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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les chevaux de Diomède - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: May 4, 2017 [EBook #54659] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE *** - - - - -Produced by Marc D'Hooghe at Free Literature (online soon -in an extended version, also linking to free sources for -education worldwide ... MOOC's, educational materials,...) -Images generously made available by the Internet Archive. - - - - - -LES CHEVAUX DE DIOMÈDE - -_--ROMAN--_ - -PAR - -REMY DE GOURMONT - - - -Veritas in dicto non in re consistit. - -Thomas Hobbes. - - -PARIS - -COLLECTION DES CHEF-D'DOEUVRES - -LA CONNAISSANCE - -9, GALLERIE DE LA MADELEINE, 9 - -MCMXXI - - - - -[Illustration: Frontispice gravé de HENRY CHAPRONT.] - - - - -PRÉFACE - - - Tout vit dans tout éternellement. - - -_On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles, -la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan -et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément, -l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de -l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais -indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel. -L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité -de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et -rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur -les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur -ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou -spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une -volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences._ - -_Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation, -justifient ses erreurs et ses fantaisies._ - -_31 janvier 1897._ - - - - -A - -_PAUL ADAM_ - - - - -LES CHEVAUX DE DIOMÈDE - - - - -I - - -LES ROSES - - - L'odeur idéale des roses qu'on ne - cueillera jamais. - -«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de -roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête -de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et -le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu! - -Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier -quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin -qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles, -planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un -partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se -jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du -parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales -dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux -aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait -avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient -selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie -et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus -sourire qu'à l'invisible. - -* - -Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que -d'orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables -égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés, -fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de -la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris -pour la médiocrité humaine, allaient essayer d'aimer les arbres et -peut-être, selon le commandement de Pythagore, d'adorer le souffle -sacré des tempêtes. - -Et tous s'éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même -source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers, -sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences -sociales, ils s'abreuvaient au divin. - -Pour être homme, c'est-à-dire participant de l'infini, il faut abjurer -toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique, -absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes -d'entre la foule...» - -* - -Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d'une heure. - -Christine allait arriver. - -Depuis que séparé d'une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque -et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s'égayer au sourire -des passantes. - -Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un -regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne -remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce. - -L'amour, et qu'on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col -l'idée d'un baiser, d'équivoques prières: rien ne rassurait et -rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui -accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque -fois qu'elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien -dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air -lointain de victime: - - Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties. - -Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du -sacrifice. - -C'était une bien jolie jeune femme d'une chasteté toute chrétienne, -mais habillée singulièrement et tout d'un coup demi-nue. Sa beauté -était candide et sobre, monacale et aristocratique. - -Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais -sans rougir, tendaient à leur armant l'échelle de corde par-dessus la -muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu -galantes! Sa règle, jadis, eût été d'aimer sans rien dire, de suivre -son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu'à Dieu de -l'usage de sa vie. D'ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur, -quoique d'un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n'auraient -eu la confidence. - -Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d'été, -amours d'hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après -une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des -manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour -des yeux qui la pleuraient, n'avait qu'une seule fois paru au ciel. - -* - -Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la -porte. - -Elle ne vint pas. - -Diomède en eut du chagrin. - -D'autres heures passèrent. Engourdi par la torture d'attendre, il avait -peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt, -irrité contre l'inclairvoyance de son désir et, une fois de plus, -envieux de l'état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine -convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste -Christine. - -Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des -Solitaires d'Occident et déplia soigneusement le plan du monastère -et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence -même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans -une montagne très escarpée et d'un accès difficile; on en descend -comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de -Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui -leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l'Hermitage -d'en haut, il y a cinq quarts d'heures de chemin et l'on trouve sur -sa route quantité d'arbres verts et plusieurs torrents qu'il faut -passer. Cette montagne est toute couverte d'un bois obscur de grands -sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours -leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un -lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par -sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l'effet en est très -agréable...» - -* - -Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il -relut cette page verdoyante. - -«Très agréable... En effet, très agréable», et Diomède songea que par -des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer -son existence avec une facilité presque mauvaise. - -«L'homme d'action n'est qu'un terrassier; le moindre conteur remue plus -de vie qu'un conquérant, et d'ailleurs si la parole n'est pas tout, -rien n'existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et -la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est -à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la -condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans -profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les -actes d'autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense -que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et -des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle -arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui -ont fait le tour du monde et dont l'écriture se meurt oblitérée sous -les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n'en est pas moins la -grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en -effet très agréable, les jours où l'on attend Christine, à l'heure où -le désir parti vous laisse un trou dans le cœur. - -Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l'âme fade, lasse et -endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l'histoire -me donne une heure de paix,--et je songe avec délices au mépris, pour -de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau -sentimental.» - -Il se reprit: - -«Ceci dépasse un peu ma pensée présente...» - -Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité -nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière. - -«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.» - -* - -Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation -musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait -s'il cherche une femelle, un os, ou rien. - -Il passa, levant les yeux, et Diomède n'eut qu'à cogner légèrement à la -vitre. - ---Je n'osais, dit Pascase. Hier, vous m'aviez dit, votre chère -Christine... - ---Christine ne m'est pas chère, répondit Diomède, elle m'est agréable. -Comme les mots n'ont pas pour nous deux un identique sens je dois -préciser, en me servant de votre langage. Christine m'est agréable -par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout. -D'ailleurs elle n'est pas venue. - ---Et cela vous est égal? - ---Maintenant, oui. Il y a une heure, j'en souffrais. Je souffrais par -ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même. -Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. Christine vient -ou ne vient pas. Elle n'est pas venue: c'est à cette minute comme si -elle était partie. Peut-être n'ai-je pas désiré assez ardemment sa -présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des -boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même -mutuels, crèvent à mi-chemin dans l'air, s'en vont en petites fusées un -peu ridicules. - -* - -Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit: - ---Ce n'est pas la même chose. - ---Quoi? Les désirs et les fusées? - ---Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je -dis: Partie ou pas venue, c'est très différent. C'est oui et non. - ---Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont -une signification également nulle; ils se confondent dans le néant. - ---Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux -lèvres la sensation d'un souvenir vrai, d'une joie évidente. L'odeur -des roses demeure où les roses ont fleuri. - ---Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie. - ---Je dis ce que je pense. - -* - -Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses -habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase. -Souriant, il reprit: - ---Pourquoi croyez-vous à l'existence de Christine? L'avez-vous vue? - ---Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la -voyais, je l'aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!... - -* - -Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des -doigts fous un éventail qui traînait sur une table. - ---Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur -quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on -ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et -tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir -ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait, -elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur -des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur... - -* - -Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des -images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons -ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement: - ---Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une -maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs... - ---Comment, vous la trompez, Elle! - ---Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant -amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu -démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les -cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter -la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies: -avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont -libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous? -D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une -enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de -son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris -l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle -vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa -vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de -route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au -ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle -est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre -que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites, -des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à -la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par -lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran. -Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un -mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains -séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord -un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on -fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si -bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend -de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et -disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que -ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que -dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit. -Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle -est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de -tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui -demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître. -Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et -avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est -Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses, -une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et, -miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde, -oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline -vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans -nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes. -Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes -des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques -ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt. -Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec -nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes, -tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre, -mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour -notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se -nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être -d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais -plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je -n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes -seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et -délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne -de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a -été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne -pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes -et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par -faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change -de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et -dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain, -j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant. - -* - -Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit -un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil, -marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser, -vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit -d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de -lui, veillant sur son sommeil. - -La voix de Christine l'appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit -de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d'une -main et de l'autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu'elle le -vit, s'enfuit, criant: - -«J'ai peur des grands sapins noirs.» - - - - -II - - -LES PEUPLIERS - - - Des flocons volaient, fleurs des - peupliers pâles. - - -Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit -de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou -même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd -de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la -bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait -dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière -docilité... - -«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La -jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant -comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses -amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...» - -Il se reprit: - -«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis -incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est -excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...» - -* - -Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme -passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé -par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran. -Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant -timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon -toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le -tronc des pauvres. - -Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains, -peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées -de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les -barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le -rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran -oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir. - -* - -Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa -ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers -Diomède, le livret noir: - ---Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à -l'invincible niaiserie des redites amoureuses. _Petit Mois de Marie!_ -C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la -chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne -puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste, -manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une -peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui -s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un -cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que -blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau... - -* - -Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était -moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le -déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il -voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran -continua: - ---Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les -âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout -comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des -colombes et des lys... - ---Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles -sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le -savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?... - ---Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité. - -* - -Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence: - ---Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez -trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux -cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur, -de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement -sali... - ---Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres -et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir -agréablement. - ---Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase -mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion -dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été -foudroyé. - ---Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène. - ---Peut-être... Que devient-elle? - ---Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours. - -* - -Cyran reprit, sans insister: - ---Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige -et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je -peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour -vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de -cendre, quand viendra mon heure. Adieu. - -* - -«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène, -songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai -peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que -je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur -de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant, -Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée -selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une -cuirasse--ou comme un cilice--à la rébellion de nos poitrines... -Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si -impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en -rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas -souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je -regarde, j'observe, je juge, je souris. - -Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de -l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà -tout. - -Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi! - -Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.» - -* - -Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres -morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de -sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée, -tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque -abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité -d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que -les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre -parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd -pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un -salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans -l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et -les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision -violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or, -des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées -de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre -les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des -génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait -toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose -jaune. - -«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout -au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette, -souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des -voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les -vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair -stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne -au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté -animale: elle est douée du sourire. - -Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A -genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre -ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des -corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et -sans peur,--et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous -des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure -qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile... - -Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me -porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers -rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix. - -Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles -crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les -herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées. - -Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains! -Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie, -fortes comme le chanvre... - -Non. Jouer avec Fanette. - -M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu! -Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a -été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs. -Changer, c'est peut-être déchoir.» - - - - -III - - -LA CEINTURE - - - L'Art désire que les femmes nues - soient ornées d une ceinture. - - -Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux -sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux. -Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme -signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan, -puis, d'une voix languide, dit: - ---O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique! - ---Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi -l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le -signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée -pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique. -La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice -aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des -pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes. -Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque -aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas -de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à -l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches. - ---Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime -que vêtue ou nue comme un ange. - -* - -Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint -s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux. - ---Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et -pure! Heureuse âme! - ---Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que -vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec -joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit -toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime -Diomède et Diomède m'aime. - ---Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère! - ---Que veux-tu dire? - ---Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute -lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre... - ---Tu es un peu jaloux, Diomède? - ---Oui, un peu. - ---Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me -plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela -que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je -marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers -d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre; -et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes -mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou -l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des -recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent -vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui -rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à -une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je -ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine -et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela -fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange. - -* - -Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair -emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme -des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux -naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la -vie, l'air à la fois somptueux et frêle. - -Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et -divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il -songea, un peu bêtement: - -«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce -qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...» - -Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit: - -«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.» - -* - -Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son -berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la -lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée, -elle dit: - ---Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les -forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé -intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et -cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps -et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette -volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir, -tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés -naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque -l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son -désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi, -la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a -du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si -forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une -musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée -dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède? - ---Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie, -parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous -donnez aux hommes. - ---Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis -charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas. - ---Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un -jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase, -je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment -brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans -mon humanité. Et c'est tout. - -* - -On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils -jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les -plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus -rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air -sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons, -elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une -joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps -elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique. - -Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux -de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le -lointain des songes. - -Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur, -voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images, -pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces -moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et -tant d'ingénuité. - -Il songea: - -«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume -et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite -aussi pour être aimée.» - -Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se -déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette. -Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui -serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine -entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes -criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant: - ---Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme? - -Fanette répondit: - ---C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui, -se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette. - - - - -IV - - -LE JET D'EAU - - -Les jets d'eau que je regarde -redescendent toujours. - - -La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules -et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et -on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ, -non pas mort, mais ivre d'être mort... - -Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées -miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur -les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les -bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de -pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une -parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable, -disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir -vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau -dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas. - -Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il -ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux -fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a -jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde -des initiés. - -Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers: - -«Et le monde des catéchumènes.» - -* - -Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les -épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées -dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et -fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le -rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède -regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa -soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole -brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le -geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied -chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon -chinois. - -* - -Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut -ni surpris ni contristé. - ---Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon -cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil -aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps. -L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel -d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la -portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la -Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs -qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle -est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous -effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise -à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie; -mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu... -Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que -cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui -agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents? -Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de -puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit -d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non -d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare, -et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite -découverte m'a incliné à l'indulgence,--et j'admets la beauté de cette -Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs -doux et pour tant de simples esprits... - -* - -Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux: - ---Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain. - -Puis encore, comme intérieurement: - ---Oh! que c'est difficile! - -Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours: - -* - ---Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion -ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats -stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent -dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je -puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques -qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le -droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence... - ---Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit -violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je -voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression -intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme -comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus; -juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues, -plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables -sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant -écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles... - -Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre -la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses -mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait -entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand, -brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras -coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie, -d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop -réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes -et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait -avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de -protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli -encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le -poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une -réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur -causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité. -Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques -femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles, -au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures -sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres, -parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des -enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent -devant un jet d'eau. - -* - -Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient. - -* - ---Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours; -mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur -du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des -femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié -Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir -la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots -dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer -les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le -frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de -l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine -de Vaucluse,--qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous? -Encouragez Tanche. - -* - -A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image -vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit -les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion -sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des -yeux et des lèvres: - ---C'est Mauve. - -Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire. - -Diomède expliqua: - ---Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit -parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant -tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant -mon ami. - -* - -Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;--Mauve est très -sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune, -belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on -la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si -Pascase veut être aimé. - ---Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours -de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et -rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après, -car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce. - -Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments, -Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de -tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines -ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il -souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très -loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau, -sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec -ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime -Pascase.» - -* - -A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles -de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais -n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase -songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus -pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de -Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient. - -Elle avait dit tout bas à Diomède: - ---Pascase plaît à Mauve. - -Diomède répondit: - ---Mauve est une petite coureuse. - -Et, tout haut: - ---Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir. - -Il ajouta: - ---Où allait-elle, si vite? - -Elle répondit d'un trait: - ---Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser -une tête d'ange dans un tableau d'église. - ---Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran. -Venez-vous, Pascase? - -* - -Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne -put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa -innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute -sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et -Diomède s'amusait de ces jeux sexuels. - -* - -Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut -gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran: - ---C'est Mauve. - -Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil -froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau -et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit: - ---Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux -surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme -l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan, -d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une -odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre -claire sous la longue robe d'air... La tête est belle. - -* - -Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux -peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des -mots obscurs: - ---L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il -faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A -peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine... - -* - -Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient -Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient, -Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait, -ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant. - -Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une -petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres. -Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la -pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de -désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse. -Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre. - -Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir -blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant -heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de -s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge, -elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête. - -* - -Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase: - ---Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend -qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de -liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni -même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de -femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes -de celles qui attendent ployées ou couchées! - ---Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase. - ---Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de -ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active, -consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce -qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant, -vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels, -que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle -mérite de l'être. - ---Vous avez l'air de l'aimer beaucoup? - ---Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant, -instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je -vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le -mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui -qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi -individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se -réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles -que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et -reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le -principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire -l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et -sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et -des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire -l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut -avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la -manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de -créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous -le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable -à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais -vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous -impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme -je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que -les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de -leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans -quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de -l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, -que les États, que les peuples,--car les mots sont des mots et l'homme -est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi -pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est -contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il -parle bien à Fanette! - -Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait -volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda: - ---Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories? - -Diomède répondit: - ---Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin. - - - - -V - - -LE BOURDON - - - Je serais un gros bourdon, tout - de velours, qui s'enfonce et disparaît - dans une clochette de digitale. - - -Mardi, 15 mai. - -«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous -aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou -dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui, -nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du -joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont -les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient -un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux -moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les -plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais -peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos -paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et -peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez -cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous -mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule -est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux? -Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en -sois émue et prête à monter au ciel? - -«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons -les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture. -Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car, -je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis -la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma -volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou -comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle. -Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans -les musées. - -* - -«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne, -pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime -que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il -m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez -jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites -pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître -mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur -moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre -grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je -vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que -vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et -la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans -votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi -au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés. - -* - -«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez -(j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention, -et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou -bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous -dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles. - -* - -«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien -que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop -timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve -un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez: -je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines -heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la -passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme -dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique, -peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui -peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion -intellectuelle et que le mortier prenne et dure. - -«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec -un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un -gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une -clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré -d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de -la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un -être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles -avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me -suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir -le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau. -Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la -poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence. - -* - -«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre -un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je -l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute -à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai -mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à -suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien -ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce -doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout -à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là, -sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit -peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient -trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage, -qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que -me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de -moi-même,--laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant -peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre -force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui -tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher. - -* - -«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez -que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps -que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée -des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains -s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par -ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par -quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas -virginale, étant vierge? - -* - -«J'ai tout prévu et j'attends. - -«Votre amie, - -«Belle. - -«P.S.--Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous -écouter. Venez samedi chez Cyrène.» - -Mardi, 13 Mai. (Télégramme) - -«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène. - -«NÉO.» - -Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez -lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle -était lourde. - -* - -«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre -qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on -n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une -nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit -autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle, -l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou -qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses -formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire -de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais -pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre -vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre -ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de -littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle -sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer, -et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si -elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est -pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune -femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle, -qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait -renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un -pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. -C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les -aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. -L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de -ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se -dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en -face avec sérénité. - -Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce -qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y -suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une -branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule -et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est -un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un -bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de -l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane. - -«C'est une grande ciguë... - -«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le -secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas -la voir... - -«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la -prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans -l'horreur d'être prise...» - -* - -Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de -vermeil: - -«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est -vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte. -_Intactam intacta,_ L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me -souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou -la Discrétion à l'épreuve!» - -Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec -Néobelle, cela serait charmant. - - - - -VI - - -LE SOUCI - - - Dans cette quenouille jaune elle - s'amuse à piquer, tout au milieu du - front un large souci d'or. - - -Christine allait arriver... - -«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre -que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie -profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers, -solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches -qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles -parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison? -Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une -ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le -silence est chaste. - -Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de -soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule. -Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe -douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition -de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam, -concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait -prévenus lui-même «qu'il nomme _titillatio_ ou _hilaritas,_ l'affection -de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on -pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa -langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition -mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute -crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie -sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est -pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...» - -* - -Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier -blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment -la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités? -Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir -mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit -par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un -autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se -familiarisait. - -* - -Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu -et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il -ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder, -sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est -vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger, -répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il -comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls -jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux -n'a que l'air d'être heureux. - -* - -«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à -songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un -clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel, -par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants -s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi, -je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.» - -* - -On sonna. C'était Pascase. - -Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile -puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature, -humaine. - ---Avez-vous revu Mauve? - -Pascase répondit brusquement comme fâché: - ---Non. Pourquoi? - ---Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle -vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve -sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez. -Avouez qu'elle vous plaît aussi? - -* - -Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la -chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée, -les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire: - ---Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette, -cette Cyrène, cette... - -Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement: - ---Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les -syllabes qui manquent à votre énumération? - ---Non, je ne les prononcerai pas. - ---Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les -prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous -arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient -agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore. - -Pascase répondit, maintenant presque calme: - ---C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute -malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela -va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu -parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie, -laissez-moi la voir. - ---Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons. -D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous -affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y -aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il -est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée. - ---J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle, -c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance -pourqu'elle vienne. - ---Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue? - -* - -Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement, -même pendant ses extraordinaires accès de nervosité: - ---J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas. -L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et -guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne -serai pas plus malheureux qu'avant. - ---C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces -aventures? - ---Rien. Je vous laisse. - ---Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de -complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine -sans me le dire? - ---Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que -par vous. Refusez et tout sera dit. - ---Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels -on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination -d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui -vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc -plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite, -à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon -les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses -cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre -pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au -milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y -suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non. -Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul -je puis comprendre. - ---Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son -seul amant? - ---Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non -pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux -qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour -évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la -partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui -rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les -mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de -Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses -genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne -connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux; -pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue; -à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle -se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle. -Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de -celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes; -elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée -par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons -et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la -même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages -l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne -changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou -sous le suaire, mais Christine est immortelle. - ---Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me -railler? - ---Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je -dis ce que je pense. - ---Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme -assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité. -Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la -voir: elle m'aimera peut-être. - ---Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me -compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une -affirmation nette et même brutale? - ---Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de -tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité? - -* - -Diomède répondit en souriant: - ---Non, mon ami, je n'en sais rien. - -* - -La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils -s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons -animaux bien raisonnables. - -Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de -feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans -qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase -lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie -agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit -extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue -et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans -la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental, -logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans -plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de -Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution. - -* - -«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou -normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne -peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer -du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le -dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du -silence... - -Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu -coupable? Nous verrons cela.» - -* - -Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable. - -«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les -enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et -au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses -complaisantes...» - -* - -A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque -peur. Il se reprit: - -«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute -une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des -fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler -ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla -main la même idée le long du même sentier?» - -* - -Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des -riens, affectueusement: - ---Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables? - - - - -VII - - -L'ABEILLE - - - Puis soudain l'abeille se taisait - buvait, les ailes calmes, la vie de la - fleur humaine. - - ---C'est Mauve. - -Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore, -ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans -rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise, -sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant: - ---N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre? - -Diomède y consentit volontiers. - -Elle continua: - ---Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches -comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses -qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son -atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa -grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On -dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce, -doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela -signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez -belle pour qu'on ne rougît point de la montrer. - ---Mauve récite une leçon, dit Diomède. - ---Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent. - ---Alors le beau vieillard vous a charmée? - ---Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie. - ---Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres! - -Mauve les donna, puis elle dit: - ---Oui, prends, pendant qu'il est encore temps. - -Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune -chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta: - ---Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair -est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de -devenir une créature angélique. - ---Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve? - ---Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la -mette sur les murs des églises. - ---C'est tout ce qu'il en peut faire. - -* - -La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit: - ---Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand -je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est -vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente -et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le -lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai -écouté, et je suis troublée. - ---Et Cyran? demanda Diomède. - ---Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un -petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches, -doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à -dessiner et à parler... - ---De quoi? - ---De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui -est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue. - ---Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien. -L'émotion est un sentiment. Ensuite? - ---Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas? - ---Très peu. - -* - -Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de -Diomède, se roulant autour de lui, disant: - ---J'aime encore Diomède. - ---Encore? - ---Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave -aujourd'hui. Demain, peut-être pas... - -* - -Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite -victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui -aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et -impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations -successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des -mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son -jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure, -serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme -une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes -calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se -laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que -d'être agréable aux mains de son ami. - -* - -Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les -choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de -chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais -que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient -presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices, -lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies: -l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien -gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous -la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser, -soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs -gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des -fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles, -des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les -forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de -poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions -de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin, -il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de -l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute -une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une -femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le -marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude? -Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de -son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa -beauté. - -Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède, -ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres -jeunes hommes qui la respiraient volontiers. - -* - -Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se -laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas -d'amour. - -A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une -jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile -dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits -coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une -seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur -elle impérieusement. - -* - -Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages. -Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà -entendues intérieurement. - ---Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je -m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une -robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède? - -Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de -l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait -pas, elle continua, sur un ton contrit: - ---On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà -aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait -plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne -Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi: -je n'ai peut-être évoqué qu'une larve. - -Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot -de la fin vraiment cordial. - -* - -Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été -agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement: - -«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand -son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes -ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.» - -* - -Il songea encore: - -«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.» - -Et encore: - -«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même -très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits -sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.» - -Et encore: - -«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la -regrette. Oui, je vais presque la pleurer.» - - - - -VIII - - -LES LANDES - - - Je détourne les mots de leur cours - comme on détourne les rivières pour - les jeter à travers la stérilité des - landes où, frêles et paies, les idées - fleurissent mal. - - ---Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que -j'en sais ne me captive pas extrêmement; c'est trop conforme au manuel, -trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille -intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des -nuances. Mais elle est seule et elle règne. - -Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin. - -* - -Assis à la terrasse d'un café, ils attendaient en buvant de violents -alcools l'heure de se présenter chez cette femme illustre. - ---Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous -allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui -ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de -vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est -encore très belle. - -* - -Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela: - ---Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des -chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos, -un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours -jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il -faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin. -Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre, -car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté -que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes -de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit; -les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle -donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère, -la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son -expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute -la génération dont elle pourrait être la grand-mère. - -* - -Diomède répondit à une objection de Pascase: - ---Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à -l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient -conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin, -voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle -se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue, -elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni -elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une -élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus -déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un -peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet -état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant -flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement) -lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir -de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle -songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux -plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle -n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le -hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui -offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les -journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il -dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance -d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout -en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal -appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt, -elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux -qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a -pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures -et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant -défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de -sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour -méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La -machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela -va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs -frais généraux,--idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et -pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se -suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active -et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire -ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six -tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre -des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son -génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette -copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni -une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme -Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je -compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau. - ---Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase. - ---Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une -intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons -dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement -de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des -absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent, -d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent, -est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple -des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite -un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun -plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir -accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend -pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien -raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point -comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune -littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon -une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus -d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou -considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible -qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes -parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des -plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes -suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les -besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil, -froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant -de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera -parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous -devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les -arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité -ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture, -qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde. -Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants! - ---Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse -et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice. - ---Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice -est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est -davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu. -La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien -plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme -tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami, -souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus -une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin, -qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire -de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle -est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle -ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est -beau... - ---Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m'engagiez -à plaire à cette vieille pécheresse... - ---Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui -plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n'a que Page qu'on lui -suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle, -harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu'en -savez-vous! Essayez. - ---Cynisme! dit Pascase. - ---Oui, cynisme. L'amour ne comprend que deux termes: la chasteté et -le cynisme. Tout l'intermédiaire est fait de lâcheté, de morale, -d'hypocrisie. L'amour est bestial ou divin. - ---Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre -manière de vous pencher sur l'absurde et de vous enivrer des vapeurs -marécageuses... Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers? - ---Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n'est déshonorant. De -savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l'été... - ---Elles en gardent le goût... - ---Si peu que c'en est un piment. Tous ces métiers d'ailleurs n'ont rien -de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution. -Mon ami, ne tremblez pas: c'est le métier commun à tous et à toutes. -C'est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens -ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes, -des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites -pour cela: ou la cellule ou le monde. N'avez-vous donc jamais désiré -dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire -une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée, -rival de Jésus, l'éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle -passer pure, puisque j'ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu'elles -aiment toutes et qu'elles pressent en sanglotant sur leurs seins -martyrisés... - -* - -Pascase cria: - ---Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est -absurde... - ---Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur -cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la -stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent -mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les -eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil -les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du -moral et du convenable, Pascase,--et cependant vous voilà assis à la -terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci -vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et -elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui -s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de -votre barbe épaisse et brune. - ---Elle veut un louis ou moins, dit Pascase. - ---Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert -le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce -qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot -qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel. - - - - -IX - - -LE CYGNE - - - Quand elle releva un de ses bras - pour arrêter l'éventail, on eut dit - un cygne qui du fond de l'eau ramène - et secoue son col flexible et - blanc. - - -Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou -trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses -puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les -seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse -des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant -la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait -son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des -adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors -muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint -tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit: - ---Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi -mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le... -Éventez-moi... - -* - -Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle -respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de -ces bras pour arrêter l'éventail, on eût dit un cygne qui du fond de -l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc. - -* - -Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d'adoration et les -complaisances de l'idole. Ils s'avancèrent; elle se leva pour tendre la -main à Diomède et tout de suite l'entraîna dans un coin. - -* - ---Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir. - ---Vous en êtes sûre? - ---Non, mais Tanche m'a promis de l'amener. Et tenez ce papier bleu... - -Elle le tirait de son corsage. - ---S'il était tombé, dit Diomède, pendant que l'éventail d'Elian vous -dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant ... il aurait eu du chagrin. - ---Je le vois pour la première fois. - ---Précisément, s'il vous connaissait, vous n'auriez plus le pouvoir de -lui faire du chagrin. - ---Mon cher, j'aimerais mieux lui faire du plaisir. - ---Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie! - ---Enfin, lisez. - ---«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche -est avare! Expliquez. - ---Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina -décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes. - ---Rédemption? - ---Oui, Notre-Dame de la Rédemption. - ---Bon vocable, mais je voulais dire rachat. - ---De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous. - ---Cyran fait pénitence pour deux. - ---Pauvre Cyran... - ---Achevez. - ---Eh bien, oui. Je l'aime encore, je l'aime et je n'ai peut-être -jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous -avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise -sentimentale, comme vous dites... Non, mon ami, c'était pur, c'était -large, c'était haut... Nous étions sur une montagne... Il y est resté -tout seul, après m'avoir rejetée d'auprès de lui... Pourquoi? Il a eu -peur. Il a cru que j'étais incapable d'être fraternelle... Je l'aimais -assez pour lui sacrifier tout... Oui, tout, même la luxure... Qu'il -soit chargé de tous les péchés que son abandon m'a fait commettre! - ---Ne dites pas cela, Cyrène, c'est mal. - ---C'est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux -que l'on aime toujours et qui ne vous aiment plus. - ---Il ne vous a pas oubliée. - ---Je le sais, mais il a toujours peur. - ---Oui, et il a raison. - ---Je lui ai donné raison, je l'avoue; mais que puis-je faire? Mon -métier m'ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent, -tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les -âmes neuves... - ---Et les corps nouveaux... - ---Cela me rafraîchit. - ---Votre éventail aux mains d'Elian, c'était charmant. - ---Et innocent. - ---Cyrène, je vous connais. Elian s'endormira ici la tête sur votre -épaule. Est-ce le même éventail? - ---Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène. - -* - -Diomède n'ayant pas répondu, Cyrène reprit: - ---Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous -mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura -accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque -une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi -je serai très bien vengée. Par moi et sans qu'il le sache, Cyran aura -acquis plus de gloire et tout l'argent qui lui manque depuis qu'il a -renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez? - ---Oui. Vous êtes belle. - -Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front. - -* - -Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à -ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit: - ---Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel. - -Puis: - ---Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul! - ---Ce Daniel? demandait Pascase. - ---Un secrétaire. - -* - -Tanche, l'air inquiet, caressait sa maigre barbe: - ---Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j'ai heureusement -rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un -scrupule... Si Diomède? - ---Diomède, je vous en prie! - -Diomède voulut bien. - -* - -Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase, -qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian, -qu'il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical. - -Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui. - -Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait -à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis -reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune -profonde se rosait un peu par l'émotion; sa voix était très douce, tout -amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la -regardaient avec joie. - -Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son -bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les -petits frissons de la chair. - -* - -Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée, -Cyran parut. - -Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait. -Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière -eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le -reconnaissait d'après ses portraits. - -Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les -mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait: - ---Chère amie, chère amie... - -* - -Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant -des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa -a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête: -Diomède lui parlait de ses fresques. - -Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en -avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant -un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases -hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul. -L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son -tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement -Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste. -Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait. - ---Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la -pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art -est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a -peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela -valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et -béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la -madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles -ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens -qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai -trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle -sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur, -c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible -que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure -le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie -présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on -fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école -de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a -quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à -identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là. -Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze -toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors, -ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il -vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent. - -* - -Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur -et cet orgueil. - -* - -Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où -il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à -des clients romains. - -Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut -vaincu. - -* - -Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé -son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient -non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et -amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère. -Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de -sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien -levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce -spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes -gens; Pellegrin murmura des vers: - - Reines des soirs anciens, amantes immortelles... - Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle... - Adorables caresses où les gestes d'amour - Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes... - Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres... - -A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette -saisit la main de Pellegrin et femmena. - ---Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne -les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi... - -Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les -ramages sombres des pâles verdures. - -* - -Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra -Pascase: - ---Elle est, dit Pascase, vraiment belle. - ---Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail. -Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes -s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair. - ---Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est -tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé -d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face... - -Elian sourit avec dédain: - ---Je vous croyais un ami de la maison? - -* - -Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se -rejeta sur lui. Il dit innocemment: - ---Singulière maison... - ---Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible. -D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah! -il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air -sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il -faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec -patience cette odeur de parc aux chèvres,--et aux chevreaux. Cyrène se -perd et s'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus -que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui -ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit -qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est -Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le -croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout -et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des -turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime -Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des -amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont -essentielles, il est muet; je suppose donc... - -* - -Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande -cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi. - - - - -X - - -LES MAINS - - - Il vaudrait mieux n'avoir baisé - que des mains pures. - - ---Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul? - ---Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles. - ---Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi -une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je -l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma -lettre? - -* - -Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement. - -«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.» - -Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient. - -Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces -et tous les angles. - -«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire -passer à travers ma main?» - -* - -Il dit: - ---La voici. Elle est intacte. - -Toute pâle, Néobelle répondit froidement: - ---Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret. - -Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère: - ---J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu? - -Néobelle haussa lentement ses belles épaules - ---Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné... - -Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut -la reprendre: - ---Non, il est trop tard. - -Elle la plia, en fit une bande étroite. - ---Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras. -Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là, -sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède, -si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai -le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut -dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand -je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis -pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi -maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps? -Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio? - -* - -Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme -voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des -regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était -enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau -claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses. -Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne -trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse -qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs -oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête -la phrase de Néobelle: - ---Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli -trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer -sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les -odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon -matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait -de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était -un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres. -Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons -pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais -l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut -passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je -vois et que je veux n'est qu'un mirage... - ---La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce -n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la -fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie -chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous -éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de -votre cœur,--et de votre peur... - ---Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous. - ---Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne -se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur -de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre... - ---Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des -fantaisies... - ---Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais. - ---Être libre, être libre! - ---Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des -sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des -routes stériles! Libre, et seul! - ---Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute -intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami -ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et -seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans -l'éternelle solitude? - ---Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle. - ---Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans -lequel il faut se jeter tout nu. - ---Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites -fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et -ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous -vous mettrez à genoux. - ---A genoux? - ---A genoux comme un enfant. - ---Comme un enfant! - ---Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de -moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais -entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en -sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves -exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte -ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris? - ---Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la -plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour -l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière -de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin -sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages -que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne -peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs, -et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus -qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des -lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues -aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans -les seins des femmes... - -* - -Il se tut, puis ajouta: - ---Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux. -D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec -l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette -confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr -la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons -le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau. -J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence. -La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus -de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes -œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux -avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait -mieux n'avoir baisé que des mains pures. - ---Tiens, voilà mes mains, Dio! - -Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses -gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède. - -Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si -ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes -avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair. - -* - -Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes: - ---Aimes-tu ma chair, Dio? - ---Néo, je t'aime toute! - -Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les -refusa et se leva: - ---Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner... - -Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait: - ---Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne -donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma -chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel? -Ah! Dio! - -Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque -méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre -ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son -corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue. - ---La lettre, la lettre! Néo, la lettre! - -Elle l'atteignit, la tendit à Diomède. - ---Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang, -une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang! -Dio, que me donneras-tu? - ---Moi, répondit simplement Diomède. - ---C'est dit. Tu m'appartiens. - -Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et -baisa la tache sanglante. - ---Baise aussi la blessure, Dio! - -Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de -Diomède. - -Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula. - -S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit. - - - - -XI - - -LA BARQUE - - - Je veux sauter sur une autre nef - et que la vieille barque sombre - avec tous mes péchés. - - -Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait, -serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement -à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des -deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue -promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait -pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de -lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire. - -* - -Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains -des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers -ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées -et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait -des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à -clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et -par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques -somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de -manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent; -il rentra vite, ne voulant voir personne. - -* - -Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut: - ---Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous -aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille. - ---Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie. - ---Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans. - ---J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo -le savait? - ---Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela -me plaît. - ---Elle est vraiment votre fille? - ---Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas? - ---Presque. - ---Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout. -Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle -m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable -devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans -comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture -hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime... - ---Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime. - ---Et vous? - ---Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce--et de là grâce... - ---C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a -vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son -cœur. - ---O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment; -c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer -avec ironie, si c'est ma manière d'aimer. - ---Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans -doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient -capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que -de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en -secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les -afficher--sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus -heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir -passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a -quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le -monde saura que nous nous sommes rencontrés... - -* - -Cyrène songea un instant; elle reprit: - ---Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près -de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je -parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée -comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis -devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites -sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque -coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai -toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde -et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et -que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds, -elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais -avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais -qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en -vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela -presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de -ma vie. - ---Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice? - ---Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge. - ---Vous serez regrettée. - ---Et je ne laisse pas d'héritière. - ---J'espère que non, répondit Diomède. - -Cyrène le regarda sans se fâcher. - ---C'est le premier crin du cilice. Continuez. - ---A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la -porte. - ---Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit -escalier. - ---Non, c'est trop de tentations. - -* - -Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais -Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte -dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont -il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre, -il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès -d'hypocrite indignation--car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras -violents--il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle -l'éclairait sur le palier. - ---Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là? - -* - -Cyrène répondit froidement: - ---Elian. - ---Alors, tout ce que vous m'avez dit? - ---Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur. - ---Sacrifiez cela. - ---Diomède, je vous en prie. - ---Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde? -Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de -l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous -êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire! - ---Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve. - -* - -Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front -de son aisselle nue. - -* - -Diomède descendit d'une marche. - ---Allez-vous-en. - ---Sacrifiez Elian. - ---Je vous laisse. - ---Je ne vous croirai plus. - ---C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian. -C'est le dernier. - ---Et Flavie? - ---Bagatelle. - ---Sacrifiez Elian. - ---Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir. - -* - -Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous. - -Alors il remonta les quatre marches, écouta. - -Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite -porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un -froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer -un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses -bras... - -Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue: - -«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin, -c'est de son âge.» - -Puis encore: - -«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.» - - - - -XII - - -L'ODEUR. - - - Cette odeur de lavande et de noix - que le contact du mâle n'a pas encore - troublée. - - -Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se -sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres -claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière, -s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient, -inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges. - -Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix -bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait -sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement -fier au seuil de la nature rénovée. - -Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il -comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte -la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi -les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau. - -Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette -écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale, -et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient -prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que -des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les -aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes -qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don -s'abolissait dans le souvenir des récentes extases. - -Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette -créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil -et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il -se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et -sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et -jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la -forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où -l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre -odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de -sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se -voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en -un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux. - -Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient -lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs, -drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines; -il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient -comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges -et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il -sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a -pas encore troublée. - -* - -Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son -calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il -disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs -féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme -sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals, -s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques -filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants. -Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages -traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi -les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de -l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la -longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un -peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non -dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes, -matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil -des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales, -l'instinct commande et la pudeur obéit. - -Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas -lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre -ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en -surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la -chair publique du modèle ou de la courtisane. - -Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la -lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état -d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des -génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux -et significatif... - -«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il -est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa -beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle -à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de -pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être -un animal. - -Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel -qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a -faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a -faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré -ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de -tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui -marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de -cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux -débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.» - -Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de -petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée -des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux -et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains. - -«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas -naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux -visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.» - -* - -Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences -éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques -cordiaux. Il souffrit. - -«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites -taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux -êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de -laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir -les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle -l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son -amour était nié.» - -Et peu à peu, il se réconforta. - -La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus -de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête, -encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient. - -Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les -horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler -de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel. - -Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce -déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante -pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et -de ses songes! - -La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était -encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de -toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle -elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là, -dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire -postérité? - -«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des -jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant -femme, un but pratique et net dans la vie,--et moi je ne désire qu'un -peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité, -toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les -occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui -semble dormir dans les roseaux... - -Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois -principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y -passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire -son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire -se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est -essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui -chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et -le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés... - -Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et -l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit -et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous -les raffinements spirituels...» - -* - -Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase. -Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées -s'arrêta. - -Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de -Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il -venait de frôler les épaules et les reins. - -Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral, -Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua: - ---Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres -de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous -permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos -mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres; -elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs -ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit... -Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes, -car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le -même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être -changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur -clairvoyance,--et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont -d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre -menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut -trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais -l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il -regarde Paris sans colère... - ---Qu'en savez-vous? dit Pascase. - -* - -Diomède continua doucement: - ---... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme -nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son -infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées -sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui -gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés -dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a -pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard, -dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu... -Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans -que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours, -quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où -flambe le feu intellectuel... - -* - -Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit: - ---Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier... - ---Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme... - -* - -Mais Diomède souriait un peu. - ---Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent, -peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles -que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de -regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire -lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les -créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se -ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne. -Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là. -La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la -brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont -tristes. Dieu pense d'autres mondes. - -* - -Diomède trouva cela très beau, très effrayant: - ---Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à -la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des -répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin -sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est -l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se -faire trouer le ventre! - ---Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes. -Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est -peut-être vraie. - ---Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la -pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités. -Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront... -Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui -m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère -la Morale? - ---Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre. - -* - -Diomède reprit: - ---Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu -indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite -Flavie? - ---Non, ils sont trop courts. - ---Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle -refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra -vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle -des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal... - ---Oh! - ---Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont -laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre -vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices -bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en -notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils -sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un -curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la -médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne -rédige pas d'ordonnances. - -* - -En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans -les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement -de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait. - -* - -Il songeait: - -«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du -monde et le cœur le plus pur. - -Tout n'est qu'ironie.» - - - - -XIII - - -L'AGNEAU - - - Enfin, il se nomme Agneau. - - -Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au -son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait, -martelée. - -C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice. - -Un agneau bêlait dans ses bras. - ---C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne, -il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant -le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou, -sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait -le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui -me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques -feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier -avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les -deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour? -Il est si blanc! - -Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur -le tapis; ses yeux se fermèrent. - -Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit: - ---L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat -la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les -femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il -y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en -dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid. -D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je -suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant -le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur -la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la -porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à -la vie publique et au sacrifice--conséquence de toute vie vouée au -peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre -le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier -dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit -pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du -sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un -vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian... - ---Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau! - ---Alors vous devinez. Il est venu hier. - ---Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses, -larmes? - ---Oui. - ---Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même -aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un -saint! - ---Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être -l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans -intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène? - -* - -Diomède, hésitant, répondit: - ---Si ce n'est pas vrai, c'est possible. - -Puis, encore après un silence: - ---D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris -une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté... -Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant -l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer -vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse -terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours, -fraternellement? - -* - -Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un -passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran -objecta: - ---Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse? -Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est -vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale... - ---Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est -pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante, -admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la -vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura -été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse, -mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit. -N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir? - ---Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et -elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse -les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval; -avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour -moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes -je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai -aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher -Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour? - -* - -Diomède insinua, amusé par cette controverse: - ---La peinture n'est pas incompatible avec l'amour. - ---Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour -que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la -vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon -vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences, -à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui -parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon? -Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va, -fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile, -de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus -tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en -Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi, -je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais -des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger, -obtenir des êtres frêles et transparents... - ---Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle -peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories. - ---Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite -tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de -l'absence de ses cornes. - -* - -Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit, -pour accomplir sa promesse jusqu'au bout: - ---Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique. - ---Où trouvera-t-elle la force de se renoncer? - ---En sa tendresse pour vous. - ---Peut-être... - -* - -Diomède ajouta: - ---Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques. - -Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile. -Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté -formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la -bénédiction du prêtre. - ---Comme Cécile et Valérien... - -Mais il reprit: - ---Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand, -peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont -des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me -comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même -pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux -peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en -vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste -et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans -doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse -à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je -veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de -l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces -jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des -âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur -ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait... -Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes -âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je -comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!... -Adieu.» - -Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur. - -* - -Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il -n'arrivait qu'à des presques. - -«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a -encore des heures...» - -Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient -jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de -l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain -quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle, -hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers -les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers -les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et -l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont -la noblesse de l'humanité. - -Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à -douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il -était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections, -il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de -nouveaux conseils. - -Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire -l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants -jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame, -ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et -l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium -ou des plus délicieux poisons. - -Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du -mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée -sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son -esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y -avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et -son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds, -les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique. - -* - -Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait -aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la -cordialité et même de raffection... - -«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi -depuis quelques semaines...» - -Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers -Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En -ouvrant ou en fermant les fenêtres? - -* - -Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une -heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina. - -Y aller? - -«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey, -saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise -longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle -inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une -nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime -ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle -n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»? - -* - -Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de -même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut -subir la vieille levantine qui «recevait toujours». - -En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins, -on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait -toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée. -Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints -sont avec moi; la mère de Dieu me protège!» - -Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le -grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste -de bienvenue, puis elle parla: - ---Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir: -«Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à -Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui -demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute. - -Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il -se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un -pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme. - -Elle cria, secouant ses noyaux d'olive: - ---Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem. - -* - -Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore, -sur un ton de menace: - ---J'irai à Jérusalem! - - - - -XIV - - -LES MARRONNIERS. - - - L'herbe est douce et profonde - autour des marronniers. - - -Elle emmena Diomède sous les arbres. - -* - -Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les -arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains -fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de -lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des -lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires -semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la -nature. - -Elle emmena Diomède sous les marronniers. - -Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait -durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire -qui avait voilé la richesse de ses épaules--la dentelle de Cyrène,--Néo -s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine -de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle -s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le -baisa au front. - -Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les -siennes. - -Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de -l'autre l'invitation d'un nouveau geste. - -* - -Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs -pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était -doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux, -un silence plein d'abeilles. - -* - -Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se -regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo -secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour -lutter plus facilement elle parla: - ---Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien -de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se -donner vraiment, toute... - ---Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par -joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une -au vent leurs petites feuilles roses... - ---Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous -marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est -mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire -tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon -pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés; -je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais -si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front, -que vos paroles,--et non les lèvres? - -* - -Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il -répondit sur un ton de chaleureuses ironie: - ---Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez. - ---Mauvais ange! - ---Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance, -innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur -fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les -fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture. - ---Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil -et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le -suivre,--même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en -va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un -autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un -autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très -beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un -seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble -entier... - ---Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à -tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre -bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus -loin. - ---Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral -que fat. - ---Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant. -Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je -contiens. - -* - -Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna -ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua: - ---J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre. - -* - -Elle essaya de reprendre ses mains: - ---Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui. - -* - -Diomède la laissa reprendre ses mains: - ---Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres. - ---Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas? - ---Ni plus ni moins. - ---Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez -un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos -yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma -lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je -me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même. - ---Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de -soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la -volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre -poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant -que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur -vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à -vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire, -dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos -gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre -âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un -souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent -enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront -à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à -travers l'écorce des frênes... - -* - ---Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous -me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la -volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me -faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler -comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur, -tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non! - ---Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai -que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes -mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus -élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité -et de lire sur vos lèvres les aveux du désir... - ---Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je -ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre -bouche veut mordre... - ---C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si -vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau. - -* - -Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des -gazons, les couleurs variées des fleurs. - -Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme -sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux; -ses seins se levèrent lentement; elle pleura. - ---Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux! - -Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment. - -* - -Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant: - - La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes. - -«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste -adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est -désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir -que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable, -joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter, -quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour -dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle -pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une -pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé -depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes -griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable. -La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour -qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien. -L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les -sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il -m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de -la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou -mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon -de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine, -puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...» - -* - -Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs -reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact -éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe -fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume; -glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa -irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout -le corps nu et tremblant de la femme vaincue. - -Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes -s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille, -s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était -donnée toute en désir et en volonté. - -Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur -enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo -n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût -inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient -rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des -voluptés équivoques. - -* - -Diomède pensait de moins en moins. - -Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges: - ---Encore! - ---Non. - -Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses -yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée. - -Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases -sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête -inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour... -Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes, -dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la -campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais -t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle -est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?... -Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je -n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens, -revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable -d'aucun commentaire sur sa présente aventure. - -* - -Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit: - ---Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je -sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et -je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde. -M'acceptez-vous? - -Diomède répondit fermement: - ---Oui. - -Puis: - ---Ce sont des noces? Nous échangeons des serments? - ---Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes... -Alors... - ---La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles. - ---Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous -nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus -de nous... - -* - -Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique. - -Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence. - -* - -A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et -lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède -se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu -lourde... Néobelle s'arrêta et dit: - ---Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin... - ---Odéon? - ---Bien. - -* - -Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo -s'accrocha aux épines. - -Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les -petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang. - - - - -XV. - - -LE SONGE. - - - Je regrette le songe que je me - faisais de l'amour. - - -Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes: - ---Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre. -Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la -reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces -pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer -qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains -rangés dans une vitrine! Ah! Ah! - -Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté: - ---Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon -âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes. -Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de -tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels -actes je fus créée et mise au monde. - -* - -Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des -initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments -religieux. - -Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme -courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain -des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur, -Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui -de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un -milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes -ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son -attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de -social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul -cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce -qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux -joies... - -Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua -que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son -jugement. Sa conclusion fut: - -«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.» - -* - -La course était longue. Ils prirent une voiture. - -Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils -rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda: - -«Des noces ou une bonne fortune?» - -Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation -mauvaise. - -Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des -yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte -des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se -cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que -la lente promenade vers l'amour. - -Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo. -Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes -les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la -regardait, elle sourit, disant lentement: - ---Dio! Dio! - -* - -Ils arrivèrent, comme d'un voyage. - ---Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même -sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était -changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air -nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer, -croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite -s'enferma dans la chambre. - -Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet, -sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva -couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë. - -Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans -étonnement. - -Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche -sourit et dit: - ---Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne. - ---Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo? - -Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria: - ---Pourtant, je veux! - -Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé, -se taisait. - -Alors elle refusa les baisers. - ---Je regrette le songe que je me faisais de l'amour. - -Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux -mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était -bon: - ---Va-t'en! - -* - -La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les -affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent -une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle: - ---C'est la même. Je la rendrai à Cyrène. - ---Donnez-la-moi? demanda Diomède. - ---Si vous voulez, mon ami. - -Puis: - ---Rappelez-moi la pièce, le titre? - ---_Un Soir_. - ---Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est -rien, cela ne dit rien. Un soir... - ---Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces -mots doux et simples: Un soir... - ---Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me -souviendrai. - -Elle voulut rire. Elle sanglota. - -Balbutiante, elle répétait: - ---Un soir, un soir... - -Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de -sa fierté: - ---Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo -est bien le marbre que je croyais... - ---Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons -jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse... - -Elle reprit simplement: - ---Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente. -Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie... -Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je -vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni -surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé -trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera -très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à -un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner -tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux. -Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées -par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus. - ---Néo, songez que je vous aime! - ---Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre -maîtresse. - -* - -Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher -l'adresse de Diomède et referma la portière en criant: - ---Adieu! - -* - -Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait -stupide. - -Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec -colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il -s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis, -c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se -dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures; -couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage, -la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans -savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les -abîmes de la mer profonde et vaste. - -Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant. - -Il dormit. - -* - -Au matin, sa première pensée fut impérieuse: - -«Néo. Lui écrire.» - -Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après -une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes -doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse. - -«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui -donner l'espérance et la foi dans la sérénité...» - -Il songea sa lettre, n'écrivit rien: - -«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les -marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!» - -Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très -simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient -chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles, -chansons, calembours, rougeurs, sourires. - -«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles -tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples -et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise -d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de -grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes... -Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de -mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles -après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait -dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...» - -* - -Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage -habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les -bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout -s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent -en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont -seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre... - -«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.» - -Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il -se répéta sa devise: - ---«Jusqu'au bout.» - -Puis: - -«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles. -L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir -à la vie.» - -Une dépêche: - -10 heures. - -«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je -vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins -deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout -m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père -m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale). -Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu -m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu. - -«Belle.» - -«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme -elle est douce, aujourd'hui!» - -Il relut encore: - -«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis -agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas -empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son -licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre... -Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe -docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu... - -«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à -la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle -m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son -cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui -battent les flancs. - -J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me -recueillir, moi aussi, et souffrir--à moins que je n'oublie. Non, je ne -puis pas oublier. J'appartiens.» - -* - -Il songea à se distraire. Comment? - -Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles -qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles -il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères -au cœur! - -Mais il eut honte de son regret. - - - - -XVI - - -L'ÉVENTAIL. - - - C'est un éventail magique... Ce - petit objet se change en femme à - a prière d'un homme de bonne - volonté, voilà tout. - - -Il alla chez Pascase. - -En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la -Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures, -ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois -lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des -livres de médecine. - -Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant: - ---Vous êtes le seul. - ---Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes? - ---Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur -les escaliers... - ---Et Mauve? - ---N'est pas venue. - ---Pourtant... Que cherchez-vous? - ---Le nom d'une maladie. - ---La vôtre? - ---Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur. - -* - -Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme -simple, droit et crédule. - -«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui -ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût -défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science--encore -contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race -des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde. -L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité -enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en -même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de -Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles; -elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes -permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science. -L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un -ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un -ovule... - -Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à -l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse -l'hygiène et le christianisme. - -Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai -Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou -qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase -n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite -statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus -humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...» - ---J'ai trouvé! cria Pascase. - ---Quoi? - ---Le nom. - ---Ah! - ---Ce n'est pas grave. - ---Vous croyez? - -Diomède vérifia la date du livre. - ---Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a -paru... - ---Quand? - ---Cette semaine. - ---Vous croyez? - ---II faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes -les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah! -tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout, -et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir -un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté! - ---Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède. - ---Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation. - ---Quelle? - ---L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale... - ---Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je -vais me marier. - ---C'est très social. - ---Vous me méprisez-? - ---A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui -épousez-vous? - ---Christine. - ---Ah! - ---Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez -Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs, -vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me -l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire, -peut-être... - ---Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de -l'odeur des roses. - ---Nervosité. - ---Et c'est la même? Ma Christine, à moi? - ---Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui -hantait votre ennui,--mais qui n'a jamais franchi votre seuil. - ---Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et -taciturne? - ---Elle est tout cela. - ---Elle existe? - ---Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez m<i tête! Ou bien -avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon -esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce -que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques -de mes nerfs... - ---Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. -Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec -sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour -vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et -parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; -obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des -heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, -humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. -Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos -sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte -toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand -vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;--et telle, sans -la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre -chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de -ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle -de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des -rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque -fou... - -* - -Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant: - ---C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec -une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, -aimable et--muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, -ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, -toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée -qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois -de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai -renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, -les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent -en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... -Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu -obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle -et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de -l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail. - ---Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine -l'avoua son œuvre... - -* - -Diomède reprit: - ---C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de -Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière -d'un homme de bonne volonté, voilà tout. - -Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le -respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui -avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans -cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante -encore... - -* - -Christine allait arriver... - -Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis, -sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue -main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant -des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise, -toujours muette. - -Pascase regardait effaré, mais heureux. - -Diomède avait peur. - -C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée, -malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle -habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle -enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir -à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde -chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air -d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées. - -Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante: - ---Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous. - -Pascase obéit. - -* - -Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et -inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement: - ---Voulez-vous me permettre de vous baiser la main? - ---Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un -jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était -dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me -souvenir... Allez-vous en, allez-vous en! - -Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi -s'offrait à sa bouche. - -Il la baisa, il la respira. - -C'était bien la chair de Christine. - -* - -Pascase rentrait. Il sortit. - - - - -XVII - - -LE LAURIER. - - - --Si j'avais rencontré Apollon, - je ne me serais pas changée en - figuier... - --En laurier? - --Cela ne fait rien... - - -«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs -sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des -hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir, -les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante, -la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous -ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin, -leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est -mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée. -Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers -une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de -possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons.... -Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de -ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des -clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie -parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant -l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si -vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires -des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas -encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se -révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la -vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de -chaînes puériles...» - -Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues -années d'aventures. - -Il chercha un titre. - -«Philosophie du possible. Oui...» - -Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras -et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin -de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier. - ---C'est Mauve! - -Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa -toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de -servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée. - -* - -Elle voulut bien déjeuner avec Diomède. - ---J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend -toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la -vie. Je l'aime beaucoup. - -Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop -difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu -gros et comme en dehors de l'usage. - -Alors, elle bavarda: - -Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle -ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à -défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à -son jeu dans la glace lointaine. - -Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase. - ---Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial. -Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai -touchés, je les ai couchés--sur moi! - -* - -Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs: - ---Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais -sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je -faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant -que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou -des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse... - ---Et du Gymnase, ajouta Diomède. - ---Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela -se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée -en figuier... - ---En laurier? - ---Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais -plutôt voulu être deux fois femme... _Circumfusa_... Tout autour... -Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de -vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant! - ---Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions! - ---Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je -revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais -que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais -capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse, -déplorablement amoureuse... - ---De Cyran. - ---De Tanche! - ---Ah! - ---Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent! -Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de -cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise--et je l'aime. - ---Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le -jardin une odeur de feuilles mortes. - ---C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer -avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier. - ---Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon. - ---Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très -sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche? - ---C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir -où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu, -en seriez-vous vraiment fâchée? - ---Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord, -ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais -demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres, -mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et -soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals -blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants -d'hier y amèneront leurs progénitures. - -* - -Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve: -la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou -six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement -vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche -quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman -d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve--et la relire! - -Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps, -s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels. -Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de -Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était -bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne -grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion -dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes, -presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce -qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans -l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va -dormir. - -* - -Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée -sentimentale. - -«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.» - -Ce piment lui parut faible et même ranci. - -«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces -vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce -mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris -du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut -atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions -et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus -majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...» - -Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions; -mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son -habitude, pour en corriger l'excès paradoxal. - -* - -Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par -dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais -presque douces: - ---Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus. - ---Oh! Si! - ---Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils -changent de désir. Tu le sais bien, Mauve? - ---J'aimerai toujours Diomède. - ---Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi--par habitude ou -par amitié--tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de -beau triste et tiède. - ---Oh! - ---Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule -sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à -l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent... - ---Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque, -frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme: - ---C'est Mauve! - -Puis elle se mit à rire: - ---Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort. -Elle n'est peut-être pas morte. - -* - -Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède -savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit -pas deux fois à la même fontaine. - -* - -Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de -l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse -dans les nuées du passé. - -«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je -suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui -choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir? -Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre -cela--que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans -me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la -solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la -petite lueur que faisait Mauve était agréable...» - -Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à -ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas. - -* - -Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche. - -5 heures. - -«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade. - -«Fanette.» - - - - -XVIII - - -LE JONGLEUR - - - Jongleur inimitable, salut!... Loin ne - tu escamotes bien la vie! - - -Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté. -Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux -aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie. -Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient -lentement avec des pages arrachées du livre doux. - -* - -Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais -encore douce remercia: - ---Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je -savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous! -Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O -toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien -heureuse... Toi et le Livre! - -Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main -de Diomède et les pages arrachées du livre doux. - ---Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs... -Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer -ses bras, penser à rien, dormir... - ---Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le -grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là! -Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec -des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais -je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas -peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent -prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je -souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il -éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main -est fraîche... Oh! comme je t'aime! - -* - -Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la -chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé -les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant -questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine. - -Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout -s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes, -vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct -nu. - -Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur, -offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une -vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses -paroles simples protestaient. - ---Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas -juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie -de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une -grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute -nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon -Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais -chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a -dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme -ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il -en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire. -Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A -ce qu'il a dit. - -* - -Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles. - -Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la -mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique -lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un -moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa -fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette -prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout -corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science. -Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles -putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur, -de la pitié, mais peu de tristesse. - -«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en -joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave -et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à -la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante -s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette, -puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du -sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté... - -* - -Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette: - ---Tu es là? - -Il posa sa main sur son front chaud. - ---Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche... -Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe... -Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et -mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.--Elle est -bien gentille.--C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit... -Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus... - -* - -Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un -souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur -le tapis. En effet, et la servante disait: - ---Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie, -je l'ai rencontré. Le voilà. - -Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au -pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre, -presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des -récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être -rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea: - -«Il faut que les liturgies s'accomplissent.» - -Puis: - -«Il est peut-être appelé par le désir de Fanette.» - -Et il trembla à l'idée que ce désir eût pu être inexaucé, se méprisa de -n'avoir pas mieux lu dans l'âme obscure de la petite mourante. - -Cependant le prêtre, ne se voyant pas hostile, s'était agenouillé. La -tête dans ses mains, il priait. Diomède trouva son attitude très belle. -Son manteau rejeté en arrière, ses cheveux un peu longs lui donnaient -l'air d'un grand ange noir, d'un mystérieux messager de miséricorde et -de grâce. Il releva la tête, les yeux pleins de larmes. - -* - -Diomède surpris demanda, très bas: - ---Vous pleurez, monsieur! Vous la connaissez donc? - ---Non, mais toute mort me touche le cœur, répondit le prêtre, en -regardant Diomède avec de grands yeux voilés, très doux. Et celle-ci -me semble d'abord si douloureusement pure... J'ai entendu les aveux du -délire... On ne meurt pas avec cette grâce et cet abandon en Dieu quand -on a eu, même pendant une journée, une vilaine âme. - ---Elle a péché, reprit Diomède, qui croyait à une méprise. Elle a même -été par excellence, dans la mesure de sa force, a pécheresse. - ---Je le sais. La servante m'a instruit. Qu'importe! Le péché se révèle -dans la conscience d'avoir péché. En soi, les actes ne sont que des -gestes; l'âme n'est guère responsable des mouvements de l'automate. -Seuls ont fait le mal ceux qui ont voulu le mal. Elle a obéi au rythme -de la vie, pouvait-elle le briser? La force n'est pas donnée à tout le -monde. Vivre selon sa nature, c'est vivre selon Dieu... - -* - -Fanette, les yeux ouverts tout â coup et fixes, s'agita dans un grand -sursaut. Les mains, secouant les couvertures, remontèrent vers sa gorge -qu'elle pressurait comme des grappes rebelles. Un souffle chargé de -brumes sortait de sa bouche ouverte. - -Soulevant la tête pâle aux joues marquées de feu. Diomède fit couler -entre les lèvres un peu de la liqueur de paix. Alors, Fanette parut -revivre; ses yeux se tournèrent doux vers les yeux de Diomède. La -vue du prêtre ne lui causa aucun effroi; elle leva vers lui sa main -lasse, aussitôt retombée,--et déjà les yeux se refermaient, la tête -s'enfonçait... - -Le prêtre posa ses lèvres sur la main de cire. Il avait l'air de -vouloir être béni et absous par cette âme qui battait des ailes. - -Le souffle de brumes sortait plus sourd, presque dur; les muscles du -cou tremblaient; le prêtre murmura, pendant que Diomède tenait en ses -mains les doigts maigres qui remuaient comme des herbes au fil de l'eau: - -* - -«Délivre-toi, pauvre âme, va-t'en vers la Miséricorde. L'amour te tend -les bras et la pitié, sa sœur, s'agenouille pour aplanir le chemin où -vont poser tes pieds nus. - -Délivre-toi, pauvre âme! - -Ne souffre plus, créature ingénue, va-t'en vers la Miséricorde. Que les -grandes ailes blanches de l'Espoir soient les voiles de ta nef et que -les bons vents du ciel te poussent vers le rivage! - -Délivre-toi, pauvre âme! - -Réjouis-toi, cœur plein de grâce, et va-t'en vers la Miséricorde. -Allégé du péché, purifié du mensonge, entre dans le chœur des anges et -deviens la viole qui redit en mélodies la pensée de l'Infini. - -Délivre-toi, chère âme et, entrée dans la gloire, daigne prier pour -nous, pauvres pécheurs. Ainsi soit-il.» - -* - -A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson. - -Le prêtre sortit. - -Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait. - -Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin. - -«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en -aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non, -je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut -méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce -qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments -et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une -communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas -la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela -seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être -cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature -m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était -hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme -tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle -suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide! -Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je -renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme -tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une -odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des -fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur -tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur -inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de -hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il. - -Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne -peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa -mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée! -Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en -dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent... - -Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es -autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!» - -Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires. -Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait; -on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son -travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses -de Diomède: - ---Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait -avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort -à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en -chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre. -Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il -lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la -mort, allez! oui, elle le sait. - -* - -Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait -joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures, -par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot. - -Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la -petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme -sur un coussin d'amour. - - - - -XIX - - -LES FEUILLES - - «Oh! Comme ma vie se défeuille!» - - -Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes, -Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la -petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides -mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles -vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine -et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une -ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique, -tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci -protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté -par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant -vers Diomède, il dit: - ---Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange, -Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies -ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant -s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots -récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots -«Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle -et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont -sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas -le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre -lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à -cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains -et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple, -c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce -sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel -des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un -costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout -d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une -femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore, -qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux -armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une -croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre -n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une -magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les -unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même -caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce -que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui -croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut, -selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il -agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et -de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer. - -* - -Il parlait doucement, d'une voix lente, nette, un peu oratoire, sans -hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède -écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire, -la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux -s'encastraient comme des cabochons dans la tiare d'un roi barbare. - -Il continua. - ---Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne -pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n'est pas si bête -que vous le croyez. J'avais tort. L'intelligence et la stupidité sont -sans doute des formes et non des degrés de l'esprit. La superstition -qui nous choque et l'acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir -des significations également profondes ou également nulles... Qu'en -pensez-vous? - -* - -Il s'était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit: - ---Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes -aperçu. - ---Oui, oui... Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir -la foi et l'intelligence. - ---En niant l'intelligence! - ---Non j'ai dit une sottise... Et pourtant? - ---Ce n'est pas une sottise, reprit Diomède; c'est une manière de voir -et assez défendable, car l'intelligence est une échelle et la stupidité -est une brouette... - -Pellegrin se mit à rire: - ---Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une -discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de -songes... - ---Une nuit peuplée de songes... Ça, c'est bien l'image de ma vie. - ---Et de toutes les vies, reprit l'abbé Quentin. Dès qu'une tête veut -penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l'obscurité -ses clefs tombées. - ---Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la -Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux -murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu'elle -méprise, car elle est la Vérité... Avez-vous lu Palafox? Il faut lire -Palafox. - ---Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut -à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes -à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C'est -pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l'avez entendu. - ---Mais c'était de la magie, cela aussi; c'était conjuratoire. - ---Non, c'était l'encouragement d'une âme à une âme. Ai-je bien fait? - ---Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais -moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m'a -semblé que vous vous exiliez de l'harmonie. Songez que de ces paroles, -plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions -connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que -vous nommez avec dédain des formules, c'est de la beauté verbale -cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta -quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et -mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots -ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de -Virgile ont produit des incantations. - -* - -Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l'air -inspiré: - ---Dieu et la vie... La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d'amour -et de joies... C'est la mort qui m'a fait aimer la vie. C'est en voyant -mourir que j'ai compris combien la vie est grave et combien elle -devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l'injustice, -j'ai cru à l'infini où tout s'annule et au magistère de Dieu, qui -est la douleur infinie et l'absolu de nos souffrances. Dieu souffre -de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître -Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé -des hommes, il se connaîtra dans l'amour des hommes, et toute vie de -douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l'âme divine, -seront béatifiées dans l'infini. La création de la vie est le moyen de -salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle -est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a -obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l'inutilité -de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement -sacrifiées. J'attends le règne de l'Amour. Et quand une âme s'est -séparée de la vie charnelle, elle s'en va dans les douces ténèbres -attendre le règne de l'Amour. Elle ne souffre pas, elle attend--et non -pas en vain. - -* - -Diomède loua de tels sentiments, trouvant d'ailleurs cette théologie -assez curieuse. - -En secret, il jugeait l'écclésiastique un peu divagant, eût préféré un -curé de campagne, apte à jouer aux boules. - -Puis: - -«Opinion de mauvaise humeur... Que j'ai donc l'esprit de dénigrement!» - -Puis: - -«Encore une journée où j'aurai bien peu pensé à moi... Une lettre de -Néo m'attend, certainement. Aussi, il faut que j'enlève mon portrait et -ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers... Le règne de -l'amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!» - -* - -Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques -pas, se repentit: - -«J'aurais dû garder Pellegrin. Je vais m'ennuyer jusqu'aux larmes.» - -Il revint; ils étaient partis. - -«Oh! Comme ma vie se défeuille!» - -* - -Il n'osa pas retourner chez Fanette, revoir l'abandon du lit et ce -fauteuil où la sœur de la Mort semblait s'être assise pour éternité. - -Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle -corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un -troupeau d'aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort, -n'avoir d'autre souci que la toilette des cadavres, la veillée -solitaire près des corps rigides et des faces froides où l'ombre du nez -marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue! - -Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par -plusieurs motifs. D'abord il était nécessaire et traditionnel, hérité -des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé -tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin -du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si, -comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais -surtout la cause du choix était la vocation, l'instinctive marche à -l'appel de la corne, l'absurde tendance humaine à obéir aux voix... - -«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les -scarabées nécrophores de l'humanité. Leur destinée est invicible. Leurs -nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d'autres nerfs -à tous les parfums de la vie, et, comme disait l'abbé Quentin, c'est -beau, parce que c'est cordial et humain.» - -Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion -corporelle, en colonies d'un seul sexe, Diomède parvint enfin à -comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même, -il y avait attraction; mais chaste, car le motif d'un tel exil était -précisément l'inaptitude sexuelle. - -«La chasteté n'est aucunement la compagne nécessaire de l'intelligence, -mais pourtant elle est peut-être l'une de ses amies les moins -équivoques. Ce qui fait surtout l'agrément de cet état, c'est l'absence -totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées -du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa -laideur.» - -* - -Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d'avoir négligé -les idées pour les sentiments; d'avoir accomplices actes d'amour en y -mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux -devant l'autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne -négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude, -de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres -abandons que ceux de la chair et ceux de l'esprit. - -* - -Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide; - -«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu'un souci ce -logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s'il me plaît. -D'ailleurs il faut que j'éprouve tous les sentiments aussi bien que -toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit -m'être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent, -et s'il me mène à l'écueil et au naufrage, je serai encore supérieur -à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux -pleins de feuilles mortes.» - - - - -XX - - -LES NUÉES - - - Des lueurs passent, des nuées - passent. Il y a des arabesques aux - murs. - - ---Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo? - ---Elle est libre. - ---Elle ne vous aime donc plus? - ---Je n'en sais rien. - ---Et vous? - ---Je n'en sais rien. - ---Vous êtes libre. - ---Je l'espère. - ---Je veux dire libre de ne pas me répondre. - ---Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très -doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur -moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques -aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent, -meurent... J'ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur -redevient lumineux, j'ignore ce qu'ils diront et même s'ils voudront -parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s'expriment -les femmes, me faire subir une épreuve, elle s'est trompée d'homme; -son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir -des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà -tout. S'il arrive que j'aie l'apparence d'avoir agi selon un égoïsme -facilement qualifié de criminel, j'accepterai encore. Enfin, je suis -entre ses mains. J'avais bien raison de la craindre, puisque je -l'aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu'on -adore, ni la robe de la femme qu'on aime; l'étoffe retombe comme une -trappe. - ---Elle est votre maîtresse? - ---Vous le saviez, Cyrène, et c'était le seul motif de vos questions. - ---Je le savais. - ---Elle vous a écrit? - ---Non. Confidence avant de partir. - ---Surprise? - ---Qui? - ---Vous. - ---A peine. - ---En effet. - ---Ne m'injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je -pourrais vous les rendre. - ---A peine. D'ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de -jeu. Nous n'y croyons pas. Comme il n'y a en nous rien de social, nous -pouvons nous sourire sans cruauté. - ---Rien de social? En nous, peut-être, mais il s'agit de Néo. Vous devez -l'aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi -inconnue qu'à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement, -jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d'action de -cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m'avait toujours -paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester -debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d'alcôve. Si -elle s'est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d'esprit, pour -affirmer son droit à l'acte, au geste libre,--pour vous étonner, mon -cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n'avoir conquis -que sa vanité intellectuelle... - ---Qu'en savez-vous? - ---Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy. - ---Ah! - ---C'est tout? Mais partez! Qu'elle vous voie et elle vous suivra. - ---Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de -Flowerbury. - ---Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l'Ami -des petites courtisanes! - ---Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me -causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore -peu mon caractère, car elle m'a prévenu de son départ, sachant fort -bien que nulle fantaisie ne m'inciterait à fréquenter les paquebots. Je -n'irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire, -voilà tout. L'acte est laid, comme un mensonge... Opinion provisoire... -Je réfléchirai. - -Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations... -Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants, -les canards et les jets d'eau... Nous allons? - ---Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se -durcit. D'heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que -je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J'avais tant -espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une -large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c'était -un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions -jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout -rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des -autres âmes... Cela aurait duré peu d'années, oui, je sais: Cyran -s'est vieilli, son sort me guette... Mais nous aurions vécu en vous au -delà de la tombe... Absurde, n'est-ce pas? Tout est absurde, hormis la -sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux... Enfin, -je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale, -elle s'efface, elle s'abolit, s'en va, s'en va... - -* - -Diomède répondit peu. Cependant, content qu'elle se détournât de -Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis: - ---Il faut qu'il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec -beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images -gardent la porte de sa cellule et n'y laissent plus rien entrer que -d'incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu'il est, vieux dans son -rêve nouveau. Alors? - ---Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon -corps, l'étui de nacre. - -Diomède avait l'air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler, -aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle -s'offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le -craignit. - -Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu'une -tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules. -Afin de profiter de l'expérience, il se voulut la femelle devant le -mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En -cet état psychologique, il se sentit le désir d'entendre parler des -choses de l'amour et de ne répondre que par des rires déconcertants. -Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait: - ---L'étui de nacre, l'étui de nacre! - -* - -Cyrène fut surprise. L'émoi s'écrivait en rouge à ses joues mates. Elle -n'avait perçu aucune nuance de doute dans l'exclamation de Diomède, -elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une -image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue. - -Il lui sembla utile de se topographier: - ---Mon cher, je n'ai pas bougé d'une ligne depuis que vous avez couché -avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j'ai la -même taille, les mêmes hanches; mon ventre n'a pas un pli et on voit le -jour entre mes jambes comme entre deux arbre's jumeaux... - -Diomède suivait comme sur le transparent d'une lanterne magique; chaque -mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles -de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins -d'ombre, des genoux comme d'un enfant gras et fort. A ce moment, femme, -il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour -ne les ouvrir que d'accord avec la bouche et les mains... - -Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se -dressa pour la première fois nue devant un homme... - -«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée -et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui -donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus -difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur... -Mon Dieu! que j'ai peu envie de me réjouir avec Cyrène! - -Il s'approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se -refusa:» - ---Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu. - - - - -XXI - - -LES PENSÉES - - - Les Pensées sont faites pour être - pensées et non pour être agies. - - Flowerbury Manor. Saturday. - - -«Très Cher Dio, - -«Vous saurez toute la tragédie de mon amour. - -«J'étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n'osa me -dénier le droit d'une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un -soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux, -m'apprit sa résolution de m'emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je -savais. J'attendais cela. Le mariage, pour une fille, c'est une seconde -première communion, et rien de plus; l'acte est pareil, quoique moins -pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de -l'ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles. - -«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m'émouvoir; Lord Grouchy n'a -manifesté qu'une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou -à respirer la virginité d'une vieille eau-de-vie de France retrouvée -dans lu poussière des caves. Il m'a témoigné cette confiance de me -dévoiler tous ses goûts; il n'est pas hypocrite; il désire un mâle de -son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c'est ce que Ton croit,--selon -vos enseignements, Diomède,--mais, moi, je lirai l'âme du père dans les -yeux du fils. - -«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n'avez pas su -lire, même à travers l'enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra -claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me -considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la -plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je -n'ai subi que l'ombre, en souriant! J'ai souri de tromper la société, -le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer, -mon délicieux complice! - -»Dio, c'est maintenant que je vous aime! - -»Je t'aime, Dio! Tu m'as rendue si différente des autres femmes! Il me -semble qu'un aigle m'a transportée sur les cimes d'une forêt, parmi les -feuilles, dans la maison du vent; c'est là que je vis et c'est là que -je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes -humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du -poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu'à ton front et j'explore le -royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes -attitudes. - -»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d'amour -encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer -pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d'harmonie, je -trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de -la même couleur. - -«Attends-moi... - -«Belle.» - -* - -«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très -froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse -plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des -herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les -joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes -doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme -le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes... - -Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en -des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes -vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour -être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa -fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes -des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta -justification. - -Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines -pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier -fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher -les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira -dans les cheveux parés pour la luxure. - -Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent, -s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au -mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à -elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire -inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la -stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence -devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille -les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une -turpitude. - -Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer -les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée -de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon -la beauté énorme de sa nature absolue. - -La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand -je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur -catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont -innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des -agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes... - -Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de -mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont -entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche. - -«Délicieux complice!» Cela, c'est mieux et c'est vrai. Je vais lui -répondre. Puis-je injurier une femme parce qu'elle oublia d'élucider -un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice, -tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur -le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une -statue éternelle couchée sur un tombeau... Je n'ai plus peur de toi; -je sais que ton amour n'est que le désir de m'étonner «par la beauté -de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai -content...» - -* - -Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent. - -Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec -Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits -chiens, leur faisait manger des bonbons. - -* - -Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s'en revenaient vite, -l'air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à -coups de fouet. - -«Ombre charmante!» - -* - -Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve, -puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture -frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit -les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et, -sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit, -regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête: - -«Ça sent la mort.» - -Elle agitait ses coudes pour traverser la foule. - ---Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la -religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux. - ---Vous la reverrez, reprit l'abbé Quentin, s'adressant à Diomède. Mais -craignez-la; elle est un présage. - -* - -Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des -journaux du soir; «Jérusalem, midi.--Soit descendus à l'Hôtel du -Golgotha... - -* - -«Encore une idée qui s'est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a -déformé au point qu'un prêtre même n'en sait plus l'histoire...» - -* - -... Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina...» - -* - -Plus loin: - -«Mort de M. Cyran.--... On l'a trouvé mort, la brosse à la main, couché -aux pieds de l'agneau qui semblait veiller sur lui...» - -Au milieu de son chagrin, Diomède songea: - -«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c'est achever une -phrase commencée par un autre, mais celle que l'or, commence, un autre -l'achève. Et cela s'en va vers l'infini selon une courbe dont nous ne -comprenons pas bien la beauté...» - -* - -Puis encore: - -«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J'en ferai un bélier -qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races -et brise l'harmonie de l'unité. Agneau est un être dont les actes -seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par -aucun scrupule. Le mal, c'est la pensée déformatrice avec toutes ses -tentations, ses labyrinthes d'où nul n'est ressorti, sinon estropié par -les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles. - -Cyran meurt d'avoir voulu écrire des idées sur les murs d'une église: -les murs ont refusé l'écriture; repoussées par la pierre, les idées -comme des lances ont percé le cœur de Cyran. - -* - -Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière, -mère maladroite qui n'as jamais mis au monde que des êtres dont les -épaules sont l'escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.» - - - - -TABLE - - - I.--Les roses - II.--Les peupliers - III.--La ceinture - IV.--Le jet d'eau - V.--Le bourdon - VI.--Le souci - VII.--L'abeille - VIII.--Les landes - IX.--Le cygne - X.--Les mains - XI.--La barque - XII.--L'odeur - XIII.--L'agneau - XIV.--Les marronniers - XV.--Le songe - XVI.--L'éventail - XVII.--Le laurier -XVIII.--Le jongleur - XIX.--Les feuilles - XX.--Les nuées - XXI.--Les pensées - - - - - - -End of Project Gutenberg's Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE *** - -***** This file should be named 54659-0.txt or 54659-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/6/5/54659/ - -Produced by Marc D'Hooghe at Free Literature (online soon -in an extended version, also linking to free sources for -education worldwide ... 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les chevaux de Diomède - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: May 4, 2017 [EBook #54659] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE *** - - - - -Produced by Marc D'Hooghe at Free Literature (online soon -in an extended version, also linking to free sources for -education worldwide ... MOOC's, educational materials,...) -Images generously made available by the Internet Archive. - - - - - - -</pre> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> -<h1>LES CHEVAUX DE DIOMÈDE</h1> - -<h3><i>—ROMAN—</i></h3> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>REMY DE GOURMONT</h2> - - - -<h5>Veritas in dicto non in re consistit.</h5> - -<h5>Thomas Hobbes.</h5> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>COLLECTION DES CHEF-D'DOEUVRES</h5> - -<h5>LA CONNAISSANCE</h5> - -<h5>9, GALLERIE DE LA MADELEINE, 9</h5> - -<h5>MCMXXI</h5> - - - -<hr class="full" /> -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/front_dio.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="caption">Frontispice gravé de Henry Chapront.</p> -</div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE</a></h4> - - -<p style="margin-left: 50%; font-size: 0.9em;">Tout vit dans tout éternellement.</p> - -<p><i>On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles, -la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan -et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément, -l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de -l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais -indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel. -L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité -de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et -rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur -les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur -ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou -spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une -volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences.</i></p> - -<p><i>Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation, -justifient ses erreurs et ses fantaisies.</i></p> - -<p><i>31 janvier 1897.</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h5>A</h5> - -<h5><i>PAUL ADAM</i></h5> - - - -<hr class="tb" /> -<h3>LES CHEVAUX DE DIOMÈDE</h3> - - - -<hr /> -<h4><a name="I" id="I">I</a></h4> - - -<h4>LES ROSES</h4> - - -<p style ="margin-left: 50%;"> -L'odeur idéale des roses qu'on ne<br /> -cueillera jamais.<br /> -</p> - -<p class="p2">«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de -roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête -de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et -le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!</p> - -<p>Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier -quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin -qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles, -planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un -partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se -jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du -parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales -dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux -aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait -avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient -selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie -et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus -sourire qu'à l'invisible.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que -d'orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables -égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés, -fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de -la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris -pour la médiocrité humaine, allaient essayer d'aimer les arbres et -peut-être, selon le commandement de Pythagore, d'adorer le souffle -sacré des tempêtes.</p> - -<p>Et tous s'éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même -source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers, -sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences -sociales, ils s'abreuvaient au divin.</p> - -<p>Pour être homme, c'est-à-dire participant de l'infini, il faut abjurer -toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique, -absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes -d'entre la foule...»</p> - -<p>Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d'une heure.</p> - -<p>Christine allait arriver.</p> - -<p>Depuis que séparé d'une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque -et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s'égayer au sourire -des passantes.</p> - -<p>Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un -regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne -remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce.</p> - -<p>L'amour, et qu'on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col -l'idée d'un baiser, d'équivoques prières: rien ne rassurait et -rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui -accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque -fois qu'elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien -dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air -lointain de victime:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties. -</p> - -<p>Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du -sacrifice.</p> - -<p>C'était une bien jolie jeune femme d'une chasteté toute chrétienne, -mais habillée singulièrement et tout d'un coup demi-nue. Sa beauté -était candide et sobre, monacale et aristocratique.</p> - -<p>Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais -sans rougir, tendaient à leur armant l'échelle de corde par-dessus la -muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu -galantes! Sa règle, jadis, eût été d'aimer sans rien dire, de suivre -son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu'à Dieu de -l'usage de sa vie. D'ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur, -quoique d'un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n'auraient -eu la confidence.</p> - -<p>Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d'été, -amours d'hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après -une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des -manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour -des yeux qui la pleuraient, n'avait qu'une seule fois paru au ciel.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la -porte.</p> - -<p>Elle ne vint pas.</p> - -<p>Diomède en eut du chagrin.</p> - -<p>D'autres heures passèrent. Engourdi par la torture d'attendre, il avait -peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt, -irrité contre l'inclairvoyance de son désir et, une fois de plus, -envieux de l'état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine -convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste -Christine.</p> - -<p>Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des -Solitaires d'Occident et déplia soigneusement le plan du monastère -et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence -même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans -une montagne très escarpée et d'un accès difficile; on en descend -comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de -Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui -leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l'Hermitage -d'en haut, il y a cinq quarts d'heures de chemin et l'on trouve sur -sa route quantité d'arbres verts et plusieurs torrents qu'il faut -passer. Cette montagne est toute couverte d'un bois obscur de grands -sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours -leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un -lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par -sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l'effet en est très -agréable...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il -relut cette page verdoyante.</p> - -<p>«Très agréable... En effet, très agréable», et Diomède songea que par -des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer -son existence avec une facilité presque mauvaise.</p> - -<p>«L'homme d'action n'est qu'un terrassier; le moindre conteur remue plus -de vie qu'un conquérant, et d'ailleurs si la parole n'est pas tout, -rien n'existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et -la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est -à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la -condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans -profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les -actes d'autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense -que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et -des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle -arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui -ont fait le tour du monde et dont l'écriture se meurt oblitérée sous -les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n'en est pas moins la -grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en -effet très agréable, les jours où l'on attend Christine, à l'heure où -le désir parti vous laisse un trou dans le cœur.</p> - -<p>Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l'âme fade, lasse et -endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l'histoire -me donne une heure de paix,—et je songe avec délices au mépris, pour -de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau -sentimental.»</p> - -<p>Il se reprit:</p> - -<p>«Ceci dépasse un peu ma pensée présente...»</p> - -<p>Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité -nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière.</p> - -<p>«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation -musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait -s'il cherche une femelle, un os, ou rien.</p> - -<p>Il passa, levant les yeux, et Diomède n'eut qu'à cogner légèrement à la -vitre.</p> - -<p>—Je n'osais, dit Pascase. Hier, vous m'aviez dit, votre chère -Christine...</p> - -<p>—Christine ne m'est pas chère, répondit Diomède, elle m'est agréable. -Comme les mots n'ont pas pour nous deux un identique sens je dois -préciser, en me servant de votre langage. Christine m'est agréable -par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout. -D'ailleurs elle n'est pas venue.</p> - -<p>—Et cela vous est égal?</p> - -<p>—Maintenant, oui. Il y a une heure, j'en souffrais. Je souffrais par -ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même. -Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. Christine vient -ou ne vient pas. Elle n'est pas venue: c'est à cette minute comme si -elle était partie. Peut-être n'ai-je pas désiré assez ardemment sa -présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des -boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même -mutuels, crèvent à mi-chemin dans l'air, s'en vont en petites fusées un -peu ridicules.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit:</p> - -<p>—Ce n'est pas la même chose.</p> - -<p>—Quoi? Les désirs et les fusées?</p> - -<p>—Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je -dis: Partie ou pas venue, c'est très différent. C'est oui et non.</p> - -<p>—Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont -une signification également nulle; ils se confondent dans le néant.</p> - -<p>—Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux -lèvres la sensation d'un souvenir vrai, d'une joie évidente. L'odeur -des roses demeure où les roses ont fleuri.</p> - -<p>—Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie.</p> - -<p>—Je dis ce que je pense.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses -habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase. -Souriant, il reprit:</p> - -<p>—Pourquoi croyez-vous à l'existence de Christine? L'avez-vous vue?</p> - -<p>—Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la -voyais, je l'aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des -doigts fous un éventail qui traînait sur une table.</p> - -<p>—Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur -quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on -ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et -tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir -ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait, -elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur -des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des -images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons -ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:</p> - -<p>—Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une -maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs...</p> - -<p>—Comment, vous la trompez, Elle!</p> - -<p>—Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant -amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu -démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les -cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter -la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies: -avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont -libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous? -D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une -enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de -son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris -l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle -vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa -vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de -route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au -ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle -est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre -que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites, -des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à -la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par -lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran. -Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un -mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains -séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord -un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on -fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si -bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend -de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et -disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que -ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que -dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit. -Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle -est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de -tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui -demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître. -Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et -avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est -Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses, -une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et, -miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde, -oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline -vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans -nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes. -Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes -des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques -ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt. -Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec -nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes, -tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre, -mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour -notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se -nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être -d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais -plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je -n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes -seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et -délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne -de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a -été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne -pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes -et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par -faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change -de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et -dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain, -j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit -un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil, -marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser, -vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit -d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de -lui, veillant sur son sommeil.</p> - -<p>La voix de Christine l'appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit -de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d'une -main et de l'autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu'elle le -vit, s'enfuit, criant:</p> - -<p>«J'ai peur des grands sapins noirs.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - - -<h4>LES PEUPLIERS</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -Des flocons volaient, fleurs des<br /> -peupliers pâles.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit -de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou -même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd -de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la -bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait -dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière -docilité...</p> - -<p>«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La -jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant -comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses -amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...»</p> - -<p>Il se reprit:</p> - -<p>«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis -incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est -excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme -passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé -par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran. -Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant -timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon -toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le -tronc des pauvres.</p> - -<p>Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains, -peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées -de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les -barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le -rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran -oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa -ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers -Diomède, le livret noir:</p> - -<p>—Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à -l'invincible niaiserie des redites amoureuses. <i>Petit Mois de Marie!</i> -C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la -chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne -puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste, -manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une -peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui -s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un -cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que -blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était -moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le -déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il -voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran -continua:</p> - -<p>—Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les -âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout -comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des -colombes et des lys...</p> - -<p>—Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles -sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le -savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?...</p> - -<p>—Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.</p> - -<p>Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:</p> - -<p>—Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez -trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux -cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur, -de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement -sali...</p> - -<p>—Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres -et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir -agréablement.</p> - -<p>—Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase -mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion -dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été -foudroyé.</p> - -<p>—Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.</p> - -<p>—Peut-être... Que devient-elle?</p> - -<p>—Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours.</p> - -<p>Cyran reprit, sans insister:</p> - -<p>—Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige -et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je -peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour -vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de -cendre, quand viendra mon heure. Adieu.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène, -songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai -peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que -je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur -de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant, -Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée -selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une -cuirasse—ou comme un cilice—à la rébellion de nos poitrines... -Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si -impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en -rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas -souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je -regarde, j'observe, je juge, je souris.</p> - -<p>Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de -l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà -tout.</p> - -<p>Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!</p> - -<p>Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres -morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de -sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée, -tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque -abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité -d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que -les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre -parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd -pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un -salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans -l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et -les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision -violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or, -des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées -de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre -les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des -génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait -toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose -jaune.</p> - -<p>«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout -au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette, -souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des -voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les -vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair -stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne -au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté -animale: elle est douée du sourire.</p> - -<p>Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A -genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre -ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des -corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et -sans peur,—et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous -des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure -qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...</p> - -<p>Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me -porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers -rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.</p> - -<p>Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles -crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les -herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.</p> - -<p>Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains! -Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie, -fortes comme le chanvre...</p> - -<p>Non. Jouer avec Fanette.</p> - -<p>M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu! -Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a -été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs. -Changer, c'est peut-être déchoir.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<h4>LA CEINTURE</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -L'Art désire que les femmes nues<br /> -soient ornées d une ceinture.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux -sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux. -Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme -signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan, -puis, d'une voix languide, dit:</p> - -<p>—O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!</p> - -<p>—Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi -l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le -signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée -pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique. -La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice -aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des -pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes. -Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque -aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas -de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à -l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.</p> - -<p>—Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime -que vêtue ou nue comme un ange.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint -s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.</p> - -<p>—Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et -pure! Heureuse âme!</p> - -<p>—Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que -vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec -joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit -toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime -Diomède et Diomède m'aime.</p> - -<p>—Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!</p> - -<p>—Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute -lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...</p> - -<p>—Tu es un peu jaloux, Diomède?</p> - -<p>—Oui, un peu.</p> - -<p>—Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me -plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela -que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je -marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers -d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre; -et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes -mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou -l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des -recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent -vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui -rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à -une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je -ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine -et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela -fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair -emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme -des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux -naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la -vie, l'air à la fois somptueux et frêle.</p> - -<p>Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et -divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il -songea, un peu bêtement:</p> - -<p>«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce -qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»</p> - -<p>Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:</p> - -<p>«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son -berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la -lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée, -elle dit:</p> - -<p>—Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les -forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé -intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et -cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps -et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette -volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir, -tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés -naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque -l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son -désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi, -la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a -du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si -forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une -musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée -dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?</p> - -<p>—Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie, -parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous -donnez aux hommes.</p> - -<p>—Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis -charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.</p> - -<p>—Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un -jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase, -je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment -brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans -mon humanité. Et c'est tout.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils -jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les -plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus -rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air -sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons, -elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une -joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps -elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.</p> - -<p>Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux -de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le -lointain des songes.</p> - -<p>Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur, -voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images, -pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces -moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et -tant d'ingénuité.</p> - -<p>Il songea:</p> - -<p>«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume -et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite -aussi pour être aimée.»</p> - -<p>Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se -déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette. -Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui -serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine -entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes -criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:</p> - -<p>—Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?</p> - -<p>Fanette répondit:</p> - -<p>—C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui, -se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<h4>LE JET D'EAU</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;">Les jets d'eau que je regarde<br /> -redescendent toujours.</p> - - -<p class="p2">La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules -et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et -on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ, -non pas mort, mais ivre d'être mort...</p> - -<p>Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées -miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur -les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les -bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de -pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une -parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable, -disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir -vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau -dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.</p> - -<p>Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il -ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux -fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a -jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde -des initiés.</p> - -<p>Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:</p> - -<p>«Et le monde des catéchumènes.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les -épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées -dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et -fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le -rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède -regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa -soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole -brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le -geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied -chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon -chinois.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut -ni surpris ni contristé.</p> - -<p>—Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon -cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil -aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps. -L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel -d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la -portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la -Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs -qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle -est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous -effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise -à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie; -mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu... -Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que -cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui -agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents? -Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de -puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit -d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non -d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare, -et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite -découverte m'a incliné à l'indulgence,—et j'admets la beauté de cette -Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs -doux et pour tant de simples esprits...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:</p> - -<p>—Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain.</p> - -<p>Puis encore, comme intérieurement:</p> - -<p>—Oh! que c'est difficile!</p> - -<p>Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours:</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>—Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion -ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats -stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent -dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je -puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques -qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le -droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence...</p> - -<p>—Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit -violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je -voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression -intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme -comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus; -juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues, -plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables -sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant -écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles...</p> - -<p>Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre -la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses -mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait -entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand, -brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras -coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie, -d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop -réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes -et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait -avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de -protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli -encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le -poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une -réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur -causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité. -Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques -femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles, -au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures -sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres, -parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des -enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent -devant un jet d'eau.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>—Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours; -mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur -du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des -femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié -Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir -la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots -dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer -les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le -frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de -l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine -de Vaucluse,—qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous? -Encouragez Tanche.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image -vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit -les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion -sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des -yeux et des lèvres:</p> - -<p>—C'est Mauve.</p> - -<p>Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.</p> - -<p>Diomède expliqua:</p> - -<p>—Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit -parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant -tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant -mon ami.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;—Mauve est très -sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune, -belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on -la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si -Pascase veut être aimé.</p> - -<p>—Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours -de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et -rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après, -car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce.</p> - -<p>Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments, -Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de -tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines -ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il -souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très -loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau, -sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec -ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime -Pascase.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles -de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais -n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase -songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus -pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de -Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient.</p> - -<p>Elle avait dit tout bas à Diomède:</p> - -<p>—Pascase plaît à Mauve.</p> - -<p>Diomède répondit:</p> - -<p>—Mauve est une petite coureuse.</p> - -<p>Et, tout haut:</p> - -<p>—Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Où allait-elle, si vite?</p> - -<p>Elle répondit d'un trait:</p> - -<p>—Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser -une tête d'ange dans un tableau d'église.</p> - -<p>—Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran. -Venez-vous, Pascase?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne -put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa -innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute -sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et -Diomède s'amusait de ces jeux sexuels.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut -gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:</p> - -<p>—C'est Mauve.</p> - -<p>Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil -froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau -et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:</p> - -<p>—Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux -surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme -l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan, -d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une -odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre -claire sous la longue robe d'air... La tête est belle.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux -peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des -mots obscurs:</p> - -<p>—L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il -faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A -peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient -Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient, -Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait, -ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant.</p> - -<p>Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une -petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres. -Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la -pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de -désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse. -Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.</p> - -<p>Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir -blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant -heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de -s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge, -elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:</p> - -<p>—Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend -qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de -liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni -même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de -femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes -de celles qui attendent ployées ou couchées!</p> - -<p>—Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.</p> - -<p>—Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de -ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active, -consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce -qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant, -vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels, -que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle -mérite de l'être.</p> - -<p>—Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?</p> - -<p>—Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant, -instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je -vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le -mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui -qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi -individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se -réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles -que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et -reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le -principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire -l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et -sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et -des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire -l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut -avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la -manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de -créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous -le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable -à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais -vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous -impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme -je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que -les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de -leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans -quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de -l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, -que les États, que les peuples,—car les mots sont des mots et l'homme -est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi -pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est -contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il -parle bien à Fanette!</p> - -<p>Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait -volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:</p> - -<p>—Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?</p> - -<p>Diomède répondit:</p> - -<p>—Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<h4>LE BOURDON</h4> - - -<p style="margin-left: 45%;"> -Je serais un gros bourdon, tout<br /> -de velours, qui s'enfonce et disparaît<br /> -dans une clochette de digitale.<br /> -</p> - - -<p class="p2" style="text-align: right">Mardi, 15 mai.</p> - -<p>«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous -aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou -dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui, -nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du -joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont -les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient -un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux -moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les -plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais -peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos -paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et -peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez -cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous -mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule -est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux? -Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en -sois émue et prête à monter au ciel?</p> - -<p>«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons -les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture. -Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car, -je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis -la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma -volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou -comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle. -Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans -les musées.</p> - -<p>«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne, -pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime -que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il -m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez -jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites -pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître -mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur -moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre -grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je -vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que -vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et -la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans -votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi -au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.</p> - -<p>«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez -(j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention, -et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou -bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous -dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.</p> - -<p>«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien -que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop -timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve -un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez: -je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines -heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la -passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme -dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique, -peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui -peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion -intellectuelle et que le mortier prenne et dure.</p> - -<p>«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec -un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un -gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une -clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré -d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de -la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un -être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles -avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me -suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir -le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau. -Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la -poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre -un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je -l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute -à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai -mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à -suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien -ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce -doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout -à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là, -sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit -peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient -trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage, -qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que -me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de -moi-même,—laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant -peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre -force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui -tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher.</p> - -<p>«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez -que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps -que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée -des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains -s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par -ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par -quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas -virginale, étant vierge?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«J'ai tout prévu et j'attends.</p> - -<p style="margin-left: 55%;">«Votre amie,</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«Belle.</p> - -<p>«P.S.—Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous -écouter. Venez samedi chez Cyrène.»</p> - -<p style="margin-left: 55%;">Mardi, 13 Mai.</p> -<p style="margin-left: 55%;">(Télégramme)</p> - -<p>«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«<span style="font-size: 0.8em;">NÉO.</span>»</p> - -<p>Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez -lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle -était lourde.</p> - -<p>«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre -qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on -n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une -nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit -autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle, -l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou -qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses -formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire -de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais -pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre -vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre -ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de -littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle -sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer, -et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si -elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est -pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune -femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle, -qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait -renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un -pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. -C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les -aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. -L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de -ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se -dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en -face avec sérénité.</p> - -<p>Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce -qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y -suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une -branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule -et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est -un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un -bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de -l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.</p> - -<p>«C'est une grande ciguë...</p> - -<p>«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le -secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas -la voir...</p> - -<p>«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la -prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans -l'horreur d'être prise...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de -vermeil:</p> - -<p>«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est -vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte. -<i>Intactam intacta,</i> L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me -souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou -la Discrétion à l'épreuve!»</p> - -<p>Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec -Néobelle, cela serait charmant.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<h4>LE SOUCI</h4> - - -<p style="margin-left: 45%;"> -Dans cette quenouille jaune elle<br /> -s'amuse à piquer, tout au milieu du<br /> -front un large souci d'or.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Christine allait arriver...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre -que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie -profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers, -solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches -qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles -parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison? -Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une -ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le -silence est chaste.</p> - -<p>Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de -soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule. -Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe -douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition -de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam, -concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait -prévenus lui-même «qu'il nomme <i>titillatio</i> ou <i>hilaritas,</i> l'affection -de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on -pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa -langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition -mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute -crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie -sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est -pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier -blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment -la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités? -Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir -mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit -par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un -autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se -familiarisait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu -et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il -ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder, -sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est -vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger, -répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il -comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls -jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux -n'a que l'air d'être heureux.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à -songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un -clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel, -par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants -s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi, -je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>On sonna. C'était Pascase.</p> - -<p>Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile -puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature, -humaine.</p> - -<p>—Avez-vous revu Mauve?</p> - -<p>Pascase répondit brusquement comme fâché:</p> - -<p>—Non. Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle -vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve -sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez. -Avouez qu'elle vous plaît aussi?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la -chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée, -les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire:</p> - -<p>—Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette, -cette Cyrène, cette...</p> - -<p>Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:</p> - -<p>—Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les -syllabes qui manquent à votre énumération?</p> - -<p>—Non, je ne les prononcerai pas.</p> - -<p>—Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les -prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous -arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient -agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase répondit, maintenant presque calme:</p> - -<p>—C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute -malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela -va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu -parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie, -laissez-moi la voir.</p> - -<p>—Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons. -D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous -affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y -aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il -est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.</p> - -<p>—J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle, -c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance -pourqu'elle vienne.</p> - -<p>—Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement, -même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:</p> - -<p>—J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas. -L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et -guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne -serai pas plus malheureux qu'avant.</p> - -<p>—C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces -aventures?</p> - -<p>—Rien. Je vous laisse.</p> - -<p>—Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de -complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine -sans me le dire?</p> - -<p>—Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que -par vous. Refusez et tout sera dit.</p> - -<p>—Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels -on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination -d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui -vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc -plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite, -à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon -les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses -cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre -pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au -milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y -suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non. -Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul -je puis comprendre.</p> - -<p>—Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son -seul amant?</p> - -<p>—Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non -pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux -qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour -évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la -partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui -rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les -mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de -Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses -genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne -connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux; -pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue; -à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle -se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle. -Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de -celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes; -elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée -par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons -et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la -même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages -l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne -changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou -sous le suaire, mais Christine est immortelle.</p> - -<p>—Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me -railler?</p> - -<p>—Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je -dis ce que je pense.</p> - -<p>—Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme -assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité. -Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la -voir: elle m'aimera peut-être.</p> - -<p>—Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me -compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une -affirmation nette et même brutale?</p> - -<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de -tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède répondit en souriant:</p> - -<p>—Non, mon ami, je n'en sais rien.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils -s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons -animaux bien raisonnables.</p> - -<p>Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de -feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans -qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase -lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie -agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit -extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue -et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans -la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental, -logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans -plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de -Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou -normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne -peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer -du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le -dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du -silence...</p> - -<p>Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu -coupable? Nous verrons cela.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.</p> - -<p>«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les -enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et -au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses -complaisantes...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque -peur. Il se reprit:</p> - -<p>«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute -une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des -fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler -ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla -main la même idée le long du même sentier?»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des -riens, affectueusement:</p> - -<p>—Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<h4>L'ABEILLE</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -Puis soudain l'abeille se taisait<br /> -buvait, les ailes calmes, la vie de la<br /> -fleur humaine.<br /> -</p> - - -<p class="p2">—C'est Mauve.</p> - -<p>Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore, -ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans -rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise, -sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:</p> - -<p>—N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?</p> - -<p>Diomède y consentit volontiers.</p> - -<p>Elle continua:</p> - -<p>—Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches -comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses -qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son -atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa -grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On -dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce, -doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela -signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez -belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.</p> - -<p>—Mauve récite une leçon, dit Diomède.</p> - -<p>—Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.</p> - -<p>—Alors le beau vieillard vous a charmée?</p> - -<p>—Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.</p> - -<p>—Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!</p> - -<p>Mauve les donna, puis elle dit:</p> - -<p>—Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.</p> - -<p>Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune -chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:</p> - -<p>—Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair -est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de -devenir une créature angélique.</p> - -<p>—Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la -mette sur les murs des églises.</p> - -<p>—C'est tout ce qu'il en peut faire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:</p> - -<p>—Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand -je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est -vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente -et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le -lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai -écouté, et je suis troublée.</p> - -<p>—Et Cyran? demanda Diomède.</p> - -<p>—Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un -petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches, -doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à -dessiner et à parler...</p> - -<p>—De quoi?</p> - -<p>—De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui -est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue.</p> - -<p>—Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien. -L'émotion est un sentiment. Ensuite?</p> - -<p>—Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Très peu.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de -Diomède, se roulant autour de lui, disant:</p> - -<p>—J'aime encore Diomède.</p> - -<p>—Encore?</p> - -<p>—Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave -aujourd'hui. Demain, peut-être pas...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite -victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui -aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et -impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations -successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des -mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son -jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure, -serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme -une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes -calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se -laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que -d'être agréable aux mains de son ami.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les -choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de -chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais -que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient -presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices, -lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies: -l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien -gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous -la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser, -soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs -gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des -fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles, -des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les -forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de -poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions -de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin, -il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de -l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute -une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une -femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le -marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude? -Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de -son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa -beauté.</p> - -<p>Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède, -ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres -jeunes hommes qui la respiraient volontiers.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se -laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas -d'amour.</p> - -<p>A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une -jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile -dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits -coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une -seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur -elle impérieusement.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages. -Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà -entendues intérieurement.</p> - -<p>—Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je -m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une -robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?</p> - -<p>Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de -l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait -pas, elle continua, sur un ton contrit:</p> - -<p>—On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà -aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait -plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne -Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi: -je n'ai peut-être évoqué qu'une larve.</p> - -<p>Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot -de la fin vraiment cordial.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été -agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement:</p> - -<p>«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand -son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes -ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il songea encore:</p> - -<p>«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»</p> - -<p>Et encore:</p> - -<p>«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même -très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits -sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»</p> - -<p>Et encore:</p> - -<p>«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la -regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<h4>LES LANDES</h4> - - -<p style="margin-left: 40%;"> -Je détourne les mots de leur cours<br /> -comme on détourne les rivières pour<br /> -les jeter à travers la stérilité des<br /> -landes où, frêles et paies, les idées<br /> -fleurissent mal.<br /> -</p> - - -<p class="p2">—Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que -j'en sais ne me captive pas extrêmement; c'est trop conforme au manuel, -trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille -intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des -nuances. Mais elle est seule et elle règne.</p> - -<p>Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Assis à la terrasse d'un café, ils attendaient en buvant de violents -alcools l'heure de se présenter chez cette femme illustre.</p> - -<p>—Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous -allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui -ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de -vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est -encore très belle.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:</p> - -<p>—Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des -chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos, -un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours -jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il -faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin. -Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre, -car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté -que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes -de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit; -les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle -donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère, -la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son -expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute -la génération dont elle pourrait être la grand-mère.</p> - -<p>Diomède répondit à une objection de Pascase:</p> - -<p>—Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à -l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient -conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin, -voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle -se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue, -elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni -elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une -élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus -déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un -peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet -état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant -flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement) -lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir -de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle -songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux -plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle -n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le -hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui -offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les -journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il -dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance -d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout -en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal -appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt, -elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux -qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a -pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures -et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant -défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de -sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour -méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La -machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela -va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs -frais généraux,—idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et -pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se -suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active -et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire -ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six -tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre -des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son -génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette -copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni -une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme -Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je -compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.</p> - -<p>—Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase.</p> - -<p>—Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une -intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons -dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement -de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des -absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent, -d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent, -est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple -des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite -un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun -plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir -accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend -pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien -raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point -comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune -littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon -une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus -d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou -considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible -qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes -parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des -plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes -suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les -besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil, -froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant -de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera -parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous -devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les -arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité -ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture, -qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde. -Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants!</p> - -<p>—Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse -et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice.</p> - -<p>—Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice -est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est -davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu. -La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien -plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme -tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami, -souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus -une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin, -qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire -de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle -est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle -ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est -beau...</p> - -<p>—Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m'engagiez -à plaire à cette vieille pécheresse...</p> - -<p>—Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui -plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n'a que Page qu'on lui -suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle, -harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu'en -savez-vous! Essayez.</p> - -<p>—Cynisme! dit Pascase.</p> - -<p>—Oui, cynisme. L'amour ne comprend que deux termes: la chasteté et -le cynisme. Tout l'intermédiaire est fait de lâcheté, de morale, -d'hypocrisie. L'amour est bestial ou divin.</p> - -<p>—Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre -manière de vous pencher sur l'absurde et de vous enivrer des vapeurs -marécageuses... Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers?</p> - -<p>—Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n'est déshonorant. De -savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l'été...</p> - -<p>—Elles en gardent le goût...</p> - -<p>—Si peu que c'en est un piment. Tous ces métiers d'ailleurs n'ont rien -de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution. -Mon ami, ne tremblez pas: c'est le métier commun à tous et à toutes. -C'est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens -ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes, -des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites -pour cela: ou la cellule ou le monde. N'avez-vous donc jamais désiré -dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire -une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée, -rival de Jésus, l'éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle -passer pure, puisque j'ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu'elles -aiment toutes et qu'elles pressent en sanglotant sur leurs seins -martyrisés...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase cria:</p> - -<p>—Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est -absurde...</p> - -<p>—Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur -cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la -stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent -mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les -eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil -les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du -moral et du convenable, Pascase,—et cependant vous voilà assis à la -terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci -vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et -elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui -s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de -votre barbe épaisse et brune.</p> - -<p>—Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.</p> - -<p>—Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert -le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce -qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot -qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<h4>LE CYGNE</h4> - - -<p style="margin-left: 45%;"> -Quand elle releva un de ses bras<br /> -pour arrêter l'éventail, on eut dit<br /> -un cygne qui du fond de l'eau ramène<br /> -et secoue son col flexible et<br /> -blanc.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou -trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses -puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les -seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse -des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant -la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait -son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des -adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors -muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint -tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:</p> - -<p>—Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi -mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le... -Éventez-moi...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle -respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de -ces bras pour arrêter l'éventail, on eût dit un cygne qui du fond de -l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d'adoration et les -complaisances de l'idole. Ils s'avancèrent; elle se leva pour tendre la -main à Diomède et tout de suite l'entraîna dans un coin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>—Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir.</p> - -<p>—Vous en êtes sûre?</p> - -<p>—Non, mais Tanche m'a promis de l'amener. Et tenez ce papier bleu...</p> - -<p>Elle le tirait de son corsage.</p> - -<p>—S'il était tombé, dit Diomède, pendant que l'éventail d'Elian vous -dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant ... il aurait eu du chagrin.</p> - -<p>—Je le vois pour la première fois.</p> - -<p>—Précisément, s'il vous connaissait, vous n'auriez plus le pouvoir de -lui faire du chagrin.</p> - -<p>—Mon cher, j'aimerais mieux lui faire du plaisir.</p> - -<p>—Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie!</p> - -<p>—Enfin, lisez.</p> - -<p>—«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche -est avare! Expliquez.</p> - -<p>—Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina -décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes.</p> - -<p>—Rédemption?</p> - -<p>—Oui, Notre-Dame de la Rédemption.</p> - -<p>—Bon vocable, mais je voulais dire rachat.</p> - -<p>—De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous.</p> - -<p>—Cyran fait pénitence pour deux.</p> - -<p>—Pauvre Cyran...</p> - -<p>—Achevez.</p> - -<p>—Eh bien, oui. Je l'aime encore, je l'aime et je n'ai peut-être -jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous -avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise -sentimentale, comme vous dites... Non, mon ami, c'était pur, c'était -large, c'était haut... Nous étions sur une montagne... Il y est resté -tout seul, après m'avoir rejetée d'auprès de lui... Pourquoi? Il a eu -peur. Il a cru que j'étais incapable d'être fraternelle... Je l'aimais -assez pour lui sacrifier tout... Oui, tout, même la luxure... Qu'il -soit chargé de tous les péchés que son abandon m'a fait commettre!</p> - -<p>—Ne dites pas cela, Cyrène, c'est mal.</p> - -<p>—C'est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux -que l'on aime toujours et qui ne vous aiment plus.</p> - -<p>—Il ne vous a pas oubliée.</p> - -<p>—Je le sais, mais il a toujours peur.</p> - -<p>—Oui, et il a raison.</p> - -<p>—Je lui ai donné raison, je l'avoue; mais que puis-je faire? Mon -métier m'ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent, -tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les -âmes neuves...</p> - -<p>—Et les corps nouveaux...</p> - -<p>—Cela me rafraîchit.</p> - -<p>—Votre éventail aux mains d'Elian, c'était charmant.</p> - -<p>—Et innocent.</p> - -<p>—Cyrène, je vous connais. Elian s'endormira ici la tête sur votre -épaule. Est-ce le même éventail?</p> - -<p>—Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède n'ayant pas répondu, Cyrène reprit:</p> - -<p>—Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous -mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura -accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque -une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi -je serai très bien vengée. Par moi et sans qu'il le sache, Cyran aura -acquis plus de gloire et tout l'argent qui lui manque depuis qu'il a -renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez?</p> - -<p>—Oui. Vous êtes belle.</p> - -<p>Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à -ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit:</p> - -<p>—Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel.</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>—Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul!</p> - -<p>—Ce Daniel? demandait Pascase.</p> - -<p>—Un secrétaire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Tanche, l'air inquiet, caressait sa maigre barbe:</p> - -<p>—Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j'ai heureusement -rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un -scrupule... Si Diomède?</p> - -<p>—Diomède, je vous en prie!</p> - -<p>Diomède voulut bien.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase, -qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian, -qu'il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical.</p> - -<p>Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui.</p> - -<p>Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait -à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis -reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune -profonde se rosait un peu par l'émotion; sa voix était très douce, tout -amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la -regardaient avec joie.</p> - -<p>Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son -bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les -petits frissons de la chair.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée, -Cyran parut.</p> - -<p>Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait. -Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière -eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le -reconnaissait d'après ses portraits.</p> - -<p>Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les -mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:</p> - -<p>—Chère amie, chère amie...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant -des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa -a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête: -Diomède lui parlait de ses fresques.</p> - -<p>Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en -avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant -un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases -hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul. -L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son -tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement -Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste. -Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.</p> - -<p>—Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la -pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art -est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a -peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela -valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et -béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la -madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles -ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens -qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai -trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle -sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur, -c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible -que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure -le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie -présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on -fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école -de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a -quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à -identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là. -Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze -toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors, -ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il -vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur -et cet orgueil.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où -il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à -des clients romains.</p> - -<p>Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut -vaincu.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé -son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient -non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et -amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère. -Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de -sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien -levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce -spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes -gens; Pellegrin murmura des vers:</p> - -<p> -Reines des soirs anciens, amantes immortelles...<br /> -Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle...<br /> -Adorables caresses où les gestes d'amour<br /> -Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes...<br /> -Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...<br /> -</p> - -<p>A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette -saisit la main de Pellegrin et femmena.</p> - -<p>—Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne -les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...</p> - -<p>Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les -ramages sombres des pâles verdures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra -Pascase:</p> - -<p>—Elle est, dit Pascase, vraiment belle.</p> - -<p>—Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail. -Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes -s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.</p> - -<p>—Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est -tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé -d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...</p> - -<p>Elian sourit avec dédain:</p> - -<p>—Je vous croyais un ami de la maison?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se -rejeta sur lui. Il dit innocemment:</p> - -<p>—Singulière maison...</p> - -<p>—Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible. -D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah! -il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air -sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il -faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec -patience cette odeur de parc aux chèvres,—et aux chevreaux. Cyrène se -perd ets'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus -que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui -ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit -qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est -Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le -croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout -et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des -turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime -Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des -amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont -essentielles, il est muet; je suppose donc...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande -cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<h4>LES MAINS</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -Il vaudrait mieux n'avoir baisé<br /> -que des mains pures.<br /> -</p> - - -<p class="p2">—Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?</p> - -<p>—Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.</p> - -<p>—Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi -une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je -l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma -lettre?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.</p> - -<p>«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»</p> - -<p>Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.</p> - -<p>Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces -et tous les angles.</p> - -<p>«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire -passer à travers ma main?»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—La voici. Elle est intacte.</p> - -<p>Toute pâle, Néobelle répondit froidement:</p> - -<p>—Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.</p> - -<p>Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:</p> - -<p>—J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?</p> - -<p>Néobelle haussa lentement ses belles épaules</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...</p> - -<p>Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut -la reprendre:</p> - -<p>—Non, il est trop tard.</p> - -<p>Elle la plia, en fit une bande étroite.</p> - -<p>—Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras. -Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là, -sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède, -si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai -le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut -dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand -je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis -pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi -maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps? -Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme -voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des -regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était -enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau -claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses. - -Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne -trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse -qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs -oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête -la phrase de Néobelle:</p> - -<p>—Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli -trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer -sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les -odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon -matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait -de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était -un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres. -Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons -pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais -l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut -passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je -vois et que je veux n'est qu'un mirage...</p> - -<p>—La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce -n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la -fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie -chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous -éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de -votre cœur,—et de votre peur...</p> - -<p>—Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.</p> - -<p>—Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne -se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur -de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...</p> - -<p>—Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des -fantaisies...</p> - -<p>—Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.</p> - -<p>—Être libre, être libre!</p> - -<p>—Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des -sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des -routes stériles! Libre, et seul!</p> - -<p>—Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute -intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami -ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et -seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans -l'éternelle solitude?</p> - -<p>—Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.</p> - -<p>—Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans -lequel il faut se jeter tout nu.</p> - -<p>—Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites -fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et -ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous -vous mettrez à genoux.</p> - -<p>—A genoux?</p> - -<p>—A genoux comme un enfant.</p> - -<p>—Comme un enfant!</p> - -<p>—Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de -moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais -entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en -sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves -exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte -ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?</p> - -<p>—Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la -plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour -l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière -de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin -sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages -que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne -peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs, -et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus -qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des -lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues -aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans -les seins des femmes...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il se tut, puis ajouta:</p> - -<p>—Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux. -D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec -l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette -confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr -la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons -le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau. -J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence. -La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus -de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes -œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux -avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait -mieux n'avoir baisé que des mains pures.</p> - -<p>—Tiens, voilà mes mains, Dio!</p> - -<p>Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses -gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.</p> - -<p>Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si -ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes -avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:</p> - -<p>—Aimes-tu ma chair, Dio?</p> - -<p>—Néo, je t'aime toute!</p> - -<p>Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les -refusa et se leva:</p> - -<p>—Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...</p> - -<p>Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:</p> - -<p>—Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne -donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma -chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel? -Ah! Dio!</p> - -<p>Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque -méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre -ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son -corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.</p> - -<p>—La lettre, la lettre! Néo, la lettre!</p> - -<p>Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.</p> - -<p>—Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang, -une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang! -Dio, que me donneras-tu?</p> - -<p>—Moi, répondit simplement Diomède.</p> - -<p>—C'est dit. Tu m'appartiens.</p> - -<p>Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et -baisa la tache sanglante.</p> - -<p>—Baise aussi la blessure, Dio!</p> - -<p>Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de -Diomède.</p> - -<p>Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.</p> - -<p>S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4> - - -<h4>LA BARQUE</h4> - - -<p style="margin-left: 45%;"> -Je veux sauter sur une autre nef<br /> -et que la vieille barque sombre<br /> -avec tous mes péchés.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait, -serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement -à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des -deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue -promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait -pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de -lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains -des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers -ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées -et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait -des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à -clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et -par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques -somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de -manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent; -il rentra vite, ne voulant voir personne.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:</p> - -<p>—Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous -aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.</p> - -<p>—Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.</p> - -<p>—Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.</p> - -<p>—J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo -le savait?</p> - -<p>—Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela -me plaît.</p> - -<p>—Elle est vraiment votre fille?</p> - -<p>—Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?</p> - -<p>—Presque.</p> - -<p>—Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout. -Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle -m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable -devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans -comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture -hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...</p> - -<p>—Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>—Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce—et de là grâce...</p> - -<p>—C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a -vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son -cœur.</p> - -<p>—O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment; -c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer -avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.</p> - -<p>—Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans -doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient -capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que -de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en -secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les -afficher—sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus -heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir -passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a -quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le -monde saura que nous nous sommes rencontrés...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyrène songea un instant; elle reprit:</p> - -<p>—Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près -de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je -parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée -comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis -devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites -sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque -coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai -toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde -et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et -que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds, -elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais -avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais -qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en -vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela -presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de -ma vie.</p> - -<p>—Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?</p> - -<p>—Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.</p> - -<p>—Vous serez regrettée.</p> - -<p>—Et je ne laisse pas d'héritière.</p> - -<p>—J'espère que non, répondit Diomède.</p> - -<p>Cyrène le regarda sans se fâcher.</p> - -<p>—C'est le premier crin du cilice. Continuez.</p> - -<p>—A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la -porte.</p> - -<p>—Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit -escalier.</p> - -<p>—Non, c'est trop de tentations.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais -Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte -dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont -il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre, -il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès -d'hypocrite indignation—car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras -violents—il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle -l'éclairait sur le palier.</p> - -<p>—Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyrène répondit froidement:</p> - -<p>—Elian.</p> - -<p>—Alors, tout ce que vous m'avez dit?</p> - -<p>—Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.</p> - -<p>—Sacrifiez cela.</p> - -<p>—Diomède, je vous en prie.</p> - -<p>—Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde? -Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de -l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous -êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!</p> - -<p>—Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front -de son aisselle nue.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède descendit d'une marche.</p> - -<p>—Allez-vous-en.</p> - -<p>—Sacrifiez Elian.</p> - -<p>—Je vous laisse.</p> - -<p>—Je ne vous croirai plus.</p> - -<p>—C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian. -C'est le dernier.</p> - -<p>—Et Flavie?</p> - -<p>—Bagatelle.</p> - -<p>—Sacrifiez Elian.</p> - -<p>—Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.</p> - -<p>Alors il remonta les quatre marches, écouta.</p> - -<p>Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite -porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un -froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer -un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses -bras...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:</p> - -<p>«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin, -c'est de son âge.»</p> - -<p>Puis encore:</p> - -<p>«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - - -<h4>L'ODEUR.</h4> - - -<p style="margin-left: 45%;"> -Cette odeur de lavande et de noix<br /> -que le contact du mâle n'a pas encore<br /> -troublée.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se -sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres -claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière, -s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient, -inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.</p> - -<p>Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix -bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait -sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement -fier au seuil de la nature rénovée.</p> - -<p>Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il -comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte -la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi -les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.</p> - -<p>Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette -écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale, -et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient -prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que -des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les -aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes -qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don -s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.</p> - -<p>Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette -créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil -et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il -se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et -sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et -jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la -forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où -l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre -odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de -sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se -voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en -un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.</p> - -<p>Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient -lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs, -drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines; -il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient -comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges -et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il -sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a -pas encore troublée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son -calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il -disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs -féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme -sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals, -s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques -filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants. -Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages -traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi -les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de -l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la -longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un -peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non -dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes, -matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil -des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales, -l'instinct commande et la pudeur obéit.</p> - -<p>Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas -lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre -ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en -surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la -chair publique du modèle ou de la courtisane.</p> - -<p>Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la -lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état -d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des -génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux -et significatif...</p> - -<p>«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il -est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa -beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle -à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de -pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être -un animal.</p> - -<p>Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel -qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a -faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a -faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré -ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de -tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui -marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de -cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux -débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»</p> - -<p>Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de -petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée -des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux -et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.</p> - -<p>«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas -naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux -visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences -éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques -cordiaux. Il souffrit.</p> - -<p>«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites -taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux -êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de -laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir -les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle -l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son -amour était nié.»</p> - -<p>Et peu à peu, il se réconforta.</p> - -<p>La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus -de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête, -encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.</p> - -<p>Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les -horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler -de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.</p> - -<p>Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce -déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante -pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et -de ses songes!</p> - -<p>La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était -encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de -toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle -elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là, -dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire -postérité?</p> - -<p>«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des -jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant -femme, un but pratique et net dans la vie,—et moi je ne désire qu'un -peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité, -toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les -occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui -semble dormir dans les roseaux...</p> - -<p>Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois -principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y -passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire -son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire -se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est -essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui -chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et -le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...</p> - -<p>Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et -l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit -et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous -les raffinements spirituels...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase. -Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées -s'arrêta.</p> - -<p>Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de -Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il -venait de frôler les épaules et les reins.</p> - -<p>Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral, -Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:</p> - -<p>—Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres -de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous -permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos -mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres; -elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs -ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit... -Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes, -car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le -même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être -changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur -clairvoyance,—et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont -d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre -menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut -trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais -l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il -regarde Paris sans colère...</p> - -<p>—Qu'en savez-vous? dit Pascase.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède continua doucement:</p> - -<p>—... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme -nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son -infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées -sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui -gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés -dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a -pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard, -dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu... -Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans -que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours, -quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où -flambe le feu intellectuel...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:</p> - -<p>—Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...</p> - -<p>—Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Mais Diomède souriait un peu.</p> - -<p>—Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent, -peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles -que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de -regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire -lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les -créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se -ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne. -Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là. -La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la -brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont -tristes. Dieu pense d'autres mondes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède trouva cela très beau, très effrayant:</p> - -<p>—Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à -la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des -répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin -sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est -l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se -faire trouer le ventre!</p> - -<p>—Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes. -Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est -peut-être vraie.</p> - -<p>—Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la -pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités. -Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront... -Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui -m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère -la Morale?</p> - -<p>—Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède reprit:</p> - -<p>—Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu -indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite -Flavie?</p> - -<p>—Non, ils sont trop courts.</p> - -<p>—Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle -refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra -vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle -des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont -laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre -vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices -bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en -notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils -sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un -curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la -médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne -rédige pas d'ordonnances.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans -les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement -de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il songeait:</p> - -<p>«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du -monde et le cœur le plus pur.</p> - -<p>Tout n'est qu'ironie.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - - -<h4>L'AGNEAU</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -Enfin, il se nomme Agneau.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au -son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait, -martelée.</p> - -<p>C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.</p> - -<p>Un agneau bêlait dans ses bras.</p> - -<p>—C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne, -il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant -le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou, -sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait -le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui -me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques -feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier -avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les -deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour? -Il est si blanc!</p> - -<p>Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur -le tapis; ses yeux se fermèrent.</p> - -<p>Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:</p> - -<p>—L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat -la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les -femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il -y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en -dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid. -D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je -suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant -le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur -la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la -porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à -la vie publique et au sacrifice—conséquence de toute vie vouée au -peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre -le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier -dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit -pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du -sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un -vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...</p> - -<p>—Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!</p> - -<p>—Alors vous devinez. Il est venu hier.</p> - -<p>—Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses, -larmes?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même -aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un -saint!</p> - -<p>—Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être -l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans -intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède, hésitant, répondit:</p> - -<p>—Si ce n'est pas vrai, c'est possible.</p> - -<p>Puis, encore après un silence:</p> - -<p>—D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris -une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté... -Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant -l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer -vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse -terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours, -fraternellement?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un -passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran -objecta:</p> - -<p>—Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse? -Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est -vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...</p> - -<p>—Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est -pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante, -admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la -vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura -été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse, -mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit. -N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?</p> - -<p>—Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et -elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse -les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval; -avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour -moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes -je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai -aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher -Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède insinua, amusé par cette controverse:</p> - -<p>—La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.</p> - -<p>—Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour -que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la -vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon -vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences, -à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui -parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon? -Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va, -fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile, -de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus -tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en -Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi, -je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais -des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger, -obtenir des êtres frêles et transparents...</p> - -<p>—Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle -peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.</p> - -<p>—Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite -tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de -l'absence de ses cornes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit, -pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:</p> - -<p>—Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.</p> - -<p>—Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?</p> - -<p>—En sa tendresse pour vous.</p> - -<p>—Peut-être...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède ajouta:</p> - -<p>—Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.</p> - -<p>Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile. -Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté -formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la -bénédiction du prêtre.</p> - -<p>—Comme Cécile et Valérien...</p> - -<p>Mais il reprit:</p> - -<p>—Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand, -peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont -des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me -comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même -pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux -peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en -vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste -et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans -doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse -à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je -veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de -l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces -jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des -âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur -ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait... -Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes -âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je -comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!... -Adieu.»</p> - -<p>Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il -n'arrivait qu'à des presques.</p> - -<p>«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a -encore des heures...»</p> - -<p>Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient -jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de -l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain -quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle, -hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers -les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers -les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et -l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont -la noblesse de l'humanité.</p> - -<p>Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à -douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il -était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections, -il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de -nouveaux conseils.</p> - -<p>Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire -l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants -jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame, -ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et -l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium -ou des plus délicieux poisons.</p> - -<p>Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du -mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée -sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son -esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y -avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et -son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds, -les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait -aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la -cordialité et même de raffection...</p> - -<p>«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi -depuis quelques semaines...»</p> - -<p>Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers -Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En -ouvrant ou en fermant les fenêtres?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une -heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.</p> - -<p>Y aller?</p> - -<p>«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey, -saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise -longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle -inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une -nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime -ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle -n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de -même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut -subir la vieille levantine qui «recevait toujours».</p> - -<p>En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins, -on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait -toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée. -Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints -sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»</p> - -<p>Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le -grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste -de bienvenue, puis elle parla:</p> - -<p>—Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir: -«Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à -Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui -demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute.</p> - -<p>Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il -se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un -pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme.</p> - -<p>Elle cria, secouant ses noyaux d'olive:</p> - -<p>—Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore, -sur un ton de menace:</p> - -<p>—J'irai à Jérusalem!</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - - -<h4>LES MARRONNIERS.</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -L'herbe est douce et profonde<br /> -autour des marronniers.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Elle emmena Diomède sous les arbres.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les -arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains -fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de -lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des -lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires -semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la -nature.</p> - -<p>Elle emmena Diomède sous les marronniers.</p> - -<p>Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait -durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire -qui avait voilé la richesse de ses épaules—la dentelle de Cyrène,—Néo -s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine -de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle -s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le -baisa au front.</p> - -<p>Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les -siennes.</p> - -<p>Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de -l'autre l'invitation d'un nouveau geste.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs -pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était -doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux, -un silence plein d'abeilles.</p> - -<p>Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se -regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo -secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour -lutter plus facilement elle parla:</p> - -<p>—Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien -de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se -donner vraiment, toute...</p> - -<p>—Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par -joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une -au vent leurs petites feuilles roses...</p> - -<p>—Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous -marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est -mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire -tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon -pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés; -je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais -si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front, -que vos paroles,—et non les lèvres?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il -répondit sur un ton de chaleureuses ironie:</p> - -<p>—Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.</p> - -<p>—Mauvais ange!</p> - -<p>—Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance, -innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur -fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les -fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.</p> - -<p>—Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil -et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le -suivre,—même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en -va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un -autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un -autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très -beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un -seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble -entier...</p> - -<p>—Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à -tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre -bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus -loin.</p> - -<p>—Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral -que fat.</p> - -<p>—Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant. -Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je -contiens.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna -ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:</p> - -<p>—J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle essaya de reprendre ses mains:</p> - -<p>—Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède la laissa reprendre ses mains:</p> - -<p>—Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.</p> - -<p>—Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Ni plus ni moins.</p> - -<p>—Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez -un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos -yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma -lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je -me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de -soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la -volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre -poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant -que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur -vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à -vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire, -dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos -gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre -âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un -souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent -enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront -à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à -travers l'écorce des frênes...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>—Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous -me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la -volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me -faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler -comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur, -tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!</p> - -<p>—Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai -que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes -mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus -élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité -et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...</p> - -<p>—Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je -ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre -bouche veut mordre...</p> - -<p>—C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si -vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des -gazons, les couleurs variées des fleurs.</p> - -<p>Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme -sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux; -ses seins se levèrent lentement; elle pleura.</p> - -<p>—Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!</p> - -<p>Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:</p> - -<p> -La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.<br /> -</p> - -<p>«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste -adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est -désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir -que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable, -joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter, -quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour -dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle -pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une -pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé -depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes -griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable. -La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour -qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien. -L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les -sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il -m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de -la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou -mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon -de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine, -puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs -reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact -éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe -fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume; -glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa -irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout -le corps nu et tremblant de la femme vaincue.</p> - -<p>Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes -s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille, -s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était -donnée toute en désir et en volonté.</p> - -<p>Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur -enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo -n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût -inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient -rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des -voluptés équivoques.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède pensait de moins en moins.</p> - -<p>Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:</p> - -<p>—Encore!</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses -yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.</p> - -<p>Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases -sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête -inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour... -Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes, -dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la -campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais -t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle -est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?... -Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je -n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens, -revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable -d'aucun commentaire sur sa présente aventure.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:</p> - -<p>—Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je -sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et -je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde. -M'acceptez-vous?</p> - -<p>Diomède répondit fermement:</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>—Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?</p> - -<p>—Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes... -Alors...</p> - -<p>—La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.</p> - -<p>—Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous -nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus -de nous...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.</p> - -<p>Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et -lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède -se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu -lourde... Néobelle s'arrêta et dit:</p> - -<p>—Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...</p> - -<p>—Odéon?</p> - -<p>—Bien.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo -s'accrocha aux épines.</p> - -<p>Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les -petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XV" id="XV">XV.</a></h4> - - -<h4>LE SONGE.</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -Je regrette le songe que je me<br /> -faisais de l'amour.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:</p> - -<p>—Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre. -Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la -reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces -pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer -qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains -rangés dans une vitrine! Ah! Ah!</p> - -<p>Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:</p> - -<p>—Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon -âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes. -Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de -tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels -actes je fus créée et mise au monde.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des -initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments -religieux.</p> - -<p>Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme -courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain -des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur, -Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui -de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un -milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes -ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son -attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de -social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul -cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce -qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux -joies...</p> - -<p>Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua -que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son -jugement. Sa conclusion fut:</p> - -<p>«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La course était longue. Ils prirent une voiture.</p> - -<p>Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils -rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:</p> - -<p>«Des noces ou une bonne fortune?»</p> - -<p>Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation -mauvaise.</p> - -<p>Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des -yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte -des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se -cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que -la lente promenade vers l'amour.</p> - -<p>Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo. -Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes -les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la -regardait, elle sourit, disant lentement:</p> - -<p>—Dio! Dio!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ils arrivèrent, comme d'un voyage.</p> - -<p>—Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même -sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était -changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air -nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer, -croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite -s'enferma dans la chambre.</p> - -<p>Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet, -sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva -couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë.</p> - -<p>Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans -étonnement.</p> - -<p>Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche -sourit et dit:</p> - -<p>—Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne.</p> - -<p>—Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo?</p> - -<p>Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:</p> - -<p>—Pourtant, je veux!</p> - -<p>Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé, -se taisait.</p> - -<p>Alors elle refusa les baisers.</p> - -<p>—Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.</p> - -<p>Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux -mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était -bon:</p> - -<p>—Va-t'en!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les -affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent -une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle:</p> - -<p>—C'est la même. Je la rendrai à Cyrène.</p> - -<p>—Donnez-la-moi? demanda Diomède.</p> - -<p>—Si vous voulez, mon ami.</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>—Rappelez-moi la pièce, le titre?</p> - -<p>—<i>Un Soir</i>.</p> - -<p>—Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est -rien, cela ne dit rien. Un soir...</p> - -<p>—Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces -mots doux et simples: Un soir...</p> - -<p>—Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me -souviendrai.</p> - -<p>Elle voulut rire. Elle sanglota.</p> - -<p>Balbutiante, elle répétait:</p> - -<p>—Un soir, un soir...</p> - -<p>Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de -sa fierté:</p> - -<p>—Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo -est bien le marbre que je croyais...</p> - -<p>—Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons -jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse...</p> - -<p>Elle reprit simplement:</p> - -<p>—Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente. -Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie... -Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je -vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni -surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé -trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera -très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à -un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner -tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux. -Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées -par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus.</p> - -<p>—Néo, songez que je vous aime!</p> - -<p>—Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre -maîtresse.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher -l'adresse de Diomède et referma la portière en criant:</p> - -<p>—Adieu!</p> - -<p>Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait -stupide.</p> - -<p>Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec -colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il -s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis, -c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se -dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures; -couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage, -la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans -savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les -abîmes de la mer profonde et vaste.</p> - -<p>Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.</p> - -<p>Il dormit.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Au matin, sa première pensée fut impérieuse:</p> - -<p>«Néo. Lui écrire.»</p> - -<p>Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après -une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes -doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse.</p> - -<p>«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui -donner l'espérance et la foi dans la sérénité...»</p> - -<p>Il songea sa lettre, n'écrivit rien:</p> - -<p>«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les -marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!»</p> - -<p>Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très -simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient -chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles, -chansons, calembours, rougeurs, sourires.</p> - -<p>«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles -tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples -et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise -d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de -grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes... -Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de -mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles -après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait -dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage -habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les -bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout -s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent -en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont -seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre...</p> - -<p>«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.»</p> - -<p>Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il -se répéta sa devise:</p> - -<p>—«Jusqu'au bout.»</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles. -L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir -à la vie.»</p> - -<p>Une dépêche:</p> - -<p style="margin-left: 60%;">10 heures.</p> - -<p>«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je -vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins -deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout -m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père -m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale). -Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu -m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«Belle.»</p> - -<p>«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme -elle est douce, aujourd'hui!»</p> - -<p>Il relut encore:</p> - -<p>«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis -agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas -empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son -licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre... -Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe -docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...</p> - -<p>«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à -la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle -m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son -cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui -battent les flancs.</p> - -<p>J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me -recueillir, moi aussi, et souffrir—à moins que je n'oublie. Non, je ne -puis pas oublier. J'appartiens.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il songea à se distraire. Comment?</p> - -<p>Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles -qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles -il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères -au cœur!</p> - -<p>Mais il eut honte de son regret.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4> - - -<h4>L'ÉVENTAIL.</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -C'est un éventail magique... Ce<br /> -petit objet se change en femme à<br /> -a prière d'un homme de bonne<br /> -volonté, voilà tout.<br /> -</p> - - -<p class="p2">Il alla chez Pascase.</p> - -<p>En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la -Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures, -ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois -lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des -livres de médecine.</p> - -<p>Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:</p> - -<p>—Vous êtes le seul.</p> - -<p>—Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?</p> - -<p>—Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur -les escaliers...</p> - -<p>—Et Mauve?</p> - -<p>—N'est pas venue.</p> - -<p>—Pourtant... Que cherchez-vous?</p> - -<p>—Le nom d'une maladie.</p> - -<p>—La vôtre?</p> - -<p>—Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme -simple, droit et crédule.</p> - -<p>«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui -ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût -défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science—encore -contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race -des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde. -L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité -enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en -même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de -Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles; -elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes -permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science. -L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un -ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un -ovule...</p> - -<p>Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à -l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse -l'hygiène et le christianisme.</p> - -<p>Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai -Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou -qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase -n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite -statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus -humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»</p> - -<p>—J'ai trouvé! cria Pascase.</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Le nom.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Ce n'est pas grave.</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>Diomède vérifia la date du livre.</p> - -<p>—Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a -paru...</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Cette semaine.</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>—Il faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes -les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah! -tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout, -et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir -un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!</p> - -<p>—Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.</p> - -<p>—Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.</p> - -<p>—Quelle?</p> - -<p>—L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...</p> - -<p>—Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je -vais me marier.</p> - -<p>—C'est très social.</p> - -<p>—Vous me méprisez-?</p> - -<p>—A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui -épousez-vous?</p> - -<p>—Christine.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez -Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs, -vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me -l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire, -peut-être...</p> - -<p>—Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de -l'odeur des roses.</p> - -<p>—Nervosité.</p> - -<p>—Et c'est la même? Ma Christine, à moi?</p> - -<p>—Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui -hantait votre ennui,—mais qui n'a jamais franchi votre seuil.</p> - -<p>—Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et -taciturne?</p> - -<p>—Elle est tout cela.</p> - -<p>—Elle existe?</p> - -<p>—Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez ma tête! Ou bien -avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon -esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce -que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques -de mes nerfs...</p> - -<p>—Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. -Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec -sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour -vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et -parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; -obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des -heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, -humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. -Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos -sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte -toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand -vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;—et telle, sans -la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre -chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de -ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle -de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des -rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque -fou...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:</p> - -<p>—C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec -une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, -aimable et—muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, -ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, -toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée -qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois -de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai -renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, -les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent -en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... -Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu -obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle -et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de -l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.</p> - -<p>—Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine -l'avoua son œuvre...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède reprit:</p> - -<p>—C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de -Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière -d'un homme de bonne volonté, voilà tout.</p> - -<p>Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le -respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui -avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans -cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante -encore...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Christine allait arriver...</p> - -<p>Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis, -sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue -main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant -des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise, -toujours muette.</p> - -<p>Pascase regardait effaré, mais heureux.</p> - -<p>Diomède avait peur.</p> - -<p>C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée, -malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle -habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle -enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir -à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde -chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air -d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.</p> - -<p>Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:</p> - -<p>—Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.</p> - -<p>Pascase obéit.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et -inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:</p> - -<p>—Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?</p> - -<p>—Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un -jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était -dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me -souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!</p> - -<p>Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi -s'offrait à sa bouche.</p> - -<p>Il la baisa, il la respira.</p> - -<p>C'était bien la chair de Christine.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Pascase rentrait. Il sortit.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4> - - -<h4>LE LAURIER.</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -—Si j'avais rencontré Apollon,<br /> -je ne me serais pas changée en<br /> -figuier...<br /> -—En laurier?<br /> -—Cela ne fait rien...<br /> -</p> - - -<p class="p2">«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs -sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des -hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir, -les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante, -la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous -ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin, -leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est -mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée. -Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers -une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de -possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons.... -Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de -ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des -clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie -parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant -l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si -vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires -des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas -encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se -révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la -vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de -chaînes puériles...»</p> - -<p>Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues -années d'aventures.</p> - -<p>Il chercha un titre.</p> - -<p>«Philosophie du possible. Oui...»</p> - -<p>Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras -et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin -de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.</p> - -<p>—C'est Mauve!</p> - -<p>Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa -toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de -servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.</p> - -<p>—J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend -toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la -vie. Je l'aime beaucoup.</p> - -<p>Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop -difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu -gros et comme en dehors de l'usage.</p> - -<p>Alors, elle bavarda:</p> - -<p>Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle -ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à -défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à -son jeu dans la glace lointaine.</p> - -<p>Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.</p> - -<p>—Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial. -Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai -touchés, je les ai couchés—sur moi!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:</p> - -<p>—Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais -sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je -faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant -que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou -des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...</p> - -<p>—Et du Gymnase, ajouta Diomède.</p> - -<p>—Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela -se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée -en figuier...</p> - -<p>—En laurier?</p> - -<p>—Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais -plutôt voulu être deux fois femme... <i>Circumfusa</i>... Tout autour... -Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de -vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!</p> - -<p>—Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!</p> - -<p>—Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je -revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais -que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais -capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse, -déplorablement amoureuse...</p> - -<p>—De Cyran.</p> - -<p>—De Tanche!</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent! -Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de -cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise—et je l'aime.</p> - -<p>—Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le -jardin une odeur de feuilles mortes.</p> - -<p>—C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer -avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.</p> - -<p>—Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.</p> - -<p>—Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très -sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?</p> - -<p>—C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir -où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu, -en seriez-vous vraiment fâchée?</p> - -<p>—Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord, -ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais -demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres, -mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et -soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals -blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants -d'hier y amèneront leurs progénitures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve: -la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou -six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement -vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche -quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman -d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve—et la relire!</p> - -<p>Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps, -s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels. -Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de -Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était -bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne -grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion -dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes, -presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce -qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans -l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va -dormir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée -sentimentale.</p> - -<p>«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»</p> - -<p>Ce piment lui parut faible et même ranci.</p> - -<p>«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces -vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce -mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris -du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut -atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions -et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus -majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»</p> - -<p>Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions; -mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son -habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par -dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais -presque douces:</p> - -<p>—Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.</p> - -<p>—Oh! Si!</p> - -<p>—Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils -changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?</p> - -<p>—J'aimerai toujours Diomède.</p> - -<p>—Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi—par habitude ou -par amitié—tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de -beau triste et tiède.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule -sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à -l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...</p> - -<p>—Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque, -frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:</p> - -<p>—C'est Mauve!</p> - -<p>Puis elle se mit à rire:</p> - -<p>—Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort. -Elle n'est peut-être pas morte.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède -savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit -pas deux fois à la même fontaine.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de -l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse -dans les nuées du passé.</p> - -<p>«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je -suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui -choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir? -Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre -cela—que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans -me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la -solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la -petite lueur que faisait Mauve était agréable...»</p> - -<p>Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à -ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche.</p> - -<p>5 heures.</p> - -<p>«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.</p> - -<p>«Fanette.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4> - - -<h4>LE JONGLEUR</h4> - - -<p> -Jongleur inimitable, salut!... Loin ne<br /> -tu escamotes bien la vie!<br /> -</p> - - -<p>Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté. -Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux -aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie. -Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient -lentement avec des pages arrachées du livre doux.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais -encore douce remercia:</p> - -<p>—Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je -savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous! -Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O -toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien -heureuse... Toi et le Livre!</p> - -<p>Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main -de Diomède et les pages arrachées du livre doux.</p> - -<p>—Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs... -Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer -ses bras, penser à rien, dormir...</p> - -<p>—Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le -grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là! -Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec -des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais -je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas -peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent -prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je -souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il -éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main -est fraîche... Oh! comme je t'aime!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la -chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé -les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant -questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine.</p> - -<p>Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout -s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes, -vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct -nu.</p> - -<p>Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur, -offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une -vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses -paroles simples protestaient.</p> - -<p>—Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas -juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie -de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une -grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute -nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon -Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais -chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a -dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme -ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il -en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire. -Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A -ce qu'il a dit.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles.</p> - -<p>Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la -mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique -lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un -moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa -fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette -prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout -corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science. -Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles -putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur, -de la pitié, mais peu de tristesse.</p> - -<p>«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en -joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave -et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à -la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante -s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette, -puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du -sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette:</p> - -<p>—Tu es là?</p> - -<p>Il posa sa main sur son front chaud.</p> - -<p>—Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche... -Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe... -Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et -mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.—Elle est -bien gentille.—C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit... -Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un -souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur -le tapis. En effet, et la servante disait:</p> - -<p>—Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie, -je l'ai rencontré. Le voilà.</p> - -<p>Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au -pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre, -presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des -récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être -rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea:</p> - -<p>«Il faut que les liturgies s'accomplissent.»</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>«Il est peut-être appelé par le désir de Fanette.»</p> - -<p>Et il trembla à l'idée que ce désir eût pu être inexaucé, se méprisa de -n'avoir pas mieux lu dans l'âme obscure de la petite mourante.</p> - -<p>Cependant le prêtre, ne se voyant pas hostile, s'était agenouillé. La -tête dans ses mains, il priait. Diomède trouva son attitude très belle. -Son manteau rejeté en arrière, ses cheveux un peu longs lui donnaient -l'air d'un grand ange noir, d'un mystérieux messager de miséricorde et -de grâce. Il releva la tête, les yeux pleins de larmes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède surpris demanda, très bas:</p> - -<p>—Vous pleurez, monsieur! Vous la connaissez donc?</p> - -<p>—Non, mais toute mort me touche le cœur, répondit le prêtre, en -regardant Diomède avec de grands yeux voilés, très doux. Et celle-ci -me semble d'abord si douloureusement pure... J'ai entendu les aveux du -délire... On ne meurt pas avec cette grâce et cet abandon en Dieu quand -on a eu, même pendant une journée, une vilaine âme.</p> - -<p>—Elle a péché, reprit Diomède, qui croyait à une méprise. Elle a même -été par excellence, dans la mesure de sa force, a pécheresse.</p> - -<p>—Je le sais. La servante m'a instruit. Qu'importe! Le péché se révèle -dans la conscience d'avoir péché. En soi, les actes ne sont que des -gestes; l'âme n'est guère responsable des mouvements de l'automate. -Seuls ont fait le mal ceux qui ont voulu le mal. Elle a obéi au rythme -de la vie, pouvait-elle le briser? La force n'est pas donnée à tout le -monde. Vivre selon sa nature, c'est vivre selon Dieu...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Fanette, les yeux ouverts tout â coup et fixes, s'agita dans un grand -sursaut. Les mains, secouant les couvertures, remontèrent vers sa gorge -qu'elle pressurait comme des grappes rebelles. Un souffle chargé de -brumes sortait de sa bouche ouverte.</p> - -<p>Soulevant la tête pâle aux joues marquées de feu. Diomède fit couler -entre les lèvres un peu de la liqueur de paix. Alors, Fanette parut -revivre; ses yeux se tournèrent doux vers les yeux de Diomède. La -vue du prêtre ne lui causa aucun effroi; elle leva vers lui sa main -lasse, aussitôt retombée,—et déjà les yeux se refermaient, la tête -s'enfonçait...</p> - -<p>Le prêtre posa ses lèvres sur la main de cire. Il avait l'air de -vouloir être béni et absous par cette âme qui battait des ailes.</p> - -<p>Le souffle de brumes sortait plus sourd, presque dur; les muscles du -cou tremblaient; le prêtre murmura, pendant que Diomède tenait en ses -mains les doigts maigres qui remuaient comme des herbes au fil de l'eau:</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Délivre-toi, pauvre âme, va-t'en vers la Miséricorde. L'amour te tend -les bras et la pitié, sa sœur, s'agenouille pour aplanir le chemin où -vont poser tes pieds nus.</p> - -<p>Délivre-toi, pauvre âme!</p> - -<p>Ne souffre plus, créature ingénue, va-t'en vers la Miséricorde. Que les -grandes ailes blanches de l'Espoir soient les voiles de ta nef et que -les bons vents du ciel te poussent vers le rivage!</p> - -<p>Délivre-toi, pauvre âme!</p> - -<p>Réjouis-toi, cœur plein de grâce, et va-t'en vers la Miséricorde. -Allégé du péché, purifié du mensonge, entre dans le chœur des anges et -deviens la viole qui redit en mélodies la pensée de l'Infini.</p> - -<p>Délivre-toi, chère âme et, entrée dans la gloire, daigne prier pour -nous, pauvres pécheurs. Ainsi soit-il.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson.</p> - -<p>Le prêtre sortit.</p> - -<p>Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait.</p> - -<p>Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin.</p> - -<p>«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en -aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non, -je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut -méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce -qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments -et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une -communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas -la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela -seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être -cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature -m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était -hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme -tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle -suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide! -Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je -renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme -tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une -odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des -fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur -tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur -inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de -hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il.</p> - -<p>Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne -peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa -mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée! -Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en -dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent...</p> - -<p>Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es -autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!»</p> - -<p>Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires. -Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait; -on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son -travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses -de Diomède:</p> - -<p>—Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait -avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort -à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en -chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre. -Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il -lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la -mort, allez! oui, elle le sait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait -joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures, -par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot.</p> - -<p>Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la -petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme -sur un coussin d'amour.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4> - - -<h4>LES FEUILLES</h4> - -<p style="margin-left: 50%;"> -«Oh! Comme ma vie se défeuille!»<br /> -</p> - - -<p>Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes, -Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la -petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides -mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles -vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine -et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une -ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique, -tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci -protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté -par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant -vers Diomède, il dit:</p> - -<p>—Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange, -Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies -ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant -s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots -récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots -«Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle -et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont -sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas -le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre -lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à -cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains -et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple, -c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce -sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel -des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un -costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout -d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une -femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore, -qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux -armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une -croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre -n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une -magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les -unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même -caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce -que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui -croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut, -selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il -agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et -de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il parlait doucement, d'une voix lente, nette, un peu oratoire, sans -hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède -écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire, -la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux -s'encastraient comme des cabochons dans la tiare d'un roi barbare.</p> - -<p>Il continua.</p> - -<p>—Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne -pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n'est pas si bête -que vous le croyez. J'avais tort. L'intelligence et la stupidité sont -sans doute des formes et non des degrés de l'esprit. La superstition -qui nous choque et l'acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir -des significations également profondes ou également nulles... Qu'en -pensez-vous?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il s'était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit:</p> - -<p>—Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes -aperçu.</p> - -<p>—Oui, oui... Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir -la foi et l'intelligence.</p> - -<p>—En niant l'intelligence!</p> - -<p>—Non j'ai dit une sottise... Et pourtant?</p> - -<p>—Ce n'est pas une sottise, reprit Diomède; c'est une manière de voir -et assez défendable, car l'intelligence est une échelle et la stupidité -est une brouette...</p> - -<p>Pellegrin se mit à rire:</p> - -<p>—Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une -discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de -songes...</p> - -<p>—Une nuit peuplée de songes... Ça, c'est bien l'image de ma vie.</p> - -<p>—Et de toutes les vies, reprit l'abbé Quentin. Dès qu'une tête veut -penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l'obscurité -ses clefs tombées.</p> - -<p>—Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la -Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux -murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu'elle -méprise, car elle est la Vérité... Avez-vous lu Palafox? Il faut lire -Palafox.</p> - -<p>—Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut -à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes -à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C'est -pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l'avez entendu.</p> - -<p>—Mais c'était de la magie, cela aussi; c'était conjuratoire.</p> - -<p>—Non, c'était l'encouragement d'une âme à une âme. Ai-je bien fait?</p> - -<p>—Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais -moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m'a -semblé que vous vous exiliez de l'harmonie. Songez que de ces paroles, -plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions -connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que -vous nommez avec dédain des formules, c'est de la beauté verbale -cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta -quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et -mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots -ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de -Virgile ont produit des incantations.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l'air -inspiré:</p> - -<p>—Dieu et la vie... La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d'amour -et de joies... C'est la mort qui m'a fait aimer la vie. C'est en voyant -mourir que j'ai compris combien la vie est grave et combien elle -devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l'injustice, -j'ai cru à l'infini où tout s'annule et au magistère de Dieu, qui -est la douleur infinie et l'absolu de nos souffrances. Dieu souffre -de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître -Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé -des hommes, il se connaîtra dans l'amour des hommes, et toute vie de -douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l'âme divine, -seront béatifiées dans l'infini. La création de la vie est le moyen de -salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle -est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a -obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l'inutilité -de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement -sacrifiées. J'attends le règne de l'Amour. Et quand une âme s'est -séparée de la vie charnelle, elle s'en va dans les douces ténèbres -attendre le règne de l'Amour. Elle ne souffre pas, elle attend—et non -pas en vain.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède loua de tels sentiments, trouvant d'ailleurs cette théologie -assez curieuse.</p> - -<p>En secret, il jugeait l'écclésiastique un peu divagant, eût préféré un -curé de campagne, apte à jouer aux boules.</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>«Opinion de mauvaise humeur... Que j'ai donc l'esprit de dénigrement!»</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>«Encore une journée où j'aurai bien peu pensé à moi... Une lettre de -Néo m'attend, certainement. Aussi, il faut que j'enlève mon portrait et -ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers... Le règne de -l'amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques -pas, se repentit:</p> - -<p>«J'aurais dû garder Pellegrin. Je vais m'ennuyer jusqu'aux larmes.»</p> - -<p>Il revint; ils étaient partis.</p> - -<p>«Oh! Comme ma vie se défeuille!»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Il n'osa pas retourner chez Fanette, revoir l'abandon du lit et ce -fauteuil où la sœur de la Mort semblait s'être assise pour éternité.</p> - -<p>Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle -corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un -troupeau d'aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort, -n'avoir d'autre souci que la toilette des cadavres, la veillée -solitaire près des corps rigides et des faces froides où l'ombre du nez -marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue!</p> - -<p>Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par -plusieurs motifs. D'abord il était nécessaire et traditionnel, hérité -des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé -tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin -du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si, -comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais -surtout la cause du choix était la vocation, l'instinctive marche à -l'appel de la corne, l'absurde tendance humaine à obéir aux voix...</p> - -<p>«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les -scarabées nécrophores de l'humanité. Leur destinée est invicible. Leurs -nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d'autres nerfs -à tous les parfums de la vie, et, comme disait l'abbé Quentin, c'est -beau, parce que c'est cordial et humain.»</p> - -<p>Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion -corporelle, en colonies d'un seul sexe, Diomède parvint enfin à -comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même, -il y avait attraction; mais chaste, car le motif d'un tel exil était -précisément l'inaptitude sexuelle.</p> - -<p>«La chasteté n'est aucunement la compagne nécessaire de l'intelligence, -mais pourtant elle est peut-être l'une de ses amies les moins -équivoques. Ce qui fait surtout l'agrément de cet état, c'est l'absence -totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées -du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa -laideur.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d'avoir négligé -les idées pour les sentiments; d'avoir accomplices actes d'amour en y -mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux -devant l'autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne -négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude, -de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres -abandons que ceux de la chair et ceux de l'esprit.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide;</p> - -<p>«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu'un souci ce -logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s'il me plaît. -D'ailleurs il faut que j'éprouve tous les sentiments aussi bien que -toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit -m'être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent, -et s'il me mène à l'écueil et au naufrage, je serai encore supérieur -à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux -pleins de feuilles mortes.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4> - - -<h4>LES NUÉES</h4> - - -<p> -Des lueurs passent, des nuées<br /> -passent. Il y a des arabesques aux<br /> -murs.<br /> -</p> - - -<p>—Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo?</p> - -<p>—Elle est libre.</p> - -<p>—Elle ne vous aime donc plus?</p> - -<p>—Je n'en sais rien.</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>—Je n'en sais rien.</p> - -<p>—Vous êtes libre.</p> - -<p>—Je l'espère.</p> - -<p>—Je veux dire libre de ne pas me répondre.</p> - -<p>—Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très -doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur -moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques -aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent, -meurent... J'ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur -redevient lumineux, j'ignore ce qu'ils diront et même s'ils voudront -parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s'expriment -les femmes, me faire subir une épreuve, elle s'est trompée d'homme; -son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir -des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà -tout. S'il arrive que j'aie l'apparence d'avoir agi selon un égoïsme -facilement qualifié de criminel, j'accepterai encore. Enfin, je suis -entre ses mains. J'avais bien raison de la craindre, puisque je -l'aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu'on -adore, ni la robe de la femme qu'on aime; l'étoffe retombe comme une -trappe.</p> - -<p>—Elle est votre maîtresse?</p> - -<p>—Vous le saviez, Cyrène, et c'était le seul motif de vos questions.</p> - -<p>—Je le savais.</p> - -<p>—Elle vous a écrit?</p> - -<p>—Non. Confidence avant de partir.</p> - -<p>—Surprise?</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Vous.</p> - -<p>—A peine.</p> - -<p>—En effet.</p> - -<p>—Ne m'injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je -pourrais vous les rendre.</p> - -<p>—A peine. D'ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de -jeu. Nous n'y croyons pas. Comme il n'y a en nous rien de social, nous -pouvons nous sourire sans cruauté.</p> - -<p>—Rien de social? En nous, peut-être, mais il s'agit de Néo. Vous devez -l'aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi -inconnue qu'à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement, -jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d'action de -cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m'avait toujours -paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester -debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d'alcôve. Si -elle s'est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d'esprit, pour -affirmer son droit à l'acte, au geste libre,—pour vous étonner, mon -cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n'avoir conquis -que sa vanité intellectuelle...</p> - -<p>—Qu'en savez-vous?</p> - -<p>—Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—C'est tout? Mais partez! Qu'elle vous voie et elle vous suivra.</p> - -<p>—Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de -Flowerbury.</p> - -<p>—Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l'Ami -des petites courtisanes!</p> - -<p>—Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me -causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore -peu mon caractère, car elle m'a prévenu de son départ, sachant fort -bien que nulle fantaisie ne m'inciterait à fréquenter les paquebots. Je -n'irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire, -voilà tout. L'acte est laid, comme un mensonge... Opinion provisoire... -Je réfléchirai.</p> - -<p>Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations... -Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants, -les canards et les jets d'eau... Nous allons?</p> - -<p>—Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se -durcit. D'heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que -je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J'avais tant -espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une -large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c'était -un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions -jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout -rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des -autres âmes... Cela aurait duré peu d'années, oui, je sais: Cyran -s'est vieilli, son sort me guette... Mais nous aurions vécu en vous au -delà de la tombe... Absurde, n'est-ce pas? Tout est absurde, hormis la -sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux... Enfin, -je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale, -elle s'efface, elle s'abolit, s'en va, s'en va...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède répondit peu. Cependant, content qu'elle se détournât de -Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis:</p> - -<p>—Il faut qu'il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec -beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images -gardent la porte de sa cellule et n'y laissent plus rien entrer que -d'incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu'il est, vieux dans son -rêve nouveau. Alors?</p> - -<p>—Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon -corps, l'étui de nacre.</p> - -<p>Diomède avait l'air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler, -aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle -s'offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le -craignit.</p> - -<p>Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu'une -tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules. -Afin de profiter de l'expérience, il se voulut la femelle devant le -mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En -cet état psychologique, il se sentit le désir d'entendre parler des -choses de l'amour et de ne répondre que par des rires déconcertants. -Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait:</p> - -<p>—L'étui de nacre, l'étui de nacre!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Cyrène fut surprise. L'émoi s'écrivait en rouge à ses joues mates. Elle -n'avait perçu aucune nuance de doute dans l'exclamation de Diomède, -elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une -image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue.</p> - -<p>Il lui sembla utile de se topographier:</p> - -<p>—Mon cher, je n'ai pas bougé d'une ligne depuis que vous avez couché -avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j'ai la -même taille, les mêmes hanches; mon ventre n'a pas un pli et on voit le -jour entre mes jambes comme entre deux arbre's jumeaux...</p> - -<p>Diomède suivait comme sur le transparent d'une lanterne magique; chaque -mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles -de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins -d'ombre, des genoux comme d'un enfant gras et fort. A ce moment, femme, -il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour -ne les ouvrir que d'accord avec la bouche et les mains...</p> - -<p>Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se -dressa pour la première fois nue devant un homme...</p> - -<p>«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée -et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui -donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus -difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur... -Mon Dieu! que j'ai peu envie de me réjouir avec Cyrène!</p> - -<p>Il s'approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se -refusa:»</p> - -<p>—Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h4> - - -<h4>LES PENSÉES</h4> - - -<p style="margin-left: 50%;"> -Les Pensées sont faites pour être<br /> -pensées et non pour être agies.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">Flowerbury Manor. Saturday.</span><br /> -</p> - - -<p class="p2">«Très Cher Dio,</p> - -<p>«Vous saurez toute la tragédie de mon amour.</p> - -<p>«J'étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n'osa me -dénier le droit d'une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un -soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux, -m'apprit sa résolution de m'emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je -savais. J'attendais cela. Le mariage, pour une fille, c'est une seconde -première communion, et rien de plus; l'acte est pareil, quoique moins -pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de -l'ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles.</p> - -<p>«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m'émouvoir; Lord Grouchy n'a -manifesté qu'une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou -à respirer la virginité d'une vieille eau-de-vie de France retrouvée -dans lu poussière des caves. Il m'a témoigné cette confiance de me -dévoiler tous ses goûts; il n'est pas hypocrite; il désire un mâle de -son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c'est ce que Ton croit,—selon -vos enseignements, Diomède,—mais, moi, je lirai l'âme du père dans les -yeux du fils.</p> - -<p>«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n'avez pas su -lire, même à travers l'enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra -claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me -considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la -plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je -n'ai subi que l'ombre, en souriant! J'ai souri de tromper la société, -le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer, -mon délicieux complice!</p> - -<p>»Dio, c'est maintenant que je vous aime!</p> - -<p>»Je t'aime, Dio! Tu m'as rendue si différente des autres femmes! Il me -semble qu'un aigle m'a transportée sur les cimes d'une forêt, parmi les -feuilles, dans la maison du vent; c'est là que je vis et c'est là que -je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes -humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du -poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu'à ton front et j'explore le -royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes -attitudes.</p> - -<p>»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d'amour -encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer -pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d'harmonie, je -trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de -la même couleur.</p> - -<p>«Attends-moi...</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«<span class="smcap">Belle</span>.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très -froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse -plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des -herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les -joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes -doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme -le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes...</p> - -<p>Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en -des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes -vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour -être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa -fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes -des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta -justification.</p> - -<p>Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines -pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier -fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher -les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira -dans les cheveux parés pour la luxure.</p> - -<p>Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent, -s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au -mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à -elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire -inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la -stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence -devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille -les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une -turpitude.</p> - -<p>Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer -les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée -de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon -la beauté énorme de sa nature absolue.</p> - -<p>La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand -je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur -catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont -innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des -agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes...</p> - -<p>Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de -mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont -entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.</p> - -<p>«Délicieux complice!» Cela, c'est mieux et c'est vrai. Je vais lui -répondre. Puis-je injurier une femme parce qu'elle oublia d'élucider -un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice, -tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur -le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une -statue éternelle couchée sur un tombeau... Je n'ai plus peur de toi; -je sais que ton amour n'est que le désir de m'étonner «par la beauté -de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai -content...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent.</p> - -<p>Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec -Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits -chiens, leur faisait manger des bonbons.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s'en revenaient vite, -l'air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à -coups de fouet.</p> - -<p>«Ombre charmante!»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve, -puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture -frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit -les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et, -sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit, -regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête:</p> - -<p>«Ça sent la mort.»</p> - -<p>Elle agitait ses coudes pour traverser la foule.</p> - -<p>—Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la -religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux.</p> - -<p>—Vous la reverrez, reprit l'abbé Quentin, s'adressant à Diomède. Mais -craignez-la; elle est un présage.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des -journaux du soir; «Jérusalem, midi.—Soit descendus à l'Hôtel du -Golgotha...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>«Encore une idée qui s'est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a -déformé au point qu'un prêtre même n'en sait plus l'histoire...»</p> - -<p>... Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina...»</p> - -<p>Plus loin:</p> - -<p>«Mort de M. Cyran.—... On l'a trouvé mort, la brosse à la main, couché -aux pieds de l'agneau qui semblait veiller sur lui...»</p> - -<p>Au milieu de son chagrin, Diomède songea:</p> - -<p>«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c'est achever une -phrase commencée par un autre, mais celle que l'or, commence, un autre -l'achève. Et cela s'en va vers l'infini selon une courbe dont nous ne -comprenons pas bien la beauté...»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Puis encore:</p> - -<p>«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J'en ferai un bélier -qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races -et brise l'harmonie de l'unité. Agneau est un être dont les actes -seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par -aucun scrupule. Le mal, c'est la pensée déformatrice avec toutes ses -tentations, ses labyrinthes d'où nul n'est ressorti, sinon estropié par -les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles.</p> - -<p>Cyran meurt d'avoir voulu écrire des idées sur les murs d'une église: -les murs ont refusé l'écriture; repoussées par la pierre, les idées -comme des lances ont percé le cœur de Cyran.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière, -mère maladroite qui n'as jamais mis au monde que des êtres dont les -épaules sont l'escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.»</p> - - -<hr class="full" /> - -<h4>TABLE</h4> - - -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#I">I.</a>—</td><td align="left">Les roses</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#II">II.</a>—</td><td align="left">Les peupliers</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#III">III.</a>—</td><td align="left">La ceinture</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IV">IV.</a>—</td><td align="left">Le jet d'eau</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#V">V.</a>—</td><td align="left">Le bourdon</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VI">VI.</a>—</td><td align="left">Le souci</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VII">VII.</a>—</td><td align="left">L'abeille</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a>—</td><td align="left">Les landes</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IX">IX.</a>—</td><td align="left">Le cygne</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#X">X.</a>—</td><td align="left">Les mains</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XI">XI.</a>—</td><td align="left">La barque</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XII">XII.</a>—</td><td align="left">L'odeur</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a>—</td><td align="left">L'agneau</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a>—</td><td align="left">Les marronniers</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XV">XV.</a>—</td><td align="left">Le songe</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a>—</td><td align="left">L'éventail</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a>—</td><td align="left">Le laurier</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a>—</td><td align="left">Le jongleur</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a>—</td><td align="left">Les feuilles</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XX">XX.</a>—</td><td align="left">Les nuées</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a>—</td><td align="left">Les pensées</td></tr> -</table></div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHEVAUX DE DIOMÈDE *** - -***** This file should be named 54659-h.htm or 54659-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/6/5/54659/ - -Produced by Marc D'Hooghe at Free Literature (online soon -in an extended version, also linking to free sources for -education worldwide ... 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