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-The Project Gutenberg EBook of Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les chevaux de Diomède
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: May 4, 2017 [EBook #54659]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE ***
-
-
-
-
-Produced by Marc D'Hooghe at Free Literature (online soon
-in an extended version, also linking to free sources for
-education worldwide ... MOOC's, educational materials,...)
-Images generously made available by the Internet Archive.
-
-
-
-
-
-LES CHEVAUX DE DIOMÈDE
-
-_--ROMAN--_
-
-PAR
-
-REMY DE GOURMONT
-
-
-
-Veritas in dicto non in re consistit.
-
-Thomas Hobbes.
-
-
-PARIS
-
-COLLECTION DES CHEF-D'DOEUVRES
-
-LA CONNAISSANCE
-
-9, GALLERIE DE LA MADELEINE, 9
-
-MCMXXI
-
-
-
-
-[Illustration: Frontispice gravé de HENRY CHAPRONT.]
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
- Tout vit dans tout éternellement.
-
-
-_On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles,
-la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan
-et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément,
-l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de
-l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais
-indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel.
-L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité
-de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et
-rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur
-les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur
-ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou
-spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une
-volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences._
-
-_Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation,
-justifient ses erreurs et ses fantaisies._
-
-_31 janvier 1897._
-
-
-
-
-A
-
-_PAUL ADAM_
-
-
-
-
-LES CHEVAUX DE DIOMÈDE
-
-
-
-
-I
-
-
-LES ROSES
-
-
- L'odeur idéale des roses qu'on ne
- cueillera jamais.
-
-«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de
-roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête
-de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et
-le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!
-
-Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier
-quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin
-qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles,
-planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un
-partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se
-jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du
-parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales
-dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux
-aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait
-avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient
-selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie
-et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus
-sourire qu'à l'invisible.
-
-*
-
-Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que
-d'orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables
-égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés,
-fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de
-la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris
-pour la médiocrité humaine, allaient essayer d'aimer les arbres et
-peut-être, selon le commandement de Pythagore, d'adorer le souffle
-sacré des tempêtes.
-
-Et tous s'éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même
-source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers,
-sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences
-sociales, ils s'abreuvaient au divin.
-
-Pour être homme, c'est-à-dire participant de l'infini, il faut abjurer
-toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique,
-absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes
-d'entre la foule...»
-
-*
-
-Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d'une heure.
-
-Christine allait arriver.
-
-Depuis que séparé d'une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque
-et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s'égayer au sourire
-des passantes.
-
-Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un
-regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne
-remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce.
-
-L'amour, et qu'on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col
-l'idée d'un baiser, d'équivoques prières: rien ne rassurait et
-rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui
-accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque
-fois qu'elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien
-dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air
-lointain de victime:
-
- Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties.
-
-Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du
-sacrifice.
-
-C'était une bien jolie jeune femme d'une chasteté toute chrétienne,
-mais habillée singulièrement et tout d'un coup demi-nue. Sa beauté
-était candide et sobre, monacale et aristocratique.
-
-Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais
-sans rougir, tendaient à leur armant l'échelle de corde par-dessus la
-muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu
-galantes! Sa règle, jadis, eût été d'aimer sans rien dire, de suivre
-son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu'à Dieu de
-l'usage de sa vie. D'ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur,
-quoique d'un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n'auraient
-eu la confidence.
-
-Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d'été,
-amours d'hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après
-une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des
-manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour
-des yeux qui la pleuraient, n'avait qu'une seule fois paru au ciel.
-
-*
-
-Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la
-porte.
-
-Elle ne vint pas.
-
-Diomède en eut du chagrin.
-
-D'autres heures passèrent. Engourdi par la torture d'attendre, il avait
-peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt,
-irrité contre l'inclairvoyance de son désir et, une fois de plus,
-envieux de l'état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine
-convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste
-Christine.
-
-Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des
-Solitaires d'Occident et déplia soigneusement le plan du monastère
-et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence
-même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans
-une montagne très escarpée et d'un accès difficile; on en descend
-comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de
-Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui
-leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l'Hermitage
-d'en haut, il y a cinq quarts d'heures de chemin et l'on trouve sur
-sa route quantité d'arbres verts et plusieurs torrents qu'il faut
-passer. Cette montagne est toute couverte d'un bois obscur de grands
-sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours
-leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un
-lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par
-sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l'effet en est très
-agréable...»
-
-*
-
-Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il
-relut cette page verdoyante.
-
-«Très agréable... En effet, très agréable», et Diomède songea que par
-des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer
-son existence avec une facilité presque mauvaise.
-
-«L'homme d'action n'est qu'un terrassier; le moindre conteur remue plus
-de vie qu'un conquérant, et d'ailleurs si la parole n'est pas tout,
-rien n'existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et
-la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est
-à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la
-condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans
-profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les
-actes d'autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense
-que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et
-des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle
-arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui
-ont fait le tour du monde et dont l'écriture se meurt oblitérée sous
-les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n'en est pas moins la
-grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en
-effet très agréable, les jours où l'on attend Christine, à l'heure où
-le désir parti vous laisse un trou dans le cœur.
-
-Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l'âme fade, lasse et
-endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l'histoire
-me donne une heure de paix,--et je songe avec délices au mépris, pour
-de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau
-sentimental.»
-
-Il se reprit:
-
-«Ceci dépasse un peu ma pensée présente...»
-
-Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité
-nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière.
-
-«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.»
-
-*
-
-Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation
-musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait
-s'il cherche une femelle, un os, ou rien.
-
-Il passa, levant les yeux, et Diomède n'eut qu'à cogner légèrement à la
-vitre.
-
---Je n'osais, dit Pascase. Hier, vous m'aviez dit, votre chère
-Christine...
-
---Christine ne m'est pas chère, répondit Diomède, elle m'est agréable.
-Comme les mots n'ont pas pour nous deux un identique sens je dois
-préciser, en me servant de votre langage. Christine m'est agréable
-par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout.
-D'ailleurs elle n'est pas venue.
-
---Et cela vous est égal?
-
---Maintenant, oui. Il y a une heure, j'en souffrais. Je souffrais par
-ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même.
-Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. Christine vient
-ou ne vient pas. Elle n'est pas venue: c'est à cette minute comme si
-elle était partie. Peut-être n'ai-je pas désiré assez ardemment sa
-présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des
-boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même
-mutuels, crèvent à mi-chemin dans l'air, s'en vont en petites fusées un
-peu ridicules.
-
-*
-
-Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit:
-
---Ce n'est pas la même chose.
-
---Quoi? Les désirs et les fusées?
-
---Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je
-dis: Partie ou pas venue, c'est très différent. C'est oui et non.
-
---Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont
-une signification également nulle; ils se confondent dans le néant.
-
---Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux
-lèvres la sensation d'un souvenir vrai, d'une joie évidente. L'odeur
-des roses demeure où les roses ont fleuri.
-
---Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie.
-
---Je dis ce que je pense.
-
-*
-
-Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses
-habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase.
-Souriant, il reprit:
-
---Pourquoi croyez-vous à l'existence de Christine? L'avez-vous vue?
-
---Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la
-voyais, je l'aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!...
-
-*
-
-Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des
-doigts fous un éventail qui traînait sur une table.
-
---Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur
-quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on
-ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et
-tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir
-ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait,
-elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur
-des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur...
-
-*
-
-Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des
-images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons
-ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:
-
---Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une
-maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs...
-
---Comment, vous la trompez, Elle!
-
---Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant
-amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu
-démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les
-cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter
-la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies:
-avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont
-libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous?
-D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une
-enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de
-son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris
-l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle
-vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa
-vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de
-route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au
-ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle
-est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre
-que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites,
-des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à
-la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par
-lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran.
-Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un
-mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains
-séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord
-un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on
-fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si
-bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend
-de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et
-disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que
-ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que
-dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit.
-Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle
-est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de
-tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui
-demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître.
-Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et
-avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est
-Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses,
-une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et,
-miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde,
-oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline
-vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans
-nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes.
-Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes
-des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques
-ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt.
-Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec
-nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes,
-tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre,
-mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour
-notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se
-nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être
-d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais
-plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je
-n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes
-seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et
-délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne
-de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a
-été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne
-pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes
-et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par
-faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change
-de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et
-dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain,
-j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant.
-
-*
-
-Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit
-un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil,
-marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser,
-vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit
-d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de
-lui, veillant sur son sommeil.
-
-La voix de Christine l'appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit
-de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d'une
-main et de l'autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu'elle le
-vit, s'enfuit, criant:
-
-«J'ai peur des grands sapins noirs.»
-
-
-
-
-II
-
-
-LES PEUPLIERS
-
-
- Des flocons volaient, fleurs des
- peupliers pâles.
-
-
-Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit
-de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou
-même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd
-de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la
-bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait
-dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière
-docilité...
-
-«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La
-jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant
-comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses
-amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...»
-
-Il se reprit:
-
-«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis
-incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est
-excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...»
-
-*
-
-Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme
-passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé
-par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran.
-Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant
-timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon
-toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le
-tronc des pauvres.
-
-Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains,
-peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées
-de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les
-barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le
-rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran
-oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.
-
-*
-
-Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa
-ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers
-Diomède, le livret noir:
-
---Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à
-l'invincible niaiserie des redites amoureuses. _Petit Mois de Marie!_
-C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la
-chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne
-puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste,
-manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une
-peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui
-s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un
-cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que
-blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau...
-
-*
-
-Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était
-moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le
-déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il
-voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran
-continua:
-
---Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les
-âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout
-comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des
-colombes et des lys...
-
---Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles
-sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le
-savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?...
-
---Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.
-
-*
-
-Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:
-
---Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez
-trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux
-cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur,
-de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement
-sali...
-
---Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres
-et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir
-agréablement.
-
---Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase
-mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion
-dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été
-foudroyé.
-
---Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.
-
---Peut-être... Que devient-elle?
-
---Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours.
-
-*
-
-Cyran reprit, sans insister:
-
---Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige
-et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je
-peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour
-vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de
-cendre, quand viendra mon heure. Adieu.
-
-*
-
-«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène,
-songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai
-peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que
-je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur
-de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant,
-Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée
-selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une
-cuirasse--ou comme un cilice--à la rébellion de nos poitrines...
-Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si
-impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en
-rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas
-souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je
-regarde, j'observe, je juge, je souris.
-
-Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de
-l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà
-tout.
-
-Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!
-
-Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»
-
-*
-
-Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres
-morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de
-sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée,
-tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque
-abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité
-d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que
-les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre
-parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd
-pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un
-salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans
-l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et
-les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision
-violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or,
-des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées
-de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre
-les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des
-génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait
-toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose
-jaune.
-
-«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout
-au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette,
-souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des
-voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les
-vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair
-stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne
-au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté
-animale: elle est douée du sourire.
-
-Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A
-genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre
-ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des
-corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et
-sans peur,--et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous
-des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure
-qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...
-
-Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me
-porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers
-rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.
-
-Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles
-crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les
-herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.
-
-Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains!
-Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie,
-fortes comme le chanvre...
-
-Non. Jouer avec Fanette.
-
-M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu!
-Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a
-été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs.
-Changer, c'est peut-être déchoir.»
-
-
-
-
-III
-
-
-LA CEINTURE
-
-
- L'Art désire que les femmes nues
- soient ornées d une ceinture.
-
-
-Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux
-sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux.
-Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme
-signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan,
-puis, d'une voix languide, dit:
-
---O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!
-
---Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi
-l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le
-signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée
-pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique.
-La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice
-aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des
-pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes.
-Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque
-aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas
-de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à
-l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.
-
---Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime
-que vêtue ou nue comme un ange.
-
-*
-
-Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint
-s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.
-
---Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et
-pure! Heureuse âme!
-
---Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que
-vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec
-joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit
-toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime
-Diomède et Diomède m'aime.
-
---Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!
-
---Que veux-tu dire?
-
---Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute
-lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...
-
---Tu es un peu jaloux, Diomède?
-
---Oui, un peu.
-
---Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me
-plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela
-que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je
-marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers
-d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre;
-et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes
-mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou
-l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des
-recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent
-vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui
-rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à
-une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je
-ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine
-et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela
-fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.
-
-*
-
-Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair
-emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme
-des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux
-naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la
-vie, l'air à la fois somptueux et frêle.
-
-Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et
-divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il
-songea, un peu bêtement:
-
-«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce
-qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»
-
-Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:
-
-«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»
-
-*
-
-Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son
-berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la
-lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée,
-elle dit:
-
---Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les
-forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé
-intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et
-cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps
-et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette
-volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir,
-tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés
-naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque
-l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son
-désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi,
-la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a
-du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si
-forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une
-musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée
-dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?
-
---Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie,
-parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous
-donnez aux hommes.
-
---Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis
-charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.
-
---Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un
-jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase,
-je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment
-brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans
-mon humanité. Et c'est tout.
-
-*
-
-On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils
-jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les
-plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus
-rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air
-sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons,
-elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une
-joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps
-elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.
-
-Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux
-de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le
-lointain des songes.
-
-Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur,
-voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images,
-pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces
-moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et
-tant d'ingénuité.
-
-Il songea:
-
-«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume
-et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite
-aussi pour être aimée.»
-
-Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se
-déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette.
-Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui
-serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine
-entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes
-criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:
-
---Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?
-
-Fanette répondit:
-
---C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui,
-se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.
-
-
-
-
-IV
-
-
-LE JET D'EAU
-
-
-Les jets d'eau que je regarde
-redescendent toujours.
-
-
-La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules
-et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et
-on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ,
-non pas mort, mais ivre d'être mort...
-
-Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées
-miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur
-les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les
-bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de
-pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une
-parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable,
-disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir
-vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau
-dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.
-
-Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il
-ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux
-fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a
-jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde
-des initiés.
-
-Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:
-
-«Et le monde des catéchumènes.»
-
-*
-
-Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les
-épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées
-dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et
-fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le
-rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède
-regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa
-soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole
-brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le
-geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied
-chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon
-chinois.
-
-*
-
-Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut
-ni surpris ni contristé.
-
---Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon
-cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil
-aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps.
-L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel
-d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la
-portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la
-Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs
-qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle
-est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous
-effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise
-à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie;
-mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu...
-Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que
-cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui
-agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents?
-Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de
-puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit
-d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non
-d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare,
-et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite
-découverte m'a incliné à l'indulgence,--et j'admets la beauté de cette
-Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs
-doux et pour tant de simples esprits...
-
-*
-
-Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:
-
---Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain.
-
-Puis encore, comme intérieurement:
-
---Oh! que c'est difficile!
-
-Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours:
-
-*
-
---Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion
-ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats
-stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent
-dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je
-puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques
-qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le
-droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence...
-
---Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit
-violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je
-voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression
-intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme
-comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus;
-juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues,
-plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables
-sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant
-écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles...
-
-Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre
-la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses
-mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait
-entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand,
-brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras
-coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie,
-d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop
-réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes
-et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait
-avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de
-protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli
-encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le
-poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une
-réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur
-causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité.
-Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques
-femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles,
-au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures
-sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres,
-parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des
-enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent
-devant un jet d'eau.
-
-*
-
-Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.
-
-*
-
---Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours;
-mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur
-du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des
-femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié
-Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir
-la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots
-dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer
-les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le
-frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de
-l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine
-de Vaucluse,--qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous?
-Encouragez Tanche.
-
-*
-
-A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image
-vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit
-les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion
-sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des
-yeux et des lèvres:
-
---C'est Mauve.
-
-Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.
-
-Diomède expliqua:
-
---Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit
-parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant
-tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant
-mon ami.
-
-*
-
-Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;--Mauve est très
-sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune,
-belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on
-la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si
-Pascase veut être aimé.
-
---Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours
-de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et
-rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après,
-car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce.
-
-Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments,
-Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de
-tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines
-ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il
-souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très
-loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau,
-sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec
-ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime
-Pascase.»
-
-*
-
-A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles
-de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais
-n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase
-songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus
-pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de
-Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient.
-
-Elle avait dit tout bas à Diomède:
-
---Pascase plaît à Mauve.
-
-Diomède répondit:
-
---Mauve est une petite coureuse.
-
-Et, tout haut:
-
---Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.
-
-Il ajouta:
-
---Où allait-elle, si vite?
-
-Elle répondit d'un trait:
-
---Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser
-une tête d'ange dans un tableau d'église.
-
---Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran.
-Venez-vous, Pascase?
-
-*
-
-Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne
-put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa
-innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute
-sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et
-Diomède s'amusait de ces jeux sexuels.
-
-*
-
-Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut
-gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:
-
---C'est Mauve.
-
-Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil
-froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau
-et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:
-
---Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux
-surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme
-l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan,
-d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une
-odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre
-claire sous la longue robe d'air... La tête est belle.
-
-*
-
-Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux
-peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des
-mots obscurs:
-
---L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il
-faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A
-peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine...
-
-*
-
-Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient
-Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient,
-Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait,
-ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant.
-
-Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une
-petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres.
-Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la
-pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de
-désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse.
-Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.
-
-Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir
-blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant
-heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de
-s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge,
-elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.
-
-*
-
-Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:
-
---Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend
-qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de
-liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni
-même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de
-femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes
-de celles qui attendent ployées ou couchées!
-
---Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.
-
---Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de
-ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active,
-consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce
-qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant,
-vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels,
-que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle
-mérite de l'être.
-
---Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?
-
---Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant,
-instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je
-vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le
-mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui
-qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi
-individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se
-réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles
-que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et
-reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le
-principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire
-l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et
-sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et
-des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire
-l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut
-avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la
-manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de
-créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous
-le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable
-à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais
-vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous
-impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme
-je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que
-les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de
-leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans
-quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de
-l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés,
-que les États, que les peuples,--car les mots sont des mots et l'homme
-est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi
-pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est
-contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il
-parle bien à Fanette!
-
-Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait
-volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:
-
---Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?
-
-Diomède répondit:
-
---Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.
-
-
-
-
-V
-
-
-LE BOURDON
-
-
- Je serais un gros bourdon, tout
- de velours, qui s'enfonce et disparaît
- dans une clochette de digitale.
-
-
-Mardi, 15 mai.
-
-«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous
-aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou
-dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui,
-nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du
-joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont
-les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient
-un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux
-moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les
-plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais
-peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos
-paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et
-peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez
-cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous
-mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule
-est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux?
-Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en
-sois émue et prête à monter au ciel?
-
-«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons
-les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture.
-Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car,
-je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis
-la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma
-volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou
-comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle.
-Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans
-les musées.
-
-*
-
-«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne,
-pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime
-que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il
-m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez
-jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites
-pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître
-mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur
-moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre
-grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je
-vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que
-vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et
-la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans
-votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi
-au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.
-
-*
-
-«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez
-(j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention,
-et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou
-bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous
-dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.
-
-*
-
-«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien
-que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop
-timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve
-un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez:
-je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines
-heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la
-passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme
-dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique,
-peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui
-peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion
-intellectuelle et que le mortier prenne et dure.
-
-«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec
-un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un
-gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une
-clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré
-d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de
-la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un
-être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles
-avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me
-suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir
-le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau.
-Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la
-poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence.
-
-*
-
-«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre
-un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je
-l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute
-à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai
-mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à
-suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien
-ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce
-doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout
-à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là,
-sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit
-peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient
-trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage,
-qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que
-me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de
-moi-même,--laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant
-peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre
-force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui
-tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher.
-
-*
-
-«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez
-que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps
-que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée
-des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains
-s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par
-ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par
-quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas
-virginale, étant vierge?
-
-*
-
-«J'ai tout prévu et j'attends.
-
-«Votre amie,
-
-«Belle.
-
-«P.S.--Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous
-écouter. Venez samedi chez Cyrène.»
-
-Mardi, 13 Mai. (Télégramme)
-
-«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.
-
-«NÉO.»
-
-Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez
-lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle
-était lourde.
-
-*
-
-«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre
-qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on
-n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une
-nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit
-autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle,
-l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou
-qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses
-formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire
-de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais
-pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre
-vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre
-ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de
-littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle
-sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer,
-et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si
-elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est
-pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune
-femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle,
-qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait
-renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un
-pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons.
-C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les
-aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille.
-L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de
-ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se
-dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en
-face avec sérénité.
-
-Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce
-qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y
-suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une
-branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule
-et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est
-un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un
-bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de
-l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.
-
-«C'est une grande ciguë...
-
-«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le
-secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas
-la voir...
-
-«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la
-prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans
-l'horreur d'être prise...»
-
-*
-
-Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de
-vermeil:
-
-«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est
-vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte.
-_Intactam intacta,_ L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me
-souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou
-la Discrétion à l'épreuve!»
-
-Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec
-Néobelle, cela serait charmant.
-
-
-
-
-VI
-
-
-LE SOUCI
-
-
- Dans cette quenouille jaune elle
- s'amuse à piquer, tout au milieu du
- front un large souci d'or.
-
-
-Christine allait arriver...
-
-«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre
-que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie
-profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers,
-solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches
-qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles
-parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison?
-Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une
-ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le
-silence est chaste.
-
-Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de
-soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule.
-Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe
-douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition
-de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam,
-concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait
-prévenus lui-même «qu'il nomme _titillatio_ ou _hilaritas,_ l'affection
-de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on
-pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa
-langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition
-mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute
-crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie
-sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est
-pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»
-
-*
-
-Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier
-blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment
-la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités?
-Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir
-mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit
-par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un
-autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se
-familiarisait.
-
-*
-
-Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu
-et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il
-ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder,
-sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est
-vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger,
-répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il
-comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls
-jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux
-n'a que l'air d'être heureux.
-
-*
-
-«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à
-songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un
-clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel,
-par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants
-s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi,
-je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»
-
-*
-
-On sonna. C'était Pascase.
-
-Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile
-puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature,
-humaine.
-
---Avez-vous revu Mauve?
-
-Pascase répondit brusquement comme fâché:
-
---Non. Pourquoi?
-
---Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle
-vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve
-sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez.
-Avouez qu'elle vous plaît aussi?
-
-*
-
-Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la
-chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée,
-les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire:
-
---Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette,
-cette Cyrène, cette...
-
-Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:
-
---Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les
-syllabes qui manquent à votre énumération?
-
---Non, je ne les prononcerai pas.
-
---Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les
-prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous
-arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient
-agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.
-
-Pascase répondit, maintenant presque calme:
-
---C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute
-malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela
-va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu
-parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie,
-laissez-moi la voir.
-
---Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons.
-D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous
-affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y
-aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il
-est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.
-
---J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle,
-c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance
-pourqu'elle vienne.
-
---Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?
-
-*
-
-Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement,
-même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:
-
---J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas.
-L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et
-guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne
-serai pas plus malheureux qu'avant.
-
---C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces
-aventures?
-
---Rien. Je vous laisse.
-
---Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de
-complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine
-sans me le dire?
-
---Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que
-par vous. Refusez et tout sera dit.
-
---Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels
-on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination
-d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui
-vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc
-plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite,
-à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon
-les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses
-cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre
-pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au
-milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y
-suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non.
-Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul
-je puis comprendre.
-
---Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son
-seul amant?
-
---Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non
-pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux
-qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour
-évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la
-partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui
-rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les
-mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de
-Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses
-genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne
-connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux;
-pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue;
-à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle
-se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle.
-Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de
-celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes;
-elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée
-par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons
-et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la
-même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages
-l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne
-changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou
-sous le suaire, mais Christine est immortelle.
-
---Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me
-railler?
-
---Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je
-dis ce que je pense.
-
---Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme
-assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité.
-Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la
-voir: elle m'aimera peut-être.
-
---Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me
-compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une
-affirmation nette et même brutale?
-
---Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de
-tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?
-
-*
-
-Diomède répondit en souriant:
-
---Non, mon ami, je n'en sais rien.
-
-*
-
-La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils
-s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons
-animaux bien raisonnables.
-
-Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de
-feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans
-qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase
-lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie
-agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit
-extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue
-et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans
-la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental,
-logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans
-plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de
-Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.
-
-*
-
-«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou
-normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne
-peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer
-du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le
-dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du
-silence...
-
-Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu
-coupable? Nous verrons cela.»
-
-*
-
-Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.
-
-«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les
-enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et
-au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses
-complaisantes...»
-
-*
-
-A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque
-peur. Il se reprit:
-
-«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute
-une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des
-fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler
-ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla
-main la même idée le long du même sentier?»
-
-*
-
-Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des
-riens, affectueusement:
-
---Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?
-
-
-
-
-VII
-
-
-L'ABEILLE
-
-
- Puis soudain l'abeille se taisait
- buvait, les ailes calmes, la vie de la
- fleur humaine.
-
-
---C'est Mauve.
-
-Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore,
-ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans
-rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise,
-sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:
-
---N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?
-
-Diomède y consentit volontiers.
-
-Elle continua:
-
---Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches
-comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses
-qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son
-atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa
-grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On
-dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce,
-doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela
-signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez
-belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.
-
---Mauve récite une leçon, dit Diomède.
-
---Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.
-
---Alors le beau vieillard vous a charmée?
-
---Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.
-
---Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!
-
-Mauve les donna, puis elle dit:
-
---Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.
-
-Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune
-chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:
-
---Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair
-est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de
-devenir une créature angélique.
-
---Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?
-
---Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la
-mette sur les murs des églises.
-
---C'est tout ce qu'il en peut faire.
-
-*
-
-La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:
-
---Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand
-je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est
-vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente
-et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le
-lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai
-écouté, et je suis troublée.
-
---Et Cyran? demanda Diomède.
-
---Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un
-petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches,
-doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à
-dessiner et à parler...
-
---De quoi?
-
---De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui
-est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue.
-
---Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien.
-L'émotion est un sentiment. Ensuite?
-
---Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas?
-
---Très peu.
-
-*
-
-Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de
-Diomède, se roulant autour de lui, disant:
-
---J'aime encore Diomède.
-
---Encore?
-
---Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave
-aujourd'hui. Demain, peut-être pas...
-
-*
-
-Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite
-victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui
-aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et
-impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations
-successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des
-mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son
-jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure,
-serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme
-une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes
-calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se
-laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que
-d'être agréable aux mains de son ami.
-
-*
-
-Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les
-choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de
-chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais
-que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient
-presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices,
-lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies:
-l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien
-gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous
-la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser,
-soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs
-gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des
-fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles,
-des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les
-forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de
-poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions
-de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin,
-il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de
-l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute
-une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une
-femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le
-marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude?
-Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de
-son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa
-beauté.
-
-Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède,
-ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres
-jeunes hommes qui la respiraient volontiers.
-
-*
-
-Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se
-laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas
-d'amour.
-
-A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une
-jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile
-dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits
-coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une
-seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur
-elle impérieusement.
-
-*
-
-Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages.
-Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà
-entendues intérieurement.
-
---Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je
-m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une
-robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?
-
-Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de
-l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait
-pas, elle continua, sur un ton contrit:
-
---On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà
-aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait
-plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne
-Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi:
-je n'ai peut-être évoqué qu'une larve.
-
-Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot
-de la fin vraiment cordial.
-
-*
-
-Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été
-agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement:
-
-«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand
-son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes
-ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.»
-
-*
-
-Il songea encore:
-
-«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»
-
-Et encore:
-
-«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même
-très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits
-sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»
-
-Et encore:
-
-«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la
-regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LES LANDES
-
-
- Je détourne les mots de leur cours
- comme on détourne les rivières pour
- les jeter à travers la stérilité des
- landes où, frêles et paies, les idées
- fleurissent mal.
-
-
---Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que
-j'en sais ne me captive pas extrêmement; c'est trop conforme au manuel,
-trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille
-intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des
-nuances. Mais elle est seule et elle règne.
-
-Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin.
-
-*
-
-Assis à la terrasse d'un café, ils attendaient en buvant de violents
-alcools l'heure de se présenter chez cette femme illustre.
-
---Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous
-allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui
-ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de
-vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est
-encore très belle.
-
-*
-
-Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:
-
---Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des
-chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos,
-un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours
-jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il
-faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin.
-Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre,
-car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté
-que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes
-de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit;
-les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle
-donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère,
-la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son
-expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute
-la génération dont elle pourrait être la grand-mère.
-
-*
-
-Diomède répondit à une objection de Pascase:
-
---Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à
-l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient
-conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin,
-voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle
-se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue,
-elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni
-elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une
-élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus
-déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un
-peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet
-état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant
-flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement)
-lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir
-de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle
-songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux
-plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle
-n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le
-hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui
-offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les
-journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il
-dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance
-d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout
-en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal
-appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt,
-elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux
-qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a
-pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures
-et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant
-défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de
-sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour
-méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La
-machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela
-va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs
-frais généraux,--idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et
-pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se
-suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active
-et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire
-ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six
-tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre
-des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son
-génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette
-copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni
-une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme
-Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je
-compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.
-
---Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase.
-
---Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une
-intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons
-dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement
-de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des
-absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent,
-d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent,
-est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple
-des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite
-un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun
-plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir
-accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend
-pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien
-raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point
-comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune
-littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon
-une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus
-d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou
-considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible
-qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes
-parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des
-plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes
-suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les
-besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil,
-froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant
-de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera
-parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous
-devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les
-arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité
-ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture,
-qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde.
-Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants!
-
---Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse
-et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice.
-
---Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice
-est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est
-davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu.
-La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien
-plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme
-tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami,
-souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus
-une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin,
-qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire
-de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle
-est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle
-ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est
-beau...
-
---Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m'engagiez
-à plaire à cette vieille pécheresse...
-
---Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui
-plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n'a que Page qu'on lui
-suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle,
-harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu'en
-savez-vous! Essayez.
-
---Cynisme! dit Pascase.
-
---Oui, cynisme. L'amour ne comprend que deux termes: la chasteté et
-le cynisme. Tout l'intermédiaire est fait de lâcheté, de morale,
-d'hypocrisie. L'amour est bestial ou divin.
-
---Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre
-manière de vous pencher sur l'absurde et de vous enivrer des vapeurs
-marécageuses... Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers?
-
---Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n'est déshonorant. De
-savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l'été...
-
---Elles en gardent le goût...
-
---Si peu que c'en est un piment. Tous ces métiers d'ailleurs n'ont rien
-de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution.
-Mon ami, ne tremblez pas: c'est le métier commun à tous et à toutes.
-C'est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens
-ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes,
-des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites
-pour cela: ou la cellule ou le monde. N'avez-vous donc jamais désiré
-dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire
-une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée,
-rival de Jésus, l'éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle
-passer pure, puisque j'ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu'elles
-aiment toutes et qu'elles pressent en sanglotant sur leurs seins
-martyrisés...
-
-*
-
-Pascase cria:
-
---Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est
-absurde...
-
---Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur
-cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la
-stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent
-mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les
-eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil
-les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du
-moral et du convenable, Pascase,--et cependant vous voilà assis à la
-terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci
-vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et
-elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui
-s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de
-votre barbe épaisse et brune.
-
---Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.
-
---Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert
-le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce
-qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot
-qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.
-
-
-
-
-IX
-
-
-LE CYGNE
-
-
- Quand elle releva un de ses bras
- pour arrêter l'éventail, on eut dit
- un cygne qui du fond de l'eau ramène
- et secoue son col flexible et
- blanc.
-
-
-Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou
-trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses
-puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les
-seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse
-des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant
-la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait
-son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des
-adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors
-muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint
-tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:
-
---Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi
-mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le...
-Éventez-moi...
-
-*
-
-Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle
-respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de
-ces bras pour arrêter l'éventail, on eût dit un cygne qui du fond de
-l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc.
-
-*
-
-Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d'adoration et les
-complaisances de l'idole. Ils s'avancèrent; elle se leva pour tendre la
-main à Diomède et tout de suite l'entraîna dans un coin.
-
-*
-
---Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir.
-
---Vous en êtes sûre?
-
---Non, mais Tanche m'a promis de l'amener. Et tenez ce papier bleu...
-
-Elle le tirait de son corsage.
-
---S'il était tombé, dit Diomède, pendant que l'éventail d'Elian vous
-dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant ... il aurait eu du chagrin.
-
---Je le vois pour la première fois.
-
---Précisément, s'il vous connaissait, vous n'auriez plus le pouvoir de
-lui faire du chagrin.
-
---Mon cher, j'aimerais mieux lui faire du plaisir.
-
---Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie!
-
---Enfin, lisez.
-
---«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche
-est avare! Expliquez.
-
---Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina
-décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes.
-
---Rédemption?
-
---Oui, Notre-Dame de la Rédemption.
-
---Bon vocable, mais je voulais dire rachat.
-
---De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous.
-
---Cyran fait pénitence pour deux.
-
---Pauvre Cyran...
-
---Achevez.
-
---Eh bien, oui. Je l'aime encore, je l'aime et je n'ai peut-être
-jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous
-avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise
-sentimentale, comme vous dites... Non, mon ami, c'était pur, c'était
-large, c'était haut... Nous étions sur une montagne... Il y est resté
-tout seul, après m'avoir rejetée d'auprès de lui... Pourquoi? Il a eu
-peur. Il a cru que j'étais incapable d'être fraternelle... Je l'aimais
-assez pour lui sacrifier tout... Oui, tout, même la luxure... Qu'il
-soit chargé de tous les péchés que son abandon m'a fait commettre!
-
---Ne dites pas cela, Cyrène, c'est mal.
-
---C'est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux
-que l'on aime toujours et qui ne vous aiment plus.
-
---Il ne vous a pas oubliée.
-
---Je le sais, mais il a toujours peur.
-
---Oui, et il a raison.
-
---Je lui ai donné raison, je l'avoue; mais que puis-je faire? Mon
-métier m'ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent,
-tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les
-âmes neuves...
-
---Et les corps nouveaux...
-
---Cela me rafraîchit.
-
---Votre éventail aux mains d'Elian, c'était charmant.
-
---Et innocent.
-
---Cyrène, je vous connais. Elian s'endormira ici la tête sur votre
-épaule. Est-ce le même éventail?
-
---Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène.
-
-*
-
-Diomède n'ayant pas répondu, Cyrène reprit:
-
---Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous
-mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura
-accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque
-une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi
-je serai très bien vengée. Par moi et sans qu'il le sache, Cyran aura
-acquis plus de gloire et tout l'argent qui lui manque depuis qu'il a
-renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez?
-
---Oui. Vous êtes belle.
-
-Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front.
-
-*
-
-Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à
-ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit:
-
---Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel.
-
-Puis:
-
---Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul!
-
---Ce Daniel? demandait Pascase.
-
---Un secrétaire.
-
-*
-
-Tanche, l'air inquiet, caressait sa maigre barbe:
-
---Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j'ai heureusement
-rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un
-scrupule... Si Diomède?
-
---Diomède, je vous en prie!
-
-Diomède voulut bien.
-
-*
-
-Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase,
-qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian,
-qu'il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical.
-
-Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui.
-
-Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait
-à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis
-reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune
-profonde se rosait un peu par l'émotion; sa voix était très douce, tout
-amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la
-regardaient avec joie.
-
-Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son
-bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les
-petits frissons de la chair.
-
-*
-
-Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée,
-Cyran parut.
-
-Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait.
-Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière
-eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le
-reconnaissait d'après ses portraits.
-
-Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les
-mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:
-
---Chère amie, chère amie...
-
-*
-
-Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant
-des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa
-a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête:
-Diomède lui parlait de ses fresques.
-
-Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en
-avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant
-un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases
-hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul.
-L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son
-tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement
-Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste.
-Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.
-
---Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la
-pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art
-est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a
-peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela
-valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et
-béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la
-madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles
-ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens
-qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai
-trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle
-sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur,
-c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible
-que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure
-le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie
-présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on
-fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école
-de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a
-quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à
-identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là.
-Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze
-toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors,
-ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il
-vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.
-
-*
-
-Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur
-et cet orgueil.
-
-*
-
-Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où
-il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à
-des clients romains.
-
-Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut
-vaincu.
-
-*
-
-Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé
-son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient
-non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et
-amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère.
-Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de
-sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien
-levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce
-spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes
-gens; Pellegrin murmura des vers:
-
- Reines des soirs anciens, amantes immortelles...
- Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle...
- Adorables caresses où les gestes d'amour
- Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes...
- Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...
-
-A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette
-saisit la main de Pellegrin et femmena.
-
---Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne
-les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...
-
-Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les
-ramages sombres des pâles verdures.
-
-*
-
-Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra
-Pascase:
-
---Elle est, dit Pascase, vraiment belle.
-
---Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail.
-Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes
-s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.
-
---Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est
-tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé
-d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...
-
-Elian sourit avec dédain:
-
---Je vous croyais un ami de la maison?
-
-*
-
-Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se
-rejeta sur lui. Il dit innocemment:
-
---Singulière maison...
-
---Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible.
-D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah!
-il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air
-sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il
-faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec
-patience cette odeur de parc aux chèvres,--et aux chevreaux. Cyrène se
-perd et s'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus
-que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui
-ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit
-qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est
-Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le
-croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout
-et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des
-turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime
-Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des
-amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont
-essentielles, il est muet; je suppose donc...
-
-*
-
-Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande
-cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.
-
-
-
-
-X
-
-
-LES MAINS
-
-
- Il vaudrait mieux n'avoir baisé
- que des mains pures.
-
-
---Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?
-
---Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.
-
---Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi
-une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je
-l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma
-lettre?
-
-*
-
-Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.
-
-«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»
-
-Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.
-
-Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces
-et tous les angles.
-
-«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire
-passer à travers ma main?»
-
-*
-
-Il dit:
-
---La voici. Elle est intacte.
-
-Toute pâle, Néobelle répondit froidement:
-
---Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.
-
-Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:
-
---J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?
-
-Néobelle haussa lentement ses belles épaules
-
---Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...
-
-Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut
-la reprendre:
-
---Non, il est trop tard.
-
-Elle la plia, en fit une bande étroite.
-
---Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras.
-Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là,
-sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède,
-si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai
-le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut
-dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand
-je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis
-pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi
-maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps?
-Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?
-
-*
-
-Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme
-voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des
-regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était
-enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau
-claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses.
-Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne
-trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse
-qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs
-oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête
-la phrase de Néobelle:
-
---Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli
-trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer
-sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les
-odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon
-matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait
-de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était
-un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres.
-Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons
-pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais
-l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut
-passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je
-vois et que je veux n'est qu'un mirage...
-
---La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce
-n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la
-fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie
-chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous
-éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de
-votre cœur,--et de votre peur...
-
---Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.
-
---Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne
-se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur
-de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...
-
---Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des
-fantaisies...
-
---Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.
-
---Être libre, être libre!
-
---Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des
-sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des
-routes stériles! Libre, et seul!
-
---Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute
-intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami
-ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et
-seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans
-l'éternelle solitude?
-
---Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.
-
---Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans
-lequel il faut se jeter tout nu.
-
---Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites
-fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et
-ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous
-vous mettrez à genoux.
-
---A genoux?
-
---A genoux comme un enfant.
-
---Comme un enfant!
-
---Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de
-moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais
-entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en
-sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves
-exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte
-ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?
-
---Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la
-plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour
-l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière
-de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin
-sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages
-que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne
-peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs,
-et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus
-qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des
-lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues
-aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans
-les seins des femmes...
-
-*
-
-Il se tut, puis ajouta:
-
---Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux.
-D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec
-l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette
-confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr
-la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons
-le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau.
-J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence.
-La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus
-de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes
-œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux
-avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait
-mieux n'avoir baisé que des mains pures.
-
---Tiens, voilà mes mains, Dio!
-
-Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses
-gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.
-
-Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si
-ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes
-avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.
-
-*
-
-Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:
-
---Aimes-tu ma chair, Dio?
-
---Néo, je t'aime toute!
-
-Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les
-refusa et se leva:
-
---Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...
-
-Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:
-
---Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne
-donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma
-chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel?
-Ah! Dio!
-
-Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque
-méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre
-ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son
-corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.
-
---La lettre, la lettre! Néo, la lettre!
-
-Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.
-
---Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang,
-une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang!
-Dio, que me donneras-tu?
-
---Moi, répondit simplement Diomède.
-
---C'est dit. Tu m'appartiens.
-
-Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et
-baisa la tache sanglante.
-
---Baise aussi la blessure, Dio!
-
-Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de
-Diomède.
-
-Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.
-
-S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.
-
-
-
-
-XI
-
-
-LA BARQUE
-
-
- Je veux sauter sur une autre nef
- et que la vieille barque sombre
- avec tous mes péchés.
-
-
-Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait,
-serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement
-à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des
-deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue
-promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait
-pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de
-lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.
-
-*
-
-Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains
-des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers
-ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées
-et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait
-des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à
-clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et
-par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques
-somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de
-manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent;
-il rentra vite, ne voulant voir personne.
-
-*
-
-Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:
-
---Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous
-aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.
-
---Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.
-
---Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.
-
---J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo
-le savait?
-
---Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela
-me plaît.
-
---Elle est vraiment votre fille?
-
---Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?
-
---Presque.
-
---Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout.
-Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle
-m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable
-devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans
-comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture
-hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...
-
---Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.
-
---Et vous?
-
---Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce--et de là grâce...
-
---C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a
-vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son
-cœur.
-
---O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment;
-c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer
-avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.
-
---Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans
-doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient
-capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que
-de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en
-secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les
-afficher--sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus
-heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir
-passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a
-quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le
-monde saura que nous nous sommes rencontrés...
-
-*
-
-Cyrène songea un instant; elle reprit:
-
---Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près
-de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je
-parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée
-comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis
-devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites
-sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque
-coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai
-toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde
-et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et
-que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds,
-elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais
-avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais
-qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en
-vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela
-presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de
-ma vie.
-
---Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?
-
---Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.
-
---Vous serez regrettée.
-
---Et je ne laisse pas d'héritière.
-
---J'espère que non, répondit Diomède.
-
-Cyrène le regarda sans se fâcher.
-
---C'est le premier crin du cilice. Continuez.
-
---A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la
-porte.
-
---Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit
-escalier.
-
---Non, c'est trop de tentations.
-
-*
-
-Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais
-Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte
-dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont
-il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre,
-il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès
-d'hypocrite indignation--car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras
-violents--il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle
-l'éclairait sur le palier.
-
---Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?
-
-*
-
-Cyrène répondit froidement:
-
---Elian.
-
---Alors, tout ce que vous m'avez dit?
-
---Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.
-
---Sacrifiez cela.
-
---Diomède, je vous en prie.
-
---Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde?
-Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de
-l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous
-êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!
-
---Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.
-
-*
-
-Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front
-de son aisselle nue.
-
-*
-
-Diomède descendit d'une marche.
-
---Allez-vous-en.
-
---Sacrifiez Elian.
-
---Je vous laisse.
-
---Je ne vous croirai plus.
-
---C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian.
-C'est le dernier.
-
---Et Flavie?
-
---Bagatelle.
-
---Sacrifiez Elian.
-
---Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.
-
-*
-
-Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.
-
-Alors il remonta les quatre marches, écouta.
-
-Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite
-porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un
-froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer
-un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses
-bras...
-
-Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:
-
-«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin,
-c'est de son âge.»
-
-Puis encore:
-
-«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»
-
-
-
-
-XII
-
-
-L'ODEUR.
-
-
- Cette odeur de lavande et de noix
- que le contact du mâle n'a pas encore
- troublée.
-
-
-Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se
-sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres
-claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière,
-s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient,
-inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.
-
-Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix
-bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait
-sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement
-fier au seuil de la nature rénovée.
-
-Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il
-comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte
-la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi
-les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.
-
-Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette
-écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale,
-et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient
-prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que
-des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les
-aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes
-qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don
-s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.
-
-Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette
-créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil
-et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il
-se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et
-sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et
-jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la
-forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où
-l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre
-odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de
-sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se
-voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en
-un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.
-
-Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient
-lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs,
-drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines;
-il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient
-comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges
-et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il
-sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a
-pas encore troublée.
-
-*
-
-Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son
-calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il
-disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs
-féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme
-sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals,
-s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques
-filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants.
-Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages
-traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi
-les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de
-l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la
-longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un
-peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non
-dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes,
-matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil
-des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales,
-l'instinct commande et la pudeur obéit.
-
-Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas
-lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre
-ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en
-surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la
-chair publique du modèle ou de la courtisane.
-
-Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la
-lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état
-d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des
-génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux
-et significatif...
-
-«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il
-est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa
-beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle
-à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de
-pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être
-un animal.
-
-Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel
-qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a
-faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a
-faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré
-ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de
-tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui
-marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de
-cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux
-débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»
-
-Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de
-petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée
-des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux
-et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.
-
-«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas
-naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux
-visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»
-
-*
-
-Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences
-éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques
-cordiaux. Il souffrit.
-
-«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites
-taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux
-êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de
-laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir
-les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle
-l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son
-amour était nié.»
-
-Et peu à peu, il se réconforta.
-
-La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus
-de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête,
-encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.
-
-Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les
-horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler
-de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.
-
-Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce
-déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante
-pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et
-de ses songes!
-
-La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était
-encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de
-toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle
-elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là,
-dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire
-postérité?
-
-«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des
-jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant
-femme, un but pratique et net dans la vie,--et moi je ne désire qu'un
-peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité,
-toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les
-occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui
-semble dormir dans les roseaux...
-
-Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois
-principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y
-passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire
-son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire
-se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est
-essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui
-chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et
-le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...
-
-Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et
-l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit
-et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous
-les raffinements spirituels...»
-
-*
-
-Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase.
-Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées
-s'arrêta.
-
-Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de
-Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il
-venait de frôler les épaules et les reins.
-
-Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral,
-Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:
-
---Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres
-de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous
-permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos
-mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres;
-elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs
-ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit...
-Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes,
-car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le
-même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être
-changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur
-clairvoyance,--et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont
-d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre
-menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut
-trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais
-l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il
-regarde Paris sans colère...
-
---Qu'en savez-vous? dit Pascase.
-
-*
-
-Diomède continua doucement:
-
---... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme
-nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son
-infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées
-sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui
-gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés
-dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a
-pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard,
-dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu...
-Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans
-que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours,
-quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où
-flambe le feu intellectuel...
-
-*
-
-Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:
-
---Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...
-
---Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...
-
-*
-
-Mais Diomède souriait un peu.
-
---Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent,
-peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles
-que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de
-regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire
-lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les
-créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se
-ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne.
-Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là.
-La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la
-brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont
-tristes. Dieu pense d'autres mondes.
-
-*
-
-Diomède trouva cela très beau, très effrayant:
-
---Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à
-la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des
-répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin
-sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est
-l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se
-faire trouer le ventre!
-
---Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes.
-Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est
-peut-être vraie.
-
---Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la
-pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités.
-Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront...
-Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui
-m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère
-la Morale?
-
---Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.
-
-*
-
-Diomède reprit:
-
---Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu
-indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite
-Flavie?
-
---Non, ils sont trop courts.
-
---Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle
-refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra
-vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle
-des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...
-
---Oh!
-
---Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont
-laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre
-vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices
-bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en
-notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils
-sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un
-curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la
-médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne
-rédige pas d'ordonnances.
-
-*
-
-En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans
-les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement
-de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.
-
-*
-
-Il songeait:
-
-«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du
-monde et le cœur le plus pur.
-
-Tout n'est qu'ironie.»
-
-
-
-
-XIII
-
-
-L'AGNEAU
-
-
- Enfin, il se nomme Agneau.
-
-
-Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au
-son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait,
-martelée.
-
-C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.
-
-Un agneau bêlait dans ses bras.
-
---C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne,
-il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant
-le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou,
-sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait
-le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui
-me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques
-feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier
-avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les
-deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour?
-Il est si blanc!
-
-Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur
-le tapis; ses yeux se fermèrent.
-
-Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:
-
---L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat
-la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les
-femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il
-y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en
-dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid.
-D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je
-suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant
-le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur
-la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la
-porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à
-la vie publique et au sacrifice--conséquence de toute vie vouée au
-peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre
-le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier
-dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit
-pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du
-sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un
-vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...
-
---Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!
-
---Alors vous devinez. Il est venu hier.
-
---Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses,
-larmes?
-
---Oui.
-
---Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même
-aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un
-saint!
-
---Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être
-l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans
-intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?
-
-*
-
-Diomède, hésitant, répondit:
-
---Si ce n'est pas vrai, c'est possible.
-
-Puis, encore après un silence:
-
---D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris
-une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté...
-Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant
-l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer
-vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse
-terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours,
-fraternellement?
-
-*
-
-Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un
-passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran
-objecta:
-
---Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse?
-Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est
-vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...
-
---Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est
-pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante,
-admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la
-vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura
-été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse,
-mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit.
-N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?
-
---Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et
-elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse
-les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval;
-avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour
-moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes
-je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai
-aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher
-Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?
-
-*
-
-Diomède insinua, amusé par cette controverse:
-
---La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.
-
---Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour
-que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la
-vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon
-vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences,
-à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui
-parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon?
-Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va,
-fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile,
-de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus
-tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en
-Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi,
-je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais
-des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger,
-obtenir des êtres frêles et transparents...
-
---Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle
-peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.
-
---Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite
-tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de
-l'absence de ses cornes.
-
-*
-
-Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit,
-pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:
-
---Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.
-
---Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?
-
---En sa tendresse pour vous.
-
---Peut-être...
-
-*
-
-Diomède ajouta:
-
---Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.
-
-Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile.
-Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté
-formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la
-bénédiction du prêtre.
-
---Comme Cécile et Valérien...
-
-Mais il reprit:
-
---Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand,
-peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont
-des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me
-comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même
-pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux
-peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en
-vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste
-et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans
-doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse
-à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je
-veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de
-l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces
-jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des
-âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur
-ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait...
-Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes
-âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je
-comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!...
-Adieu.»
-
-Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.
-
-*
-
-Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il
-n'arrivait qu'à des presques.
-
-«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a
-encore des heures...»
-
-Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient
-jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de
-l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain
-quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle,
-hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers
-les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers
-les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et
-l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont
-la noblesse de l'humanité.
-
-Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à
-douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il
-était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections,
-il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de
-nouveaux conseils.
-
-Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire
-l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants
-jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame,
-ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et
-l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium
-ou des plus délicieux poisons.
-
-Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du
-mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée
-sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son
-esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y
-avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et
-son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds,
-les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.
-
-*
-
-Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait
-aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la
-cordialité et même de raffection...
-
-«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi
-depuis quelques semaines...»
-
-Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers
-Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En
-ouvrant ou en fermant les fenêtres?
-
-*
-
-Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une
-heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.
-
-Y aller?
-
-«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey,
-saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise
-longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle
-inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une
-nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime
-ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle
-n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»?
-
-*
-
-Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de
-même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut
-subir la vieille levantine qui «recevait toujours».
-
-En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins,
-on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait
-toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée.
-Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints
-sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»
-
-Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le
-grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste
-de bienvenue, puis elle parla:
-
---Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir:
-«Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à
-Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui
-demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute.
-
-Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il
-se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un
-pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme.
-
-Elle cria, secouant ses noyaux d'olive:
-
---Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem.
-
-*
-
-Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore,
-sur un ton de menace:
-
---J'irai à Jérusalem!
-
-
-
-
-XIV
-
-
-LES MARRONNIERS.
-
-
- L'herbe est douce et profonde
- autour des marronniers.
-
-
-Elle emmena Diomède sous les arbres.
-
-*
-
-Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les
-arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains
-fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de
-lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des
-lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires
-semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la
-nature.
-
-Elle emmena Diomède sous les marronniers.
-
-Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait
-durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire
-qui avait voilé la richesse de ses épaules--la dentelle de Cyrène,--Néo
-s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine
-de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle
-s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le
-baisa au front.
-
-Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les
-siennes.
-
-Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de
-l'autre l'invitation d'un nouveau geste.
-
-*
-
-Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs
-pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était
-doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux,
-un silence plein d'abeilles.
-
-*
-
-Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se
-regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo
-secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour
-lutter plus facilement elle parla:
-
---Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien
-de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se
-donner vraiment, toute...
-
---Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par
-joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une
-au vent leurs petites feuilles roses...
-
---Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous
-marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est
-mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire
-tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon
-pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés;
-je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais
-si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front,
-que vos paroles,--et non les lèvres?
-
-*
-
-Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il
-répondit sur un ton de chaleureuses ironie:
-
---Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.
-
---Mauvais ange!
-
---Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance,
-innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur
-fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les
-fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.
-
---Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil
-et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le
-suivre,--même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en
-va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un
-autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un
-autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très
-beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un
-seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble
-entier...
-
---Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à
-tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre
-bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus
-loin.
-
---Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral
-que fat.
-
---Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant.
-Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je
-contiens.
-
-*
-
-Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna
-ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:
-
---J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.
-
-*
-
-Elle essaya de reprendre ses mains:
-
---Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.
-
-*
-
-Diomède la laissa reprendre ses mains:
-
---Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.
-
---Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?
-
---Ni plus ni moins.
-
---Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez
-un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos
-yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma
-lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je
-me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.
-
---Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de
-soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la
-volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre
-poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant
-que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur
-vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à
-vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire,
-dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos
-gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre
-âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un
-souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent
-enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront
-à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à
-travers l'écorce des frênes...
-
-*
-
---Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous
-me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la
-volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me
-faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler
-comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur,
-tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!
-
---Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai
-que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes
-mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus
-élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité
-et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...
-
---Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je
-ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre
-bouche veut mordre...
-
---C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si
-vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.
-
-*
-
-Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des
-gazons, les couleurs variées des fleurs.
-
-Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme
-sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux;
-ses seins se levèrent lentement; elle pleura.
-
---Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!
-
-Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.
-
-*
-
-Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:
-
- La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.
-
-«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste
-adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est
-désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir
-que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable,
-joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter,
-quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour
-dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle
-pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une
-pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé
-depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes
-griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable.
-La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour
-qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien.
-L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les
-sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il
-m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de
-la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou
-mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon
-de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine,
-puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»
-
-*
-
-Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs
-reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact
-éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe
-fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume;
-glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa
-irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout
-le corps nu et tremblant de la femme vaincue.
-
-Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes
-s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille,
-s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était
-donnée toute en désir et en volonté.
-
-Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur
-enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo
-n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût
-inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient
-rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des
-voluptés équivoques.
-
-*
-
-Diomède pensait de moins en moins.
-
-Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:
-
---Encore!
-
---Non.
-
-Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses
-yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.
-
-Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases
-sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête
-inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour...
-Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes,
-dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la
-campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais
-t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle
-est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?...
-Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je
-n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens,
-revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable
-d'aucun commentaire sur sa présente aventure.
-
-*
-
-Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:
-
---Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je
-sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et
-je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde.
-M'acceptez-vous?
-
-Diomède répondit fermement:
-
---Oui.
-
-Puis:
-
---Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?
-
---Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes...
-Alors...
-
---La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.
-
---Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous
-nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus
-de nous...
-
-*
-
-Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.
-
-Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.
-
-*
-
-A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et
-lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède
-se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu
-lourde... Néobelle s'arrêta et dit:
-
---Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...
-
---Odéon?
-
---Bien.
-
-*
-
-Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo
-s'accrocha aux épines.
-
-Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les
-petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.
-
-
-
-
-XV.
-
-
-LE SONGE.
-
-
- Je regrette le songe que je me
- faisais de l'amour.
-
-
-Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:
-
---Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre.
-Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la
-reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces
-pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer
-qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains
-rangés dans une vitrine! Ah! Ah!
-
-Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:
-
---Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon
-âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes.
-Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de
-tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels
-actes je fus créée et mise au monde.
-
-*
-
-Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des
-initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments
-religieux.
-
-Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme
-courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain
-des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur,
-Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui
-de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un
-milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes
-ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son
-attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de
-social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul
-cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce
-qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux
-joies...
-
-Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua
-que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son
-jugement. Sa conclusion fut:
-
-«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»
-
-*
-
-La course était longue. Ils prirent une voiture.
-
-Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils
-rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:
-
-«Des noces ou une bonne fortune?»
-
-Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation
-mauvaise.
-
-Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des
-yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte
-des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se
-cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que
-la lente promenade vers l'amour.
-
-Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo.
-Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes
-les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la
-regardait, elle sourit, disant lentement:
-
---Dio! Dio!
-
-*
-
-Ils arrivèrent, comme d'un voyage.
-
---Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même
-sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était
-changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air
-nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer,
-croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite
-s'enferma dans la chambre.
-
-Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet,
-sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva
-couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë.
-
-Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans
-étonnement.
-
-Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche
-sourit et dit:
-
---Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne.
-
---Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo?
-
-Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:
-
---Pourtant, je veux!
-
-Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé,
-se taisait.
-
-Alors elle refusa les baisers.
-
---Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.
-
-Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux
-mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était
-bon:
-
---Va-t'en!
-
-*
-
-La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les
-affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent
-une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle:
-
---C'est la même. Je la rendrai à Cyrène.
-
---Donnez-la-moi? demanda Diomède.
-
---Si vous voulez, mon ami.
-
-Puis:
-
---Rappelez-moi la pièce, le titre?
-
---_Un Soir_.
-
---Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est
-rien, cela ne dit rien. Un soir...
-
---Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces
-mots doux et simples: Un soir...
-
---Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me
-souviendrai.
-
-Elle voulut rire. Elle sanglota.
-
-Balbutiante, elle répétait:
-
---Un soir, un soir...
-
-Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de
-sa fierté:
-
---Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo
-est bien le marbre que je croyais...
-
---Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons
-jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse...
-
-Elle reprit simplement:
-
---Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente.
-Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie...
-Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je
-vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni
-surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé
-trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera
-très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à
-un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner
-tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux.
-Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées
-par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus.
-
---Néo, songez que je vous aime!
-
---Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre
-maîtresse.
-
-*
-
-Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher
-l'adresse de Diomède et referma la portière en criant:
-
---Adieu!
-
-*
-
-Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait
-stupide.
-
-Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec
-colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il
-s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis,
-c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se
-dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures;
-couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage,
-la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans
-savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les
-abîmes de la mer profonde et vaste.
-
-Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.
-
-Il dormit.
-
-*
-
-Au matin, sa première pensée fut impérieuse:
-
-«Néo. Lui écrire.»
-
-Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après
-une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes
-doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse.
-
-«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui
-donner l'espérance et la foi dans la sérénité...»
-
-Il songea sa lettre, n'écrivit rien:
-
-«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les
-marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!»
-
-Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très
-simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient
-chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles,
-chansons, calembours, rougeurs, sourires.
-
-«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles
-tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples
-et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise
-d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de
-grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes...
-Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de
-mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles
-après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait
-dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...»
-
-*
-
-Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage
-habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les
-bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout
-s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent
-en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont
-seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre...
-
-«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.»
-
-Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il
-se répéta sa devise:
-
---«Jusqu'au bout.»
-
-Puis:
-
-«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles.
-L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir
-à la vie.»
-
-Une dépêche:
-
-10 heures.
-
-«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je
-vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins
-deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout
-m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père
-m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale).
-Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu
-m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.
-
-«Belle.»
-
-«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme
-elle est douce, aujourd'hui!»
-
-Il relut encore:
-
-«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis
-agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas
-empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son
-licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre...
-Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe
-docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...
-
-«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à
-la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle
-m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son
-cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui
-battent les flancs.
-
-J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me
-recueillir, moi aussi, et souffrir--à moins que je n'oublie. Non, je ne
-puis pas oublier. J'appartiens.»
-
-*
-
-Il songea à se distraire. Comment?
-
-Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles
-qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles
-il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères
-au cœur!
-
-Mais il eut honte de son regret.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-L'ÉVENTAIL.
-
-
- C'est un éventail magique... Ce
- petit objet se change en femme à
- a prière d'un homme de bonne
- volonté, voilà tout.
-
-
-Il alla chez Pascase.
-
-En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la
-Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures,
-ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois
-lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des
-livres de médecine.
-
-Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:
-
---Vous êtes le seul.
-
---Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?
-
---Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur
-les escaliers...
-
---Et Mauve?
-
---N'est pas venue.
-
---Pourtant... Que cherchez-vous?
-
---Le nom d'une maladie.
-
---La vôtre?
-
---Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.
-
-*
-
-Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme
-simple, droit et crédule.
-
-«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui
-ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût
-défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science--encore
-contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race
-des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde.
-L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité
-enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en
-même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de
-Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles;
-elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes
-permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science.
-L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un
-ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un
-ovule...
-
-Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à
-l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse
-l'hygiène et le christianisme.
-
-Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai
-Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou
-qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase
-n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite
-statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus
-humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»
-
---J'ai trouvé! cria Pascase.
-
---Quoi?
-
---Le nom.
-
---Ah!
-
---Ce n'est pas grave.
-
---Vous croyez?
-
-Diomède vérifia la date du livre.
-
---Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a
-paru...
-
---Quand?
-
---Cette semaine.
-
---Vous croyez?
-
---II faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes
-les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah!
-tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout,
-et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir
-un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!
-
---Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.
-
---Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.
-
---Quelle?
-
---L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...
-
---Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je
-vais me marier.
-
---C'est très social.
-
---Vous me méprisez-?
-
---A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui
-épousez-vous?
-
---Christine.
-
---Ah!
-
---Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez
-Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs,
-vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me
-l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire,
-peut-être...
-
---Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de
-l'odeur des roses.
-
---Nervosité.
-
---Et c'est la même? Ma Christine, à moi?
-
---Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui
-hantait votre ennui,--mais qui n'a jamais franchi votre seuil.
-
---Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et
-taciturne?
-
---Elle est tout cela.
-
---Elle existe?
-
---Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez m<i tête! Ou bien
-avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon
-esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce
-que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques
-de mes nerfs...
-
---Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse.
-Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec
-sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour
-vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et
-parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague;
-obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des
-heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée,
-humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres.
-Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos
-sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte
-toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand
-vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;--et telle, sans
-la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre
-chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de
-ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle
-de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des
-rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque
-fou...
-
-*
-
-Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:
-
---C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec
-une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple,
-aimable et--muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri,
-ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre,
-toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée
-qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois
-de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai
-renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries,
-les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent
-en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie...
-Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu
-obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle
-et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de
-l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.
-
---Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine
-l'avoua son œuvre...
-
-*
-
-Diomède reprit:
-
---C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de
-Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière
-d'un homme de bonne volonté, voilà tout.
-
-Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le
-respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui
-avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans
-cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante
-encore...
-
-*
-
-Christine allait arriver...
-
-Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis,
-sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue
-main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant
-des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise,
-toujours muette.
-
-Pascase regardait effaré, mais heureux.
-
-Diomède avait peur.
-
-C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée,
-malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle
-habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle
-enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir
-à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde
-chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air
-d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.
-
-Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:
-
---Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.
-
-Pascase obéit.
-
-*
-
-Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et
-inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:
-
---Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?
-
---Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un
-jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était
-dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me
-souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!
-
-Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi
-s'offrait à sa bouche.
-
-Il la baisa, il la respira.
-
-C'était bien la chair de Christine.
-
-*
-
-Pascase rentrait. Il sortit.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-LE LAURIER.
-
-
- --Si j'avais rencontré Apollon,
- je ne me serais pas changée en
- figuier...
- --En laurier?
- --Cela ne fait rien...
-
-
-«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs
-sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des
-hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir,
-les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante,
-la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous
-ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin,
-leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est
-mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée.
-Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers
-une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de
-possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons....
-Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de
-ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des
-clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie
-parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant
-l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si
-vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires
-des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas
-encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se
-révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la
-vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de
-chaînes puériles...»
-
-Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues
-années d'aventures.
-
-Il chercha un titre.
-
-«Philosophie du possible. Oui...»
-
-Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras
-et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin
-de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.
-
---C'est Mauve!
-
-Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa
-toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de
-servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.
-
-*
-
-Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.
-
---J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend
-toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la
-vie. Je l'aime beaucoup.
-
-Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop
-difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu
-gros et comme en dehors de l'usage.
-
-Alors, elle bavarda:
-
-Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle
-ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à
-défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à
-son jeu dans la glace lointaine.
-
-Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.
-
---Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial.
-Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai
-touchés, je les ai couchés--sur moi!
-
-*
-
-Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:
-
---Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais
-sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je
-faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant
-que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou
-des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...
-
---Et du Gymnase, ajouta Diomède.
-
---Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela
-se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée
-en figuier...
-
---En laurier?
-
---Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais
-plutôt voulu être deux fois femme... _Circumfusa_... Tout autour...
-Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de
-vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!
-
---Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!
-
---Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je
-revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais
-que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais
-capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse,
-déplorablement amoureuse...
-
---De Cyran.
-
---De Tanche!
-
---Ah!
-
---Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent!
-Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de
-cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise--et je l'aime.
-
---Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le
-jardin une odeur de feuilles mortes.
-
---C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer
-avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.
-
---Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.
-
---Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très
-sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?
-
---C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir
-où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu,
-en seriez-vous vraiment fâchée?
-
---Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord,
-ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais
-demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres,
-mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et
-soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals
-blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants
-d'hier y amèneront leurs progénitures.
-
-*
-
-Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve:
-la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou
-six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement
-vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche
-quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman
-d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve--et la relire!
-
-Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps,
-s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels.
-Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de
-Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était
-bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne
-grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion
-dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes,
-presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce
-qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans
-l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va
-dormir.
-
-*
-
-Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée
-sentimentale.
-
-«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»
-
-Ce piment lui parut faible et même ranci.
-
-«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces
-vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce
-mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris
-du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut
-atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions
-et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus
-majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»
-
-Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions;
-mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son
-habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.
-
-*
-
-Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par
-dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais
-presque douces:
-
---Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.
-
---Oh! Si!
-
---Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils
-changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?
-
---J'aimerai toujours Diomède.
-
---Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi--par habitude ou
-par amitié--tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de
-beau triste et tiède.
-
---Oh!
-
---Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule
-sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à
-l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...
-
---Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque,
-frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:
-
---C'est Mauve!
-
-Puis elle se mit à rire:
-
---Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort.
-Elle n'est peut-être pas morte.
-
-*
-
-Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède
-savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit
-pas deux fois à la même fontaine.
-
-*
-
-Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de
-l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse
-dans les nuées du passé.
-
-«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je
-suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui
-choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir?
-Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre
-cela--que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans
-me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la
-solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la
-petite lueur que faisait Mauve était agréable...»
-
-Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à
-ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas.
-
-*
-
-Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche.
-
-5 heures.
-
-«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.
-
-«Fanette.»
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-LE JONGLEUR
-
-
- Jongleur inimitable, salut!... Loin ne
- tu escamotes bien la vie!
-
-
-Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté.
-Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux
-aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie.
-Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient
-lentement avec des pages arrachées du livre doux.
-
-*
-
-Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais
-encore douce remercia:
-
---Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je
-savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous!
-Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O
-toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien
-heureuse... Toi et le Livre!
-
-Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main
-de Diomède et les pages arrachées du livre doux.
-
---Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs...
-Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer
-ses bras, penser à rien, dormir...
-
---Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le
-grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là!
-Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec
-des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais
-je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas
-peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent
-prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je
-souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il
-éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main
-est fraîche... Oh! comme je t'aime!
-
-*
-
-Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la
-chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé
-les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant
-questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine.
-
-Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout
-s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes,
-vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct
-nu.
-
-Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur,
-offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une
-vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses
-paroles simples protestaient.
-
---Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas
-juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie
-de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une
-grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute
-nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon
-Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais
-chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a
-dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme
-ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il
-en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire.
-Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A
-ce qu'il a dit.
-
-*
-
-Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles.
-
-Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la
-mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique
-lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un
-moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa
-fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette
-prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout
-corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science.
-Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles
-putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur,
-de la pitié, mais peu de tristesse.
-
-«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en
-joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave
-et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à
-la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante
-s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette,
-puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du
-sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté...
-
-*
-
-Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette:
-
---Tu es là?
-
-Il posa sa main sur son front chaud.
-
---Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche...
-Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe...
-Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et
-mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.--Elle est
-bien gentille.--C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit...
-Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus...
-
-*
-
-Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un
-souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur
-le tapis. En effet, et la servante disait:
-
---Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie,
-je l'ai rencontré. Le voilà.
-
-Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au
-pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre,
-presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des
-récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être
-rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea:
-
-«Il faut que les liturgies s'accomplissent.»
-
-Puis:
-
-«Il est peut-être appelé par le désir de Fanette.»
-
-Et il trembla à l'idée que ce désir eût pu être inexaucé, se méprisa de
-n'avoir pas mieux lu dans l'âme obscure de la petite mourante.
-
-Cependant le prêtre, ne se voyant pas hostile, s'était agenouillé. La
-tête dans ses mains, il priait. Diomède trouva son attitude très belle.
-Son manteau rejeté en arrière, ses cheveux un peu longs lui donnaient
-l'air d'un grand ange noir, d'un mystérieux messager de miséricorde et
-de grâce. Il releva la tête, les yeux pleins de larmes.
-
-*
-
-Diomède surpris demanda, très bas:
-
---Vous pleurez, monsieur! Vous la connaissez donc?
-
---Non, mais toute mort me touche le cœur, répondit le prêtre, en
-regardant Diomède avec de grands yeux voilés, très doux. Et celle-ci
-me semble d'abord si douloureusement pure... J'ai entendu les aveux du
-délire... On ne meurt pas avec cette grâce et cet abandon en Dieu quand
-on a eu, même pendant une journée, une vilaine âme.
-
---Elle a péché, reprit Diomède, qui croyait à une méprise. Elle a même
-été par excellence, dans la mesure de sa force, a pécheresse.
-
---Je le sais. La servante m'a instruit. Qu'importe! Le péché se révèle
-dans la conscience d'avoir péché. En soi, les actes ne sont que des
-gestes; l'âme n'est guère responsable des mouvements de l'automate.
-Seuls ont fait le mal ceux qui ont voulu le mal. Elle a obéi au rythme
-de la vie, pouvait-elle le briser? La force n'est pas donnée à tout le
-monde. Vivre selon sa nature, c'est vivre selon Dieu...
-
-*
-
-Fanette, les yeux ouverts tout â coup et fixes, s'agita dans un grand
-sursaut. Les mains, secouant les couvertures, remontèrent vers sa gorge
-qu'elle pressurait comme des grappes rebelles. Un souffle chargé de
-brumes sortait de sa bouche ouverte.
-
-Soulevant la tête pâle aux joues marquées de feu. Diomède fit couler
-entre les lèvres un peu de la liqueur de paix. Alors, Fanette parut
-revivre; ses yeux se tournèrent doux vers les yeux de Diomède. La
-vue du prêtre ne lui causa aucun effroi; elle leva vers lui sa main
-lasse, aussitôt retombée,--et déjà les yeux se refermaient, la tête
-s'enfonçait...
-
-Le prêtre posa ses lèvres sur la main de cire. Il avait l'air de
-vouloir être béni et absous par cette âme qui battait des ailes.
-
-Le souffle de brumes sortait plus sourd, presque dur; les muscles du
-cou tremblaient; le prêtre murmura, pendant que Diomède tenait en ses
-mains les doigts maigres qui remuaient comme des herbes au fil de l'eau:
-
-*
-
-«Délivre-toi, pauvre âme, va-t'en vers la Miséricorde. L'amour te tend
-les bras et la pitié, sa sœur, s'agenouille pour aplanir le chemin où
-vont poser tes pieds nus.
-
-Délivre-toi, pauvre âme!
-
-Ne souffre plus, créature ingénue, va-t'en vers la Miséricorde. Que les
-grandes ailes blanches de l'Espoir soient les voiles de ta nef et que
-les bons vents du ciel te poussent vers le rivage!
-
-Délivre-toi, pauvre âme!
-
-Réjouis-toi, cœur plein de grâce, et va-t'en vers la Miséricorde.
-Allégé du péché, purifié du mensonge, entre dans le chœur des anges et
-deviens la viole qui redit en mélodies la pensée de l'Infini.
-
-Délivre-toi, chère âme et, entrée dans la gloire, daigne prier pour
-nous, pauvres pécheurs. Ainsi soit-il.»
-
-*
-
-A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson.
-
-Le prêtre sortit.
-
-Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait.
-
-Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin.
-
-«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en
-aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non,
-je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut
-méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce
-qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments
-et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une
-communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas
-la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela
-seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être
-cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature
-m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était
-hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme
-tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle
-suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide!
-Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je
-renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme
-tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une
-odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des
-fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur
-tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur
-inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de
-hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il.
-
-Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne
-peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa
-mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée!
-Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en
-dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent...
-
-Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es
-autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!»
-
-Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires.
-Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait;
-on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son
-travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses
-de Diomède:
-
---Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait
-avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort
-à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en
-chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre.
-Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il
-lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la
-mort, allez! oui, elle le sait.
-
-*
-
-Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait
-joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures,
-par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot.
-
-Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la
-petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme
-sur un coussin d'amour.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-LES FEUILLES
-
- «Oh! Comme ma vie se défeuille!»
-
-
-Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes,
-Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la
-petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides
-mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles
-vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine
-et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une
-ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique,
-tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci
-protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté
-par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant
-vers Diomède, il dit:
-
---Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange,
-Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies
-ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant
-s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots
-récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots
-«Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle
-et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont
-sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas
-le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre
-lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à
-cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains
-et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple,
-c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce
-sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel
-des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un
-costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout
-d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une
-femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore,
-qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux
-armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une
-croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre
-n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une
-magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les
-unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même
-caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce
-que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui
-croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut,
-selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il
-agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et
-de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.
-
-*
-
-Il parlait doucement, d'une voix lente, nette, un peu oratoire, sans
-hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède
-écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire,
-la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux
-s'encastraient comme des cabochons dans la tiare d'un roi barbare.
-
-Il continua.
-
---Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne
-pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n'est pas si bête
-que vous le croyez. J'avais tort. L'intelligence et la stupidité sont
-sans doute des formes et non des degrés de l'esprit. La superstition
-qui nous choque et l'acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir
-des significations également profondes ou également nulles... Qu'en
-pensez-vous?
-
-*
-
-Il s'était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit:
-
---Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes
-aperçu.
-
---Oui, oui... Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir
-la foi et l'intelligence.
-
---En niant l'intelligence!
-
---Non j'ai dit une sottise... Et pourtant?
-
---Ce n'est pas une sottise, reprit Diomède; c'est une manière de voir
-et assez défendable, car l'intelligence est une échelle et la stupidité
-est une brouette...
-
-Pellegrin se mit à rire:
-
---Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une
-discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de
-songes...
-
---Une nuit peuplée de songes... Ça, c'est bien l'image de ma vie.
-
---Et de toutes les vies, reprit l'abbé Quentin. Dès qu'une tête veut
-penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l'obscurité
-ses clefs tombées.
-
---Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la
-Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux
-murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu'elle
-méprise, car elle est la Vérité... Avez-vous lu Palafox? Il faut lire
-Palafox.
-
---Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut
-à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes
-à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C'est
-pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l'avez entendu.
-
---Mais c'était de la magie, cela aussi; c'était conjuratoire.
-
---Non, c'était l'encouragement d'une âme à une âme. Ai-je bien fait?
-
---Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais
-moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m'a
-semblé que vous vous exiliez de l'harmonie. Songez que de ces paroles,
-plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions
-connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que
-vous nommez avec dédain des formules, c'est de la beauté verbale
-cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta
-quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et
-mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots
-ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de
-Virgile ont produit des incantations.
-
-*
-
-Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l'air
-inspiré:
-
---Dieu et la vie... La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d'amour
-et de joies... C'est la mort qui m'a fait aimer la vie. C'est en voyant
-mourir que j'ai compris combien la vie est grave et combien elle
-devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l'injustice,
-j'ai cru à l'infini où tout s'annule et au magistère de Dieu, qui
-est la douleur infinie et l'absolu de nos souffrances. Dieu souffre
-de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître
-Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé
-des hommes, il se connaîtra dans l'amour des hommes, et toute vie de
-douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l'âme divine,
-seront béatifiées dans l'infini. La création de la vie est le moyen de
-salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle
-est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a
-obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l'inutilité
-de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement
-sacrifiées. J'attends le règne de l'Amour. Et quand une âme s'est
-séparée de la vie charnelle, elle s'en va dans les douces ténèbres
-attendre le règne de l'Amour. Elle ne souffre pas, elle attend--et non
-pas en vain.
-
-*
-
-Diomède loua de tels sentiments, trouvant d'ailleurs cette théologie
-assez curieuse.
-
-En secret, il jugeait l'écclésiastique un peu divagant, eût préféré un
-curé de campagne, apte à jouer aux boules.
-
-Puis:
-
-«Opinion de mauvaise humeur... Que j'ai donc l'esprit de dénigrement!»
-
-Puis:
-
-«Encore une journée où j'aurai bien peu pensé à moi... Une lettre de
-Néo m'attend, certainement. Aussi, il faut que j'enlève mon portrait et
-ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers... Le règne de
-l'amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!»
-
-*
-
-Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques
-pas, se repentit:
-
-«J'aurais dû garder Pellegrin. Je vais m'ennuyer jusqu'aux larmes.»
-
-Il revint; ils étaient partis.
-
-«Oh! Comme ma vie se défeuille!»
-
-*
-
-Il n'osa pas retourner chez Fanette, revoir l'abandon du lit et ce
-fauteuil où la sœur de la Mort semblait s'être assise pour éternité.
-
-Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle
-corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un
-troupeau d'aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort,
-n'avoir d'autre souci que la toilette des cadavres, la veillée
-solitaire près des corps rigides et des faces froides où l'ombre du nez
-marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue!
-
-Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par
-plusieurs motifs. D'abord il était nécessaire et traditionnel, hérité
-des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé
-tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin
-du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si,
-comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais
-surtout la cause du choix était la vocation, l'instinctive marche à
-l'appel de la corne, l'absurde tendance humaine à obéir aux voix...
-
-«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les
-scarabées nécrophores de l'humanité. Leur destinée est invicible. Leurs
-nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d'autres nerfs
-à tous les parfums de la vie, et, comme disait l'abbé Quentin, c'est
-beau, parce que c'est cordial et humain.»
-
-Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion
-corporelle, en colonies d'un seul sexe, Diomède parvint enfin à
-comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même,
-il y avait attraction; mais chaste, car le motif d'un tel exil était
-précisément l'inaptitude sexuelle.
-
-«La chasteté n'est aucunement la compagne nécessaire de l'intelligence,
-mais pourtant elle est peut-être l'une de ses amies les moins
-équivoques. Ce qui fait surtout l'agrément de cet état, c'est l'absence
-totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées
-du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa
-laideur.»
-
-*
-
-Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d'avoir négligé
-les idées pour les sentiments; d'avoir accomplices actes d'amour en y
-mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux
-devant l'autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne
-négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude,
-de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres
-abandons que ceux de la chair et ceux de l'esprit.
-
-*
-
-Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide;
-
-«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu'un souci ce
-logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s'il me plaît.
-D'ailleurs il faut que j'éprouve tous les sentiments aussi bien que
-toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit
-m'être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent,
-et s'il me mène à l'écueil et au naufrage, je serai encore supérieur
-à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux
-pleins de feuilles mortes.»
-
-
-
-
-XX
-
-
-LES NUÉES
-
-
- Des lueurs passent, des nuées
- passent. Il y a des arabesques aux
- murs.
-
-
---Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo?
-
---Elle est libre.
-
---Elle ne vous aime donc plus?
-
---Je n'en sais rien.
-
---Et vous?
-
---Je n'en sais rien.
-
---Vous êtes libre.
-
---Je l'espère.
-
---Je veux dire libre de ne pas me répondre.
-
---Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très
-doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur
-moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques
-aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent,
-meurent... J'ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur
-redevient lumineux, j'ignore ce qu'ils diront et même s'ils voudront
-parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s'expriment
-les femmes, me faire subir une épreuve, elle s'est trompée d'homme;
-son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir
-des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà
-tout. S'il arrive que j'aie l'apparence d'avoir agi selon un égoïsme
-facilement qualifié de criminel, j'accepterai encore. Enfin, je suis
-entre ses mains. J'avais bien raison de la craindre, puisque je
-l'aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu'on
-adore, ni la robe de la femme qu'on aime; l'étoffe retombe comme une
-trappe.
-
---Elle est votre maîtresse?
-
---Vous le saviez, Cyrène, et c'était le seul motif de vos questions.
-
---Je le savais.
-
---Elle vous a écrit?
-
---Non. Confidence avant de partir.
-
---Surprise?
-
---Qui?
-
---Vous.
-
---A peine.
-
---En effet.
-
---Ne m'injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je
-pourrais vous les rendre.
-
---A peine. D'ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de
-jeu. Nous n'y croyons pas. Comme il n'y a en nous rien de social, nous
-pouvons nous sourire sans cruauté.
-
---Rien de social? En nous, peut-être, mais il s'agit de Néo. Vous devez
-l'aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi
-inconnue qu'à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement,
-jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d'action de
-cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m'avait toujours
-paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester
-debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d'alcôve. Si
-elle s'est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d'esprit, pour
-affirmer son droit à l'acte, au geste libre,--pour vous étonner, mon
-cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n'avoir conquis
-que sa vanité intellectuelle...
-
---Qu'en savez-vous?
-
---Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy.
-
---Ah!
-
---C'est tout? Mais partez! Qu'elle vous voie et elle vous suivra.
-
---Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de
-Flowerbury.
-
---Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l'Ami
-des petites courtisanes!
-
---Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me
-causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore
-peu mon caractère, car elle m'a prévenu de son départ, sachant fort
-bien que nulle fantaisie ne m'inciterait à fréquenter les paquebots. Je
-n'irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire,
-voilà tout. L'acte est laid, comme un mensonge... Opinion provisoire...
-Je réfléchirai.
-
-Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations...
-Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants,
-les canards et les jets d'eau... Nous allons?
-
---Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se
-durcit. D'heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que
-je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J'avais tant
-espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une
-large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c'était
-un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions
-jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout
-rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des
-autres âmes... Cela aurait duré peu d'années, oui, je sais: Cyran
-s'est vieilli, son sort me guette... Mais nous aurions vécu en vous au
-delà de la tombe... Absurde, n'est-ce pas? Tout est absurde, hormis la
-sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux... Enfin,
-je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale,
-elle s'efface, elle s'abolit, s'en va, s'en va...
-
-*
-
-Diomède répondit peu. Cependant, content qu'elle se détournât de
-Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis:
-
---Il faut qu'il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec
-beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images
-gardent la porte de sa cellule et n'y laissent plus rien entrer que
-d'incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu'il est, vieux dans son
-rêve nouveau. Alors?
-
---Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon
-corps, l'étui de nacre.
-
-Diomède avait l'air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler,
-aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle
-s'offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le
-craignit.
-
-Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu'une
-tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules.
-Afin de profiter de l'expérience, il se voulut la femelle devant le
-mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En
-cet état psychologique, il se sentit le désir d'entendre parler des
-choses de l'amour et de ne répondre que par des rires déconcertants.
-Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait:
-
---L'étui de nacre, l'étui de nacre!
-
-*
-
-Cyrène fut surprise. L'émoi s'écrivait en rouge à ses joues mates. Elle
-n'avait perçu aucune nuance de doute dans l'exclamation de Diomède,
-elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une
-image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue.
-
-Il lui sembla utile de se topographier:
-
---Mon cher, je n'ai pas bougé d'une ligne depuis que vous avez couché
-avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j'ai la
-même taille, les mêmes hanches; mon ventre n'a pas un pli et on voit le
-jour entre mes jambes comme entre deux arbre's jumeaux...
-
-Diomède suivait comme sur le transparent d'une lanterne magique; chaque
-mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles
-de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins
-d'ombre, des genoux comme d'un enfant gras et fort. A ce moment, femme,
-il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour
-ne les ouvrir que d'accord avec la bouche et les mains...
-
-Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se
-dressa pour la première fois nue devant un homme...
-
-«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée
-et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui
-donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus
-difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur...
-Mon Dieu! que j'ai peu envie de me réjouir avec Cyrène!
-
-Il s'approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se
-refusa:»
-
---Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-LES PENSÉES
-
-
- Les Pensées sont faites pour être
- pensées et non pour être agies.
-
- Flowerbury Manor. Saturday.
-
-
-«Très Cher Dio,
-
-«Vous saurez toute la tragédie de mon amour.
-
-«J'étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n'osa me
-dénier le droit d'une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un
-soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux,
-m'apprit sa résolution de m'emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je
-savais. J'attendais cela. Le mariage, pour une fille, c'est une seconde
-première communion, et rien de plus; l'acte est pareil, quoique moins
-pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de
-l'ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles.
-
-«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m'émouvoir; Lord Grouchy n'a
-manifesté qu'une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou
-à respirer la virginité d'une vieille eau-de-vie de France retrouvée
-dans lu poussière des caves. Il m'a témoigné cette confiance de me
-dévoiler tous ses goûts; il n'est pas hypocrite; il désire un mâle de
-son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c'est ce que Ton croit,--selon
-vos enseignements, Diomède,--mais, moi, je lirai l'âme du père dans les
-yeux du fils.
-
-«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n'avez pas su
-lire, même à travers l'enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra
-claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me
-considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la
-plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je
-n'ai subi que l'ombre, en souriant! J'ai souri de tromper la société,
-le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer,
-mon délicieux complice!
-
-»Dio, c'est maintenant que je vous aime!
-
-»Je t'aime, Dio! Tu m'as rendue si différente des autres femmes! Il me
-semble qu'un aigle m'a transportée sur les cimes d'une forêt, parmi les
-feuilles, dans la maison du vent; c'est là que je vis et c'est là que
-je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes
-humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du
-poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu'à ton front et j'explore le
-royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes
-attitudes.
-
-»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d'amour
-encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer
-pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d'harmonie, je
-trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de
-la même couleur.
-
-«Attends-moi...
-
-«Belle.»
-
-*
-
-«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très
-froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse
-plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des
-herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les
-joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes
-doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme
-le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes...
-
-Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en
-des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes
-vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour
-être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa
-fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes
-des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta
-justification.
-
-Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines
-pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier
-fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher
-les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira
-dans les cheveux parés pour la luxure.
-
-Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent,
-s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au
-mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à
-elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire
-inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la
-stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence
-devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille
-les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une
-turpitude.
-
-Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer
-les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée
-de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon
-la beauté énorme de sa nature absolue.
-
-La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand
-je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur
-catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont
-innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des
-agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes...
-
-Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de
-mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont
-entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.
-
-«Délicieux complice!» Cela, c'est mieux et c'est vrai. Je vais lui
-répondre. Puis-je injurier une femme parce qu'elle oublia d'élucider
-un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice,
-tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur
-le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une
-statue éternelle couchée sur un tombeau... Je n'ai plus peur de toi;
-je sais que ton amour n'est que le désir de m'étonner «par la beauté
-de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai
-content...»
-
-*
-
-Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent.
-
-Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec
-Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits
-chiens, leur faisait manger des bonbons.
-
-*
-
-Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s'en revenaient vite,
-l'air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à
-coups de fouet.
-
-«Ombre charmante!»
-
-*
-
-Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve,
-puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture
-frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit
-les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et,
-sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit,
-regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête:
-
-«Ça sent la mort.»
-
-Elle agitait ses coudes pour traverser la foule.
-
---Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la
-religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux.
-
---Vous la reverrez, reprit l'abbé Quentin, s'adressant à Diomède. Mais
-craignez-la; elle est un présage.
-
-*
-
-Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des
-journaux du soir; «Jérusalem, midi.--Soit descendus à l'Hôtel du
-Golgotha...
-
-*
-
-«Encore une idée qui s'est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a
-déformé au point qu'un prêtre même n'en sait plus l'histoire...»
-
-*
-
-... Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina...»
-
-*
-
-Plus loin:
-
-«Mort de M. Cyran.--... On l'a trouvé mort, la brosse à la main, couché
-aux pieds de l'agneau qui semblait veiller sur lui...»
-
-Au milieu de son chagrin, Diomède songea:
-
-«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c'est achever une
-phrase commencée par un autre, mais celle que l'or, commence, un autre
-l'achève. Et cela s'en va vers l'infini selon une courbe dont nous ne
-comprenons pas bien la beauté...»
-
-*
-
-Puis encore:
-
-«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J'en ferai un bélier
-qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races
-et brise l'harmonie de l'unité. Agneau est un être dont les actes
-seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par
-aucun scrupule. Le mal, c'est la pensée déformatrice avec toutes ses
-tentations, ses labyrinthes d'où nul n'est ressorti, sinon estropié par
-les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles.
-
-Cyran meurt d'avoir voulu écrire des idées sur les murs d'une église:
-les murs ont refusé l'écriture; repoussées par la pierre, les idées
-comme des lances ont percé le cœur de Cyran.
-
-*
-
-Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière,
-mère maladroite qui n'as jamais mis au monde que des êtres dont les
-épaules sont l'escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.»
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- I.--Les roses
- II.--Les peupliers
- III.--La ceinture
- IV.--Le jet d'eau
- V.--Le bourdon
- VI.--Le souci
- VII.--L'abeille
- VIII.--Les landes
- IX.--Le cygne
- X.--Les mains
- XI.--La barque
- XII.--L'odeur
- XIII.--L'agneau
- XIV.--Les marronniers
- XV.--Le songe
- XVI.--L'éventail
- XVII.--Le laurier
-XVIII.--Le jongleur
- XIX.--Les feuilles
- XX.--Les nuées
- XXI.--Les pensées
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les chevaux de Diomède
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: May 4, 2017 [EBook #54659]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE ***
-
-
-
-
-Produced by Marc D'Hooghe at Free Literature (online soon
-in an extended version, also linking to free sources for
-education worldwide ... MOOC's, educational materials,...)
-Images generously made available by the Internet Archive.
-
-
-
-
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-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
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-</div>
-<h1>LES CHEVAUX DE DIOMÈDE</h1>
-
-<h3><i>&mdash;ROMAN&mdash;</i></h3>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>REMY DE GOURMONT</h2>
-
-
-
-<h5>Veritas in dicto non in re consistit.</h5>
-
-<h5>Thomas Hobbes.</h5>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>COLLECTION DES CHEF-D'DOEUVRES</h5>
-
-<h5>LA CONNAISSANCE</h5>
-
-<h5>9, GALLERIE DE LA MADELEINE, 9</h5>
-
-<h5>MCMXXI</h5>
-
-
-
-<hr class="full" />
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
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-<p class="caption">Frontispice gravé de Henry Chapront.</p>
-</div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE</a></h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%; font-size: 0.9em;">Tout vit dans tout éternellement.</p>
-
-<p><i>On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles,
-la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan
-et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément,
-l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de
-l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais
-indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel.
-L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité
-de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et
-rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur
-les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur
-ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou
-spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une
-volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences.</i></p>
-
-<p><i>Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation,
-justifient ses erreurs et ses fantaisies.</i></p>
-
-<p><i>31 janvier 1897.</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h5>A</h5>
-
-<h5><i>PAUL ADAM</i></h5>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h3>LES CHEVAUX DE DIOMÈDE</h3>
-
-
-
-<hr />
-<h4><a name="I" id="I">I</a></h4>
-
-
-<h4>LES ROSES</h4>
-
-
-<p style ="margin-left: 50%;">
-L'odeur idéale des roses qu'on ne<br />
-cueillera jamais.<br />
-</p>
-
-<p class="p2">«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de
-roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête
-de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et
-le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!</p>
-
-<p>Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier
-quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin
-qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles,
-planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un
-partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se
-jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du
-parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales
-dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux
-aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait
-avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient
-selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie
-et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus
-sourire qu'à l'invisible.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que
-d'orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables
-égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés,
-fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de
-la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris
-pour la médiocrité humaine, allaient essayer d'aimer les arbres et
-peut-être, selon le commandement de Pythagore, d'adorer le souffle
-sacré des tempêtes.</p>
-
-<p>Et tous s'éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même
-source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers,
-sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences
-sociales, ils s'abreuvaient au divin.</p>
-
-<p>Pour être homme, c'est-à-dire participant de l'infini, il faut abjurer
-toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique,
-absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes
-d'entre la foule...»</p>
-
-<p>Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d'une heure.</p>
-
-<p>Christine allait arriver.</p>
-
-<p>Depuis que séparé d'une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque
-et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s'égayer au sourire
-des passantes.</p>
-
-<p>Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un
-regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne
-remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce.</p>
-
-<p>L'amour, et qu'on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col
-l'idée d'un baiser, d'équivoques prières: rien ne rassurait et
-rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui
-accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque
-fois qu'elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien
-dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air
-lointain de victime:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties.
-</p>
-
-<p>Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du
-sacrifice.</p>
-
-<p>C'était une bien jolie jeune femme d'une chasteté toute chrétienne,
-mais habillée singulièrement et tout d'un coup demi-nue. Sa beauté
-était candide et sobre, monacale et aristocratique.</p>
-
-<p>Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais
-sans rougir, tendaient à leur armant l'échelle de corde par-dessus la
-muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu
-galantes! Sa règle, jadis, eût été d'aimer sans rien dire, de suivre
-son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu'à Dieu de
-l'usage de sa vie. D'ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur,
-quoique d'un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n'auraient
-eu la confidence.</p>
-
-<p>Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d'été,
-amours d'hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après
-une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des
-manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour
-des yeux qui la pleuraient, n'avait qu'une seule fois paru au ciel.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la
-porte.</p>
-
-<p>Elle ne vint pas.</p>
-
-<p>Diomède en eut du chagrin.</p>
-
-<p>D'autres heures passèrent. Engourdi par la torture d'attendre, il avait
-peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt,
-irrité contre l'inclairvoyance de son désir et, une fois de plus,
-envieux de l'état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine
-convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste
-Christine.</p>
-
-<p>Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des
-Solitaires d'Occident et déplia soigneusement le plan du monastère
-et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence
-même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans
-une montagne très escarpée et d'un accès difficile; on en descend
-comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de
-Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui
-leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l'Hermitage
-d'en haut, il y a cinq quarts d'heures de chemin et l'on trouve sur
-sa route quantité d'arbres verts et plusieurs torrents qu'il faut
-passer. Cette montagne est toute couverte d'un bois obscur de grands
-sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours
-leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un
-lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par
-sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l'effet en est très
-agréable...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il
-relut cette page verdoyante.</p>
-
-<p>«Très agréable... En effet, très agréable», et Diomède songea que par
-des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer
-son existence avec une facilité presque mauvaise.</p>
-
-<p>«L'homme d'action n'est qu'un terrassier; le moindre conteur remue plus
-de vie qu'un conquérant, et d'ailleurs si la parole n'est pas tout,
-rien n'existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et
-la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est
-à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la
-condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans
-profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les
-actes d'autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense
-que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et
-des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle
-arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui
-ont fait le tour du monde et dont l'écriture se meurt oblitérée sous
-les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n'en est pas moins la
-grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en
-effet très agréable, les jours où l'on attend Christine, à l'heure où
-le désir parti vous laisse un trou dans le cœur.</p>
-
-<p>Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l'âme fade, lasse et
-endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l'histoire
-me donne une heure de paix,&mdash;et je songe avec délices au mépris, pour
-de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau
-sentimental.»</p>
-
-<p>Il se reprit:</p>
-
-<p>«Ceci dépasse un peu ma pensée présente...»</p>
-
-<p>Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité
-nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière.</p>
-
-<p>«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation
-musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait
-s'il cherche une femelle, un os, ou rien.</p>
-
-<p>Il passa, levant les yeux, et Diomède n'eut qu'à cogner légèrement à la
-vitre.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'osais, dit Pascase. Hier, vous m'aviez dit, votre chère
-Christine...</p>
-
-<p>&mdash;Christine ne m'est pas chère, répondit Diomède, elle m'est agréable.
-Comme les mots n'ont pas pour nous deux un identique sens je dois
-préciser, en me servant de votre langage. Christine m'est agréable
-par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout.
-D'ailleurs elle n'est pas venue.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela vous est égal?</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, oui. Il y a une heure, j'en souffrais. Je souffrais par
-ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même.
-Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. Christine vient
-ou ne vient pas. Elle n'est pas venue: c'est à cette minute comme si
-elle était partie. Peut-être n'ai-je pas désiré assez ardemment sa
-présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des
-boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même
-mutuels, crèvent à mi-chemin dans l'air, s'en vont en petites fusées un
-peu ridicules.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Les désirs et les fusées?</p>
-
-<p>&mdash;Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je
-dis: Partie ou pas venue, c'est très différent. C'est oui et non.</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont
-une signification également nulle; ils se confondent dans le néant.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux
-lèvres la sensation d'un souvenir vrai, d'une joie évidente. L'odeur
-des roses demeure où les roses ont fleuri.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis ce que je pense.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses
-habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase.
-Souriant, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi croyez-vous à l'existence de Christine? L'avez-vous vue?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la
-voyais, je l'aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des
-doigts fous un éventail qui traînait sur une table.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur
-quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on
-ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et
-tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir
-ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait,
-elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur
-des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des
-images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons
-ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une
-maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous la trompez, Elle!</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant
-amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu
-démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les
-cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter
-la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies:
-avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont
-libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous?
-D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une
-enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de
-son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris
-l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle
-vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa
-vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de
-route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au
-ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle
-est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre
-que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites,
-des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à
-la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par
-lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran.
-Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un
-mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains
-séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord
-un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on
-fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si
-bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend
-de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et
-disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que
-ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que
-dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit.
-Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle
-est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de
-tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui
-demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître.
-Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et
-avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est
-Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses,
-une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et,
-miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde,
-oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline
-vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans
-nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes.
-Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes
-des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques
-ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt.
-Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec
-nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes,
-tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre,
-mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour
-notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se
-nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être
-d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais
-plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je
-n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes
-seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et
-délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne
-de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a
-été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne
-pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes
-et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par
-faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change
-de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et
-dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain,
-j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit
-un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil,
-marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser,
-vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit
-d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de
-lui, veillant sur son sommeil.</p>
-
-<p>La voix de Christine l'appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit
-de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d'une
-main et de l'autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu'elle le
-vit, s'enfuit, criant:</p>
-
-<p>«J'ai peur des grands sapins noirs.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-
-<h4>LES PEUPLIERS</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-Des flocons volaient, fleurs des<br />
-peupliers pâles.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit
-de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou
-même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd
-de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la
-bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait
-dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière
-docilité...</p>
-
-<p>«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La
-jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant
-comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses
-amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...»</p>
-
-<p>Il se reprit:</p>
-
-<p>«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis
-incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est
-excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme
-passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé
-par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran.
-Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant
-timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon
-toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le
-tronc des pauvres.</p>
-
-<p>Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains,
-peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées
-de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les
-barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le
-rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran
-oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa
-ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers
-Diomède, le livret noir:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à
-l'invincible niaiserie des redites amoureuses. <i>Petit Mois de Marie!</i>
-C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la
-chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne
-puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste,
-manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une
-peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui
-s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un
-cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que
-blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était
-moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le
-déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il
-voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran
-continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les
-âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout
-comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des
-colombes et des lys...</p>
-
-<p>&mdash;Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles
-sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le
-savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?...</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.</p>
-
-<p>Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez
-trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux
-cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur,
-de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement
-sali...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres
-et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir
-agréablement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase
-mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion
-dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été
-foudroyé.</p>
-
-<p>&mdash;Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être... Que devient-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours.</p>
-
-<p>Cyran reprit, sans insister:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige
-et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je
-peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour
-vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de
-cendre, quand viendra mon heure. Adieu.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène,
-songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai
-peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que
-je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur
-de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant,
-Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée
-selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une
-cuirasse&mdash;ou comme un cilice&mdash;à la rébellion de nos poitrines...
-Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si
-impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en
-rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas
-souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je
-regarde, j'observe, je juge, je souris.</p>
-
-<p>Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de
-l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà
-tout.</p>
-
-<p>Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!</p>
-
-<p>Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres
-morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de
-sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée,
-tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque
-abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité
-d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que
-les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre
-parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd
-pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un
-salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans
-l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et
-les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision
-violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or,
-des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées
-de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre
-les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des
-génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait
-toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose
-jaune.</p>
-
-<p>«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout
-au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette,
-souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des
-voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les
-vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair
-stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne
-au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté
-animale: elle est douée du sourire.</p>
-
-<p>Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A
-genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre
-ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des
-corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et
-sans peur,&mdash;et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous
-des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure
-qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...</p>
-
-<p>Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me
-porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers
-rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.</p>
-
-<p>Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles
-crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les
-herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.</p>
-
-<p>Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains!
-Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie,
-fortes comme le chanvre...</p>
-
-<p>Non. Jouer avec Fanette.</p>
-
-<p>M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu!
-Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a
-été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs.
-Changer, c'est peut-être déchoir.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<h4>LA CEINTURE</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-L'Art désire que les femmes nues<br />
-soient ornées d une ceinture.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux
-sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux.
-Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme
-signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan,
-puis, d'une voix languide, dit:</p>
-
-<p>&mdash;O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi
-l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le
-signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée
-pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique.
-La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice
-aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des
-pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes.
-Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque
-aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas
-de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à
-l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime
-que vêtue ou nue comme un ange.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint
-s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et
-pure! Heureuse âme!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que
-vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec
-joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit
-toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime
-Diomède et Diomède m'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>&mdash;Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute
-lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un peu jaloux, Diomède?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me
-plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela
-que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je
-marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers
-d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre;
-et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes
-mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou
-l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des
-recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent
-vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui
-rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à
-une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je
-ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine
-et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela
-fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair
-emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme
-des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux
-naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la
-vie, l'air à la fois somptueux et frêle.</p>
-
-<p>Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et
-divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il
-songea, un peu bêtement:</p>
-
-<p>«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce
-qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»</p>
-
-<p>Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:</p>
-
-<p>«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son
-berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la
-lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée,
-elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les
-forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé
-intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et
-cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps
-et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette
-volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir,
-tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés
-naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque
-l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son
-désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi,
-la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a
-du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si
-forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une
-musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée
-dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie,
-parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous
-donnez aux hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis
-charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un
-jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase,
-je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment
-brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans
-mon humanité. Et c'est tout.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils
-jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les
-plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus
-rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air
-sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons,
-elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une
-joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps
-elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.</p>
-
-<p>Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux
-de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le
-lointain des songes.</p>
-
-<p>Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur,
-voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images,
-pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces
-moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et
-tant d'ingénuité.</p>
-
-<p>Il songea:</p>
-
-<p>«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume
-et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite
-aussi pour être aimée.»</p>
-
-<p>Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se
-déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette.
-Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui
-serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine
-entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes
-criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:</p>
-
-<p>&mdash;Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?</p>
-
-<p>Fanette répondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui,
-se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<h4>LE JET D'EAU</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">Les jets d'eau que je regarde<br />
-redescendent toujours.</p>
-
-
-<p class="p2">La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules
-et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et
-on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ,
-non pas mort, mais ivre d'être mort...</p>
-
-<p>Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées
-miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur
-les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les
-bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de
-pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une
-parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable,
-disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir
-vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau
-dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.</p>
-
-<p>Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il
-ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux
-fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a
-jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde
-des initiés.</p>
-
-<p>Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:</p>
-
-<p>«Et le monde des catéchumènes.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les
-épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées
-dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et
-fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le
-rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède
-regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa
-soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole
-brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le
-geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied
-chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon
-chinois.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut
-ni surpris ni contristé.</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon
-cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil
-aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps.
-L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel
-d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la
-portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la
-Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs
-qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle
-est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous
-effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise
-à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie;
-mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu...
-Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que
-cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui
-agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents?
-Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de
-puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit
-d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non
-d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare,
-et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite
-découverte m'a incliné à l'indulgence,&mdash;et j'admets la beauté de cette
-Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs
-doux et pour tant de simples esprits...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain.</p>
-
-<p>Puis encore, comme intérieurement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que c'est difficile!</p>
-
-<p>Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours:</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion
-ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats
-stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent
-dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je
-puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques
-qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le
-droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence...</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit
-violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je
-voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression
-intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme
-comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus;
-juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues,
-plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables
-sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant
-écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles...</p>
-
-<p>Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre
-la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses
-mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait
-entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand,
-brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras
-coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie,
-d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop
-réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes
-et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait
-avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de
-protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli
-encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le
-poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une
-réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur
-causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité.
-Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques
-femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles,
-au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures
-sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres,
-parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des
-enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent
-devant un jet d'eau.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>&mdash;Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours;
-mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur
-du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des
-femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié
-Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir
-la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots
-dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer
-les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le
-frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de
-l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine
-de Vaucluse,&mdash;qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous?
-Encouragez Tanche.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image
-vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit
-les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion
-sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des
-yeux et des lèvres:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Mauve.</p>
-
-<p>Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.</p>
-
-<p>Diomède expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit
-parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant
-tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant
-mon ami.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;&mdash;Mauve est très
-sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune,
-belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on
-la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si
-Pascase veut être aimé.</p>
-
-<p>&mdash;Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours
-de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et
-rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après,
-car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce.</p>
-
-<p>Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments,
-Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de
-tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines
-ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il
-souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très
-loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau,
-sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec
-ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime
-Pascase.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles
-de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais
-n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase
-songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus
-pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de
-Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient.</p>
-
-<p>Elle avait dit tout bas à Diomède:</p>
-
-<p>&mdash;Pascase plaît à Mauve.</p>
-
-<p>Diomède répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Mauve est une petite coureuse.</p>
-
-<p>Et, tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Où allait-elle, si vite?</p>
-
-<p>Elle répondit d'un trait:</p>
-
-<p>&mdash;Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser
-une tête d'ange dans un tableau d'église.</p>
-
-<p>&mdash;Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran.
-Venez-vous, Pascase?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne
-put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa
-innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute
-sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et
-Diomède s'amusait de ces jeux sexuels.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut
-gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Mauve.</p>
-
-<p>Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil
-froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau
-et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux
-surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme
-l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan,
-d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une
-odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre
-claire sous la longue robe d'air... La tête est belle.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux
-peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des
-mots obscurs:</p>
-
-<p>&mdash;L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il
-faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A
-peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient
-Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient,
-Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait,
-ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant.</p>
-
-<p>Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une
-petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres.
-Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la
-pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de
-désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse.
-Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.</p>
-
-<p>Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir
-blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant
-heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de
-s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge,
-elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:</p>
-
-<p>&mdash;Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend
-qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de
-liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni
-même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de
-femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes
-de celles qui attendent ployées ou couchées!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de
-ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active,
-consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce
-qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant,
-vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels,
-que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle
-mérite de l'être.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant,
-instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je
-vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le
-mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui
-qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi
-individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se
-réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles
-que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et
-reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le
-principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire
-l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et
-sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et
-des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire
-l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut
-avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la
-manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de
-créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous
-le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable
-à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais
-vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous
-impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme
-je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que
-les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de
-leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans
-quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de
-l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés,
-que les États, que les peuples,&mdash;car les mots sont des mots et l'homme
-est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi
-pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est
-contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il
-parle bien à Fanette!</p>
-
-<p>Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait
-volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?</p>
-
-<p>Diomède répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<h4>LE BOURDON</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 45%;">
-Je serais un gros bourdon, tout<br />
-de velours, qui s'enfonce et disparaît<br />
-dans une clochette de digitale.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2" style="text-align: right">Mardi, 15 mai.</p>
-
-<p>«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous
-aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou
-dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui,
-nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du
-joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont
-les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient
-un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux
-moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les
-plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais
-peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos
-paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et
-peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez
-cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous
-mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule
-est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux?
-Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en
-sois émue et prête à monter au ciel?</p>
-
-<p>«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons
-les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture.
-Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car,
-je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis
-la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma
-volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou
-comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle.
-Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans
-les musées.</p>
-
-<p>«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne,
-pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime
-que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il
-m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez
-jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites
-pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître
-mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur
-moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre
-grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je
-vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que
-vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et
-la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans
-votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi
-au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.</p>
-
-<p>«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez
-(j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention,
-et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou
-bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous
-dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.</p>
-
-<p>«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien
-que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop
-timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve
-un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez:
-je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines
-heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la
-passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme
-dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique,
-peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui
-peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion
-intellectuelle et que le mortier prenne et dure.</p>
-
-<p>«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec
-un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un
-gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une
-clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré
-d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de
-la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un
-être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles
-avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me
-suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir
-le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau.
-Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la
-poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre
-un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je
-l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute
-à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai
-mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à
-suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien
-ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce
-doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout
-à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là,
-sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit
-peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient
-trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage,
-qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que
-me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de
-moi-même,&mdash;laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant
-peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre
-force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui
-tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher.</p>
-
-<p>«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez
-que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps
-que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée
-des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains
-s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par
-ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par
-quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas
-virginale, étant vierge?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«J'ai tout prévu et j'attends.</p>
-
-<p style="margin-left: 55%;">«Votre amie,</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«Belle.</p>
-
-<p>«P.S.&mdash;Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous
-écouter. Venez samedi chez Cyrène.»</p>
-
-<p style="margin-left: 55%;">Mardi, 13 Mai.</p>
-<p style="margin-left: 55%;">(Télégramme)</p>
-
-<p>«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«<span style="font-size: 0.8em;">NÉO.</span>»</p>
-
-<p>Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez
-lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle
-était lourde.</p>
-
-<p>«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre
-qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on
-n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une
-nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit
-autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle,
-l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou
-qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses
-formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire
-de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais
-pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre
-vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre
-ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de
-littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle
-sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer,
-et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si
-elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est
-pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune
-femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle,
-qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait
-renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un
-pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons.
-C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les
-aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille.
-L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de
-ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se
-dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en
-face avec sérénité.</p>
-
-<p>Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce
-qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y
-suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une
-branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule
-et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est
-un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un
-bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de
-l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.</p>
-
-<p>«C'est une grande ciguë...</p>
-
-<p>«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le
-secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas
-la voir...</p>
-
-<p>«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la
-prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans
-l'horreur d'être prise...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de
-vermeil:</p>
-
-<p>«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est
-vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte.
-<i>Intactam intacta,</i> L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me
-souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou
-la Discrétion à l'épreuve!»</p>
-
-<p>Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec
-Néobelle, cela serait charmant.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<h4>LE SOUCI</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 45%;">
-Dans cette quenouille jaune elle<br />
-s'amuse à piquer, tout au milieu du<br />
-front un large souci d'or.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Christine allait arriver...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre
-que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie
-profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers,
-solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches
-qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles
-parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison?
-Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une
-ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le
-silence est chaste.</p>
-
-<p>Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de
-soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule.
-Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe
-douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition
-de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam,
-concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait
-prévenus lui-même «qu'il nomme <i>titillatio</i> ou <i>hilaritas,</i> l'affection
-de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on
-pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa
-langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition
-mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute
-crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie
-sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est
-pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier
-blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment
-la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités?
-Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir
-mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit
-par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un
-autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se
-familiarisait.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu
-et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il
-ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder,
-sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est
-vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger,
-répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il
-comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls
-jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux
-n'a que l'air d'être heureux.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à
-songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un
-clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel,
-par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants
-s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi,
-je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>On sonna. C'était Pascase.</p>
-
-<p>Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile
-puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature,
-humaine.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous revu Mauve?</p>
-
-<p>Pascase répondit brusquement comme fâché:</p>
-
-<p>&mdash;Non. Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle
-vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve
-sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez.
-Avouez qu'elle vous plaît aussi?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la
-chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée,
-les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette,
-cette Cyrène, cette...</p>
-
-<p>Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les
-syllabes qui manquent à votre énumération?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne les prononcerai pas.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les
-prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous
-arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient
-agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase répondit, maintenant presque calme:</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute
-malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela
-va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu
-parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie,
-laissez-moi la voir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons.
-D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous
-affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y
-aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il
-est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle,
-c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance
-pourqu'elle vienne.</p>
-
-<p>&mdash;Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement,
-même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas.
-L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et
-guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne
-serai pas plus malheureux qu'avant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces
-aventures?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Je vous laisse.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de
-complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine
-sans me le dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que
-par vous. Refusez et tout sera dit.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels
-on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination
-d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui
-vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc
-plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite,
-à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon
-les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses
-cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre
-pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au
-milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y
-suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non.
-Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul
-je puis comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son
-seul amant?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non
-pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux
-qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour
-évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la
-partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui
-rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les
-mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de
-Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses
-genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne
-connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux;
-pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue;
-à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle
-se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle.
-Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de
-celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes;
-elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée
-par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons
-et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la
-même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages
-l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne
-changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou
-sous le suaire, mais Christine est immortelle.</p>
-
-<p>&mdash;Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me
-railler?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je
-dis ce que je pense.</p>
-
-<p>&mdash;Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme
-assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité.
-Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la
-voir: elle m'aimera peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me
-compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une
-affirmation nette et même brutale?</p>
-
-<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de
-tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède répondit en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, je n'en sais rien.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils
-s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons
-animaux bien raisonnables.</p>
-
-<p>Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de
-feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans
-qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase
-lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie
-agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit
-extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue
-et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans
-la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental,
-logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans
-plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de
-Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou
-normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne
-peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer
-du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le
-dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du
-silence...</p>
-
-<p>Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu
-coupable? Nous verrons cela.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.</p>
-
-<p>«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les
-enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et
-au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses
-complaisantes...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque
-peur. Il se reprit:</p>
-
-<p>«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute
-une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des
-fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler
-ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla
-main la même idée le long du même sentier?»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des
-riens, affectueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<h4>L'ABEILLE</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-Puis soudain l'abeille se taisait<br />
-buvait, les ailes calmes, la vie de la<br />
-fleur humaine.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">&mdash;C'est Mauve.</p>
-
-<p>Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore,
-ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans
-rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise,
-sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?</p>
-
-<p>Diomède y consentit volontiers.</p>
-
-<p>Elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches
-comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses
-qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son
-atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa
-grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On
-dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce,
-doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela
-signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez
-belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.</p>
-
-<p>&mdash;Mauve récite une leçon, dit Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.</p>
-
-<p>&mdash;Alors le beau vieillard vous a charmée?</p>
-
-<p>&mdash;Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.</p>
-
-<p>&mdash;Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!</p>
-
-<p>Mauve les donna, puis elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.</p>
-
-<p>Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune
-chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair
-est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de
-devenir une créature angélique.</p>
-
-<p>&mdash;Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la
-mette sur les murs des églises.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout ce qu'il en peut faire.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand
-je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est
-vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente
-et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le
-lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai
-écouté, et je suis troublée.</p>
-
-<p>&mdash;Et Cyran? demanda Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un
-petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches,
-doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à
-dessiner et à parler...</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?</p>
-
-<p>&mdash;De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui
-est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue.</p>
-
-<p>&mdash;Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien.
-L'émotion est un sentiment. Ensuite?</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Très peu.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de
-Diomède, se roulant autour de lui, disant:</p>
-
-<p>&mdash;J'aime encore Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Encore?</p>
-
-<p>&mdash;Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave
-aujourd'hui. Demain, peut-être pas...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite
-victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui
-aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et
-impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations
-successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des
-mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son
-jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure,
-serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme
-une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes
-calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se
-laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que
-d'être agréable aux mains de son ami.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les
-choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de
-chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais
-que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient
-presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices,
-lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies:
-l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien
-gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous
-la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser,
-soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs
-gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des
-fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles,
-des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les
-forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de
-poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions
-de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin,
-il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de
-l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute
-une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une
-femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le
-marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude?
-Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de
-son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa
-beauté.</p>
-
-<p>Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède,
-ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres
-jeunes hommes qui la respiraient volontiers.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se
-laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas
-d'amour.</p>
-
-<p>A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une
-jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile
-dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits
-coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une
-seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur
-elle impérieusement.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages.
-Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà
-entendues intérieurement.</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je
-m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une
-robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?</p>
-
-<p>Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de
-l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait
-pas, elle continua, sur un ton contrit:</p>
-
-<p>&mdash;On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà
-aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait
-plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne
-Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi:
-je n'ai peut-être évoqué qu'une larve.</p>
-
-<p>Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot
-de la fin vraiment cordial.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été
-agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement:</p>
-
-<p>«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand
-son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes
-ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il songea encore:</p>
-
-<p>«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»</p>
-
-<p>Et encore:</p>
-
-<p>«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même
-très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits
-sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»</p>
-
-<p>Et encore:</p>
-
-<p>«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la
-regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<h4>LES LANDES</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 40%;">
-Je détourne les mots de leur cours<br />
-comme on détourne les rivières pour<br />
-les jeter à travers la stérilité des<br />
-landes où, frêles et paies, les idées<br />
-fleurissent mal.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">&mdash;Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que
-j'en sais ne me captive pas extrêmement; c'est trop conforme au manuel,
-trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille
-intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des
-nuances. Mais elle est seule et elle règne.</p>
-
-<p>Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Assis à la terrasse d'un café, ils attendaient en buvant de violents
-alcools l'heure de se présenter chez cette femme illustre.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous
-allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui
-ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de
-vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est
-encore très belle.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des
-chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos,
-un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours
-jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il
-faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin.
-Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre,
-car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté
-que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes
-de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit;
-les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle
-donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère,
-la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son
-expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute
-la génération dont elle pourrait être la grand-mère.</p>
-
-<p>Diomède répondit à une objection de Pascase:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à
-l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient
-conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin,
-voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle
-se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue,
-elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni
-elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une
-élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus
-déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un
-peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet
-état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant
-flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement)
-lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir
-de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle
-songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux
-plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle
-n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le
-hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui
-offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les
-journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il
-dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance
-d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout
-en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal
-appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt,
-elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux
-qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a
-pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures
-et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant
-défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de
-sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour
-méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La
-machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela
-va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs
-frais généraux,&mdash;idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et
-pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se
-suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active
-et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire
-ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six
-tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre
-des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son
-génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette
-copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni
-une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme
-Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je
-compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.</p>
-
-<p>&mdash;Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une
-intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons
-dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement
-de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des
-absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent,
-d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent,
-est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple
-des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite
-un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun
-plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir
-accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend
-pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien
-raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point
-comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune
-littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon
-une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus
-d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou
-considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible
-qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes
-parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des
-plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes
-suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les
-besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil,
-froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant
-de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera
-parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous
-devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les
-arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité
-ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture,
-qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde.
-Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse
-et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice
-est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est
-davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu.
-La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien
-plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme
-tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami,
-souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus
-une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin,
-qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire
-de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle
-est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle
-ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est
-beau...</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m'engagiez
-à plaire à cette vieille pécheresse...</p>
-
-<p>&mdash;Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui
-plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n'a que Page qu'on lui
-suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle,
-harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu'en
-savez-vous! Essayez.</p>
-
-<p>&mdash;Cynisme! dit Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cynisme. L'amour ne comprend que deux termes: la chasteté et
-le cynisme. Tout l'intermédiaire est fait de lâcheté, de morale,
-d'hypocrisie. L'amour est bestial ou divin.</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre
-manière de vous pencher sur l'absurde et de vous enivrer des vapeurs
-marécageuses... Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers?</p>
-
-<p>&mdash;Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n'est déshonorant. De
-savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l'été...</p>
-
-<p>&mdash;Elles en gardent le goût...</p>
-
-<p>&mdash;Si peu que c'en est un piment. Tous ces métiers d'ailleurs n'ont rien
-de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution.
-Mon ami, ne tremblez pas: c'est le métier commun à tous et à toutes.
-C'est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens
-ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes,
-des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites
-pour cela: ou la cellule ou le monde. N'avez-vous donc jamais désiré
-dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire
-une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée,
-rival de Jésus, l'éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle
-passer pure, puisque j'ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu'elles
-aiment toutes et qu'elles pressent en sanglotant sur leurs seins
-martyrisés...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase cria:</p>
-
-<p>&mdash;Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est
-absurde...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur
-cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la
-stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent
-mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les
-eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil
-les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du
-moral et du convenable, Pascase,&mdash;et cependant vous voilà assis à la
-terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci
-vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et
-elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui
-s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de
-votre barbe épaisse et brune.</p>
-
-<p>&mdash;Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert
-le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce
-qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot
-qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<h4>LE CYGNE</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 45%;">
-Quand elle releva un de ses bras<br />
-pour arrêter l'éventail, on eut dit<br />
-un cygne qui du fond de l'eau ramène<br />
-et secoue son col flexible et<br />
-blanc.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou
-trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses
-puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les
-seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse
-des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant
-la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait
-son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des
-adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors
-muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint
-tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi
-mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le...
-Éventez-moi...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle
-respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de
-ces bras pour arrêter l'éventail, on eût dit un cygne qui du fond de
-l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d'adoration et les
-complaisances de l'idole. Ils s'avancèrent; elle se leva pour tendre la
-main à Diomède et tout de suite l'entraîna dans un coin.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en êtes sûre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais Tanche m'a promis de l'amener. Et tenez ce papier bleu...</p>
-
-<p>Elle le tirait de son corsage.</p>
-
-<p>&mdash;S'il était tombé, dit Diomède, pendant que l'éventail d'Elian vous
-dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant ... il aurait eu du chagrin.</p>
-
-<p>&mdash;Je le vois pour la première fois.</p>
-
-<p>&mdash;Précisément, s'il vous connaissait, vous n'auriez plus le pouvoir de
-lui faire du chagrin.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, j'aimerais mieux lui faire du plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, lisez.</p>
-
-<p>&mdash;«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche
-est avare! Expliquez.</p>
-
-<p>&mdash;Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina
-décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes.</p>
-
-<p>&mdash;Rédemption?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Notre-Dame de la Rédemption.</p>
-
-<p>&mdash;Bon vocable, mais je voulais dire rachat.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Cyran fait pénitence pour deux.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Cyran...</p>
-
-<p>&mdash;Achevez.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui. Je l'aime encore, je l'aime et je n'ai peut-être
-jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous
-avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise
-sentimentale, comme vous dites... Non, mon ami, c'était pur, c'était
-large, c'était haut... Nous étions sur une montagne... Il y est resté
-tout seul, après m'avoir rejetée d'auprès de lui... Pourquoi? Il a eu
-peur. Il a cru que j'étais incapable d'être fraternelle... Je l'aimais
-assez pour lui sacrifier tout... Oui, tout, même la luxure... Qu'il
-soit chargé de tous les péchés que son abandon m'a fait commettre!</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites pas cela, Cyrène, c'est mal.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux
-que l'on aime toujours et qui ne vous aiment plus.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne vous a pas oubliée.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, mais il a toujours peur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et il a raison.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui ai donné raison, je l'avoue; mais que puis-je faire? Mon
-métier m'ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent,
-tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les
-âmes neuves...</p>
-
-<p>&mdash;Et les corps nouveaux...</p>
-
-<p>&mdash;Cela me rafraîchit.</p>
-
-<p>&mdash;Votre éventail aux mains d'Elian, c'était charmant.</p>
-
-<p>&mdash;Et innocent.</p>
-
-<p>&mdash;Cyrène, je vous connais. Elian s'endormira ici la tête sur votre
-épaule. Est-ce le même éventail?</p>
-
-<p>&mdash;Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède n'ayant pas répondu, Cyrène reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous
-mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura
-accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque
-une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi
-je serai très bien vengée. Par moi et sans qu'il le sache, Cyran aura
-acquis plus de gloire et tout l'argent qui lui manque depuis qu'il a
-renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Vous êtes belle.</p>
-
-<p>Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à
-ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel.</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul!</p>
-
-<p>&mdash;Ce Daniel? demandait Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Un secrétaire.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Tanche, l'air inquiet, caressait sa maigre barbe:</p>
-
-<p>&mdash;Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j'ai heureusement
-rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un
-scrupule... Si Diomède?</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, je vous en prie!</p>
-
-<p>Diomède voulut bien.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase,
-qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian,
-qu'il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical.</p>
-
-<p>Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui.</p>
-
-<p>Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait
-à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis
-reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune
-profonde se rosait un peu par l'émotion; sa voix était très douce, tout
-amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la
-regardaient avec joie.</p>
-
-<p>Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son
-bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les
-petits frissons de la chair.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée,
-Cyran parut.</p>
-
-<p>Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait.
-Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière
-eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le
-reconnaissait d'après ses portraits.</p>
-
-<p>Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les
-mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:</p>
-
-<p>&mdash;Chère amie, chère amie...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant
-des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa
-a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête:
-Diomède lui parlait de ses fresques.</p>
-
-<p>Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en
-avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant
-un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases
-hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul.
-L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son
-tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement
-Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste.
-Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la
-pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art
-est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a
-peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela
-valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et
-béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la
-madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles
-ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens
-qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai
-trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle
-sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur,
-c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible
-que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure
-le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie
-présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on
-fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école
-de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a
-quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à
-identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là.
-Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze
-toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors,
-ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il
-vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur
-et cet orgueil.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où
-il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à
-des clients romains.</p>
-
-<p>Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut
-vaincu.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé
-son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient
-non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et
-amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère.
-Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de
-sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien
-levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce
-spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes
-gens; Pellegrin murmura des vers:</p>
-
-<p>
-Reines des soirs anciens, amantes immortelles...<br />
-Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle...<br />
-Adorables caresses où les gestes d'amour<br />
-Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes...<br />
-Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...<br />
-</p>
-
-<p>A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette
-saisit la main de Pellegrin et femmena.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne
-les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...</p>
-
-<p>Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les
-ramages sombres des pâles verdures.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra
-Pascase:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est, dit Pascase, vraiment belle.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail.
-Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes
-s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est
-tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé
-d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...</p>
-
-<p>Elian sourit avec dédain:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous croyais un ami de la maison?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se
-rejeta sur lui. Il dit innocemment:</p>
-
-<p>&mdash;Singulière maison...</p>
-
-<p>&mdash;Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible.
-D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah!
-il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air
-sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il
-faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec
-patience cette odeur de parc aux chèvres,&mdash;et aux chevreaux. Cyrène se
-perd ets'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus
-que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui
-ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit
-qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est
-Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le
-croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout
-et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des
-turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime
-Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des
-amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont
-essentielles, il est muet; je suppose donc...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande
-cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<h4>LES MAINS</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-Il vaudrait mieux n'avoir baisé<br />
-que des mains pures.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">&mdash;Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi
-une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je
-l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma
-lettre?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.</p>
-
-<p>«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»</p>
-
-<p>Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.</p>
-
-<p>Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces
-et tous les angles.</p>
-
-<p>«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire
-passer à travers ma main?»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;La voici. Elle est intacte.</p>
-
-<p>Toute pâle, Néobelle répondit froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.</p>
-
-<p>Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?</p>
-
-<p>Néobelle haussa lentement ses belles épaules</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...</p>
-
-<p>Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut
-la reprendre:</p>
-
-<p>&mdash;Non, il est trop tard.</p>
-
-<p>Elle la plia, en fit une bande étroite.</p>
-
-<p>&mdash;Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras.
-Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là,
-sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède,
-si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai
-le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut
-dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand
-je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis
-pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi
-maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps?
-Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme
-voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des
-regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était
-enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau
-claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses.
-
-Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne
-trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse
-qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs
-oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête
-la phrase de Néobelle:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli
-trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer
-sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les
-odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon
-matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait
-de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était
-un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres.
-Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons
-pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais
-l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut
-passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je
-vois et que je veux n'est qu'un mirage...</p>
-
-<p>&mdash;La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce
-n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la
-fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie
-chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous
-éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de
-votre cœur,&mdash;et de votre peur...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne
-se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur
-de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des
-fantaisies...</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Être libre, être libre!</p>
-
-<p>&mdash;Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des
-sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des
-routes stériles! Libre, et seul!</p>
-
-<p>&mdash;Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute
-intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami
-ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et
-seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans
-l'éternelle solitude?</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.</p>
-
-<p>&mdash;Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans
-lequel il faut se jeter tout nu.</p>
-
-<p>&mdash;Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites
-fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et
-ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous
-vous mettrez à genoux.</p>
-
-<p>&mdash;A genoux?</p>
-
-<p>&mdash;A genoux comme un enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Comme un enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de
-moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais
-entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en
-sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves
-exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte
-ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la
-plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour
-l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière
-de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin
-sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages
-que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne
-peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs,
-et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus
-qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des
-lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues
-aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans
-les seins des femmes...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il se tut, puis ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux.
-D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec
-l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette
-confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr
-la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons
-le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau.
-J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence.
-La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus
-de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes
-œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux
-avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait
-mieux n'avoir baisé que des mains pures.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, voilà mes mains, Dio!</p>
-
-<p>Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses
-gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.</p>
-
-<p>Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si
-ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes
-avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:</p>
-
-<p>&mdash;Aimes-tu ma chair, Dio?</p>
-
-<p>&mdash;Néo, je t'aime toute!</p>
-
-<p>Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les
-refusa et se leva:</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...</p>
-
-<p>Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne
-donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma
-chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel?
-Ah! Dio!</p>
-
-<p>Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque
-méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre
-ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son
-corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.</p>
-
-<p>&mdash;La lettre, la lettre! Néo, la lettre!</p>
-
-<p>Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang,
-une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang!
-Dio, que me donneras-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, répondit simplement Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dit. Tu m'appartiens.</p>
-
-<p>Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et
-baisa la tache sanglante.</p>
-
-<p>&mdash;Baise aussi la blessure, Dio!</p>
-
-<p>Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de
-Diomède.</p>
-
-<p>Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.</p>
-
-<p>S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4>
-
-
-<h4>LA BARQUE</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 45%;">
-Je veux sauter sur une autre nef<br />
-et que la vieille barque sombre<br />
-avec tous mes péchés.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait,
-serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement
-à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des
-deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue
-promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait
-pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de
-lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains
-des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers
-ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées
-et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait
-des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à
-clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et
-par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques
-somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de
-manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent;
-il rentra vite, ne voulant voir personne.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous
-aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo
-le savait?</p>
-
-<p>&mdash;Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela
-me plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est vraiment votre fille?</p>
-
-<p>&mdash;Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?</p>
-
-<p>&mdash;Presque.</p>
-
-<p>&mdash;Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout.
-Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle
-m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable
-devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans
-comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture
-hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce&mdash;et de là grâce...</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a
-vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son
-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment;
-c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer
-avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans
-doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient
-capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que
-de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en
-secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les
-afficher&mdash;sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus
-heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir
-passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a
-quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le
-monde saura que nous nous sommes rencontrés...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyrène songea un instant; elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près
-de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je
-parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée
-comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis
-devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites
-sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque
-coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai
-toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde
-et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et
-que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds,
-elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais
-avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais
-qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en
-vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela
-presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de
-ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?</p>
-
-<p>&mdash;Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez regrettée.</p>
-
-<p>&mdash;Et je ne laisse pas d'héritière.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère que non, répondit Diomède.</p>
-
-<p>Cyrène le regarda sans se fâcher.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le premier crin du cilice. Continuez.</p>
-
-<p>&mdash;A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit
-escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est trop de tentations.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais
-Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte
-dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont
-il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre,
-il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès
-d'hypocrite indignation&mdash;car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras
-violents&mdash;il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle
-l'éclairait sur le palier.</p>
-
-<p>&mdash;Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyrène répondit froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Elian.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tout ce que vous m'avez dit?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Sacrifiez cela.</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, je vous en prie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde?
-Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de
-l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous
-êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!</p>
-
-<p>&mdash;Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front
-de son aisselle nue.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède descendit d'une marche.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en.</p>
-
-<p>&mdash;Sacrifiez Elian.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous laisse.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous croirai plus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian.
-C'est le dernier.</p>
-
-<p>&mdash;Et Flavie?</p>
-
-<p>&mdash;Bagatelle.</p>
-
-<p>&mdash;Sacrifiez Elian.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.</p>
-
-<p>Alors il remonta les quatre marches, écouta.</p>
-
-<p>Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite
-porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un
-froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer
-un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses
-bras...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:</p>
-
-<p>«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin,
-c'est de son âge.»</p>
-
-<p>Puis encore:</p>
-
-<p>«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-
-<h4>L'ODEUR.</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 45%;">
-Cette odeur de lavande et de noix<br />
-que le contact du mâle n'a pas encore<br />
-troublée.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se
-sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres
-claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière,
-s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient,
-inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.</p>
-
-<p>Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix
-bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait
-sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement
-fier au seuil de la nature rénovée.</p>
-
-<p>Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il
-comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte
-la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi
-les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.</p>
-
-<p>Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette
-écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale,
-et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient
-prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que
-des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les
-aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes
-qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don
-s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.</p>
-
-<p>Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette
-créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil
-et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il
-se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et
-sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et
-jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la
-forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où
-l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre
-odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de
-sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se
-voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en
-un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.</p>
-
-<p>Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient
-lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs,
-drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines;
-il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient
-comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges
-et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il
-sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a
-pas encore troublée.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son
-calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il
-disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs
-féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme
-sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals,
-s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques
-filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants.
-Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages
-traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi
-les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de
-l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la
-longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un
-peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non
-dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes,
-matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil
-des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales,
-l'instinct commande et la pudeur obéit.</p>
-
-<p>Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas
-lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre
-ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en
-surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la
-chair publique du modèle ou de la courtisane.</p>
-
-<p>Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la
-lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état
-d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des
-génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux
-et significatif...</p>
-
-<p>«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il
-est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa
-beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle
-à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de
-pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être
-un animal.</p>
-
-<p>Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel
-qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a
-faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a
-faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré
-ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de
-tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui
-marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de
-cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux
-débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»</p>
-
-<p>Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de
-petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée
-des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux
-et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.</p>
-
-<p>«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas
-naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux
-visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences
-éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques
-cordiaux. Il souffrit.</p>
-
-<p>«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites
-taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux
-êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de
-laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir
-les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle
-l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son
-amour était nié.»</p>
-
-<p>Et peu à peu, il se réconforta.</p>
-
-<p>La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus
-de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête,
-encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.</p>
-
-<p>Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les
-horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler
-de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.</p>
-
-<p>Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce
-déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante
-pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et
-de ses songes!</p>
-
-<p>La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était
-encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de
-toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle
-elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là,
-dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire
-postérité?</p>
-
-<p>«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des
-jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant
-femme, un but pratique et net dans la vie,&mdash;et moi je ne désire qu'un
-peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité,
-toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les
-occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui
-semble dormir dans les roseaux...</p>
-
-<p>Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois
-principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y
-passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire
-son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire
-se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est
-essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui
-chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et
-le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...</p>
-
-<p>Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et
-l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit
-et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous
-les raffinements spirituels...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase.
-Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées
-s'arrêta.</p>
-
-<p>Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de
-Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il
-venait de frôler les épaules et les reins.</p>
-
-<p>Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral,
-Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres
-de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous
-permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos
-mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres;
-elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs
-ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit...
-Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes,
-car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le
-même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être
-changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur
-clairvoyance,&mdash;et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont
-d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre
-menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut
-trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais
-l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il
-regarde Paris sans colère...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous? dit Pascase.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède continua doucement:</p>
-
-<p>&mdash;... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme
-nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son
-infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées
-sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui
-gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés
-dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a
-pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard,
-dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu...
-Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans
-que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours,
-quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où
-flambe le feu intellectuel...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Mais Diomède souriait un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent,
-peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles
-que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de
-regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire
-lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les
-créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se
-ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne.
-Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là.
-La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la
-brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont
-tristes. Dieu pense d'autres mondes.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède trouva cela très beau, très effrayant:</p>
-
-<p>&mdash;Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à
-la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des
-répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin
-sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est
-l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se
-faire trouer le ventre!</p>
-
-<p>&mdash;Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes.
-Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est
-peut-être vraie.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la
-pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités.
-Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront...
-Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui
-m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère
-la Morale?</p>
-
-<p>&mdash;Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu
-indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite
-Flavie?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ils sont trop courts.</p>
-
-<p>&mdash;Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle
-refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra
-vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle
-des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont
-laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre
-vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices
-bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en
-notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils
-sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un
-curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la
-médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne
-rédige pas d'ordonnances.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans
-les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement
-de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il songeait:</p>
-
-<p>«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du
-monde et le cœur le plus pur.</p>
-
-<p>Tout n'est qu'ironie.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-
-<h4>L'AGNEAU</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-Enfin, il se nomme Agneau.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au
-son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait,
-martelée.</p>
-
-<p>C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.</p>
-
-<p>Un agneau bêlait dans ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne,
-il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant
-le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou,
-sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait
-le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui
-me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques
-feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier
-avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les
-deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour?
-Il est si blanc!</p>
-
-<p>Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur
-le tapis; ses yeux se fermèrent.</p>
-
-<p>Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:</p>
-
-<p>&mdash;L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat
-la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les
-femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il
-y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en
-dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid.
-D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je
-suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant
-le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur
-la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la
-porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à
-la vie publique et au sacrifice&mdash;conséquence de toute vie vouée au
-peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre
-le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier
-dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit
-pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du
-sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un
-vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...</p>
-
-<p>&mdash;Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!</p>
-
-<p>&mdash;Alors vous devinez. Il est venu hier.</p>
-
-<p>&mdash;Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses,
-larmes?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même
-aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un
-saint!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être
-l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans
-intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède, hésitant, répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Si ce n'est pas vrai, c'est possible.</p>
-
-<p>Puis, encore après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris
-une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté...
-Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant
-l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer
-vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse
-terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours,
-fraternellement?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un
-passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran
-objecta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse?
-Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est
-vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...</p>
-
-<p>&mdash;Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est
-pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante,
-admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la
-vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura
-été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse,
-mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit.
-N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?</p>
-
-<p>&mdash;Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et
-elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse
-les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval;
-avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour
-moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes
-je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai
-aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher
-Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède insinua, amusé par cette controverse:</p>
-
-<p>&mdash;La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour
-que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la
-vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon
-vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences,
-à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui
-parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon?
-Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va,
-fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile,
-de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus
-tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en
-Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi,
-je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais
-des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger,
-obtenir des êtres frêles et transparents...</p>
-
-<p>&mdash;Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle
-peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.</p>
-
-<p>&mdash;Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite
-tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de
-l'absence de ses cornes.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit,
-pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.</p>
-
-<p>&mdash;Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?</p>
-
-<p>&mdash;En sa tendresse pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.</p>
-
-<p>Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile.
-Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté
-formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la
-bénédiction du prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Comme Cécile et Valérien...</p>
-
-<p>Mais il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand,
-peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont
-des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me
-comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même
-pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux
-peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en
-vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste
-et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans
-doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse
-à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je
-veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de
-l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces
-jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des
-âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur
-ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait...
-Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes
-âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je
-comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!...
-Adieu.»</p>
-
-<p>Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il
-n'arrivait qu'à des presques.</p>
-
-<p>«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a
-encore des heures...»</p>
-
-<p>Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient
-jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de
-l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain
-quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle,
-hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers
-les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers
-les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et
-l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont
-la noblesse de l'humanité.</p>
-
-<p>Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à
-douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il
-était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections,
-il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de
-nouveaux conseils.</p>
-
-<p>Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire
-l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants
-jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame,
-ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et
-l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium
-ou des plus délicieux poisons.</p>
-
-<p>Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du
-mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée
-sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son
-esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y
-avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et
-son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds,
-les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait
-aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la
-cordialité et même de raffection...</p>
-
-<p>«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi
-depuis quelques semaines...»</p>
-
-<p>Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers
-Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En
-ouvrant ou en fermant les fenêtres?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une
-heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.</p>
-
-<p>Y aller?</p>
-
-<p>«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey,
-saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise
-longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle
-inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une
-nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime
-ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle
-n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de
-même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut
-subir la vieille levantine qui «recevait toujours».</p>
-
-<p>En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins,
-on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait
-toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée.
-Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints
-sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»</p>
-
-<p>Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le
-grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste
-de bienvenue, puis elle parla:</p>
-
-<p>&mdash;Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir:
-«Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à
-Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui
-demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute.</p>
-
-<p>Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il
-se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un
-pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme.</p>
-
-<p>Elle cria, secouant ses noyaux d'olive:</p>
-
-<p>&mdash;Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore,
-sur un ton de menace:</p>
-
-<p>&mdash;J'irai à Jérusalem!</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-
-<h4>LES MARRONNIERS.</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-L'herbe est douce et profonde<br />
-autour des marronniers.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Elle emmena Diomède sous les arbres.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les
-arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains
-fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de
-lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des
-lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires
-semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la
-nature.</p>
-
-<p>Elle emmena Diomède sous les marronniers.</p>
-
-<p>Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait
-durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire
-qui avait voilé la richesse de ses épaules&mdash;la dentelle de Cyrène,&mdash;Néo
-s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine
-de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle
-s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le
-baisa au front.</p>
-
-<p>Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les
-siennes.</p>
-
-<p>Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de
-l'autre l'invitation d'un nouveau geste.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs
-pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était
-doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux,
-un silence plein d'abeilles.</p>
-
-<p>Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se
-regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo
-secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour
-lutter plus facilement elle parla:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien
-de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se
-donner vraiment, toute...</p>
-
-<p>&mdash;Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par
-joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une
-au vent leurs petites feuilles roses...</p>
-
-<p>&mdash;Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous
-marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est
-mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire
-tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon
-pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés;
-je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais
-si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front,
-que vos paroles,&mdash;et non les lèvres?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il
-répondit sur un ton de chaleureuses ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais ange!</p>
-
-<p>&mdash;Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance,
-innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur
-fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les
-fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil
-et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le
-suivre,&mdash;même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en
-va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un
-autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un
-autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très
-beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un
-seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble
-entier...</p>
-
-<p>&mdash;Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à
-tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre
-bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus
-loin.</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral
-que fat.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant.
-Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je
-contiens.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna
-ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle essaya de reprendre ses mains:</p>
-
-<p>&mdash;Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède la laissa reprendre ses mains:</p>
-
-<p>&mdash;Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Ni plus ni moins.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez
-un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos
-yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma
-lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je
-me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de
-soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la
-volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre
-poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant
-que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur
-vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à
-vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire,
-dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos
-gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre
-âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un
-souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent
-enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront
-à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à
-travers l'écorce des frênes...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous
-me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la
-volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me
-faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler
-comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur,
-tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai
-que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes
-mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus
-élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité
-et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je
-ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre
-bouche veut mordre...</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si
-vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des
-gazons, les couleurs variées des fleurs.</p>
-
-<p>Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme
-sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux;
-ses seins se levèrent lentement; elle pleura.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!</p>
-
-<p>Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:</p>
-
-<p>
-La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.<br />
-</p>
-
-<p>«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste
-adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est
-désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir
-que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable,
-joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter,
-quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour
-dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle
-pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une
-pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé
-depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes
-griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable.
-La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour
-qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien.
-L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les
-sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il
-m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de
-la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou
-mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon
-de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine,
-puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs
-reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact
-éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe
-fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume;
-glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa
-irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout
-le corps nu et tremblant de la femme vaincue.</p>
-
-<p>Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes
-s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille,
-s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était
-donnée toute en désir et en volonté.</p>
-
-<p>Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur
-enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo
-n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût
-inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient
-rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des
-voluptés équivoques.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède pensait de moins en moins.</p>
-
-<p>Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:</p>
-
-<p>&mdash;Encore!</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses
-yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.</p>
-
-<p>Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases
-sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête
-inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour...
-Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes,
-dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la
-campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais
-t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle
-est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?...
-Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je
-n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens,
-revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable
-d'aucun commentaire sur sa présente aventure.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je
-sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et
-je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde.
-M'acceptez-vous?</p>
-
-<p>Diomède répondit fermement:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes...
-Alors...</p>
-
-<p>&mdash;La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous
-nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus
-de nous...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.</p>
-
-<p>Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et
-lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède
-se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu
-lourde... Néobelle s'arrêta et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...</p>
-
-<p>&mdash;Odéon?</p>
-
-<p>&mdash;Bien.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo
-s'accrocha aux épines.</p>
-
-<p>Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les
-petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XV" id="XV">XV.</a></h4>
-
-
-<h4>LE SONGE.</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-Je regrette le songe que je me<br />
-faisais de l'amour.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre.
-Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la
-reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces
-pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer
-qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains
-rangés dans une vitrine! Ah! Ah!</p>
-
-<p>Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon
-âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes.
-Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de
-tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels
-actes je fus créée et mise au monde.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des
-initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments
-religieux.</p>
-
-<p>Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme
-courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain
-des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur,
-Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui
-de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un
-milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes
-ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son
-attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de
-social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul
-cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce
-qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux
-joies...</p>
-
-<p>Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua
-que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son
-jugement. Sa conclusion fut:</p>
-
-<p>«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La course était longue. Ils prirent une voiture.</p>
-
-<p>Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils
-rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:</p>
-
-<p>«Des noces ou une bonne fortune?»</p>
-
-<p>Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation
-mauvaise.</p>
-
-<p>Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des
-yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte
-des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se
-cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que
-la lente promenade vers l'amour.</p>
-
-<p>Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo.
-Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes
-les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la
-regardait, elle sourit, disant lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Dio! Dio!</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ils arrivèrent, comme d'un voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même
-sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était
-changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air
-nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer,
-croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite
-s'enferma dans la chambre.</p>
-
-<p>Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet,
-sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva
-couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë.</p>
-
-<p>Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans
-étonnement.</p>
-
-<p>Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche
-sourit et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo?</p>
-
-<p>Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, je veux!</p>
-
-<p>Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé,
-se taisait.</p>
-
-<p>Alors elle refusa les baisers.</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.</p>
-
-<p>Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux
-mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était
-bon:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en!</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les
-affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent
-une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle:</p>
-
-<p>&mdash;C'est la même. Je la rendrai à Cyrène.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-la-moi? demanda Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez, mon ami.</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Rappelez-moi la pièce, le titre?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Un Soir</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est
-rien, cela ne dit rien. Un soir...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces
-mots doux et simples: Un soir...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me
-souviendrai.</p>
-
-<p>Elle voulut rire. Elle sanglota.</p>
-
-<p>Balbutiante, elle répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Un soir, un soir...</p>
-
-<p>Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de
-sa fierté:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo
-est bien le marbre que je croyais...</p>
-
-<p>&mdash;Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons
-jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse...</p>
-
-<p>Elle reprit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente.
-Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie...
-Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je
-vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni
-surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé
-trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera
-très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à
-un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner
-tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux.
-Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées
-par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus.</p>
-
-<p>&mdash;Néo, songez que je vous aime!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre
-maîtresse.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher
-l'adresse de Diomède et referma la portière en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu!</p>
-
-<p>Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait
-stupide.</p>
-
-<p>Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec
-colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il
-s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis,
-c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se
-dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures;
-couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage,
-la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans
-savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les
-abîmes de la mer profonde et vaste.</p>
-
-<p>Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.</p>
-
-<p>Il dormit.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Au matin, sa première pensée fut impérieuse:</p>
-
-<p>«Néo. Lui écrire.»</p>
-
-<p>Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après
-une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes
-doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse.</p>
-
-<p>«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui
-donner l'espérance et la foi dans la sérénité...»</p>
-
-<p>Il songea sa lettre, n'écrivit rien:</p>
-
-<p>«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les
-marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!»</p>
-
-<p>Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très
-simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient
-chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles,
-chansons, calembours, rougeurs, sourires.</p>
-
-<p>«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles
-tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples
-et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise
-d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de
-grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes...
-Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de
-mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles
-après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait
-dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage
-habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les
-bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout
-s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent
-en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont
-seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre...</p>
-
-<p>«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.»</p>
-
-<p>Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il
-se répéta sa devise:</p>
-
-<p>&mdash;«Jusqu'au bout.»</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles.
-L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir
-à la vie.»</p>
-
-<p>Une dépêche:</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">10 heures.</p>
-
-<p>«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je
-vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins
-deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout
-m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père
-m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale).
-Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu
-m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«Belle.»</p>
-
-<p>«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme
-elle est douce, aujourd'hui!»</p>
-
-<p>Il relut encore:</p>
-
-<p>«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis
-agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas
-empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son
-licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre...
-Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe
-docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...</p>
-
-<p>«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à
-la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle
-m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son
-cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui
-battent les flancs.</p>
-
-<p>J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me
-recueillir, moi aussi, et souffrir&mdash;à moins que je n'oublie. Non, je ne
-puis pas oublier. J'appartiens.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il songea à se distraire. Comment?</p>
-
-<p>Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles
-qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles
-il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères
-au cœur!</p>
-
-<p>Mais il eut honte de son regret.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4>
-
-
-<h4>L'ÉVENTAIL.</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-C'est un éventail magique... Ce<br />
-petit objet se change en femme à<br />
-a prière d'un homme de bonne<br />
-volonté, voilà tout.<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">Il alla chez Pascase.</p>
-
-<p>En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la
-Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures,
-ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois
-lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des
-livres de médecine.</p>
-
-<p>Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes le seul.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur
-les escaliers...</p>
-
-<p>&mdash;Et Mauve?</p>
-
-<p>&mdash;N'est pas venue.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant... Que cherchez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Le nom d'une maladie.</p>
-
-<p>&mdash;La vôtre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme
-simple, droit et crédule.</p>
-
-<p>«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui
-ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût
-défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science&mdash;encore
-contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race
-des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde.
-L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité
-enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en
-même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de
-Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles;
-elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes
-permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science.
-L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un
-ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un
-ovule...</p>
-
-<p>Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à
-l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse
-l'hygiène et le christianisme.</p>
-
-<p>Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai
-Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou
-qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase
-n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite
-statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus
-humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»</p>
-
-<p>&mdash;J'ai trouvé! cria Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Le nom.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas grave.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez?</p>
-
-<p>Diomède vérifia la date du livre.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a
-paru...</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>&mdash;Cette semaine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes
-les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah!
-tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout,
-et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir
-un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle?</p>
-
-<p>&mdash;L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je
-vais me marier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est très social.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me méprisez-?</p>
-
-<p>&mdash;A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui
-épousez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Christine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez
-Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs,
-vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me
-l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire,
-peut-être...</p>
-
-<p>&mdash;Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de
-l'odeur des roses.</p>
-
-<p>&mdash;Nervosité.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est la même? Ma Christine, à moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui
-hantait votre ennui,&mdash;mais qui n'a jamais franchi votre seuil.</p>
-
-<p>&mdash;Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et
-taciturne?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est tout cela.</p>
-
-<p>&mdash;Elle existe?</p>
-
-<p>&mdash;Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez ma tête! Ou bien
-avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon
-esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce
-que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques
-de mes nerfs...</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse.
-Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec
-sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour
-vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et
-parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague;
-obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des
-heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée,
-humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres.
-Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos
-sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte
-toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand
-vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;&mdash;et telle, sans
-la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre
-chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de
-ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle
-de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des
-rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque
-fou...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec
-une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple,
-aimable et&mdash;muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri,
-ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre,
-toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée
-qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois
-de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai
-renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries,
-les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent
-en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie...
-Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu
-obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle
-et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de
-l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine
-l'avoua son œuvre...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède reprit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de
-Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière
-d'un homme de bonne volonté, voilà tout.</p>
-
-<p>Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le
-respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui
-avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans
-cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante
-encore...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Christine allait arriver...</p>
-
-<p>Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis,
-sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue
-main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant
-des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise,
-toujours muette.</p>
-
-<p>Pascase regardait effaré, mais heureux.</p>
-
-<p>Diomède avait peur.</p>
-
-<p>C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée,
-malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle
-habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle
-enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir
-à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde
-chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air
-d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.</p>
-
-<p>Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:</p>
-
-<p>&mdash;Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.</p>
-
-<p>Pascase obéit.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et
-inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un
-jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était
-dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me
-souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!</p>
-
-<p>Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi
-s'offrait à sa bouche.</p>
-
-<p>Il la baisa, il la respira.</p>
-
-<p>C'était bien la chair de Christine.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Pascase rentrait. Il sortit.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4>
-
-
-<h4>LE LAURIER.</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-&mdash;Si j'avais rencontré Apollon,<br />
-je ne me serais pas changée en<br />
-figuier...<br />
-&mdash;En laurier?<br />
-&mdash;Cela ne fait rien...<br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs
-sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des
-hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir,
-les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante,
-la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous
-ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin,
-leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est
-mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée.
-Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers
-une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de
-possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons....
-Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de
-ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des
-clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie
-parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant
-l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si
-vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires
-des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas
-encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se
-révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la
-vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de
-chaînes puériles...»</p>
-
-<p>Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues
-années d'aventures.</p>
-
-<p>Il chercha un titre.</p>
-
-<p>«Philosophie du possible. Oui...»</p>
-
-<p>Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras
-et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin
-de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est Mauve!</p>
-
-<p>Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa
-toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de
-servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend
-toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la
-vie. Je l'aime beaucoup.</p>
-
-<p>Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop
-difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu
-gros et comme en dehors de l'usage.</p>
-
-<p>Alors, elle bavarda:</p>
-
-<p>Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle
-ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à
-défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à
-son jeu dans la glace lointaine.</p>
-
-<p>Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.</p>
-
-<p>&mdash;Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial.
-Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai
-touchés, je les ai couchés&mdash;sur moi!</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:</p>
-
-<p>&mdash;Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais
-sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je
-faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant
-que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou
-des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...</p>
-
-<p>&mdash;Et du Gymnase, ajouta Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela
-se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée
-en figuier...</p>
-
-<p>&mdash;En laurier?</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais
-plutôt voulu être deux fois femme... <i>Circumfusa</i>... Tout autour...
-Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de
-vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!</p>
-
-<p>&mdash;Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je
-revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais
-que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais
-capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse,
-déplorablement amoureuse...</p>
-
-<p>&mdash;De Cyran.</p>
-
-<p>&mdash;De Tanche!</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent!
-Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de
-cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise&mdash;et je l'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le
-jardin une odeur de feuilles mortes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer
-avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.</p>
-
-<p>&mdash;Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très
-sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir
-où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu,
-en seriez-vous vraiment fâchée?</p>
-
-<p>&mdash;Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord,
-ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais
-demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres,
-mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et
-soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals
-blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants
-d'hier y amèneront leurs progénitures.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve:
-la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou
-six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement
-vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche
-quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman
-d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve&mdash;et la relire!</p>
-
-<p>Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps,
-s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels.
-Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de
-Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était
-bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne
-grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion
-dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes,
-presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce
-qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans
-l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va
-dormir.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée
-sentimentale.</p>
-
-<p>«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»</p>
-
-<p>Ce piment lui parut faible et même ranci.</p>
-
-<p>«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces
-vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce
-mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris
-du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut
-atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions
-et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus
-majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»</p>
-
-<p>Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions;
-mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son
-habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par
-dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais
-presque douces:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Si!</p>
-
-<p>&mdash;Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils
-changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerai toujours Diomède.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi&mdash;par habitude ou
-par amitié&mdash;tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de
-beau triste et tiède.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule
-sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à
-l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque,
-frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Mauve!</p>
-
-<p>Puis elle se mit à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort.
-Elle n'est peut-être pas morte.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède
-savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit
-pas deux fois à la même fontaine.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de
-l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse
-dans les nuées du passé.</p>
-
-<p>«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je
-suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui
-choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir?
-Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre
-cela&mdash;que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans
-me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la
-solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la
-petite lueur que faisait Mauve était agréable...»</p>
-
-<p>Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à
-ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche.</p>
-
-<p>5 heures.</p>
-
-<p>«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.</p>
-
-<p>«Fanette.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-
-<h4>LE JONGLEUR</h4>
-
-
-<p>
-Jongleur inimitable, salut!... Loin ne<br />
-tu escamotes bien la vie!<br />
-</p>
-
-
-<p>Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté.
-Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux
-aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie.
-Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient
-lentement avec des pages arrachées du livre doux.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais
-encore douce remercia:</p>
-
-<p>&mdash;Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je
-savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous!
-Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O
-toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien
-heureuse... Toi et le Livre!</p>
-
-<p>Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main
-de Diomède et les pages arrachées du livre doux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs...
-Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer
-ses bras, penser à rien, dormir...</p>
-
-<p>&mdash;Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le
-grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là!
-Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec
-des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais
-je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas
-peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent
-prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je
-souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il
-éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main
-est fraîche... Oh! comme je t'aime!</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la
-chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé
-les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant
-questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine.</p>
-
-<p>Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout
-s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes,
-vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct
-nu.</p>
-
-<p>Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur,
-offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une
-vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses
-paroles simples protestaient.</p>
-
-<p>&mdash;Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas
-juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie
-de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une
-grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute
-nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon
-Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais
-chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a
-dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme
-ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il
-en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire.
-Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A
-ce qu'il a dit.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles.</p>
-
-<p>Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la
-mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique
-lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un
-moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa
-fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette
-prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout
-corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science.
-Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles
-putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur,
-de la pitié, mais peu de tristesse.</p>
-
-<p>«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en
-joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave
-et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à
-la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante
-s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette,
-puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du
-sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es là?</p>
-
-<p>Il posa sa main sur son front chaud.</p>
-
-<p>&mdash;Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche...
-Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe...
-Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et
-mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.&mdash;Elle est
-bien gentille.&mdash;C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit...
-Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un
-souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur
-le tapis. En effet, et la servante disait:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie,
-je l'ai rencontré. Le voilà.</p>
-
-<p>Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au
-pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre,
-presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des
-récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être
-rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea:</p>
-
-<p>«Il faut que les liturgies s'accomplissent.»</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>«Il est peut-être appelé par le désir de Fanette.»</p>
-
-<p>Et il trembla à l'idée que ce désir eût pu être inexaucé, se méprisa de
-n'avoir pas mieux lu dans l'âme obscure de la petite mourante.</p>
-
-<p>Cependant le prêtre, ne se voyant pas hostile, s'était agenouillé. La
-tête dans ses mains, il priait. Diomède trouva son attitude très belle.
-Son manteau rejeté en arrière, ses cheveux un peu longs lui donnaient
-l'air d'un grand ange noir, d'un mystérieux messager de miséricorde et
-de grâce. Il releva la tête, les yeux pleins de larmes.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède surpris demanda, très bas:</p>
-
-<p>&mdash;Vous pleurez, monsieur! Vous la connaissez donc?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais toute mort me touche le cœur, répondit le prêtre, en
-regardant Diomède avec de grands yeux voilés, très doux. Et celle-ci
-me semble d'abord si douloureusement pure... J'ai entendu les aveux du
-délire... On ne meurt pas avec cette grâce et cet abandon en Dieu quand
-on a eu, même pendant une journée, une vilaine âme.</p>
-
-<p>&mdash;Elle a péché, reprit Diomède, qui croyait à une méprise. Elle a même
-été par excellence, dans la mesure de sa force, a pécheresse.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais. La servante m'a instruit. Qu'importe! Le péché se révèle
-dans la conscience d'avoir péché. En soi, les actes ne sont que des
-gestes; l'âme n'est guère responsable des mouvements de l'automate.
-Seuls ont fait le mal ceux qui ont voulu le mal. Elle a obéi au rythme
-de la vie, pouvait-elle le briser? La force n'est pas donnée à tout le
-monde. Vivre selon sa nature, c'est vivre selon Dieu...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Fanette, les yeux ouverts tout â coup et fixes, s'agita dans un grand
-sursaut. Les mains, secouant les couvertures, remontèrent vers sa gorge
-qu'elle pressurait comme des grappes rebelles. Un souffle chargé de
-brumes sortait de sa bouche ouverte.</p>
-
-<p>Soulevant la tête pâle aux joues marquées de feu. Diomède fit couler
-entre les lèvres un peu de la liqueur de paix. Alors, Fanette parut
-revivre; ses yeux se tournèrent doux vers les yeux de Diomède. La
-vue du prêtre ne lui causa aucun effroi; elle leva vers lui sa main
-lasse, aussitôt retombée,&mdash;et déjà les yeux se refermaient, la tête
-s'enfonçait...</p>
-
-<p>Le prêtre posa ses lèvres sur la main de cire. Il avait l'air de
-vouloir être béni et absous par cette âme qui battait des ailes.</p>
-
-<p>Le souffle de brumes sortait plus sourd, presque dur; les muscles du
-cou tremblaient; le prêtre murmura, pendant que Diomède tenait en ses
-mains les doigts maigres qui remuaient comme des herbes au fil de l'eau:</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Délivre-toi, pauvre âme, va-t'en vers la Miséricorde. L'amour te tend
-les bras et la pitié, sa sœur, s'agenouille pour aplanir le chemin où
-vont poser tes pieds nus.</p>
-
-<p>Délivre-toi, pauvre âme!</p>
-
-<p>Ne souffre plus, créature ingénue, va-t'en vers la Miséricorde. Que les
-grandes ailes blanches de l'Espoir soient les voiles de ta nef et que
-les bons vents du ciel te poussent vers le rivage!</p>
-
-<p>Délivre-toi, pauvre âme!</p>
-
-<p>Réjouis-toi, cœur plein de grâce, et va-t'en vers la Miséricorde.
-Allégé du péché, purifié du mensonge, entre dans le chœur des anges et
-deviens la viole qui redit en mélodies la pensée de l'Infini.</p>
-
-<p>Délivre-toi, chère âme et, entrée dans la gloire, daigne prier pour
-nous, pauvres pécheurs. Ainsi soit-il.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson.</p>
-
-<p>Le prêtre sortit.</p>
-
-<p>Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait.</p>
-
-<p>Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin.</p>
-
-<p>«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en
-aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non,
-je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut
-méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce
-qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments
-et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une
-communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas
-la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela
-seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être
-cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature
-m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était
-hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme
-tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle
-suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide!
-Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je
-renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme
-tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une
-odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des
-fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur
-tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur
-inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de
-hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il.</p>
-
-<p>Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne
-peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa
-mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée!
-Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en
-dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent...</p>
-
-<p>Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es
-autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!»</p>
-
-<p>Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires.
-Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait;
-on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son
-travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses
-de Diomède:</p>
-
-<p>&mdash;Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait
-avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort
-à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en
-chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre.
-Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il
-lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la
-mort, allez! oui, elle le sait.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait
-joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures,
-par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot.</p>
-
-<p>Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la
-petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme
-sur un coussin d'amour.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4>
-
-
-<h4>LES FEUILLES</h4>
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-«Oh! Comme ma vie se défeuille!»<br />
-</p>
-
-
-<p>Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes,
-Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la
-petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides
-mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles
-vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine
-et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une
-ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique,
-tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci
-protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté
-par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant
-vers Diomède, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange,
-Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies
-ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant
-s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots
-récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots
-«Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle
-et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont
-sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas
-le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre
-lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à
-cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains
-et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple,
-c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce
-sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel
-des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un
-costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout
-d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une
-femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore,
-qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux
-armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une
-croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre
-n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une
-magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les
-unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même
-caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce
-que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui
-croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut,
-selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il
-agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et
-de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il parlait doucement, d'une voix lente, nette, un peu oratoire, sans
-hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède
-écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire,
-la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux
-s'encastraient comme des cabochons dans la tiare d'un roi barbare.</p>
-
-<p>Il continua.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne
-pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n'est pas si bête
-que vous le croyez. J'avais tort. L'intelligence et la stupidité sont
-sans doute des formes et non des degrés de l'esprit. La superstition
-qui nous choque et l'acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir
-des significations également profondes ou également nulles... Qu'en
-pensez-vous?</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il s'était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes
-aperçu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui... Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir
-la foi et l'intelligence.</p>
-
-<p>&mdash;En niant l'intelligence!</p>
-
-<p>&mdash;Non j'ai dit une sottise... Et pourtant?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas une sottise, reprit Diomède; c'est une manière de voir
-et assez défendable, car l'intelligence est une échelle et la stupidité
-est une brouette...</p>
-
-<p>Pellegrin se mit à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une
-discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de
-songes...</p>
-
-<p>&mdash;Une nuit peuplée de songes... Ça, c'est bien l'image de ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Et de toutes les vies, reprit l'abbé Quentin. Dès qu'une tête veut
-penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l'obscurité
-ses clefs tombées.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la
-Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux
-murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu'elle
-méprise, car elle est la Vérité... Avez-vous lu Palafox? Il faut lire
-Palafox.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut
-à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes
-à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C'est
-pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l'avez entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'était de la magie, cela aussi; c'était conjuratoire.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'était l'encouragement d'une âme à une âme. Ai-je bien fait?</p>
-
-<p>&mdash;Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais
-moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m'a
-semblé que vous vous exiliez de l'harmonie. Songez que de ces paroles,
-plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions
-connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que
-vous nommez avec dédain des formules, c'est de la beauté verbale
-cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta
-quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et
-mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots
-ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de
-Virgile ont produit des incantations.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l'air
-inspiré:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu et la vie... La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d'amour
-et de joies... C'est la mort qui m'a fait aimer la vie. C'est en voyant
-mourir que j'ai compris combien la vie est grave et combien elle
-devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l'injustice,
-j'ai cru à l'infini où tout s'annule et au magistère de Dieu, qui
-est la douleur infinie et l'absolu de nos souffrances. Dieu souffre
-de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître
-Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé
-des hommes, il se connaîtra dans l'amour des hommes, et toute vie de
-douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l'âme divine,
-seront béatifiées dans l'infini. La création de la vie est le moyen de
-salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle
-est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a
-obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l'inutilité
-de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement
-sacrifiées. J'attends le règne de l'Amour. Et quand une âme s'est
-séparée de la vie charnelle, elle s'en va dans les douces ténèbres
-attendre le règne de l'Amour. Elle ne souffre pas, elle attend&mdash;et non
-pas en vain.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède loua de tels sentiments, trouvant d'ailleurs cette théologie
-assez curieuse.</p>
-
-<p>En secret, il jugeait l'écclésiastique un peu divagant, eût préféré un
-curé de campagne, apte à jouer aux boules.</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>«Opinion de mauvaise humeur... Que j'ai donc l'esprit de dénigrement!»</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>«Encore une journée où j'aurai bien peu pensé à moi... Une lettre de
-Néo m'attend, certainement. Aussi, il faut que j'enlève mon portrait et
-ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers... Le règne de
-l'amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques
-pas, se repentit:</p>
-
-<p>«J'aurais dû garder Pellegrin. Je vais m'ennuyer jusqu'aux larmes.»</p>
-
-<p>Il revint; ils étaient partis.</p>
-
-<p>«Oh! Comme ma vie se défeuille!»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Il n'osa pas retourner chez Fanette, revoir l'abandon du lit et ce
-fauteuil où la sœur de la Mort semblait s'être assise pour éternité.</p>
-
-<p>Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle
-corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un
-troupeau d'aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort,
-n'avoir d'autre souci que la toilette des cadavres, la veillée
-solitaire près des corps rigides et des faces froides où l'ombre du nez
-marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue!</p>
-
-<p>Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par
-plusieurs motifs. D'abord il était nécessaire et traditionnel, hérité
-des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé
-tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin
-du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si,
-comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais
-surtout la cause du choix était la vocation, l'instinctive marche à
-l'appel de la corne, l'absurde tendance humaine à obéir aux voix...</p>
-
-<p>«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les
-scarabées nécrophores de l'humanité. Leur destinée est invicible. Leurs
-nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d'autres nerfs
-à tous les parfums de la vie, et, comme disait l'abbé Quentin, c'est
-beau, parce que c'est cordial et humain.»</p>
-
-<p>Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion
-corporelle, en colonies d'un seul sexe, Diomède parvint enfin à
-comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même,
-il y avait attraction; mais chaste, car le motif d'un tel exil était
-précisément l'inaptitude sexuelle.</p>
-
-<p>«La chasteté n'est aucunement la compagne nécessaire de l'intelligence,
-mais pourtant elle est peut-être l'une de ses amies les moins
-équivoques. Ce qui fait surtout l'agrément de cet état, c'est l'absence
-totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées
-du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa
-laideur.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d'avoir négligé
-les idées pour les sentiments; d'avoir accomplices actes d'amour en y
-mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux
-devant l'autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne
-négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude,
-de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres
-abandons que ceux de la chair et ceux de l'esprit.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide;</p>
-
-<p>«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu'un souci ce
-logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s'il me plaît.
-D'ailleurs il faut que j'éprouve tous les sentiments aussi bien que
-toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit
-m'être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent,
-et s'il me mène à l'écueil et au naufrage, je serai encore supérieur
-à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux
-pleins de feuilles mortes.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4>
-
-
-<h4>LES NUÉES</h4>
-
-
-<p>
-Des lueurs passent, des nuées<br />
-passent. Il y a des arabesques aux<br />
-murs.<br />
-</p>
-
-
-<p>&mdash;Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est libre.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne vous aime donc plus?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes libre.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'espère.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire libre de ne pas me répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très
-doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur
-moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques
-aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent,
-meurent... J'ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur
-redevient lumineux, j'ignore ce qu'ils diront et même s'ils voudront
-parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s'expriment
-les femmes, me faire subir une épreuve, elle s'est trompée d'homme;
-son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir
-des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà
-tout. S'il arrive que j'aie l'apparence d'avoir agi selon un égoïsme
-facilement qualifié de criminel, j'accepterai encore. Enfin, je suis
-entre ses mains. J'avais bien raison de la craindre, puisque je
-l'aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu'on
-adore, ni la robe de la femme qu'on aime; l'étoffe retombe comme une
-trappe.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est votre maîtresse?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le saviez, Cyrène, et c'était le seul motif de vos questions.</p>
-
-<p>&mdash;Je le savais.</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous a écrit?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Confidence avant de partir.</p>
-
-<p>&mdash;Surprise?</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Vous.</p>
-
-<p>&mdash;A peine.</p>
-
-<p>&mdash;En effet.</p>
-
-<p>&mdash;Ne m'injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je
-pourrais vous les rendre.</p>
-
-<p>&mdash;A peine. D'ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de
-jeu. Nous n'y croyons pas. Comme il n'y a en nous rien de social, nous
-pouvons nous sourire sans cruauté.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de social? En nous, peut-être, mais il s'agit de Néo. Vous devez
-l'aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi
-inconnue qu'à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement,
-jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d'action de
-cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m'avait toujours
-paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester
-debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d'alcôve. Si
-elle s'est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d'esprit, pour
-affirmer son droit à l'acte, au geste libre,&mdash;pour vous étonner, mon
-cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n'avoir conquis
-que sa vanité intellectuelle...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout? Mais partez! Qu'elle vous voie et elle vous suivra.</p>
-
-<p>&mdash;Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de
-Flowerbury.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l'Ami
-des petites courtisanes!</p>
-
-<p>&mdash;Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me
-causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore
-peu mon caractère, car elle m'a prévenu de son départ, sachant fort
-bien que nulle fantaisie ne m'inciterait à fréquenter les paquebots. Je
-n'irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire,
-voilà tout. L'acte est laid, comme un mensonge... Opinion provisoire...
-Je réfléchirai.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations...
-Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants,
-les canards et les jets d'eau... Nous allons?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se
-durcit. D'heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que
-je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J'avais tant
-espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une
-large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c'était
-un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions
-jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout
-rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des
-autres âmes... Cela aurait duré peu d'années, oui, je sais: Cyran
-s'est vieilli, son sort me guette... Mais nous aurions vécu en vous au
-delà de la tombe... Absurde, n'est-ce pas? Tout est absurde, hormis la
-sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux... Enfin,
-je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale,
-elle s'efface, elle s'abolit, s'en va, s'en va...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède répondit peu. Cependant, content qu'elle se détournât de
-Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut qu'il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec
-beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images
-gardent la porte de sa cellule et n'y laissent plus rien entrer que
-d'incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu'il est, vieux dans son
-rêve nouveau. Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon
-corps, l'étui de nacre.</p>
-
-<p>Diomède avait l'air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler,
-aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle
-s'offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le
-craignit.</p>
-
-<p>Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu'une
-tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules.
-Afin de profiter de l'expérience, il se voulut la femelle devant le
-mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En
-cet état psychologique, il se sentit le désir d'entendre parler des
-choses de l'amour et de ne répondre que par des rires déconcertants.
-Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait:</p>
-
-<p>&mdash;L'étui de nacre, l'étui de nacre!</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Cyrène fut surprise. L'émoi s'écrivait en rouge à ses joues mates. Elle
-n'avait perçu aucune nuance de doute dans l'exclamation de Diomède,
-elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une
-image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue.</p>
-
-<p>Il lui sembla utile de se topographier:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas bougé d'une ligne depuis que vous avez couché
-avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j'ai la
-même taille, les mêmes hanches; mon ventre n'a pas un pli et on voit le
-jour entre mes jambes comme entre deux arbre's jumeaux...</p>
-
-<p>Diomède suivait comme sur le transparent d'une lanterne magique; chaque
-mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles
-de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins
-d'ombre, des genoux comme d'un enfant gras et fort. A ce moment, femme,
-il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour
-ne les ouvrir que d'accord avec la bouche et les mains...</p>
-
-<p>Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se
-dressa pour la première fois nue devant un homme...</p>
-
-<p>«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée
-et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui
-donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus
-difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur...
-Mon Dieu! que j'ai peu envie de me réjouir avec Cyrène!</p>
-
-<p>Il s'approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se
-refusa:»</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h4>
-
-
-<h4>LES PENSÉES</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">
-Les Pensées sont faites pour être<br />
-pensées et non pour être agies.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">Flowerbury Manor. Saturday.</span><br />
-</p>
-
-
-<p class="p2">«Très Cher Dio,</p>
-
-<p>«Vous saurez toute la tragédie de mon amour.</p>
-
-<p>«J'étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n'osa me
-dénier le droit d'une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un
-soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux,
-m'apprit sa résolution de m'emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je
-savais. J'attendais cela. Le mariage, pour une fille, c'est une seconde
-première communion, et rien de plus; l'acte est pareil, quoique moins
-pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de
-l'ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles.</p>
-
-<p>«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m'émouvoir; Lord Grouchy n'a
-manifesté qu'une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou
-à respirer la virginité d'une vieille eau-de-vie de France retrouvée
-dans lu poussière des caves. Il m'a témoigné cette confiance de me
-dévoiler tous ses goûts; il n'est pas hypocrite; il désire un mâle de
-son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c'est ce que Ton croit,&mdash;selon
-vos enseignements, Diomède,&mdash;mais, moi, je lirai l'âme du père dans les
-yeux du fils.</p>
-
-<p>«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n'avez pas su
-lire, même à travers l'enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra
-claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me
-considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la
-plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je
-n'ai subi que l'ombre, en souriant! J'ai souri de tromper la société,
-le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer,
-mon délicieux complice!</p>
-
-<p>»Dio, c'est maintenant que je vous aime!</p>
-
-<p>»Je t'aime, Dio! Tu m'as rendue si différente des autres femmes! Il me
-semble qu'un aigle m'a transportée sur les cimes d'une forêt, parmi les
-feuilles, dans la maison du vent; c'est là que je vis et c'est là que
-je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes
-humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du
-poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu'à ton front et j'explore le
-royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes
-attitudes.</p>
-
-<p>»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d'amour
-encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer
-pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d'harmonie, je
-trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de
-la même couleur.</p>
-
-<p>«Attends-moi...</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«<span class="smcap">Belle</span>.»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très
-froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse
-plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des
-herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les
-joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes
-doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme
-le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes...</p>
-
-<p>Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en
-des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes
-vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour
-être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa
-fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes
-des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta
-justification.</p>
-
-<p>Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines
-pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier
-fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher
-les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira
-dans les cheveux parés pour la luxure.</p>
-
-<p>Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent,
-s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au
-mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à
-elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire
-inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la
-stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence
-devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille
-les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une
-turpitude.</p>
-
-<p>Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer
-les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée
-de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon
-la beauté énorme de sa nature absolue.</p>
-
-<p>La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand
-je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur
-catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont
-innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des
-agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes...</p>
-
-<p>Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de
-mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont
-entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.</p>
-
-<p>«Délicieux complice!» Cela, c'est mieux et c'est vrai. Je vais lui
-répondre. Puis-je injurier une femme parce qu'elle oublia d'élucider
-un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice,
-tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur
-le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une
-statue éternelle couchée sur un tombeau... Je n'ai plus peur de toi;
-je sais que ton amour n'est que le désir de m'étonner «par la beauté
-de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai
-content...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent.</p>
-
-<p>Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec
-Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits
-chiens, leur faisait manger des bonbons.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s'en revenaient vite,
-l'air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à
-coups de fouet.</p>
-
-<p>«Ombre charmante!»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve,
-puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture
-frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit
-les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et,
-sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit,
-regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête:</p>
-
-<p>«Ça sent la mort.»</p>
-
-<p>Elle agitait ses coudes pour traverser la foule.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la
-religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la reverrez, reprit l'abbé Quentin, s'adressant à Diomède. Mais
-craignez-la; elle est un présage.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des
-journaux du soir; «Jérusalem, midi.&mdash;Soit descendus à l'Hôtel du
-Golgotha...</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>«Encore une idée qui s'est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a
-déformé au point qu'un prêtre même n'en sait plus l'histoire...»</p>
-
-<p>... Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina...»</p>
-
-<p>Plus loin:</p>
-
-<p>«Mort de M. Cyran.&mdash;... On l'a trouvé mort, la brosse à la main, couché
-aux pieds de l'agneau qui semblait veiller sur lui...»</p>
-
-<p>Au milieu de son chagrin, Diomède songea:</p>
-
-<p>«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c'est achever une
-phrase commencée par un autre, mais celle que l'or, commence, un autre
-l'achève. Et cela s'en va vers l'infini selon une courbe dont nous ne
-comprenons pas bien la beauté...»</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Puis encore:</p>
-
-<p>«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J'en ferai un bélier
-qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races
-et brise l'harmonie de l'unité. Agneau est un être dont les actes
-seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par
-aucun scrupule. Le mal, c'est la pensée déformatrice avec toutes ses
-tentations, ses labyrinthes d'où nul n'est ressorti, sinon estropié par
-les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles.</p>
-
-<p>Cyran meurt d'avoir voulu écrire des idées sur les murs d'une église:
-les murs ont refusé l'écriture; repoussées par la pierre, les idées
-comme des lances ont percé le cœur de Cyran.</p>
-
-<p class="center">*</p>
-
-<p>Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière,
-mère maladroite qui n'as jamais mis au monde que des êtres dont les
-épaules sont l'escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.»</p>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#I">I.</a>&mdash;</td><td align="left">Les roses</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#II">II.</a>&mdash;</td><td align="left">Les peupliers</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#III">III.</a>&mdash;</td><td align="left">La ceinture</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IV">IV.</a>&mdash;</td><td align="left">Le jet d'eau</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#V">V.</a>&mdash;</td><td align="left">Le bourdon</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VI">VI.</a>&mdash;</td><td align="left">Le souci</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VII">VII.</a>&mdash;</td><td align="left">L'abeille</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a>&mdash;</td><td align="left">Les landes</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IX">IX.</a>&mdash;</td><td align="left">Le cygne</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#X">X.</a>&mdash;</td><td align="left">Les mains</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XI">XI.</a>&mdash;</td><td align="left">La barque</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XII">XII.</a>&mdash;</td><td align="left">L'odeur</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a>&mdash;</td><td align="left">L'agneau</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a>&mdash;</td><td align="left">Les marronniers</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XV">XV.</a>&mdash;</td><td align="left">Le songe</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a>&mdash;</td><td align="left">L'éventail</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a>&mdash;</td><td align="left">Le laurier</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a>&mdash;</td><td align="left">Le jongleur</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a>&mdash;</td><td align="left">Les feuilles</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XX">XX.</a>&mdash;</td><td align="left">Les nuées</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a>&mdash;</td><td align="left">Les pensées</td></tr>
-</table></div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
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-
-
-End of Project Gutenberg's Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE ***
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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