-sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains.</p>
-
-<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nihil enim tam absurdum quam tyrannicidas in cœlo
-esse, tyranni facta defendi. Sed vides consules, vides reliquos
-magistratus si isti magistratus; vides languorem bonorum.</i>
-(Cic. ad Att. Epist. 13. l. 14.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Omnia facta, scripta, dicta, promissa, cogitata Cæsaris
-plus valent, quam si ipse viveret.</i> (Ad Att. Epist. 10 l. 14.)
-<i lang="la" xml:lang="la">Quæ enim Cæsar nunquam neque fecisset, neque passus esset, ea
-nunc ex falsis ejus commentariis proferuntur.</i> Epist. 14 l. 14.</p>
-
-<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Prorsus dissolutum offendi navigium</i> (Rempublicam)
-<i lang="la" xml:lang="la">vel potius dissipatum, nihil consilio, nihil ratione, nihil
-ordine.</i> (Ad Att. Epist. 11 l. 15.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Si multum possit Octavianus, multo firmius acta tyranni
-comprobatum iri, quam in telluris: atque id contra Brutum
-fore: sin autem vincitur, vides intolerabilem Antonium, ut
-quem velis, nescias.</i> (Ad Att. Epist. 14. l. 16.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Non recordor unde ceciderim, sed unde surrexerim,
-fratrem mecum et te si habebo, per me ista pedibus trahantur.
-Vobis simul philosophari possum. Locus ille animi nostri,
-stomachus ubi habitabat, olim, concalluit. Privata modo et
-domestica nos delectant.</i> (Ad Att. Epist. 16 l. 4.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Ita temperata tota ratio est, ut Reipublicæ constantiam
-præstem, privatis rebus meis, propter infirmitatem bonorum,
-iniquitatem malivolorum, odium in me improborum,
-adhibeam quandam cautionem.</i> (Ad Att. Epist. 19. l. 1.) Ecrivant
-à Atticus, après la mort de César, sur le parti qu’il jugeoit
-à propos de prendre, il dit: <i lang="la" xml:lang="la">assentior tibi, ut nec duces
-simus, nec agmen cogamus, faveamus tamen</i>. (Epist. 13. l. 15.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Quæ facit, non dominationem, non, sed dominum
-Antonium, timentis sunt... ô magnam stultitiam timoris, id
-ipsum quod verearis, ita cavere, ut cum vitare fortasse potueris,
-ultro arcesses et attrahas: nimium timemus mortem, et exilium,
-et paupertatem, hæc videntur Ciceroni ultima esse in malis, et
-dum habeat à quibus impetret quæ <ins id="cor_45" title="velti">velit</ins>, et à quibus colatur
-et laudetur; servitutem, honorificam modo, non aspernatur.
-Eo tendit, id agit, ad eum exitum properat vir optimus, ut
-sit illi Octavius propitius.</i> (Epist. Brut. ad Att.) Cicéron méritoit
-ces reproches offensans, puisqu’il avoue lui-même à Atticus
-qu’il ne se trouvoit point mal de la domination de César. Il
-écrivoit peu de temps après la mort du dictateur; <i lang="la" xml:lang="la">ita graciosi
-eramus apud illum</i>, (Cæsarem) <i lang="la" xml:lang="la">quem dii mortum perduint,
-ut nostræ ætati, quoniam interfecto domino, liberi non sumus,
-non fuerit dominus, ille fugiendus. Rubor, mihi crede, sed
-jam scripseram, delere nolui</i>. (Epist. 4. l. 15.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nullum enim, bellum civile fuit in nostrâ Republicâ omnium
-quæ memoriæ nostræ fuerunt, in quo bello non, utracumque
-pars vicisset, tamen aliqua forma esset futura Reipublicæ;
-hoc bello victores, quam Rempublicam sumus habituri, non facile
-affirmarim, victis certe nulla unquam erit.</i> (Epist. ad Brut.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a>
-Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire,
-pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit
-d’être général de l’armée victorieuse; de sorte qu’on a vu
-des consuls triompher pour des victoires que leurs lieutenans
-avoient remportées pendant leur absence. C’est par une suite
-de cet usage, que les empereurs, sous les auspices desquels
-toutes les armées combattoient, triomphèrent seuls, ou du moins
-n’accordèrent que très-rarement le triomphe à leurs généraux.</p>
-
-<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus,
-dejecta ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est.</i> (Suet. in
-vit. Aug.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Domini appellationem ut maledictum et opprobrium,
-semper exhorruit.</i> (Suet. in vit. Aug.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a>
-Pharsale, Philippe, Actium.</p>
-
-<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit
-D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere,
-relationem facere, remittere senatus consulta per relationem
-discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto,
-Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve,
-jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur;
-omnium rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è
-lege senatus edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex
-usu Reipublicæ, majestate divinarum, humanarum, publicarum,
-privatarumque rerum esse censebit, ei agere facere jus potestasque
-sit, ita uti D. Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique
-quibus legibus, plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus,
-Tiberius et Claudius tenerentur; iis legibus plebisque
-scitis, imperator Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit.</i>
-C’est par un décret que le sénat revétissoit les empereurs de la
-puissance impériale. De toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux
-de connoître, il ne nous reste qu’un fragment de celle qui
-fut faite pour Vespasien; mais il suffit pour nous apprendre
-quelle étoit l’étendue et la nature du pouvoir d’Auguste et de
-ses successeurs.</p>
-
-<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est.</i> (Tac.
-Hist. l. 2.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a>
-Tout le monde connoît le goût effréné des Romains
-pour les spectacles de l’amphithéâtre.</p>
-
-<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post
-modum flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit
-neminem Romæ passuros regnare.</i> (T. L. l. 2.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Principatum quamvis neque occupare confestim, neque
-agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie
-dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo
-animo.</i> (Suet. in vit. Tib.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura,
-sive adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò,
-nitenti ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum
-magis implicabantur.</i> (Tac. Ann. l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam
-injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter,
-quam ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba
-sunt hæc: dum veniam ad id tempus quo vobis æquum
-possit videri, dare vos aliquam senectuti meæ requiem.</i> (Suet.
-in vit. Tib.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et
-salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate
-instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe,
-et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et
-bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo.</i>
-(Suet. in vit. Tib.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum vitia
-oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus publicum
-metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est, ut mandaverit
-quibusdam provincias quos egredi urbe non erat passurus.</i>
-(Tac. Ann. l. 1.) <i lang="la" xml:lang="la">Libertatem metuebat, adulationem oderat.</i>
-(L. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Illum qui libertatem publicam nosset, tam projectæ servientium
-patientiæ tædebat.</i> (L. 2.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Aliquoties prædicabat</i> (Tiberius) <i lang="la" xml:lang="la">exitio suo omniumque
-Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano,
-phaetontem orbi terrarum educere.</i> (Suet. in vit. Cal.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a>
-Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux
-couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple
-ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon
-de cheval.</p>
-
-<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a>
-Dans le temps de la république, le peuple croyoit que
-les arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa
-liberté, il conserva cette manière de penser, parce que les
-citoyens qui aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes
-libéralités pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa
-misère, ni la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent
-cet usage, et ils employèrent une partie de leurs rapines à
-lui donner des spectacles et des gratifications.</p>
-
-<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum
-intulit</i> (Augustus) <i lang="la" xml:lang="la">tantumque abfuit à cupiditate quoquo
-modo imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam
-barbarorum principes in æde Martis ultoris jurare coegerit,
-mansuros se in fide ac pace quam peterent. A quibusdam
-verò novum obsidum genus, fœminas exigere tentaverit;
-quod negligere Marium pignora sentiebat.</i> (Suet. in vit. Aug.)
-<i lang="la" xml:lang="la">Addideratque consilium coercendi intrà terminos imperii.</i> (Tac.
-Ann. l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a>
-Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que
-les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où
-ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle
-d’un certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des
-Gaules sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager
-l’année en quatorze mois, au lieu de douze, parce que les
-Gaulois payoient un certain tribut par mois. C’étoit une
-maxime de la politique de ce temps-là, qu’un peuple heureux est
-indocile, et que pour tenir la multitude dans la soumission,
-il falloit l’appauvrir.</p>
-
-<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam
-rem romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum
-cognomentum adcisci imperatores..... fuere etiam qui legatam
-à divo Augusto pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum
-omnibus, et si vellet imperium promtos ostentavere.</i>
-(Tac. Ann. l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a>
-Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent
-pour appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient
-en profiter pour usurper l’empire.</p>
-
-<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a>
-Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui
-apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre
-à prix la tête de Vindex. Il assembla dans ces circonstances
-le sénat, et ne lui fit part que d’une découverte qu’il avoit
-faite, et qui devoit faire rendre à l’hydraule des sons plus
-forts et plus harmonieux. Voyant ensuite que les légions de
-Germanie se joignoient à celles des Gaules, il désespéra de
-conserver l’empire, et médita, dit-on, de se retirer en
-Egypte, espérant d’y gagner sa vie, en montrant à jouer de
-la lyre.</p>
-
-<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam
-Romæ fieri.</i> (Tac. Hist. l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Sententiam militum secuta patrum consulta.</i> (Tac. Ann.
-l. 12.) <i lang="la" xml:lang="la">Indè raptim appellatis militibus ad curiam delatus est.</i>
-(Suet. in vit. Ner.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nunc demum redit animus, et quamquam primo statìm
-beatissimi sæculi ortu Nerva Cæsar res olim dissociabiles
-miscuerit, principatum ac libertatem, augeatque quotidiè
-facilitatem imperii Nerva Trajanus.</i> (Tac. in vit. Agric.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Naturâ infirmitatis humanæ, tardiora sunt remedia quam
-mala, et ut corpora lente augescunt, citò extinguuntur. Sic
-ingenia studiaque oppresseris facilius, quam revocaveris. Subit
-quippe etiam ipsius inertiæ dulcedo: et invisa primo desidia
-postremò amatur.</i> (Tac. in vit. Agric.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Suscepere duo manipulares imperium populi romani transferendum,
-et transtulerunt.</i> (Tac. Hist. l. 1.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a>
-Dioclétien s’associa Maximien, depuis surnommé Hercule.
-Ces deux empereurs partagèrent l’empire; l’un eut l’Orient,
-et l’autre l’Occident; mais ils gouvernoient ensemble,
-et aucun d’eux ne se regarda comme le maître particulier des
-provinces dont il avoit l’administration. Sentant ensuite combien
-il leur étoit encore difficile d’avoir l’œil sur toutes les
-armées, et de garantir à la fois l’empire contre les incursions
-des Barbares, et leur personne contre les entreprises des armées,
-ils se créèrent chacun un César. Dioclétien choisit
-Maximien Galère, à qui il confia le gouvernement de la
-Thrace et de l’Illyrie. Maximien élut Constance Chlore, et
-lui abandonna l’Espagne, les Gaules et la Bretagne.</p>
-
-<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a>
-Voyez les <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a>
-Voyez dans Tite-Live, l. 1. les réglemens de ce prince,
-au sujet des déclarations de guerre. L’esprit de ces réglemens
-tendoit à rendre les guerres plus rares, en les faisant
-précéder d’une espèce de négociation, et de certaines formalités
-qui empêchoient qu’on ne se livrât à ses premiers
-mouvemens.</p>
-
-<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a>
-Il ne suffisoit pas d’être citoyen Romain pour avoir
-l’honneur d’être soldat. Ceux qui n’avoient pas quatre cents
-dragmes de bien, et que pour cette raison, on nommoit <i lang="la" xml:lang="la">capite
-censi</i>, qui ne faisoient que nombre dans le cens, ne servoient
-que dans les extrêmes nécessités. On les employa sur mer l’an
-489 de Rome que la république commença à avoir des flottes.
-Quand le luxe eut avili la profession de soldat, on remplit
-les armées de ces citoyens; Marius en donna l’exemple, en
-allant faire la guerre à Jugurtha.</p>
-
-<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a>
-On ne pouvoit demander une magistrature, qu’après
-avoir servi dix ans.</p>
-
-<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a>
-On commençoit à servir à l’âge de 17 ans jusqu’à 45.
-Après qu’on avoit fait quinze campagnes, on étoit vétéran, c’est-à-dire,
-qu’on n’étoit obligé de prendre les armes que pour la
-défense de la ville, et dans les occasions où la république auroit
-été en danger.</p>
-
-<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a>
-Le nombre des soldats d’une légion a varié, même dans
-le temps de la république. Il a été, suivant les circonstances,
-de trois mille, de quatre mille, de cinq mille et même de six
-mille hommes. Sous les empereurs, la légion étoit composée de
-dix à onze mille hommes.</p>
-
-<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a>
-L’histoire Romaine en offre plusieurs exemples, et l’on
-voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna
-une rivière, et lui fit creuser un nouveau lit. Je place ici un
-passage remarquable des Tusculanes de Cicéron; il est très-propre
-à donner une idée juste des légions, et à faire connoître
-<ins id="cor_55" title="oute">toute</ins> l’utilité des exercices militaires. <i lang="la" xml:lang="la">Nostri exercitus primum
-unde nomen habeant, vides, deinde qui labor, quantus agminis:
-ferre plus dimidiatis mensis cibaria. Ferre si quid ad usum
-velint: ferre vallum. Nam scutum, gladium, galeam, in onere
-nostri milites non plus numerant, quam humeros, lacertos,
-manus; arma enim membra militis esse dicunt. Quæ quidem
-ita geruntur apte, ut, si usus foret, abjectis oneribus, expeditis
-armis, ut membris pugnare possint. Quid exercitatio
-legionum? Quid ille cursus, concursus; clamor, quanti laboris
-est! Ex hoc ille animus in prœliis paratus ad vulnera, adhuc
-pari animo inexercitatum militem, mulier videtur. Cur? Tantum
-interest inter novum et veterem exercitum, quantum experti
-sumus. Ætas tironum plerumque melior: sed ferre laborem,
-contemnere vulnus, consuetudo docet. Quin etiam videmus ex
-acie afferri sæpe saucios, et quidem rudem illum, et inexercitatum,
-quamvis levi ictu, ploratus turpissimos edere. At vero
-ille exercitatus et vétus, ob eamque rem fortior, Medicum modo
-requirens à quo obligatur.</i> Voyez sur le même sujet ce que
-dit Polybe, l. 6, ch. 4, 5, 6 et 7. Voyez aussi Vegèce, l. 2,
-ch.</p>
-
-<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a>
-La république fournissoit des armes aux soldats. Leur
-bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse
-étoient à l’épreuve de l’épée, du javelot et de la pique.
-Un soldat Romain se seroit déshonoré, qui, sous prétexte de
-bravoure, eût combattu sans quelqu’une de ses armes défensives.</p>
-
-<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a>
-Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de
-Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous,
-le soldat faisoit un second serment entre les mains des tribuns,
-par lequel il promettoit de ne rien dérober, de ne rien s’approprier
-du butin pris sur les ennemis, et de porter aux tribuns tout
-ce qu’il trouveroit.</p>
-
-<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a>
-Le <ins id="cor_57" title="conssul">consul</ins> avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns
-condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement,
-en touchant d’un bâton le coupable. Alors tous les
-soldats le frappoient, et souvent il en mouroit. On subissoit
-ce châtiment, non-seulement, comme je l’ai dit, pour avoir
-manqué à une fonction militaire, mais pour s’être attribué la
-gloire d’une action dont un autre étoit auteur, pour avoir abandonné
-ou perdu ses armes, ou fait quelque larcin.</p>
-
-<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Piscatores, aucupes, dulciarios, linteones, omnesque qui
-aliquid tractasse videbuntur ad Gynecea pertinens, longe arbitror
-pellendos à castris, fabros ferrarios, carpentarios, macellarios,
-et cervorum aprorumque venatores convenit sociare
-militiæ.</i> (Veg. l. 1, ch. 7.)</p>
-
-<p class="labelfp"><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a></p>
-
-<div class="poem fp ital" lang="la" xml:lang="la">
- <div class="vers">Auro repensus scilicet acrior</div>
- <div class="vers">Miles redibit? Flagitio additi</div>
- <div class="vers">Damnum: neque amissos colores</div>
- <div class="vers">Lana refert medicata fuco;</div>
- <div class="vers">Nec vera virtus, quum semel excidit,</div>
- <div class="vers">Curat reponi deterioribus.</div>
- <div class="vers">Si pugnat extricata densis</div>
- <div class="vers">Cerva plagis, erit ille fortis,</div>
- <div class="vers">Qui perfidis se credidit hostibus;</div>
- <div class="vers">Et Marte pœnos proteret altero,</div>
- <div class="vers">Qui lora restrictis lacertis</div>
- <div class="vers">Sensit iners, timuitque mortem?</div>
- <div class="attrib">(Hor.&nbsp;Ode&nbsp;5,&nbsp;l.&nbsp;3.)</div>
-</div>
-
-<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a>
-Cet événement arriva sous le règne de Tarquin.</p>
-
-<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum
-acti sunt.</i> (L. 38.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare.</i> (In Bel.
-Jug.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a>
-La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement
-large. Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que
-d’estoc, parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures
-légères. <i lang="la" xml:lang="la">Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in
-acie nudi exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi
-acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore
-non timet vulnus.</i> (Veg. l. 1, ch. 20.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a>
-Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres
-d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent
-des hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites,
-l’exemple des Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient
-pas corrigés.</p>
-
-<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit,
-quanquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis
-arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia
-valuit, ut plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit.</i> (Ann. l. 2.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a>
-Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de
-tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins
-vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat
-cent des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius
-ayant ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome,
-et ils y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus
-Martius, après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut
-la même politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome,
-d’abord si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt
-mille hommes en état de porter les armes.</p>
-
-<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Qui beneficio quam metu obligare homines malit, exterasque
-gentes fide ac societate junctas habere quam tristi subjectas
-servitio.</i> (Tit. Liv. l. 26.) <i lang="la" xml:lang="la">Plus pene parcendo victis, quam
-vincendo imperium auxisse.</i> (L. 30.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a>
-En même temps que les consuls formoient à Rome
-quatre légions pour servir pendant leur magistrature, ils
-mandoient aux villes alliées de la république, dont c’étoit le
-tour de fournir un contingent, de préparer leurs milices, et
-de les tenir prêtes à marcher au premier ordre. Ces auxiliaires
-formoient quatre légions; d’où il faut conclure que les Italiens
-ont contribué pour la moitié à tous les succès des
-Romains.</p>
-
-<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a>
-Les Romains soumirent successivement les Sabins, les
-Eques, les Volsques, les Fidenates, les Falisques, &amp;c. Ils
-n’eurent jamais affaire à la fois à deux de ces peuples. Ils
-étoient tous subjugués et alliés des Romains, quand la première
-guerre contre les Samnites commença. Ceux-ci étant
-épuisés et contraints de demander la paix, les Latins prirent
-les armes et furent vaincus. Les Samnites essayèrent alors de
-se venger, mais leur défaite donna le temps aux Romains de
-soumettre les Toscans; après quoi recommença la troisième
-guerre contre les Samnites.</p>
-
-<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a>
-Elle finit l’an de Rome 510. On voit par-là que les
-Romains firent continuellement la guerre pendant près de cinq
-siècles.</p>
-
-<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a>
-L’an de Rome 347. Ce siége dura dix ans.</p>
-
-<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a>
-Voyez la différence que les Romains mettoient entre le
-<i>triomphe</i> et l’<i>ovation</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Causæ ovationis hæ traduntur, si non
-penitus debellati essent hostes.... si fusi essent, fugati, percussi,
-consternati, non tamen magnis cladibus affecti.....
-denique si incruento prœlio pugnatum esset.</i> Il falloit que les
-ennemis eussent perdu au moins cinq mille hommes dans un
-combat, pour que le consul obtînt les honneurs du grand
-triomphe. Quelle grossièreté!</p>
-
-<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a>
-Une armée Romaine passa sous le joug, l’an de
-Rome 431.</p>
-
-<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Neque superbia obstabat quominus instituta aliena, si
-modo proba erant, imitarentur Majores nostri. Arma atque
-tela militaria ab Samnitibus, insignia magistratuum ab Tuscis
-pleraque sumpserunt; postremò quod utique apud socios
-aut hostes idoneum videbatur, cum summo studio domi
-exsequebantur, imitare quam invidere bonis malebant.</i> Sall.
-in Bel. Cat.</p>
-
-<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a>
-Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les
-auteurs latins les appellent <i lang="la" xml:lang="la">centum-viri</i>, <i lang="la" xml:lang="la">centum-virs</i>; ils étoient
-les juges de toutes les affaires civiles.</p>
-
-<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a>
-L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et sordide;
-ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans
-son histoire du commerce, et de la navigation des anciens,
-Chap. 15, dit que les Romains appeloient par dérision les
-<ins id="cor_68" title="Cartaginois">Carthaginois</ins>, <i>mangeur de bouillie</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a>
-Chez les Carthaginois, le commandement des armées
-n’étoit attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple
-faisoit général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit
-mieux briguer la faveur publique.</p>
-
-<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a>
-Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13.</p>
-
-<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a>
-L’an de Rome 481, la république commença à avoir
-quelque monnoie d’argent, et la première guerre Punique
-commença l’an 489.</p>
-
-<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a>
-Agathocles, tyran de Syracuse, étant vivement pressé
-par les Carthaginois qui assiégeoient sa ville, s’embarqua avec
-ses principales forces, et fit une descente en Afrique. Il s’approcha
-de Carthage même, la menaça d’en former le siége, et par
-cette heureuse diversion, la contraignit à rappeler les troupes
-qu’elle avoit en Sicile.</p>
-
-<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a>
-Xantippe, Lacédémonien, étoit venu au secours de
-Carthage, et ayant pris le commandement de son armée, battit
-Régulus. Les Carthaginois le firent périr, pour s’épargner le
-soin de lui témoigner leur reconnoissance.</p>
-
-<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a>
-L’intervalle de la première à la seconde guerre Punique,
-est de vingt-cinq ans: l’une finit l’an de Rome 510, et l’autre
-commença en 535.</p>
-
-<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Neque hostem acriorem bellicosioremque secum congressum,
-nec rem romanam tam desidem unquam fuisse atque
-imbellem. Sardos, Corsosque, et Istros atque Illyrios, lacessisse
-magis quam exercuisse romana arma; et cum Gallis tumultuatum
-verius quam belligeratum. Pœnum, hostem veteranum,
-trium et vigenti annorum militiâ durissimâ inter Hispanas
-gentes semper victorem, primum Amilcare, deindè Asdrubale,
-nunc Annibale duce acerrimo assuetum, recentem ab excidio
-opulentissimæ urbis Iberum transire: trahere secum tot excitos
-Hispanorum populos: conciturum avidas semper armorum
-Gallicas gentes: cum orbe terrarum bellum gerendum in Italia
-ac pro mœnibus romanis esse.</i> (Tit. Liv. l. 21.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nec quidquam eorum, quæ apud hostes agebantur, eum
-fallebat.... omnia ei hostium haud secus quam sua nota erant.</i>
-(Tit. Liv. l. 22.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a>
-<span lang="la" xml:lang="la"><i>Maharbal præfectus equitum minime cessandum ratus</i>,
-imo, ut quid hac pugna sis actum scias, die quinto, <i>inquit</i>,
-victor in capitolio epulaberis: sequere, cum equite, ut prius
-venisse, quam venturum sciant, præcedam. <i>Annibali nimis
-læta res est visa, majorque, quam ut eam statim animo
-capere posset. Itaque voluntatem se laudare Maharbalis ait:
-ad consilium pensandum, temporis opus esse. Tum Maharbal</i>,
-non omnia nimirum eidem Dii dedere; vincere scis, Annibal;
-victoria uti nescis. <i>Mora ejus diei satis creditur saluti fuisse
-urbi atque imperio.</i></span> (Tit. Liv. l. 22.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Audita vox Annibalis fertur, potiundæ sibi urbis Romæ
-modo mentem non dari modo fortunam.</i> (Tit. Liv. l. 26.) <i lang="la" xml:lang="la">Ferunt
-Annibalem respexisse sæpe Italiæ littora, deos, homines,
-accusantem, in se quoque ac suum ipsius caput execratum,
-quod non cruentum ab Cannensi victoria militem Romam
-duxisset.</i> (l. 50.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a>
-La terreur des Romains fut si grande en apprenant cette
-déroute, qu’ils abandonnèrent leur ville. Les Gaulois y entrèrent
-sans trouver aucune résistance, et toute l’espérance des
-Romains fut réduite à défendre le capitole.</p>
-
-<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a>
-Ils exerçoient sur leurs sujets un empire très-dur, et
-en tiroient des contributions très-considérables; aussi les villes
-soumises aux Carthaginois étoient-elles toujours prêtes à se
-révolter.</p>
-
-<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a>
-Ils s’engagèrent à payer aux Romains dix mille talens
-dans l’espace de cinquante années, somme immense! car le
-talent pesoit 90 marcs de notre poids. Ils livrèrent leurs vaisseaux,
-et renoncèrent au droit de faire la guerre, en consentant
-de n’armer qu’avec la permission de la république Romaine.</p>
-
-<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a>
-Je passe légèrement sur la situation où se trouvoit la
-Grèce quand la seconde guerre Punique fut terminée. Je ne
-pourrois que répéter ici ce que j’ai exposé avec beaucoup de
-détail dans mes <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>. On y
-verra aussi ce qui regarde les intérêts des successeurs d’Alexandre,
-les uns à l’égard des autres.</p>
-
-<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Sciat Regum majestatem difficilius ab summo fastigio
-ad medium detrahi, quam à mediis ad ima præcipitari.</i> (Tit.
-Liv. l. 37.) Si Scipion l’Africain tint en effet ce discours aux
-ambassadeurs d’Antiochus, il ne le donnoit sans doute que
-pour un sophisme. Ce grand homme savoit que le désespoir d’un
-peuple qu’on veut ensevelir sous ses ruines, renferme tout ce
-que les vertus ont de plus sublime. En se rappelant la situation
-malheureuse des Carthaginois pendant la troisième guerre
-Punique, et tout ce qu’ils firent d’héroïque et de merveilleux
-pour échapper à leur perte, qu’on juge s’il eût été aisé à Scipion
-de les détruire dans le temps qu’ils avoient encore Annibal
-parmi eux.</p>
-
-<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Sæpe postea ferunt Scipionem dixisse, Tit. Claudii primum
-cupiditatem, deinde Cn. Cornelii fuisse in mora, quo minus
-id bellum exitio Carthaginis finiret.</i> (Tit. Liv. l. 30.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a>
-Voyez mes <cite>Observations sur l’histoire de la Grèce</cite>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a>
-Cette guerre commença l’an de Rome 553, deux ans
-après que celle d’Annibal eut été terminée.</p>
-
-<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a>
-Elle commença l’an de Rome 563.</p>
-
-<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Nunquam isti populi, nisi cum deerit ad quem desciscant,
-à nobis non deficient.</i> (Tit. Liv. l. 31.) Il est bien surprenant
-que les Romains, instruits du changement que la seconde
-guerre Punique avoit produit dans la manière de penser des
-Italiens, n’aient pas songé à y remédier; rien n’étoit plus facile
-après qu’Annibal eut abandonné l’Italie, il ne s’agissoit que
-d’imaginer en leur faveur quelque titre et quelque distinction
-particulière. J’ajoute même que rien n’étoit plus important, et
-on n’en doutera pas après avoir lu l’entreprise qu’Annibal proposoit
-à Antiochus, et dont les suites pouvoient être si dangereuses.
-Il faut encore se rappeler ce que j’ai dit au commencement
-de cet ouvrage, au sujet des désordres que causa dans
-la république Romaine l’ambition qu’eurent les peuples d’Italie,
-de se faire donner le titre de citoyens Romains. Tout cela devoit
-se prévoir, et c’est une faute que de ne l’avoir pas fait.</p>
-
-<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a>
-Les Romains se servoient dans leurs discours familiers du
-nom d’Annibal, comme d’un mot proverbial, pour exprimer un
-homme méchant, dangereux et terrible; il est employé de la
-sorte dans Plaute, et dans quelques autres auteurs anciens.
-Voyez chez les historiens avec quelle lâcheté les Romains poursuivirent
-la perte d’Annibal. Ce grand homme, voyant que
-Prusias, chez qui il s’étoit retiré en abandonnant la cour d’Antiochus,
-ne pouvoit se dispenser de le livrer à ses ennemis,
-prit le parti de s’empoisonner lui-même. <i>Délivrons</i>, dit-il,
-<i>les Romains de la terreur que je leur inspire; ils eurent autrefois
-la générosité d’avertir Pyrrhus de se précautionner contre
-un traître qui vouloit l’empoisonner; et les lâches sollicitent
-aujourd’hui Prusias à trahir les droits de l’hospitalité, et à
-me faire périr.</i></p>
-
-<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Divitiarum tanta fama erat, ut victor gentium populus,
-et donare regna consuetus, socii vivique Regis confiscationem
-mandaverit.</i> (l. 3. c. 9.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Delphos, quondam commune humani generis oraculum,
-umbilicum orbis terrarum, Galli spoliaverunt: nec ideo populus
-romanus his bellum indixit aut intulit.</i> (Tit. Liv. l. 38.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Acarnanes adversus Ætolos auxilium Romanorum implorantes,
-obtinuerunt à romano senatu, ut legati mitterentur,
-qui denonciarent Ætolis, præsidia ab urbibus Acarnaniæ
-deducerent, paterenturque esse liberos, qui soli quondam adversus
-Trojanos auctores originis suæ, auxilia Græcis non
-miserint.</i> (l. 28.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a>
-Dans le troisième livre.</p>
-
-<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a>
-Caracalla recherchoit l’amitié des soldats par les flatteries
-les plus basses. Ce fut le premier des empereurs qui autorisa
-par des lois expresses le relâchement de la discipline.</p>
-
-<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">A Romanis quoque, trinis bellis, per maximos Duces,
-florentissimis temporibus, soli ex omnibus gentibus non pares
-solum, verum etiam victores fuere.</i> (Just. l. 41.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Finito Hispaniensi bello, cum in Syriam ad componendum
-Orientis statum venisset</i> (Augustus), <i lang="la" xml:lang="la">metum Phrahati
-incussit, ne bellum Parthiæ vellet inferre. Itaque tota Parthia
-captivi ex Crassiano sive Antonii exercitu recollecti, signaque
-cum is militaria Augusto remissa sed et filii nepotesque Phrahatis
-obsides Augusto dati: plusque Cæsar magnitudine nominis
-sui fecit, quam armis alius imperator facere potuisset.</i>
-(Just. l. 42.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a>
-<i lang="la" xml:lang="la">Exercitum non ut aliæ gentes liberorum, sed majorem
-partem servorum habent.... Hos equitare et sagittare magna industria
-docent.... nec pugnare diù possunt: cæterum intolerandi
-forent, si quantus his impetus est, vis tanta et perseverentia
-esset.... carne non nisi Venatibus quæsita vescuntur....
-ingenia genti tumida, seditiosa, fraudulenta, procacia... semper
-aut in externos, aut in domesticos motus inquieti. Principibus
-metu non pudore parent.</i> (Just. l. 41.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a>
-Cette révolution arriva sous le règne de l’empereur
-Alexandre Sévère, l’an de J. C. 226.</p>
-
-<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a>
-Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie
-et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la
-politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et Jovien
-la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux
-catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques,
-&amp;c.</p>
-
-<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a>
-Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps
-de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les provinces
-Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths,
-c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales
-se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils
-composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis
-que les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds
-se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant
-toujours de leur origine commune, ils se regardèrent comme
-frères et alliés.</p>
-
-<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a>
-J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier Stilicon;
-mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour les
-personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans
-les Gaules arriva l’an de J. C. 406.</p>
-
-<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a>
-Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que Théodose,
-surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux
-empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire
-reconnoître ses droits et déposséder Rufin.</p>
-
-<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a>
-Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda;
-il se défit de ce prince en 444 pour régner seul.</p>
-
-<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a>
-<i>Votre maître et le mien</i>, disoient les ambassadeurs d’Attila,
-en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à payer à
-Attila un tribut de mille livres d’or par an.</p>
-
-<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a>
-Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus
-de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les
-Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les
-Celtes, les Allemands.</p>
-
-<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a>
-On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu
-Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet
-événement arriva l’an de J. C. 476.</p>
-
-<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a>
-La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans.
-Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths
-avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila.</p>
-
-<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a>
-C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans
-son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands
-éloges. Le président de Montesquieu, dans ses <cite>considérations
-sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains</cite>,
-chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope,
-que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de
-calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont
-le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut s’empêcher
-de croire avec lui que la législation de Justinien ne fût
-un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des
-lois à tous ceux qui en avoient besoin.</p>
-
-<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a>
-Grégoire de Tours nous peint les Goths comme des
-lâches. <i lang="la" xml:lang="la">Ut Gotthorum pavor mos est... Cum secundum consuetudinem
-Gotthi terga vertissent.</i> Ils n’étoient point tels quand
-ils s’établirent dans les provinces de l’empire.</p>
-
-<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a>
-Procope dit que Genseric enleva aux principaux citoyens
-d’Afrique leurs terres et leurs esclaves, que les biens des Vandales
-furent exempts de toute charge, et qu’il exigea, au contraire,
-des contributions si fortes des naturels du pays, que ces
-malheureux, en travaillant beaucoup, pouvoient à peine les
-acquitter. Les Ostrogoths s’étoient emparés en Italie d’un tiers
-des terres. Dans les Gaules, les Visigoths prirent deux tiers des
-terres, et les Bourguignons la moitié, avec un tiers des esclaves.</p>
-
-<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a>
-Les Barbares, en s’établissant sur les terres de l’empire,
-détruisoient la forme de gouvernement établie par les empereurs.
-Elle étoit trop compliquée pour des hommes qui n’avoient
-presque point encore d’idées de politique. Il n’y a au monde
-que l’abbé du Bos qui ait pu se persuader que Clovis, en s’emparant
-des Gaules, ne fit que se mettre au lieu et place des
-empereurs, sans rien changer à la forme du gouvernement, et
-que les Gaulois conservèrent leurs sénats, leurs officiers, leur
-administration; que les cités eurent le droit de se faire la guerre,
-qu’on y leva toujours les mêmes impositions que sous les empereurs,
-etc.; mais ne n’est pas ici le lieu de réfuter cet auteur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a>
-Par les lois des Visigoths, il leur étoit défendu de contracter
-des alliances par le mariage avec les Romains. On peut
-se rappeler comment les Français traitèrent les peuples des
-Gaules. <i lang="la" xml:lang="la">Si quis ingenus Francum aut hominem Barbarum occiderit
-qui lege Salica vivit, sol. 200, culpabilis judicetur. Si
-Romanus homo possessor, id est qui res in pago ubi commanet
-proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur,
-sol. 30 culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum
-ligaverit sine causa, sol. 15. culpabilis judicetur.</i> (Leg. Sal.
-Tit. 34.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quis Ripuarius advenam Francum interfecerit, sol.
-200. culpabilis judicetur. Si advenam Burgundionem, 160.
-sol. advenam Romanum, 100. sol. advenam Alamanum, seu
-Fresionem, vel Bajuvarium, aut Saxonem, 160 sol. culpabilis
-judicetur.</i> (Leg. Rip. Tit. 36.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a>
-Mahomet mourut en 632. Héraclius régnoit alors à Constantinople
-depuis vingt ans. Abubècre, beau-père de Mahomet,
-lui succéda; son règne ne dura que deux ans, et il eut pour
-successeur Omar, calife, dont le courage et l’habileté étendirent
-la réputation des Arabes.</p>
-
-<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a>
-Les Arabes sont nommés sarrasins d’une contrée de
-l’Arabie heureuse, appelée <i>Saraca</i> ou <i>Saracène</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a>
-Les empereurs prétendoient que les croisés leur prêtassent
-hommage pour les terres qu’ils se préparoient à conquérir
-sur les infidelles.</p>
-
-<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a>
-Il ne faut pas douter que la religion ne soit entrée pour
-beaucoup dans l’entreprise des croisés sur l’empire. Voyez les
-lettres que Beaudoin, comte de Flandres, et élu empereur,
-adresse, l’une à tous les chrétiens, et l’autre au pape. <i lang="la" xml:lang="la">Manus
-domini hæc operatur</i>, dit-il dans la première; mais il prend
-un ton plus emphatique dans la seconde. <i lang="la" xml:lang="la">Amantissime pater,
-vocate <ins title="cœcum">cœtum</ins>, congregate populum, coadunate senes et sugentes
-ubera, sanctificate diem acceptabilem domino, diem
-stabiliendæ unitatis et pacis.</i></p>
-
-</div>
-
-<p class="sep2 cent sepb4"><i><span class="smcap gesp">Fin</span> du Tome quatrième.</i></p>
-
-<hr class="hr2" id="toc" />
-
-<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
-
-<p class="cent"><span class="gesp">TABLE</span><br />
-<br />
-Des <a href="#ohg">Observations sur l'Histoire de la Grèce</a></p>
-
-<table class="tabmat" summary="Table des Observations sur la Grèce">
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">A Monsieur l'abbé de R***.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_I">I</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Sommaires.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_VII">VII</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre second.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_63">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#g_l_3">123</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre quatrième.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#g_l_4">186</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="cent"><span class="gesp">TABLE</span><br />
-<br />
-De ce que contiennent les <a href="#Page_251">Observations sur
-les Romains</a>.</p>
-
-<table class="tabmat" summary="Table des Observations sur les Romains">
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Avertissement.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_253">253</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Sommaires.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_255">255</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_257">258</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre second.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_314">314</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#r_l_3">373</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre quatrième.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#r_l_4">422</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre cinquième.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#r_l_5">475</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre sixième.</span></td>
- <td class="tdrb"><a href="#Page_534">534</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="sep2 cent smcap gesp">Fin de la table.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/backcover-s.jpg" alt="" title="" width="371" height="600" />
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="npage">
-
- <div class="tnote" id="note">
-
-<p class="cent ssrf">Au lecteur.</p>
-
-<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
-et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs
-clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Ces corrections sont soulignées en <ins title="orthographe initiale">pointillés</ins> dans le texte.
-Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir l’orthographe
-initiale.</p>
-
-<p>Ont également été corrigées les confusions entre Démosthène, général
-athénien mort en -413, et Démosthènes, orateur né en -384, mort
-en -322.</p>
-
-<p>La ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en latin ont
-été tacitement corrigées à certains endroits.</p>
-
-<p>La Table des matières concernant les <a href="#toc"><i>Observations sur l'Histoire de la Grèce</i></a>
-a été ajoutée.</p>
-
- </div>
-
- </div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d
- l'Abbé de Mably, Volume 4, by Abbé de Mably
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL. 4 ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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