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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La reine Victoria intime - Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies - et des documents inédits - -Author: J. H. Aubry - -Release Date: October 28, 2017 [EBook #55836] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE VICTORIA INTIME *** - - - - -Produced by Isabelle Kozsuch, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - J.-H. AUBRY - - LA REINE - VICTORIA - Intime - - _Ouvrage illustré de 60 gravures - d’après des photographies et des documents inédits_ - - PARIS - F. JUVEN, ÉDITEUR - 122, RUE RÉAUMUR, 122 - - Tous droits réservés. - - - - - LA REINE VICTORIA INTIME - - - - -I - -Du berceau au trône. - - Jolie fleur de mai.--Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.--Ni - un nom ni l’autre, Victoria.--Claremont.--L’orpheline de - Sydmouth.--La Cour de poupées de la princesse Drina.--Poupées - vivantes.--150.000 francs à dépenser par an à six ans.--Rayons et - ombres.--L’écolière.--Un instrument de torture sous clé.--Fini de - rire.--Bal d’enfants à la Cour.--Le Tour - d’Angleterre.--Confirmation.--Petite marraine d’un grand - port.--Majeure.--Le sommeil d’une reine appartient à l’État.--La - reine et son premier ministre.--Premier conseil privé.--Dans la - cour de Saint-James Palace.--Les ancêtres de la reine. - - -C’est au palais de Kensington, qui a donné son nom au quartier le plus -select de Londres, désigné aujourd’hui sous le nom de West-End, que la -duchesse de Kent, née princesse Louise-Victoria de Saxe-Cobourg, donna -le jour à une fille, le 24 mai 1819. - -Le duc de Kent, le père, quatrième et dernier fils de Georges III, -prévoyant sans doute que ses frères mourraient sans postérité et que le -trône reviendrait à son enfant, avait tenu à ramener sa femme -d’Allemagne, où ils pouvaient vivre plus modestement sans trop faire de -dettes, afin que l’héritière présomptive de la couronne de -Grande-Bretagne et d’Irlande naquît en territoire britannique. - -Le père de la future reine était un bon grand diable, aux idées -libérales, presque frondeur, tenu à distance par la Cour et suspect à -l’aristocratie qui lui avait bien fait sentir son mécontentement en lui -rognant le plus possible de sa liste civile. Pour toutes ces raisons, il -jouissait de la plus grande popularité. Il supportait d’ailleurs -allégrement sa disgrâce et paraît à l’insuffisance de ses revenus, en -faisant attendre ses fournisseurs, si bien qu’il légua à sa fille en -héritage une dette assez rondelette que celle-ci s’empressa d’ailleurs -de payer, en fille pieuse, sur sa liste civile. Sa mère, mariée en -secondes noces au duc de Kent, avait été très malheureuse avec le duc de -Saxe-Meiningen, son premier mari. - -La jeune princesse vint donc au monde dans le mois des roses, ce qui la -fit appeler par son père sa «jolie fleur de mai» et à quatre heures et -demie du matin, circonstance qui devait permettre à la reine de répondre -à ses courtisans, surpris de ses habitudes matinales, qu’elle avait pris -l’habitude de se lever de bonne heure dès son premier jour. - -Le palais de Kensington, qui date du XVIe siècle, est sévère et -triste d’aspect. Il n’est devenu propriété royale qu’en 1690, sous -Guillaume III, qui l’acheta de Lord Nottingham. Les reines Marie II et -Anne et les rois Georges Ier et Georges II l’agrandirent -successivement. Georges II fit notamment construire l’aile gauche, où il -mourut et où le duc et la duchesse de Kent élisaient domicile, -lorsqu’ils étaient à Londres. La chambre où naquit la jeune princesse -est située à l’angle nord-ouest du palais; ses trois fenêtres ont vue -sur le rond-point du parc. Personne ne l’a habitée depuis l’heureux -événement que rappelle aujourd’hui une simple plaque de cuivre fixée au -mur. - -On attendit les relevailles de la duchesse pour célébrer le baptême -comme il convenait. Il eut lieu le 24 juin, un mois après la naissance, -dans le grand salon du Palais. On avait fait venir le fonds baptismal en -or de la Tour de Londres et les accessoires de la chapelle royale de -Saint-James. L’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, officiait, -assisté du docteur Howley, évêque de Londres. Les deux parrains étaient -les deux oncles de l’enfant, le prince régent qui régna plus tard sous -le nom de Georges IV et le duc d’York, représentant l’empereur de toutes -les Russies; les deux marraines, la princesse Augusta représentant la -reine de Wurtemberg et la duchesse de Gloucester représentant la -duchesse douairière de Cobourg. - -On ne s’était pas entendu sur le nom à donner à l’enfant et lorsque -l’archevêque demanda sous quel patronage il devait la baptiser, le duc -de Kent, son père, répondit: «Élizabeth», tandis que le prince régent -prononçait «Alexandrina» du nom de l’empereur de Russie. Le duc -protesta; mais le prince se refusa à accepter le nom de la reine-vierge -et le père de l’enfant dut s’incliner, non toutefois sans avoir obtenu -qu’au nom d’«Alexandrina», on ajoutât celui de Victoria, nom de la -duchesse sa femme. Plus tard, la jeune princesse devait demander qu’on -ne la désignât plus que sous le nom de Victoria, alléguant que le nom de -sa mère ne devait venir après aucun autre. Lorsqu’elle devint reine, -c’est sous le nom de Victoria Ire qu’elle voulut être proclamée, nom -dans lequel l’archevêque de Cantorbéry devait voir le présage d’un règne -glorieux. - -La princesse Victoria passa ses premiers mois au château de Claremont. -Sa mère s’efforça, dès le début, de faire à sa fille une santé robuste -et c’est à ses soins prévoyants que celle-ci doit d’avoir échappé à -toutes les maladies de l’enfance. - -L’hiver rigoureux de 1819-1820 obligea la famille à se retirer à -Sydmouth, dans le sud du Devonshire, renommé pour son climat tempéré. Le -duc n’en contracta pas moins une bronchite qu’il négligea. Lorsqu’on -appela le médecin, il était déjà tard. Celui-ci pratiqua, suivant la -méthode à la mode, une saignée que le duc ne put supporter et il mourut -le 20 janvier 1820, dans sa 53e année, avant que sa fille eût atteint -son huitième mois. - -La Chambre des Communes, qui sympathisait avec le duc, vota une adresse -de condoléance à sa veuve, qui reçut la délégation au Palais de -Kensington, sa petite fille dans les bras. Ce fut le premier acte -politique auquel assista la future reine. - -Heureusement pour sa fille, la duchesse de Kent était une femme de tête -et de cœur, capable de diriger l’éducation d’un enfant. Elle put -d’ailleurs s’appuyer sur le duc d’York, deuxième fils de George III, qui -aimait beaucoup son frère, auquel il ressemblait à tel point que la -petite Victoria l’appelait papa. Le duc se prit d’affection pour la -princesse et prodigua ses conseils à sa mère. - -Il fut d’avis de ne pas fatiguer prématurément l’intelligence - -[Illustration: Le duc de Kent, père de la Reine Victoria.] - -de sa nièce et de faire la part la plus large possible aux jeux, au -sport et à la vie au grand air. Jusqu’à cinq ans on laissa donc Victoria -à ses poupées. Elle posséda la plus jolie collection du monde. Le -_Strand Magazine_ publia, à l’époque du jubilé de diamant de la reine, -un article illustré reproduisant les cent trente-deux poupées de la -princesse et la reine ne dédaigna pas de dicter à son secrétaire, le -général Sir Henry Ponsonby, des rectifications à cet article qui -contenait quelques erreurs. L’auteur racontait que l’amour de la -princesse pour ses poupées n’avait cessé qu’à l’âge de quatorze ans, -qu’elle en avait possédé un bien plus grand nombre, mais que les 132 -mentionnées étaient les seules qui fussent restées en sa possession, les -autres ayant été offertes à des loteries de charité. Victoria avait un -registre spécial sur lequel elle avait écrit «List of my dolls», Liste -de mes poupées, qu’elle avait baptisées de noms de souveraines, de dames -de la Cour et de l’aristocratie, d’actrices ou d’héroïnes de féeries ou -de ballets auxquels elle avait assisté. A côté du nom de chaque poupée, -elle avait soin de noter le nom de la personne qui la lui avait offerte, -le personnage qu’elle représentait, comment le costume lui avait été -inspiré, par qui il avait été dessiné et les noms des personnes qui -avaient collaboré avec elle à sa confection. C’est ainsi qu’on retrouve -le comte de Leicester, Robert Dudley, Amy Robsart, les principaux -personnages du fameux ballet de Kenilworth qui fit courir tout Londres -au King’s Theatre, devenu plus tard Her Majesty’s; le comte Almaviva du -_Mariage de Figaro_ et du _Barbier de Séville_; Mlle Duvernoy, la -danseuse française qui, dans un rôle de - -[Illustration: Chambre où est née la Reine.] - -Bayadère, avait tourné la tête à Thackeray; la Taglioni, la reine -Élizabeth, etc. Ces poupées avaient la tête en bois, les traits -grossièrement peints, le corps en son recouvert de peau et elles -étaient, rareté à l’époque, articulées - -[Illustration: La Reine Victoria à 4 ans.] - -et pouvaient prendre toutes les attitudes. L’industrie de la poupée a -fait de tels progrès depuis lors, que les poupées de Victoria seraient -dédaignées des petites bourgeoises de nos jours; mais elles étaient pour -le temps des joujoux de princesse et devaient faire loucher d’envie plus -d’une des petites camarades qu’on admettait, rarement d’ailleurs, à -prendre part aux jeux de la future reine. Cette absence d’enfants de son -âge autour de Drina fut probablement même une des raisons de son amour -immodéré pour les poupées. - -Victoria possédait en outre un ameublement de carton doré et, après -avoir habillé ses poupées, de la chemise au manteau de Cour, ou au -chapeau, elle les installait dans de petits drawing-rooms et s’exerçait -déjà à se composer une Cour à son gré. - -Rien n’est plus curieux que de suivre sur ces poupées les progrès de -l’imagination et de l’habileté de l’enfant. Tout d’abord ce sont les -ballerines qui l’absorbent, puis les dames de la Cour, à qui elle impose -déjà des toilettes de son choix. Il semble qu’elle ne pêche pas par le -goût et que l’harmonie des couleurs lui échappe. Elle a une prédilection -marquée pour les manches amples, appelées si irrévérencieusement -«manches à gigot». Pourtant chaque costume est bien celui qui sied au -personnage. Elle tolère les toilettes tapageuses aux actrices; mais elle -n’entend pas que les dames de la Cour ou de l’aristocratie se présentent -autrement qu’en décolleté. Nous verrons que ce caprice d’enfant règlera -un jour l’étiquette à la Cour de Windsor. - -L’amour des poupées n’empêchait pas la jeune princesse d’aimer à jouer -avec des poupées vivantes; les familiers de la maison de son père, tels -que William Wilberforce, l’homme d’État célèbre par ses luttes pour -l’abolition de la traite des nègres; Sir Walter Scott, le grand -romancier écossais; le duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, ont -dû bien souvent dépouiller leur gravité et se plier aux fantaisies de la -fille de leur ami. - -Les récréations en plein air, chaque fois que le temps le permettait, -étaient de toutes celles que Victoria préférait. On la voyait souvent -courir dans les jardins de Kensington, ou y faire galoper son âne gris -tout enrubanné de soie bleue et envoyer des baisers ou prodiguer des -«good-morning» aux nombreux passants arrêtés derrière les grilles et -heureux de pouvoir contempler l’héritière du trône. Elle était d’humeur -très gaie et surtout très égale. Sa figure, dans laquelle on retrouve -des traits de Caroline d’Anspach, n’était qu’un sourire épanouï; elle -était turbulente, légère, oublieuse et avec cela très impérative; elle -passait vite d’une idée à une autre; mais était très franche, avait un -cœur excellent et ne craignait rien tant que de contrister sa mère. - -On cite des exemples de ces deux qualités. Sa franchise était telle, -qu’il était impossible de raconter devant elle le moindre fait d’une -manière inexacte, sans qu’elle le rectifiât aussitôt, même lorsque la -rectification était à son désavantage. Un jour que la duchesse demandait -à sa gouvernante allemande, Fraeulein Lehzen, qui devint baronne, si -Victoria avait été sage, la jeune fille répondit que la princesse -s’était montrée désagréable en une occasion. - ---Deux occasions, rectifia Victoria, et elle rappela à la gouvernante -devant sa mère la circonstance qui avait été oubliée. - -La peur de faire de la peine à sa mère se révèle dans le trait suivant. -Étant en visite chez le comte Fitzwilliam, elle tomba le front contre -une table de marbre et le choc fut si rude qu’elle perdit connaissance. -Lorsqu’elle revint à elle, sa première pensée fut de demander si l’on -avait fait savoir à sa mère que son accident était sans gravité. - -Nous retrouverons ces qualités plus tard dans la reine. Lorsqu’elle -faillit être victime d’un attentat dans Hyde Park, elle se leva dans sa -voiture pour montrer à son peuple qu’elle n’était point blessée et elle -donna l’ordre à son cocher de la mener chez la duchesse, afin que -celle-ci n’apprît point le danger qu’elle avait couru par la rumeur -publique ou par les journaux. - -L’été, on l’emmenait invariablement à Ramsgate, en Kent, sur la côte -orientale de l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise, où sa mère -avait coutume de louer une villa pour l’époque des chaleurs. Alors, du -matin jusqu’au soir, la jeune princesse était dehors à jouer sur la -plage ou sur les dunes des environs. La duchesse faisait servir les -repas sous une tente. - -Lorsque Victoria eut six ans, sa mère estima que le moment était venu de -s’occuper plus sérieusement de son instruction. Le Parlement qui avait -continué de voter à la veuve la liste civile de son mari, l’augmenta de -6.000 liv. sterling par an, 150.000 francs, pour permettre à la duchesse -de donner à la princesse une éducation en rapport avec sa destinée. La -duchesse lui donna donc, à côté de sa gouvernante allemande, une -gouvernante anglaise et une gouvernante française. Elle eut pour -précepteur le révérend Georges Davys, qui devint plus tard évêque de -Peterborough; mais elle ne voulut pas être privée de sa nourrice -Mistress Brock, «dear Boppy», comme elle aimait à l’appeler -familièrement. La duchesse s’occupait aussi elle-même de sa fille; mais -elle avait surtout gardé pour elle le rôle éducateur. - -[Illustration: Signature de la Reine à cinq ans.] - -C’est ainsi qu’elle s’appliqua à combattre la légèreté de la princesse, -en l’obligeant à achever toujours ce qu’elle avait commencé, même -lorsqu’il s’agissait d’une occupation frivole et que l’heure était venue -de s’adonner à une autre plus sérieuse. Chaque matin, au déjeuner, la -duchesse arrêtait le programme de la journée, et, le soir, elle se -faisait rendre compte de la façon dont il avait été exécuté. Elle -n’aurait pas souffert qu’on y eût changé quoi que ce fût. Souvent elle -se réservait une matinée qu’elle passait à interroger sa fille et à -s’assurer des progrès qu’elle avait faits. - -Outre l’anglais, l’allemand et le français, la petite Drina apprit -l’italien et un peu de latin. La leçon de dessin était celle qu’elle -préférait. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le paysage, -née probablement de son goût pour la vie au grand air, passion qu’elle a -toujours gardée. Elle reçut de bonne heure les leçons des grands -maîtres. Ce fut Westall, le dessinateur exquis, quoique un peu maniéré, -qui l’initia à l’art; puis Sir Edwin Landseer, qui est encore considéré -comme le peintre le plus original et peut-être le mieux doué de l’école -anglaise. - -L’étude des langues marcha assez bien; elle fit de rapides progrès dans -celle du dessin. Au contraire elle eut, dès le début, une horreur de la -musique, ce qui désolait la musicienne de talent qu’était la duchesse. -Celle-ci s’y prit de toutes les manières pour combattre cette aversion; -elle eut recours à l’émulation. On lui avait beaucoup vanté le talent -précoce de la petite Lyra, un enfant prodige de nom prédestiné, qui, à -l’âge de sept ans, pinçait déjà de la harpe en virtuose. Elle l’invita à -venir au palais et la fit jouer devant Drina. Tant que la duchesse était -présente, la petite princesse paraissait s’intéresser au talent de sa -jeune amie; mais à peine avait-elle tourné les talons que, sur -l’invitation de la princesse, la petite harpiste plantait là son -instrument, et venait se rouler sur le tapis du foyer et jouer à la -poupée. De sorte qu’au lieu de convertir la princesse à la musique, la -brillante harpiste se laissa convertir à l’amour des poupées dont elle -n’avait jamais dû connaître les joies, pour être parvenue si jeune à un -tel degré de virtuosité. - -Le règlement de vie de Drina, écrit chaque matin de la main de sa mère, -était collé à l’envers du pupitre de l’enfant. Ses heures de récréation -étaient invariablement les mêmes: de huit heures et demie à dix heures, -promenade, suivant le temps, à pied ou en voiture; de midi à deux -heures, avant le lunch, récréation à l’intérieur; de quatre heures -jusqu’au dîner, sortie avec sa mère ou une de ses gouvernantes, -visites. A huit heures, la princesse dînait à côté de sa mère d’un repas -très léger et, à neuf heures, elle était remise aux soins de «dear -Boppy», sa nounou, qui lui racontait des histoires effrayantes pour -l’endormir dans son petit lit placé à côté de celui de sa mère. - -Est-ce en souvenir de ces contes que la reine a gardé le goût de -l’horrible? Toujours est-il qu’à l’heure actuelle encore, aucune -conversation ne l’intéresse comme les récits de tortures endurées ou de -morts violentes. - -[Illustration: La baronne Lehzen, gouvernante allemande de la Reine.] - -Peu à peu, l’instruction de la princesse fit des progrès et on lui fit -surmonter l’aridité des premières études du piano. Ce ne fut cependant -pas sans mal, car la princesse était très nerveuse. Un jour elle -s’impatienta vivement devant sa maîtresse et refusa de reprendre sa -place devant l’instrument de supplice. On appela Fraeulein Lehzen qui -avait le plus d’ascendant sur elle; rien n’y fit. - ---Pourtant, finit par lui dire la maîtresse, énervée à son tour, les -difficultés sont aussi bien pour les princesses que pour tout le monde; -il n’y a pas de moyen royal de se rendre maître de l’instrument. - ---Ah! répliqua la princesse, il n’y a pas de moyen royal de s’en rendre -maître; eh bien! j’en ai trouvé un, moi. - -Et elle courut au piano, le ferma violemment, tourna la - -[Illustration: La Reine et sa mère, la duchesse de Kent.] - -clé qu’elle mit dans sa poche et sortit de la salle, laissant sa -maîtresse ébahie. - -Cette boutade fut d’ailleurs de courte durée et un quart d’heure plus -tard, ayant réfléchi, elle revint d’elle-même se mettre au piano, -embrassa sa maîtresse et étudia avec le plus grand calme et la plus -entière application. - -De temps à autre, on menait la princesse au cirque ou à un ballet; mais -la duchesse évitait de rompre la régularité de sa vie, car elle avait -remarqué que le théâtre avait le don de l’énerver. - -La duchesse de Kent fréquentait peu dans le monde; c’est à peine si elle -fit quelques rares apparitions à la Cour de son beau-frère Georges IV. - -Lorsque Guillaume IV monta sur le trône en 1830, son premier soin fut -d’inviter la duchesse sa belle-sœur à choisir, parmi les dames de la -Cour, une grande gouvernante à sa fille que la mort récente du duc -d’York avait faite héritière directe du trône. La petite Drina, qui -avait déjà onze ans, s’était fait expliquer sa généalogie par Fraeulein -Lehzen, et comme celle-ci en était à Guillaume IV: - ---Mais je ne vois plus personne pour régner après mon oncle Guillaume, -avait-elle dit, à moins que ce ne soit moi. - ---Ce sera en effet Votre Altesse, avait répondu la gouvernante. - ---C’est une bien lourde responsabilité, avait ajouté la princesse, avec -un gros soupir, comme si elle savait déjà la mesurer, ce qui avait -provoqué un sourire chez la gouvernante, mais je serai bonne, je serai -bonne. - -Ce fut la duchesse de Northumberland qui fut choisie par la duchesse de -Kent pour remplir le poste d’honneur que venait de créer le roi auprès -de sa nièce. En même temps un bill de régence était introduit au -Parlement, stipulant qu’au cas où la reine Adélaïde, femme de Guillaume -IV, donnerait le jour à un enfant, elle deviendrait, à la mort du roi, -régente du royaume jusqu’à la majorité de cet enfant: qu’au cas -contraire, la duchesse de Kent deviendrait régente pendant la minorité -de sa fille; que la princesse Alexandrina-Victoria ne pourrait se marier -sans le consentement du roi, ou, en cas de mort de celui-ci, sans celui -des deux Chambres du Parlement. - -Sous la direction de la duchesse de Northumberland, moins maternelle que -celle de la duchesse de Kent,--Fraeulein Lehzen était restée gouvernante -allemande,--la jeune princesse fit des progrès rapides, surtout en -musique. Très sévère, la duchesse avait su se faire craindre. Drina -apprit la constitution anglaise avec Mr Amos, savant légiste. Elle -commença d’aller dans le monde où elle fut choyée et prit goût à tous -les plaisirs. - -Elle fit sa première apparition à la Cour de son oncle le 24 mai 1831, -son douzième anniversaire, jour choisi par la reine Adélaïde pour donner -à la Cour un bal d’enfants en l’honneur de Dona Maria II, la Gloria, -reine de Portugal, ainsi que de la princesse sa nièce. La fête eut lieu -au palais de Buckingham, dans le grand salon qui précède la salle du -Trône. Le contraste entre les deux enfants était frappant. La petite -reine était vêtue d’une robe de velours rouge avec des perles et portait -en sautoir un grand-cordon; sa poitrine était chamarrée de crachats et -de décorations: la petite princesse Drina était au contraire en robe de -soie blanche toute simple et avait quelques fleurs naturelles dans les -cheveux. Elle fut l’objet de toutes les attentions de la part du roi et -de la reine et toute la Cour n’eut des yeux que pour elle. - -Les hommages qu’elle reçut au cours de cette soirée firent une telle -impression sur son esprit qu’elle en revint toute changée. Sa santé même -parut s’en ressentir. Ce changement n’échappa pas à l’œil vigilant de la -duchesse sa gouvernante, qui résolut de la tenir désormais éloignée de -la Cour et de lui épargner l’excitation de la cérémonie du couronnement -de son oncle, qui eut lieu le 8 septembre de la même année. - -Dès lors on ne chercha plus de diversion aux études que dans les voyages -que la duchesse s’efforça de tracer de façon à les rendre aussi -instructifs que possible. On la conduisit aux courses d’Ascot. Elle fit -un voyage avec sa mère et sa gouvernante dans l’île de Wight, où elle -devait plus tard se faire bâtir le château d’Osborne, et visita -Worthing, Malvern, les magnifiques cathédrales de Worcester, Heresford, -Chester; elle se promena de château en château, invitée par toute -l’aristocratie, dont elle put étudier les mœurs à demi féodales. On -l’initia à l’industrie et au mouvement intellectuel du pays en lui -faisant connaître la filature de Belper, des usines métallurgiques, des -mines et l’Université d’Oxford. - -La princesse ne rentra à Kensington Palace qu’à la fin de l’année 1832, -pour se préparer à la confirmation. Son entourage remarqua que -l’instruction religieuse qui lui fut alors donnée par le docteur Howley, -l’ancien évêque de Londres qui avait assisté à son baptême, devenu -archevêque de Cantorbéry, fit une grande impression sur son esprit. -Elle fut transformée et même transfigurée. Elle reçut le sacrement en -juillet 1834 dans la chapelle royale du vieux palais de Saint-James. - -Les deux années qui suivirent furent des années d’effacement, toutes -consacrées aux études et aux voyages instructifs. On lui fit faire -connaissance avec la puissante marine du Royaume-Uni. On la promena dans -le yacht royal sur toute la côte méridionale. De Cowes, on l’emmena à -Southampton, où une délégation de la ville vint la saluer à bord et lui -demander le nom qu’elle désirait donner au nouveau quai. Elle l’appela -Royal Pier et ce nom lui est resté. Southampton n’était alors qu’un tout -petit port; il devait prendre une grande extension sous le patronage de -la petite reine et devenir un des points les plus importants de la côte -méridionale de l’Angleterre. - -Cependant, grâce au plan adopté, la duchesse de Northumberland -atteignait droit son but: les qualités de Victoria se fortifiaient, -tandis que ses défauts disparaissaient peu à peu. L’esprit de la jeune -fille se formait au contact de tous les personnages qui l’approchaient; -il semblait qu’elle eût hérité la largeur de vue et l’esprit libéral de -son père. La duchesse s’ingéniait à aider au plus grand développement de -son intelligence, et à la préserver des préjugés de sa caste. - -C’est ainsi que, dans le recueillement d’une retraite agréable, -interrompue de temps à autre par quelques voyages intéressants, Victoria -atteignit sa majorité à l’âge de dix-huit ans, le 24 mai 1837. Pour la -deuxième fois, la nation s’occupa d’elle: Guillaume IV la proclama à -cette occasion héritière présomptive de la couronne et le Parlement -décréta que le 24 mai serait jour férié et que l’émancipation de la -future reine serait célébrée par des réjouissances publiques. Dans toute -l’aristocratie, on organisa de splendides fêtes et, le soir, une -sérénade monstre fut donnée à la princesse à Kensington Palace, sous les -fenêtres de sa chambre à coucher. Le roi lui fit cadeau d’un piano -magnifique et tous les pairs lui envoyèrent de riches présents. - -Guillaume IV était alors, depuis plusieurs mois déjà, dans un état de -santé très précaire et, sans prévoir sa fin si prochaine, les médecins -désespéraient de lui rendre sa vigueur. A partir de la majorité de sa -nièce, ses forces allèrent en déclinant de jour en jour et, dans la -matinée du 20 juin, avant l’aube, il rendit le dernier soupir au château -de Windsor. - -Victoria était reine de Grande-Bretagne et d’Irlande. - -Elle ne s’en doutait pas et dormait à poings fermés, quand, vers cinq -heures du matin, l’archevêque de Cantorbéry et le grand chambellan de la -Cour, qui était alors le marquis de Conyngham, sonnèrent à la grille du -Palais. Les rues de Londres étaient absolument désertes et on ne voyait -pas un chat dans le faubourg de Kensington. Dans le palais tout -reposait; les chiens de garde eux-mêmes n’aboyèrent pas au coup de -sonnette de l’avènement de leur maîtresse et les deux messagers de la -grande nouvelle eurent toutes les peines du monde à se faire ouvrir la -porte. Le concierge finit enfin par se lever et par les introduire dans -une salle du rez-de-chaussée où ils restèrent seuls très longtemps, sans -qu’on parût s’occuper d’eux. Ils sonnèrent un domestique et lui -intimèrent l’ordre de prévenir la princesse qu’ils étaient porteurs d’un -important message pour elle. Un long temps se passa sans réponse. Ils -sonnèrent de nouveau. Cette fois, ce fut une gouvernante qui parut et -dit aux gentlemen que la princesse dormait d’un si bon sommeil qu’elle -n’avait pas cru devoir la déranger. - -[Illustration: La duchesse de Northumberland, gouvernante de la Reine.] - ---Nous venons voir la reine pour affaire d’État, répondit l’archevêque, -et il n’y a pas de sommeil sacré devant une affaire de cette importance. - -Victoria allait connaître de bonne heure le joug du pouvoir. La -gouvernante se retira et, quelques minutes après, la reine faisait son -entrée, vêtue d’un long peignoir blanc serré à la taille par une -ceinture, les épaules recouvertes d’un châle de même couleur, les pieds -nus dans des babouches. Ses jolis cheveux d’un blond doré ondulaient sur -le dos, dépassant la ceinture; ses yeux étaient gonflés de sommeil et -pleins de larmes. Cependant son port était calme et plein de dignité. -L’attitude de ce moment solennel sera celle de tout son règne. - -Les deux messagers lui apprirent la nouvelle qui la faisait reine et -aussitôt, mettant un genou en terre, lui baisèrent respectueusement la -main. Ils lui demandèrent en même temps ses ordres. - -[Illustration: La Reine en 1838.] - ---Priez Dieu pour moi, Milords, leur dit-elle et dites à lord Melbourne -de venir me trouver. - -Lord Melbourne était alors premier ministre. - -Elle se retira aussitôt dans sa chambre. Dans le corridor, elle -rencontra Fraeulein Lehzen qui la félicita au sujet de son avènement et -lui rappela respectueusement sa promesse d’être bonne reine. Elle ne put -lui répondre, tant elle se sentait émue. - -Le jour était venu en effet de dire adieu à la vie insouciante et -heureuse pour laquelle elle était née et c’est ce qui la faisait fondre -en larmes. - -Mrs Browning, poétesse, une des quatre femmes écrivains qui ont illustré -le règne de Victoria--les trois autres sont George Elliott, Charlotte -Bronte et Harriett Martineau,--a consacré aux premières larmes de la -reine des strophes pleines de beauté, qui sont devenues classiques sous -le titre de _Victoria’s Tears_. - -Une heure plus tard, le premier ministre était aux côtés de la jeune -souveraine et arrêtait avec elle toutes les dispositions pour la -convocation de son Conseil privé. A neuf heures, les délégations des -principaux corps de l’État arrivaient déjà à Kensington Palace, le lord -maire et la corporation de la cité de Londres en tête. - -A onze heures, la reine, entourée des principaux officiers de la maison -du roi, faisait son entrée dans le grand salon où se tenait le Conseil -privé convoqué en toute hâte et prenait place sur un trône improvisé. -Elle avait revêtu une toilette de grand deuil et c’est à tort que le -peintre Sir David Wilkie, qui a fixé sur la toile cette page d’histoire, -la représente vêtue de blanc. Le lord chancelier Cottenham lui faisait -prononcer le serment d’usage, par lequel elle s’engageait à gouverner -selon la Constitution du pays, à maintenir la religion réformée établie -par la loi et à sauvegarder les institutions politiques. Elle signait -ensuite l’acte d’avènement. - -Puis les princes du sang, le duc de Cumberland, roi de Hanovre en tête, -les princes et les conseillers privés venaient s’agenouiller devant elle -et prononcer le serment d’allégeance. Les ministres remettaient ensuite -leurs sceaux. Elle les leur rendait aussitôt, ordonnait de changer les -sceaux de l’État et la forme des prières officielles et le conseil -décidait, avant de se retirer, que la proclamation du nouveau règne -serait faite le lendemain dans la cour de Saint-James Palace à Londres -et, sur la place principale, dans toutes les villes du Royaume-Uni. - -Le lendemain, à dix heures, toute l’aristocratie était groupée dans la -cour du vieux palais, entourée des corps d’élite de l’armée, lorsque la -jeune reine parut à la fenêtre grillée du premier étage. Aussitôt les -trompettes sonnèrent l’air composé tout exprès par Thomas Harper, -premier trompette du roi; les tambours battirent et le lord chancelier -annonça à haute voix que la jeune princesse montait sur le trône de ses -pères et qu’elle s’appellerait Victoria Ire. - -La foule découverte l’acclamait aussitôt avec enthousiasme et les -musiques entonnaient le _God save the Queen_. C’en était trop pour les -nerfs de la délicate jeune fille qui faillit perdre connaissance et -éclata en sanglots. Sa mère se tenait derrière elle pour la recevoir -dans ses bras. - ---Pour vous, au moins, serai-je toujours Victoria? lui dit-elle. - -Victoria Ire est le cinquante-sixième souverain d’Angleterre et le -quatre-vingt-unième d’Écosse. Elle monte sur le trône en sa qualité de -fille unique d’Edward, duc de Kent, quatrième fils de George III, les -trois fils aînés étaient morts sans postérité. Elle descend de George -Ier, l’usurpateur qui bénéficia de la révolution de 1688, de -l’expulsion des Stuarts et de l’avènement irrégulier de Guillaume -Ier, septième duc de Normandie, surnommé le Conquérant. Elle est en -même temps héritière de la couronne de Hanovre, à laquelle son mariage -l’obligera à renoncer, et qui d’ailleurs sera confisquée par la Prusse -au lendemain de Sadowa. - -Ses aïeux sont, en remontant vers la souche de la famille: George III, -son grand-père paternel, petit-fils de George II; George II, fils unique -de George Ier; George Ier, premier roi de la maison de Hanovre, -fils de Sophie, femme de l’Électeur de Hanovre et fille d’Élizabeth, -fille de Jacques Ier; Jacques Ier, roi d’Écosse sous le nom de -Jacques VI, puis d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, premier -souverain d’Angleterre de la maison des Stuarts par sa mère Marie -Stuart, reine d’Écosse, petite-fille de Jacques IV, roi d’Écosse et de -Marguerite, fille de Henri VII; Henri VII, premier souverain -d’Angleterre de la maison des Tudor, fils de Marguerite de Beaufort, -arrière-petite-fille de Jean de Gaunt, quatrième fils d’Édouard III, -dont le fils aîné Henri IV fut le premier souverain de la maison de -Lancaster; Édouard III, fils aîné d’Édouard II, fils aîné d’Édouard -Ier, fils aîné de Henri III, fils aîné de Jean Plantagenet, sixième -et plus jeune fils de Henri II; Henri II, premier souverain de la maison -de Plantagenet, fils de Geoffroy Plantagenet et de Mathilde, fille -unique de Henri Ier; Henri Ier, de la maison de Normandie, dernier -fils de Guillaume Ier le Bâtard, surnommé le Conquérant; Guillaume -Ier, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, et de la fille d’un -pelletier de Falaise, premier souverain de la maison de Normandie, roi -d’Angleterre par droit de conquête, et aussi parent à un degré éloigné, -par les femmes, d’Édouard le Confesseur. - -Si l’on admet la légitimité de ce lien du sang, Victoria descend du -premier roi d’Angleterre par Édouard le Confesseur, fils d’Ethelred II, -demi-frère d’Édouard le Martyr par sa mère; Édouard le Martyr, fils -d’Edgar, second fils d’Edmond, frère d’Athelstan, fils aîné d’Édouard -l’aîné, fils d’Alfred, quatrième fils d’Ethelwulf, fils d’Egbert, -surnommé le Grand, premier roi d’Angleterre. - -Par sa mère, Victoria descend de Guelf, duc de Bavière, fondateur de la -maison de Brunswick et descendant d’Odoacre, le fameux chef des Hérules -qui, après avoir battu au Ve siècle Romulus Augustulus, le dernier -empereur romain d’Occident, disputa le royaume d’Italie à Théodore -l’Ostrogoth. Parmi ses ancêtres maternels les plus célèbres, elle compte -Frédéric le Sage, électeur de Saxe dès les premières années du XVIe -siècle, ami et protecteur de Luther, et un de ses premiers disciples. - -Les Anglais ont coutume d’arrêter la généalogie de Victoria à Guillaume -le Conquérant, sur l’embonpoint duquel Philippe Ier, roi de France, -dit en plaisantant: «Quand ce gros homme accouchera-t-il?» Cette parole -eut le don de piquer Guillaume, qui fit répondre au roi qu’il -descendrait de Rouen, capitale de son duché, à Notre-Dame pour y -célébrer ses relevailles, avec 10.000 lances en guise de cierges. Il -allait mettre sa promesse à exécution et était déjà parvenu à Mantes, -saccageant tout sur son passage, quand il se blessa à l’arçon de sa -selle et n’eut que le temps d’être ramené à Rouen pour mourir dans ses -États. - -De tous les rois d’Angleterre, c’est Victoria qui aura eu le règne le -plus long; le règne le plus long après le sien est celui de George III, -qui dura soixante ans. - - - - -II - -Apprentissage de reine. - - Bon terrain de culture.--L’âme de la nation.--L’influence de lord - Melbourne.--Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.--Au tour - d’un autre.--Constitution hypocrite.--De l’air.--L’affaire des - Dames de la chambre à coucher.--Une reine à la tâche.--Ça ne vaut - pas la mort d’un homme.--Gigot haricots.--Do... do... ré... si..... - do ré...--Un drawing-room, baisera, baisera pas.--Mistress Langtry - redresse ses plumes.--Tendons les reins.--Plus besoin de - dollars.--Les singeries du Black Rod.--Retenez vos numéros.--L’or - et les lords.--Reine ou femme? Femme.--Un monarque sans Cour est un - meuble inutile. - - -Du jour où son oncle le roi Guillaume IV l’eut remise aux mains de la -duchesse de Northumberland, Victoria comprit que le bonheur n’était pas -au nombre des prérogatives royales. L’enseignement du Dr Howley, -archevêque de Cantorbéry, qui s’appliqua surtout à lui faire envisager -sa future mission à un point de vue religieux, ne réussit qu’à la -convaincre que le poids d’une couronne est lourd à une tête de femme; -enfin son brusque réveil au nom de la loi, dans la nuit de la mort de -Guillaume IV, lui fit sentir, dès la première heure de son règne, la -tyrannie incessante du pouvoir. - -Victoria avait hérité de son père une très grande indépendance de -caractère, un esprit très libéral. Aussi lord Melbourne à qui incomba, -de par sa fonction de premier ministre, le devoir de l’initier à -l’exercice du pouvoir, trouva-t-il un bon terrain de culture où semer -ses idées. Dès le début, il comprit qu’il devait jouer vis-à-vis de la -souveraine un rôle tout paternel et que celle-ci, en raison de son -ignorance des choses de la politique, devait fatalement subir son -ascendant. Il ne voulut pourtant pas en abuser au profit du parti whig, -dont il était alors la plus haute incarnation; il rêva un monarque -véritablement constitutionnel qui fût l’âme de la nation entière et dont -les actes fussent toujours conformes aux volontés de la majorité. -Jusqu’alors les rois d’Angleterre n’avaient jamais tenu compte de la -situation politique dans le choix de leurs ministres; quelquefois même, -ils avaient éloigné des affaires des ministres soutenus de la majorité -du Parlement. - -[Illustration: La Reine en 1842.] - -Sous Guillaume IV, lord Melbourne lui-même avait dû rendre son sceau -tout d’un coup, et sir Robert Peel avait été appelé d’Italie pour lui -succéder. Il persuada à la reine qu’elle ne devait pas toujours suivre -ses préférences personnelles, mais chercher sa conduite tracée dans les -votes du Parlement. Il gagna ainsi, peu à peu, la confiance absolue de -Victoria qui lui voua même une si sincère affection, que, jusqu’à son -mariage, elle voulut l’avoir pour conseiller intime, d’abord au grand -jour, puis dans la coulisse. Elle se laissa guider par lui et cette -influence se fera heureusement sentir sur tous ses actes pendant tout -son long règne. - -[Illustration: La Reine en 1845.] - -La soumission de la reine à son premier ministre lui fut toute facile. -Elle n’avait qu’une crainte, c’était d’avoir à gouverner. Les théories -de Melbourne reçurent donc le meilleur accueil. Tout d’abord Victoria -perdit de sa popularité. Les tories prirent ombrage de cette tutelle -qu’exerçait sur elle le plus ferme suppôt du parti libéral. De parti -pris on interpréta mal tous ses actes, sa tolérance religieuse parut un -signe certain de trahison envers la religion de l’État aux -ultra-protestants de Grande-Bretagne, qui allèrent jusqu’à la traiter de -papiste; les radicaux se plaignirent qu’elle ne fît pas aboutir d’emblée -les réformes qu’ils attendaient de la fille du duc de Kent, le prince -radical; les tories craignirent d’avoir perdu toute influence - -[Illustration: Le château de Windsor.] - -sur la Cour et les destinées du pays; les plus grands seigneurs lui -firent même un crime de l’affection qu’elle avait inspirée, dès le -premier jour, à Daniel O’Connell, le grand agitateur de l’Irlande, qui -se faisait fort de trouver cent mille de ses compatriotes pour venir -défendre jusqu’à la mort la «gentille petite reine». - -Tant de mécontents ligués devaient former une majorité et, en effet, les -élections de 1837 montrèrent à Victoria que la nation n’était pas en -communion d’idées avec son Mentor. Fidèle aux enseignements de ce -dernier, elle accepta sa chute et le remplaça suivant les vœux du -Parlement, ce qui fit revenir les esprits de leur erreur et ramena les -cœurs à la jeune souveraine. Désormais la nation serait seule à se -gouverner. - -Ce que Victoria gagna surtout aux enseignements de lord Melbourne, c’est -le grand tact qui constitue la véritable caractéristique de son long -règne, précieuse qualité qui a tenu lieu, à lord Melbourne lui-même, des -dons de l’homme d’État qui lui faisaient presque complètement défaut. -Grâce à son tact, la reine sut dénouer des situations embrouillées, -notamment avec les États-Unis dans l’affaire de Trente et avec la Russie -dans l’affaire de la Pologne, et, à l’intérieur, elle réussit à tenir le -sceptre très haut, hors de l’atteinte des partis. - -En cela, Victoria n’eut pas de mérite: elle avait trouvé dans -l’hypocrisie de la Constitution anglaise, qui est en somme une -constitution républicaine, comme celle de la République des États-Unis -est une constitution monarchique, la formule chère à son cœur. Cette -Constitution lui confère tous les droits, à la condition de n’en -exercer aucun; elle s’en accommode parfaitement et se trouve très -heureuse d’être couverte par ses ministres responsables. Elle ne veut -même pas avoir la responsabilité du choix des ministres et se retranche -derrière le Parlement. Non seulement elle ne tient pas à gouverner, mais -même elle a toutes les peines à régner, tant lui pèse le faste de -l’étiquette. Chaque fois qu’elle en trouvera l’occasion, elle -s’échappera de Windsor qu’elle déteste; elle ira le moins possible à -Londres, car l’abri des colonnes de marbre de Buckingham Palace lui -donne froid au cœur; elle aura son home, ses homes plutôt, son château -d’Osborne, et sa petite maison de Balmoral, qui grandiront avec sa -famille et où elle vivra en femme. Pourtant elle veillera au maintien de -cette étiquette à Windsor et à Londres pour ne pas encourir le reproche -d’avoir, comme certains de ses prédécesseurs, une Cour dissolue. Pour -rien au monde, elle ne sera «l’otage auguste que la liberté tient -prisonnière en son palais» selon la définition de Nisard. La nation se -gouvernera, c’est entendu, sans elle; mais aussi elle gouvernera sa Cour -et ne permettra pas que le Parlement lui impose ses volontés pour les -choses du palais; autrement elle lui montrera «qu’elle est reine -d’Angleterre», comme elle l’écrivait à Melbourne, au lendemain de -l’affaire des Bed-chamber Women, des dames de la chambre à coucher. Sir -Robert Peel s’étant plaint en plein Parlement de ce que les dames de la -Cour n’eussent pas été changées avec le ministère, selon l’usage établi, -et que la reine fût laissée sous l’influence des femmes whigs, après le -retour des tories au pouvoir, la reine protesta, dit que ses dames -avaient sa confiance, son affection et que la politique n’avait rien à -voir dans le choix des personnes de son entourage. La nation se mit de -son côté. Sir Robert Peel parut capituler; mais il fallut bien en -arriver, pour vivre en paix avec lui, à demander leurs démissions aux -parentes des membres du cabinet déchu. La reine comprit que la simple -prétention d’être maîtresse à la Cour était encore excessive et le -froissement qu’elle ressentit d’avoir à se séparer de ses familières ne -fit qu’accroître son aversion pour la vie officielle. - -Cependant le sentiment du devoir la domine. Si elle se repose sur ses -ministres et consent à n’être que la figurine dorée qui orne la proue du -navire de l’État, sans influence sur sa direction, elle ne s’en -considère pas moins comme la gardienne héréditaire de la Constitution et -elle ne veut rien abandonner de ses prérogatives, quels que soient les -soucis qu’elles lui causent. Elle se trace un règlement de vie, comme au -temps de la duchesse de Northumberland, qu’elle a retenue auprès d’elle -et à qui elle a recours, ainsi qu’à sa mère la duchesse de Kent, dans -les moments difficiles. Elle se lève à huit heures, se fait lire en -déjeunant les principaux articles du _Times_ et surtout les nouvelles de -l’Étranger. Elle prend ensuite connaissance du bulletin de nuit des deux -chambres du Parlement, du courrier de cabinet rédigé après chaque séance -par un clerc spécial; elle parcourt la partie importante de son -courrier, car un secrétaire adroit lui dérobe les lettres assassines de -ses amants inconnus, les dithyrambes des cerveaux détraqués, les -demandes de secours qui s’adressent à sa liste civile, les menaces de -mort de maniaques plutôt que de révolutionnaires décidés, les -offrandes, les cadeaux, les legs que lui envoient des dévouements -ignorés, les protestations contre un déni de justice, d’humbles requêtes -de serviteurs en quête d’emplois, les suppliques en faveur des -condamnés. Elle ne lit que les lettres laissées dépliées par son -secrétaire, lequel sait au juste celles dont la reine désire prendre -connaissance. Elle discerne avec un art admirable les misères vraies des -fausses, les situations véritablement intéressantes et fait de son mieux -pour y faire droit. Elle n’aime pas à contrecarrer les décisions de la -justice, en usant de son droit de grâce et lorsqu’elle croit pouvoir -exercer ce droit, c’est toujours après une étude approfondie du dossier -du condamné. Encore faut-il que le crime ne soit pas de ceux qui -révoltent la conscience humaine. Le trait suivant montre bien qu’elle -sait alors trouver des circonstances atténuantes, lorsque les juges se -sont montrés impitoyables. Tout au début de son règne, son vieil ami le -duc de Wellington vient lui soumettre, suivant la loi, la sentence de -mort prononcée par un conseil de guerre contre un soldat déserteur. La -jeune reine est très émue: c’est la première fois que la vie d’un homme -est suspendue à sa décision. - ---Quel est cet homme? demande-t-elle.--Oh! un très mauvais soldat, un -mauvais exemple pour son régiment, qui a mérité cent fois la mort, -répond Wellington.--Cherchez bien, duc, reprend la reine, n’a-t-il pas -une seule qualité qui le distingue d’un monstre et rachète un peu ses -défauts?--Si, objecte brutalement le généralissime, ses camarades disent -qu’il est très bon garçon.--Oh! merci, fait la reine visiblement -soulagée et elle écrit sous la sentence: «Pardonné, Victoria». - -On rapporte que le duc fit la grimace; il craignit probablement pour la -discipline; mais celle-ci n’en fut pas plus relâchée. - -Victoria a cependant laissé pendre bien des femmes, pour lesquelles, -chez nous, les tribunaux sont si pleins d’indulgence. Les infanticides, -par exemple, ne trouvent jamais grâce à ses yeux, comme on a pu le voir -tout dernièrement dans le cas de l’institutrice française Louise Masset. - -Après avoir dicté ses réponses à son secrétaire, la reine va faire un -tour de promenade et ne revient que pour le lunch, à deux heures. C’est -son principal repas. Sa nourriture est très simple, très frugale; elle -préfère une tranche de gigot aux plats les plus recherchés. Après le -lunch, elle passe au salon où elle consacre l’heure de la sieste à -éplucher la liste des invitations que le grand chambellan propose pour -le dîner du soir. Puis elle sort à cheval ou en voiture, suivant le -temps. Après le dîner, elle ne consacre plus qu’un instant aux affaires -de l’État, c’est-à-dire à la rédaction de la circulaire quotidienne de -la Cour, dans laquelle elle fait connaître à la nation ce qui s’est -passé dans la journée, les visites qu’elle a reçues. Elle apporte un -soin tout particulier à la rédaction de cette circulaire, à -l’orthographe des noms et à la parfaite exactitude des titres. Ce -document mentionne en outre les noms des lords et dames d’honneur qui -sont sur le point de prendre leur semaine de service auprès de la reine. - -En temps de guerre, elle exige que tous les télégrammes lui soient -apportés dès leur arrivée. - -Elle préside le conseil des ministres, ainsi que son conseil privé. Ce -dernier conseil, qui n’était autrefois composé que des membres de la -famille royale et de quelques grands seigneurs, est aujourd’hui recruté -par la reine parmi les personnes illustres de la nation. La grande -majorité des membres appartiennent cependant au Parlement. La reine a -suivi en cette réforme l’inspiration du prince Albert, qui a su être -pour elle le conseiller le plus sûr et le plus discret et qui n’a eu -qu’un défaut, celui de la germaniser un peu trop. C’est aussi lui qui a -persuadé à la reine qu’elle devait inaugurer en personne les grands -travaux publics, les expositions de toutes sortes, les statues des -grands hommes, les institutions de bienfaisance; passer des revues -militaires et navales; décorer de sa main les troupes revenant d’une -campagne; en un mot prouver à son peuple qu’elle ne reste étrangère à -aucune manifestation du développement et de la prospérité de la nation. -Elle fit tout pour plaire à son époux. A quarante ans, on la voyait -encore parader à cheval devant les troupes rangées au camp d’Aldershot, -vêtue d’une sorte de tunique de maréchal de camp par-dessus sa longue -jupe d’amazone, le grand cordon bleu de la Jarretière en sautoir et -coiffée d’un chapeau à plume à jugulaire d’or. Elle saluait -militairement le drapeau et lançait des commandements d’une voix claire, -qu’elle s’efforçait en vain de rendre martiale. A Spithead, elle a passé -plusieurs fois la revue de la flotte du pont du yacht royal, le -_Victoria and Albert_. - -La reine doit encore tenir des levers et des drawing-rooms (salons), -ouvrir le Parlement et y prononcer les discours d’ouverture, recevoir -les souverains étrangers et présider les cérémonies d’investiture des -ordres de la - -[Illustration: - -Phot. H. N. King. - -Buckingham.--La salle du Trône.] - -couronne. Aucune de ces royales corvées ne lui est plus pénible que les -levers ou les drawing-rooms. - -C’est toujours à Buckingham Palace que se tiennent les drawing-rooms. La -reine, entourée de la famille royale, reçoit les hommages de ses fidèles -sujettes qu’elle a admises à venir lui baiser la main, si c’est la -première fois qu’elles lui sont présentées et à la saluer simplement, -dans le cas contraire, car on ne baise sa main qu’une fois: il faut -savoir ne pas abuser des bonnes choses. - -C’est le grand chambellan qui a la charge de dresser la liste des deux -cents dames privilégiées. Cette liste est soumise à la reine qui -l’examine attentivement. Un tel honneur ne s’accorde pas à la première -venue et il faut, pour en être digne, posséder toutes les garanties -d’honorabilité possibles. Toute dame qui a été une première fois admise -a le droit de présenter une autre dame. Les demandes sont adressées au -lord chambellan, à son bureau du palais de Saint-James. Une fois en -possession de toutes les demandes, c’est lui-même qui doit se renseigner -sur les postulantes. Il répond à toutes les demandes soit dans un sens, -soit dans l’autre. La formule de refus est naturellement aussi douce que -possible à l’amour-propre de la postulante. Les personnes qui reçoivent -la carte d’admission doivent aussitôt se procurer la toilette décolletée -et le manteau de Cour, d’un prix toujours très élevé; elles doivent en -outre porter le voile et, plantées debout derrière la tête, les trois -plumes blanches d’autruche qui figurent dans l’écusson du prince de -Galles. Inutile de chercher à placer ces trois plumes avec goût; -l’étiquette veut qu’elles ressemblent à une crête de perruche en colère -et ce serait s’exposer à se faire éconduire que de ne pas s’y -conformer. C’est ce qui arriva à la belle mistress Langtry, pour qui le -prince de Galles avait un faible. A grand’peine, ce dernier avait pu -obtenir de la reine sa mère que l’actrice fût admise à un drawing-room. -La belle se présenta, mais ses trois plumes avaient une disposition -artistique des plus seyantes pour son genre de beauté. Quelle ne fut pas -la surprise de la belle factieuse, lorsque, dans le salon qui précède la -salle du Trône, elle vit un fonctionnaire de la Cour s’approcher d’elle -et l’inviter à aller se recoiffer. - -Les drawing-rooms ont lieu dans l’après-midi un peu plus tard que les -levers. Les dames admises sont toujours ravies de l’honneur qui leur est -fait et il n’est pas rare d’en voir se lever dans le milieu de la nuit -qui précède la cérémonie pour commencer à procéder à leur toilette. Dès -midi, le défilé de voitures de grande remise, à laquais poudrés de -blanc, qui les amènent à la Cour, commence dans Saint-James’s Park. On -n’avance que très lentement. Il faut compter deux heures de queue pour -pénétrer dans la cour d’honneur de Buckingham. Dans l’intérieur du -palais, on défile à nouveau des heures entières entre des balustrades -dorées recouvertes de velours rouge. On traverse tous les salons entre -des barrières serpentantes jusqu’à la salle du Trône où l’on entre par -le côté. Là se tient la reine assise sur son trône, entourée de la -famille royale, la couronne ou un diadème sur la tête, la Jarretière en -sautoir et la main droite appuyée sur le bras du fauteuil élevé sur un -gradin, sous un dais de velours rouge aux armes de la couronne, surmonté -des initiales V. R. _Victoria Regina_. Ou bien elle est debout devant -le trône, et sa petite taille contraste alors avec la haute stature des -personnages en brillants uniformes qui l’entourent. - -Le chambellan, placé à la droite de la souveraine, nomme à haute voix -les personnes admises en ajoutant le mot «présentée», si c’est sa -première visite. Aussitôt, la sujette fait une profonde révérence et -présente à la reine le dos de sa main droite gantée de blanc, sur -laquelle celle-ci daigne abandonner la sienne pour la baiser. Si le -chambellan n’a pas ajouté le mot «présentée» après le nom, la personne -doit passer après la révérence. - -Ce salut est, de toutes les coquetteries déployées ce jour-là, celle à -laquelle les dames admises au drawing-room donnent le plus d’attention. -Il y a des professeurs qui gagnent leur fortune à enseigner la grâce de -la révérence de Cour. - -Les messieurs ne sont admis aux drawing-rooms que s’ils accompagnent -leur mère, fille, femme ou sœur. Ils doivent être en habit de Cour et ne -sont jamais admis à baiser la main. - -La révérence finie, on rentre chez soi ravie, et il n’est pas rare qu’en -hiver on paie l’honneur d’avoir salué la reine, ou baisé sa main, d’une -bonne bronchite contractée dans les heures de défilé. - -Une jeune fille du monde ne trouve pas facilement à se marier, si elle -n’a jamais été admise au drawing-room. En Amérique, un tel honneur vaut, -paraît-il, une dot. - -Il arrive quelquefois que la reine, fatiguée, se retire, même au milieu -de la cérémonie, et délègue à sa place le prince ou la princesse de -Galles. Dans ce cas, la déception est grande; mais on ne se décourage -pas et on en est quitte pour postuler à nouveau la faveur de -l’admission. - -Victoria reçoit ses visiteuses avec une extrême bonne grâce et elle a -pour la plupart un sourire exquis. Comme elle en a étudié soigneusement -la liste avant la cérémonie, il se peut que quelques-unes aient, par -surcroît, la faveur d’un compliment de sa bouche. Alors, cette -bienveillance royale en fait des héroïnes pendant huit jours dans les -salons. - -On compte les Parlements que la reine a ouverts en personne. Avant son -mariage et du vivant du prince Albert, elle n’était pas si avare de ses -visites; elle affrontait courageusement le trouble nerveux qu’elle -ressent chaque fois qu’il lui faut prendre la parole en public. Elle -arrivait en grand gala, dans la voiture royale, la couronne ou le simple -diadème sur la tête, faisait son entrée devant toute la salle debout, -précédée des seigneurs portant les insignes de la royauté, et prenait -aussitôt place sur le trône. D’un signe de la main, elle autorisait -l’assistance à s’asseoir et aussitôt les trois révérences du Black Rod -achevées, elle commençait à lire le discours d’ouverture d’une voix et -d’un accent qui ont fait dire à Fanny Kemble qu’elle n’avait jamais -entendu «un plus bel anglais que l’anglais de la reine d’Angleterre». Le -discours lu, la reine se levait et quittait la salle au milieu des -acclamations. - -Depuis la mort du prince Albert, la reine n’a paru au Parlement qu’en de -rares occasions, se contentant d’envoyer son message dont un ministre -donne lecture aux deux Chambres. - -La réception des souverains était, dans la première moitié de son règne, -une cérémonie à laquelle Victoria attachait la plus grande importance. -C’est ainsi qu’elle reçut entre autres, en grande pompe, l’empereur de -Russie Nicolas Ier; le roi Louis-Philippe, le premier des rois de -France qui ait visité un souverain d’Angleterre en son pays, et Napoléon -III. Elle décora successivement de sa main, à quelques années de -distance, de l’ordre royal de la Jarretière, les représentants des deux -dynasties. - -[Illustration: La Reine en 1847.] - -Aujourd’hui, lorsqu’un souverain lui écrit qu’il se propose d’aller lui -rendre visite au delà du mal de mer, elle se contente de lui indiquer -l’hôtel où il sera le plus confortablement. Elle n’est pas hospitalière, -pour la seule raison que la parcimonie et l’hospitalité à la Cour ne -peuvent aller ensemble. - -Elle fait aussi des visites aux souverains étrangers, visites politiques -ou visites d’amitié. - -Enfin la reine préside le Conseil des ordres de la Couronne avec la plus -grande solennité et donne elle-même l’investiture aux nouveaux -chevaliers. - -Toutes ces corvées, elle s’en est depuis longtemps débarrassée en les -passant au prince de Galles. Elle n’a guère gardé pour elle que la -signature des papiers d’État. - -On raconte que, dans les dernières années de sa vie, son fidèle -domestique écossais John Brown, dont une des fonctions était de sécher -la signature royale au moyen d’un tampon de buvard, a plus d’une fois -été consulté avant la signature d’un arrêt important et que, dans -certains cas, son avis a triomphé des hésitations de sa maîtresse. -Faut-il ajouter foi à ce racontar, qui n’est du reste qu’un des mille -dont ce loyal serviteur a été l’objet de la part de méchantes langues? - -[Illustration: La Reine en 1851.] - -Tels sont les multiples et divers devoirs de la reine. Elle a pu -s’affranchir de ceux qu’elle a cru pouvoir abandonner sans perdre ses -prérogatives; on ne peut nier qu’elle se soit fidèlement et -ponctuellement acquittée des autres. Elle a laissé son peuple se -gouverner lui-même, mais elle n’a pas souffert qu’on méconnaisse son -autorité. Elle a toujours vécu en parfaite harmonie avec tous ses -ministres, mais elle a su les tenir en respect et empêcher leurs -empiètements. Palmerston a su ce qu’il en coûte d’oser dépasser les -bornes. Il avait pris l’habitude de ne plus même lui montrer les -dépêches - -[Illustration: - -Phot. H. N. King. - -Buckingham.--La salle à manger.] - -qu’il recevait de l’étranger: il s’était ainsi fait le principal artisan -de la révolution qui chassa Louis-Philippe du trône de France, et avait -reconnu la légitimité du coup d’État de Napoléon III, tout cela sans -rien dire à la reine ni au premier ministre. Celle-ci se plaignit au -Parlement et exigea son renvoi immédiat du cabinet. Elle l’obtint. Cela -n’empêcha pas que, la situation politique ayant changé et avec elle -l’état des partis, Palmerston revînt au pouvoir et trouvât à la Cour de -Windsor un accueil aimable, comme si rien ne s’était passé entre la -reine et lui. - -Victoria eut cependant une antipathie profonde pour deux de ses -ministres: Peel et Gladstone. A Peel, elle ne pardonna jamais ses -attaques contre le prince Albert qu’elle adorait; quant à Gladstone, -elle se montra toujours de glace envers lui et ne lui offrit par deux -fois la pairie, à son départ des affaires, que pour la forme, honneur -que, du reste, le grand homme d’État eut l’esprit de décliner chaque -fois. - -Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme -influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une -valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi -blasonné des fortunes tout au moins obscures. - -Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en -le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs -domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances -de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette -intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les -distances, que s’explique sa popularité, non seulement dans tout le -Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les -Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels -que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les -colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la -tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles. - -Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille -d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en -est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui -faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous -London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est -qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est -restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de -Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée, -elle écrivait: - -«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous -sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations. -Cependant, je _dois_ m’y attacher.» - -Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes: -elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui, -avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le -personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour -être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne -reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les -Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des -monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de -leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur -permettrait pas de vivre. - -Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période -la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas -gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son -abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche -de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa -Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité, -cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès -qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à -son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit -généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples, -l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé, -répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc -envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa -soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services -qu’elle rend? - - - - -III - -Sur la chaise d’Édouard le Confesseur - - 70.000 livres sterling à dépenser.--Les pieds humides.--De - Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par - Whitehall.--Hipp! hipp! hourrah!--Le passé et l’avenir.--La chaise - d’Édouard le Confesseur.--L’oreiller de Jacob.--Les diamants - d’Esterhazy.--Soult et Wellington.--Le rite veut que le contenant - soit plus petit que le contenu.--Tous coiffés.--Aux uns la joue, - aux autres la main.--Médailles à la volée.--Dash aboie. - - -Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus -d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former -à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir, -n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les -intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de -1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec -l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle -avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir -emporté toutes les peintures remarquables, et avait élu sa résidence à -Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle -avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande -pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En -un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses -ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort -de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se -rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal. - -[Illustration: La Reine en 1862.] - -En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût -déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus -digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop -lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient -d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges -IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait -de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV, -très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un -million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il -fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat de la -cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million -sept cent cinquante mille francs. - -La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva -par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De -toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne -pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la -royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les -derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande -journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour -longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était -déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de -spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme -les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au -soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits -amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à -l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins. - -[Illustration: La Reine en 1865.] - -A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se -mettaient en branle, la procession commençait de sortir du palais de -Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly, -Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross, -Whitehall--au premier étage duquel tomba la tête de Charles Ier sous -la hache du bourreau--et par Parliament Street. La porte par laquelle la -reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit -une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands -corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le -maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé -par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et -il s’acquitta de sa mission avec éclat. - -[Illustration: La Reine en 1867.] - -Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus -enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle -reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses -dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme. - -Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue, joué par sir -Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au -monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les -voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux -qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation. - -Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont -sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On -la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une -longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours -violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du -cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de -Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît -très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles -d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en -face de l’autel. - -Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas -que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège -gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et -par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la -légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette -chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard Ier, elle -a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la -pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en -Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus; -elle serait devenue la propriété de l’abbaye de Scone en l’an 850, -grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la -chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard Ier à -l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse. - -Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette -occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries--le -prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,--la -reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de -Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la -reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie. -Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque -blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le -clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches -tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là, -s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs, -dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce -royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande: -Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les -cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses -cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir -l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend -alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la -reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va -jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre -religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux -qui ne lui appartiennent point. Le serment fini, la reine vient -s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale -entonne le _Veni creator Spiritus_. L’archevêque lui présente le livre -des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son -trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la -Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen -de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et -les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de -l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite -le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au -gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer -qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le -mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre -au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va -en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie -et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau -glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire. -Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes -royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de -sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous -le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses -d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se -disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au -travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout -à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de pierres précieuses. -Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine, -tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les -voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les -tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés -dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du -couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le -vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux -limites extrêmes du Royaume-Uni. - -La reine se relève alors et s’assied sur le trône. - -L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine -et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier, -l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en -son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de -la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces -paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment -de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent -ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et -embrassent celle-ci sur la joue gauche. - -Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis -les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et -vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement -devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le -plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son -nom et au nom de ses égaux en dignité. - -La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de la Maison royale, -le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à -l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser. -Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être -mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum -de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles, -à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les -demoiselles d’honneur qui assistent la reine. - -La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant -l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle -rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe -de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige -alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains, -vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle -remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et -remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous -les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège -royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au -banquet se dispersent. - -Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur -le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il -faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus -brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se -rendre compte de ce qu’il a pu être. - -Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et -illuminations. Dans toute l’aristocratie, il ne fut question pendant -quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions. - -Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son -couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre -agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été -ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la -douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle -eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais. - -Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle -aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru -embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta -l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle -s’en souvint et en voulut à la royauté. - - - - -IV - -La Maison de la Reine. - - Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de - la reine.--L’incohérence de la tour de Babel.--L’aventure d’un - ministre français très pressé.--Les emplois à la Cour et les - sinécures.--Les écuries de Pimlico.--Gants à six boutons.--Victoria - ne sait pas s’habiller.--C’est à qui ne veut pas de cadeaux.--Ce - que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes - du poète-lauréat.--L’ordre de préséance. - - -La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme -de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf -millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison -sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois -cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par -trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La -bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million -cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des -sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la -princesse - -[Illustration: La chaise d’Édouard le Confesseur.] - -de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour -l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice -douairière d’Allemagne, veuve de l’empereur Frédéric et mère de -Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent -cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille -francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille -francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de -cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille -francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent -vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la -reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière -discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative -de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale. - -Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des -gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la -naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre -intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari -de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la -situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut -rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui -arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question -de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du -Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de -froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel -se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine, -large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La -liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille -livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs. - -La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse -privée, c’est-à-dire portée à un million et demi. - -Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et -une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que -les personnes émargeant à la liste civile. - -Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le -même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence -que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis -sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point -de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On -jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant -par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de -quelques dames d’honneur. - -S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il -fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir, -s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors -dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que -leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales, -constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir -l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer -jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient -coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus -futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était -exposé à toutes les mésaventures. C’est ainsi que M. Guizot, qui avait -accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à -chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où -les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied. -Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit -une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en -présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le -coucher. - -Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le -cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment -il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite. - -La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En -premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison -royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la -comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à -Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le -continent. Le département du chambellan est aussi important; mais, -tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le -chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a -sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de -service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers -distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son -adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre -privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le -peintre de marine de Sa Majesté, le gardien des tableaux, le champion -de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de -la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les -différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor, -Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew, -Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est -à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois -médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire, -trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste -attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés -au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de -Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme -l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine. -Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans -l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres -à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours -aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de -chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux. - -Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un -noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est -chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses -scribes l’exacte comptabilité. - -Un des départements les plus importants est celui du maître de la -cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure -actuelle au duc de Portland, de richissime réputation. De même que le -chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le -grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous -ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires, -titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages -d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la -couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des -valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement -des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand -veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les -vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer. - -Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une -duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de -la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses -chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à -coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour -d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine -ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire -de ses toilettes soit toujours tenu à jour. - -La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des -couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez -mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai -qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les -premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour -cela qu’elle affecte un si grand dédain de la parure? Quoi qu’il en -soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le -nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à -la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète -relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à -l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants -d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on -ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette -plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de -gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette -parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la -femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se -proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité -domestiques. - -Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires -des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la -garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la -reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs, -d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour -ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout, -tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner -prise au ridicule. - -La reine reçoit chaque année un certain nombre de châles en cachemire -des Indes qu’elle distribue aux personnes qu’elle veut honorer. C’est -chez elle une manie d’offrir un châle, à tel point que le prince de -Galles s’amuse lui-même de cette manie. - -Un jour, aux régates d’Henley, le prince se trouvait en compagnie de -charmantes actrices, entre autres d’Hellen Terry, à bord d’un bateau de -plaisance loué pour assister aux courses. Une des jolies femmes de la -compagnie de l’héritier du trône, crut reconnaître la reine sur un autre -bateau. Le prince n’avait pas le moindre doute sur l’absence de la -reine. Il consentit cependant, sur les instances de l’actrice, à -regarder avec sa jumelle, la personne qu’on lui signalait. - ---Je crois que vous faites erreur, dit-il. - -Au même moment, la personne en question se levait pour passer son châle -à sa voisine. - ---Oh! fit le prince, je crois bien que vous avez raison, car la voilà -qui distribue ses châles. Ce ne peut donc être que la reine. - -Avant de quitter ce chapitre de la Maison de la reine, nous citerons -quelques exemples de sinécures dont l’existence remonte au bon vieux -temps, qui n’ont plus aucune raison d’être de nos jours et qui -continuent d’être grassement rémunérées par la liste civile. Le champion -de la reine, par exemple, dont l’unique fonction est, le jour du -couronnement, de déclarer publiquement qu’il est prêt à ramasser le gant -de quiconque contestera les droits au trône de son souverain ou de sa -souveraine et le gentleman de la Baguette Noire, Black Rod, dont la -fonction consiste à faire trois révérences à reculons au moment où la -reine ou son représentant va donner lecture du discours du trône à la -Chambre des lords, touchent le premier, 6,000 francs, le second 50,000 -francs par an; par contre, le poète lauréat, pour qui ce n’est pas -toujours une sinécure - -[Illustration: La Reine en 1867.] - -que de célébrer les vertus du souverain, a les mêmes appointements que -le dernier des sous-dentistes. - -Chacun des membres de la famille royale a, ainsi que la reine, une -petite Maison sur laquelle vivent un nombre considérable de parasites. - -La préséance veut que le prince de Galles vienne immédiatement après la -reine. Jusqu’aux arrière-petits-fils de la souveraine, tous les membres -de la famille royale passent avant l’archevêque de Cantorbéry, qui a -pourtant le pas sur le grand chancelier, le président du conseil, le -garde des sceaux, le grand chambellan, le maréchal de la Cour et -l’intendant de la Maison royale. Puis viennent les ducs d’Angleterre -d’abord, d’Écosse ensuite, et d’Irlande enfin, prenant rang dans chaque -catégorie suivant la date de la création de leurs titres. Les marquis -ont le pas sur les fils aînés des ducs; les comtes sur les fils aînés -des marquis; les évêques prennent rang après les vicomtes; les barons -ont le pas sur les fils aînés des vicomtes et les fils puînés des -comtes. Après la noblesse viennent les commandeurs des différents ordres -de la Couronne, de la Jarretière d’abord, puis du Chardon, du Bain, de -Saint-Michel et de Saint-Georges, de Saint-Patrick et les ordres de -l’Inde. Suivent le chancelier de l’Echiquier, le premier juge du banc de -la reine, les juges des cours d’appel. Viennent ensuite les baronnets, -les simples chevaliers de l’ordre de la Jarretière, du Bain, de l’Étoile -de l’Inde, de l’ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges, ceux de -l’empire des Indes, les simples compagnons de ces différents ordres -viennent ensuite. Ils sont suivis des fils puînés des baronnets, des -fils puînés des chevaliers et ce sont les gentlemen ayant droit au port -de l’épée qui ferment la marche. - -Les femmes prennent le même rang que leurs maris ou frères; si elles se -sont alliées par le mariage à un pair d’un titre moins élevé qu’elles, -elles perdent, par conséquent, leur rang pour prendre celui de leur -mari. Une fille de pair ayant épousé un roturier, garde son rang de -naissance. Les filles de pairs prennent rang immédiatement après les -femmes de leurs frères aînés et avant les femmes de leurs frères puînés. - -La reine a toujours tenu la main à ce que l’ordre de préséance fût -scrupuleusement respecté dans toutes les cérémonies officielles. - - - - -V - -La Cour de Saint-James. - - Le vieux Saint-James.--Les _Merry wives of - Windsor_.--L’assainissement.--Les Mémoires d’un vieil Anglais - parisiennant.--Reine et Empereur.--Le thé sous la feuillée.--A la - table royale.--Les Yeomen de la garde du corps.--La partie de - whist.--Le coriza de la comtesse de Bunsen.--Les petits cheveux de - la princesse de Galles.--Les divorcées.--L’oreiller de peau du - vieux duc de Cambridge.--_No smoking._--Le mot de Napoléon III.--La - loi des contrastes. - - -Quoiqu’il y ait beau temps que les souverains d’Angleterre ont déserté -l’ancien palais vieux jeu de Saint-James, à peine bon pour devenir un -musée d’armures, comme la vieille Tour de Londres, la Cour d’Angleterre -a gardé le nom officiel et diplomatique de Cour de Saint-James. Le monde -des diplomates tient à ses habitudes. Laissons-le satisfaire cette -fantaisie, et qu’il soit entendu que la Cour de Saint-James signifie la -Cour d’Angleterre, soit à Buckingham, soit à Windsor, partout ailleurs, -en un mot, qu’à Saint-James. - -Depuis la reine Marie-Anne, l’Angleterre n’avait pas été sous le joug -féminin. Il fut donc nécessaire, en 1837, à l’avènement de Victoria, de -remodeler les usages de la Cour. Ceux en honneur du temps de son aïeul -et de ses oncles étaient en effet loin de convenir à la Cour d’une reine -jeune et vierge. C’est lord Melbourne qui dut se charger de ce soin. - -La politique pourvut naturellement à un certain nombre d’emplois; on -obéit aux convenances pour donner des titulaires aux autres. Il fut -décidé que les lords, écuyers, grooms et demoiselles d’honneur -habiteraient le château de Windsor tant que la reine y serait, et que le -château serait évacué dès que la reine le quitterait. C’était surtout en -l’absence des souverains qu’on s’égayait à Windsor, comme pour ne pas -laisser s’affaiblir la légende mise en honneur par la comédie de -Shakespeare. - -On établit une stricte discipline dans le roulement du service -d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par -deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames -attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des -autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour -dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée. - -Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer -d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de -ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la -maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa -quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a -retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la -Cour dans les premiers mois qui suivirent l’avènement de Victoria. Ce -personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison -royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de -consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il -avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur -donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très -fidèlement le milieu qui nous occupe. - -«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers, -seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui -mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande -terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais -en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est -avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a -plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une -seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et -gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des -Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique -beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes -et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le -cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington -et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service -enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers -et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de -Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine -elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et -observateur; elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de -son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si -par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son -propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son -tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent -même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au -galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour, -en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée -suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir -au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et -simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du -commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec -sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de -son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval, -mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à -tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son -aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur -une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout -ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le -château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa -toilette avant le dîner.» - -A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été -prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du -chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des -appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force - -[Illustration: La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le -tableau de Winterhalter.] - -pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en -quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces -dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge -des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de -Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté. - -A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se -dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle -est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux -costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa -création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné. -Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres -du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol -de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de -parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur -capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus -de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à -celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la -famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans -l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son -nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la -Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que -la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une -histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare -sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde -met le nez dans son assiette, ne sachant plus quelle contenance avoir. -Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs -vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres -gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter -seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt -en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist, -avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la -soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La -reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui -ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à -jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière -elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A -onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes -invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par -les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare -de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train. - -La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de -wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été, -par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la -route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages. - -La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du -château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture; -mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne -pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à la chapelle -et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des -grenadiers de la garde du corps. - -La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils -de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques -mots de bienvenue de la fenêtre du premier. - -Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de -l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à -table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de -ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa -fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et -c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude. - -La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas, -elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les -vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du -prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines. -De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham -Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande -salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets -étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique -vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait -des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de -Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus -brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on -n’y était admis, après y avoir été invité, qu’à la condition de ne s’y -présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour. -C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement -les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre. -Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant -toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire -d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir -sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était -alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi -gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à -incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques. -Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de -Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces -exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté -daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement -faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus -souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait -alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de -luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à -Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de -la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de -l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux -ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient -l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale. - -Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfois les seigneurs -et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les -frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la -Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il -n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de -leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit -souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce -souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa -Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses -mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la -connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du -tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore -bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait. - -Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la -plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le -prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis -cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le -prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute -rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se -montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de -Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la -reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de -prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau -de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de -mouchoir. - -Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisit en -Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour -crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la -reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit -dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter. - -Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames -divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de -tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle -décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une -demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les -dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la -divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument -irréprochable. - -La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la -Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut -supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent -d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de -conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la -littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de -chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons -appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de -la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le -dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la -conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du -dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez -souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service -est généralement - -[Illustration: La Reine en 1882. - -(Phot. Russell and sons.) -] - -irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand -écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands -dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord -intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au -son du _God save the Queen_, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit -par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand -silence. - -A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de -telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les -rétrécir suivant les besoins du moment. - -La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans -l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking -strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui -ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus -ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des -seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour -faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait -qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La -défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de -Sa Majesté. - -Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du -vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données. -Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le -reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée -de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongée dans de -mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires. -Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe -devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne -partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise -montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement -abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa -famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à -la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par -extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter. - -Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait -meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé, -car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes -qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à -tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine. - -Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air -pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la -mort du prince Albert, on y meurt d’ennui. - -La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la -Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de -son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir -prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine, -ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date -faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle est la première à -souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier -la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home -écossais en horreur? - -L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année; -elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les -choses soient ainsi: _God save the Queen_! - - - - -VI - -A la conquête d’une autre couronne. - - Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.--Premier - voyage du prince Albert en Angleterre.--Le manuscrit de Voltaire et - la rose des Alpes.--Deuxième voyage.--La reine arrête son - choix.--Déclaration à l’Anglaise.--Le doigt du vieux Léopold et de - son _alter ego_ le baron de Stockmar.--La situation du prince - Albert discutée à la Chambre des lords.--Un mari aux enchères.--Les - délégués de la nation anglaise à Gotha.--Les fêtes de - Gotha.--Douloureuse séparation.--Mal de mer.--L’arrivée à - Buckingham Palace.--Le serment luthérien.--La couronne de - myrthes.--Noce et lune de miel. - - -Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis -qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du -bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède -ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un -époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue. - -Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors -en âge d’être mariés. On parlait pour la jeune reine de tous ceux dont -l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu -d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune -prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la -reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de -souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait -impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais, -l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En -dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands -et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre. - -Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de -s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de -Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut -habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la -jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert, -de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une -correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de -Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois, -avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union. -Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à -faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère -Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes -gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à -une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un -malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, que le prince Albert -avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour -de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans -aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert, -ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à -Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la -jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations -épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à -l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la -Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire, -tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il -lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans -vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous -assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile! -Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts -vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les -affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le -cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer -l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le -choix de sa nièce. - -En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent -reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi -Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les -recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures -et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle -leur fit un accueil des plus chaleureux. - -[Illustration: La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811), -d’après le tableau de W. C. Ross.] - -Comme leurs bagages n’étaient pas encore arrivés, ils durent s’abstenir -de paraître au dîner; mais ils vinrent au salon dans la soirée et le -prince Albert dut y faire son effet, car, le soir même, Victoria -répondait à la lettre de Léopold et y déclarait que son cousin «Albert -est des plus séduisants». - -Le charme dut même opérer rapidement pendant les quatre jours qui -suivirent et que la reine passa dans l’intimité des deux jeunes gens, -car, le 15 octobre, elle faisait part à lord Melbourne de la résolution -qu’elle avait prise de se marier. Le bon Mentor lui répondit: «Je vous -approuve; une femme ne peut vivre seule dans n’importe quelle position». -Il restait à faire savoir au principal intéressé qu’il était l’élu et la -déclaration n’était pas des plus commodes. Elle se fit cependant très -naturellement, si nous en jugeons par le souvenir que Victoria elle-même -en a consigné dans ses mémoires. - -«A midi et demi, écrivit-elle, j’envoyai chercher Albert. Il vint dans -mon cabinet où je me trouvais seule et, après quelques minutes -d’hésitation, je lui dis qu’il devait bien se douter des raisons pour -lesquelles je l’avais fait venir et qu’il me rendrait très heureuse en -voulant bien consentir à un de mes désirs, lequel était qu’il m’épousât. -Il n’y eut aucune hésitation de sa part et il reçut ma proposition avec -les plus grandes démonstrations de bonté et d’affection...... Je lui -dis que j’étais tout à fait indigne de lui..... Il me répondit qu’il -serait trop heureux de passer sa vie à mes côtés.--Je le priai alors -d’aller chercher son frère Ernest, ce qu’il fit. Nous lui annonçâmes -notre accord; il nous félicita l’un et l’autre de notre choix et en -parut très heureux.» - -Le lendemain de la déclaration, le prince Albert, encore sous l’émotion -de la nouvelle qui engageait sa vie, écrivait au baron Stockmar: «Je -suis trop bouleversé pour vous en dire plus long; mais mon cœur nage en -pleine félicité». - -Pendant ce temps Victoria faisait part de sa décision au roi Léopold, en -ces termes: «Je l’aime déjà plus que je ne saurais dire; je me sens -prête à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le -sacrifice (car j’estime que c’est un très grand sacrifice qu’il me fait) -aussi facile que possible». Elle demandait qu’on lui gardât le secret de -son inclination, jusqu’à ce qu’elle eût eu le temps d’en faire part à -son Conseil privé. - -Elle attendit pour cela que les princes eussent quitté le Royaume-Uni. - -Cependant le prince Albert réfléchissait aux difficultés de sa nouvelle -situation et à l’homme qu’il devrait être pour aplanir toutes les -difficultés. - -Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le -reste de ses jours: - -«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en -même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et -sans nuages.» - -Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner -du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature -représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle -annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session. - -De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec -enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On -lui composa sa maison. Il eût désiré qu’on ne l’entourât que de -personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en -politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence -sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut -pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le -prince en fut froissé. - -Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message -de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de -leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec -le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa -qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la -foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord -Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son -mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la -déchéance du trône de ses ancêtres. - -La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du -futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le -prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège. -Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il -fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa -de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de -la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir -son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit -750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que -très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans -cette discussion; on y dit notamment que la reine avait dû payer £ -50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince -consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile, -qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit -qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire -beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit -la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément -blessée. - -Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas. - -En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour -aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière -et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une -cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha. - -Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation -d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du -duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son -chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère -l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise -l’attendait. Il prit place à bord de l’_Ariel_. La traversée lui fut -dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade, -qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue -d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à -Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à -la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt -prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le -lundi, 10 février, deux processions splendides se dirigeaient à la -vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une -foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La -première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne -portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et -de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs -lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait -suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en -Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette -cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et -de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste. -Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte -de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or -enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand -cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert -par la reine. - -Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré -et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le -rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes. - -L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre -trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince -Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse -de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres, -officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes, -trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine, -faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleure humeur, ce -qui fit dire au _John Bull_, journal tory satirique, qui était le -_Punch_ de l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en -donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien -coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti -conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine -pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de -Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti -dans l’assistance. - -L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine. -Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la -soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha -tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui -poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et -je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de -mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais -je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les -affaires autres que celles de l’État». - -Il fut fait comme elle l’avait désiré. - -Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule -procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté -de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle. -Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du -couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient -une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur -langage anglais que comme - -[Illustration: - -Buckingham.--Le lac et les pelouses. Phot. H. N. King. -] - -l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le -temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante, -et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie. - -Après le lunch, les jeunes époux partirent passer deux jours à Windsor, -courte lune de miel, au bout de laquelle ils revinrent à Londres -assister aux réjouissances organisées en leur honneur. Jamais la reine -n’avait paru plus radieuse de gloire, de beauté et de bonheur. - -Le mariage de Victoria fut le point de départ de trois coutumes qui se -sont perpétuées en Angleterre: on cessa de se marier le soir ou la nuit, -on se maria désormais dans la matinée; on ajouta des myrthes et des -roses aux fleurs d’oranger dans les couronnes des fiancées; après le -mariage, on prit l’habitude de laisser les mariés à eux-mêmes pendant -quelques jours et cette coutume fut à ce point goûtée des jeunes époux -que la durée de la lune de miel ne fit que s’allonger depuis. - -Le dernier mariage royal avant celui de Victoria avait été celui de -George III, qui avait épousé la reine Charlotte à minuit et avait -présidé au lever le lendemain à dix heures. L’étiquette ne connaît plus -aujourd’hui de telles férocités. - - - - -VII - - -Les palais de la reine. - - I.--BUCKINGHAM PALACE - - Histoire du palais.--La première tasse de thé bue en - Angleterre.--Visite à travers les salons.--Souvenirs et - curiosités.--Superbe collection artistique.--L’investiture de - Napoléon III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.--Les - mémoires tristes du palais. - - - II.--WINDSOR CASTLE - - Guillaume le Conquérant veut un château.--Édouard III a trouvé un - moyen de s’en construire un plus grand.--Le parc.--La terrasse.--La - forêt.--Les appartements privés de la reine.--Les appartements - d’apparat.--La salle de Waterloo.--Jean de France et - Louis-Philippe.--Les étendards de Crécy et de Waterloo. - - -Dans l’espace de temps qui s’écoula entre son avènement et son mariage, -la reine n’était jamais si heureuse que lorsqu’elle pouvait quitter -Windsor pour revenir à Londres, à Buckingham Palace, et c’était toujours -avec tristesse qu’elle abandonnait la capitale pour retourner à ce -qu’elle ne considérait alors que comme une villégiature. Ses sentiments -ne devaient pas tarder à se modifier profondément. - -[Illustration: - -Buckingham.--Le petit salon de la Reine. Phot. H. N. King. -] - -Les tracas du pouvoir et les intrigues des partis devaient bientôt lui -faire prendre en dégoût, malgré leur splendeur, l’une et l’autre de ses -demeures officielles et la faire désirer posséder un home - - Où de n’être plus reine on eût la liberté. - -Une description sommaire du palais de Buckingham, une évocation des -souvenirs qu’il renferme, permettra de mieux suivre les événements qui -s’y sont déroulés. - -Le lieu sur lequel a été bâti le palais s’appelait, à la fin du XVIIe -siècle, Mulberry Gardens, à cause de la nature plantureuse de ses -mûriers. Lord Artington y avait fait bâtir une maison de campagne, -d’aspect simple, sans prétention, célèbre par la première tasse de thé -importé en Angleterre et qui a été bue dans ses murs. Lord Artington -avait rapporté de Hollande une livre de ces feuilles précieuses qu’il -avait payée trois livres, 75 francs, et il avait invité une bande d’amis -à venir goûter à cette boisson chinoise. C’est là le point de départ en -Angleterre d’un usage qui défierait aujourd’hui toutes les révolutions, -tant il fait partie intégrante de la vie anglaise. L’usage de cette -boisson a dans beaucoup de maisons tourné à l’excès et c’est à la -consommation excessive du thé que les dames anglaises doivent leur -sveltesse et aussi, affirme-t-on, leur teint couperosé. - -En 1703, le duc de Buckingham acquit la propriété de lord Artington et -bâtit, sur l’emplacement de la maison, une demeure beaucoup plus -importante, d’un aspect princier. George III, devenu roi, s’en éprit et -en offrit au duc £ 21.000. Le marché fut aussitôt conclu et le roi put -quitter le vieux palais de Saint-James pour venir habiter ce qui -s’appelait déjà Buckingham Palace ou le palais du duc de Buckingham. En -1775, il fut donné à la reine Charlotte par acte du Parlement et c’est à -partir de ce moment que la reine y tint ses drawing-rooms. - -[Illustration: - -Phot. H. N. King. - -Buckingham.--Les appartements de la Reine.] - -Un peu avant la mort de George III, l’édifice donna des signes de -décrépitude. Le Parlement vota à George IV les fonds nécessaires pour sa -réparation; mais le nouveau roi avait la manie de bâtir et il prétendit -qu’il fallait faire autre chose que ce qui existait, le palais de -Buckingham étant «indigne du premier gentleman du monde qu’est le - -[Illustration: - -Buckingham.--Le salon bleu. Phot. H. N. King. -] - -roi d’Angleterre». Le Parlement fit la sourde oreille et, comme -l’architecte avait un mandat étroitement impératif, il ne put se plier -aux exigences du monarque, à qui d’ailleurs la mort ne laissa pas le -temps de mettre à exécution ses projets extravagants. - -Guillaume IV, qui lui succéda, détestait Buckingham Palace et n’a jamais -voulu l’habiter, de sorte que tous les projets de restauration -s’évanouirent avec George IV. - -Ce ne fut donc qu’après l’avènement de Victoria, lorsque la jeune reine -quitta Kensington Palace, que Buckingham devint réellement et pour la -première fois résidence royale. Sous le prince Albert, qui était un -architecte amateur d’un goût sûr, il subit des agrandissements dans la -partie est, la chapelle privée sortit de terre; on y dépensa £ 125.000 -et, à défaut de beauté, on lui donna ce qui lui manquait, la grandeur de -dimensions, les décorations imposantes qui distinguent un palais d’un -château. - -L’extérieur, comme on peut le voir par la gravure que nous en publions, -n’a rien de remarquable, à part la grille d’entrée qui est, paraît-il, -l’œuvre de serrurerie d’art la plus remarquable de notre époque et a -coûté à elle seule 3.000 guinées, soit 78.750 francs. - -Elle nous fait pénétrer dans une cour qui donne accès au palais par un -portique supporté par des colonnes doriques et corinthiennes. - -La première salle dans laquelle nous pénétrons a été baptisée la «salle -de marbre». Elle mesure 30 pieds sur 50, environ 9 mètres sur 15. Une -double rangée de colonnes d’un seul morceau de pur marbre de Carrare, -d’environ 4 mètres de haut, soutiennent le plafond composé d’armoiries -finement peintes, bleu de roi, rouge, vert et or. Aux quatre angles, -dans des niches, des statues de marbre blanc. Quelques marches -conduisent de cette salle à une autre beaucoup plus petite où l’on voit -une cheminée remarquable, dans laquelle se trouve enchâssée une horloge -de cuivre de Vulliamy, surmontée d’une couronne et des armes royales. La -galerie des sculptures ouvre sur l’antichambre: c’est une très belle -salle de 46 mètres de long dont le plafond est supporté par 42 colonnes -corinthiennes; elle est ornée de bronzes classiques sur piédestaux. De -chaque côté de superbes consoles supportent des vases de marbre très -artistiques. Au bout de la galerie se trouve l’escalier des ministres, -qui sert à la famille royale les jours de drawing-room. - -De la galerie on pénètre dans une suite d’appartements. La première -salle est celle dite de Carnavon; son ameublement est en acajou plein et -cuir; elle est ornée de bustes de conquérants romains. Cette salle -contient des peintures remarquables, signées Van Somer, Huyssmans, -Philippe de Champaigne et Taylor. - -De là on passe dans la salle 44, à cause de l’année dans laquelle elle -fut décorée à neuf pour la réception de l’empereur de Russie. Belles -porcelaines de Sèvres, peintures remarquables: parmi ces dernières, le -portrait grandeur naturelle de Nicolas par Coxton Krüger, Léopold Ier -de Belgique par Winterhalter; la reine Louise de Prusse, le duc de -Wurtemberg, le premier duc de Saxe-Cobourg, Frédéric, roi de Saxe, et -Louis-Philippe de France. - -Cette salle ouvre sur la Bibliothèque, suivie de la salle du Conseil, -laquelle sert de salle de banquet dans les grandes occasions. C’est là -qu’a été servi le banquet du Jubilé de 1897. Les jours de drawing-room, -sa situation centrale la désigne comme vestiaire. L’ameublement en est -en cuir de Cordoue et tapis de Bruxelles; deux superbes buffets, -porcelaines magnifiques de Sèvres, de Dresde, de Chelsea, aux couleurs -bleu de roi, vert pomme, bleu de Vincennes et rose du Barry. Au centre, -une superbe table romaine en mosaïque représentant l’histoire des -fondateurs de Rome, Romulus et Rémus: ce meuble, dont le pied est en -marbre noir, a été offert à la reine Victoria par le Pape Pie IX à -l’occasion de la visite au Vatican du prince de Galles actuel. Vases -orientaux et terres cuites offerts par Napoléon en souvenir de -l’exposition de Londres de 1851. - -La salle 55 est un salon en bois de rose et or. Les peintures, signées -de C.-H. Thomas, représentent la revue du Champ-de-Mars, lors de la -visite de la reine et du prince consort à Napoléon III et enfin la -cérémonie d’investiture de Napoléon III dans la salle du Trône du -Palais. - -De là on est introduit dans la salle de déjeûner des dames de la Cour. -L’aspect de cette salle est sévère avec sa vasque de marbre au pied de -granit rouge, toujours garnie de fleurs. Le plus bel ornement est un -tableau de Winterhalter, de grande composition, représentant la reine et -le prince consort, entourés de cinq enfants, leurs cinq premiers nés. - -La salle à manger de la Cour est contiguë à cette dernière; elle sert de -vestiaire au corps diplomatique les jours de drawing-room. L’ameublement -est en acajou espagnol massif rehaussé d’or; les tapis sont de Turquie. -Le plafond est supporté par des colonnes ioniennes en marbre. Entre les -fenêtres, des bustes de rois. Cette salle s’ouvre sur le corridor qui -mène à la chapelle privée, richement décorée, de style allemand. -L’autel, en face duquel s’élève le trône sur des gradins, est très -simple; une magnifique tapisserie des Gobelins, représentant le baptême -du Christ, lui sert de fond. - -De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La -visite des appartements inférieurs est terminée. - -Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre -blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands -appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et -meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de -drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le -grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de -cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de -présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres -de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène -monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de -la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de -plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de -gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre -dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle -qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie -du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence, -l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus -riche de tous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux -vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte -dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la -reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille -royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des -portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter. - -Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le -visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans -cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de -dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur -l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le -jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de -velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé -sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à -la reine. - -L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans -lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles -flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a -commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de -Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc. - -Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique, -du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là -que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a -retracée dans une lettre à sa mère. - -Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir -de son mariage, et elle n’y fait aujourd’hui que de très courtes -apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu -les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals -costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties -brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il -faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans -les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux -innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de -raconter une histoire. - -C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment -l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie. -Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la -Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la -vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire. - -Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis -l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent -dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour -de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse -progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses -deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au -point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des -quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de -Cambridge eurent une conduite exemplaire. - -Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un -règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria. - -[Illustration: - -Windsor.--Les terrasses. Phot. H. N. King -] - - * * * * * - -Il y a quelque chose comme huit cents ans que le château de Windsor sert -de résidence d’été aux souverains d’Angleterre. Il faut remonter à -Guillaume le Conquérant pour trouver l’origine de cet antique -château-fort, bizarre assemblage de tous les styles, auquel chaque -siècle a légué quelque chose de son goût. Windsor est situé dans le -comté de Berk, à 35 kilomètres ouest de Londres, sur la rive droite de -la Tamise, tandis qu’Eton, l’école de la noblesse, est située sur la -rive gauche et n’est séparée de la ville royale que par un pont. - -Le territoire de Windsor avait été donné par Édouard le Confesseur, à -l’abbaye de Westminster. Sous les abbés, le pays avait été initié à -l’agriculture et nourrissait toute une population industrieuse et -honnête. Vint Guillaume le Conquérant, qui s’empara de tout, décida de -se construire un château sur la colline qui domine de sa pente douce la -vallée de la Tamise, et de couvrir les environs d’une épaisse forêt. -Plus tard, Édouard III, voulant augmenter le domaine royal, et surtout -agrandir le château, fit recruter des ouvriers qu’il obligea à -travailler. Pour s’assurer leur concours aussi longtemps qu’il le -voudrait, il édicta des pénalités sévères contre quiconque hébergerait -un de ses ouvriers, ou lui fournirait les moyens de vivre par le travail -ou autrement. - -Chaque souverain a depuis contribué à l’embellissement du château -jusqu’à Georges IV, qui y dépensa plus de 21 millions de livres pour le -mettre en son état actuel. La chapelle Saint-George est un véritable -bijou d’architecture ogivale et l’échantillon le plus exquis du style -du XVe siècle. Sa crypte sert de tombeau à un certain nombre de rois -d’Angleterre. - -Le parc qui entoure le château n’a pas moins de 100 kilomètres de -circuit; sa magnifique terrasse, qui mesure 575 mètres de largeur, est -ornée de statues de bronze et de marbre. De la tour du milieu du -château, sur laquelle flotte l’Union-Jack, la vue s’étend sur douze -comtés. Sa forêt, immortalisée par le poète de génie Pope, est une des -plus belles d’Angleterre. - -Les appartements privés de la reine occupent à peu près toute la partie -est du château. La chambre à coucher et le boudoir de Sa Majesté ont une -magnifique vue sur le grand parc. Tous les appartements donnent sur le -grand corridor de 152 mètres, où M. Guizot s’égara si comiquement dans -la nuit qui suivit l’arrivée de Louis-Philippe. Les peintures qui le -garnissent du haut en bas et de chaque côté, représentent des événements -relatifs à la famille royale: ce sont des baptêmes, des confirmations, -des mariages de princes et de princesses. - -Une suite d’appartements tendus de satin contiennent des merveilles en -porcelaines artistiques, dont bon nombre de la manufacture de Sèvres, -lesquelles avaient été destinées à Louis XVI. Cette partie des -appartements renferme de précieux souvenirs, entre autres la petite -châsse où est conservée la vieille bible du général Gordon avec la page -marquée où il en était resté lorsque la mort vint le surprendre. La -reine, à chaque retour à Windsor, a coutume de rouvrir le livre à cette -page et de lire à haute voix un verset. Nous ne dépeindrons pas les -salons vert, - -[Illustration: Windsor.--Le salon d’audience.] - -violet et blanc, tendus de soie et dont la superbe collection de Sèvres -bleu de roi, achetée par George IV, constitue la plus grande richesse. -On l’évalue à 200.000 livres sterling. Dans le salon violet se trouve le -piano sur lequel Victoria prit ses premières leçons et qu’elle avait -voulu un jour fermer à clé à jamais, pour se dérober à la torture qu’il -lui faisait subir. - -La salle à manger privée de la reine est désignée sous le nom de chambre -octogonale; elle est de pur style gothique, en chêne sculpté dans la -masse. Quelques beaux tapis des Gobelins garnissent les murs et, -croyons-nous aussi, _la Rixe_ de Meissonnier. La reine ne dîne dans -cette salle qu’en intimité et lorsque ses invités ne sont pas plus -nombreux que sept. On voit, dans cette salle, _le Bol de punch_, par -Flaxman, don de George IV, lorsqu’il était prince régent. La salle -d’audience privée de la reine est surtout remarquable par ses portraits -de famille. La chambre des tapis, qui servait de chambre à coucher à la -fille aînée de la reine, plus tard impératrice Frédéric d’Allemagne, est -ornée de quatre tapisseries des Gobelins, représentant les quatre -saisons, don de l’empereur Napoléon III, ainsi que tout l’ameublement, -en tapisserie de Beauvais. - -Parmi les appartements d’apparat, que le public est admis à visiter une -fois par semaine, lorsque la reine n’habite pas le château, nous -citerons la salle du Trône et le trône d’ivoire, remarquablement -sculpté, offert à la reine par le Maharajah de Travancore et la grande -salle de banquet, dite salle de Waterloo, où se trouve toute une riche -vaisselle d’or, d’une valeur inestimable. C’est dans cette salle que -fut reçu Louis-Philippe, le 8 octobre 1844. Le prince consort et le duc -de Wellington étaient allés au-devant de lui à Portsmouth. La reine -descendit jusqu’au bas du perron pour le recevoir. On cultivait alors -l’alliance française et le prince Albert excellait à trouver des -prévenances pour le roi. - -Louis-Philippe fut ravi: il oublia sans doute que la rançon d’un roi de -France avait payé cette salle; qu’il était le premier roi de France à -fouler au pied le sol de la cour du château, depuis le roi Jean -prisonnier; il passa donc gaiement sous les étendards glorieux des -Marlborough et des Wellington et devant les portraits des membres du -Congrès de Vienne, réuni après la défaite des armées françaises à -Waterloo, pour arriver jusqu’à sa place. Pour comble d’ironie, le pauvre -roi vint le lendemain plier le genou devant le trône d’ivoire de -Victoria, qui, devant le concile de l’ordre, l’avant-dernier en date, -l’arma chevalier de l’ordre de la Jarretière, ordre créé par Édouard III -pour célébrer sa victoire de Crécy sur la France. Victoria avait-elle eu -quelque part à la composition du programme? En tout cas, la reine -d’Angleterre ne brilla pas, ce jour-là, par le tact dont elle a donné -maintes preuves en d’autres occasions. Peut-être Louis-Philippe se -rendit-il compte, dans la suite, du rôle ridicule qu’il était allé jouer -à la Cour de Windsor et s’en vengea-t-il, en faisant échouer les efforts -de la diplomatie anglaise, échec que d’ailleurs il paya de son trône? -Toujours est-il que la cordiale entente ne fut pas de longue durée. -Napoléon III reçut quelques années plus tard le même cordon de la -Jarretière, mais on eut cette fois la - -[Illustration: - -Phot. H. N. King. - -Windsor.--La grande salle de réception.] - -pudeur de le lui remettre à Buckingham, loin de ces souvenirs pénibles à -une âme française. - -C’est dans la même salle de Waterloo que la reine recevait dernièrement -son petit-fils Guillaume II, dont elle crut prudent de s’assurer la -bienveillante neutralité, au moment de tenter l’écrasement des -républiques du Transvaal et d’Orange dans la guerre que l’histoire -enregistrera vraisemblablement sous le titre de guerre des mines d’or. - -Tels sont les deux palais officiels de la reine. Le seul titre de palais -officiel indique suffisamment que ce n’est pas là qu’il faut chercher à -surprendre Victoria dans l’intimité. Là elle s’est toujours montrée -reine et rien que reine. La raison d’État l’a obligée de cacher ses -sourires et de dissimuler ses larmes. Une seule personne lui en avait -rendu le séjour moins amer, c’était le prince Albert, et c’est là -qu’elle le perdit, le 14 décembre 1861. - - - - -VIII - -Les Homes de la Reine. - - - I.--OSBORNE HOUSE - - Le manoir d’Eustache Mann.--Les attentions de l’époux et du père de - famille.--Le cottage suisse et ses neuf jardinets.--A la cuisine - des princesses royales.--La chambre indienne.--Vertus domestiques. - - - II.--BALMORAL CASTLE - - Sur les bords de la Dee.--Magnifique panorama.--La vie dans les - montagnes.--Idylles et jours tragiques.--La dépêche du - Zululand.--Au milieu de ses souvenirs. - - -Buckingham et Windsor sont les palais dorés où la reine est prisonnière -de la Constitution; Osborne et Balmoral, ce sont les homes, c’est-à-dire -les lieux où elle vit, où elle aime, où elle est elle-même, où elle -vient chercher la force de jouer l’autre personnage qu’elle représente. -Osborne et Balmoral sont dans des sites recherchés pour la santé de -l’époux, découverts par lui; les plans des deux châteaux sont sortis de -son cerveau; il s’est ingénié à en faire des nids, où l’on respire à -pleins poumons, dans l’intimité des personnes chères, sans contrainte, -mais avec le décorum qui convient à la dignité royale. - -Depuis leur mariage, la reine et le prince consort s’étaient dit bien -souvent qu’il leur faudrait un home, où voir grandir leurs enfants au -bon air et s’occuper de leur éducation. La santé du prince Albert était -jugée assez délicate et les médecins estimaient qu’elle profiterait d’un -séjour prolongé à la mer. Les prédécesseurs de Victoria avaient bien eu -des résidences au bord de la mer; mais aussitôt leur présence avait fait -des plages de leur choix des lieux à la mode dont la grande vie, -toujours à l’affût de distractions, venait aussitôt chasser le calme. -Comme le couple royal accompagnait le roi Louis-Philippe jusqu’à -Portsmouth, sir Robert Peel attira l’attention du prince sur Osborne. A -priori, l’idée d’un home en ce lieu lui sourit. Il se dit qu’en -choisissant une île, eût-elle 30 kilomètres sur 20, il aurait plus de -chances de voir respecter son amour de la tranquillité. Le prince Albert -alla donc faire un tour à l’île de Wight en 1845, dans le Solent, en vue -de Portsmouth, le grand port militaire de l’Angleterre. Il y vit le -manoir d’Eustache Mann, célèbre par les luttes de Charles Ier contre -son Parlement. Avec son architecte Thomas Cubitt, il eut vite fait de -juger qu’il ne pourrait en tirer aucun parti et qu’il faudrait édifier -une résidence nouvelle sur ses ruines. Toutefois le magnifique parc, les -allées grandioses formées d’arbres séculaires et descendant en pente -douce vers la mer, l’immense panorama dont la vue pourrait jouir -par-dessus ces arbres, le climat tempéré, tout séduisit le prince, qui -fit l’acquisition du domaine, comprenant environ 5.000 acres de terrain -(un acre de terrain vaut 40 ares 467 ou 4.046 mètres carrés) permettant -de faire une promenade de 10 milles à cheval ou en voiture sans sortir -de sa propriété. Il fit raser le vieux manoir et édifier à sa place un -château moderne de style italien, composé de deux étages et d’un -rez-de-chaussée, flanqué de deux tours carrées et recouvert de terrasses -formant toit à l’italienne et du haut desquelles la vue embrasse une -étendue immense. - -Le prince dessina l’aménagement intérieur du château, les jardins, les -allées, en un mot il en fit une résidence aussi moderne que possible -avec tout le confortable imaginable. A Osborne House, car on a trouvé le -nom de château trop pompeux pour désigner un home de cette simplicité, -rien n’y a été oublié pour le confort de la vie. - -A l’intérieur, il se compose d’une suite de salons, d’une salle de -billard, d’un cabinet du prince, d’une bibliothèque, d’un cabinet de la -reine, d’une salle du Conseil pour le cas où la reine aurait à réunir -ses ministres ou son Conseil privé, de vastes salons bien éclairés et -bien aérés, d’une nursery spacieuse. Le jeune ménage était en bonne voie -de famille et le père avait le devoir de se préoccuper de faire de la -place à sa progéniture; de prévoir le jour où ses enfants seraient -grands, de leur réserver leurs appartements à eux et à leur famille dans -la résidence qui devait dans sa pensée être et rester le home familial. -Enfin il fallait songer au service d’honneur de la reine, quelque -restreint qu’il fût et au nombreux personnel domestique. - -Rien n’échappa au prévoyant architecte, qui s’occupa de faire des -serres à fleurs, à fruits, des caves aérées, des écuries et remises et -une ferme modèle, le tout décoré avec beaucoup de goût et une relative -simplicité. L’ameublement choisi par lui est confortable, mais dépourvu -d’un luxe tapageur. Les œuvres d’art, peintures, sculptures, -eaux-fortes, gravures, pullulent à Osborne. Les dimensions des pièces -sont suffisantes, mais conviennent à l’intimité. - -Les fenêtres des appartements de la reine ont vue sur la prairie et le -parc; une jolie sculpture, un bassin, un jet d’eau, un bouquet d’arbres -avec, dans le fond, des allées en clair obscur ravissent le regard, en -quelque sens qu’il se porte. - -Plus tard, en 1855, le prince Albert fit cadeau à ses enfants d’un petit -cottage suisse qu’il édifia à plus d’un mille du château. Les enfants en -firent un véritable petit musée. Tous leurs jouets et bon nombre de ceux -de leur mère lorsqu’elle était enfant, y ont été conservés avec soin. Il -est curieux de voir où les goûts de chacun le portait. Les petites -princesses avaient au rez-de-chaussée du cottage toute une batterie de -cuisine, avec laquelle elles s’initiaient à l’art des petits plats. Bien -des fois, la table royale fut servie de mets préparés par elles et leurs -parents s’en sont le plus souvent régalés. Autour du cottage sont encore -dessinés neuf jardins. Le prince a voulu que chacun de ses enfants sût -manier la bêche et le râteau et pratiquer l’horticulture. Le dimanche, -la reine et son époux allaient voir les progrès des jardins et ceux qui -avaient obtenu des résultats satisfaisants recevaient les félicitations -de leurs parents. - -Depuis la mort du prince Albert, Osborne House s’est augmentée d’une -«Chambre Indienne», désignée sous le nom de Durban House, véritable -salon indien où la reine d’Angleterre, devenue impératrice des Indes, -reçoit solennellement les princes de l’Orient qui viennent lui rendre -hommage et d’un hôpital pour les serviteurs de la Cour, lequel est -contigu aux luxueuses écuries. - -[Illustration: - -Phot. H. N. King. - -Osborne-House.] - -La reine va toujours passer l’hiver à Osborne, à cause du climat tempéré -de la côte méridionale de l’Angleterre en général et de l’île en -particulier, où les arbres sont en fleurs en plein hiver. Elle y reste -pour les fêtes de Noël - -[Illustration: - -Phot. R. Milne. - -Balmoral.--La salle de bal.] - -que tous ses enfants et petits-enfants ont coutume de venir célébrer -avec elle. On y mange le plum-pudding traditionnel et on y rôtit -l’aloyau de bœuf, dont une partie est expédiée aux gens de Windsor et -une autre à ceux de Balmoral. Un immense arbre de Noël est toujours -dressé à cette occasion dans l’ancienne nursery des princes et -princesses royales et chaque petit-enfant ou arrière-petit-enfant y -trouve attaché un souvenir de la reine. Ceux qui ne peuvent être -présents à cette fête de famille ont l’habitude d’écrire. A cette -occasion, Victoria reçoit des Cours étrangères des pâtés de venaison -avec des dédicaces de toute sorte. Aussi pendant toutes les fêtes de -Noël est-ce un va-et-vient continuel de Gosport à East Cowes et les -équipages des deux yachts qui font le service de la reine à travers le -Solent, entre la côte et l’île, ont-ils de quoi s’occuper. - -La reine ne quitte Osborne que pour l’époque des fêtes de Pâques, où -elle a l’habitude de venir demander au soleil du midi de la France, ou -d’Italie, un peu de la chaleur de ses rayons. Les médecins lui -conseillent de quitter le climat de l’Angleterre, particulièrement -humide à cette époque de l’année. - -Osborne House s’est partagé avec Balmoral la plus grande partie de la -vie de la reine Victoria. C’est là que la souveraine a pu s’occuper avec -le prince Albert de l’éducation de leurs nombreux enfants. C’est là, -dans le cercle des intimes, que s’est surtout révélée la simplicité de -ses goûts et la modestie de ses vraies aspirations. Grâce à l’isolement -de l’île de Wight, la reine a réussi à dérober aux exigences de sa -situation élevée, des années entières qu’elle a pu consacrer aux joies -intimes de la vie familiale et, en cela surtout, elle a fait œuvre de -reine et donné à son peuple un salutaire exemple. Elle a remis en -honneur le foyer anglais, le home paternel et a resserré du même coup -les liens de la famille; elle a été un exemple de vertus domestiques -pour toutes les femmes. Par la simplicité de sa mise, elle a enrayé à -temps un goût immodéré de la toilette, qui s’était emparé de son sexe, -et c’est à elle que l’Angleterre doit surtout la rigide sobriété du -costume de ville féminin. - -Autrefois, la reine se rendait, pour accomplir ses devoirs religieux, à -la petite église de Whippingham; aujourd’hui elle assiste aux offices -dans la chapelle privée du château. - -On ne la voit en voiture de demi-gala que la semaine des régates. - -Sa garde d’honneur se compose à Osborne d’un détachement du régiment -caserné à Parkhurst, lequel reste à East Cowes; de plus, un cuirassé -reste à l’ancre dans le Solent pendant tout son séjour. - - * * * * * - -Balmoral, l’autre home de la reine Victoria et son home favori, est -situé dans la vallée de la Dee, dans les highlands du comté d’Aberdeen, -dont lord Byron nous décrit, dans ses heures de paresse, _Hours of -Idleness_, la scénique grandeur. Ces montagnes, contreforts de la chaîne -des Grampians, comprennent trois des plus hauts sommets de la -Grande-Bretagne: Ben Muich Dhui, Braeriach et Cairntoul. La Dee est une -rivière dont la source remonte à ces hautes cîmes et dont les eaux de -cristal sont formées de la fonte des neiges perpétuelles qui les -couronnent. D’abord étroite, la vallée de la Dee va s’élargissant -jusqu’à Aberdeen, lieu où elle se jette dans la mer du Nord. Le château -de Balmoral est situé sur la rivière à la borne miliaire nº 50 venant -d’Aberdeen et est à mi-chemin entre Aberdeen et Braemer, renommé par son -sanatorium. Autrefois on y venait par la mer jusqu’à Aberdeen et de là -par relais. Aujourd’hui on y vient par le chemin de fer jusqu’à -Ballater, station située à 8 milles du château. - -La santé du prince Albert paraissant toujours délicate, son médecin, le -docteur sir James Black, lui avait conseillé d’aller passer quelques -semaines en Écosse. L’air fortifiant des montagnes lui ferait du bien, -disait-il. Le prince Albert, qui se souvenait des joies que lui avaient -procurées ses visites en Écosse en 1842 et 1844 en compagnie de la -reine, et des bonnes journées qu’il avait passées dans ses épaisses -forêts à chasser le sanglier et le daim et les enchantements de la reine -à la vue de ces paysages sauvages, consulta le duc d’Aberdeen, qui lui -donna le conseil de louer Balmoral. Le prince le loua donc en août 1848 -et il fut décidé que la famille royale irait y passer l’automne. - -La reine a consigné dans ses Mémoires les moindres péripéties de sa vie -dans les montagnes d’Écosse. Voici quelle a été sa première impression -de Balmoral: - -«Nous arrivons à Balmoral à trois heures moins le quart. C’est un très -joli petit château, orné d’une tour pittoresque et bâti dans le vieux -style écossais. Devant le château s’étend un jardin au bout duquel -commence la pente d’une haute colline boisée; derrière le château, le -sol tout boisé descend en pente douce vers la Dee; de toutes parts, des -collines bornent l’horizon. - -«Le château se compose d’un petit hall avec une salle de billard; à côté -de celle-ci, la salle à manger. Au premier, auquel on monte par un large -escalier, on entre à droite dans un salon qui se trouve au-dessus de la -salle à manger, belle pièce contiguë à notre chambre à coucher, dans -laquelle s’ouvre un cabinet de toilette qu’Albert s’est réservé. De -l’autre côté de l’escalier, en descendant trois marches, on entre dans -les trois chambres des enfants et de Miss Hildyard. Les dames vivent en -bas et les gentlemen en haut. - -«Nous lunchons en arrivant et à quatre heures et demie nous sortons pour -la promenade. Par un gentil petit sentier tortueux, nous gravissons à -pied la colline sur laquelle ont vue nos fenêtres. Nous y trouvons un -cairn[A]. Du haut de cette colline, la vue par-dessus la maison est -charmante. A l’ouest notre vue s’étend sur les collines qui entourent -Loch-na-Gar, et à droite, dans la direction de Ballater, elle embrasse -la vallée au milieu de laquelle serpente la Dee avec ses jolies collines -boisées, qui nous rappellent si bien la forêt de Thuringe[B]. Quel -calme, quelle solitude, comme cette vue fait du bien, et comme l’air pur -des montagnes vous rafraîchit! Tout semble respirer la liberté et la -paix et vous fait oublier le monde et ses tristes tracas. - -«Le site est sauvage, sans être désolé; tout y paraît plus prospère et -mieux cultivé qu’à Laggan. Le sol est délicieusement sec. Nous -descendons ensuite le long de la rivière, qui est tout près derrière la -maison: la vue des collines dans la direction d’Invercauld est -extrêmement belle. - -«Quand je suis de retour à six heures et demie, Albert sort pour essayer -sa chance sur quelques sangliers qui se tiennent tout près dans les -bois; mais il n’est pas heureux. Le soir, ces sangliers s’approchent -très près de la maison.» - -En 1852, après trois saisons passées à Balmoral, le prince Albert se -rendit, pour la somme de 31.500 livres sterling, propriétaire du -domaine, que la reine arrondissait encore, en 1878, en faisant -l’acquisition de la forêt de Ballochbuie, bois de pin situé dans le -voisinage de Balmoral. La propriété actuelle contient 40.000 acres et -elle s’étend sur une demi-douzaine de milles le long de la rivière. Elle -comprend une portion de Loch-na-Gar. - -Le nouveau château, œuvre de l’architecte William Smith, d’Aberdeen, -aidé du prince Albert, date de 1853-1855. Chaque année, une portion du -château s’ajoutait aux précédentes, de sorte que la famille royale a pu -jouir de son home écossais sans interruption. Sa tour massive a 100 -pieds, soit plus de 30 mètres de haut. On l’aperçoit de très loin à la -ronde. Le château est construit en granit gris très dur, ce qui n’est -guère favorable à l’ornementation. Sa façade ouest est ornée de -bas-reliefs de marbre représentant saint André, patron de l’Écosse; -saint Georges et le Dragon; saint Hubert et le Daim. Les armes royales -sont sculptées au-dessus de la porte d’entrée principale. - -La simplicité de l’aménagement intérieur du château répond à la sévérité -de son aspect extérieur. Des têtes de sangliers et de daims, rappelant -chacune une journée mémorable passée à la chasse en compagnie d’un -personnage couronné, décorent le vestibule d’entrée, dont le principal -ornement est une statue en bronze grandeur naturelle, de Malcolm -Canmore. Des bustes en marbre de la reine, du duc d’Albany, du grand-duc -de Hesse, de l’empereur Frédéric d’Allemagne, ses fils et gendres -défunts. Dans le long corridor qui dessert toutes les pièces du château, -à côté de fort belles sculptures et statues de marbre, on peut voir la -statue grandeur nature du prince consort, reproduction de celle qui est -élevée dans le jardin. Les diverses pièces ne méritent aucune mention -spéciale, à part la salle de bal, dont les dimensions et la décoration -révèlent un intérieur royal. Elle est décorée de trophées écossais et -est éclairée par de fort beaux candélabres. Les appartements privés de -la reine sont au premier étage au-dessus du salon; ils ont vue sur les -jardins à l’ouest du château. - -Comme à Osborne, la reine a cherché à s’isoler du monde. La station de -Ballater ne dessert guère que son château et elle s’est arrangée pour -qu’aucune station, même celle-là, ne fût à proximité. Elle a enclavé -dans sa propriété un certain nombre de routes qui sont devenues chemins -privés, de sorte que personne ne peut venir troubler sa solitude. - -C’est ici surtout que la reine Victoria a vécu selon ses goûts, qu’elle -a été l’épouse du prince Albert et la mère - -[Illustration: - -Phot. R. Milne. - -Le château de Balmoral.] - -de ses enfants. Du matin au soir, en dehors des quelques heures données -aux affaires publiques, car les papiers d’État lui parviennent là chaque -jour, elle a pu se livrer à ses occupations favorites. Lorsqu’elle n’est -pas en promenade, ou en visite chez les paysans où elle se rend seule, -sans escorte, en bonne bourgeoise, on la voit, le crayon ou le pinceau à -la main, en train de prendre un croquis ou de laver une aquarelle. Elle -adore les cornemuses et elle a ses artistes écossais qui la régalent de -leurs airs mélancoliques le matin à son lever, pendant ses repas et -aussi le soir. Elle aime les danses des ghillies, montagnards écossais, -auxquelles elle prend souvent part, à la lueur des torches de résine. -Lorsque les membres de la famille royale sont au château et que l’on -fête soit l’anniversaire de la reine, soit tout autre événement heureux, -elle donne l’ordre de danser. Alors il n’y a plus de rang, les princes -font vis-à-vis aux servantes du palais et les princesses aux -domestiques; les hommes portent tous le costume écossais, le jupon et le -plaid et la petite casquette à rubans pendants. - -Elle a le plus grand goût pour la vie rustique de ces régions, la -franchise et le loyalisme de ses Ecossais. On la voit dans ses jeunes -années courrir le daim à cheval et gravir les collines les plus -escarpées; on la rencontre sur toutes les routes, en voiture, à cheval -ou à pied, quelquefois seule; on la voit entrer dans les plus humbles -chaumières porter des vêtements de laine tricotés de ses mains ou -quelques secours en argent; visiter les malades, les maisons que la mort -a frappées; prendre part aux baptêmes, accepter le verre de whisky -national et trinquer avec les derniers de ses paysans; visiter les -châteaux voisins, y accepter l’hospitalité la plus simple et la plus -cordiale; encourager l’élevage du bétail; assister aux offices dans -l’humble église du village de Crathie; recevoir la communion avec les -paysans; fonder des écoles sur ses domaines, réparer les chaumières des -pauvres; assister à l’érection de cairns commémoratifs, prendre part aux -danses aux flambeaux qui en célèbrent l’achèvement. - -L’amour de la reine pour Balmoral ne fait que se fortifier d’année en -année. Le 28 septembre 1853, elle assiste avec tous les siens à la pose -de la première pierre du nouveau château; le 7 septembre 1855, elle en -prend possession et écrit: - -«A sept heures un quart, nous arrivons à notre cher Balmoral. Cela me -paraît étrange de passer en voiture sur l’emplacement d’une partie de -l’ancien manoir. La nouvelle résidence paraît magnifique. La tour et les -chambres ne sont qu’à demi terminées. Les communs ne sont pas encore -bâtis. Les gentlemen, à l’exception du ministre de service, s’installent -dans l’ancienne maison, ainsi que les domestiques. On jette un vieux -soulier derrière nous, au moment où nous pénétrons dans le nouveau -bâtiment; c’est la coutume qui doit nous porter bonheur. La maison est -charmante, les pièces délicieuses, l’ameublement et les papiers de -tenture sont la perfection même.» - -Deux jours après, des dépêches apportent une bonne nouvelle au château à -peine inauguré. Elles viennent de lord Clarendon et de lord Granville: -la première annonce que le maréchal Pellissier rapporte la destruction -de la flotte russe; la seconde, que Sébastopol est tombée aux mains des -alliés. La joie éclate au château. Le prince Albert donne l’ordre -d’allumer un grand feu de joie. On boit le whisky. - -Le 29 septembre, le prince Frédéric de Prusse, en visite au château, -demande la main de Wickie, la fille aînée de la reine, qui doit donner -le jour à Guillaume II. Le prince sait que la bruyère blanche est -l’emblème du bonheur. Il en cueille un brin et le présente à la -princesse en lui faisant part de ses espérances. - -Le 30 août 1856, en revenant au château, la reine le trouve achevé. Elle -est émerveillée de l’ensemble. Le 13 octobre de la même année, elle -écrit dans son journal: - -«Chaque année, mon cœur s’attache davantage à ce cher paradis, et -d’autant plus que tout ici est l’œuvre de mon Albert bien-aimé, comme à -Osborne.» - -Toute une vie de bonheur s’écoule dans ces parages. Le 21 août 1862, la -reine, devenue veuve, revient à Balmoral, pour la première fois sans -celui qu’elle adorait. Son premier soin est d’élever un cairn à sa -mémoire. Elle écrit ce jour-là: - -«A onze heures, nous partons tous pour Craig Lowrigan. La vue est très -belle et le jour très brillant. La bruyère est violette; mais, hélas! je -ne ressens plus de plaisir ni de joie! Tout est mort pour moi! Voici au -sommet de la colline les fondations du cairn qui aura 42 pieds à sa base -et d’où l’image de mon précieux Albert dominera toute la vallée. Six de -mes orphelins et moi plaçons chacun notre pierre qui porte nos initiales -gravées; nous posons aussi celle des trois plus jeunes absents. Je me -sens tout ébranlée et nerveuse. Le monument aura 35 pieds de hauteur et -on y lira l’inscription suivante: - - A LA MÉMOIRE BIEN-AIMÉE - D’ALBERT, LE GRAND ET BON PRINCE CONSORT, - ÉLEVÉ PAR SA VEUVE AU CŒUR BRISÉ - VICTORIA R. - LE 21 AOUT 1862 - -Étant parfait, il a pu accomplir sa destinée en peu de temps. - - Son âme plut au Seigneur - Qui le rappela à lui - Du monde des méchants. - - _Sagesse de Salomon_, IV, 13, 14. - -«Je rentre très fatiguée de ce pèlerinage à travers la bruyère et par de -mauvaises routes.» - -Les années suivantes, elle inaugure les statues de son époux à Aberdeen -et à Balmoral. - -Le 8 octobre 1870, Victoria célèbre à Balmoral les fiançailles de sa -fille, la princesse Louise, avec le marquis de Lorne. - -Le 19 juin 1879, un mois après l’érection du cairn à la mémoire de sa -fille la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, elle apprend à -Balmoral la mort du prince impérial Napoléon IV. Elle écrit ce jour-là: - -«A onze heures moins vingt, Brown frappe et dit en entrant qu’il apporte -de mauvaises nouvelles. Tout alarmée, je lui demande de qui il s’agit: -«Le jeune prince français a été tué», me répond-il, et, comme je ne -comprenais rien à ce qu’il me disait, Béatrice entre avec le télégramme -à la main et s’écrie: «Le prince impérial vient d’être tué au -Zoulouland!» Un frémissement d’horreur me parcourt au moment où j’écris -ces lignes. - -«Je me prends la tête dans les mains: «Non, non, c’est impossible!» -Béatrice pleure à chaudes larmes. Je prends connaissance du télégramme. - -«Pauvre, pauvre impératrice! Son fils unique parti! Quel malheur! Je -suis dans la plus grande détresse.» - -La reine se couche tard ce jour-là et ne peut fermer l’œil de la nuit. -Le lendemain, elle commence son journal par ces mots: - -«Passé une très mauvaise nuit, sans pouvoir goûter le moindre sommeil, -hantée par l’horrible nouvelle et ayant des Zoulous devant les yeux. Ma -pensée n’a pas quitté la pauvre impératrice Eugénie, qui ne connaît pas -encore son malheur. Il y a aujourd’hui quarante-deux ans que je suis -montée sur le trône, mais je ne pense qu’au triste événement.» - -Balmoral a aussi assisté à des événements heureux, les lunes de miel des -duc et duchesse de Connaught, des duc et duchesse d’Albany, des prince -et princesse Henry de Battenberg. La fille et le fils de ces derniers, -la princesse Eva et le prince Donald sont nés au château en 1887 et -1891. - -La reine n’a jamais manqué de venir deux fois par an passer quelque -temps dans son home écossais. En mai et juin, elle y passe quelques -semaines, au cours desquelles elle célèbre toujours son anniversaire de -naissance, et elle y revient au milieu d’août pour y séjourner jusqu’au -milieu de novembre. On devine que sa vie y est quelque peu changée, -maintenant que l’âge lui interdit les longues chevauchées et les -excursions de plusieurs jours en voiture. Elle n’en vit que plus -intimement au milieu de tous les souvenirs que lui rappellent, à chaque -pas, un arbre planté, un cairn, une croix commémorative, une -inscription. Elle n’y est gardée que par un seul policeman, qui circule -dans les jardins autour de la maison pour détourner les curieux ou les -reporters qui ne manqueraient pas de s’introduire chez la reine. Malgré -tout, elle parle toujours de Balmoral comme d’un Eden, où elle puise en -quelques semaines la force de vivre ailleurs le reste de l’année. - -[Illustration: Le prince Albert.] - - - - -IX - -La reine Victoria épouse. - - Épouse et camarade.--Attentions et prévenances.--En vedette.--Le - titre de roi consort.--Dans le lac.--Dorlottée.--Tout meurt avec - lui.--Convois, statues, _memorials_.--Dernier portrait. - - -Victoria fut une épouse modèle, comme le prince Albert fut un époux -idéal. Se rendant parfaitement compte de la fausseté de sa position, il -n’a jamais cherché qu’à rendre service à la reine et à faire en sorte -que son règne fût aussi glorieux que possible. - -La reine lui a prodigué durant toute sa vie tous les trésors d’affection -et c’est surtout son amour pour l’époux de son choix qui lui a donné la -force d’accomplir sa destinée. - -Dès le début de son mariage, elle aurait voulu faire conférer au prince -Albert, par acte du Parlement, le titre de roi consort. Elle s’ouvrit de -ce projet au roi Léopold et au baron Stockmar, qui tous deux furent -d’avis qu’il fallait attendre que le prince eût acquis des droits -sérieux à la confiance de la nation. Elle patienta et, en 1845, lorsque -le prince se fut acquitté avec éclat du rôle de directeur des Beaux-Arts -qui lui avait été confié par le Conseil des ministres et qu’il eût aux -yeux de tous donné la mesure de ses hautes capacités et de la solidité -de son jugement, elle vint à la rescousse; mais cette fois encore, le -baron Stockmar fut d’avis que ce serait éveiller les susceptibilités de -la nation que de donner à un étranger le titre de roi d’Angleterre. Sir -Robert Peel et le duc d’Aberdeen furent du même avis; le premier prit -même les devants et s’arrangea pour être interpellé à ce sujet à la -Chambre des communes, afin de faire cesser les bruits qui couraient d’un -si grand changement à la Constitution. - -La reine, en poursuivant son but, n’avait en vue que de conférer à son -époux une dignité qui cadrât mieux avec la haute idée qu’elle en avait. -Elle prit bravement son parti de son échec et s’attacha à régner autant -que possible selon les idées du prince Albert. En toute chose elle lui -demandait conseil et ce n’est qu’après avoir eu ses avis qu’elle -agissait. - -C’est le souci de la santé de ce précieux compagnon qui lui fit acheter -successivement Osborne et Balmoral, en même temps que le désir de goûter -avec lui un genre de vie plus en rapport avec ses goûts et dans lequel -disparût la différence de leurs situations. - -Le prince Albert aimait les enfants: elle voulut lui donner une -nombreuse progéniture et s’appliqua de son mieux à concilier ses devoirs -d’épouse et de reine. - -En tout elle adopta ses goûts; les plaisirs favoris de son époux -devenaient aussitôt les siens; elle ne voyait que par ses yeux et -n’était jamais si heureuse que quand leurs idées se rencontraient sur un -sujet quelconque. - -Plusieurs fois le prince fut l’objet des attaques de la presse. La reine -s’en montra très affectée et s’efforça de les lui faire oublier. Chaque -fois qu’elle put le mettre en vedette aux yeux du pays, elle n’en laissa -point échapper l’occasion. Elle lui sut gré de s’instruire dans les lois -de l’Angleterre et de se faire recevoir docteur de l’Université -d’Oxford. Elle le vit avec plaisir prendre en mains l’organisation de -l’exposition de 1851, qui donna un si grand essor à l’industrie -nationale. Elle le pressa d’accepter le titre de chancelier de -l’Université de Cambridge, lorsque cet honneur lui fut offert et elle -visita l’Université pour lui donner l’occasion d’exercer ses -prérogatives en souhaitant la bienvenue à sa souveraine. - -Elle sut apprécier la besogne écrasante et ingrate à laquelle il se -condamna en lui servant de secrétaire particulier, avant le général sir -Henry Ponsonby et sir Bigge. Elle lui fut surtout reconnaissante de se -dévouer au bien extérieur et intérieur du Royaume-Uni. - -Toutes les lettres de Victoria sont pleines d’admiration et d’amour pour -son époux; ses mémoires sont remplis de lui et, depuis sa mort, la -mémoire du cher défunt est associée à ses moindres souvenirs. - -Elle constate avec plaisir qu’il produit une excellente impression sur -tous ses ministres, quoique de partis opposés; sur les souverains -étrangers qui viennent à la Cour et sur l’aristocratie. Elle dissipe -d’avance les préventions de ceux qui l’approchent pour la première fois -avec les préjugés de la foule. Lorsque la haine des partis semble -l’emporter et essaye de jeter la suspicion sur lui, elle le défend alors -énergiquement et le couvre de son autorité. - -Sans la reine, le prince Albert n’eût sans doute eu à la Cour de -Saint-James que le rôle effacé de l’époux de la reine Anne; grâce à -elle, il est au contraire considéré par tous comme le premier personnage -après la reine et comme son mentor en toutes choses. - -La veille du baptême de la princesse royale, devenue l’impératrice -Frédéric, le prince en patinant sur le lac de Buckingham Palace tombe -dans l’eau glacée. Tous poussent des cris et courent chercher des -cordes, des échelles; la reine se précipite sur la glace au risque de la -sentir se dérober sous elle et lui porte un prompt secours. - -Dans ses excursions à travers les Highlands, elle est heureuse du charme -que son époux exerce sur tous ceux qui l’approchent et des hommages -sincères qui lui sont rendus par ses fidèles écossais. - -S’il doit la quitter, ne fût-ce que pour quelques jours, elle en a du -chagrin et ses mémoires attestent qu’elle compte les jours qui la -séparent de son retour. Dans ses jeunes années elle partage ses -plaisirs, fait de longues et fatigantes chevauchées à travers les pics -montagneux, chasse le daim dans les forêts qui lui rappellent celle de -Thuringe. A sa fête et à l’anniversaire de sa naissance, elle s’ingénie -à lui faire plaisir et lui prépare des fêtes qui lui rappellent son pays -natal. - -Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la -soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui. - -Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight et en Écosse, -elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient -point trop grandes, afin d’être plus près de lui. - -En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours -prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume -d’une position inférieure. - -Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher -ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu -croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à -faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand -le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit -l’épouvantable nouvelle. - -«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour, -Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené -son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la -régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite -passivement, jusqu’à la mort. - -Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils -étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à -l’inconscience. - -Elle élève des cairns, des statues, des _memorials_ à son compagnon -défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand -recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait -coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels -de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne -date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure -son époux. - -Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de -baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on -jamais le chef de la famille parti. - -Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle -Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses -aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de -Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement -avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter -la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer -dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux -fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec -tant de vie par le ciseau d’un grand artiste. - -C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première -partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses -souvenirs de veuve, est également pleine de lui. - -Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible, -elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et -lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les -observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la -vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve -dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère -qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa -couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux, -écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par -lui-même toute l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et -que le monde entier a faite en lui». - -Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a -dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer». - -Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de -Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859. - - - - -X - -La reine Victoria mère. - - Les neuf enfants de la reine.--Leurs aptitudes diverses.--Tête - d’homme et cœur de femme.--Le sang anglais de Guillaume II.--Le - charpentier et le ménétrier de la Cour.--La future belle-mère de - Nicolas II de Russie.--Bois-sec.--L’élève de Mrs Thornicroft.--Le - tambour orageux.--Le prince savant.--La petite vieille.--Principes - d’éducation.--L’appréciation d’un attaché à Osborne.--Les - sports.--Mère éclairée.--Le sacrifice de Benjamin. - - -Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants, -fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à -Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage -de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de -Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la -reine sur son heureuse délivrance: - ---Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir -fait père. - ---Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la -nouvelle que ce n’est pas un garçon. - ---Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine. - -La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son -père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme -et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de -Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était -pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une -faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant -flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un -avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service -dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric -III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II, -l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une -princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une -manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause -de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui -dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans -les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour -la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume Ier. - -Victoria avait promis un fils à son époux. Le 11 novembre 1841, -c’est-à-dire moins d’un an plus tard, elle tenait sa promesse, en -donnant le jour au prince Albert-Edward, événement que la nation -célébrait avec enthousiasme. Le 4 décembre, la reine créait son fils -prince de Galles et comte de Chester. Il héritait en même temps de son -père les titres de duc de Saxe, et de sa mère ceux de duc de -Cornouailles, duc de Rothesay, comte de Carrick, baron de Renfrew, lord -des Iles et grand intendant d’Écosse. - -[Illustration: Adélaïde-Marie-Louise, fille aînée de la Reine, -Impératrice Frédéric.] - -Le baptême eut lieu en grande pompe le 25 janvier de l’année suivante, -dans la chapelle Saint-Georges, du château de Windsor. La reine avait -fait demander de l’eau du Jourdain pour cette cérémonie que présidait -l’archevêque de Cantorbéry. Le parrain était Frédéric-Guillaume IV, roi -de Prusse, en sa qualité de maître du royaume protestant le plus -puissant du continent; la marraine, la duchesse de Saxe-Cobourg, était -représentée par la duchesse de Kent, grand-mère du petit prince. - -[Illustration: Alice-Maud-Mary, deuxième fille de la Reine.] - -Ses premières années s’écoulèrent à Osborne et à Richmond Park, où, en -dehors de ses leçons, il s’adonnait au métier de charpentier. Après ses -études aux Universités de Cambridge et d’Oxford et une visite aux -États-Unis et en Orient, il épousait, en 1863, la princesse Alexandra, -fille du roi Christian IX de Danemark. - -Le troisième enfant de la reine et du prince Albert est la princesse -Alice-Maud-Mary, née le 25 avril 1843, qui épousa, à l’âge de dix-neuf -ans, le grand-duc de Hesse. Elle mourut de la diphtérie le 14 décembre -1878, laissant sept enfants, dont une est aujourd’hui la femme de -Nicolas II, empereur de toutes les Russies. - -Le quatrième est le prince Alfred-Alexandre-Guillaume-Ernest-Albert, duc -d’Edimbourg, né le 6 août 1844. Destiné à la marine, il y entra à l’âge -de quatorze ans; mais étant héritier de son oncle le duc de Saxe-Cobourg -et Gotha, il acheva ses études en Allemagne. Son amour pour le violon, -sur lequel il est de première force, l’avait fait surnommer par son -père, dans ses jeunes années, le «ménétrier de la Cour». - -Il refusa le trône de Grèce à l’âge de dix-huit ans. Il a la réputation -d’être grand buveur et fort avare. En Angleterre il n’est pas très -populaire. A l’âge de trente ans, il épousa à Saint-Pétersbourg la -princesse Marie-Alexandrovna, fille d’Alexandre II de Russie. Il avait -le grade d’amiral de la flotte anglaise, lorsque la mort de son oncle -Ernest, en 1893, le fit duc de Saxe-Cobourg et Gotha. Une de ses filles -est reine de Roumanie, célèbre dans le monde littéraire sous le -pseudonyme de Carmen Sylva. - -La princesse Hélène-Augusta-Victoria est le cinquième enfant de la -reine. Elle naquit le 25 mai 1846. Elle épousa à vingt ans le prince -Frédéric-Christian de Schleswig-Holstein. Elle pèse aujourd’hui ses 100 -kilos, passe pour être cancanière, mais aussi très charitable. - -C’est la princesse Louise-Caroline-Alberta qui occupe le sixième rang -dans la longue liste de la progéniture royale. Elle est née le 18 mars -1848. C’est une nature romanesque qui a donné de sérieuses craintes à sa -famille. Douée merveilleusement au point de vue de l’art, elle est -devenue un sculpteur accompli, grâce aux leçons de Mrs. Thornicroft. La -statue de la reine qui orne aujourd’hui les jardins de Kensington est -son œuvre. Elle eut avec un clergyman une intrigue, qui n’eut pas les -suites que l’on redoutait. Elle épousa, en 1871, le marquis Jean de -Lorne, duc d’Argyll. Celui-ci passe pour un homme d’un très beau -caractère et de grande valeur. La duchesse sa femme est, des filles de -la reine, la seule jolie. - -Le 1er mai 1850, la reine mit au monde son troisième fils et septième -enfant, qui reçut au baptême les noms d’Arthur-William-Patrick-Albert. -Son parrain fut le duc de Wellington. Le prince est très bon musicien; -il a un goût particulier pour le tambour, sur lequel il rend des orages -merveilleux. Il s’est destiné de bonne heure à l’armée. A l’âge de -vingt-trois ans, la reine le créa duc de Connaught et de Strathearn. -C’est à lui que reviendra quelque jour le bâton de généralissime de -l’armée anglaise. Il épousa en 1879 la princesse Louise-Marguerite, -fille cadette du prince Frédéric-Charles de Prusse. - -Le quatrième fils et huitième enfant fut le prince -Léopold-George-Duncan-Albert, né en avril 1853. Très faible de santé, -le jeune prince ne prit de goût qu’à l’étude et fit de brillantes études -à Oxford. En 1881, la reine le créa duc d’Albany. Il épousa en 1882 la -princesse Hélène de Waldeck-Pyrmont qu’il laissa veuve et mère de deux -enfants en mars 1884. - -[Illustration: Le prince de Galles au moment de son mariage.] - -Enfin le neuvième enfant de la reine fut une fille, la princesse -Béatrice-Marie-Victoria-Féodora, née le 14 avril 1857. Bonne musicienne -et bon peintre, la pauvre princesse n’a jamais eu de jeunesse. -Constamment auprès de sa mère depuis son veuvage, elle a toujours eu -l’air vieux, triste et découragé. En 1885, elle épousa le prince Henri -de Battenberg, la reine ayant eu bien soin de stipuler dans le contrat -que sa fille et son gendre vivraient avec elle. Le prince est mort il y -a quelques années de la malaria, sur la côte occidentale d’Afrique, -laissant la princesse veuve et mère de quatre enfants. - -[Illustration: La princesse de Galles au moment de son mariage.] - -Le nombre des petits-enfants et arrière-petits-enfants de Victoria est -énorme. Malgré leur nombre, elle les connaît tous de nom tout au moins -et n’oublie jamais de leur donner de ses nouvelles à l’occasion de leur -anniversaire de naissance ou de Noël. - -Les enfants de la reine ont toujours été sa constante préoccupation, -tant que leur éducation n’a pas été terminée. Elle a toujours surveillé -elle-même leurs progrès et le cours de leurs études. A toute heure et -partout, les précepteurs et gouvernantes étaient autorisés à entrer chez -la reine, lorsqu’il s’agissait de ses enfants et elle s’est toujours -montrée sévère vis-à-vis d’eux lorsque leur intérêt était en jeu. - -Elle a voulu qu’ils parlassent toutes les langues européennes et -connussent, les garçons du moins, les colonies de l’empire britannique. -Son grand rêve était d’avoir un fils à la tête de l’armée et un autre à -la tête de la marine anglaise. Il sera probablement à moitié réalisé par -le duc de Connaught, qui passe pour un brillant officier et est très -aimé de la nation; quant à la marine, ce sera probablement le duc -d’York, fils aîné du prince de Galles, depuis la mort du duc de Clarence -et d’Avondale, qui recueillera plus tard l’héritage du duc d’Edimbourg -dénationalisé. - -La reine s’est toujours appliquée à faire naître entre tous ses enfants -des sentiments d’affection et de dévouement inaltérables, et vis-à-vis -d’elle et du prince Albert, la plus entière confiance. Elle écrivait en -1844 sur le cahier de communication entre les gouvernantes et elle: «Le -principe qui doit dominer est que les enfants soient élevés aussi -simplement que possible, qu’on les laisse le plus souvent avec leurs -parents en dehors des heures d’étude, et qu’ils apprennent à mettre -toute leur confiance en eux.» Elle y a en grande partie réussi. Dès -leurs jeunes années, les princes et princesses jouaient en commun et -organisaient à Osborne des petites fêtes en l’honneur de leurs parents. - -Dans ses mémoires, la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, raconte -comment, à l’occasion de l’anniversaire de leur père, ils organisèrent -entre eux une représentation de l’_Athalie_, de Racine, en français. La -princesse Alice avait le rôle de Joad et celui de Josabeth; la princesse -Wicky remplissait le rôle d’Athalie; Lenchen ou Hélène, celui d’Agar; -Affie, le prince Alfred, celui de Joas, tandis que le prince de Galles -s’était réservé celui d’Abner. - -La représentation fut parfaite au dire de la reine et du prince et de -tous les personnages de la Cour qui y assistèrent. - -La reine est grande amie des sports: elle veut que le corps ait sa -grande part dans l’éducation et elle donne elle-même l’exemple en -chevauchant par les montagnes chaque fois qu’elle en trouve l’occasion. -Ses enfants sont habitués de bonne heure à la vie au grand air et aux -exercices physiques. Tous les princes et princesses font de la -bicyclette, depuis le jour où elle rencontra une dame cycliste dans -Newport Road, près d’Osborne; et rien n’amuse leur mère comme de les -voir zigzaguer leurs premières pédalées; ils pratiquent le tennis, le -hockey, le canotage. Elle voit avec plaisir les progrès de -l’automobilisme et se souvient d’avoir été avec sa mère visiter son -oncle le roi George IV à la loge royale en voiture à vapeur. Il y a -encore à Windsor un vieillard qui est tout fier de raconter qu’il l’a -vue descendre de cette voiture sans chevaux. - -[Illustration: Le duc d’Edimbourg, deuxième fils de la Reine.] - -En matière religieuse, elle est protestante et veut que ses enfants le -soient; mais elle ne veut pas arrêter son esprit aux subtilités des -différentes sectes. Elle tient avant tout à ce que ses enfants soient -religieux dans leurs actions, plutôt que dans les marques extérieures -du culte. - -[Illustration: Le duc de Connaught, troisième fils de la Reine.] - -Pour ses fils, elle veut une éducation virile et, malgré son grand -regret de se séparer d’eux, elle les envoie de bonne heure aux quatre -points cardinaux, en bonne reine anglaise sur l’empire de laquelle le -soleil ne se couche jamais. - -Elle veut être la confidente de ses enfants et se montre heureuse chaque -fois que ceux-ci lui font part de leurs ennuis; mais elle ne provoque -jamais leurs confidences par des questions indiscrètes, voulant, en -respectant leurs petits secrets, développer chez eux le sentiment de la -personnalité. - -En un mot, Victoria est une mère éclairée, qui élève ses enfants pour -eux-mêmes et en vue de leurs différentes destinées. Elle s’en est -pourtant réservé une, la dernière, la pauvre princesse Béatrice qu’elle -a sacrifiée en l’élevant pour elle-même, par crainte de la solitude dans -l’âge avancé; mais, du moins, elle s’est ingéniée à lui rendre le -sacrifice aussi léger que possible et à la récompenser en tendresses -maternelles des soins dévoués dont elle ne cesse d’être l’objet de sa -part depuis de si nombreuses années. La princesse aura des mémoires bien -intéressants à publier, si elle survit à la reine sa mère, car elle aura -assisté aux moindres événements de la seconde moitié de son long règne. - - - - -XI - -La reine Victoria et ses domestiques. - - L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.--John - Brown.--Sa brutale franchise.--Le caractère.--La reine à - l’enterrement du père de Brown.--Brown la quitte.--La reine honore - en lui le modèle des serviteurs. - - -Il est rare qu’entourée, comme elle l’est toujours, de membres de la -famille royale, de gentlemen et de dames de la Cour, la reine ait -personnellement affaire avec les domestiques. Lorsqu’elle est en -promenade ou en villégiature à Balmoral, il arrive cependant qu’elle -donne directement des ordres. Il faut qu’alors elle soit promptement et -fidèlement obéie. Lorsque quelque chose ne lui paraît pas naturel, elle -prescrit ou fait elle-même une enquête et il faut qu’elle aille au fond -des choses, car, lorsqu’elle a une fois donné sa confiance, elle a de la -peine à la retirer et ne la retire qu’en toute connaissance de cause. - -Elle a toujours observé elle-même et exigé des siens le respect des -serviteurs. - -[Illustration: Le duc d’Albany, quatrième fils de la Reine. - -_Ruckert_ -] - -Lorsqu’un domestique de sa maison devient vieux, elle lui fait donner -une sinécure par le gouvernement ou le propose elle-même à la -surveillance d’une de ses propriétés. Elle aime recevoir des nouvelles -de ses anciennes femmes de chambre et est toujours heureuse lorsqu’elles -la quittent pour se marier. Alors elle se fait tenir au courant des -naissances et, si quelque jour, elle passe à proximité des villages où -elles se sont retirées, elle ne dédaigne pas d’aller leur rendre une -petite visite. A chaque nouveau né elle fait son petit cadeau. - -[Illustration: Béatrice-Marie-Féodora, neuvième enfant de la Reine.] - -Victoria est douce aux humbles et pardonne toujours les défauts de -caractère. Elle ne se montre insensible que lorsqu’on a trompé sa -confiance ou qu’on lui a menti. - -Elle a toujours voulu avoir le choix de ses domestiques et c’est à cela -qu’elle doit d’avoir toujours été bien servie. - -Elle dit un jour au doyen Stanley: «Je suis de ceux qui pensent que la -perte d’un fidèle serviteur est la perte d’un ami qu’on ne peut plus -remplacer». - - * * * * * - -De tous les domestiques qui l’ont approchée, aucun n’a eu autant de -pouvoir que John Brown, un écossais qui, entré en 1849 comme ghillie au -service du prince Albert, devint, en 1858, le domestique particulier de -la reine hors de la maison. - -C’était une de ces natures brusques dans leur franchise, ayant horreur -du mensonge; la reine trouvait toujours en lui l’expression de la -vérité. Il lui avait sauvé la vie dans l’attentat du fou Daniel O’Connor -et bien des fois, dans les highlands, l’avait tirée de mauvais pas. -Après la mort du prince Albert, il l’avait défendue contre les -importuns, contre l’indiscrétion de reporters qui avaient trouvé moyen -de s’introduire dans les allées de ses parcs. Plus tard, les infirmités -étant venues, il avait montré le plus grand dévouement. - -Peu à peu Brown avait ainsi pris un certain ascendant sur l’esprit de la -reine, à l’insu même de celle-ci. Les autres valets s’étaient vite -aperçus qu’il fallait avant tout lui obéir et les seigneurs de la cour -avaient compris qu’ils devaient le traiter avec beaucoup de douceur et -même avec une certaine déférence. Un seul était resté indépendant de -John Brown, c’était Löhlein; le valet de chambre du prince Albert. - -Il vint un jour où la reine ne put plus se passer des services de celui -qui connaissait si bien toutes ses habitudes, savait satisfaire toutes -ses manies et deviner jusqu’à ses caprices. Aussi de son côté lui -passait-elle des moments d’humeur. - -Un jour, à Balmoral, elle eut la fantaisie de dessiner dans les jardins -et demanda au premier valet qui vint à passer de lui apporter une table. -Celui-ci revint avec une table trop haute: la reine la renvoya. Le même -valet revint avec une autre table trop petite: la reine n’en voulut -point. Comme le valet revenait sa table à la main, John Brown le -rencontra: - ---Qu’y a-t-il encore? demanda-t-il. - ---La reine ne veut pas non plus de cette table; l’autre était trop -haute, celle-ci est trop basse. - -John Brown saisit la table, la porte à la reine et la posant brusquement -devant elle: - ---Il faut savoir vous contenter de celle-ci, dit-il, on ne peut vous en -fabriquer une autre sur l’heure. Il ne faut pas demander l’impossible! - -Un autre eût été immédiatement congédié. - -La reine se contenta de rire en regardant John Brown se fâcher. - -De même que la reine a dédié le premier volume des mémoires de sa vie -dans les Highlands «à la chère mémoire de celui qui a rendu heureuse et -sans nuage la vie de l’auteur», c’est-à-dire à son époux le prince -Albert, de même elle en a dédié le second volume à John Brown. - -On lit en effet sur la première page du livre: - - A MES LOYAUX HIGHLANDERS - ET SPÉCIALEMENT - A LA MÉMOIRE DE - MON DÉVOUÉ SERVITEUR PERSONNEL ET FIDÈLE AMI - JOHN BROWN - CES MÉMOIRES DE MA VIE DE VEUVE EN ÉCOSSE - SONT DÉDIÉS AVEC RECONNAISSANCE - PAR - VICTORIA, _Regina Imperatrix_. - -John Brown vient à perdre son père âgé de quatre-vingt six ans. Le 21 -octobre 1875, la reine assiste aux funérailles qui se font à Micras, -petit village en face d’Abergeldie, voisin de Balmoral et écrit le soir -dans son journal: - -Jeudi, 21 octobre 1875. - - «Je suis très contrariée que le temps soit si mauvais pour les - funérailles du père de Brown, triste cérémonie qui doit avoir lieu - aujourd’hui. Il pleut désespérément, c’est le neuvième jour qu’il - fait pareil temps. Ironie! J’ai vu le bon Brown un instant avant - déjeuner: il était abattu et triste et partait pour Micras. A midi - moins vingt, nous partons en voiture avec Béatrice et Jane Ely pour - Micras. En route nous rencontrons le docteur Robertson. Tout le - long de la maison mortuaire, se tiennent des quantités de gens. - Brown me dit qu’il y en avait au moins une centaine. Tous mes - gardes, Mitchell le forgeron, Vern de Blachanturn, Symon, Graat, - les cinq oncles de Brown, Leys, Thomson le maître de poste, le - garde forestier, les gens de Micras-le-bas et d’Aberarder, et mes - gens Heale, Löhlein de retour aujourd’hui d’un congé d’une - semaine, Cowley Jarrett, Ross et Collins, sergent valet de pied, - Brown et ses quatre frères, le cinquième étant en Nouvelle-Zélande. - Donald, arrivé seulement pendant la nuit et qui arrive du - _Buisson_, la ferme de son frère Guillaume, nous conduit à la - cuisine où se tient la pauvre mistress Brown, assise près du feu et - tout abattue, mais cependant calme et pleine de dignité. Mr. - William Brown est d’une extrême bonté et se rend utile ainsi que la - vieille belle-sœur et sa fille. L’honorable Mr. West, Mr. Sahl, les - docteurs Marshall et Profeit, Mr. Begg et le docteur Robertson sont - également présents. Les fils et un petit nombre de personnes que - Brown a renvoyés de la cuisine, sont dans l’autre petite chambre, - avec le cercueil. Un petit passage sépare toujours la cuisine du - sitting-room dans ces vieilles maisons et la porte est en face de - cette dernière pièce, l’unique porte. Mr. Campbell, le ministre de - l’église de Crathie est debout dans le passage de la porte. - Aussitôt qu’il commence les prières, la pauvre vieille mistress - Brown se lève et vient auprès de moi, entendant, mais hélas ne - voyant plus et s’appuyant sur le dos d’une chaise pendant les - oraisons que Mr. Campbell dit d’une façon admirable. - - «Quand il a terminé, Brown vient et fait asseoir sa mère pendant - que ses frères emportent le cercueil. Tout le monde sort et suit. - Nous sortons aussi en toute hâte et voyons mettre le cercueil sur - le corbillard, puis nous gagnons un petit monticule d’où nous - voyons la procession s’éloigner tristement sur la route tortueuse. - - «Les fils sont là; je puis les distinguer facilement à ce qu’ils - sont tout près de Brown qui marche le premier derrière le - corbillard. Tout le monde est à pied, à l’exception de nos - gentlemen qui sont en voiture. La pluie cesse heureusement. Je - rentre de nouveau dans la maison et essaye de consoler la chère - mistress Brown. Je lui fais cadeau d’une broche de deuil contenant - une mèche des cheveux de son mari coupée de la veille. J’ai - l’intention d’offrir un médaillon à chacun des fils. - - «Lorsque le cercueil est parti, elle éclate douloureusement en - sanglots. - - «Nous prenons un verre de whisky avec de l’eau et du fromage, - suivant la coutume des Highlands et nous rentrons, en recommandant - à la vieille dame d’avoir du courage. Je lui dis que la séparation - n’est que temporaire. Nous rattrapons en voiture la procession et - arrivons à temps pour voir par le carreau de la portière porter le - cercueil dans le cimetière. J’avais du chagrin de ne pouvoir entrer - au cimetière. - - «Je vois mon bon Brown à un peu plus de deux heures. Il me dit que - tout s’est bien passé; mais il me paraît très triste. Il doit - retourner à Micras pour assister au thé de la famille. C’est là une - épreuve terrible pour la pauvre veuve, mais qu’il était impossible - de lui éviter. Déjà hier matin elle a eu plusieurs femmes et - voisins au thé. Tout le monde a été plein de bonté et de sympathie - pour elle, et Brown a été bien consolé par les marques de respect - que lui et sa famille ont reçues aujourd’hui.» - -Ne dirait-on pas que cette page a été écrite par une proche parente du -défunt? - -A chaque page des mémoires de la reine on retrouve le nom de Brown. Le -12 septembre 1877, la reine rapporte un accident arrivé à son domestique -«qui a le genou fortement enflé». - -Lorsque Brown n’est pas là, il lui manque et elle lui rapporte tout ce -qu’elle a eu à souffrir en son absence. Elle écrit, le 23 août 1878, à -Broxmouth, où elle est en visite: - -«Comme il pleuvait, je me suis étendue sur le sofa et ai lu. C’est là -qu’on m’apporta la nouvelle de la mort terrible de la chère Mme Van -de Weyer, qui m’a beaucoup affectée. A la maison on eût pris beaucoup -plus de ménagements. J’ai envoyé dire cela à Brown, qui en a été très -choqué.» - -Les membres de la famille royale avaient eux-mêmes a compter avec Brown. - -Le 27 mars 1883, la reine perdit ce fidèle serviteur d’un érysipèle et -faillit en faire une maladie. Elle lui avait fait construire à Crathie -une petite maison en briques pour ses vieux jours: elle en fit cadeau à -sa famille et lui éleva dans le cimetière du village un petit monument. -Elle y fit de pieux pèlerinages et versa des larmes sur sa tombe. Elle -commanda sa statue à Brœm, le même sculpteur auquel on doit la statue de -la reine qui est à la porte de la cité de Londres et la fit ériger à -Balmoral à quelques mètres du château, dans le jardin, en face de ses -fenêtres. La chambre que l’Écossais occupait à Windsor a été depuis sa -mort absolument respectée: tout y est encore à la même place, suivant le -désir de la reine. - -Enfin elle termine le second volume de ses mémoires par ces mots: - - -CONCLUSION - -«Je dois ajouter quelques mots à ce volume. - -«Le fidèle serviteur dont il est souvent fait mention dans ces mémoires, -n’est plus avec celle qu’il a servie toute sa vie avec tant de -sincérité, d’affection, de zèle infatigable. - -«En pleine force de santé, il a été arraché à sa carrière si utile, -après une maladie de trois jours, le 27 mars de cette année. Il est -parti respecté et aimé de ceux qui ont connu sa rare valeur et la bonté -de son cœur; il a emporté les regrets de tous ceux qui l’ont connu. - -«Sa perte pour moi (malade et impotente) est irréparable, car il avait -mérité et possédait ma confiance absolue. En disant qu’il me manque -chaque jour, et même à chaque heure du jour, je ne fais qu’exprimer -faiblement la vérité envers celui qui a acquis des droits à ma -reconnaissance éternelle par ses soins constants, ses attentions et son -dévouement. - -«Jamais cœur plus sincère, plus noble, plus loyal, plus dévoué, n’a -battu dans une poitrine humaine. - -«Balmoral, novembre 1883.» - -Un tel attachement d’une reine puissante pour son humble serviteur parut -si exagéré que les mauvaises langues se donnèrent libre carrière. La -société puritaine de Londres ne put admettre qu’un valet reçût tant -d’honneurs. Peut-être trouverait-on l’explication de cette -reconnaissance - -[Illustration: - -Phot. G. W. Wilson. - -John Brown.] - -extraordinaire dans l’isolement où Victoria se sentit après la mort du -prince Albert, avec un besoin d’affection de tous les instants, plus -impérieux à mesure que les années s’accumulaient sur la tête de la -souveraine. - -On dit que Brown avait, lui aussi, écrit ses mémoires qu’il destinait à -la publication et que, sur l’ordre de la reine, tous ses papiers ont été -saisis et lus par elle. Qui sait si ce n’est pas la lecture de ces -mémoires intimes, auxquels le serviteur confiait ses pensées les plus -secrètes, qui a démontré à la reine la sincérité absolue de son -dévouement? En lui rendant les honneurs qu’on ne rend généralement -qu’aux grands hommes, la reine a voulu perpétuer le souvenir du -serviteur modèle, dont l’espèce semble disparaître de plus en plus. - -Depuis Brown, le serviteur intime de la reine est l’Écossais Grant, qui -se montre attentif à ses moindres désirs, mais n’a jamais été admis dans -le même degré d’intimité. - - - - -XI - -La reine Victoria chez ses sujets. - - Comment la reine s’invite chez les autres.--Partout - maîtresse.--Coucher de bonne heure.--Croquis et souvenirs. - - -La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi -exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses -villégiatures, le désir d’être reçue par l’un d’eux. C’est toujours avec -un grand plaisir qu’un seigneur reçoit la nouvelle d’une visite de la -reine. Il se mêle bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela -pose aux yeux de l’aristocratie d’avoir hébergé la reine. Aussi la -faveur d’être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la -reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est -avisé officieusement. Il n’a plus alors qu’à envoyer l’invitation -officielle qu’il est sûr de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sens -dessus dessous pour que rien ne cloche et bien souvent il se lance dans -les dépenses. - -Il arrive quelquefois, lorsque tout est prêt pour la recevoir, que la -reine change brusquement d’avis et que son hôte en reste pour ses frais. -Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l’heure dite et -elle se montre reconnaissante de ce qu’on a fait pour elle. - -Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l’Université de -Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut -choisie pour donner l’hospitalité au couple royal. - -Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec -la reine et le prince qu’il attendait, il vit tomber chez lui toute leur -suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour -faire face à ses obligations. - -Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple, -il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec -la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre -et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il -trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et -lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne -revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au -contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde. - -Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une -maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue. -Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son -honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa -table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de dîner -seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la -famille royale. - -Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle -se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend -part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on -fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien -tenues et les fermes modèles. - -La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre -à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus -beaux sites du Royaume-Uni. - -Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une -heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui -lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi -spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une -salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse -Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle, -dans le sitting-room. - -La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du -pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter. -Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus -aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des -ancêtres. - -Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les -châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on -revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le -souvenir très fidèle des circonstances de ses visites d’alors et -indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille -contenant quelque inscription ou planté un arbre. - -Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non -desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans -ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin -que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre. - -Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin -de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille -conservent religieusement de génération en génération. - -Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux -châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir -ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le -prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie. - - - - -XIII - -Comment la Reine voyage. - - Le train royal.--Sa composition.--Le jour d’un départ.--En voiture, - les voyageurs.--Voici la reine.--Partir.--La surveillance de la - voie.--De Portsmouth à Cowes par mer.--Un voyage sur le - continent.--Jacquot à destination.--Coquetterie patriotique de la - reine des mers. - - -Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des -deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux -fourgons de bagages. - -Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du -dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les -armes royales et l’inscription: train spécial de Sa Majesté. On y monte -par des marchepieds articulés qui s’abaissent d’eux-mêmes lorsqu’on -ouvre la portière et se replient, lorsqu’on la referme. Toutes les -barres d’appui sont dorées. Le premier compartiment possède deux canapés -qui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très -confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d’honneur chargée de -la toilette de - -[Illustration: La reine Victoria en costume de voyage.] - -la reine et à une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces -dames veille à la porte de la chambre à coucher de la reine. Elles se -relayent de deux en deux heures. - -La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux -sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage -étroit: l’une d’elles est pour la reine, l’autre pour la princesse -Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée -de chacune. Un cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre -du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel. -L’ameublement se compose de larges fauteuils, d’un sofa, de deux tables -et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au -compartiment des personnes de la suite. - -Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons -occupent un wagon. Un autre wagon est généralement occupé par les -directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle -voyage la reine. - -Partout de moelleux tapis couvrent le parquet. - -Afin de ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n’ont pas de -freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin -d’arrêt. La suspension en est parfaite et il est très difficile, si les -rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train est en marche ou au -repos. A Windsor, à Ballater et dans toutes les stations dans lesquelles -elle a coutume de s’arrêter, soit au départ, soit à l’arrivée, la reine -a une salle d’attente spéciale avec lavatory. On y sert souvent le thé à -la famille royale venue pour saluer la souveraine à l’arrivée ou au -départ. - -[Illustration: La Reine en 1890.] - -Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s’établit dès -l’aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est -réquisitionnée pour le transport des bagages que des valets de pied de -la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur -les quais. C’est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq -heures. Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les -voitures et harnais, puis les chevaux. Enfin, dès que l’heure du départ -approche, ce sont la garde d’honneur qui se rend à la gare, puis les -gens de la reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures à -la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la -reine, puis enfin et en dernier la reine, qu’annonce de loin l’attelage -à quatre avec postillons à cheval dans la livrée noire et blanche -qu’elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la -voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les -genoux nus, vêtu du jupon plissé qui constitue la grande originalité du -costume national des montagnards du nord, est assis sur le siège -d’arrière. La reine est accompagnée soit de la princesse Béatrice, soit -d’une autre dame de la famille royale. - -[Illustration: Le wagon de la Reine.--La chambre à coucher.] - -Dès que la reine pénètre dans la cour de la gare, la musique de la Garde -ou les joueurs de cornemuse, selon que le départ a lieu de Windsor ou -de Ballater, station du domaine de Balmoral, joue le _God save the -Queen_. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en -hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en -wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière -du wagon royal s’est-elle refermée sur la souveraine, que le train -s’ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet. - -De même qu’elle est la dernière à monter en wagon, de même elle est la -première à en descendre. Aussi les dames et seigneurs désignés pour -prendre le service d’honneur à l’arrivée doivent-ils partir la veille de -son départ. - -Sur le passage de la reine, dans les lieux qui lui sont familiers et où -elle revient chaque année, on sait qu’elle n’aime ni les cris, ni les -acclamations; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les -dames de s’incliner sur son passage. La reine répond par de simples -mouvements de tête, et en souriant. - -Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui -faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle -encombre les bras de toutes les dames d’honneur et de toutes les -personnes de sa suite. - -La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où -elle s’assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente. - -Le train royal n’est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère -trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l’heure. Il était -autrefois précédé d’une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais -depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance -de la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous -les ouvriers employés à l’année pour la réparation des voies sont -transformés en signaleurs. Chacun d’eux reçoit un drapeau blanc et un -rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le -mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu’il voit le drapeau -blanc, il n’a qu’à laisser courir son train; dès qu’il aperçoit le -rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent -les drapeaux. - -Le train royal n’emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni -le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le -_special_, est formé à cet effet. - -Sauf dans le cas d’encombrement de la voie, le train royal n’a pas -d’arrêt. - -Lorsque la reine ne dort pas, une dame d’honneur lui fait la lecture ou -organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser -errer sa rêverie à travers les sites merveilleusement frais qu’elle -traverse. - -Les choses se passent de la même façon lorsque la reine se rend à -Osborne, dans son home du Sud, situé dans l’île de Wight. Jusqu’à -Portsmouth, dans le comté de Hants, célèbre par son port militaire, il -n’est fait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth, -le yacht royal _Victoria and Albert_, et quelquefois aussi les deux -yachts le _Fairy_ et l’_Elfin_, attendent la reine et sa suite pour les -transporter à East Cowes, où ils débarquent et de là ils se rendent à -Osborne House en voitures. - -Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce -qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soit pour venir voir naître le -printemps sur une plage du midi - -[Illustration: Le wagon de la Reine. - -Phot. A. H. Fry. -] - -de la France ou du nord de l’Italie, elle fait généralement la traversée -par mer de Portsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un -train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des -wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de -Balmoral, car elle n’est plus reine du Royaume-Uni, pour la transporter -aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse -jamais Paris et s’en détourne en empruntant une partie du réseau de la -grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou -sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux -locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part -généralement quelques jours avant elle, afin de prendre toutes les -dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L’âne Jacquot, la -chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la -reine. - -Il n’est pas rare qu’au cours de ses voyages sur le continent, la reine -admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce -cas, son train stoppe à l’heure précise au lieu fixé pour le -rendez-vous. L’arrêt ne dépasse jamais un quart d’heure. - -La reine ne paraît pas se ressentir outre mesure des fatigues de ces -longs voyages et, malgré ses quatre-vingts ans passés, surmonte -allègrement les inconvénients du mal de mer. Elle aime la mer et tient à -ce que son peuple le sache. C’est par une sorte de coquetterie -patriotique qu’elle ne cherche pas à abréger la traversée et quelle -vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg, -tandis qu’elle pourrait faire confortablement le voyage de Portsmouth à -Folkestone ou à Douvres et n’aurait plus à redouter qu’une traversée -d’une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu’elle -est reine d’un peuple qui est fier de posséder l’empire des mers et que -par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de ne pas se -dérober au mal de cœur qu’elle n’arrive que rarement à éviter. - -A l’époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de -Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait -d’avoir été convertie au catholicisme et qu’elle ne venait sur le -continent que pour y faire son devoir pascal, à l’abri des yeux -indiscrets, l’état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et -malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses -sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; pour un peu, ils lui -prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première -puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des -mers, d’une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter -avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer -ne doit pas compter. - -Lorsque Victoria est arrivée à destination, c’est dans ses propres -attelages qu’elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et -c’est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown -autrefois, aujourd’hui Francis Clark, son domestique écossais au -marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de -Battenberg, comme on l’appelle depuis son mariage, au marchepied de -gauche, qu’elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure -sa maison d’emprunt. - -Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le -retour s’effectue invariablement dans les mêmes conditions que l’aller: -la reine est en tout très conservatrice et aime n’avoir rien à changer à -ses moindres habitudes. - -C’est dans un sentiment d’orgueil que l’Angleterre voulut dernièrement -que le yacht royal et impérial fût un bâtiment de plus grande importance -que n’est le _Victoria and Albert_ actuel, lequel a un plus faible -tonnage que le _Hohenzollern_, dans lequel Guillaume II, petit-fils de -la reine et chef d’une nation qui n’a rien de maritime, a l’habitude de -naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le -nom de son prédécesseur _Victoria and Albert_, sur les plans de sir -William White, l’ingénieur-architecte en chef de la marine britannique. -Il devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que l’_Etendard_, le -yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines -de plus que le _Hohenzollern_ de l’empereur allemand. Il devait filer 20 -nœuds à l’heure et, d’une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Les -devis s’élevèrent à £ 360.000 soit à 9.000.000 de francs. Il avait été -solennellement lancé par la duchesse d’York le 9 mai 1899 et devait être -mis à la mer le 1e janvier 1900. Les ordres avaient été donnés -d’envoyer de Portsmouth l’équipage qui devait l’amener de Pembroke dans -les eaux du Solent et de nombreuses invitations avaient été lancées à -l’aristocratie et au monde maritime. Une foule était de plus accourue -de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures -précises, les écluses laissaient pénétrer l’eau dans le bassin de -construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter; -mais on remarqua qu’il s’inclinait fortement à bâbord et qu’il restait -dans cette position sans qu’il fût possible de le redresser sur sa -quille. L’angle d’inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en -croire ses yeux. On commanda aussitôt d’étayer le navire de tous côtés -de peur qu’il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d’épuisement -furent mises en œuvre, tandis qu’on télégraphiait de tous côtés aux -autorités de venir constater les défauts de construction. - -On comprend que la marine anglaise ne soit pas fière de ce loup et que -tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau _Victoria -and Albert_, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se -répandît. La nouvelle s’en est propagée malgré tout et elle n’a pas -contribué à relever la réputation de l’Angleterre dans l’art de la -construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs -que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise -depuis que la coupe America a traversé l’Atlantique. - -On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à -l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. - - - - -XIV - -La Reine Victoria et ses bêtes. - - L’amour des bêtes.--La ménagerie royale.--La maternité à Hampton - Court.--On ne vieillit pas sous les harnais royaux.--Le musée des - chiens de Windsor Park.--La véranda de la reine.--Thermes de - chiens.--La liste des grands favoris.--On ne passe pas, même au nom - de la reine.--Schopenhauer a raison.--Le proscrit de - Mendelssohn.--Amour platonique.--Le pauvre Sanger.--Empereur et - Jacquot; grandeur et décadence. - - -La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les -chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de -Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions -que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont -vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas. -Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus -grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes -grâces de la souveraine. - -Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur -lequel la princesse Victoria faisait ses promenades dans les jardins de -Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à -Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse -Victoria de Connaught. - -Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor -et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris -du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus. - -A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances -du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des -chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham -Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a -son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les -équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court -qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on -aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de -l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se -perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la -crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse -de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de -Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir -servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si -intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous -les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement. - -Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître -de céans, M. Hugh Brown et son sous-intendant M. Hill nous montrent -l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus -fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec -tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de -portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à -l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms -célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de -l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même -ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil -des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui -entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un -passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la -reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque -stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un -petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau -chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent -canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs -sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il -existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor -cinquante-cinq chiens. - -On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et -l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en -hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le -matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un -superbe fox-terrier nommé _Spot_, un magnifique basset noir et feu _Roy_ -et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de _Marco_. La race -favorite de la reine est celle des colliers dont _Darnley_ est un des -plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création; -il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes -ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est _Beppo_, un -petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses -habitudes à la Cour. - -[Illustration: La Reine et son chien.] - -[Illustration: La Reine dans le parc d’Osborne, d’après le tableau de -sir Edwin Landseer. R. A.] - -Le prince Albert préférait les dachshounds, le prince de Galles a des -préférences pour les bassets. - -A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l’habitude -d’envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu’elle n’y -remporte pas quelque prix de beauté. - -Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien: ici -gît _Dash_, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à -son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement; là _Eos_, -le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne -l’ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire -au prince s’adressant à sa mère: «Je suis sûr que vous partagerez mon -chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait -de doux souvenirs!» Plus loin des plaques de bronze rappellent les -mémoires de _Quiz_, le chien-lion de l’île de Malte, dernier de sa race, -qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine; -de _Dachel_, chien allemand, unique pour la chasse; d’_Islay_, qui -servit tant de fois de modèle à la royale élève de Landseer; _Sharp_, -auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, comme à un -modèle de fidélité et d’obéissance passive. Ce Sharp, dont l’éducation -était l’œuvre de John Brown, avait été dressé à ne laisser toucher à -rien dans la chambre de son maître. Un jour que la reine avait envoyé -une dame d’honneur à son fidèle écossais, celle-ci ne trouvant dans la -chambre que Sharp, voulut s’acquitter de sa commission par écrit. Elle -prit donc un crayon sur la table et écrivit à Brown ce que la reine -attendait de lui. Lorsqu’elle voulut sortir, Sharp se dressa entre elle -et la porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le -château: Sharp ne lâcha sa prisonnière qu’en présence de John Brown, que -l’on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp -représente le chien couché, gardant un gant de la reine. _Noble_ est un -autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la -Cour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance: il mourut -subitement à Balmoral où il a son monument; sa statue est à Osborne. -C’est à son sujet que la reine a écrit: «Tant qu’il y aura sur terre de -ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité». - -Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze: ce sont -_Boy_ et _Boz_. - -A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici -_Lorie_, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois, -a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où -qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel -point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo -royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour -sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de -ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a -blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté -ressentir les atteintes de l’âge. - -La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y -est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de -Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole -avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus -complètes. - -Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici _Flora_ -et _Alma_, les deux juments offertes à la reine par le roi -Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite. -A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric -d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie -commune avec _Ninette_, l’ânesse blanche de la petite Victoria de -Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette -et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. _Jenny_ est une -ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la -dépendance du château, à Virginia Water. _Tewfik_ est un âne égyptien -acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du -Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le -laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail -écossais. Voici la _Skewbald_, jolie petite jument shetlandaise, de la -grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants -de la reine; le pauvre _Sanger_, qui fut offert un jour dans les -highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis -fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route -avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour -sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme -faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de -premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et -défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc -fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir. -Sanger, dont il était la _great attraction_, promit d’en dresser un -semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui, -depuis, y rappelle son nom. _Empereur_, le fougueux Empereur sur lequel -la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis -longtemps; mais on voit encore _Jessie_, la jument favorite à la longue -robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les -jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin -voici _Jacquot_, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise -royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni -que sur le continent. - -Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie, -à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire, -chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa -part de succès dans les grandes journées historiques du règne de -Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la -cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs. -C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture, -qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de -Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une -dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la -reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient -ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le -prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez -lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a -sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne -servent que pour les grandes cérémonies et lorsque les princes vont -inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine. - -Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre -intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine -vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa -nombreuse progéniture. - -C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous -les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et -n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de -la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans -les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les -écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms, -le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si -Victoria tenait une Cour! - - - - -XV - -La Reine Victoria propriétaire. - - La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de - Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de - lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher - pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue - ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs - produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines - d’or.--Fils prodigues. - - -Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000 -livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des -dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des -créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus -riche propriétaire foncière du Royaume-Uni. - -Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham, -de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition -de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de -grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du - -[Illustration: La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein. - -Phot. Huhues et Mullins. Hyde. -] - -comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte -Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour -ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le -gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours -eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements -avantageux et réaliser d’énormes bénéfices. - -La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses -métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le -nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques -qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens -lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de -son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de -ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou -malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans -les mauvaises années. - -Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée -la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là -des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande -discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné -maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est -plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son -fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais -dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée -pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa -liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de -loyaux sujets se sont plu à lui faire. - -Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois -la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la -valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse -Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention -d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que -l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque -fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria -dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs. - -C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables -qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling -(25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du -prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus -tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui -contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le -refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la -grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant -ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour -l’acquitter. - -La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il -que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre -autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il -acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la -reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse -opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de -l’intelligence de son petit-fils. - -La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées. -Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie -ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main, -ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire -de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative, -qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant -elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu -offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie. - -Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien -entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce. - -On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle -possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que -de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de -Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires. -Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme -bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du -premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un -gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre -la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de -faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en -faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas -directement intéressée à l’issue de la campagne. - -En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la -mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la -fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides. -C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles, -son fils, après sa mort. - - - - -XVI - -La Reine Victoria artiste et écrivain. - - Croquis et aquarelles.--La peinture à la Cour.--La copie de la - nature.--Tous modèles.--Victoria au piano.--Son chant.--Une lettre - de Mendelssohn.--Victoria écrivain.--Protectrice des arts. - - -Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore -qu’elle soit excellent juge des œuvres des autres. L’art qu’elle a le -plus volontiers cultivé et vers lequel elle s’est toujours sentie -attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu -du goût pour le dessin, puis pour l’aquarelle et ce goût est allé se -fortifiant d’année en année. Il y a à Osborne et à Balmoral des -sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles -qu’elle a lavées. Dans ses mémoires ou son journal sur son séjour dans -les highlands d’Écosse, il est question à chaque page d’un site qu’elle -éprouve le besoin de fixer de son crayon ou de son pinceau. Elle aime -copier la nature et s’en rapprocher le plus près possible. En cela, -elle subit l’influence de Ruskin et de Hunt. - -Dès les premières années, la duchesse de Kent et plus tard la duchesse -de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et -ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas -le loisir de s’adonner entièrement à l’art de la peinture. - -Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son -règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par -la justesse de ses remarques les maîtres de l’école anglaise qui -viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu’en ces dernières -années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour -lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant -Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand -peintre animalier. - -Victoria dessine dans toutes les positions, même à cheval. Il n’était -pas rare qu’en promenade dans le parc d’Osborne ou de Balmoral, elle -donnât l’ordre à son fidèle John Brown de lui tenir sa vieille jument -Jessie pendant qu’elle croquait au vol un coin de ciel, de mer, ou un -aperçu sur un détour de la rivière Dee. - -En visite chez ses lords, elle éprouve le besoin de se distraire de la -société en allant faire une heure de paysage dans le jardin. Les dames -qui ont été à la Cour et qui connaissent ses goûts, préparent toujours -une table pour dessiner en plein air, lorsqu’elle les honore d’une -visite à la campagne. La plupart même l’imitent; mais il est rare -qu’elles arrivent à l’égaler. Peut-être y mettent-elles aussi quelque -complaisance. - -[Illustration: - -Phot. N. H. King. - -La voiture de gala de la Reine.] - -Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en -manque au contraire totalement, comme d’imagination; mais elle a un goût -réel pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont -ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté. - -Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce -faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans -leurs animaux. - -Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier -le burin ou à se servir de l’eau-forte un certain talent. Il voulut -initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain -degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre. - -En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et -nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû -faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A -force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais -à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un -morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et -elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut -un Français nommé Lablache. - -Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la -Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question -de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12 -décembre 1843: - -«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la -reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de -Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si -difficile, qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.» - -Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre: - -«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et -moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue -des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si -difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière -mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir -fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait -été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir -de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la -méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est -agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute -contrainte.» - -Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine -donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta -pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les -numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès: - -1º _Non funestar crudele_ (de Il Desertore) RICCI. - Duo par Sa Majesté et le prince Albert. - -2º _Dunque il mio bene_ (Il flauto magico) MOZART. - La flûte enchantée - Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache. - -3º _Felice Eta_, chœur pastoral COSTA. - Sa Majesté et les Dames de la Cour. - -4º _Tu di grazia_ HAYDN. - Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince - Albert, MM. Rubini et Lablache. - -5º _Oh! come licto guinze_ MENDELSSOHN. - Chœur. - -La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de -basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael -Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très -correctement.» - -Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à -Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il -composa sa _Romance sans paroles_), fut invité au palais de Buckingham -par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique. -De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue -lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue -avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître: - -«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à -une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à -Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer -tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple -robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour -Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur -toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute -la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en -passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la -pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en -devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était -déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le -prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya, -alléguant qu’elle finirait bien le rangement seule. Je priai alors le -prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que -je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des -pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le -propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine, -probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la -musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait -pas à dissimuler. - -«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et -je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je -n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince -m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres -à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à -propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances. -J’étais ravi! - -«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et, -au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle -adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de -nouveau. - ---Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le -prince Albert. - -«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait -essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait -le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont. -Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle -était dans la malle. - ---Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je. - -«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne put rien trouver -et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été -plus heureuse que les autres. - ---La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince -Albert. - -«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous -dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à -nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le -piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le -ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que -je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze. - -«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny, -ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle -accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec -toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur -la perfection de son chant: - ---Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup -mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup -plus de souffle. - -«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le -Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque -chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner -un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le -morceau qu’il venait de chanter. - -«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis -admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais -prolonger mon plaisir. Naturellement j’ajoutai aux deux motifs imposés -ceux chantés par Sa Majesté. - -«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez -bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre -visite. - -«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de -daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur, -qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une -parfaite bonne grâce.» - -Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine -que de gros volumes. - -A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est -souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout -fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement -de jouer elle-même en public. - -Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que -ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La -vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le -journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative -d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir -à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout -entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain -aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout -ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de -cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et -que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par -son défaut dominant qui est un égoïsme féroce. - -[Illustration: - -Phot. Russel and sons. - -La reine Victoria en 1892.] - -Elle se contente de nous faire assister minute par minute à ses moindres -actions, parce qu’elle s’occupe surtout d’elle-même et que, du moment -que quelque chose la touche ou l’approche, cette chose fût-elle des plus -futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir -par elle l’émotion ressentie à la vue d’une de ces scènes grandioses de -la nature, inconnue d’elle jusqu’alors et au milieu de laquelle elle se -trouve pour la première fois, et nous devons nous contenter d’une -épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par -compensation, si elle était à voiture à deux ou quatre chevaux, quels -étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège et si -le prince avait revêtu son kilt et son plaid écossais. - -A chaque ligne de ses mémoires, on éprouve la même déception. Elle -apprend la mort de Wellington, dont l’Angleterre a fait un dieu de son -vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s’être trouvé là -en même temps que Blücher à Waterloo; que dit la reine: «Il est vrai que -le duc avait quatre-vingt-trois ans!» On reste confondu devant tant -d’inconscience et de naïveté. Quelques-uns ont été jusqu’à dire que les -mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l’historien Sir -Théodore Martin n’y avait fait de nombreuses retouches nécessaires. Nous -leur laissons la responsabilité de ce jugement. - -Si la reine n’a pas le tempérament d’un écrivain, elle aime du moins les -bons écrivains et sait goûter les poètes. Dans les premières années de -son mariage, elle aimait à se faire la lectrice de son époux et à lui -faire saisir les beautés de la littérature anglaise. - -On cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle -adressée au prince de Galles à l’occasion de sa majorité. Nous n’en -parlerons pas, soupçonnant que dans tous les écrits publics, il ne faut -attribuer à la souveraine ni l’initiative de la pensée, ni l’élévation -de la forme. Il doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu’à -s’employer parmi les nombreux personnages d’élite qui ont le privilège -d’exercer une sinécure à la Cour de Saint-James! - -Quoi qu’on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts -et de la littérature, on doit lui savoir gré d’une chose: c’est d’avoir -cherché à encourager les arts, ou tout au moins d’avoir aidé son époux à -les encourager. Cette noble tâche, le prince Albert l’assuma et la -remplit de son mieux et c’est à lui, en grande partie, que l’Angleterre, -qui n’a jamais pu avoir un musicien, doit d’avoir aujourd’hui une école -de peinture qui, avec de très grands mérites, possède une réelle -originalité. - - - - -XVII - -Attentats contre la Reine Victoria. - - Les sept attentats contre la reine.--Oxford, Francis, Bean, - Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick - Maclean.--Un accident de voiture dans les Highlands.--Mot de la - reine.--Le naufrage de _Misletoe_. - - -En dehors des dangers qu’elle courut au cours de son existence, Victoria -échappa sept fois aux coups de ses assassins. Quelques mois après son -mariage, le 10 juin 1840, elle se promenait avec le prince Albert en -landau découvert dans Hyde Park, avant l’heure du dîner, sans aucune -escorte, comme elle aimait le faire lorsqu’elle n’accomplissait pas un -acte officiel, quand un tout jeune homme de dix-sept ans, nommé Oxford, -se précipita sur la portière droite de la voiture, du côté où se tenait -la reine et déchargea un pistolet presque à bout portant. Dans sa -précipitation, il n’eut heureusement pas le temps de viser, car la balle -n’atteignit pas son but. Le cocher, au bruit de la détonation et se -rendant compte de ce qui venait de se passer, avait arrêté ses chevaux. -Le prince Albert lui donna l’ordre de continuer son chemin, tout heureux -que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt -les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l’avait pas saisie; -mais celle-ci, qui regardait d’un autre côté, ne s’était pas encore -rendu compte de ce qui s’était passé, ni de la nature du bruit qu’elle -avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l’assassin -s’écriait: «J’en ai encore un» et déchargeait un second pistolet. Cette -fois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer -et avait fait baisser la tête à la reine, qui en était encore quitte -pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre -Hyde Park à cette heure de la journée avait reconnu le couple royal et -s’était emparée de l’assassin. Pour la tranquilliser sur son sort, -Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au -cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n’apprît -que par elle-même l’attentat dont elle avait failli être victime. - -L’assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamné à -mort pour crime de haute trahison; mais la reine fit commuer sa peine en -celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en -Australie. - -Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l’objet -d’une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de -cavaliers et d’amazones qui s’étaient improvisés en garde d’honneur. Le -soir on chanta le _God save the Queen_ dans tous les théâtres et, le -dimanche suivant, des prières d’actions de grâces furent prescrites dans -toutes les églises. Le Parlement lui adressa un message de -félicitations. Enfin la reine fut elle-même l’objet d’une manifestation -de loyalisme, quelques jours après, à l’Opéra. - -Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l’église en -compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un -individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne -partit pas. La reine, prévenue par le prince Albert une fois le danger -passé, ne put rester sous la menace d’un nouveau danger et elle résolut -de l’affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se -rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui -n’était d’ailleurs pas très éloigné du lieu de l’attentat d’Oxford et, -en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis, -tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n’eut pas -de peine à reconnaître le même individu que la veille. - -«Le soir, lorsque la reine rentra au Palais, écrit Miss Liddell, -demoiselle d’honneur, la première personne qu’elle rencontra fut sir -Robert Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la -nouvelle de l’attentat et lui adressa ses félicitations. La reine -m’aperçut alors et, se tournant vers moi: «Dites-moi, Georgette, vous -vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi -cet après-midi; c’est qu’hier j’avais essuyé un coup de feu et que je -voulais affronter de nouveau le danger aujourd’hui, pensant que -l’assassin recommencerait sa tentative. Or je ne voulais exposer d’autre -vie que la mienne.» - -Francis essaya, dans son procès, de prendre l’attitude d’un héroïque -républicain; mais lorsqu’il s’entendit condamner à mort pour crime de -haute trahison, son courage l’abandonna et il s’évanouit. La reine ne -voulut pas le laisser exécuter et sa peine fut également commuée en -celle de la déportation perpétuelle. - -Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine -échappa une troisième fois. L’auteur du régicide était cette fois un -petit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu’on le -jugeât en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute -trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides de jouer -quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur -laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire. -L’idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à -être fouetté et à sept ans de déportation, on n’entendit plus parler de -nouvel attentat pendant sept années. - -Le quatrième fut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un -pistolet chargé de poudre seulement. Celle-ci garda, comme les fois -précédentes, tout son sang-froid et se mit à parler très énergiquement à -ceux de ses enfants qui étaient avec elle dans la voiture, afin de -distraire leur attention. Hamilton se vit infliger la même condamnation -que le bossu Bean. - -L’attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n’en voulait pas à -la vie de la souveraine. C’était en juin 1850. La reine venait de rendre -visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au -moment où sa voiture franchissait la grille de l’hôtel du duc, un -gentleman, d’extérieur élégant, nommé Pates, qui avait été capitaine - -[Illustration: Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.] - -de hussards, s’élança vers sa voiture, la canne levée, et lui cingla le -visage. Quelque cuisante qu’elle fût, la blessure ne fut pas grave, -puisqu’elle n’empêcha pas la royale blessée de paraître le lendemain de -l’attentat, dans sa loge, à l’Opéra. - -Jusqu’en 1872, Victoria ne fut plus l’objet des attentions des -régicides. Au mois de février de cette année, cependant, un fou de -nationalité irlandaise, nommé Arthur O’Connor, s’élança à la portière de -la voiture de la reine, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une -supplique; mais il fut aussitôt saisi d’une main vigoureuse par le -domestique écossais John Brown, qui ne lui laissa pas le temps de se -reconnaître; un autre irlandais nommé Roderick Maclean tira en 1882 sur -la reine, lorsque, descendant du train, elle se disposait à monter dans -sa voiture à la station de Windsor. Ce furent deux jeunes gens, élèves -du collège d’Eton, qui s’emparèrent de l’assassin. La reine tint à les -remercier de vive voix et les fit venir à cet effet au château. - -En aucune occasion Victoria ne perdit la tête et ne laissa même paraître -la moindre émotion. Elle s’informa seulement dans ce dernier cas si -personne n’avait été blessé pour elle. - -Elle a toujours eu une horreur particulière pour les crimes de cette -nature et n’a jamais été la dernière à faire parvenir ses félicitations, -lorsque ces attentats n’ont pas été suivis d’effet ou ses condoléances -dans les cas contraires. C’est ainsi que les veuves des présidents -américains Lincoln et Garfield et de notre président Carnot reçurent -d’elle des mots touchants. Après le crime de Caserio, le gouvernement -anglais ayant voulu prendre des mesures pour la protéger plus -efficacement, elle s’y opposa énergiquement, ne voulant pas que «ces -mécréants pussent s’imaginer qu’ils avaient fait peur à une femme». -Pourtant la mort tragique de l’impératrice Élisabeth d’Autriche fit une -profonde impression sur son esprit. - -Lorsqu’elle faillit être victime d’un accident en Écosse, sa voiture -s’étant renversée dans un fossé sur une mauvaise route déserte, elle -écrivit: «Ces occasions extraordinaires me trouvent toujours calme et en -pleine possession de moi-même; cette fois-ci je n’ai pensé qu’à une -chose: c’est que je n’avais pas encore fait tout ce que je me suis -proposé d’accomplir avant de mourir». - -Elle a toujours montré de la reconnaissance à ceux qui l’ont tirée de -mauvais pas. Elle fit une pension à un soldat irlandais qui l’avait -sauvée dans ses bras dans un grave accident de voiture. Elle donna un -poste à la Cour à un brave matelot qui l’avait, au péril de sa vie, -emportée au moment où un mât rompu par la tempête, allait s’abattre sur -elle et elle s’occupa, après sa mort, de sa veuve et de ses orphelins. - -Il lui est arrivé de causer, de son côté, des accidents. - -Un jour, faisant la traversée du Solent, d’East Cowes à Gosport, le -yacht royal _Victoria and Albert_ vint en collision avec un yacht de -plaisance, le _Misletoe_, qui croisait à cet endroit. Le petit navire -fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le pont, fit tout ce qui -dépendit d’elle pour sauver la vie du propriétaire du yacht, à sa -belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d’avoir -à s’éloigner, sur l’ordre du capitaine, sans qu’on eût réussi à les -tirer de l’eau. - -Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une -autre circonstance, à Balmoral, elle passa une grande après-midi et une -partie de la soirée à chercher avec le ghillies des Highlands, le corps -d’un petit garçon qui s’était jeté dans la Dee, à un endroit très -dangereux, pour sauver la vie d’un de ses petits frères tombé à la -rivière. Lorsqu’elle apprit qu’on avait enfin retrouvé le petit cadavre -à une bonne distance du lieu de l’accident, elle fut la première à -envoyer ses consolations aux parents désolés et voulut assister à son -enterrement. - -On citerait des milliers de traits analogues où se révèle la sensibilité -d’âme de la reine Victoria. En somme, elle n’a pas d’ennemi à proprement -parler et tous ceux qui ont porté atteinte à ses jours étaient des -détraqués ou des maniaques avides d’une sinistre renommée. - - - - -XVIII - -Les Voyages de la Reine. - - Première visite de la reine au château d’Eu.--Les banquets - champêtres dans la forêt.--On reparle du Camp du Drap - d’or.--L’équipage se mutine.--Le mariage du duc de - Montpensier.--Voyage en Belgique.--Visite au roi de Prusse.--Lavage - des rues à l’eau de Cologne.--Le Rhin en - feu.--Bonn.--Gotha.--Deuxième visite à Eu.--L’Opéra-Comique en - plein vent.--Revue du camp de Boulogne.--Napoléon III et - l’impératrice Eugénie à Windsor.--La reine à Paris, Saint-Cloud et - Versailles.--Bal à l’Hôtel-de-Ville.--Bismarck est présenté à la - reine.--La revue du Champ-de-Mars.--Devant le cercueil de Napoléon - Ier.--Chasse en forêt de Saint-Germain.--Au revoir.--Visite à - Cherbourg.--A bord de la _Bretagne_.--A la Grande-Chartreuse.--La - reine ne veut plus venir en France. - - -On peut classer les voyages de la reine en deux catégories: ses voyages -politiques et ses voyages d’agrément. Ses seuls voyages politiques ont -été ceux faits en France. - -Le 1er septembre 1843, le _Victoria and Albert_, nouveau yacht royal -qui venait de sortir tout flambant neuf des chantiers de la Clyde, -venait à Portsmouth embarquer la reine et son époux pour une destination -inconnue. La reine avait tenu secrète son intention d’aller en France, -à tel point que ses ministres l’ignorèrent jusqu’au dernier moment. La -rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue -date par l’intermédiaire de la reine des Belges, fille du roi de France. -Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la -confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites -et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de -l’absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des -précédents: chaque fois que Georges I, II et IV étaient allés à -l’étranger, ils avaient nommé des conseils de régence. La reine faisait -valoir que Henri VIII avait rencontré François Ier à Ardres; mais le -duc lui répondait qu’à cette époque Calais étant à l’Angleterre, le roi -d’Angleterre n’avait fait qu’à peine dépasser sa frontière. Bref, la -reine consulta des légistes, qui furent d’avis qu’elle n’avait pas à -nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. Elle -partit donc le 31 août. Elle louvoya autour de l’île de Wight et devant -la côte de Devonshire pendant une journée et, le 1er septembre au -soir, traversa le détroit. La traversée faillit ne pas aller tout droit; -l’équipage donnait des signes de mutinerie. La reine avait en effet -choisi une place à l’abri du vent et s’était par mégarde installée -devant l’entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà -privés de goutte pour toute la traversée. La reine s’aperçut de quelque -chose. Elle interrogea lord Adolphus, capitaine du yacht, qui la pria de -bien vouloir choisir un autre endroit. «Je le veux bien, dit-elle, mais -c’est à la condition que j’aurai de la goutte, moi aussi.» On lui en -donna un petit verre: «Elle n’a qu’un défaut, ajouta-t-elle, c’est -d’être un peu faible». Cette parole lui reconquit tous les cœurs de ses -matelots. - -Le 2 septembre, au matin, le _Victoria and Albert_ mouillait au Tréport -et un canot, sur lequel était Louis-Philippe, allait assister au -débarquement du couple royal. L’accueil fut tout joyeux de la part du -roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses bras et -l’enleva de terre, l’embrassa sur les joues, au grand ébahissement du -prince Albert, qui n’avait encore vu personne en user si familièrement -avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu’étant duc -d’Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et -qu’il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite -d’équipages splendides et l’on gagna le château d’Eu. - -Il avait d’abord été question d’une visite à Paris dans la -correspondance suivie qui s’était établie au sujet de cette rencontre; -mais on ne sait pour quelle raison la reine s’est obstinément refusée à -visiter la capitale. - -A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes -champêtres. - -Les déjeuners sur l’herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria, -eurent le don de lui plaire. On partait pour un coin de la forêt dans -des grands chars à bancs et une multitude de valets à la livrée royale -improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres. -La plus franche gaieté et le plus grand abandon régnait entre tous les -invités du roi de France; ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve. -La reine d’Angleterre se laissait gagner par l’entrain général, ainsi -que le prince Albert et - -[Illustration: La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.] - -le comte d’Aberdeen; lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre, qui devait -être habitué au sans-gêne de la Cour, était le seul qui restât guindé en -présence de sa souveraine. - -Au champagne, Louis-Philippe fit remarquer, dans le premier toast à la -reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et -un souverain français depuis celle du Camp du Drap d’or. La reine garda -le meilleur souvenir de ses fêtes «si jolies, si gaies, si pleines -d’entrain, si rustiques». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur -son court séjour en France et compara la gaieté des fêtes françaises à -celle des fêtes allemandes. - -Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes -d’Angleterre. Le comte d’Aberdeen avait eu le temps de s’entretenir avec -M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise. -Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l’assurance -que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l’Espagne; que -le roi Louis-Philippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de -Montpensier à l’infante Marie-Louise, sœur de la reine d’Espagne, -qu’après que celle-ci, étant mariée, aurait eu des enfants. De son côté, -le comte d’Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l’Angleterre -ne consentirait pas au mariage de la reine d’Espagne avec un prince de -Saxe-Cobourg. L’Angleterre ne craignait rien tant qu’une union qui -conférât à la couronne de France des droits éventuels à la succession -d’Espagne. On sait que Louis-Philippe, s’il a réellement donné cette -assurance par l’intermédiaire de M. Guizot, ne s’est nullement considéré -comme engagé, ce que la reine d’Angleterre ne lui pardonna d’ailleurs -jamais. - -Ce voyage politique fut bientôt suivi d’un voyage d’agrément à travers -les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le ménage royal passa -quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son -déclin, le _Victoria and Albert_ reprenait la mer le 12 septembre et le -13 était rendu dans le port d’Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sa -nièce un tour intéressant: la reine et le prince visitèrent -successivement Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers. Le 21, ils étaient de -retour à Windsor Castle. A son retour, le prince écrivit au baron -Stockmar à qui il ne cachait rien et dont il sollicitait les conseils en -toute occasion: «Ce voyage en Belgique a fait une impression profonde -sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités -flamandes et surtout de l’accueil si flatteur qu’elle a reçu du peuple -belge». - -Deux ans plus tard, en août 1845, la reine fit enfin le voyage en -Allemagne qu’elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de -son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu’elle accomplit aux -lieux qui avaient été témoins de l’enfance et de la jeunesse du prince -Albert. Elle demanda à coucher à Rosenau dans le château même où naquit -son époux et elle contempla avec ravissement «la jolie couchette où -Albert et son frère Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant -enfants». A Aix-la-Chapelle, le roi de Prusse vint à sa rencontre et -l’accompagna dans une visite à Cologne où, pour la recevoir, on répandit -à flots, sur le pavé des rues, l’eau parfumée si renommée du pays. On -lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu’on embrasa et -convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l’Université où -le prince Albert avait terminé si brillamment ses études et elle reçut -avec ravissement des détails sur tous les lieux qui avaient été témoins -de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces -représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont -tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans -authentiques. Elle admira la tenue des enfants et les costumes des -femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si -seyants. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si -dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie -fripés. «Si au moins, écrivit-elle, nos anglaises du peuple pouvaient se -contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs -chapeaux de soie!» - -Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour -d’Allemagne. Elle tint parole et y arriva le 8 septembre. La chambre -qu’elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales. -Les portraits de la reine et du prince Albert par Winterhalter ornaient -la cheminée de chaque côté et les autres peintures représentaient des -épisodes de sa première visite à Eu et de la réception de Louis-Philippe -à Windsor Castle. On comptait la retenir une semaine à la Cour; elle n’y -resta que deux jours, juste le temps d’assister à une représentation -donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la troupe de -l’Opéra-Comique de Paris. Cette fois Louis-Philippe donna lui-même -l’assurance à la reine qu’il ne consentirait au mariage du duc de -Montpensier avec l’infante que lorsque la question politique serait -écartée. - -Ce voyage calma pour une longue période son amour des voyages. -D’ailleurs elle avait fait ample provision de souvenirs chers à son cœur -et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu’elle -ne remit le pied sur le Continent. - -Elle eut du reste assez à faire à visiter l’Irlande et l’Écosse où elle -fut très occupée avec l’acquisition et la construction d’un nouveau -home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe -payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues -ambitieuses sur la succession d’Espagne. - -En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu’elle ne le -reverrait plus qu’en exil. - -Depuis le dernier voyage de la reine au château d’Eu, l’Europe avait été -en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la -tourmente. Le trône d’Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur -sa base. - -La prochaine visite de la reine d’Angleterre fut pour la Cour impériale -de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien -quelques égards pour l’empressement avec lequel elle avait reconnu le -coup d’État; pour la facilité avec laquelle elle l’avait, la première de -tous les monarques d’Europe, félicité de son avènement en l’appelant -«mon frère»; pour s’être employée sincèrement à faire réussir des -projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie de Vasa, -petite-fille de la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de -la branche légitime, d’abord; puis avec la princesse Adélaïde de -Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigué de voir son alliance -rejetée de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues sur Eugénie -de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria. - -Cependant, la question d’Orient était revenue sur le tapis. Les flottes -anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les -eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la -Russie. - -Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son -plus cher confident, qu’elle va avoir à souffrir d’une longue absence du -prince Albert, lequel se propose de rendre prochainement visite à -l’empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quitte Osborne pour -aller assister à une revue de 100.000 hommes au camp de Boulogne, situé -entre Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui -lui ont été rendus comme au représentant de la reine d’Angleterre. - -Cette visite ne devait être que la préparation d’une autre plus longue -et plus solennelle de la reine d’Angleterre à Paris. Le 16 avril de -l’année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants et -débarquait à Douvres avec l’impératrice à son bras, sur le quai de -l’Amirauté, au bruit des salves d’artillerie qui fêtaient sa bienvenue. -Il était reçu à Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria -elle-même eut de la peine à croire. A Windsor, elle le recevait avec -aménité, faisait fête à la «gentille et jolie impératrice toute -nerveuse», leur réservait les mêmes appartements qu’à Louis-Philippe et -à l’empereur Nicolas de Russie, devenu l’ennemi commun, donnait un bal -en leur honneur dans la salle de Waterloo, conférait l’ordre de la -Jarretière à Napoléon, lui passait le grand-cordon sur l’épaule, tandis -que le prince Albert lui attachait la Jarretière au-dessus du mollet -droit, et s’entendait dire par l’empereur, en quittant la salle à son -bras: «Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à -son pays», «paroles qui promettent, écrivait la reine, de la part d’un -homme tel que lui, peu prodigue de paroles et ferme dans ses desseins». - -L’heure des adieux venue, l’empereur dit à la reine: «J’attends donc -votre visite à Paris cet été.--Oui, répond Victoria, si mes devoirs -publics ne m’en empêchent, comptez sur moi.» On avait pris des -résolutions pour obtenir des succès en Crimée et dans l’intervalle -rendre la guerre populaire en France. - -Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la -princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et -le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils -arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la -Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque -le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté, -lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La -reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de -gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une -garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis -qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis, -la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de -Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la -garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la -nuit commençait à tomber et le coup - -[Illustration: Les enfants de la Reine.] - -d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut -allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que -sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut -«splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit -de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée; -tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a -disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un -officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale, -devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la -plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très -simplement servie; mais «tout y était si exquis!» - -Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux -Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux -Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux -Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le -mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une -invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le -jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir, -il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à -l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de -Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de -son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas -à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance. - -Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine -assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royal fut dansé par la -reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince -Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince -Aldebert de Bavière et Mlle Haussmann, fille du préfet de la Seine. -La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une -nuits». - -Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie -et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au -Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de -l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était -assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. -La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut -émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal: -«Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe -que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.» - -Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter -l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier. -L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau -et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de -velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage -qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la -coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive. -Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon -III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre, -moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si -vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, qui porte son nom, -est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue -le _God save the Queen_.» - -Le samedi, l’empereur donna une chasse en l’honneur de la reine dans la -forêt de Saint-Germain. Le soir, il y eut grand bal au palais de -Versailles. - -L’empereur rencontra l’impératrice au haut du grand escalier et lui dit: -«Comme tu es belle»; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait: -«De fait, elle avait l’air d’une reine de conte de fée.» C’est à ce bal -que le comte de Bismarck se fit présenter à Victoria. - -La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la princesse royale -dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus -tard, la couronne d’empereur d’Allemagne, après que son mari aurait aidé -à vaincre la France dans une guerre terrible. - -Le lendemain, dimanche 26, était le jour anniversaire du prince. On le -célébra dans l’intimité. La reine conseilla à l’empereur de ne pas -persécuter la famille d’Orléans et lui expliqua très franchement la -nature de ses relations avec la dynastie déchue. - -Le lendemain, on reprit, accompagné par l’empereur, le chemin de -Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara -adorer Paris,--l’amour de la capitale lui est venu, on le voit, de bonne -heure. La reine visita les camps d’Hensault et d’Ambleteuse. Enfin elle -s’embarqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l’empereur -lui cria du quai, en la saluant: «Adieu, madame, au revoir!» Elle -répondit très gracieusement: «Je l’espère bien», et bientôt les deux -souverains se perdirent de vue. La reine partit enthousiasmée de -l’empereur qu’elle dit «doux, bon et simple». Elle avait en lui une -«confiance sans réserve». Le prince Albert ne partagea pas -l’enthousiasme de la reine: il considéra Napoléon III comme un -politicien d’occasion, tremblant toujours devant quelque complot. - -Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et -demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la -Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures furent froidement -accueillies. Il s’en retourna incompris et l’alliance anglaise entra -dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés -danubiennes ne fit qu’augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine -à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu’elle -acceptât. On espéra que son amitié parviendrait à détendre la situation. -Le 4 août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après -une traversée assez agitée. L’empereur et l’impératrice vinrent la -saluer sur le yacht royal, à huit heures, sans aucune suite. - -Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains. -L’empereur et l’impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque -éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son -yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de la -_Bretagne_. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L’empereur -porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre: -«J’étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café». Après -quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche. -Un magnifique feu d’artifice termina la journée. Ce fut la dernière -entrevue de Napoléon III et de la reine avant l’exil de Chislehurst. - -Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux accomplir une -promesse de visite au prince et à la princesse Frédéric, visite de -famille, qui s’acheva le 28 du même mois. - -Ce furent ses deux derniers voyages avant qu’elle eût la douleur de -perdre sa mère et son époux. Elle s’embarqua le 1er septembre 1862, à -Woolwich, pour se rendre à Bruxelles et faire la connaissance de la -princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince -de Galles. De là, elle gagna l’Allemagne et séjourna au château de -Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu’un château à -proprement parler; mais ce voyage n’eut aucun caractère politique. - -Au printemps de 1879,--la guerre et la chute de l’empire étaient depuis -longtemps des faits accomplis--la reine alla se reposer des fatigues du -mariage de son fils, le duc de Connaught, avec la princesse -Louise-Marguerite de Prusse, dans le nord de l’Italie. Elle passa par -Paris en vêtement de grand deuil et fit un court séjour à l’ambassade -d’Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M. -Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle -arriva à Modane et continua son voyage jusqu’à Turin et Baveno ou le lac -Majeur, sous le pseudonyme de comtesse de Balmoral. Le prince Amédée -vint la saluer au nom du roi et de la reine d’Italie. Elle habita à -Baveno la villa Clara. - -Le 18 avril, elle se rencontra dans une station de chemin de fer entre -Rome et Monza avec le roi, la reine et la Cour, qui se rendaient en -villégiature. La reine accepta de déjeuner à Monza, après quoi elle -rentra à Baveno. A son retour, elle passa de nouveau par Paris où elle -s’arrêta à l’ambassade, installée dans l’hôtel de l’ancienne princesse -Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, et regagna Windsor Castle. - -Depuis cette époque, la reine fait un séjour d’un mois chaque année, au -printemps, sur la côte méridionale de France ou dans quelque station -italienne. - -Après la mort du duc d’Albany,--car la reine perdit les siens coup sur -coup--le mariage de sa petite-fille la princesse Victoria de Hesse avec -le prince Louis de Battenberg l’attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de -vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce -voyage dura d’ailleurs quelques jours seulement. - -L’année suivante, elle passa quelques semaines à Aix-les-Bains et s’en -retourna par Darmstadt; un an après elle se rendit directement par mer -de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la -même suite d’appartements à la villa Mottet. Avec une permission -spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne -doit pénétrer; l’année d’après, elle choisit Biarritz et visita la reine -régente et le petit roi d’Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la -ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au -climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d’accomplir -sa tâche. Les catholiques d’Angleterre voient dans cette émigration, au -printemps de chaque année, à l’époque de la semaine sainte, un retour -des souverains du - -[Illustration: - -Phot. H. N. King. - -Osborne.--Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la -Reine.] - -Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est -beaucoup plus profane: les médecins de la reine redoutent pour ses -poumons devenus délicats l’humidité du climat britannique, à cette -époque de l’année. - -On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru -d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre -du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et -séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons -qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait -d’être attaqué dans le _Times_: «Notre presse est libre, en Angleterre, -dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre -l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir -rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela -n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans -l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su -éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette -fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a -même encouragé les lâches agressions,--lâches parce qu’il croyait les -diriger contre des faibles--de son ministre des colonies, Mr. J. -Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la -rapacité menacent de coûter si cher à son pays. - - - - -XIX - -Jubilés d’or et de diamant. - - Cinquante ans de règne.--L’Inde célèbre le jubilé de sa - Kaiseri-hind.--Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.--La - province veut en être.--Du jubilé, on en a mis partout.--Onze - heures sonnant.--Les princes indiens et leurs diamants.--Le cortège - royal.--Le succès du futur empereur Frédéric.--Sur la chaise - d’Édouard le Confesseur.--La musique de l’absent.--Les sanglots de - la reine.--Garden-party et banquet.--L’Irlande s’insurge.--La pose - de la première pierre de l’Imperial Institute.--Soixante ans de - règne.--Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni. - - -L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les -fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire -britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les -réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind, -comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion -solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux -prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas -payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité -coûte vingt-cinq millions à la colonie. - -En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle -du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, -qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour -de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations -de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu -s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et -ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre -millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un -faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch -Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes -indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la -nation anglaise. - -Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est -livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se -transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de -Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger -du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se -dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture -Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de -monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande -partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des -innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit -passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le -regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent -éclairées jusqu’au lever du jour. - -Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore -et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du -grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une -place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de -toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au -jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend -et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne -jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de -la province des tarifs jubiléens. - -Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance -pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le -sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général. - -L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique -seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et -froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de -matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir, -qu’il recèle la plus grande activité. - -Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et -les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent -et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs -magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les -princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés -de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de -gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de -Siam, la reine d’Hawaï, les rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le -prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les -souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose -de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le -prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur -Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est -l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc -de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent: -il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et -gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils: -les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le -peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de -Prusse. - -Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la -reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches -espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la -Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises -sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles. - -Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession. - -Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On -lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de -roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est -radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein -d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics -prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du -cortège. Le futur empereur Frédéric, qui est décidément plus populaire -en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son -uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté. - -L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du -couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux -députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni, -toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont -représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres -en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés -militaires des puissances étrangères emplissent les nefs. - -La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est -assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge. - -Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient -différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir -s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il -en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets -pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue -étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une -grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels -regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses -yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont -des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y -apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su -s’acquitter de son rôle difficile. - -Par une attention délicate pour la veuve inconsolée, - -[Illustration: La Reine en selle sur «Jessie».] - -toute la musique jouée pendant le service est de la composition de son -époux regretté. A la bénédiction, Victoria essaye de se mettre à genoux -sur le prie-dieu qu’elle a devant elle; mais son émotion est à son -comble et elle retombe en sanglotant sur son trône, la tête cachée dans -les mains. - -La fête religieuse a pris fin. Les princes, le prince de Galles en tête, -viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser -cérémonieusement la main; mais c’en est fait de l’étiquette. Après un si -long et si glorieux règne, elle a bien le droit de se montrer mère et -grand’mère, même sur le trône d’Édouard le Confesseur, et elle prend -l’un après l’autre les membres de la famille royale et les embrasse -affectueusement. Les voilà vivants, ses cinquante ans de royauté qu’elle -célèbre, la plus grande partie de sa vie, avec ses joies et ses -douleurs! - -Lorsqu’elle a embrassé toute sa famille, la reine, se tournant vers ses -hôtes étrangers, leur fait une profonde révérence et quitte l’abbaye aux -harmonies de la Marche des Prêtres de l’Athalie de Lulli. - -La procession royale, dans le même ordre, regagne Buckingham Palace, où -la reine demande à luncher seule et à se reposer quelques heures des -émotions de la matinée. L’après-midi, elle offre un garden-party dans -les jardins du Palais. Près de la tente royale, se tiennent des joueurs -de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de -quatre-vingts couverts réunit autour de Sa Majesté les princes anglais -et étrangers, auxquels se sont joints le duc d’Aoste, représentant le -roi et la reine d’Italie, l’infant Antonio et l’infante Eulalie -d’Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark. - -Londres est de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les -villes du Royaume-Uni. Seule, l’Irlande, la douloureuse Irlande, où le -long règne de Victoria n’aura pas réussi à lasser de tenaces espérances, -jette une note discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit -réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques -d’hostilité. A l’étranger, partout où il existe une colonie d’Anglais, -le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à -l’initiative de M. Lawson, directeur du _Daily Telegraph_, réunit 30,000 -enfants de Londres à Hyde-Park. - -A l’occasion de son jubilé d’or, la reine créa huit pairs d’Angleterre, -treize baronnets et trente-trois chevaliers. - -Le 24, il y eut grand bal à Buckingham Palace et le 4 juillet, pour -clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine -scella la première pierre de l’Imperial Institute, élevé par -souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir -uniquement au développement des questions coloniales. Cette cérémonie de -fondation d’un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne -la véritable note de ce glorieux cinquantenaire. - -De tout ce qui a passé devant les yeux du peuple ébloui, une image s’est -surtout imprimée dans le souvenir du peuple: celle des princes indiens -et des délégués des colonies; l’air qu’il a retenu, c’est le _Rule, -Britannia! Impose ta loi au monde, Grande-Bretagne!_ qu’attaqua -l’orchestre à la sortie de la reine-impératrice de l’inauguration de -l’Imperial-Institute et qu’inconsciemment il substitue souvent à l’hymne -national _God save the Queen_. Cette image et ce refrain hypnotisent la -nation anglaise depuis le jubilé de 1887, au point que tous les -politiciens à pile ou face, sans conviction profonde, qui cherchent -l’inspiration de leur politique dans la popularité, comme ce pantin au -cœur léger de Chamberlain, ne voient plus d’avenir que dans la flatterie -des sentiments impérialistes. On s’explique ainsi la révoltante impudeur -de la diplomatie anglaise dans ses démêlés avec les républiques sœurs du -sud de l’Afrique, qui aboutit à cette guerre, savamment ourdie par la -rapacité anglaise, et d’où l’Angleterre ne peut sortir, même -victorieuse, que très affaiblie et pour longtemps anémiée. L’Angleterre -vaincue, car il n’est pas sûr qu’elle arrive à briser la résistance de -ces superbes burghers qu’admire le monde entier, la guerre sud-africaine -sera le commencement de la désagrégation de cet immense empire colonial -sur lequel le soleil ne demandera alors qu’à se coucher. Ce serait là -une triste conséquence d’une fausse interprétation donnée à cette fête -de famille que devait rester le jubilé de 1889. - -Avant Victoria, la nation anglaise avait par trois fois célébré le -jubilé d’or de son souverain. L’histoire a gardé la mémoire des -cinquantenaires d’Henri III, d’Édouard III et de Georges III, le nombre -trois porte bonheur dans les dynasties anglaises. Cependant, aucun de -ces trois règnes ne représenta pour la nation une ère de prospérité -comparable à celle des cinquante premières années du règne de la reine -actuelle. - -Une seule fois avant Victoria, un souverain anglais célébra son jubilé -de diamant: ce fut son grand-père, l’infortuné Georges III, dont la -raison sombra sous le poids de chagrins domestiques au bout de soixante -ans de règne et à qui la nation dut donner une régence. Le règne de -Victoria est donc le plus long règne d’Angleterre et, dans neuf ans, si -elle vit et est encore sur le trône, elle aura régné aussi longtemps que -Louis XIV. En juin 1897, de splendides fêtes furent données à l’occasion -de son jubilé de diamant, qui fut célébré dans un service d’actions de -grâces, comme le jubilé d’or, dans l’abbaye de Westminster. Le -cérémonial fut à peu près le même et le concours du peuple au moins -aussi imposant. Quelques figures, et non des moins sympathiques du -cortège, avaient disparu, notamment le beau Frédéric III, si admiré en -1887 et si près du trône et du tombeau. Naturellement, le jubilé de -diamant, à l’occasion duquel le Gouvernement s’est ingénié à exhiber -toute une mise en scène coloniale, n’a fait que développer les -sentiments impérialistes de la nation. Il semble bien qu’on y ait encore -plus chanté le _Rule, Britannia_ et un peu moins le _God save the -Queen_. - - - - -XX - -Le Règne de Victoria. - - -Les grands événements et les grandes crises qui surviennent dans -l’histoire des peuples ont cet immense avantage de les faire se -recueillir et mesurer l’étape parcourue dans la voie du progrès. Des -quatre monarques anglais, dont la nation a célébré le cinquantenaire, -seule, Victoria résumait une époque vraiment glorieuse. Henri III -n’avait en effet à son actif que la fondation du régime parlementaire; -Édouard III, qui eut un règne brillant au début, avait connu les -désastres à la fin; quant à Georges III, il avait perdu tout un -continent, où la nation avait déversé le plus pur de son activité. - -Au contraire, le règne de Victoria résumait, à l’époque du jubilé, toute -une époque de gloire et de prospérité et c’est pourquoi l’âme de la -nation, s’aimant et s’admirant dans la reine, qui représente par ses -aïeux l’histoire de son passé, et incarne la notion de la solidarité -britannique, vibra tout entière à la manifestation de cette gloire qui -était la sienne, de cette puissance qui aiguisait en lui le sentiment de -sa propre force. - -Il n’y a rien que de louable dans l’ivresse d’un peuple qui s’offre -ainsi la revue de sa récente histoire, à la condition qu’il ne laisse -pas le calme sentiment de sa supériorité dégénérer en fierté chauvine et -agressive. Ce danger, la nation anglaise ne sut pas l’éviter, car, moins -de trois ans plus tard, nous pouvons, aux folies que lui fait faire sa -furie impérialiste, constater les ravages qu’a exercés le jingoïsme dans -l’âme nationale. - -Ce long règne de Victoria, qui nous paraissait, il y a trois ans, devoir -entrer dans le domaine de l’histoire dans tout l’éclat de la gloire, -comme, à la fin d’un beau jour, on voit descendre le soleil radieux -derrière l’horizon des mers, s’obscurcit d’un nuage épais, plein de -menaces. - -Ce règne pourtant a été grand. En 1837, à ses débuts, le régime -parlementaire existait solide, inébranlable. De 1783 à 1830, il avait eu -de bien beaux jours, ses plus beaux peut-être, avec les Pitt, les Fox, -les Burke, les Sheridan, les Grey, les Canning, les Brougham. A la -faveur des bienfaits de la Révolution française, les institutions -libérales s’étaient développées pacifiquement, sans précipitation, mais -aussi sans secousses. Il restait à ouvrir grandes les portes de la cité -politique à la démocratie et à arracher certaines prérogatives à une -aristocratie qui, sous le fallacieux prétexte d’être le boulevard de la -Constitution, n’était réellement que la forteresse de ses propres -intérêts. Les nobles possédaient en effet les deux tiers du sol et, avec -les titres, avaient accaparé toutes les dignités de l’État. Pour enrayer -l’avènement des autres classes, qui - -[Illustration: - -Phot. Russell and sons. - -La Reine Victoria en 1899.] - -eût été favorisé par le morcellement de la propriété foncière, ils -avaient racheté les biens des petits propriétaires ruraux. Il fallait -parer à l’orage démocratique qui ne pouvait manquer d’éclater. C’est ce -que comprirent les ministres de Victoria. - -En 1846, ils assurèrent le triomphe du Libre Echange, malgré la -vigoureuse opposition de la Chambre des lords, qui trouvaient dans les -tarifs des douanes la protection dont ils avaient besoin pour continuer -à vendre à hauts prix les produits de leurs terres au risque d’affamer -la population. Dès lors, l’émancipation économique de la nation, sa -prospérité et celle de ses colonies étaient assurées. En 1867, la -réforme électorale dans les bourgs préparait l’avènement de la -démocratie et l’extension de cette réforme aux comtés, en 1884, lui -mettait définitivement le pouvoir aux mains. L’évolution de la -Constitution a été ainsi naturelle. Telle qu’elle est actuellement, -cette Constitution est loin d’être parfaite: pour peu qu’on l’étudie, on -la trouve entachée d’hypocrisie. En effet, la démocratie, qui est -désormais inscrite dans les lois du pays, ne s’exerce pas de fait -librement; pour arriver à représenter une circonscription électorale, il -faut avoir des titres ou beaucoup d’argent; or ce n’est généralement pas -dans les nobles et les capitalistes que le peuple trouve des défenseurs -sincères de ses intérêts. La démocratie servie par une minorité de -pseudo-démocrates entravés à chaque pas par une Chambre des lords -obstinée dans ses préjugés, telle est la situation politique actuelle. -Elle suffit à expliquer la société anglaise, faite de contrastes -décevants, d’idées ultra-modernes et de préjugés démodés; de progrès -matériels incomparables et de résistances acharnées. C’est ce qui fait -qu’entre notre démocratie française et la démocratie anglaise il y a un -monde, comme entre les deux sociétés, et que c’est encore la mer, qui, -en dépit des apparences, nous divise le moins. - -N’empêche que la Constitution, telle qu’elle est, a déjà rendu des -services immenses à la cause nationale, que c’est à la faveur de ses -lois que la population britannique a doublé et qu’elle a débordé sur -toutes les colonies de l’Empire: l’Australie, le Canada, l’Inde, -l’Afrique du Sud, qu’elle a fécondées de son initiative et de sa -dévorante activité. Avant Victoria, le domaine impérial du Royaume-Uni -était déjà énorme; l’Afrique à part, il était le même qu’aujourd’hui, -mais il était peu connu, peu peuplé; son loyalisme était des plus -douteux. Aucune colonie ne se suffisait à elle-même; on n’avait pas -encore trouvé la formule idéale du _self-government_; les idées qui -avaient cours étaient celles de la vieille école; penseurs, -administrateurs, hommes d’État, politiciens, à quelque parti qu’ils -appartinssent, Cornwall-Lewis, Cobden, sir Robert Peel, John Bright, -etc., tous étaient persuadés que les colonies ne pouvaient avoir qu’un -temps, que toutes étaient appelées à se séparer de la mère-patrie, comme -les États-Unis d’Amérique, une fois suffisamment puissantes et prospères -pour secouer le joug. L’idée de l’Empire uni et indivisible était mise -au rang des utopies politiques, que toutes les conditions économiques -seraient impuissantes à réaliser. Les idées ont bien changé au cours du -règne de Victoria et la théorie du self-government, qui a commencé à -être appliquée au Canada, semble devoir donner raison à la conception -moderne de l’impérialisme. Par quelle erreur l’Irlande, la bonne -Irlande, a-t-elle été rayée du programme des réformateurs? Comment se -fait-il que le _home-rule_ n’ait pu passer dans un pays si imbu des -principes de l’autonomie? Comment n’a-t-on pas été frappé de ce fait -que, sous le même règne qui a vu le Royaume-Uni et ses colonies se -développer et prospérer, seule l’Irlande a eu sa population décimée par -la famine et par l’expatriation? C’est l’erreur et ce sera la tache -indélébile de ce long règne. - -L’expansion territoriale sous Victoria a eu pour théâtre principal -l’Afrique. Aujourd’hui l’Union Jack flotte du Cap au Zambèze et, à -l’exception des territoires des républiques qui luttent actuellement -pour leur indépendance, tout le sud de l’Afrique est soumis à la loi -anglaise. De Zanzibar à l’Ouganda et aux sources du Nil s’étend -l’Afrique orientale britannique. Enfin Victoria règne sur un vaste -domaine dans le bassin du Niger et l’Afrique occidentale. On sait que le -rêve d’un de ses sujets, Mr Cecil Rhodes, est de mettre en communication -le Cap avec le Caire. - -Mais ce n’est pas seulement en territoire qu’a grandi le domaine -impérial du Royaume-Uni; c’est surtout par le développement de son -commerce interne, par l’envoi des productions nouvelles de ses climats -lointains, qui a fait du Royaume-Uni le grand entrepôt de l’univers. - -Au grand entrepôt du monde entier, il a fallu peu à peu une marine -marchande colossale, des chemins de fer, un marché, une poste rapide, -une presse, le télégraphe, le téléphone, des câbles sous-marins, l’union -des capitaux, les compagnies à responsabilité limitée, les banques. -L’industrie nationale a été à la hauteur de sa tâche et a fait face à -tout. Dans toutes les branches de l’activité humaine, on a réalisé des -prodiges; l’agriculture seule a été abandonnée, livrée qu’elle était par -le libre-échange à la concurrence effrénée des terres vierges du domaine -impérial. - -L’essor de l’industrie a entraîné l’élévation des salaires et le -libre-échange, la diminution des objets de première nécessité: ce double -bienfait devait avoir pour conséquence fatale l’ascension des classes -laborieuses par le droit de suffrage. Le droit de suffrage a donné -naissance au trade-unionisme, puis au néo-trade-unionisme qui devait -englober l’armée des manouvriers, et, de l’entente des deux -trade-unionismes, est sorti le socialisme, qui a envoyé des députés -ouvriers à la Chambre des communes. Toutefois ce socialisme ne connaîtra -pas les excès: l’anarchie ne fera pas d’adeptes en Angleterre. Les -grands syndicats ouvriers poursuivront légalement la réalisation des -réformes sociales et l’abrogation des lois oppressives. - -Lorsqu’on s’est rendu compte que l’ère de prospérité qu’a été pour le -Royaume-Uni le règne de Victoria, a dépendu entièrement du développement -de son empire colonial, on comprend que, chez nos voisins, ce soit la -politique coloniale qui inspire toute la politique étrangère. - -Un dernier mot sur la question économique: dans l’espace de ces vingt -dernières années, l’Angleterre a amorti cinq milliards de sa dette. Il -est vrai qu’elle n’a entretenu d’armée que le strict nécessaire pour la -garde de ses colonies. Le désarroi militaire dans lequel l’a surprise -l’ultimatum des Boers a suffisamment démontré qu’elle ne saurait -prétendre à garder plus longtemps de si vastes territoires sans une -armée régulière puissante et bien entraînée. Il faut s’attendre à de -profondes réformes de ce côté. Un des privilèges arrachés sous ce règne -à la noblesse, a été l’abolition de l’achat des grades dans l’armée: -c’était le commencement d’une réorganisation militaire qui s’est arrêtée -en route. Bon gré, mal gré, la guerre du Transvaal la remet à l’ordre du -jour. - -Nous ne dirons qu’un mot de la marine anglaise qui, malgré les progrès -de la vapeur et de la construction navale militaire, qui l’ont obligée à -des sacrifices énormes, a gardé son avance sur toutes les marines du -monde. Il semble toutefois que l’attitude cassante de l’Angleterre -vis-à-vis de la France dans la petite affaire de Fachoda, aura eu pour -effet de pousser les nations continentales à faire de grandes dépenses -en défense navale et en construction de navires. - -Le développement intellectuel aura été énorme au cours de ces -soixante-trois ans et l’éducation physique et morale du peuple aura fait -de très grands progrès. Par suite, les institutions de bienfaisance, -tels que les hospices de vieillards, les maisons de retraite, les -hôpitaux, les maisons hospitalières se sont multipliés. - -En matière religieuse, l’ère de Victoria n’aura pas été indifférente, -comme en témoignent les nombreuses sectes qui ont été successivement -fondées. Toutefois, l’anglo-catholicisme, incarné dans Newman et suscité -dans le mouvement d’Oxford, semble avoir eu une grande influence sur les -croyances de la nation. - -La littérature et les sciences ont aussi connu sous ce règne leur plus -belle floraison: le roman a atteint l’apogée avec Dickens, Thackeray, -Bulwer Lytton, George Elliot, Bronte, Mme Gaskell, George Meredith, -Thomas Hardy; la poésie s’est élevée aux plus hautes régions de l’idéal -avec Woodsworth, Southey, Browning, Tennyson, Mathew Arnold, Rosetti, -William Morris et Swinburne, pour ne pas parler des poètes secondaires -d’une réelle envolée. Macaulay, Grote, Freeman, Lecky, Gardiner, -Theodore Martin forment une illustre pléiade d’historiens de talent; -Stuart Mill, Baine et Spencer, un trio de philosophes d’envergure; -Darwin, Faraday, Maxwell, Stewart, un quatuor de savants émérites; -Ruskin, Hunt, Everett Millais, Rossetti, Watts, Landseer, Green et -Scott, un groupe d’artistes, dont leur pays peut se montrer justement -fier. - -Le foyer n’est pas une pierre, dit un proverbe indien, mais une femme. -On est tenté de l’appliquer à la vieille reine qui a, pendant plus de -soixante ans, présidé au foyer britannique, d’où est plus d’une fois -parti le progrès, pour rayonner sur le monde entier. Elle a été le -centre, le cœur de la nation; vers elle ont convergé tous les efforts de -son peuple, répandu sous toutes les latitudes, et c’est de ces efforts -épars qu’est faite sa gloire universelle. Voilà pourquoi la reine est -sacrée pour tous les Anglais; toucher à leur reine, c’est toucher à la -gloire de leur nation; leur reine, c’est leur patrie et c’est pour leur -patrie qu’ils prient, lorsqu’ils chantent le _God save the Queen_. - - - - -TABLE - - - I - - Du berceau au trône. - - Jolie fleur de mai.--Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.--Ni - un nom ni l’autre, Victoria.--Claremont.--L’orpheline de - Sydmouth.--La Cour de poupées de la princesse Drina.--Poupées - vivantes.--150.000 francs à dépenser par an à six ans.--Rayons - et ombres.--L’écolière.--Un instrument de torture sous - clé.--Fini de rire.--Bal d’enfants à la Cour.--La Tour - d’Angleterre.--Confirmation.--Petite marraine d’un grand - port.--Majeure.--Le sommeil d’une reine appartient à l’État.--La reine - et son premier ministre.--Premier conseil privé.--Dans la cour de - Saint-James Palace.--Les ancêtres de la reine. 1 - - - II - - Apprentissage de reine. - - Bon terrain de culture.--L’âme de la nation.--L’influence de Lord - Melbourne.--Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.--Au tour d’un - autre.--Constitution hypocrite.--De l’air.--L’affaire des Dames de - la chambre à coucher.--Une reine à la tâche.--Ça ne vaut pas la mort - d’un homme.--Gigot haricots.--Do... do... ré... si..... do ré...--Un - drawing-room, baisera, baisera pas.--Mistress Langtry redresse ses - plumes.--Tendons les reins.--Plus besoin de dollars.--Les singeries - du Black Rod.--Retenez vos numéros.--L’or et les lords.--Reine ou - femme? Femme.--Un monarque sans Cour est un meuble inutile. 30 - - - III - - Sur la chaise d’Édouard le Confesseur. - - 70.000 livres sterling à dépenser.--Les pieds humides.--De Buckingham - Palace à Westminster Abbey en passant par Whitehall.--Hipp! - hipp! hourrah!--Le passé et l’avenir.--La chaise d’Édouard le - Confesseur.--L’oreiller de Jacob.--Les diamants d’Esterhazy.--Soult - et Wellington.--Le rite veut que le contenant soit plus petit - que le contenu.--Tous coiffés.--Aux uns la joue, aux autres la - main.--Médailles à la volée.--Dash aboie. 54 - - - IV - - La Maison de la Reine. - - Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari - de la reine.--L’incohérence de la Tour de Babel.--L’aventure d’un - ministre français très pressé.--Les emplois à la Cour et les - sinécures.--Les écuries de Pimlico.--Gants à six boutons.--Victoria - ne sait pas s’habiller.--C’est à qui ne veut pas de cadeaux.--Ce que - coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes du - poète-lauréat.--L’ordre de préséance. 64 - - - V - - La Cour de Saint-James. - - Le vieux Saint-James.--Les merry wives of - Windsor.--L’assainissement.--Les Mémoires d’un vieil Anglais - parisiennant.--Reine et Empereur.--Le thé sous la feuillée.--A - la table royale.--Les Veomen de la Garde du corps.--La partie de - whist.--Le coriza de la comtesse de Bunsen.--Les petits cheveux de - la princesse de Galles.--Les divorcées.--L’oreiller de peau du vieux - duc de Cambridge.--No smoking.--Le mot de Napoléon III.--La loi des - contrastes 77 - - - VI - - A la conquête d’une autre couronne. - - Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cabourg-Gotha.--Premier voyage - du prince Albert en Angleterre.--Le manuscrit de Voltaire et la rose - des Alpes.--Deuxième voyage.--La reine arrête son choix.--Déclaration - à l’Anglaise.--Le doigt du vieux Léopold et de son _alter ego_ le - baron de Stockmar.--La situation du prince Albert discutée à la - Chambre des lords.--Un mari aux enchères.--Les délégués de la nation - anglaise à Gotha.--Douloureuse séparation.--Mal de mer.--L’arrivée - à Buckingham Palace.--Le serment luthérien.--La couronne de - myrthes.--Noce et lune de miel. 94 - - - VII - - Les palais de la reine. - - I.--BUCKINGHAM PALACE - - Histoire du palais.--La première tasse de thé bue en - Angleterre.--Visite à travers les salons.--Souvenirs et - curiosités.--Superbe collection artistique.--L’investiture de Napoléon - III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.--Les mémoires tristes - du palais. 108 - - II.--WINDSOR CASTLE - - Guillaume le Conquérant veut un château.--Édouard III a trouvé - un moyen de s’en construire un plus grand.--Le parc.--La - terrasse.--La forêt.--Les appartements privés de la reine.--Les - appartements d’apparat.--La salle de Waterloo.--Jean de France et - Louis-Philippe.--Les étendards de Crécy et de Waterloo. 109 - - - VIII - - Les Homes de la Reine. - - I.--OSBORNE HOUSE - - Le manoir d’Eustache Mann.--Les attentions de l’époux et du père la - famille.--Le cottage suisse et ses neuf jardinets.--A la cuisine des - princesses royales.--La chambre indienne.--Vertus domestiques. 132 - - II.--BALMORAL CASTLE - - Sur les bords de la Dee.--Magnifique panorama.--La vie dans les - montagnes.--Idylles et jours tragiques.--La dépêche du Zululand.--Au - milieu de ses souvenirs. 133 - - - IX - - La Reine Victoria épouse. - - Épouse et camarade.--Attentions et prévenances.--En vedette.--Le - titre de roi-consort.--Dans le lac.--Dorlottée.--Tout meurt avec - lui.--Convois, statues, mémorials.--Dernier portrait. 155 - - - X - - La Reine Victoria mère. - - Les neuf enfants de la reine.--Leurs aptitudes diverses.--Tête - d’homme et cœur de femme.--Le sang anglais de Guillaume II.--Le - charpentier et le ménétrier de la Cour.--La future belle-mère de - Nicolas II de Russie.--Bois-sec.--L’élève de Mrs Thornicroft.--Le - tambour orageux.--Le prince savant.--La petite vieille.--Principes - d’éducation.--L’appréciation d’un attaché à Osborne.--Les - sports.--Mère éclairée.--Le sacrifice de Benjamin. 162 - - - XI - - La Reine Victoria et ses domestiques. - - L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.--John Brown.--Sa - brutale franchise.--Le caractère.--La reine à l’enterrement du père - de Brown.--Brown la quitte.--La reine honore en lui le modèle des - serviteurs. 175 - - - XII - - La Reine Victoria chez ses sujets. - - Comment la reine s’invite chez les autres.--Partout - maîtresse.--Coucher de bonne heure.--Croquis et souvenirs. 188 - - - XIII - - Comment la Reine voyage. - - Le train royal.--Sa composition.--Le jour d’un départ.--En - voiture, les voyageurs.--Voici la reine.--Partir.--La surveillance - de la voie.--De Portsmouth à Cowes par mer.--Un voyage sur le - Continent.--Jacquot à destination.--Coquetterie patriotique de la - reine des Mers. 192 - - - XIV - - La Reine Victoria et ses chiens. - - L’amour des bêtes.--La ménagerie royale.--La maternité à Hampton - Court.--On ne vieillit pas sous les harnais royaux.--Le musée - des chiens de Windsor Park.--La véranda de la reine.--Thermes de - chiens.--La liste des grands favoris.--On ne passe pas, même au nom de - la reine.--Schopenhauer a raison.--Le proscrit de Mendelssohn.--Amour - platonique.--Le pauvre Sanger.--Empereur et Jacquot; grandeur et - décadence. 205 - - - XV - - La Reine Victoria propriétaire. - - La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de - Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de - lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher - pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue - ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs - produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines - d’or.--Fils prodigues. 216 - - - XVI - - La Reine Victoria artiste et écrivain. - - Croquis et aquarelles.--La peinture à la Cour.--La copie de la - nature.--Tous modèles.--Victoria au piano.--Son chant.--Une lettre de - Mendelssohn.--Victoria écrivain.--Protectrice des arts. 223 - - - XVII - - Attentats contre la Reine Victoria. - - Les sept attentats contre la reine.--Oxford, Francis, Bean, Hamilton, - le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick Maclean.--Un accident - de voiture dans les Highlands.--Mot de la reine.--Le naufrage de - _Misletoe_. 237 - - - XVIII - - Les voyages de la Reine. - - Première visite de la reine au château d’Eu.--Les banquets champêtres - dans la forêt.--On reparle du Camp du Drap d’or.--L’équipage - se mutine.--Le mariage du duc de Montpensier.--Voyage en - Belgique.--Visite au roi de Prusse.--Lavage des rues à l’eau - de Cologne.--Le Rhin en feu.--Bonn.--Gotha.--Deuxième visite - à Eu.--L’Opéra-Comique en plein vent.--Revue du camp de - Boulogne.--Napoléon III et l’impératrice Eugénie à Windsor.--La reine - à Paris, Saint-Cloud et Versailles.--Bal à l’Hôtel de Ville.--Bismark - est présenté à la reine.--La revue du Champ-de-Mars.--Devant le - cercueil de Napoléon Ier.--Chasse en forêt de Saint-Germain.--Au - revoir.--Visite à Cherbourg.--A bord de la _Bretagne_.--A la - Grande-Chartreuse.--La reine ne veut plus venir en France. 246 - - - XIX - - Jubilés d’or et de diamant. - - Cinquante ans de règne.--L’Inde célèbre le jubile de sa - Kaiseri-hind.--Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.--La - province veut en être.--Du jubilé, on en a mis partout.--Onze - heures sonnant.--Les princes indiens et leurs diamants.--Le cortège - royal.--Le succès du futur empereur Frédéric.--Sur la chaise - d’Édouard le Confesseur.--La musique de l’absent.--Les sanglots de la - reine.--Garden-party et banquet.--L’Irlande s’insurge.--La pose de la - première pierre de l’Impérial Institute.--Soixante ans de règne.--Le - plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni. 268 - - - XX - - Le Règne de Victoria. 279 - - - - Paris.--Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi Cl. 197.3.1900. - - - NOTES: - - [A] Sorte de petite pyramide élevée en souvenir d’une personne ou d’un - événement de sa vie. - - [B] Forêt de Saxe. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La reine Victoria intime, by J. H. Aubry - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE VICTORIA INTIME *** - -***** This file should be named 55836-0.txt or 55836-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/8/3/55836/ - -Produced by Isabelle Kozsuch, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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H. Aubry - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La reine Victoria intime - Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies - et des documents inédits - -Author: J. H. Aubry - -Release Date: October 28, 2017 [EBook #55836] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE VICTORIA INTIME *** - - - - -Produced by Isabelle Kozsuch, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/cover.jpg" width="333" height="500" alt="" title="" /> -</div> - -<p class="c">J.-H. AUBRY</p> - -<h1><small>LA REINE</small><br /> -<big>V I C T O R I A</big><br /> -<small>Intime</small></h1> - -<p class="fig"><img src="images/deco2.png" -width="25" -alt="" -/></p> - -<p class="c"><i>Ouvrage illustré de 60 gravures<br /> -d’après des photographies et des documents inédits</i></p> - -<p class="fig"><img src="images/deco1.png" -width="25" -alt="" -/></p> - -<p class="c">PARIS<br /> -F. JUVEN, ÉDITEUR<br /> -122, RUE RÉAUMUR, 122<br /> -——<br /> -Tous droits réservés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_001" id="page_001"></a>{1}</span></p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="border:4px outset gray;padding:1em;text-align:center; -margin:1em auto auto auto;"> -<tr><td class="c"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr> -</table> - -<h1>LA REINE VICTORIA INTIME</h1> - -<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br /> -<small>Du berceau au trône.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Jolie fleur de mai.—Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.—Ni -un nom ni l’autre, Victoria.—Claremont.—L’orpheline de -Sydmouth.—La Cour de poupées de la princesse Drina.—Poupées -vivantes.—150.000 francs à dépenser par an à six ans.—Rayons et -ombres.—L’écolière.—Un instrument de torture sous clé.—Fini de -rire.—Bal d’enfants à la Cour.—Le Tour -d’Angleterre.—Confirmation.—Petite marraine d’un grand -port.—Majeure.—Le sommeil d’une reine appartient à l’État.—La -reine et son premier ministre.—Premier conseil privé.—Dans la -cour de Saint-James Palace.—Les ancêtres de la reine.</p></div> - -<p>C’est au palais de Kensington, qui a donné son nom au quartier le plus -select de Londres, désigné aujourd’hui sous le nom de West-End, que la -duchesse de Kent, née princesse Louise-Victoria de Saxe-Cobourg, donna -le jour à une fille, le 24 mai 1819.</p> - -<p>Le duc de Kent, le père, quatrième et dernier fils de Georges III, -prévoyant sans doute que ses frères mourraient sans postérité et que le -trône reviendrait à son enfant, avait tenu à ramener sa femme -d’Allemagne, où ils<span class="pagenum"><a name="page_002" id="page_002"></a>{2}</span> pouvaient vivre plus modestement sans trop faire de -dettes, afin que l’héritière présomptive de la couronne de -Grande-Bretagne et d’Irlande naquît en territoire britannique.</p> - -<p>Le père de la future reine était un bon grand diable, aux idées -libérales, presque frondeur, tenu à distance par la Cour et suspect à -l’aristocratie qui lui avait bien fait sentir son mécontentement en lui -rognant le plus possible de sa liste civile. Pour toutes ces raisons, il -jouissait de la plus grande popularité. Il supportait d’ailleurs -allégrement sa disgrâce et paraît à l’insuffisance de ses revenus, en -faisant attendre ses fournisseurs, si bien qu’il légua à sa fille en -héritage une dette assez rondelette que celle-ci s’empressa d’ailleurs -de payer, en fille pieuse, sur sa liste civile. Sa mère, mariée en -secondes noces au duc de Kent, avait été très malheureuse avec le duc de -Saxe-Meiningen, son premier mari.</p> - -<p>La jeune princesse vint donc au monde dans le mois des roses, ce qui la -fit appeler par son père sa «jolie fleur de mai» et à quatre heures et -demie du matin, circonstance qui devait permettre à la reine de répondre -à ses courtisans, surpris de ses habitudes matinales, qu’elle avait pris -l’habitude de se lever de bonne heure dès son premier jour.</p> - -<p>Le palais de Kensington, qui date du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, est sévère et -triste d’aspect. Il n’est devenu propriété royale qu’en 1690, sous -Guillaume III, qui l’acheta de Lord Nottingham. Les reines Marie II et -Anne et les rois Georges I<sup>er</sup> et Georges II l’agrandirent -successivement. Georges II fit notamment construire l’aile gauche, où il -mourut et où le duc et la duchesse de Kent élisaient domicile, -lorsqu’ils<span class="pagenum"><a name="page_003" id="page_003"></a>{3}</span> étaient à Londres. La chambre où naquit la jeune princesse -est située à l’angle nord-ouest du palais; ses trois fenêtres ont vue -sur le rond-point du parc. Personne ne l’a habitée depuis l’heureux -événement que rappelle aujourd’hui une simple plaque de cuivre fixée au -mur.</p> - -<p>On attendit les relevailles de la duchesse pour célébrer le baptême -comme il convenait. Il eut lieu le 24 juin, un mois après la naissance, -dans le grand salon du Palais. On avait fait venir le fonds baptismal en -or de la Tour de Londres et les accessoires de la chapelle royale de -Saint-James. L’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, officiait, -assisté du docteur Howley, évêque de Londres. Les deux parrains étaient -les deux oncles de l’enfant, le prince régent qui régna plus tard sous -le nom de Georges IV et le duc d’York, représentant l’empereur de toutes -les Russies; les deux marraines, la princesse Augusta représentant la -reine de Wurtemberg et la duchesse de Gloucester représentant la -duchesse douairière de Cobourg.</p> - -<p>On ne s’était pas entendu sur le nom à donner à l’enfant et lorsque -l’archevêque demanda sous quel patronage il devait la baptiser, le duc -de Kent, son père, répondit: «Élizabeth», tandis que le prince régent -prononçait «Alexandrina» du nom de l’empereur de Russie. Le duc -protesta; mais le prince se refusa à accepter le nom de la reine-vierge -et le père de l’enfant dut s’incliner, non toutefois sans avoir obtenu -qu’au nom d’«Alexandrina», on ajoutât celui de Victoria, nom de la -duchesse sa femme. Plus tard, la jeune princesse devait demander qu’on -ne la désignât plus que sous le nom de Victoria, alléguant que le nom de -sa mère ne devait venir après<span class="pagenum"><a name="page_004" id="page_004"></a>{4}</span> aucun autre. Lorsqu’elle devint reine, -c’est sous le nom de Victoria I<sup>re</sup> qu’elle voulut être proclamée, nom -dans lequel l’archevêque de Cantorbéry devait voir le présage d’un règne -glorieux.</p> - -<p>La princesse Victoria passa ses premiers mois au château de Claremont. -Sa mère s’efforça, dès le début, de faire à sa fille une santé robuste -et c’est à ses soins prévoyants que celle-ci doit d’avoir échappé à -toutes les maladies de l’enfance.</p> - -<p>L’hiver rigoureux de 1819-1820 obligea la famille à se retirer à -Sydmouth, dans le sud du Devonshire, renommé pour son climat tempéré. Le -duc n’en contracta pas moins une bronchite qu’il négligea. Lorsqu’on -appela le médecin, il était déjà tard. Celui-ci pratiqua, suivant la -méthode à la mode, une saignée que le duc ne put supporter et il mourut -le 20 janvier 1820, dans sa 53<sup>e</sup> année, avant que sa fille eût atteint -son huitième mois.</p> - -<p>La Chambre des Communes, qui sympathisait avec le duc, vota une adresse -de condoléance à sa veuve, qui reçut la délégation au Palais de -Kensington, sa petite fille dans les bras. Ce fut le premier acte -politique auquel assista la future reine.</p> - -<p>Heureusement pour sa fille, la duchesse de Kent était une femme de tête -et de cœur, capable de diriger l’éducation d’un enfant. Elle put -d’ailleurs s’appuyer sur le duc d’York, deuxième fils de George III, qui -aimait beaucoup son frère, auquel il ressemblait à tel point que la -petite Victoria l’appelait papa. Le duc se prit d’affection pour la -princesse et prodigua ses conseils à sa mère.</p> - -<p>Il fut d’avis de ne pas fatiguer prématurément l’intelligence<span class="pagenum"><a name="page_005" id="page_005"></a>{5}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 364px;"> -<a href="images/ill_p011_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p011_sml.jpg" width="364" height="468" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le duc de Kent, père de la Reine Victoria.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_006" id="page_006"></a>{6}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_007" id="page_007"></a>{7}</span> </p> - -<p class="nind">de sa nièce et de faire la part la plus large possible aux jeux, au -sport et à la vie au grand air. Jusqu’à cinq ans on laissa donc Victoria -à ses poupées. Elle posséda la plus jolie collection du monde. Le -<i>Strand Magazine</i> publia, à l’époque du jubilé de diamant de la reine, -un article illustré reproduisant les cent trente-deux poupées de la -princesse et la reine ne dédaigna pas de dicter à son secrétaire, le -général Sir Henry Ponsonby, des rectifications à cet article qui -contenait quelques erreurs. L’auteur racontait que l’amour de la -princesse pour ses poupées n’avait cessé qu’à l’âge de quatorze ans, -qu’elle en avait possédé un bien plus grand nombre, mais que les 132 -mentionnées étaient les seules qui fussent restées en sa possession, les -autres ayant été offertes à des loteries de charité. Victoria avait un -registre spécial sur lequel elle avait écrit «List of my dolls», Liste -de mes poupées, qu’elle avait baptisées de noms de souveraines, de dames -de la Cour et de l’aristocratie, d’actrices ou d’héroïnes de féeries ou -de ballets auxquels elle avait assisté. A côté du nom de chaque poupée, -elle avait soin de noter le nom de la personne qui la lui avait offerte, -le personnage qu’elle représentait, comment le costume lui avait été -inspiré, par qui il avait été dessiné et les noms des personnes qui -avaient collaboré avec elle à sa confection. C’est ainsi qu’on retrouve -le comte de Leicester, Robert Dudley, Amy Robsart, les principaux -personnages du fameux ballet de Kenilworth qui fit courir tout Londres -au King’s Theatre, devenu plus tard Her Majesty’s; le comte Almaviva du -<i>Mariage de Figaro</i> et du <i>Barbier de Séville</i>; M<sup>lle</sup> Duvernoy, la -danseuse française qui, dans un rôle de<span class="pagenum"><a name="page_008" id="page_008"></a>{8}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 365px;"> -<a href="images/ill_p014_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p014_sml.jpg" width="365" height="388" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Chambre où est née la Reine.</p></div> -</div> - -<p>Bayadère, avait tourné la tête à Thackeray; la Taglioni, la reine -Élizabeth, etc. Ces poupées avaient la tête en bois, les traits -grossièrement peints, le corps en son recouvert de peau et elles -étaient, rareté à l’époque, articulées<span class="pagenum"><a name="page_009" id="page_009"></a>{9}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 352px;"> -<a href="images/ill_p015_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p015_sml.jpg" width="352" height="546" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine Victoria à 4 ans.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_010" id="page_010"></a>{10}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_011" id="page_011"></a>{11}</span> </p> - -<p class="nind">et pouvaient prendre toutes les attitudes. L’industrie de la poupée a -fait de tels progrès depuis lors, que les poupées de Victoria seraient -dédaignées des petites bourgeoises de nos jours; mais elles étaient pour -le temps des joujoux de princesse et devaient faire loucher d’envie plus -d’une des petites camarades qu’on admettait, rarement d’ailleurs, à -prendre part aux jeux de la future reine. Cette absence d’enfants de son -âge autour de Drina fut probablement même une des raisons de son amour -immodéré pour les poupées.</p> - -<p>Victoria possédait en outre un ameublement de carton doré et, après -avoir habillé ses poupées, de la chemise au manteau de Cour, ou au -chapeau, elle les installait dans de petits drawing-rooms et s’exerçait -déjà à se composer une Cour à son gré.</p> - -<p>Rien n’est plus curieux que de suivre sur ces poupées les progrès de -l’imagination et de l’habileté de l’enfant. Tout d’abord ce sont les -ballerines qui l’absorbent, puis les dames de la Cour, à qui elle impose -déjà des toilettes de son choix. Il semble qu’elle ne pêche pas par le -goût et que l’harmonie des couleurs lui échappe. Elle a une prédilection -marquée pour les manches amples, appelées si irrévérencieusement -«manches à gigot». Pourtant chaque costume est bien celui qui sied au -personnage. Elle tolère les toilettes tapageuses aux actrices; mais elle -n’entend pas que les dames de la Cour ou de l’aristocratie se présentent -autrement qu’en décolleté. Nous verrons que ce caprice d’enfant règlera -un jour l’étiquette à la Cour de Windsor.</p> - -<p>L’amour des poupées n’empêchait pas la jeune princesse<span class="pagenum"><a name="page_012" id="page_012"></a>{12}</span> d’aimer à jouer -avec des poupées vivantes; les familiers de la maison de son père, tels -que William Wilberforce, l’homme d’État célèbre par ses luttes pour -l’abolition de la traite des nègres; Sir Walter Scott, le grand -romancier écossais; le duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, ont -dû bien souvent dépouiller leur gravité et se plier aux fantaisies de la -fille de leur ami.</p> - -<p>Les récréations en plein air, chaque fois que le temps le permettait, -étaient de toutes celles que Victoria préférait. On la voyait souvent -courir dans les jardins de Kensington, ou y faire galoper son âne gris -tout enrubanné de soie bleue et envoyer des baisers ou prodiguer des -«good-morning» aux nombreux passants arrêtés derrière les grilles et -heureux de pouvoir contempler l’héritière du trône. Elle était d’humeur -très gaie et surtout très égale. Sa figure, dans laquelle on retrouve -des traits de Caroline d’Anspach, n’était qu’un sourire épanouï; elle -était turbulente, légère, oublieuse et avec cela très impérative; elle -passait vite d’une idée à une autre; mais était très franche, avait un -cœur excellent et ne craignait rien tant que de contrister sa mère.</p> - -<p>On cite des exemples de ces deux qualités. Sa franchise était telle, -qu’il était impossible de raconter devant elle le moindre fait d’une -manière inexacte, sans qu’elle le rectifiât aussitôt, même lorsque la -rectification était à son désavantage. Un jour que la duchesse demandait -à sa gouvernante allemande, Fraeulein Lehzen, qui devint baronne, si -Victoria avait été sage, la jeune fille répondit que la princesse -s’était montrée désagréable en une occasion.<span class="pagenum"><a name="page_013" id="page_013"></a>{13}</span></p> - -<p>—Deux occasions, rectifia Victoria, et elle rappela à la gouvernante -devant sa mère la circonstance qui avait été oubliée.</p> - -<p>La peur de faire de la peine à sa mère se révèle dans le trait suivant. -Étant en visite chez le comte Fitzwilliam, elle tomba le front contre -une table de marbre et le choc fut si rude qu’elle perdit connaissance. -Lorsqu’elle revint à elle, sa première pensée fut de demander si l’on -avait fait savoir à sa mère que son accident était sans gravité.</p> - -<p>Nous retrouverons ces qualités plus tard dans la reine. Lorsqu’elle -faillit être victime d’un attentat dans Hyde Park, elle se leva dans sa -voiture pour montrer à son peuple qu’elle n’était point blessée et elle -donna l’ordre à son cocher de la mener chez la duchesse, afin que -celle-ci n’apprît point le danger qu’elle avait couru par la rumeur -publique ou par les journaux.</p> - -<p>L’été, on l’emmenait invariablement à Ramsgate, en Kent, sur la côte -orientale de l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise, où sa mère -avait coutume de louer une villa pour l’époque des chaleurs. Alors, du -matin jusqu’au soir, la jeune princesse était dehors à jouer sur la -plage ou sur les dunes des environs. La duchesse faisait servir les -repas sous une tente.</p> - -<p>Lorsque Victoria eut six ans, sa mère estima que le moment était venu de -s’occuper plus sérieusement de son instruction. Le Parlement qui avait -continué de voter à la veuve la liste civile de son mari, l’augmenta de -6.000 liv. sterling par an, 150.000 francs, pour permettre à la duchesse -de donner à la princesse une éducation en rapport avec sa destinée. La -duchesse lui donna donc, à côté de<span class="pagenum"><a name="page_014" id="page_014"></a>{14}</span> sa gouvernante allemande, une -gouvernante anglaise et une gouvernante française. Elle eut pour -précepteur le révérend Georges Davys, qui devint plus tard évêque de -Peterborough; mais elle ne voulut pas être privée de sa nourrice -Mistress Brock, «dear Boppy», comme elle aimait à l’appeler -familièrement. La duchesse s’occupait aussi elle-même de sa fille; mais -elle avait surtout gardé pour elle le rôle éducateur.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 296px;"> -<a href="images/ill_p020_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p020_sml.jpg" width="296" height="46" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Signature de la Reine à cinq ans.</p></div> -</div> - -<p>C’est ainsi qu’elle s’appliqua à combattre la légèreté de la princesse, -en l’obligeant à achever toujours ce qu’elle avait commencé, même -lorsqu’il s’agissait d’une occupation frivole et que l’heure était venue -de s’adonner à une autre plus sérieuse. Chaque matin, au déjeuner, la -duchesse arrêtait le programme de la journée, et, le soir, elle se -faisait rendre compte de la façon dont il avait été exécuté. Elle -n’aurait pas souffert qu’on y eût changé quoi que ce fût. Souvent elle -se réservait une matinée qu’elle passait à interroger sa fille et à -s’assurer des progrès qu’elle avait faits.</p> - -<p>Outre l’anglais, l’allemand et le français, la petite Drina apprit -l’italien et un peu de latin. La leçon de dessin était celle qu’elle -préférait. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le paysage, -née probablement de son goût pour la vie au grand air, passion qu’elle a -toujours gardée. Elle reçut de bonne heure les leçons des grands<span class="pagenum"><a name="page_015" id="page_015"></a>{15}</span> -maîtres. Ce fut Westall, le dessinateur exquis, quoique un peu maniéré, -qui l’initia à l’art; puis Sir Edwin Landseer, qui est encore considéré -comme le peintre le plus original et peut-être le mieux doué de l’école -anglaise.</p> - -<p>L’étude des langues marcha assez bien; elle fit de rapides progrès dans -celle du dessin. Au contraire elle eut, dès le début, une horreur de la -musique, ce qui désolait la musicienne de talent qu’était la duchesse. -Celle-ci s’y prit de toutes les manières pour combattre cette aversion; -elle eut recours à l’émulation. On lui avait beaucoup vanté le talent -précoce de la petite Lyra, un enfant prodige de nom prédestiné, qui, à -l’âge de sept ans, pinçait déjà de la harpe en virtuose. Elle l’invita à -venir au palais et la fit jouer devant Drina. Tant que la duchesse était -présente, la petite princesse paraissait s’intéresser au talent de sa -jeune amie; mais à peine avait-elle tourné les talons que, sur -l’invitation de la princesse, la petite harpiste plantait là son -instrument, et venait se rouler sur le tapis du foyer et jouer à la -poupée. De sorte qu’au lieu de convertir la princesse à la musique, la -brillante harpiste se laissa convertir à l’amour des poupées dont elle -n’avait jamais dû connaître les joies, pour être parvenue si jeune à un -tel degré de virtuosité.</p> - -<p>Le règlement de vie de Drina, écrit chaque matin de la main de sa mère, -était collé à l’envers du pupitre de l’enfant. Ses heures de récréation -étaient invariablement les mêmes: de huit heures et demie à dix heures, -promenade, suivant le temps, à pied ou en voiture; de midi à deux -heures, avant le lunch, récréation à l’intérieur; de quatre heures -jusqu’au dîner, sortie avec sa mère ou une de ses<span class="pagenum"><a name="page_016" id="page_016"></a>{16}</span> gouvernantes, -visites. A huit heures, la princesse dînait à côté de sa mère d’un repas -très léger et, à neuf heures, elle était remise aux soins de «dear -Boppy», sa nounou, qui lui racontait des histoires effrayantes pour -l’endormir dans son petit lit placé à côté de celui de sa mère.</p> - -<p>Est-ce en souvenir de ces contes que la reine a gardé le goût de -l’horrible? Toujours est-il qu’à l’heure actuelle encore, aucune -conversation ne l’intéresse comme les récits de tortures endurées ou de -morts violentes.</p> - -<div class="figleft" style="width: 120px;"> -<a href="images/ill_p022_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p022_sml.jpg" width="120" height="147" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La baronne Lehzen, gouvernante allemande de la Reine.</p></div> -</div> - -<p>Peu à peu, l’instruction de la princesse fit des progrès et on lui fit -surmonter l’aridité des premières études du piano. Ce ne fut cependant -pas sans mal, car la princesse était très nerveuse. Un jour elle -s’impatienta vivement devant sa maîtresse et refusa de reprendre sa -place devant l’instrument de supplice. On appela Fraeulein Lehzen qui -avait le plus d’ascendant sur elle; rien n’y fit.</p> - -<p>—Pourtant, finit par lui dire la maîtresse, énervée à son tour, les -difficultés sont aussi bien pour les princesses que pour tout le monde; -il n’y a pas de moyen royal de se rendre maître de l’instrument.</p> - -<p>—Ah! répliqua la princesse, il n’y a pas de moyen royal de s’en rendre -maître; eh bien! j’en ai trouvé un, moi.</p> - -<p>Et elle courut au piano, le ferma violemment, tourna la<span class="pagenum"><a name="page_017" id="page_017"></a>{17}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 342px;"> -<a href="images/ill_p023_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p023_sml.jpg" width="342" height="487" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine et sa mère, la duchesse de Kent.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_018" id="page_018"></a>{18}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_019" id="page_019"></a>{19}</span> </p> - -<p class="nind">clé qu’elle mit dans sa poche et sortit de la salle, laissant sa -maîtresse ébahie.</p> - -<p>Cette boutade fut d’ailleurs de courte durée et un quart d’heure plus -tard, ayant réfléchi, elle revint d’elle-même se mettre au piano, -embrassa sa maîtresse et étudia avec le plus grand calme et la plus -entière application.</p> - -<p>De temps à autre, on menait la princesse au cirque ou à un ballet; mais -la duchesse évitait de rompre la régularité de sa vie, car elle avait -remarqué que le théâtre avait le don de l’énerver.</p> - -<p>La duchesse de Kent fréquentait peu dans le monde; c’est à peine si elle -fit quelques rares apparitions à la Cour de son beau-frère Georges IV.</p> - -<p>Lorsque Guillaume IV monta sur le trône en 1830, son premier soin fut -d’inviter la duchesse sa belle-sœur à choisir, parmi les dames de la -Cour, une grande gouvernante à sa fille que la mort récente du duc -d’York avait faite héritière directe du trône. La petite Drina, qui -avait déjà onze ans, s’était fait expliquer sa généalogie par Fraeulein -Lehzen, et comme celle-ci en était à Guillaume IV:</p> - -<p>—Mais je ne vois plus personne pour régner après mon oncle Guillaume, -avait-elle dit, à moins que ce ne soit moi.</p> - -<p>—Ce sera en effet Votre Altesse, avait répondu la gouvernante.</p> - -<p>—C’est une bien lourde responsabilité, avait ajouté la princesse, avec -un gros soupir, comme si elle savait déjà la mesurer, ce qui avait -provoqué un sourire chez la gouvernante, mais je serai bonne, je serai -bonne.</p> - -<p>Ce fut la duchesse de Northumberland qui fut choisie<span class="pagenum"><a name="page_020" id="page_020"></a>{20}</span> par la duchesse de -Kent pour remplir le poste d’honneur que venait de créer le roi auprès -de sa nièce. En même temps un bill de régence était introduit au -Parlement, stipulant qu’au cas où la reine Adélaïde, femme de Guillaume -IV, donnerait le jour à un enfant, elle deviendrait, à la mort du roi, -régente du royaume jusqu’à la majorité de cet enfant: qu’au cas -contraire, la duchesse de Kent deviendrait régente pendant la minorité -de sa fille; que la princesse Alexandrina-Victoria ne pourrait se marier -sans le consentement du roi, ou, en cas de mort de celui-ci, sans celui -des deux Chambres du Parlement.</p> - -<p>Sous la direction de la duchesse de Northumberland, moins maternelle que -celle de la duchesse de Kent,—Fraeulein Lehzen était restée gouvernante -allemande,—la jeune princesse fit des progrès rapides, surtout en -musique. Très sévère, la duchesse avait su se faire craindre. Drina -apprit la constitution anglaise avec Mr Amos, savant légiste. Elle -commença d’aller dans le monde où elle fut choyée et prit goût à tous -les plaisirs.</p> - -<p>Elle fit sa première apparition à la Cour de son oncle le 24 mai 1831, -son douzième anniversaire, jour choisi par la reine Adélaïde pour donner -à la Cour un bal d’enfants en l’honneur de Dona Maria II, la Gloria, -reine de Portugal, ainsi que de la princesse sa nièce. La fête eut lieu -au palais de Buckingham, dans le grand salon qui précède la salle du -Trône. Le contraste entre les deux enfants était frappant. La petite -reine était vêtue d’une robe de velours rouge avec des perles et portait -en sautoir un grand-cordon; sa poitrine était chamarrée de crachats et -de décorations: la petite princesse Drina était au contraire en<span class="pagenum"><a name="page_021" id="page_021"></a>{21}</span> robe de -soie blanche toute simple et avait quelques fleurs naturelles dans les -cheveux. Elle fut l’objet de toutes les attentions de la part du roi et -de la reine et toute la Cour n’eut des yeux que pour elle.</p> - -<p>Les hommages qu’elle reçut au cours de cette soirée firent une telle -impression sur son esprit qu’elle en revint toute changée. Sa santé même -parut s’en ressentir. Ce changement n’échappa pas à l’œil vigilant de la -duchesse sa gouvernante, qui résolut de la tenir désormais éloignée de -la Cour et de lui épargner l’excitation de la cérémonie du couronnement -de son oncle, qui eut lieu le 8 septembre de la même année.</p> - -<p>Dès lors on ne chercha plus de diversion aux études que dans les voyages -que la duchesse s’efforça de tracer de façon à les rendre aussi -instructifs que possible. On la conduisit aux courses d’Ascot. Elle fit -un voyage avec sa mère et sa gouvernante dans l’île de Wight, où elle -devait plus tard se faire bâtir le château d’Osborne, et visita -Worthing, Malvern, les magnifiques cathédrales de Worcester, Heresford, -Chester; elle se promena de château en château, invitée par toute -l’aristocratie, dont elle put étudier les mœurs à demi féodales. On -l’initia à l’industrie et au mouvement intellectuel du pays en lui -faisant connaître la filature de Belper, des usines métallurgiques, des -mines et l’Université d’Oxford.</p> - -<p>La princesse ne rentra à Kensington Palace qu’à la fin de l’année 1832, -pour se préparer à la confirmation. Son entourage remarqua que -l’instruction religieuse qui lui fut alors donnée par le docteur Howley, -l’ancien évêque de Londres qui avait assisté à son baptême, devenu -archevêque<span class="pagenum"><a name="page_022" id="page_022"></a>{22}</span> de Cantorbéry, fit une grande impression sur son esprit. -Elle fut transformée et même transfigurée. Elle reçut le sacrement en -juillet 1834 dans la chapelle royale du vieux palais de Saint-James.</p> - -<p>Les deux années qui suivirent furent des années d’effacement, toutes -consacrées aux études et aux voyages instructifs. On lui fit faire -connaissance avec la puissante marine du Royaume-Uni. On la promena dans -le yacht royal sur toute la côte méridionale. De Cowes, on l’emmena à -Southampton, où une délégation de la ville vint la saluer à bord et lui -demander le nom qu’elle désirait donner au nouveau quai. Elle l’appela -Royal Pier et ce nom lui est resté. Southampton n’était alors qu’un tout -petit port; il devait prendre une grande extension sous le patronage de -la petite reine et devenir un des points les plus importants de la côte -méridionale de l’Angleterre.</p> - -<p>Cependant, grâce au plan adopté, la duchesse de Northumberland -atteignait droit son but: les qualités de Victoria se fortifiaient, -tandis que ses défauts disparaissaient peu à peu. L’esprit de la jeune -fille se formait au contact de tous les personnages qui l’approchaient; -il semblait qu’elle eût hérité la largeur de vue et l’esprit libéral de -son père. La duchesse s’ingéniait à aider au plus grand développement de -son intelligence, et à la préserver des préjugés de sa caste.</p> - -<p>C’est ainsi que, dans le recueillement d’une retraite agréable, -interrompue de temps à autre par quelques voyages intéressants, Victoria -atteignit sa majorité à l’âge de dix-huit ans, le 24 mai 1837. Pour la -deuxième fois, la nation s’occupa d’elle: Guillaume IV la proclama à -cette<span class="pagenum"><a name="page_023" id="page_023"></a>{23}</span> occasion héritière présomptive de la couronne et le Parlement -décréta que le 24 mai serait jour férié et que l’émancipation de la -future reine serait célébrée par des réjouissances publiques. Dans toute -l’aristocratie, on organisa de splendides fêtes et, le soir, une -sérénade monstre fut donnée à la princesse à Kensington Palace, sous les -fenêtres de sa chambre à coucher. Le roi lui fit cadeau d’un piano -magnifique et tous les pairs lui envoyèrent de riches présents.</p> - -<p>Guillaume IV était alors, depuis plusieurs mois déjà, dans un état de -santé très précaire et, sans prévoir sa fin si prochaine, les médecins -désespéraient de lui rendre sa vigueur. A partir de la majorité de sa -nièce, ses forces allèrent en déclinant de jour en jour et, dans la -matinée du 20 juin, avant l’aube, il rendit le dernier soupir au château -de Windsor.</p> - -<p>Victoria était reine de Grande-Bretagne et d’Irlande.</p> - -<p>Elle ne s’en doutait pas et dormait à poings fermés, quand, vers cinq -heures du matin, l’archevêque de Cantorbéry et le grand chambellan de la -Cour, qui était alors le marquis de Conyngham, sonnèrent à la grille du -Palais. Les rues de Londres étaient absolument désertes et on ne voyait -pas un chat dans le faubourg de Kensington. Dans le palais tout -reposait; les chiens de garde eux-mêmes n’aboyèrent pas au coup de -sonnette de l’avènement de leur maîtresse et les deux messagers de la -grande nouvelle eurent toutes les peines du monde à se faire ouvrir la -porte. Le concierge finit enfin par se lever et par les introduire dans -une salle du rez-de-chaussée où ils restèrent seuls très longtemps, sans -qu’on parût s’occuper d’eux. Ils sonnèrent<span class="pagenum"><a name="page_024" id="page_024"></a>{24}</span> un domestique et lui -intimèrent l’ordre de prévenir la princesse qu’ils étaient porteurs d’un -important message pour elle. Un long temps se passa sans réponse. Ils -sonnèrent de nouveau. Cette fois, ce fut une gouvernante qui parut et -dit aux gentlemen que la princesse dormait d’un si bon sommeil qu’elle -n’avait pas cru devoir la déranger.</p> - -<div class="figleft" style="width: 241px;"> -<a href="images/ill_p030_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p030_sml.jpg" width="241" height="276" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La duchesse de Northumberland, gouvernante de la Reine.</p></div> -</div> - -<p>—Nous venons voir la reine pour affaire d’État, répondit l’archevêque, -et il n’y a pas de sommeil sacré devant une affaire de cette importance.</p> - -<p>Victoria allait connaître de bonne heure le joug du pouvoir. La -gouvernante se retira et, quelques minutes après, la reine faisait son -entrée, vêtue d’un long peignoir blanc serré à la taille par une -ceinture, les épaules recouvertes d’un châle de même couleur, les pieds -nus dans des babouches. Ses jolis cheveux d’un blond doré ondulaient sur -le dos, dépassant la ceinture; ses yeux étaient gonflés<span class="pagenum"><a name="page_025" id="page_025"></a>{25}</span> de sommeil et -pleins de larmes. Cependant son port était calme et plein de dignité. -L’attitude de ce moment solennel sera celle de tout son règne.</p> - -<p>Les deux messagers lui apprirent la nouvelle qui la faisait reine et -aussitôt, mettant un genou en terre, lui baisèrent respectueusement la -main. Ils lui demandèrent en même temps ses ordres.</p> - -<div class="figright" style="width: 185px;"> -<a href="images/ill_p031_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p031_sml.jpg" width="185" height="227" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1838.</p></div> -</div> - -<p>—Priez Dieu pour moi, Milords, leur dit-elle et dites à lord Melbourne -de venir me trouver.</p> - -<p>Lord Melbourne était alors premier ministre.</p> - -<p>Elle se retira aussitôt dans sa chambre. Dans le corridor, elle -rencontra Fraeulein Lehzen qui la félicita au sujet de son avènement et -lui rappela respectueusement sa promesse d’être bonne reine. Elle ne put -lui répondre, tant elle se sentait émue.</p> - -<p>Le jour était venu en effet de dire adieu à la vie insouciante et -heureuse pour laquelle elle était née et c’est ce qui la faisait fondre -en larmes.</p> - -<p>Mrs Browning, poétesse, une des quatre femmes écrivains qui ont illustré -le règne de Victoria—les trois autres sont George Elliott, Charlotte -Bronte et Harriett<span class="pagenum"><a name="page_026" id="page_026"></a>{26}</span> Martineau,—a consacré aux premières larmes de la -reine des strophes pleines de beauté, qui sont devenues classiques sous -le titre de <i>Victoria’s Tears</i>.</p> - -<p>Une heure plus tard, le premier ministre était aux côtés de la jeune -souveraine et arrêtait avec elle toutes les dispositions pour la -convocation de son Conseil privé. A neuf heures, les délégations des -principaux corps de l’État arrivaient déjà à Kensington Palace, le lord -maire et la corporation de la cité de Londres en tête.</p> - -<p>A onze heures, la reine, entourée des principaux officiers de la maison -du roi, faisait son entrée dans le grand salon où se tenait le Conseil -privé convoqué en toute hâte et prenait place sur un trône improvisé. -Elle avait revêtu une toilette de grand deuil et c’est à tort que le -peintre Sir David Wilkie, qui a fixé sur la toile cette page d’histoire, -la représente vêtue de blanc. Le lord chancelier Cottenham lui faisait -prononcer le serment d’usage, par lequel elle s’engageait à gouverner -selon la Constitution du pays, à maintenir la religion réformée établie -par la loi et à sauvegarder les institutions politiques. Elle signait -ensuite l’acte d’avènement.</p> - -<p>Puis les princes du sang, le duc de Cumberland, roi de Hanovre en tête, -les princes et les conseillers privés venaient s’agenouiller devant elle -et prononcer le serment d’allégeance. Les ministres remettaient ensuite -leurs sceaux. Elle les leur rendait aussitôt, ordonnait de changer les -sceaux de l’État et la forme des prières officielles et le conseil -décidait, avant de se retirer, que la proclamation du nouveau règne -serait faite le lendemain dans la cour de Saint-James Palace à Londres -et, sur la place<span class="pagenum"><a name="page_027" id="page_027"></a>{27}</span> principale, dans toutes les villes du Royaume-Uni.</p> - -<p>Le lendemain, à dix heures, toute l’aristocratie était groupée dans la -cour du vieux palais, entourée des corps d’élite de l’armée, lorsque la -jeune reine parut à la fenêtre grillée du premier étage. Aussitôt les -trompettes sonnèrent l’air composé tout exprès par Thomas Harper, -premier trompette du roi; les tambours battirent et le lord chancelier -annonça à haute voix que la jeune princesse montait sur le trône de ses -pères et qu’elle s’appellerait Victoria I<sup>re</sup>.</p> - -<p>La foule découverte l’acclamait aussitôt avec enthousiasme et les -musiques entonnaient le <i>God save the Queen</i>. C’en était trop pour les -nerfs de la délicate jeune fille qui faillit perdre connaissance et -éclata en sanglots. Sa mère se tenait derrière elle pour la recevoir -dans ses bras.</p> - -<p>—Pour vous, au moins, serai-je toujours Victoria? lui dit-elle.</p> - -<p>Victoria I<sup>re</sup> est le cinquante-sixième souverain d’Angleterre et le -quatre-vingt-unième d’Écosse. Elle monte sur le trône en sa qualité de -fille unique d’Edward, duc de Kent, quatrième fils de George III, les -trois fils aînés étaient morts sans postérité. Elle descend de George -I<sup>er</sup>, l’usurpateur qui bénéficia de la révolution de 1688, de -l’expulsion des Stuarts et de l’avènement irrégulier de Guillaume -I<sup>er</sup>, septième duc de Normandie, surnommé le Conquérant. Elle est en -même temps héritière de la couronne de Hanovre, à laquelle son mariage -l’obligera à renoncer, et qui d’ailleurs sera confisquée par la Prusse -au lendemain de Sadowa.</p> - -<p>Ses aïeux sont, en remontant vers la souche de la<span class="pagenum"><a name="page_028" id="page_028"></a>{28}</span> famille: George III, -son grand-père paternel, petit-fils de George II; George II, fils unique -de George I<sup>er</sup>; George I<sup>er</sup>, premier roi de la maison de Hanovre, -fils de Sophie, femme de l’Électeur de Hanovre et fille d’Élizabeth, -fille de Jacques I<sup>er</sup>; Jacques I<sup>er</sup>, roi d’Écosse sous le nom de -Jacques VI, puis d’Angleterre sous le nom de Jacques I<sup>er</sup>, premier -souverain d’Angleterre de la maison des Stuarts par sa mère Marie -Stuart, reine d’Écosse, petite-fille de Jacques IV, roi d’Écosse et de -Marguerite, fille de Henri VII; Henri VII, premier souverain -d’Angleterre de la maison des Tudor, fils de Marguerite de Beaufort, -arrière-petite-fille de Jean de Gaunt, quatrième fils d’Édouard III, -dont le fils aîné Henri IV fut le premier souverain de la maison de -Lancaster; Édouard III, fils aîné d’Édouard II, fils aîné d’Édouard -I<sup>er</sup>, fils aîné de Henri III, fils aîné de Jean Plantagenet, sixième -et plus jeune fils de Henri II; Henri II, premier souverain de la maison -de Plantagenet, fils de Geoffroy Plantagenet et de Mathilde, fille -unique de Henri I<sup>er</sup>; Henri I<sup>er</sup>, de la maison de Normandie, dernier -fils de Guillaume I<sup>er</sup> le Bâtard, surnommé le Conquérant; Guillaume -I<sup>er</sup>, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, et de la fille d’un -pelletier de Falaise, premier souverain de la maison de Normandie, roi -d’Angleterre par droit de conquête, et aussi parent à un degré éloigné, -par les femmes, d’Édouard le Confesseur.</p> - -<p>Si l’on admet la légitimité de ce lien du sang, Victoria descend du -premier roi d’Angleterre par Édouard le Confesseur, fils d’Ethelred II, -demi-frère d’Édouard le Martyr par sa mère; Édouard le Martyr, fils -d’Edgar, second fils d’Edmond, frère d’Athelstan, fils aîné d’Édouard -l’aîné,<span class="pagenum"><a name="page_029" id="page_029"></a>{29}</span> fils d’Alfred, quatrième fils d’Ethelwulf, fils d’Egbert, -surnommé le Grand, premier roi d’Angleterre.</p> - -<p>Par sa mère, Victoria descend de Guelf, duc de Bavière, fondateur de la -maison de Brunswick et descendant d’Odoacre, le fameux chef des Hérules -qui, après avoir battu au <small>V</small><sup>e</sup> siècle Romulus Augustulus, le dernier -empereur romain d’Occident, disputa le royaume d’Italie à Théodore -l’Ostrogoth. Parmi ses ancêtres maternels les plus célèbres, elle compte -Frédéric le Sage, électeur de Saxe dès les premières années du <small>XVI</small><sup>e</sup> -siècle, ami et protecteur de Luther, et un de ses premiers disciples.</p> - -<p>Les Anglais ont coutume d’arrêter la généalogie de Victoria à Guillaume -le Conquérant, sur l’embonpoint duquel Philippe I<sup>er</sup>, roi de France, -dit en plaisantant: «Quand ce gros homme accouchera-t-il?» Cette parole -eut le don de piquer Guillaume, qui fit répondre au roi qu’il -descendrait de Rouen, capitale de son duché, à Notre-Dame pour y -célébrer ses relevailles, avec 10.000 lances en guise de cierges. Il -allait mettre sa promesse à exécution et était déjà parvenu à Mantes, -saccageant tout sur son passage, quand il se blessa à l’arçon de sa -selle et n’eut que le temps d’être ramené à Rouen pour mourir dans ses -États.</p> - -<p>De tous les rois d’Angleterre, c’est Victoria qui aura eu le règne le -plus long; le règne le plus long après le sien est celui de George III, -qui dura soixante ans.<span class="pagenum"><a name="page_030" id="page_030"></a>{30}</span></p> - -<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br /> -<small>Apprentissage de reine.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Bon terrain de culture.—L’âme de la nation.—L’influence de lord -Melbourne.—Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.—Au tour -d’un autre.—Constitution hypocrite.—De l’air.—L’affaire des -Dames de la chambre à coucher.—Une reine à la tâche.—Ça ne vaut -pas la mort d’un homme.—Gigot haricots.—Do... do... ré... si..... -do ré...—Un drawing-room, baisera, baisera pas.—Mistress Langtry -redresse ses plumes.—Tendons les reins.—Plus besoin de -dollars.—Les singeries du Black Rod.—Retenez vos numéros.—L’or -et les lords.—Reine ou femme? Femme.—Un monarque sans Cour est un -meuble inutile.</p></div> - -<p>Du jour où son oncle le roi Guillaume IV l’eut remise aux mains de la -duchesse de Northumberland, Victoria comprit que le bonheur n’était pas -au nombre des prérogatives royales. L’enseignement du D<sup>r</sup> Howley, -archevêque de Cantorbéry, qui s’appliqua surtout à lui faire envisager -sa future mission à un point de vue religieux, ne réussit qu’à la -convaincre que le poids d’une couronne est lourd à une tête de femme; -enfin son brusque réveil au nom de la loi, dans la nuit de la mort de -Guillaume IV, lui fit sentir, dès la première heure de son règne, la -tyrannie incessante du pouvoir.<span class="pagenum"><a name="page_031" id="page_031"></a>{31}</span></p> - -<p>Victoria avait hérité de son père une très grande indépendance de -caractère, un esprit très libéral. Aussi lord Melbourne à qui incomba, -de par sa fonction de premier ministre, le devoir de l’initier à -l’exercice du pouvoir, trouva-t-il un bon terrain de culture où semer -ses idées. Dès le début, il comprit qu’il devait jouer vis-à-vis de la -souveraine un rôle tout paternel et que celle-ci, en raison de son -ignorance des choses de la politique, devait fatalement subir son -ascendant. Il ne voulut pourtant pas en abuser au profit du parti whig, -dont il était alors la plus haute incarnation; il rêva un monarque -véritablement constitutionnel qui fût l’âme de la nation entière et dont -les actes fussent toujours conformes aux volontés de la majorité. -Jusqu’alors les rois d’Angleterre n’avaient jamais tenu compte de la -situation politique dans le choix de leurs ministres; quelquefois même, -ils avaient éloigné des affaires des ministres soutenus de la majorité -du Parlement.</p> - -<div class="figright" style="width: 189px;"> -<a href="images/ill_p037_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p037_sml.jpg" width="189" height="230" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1842.</p></div> -</div> - -<p>Sous Guillaume IV, lord Melbourne lui-même avait dû rendre son sceau -tout d’un coup, et sir Robert Peel avait été appelé d’Italie pour lui -succéder. Il persuada à la reine qu’elle ne devait pas toujours suivre -ses préférences<span class="pagenum"><a name="page_032" id="page_032"></a>{32}</span> personnelles, mais chercher sa conduite tracée dans les -votes du Parlement. Il gagna ainsi, peu à peu, la confiance absolue de -Victoria qui lui voua même une si sincère affection, que, jusqu’à son -mariage, elle voulut l’avoir pour conseiller intime, d’abord au grand -jour, puis dans la coulisse. Elle se laissa guider par lui et cette -influence se fera heureusement sentir sur tous ses actes pendant tout -son long règne.</p> - -<div class="figleft" style="width: 184px;"> -<a href="images/ill_p038_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p038_sml.jpg" width="184" height="224" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1845.</p></div> -</div> - -<p>La soumission de la reine à son premier ministre lui fut toute facile. -Elle n’avait qu’une crainte, c’était d’avoir à gouverner. Les théories -de Melbourne reçurent donc le meilleur accueil. Tout d’abord Victoria -perdit de sa popularité. Les tories prirent ombrage de cette tutelle -qu’exerçait sur elle le plus ferme suppôt du parti libéral. De parti -pris on interpréta mal tous ses actes, sa tolérance religieuse parut un -signe certain de trahison envers la religion de l’État aux -ultra-protestants de Grande-Bretagne, qui allèrent jusqu’à la traiter de -papiste; les radicaux se plaignirent qu’elle ne fît pas aboutir d’emblée -les réformes qu’ils attendaient de la fille du duc de Kent, le prince -radical; les tories craignirent d’avoir perdu toute influence<span class="pagenum"><a name="page_033" id="page_033"></a>{33}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 535px;"> -<a href="images/ill_p039_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p039_sml.jpg" width="535" height="355" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le château de Windsor.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_034" id="page_034"></a>{34}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_035" id="page_035"></a>{35}</span> </p> - -<p class="nind">sur la Cour et les destinées du pays; les plus grands seigneurs lui -firent même un crime de l’affection qu’elle avait inspirée, dès le -premier jour, à Daniel O’Connell, le grand agitateur de l’Irlande, qui -se faisait fort de trouver cent mille de ses compatriotes pour venir -défendre jusqu’à la mort la «gentille petite reine».</p> - -<p>Tant de mécontents ligués devaient former une majorité et, en effet, les -élections de 1837 montrèrent à Victoria que la nation n’était pas en -communion d’idées avec son Mentor. Fidèle aux enseignements de ce -dernier, elle accepta sa chute et le remplaça suivant les vœux du -Parlement, ce qui fit revenir les esprits de leur erreur et ramena les -cœurs à la jeune souveraine. Désormais la nation serait seule à se -gouverner.</p> - -<p>Ce que Victoria gagna surtout aux enseignements de lord Melbourne, c’est -le grand tact qui constitue la véritable caractéristique de son long -règne, précieuse qualité qui a tenu lieu, à lord Melbourne lui-même, des -dons de l’homme d’État qui lui faisaient presque complètement défaut. -Grâce à son tact, la reine sut dénouer des situations embrouillées, -notamment avec les États-Unis dans l’affaire de Trente et avec la Russie -dans l’affaire de la Pologne, et, à l’intérieur, elle réussit à tenir le -sceptre très haut, hors de l’atteinte des partis.</p> - -<p>En cela, Victoria n’eut pas de mérite: elle avait trouvé dans -l’hypocrisie de la Constitution anglaise, qui est en somme une -constitution républicaine, comme celle de la République des États-Unis -est une constitution monarchique, la formule chère à son cœur. Cette -Constitution lui<span class="pagenum"><a name="page_036" id="page_036"></a>{36}</span> confère tous les droits, à la condition de n’en -exercer aucun; elle s’en accommode parfaitement et se trouve très -heureuse d’être couverte par ses ministres responsables. Elle ne veut -même pas avoir la responsabilité du choix des ministres et se retranche -derrière le Parlement. Non seulement elle ne tient pas à gouverner, mais -même elle a toutes les peines à régner, tant lui pèse le faste de -l’étiquette. Chaque fois qu’elle en trouvera l’occasion, elle -s’échappera de Windsor qu’elle déteste; elle ira le moins possible à -Londres, car l’abri des colonnes de marbre de Buckingham Palace lui -donne froid au cœur; elle aura son home, ses homes plutôt, son château -d’Osborne, et sa petite maison de Balmoral, qui grandiront avec sa -famille et où elle vivra en femme. Pourtant elle veillera au maintien de -cette étiquette à Windsor et à Londres pour ne pas encourir le reproche -d’avoir, comme certains de ses prédécesseurs, une Cour dissolue. Pour -rien au monde, elle ne sera «l’otage auguste que la liberté tient -prisonnière en son palais» selon la définition de Nisard. La nation se -gouvernera, c’est entendu, sans elle; mais aussi elle gouvernera sa Cour -et ne permettra pas que le Parlement lui impose ses volontés pour les -choses du palais; autrement elle lui montrera «qu’elle est reine -d’Angleterre», comme elle l’écrivait à Melbourne, au lendemain de -l’affaire des Bed-chamber Women, des dames de la chambre à coucher. Sir -Robert Peel s’étant plaint en plein Parlement de ce que les dames de la -Cour n’eussent pas été changées avec le ministère, selon l’usage établi, -et que la reine fût laissée sous l’influence des femmes whigs, après le -retour des tories au pouvoir, la reine protesta, dit que ses dames -avaient<span class="pagenum"><a name="page_037" id="page_037"></a>{37}</span> sa confiance, son affection et que la politique n’avait rien à -voir dans le choix des personnes de son entourage. La nation se mit de -son côté. Sir Robert Peel parut capituler; mais il fallut bien en -arriver, pour vivre en paix avec lui, à demander leurs démissions aux -parentes des membres du cabinet déchu. La reine comprit que la simple -prétention d’être maîtresse à la Cour était encore excessive et le -froissement qu’elle ressentit d’avoir à se séparer de ses familières ne -fit qu’accroître son aversion pour la vie officielle.</p> - -<p>Cependant le sentiment du devoir la domine. Si elle se repose sur ses -ministres et consent à n’être que la figurine dorée qui orne la proue du -navire de l’État, sans influence sur sa direction, elle ne s’en -considère pas moins comme la gardienne héréditaire de la Constitution et -elle ne veut rien abandonner de ses prérogatives, quels que soient les -soucis qu’elles lui causent. Elle se trace un règlement de vie, comme au -temps de la duchesse de Northumberland, qu’elle a retenue auprès d’elle -et à qui elle a recours, ainsi qu’à sa mère la duchesse de Kent, dans -les moments difficiles. Elle se lève à huit heures, se fait lire en -déjeunant les principaux articles du <i>Times</i> et surtout les nouvelles de -l’Étranger. Elle prend ensuite connaissance du bulletin de nuit des deux -chambres du Parlement, du courrier de cabinet rédigé après chaque séance -par un clerc spécial; elle parcourt la partie importante de son -courrier, car un secrétaire adroit lui dérobe les lettres assassines de -ses amants inconnus, les dithyrambes des cerveaux détraqués, les -demandes de secours qui s’adressent à sa liste civile, les menaces de -mort de maniaques plutôt que de révolutionnaires décidés,<span class="pagenum"><a name="page_038" id="page_038"></a>{38}</span> les -offrandes, les cadeaux, les legs que lui envoient des dévouements -ignorés, les protestations contre un déni de justice, d’humbles requêtes -de serviteurs en quête d’emplois, les suppliques en faveur des -condamnés. Elle ne lit que les lettres laissées dépliées par son -secrétaire, lequel sait au juste celles dont la reine désire prendre -connaissance. Elle discerne avec un art admirable les misères vraies des -fausses, les situations véritablement intéressantes et fait de son mieux -pour y faire droit. Elle n’aime pas à contrecarrer les décisions de la -justice, en usant de son droit de grâce et lorsqu’elle croit pouvoir -exercer ce droit, c’est toujours après une étude approfondie du dossier -du condamné. Encore faut-il que le crime ne soit pas de ceux qui -révoltent la conscience humaine. Le trait suivant montre bien qu’elle -sait alors trouver des circonstances atténuantes, lorsque les juges se -sont montrés impitoyables. Tout au début de son règne, son vieil ami le -duc de Wellington vient lui soumettre, suivant la loi, la sentence de -mort prononcée par un conseil de guerre contre un soldat déserteur. La -jeune reine est très émue: c’est la première fois que la vie d’un homme -est suspendue à sa décision.</p> - -<p>—Quel est cet homme? demande-t-elle.—Oh! un très mauvais soldat, un -mauvais exemple pour son régiment, qui a mérité cent fois la mort, -répond Wellington.—Cherchez bien, duc, reprend la reine, n’a-t-il pas -une seule qualité qui le distingue d’un monstre et rachète un peu ses -défauts?—Si, objecte brutalement le généralissime, ses camarades disent -qu’il est très bon garçon.—Oh! merci, fait la reine visiblement -soulagée et elle écrit sous la sentence: «Pardonné, Victoria».<span class="pagenum"><a name="page_039" id="page_039"></a>{39}</span></p> - -<p>On rapporte que le duc fit la grimace; il craignit probablement pour la -discipline; mais celle-ci n’en fut pas plus relâchée.</p> - -<p>Victoria a cependant laissé pendre bien des femmes, pour lesquelles, -chez nous, les tribunaux sont si pleins d’indulgence. Les infanticides, -par exemple, ne trouvent jamais grâce à ses yeux, comme on a pu le voir -tout dernièrement dans le cas de l’institutrice française Louise Masset.</p> - -<p>Après avoir dicté ses réponses à son secrétaire, la reine va faire un -tour de promenade et ne revient que pour le lunch, à deux heures. C’est -son principal repas. Sa nourriture est très simple, très frugale; elle -préfère une tranche de gigot aux plats les plus recherchés. Après le -lunch, elle passe au salon où elle consacre l’heure de la sieste à -éplucher la liste des invitations que le grand chambellan propose pour -le dîner du soir. Puis elle sort à cheval ou en voiture, suivant le -temps. Après le dîner, elle ne consacre plus qu’un instant aux affaires -de l’État, c’est-à-dire à la rédaction de la circulaire quotidienne de -la Cour, dans laquelle elle fait connaître à la nation ce qui s’est -passé dans la journée, les visites qu’elle a reçues. Elle apporte un -soin tout particulier à la rédaction de cette circulaire, à -l’orthographe des noms et à la parfaite exactitude des titres. Ce -document mentionne en outre les noms des lords et dames d’honneur qui -sont sur le point de prendre leur semaine de service auprès de la reine.</p> - -<p>En temps de guerre, elle exige que tous les télégrammes lui soient -apportés dès leur arrivée.</p> - -<p>Elle préside le conseil des ministres, ainsi que son conseil<span class="pagenum"><a name="page_040" id="page_040"></a>{40}</span> privé. Ce -dernier conseil, qui n’était autrefois composé que des membres de la -famille royale et de quelques grands seigneurs, est aujourd’hui recruté -par la reine parmi les personnes illustres de la nation. La grande -majorité des membres appartiennent cependant au Parlement. La reine a -suivi en cette réforme l’inspiration du prince Albert, qui a su être -pour elle le conseiller le plus sûr et le plus discret et qui n’a eu -qu’un défaut, celui de la germaniser un peu trop. C’est aussi lui qui a -persuadé à la reine qu’elle devait inaugurer en personne les grands -travaux publics, les expositions de toutes sortes, les statues des -grands hommes, les institutions de bienfaisance; passer des revues -militaires et navales; décorer de sa main les troupes revenant d’une -campagne; en un mot prouver à son peuple qu’elle ne reste étrangère à -aucune manifestation du développement et de la prospérité de la nation. -Elle fit tout pour plaire à son époux. A quarante ans, on la voyait -encore parader à cheval devant les troupes rangées au camp d’Aldershot, -vêtue d’une sorte de tunique de maréchal de camp par-dessus sa longue -jupe d’amazone, le grand cordon bleu de la Jarretière en sautoir et -coiffée d’un chapeau à plume à jugulaire d’or. Elle saluait -militairement le drapeau et lançait des commandements d’une voix claire, -qu’elle s’efforçait en vain de rendre martiale. A Spithead, elle a passé -plusieurs fois la revue de la flotte du pont du yacht royal, le -<i>Victoria and Albert</i>.</p> - -<p>La reine doit encore tenir des levers et des drawing-rooms (salons), -ouvrir le Parlement et y prononcer les discours d’ouverture, recevoir -les souverains étrangers et présider les cérémonies d’investiture des -ordres de la<span class="pagenum"><a name="page_041" id="page_041"></a>{41}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 531px;"> -<a href="images/ill_p047_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p047_sml.jpg" width="531" height="357" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"> - -<p>Buckingham.—La salle du Trône.</p></div> -<p class="sml"> -Phot. H. N. King.<br /> -</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_042" id="page_042"></a>{42}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_043" id="page_043"></a>{43}</span> </p> - -<p class="nind">couronne. Aucune de ces royales corvées ne lui est plus pénible que les -levers ou les drawing-rooms.</p> - -<p>C’est toujours à Buckingham Palace que se tiennent les drawing-rooms. La -reine, entourée de la famille royale, reçoit les hommages de ses fidèles -sujettes qu’elle a admises à venir lui baiser la main, si c’est la -première fois qu’elles lui sont présentées et à la saluer simplement, -dans le cas contraire, car on ne baise sa main qu’une fois: il faut -savoir ne pas abuser des bonnes choses.</p> - -<p>C’est le grand chambellan qui a la charge de dresser la liste des deux -cents dames privilégiées. Cette liste est soumise à la reine qui -l’examine attentivement. Un tel honneur ne s’accorde pas à la première -venue et il faut, pour en être digne, posséder toutes les garanties -d’honorabilité possibles. Toute dame qui a été une première fois admise -a le droit de présenter une autre dame. Les demandes sont adressées au -lord chambellan, à son bureau du palais de Saint-James. Une fois en -possession de toutes les demandes, c’est lui-même qui doit se renseigner -sur les postulantes. Il répond à toutes les demandes soit dans un sens, -soit dans l’autre. La formule de refus est naturellement aussi douce que -possible à l’amour-propre de la postulante. Les personnes qui reçoivent -la carte d’admission doivent aussitôt se procurer la toilette décolletée -et le manteau de Cour, d’un prix toujours très élevé; elles doivent en -outre porter le voile et, plantées debout derrière la tête, les trois -plumes blanches d’autruche qui figurent dans l’écusson du prince de -Galles. Inutile de chercher à placer ces trois plumes avec goût; -l’étiquette veut qu’elles ressemblent à une crête de perruche en colère -et<span class="pagenum"><a name="page_044" id="page_044"></a>{44}</span> ce serait s’exposer à se faire éconduire que de ne pas s’y -conformer. C’est ce qui arriva à la belle mistress Langtry, pour qui le -prince de Galles avait un faible. A grand’peine, ce dernier avait pu -obtenir de la reine sa mère que l’actrice fût admise à un drawing-room. -La belle se présenta, mais ses trois plumes avaient une disposition -artistique des plus seyantes pour son genre de beauté. Quelle ne fut pas -la surprise de la belle factieuse, lorsque, dans le salon qui précède la -salle du Trône, elle vit un fonctionnaire de la Cour s’approcher d’elle -et l’inviter à aller se recoiffer.</p> - -<p>Les drawing-rooms ont lieu dans l’après-midi un peu plus tard que les -levers. Les dames admises sont toujours ravies de l’honneur qui leur est -fait et il n’est pas rare d’en voir se lever dans le milieu de la nuit -qui précède la cérémonie pour commencer à procéder à leur toilette. Dès -midi, le défilé de voitures de grande remise, à laquais poudrés de -blanc, qui les amènent à la Cour, commence dans Saint-James’s Park. On -n’avance que très lentement. Il faut compter deux heures de queue pour -pénétrer dans la cour d’honneur de Buckingham. Dans l’intérieur du -palais, on défile à nouveau des heures entières entre des balustrades -dorées recouvertes de velours rouge. On traverse tous les salons entre -des barrières serpentantes jusqu’à la salle du Trône où l’on entre par -le côté. Là se tient la reine assise sur son trône, entourée de la -famille royale, la couronne ou un diadème sur la tête, la Jarretière en -sautoir et la main droite appuyée sur le bras du fauteuil élevé sur un -gradin, sous un dais de velours rouge aux armes de la couronne, surmonté -des initiales V. R. <i>Victoria<span class="pagenum"><a name="page_045" id="page_045"></a>{45}</span> Regina</i>. Ou bien elle est debout devant -le trône, et sa petite taille contraste alors avec la haute stature des -personnages en brillants uniformes qui l’entourent.</p> - -<p>Le chambellan, placé à la droite de la souveraine, nomme à haute voix -les personnes admises en ajoutant le mot «présentée», si c’est sa -première visite. Aussitôt, la sujette fait une profonde révérence et -présente à la reine le dos de sa main droite gantée de blanc, sur -laquelle celle-ci daigne abandonner la sienne pour la baiser. Si le -chambellan n’a pas ajouté le mot «présentée» après le nom, la personne -doit passer après la révérence.</p> - -<p>Ce salut est, de toutes les coquetteries déployées ce jour-là, celle à -laquelle les dames admises au drawing-room donnent le plus d’attention. -Il y a des professeurs qui gagnent leur fortune à enseigner la grâce de -la révérence de Cour.</p> - -<p>Les messieurs ne sont admis aux drawing-rooms que s’ils accompagnent -leur mère, fille, femme ou sœur. Ils doivent être en habit de Cour et ne -sont jamais admis à baiser la main.</p> - -<p>La révérence finie, on rentre chez soi ravie, et il n’est pas rare qu’en -hiver on paie l’honneur d’avoir salué la reine, ou baisé sa main, d’une -bonne bronchite contractée dans les heures de défilé.</p> - -<p>Une jeune fille du monde ne trouve pas facilement à se marier, si elle -n’a jamais été admise au drawing-room. En Amérique, un tel honneur vaut, -paraît-il, une dot.</p> - -<p>Il arrive quelquefois que la reine, fatiguée, se retire, même au milieu -de la cérémonie, et délègue à sa place le prince ou la princesse de -Galles. Dans ce cas, la déception<span class="pagenum"><a name="page_046" id="page_046"></a>{46}</span> est grande; mais on ne se décourage -pas et on en est quitte pour postuler à nouveau la faveur de -l’admission.</p> - -<p>Victoria reçoit ses visiteuses avec une extrême bonne grâce et elle a -pour la plupart un sourire exquis. Comme elle en a étudié soigneusement -la liste avant la cérémonie, il se peut que quelques-unes aient, par -surcroît, la faveur d’un compliment de sa bouche. Alors, cette -bienveillance royale en fait des héroïnes pendant huit jours dans les -salons.</p> - -<p>On compte les Parlements que la reine a ouverts en personne. Avant son -mariage et du vivant du prince Albert, elle n’était pas si avare de ses -visites; elle affrontait courageusement le trouble nerveux qu’elle -ressent chaque fois qu’il lui faut prendre la parole en public. Elle -arrivait en grand gala, dans la voiture royale, la couronne ou le simple -diadème sur la tête, faisait son entrée devant toute la salle debout, -précédée des seigneurs portant les insignes de la royauté, et prenait -aussitôt place sur le trône. D’un signe de la main, elle autorisait -l’assistance à s’asseoir et aussitôt les trois révérences du Black Rod -achevées, elle commençait à lire le discours d’ouverture d’une voix et -d’un accent qui ont fait dire à Fanny Kemble qu’elle n’avait jamais -entendu «un plus bel anglais que l’anglais de la reine d’Angleterre». Le -discours lu, la reine se levait et quittait la salle au milieu des -acclamations.</p> - -<p>Depuis la mort du prince Albert, la reine n’a paru au Parlement qu’en de -rares occasions, se contentant d’envoyer son message dont un ministre -donne lecture aux deux Chambres.<span class="pagenum"><a name="page_047" id="page_047"></a>{47}</span></p> - -<p>La réception des souverains était, dans la première moitié de son règne, -une cérémonie à laquelle Victoria attachait la plus grande importance. -C’est ainsi qu’elle reçut entre autres, en grande pompe, l’empereur de -Russie Nicolas I<sup>er</sup>; le roi Louis-Philippe, le premier des rois de -France qui ait visité un souverain d’Angleterre en son pays, et Napoléon -III. Elle décora successivement de sa main, à quelques années de -distance, de l’ordre royal de la Jarretière, les représentants des deux -dynasties.</p> - -<div class="figright" style="width: 189px;"> -<a href="images/ill_p053_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p053_sml.jpg" width="189" height="230" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1847.</p></div> -</div> - -<p>Aujourd’hui, lorsqu’un souverain lui écrit qu’il se propose d’aller lui -rendre visite au delà du mal de mer, elle se contente de lui indiquer -l’hôtel où il sera le plus confortablement. Elle n’est pas hospitalière, -pour la seule raison que la parcimonie et l’hospitalité à la Cour ne -peuvent aller ensemble.</p> - -<p>Elle fait aussi des visites aux souverains étrangers, visites politiques -ou visites d’amitié.</p> - -<p>Enfin la reine préside le Conseil des ordres de la Couronne avec la plus -grande solennité et donne elle-même l’investiture aux nouveaux -chevaliers.</p> - -<p>Toutes ces corvées, elle s’en est depuis longtemps<span class="pagenum"><a name="page_048" id="page_048"></a>{48}</span> débarrassée en les -passant au prince de Galles. Elle n’a guère gardé pour elle que la -signature des papiers d’État.</p> - -<p>On raconte que, dans les dernières années de sa vie, son fidèle -domestique écossais John Brown, dont une des fonctions était de sécher -la signature royale au moyen d’un tampon de buvard, a plus d’une fois -été consulté avant la signature d’un arrêt important et que, dans -certains cas, son avis a triomphé des hésitations de sa maîtresse. -Faut-il ajouter foi à ce racontar, qui n’est du reste qu’un des mille -dont ce loyal serviteur a été l’objet de la part de méchantes langues?</p> - -<div class="figleft" style="width: 186px;"> -<a href="images/ill_p054_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p054_sml.jpg" width="186" height="228" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1851.</p></div> -</div> - -<p>Tels sont les multiples et divers devoirs de la reine. Elle a pu -s’affranchir de ceux qu’elle a cru pouvoir abandonner sans perdre ses -prérogatives; on ne peut nier qu’elle se soit fidèlement et -ponctuellement acquittée des autres. Elle a laissé son peuple se -gouverner lui-même, mais elle n’a pas souffert qu’on méconnaisse son -autorité. Elle a toujours vécu en parfaite harmonie avec tous ses -ministres, mais elle a su les tenir en respect et empêcher leurs -empiètements. Palmerston a su ce qu’il en coûte d’oser dépasser les -bornes. Il avait pris l’habitude de ne plus même lui montrer les -dépêches<span class="pagenum"><a name="page_049" id="page_049"></a>{49}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 522px;"> -<a href="images/ill_p055_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p055_sml.jpg" width="522" height="356" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Buckingham.—La salle à manger.</p></div> - -<p class="sml"> -Phot. H. N. King.<br /> -</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_050" id="page_050"></a>{50}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_051" id="page_051"></a>{51}</span> </p> - -<p class="nind">qu’il recevait de l’étranger: il s’était ainsi fait le principal artisan -de la révolution qui chassa Louis-Philippe du trône de France, et avait -reconnu la légitimité du coup d’État de Napoléon III, tout cela sans -rien dire à la reine ni au premier ministre. Celle-ci se plaignit au -Parlement et exigea son renvoi immédiat du cabinet. Elle l’obtint. Cela -n’empêcha pas que, la situation politique ayant changé et avec elle -l’état des partis, Palmerston revînt au pouvoir et trouvât à la Cour de -Windsor un accueil aimable, comme si rien ne s’était passé entre la -reine et lui.</p> - -<p>Victoria eut cependant une antipathie profonde pour deux de ses -ministres: Peel et Gladstone. A Peel, elle ne pardonna jamais ses -attaques contre le prince Albert qu’elle adorait; quant à Gladstone, -elle se montra toujours de glace envers lui et ne lui offrit par deux -fois la pairie, à son départ des affaires, que pour la forme, honneur -que, du reste, le grand homme d’État eut l’esprit de décliner chaque -fois.</p> - -<p>Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme -influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une -valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi -blasonné des fortunes tout au moins obscures.</p> - -<p>Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en -le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs -domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances -de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette -intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les -distances, que s’explique sa popularité, non seulement<span class="pagenum"><a name="page_052" id="page_052"></a>{52}</span> dans tout le -Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les -Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels -que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les -colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la -tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles.</p> - -<p>Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille -d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en -est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui -faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous -London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est -qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est -restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de -Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée, -elle écrivait:</p> - -<p>«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous -sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations. -Cependant, je <i>dois</i> m’y attacher.»</p> - -<p>Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes: -elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui, -avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le -personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour -être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne -reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les -Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des -monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de<span class="pagenum"><a name="page_053" id="page_053"></a>{53}</span> -leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur -permettrait pas de vivre.</p> - -<p>Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période -la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas -gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son -abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche -de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa -Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité, -cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès -qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à -son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit -généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples, -l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé, -répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc -envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa -soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services -qu’elle rend?<span class="pagenum"><a name="page_054" id="page_054"></a>{54}</span></p> - -<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br /> -<small>Sur la chaise d’Édouard le Confesseur</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>70.000 livres sterling à dépenser.—Les pieds humides.—De -Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par -Whitehall.—Hipp! hipp! hourrah!—Le passé et l’avenir.—La chaise -d’Édouard le Confesseur.—L’oreiller de Jacob.—Les diamants -d’Esterhazy.—Soult et Wellington.—Le rite veut que le contenant -soit plus petit que le contenu.—Tous coiffés.—Aux uns la joue, -aux autres la main.—Médailles à la volée.—Dash aboie.</p></div> - -<p>Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus -d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former -à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir, -n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les -intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de -1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec -l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle -avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir -emporté toutes les peintures remarquables, et avait<span class="pagenum"><a name="page_055" id="page_055"></a>{55}</span> élu sa résidence à -Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle -avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande -pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En -un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses -ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort -de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se -rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal.</p> - -<div class="figright" style="width: 186px;"> -<a href="images/ill_p061_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p061_sml.jpg" width="186" height="230" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1862.</p></div> -</div> - -<p>En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût -déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus -digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop -lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient -d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges -IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait -de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV, -très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un -million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il -fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat<span class="pagenum"><a name="page_056" id="page_056"></a>{56}</span> de la -cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million -sept cent cinquante mille francs.</p> - -<p>La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva -par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De -toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne -pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la -royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les -derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande -journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour -longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était -déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de -spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme -les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au -soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits -amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à -l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins.</p> - -<div class="figleft" style="width: 182px;"> -<a href="images/ill_p062_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p062_sml.jpg" width="182" height="228" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1865.</p></div> -</div> - -<p>A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se -mettaient en branle, la procession commençait<span class="pagenum"><a name="page_057" id="page_057"></a>{57}</span> de sortir du palais de -Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly, -Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross, -Whitehall—au premier étage duquel tomba la tête de Charles I<sup>er</sup> sous -la hache du bourreau—et par Parliament Street. La porte par laquelle la -reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit -une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands -corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le -maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé -par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et -il s’acquitta de sa mission avec éclat.</p> - -<div class="figright" style="width: 200px;"> -<a href="images/ill_p063_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p063_sml.jpg" width="200" height="264" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1867.</p></div> -</div> - -<p>Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus -enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle -reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses -dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme.</p> - -<p>Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue,<span class="pagenum"><a name="page_058" id="page_058"></a>{58}</span> joué par sir -Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au -monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les -voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux -qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation.</p> - -<p>Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont -sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On -la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une -longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours -violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du -cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de -Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît -très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles -d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en -face de l’autel.</p> - -<p>Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas -que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège -gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et -par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la -légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette -chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard I<sup>er</sup>, elle -a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la -pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en -Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus; -elle serait devenue la propriété de l’abbaye de<span class="pagenum"><a name="page_059" id="page_059"></a>{59}</span> Scone en l’an 850, -grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la -chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard I<sup>er</sup> à -l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse.</p> - -<p>Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette -occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries—le -prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,—la -reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de -Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la -reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie. -Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque -blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le -clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches -tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là, -s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs, -dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce -royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande: -Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les -cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses -cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir -l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend -alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la -reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va -jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre -religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux -qui ne lui appartiennent point. Le<span class="pagenum"><a name="page_060" id="page_060"></a>{60}</span> serment fini, la reine vient -s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale -entonne le <i>Veni creator Spiritus</i>. L’archevêque lui présente le livre -des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son -trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la -Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen -de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et -les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de -l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite -le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au -gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer -qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le -mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre -au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va -en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie -et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau -glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire. -Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes -royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de -sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous -le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses -d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se -disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au -travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout -à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de<span class="pagenum"><a name="page_061" id="page_061"></a>{61}</span> pierres précieuses. -Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine, -tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les -voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les -tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés -dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du -couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le -vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux -limites extrêmes du Royaume-Uni.</p> - -<p>La reine se relève alors et s’assied sur le trône.</p> - -<p>L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine -et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier, -l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en -son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de -la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces -paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment -de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent -ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et -embrassent celle-ci sur la joue gauche.</p> - -<p>Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis -les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et -vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement -devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le -plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son -nom et au nom de ses égaux en dignité.</p> - -<p>La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de<span class="pagenum"><a name="page_062" id="page_062"></a>{62}</span> la Maison royale, -le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à -l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser. -Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être -mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum -de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles, -à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les -demoiselles d’honneur qui assistent la reine.</p> - -<p>La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant -l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle -rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe -de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige -alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains, -vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle -remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et -remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous -les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège -royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au -banquet se dispersent.</p> - -<p>Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur -le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il -faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus -brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se -rendre compte de ce qu’il a pu être.</p> - -<p>Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et -illuminations. Dans toute l’aristocratie,<span class="pagenum"><a name="page_063" id="page_063"></a>{63}</span> il ne fut question pendant -quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions.</p> - -<p>Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son -couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre -agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été -ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la -douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle -eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais.</p> - -<p>Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle -aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru -embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta -l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle -s’en souvint et en voulut à la royauté.<span class="pagenum"><a name="page_064" id="page_064"></a>{64}</span></p> - -<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br /> -<small>La Maison de la Reine.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de -la reine.—L’incohérence de la tour de Babel.—L’aventure d’un -ministre français très pressé.—Les emplois à la Cour et les -sinécures.—Les écuries de Pimlico.—Gants à six boutons.—Victoria -ne sait pas s’habiller.—C’est à qui ne veut pas de cadeaux.—Ce -que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes -du poète-lauréat.—L’ordre de préséance.</p></div> - -<p>La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme -de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf -millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison -sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois -cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par -trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La -bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million -cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des -sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la -princesse<span class="pagenum"><a name="page_065" id="page_065"></a>{65}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 338px;"> -<a href="images/ill_p071_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p071_sml.jpg" width="338" height="452" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La chaise d’Édouard le Confesseur.</p></div> -</div> - -<p class="nind">de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour -l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice -douairière d’Allemagne, veuve<span class="pagenum"><a name="page_066" id="page_066"></a>{66}</span> de l’empereur Frédéric et mère de -Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent -cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille -francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille -francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de -cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille -francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent -vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la -reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière -discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative -de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale.</p> - -<p>Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des -gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la -naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre -intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari -de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la -situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut -rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui -arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question -de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du -Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de -froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel -se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine, -large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La -liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille<span class="pagenum"><a name="page_067" id="page_067"></a>{67}</span> -livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs.</p> - -<p>La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse -privée, c’est-à-dire portée à un million et demi.</p> - -<p>Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et -une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que -les personnes émargeant à la liste civile.</p> - -<p>Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le -même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence -que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis -sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point -de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On -jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant -par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de -quelques dames d’honneur.</p> - -<p>S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il -fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir, -s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors -dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que -leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales, -constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir -l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer -jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient -coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus -futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était -exposé à toutes les mésaventures.<span class="pagenum"><a name="page_068" id="page_068"></a>{68}</span> C’est ainsi que M. Guizot, qui avait -accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à -chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où -les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied. -Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit -une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en -présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le -coucher.</p> - -<p>Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le -cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment -il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite.</p> - -<p>La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En -premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison -royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la -comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à -Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le -continent. Le département du chambellan est aussi important; mais, -tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le -chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a -sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de -service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers -distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son -adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre -privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le -peintre de marine de Sa Majesté, le gardien<span class="pagenum"><a name="page_069" id="page_069"></a>{69}</span> des tableaux, le champion -de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de -la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les -différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor, -Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew, -Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est -à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois -médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire, -trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste -attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés -au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de -Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme -l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine. -Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans -l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres -à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours -aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de -chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux.</p> - -<p>Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un -noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est -chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses -scribes l’exacte comptabilité.</p> - -<p>Un des départements les plus importants est celui du maître de la -cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure -actuelle au duc de Portland, de<span class="pagenum"><a name="page_070" id="page_070"></a>{70}</span> richissime réputation. De même que le -chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le -grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous -ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires, -titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages -d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la -couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des -valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement -des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand -veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les -vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer.</p> - -<p>Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une -duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de -la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses -chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à -coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour -d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine -ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire -de ses toilettes soit toujours tenu à jour.</p> - -<p>La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des -couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez -mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai -qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les -premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour -cela qu’elle affecte un si grand dédain de la<span class="pagenum"><a name="page_071" id="page_071"></a>{71}</span> parure? Quoi qu’il en -soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le -nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à -la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète -relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à -l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants -d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on -ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette -plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de -gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette -parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la -femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se -proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité -domestiques.</p> - -<p>Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires -des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la -garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la -reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs, -d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour -ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout, -tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner -prise au ridicule.</p> - -<p>La reine reçoit chaque année un certain nombre de châles en cachemire -des Indes qu’elle distribue aux personnes qu’elle veut honorer. C’est -chez elle une manie d’offrir un châle, à tel point que le prince de -Galles s’amuse lui-même de cette manie.<span class="pagenum"><a name="page_072" id="page_072"></a>{72}</span></p> - -<p>Un jour, aux régates d’Henley, le prince se trouvait en compagnie de -charmantes actrices, entre autres d’Hellen Terry, à bord d’un bateau de -plaisance loué pour assister aux courses. Une des jolies femmes de la -compagnie de l’héritier du trône, crut reconnaître la reine sur un autre -bateau. Le prince n’avait pas le moindre doute sur l’absence de la -reine. Il consentit cependant, sur les instances de l’actrice, à -regarder avec sa jumelle, la personne qu’on lui signalait.</p> - -<p>—Je crois que vous faites erreur, dit-il.</p> - -<p>Au même moment, la personne en question se levait pour passer son châle -à sa voisine.</p> - -<p>—Oh! fit le prince, je crois bien que vous avez raison, car la voilà -qui distribue ses châles. Ce ne peut donc être que la reine.</p> - -<p>Avant de quitter ce chapitre de la Maison de la reine, nous citerons -quelques exemples de sinécures dont l’existence remonte au bon vieux -temps, qui n’ont plus aucune raison d’être de nos jours et qui -continuent d’être grassement rémunérées par la liste civile. Le champion -de la reine, par exemple, dont l’unique fonction est, le jour du -couronnement, de déclarer publiquement qu’il est prêt à ramasser le gant -de quiconque contestera les droits au trône de son souverain ou de sa -souveraine et le gentleman de la Baguette Noire, Black Rod, dont la -fonction consiste à faire trois révérences à reculons au moment où la -reine ou son représentant va donner lecture du discours du trône à la -Chambre des lords, touchent le premier, 6,000 francs, le second 50,000 -francs par an; par contre, le poète lauréat, pour qui ce n’est pas -toujours une sinécure<span class="pagenum"><a name="page_073" id="page_073"></a>{73}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 352px;"> -<a href="images/ill_p079_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p079_sml.jpg" width="352" height="531" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1867.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_074" id="page_074"></a>{74}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_075" id="page_075"></a>{75}</span> </p> - -<p class="nind">que de célébrer les vertus du souverain, a les mêmes appointements que -le dernier des sous-dentistes.</p> - -<p>Chacun des membres de la famille royale a, ainsi que la reine, une -petite Maison sur laquelle vivent un nombre considérable de parasites.</p> - -<p>La préséance veut que le prince de Galles vienne immédiatement après la -reine. Jusqu’aux arrière-petits-fils de la souveraine, tous les membres -de la famille royale passent avant l’archevêque de Cantorbéry, qui a -pourtant le pas sur le grand chancelier, le président du conseil, le -garde des sceaux, le grand chambellan, le maréchal de la Cour et -l’intendant de la Maison royale. Puis viennent les ducs d’Angleterre -d’abord, d’Écosse ensuite, et d’Irlande enfin, prenant rang dans chaque -catégorie suivant la date de la création de leurs titres. Les marquis -ont le pas sur les fils aînés des ducs; les comtes sur les fils aînés -des marquis; les évêques prennent rang après les vicomtes; les barons -ont le pas sur les fils aînés des vicomtes et les fils puînés des -comtes. Après la noblesse viennent les commandeurs des différents ordres -de la Couronne, de la Jarretière d’abord, puis du Chardon, du Bain, de -Saint-Michel et de Saint-Georges, de Saint-Patrick et les ordres de -l’Inde. Suivent le chancelier de l’Echiquier, le premier juge du banc de -la reine, les juges des cours d’appel. Viennent ensuite les baronnets, -les simples chevaliers de l’ordre de la Jarretière, du Bain, de l’Étoile -de l’Inde, de l’ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges, ceux de -l’empire des Indes, les simples compagnons de ces différents ordres -viennent ensuite. Ils sont suivis des fils puînés des baronnets, des -fils puînés des chevaliers et ce sont<span class="pagenum"><a name="page_076" id="page_076"></a>{76}</span> les gentlemen ayant droit au port -de l’épée qui ferment la marche.</p> - -<p>Les femmes prennent le même rang que leurs maris ou frères; si elles se -sont alliées par le mariage à un pair d’un titre moins élevé qu’elles, -elles perdent, par conséquent, leur rang pour prendre celui de leur -mari. Une fille de pair ayant épousé un roturier, garde son rang de -naissance. Les filles de pairs prennent rang immédiatement après les -femmes de leurs frères aînés et avant les femmes de leurs frères puînés.</p> - -<p>La reine a toujours tenu la main à ce que l’ordre de préséance fût -scrupuleusement respecté dans toutes les cérémonies officielles.<span class="pagenum"><a name="page_077" id="page_077"></a>{77}</span></p> - -<h2><a name="V" id="V"></a>V<br /><br /> -<small>La Cour de Saint-James.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Le vieux Saint-James.—Les <i>Merry wives of -Windsor</i>.—L’assainissement.—Les Mémoires d’un vieil Anglais -parisiennant.—Reine et Empereur.—Le thé sous la feuillée.—A la -table royale.—Les Yeomen de la garde du corps.—La partie de -whist.—Le coriza de la comtesse de Bunsen.—Les petits cheveux de -la princesse de Galles.—Les divorcées.—L’oreiller de peau du -vieux duc de Cambridge.—<i>No smoking.</i>—Le mot de Napoléon III.—La -loi des contrastes.</p></div> - -<p>Quoiqu’il y ait beau temps que les souverains d’Angleterre ont déserté -l’ancien palais vieux jeu de Saint-James, à peine bon pour devenir un -musée d’armures, comme la vieille Tour de Londres, la Cour d’Angleterre -a gardé le nom officiel et diplomatique de Cour de Saint-James. Le monde -des diplomates tient à ses habitudes. Laissons-le satisfaire cette -fantaisie, et qu’il soit entendu que la Cour de Saint-James signifie la -Cour d’Angleterre, soit à Buckingham, soit à Windsor, partout ailleurs, -en un mot, qu’à Saint-James.</p> - -<p>Depuis la reine Marie-Anne, l’Angleterre n’avait pas été<span class="pagenum"><a name="page_078" id="page_078"></a>{78}</span> sous le joug -féminin. Il fut donc nécessaire, en 1837, à l’avènement de Victoria, de -remodeler les usages de la Cour. Ceux en honneur du temps de son aïeul -et de ses oncles étaient en effet loin de convenir à la Cour d’une reine -jeune et vierge. C’est lord Melbourne qui dut se charger de ce soin.</p> - -<p>La politique pourvut naturellement à un certain nombre d’emplois; on -obéit aux convenances pour donner des titulaires aux autres. Il fut -décidé que les lords, écuyers, grooms et demoiselles d’honneur -habiteraient le château de Windsor tant que la reine y serait, et que le -château serait évacué dès que la reine le quitterait. C’était surtout en -l’absence des souverains qu’on s’égayait à Windsor, comme pour ne pas -laisser s’affaiblir la légende mise en honneur par la comédie de -Shakespeare.</p> - -<p>On établit une stricte discipline dans le roulement du service -d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par -deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames -attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des -autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour -dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée.</p> - -<p>Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer -d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de -ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la -maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa -quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a -retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la -Cour dans les premiers mois qui<span class="pagenum"><a name="page_079" id="page_079"></a>{79}</span> suivirent l’avènement de Victoria. Ce -personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison -royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de -consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il -avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur -donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très -fidèlement le milieu qui nous occupe.</p> - -<p>«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers, -seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui -mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande -terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais -en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est -avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a -plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une -seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et -gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des -Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique -beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes -et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le -cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington -et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service -enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers -et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de -Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine -elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et -observateur;<span class="pagenum"><a name="page_080" id="page_080"></a>{80}</span> elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de -son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si -par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son -propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son -tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent -même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au -galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour, -en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée -suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir -au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et -simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du -commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec -sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de -son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval, -mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à -tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son -aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur -une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout -ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le -château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa -toilette avant le dîner.»</p> - -<p>A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été -prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du -chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des -appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force<span class="pagenum"><a name="page_081" id="page_081"></a>{81}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 366px;"> -<a href="images/ill_p087_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p087_sml.jpg" width="366" height="531" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le -tableau de Winterhalter.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_082" id="page_082"></a>{82}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_083" id="page_083"></a>{83}</span> </p> - -<p class="nind">pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en -quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces -dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge -des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de -Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté.</p> - -<p>A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se -dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle -est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux -costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa -création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné. -Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres -du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol -de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de -parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur -capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus -de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à -celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la -famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans -l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son -nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la -Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que -la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une -histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare -sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde -met le nez dans son assiette, ne sachant<span class="pagenum"><a name="page_084" id="page_084"></a>{84}</span> plus quelle contenance avoir. -Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs -vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres -gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter -seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt -en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist, -avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la -soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La -reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui -ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à -jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière -elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A -onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes -invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par -les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare -de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train.</p> - -<p>La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de -wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été, -par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la -route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages.</p> - -<p>La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du -château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture; -mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne -pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à la<span class="pagenum"><a name="page_085" id="page_085"></a>{85}</span> chapelle -et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des -grenadiers de la garde du corps.</p> - -<p>La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils -de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques -mots de bienvenue de la fenêtre du premier.</p> - -<p>Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de -l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à -table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de -ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa -fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et -c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude.</p> - -<p>La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas, -elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les -vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du -prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines. -De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham -Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande -salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets -étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique -vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait -des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de -Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus -brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on -n’y était admis, après y avoir été invité,<span class="pagenum"><a name="page_086" id="page_086"></a>{86}</span> qu’à la condition de ne s’y -présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour. -C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement -les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre. -Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant -toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire -d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir -sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était -alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi -gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à -incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques. -Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de -Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces -exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté -daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement -faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus -souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait -alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de -luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à -Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de -la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de -l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux -ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient -l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale.</p> - -<p>Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfois<span class="pagenum"><a name="page_087" id="page_087"></a>{87}</span> les seigneurs -et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les -frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la -Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il -n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de -leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit -souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce -souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa -Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses -mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la -connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du -tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore -bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait.</p> - -<p>Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la -plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le -prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis -cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le -prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute -rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se -montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de -Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la -reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de -prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau -de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de -mouchoir.</p> - -<p>Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisit<span class="pagenum"><a name="page_088" id="page_088"></a>{88}</span> en -Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour -crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la -reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit -dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter.</p> - -<p>Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames -divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de -tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle -décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une -demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les -dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la -divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument -irréprochable.</p> - -<p>La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la -Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut -supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent -d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de -conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la -littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de -chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons -appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de -la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le -dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la -conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du -dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez -souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service -est généralement<span class="pagenum"><a name="page_089" id="page_089"></a>{89}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 362px;"> -<a href="images/ill_p095_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p095_sml.jpg" width="362" height="511" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1882.</p> - - -</div> - -<p class="sml"> -(Phot. Russell and sons.)<br /> -</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_090" id="page_090"></a>{90}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_091" id="page_091"></a>{91}</span> </p> - -<p class="nind">irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand -écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands -dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord -intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au -son du <i>God save the Queen</i>, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit -par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand -silence.</p> - -<p>A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de -telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les -rétrécir suivant les besoins du moment.</p> - -<p>La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans -l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking -strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui -ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus -ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des -seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour -faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait -qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La -défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de -Sa Majesté.</p> - -<p>Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du -vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données. -Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le -reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée -de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongée<span class="pagenum"><a name="page_092" id="page_092"></a>{92}</span> dans de -mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires. -Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe -devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne -partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise -montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement -abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa -famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à -la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par -extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter.</p> - -<p>Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait -meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé, -car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes -qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à -tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine.</p> - -<p>Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air -pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la -mort du prince Albert, on y meurt d’ennui.</p> - -<p>La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la -Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de -son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir -prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine, -ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date -faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle est<span class="pagenum"><a name="page_093" id="page_093"></a>{93}</span> la première à -souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier -la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home -écossais en horreur?</p> - -<p>L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année; -elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les -choses soient ainsi: <i>God save the Queen</i>!<span class="pagenum"><a name="page_094" id="page_094"></a>{94}</span></p> - -<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br /> -<small>A la conquête d’une autre couronne.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.—Premier -voyage du prince Albert en Angleterre.—Le manuscrit de Voltaire et -la rose des Alpes.—Deuxième voyage.—La reine arrête son -choix.—Déclaration à l’Anglaise.—Le doigt du vieux Léopold et de -son <i>alter ego</i> le baron de Stockmar.—La situation du prince -Albert discutée à la Chambre des lords.—Un mari aux enchères.—Les -délégués de la nation anglaise à Gotha.—Les fêtes de -Gotha.—Douloureuse séparation.—Mal de mer.—L’arrivée à -Buckingham Palace.—Le serment luthérien.—La couronne de -myrthes.—Noce et lune de miel.</p></div> - -<p>Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis -qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du -bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède -ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un -époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue.</p> - -<p>Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors -en âge d’être mariés. On parlait pour la<span class="pagenum"><a name="page_095" id="page_095"></a>{95}</span> jeune reine de tous ceux dont -l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu -d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune -prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la -reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de -souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait -impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais, -l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En -dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands -et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre.</p> - -<p>Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de -s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de -Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut -habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la -jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert, -de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une -correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de -Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois, -avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union. -Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à -faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère -Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes -gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à -une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un -malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, que<span class="pagenum"><a name="page_096" id="page_096"></a>{96}</span> le prince Albert -avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour -de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans -aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert, -ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à -Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la -jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations -épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à -l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la -Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire, -tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il -lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans -vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous -assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile! -Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts -vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les -affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le -cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer -l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le -choix de sa nièce.</p> - -<p>En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent -reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi -Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les -recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures -et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle -leur fit un accueil des plus chaleureux.<span class="pagenum"><a name="page_097" id="page_097"></a>{97}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 348px;"> -<a href="images/ill_p103_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p103_sml.jpg" width="348" height="533" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811), -d’après le tableau de W. C. Ross.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_098" id="page_098"></a>{98}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_099" id="page_099"></a>{99}</span> </p> - -<p>Comme leurs bagages n’étaient pas encore arrivés, ils durent s’abstenir -de paraître au dîner; mais ils vinrent au salon dans la soirée et le -prince Albert dut y faire son effet, car, le soir même, Victoria -répondait à la lettre de Léopold et y déclarait que son cousin «Albert -est des plus séduisants».</p> - -<p>Le charme dut même opérer rapidement pendant les quatre jours qui -suivirent et que la reine passa dans l’intimité des deux jeunes gens, -car, le 15 octobre, elle faisait part à lord Melbourne de la résolution -qu’elle avait prise de se marier. Le bon Mentor lui répondit: «Je vous -approuve; une femme ne peut vivre seule dans n’importe quelle position». -Il restait à faire savoir au principal intéressé qu’il était l’élu et la -déclaration n’était pas des plus commodes. Elle se fit cependant très -naturellement, si nous en jugeons par le souvenir que Victoria elle-même -en a consigné dans ses mémoires.</p> - -<p>«A midi et demi, écrivit-elle, j’envoyai chercher Albert. Il vint dans -mon cabinet où je me trouvais seule et, après quelques minutes -d’hésitation, je lui dis qu’il devait bien se douter des raisons pour -lesquelles je l’avais fait venir et qu’il me rendrait très heureuse en -voulant bien consentir à un de mes désirs, lequel était qu’il m’épousât. -Il n’y eut aucune hésitation de sa part et il reçut ma proposition avec -les plus grandes démonstrations de bonté et d’affection...... Je lui -dis que j’étais tout à fait indigne de lui..... Il me répondit qu’il -serait trop heureux de passer sa vie à mes côtés.—Je le priai alors -d’aller chercher son frère Ernest, ce qu’il fit. Nous lui annonçâmes -notre accord; il nous félicita l’un et l’autre de notre choix et en -parut très heureux.»<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100"></a>{100}</span></p> - -<p>Le lendemain de la déclaration, le prince Albert, encore sous l’émotion -de la nouvelle qui engageait sa vie, écrivait au baron Stockmar: «Je -suis trop bouleversé pour vous en dire plus long; mais mon cœur nage en -pleine félicité».</p> - -<p>Pendant ce temps Victoria faisait part de sa décision au roi Léopold, en -ces termes: «Je l’aime déjà plus que je ne saurais dire; je me sens -prête à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le -sacrifice (car j’estime que c’est un très grand sacrifice qu’il me fait) -aussi facile que possible». Elle demandait qu’on lui gardât le secret de -son inclination, jusqu’à ce qu’elle eût eu le temps d’en faire part à -son Conseil privé.</p> - -<p>Elle attendit pour cela que les princes eussent quitté le Royaume-Uni.</p> - -<p>Cependant le prince Albert réfléchissait aux difficultés de sa nouvelle -situation et à l’homme qu’il devrait être pour aplanir toutes les -difficultés.</p> - -<p>Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le -reste de ses jours:</p> - -<p>«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en -même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et -sans nuages.»</p> - -<p>Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner -du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature -représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle -annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session.</p> - -<p>De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec -enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On -lui composa sa maison. Il eût<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101"></a>{101}</span> désiré qu’on ne l’entourât que de -personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en -politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence -sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut -pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le -prince en fut froissé.</p> - -<p>Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message -de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de -leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec -le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa -qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la -foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord -Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son -mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la -déchéance du trône de ses ancêtres.</p> - -<p>La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du -futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le -prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège. -Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il -fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa -de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de -la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir -son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit -750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que -très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans -cette discussion; on y dit<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102"></a>{102}</span> notamment que la reine avait dû payer £ -50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince -consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile, -qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit -qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire -beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit -la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément -blessée.</p> - -<p>Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas.</p> - -<p>En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour -aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière -et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une -cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha.</p> - -<p>Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation -d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du -duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son -chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère -l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise -l’attendait. Il prit place à bord de l’<i>Ariel</i>. La traversée lui fut -dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade, -qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue -d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à -Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à -la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt -prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le -lundi, 10 février, deux processions splendides<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103"></a>{103}</span> se dirigeaient à la -vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une -foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La -première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne -portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et -de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs -lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait -suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en -Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette -cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et -de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste. -Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte -de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or -enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand -cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert -par la reine.</p> - -<p>Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré -et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le -rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes.</p> - -<p>L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre -trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince -Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse -de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres, -officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes, -trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine, -faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleure<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104"></a>{104}</span> humeur, ce -qui fit dire au <i>John Bull</i>, journal tory satirique, qui était le -<i>Punch</i> de l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en -donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien -coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti -conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine -pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de -Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti -dans l’assistance.</p> - -<p>L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine. -Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la -soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha -tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui -poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et -je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de -mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais -je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les -affaires autres que celles de l’État».</p> - -<p>Il fut fait comme elle l’avait désiré.</p> - -<p>Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule -procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté -de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle. -Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du -couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient -une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur -langage anglais que comme<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105"></a>{105}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 529px;"> -<a href="images/ill_p111_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p111_sml.jpg" width="529" height="355" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p> -Buckingham.—Le lac et les pelouses.</p> - -</div> -<p class="sml">Phot. H. N. King.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106"></a>{106}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107"></a>{107}</span> </p> - -<p class="nind">l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le -temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante, -et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie.</p> - -<p>Après le lunch, les jeunes époux partirent passer deux jours à Windsor, -courte lune de miel, au bout de laquelle ils revinrent à Londres -assister aux réjouissances organisées en leur honneur. Jamais la reine -n’avait paru plus radieuse de gloire, de beauté et de bonheur.</p> - -<p>Le mariage de Victoria fut le point de départ de trois coutumes qui se -sont perpétuées en Angleterre: on cessa de se marier le soir ou la nuit, -on se maria désormais dans la matinée; on ajouta des myrthes et des -roses aux fleurs d’oranger dans les couronnes des fiancées; après le -mariage, on prit l’habitude de laisser les mariés à eux-mêmes pendant -quelques jours et cette coutume fut à ce point goûtée des jeunes époux -que la durée de la lune de miel ne fit que s’allonger depuis.</p> - -<p>Le dernier mariage royal avant celui de Victoria avait été celui de -George III, qui avait épousé la reine Charlotte à minuit et avait -présidé au lever le lendemain à dix heures. L’étiquette ne connaît plus -aujourd’hui de telles férocités.<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108"></a>{108}</span></p> - -<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br /> -<small>Les palais de la reine.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p class="c">I.—BUCKINGHAM PALACE</p> - -<p>Histoire du palais.—La première tasse de thé bue en -Angleterre.—Visite à travers les salons.—Souvenirs et -curiosités.—Superbe collection artistique.—L’investiture de -Napoléon III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.—Les -mémoires tristes du palais.</p> - -<p class="c">II.—WINDSOR CASTLE</p> - -<p>Guillaume le Conquérant veut un château.—Édouard III a trouvé un -moyen de s’en construire un plus grand.—Le parc.—La terrasse.—La -forêt.—Les appartements privés de la reine.—Les appartements -d’apparat.—La salle de Waterloo.—Jean de France et -Louis-Philippe.—Les étendards de Crécy et de Waterloo.</p></div> - -<p>Dans l’espace de temps qui s’écoula entre son avènement et son mariage, -la reine n’était jamais si heureuse que lorsqu’elle pouvait quitter -Windsor pour revenir à Londres, à Buckingham Palace, et c’était toujours -avec tristesse qu’elle abandonnait la capitale pour retourner à ce -qu’elle ne considérait alors que comme une villégiature. Ses sentiments -ne devaient pas tarder à se modifier profondément.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109"></a>{109}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 535px;"> -<a href="images/ill_p115_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p115_sml.jpg" width="535" height="354" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p> -Buckingham.—Le petit salon de la Reine.</p> -</div> -<p class="sml">Phot. H. N. King.<br /> -</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110"></a>{110}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111"></a>{111}</span> </p> - -<p>Les tracas du pouvoir et les intrigues des partis devaient bientôt lui -faire prendre en dégoût, malgré leur splendeur, l’une et l’autre de ses -demeures officielles et la faire désirer posséder un home</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Où de n’être plus reine on eût la liberté.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Une description sommaire du palais de Buckingham, une évocation des -souvenirs qu’il renferme, permettra de mieux suivre les événements qui -s’y sont déroulés.</p> - -<p>Le lieu sur lequel a été bâti le palais s’appelait, à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> -siècle, Mulberry Gardens, à cause de la nature plantureuse de ses -mûriers. Lord Artington y avait fait bâtir une maison de campagne, -d’aspect simple, sans prétention, célèbre par la première tasse de thé -importé en Angleterre et qui a été bue dans ses murs. Lord Artington -avait rapporté de Hollande une livre de ces feuilles précieuses qu’il -avait payée trois livres, 75 francs, et il avait invité une bande d’amis -à venir goûter à cette boisson chinoise. C’est là le point de départ en -Angleterre d’un usage qui défierait aujourd’hui toutes les révolutions, -tant il fait partie intégrante de la vie anglaise. L’usage de cette -boisson a dans beaucoup de maisons tourné à l’excès et c’est à la -consommation excessive du thé que les dames anglaises doivent leur -sveltesse et aussi, affirme-t-on, leur teint couperosé.</p> - -<p>En 1703, le duc de Buckingham acquit la propriété de lord Artington et -bâtit, sur l’emplacement de la maison, une demeure beaucoup plus -importante, d’un aspect princier. George III, devenu roi, s’en éprit et -en offrit au duc £ 21.000. Le marché fut aussitôt conclu et le roi put -quitter<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112"></a>{112}</span> le vieux palais de Saint-James pour venir habiter ce qui -s’appelait déjà Buckingham Palace ou le palais du duc de Buckingham. En -1775, il fut donné à la reine Charlotte par acte du Parlement et c’est à -partir de ce moment que la reine y tint ses drawing-rooms.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 359px;"> -<a href="images/ill_p118_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p118_sml.jpg" width="359" height="276" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Buckingham.—Les appartements de la Reine.</p></div> -<p class="sml"> -Phot. H. N. King.<br /> -</p> -</div> - -<p>Un peu avant la mort de George III, l’édifice donna des signes de -décrépitude. Le Parlement vota à George IV les fonds nécessaires pour sa -réparation; mais le nouveau roi avait la manie de bâtir et il prétendit -qu’il fallait faire autre chose que ce qui existait, le palais de -Buckingham étant «indigne du premier gentleman du monde qu’est le<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113"></a>{113}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 527px;"> -<a href="images/ill_p119_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p119_sml.jpg" width="527" height="357" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p> -Buckingham.—Le salon bleu.</p> -</div> -<p class="sml">Phot. H. N. King.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114"></a>{114}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115"></a>{115}</span> </p> - -<p class="nind">roi d’Angleterre». Le Parlement fit la sourde oreille et, comme -l’architecte avait un mandat étroitement impératif, il ne put se plier -aux exigences du monarque, à qui d’ailleurs la mort ne laissa pas le -temps de mettre à exécution ses projets extravagants.</p> - -<p>Guillaume IV, qui lui succéda, détestait Buckingham Palace et n’a jamais -voulu l’habiter, de sorte que tous les projets de restauration -s’évanouirent avec George IV.</p> - -<p>Ce ne fut donc qu’après l’avènement de Victoria, lorsque la jeune reine -quitta Kensington Palace, que Buckingham devint réellement et pour la -première fois résidence royale. Sous le prince Albert, qui était un -architecte amateur d’un goût sûr, il subit des agrandissements dans la -partie est, la chapelle privée sortit de terre; on y dépensa £ 125.000 -et, à défaut de beauté, on lui donna ce qui lui manquait, la grandeur de -dimensions, les décorations imposantes qui distinguent un palais d’un -château.</p> - -<p>L’extérieur, comme on peut le voir par la gravure que nous en publions, -n’a rien de remarquable, à part la grille d’entrée qui est, paraît-il, -l’œuvre de serrurerie d’art la plus remarquable de notre époque et a -coûté à elle seule 3.000 guinées, soit 78.750 francs.</p> - -<p>Elle nous fait pénétrer dans une cour qui donne accès au palais par un -portique supporté par des colonnes doriques et corinthiennes.</p> - -<p>La première salle dans laquelle nous pénétrons a été baptisée la «salle -de marbre». Elle mesure 30 pieds sur 50, environ 9 mètres sur 15. Une -double rangée de colonnes d’un seul morceau de pur marbre de Carrare, -d’environ 4 mètres de haut, soutiennent le plafond composé d’armoiries<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116"></a>{116}</span> -finement peintes, bleu de roi, rouge, vert et or. Aux quatre angles, -dans des niches, des statues de marbre blanc. Quelques marches -conduisent de cette salle à une autre beaucoup plus petite où l’on voit -une cheminée remarquable, dans laquelle se trouve enchâssée une horloge -de cuivre de Vulliamy, surmontée d’une couronne et des armes royales. La -galerie des sculptures ouvre sur l’antichambre: c’est une très belle -salle de 46 mètres de long dont le plafond est supporté par 42 colonnes -corinthiennes; elle est ornée de bronzes classiques sur piédestaux. De -chaque côté de superbes consoles supportent des vases de marbre très -artistiques. Au bout de la galerie se trouve l’escalier des ministres, -qui sert à la famille royale les jours de drawing-room.</p> - -<p>De la galerie on pénètre dans une suite d’appartements. La première -salle est celle dite de Carnavon; son ameublement est en acajou plein et -cuir; elle est ornée de bustes de conquérants romains. Cette salle -contient des peintures remarquables, signées Van Somer, Huyssmans, -Philippe de Champaigne et Taylor.</p> - -<p>De là on passe dans la salle 44, à cause de l’année dans laquelle elle -fut décorée à neuf pour la réception de l’empereur de Russie. Belles -porcelaines de Sèvres, peintures remarquables: parmi ces dernières, le -portrait grandeur naturelle de Nicolas par Coxton Krüger, Léopold I<sup>er</sup> -de Belgique par Winterhalter; la reine Louise de Prusse, le duc de -Wurtemberg, le premier duc de Saxe-Cobourg, Frédéric, roi de Saxe, et -Louis-Philippe de France.</p> - -<p>Cette salle ouvre sur la Bibliothèque, suivie de la salle du Conseil, -laquelle sert de salle de banquet dans les<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117"></a>{117}</span> grandes occasions. C’est là -qu’a été servi le banquet du Jubilé de 1897. Les jours de drawing-room, -sa situation centrale la désigne comme vestiaire. L’ameublement en est -en cuir de Cordoue et tapis de Bruxelles; deux superbes buffets, -porcelaines magnifiques de Sèvres, de Dresde, de Chelsea, aux couleurs -bleu de roi, vert pomme, bleu de Vincennes et rose du Barry. Au centre, -une superbe table romaine en mosaïque représentant l’histoire des -fondateurs de Rome, Romulus et Rémus: ce meuble, dont le pied est en -marbre noir, a été offert à la reine Victoria par le Pape Pie IX à -l’occasion de la visite au Vatican du prince de Galles actuel. Vases -orientaux et terres cuites offerts par Napoléon en souvenir de -l’exposition de Londres de 1851.</p> - -<p>La salle 55 est un salon en bois de rose et or. Les peintures, signées -de C.-H. Thomas, représentent la revue du Champ-de-Mars, lors de la -visite de la reine et du prince consort à Napoléon III et enfin la -cérémonie d’investiture de Napoléon III dans la salle du Trône du -Palais.</p> - -<p>De là on est introduit dans la salle de déjeûner des dames de la Cour. -L’aspect de cette salle est sévère avec sa vasque de marbre au pied de -granit rouge, toujours garnie de fleurs. Le plus bel ornement est un -tableau de Winterhalter, de grande composition, représentant la reine et -le prince consort, entourés de cinq enfants, leurs cinq premiers nés.</p> - -<p>La salle à manger de la Cour est contiguë à cette dernière; elle sert de -vestiaire au corps diplomatique les jours de drawing-room. L’ameublement -est en acajou espagnol massif rehaussé d’or; les tapis sont de Turquie. -Le plafond est supporté par des colonnes ioniennes en marbre.<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118"></a>{118}</span> Entre les -fenêtres, des bustes de rois. Cette salle s’ouvre sur le corridor qui -mène à la chapelle privée, richement décorée, de style allemand. -L’autel, en face duquel s’élève le trône sur des gradins, est très -simple; une magnifique tapisserie des Gobelins, représentant le baptême -du Christ, lui sert de fond.</p> - -<p>De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La -visite des appartements inférieurs est terminée.</p> - -<p>Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre -blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands -appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et -meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de -drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le -grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de -cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de -présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres -de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène -monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de -la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de -plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de -gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre -dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle -qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie -du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence, -l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus -riche de<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119"></a>{119}</span> tous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux -vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte -dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la -reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille -royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des -portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter.</p> - -<p>Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le -visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans -cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de -dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur -l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le -jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de -velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé -sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à -la reine.</p> - -<p>L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans -lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles -flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a -commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de -Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc.</p> - -<p>Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique, -du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là -que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a -retracée dans une lettre à sa mère.</p> - -<p>Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir -de son mariage, et elle n’y fait aujourd’hui<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120"></a>{120}</span> que de très courtes -apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu -les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals -costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties -brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il -faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans -les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux -innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de -raconter une histoire.</p> - -<p>C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment -l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie. -Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la -Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la -vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire.</p> - -<p>Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis -l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent -dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour -de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse -progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses -deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au -point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des -quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de -Cambridge eurent une conduite exemplaire.</p> - -<p>Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un -règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria.<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121"></a>{121}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 535px;"> -<a href="images/ill_p127_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p127_sml.jpg" width="535" height="351" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p> -Windsor.—Les terrasses. </p> - -<p class="sml">Phot. H. N. King</p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122"></a>{122}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123"></a>{123}</span> </p> - -<p class="c">*<br />* *</p> - -<p>Il y a quelque chose comme huit cents ans que le château de Windsor sert -de résidence d’été aux souverains d’Angleterre. Il faut remonter à -Guillaume le Conquérant pour trouver l’origine de cet antique -château-fort, bizarre assemblage de tous les styles, auquel chaque -siècle a légué quelque chose de son goût. Windsor est situé dans le -comté de Berk, à 35 kilomètres ouest de Londres, sur la rive droite de -la Tamise, tandis qu’Eton, l’école de la noblesse, est située sur la -rive gauche et n’est séparée de la ville royale que par un pont.</p> - -<p>Le territoire de Windsor avait été donné par Édouard le Confesseur, à -l’abbaye de Westminster. Sous les abbés, le pays avait été initié à -l’agriculture et nourrissait toute une population industrieuse et -honnête. Vint Guillaume le Conquérant, qui s’empara de tout, décida de -se construire un château sur la colline qui domine de sa pente douce la -vallée de la Tamise, et de couvrir les environs d’une épaisse forêt. -Plus tard, Édouard III, voulant augmenter le domaine royal, et surtout -agrandir le château, fit recruter des ouvriers qu’il obligea à -travailler. Pour s’assurer leur concours aussi longtemps qu’il le -voudrait, il édicta des pénalités sévères contre quiconque hébergerait -un de ses ouvriers, ou lui fournirait les moyens de vivre par le travail -ou autrement.</p> - -<p>Chaque souverain a depuis contribué à l’embellissement du château -jusqu’à Georges IV, qui y dépensa plus de 21 millions de livres pour le -mettre en son état actuel. La chapelle Saint-George est un véritable -bijou d’architecture<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124"></a>{124}</span> ogivale et l’échantillon le plus exquis du style -du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle. Sa crypte sert de tombeau à un certain nombre de rois -d’Angleterre.</p> - -<p>Le parc qui entoure le château n’a pas moins de 100 kilomètres de -circuit; sa magnifique terrasse, qui mesure 575 mètres de largeur, est -ornée de statues de bronze et de marbre. De la tour du milieu du -château, sur laquelle flotte l’Union-Jack, la vue s’étend sur douze -comtés. Sa forêt, immortalisée par le poète de génie Pope, est une des -plus belles d’Angleterre.</p> - -<p>Les appartements privés de la reine occupent à peu près toute la partie -est du château. La chambre à coucher et le boudoir de Sa Majesté ont une -magnifique vue sur le grand parc. Tous les appartements donnent sur le -grand corridor de 152 mètres, où M. Guizot s’égara si comiquement dans -la nuit qui suivit l’arrivée de Louis-Philippe. Les peintures qui le -garnissent du haut en bas et de chaque côté, représentent des événements -relatifs à la famille royale: ce sont des baptêmes, des confirmations, -des mariages de princes et de princesses.</p> - -<p>Une suite d’appartements tendus de satin contiennent des merveilles en -porcelaines artistiques, dont bon nombre de la manufacture de Sèvres, -lesquelles avaient été destinées à Louis XVI. Cette partie des -appartements renferme de précieux souvenirs, entre autres la petite -châsse où est conservée la vieille bible du général Gordon avec la page -marquée où il en était resté lorsque la mort vint le surprendre. La -reine, à chaque retour à Windsor, a coutume de rouvrir le livre à cette -page et de lire à haute voix un verset. Nous ne dépeindrons pas les -salons vert,<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125"></a>{125}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 537px;"> -<a href="images/ill_p131_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p131_sml.jpg" width="537" height="355" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Windsor.—Le salon d’audience.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126"></a>{126}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127"></a>{127}</span> </p> - -<p class="nind">violet et blanc, tendus de soie et dont la superbe collection de Sèvres -bleu de roi, achetée par George IV, constitue la plus grande richesse. -On l’évalue à 200.000 livres sterling. Dans le salon violet se trouve le -piano sur lequel Victoria prit ses premières leçons et qu’elle avait -voulu un jour fermer à clé à jamais, pour se dérober à la torture qu’il -lui faisait subir.</p> - -<p>La salle à manger privée de la reine est désignée sous le nom de chambre -octogonale; elle est de pur style gothique, en chêne sculpté dans la -masse. Quelques beaux tapis des Gobelins garnissent les murs et, -croyons-nous aussi, <i>la Rixe</i> de Meissonnier. La reine ne dîne dans -cette salle qu’en intimité et lorsque ses invités ne sont pas plus -nombreux que sept. On voit, dans cette salle, <i>le Bol de punch</i>, par -Flaxman, don de George IV, lorsqu’il était prince régent. La salle -d’audience privée de la reine est surtout remarquable par ses portraits -de famille. La chambre des tapis, qui servait de chambre à coucher à la -fille aînée de la reine, plus tard impératrice Frédéric d’Allemagne, est -ornée de quatre tapisseries des Gobelins, représentant les quatre -saisons, don de l’empereur Napoléon III, ainsi que tout l’ameublement, -en tapisserie de Beauvais.</p> - -<p>Parmi les appartements d’apparat, que le public est admis à visiter une -fois par semaine, lorsque la reine n’habite pas le château, nous -citerons la salle du Trône et le trône d’ivoire, remarquablement -sculpté, offert à la reine par le Maharajah de Travancore et la grande -salle de banquet, dite salle de Waterloo, où se trouve toute une riche -vaisselle d’or, d’une valeur inestimable. C’est dans cette<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128"></a>{128}</span> salle que -fut reçu Louis-Philippe, le 8 octobre 1844. Le prince consort et le duc -de Wellington étaient allés au-devant de lui à Portsmouth. La reine -descendit jusqu’au bas du perron pour le recevoir. On cultivait alors -l’alliance française et le prince Albert excellait à trouver des -prévenances pour le roi.</p> - -<p>Louis-Philippe fut ravi: il oublia sans doute que la rançon d’un roi de -France avait payé cette salle; qu’il était le premier roi de France à -fouler au pied le sol de la cour du château, depuis le roi Jean -prisonnier; il passa donc gaiement sous les étendards glorieux des -Marlborough et des Wellington et devant les portraits des membres du -Congrès de Vienne, réuni après la défaite des armées françaises à -Waterloo, pour arriver jusqu’à sa place. Pour comble d’ironie, le pauvre -roi vint le lendemain plier le genou devant le trône d’ivoire de -Victoria, qui, devant le concile de l’ordre, l’avant-dernier en date, -l’arma chevalier de l’ordre de la Jarretière, ordre créé par Édouard III -pour célébrer sa victoire de Crécy sur la France. Victoria avait-elle eu -quelque part à la composition du programme? En tout cas, la reine -d’Angleterre ne brilla pas, ce jour-là, par le tact dont elle a donné -maintes preuves en d’autres occasions. Peut-être Louis-Philippe se -rendit-il compte, dans la suite, du rôle ridicule qu’il était allé jouer -à la Cour de Windsor et s’en vengea-t-il, en faisant échouer les efforts -de la diplomatie anglaise, échec que d’ailleurs il paya de son trône? -Toujours est-il que la cordiale entente ne fut pas de longue durée. -Napoléon III reçut quelques années plus tard le même cordon de la -Jarretière, mais on eut cette fois la<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129"></a>{129}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 522px;"> -<a href="images/ill_p135_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p135_sml.jpg" width="522" height="353" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Windsor.—La grande salle de réception.</p></div> - -<p class="sml"> -Phot. H. N. King.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130"></a>{130}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131"></a>{131}</span> </p> - -<p class="nind">pudeur de le lui remettre à Buckingham, loin de ces souvenirs pénibles à -une âme française.</p> - -<p>C’est dans la même salle de Waterloo que la reine recevait dernièrement -son petit-fils Guillaume II, dont elle crut prudent de s’assurer la -bienveillante neutralité, au moment de tenter l’écrasement des -républiques du Transvaal et d’Orange dans la guerre que l’histoire -enregistrera vraisemblablement sous le titre de guerre des mines d’or.</p> - -<p>Tels sont les deux palais officiels de la reine. Le seul titre de palais -officiel indique suffisamment que ce n’est pas là qu’il faut chercher à -surprendre Victoria dans l’intimité. Là elle s’est toujours montrée -reine et rien que reine. La raison d’État l’a obligée de cacher ses -sourires et de dissimuler ses larmes. Une seule personne lui en avait -rendu le séjour moins amer, c’était le prince Albert, et c’est là -qu’elle le perdit, le 14 décembre 1861.<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132"></a>{132}</span></p> - -<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br /> -<small>Les Homes de la Reine.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p class="c">I.—OSBORNE HOUSE</p> - -<p>Le manoir d’Eustache Mann.—Les attentions de l’époux et du père de -famille.—Le cottage suisse et ses neuf jardinets.—A la cuisine -des princesses royales.—La chambre indienne.—Vertus domestiques.</p> - -<p class="c">II.—BALMORAL CASTLE</p> - -<p>Sur les bords de la Dee.—Magnifique panorama.—La vie dans les -montagnes.—Idylles et jours tragiques.—La dépêche du -Zululand.—Au milieu de ses souvenirs.</p></div> - -<p>Buckingham et Windsor sont les palais dorés où la reine est prisonnière -de la Constitution; Osborne et Balmoral, ce sont les homes, c’est-à-dire -les lieux où elle vit, où elle aime, où elle est elle-même, où elle -vient chercher la force de jouer l’autre personnage qu’elle représente. -Osborne et Balmoral sont dans des sites recherchés pour la santé de -l’époux, découverts par lui; les plans des deux châteaux sont sortis de -son cerveau; il s’est ingénié à en faire des nids, où l’on respire à -pleins poumons, dans l’intimité<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133"></a>{133}</span> des personnes chères, sans contrainte, -mais avec le décorum qui convient à la dignité royale.</p> - -<p>Depuis leur mariage, la reine et le prince consort s’étaient dit bien -souvent qu’il leur faudrait un home, où voir grandir leurs enfants au -bon air et s’occuper de leur éducation. La santé du prince Albert était -jugée assez délicate et les médecins estimaient qu’elle profiterait d’un -séjour prolongé à la mer. Les prédécesseurs de Victoria avaient bien eu -des résidences au bord de la mer; mais aussitôt leur présence avait fait -des plages de leur choix des lieux à la mode dont la grande vie, -toujours à l’affût de distractions, venait aussitôt chasser le calme. -Comme le couple royal accompagnait le roi Louis-Philippe jusqu’à -Portsmouth, sir Robert Peel attira l’attention du prince sur Osborne. A -priori, l’idée d’un home en ce lieu lui sourit. Il se dit qu’en -choisissant une île, eût-elle 30 kilomètres sur 20, il aurait plus de -chances de voir respecter son amour de la tranquillité. Le prince Albert -alla donc faire un tour à l’île de Wight en 1845, dans le Solent, en vue -de Portsmouth, le grand port militaire de l’Angleterre. Il y vit le -manoir d’Eustache Mann, célèbre par les luttes de Charles I<sup>er</sup> contre -son Parlement. Avec son architecte Thomas Cubitt, il eut vite fait de -juger qu’il ne pourrait en tirer aucun parti et qu’il faudrait édifier -une résidence nouvelle sur ses ruines. Toutefois le magnifique parc, les -allées grandioses formées d’arbres séculaires et descendant en pente -douce vers la mer, l’immense panorama dont la vue pourrait jouir -par-dessus ces arbres, le climat tempéré, tout séduisit le prince, qui -fit l’acquisition du domaine, comprenant environ 5.000 acres de terrain -(un<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134"></a>{134}</span> acre de terrain vaut 40 ares 467 ou 4.046 mètres carrés) permettant -de faire une promenade de 10 milles à cheval ou en voiture sans sortir -de sa propriété. Il fit raser le vieux manoir et édifier à sa place un -château moderne de style italien, composé de deux étages et d’un -rez-de-chaussée, flanqué de deux tours carrées et recouvert de terrasses -formant toit à l’italienne et du haut desquelles la vue embrasse une -étendue immense.</p> - -<p>Le prince dessina l’aménagement intérieur du château, les jardins, les -allées, en un mot il en fit une résidence aussi moderne que possible -avec tout le confortable imaginable. A Osborne House, car on a trouvé le -nom de château trop pompeux pour désigner un home de cette simplicité, -rien n’y a été oublié pour le confort de la vie.</p> - -<p>A l’intérieur, il se compose d’une suite de salons, d’une salle de -billard, d’un cabinet du prince, d’une bibliothèque, d’un cabinet de la -reine, d’une salle du Conseil pour le cas où la reine aurait à réunir -ses ministres ou son Conseil privé, de vastes salons bien éclairés et -bien aérés, d’une nursery spacieuse. Le jeune ménage était en bonne voie -de famille et le père avait le devoir de se préoccuper de faire de la -place à sa progéniture; de prévoir le jour où ses enfants seraient -grands, de leur réserver leurs appartements à eux et à leur famille dans -la résidence qui devait dans sa pensée être et rester le home familial. -Enfin il fallait songer au service d’honneur de la reine, quelque -restreint qu’il fût et au nombreux personnel domestique.</p> - -<p>Rien n’échappa au prévoyant architecte, qui s’occupa<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135"></a>{135}</span> de faire des -serres à fleurs, à fruits, des caves aérées, des écuries et remises et -une ferme modèle, le tout décoré avec beaucoup de goût et une relative -simplicité. L’ameublement choisi par lui est confortable, mais dépourvu -d’un luxe tapageur. Les œuvres d’art, peintures, sculptures, -eaux-fortes, gravures, pullulent à Osborne. Les dimensions des pièces -sont suffisantes, mais conviennent à l’intimité.</p> - -<p>Les fenêtres des appartements de la reine ont vue sur la prairie et le -parc; une jolie sculpture, un bassin, un jet d’eau, un bouquet d’arbres -avec, dans le fond, des allées en clair obscur ravissent le regard, en -quelque sens qu’il se porte.</p> - -<p>Plus tard, en 1855, le prince Albert fit cadeau à ses enfants d’un petit -cottage suisse qu’il édifia à plus d’un mille du château. Les enfants en -firent un véritable petit musée. Tous leurs jouets et bon nombre de ceux -de leur mère lorsqu’elle était enfant, y ont été conservés avec soin. Il -est curieux de voir où les goûts de chacun le portait. Les petites -princesses avaient au rez-de-chaussée du cottage toute une batterie de -cuisine, avec laquelle elles s’initiaient à l’art des petits plats. Bien -des fois, la table royale fut servie de mets préparés par elles et leurs -parents s’en sont le plus souvent régalés. Autour du cottage sont encore -dessinés neuf jardins. Le prince a voulu que chacun de ses enfants sût -manier la bêche et le râteau et pratiquer l’horticulture. Le dimanche, -la reine et son époux allaient voir les progrès des jardins et ceux qui -avaient obtenu des résultats satisfaisants recevaient les félicitations -de leurs parents.<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136"></a>{136}</span></p> - -<p>Depuis la mort du prince Albert, Osborne House s’est augmentée d’une -«Chambre Indienne», désignée sous le nom de Durban House, véritable -salon indien où la reine d’Angleterre, devenue impératrice des Indes, -reçoit solennellement les princes de l’Orient qui viennent lui rendre -hommage et d’un hôpital pour les serviteurs de la Cour, lequel est -contigu aux luxueuses écuries.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 355px;"> -<a href="images/ill_p142_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p142_sml.jpg" width="355" height="273" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Osborne-House.</p></div> -<p class="sml"> -Phot. H. N. King.</p> -</div> - -<p>La reine va toujours passer l’hiver à Osborne, à cause du climat tempéré -de la côte méridionale de l’Angleterre en général et de l’île en -particulier, où les arbres sont en fleurs en plein hiver. Elle y reste -pour les fêtes de Noël<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137"></a>{137}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 536px;"> -<a href="images/ill_p143_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p143_sml.jpg" width="536" height="357" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Balmoral.—La salle de bal.</p></div> - -<p class="sml">Phot. R. Milne.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138"></a>{138}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139"></a>{139}</span> </p> - -<p class="nind">que tous ses enfants et petits-enfants ont coutume de venir célébrer -avec elle. On y mange le plum-pudding traditionnel et on y rôtit -l’aloyau de bœuf, dont une partie est expédiée aux gens de Windsor et -une autre à ceux de Balmoral. Un immense arbre de Noël est toujours -dressé à cette occasion dans l’ancienne nursery des princes et -princesses royales et chaque petit-enfant ou arrière-petit-enfant y -trouve attaché un souvenir de la reine. Ceux qui ne peuvent être -présents à cette fête de famille ont l’habitude d’écrire. A cette -occasion, Victoria reçoit des Cours étrangères des pâtés de venaison -avec des dédicaces de toute sorte. Aussi pendant toutes les fêtes de -Noël est-ce un va-et-vient continuel de Gosport à East Cowes et les -équipages des deux yachts qui font le service de la reine à travers le -Solent, entre la côte et l’île, ont-ils de quoi s’occuper.</p> - -<p>La reine ne quitte Osborne que pour l’époque des fêtes de Pâques, où -elle a l’habitude de venir demander au soleil du midi de la France, ou -d’Italie, un peu de la chaleur de ses rayons. Les médecins lui -conseillent de quitter le climat de l’Angleterre, particulièrement -humide à cette époque de l’année.</p> - -<p>Osborne House s’est partagé avec Balmoral la plus grande partie de la -vie de la reine Victoria. C’est là que la souveraine a pu s’occuper avec -le prince Albert de l’éducation de leurs nombreux enfants. C’est là, -dans le cercle des intimes, que s’est surtout révélée la simplicité de -ses goûts et la modestie de ses vraies aspirations. Grâce à l’isolement -de l’île de Wight, la reine a réussi à dérober aux exigences de sa -situation élevée, des années entières<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140"></a>{140}</span> qu’elle a pu consacrer aux joies -intimes de la vie familiale et, en cela surtout, elle a fait œuvre de -reine et donné à son peuple un salutaire exemple. Elle a remis en -honneur le foyer anglais, le home paternel et a resserré du même coup -les liens de la famille; elle a été un exemple de vertus domestiques -pour toutes les femmes. Par la simplicité de sa mise, elle a enrayé à -temps un goût immodéré de la toilette, qui s’était emparé de son sexe, -et c’est à elle que l’Angleterre doit surtout la rigide sobriété du -costume de ville féminin.</p> - -<p>Autrefois, la reine se rendait, pour accomplir ses devoirs religieux, à -la petite église de Whippingham; aujourd’hui elle assiste aux offices -dans la chapelle privée du château.</p> - -<p>On ne la voit en voiture de demi-gala que la semaine des régates.</p> - -<p>Sa garde d’honneur se compose à Osborne d’un détachement du régiment -caserné à Parkhurst, lequel reste à East Cowes; de plus, un cuirassé -reste à l’ancre dans le Solent pendant tout son séjour.</p> - -<p class="c">*<br />* *</p> - -<p>Balmoral, l’autre home de la reine Victoria et son home favori, est -situé dans la vallée de la Dee, dans les highlands du comté d’Aberdeen, -dont lord Byron nous décrit, dans ses heures de paresse, <i>Hours of -Idleness</i>, la scénique grandeur. Ces montagnes, contreforts de la chaîne -des Grampians, comprennent trois des plus hauts sommets de la -Grande-Bretagne: Ben Muich Dhui, Braeriach et Cairntoul. La Dee est une -rivière dont la<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141"></a>{141}</span> source remonte à ces hautes cîmes et dont les eaux de -cristal sont formées de la fonte des neiges perpétuelles qui les -couronnent. D’abord étroite, la vallée de la Dee va s’élargissant -jusqu’à Aberdeen, lieu où elle se jette dans la mer du Nord. Le château -de Balmoral est situé sur la rivière à la borne miliaire nº 50 venant -d’Aberdeen et est à mi-chemin entre Aberdeen et Braemer, renommé par son -sanatorium. Autrefois on y venait par la mer jusqu’à Aberdeen et de là -par relais. Aujourd’hui on y vient par le chemin de fer jusqu’à -Ballater, station située à 8 milles du château.</p> - -<p>La santé du prince Albert paraissant toujours délicate, son médecin, le -docteur sir James Black, lui avait conseillé d’aller passer quelques -semaines en Écosse. L’air fortifiant des montagnes lui ferait du bien, -disait-il. Le prince Albert, qui se souvenait des joies que lui avaient -procurées ses visites en Écosse en 1842 et 1844 en compagnie de la -reine, et des bonnes journées qu’il avait passées dans ses épaisses -forêts à chasser le sanglier et le daim et les enchantements de la reine -à la vue de ces paysages sauvages, consulta le duc d’Aberdeen, qui lui -donna le conseil de louer Balmoral. Le prince le loua donc en août 1848 -et il fut décidé que la famille royale irait y passer l’automne.</p> - -<p>La reine a consigné dans ses Mémoires les moindres péripéties de sa vie -dans les montagnes d’Écosse. Voici quelle a été sa première impression -de Balmoral:</p> - -<p>«Nous arrivons à Balmoral à trois heures moins le quart. C’est un très -joli petit château, orné d’une tour pittoresque et bâti dans le vieux -style écossais. Devant le château s’étend un jardin au bout duquel -commence<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142"></a>{142}</span> la pente d’une haute colline boisée; derrière le château, le -sol tout boisé descend en pente douce vers la Dee; de toutes parts, des -collines bornent l’horizon.</p> - -<p>«Le château se compose d’un petit hall avec une salle de billard; à côté -de celle-ci, la salle à manger. Au premier, auquel on monte par un large -escalier, on entre à droite dans un salon qui se trouve au-dessus de la -salle à manger, belle pièce contiguë à notre chambre à coucher, dans -laquelle s’ouvre un cabinet de toilette qu’Albert s’est réservé. De -l’autre côté de l’escalier, en descendant trois marches, on entre dans -les trois chambres des enfants et de Miss Hildyard. Les dames vivent en -bas et les gentlemen en haut.</p> - -<p>«Nous lunchons en arrivant et à quatre heures et demie nous sortons pour -la promenade. Par un gentil petit sentier tortueux, nous gravissons à -pied la colline sur laquelle ont vue nos fenêtres. Nous y trouvons un -cairn<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>. Du haut de cette colline, la vue par-dessus la maison est -charmante. A l’ouest notre vue s’étend sur les collines qui entourent -Loch-na-Gar, et à droite, dans la direction de Ballater, elle embrasse -la vallée au milieu de laquelle serpente la Dee avec ses jolies collines -boisées, qui nous rappellent si bien la forêt de Thuringe<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>. Quel -calme, quelle solitude, comme cette vue fait du bien, et comme l’air pur -des montagnes vous rafraîchit! Tout semble respirer la liberté et la -paix et vous fait oublier le monde et ses tristes tracas.<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143"></a>{143}</span></p> - -<p>«Le site est sauvage, sans être désolé; tout y paraît plus prospère et -mieux cultivé qu’à Laggan. Le sol est délicieusement sec. Nous -descendons ensuite le long de la rivière, qui est tout près derrière la -maison: la vue des collines dans la direction d’Invercauld est -extrêmement belle.</p> - -<p>«Quand je suis de retour à six heures et demie, Albert sort pour essayer -sa chance sur quelques sangliers qui se tiennent tout près dans les -bois; mais il n’est pas heureux. Le soir, ces sangliers s’approchent -très près de la maison.»</p> - -<p>En 1852, après trois saisons passées à Balmoral, le prince Albert se -rendit, pour la somme de 31.500 livres sterling, propriétaire du -domaine, que la reine arrondissait encore, en 1878, en faisant -l’acquisition de la forêt de Ballochbuie, bois de pin situé dans le -voisinage de Balmoral. La propriété actuelle contient 40.000 acres et -elle s’étend sur une demi-douzaine de milles le long de la rivière. Elle -comprend une portion de Loch-na-Gar.</p> - -<p>Le nouveau château, œuvre de l’architecte William Smith, d’Aberdeen, -aidé du prince Albert, date de 1853-1855. Chaque année, une portion du -château s’ajoutait aux précédentes, de sorte que la famille royale a pu -jouir de son home écossais sans interruption. Sa tour massive a 100 -pieds, soit plus de 30 mètres de haut. On l’aperçoit de très loin à la -ronde. Le château est construit en granit gris très dur, ce qui n’est -guère favorable à l’ornementation. Sa façade ouest est ornée de -bas-reliefs de marbre représentant saint André, patron de l’Écosse; -saint Georges et le Dragon; saint Hubert et le Daim. Les armes royales<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144"></a>{144}</span> -sont sculptées au-dessus de la porte d’entrée principale.</p> - -<p>La simplicité de l’aménagement intérieur du château répond à la sévérité -de son aspect extérieur. Des têtes de sangliers et de daims, rappelant -chacune une journée mémorable passée à la chasse en compagnie d’un -personnage couronné, décorent le vestibule d’entrée, dont le principal -ornement est une statue en bronze grandeur naturelle, de Malcolm -Canmore. Des bustes en marbre de la reine, du duc d’Albany, du grand-duc -de Hesse, de l’empereur Frédéric d’Allemagne, ses fils et gendres -défunts. Dans le long corridor qui dessert toutes les pièces du château, -à côté de fort belles sculptures et statues de marbre, on peut voir la -statue grandeur nature du prince consort, reproduction de celle qui est -élevée dans le jardin. Les diverses pièces ne méritent aucune mention -spéciale, à part la salle de bal, dont les dimensions et la décoration -révèlent un intérieur royal. Elle est décorée de trophées écossais et -est éclairée par de fort beaux candélabres. Les appartements privés de -la reine sont au premier étage au-dessus du salon; ils ont vue sur les -jardins à l’ouest du château.</p> - -<p>Comme à Osborne, la reine a cherché à s’isoler du monde. La station de -Ballater ne dessert guère que son château et elle s’est arrangée pour -qu’aucune station, même celle-là, ne fût à proximité. Elle a enclavé -dans sa propriété un certain nombre de routes qui sont devenues chemins -privés, de sorte que personne ne peut venir troubler sa solitude.</p> - -<p>C’est ici surtout que la reine Victoria a vécu selon ses goûts, qu’elle -a été l’épouse du prince Albert et la mère<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145"></a>{145}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 532px;"> -<a href="images/ill_p151_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p151_sml.jpg" width="532" height="346" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le château de Balmoral.</p></div> - -<p class="sml"> -Phot. R. Milne.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146"></a>{146}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147"></a>{147}</span> </p> - -<p class="nind">de ses enfants. Du matin au soir, en dehors des quelques heures données -aux affaires publiques, car les papiers d’État lui parviennent là chaque -jour, elle a pu se livrer à ses occupations favorites. Lorsqu’elle n’est -pas en promenade, ou en visite chez les paysans où elle se rend seule, -sans escorte, en bonne bourgeoise, on la voit, le crayon ou le pinceau à -la main, en train de prendre un croquis ou de laver une aquarelle. Elle -adore les cornemuses et elle a ses artistes écossais qui la régalent de -leurs airs mélancoliques le matin à son lever, pendant ses repas et -aussi le soir. Elle aime les danses des ghillies, montagnards écossais, -auxquelles elle prend souvent part, à la lueur des torches de résine. -Lorsque les membres de la famille royale sont au château et que l’on -fête soit l’anniversaire de la reine, soit tout autre événement heureux, -elle donne l’ordre de danser. Alors il n’y a plus de rang, les princes -font vis-à-vis aux servantes du palais et les princesses aux -domestiques; les hommes portent tous le costume écossais, le jupon et le -plaid et la petite casquette à rubans pendants.</p> - -<p>Elle a le plus grand goût pour la vie rustique de ces régions, la -franchise et le loyalisme de ses Ecossais. On la voit dans ses jeunes -années courrir le daim à cheval et gravir les collines les plus -escarpées; on la rencontre sur toutes les routes, en voiture, à cheval -ou à pied, quelquefois seule; on la voit entrer dans les plus humbles -chaumières porter des vêtements de laine tricotés de ses mains ou -quelques secours en argent; visiter les malades, les maisons que la mort -a frappées; prendre part aux baptêmes, accepter le verre de whisky -national et trinquer<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148"></a>{148}</span> avec les derniers de ses paysans; visiter les -châteaux voisins, y accepter l’hospitalité la plus simple et la plus -cordiale; encourager l’élevage du bétail; assister aux offices dans -l’humble église du village de Crathie; recevoir la communion avec les -paysans; fonder des écoles sur ses domaines, réparer les chaumières des -pauvres; assister à l’érection de cairns commémoratifs, prendre part aux -danses aux flambeaux qui en célèbrent l’achèvement.</p> - -<p>L’amour de la reine pour Balmoral ne fait que se fortifier d’année en -année. Le 28 septembre 1853, elle assiste avec tous les siens à la pose -de la première pierre du nouveau château; le 7 septembre 1855, elle en -prend possession et écrit:</p> - -<p>«A sept heures un quart, nous arrivons à notre cher Balmoral. Cela me -paraît étrange de passer en voiture sur l’emplacement d’une partie de -l’ancien manoir. La nouvelle résidence paraît magnifique. La tour et les -chambres ne sont qu’à demi terminées. Les communs ne sont pas encore -bâtis. Les gentlemen, à l’exception du ministre de service, s’installent -dans l’ancienne maison, ainsi que les domestiques. On jette un vieux -soulier derrière nous, au moment où nous pénétrons dans le nouveau -bâtiment; c’est la coutume qui doit nous porter bonheur. La maison est -charmante, les pièces délicieuses, l’ameublement et les papiers de -tenture sont la perfection même.»</p> - -<p>Deux jours après, des dépêches apportent une bonne nouvelle au château à -peine inauguré. Elles viennent de lord Clarendon et de lord Granville: -la première annonce que le maréchal Pellissier rapporte la destruction -de la<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149"></a>{149}</span> flotte russe; la seconde, que Sébastopol est tombée aux mains des -alliés. La joie éclate au château. Le prince Albert donne l’ordre -d’allumer un grand feu de joie. On boit le whisky.</p> - -<p>Le 29 septembre, le prince Frédéric de Prusse, en visite au château, -demande la main de Wickie, la fille aînée de la reine, qui doit donner -le jour à Guillaume II. Le prince sait que la bruyère blanche est -l’emblème du bonheur. Il en cueille un brin et le présente à la -princesse en lui faisant part de ses espérances.</p> - -<p>Le 30 août 1856, en revenant au château, la reine le trouve achevé. Elle -est émerveillée de l’ensemble. Le 13 octobre de la même année, elle -écrit dans son journal:</p> - -<p>«Chaque année, mon cœur s’attache davantage à ce cher paradis, et -d’autant plus que tout ici est l’œuvre de mon Albert bien-aimé, comme à -Osborne.»</p> - -<p>Toute une vie de bonheur s’écoule dans ces parages. Le 21 août 1862, la -reine, devenue veuve, revient à Balmoral, pour la première fois sans -celui qu’elle adorait. Son premier soin est d’élever un cairn à sa -mémoire. Elle écrit ce jour-là:</p> - -<p>«A onze heures, nous partons tous pour Craig Lowrigan. La vue est très -belle et le jour très brillant. La bruyère est violette; mais, hélas! je -ne ressens plus de plaisir ni de joie! Tout est mort pour moi! Voici au -sommet de la colline les fondations du cairn qui aura 42 pieds à sa base -et d’où l’image de mon précieux Albert dominera toute la vallée. Six de -mes orphelins et moi plaçons chacun notre pierre qui porte nos initiales -gravées; nous posons aussi celle des trois plus jeunes absents. Je me -sens tout<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150"></a>{150}</span> ébranlée et nerveuse. Le monument aura 35 pieds de hauteur et -on y lira l’inscription suivante:</p> - -<p class="c"> -A LA MÉMOIRE BIEN-AIMÉE<br /> -D’ALBERT, LE GRAND ET BON PRINCE CONSORT,<br /> -ÉLEVÉ PAR SA VEUVE AU CŒUR BRISÉ<br /> -VICTORIA R.<br /> -LE 21 AOUT 1862<br /> -</p> - -<p>Étant parfait, il a pu accomplir sa destinée en peu de temps.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Son âme plut au Seigneur<br /></span> -<span class="i0">Qui le rappela à lui<br /></span> -<span class="i0">Du monde des méchants.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i5"><i>Sagesse de Salomon</i>, <small>IV</small>, 13, 14.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>«Je rentre très fatiguée de ce pèlerinage à travers la bruyère et par de -mauvaises routes.»</p> - -<p>Les années suivantes, elle inaugure les statues de son époux à Aberdeen -et à Balmoral.</p> - -<p>Le 8 octobre 1870, Victoria célèbre à Balmoral les fiançailles de sa -fille, la princesse Louise, avec le marquis de Lorne.</p> - -<p>Le 19 juin 1879, un mois après l’érection du cairn à la mémoire de sa -fille la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, elle apprend à -Balmoral la mort du prince impérial Napoléon IV. Elle écrit ce jour-là:</p> - -<p>«A onze heures moins vingt, Brown frappe et dit en entrant qu’il apporte -de mauvaises nouvelles. Tout alarmée, je lui demande de qui il s’agit: -«Le jeune prince français a été tué», me répond-il, et, comme je ne -comprenais rien à ce qu’il me disait, Béatrice entre<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151"></a>{151}</span> avec le télégramme -à la main et s’écrie: «Le prince impérial vient d’être tué au -Zoulouland!» Un frémissement d’horreur me parcourt au moment où j’écris -ces lignes.</p> - -<p>«Je me prends la tête dans les mains: «Non, non, c’est impossible!» -Béatrice pleure à chaudes larmes. Je prends connaissance du télégramme.</p> - -<p>«Pauvre, pauvre impératrice! Son fils unique parti! Quel malheur! Je -suis dans la plus grande détresse.»</p> - -<p>La reine se couche tard ce jour-là et ne peut fermer l’œil de la nuit. -Le lendemain, elle commence son journal par ces mots:</p> - -<p>«Passé une très mauvaise nuit, sans pouvoir goûter le moindre sommeil, -hantée par l’horrible nouvelle et ayant des Zoulous devant les yeux. Ma -pensée n’a pas quitté la pauvre impératrice Eugénie, qui ne connaît pas -encore son malheur. Il y a aujourd’hui quarante-deux ans que je suis -montée sur le trône, mais je ne pense qu’au triste événement.»</p> - -<p>Balmoral a aussi assisté à des événements heureux, les lunes de miel des -duc et duchesse de Connaught, des duc et duchesse d’Albany, des prince -et princesse Henry de Battenberg. La fille et le fils de ces derniers, -la princesse Eva et le prince Donald sont nés au château en 1887 et -1891.</p> - -<p>La reine n’a jamais manqué de venir deux fois par an passer quelque -temps dans son home écossais. En mai et juin, elle y passe quelques -semaines, au cours desquelles elle célèbre toujours son anniversaire de -naissance, et elle y revient au milieu d’août pour y séjourner jusqu’au -milieu de novembre. On devine que sa vie y est quelque<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152"></a>{152}</span> peu changée, -maintenant que l’âge lui interdit les longues chevauchées et les -excursions de plusieurs jours en voiture. Elle n’en vit que plus -intimement au milieu de tous les souvenirs que lui rappellent, à chaque -pas, un arbre planté, un cairn, une croix commémorative, une -inscription. Elle n’y est gardée que par un seul policeman, qui circule -dans les jardins autour de la maison pour détourner les curieux ou les -reporters qui ne manqueraient pas de s’introduire chez la reine. Malgré -tout, elle parle toujours de Balmoral comme d’un Eden, où elle puise en -quelques semaines la force de vivre ailleurs le reste de l’année.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153"></a>{153}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 356px;"> -<a href="images/ill_p159_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p159_sml.jpg" width="356" height="529" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le prince Albert.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154"></a>{154}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155"></a>{155}</span> </p> - -<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br /> -<small>La reine Victoria épouse.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Épouse et camarade.—Attentions et prévenances.—En vedette.—Le -titre de roi consort.—Dans le lac.—Dorlottée.—Tout meurt avec -lui.—Convois, statues, <i>memorials</i>.—Dernier portrait.</p></div> - -<p>Victoria fut une épouse modèle, comme le prince Albert fut un époux -idéal. Se rendant parfaitement compte de la fausseté de sa position, il -n’a jamais cherché qu’à rendre service à la reine et à faire en sorte -que son règne fût aussi glorieux que possible.</p> - -<p>La reine lui a prodigué durant toute sa vie tous les trésors d’affection -et c’est surtout son amour pour l’époux de son choix qui lui a donné la -force d’accomplir sa destinée.</p> - -<p>Dès le début de son mariage, elle aurait voulu faire conférer au prince -Albert, par acte du Parlement, le titre de roi consort. Elle s’ouvrit de -ce projet au roi Léopold et au baron Stockmar, qui tous deux furent -d’avis qu’il fallait attendre que le prince eût acquis des droits -sérieux<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156"></a>{156}</span> à la confiance de la nation. Elle patienta et, en 1845, lorsque -le prince se fut acquitté avec éclat du rôle de directeur des Beaux-Arts -qui lui avait été confié par le Conseil des ministres et qu’il eût aux -yeux de tous donné la mesure de ses hautes capacités et de la solidité -de son jugement, elle vint à la rescousse; mais cette fois encore, le -baron Stockmar fut d’avis que ce serait éveiller les susceptibilités de -la nation que de donner à un étranger le titre de roi d’Angleterre. Sir -Robert Peel et le duc d’Aberdeen furent du même avis; le premier prit -même les devants et s’arrangea pour être interpellé à ce sujet à la -Chambre des communes, afin de faire cesser les bruits qui couraient d’un -si grand changement à la Constitution.</p> - -<p>La reine, en poursuivant son but, n’avait en vue que de conférer à son -époux une dignité qui cadrât mieux avec la haute idée qu’elle en avait. -Elle prit bravement son parti de son échec et s’attacha à régner autant -que possible selon les idées du prince Albert. En toute chose elle lui -demandait conseil et ce n’est qu’après avoir eu ses avis qu’elle -agissait.</p> - -<p>C’est le souci de la santé de ce précieux compagnon qui lui fit acheter -successivement Osborne et Balmoral, en même temps que le désir de goûter -avec lui un genre de vie plus en rapport avec ses goûts et dans lequel -disparût la différence de leurs situations.</p> - -<p>Le prince Albert aimait les enfants: elle voulut lui donner une -nombreuse progéniture et s’appliqua de son mieux à concilier ses devoirs -d’épouse et de reine.</p> - -<p>En tout elle adopta ses goûts; les plaisirs favoris de son époux -devenaient aussitôt les siens; elle ne voyait que<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157"></a>{157}</span> par ses yeux et -n’était jamais si heureuse que quand leurs idées se rencontraient sur un -sujet quelconque.</p> - -<p>Plusieurs fois le prince fut l’objet des attaques de la presse. La reine -s’en montra très affectée et s’efforça de les lui faire oublier. Chaque -fois qu’elle put le mettre en vedette aux yeux du pays, elle n’en laissa -point échapper l’occasion. Elle lui sut gré de s’instruire dans les lois -de l’Angleterre et de se faire recevoir docteur de l’Université -d’Oxford. Elle le vit avec plaisir prendre en mains l’organisation de -l’exposition de 1851, qui donna un si grand essor à l’industrie -nationale. Elle le pressa d’accepter le titre de chancelier de -l’Université de Cambridge, lorsque cet honneur lui fut offert et elle -visita l’Université pour lui donner l’occasion d’exercer ses -prérogatives en souhaitant la bienvenue à sa souveraine.</p> - -<p>Elle sut apprécier la besogne écrasante et ingrate à laquelle il se -condamna en lui servant de secrétaire particulier, avant le général sir -Henry Ponsonby et sir Bigge. Elle lui fut surtout reconnaissante de se -dévouer au bien extérieur et intérieur du Royaume-Uni.</p> - -<p>Toutes les lettres de Victoria sont pleines d’admiration et d’amour pour -son époux; ses mémoires sont remplis de lui et, depuis sa mort, la -mémoire du cher défunt est associée à ses moindres souvenirs.</p> - -<p>Elle constate avec plaisir qu’il produit une excellente impression sur -tous ses ministres, quoique de partis opposés; sur les souverains -étrangers qui viennent à la Cour et sur l’aristocratie. Elle dissipe -d’avance les préventions de ceux qui l’approchent pour la première fois -avec les préjugés de la foule. Lorsque la haine des partis semble<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158"></a>{158}</span> -l’emporter et essaye de jeter la suspicion sur lui, elle le défend alors -énergiquement et le couvre de son autorité.</p> - -<p>Sans la reine, le prince Albert n’eût sans doute eu à la Cour de -Saint-James que le rôle effacé de l’époux de la reine Anne; grâce à -elle, il est au contraire considéré par tous comme le premier personnage -après la reine et comme son mentor en toutes choses.</p> - -<p>La veille du baptême de la princesse royale, devenue l’impératrice -Frédéric, le prince en patinant sur le lac de Buckingham Palace tombe -dans l’eau glacée. Tous poussent des cris et courent chercher des -cordes, des échelles; la reine se précipite sur la glace au risque de la -sentir se dérober sous elle et lui porte un prompt secours.</p> - -<p>Dans ses excursions à travers les Highlands, elle est heureuse du charme -que son époux exerce sur tous ceux qui l’approchent et des hommages -sincères qui lui sont rendus par ses fidèles écossais.</p> - -<p>S’il doit la quitter, ne fût-ce que pour quelques jours, elle en a du -chagrin et ses mémoires attestent qu’elle compte les jours qui la -séparent de son retour. Dans ses jeunes années elle partage ses -plaisirs, fait de longues et fatigantes chevauchées à travers les pics -montagneux, chasse le daim dans les forêts qui lui rappellent celle de -Thuringe. A sa fête et à l’anniversaire de sa naissance, elle s’ingénie -à lui faire plaisir et lui prépare des fêtes qui lui rappellent son pays -natal.</p> - -<p>Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la -soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui.</p> - -<p>Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159"></a>{159}</span> et en Écosse, -elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient -point trop grandes, afin d’être plus près de lui.</p> - -<p>En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours -prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume -d’une position inférieure.</p> - -<p>Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher -ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu -croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à -faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand -le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit -l’épouvantable nouvelle.</p> - -<p>«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour, -Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené -son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la -régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite -passivement, jusqu’à la mort.</p> - -<p>Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils -étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à -l’inconscience.</p> - -<p>Elle élève des cairns, des statues, des <i>memorials</i> à son compagnon -défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand -recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait -coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels -de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne -date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure -son époux.<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160"></a>{160}</span></p> - -<p>Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de -baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on -jamais le chef de la famille parti.</p> - -<p>Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle -Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses -aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de -Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement -avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter -la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer -dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux -fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec -tant de vie par le ciseau d’un grand artiste.</p> - -<p>C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première -partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses -souvenirs de veuve, est également pleine de lui.</p> - -<p>Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible, -elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et -lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les -observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la -vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve -dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère -qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa -couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux, -écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par -lui-même toute<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161"></a>{161}</span> l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et -que le monde entier a faite en lui».</p> - -<p>Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a -dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer».</p> - -<p>Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de -Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859.<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162"></a>{162}</span></p> - -<h2><a name="X" id="X"></a>X<br /><br /> -<small>La reine Victoria mère.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Les neuf enfants de la reine.—Leurs aptitudes diverses.—Tête -d’homme et cœur de femme.—Le sang anglais de Guillaume II.—Le -charpentier et le ménétrier de la Cour.—La future belle-mère de -Nicolas II de Russie.—Bois-sec.—L’élève de Mrs Thornicroft.—Le -tambour orageux.—Le prince savant.—La petite vieille.—Principes -d’éducation.—L’appréciation d’un attaché à Osborne.—Les -sports.—Mère éclairée.—Le sacrifice de Benjamin.</p></div> - -<p>Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants, -fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à -Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage -de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de -Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la -reine sur son heureuse délivrance:</p> - -<p>—Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir -fait père.</p> - -<p>—Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la -nouvelle que ce n’est pas un garçon.<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163"></a>{163}</span></p> - -<p>—Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine.</p> - -<p>La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son -père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme -et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de -Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était -pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une -faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant -flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un -avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service -dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric -III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II, -l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une -princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une -manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause -de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui -dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans -les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour -la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume I<sup>er</sup>.</p> - -<p>Victoria avait promis un fils à son époux. Le 11 novembre 1841, -c’est-à-dire moins d’un an plus tard, elle tenait sa promesse, en -donnant le jour au prince Albert-Edward, événement que la nation -célébrait avec enthousiasme. Le 4 décembre, la reine créait son fils -prince de Galles et comte de Chester. Il héritait en même temps de son -père les titres de duc de Saxe, et de sa mère ceux de<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164"></a>{164}</span> duc de -Cornouailles, duc de Rothesay, comte de Carrick, baron de Renfrew, lord -des Iles et grand intendant d’Écosse.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 281px;"> -<a href="images/ill_p170_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p170_sml.jpg" width="281" height="364" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Adélaïde-Marie-Louise, fille aînée de la Reine, -Impératrice Frédéric.</p></div> -</div> - -<p>Le baptême eut lieu en grande pompe le 25 janvier de l’année suivante, -dans la chapelle Saint-Georges, du château de Windsor. La reine avait -fait demander de<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165"></a>{165}</span> l’eau du Jourdain pour cette cérémonie que présidait -l’archevêque de Cantorbéry. Le parrain était Frédéric-Guillaume IV, roi -de Prusse, en sa qualité de maître du royaume protestant le plus -puissant du continent; la marraine, la duchesse de Saxe-Cobourg, était -représentée par la duchesse de Kent, grand-mère du petit prince.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 270px;"> -<a href="images/ill_p171_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p171_sml.jpg" width="270" height="355" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Alice-Maud-Mary, deuxième fille de la Reine.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166"></a>{166}</span></p> - -<p>Ses premières années s’écoulèrent à Osborne et à Richmond Park, où, en -dehors de ses leçons, il s’adonnait au métier de charpentier. Après ses -études aux Universités de Cambridge et d’Oxford et une visite aux -États-Unis et en Orient, il épousait, en 1863, la princesse Alexandra, -fille du roi Christian IX de Danemark.</p> - -<p>Le troisième enfant de la reine et du prince Albert est la princesse -Alice-Maud-Mary, née le 25 avril 1843, qui épousa, à l’âge de dix-neuf -ans, le grand-duc de Hesse. Elle mourut de la diphtérie le 14 décembre -1878, laissant sept enfants, dont une est aujourd’hui la femme de -Nicolas II, empereur de toutes les Russies.</p> - -<p>Le quatrième est le prince Alfred-Alexandre-Guillaume-Ernest-Albert, duc -d’Edimbourg, né le 6 août 1844. Destiné à la marine, il y entra à l’âge -de quatorze ans; mais étant héritier de son oncle le duc de Saxe-Cobourg -et Gotha, il acheva ses études en Allemagne. Son amour pour le violon, -sur lequel il est de première force, l’avait fait surnommer par son -père, dans ses jeunes années, le «ménétrier de la Cour».</p> - -<p>Il refusa le trône de Grèce à l’âge de dix-huit ans. Il a la réputation -d’être grand buveur et fort avare. En Angleterre il n’est pas très -populaire. A l’âge de trente ans, il épousa à Saint-Pétersbourg la -princesse Marie-Alexandrovna, fille d’Alexandre II de Russie. Il avait -le grade d’amiral de la flotte anglaise, lorsque la mort de son oncle -Ernest, en 1893, le fit duc de Saxe-Cobourg et Gotha. Une de ses filles -est reine de Roumanie, célèbre dans le monde littéraire sous le -pseudonyme de Carmen Sylva.</p> - -<p>La princesse Hélène-Augusta-Victoria est le cinquième<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167"></a>{167}</span> enfant de la -reine. Elle naquit le 25 mai 1846. Elle épousa à vingt ans le prince -Frédéric-Christian de Schleswig-Holstein. Elle pèse aujourd’hui ses 100 -kilos, passe pour être cancanière, mais aussi très charitable.</p> - -<p>C’est la princesse Louise-Caroline-Alberta qui occupe le sixième rang -dans la longue liste de la progéniture royale. Elle est née le 18 mars -1848. C’est une nature romanesque qui a donné de sérieuses craintes à sa -famille. Douée merveilleusement au point de vue de l’art, elle est -devenue un sculpteur accompli, grâce aux leçons de Mrs. Thornicroft. La -statue de la reine qui orne aujourd’hui les jardins de Kensington est -son œuvre. Elle eut avec un clergyman une intrigue, qui n’eut pas les -suites que l’on redoutait. Elle épousa, en 1871, le marquis Jean de -Lorne, duc d’Argyll. Celui-ci passe pour un homme d’un très beau -caractère et de grande valeur. La duchesse sa femme est, des filles de -la reine, la seule jolie.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> mai 1850, la reine mit au monde son troisième fils et septième -enfant, qui reçut au baptême les noms d’Arthur-William-Patrick-Albert. -Son parrain fut le duc de Wellington. Le prince est très bon musicien; -il a un goût particulier pour le tambour, sur lequel il rend des orages -merveilleux. Il s’est destiné de bonne heure à l’armée. A l’âge de -vingt-trois ans, la reine le créa duc de Connaught et de Strathearn. -C’est à lui que reviendra quelque jour le bâton de généralissime de -l’armée anglaise. Il épousa en 1879 la princesse Louise-Marguerite, -fille cadette du prince Frédéric-Charles de Prusse.</p> - -<p>Le quatrième fils et huitième enfant fut le prince -Léopold-George-Duncan-Albert, né en avril 1853. Très faible<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168"></a>{168}</span> de santé, -le jeune prince ne prit de goût qu’à l’étude et fit de brillantes études -à Oxford. En 1881, la reine le créa duc d’Albany. Il épousa en 1882 la -princesse Hélène de Waldeck-Pyrmont qu’il laissa veuve et mère de deux -enfants en mars 1884.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 285px;"> -<a href="images/ill_p174_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p174_sml.jpg" width="285" height="323" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le prince de Galles au moment de son mariage.</p></div> -</div> - -<p>Enfin le neuvième enfant de la reine fut une fille, la princesse -Béatrice-Marie-Victoria-Féodora, née le 14 avril 1857. Bonne musicienne -et bon peintre, la pauvre princesse<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169"></a>{169}</span> n’a jamais eu de jeunesse. -Constamment auprès de sa mère depuis son veuvage, elle a toujours eu -l’air vieux, triste et découragé. En 1885, elle épousa le prince Henri -de Battenberg, la reine ayant eu bien soin de stipuler dans le contrat -que sa fille et son gendre vivraient avec elle. Le prince est mort il y -a quelques années de la malaria, sur la côte occidentale d’Afrique, -laissant la princesse veuve et mère de quatre enfants.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 282px;"> -<a href="images/ill_p175_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p175_sml.jpg" width="282" height="323" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La princesse de Galles au moment de son mariage.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170"></a>{170}</span></p> - -<p>Le nombre des petits-enfants et arrière-petits-enfants de Victoria est -énorme. Malgré leur nombre, elle les connaît tous de nom tout au moins -et n’oublie jamais de leur donner de ses nouvelles à l’occasion de leur -anniversaire de naissance ou de Noël.</p> - -<p>Les enfants de la reine ont toujours été sa constante préoccupation, -tant que leur éducation n’a pas été terminée. Elle a toujours surveillé -elle-même leurs progrès et le cours de leurs études. A toute heure et -partout, les précepteurs et gouvernantes étaient autorisés à entrer chez -la reine, lorsqu’il s’agissait de ses enfants et elle s’est toujours -montrée sévère vis-à-vis d’eux lorsque leur intérêt était en jeu.</p> - -<p>Elle a voulu qu’ils parlassent toutes les langues européennes et -connussent, les garçons du moins, les colonies de l’empire britannique. -Son grand rêve était d’avoir un fils à la tête de l’armée et un autre à -la tête de la marine anglaise. Il sera probablement à moitié réalisé par -le duc de Connaught, qui passe pour un brillant officier et est très -aimé de la nation; quant à la marine, ce sera probablement le duc -d’York, fils aîné du prince de Galles, depuis la mort du duc de Clarence -et d’Avondale, qui recueillera plus tard l’héritage du duc d’Edimbourg -dénationalisé.</p> - -<p>La reine s’est toujours appliquée à faire naître entre tous ses enfants -des sentiments d’affection et de dévouement inaltérables, et vis-à-vis -d’elle et du prince Albert, la plus entière confiance. Elle écrivait en -1844 sur le cahier de communication entre les gouvernantes et elle: «Le -principe qui doit dominer est que les enfants soient élevés<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171"></a>{171}</span> aussi -simplement que possible, qu’on les laisse le plus souvent avec leurs -parents en dehors des heures d’étude, et qu’ils apprennent à mettre -toute leur confiance en eux.» Elle y a en grande partie réussi. Dès -leurs jeunes années, les princes et princesses jouaient en commun et -organisaient à Osborne des petites fêtes en l’honneur de leurs parents.</p> - -<p>Dans ses mémoires, la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, raconte -comment, à l’occasion de l’anniversaire de leur père, ils organisèrent -entre eux une représentation de l’<i>Athalie</i>, de Racine, en français. La -princesse Alice avait le rôle de Joad et celui de Josabeth; la princesse -Wicky remplissait le rôle d’Athalie; Lenchen ou Hélène, celui d’Agar; -Affie, le prince Alfred, celui de Joas, tandis que le prince de Galles -s’était réservé celui d’Abner.</p> - -<p>La représentation fut parfaite au dire de la reine et du prince et de -tous les personnages de la Cour qui y assistèrent.</p> - -<p>La reine est grande amie des sports: elle veut que le corps ait sa -grande part dans l’éducation et elle donne elle-même l’exemple en -chevauchant par les montagnes chaque fois qu’elle en trouve l’occasion. -Ses enfants sont habitués de bonne heure à la vie au grand air et aux -exercices physiques. Tous les princes et princesses font de la -bicyclette, depuis le jour où elle rencontra une dame cycliste dans -Newport Road, près d’Osborne; et rien n’amuse leur mère comme de les -voir zigzaguer leurs premières pédalées; ils pratiquent le tennis, le -hockey, le canotage. Elle voit avec plaisir les progrès de -l’automobilisme et se souvient d’avoir été avec sa mère visiter son -oncle le roi<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172"></a>{172}</span> George IV à la loge royale en voiture à vapeur. Il y a -encore à Windsor un vieillard qui est tout fier de raconter qu’il l’a -vue descendre de cette voiture sans chevaux.</p> - -<div class="figleft" style="width: 273px;"> -<a href="images/ill_p178_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p178_sml.jpg" width="273" height="334" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le duc d’Edimbourg, deuxième fils de la Reine.</p></div> -</div> - -<p>En matière religieuse, elle est protestante et veut que ses enfants le -soient; mais elle ne veut pas arrêter son esprit aux subtilités des -différentes sectes. Elle tient avant tout à ce que ses enfants soient -religieux dans leurs<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173"></a>{173}</span> actions, plutôt que dans les marques extérieures -du culte.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 275px;"> -<a href="images/ill_p179_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p179_sml.jpg" width="275" height="352" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le duc de Connaught, troisième fils de la Reine.</p></div> -</div> - -<p>Pour ses fils, elle veut une éducation virile et, malgré son grand -regret de se séparer d’eux, elle les envoie de bonne heure aux quatre -points cardinaux, en bonne reine anglaise sur l’empire de laquelle le -soleil ne se couche jamais.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174"></a>{174}</span></p> - -<p>Elle veut être la confidente de ses enfants et se montre heureuse chaque -fois que ceux-ci lui font part de leurs ennuis; mais elle ne provoque -jamais leurs confidences par des questions indiscrètes, voulant, en -respectant leurs petits secrets, développer chez eux le sentiment de la -personnalité.</p> - -<p>En un mot, Victoria est une mère éclairée, qui élève ses enfants pour -eux-mêmes et en vue de leurs différentes destinées. Elle s’en est -pourtant réservé une, la dernière, la pauvre princesse Béatrice qu’elle -a sacrifiée en l’élevant pour elle-même, par crainte de la solitude dans -l’âge avancé; mais, du moins, elle s’est ingéniée à lui rendre le -sacrifice aussi léger que possible et à la récompenser en tendresses -maternelles des soins dévoués dont elle ne cesse d’être l’objet de sa -part depuis de si nombreuses années. La princesse aura des mémoires bien -intéressants à publier, si elle survit à la reine sa mère, car elle aura -assisté aux moindres événements de la seconde moitié de son long règne.<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175"></a>{175}</span></p> - -<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br /> -<small>La reine Victoria et ses domestiques.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.—John -Brown.—Sa brutale franchise.—Le caractère.—La reine à -l’enterrement du père de Brown.—Brown la quitte.—La reine honore -en lui le modèle des serviteurs.</p></div> - -<p>Il est rare qu’entourée, comme elle l’est toujours, de membres de la -famille royale, de gentlemen et de dames de la Cour, la reine ait -personnellement affaire avec les domestiques. Lorsqu’elle est en -promenade ou en villégiature à Balmoral, il arrive cependant qu’elle -donne directement des ordres. Il faut qu’alors elle soit promptement et -fidèlement obéie. Lorsque quelque chose ne lui paraît pas naturel, elle -prescrit ou fait elle-même une enquête et il faut qu’elle aille au fond -des choses, car, lorsqu’elle a une fois donné sa confiance, elle a de la -peine à la retirer et ne la retire qu’en toute connaissance de cause.</p> - -<p>Elle a toujours observé elle-même et exigé des siens le respect des -serviteurs.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176"></a>{176}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 257px;"> -<a href="images/ill_p182_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p182_sml.jpg" width="257" height="352" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le duc d’Albany, quatrième fils de la Reine.</p> -</div> -<p class="sml"><i>Ruckert</i></p> - -</div> - -<p>Lorsqu’un domestique de sa maison devient vieux, elle lui fait donner -une sinécure par le gouvernement ou le propose elle-même à la -surveillance d’une de ses propriétés. Elle aime recevoir des nouvelles -de ses anciennes femmes de chambre et est toujours heureuse lorsqu’elles -la quittent pour se marier. Alors elle se fait tenir au courant<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177"></a>{177}</span> des -naissances et, si quelque jour, elle passe à proximité des villages où -elles se sont retirées, elle ne dédaigne pas d’aller leur rendre une -petite visite. A chaque nouveau né elle fait son petit cadeau.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 242px;"> -<a href="images/ill_p183_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p183_sml.jpg" width="242" height="362" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Béatrice-Marie-Féodora, neuvième enfant de la Reine.</p></div> -</div> - -<p>Victoria est douce aux humbles et pardonne toujours les défauts de -caractère. Elle ne se montre insensible que<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178"></a>{178}</span> lorsqu’on a trompé sa -confiance ou qu’on lui a menti.</p> - -<p>Elle a toujours voulu avoir le choix de ses domestiques et c’est à cela -qu’elle doit d’avoir toujours été bien servie.</p> - -<p>Elle dit un jour au doyen Stanley: «Je suis de ceux qui pensent que la -perte d’un fidèle serviteur est la perte d’un ami qu’on ne peut plus -remplacer».</p> - -<p class="c">*<br />* *</p> - -<p>De tous les domestiques qui l’ont approchée, aucun n’a eu autant de -pouvoir que John Brown, un écossais qui, entré en 1849 comme ghillie au -service du prince Albert, devint, en 1858, le domestique particulier de -la reine hors de la maison.</p> - -<p>C’était une de ces natures brusques dans leur franchise, ayant horreur -du mensonge; la reine trouvait toujours en lui l’expression de la -vérité. Il lui avait sauvé la vie dans l’attentat du fou Daniel O’Connor -et bien des fois, dans les highlands, l’avait tirée de mauvais pas. -Après la mort du prince Albert, il l’avait défendue contre les -importuns, contre l’indiscrétion de reporters qui avaient trouvé moyen -de s’introduire dans les allées de ses parcs. Plus tard, les infirmités -étant venues, il avait montré le plus grand dévouement.</p> - -<p>Peu à peu Brown avait ainsi pris un certain ascendant sur l’esprit de la -reine, à l’insu même de celle-ci. Les autres valets s’étaient vite -aperçus qu’il fallait avant tout lui obéir et les seigneurs de la cour -avaient compris qu’ils devaient le traiter avec beaucoup de douceur et -même avec une certaine déférence. Un seul était resté indépendant de -John Brown, c’était Löhlein; le valet de chambre du prince Albert.<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179"></a>{179}</span></p> - -<p>Il vint un jour où la reine ne put plus se passer des services de celui -qui connaissait si bien toutes ses habitudes, savait satisfaire toutes -ses manies et deviner jusqu’à ses caprices. Aussi de son côté lui -passait-elle des moments d’humeur.</p> - -<p>Un jour, à Balmoral, elle eut la fantaisie de dessiner dans les jardins -et demanda au premier valet qui vint à passer de lui apporter une table. -Celui-ci revint avec une table trop haute: la reine la renvoya. Le même -valet revint avec une autre table trop petite: la reine n’en voulut -point. Comme le valet revenait sa table à la main, John Brown le -rencontra:</p> - -<p>—Qu’y a-t-il encore? demanda-t-il.</p> - -<p>—La reine ne veut pas non plus de cette table; l’autre était trop -haute, celle-ci est trop basse.</p> - -<p>John Brown saisit la table, la porte à la reine et la posant brusquement -devant elle:</p> - -<p>—Il faut savoir vous contenter de celle-ci, dit-il, on ne peut vous en -fabriquer une autre sur l’heure. Il ne faut pas demander l’impossible!</p> - -<p>Un autre eût été immédiatement congédié.</p> - -<p>La reine se contenta de rire en regardant John Brown se fâcher.</p> - -<p>De même que la reine a dédié le premier volume des mémoires de sa vie -dans les Highlands «à la chère mémoire de celui qui a rendu heureuse et -sans nuage la vie de l’auteur», c’est-à-dire à son époux le prince -Albert, de même elle en a dédié le second volume à John Brown.</p> - -<p>On lit en effet sur la première page du livre:<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180"></a>{180}</span></p> - -<p class="c"> -<small>A MES LOYAUX HIGHLANDERS<br /> -ET SPÉCIALEMENT<br /> -A LA MÉMOIRE DE<br /> -MON DÉVOUÉ SERVITEUR PERSONNEL ET FIDÈLE AMI</small><br /> -JOHN BROWN<br /> -<small>CES MÉMOIRES DE MA VIE DE VEUVE EN ÉCOSSE<br /> -SONT DÉDIÉS AVEC RECONNAISSANCE<br /> -PAR</small><br /> -<span class="smcap">Victoria</span>, <i>Regina Imperatrix</i>.<br /> -</p> - -<p>John Brown vient à perdre son père âgé de quatre-vingt six ans. Le 21 -octobre 1875, la reine assiste aux funérailles qui se font à Micras, -petit village en face d’Abergeldie, voisin de Balmoral et écrit le soir -dans son journal:</p> - -<div class="blockquot"><p class="r"> -Jeudi, 21 octobre 1875.<br /> -</p> - -<p>«Je suis très contrariée que le temps soit si mauvais pour les -funérailles du père de Brown, triste cérémonie qui doit avoir lieu -aujourd’hui. Il pleut désespérément, c’est le neuvième jour qu’il -fait pareil temps. Ironie! J’ai vu le bon Brown un instant avant -déjeuner: il était abattu et triste et partait pour Micras. A midi -moins vingt, nous partons en voiture avec Béatrice et Jane Ely pour -Micras. En route nous rencontrons le docteur Robertson. Tout le -long de la maison mortuaire, se tiennent des quantités de gens. -Brown me dit qu’il y en avait au moins une centaine. Tous mes -gardes, Mitchell le forgeron, Vern de Blachanturn, Symon, Graat, -les cinq oncles de Brown, Leys, Thomson le maître de poste, le -garde forestier, les gens de Micras-le-bas et d’Aberarder, et mes -gens Heale,<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181"></a>{181}</span> Löhlein de retour aujourd’hui d’un congé d’une -semaine, Cowley Jarrett, Ross et Collins, sergent valet de pied, -Brown et ses quatre frères, le cinquième étant en Nouvelle-Zélande. -Donald, arrivé seulement pendant la nuit et qui arrive du -<i>Buisson</i>, la ferme de son frère Guillaume, nous conduit à la -cuisine où se tient la pauvre mistress Brown, assise près du feu et -tout abattue, mais cependant calme et pleine de dignité. Mr. -William Brown est d’une extrême bonté et se rend utile ainsi que la -vieille belle-sœur et sa fille. L’honorable Mr. West, Mr. Sahl, les -docteurs Marshall et Profeit, Mr. Begg et le docteur Robertson sont -également présents. Les fils et un petit nombre de personnes que -Brown a renvoyés de la cuisine, sont dans l’autre petite chambre, -avec le cercueil. Un petit passage sépare toujours la cuisine du -sitting-room dans ces vieilles maisons et la porte est en face de -cette dernière pièce, l’unique porte. Mr. Campbell, le ministre de -l’église de Crathie est debout dans le passage de la porte. -Aussitôt qu’il commence les prières, la pauvre vieille mistress -Brown se lève et vient auprès de moi, entendant, mais hélas ne -voyant plus et s’appuyant sur le dos d’une chaise pendant les -oraisons que Mr. Campbell dit d’une façon admirable.</p> - -<p>«Quand il a terminé, Brown vient et fait asseoir sa mère pendant -que ses frères emportent le cercueil. Tout le monde sort et suit. -Nous sortons aussi en toute hâte et voyons mettre le cercueil sur -le corbillard, puis nous gagnons un petit monticule d’où nous -voyons la procession s’éloigner tristement sur la route tortueuse.</p> - -<p>«Les fils sont là; je puis les distinguer facilement à<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182"></a>{182}</span> ce qu’ils -sont tout près de Brown qui marche le premier derrière le -corbillard. Tout le monde est à pied, à l’exception de nos -gentlemen qui sont en voiture. La pluie cesse heureusement. Je -rentre de nouveau dans la maison et essaye de consoler la chère -mistress Brown. Je lui fais cadeau d’une broche de deuil contenant -une mèche des cheveux de son mari coupée de la veille. J’ai -l’intention d’offrir un médaillon à chacun des fils.</p> - -<p>«Lorsque le cercueil est parti, elle éclate douloureusement en -sanglots.</p> - -<p>«Nous prenons un verre de whisky avec de l’eau et du fromage, -suivant la coutume des Highlands et nous rentrons, en recommandant -à la vieille dame d’avoir du courage. Je lui dis que la séparation -n’est que temporaire. Nous rattrapons en voiture la procession et -arrivons à temps pour voir par le carreau de la portière porter le -cercueil dans le cimetière. J’avais du chagrin de ne pouvoir entrer -au cimetière.</p> - -<p>«Je vois mon bon Brown à un peu plus de deux heures. Il me dit que -tout s’est bien passé; mais il me paraît très triste. Il doit -retourner à Micras pour assister au thé de la famille. C’est là une -épreuve terrible pour la pauvre veuve, mais qu’il était impossible -de lui éviter. Déjà hier matin elle a eu plusieurs femmes et -voisins au thé. Tout le monde a été plein de bonté et de sympathie -pour elle, et Brown a été bien consolé par les marques de respect -que lui et sa famille ont reçues aujourd’hui.»</p></div> - -<p>Ne dirait-on pas que cette page a été écrite par une proche parente du -défunt?</p> - -<p>A chaque page des mémoires de la reine on retrouve le<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183"></a>{183}</span> nom de Brown. Le -12 septembre 1877, la reine rapporte un accident arrivé à son domestique -«qui a le genou fortement enflé».</p> - -<p>Lorsque Brown n’est pas là, il lui manque et elle lui rapporte tout ce -qu’elle a eu à souffrir en son absence. Elle écrit, le 23 août 1878, à -Broxmouth, où elle est en visite:</p> - -<p>«Comme il pleuvait, je me suis étendue sur le sofa et ai lu. C’est là -qu’on m’apporta la nouvelle de la mort terrible de la chère M<sup>me</sup> Van -de Weyer, qui m’a beaucoup affectée. A la maison on eût pris beaucoup -plus de ménagements. J’ai envoyé dire cela à Brown, qui en a été très -choqué.»</p> - -<p>Les membres de la famille royale avaient eux-mêmes a compter avec Brown.</p> - -<p>Le 27 mars 1883, la reine perdit ce fidèle serviteur d’un érysipèle et -faillit en faire une maladie. Elle lui avait fait construire à Crathie -une petite maison en briques pour ses vieux jours: elle en fit cadeau à -sa famille et lui éleva dans le cimetière du village un petit monument. -Elle y fit de pieux pèlerinages et versa des larmes sur sa tombe. Elle -commanda sa statue à Brœm, le même sculpteur auquel on doit la statue de -la reine qui est à la porte de la cité de Londres et la fit ériger à -Balmoral à quelques mètres du château, dans le jardin, en face de ses -fenêtres. La chambre que l’Écossais occupait à Windsor a été depuis sa -mort absolument respectée: tout y est encore à la même place, suivant le -désir de la reine.</p> - -<p>Enfin elle termine le second volume de ses mémoires par ces mots:<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184"></a>{184}</span></p> - -<p>CONCLUSION</p> - -<p>«Je dois ajouter quelques mots à ce volume.</p> - -<p>«Le fidèle serviteur dont il est souvent fait mention dans ces mémoires, -n’est plus avec celle qu’il a servie toute sa vie avec tant de -sincérité, d’affection, de zèle infatigable.</p> - -<p>«En pleine force de santé, il a été arraché à sa carrière si utile, -après une maladie de trois jours, le 27 mars de cette année. Il est -parti respecté et aimé de ceux qui ont connu sa rare valeur et la bonté -de son cœur; il a emporté les regrets de tous ceux qui l’ont connu.</p> - -<p>«Sa perte pour moi (malade et impotente) est irréparable, car il avait -mérité et possédait ma confiance absolue. En disant qu’il me manque -chaque jour, et même à chaque heure du jour, je ne fais qu’exprimer -faiblement la vérité envers celui qui a acquis des droits à ma -reconnaissance éternelle par ses soins constants, ses attentions et son -dévouement.</p> - -<p>«Jamais cœur plus sincère, plus noble, plus loyal, plus dévoué, n’a -battu dans une poitrine humaine.</p> - -<p> -«Balmoral, novembre 1883.»<br /> -</p> - -<p>Un tel attachement d’une reine puissante pour son humble serviteur parut -si exagéré que les mauvaises langues se donnèrent libre carrière. La -société puritaine de Londres ne put admettre qu’un valet reçût tant -d’honneurs. Peut-être trouverait-on l’explication de cette -reconnaissance<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185"></a>{185}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 327px;"> -<a href="images/ill_p191_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p191_sml.jpg" width="327" height="485" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>John Brown.</p></div> - -<p class="sml"></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186"></a>{186}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187"></a>{187}</span> </p> - -<p class="nind">extraordinaire dans l’isolement où Victoria se sentit après la mort du -prince Albert, avec un besoin d’affection de tous les instants, plus -impérieux à mesure que les années s’accumulaient sur la tête de la -souveraine.</p> - -<p>On dit que Brown avait, lui aussi, écrit ses mémoires qu’il destinait à -la publication et que, sur l’ordre de la reine, tous ses papiers ont été -saisis et lus par elle. Qui sait si ce n’est pas la lecture de ces -mémoires intimes, auxquels le serviteur confiait ses pensées les plus -secrètes, qui a démontré à la reine la sincérité absolue de son -dévouement? En lui rendant les honneurs qu’on ne rend généralement -qu’aux grands hommes, la reine a voulu perpétuer le souvenir du -serviteur modèle, dont l’espèce semble disparaître de plus en plus.</p> - -<p>Depuis Brown, le serviteur intime de la reine est l’Écossais Grant, qui -se montre attentif à ses moindres désirs, mais n’a jamais été admis dans -le même degré d’intimité.<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188"></a>{188}</span></p> - -<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br /> -<small>La reine Victoria chez ses sujets.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Comment la reine s’invite chez les autres.—Partout -maîtresse.—Coucher de bonne heure.—Croquis et souvenirs.</p></div> - -<p>La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi -exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses -villégiatures, le désir d’être reçue par l’un d’eux. C’est toujours avec -un grand plaisir qu’un seigneur reçoit la nouvelle d’une visite de la -reine. Il se mêle bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela -pose aux yeux de l’aristocratie d’avoir hébergé la reine. Aussi la -faveur d’être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la -reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est -avisé officieusement. Il n’a plus alors qu’à envoyer l’invitation -officielle qu’il est sûr de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sens -dessus dessous pour que rien ne cloche et bien souvent il se lance dans -les dépenses.<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189"></a>{189}</span></p> - -<p>Il arrive quelquefois, lorsque tout est prêt pour la recevoir, que la -reine change brusquement d’avis et que son hôte en reste pour ses frais. -Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l’heure dite et -elle se montre reconnaissante de ce qu’on a fait pour elle.</p> - -<p>Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l’Université de -Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut -choisie pour donner l’hospitalité au couple royal.</p> - -<p>Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec -la reine et le prince qu’il attendait, il vit tomber chez lui toute leur -suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour -faire face à ses obligations.</p> - -<p>Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple, -il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec -la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre -et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il -trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et -lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne -revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au -contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde.</p> - -<p>Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une -maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue. -Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son -honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa -table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190"></a>{190}</span> dîner -seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la -famille royale.</p> - -<p>Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle -se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend -part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on -fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien -tenues et les fermes modèles.</p> - -<p>La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre -à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus -beaux sites du Royaume-Uni.</p> - -<p>Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une -heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui -lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi -spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une -salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse -Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle, -dans le sitting-room.</p> - -<p>La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du -pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter. -Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus -aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des -ancêtres.</p> - -<p>Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les -châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on -revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le -souvenir très fidèle des<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191"></a>{191}</span> circonstances de ses visites d’alors et -indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille -contenant quelque inscription ou planté un arbre.</p> - -<p>Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non -desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans -ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin -que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre.</p> - -<p>Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin -de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille -conservent religieusement de génération en génération.</p> - -<p>Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux -châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir -ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le -prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie.<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192"></a>{192}</span></p> - -<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br /> -<small>Comment la Reine voyage.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Le train royal.—Sa composition.—Le jour d’un départ.—En voiture, -les voyageurs.—Voici la reine.—Partir.—La surveillance de la -voie.—De Portsmouth à Cowes par mer.—Un voyage sur le -continent.—Jacquot à destination.—Coquetterie patriotique de la -reine des mers.</p></div> - -<p>Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des -deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux -fourgons de bagages.</p> - -<p>Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du -dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les -armes royales et l’inscription: train spécial de Sa Majesté. On y monte -par des marchepieds articulés qui s’abaissent d’eux-mêmes lorsqu’on -ouvre la portière et se replient, lorsqu’on la referme. Toutes les -barres d’appui sont dorées. Le premier compartiment possède deux canapés -qui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très -confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d’honneur chargée de -la toilette de<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193"></a>{193}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 354px;"> -<a href="images/ill_p199_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p199_sml.jpg" width="354" height="483" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La reine Victoria en costume de voyage.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194"></a>{194}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195"></a>{195}</span> </p> - -<p class="nind">la reine et à une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces -dames veille à la porte de la chambre à coucher de la reine. Elles se -relayent de deux en deux heures.</p> - -<p>La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux -sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage -étroit: l’une d’elles est pour la reine, l’autre pour la princesse -Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée -de chacune. Un cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre -du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel. -L’ameublement se compose de larges fauteuils, d’un sofa, de deux tables -et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au -compartiment des personnes de la suite.</p> - -<p>Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons -occupent un wagon. Un autre wagon est généralement occupé par les -directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle -voyage la reine.</p> - -<p>Partout de moelleux tapis couvrent le parquet.</p> - -<p>Afin de ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n’ont pas de -freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin -d’arrêt. La suspension en est parfaite et il est très difficile, si les -rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train est en marche ou au -repos. A Windsor, à Ballater et dans toutes les stations dans lesquelles -elle a coutume de s’arrêter, soit au départ, soit à l’arrivée, la reine -a une salle d’attente spéciale avec lavatory. On y sert souvent le thé à -la famille royale venue pour saluer la souveraine à l’arrivée ou au -départ.<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196"></a>{196}</span></p> - -<div class="figleft" style="width: 253px;"> -<a href="images/ill_p202_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p202_sml.jpg" width="253" height="351" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en 1890.</p></div> -</div> - -<p>Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s’établit dès -l’aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est -réquisitionnée pour le transport des bagages que des valets de pied de -la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur -les quais. C’est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq -heures. Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les -voitures et harnais, puis les chevaux. Enfin, dès que l’heure du départ -approche, ce sont la garde d’honneur qui se rend à la gare, puis les -gens de la reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures à -la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la -reine, puis enfin et en dernier la reine, qu’annonce de loin l’attelage<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197"></a>{197}</span> -à quatre avec postillons à cheval dans la livrée noire et blanche -qu’elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la -voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les -genoux nus, vêtu du jupon plissé qui constitue la grande originalité du -costume national des montagnards du nord, est assis sur le siège -d’arrière. La reine est accompagnée soit de la princesse Béatrice, soit -d’une autre dame de la famille royale.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 343px;"> -<a href="images/ill_p203_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p203_sml.jpg" width="343" height="265" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le wagon de la Reine.—La chambre à coucher.</p></div> -</div> - -<p>Dès que la reine pénètre dans la cour de la gare, la musique de la Garde -ou les joueurs de cornemuse, selon<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198"></a>{198}</span> que le départ a lieu de Windsor ou -de Ballater, station du domaine de Balmoral, joue le <i>God save the -Queen</i>. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en -hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en -wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière -du wagon royal s’est-elle refermée sur la souveraine, que le train -s’ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet.</p> - -<p>De même qu’elle est la dernière à monter en wagon, de même elle est la -première à en descendre. Aussi les dames et seigneurs désignés pour -prendre le service d’honneur à l’arrivée doivent-ils partir la veille de -son départ.</p> - -<p>Sur le passage de la reine, dans les lieux qui lui sont familiers et où -elle revient chaque année, on sait qu’elle n’aime ni les cris, ni les -acclamations; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les -dames de s’incliner sur son passage. La reine répond par de simples -mouvements de tête, et en souriant.</p> - -<p>Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui -faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle -encombre les bras de toutes les dames d’honneur et de toutes les -personnes de sa suite.</p> - -<p>La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où -elle s’assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente.</p> - -<p>Le train royal n’est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère -trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l’heure. Il était -autrefois précédé d’une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais -depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance -de<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199"></a>{199}</span> la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous -les ouvriers employés à l’année pour la réparation des voies sont -transformés en signaleurs. Chacun d’eux reçoit un drapeau blanc et un -rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le -mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu’il voit le drapeau -blanc, il n’a qu’à laisser courir son train; dès qu’il aperçoit le -rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent -les drapeaux.</p> - -<p>Le train royal n’emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni -le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le -<i>special</i>, est formé à cet effet.</p> - -<p>Sauf dans le cas d’encombrement de la voie, le train royal n’a pas -d’arrêt.</p> - -<p>Lorsque la reine ne dort pas, une dame d’honneur lui fait la lecture ou -organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser -errer sa rêverie à travers les sites merveilleusement frais qu’elle -traverse.</p> - -<p>Les choses se passent de la même façon lorsque la reine se rend à -Osborne, dans son home du Sud, situé dans l’île de Wight. Jusqu’à -Portsmouth, dans le comté de Hants, célèbre par son port militaire, il -n’est fait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth, -le yacht royal <i>Victoria and Albert</i>, et quelquefois aussi les deux -yachts le <i>Fairy</i> et l’<i>Elfin</i>, attendent la reine et sa suite pour les -transporter à East Cowes, où ils débarquent et de là ils se rendent à -Osborne House en voitures.</p> - -<p>Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce -qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soit pour venir voir naître le -printemps sur une plage du midi<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200"></a>{200}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/train_lg.jpg"> -<img src="images/train_sml.jpg" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le wagon de la Reine.</p> -</div> -<p class="sml"> -Phot. A. H. Fry.</p> - -</div> - -<p class="nind">de la France ou du nord de l’Italie, elle fait généralement la traversée -par mer de Portsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un -train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des -wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de -Balmoral, car elle n’est plus reine du Royaume-Uni, pour la transporter -aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse -jamais Paris et s’en détourne en empruntant une partie du réseau de la -grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou -sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux -locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part -généralement quelques jours avant elle,<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201"></a>{201}</span> afin de prendre toutes les -dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L’âne Jacquot, la -chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la -reine.</p> - -<p>Il n’est pas rare qu’au cours de ses voyages sur le continent, la reine -admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce -cas, son train stoppe à l’heure précise au lieu fixé pour le -rendez-vous. L’arrêt ne dépasse jamais un quart d’heure.</p> - -<p>La reine ne paraît pas se ressentir outre mesure des fatigues de ces -longs voyages et, malgré ses quatre-vingts ans passés, surmonte -allègrement les inconvénients du mal de mer. Elle aime la mer et tient à -ce que son peuple le sache. C’est par une sorte de coquetterie -patriotique qu’elle ne<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202"></a>{202}</span> cherche pas à abréger la traversée et quelle -vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg, -tandis qu’elle pourrait faire confortablement le voyage de Portsmouth à -Folkestone ou à Douvres et n’aurait plus à redouter qu’une traversée -d’une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu’elle -est reine d’un peuple qui est fier de posséder l’empire des mers et que -par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de ne pas se -dérober au mal de cœur qu’elle n’arrive que rarement à éviter.</p> - -<p>A l’époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de -Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait -d’avoir été convertie au catholicisme et qu’elle ne venait sur le -continent que pour y faire son devoir pascal, à l’abri des yeux -indiscrets, l’état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et -malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses -sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; pour un peu, ils lui -prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première -puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des -mers, d’une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter -avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer -ne doit pas compter.</p> - -<p>Lorsque Victoria est arrivée à destination, c’est dans ses propres -attelages qu’elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et -c’est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown -autrefois, aujourd’hui Francis Clark, son domestique écossais au -marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de -Battenberg,<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203"></a>{203}</span> comme on l’appelle depuis son mariage, au marchepied de -gauche, qu’elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure -sa maison d’emprunt.</p> - -<p>Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le -retour s’effectue invariablement dans les mêmes conditions que l’aller: -la reine est en tout très conservatrice et aime n’avoir rien à changer à -ses moindres habitudes.</p> - -<p>C’est dans un sentiment d’orgueil que l’Angleterre voulut dernièrement -que le yacht royal et impérial fût un bâtiment de plus grande importance -que n’est le <i>Victoria and Albert</i> actuel, lequel a un plus faible -tonnage que le <i>Hohenzollern</i>, dans lequel Guillaume II, petit-fils de -la reine et chef d’une nation qui n’a rien de maritime, a l’habitude de -naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le -nom de son prédécesseur <i>Victoria and Albert</i>, sur les plans de sir -William White, l’ingénieur-architecte en chef de la marine britannique. -Il devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que l’<i>Etendard</i>, le -yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines -de plus que le <i>Hohenzollern</i> de l’empereur allemand. Il devait filer 20 -nœuds à l’heure et, d’une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Les -devis s’élevèrent à £ 360.000 soit à 9.000.000 de francs. Il avait été -solennellement lancé par la duchesse d’York le 9 mai 1899 et devait être -mis à la mer le 1<sup>e</sup> janvier 1900. Les ordres avaient été donnés -d’envoyer de Portsmouth l’équipage qui devait l’amener de Pembroke dans -les eaux du Solent et de nombreuses invitations avaient été lancées à -l’aristocratie et au monde maritime. Une foule était de<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204"></a>{204}</span> plus accourue -de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures -précises, les écluses laissaient pénétrer l’eau dans le bassin de -construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter; -mais on remarqua qu’il s’inclinait fortement à bâbord et qu’il restait -dans cette position sans qu’il fût possible de le redresser sur sa -quille. L’angle d’inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en -croire ses yeux. On commanda aussitôt d’étayer le navire de tous côtés -de peur qu’il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d’épuisement -furent mises en œuvre, tandis qu’on télégraphiait de tous côtés aux -autorités de venir constater les défauts de construction.</p> - -<p>On comprend que la marine anglaise ne soit pas fière de ce loup et que -tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau <i>Victoria -and Albert</i>, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se -répandît. La nouvelle s’en est propagée malgré tout et elle n’a pas -contribué à relever la réputation de l’Angleterre dans l’art de la -construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs -que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise -depuis que la coupe America a traversé l’Atlantique.</p> - -<p>On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à -l’occasion de l’anniversaire de sa naissance.<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205"></a>{205}</span></p> - -<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br /> -<small>La Reine Victoria et ses bêtes.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>L’amour des bêtes.—La ménagerie royale.—La maternité à Hampton -Court.—On ne vieillit pas sous les harnais royaux.—Le musée des -chiens de Windsor Park.—La véranda de la reine.—Thermes de -chiens.—La liste des grands favoris.—On ne passe pas, même au nom -de la reine.—Schopenhauer a raison.—Le proscrit de -Mendelssohn.—Amour platonique.—Le pauvre Sanger.—Empereur et -Jacquot; grandeur et décadence.</p></div> - -<p>La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les -chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de -Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions -que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont -vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas. -Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus -grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes -grâces de la souveraine.</p> - -<p>Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur -lequel la princesse Victoria faisait ses promenades<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206"></a>{206}</span> dans les jardins de -Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à -Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse -Victoria de Connaught.</p> - -<p>Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor -et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris -du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.</p> - -<p>A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances -du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des -chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham -Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a -son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les -équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court -qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on -aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de -l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se -perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la -crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse -de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de -Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir -servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si -intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous -les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement.</p> - -<p>Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître -de céans, M. Hugh Brown et son<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207"></a>{207}</span> sous-intendant M. Hill nous montrent -l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus -fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec -tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de -portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à -l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms -célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de -l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même -ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil -des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui -entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un -passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la -reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque -stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un -petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau -chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent -canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs -sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il -existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor -cinquante-cinq chiens.</p> - -<p>On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et -l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en -hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le -matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un -superbe fox-terrier nommé <i>Spot</i>, un magnifique basset noir et feu <i>Roy</i> -et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208"></a>{208}</span> <i>Marco</i>. La race -favorite de la reine est celle des colliers dont <i>Darnley</i> est un des -plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création; -il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes -ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est <i>Beppo</i>, un -petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses -habitudes à la Cour.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 279px;"> -<a href="images/ill_p214_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p214_sml.jpg" width="279" height="335" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine et son chien.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209"></a>{209}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 535px;"> -<a href="images/ill_p215_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p215_sml.jpg" width="535" height="374" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine dans le parc d’Osborne, d’après le tableau de -sir Edwin Landseer. R. A.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210"></a>{210}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211"></a>{211}</span> </p> - -<p>Le prince Albert préférait les dachshounds, le prince de Galles a des -préférences pour les bassets.</p> - -<p>A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l’habitude -d’envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu’elle n’y -remporte pas quelque prix de beauté.</p> - -<p>Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien: ici -gît <i>Dash</i>, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à -son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement; là <i>Eos</i>, -le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne -l’ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire -au prince s’adressant à sa mère: «Je suis sûr que vous partagerez mon -chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait -de doux souvenirs!» Plus loin des plaques de bronze rappellent les -mémoires de <i>Quiz</i>, le chien-lion de l’île de Malte, dernier de sa race, -qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine; -de <i>Dachel</i>, chien allemand, unique pour la chasse; d’<i>Islay</i>, qui -servit tant de fois de modèle à la royale élève de Landseer; <i>Sharp</i>, -auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, comme à un -modèle de fidélité et d’obéissance passive. Ce Sharp, dont l’éducation -était l’œuvre de John Brown, avait été dressé à ne laisser toucher à -rien dans la chambre de son maître. Un jour que la reine avait envoyé -une dame d’honneur à son fidèle écossais, celle-ci ne trouvant dans la -chambre que Sharp, voulut s’acquitter de sa commission par écrit. Elle -prit donc un crayon sur la table et écrivit à Brown ce que la reine -attendait de lui. Lorsqu’elle voulut sortir, Sharp se dressa entre elle -et la<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212"></a>{212}</span> porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le -château: Sharp ne lâcha sa prisonnière qu’en présence de John Brown, que -l’on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp -représente le chien couché, gardant un gant de la reine. <i>Noble</i> est un -autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la -Cour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance: il mourut -subitement à Balmoral où il a son monument; sa statue est à Osborne. -C’est à son sujet que la reine a écrit: «Tant qu’il y aura sur terre de -ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité».</p> - -<p>Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze: ce sont -<i>Boy</i> et <i>Boz</i>.</p> - -<p>A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici -<i>Lorie</i>, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois, -a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où -qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel -point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo -royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour -sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de -ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a -blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté -ressentir les atteintes de l’âge.</p> - -<p>La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y -est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de -Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole -avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus -complètes.<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213"></a>{213}</span></p> - -<p>Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici <i>Flora</i> -et <i>Alma</i>, les deux juments offertes à la reine par le roi -Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite. -A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric -d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie -commune avec <i>Ninette</i>, l’ânesse blanche de la petite Victoria de -Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette -et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. <i>Jenny</i> est une -ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la -dépendance du château, à Virginia Water. <i>Tewfik</i> est un âne égyptien -acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du -Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le -laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail -écossais. Voici la <i>Skewbald</i>, jolie petite jument shetlandaise, de la -grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants -de la reine; le pauvre <i>Sanger</i>, qui fut offert un jour dans les -highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis -fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route -avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour -sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme -faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de -premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et -défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc -fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir. -Sanger, dont il était la <i>great attraction</i>, promit d’en<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214"></a>{214}</span> dresser un -semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui, -depuis, y rappelle son nom. <i>Empereur</i>, le fougueux Empereur sur lequel -la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis -longtemps; mais on voit encore <i>Jessie</i>, la jument favorite à la longue -robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les -jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin -voici <i>Jacquot</i>, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise -royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni -que sur le continent.</p> - -<p>Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie, -à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire, -chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa -part de succès dans les grandes journées historiques du règne de -Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la -cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs. -C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture, -qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de -Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une -dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la -reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient -ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le -prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez -lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a -sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne -servent que pour les<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215"></a>{215}</span> grandes cérémonies et lorsque les princes vont -inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.</p> - -<p>Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre -intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine -vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa -nombreuse progéniture.</p> - -<p>C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous -les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et -n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de -la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans -les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les -écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms, -le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si -Victoria tenait une Cour!<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216"></a>{216}</span></p> - -<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br /> -<small>La Reine Victoria propriétaire.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.—Les dettes du duc de -Kent.—Principales propriétés de Victoria.—Les bons conseils de -lord Sydney et de lord Cross.—La reine et ses métayers.—Trop cher -pour ses moyens.—Un autographe de la reine aux enchères.—Prodigue -ou avare de son effigie, suivant les cas.—Les fermes et leurs -produits.—Les legs de ses admirateurs.—Son portefeuille de mines -d’or.—Fils prodigues.</p></div> - -<p>Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000 -livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des -dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des -créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus -riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.</p> - -<p>Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham, -de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition -de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de -grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217"></a>{217}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 498px;"> -<a href="images/ill_p223_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p223_sml.jpg" width="498" height="335" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein.</p> -</div> -<p class="sml"> -Phot. Huhues et Mullins. Hyde.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218"></a>{218}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219"></a>{219}</span> </p> - -<p class="nind">comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte -Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour -ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le -gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours -eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements -avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.</p> - -<p>La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses -métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le -nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques -qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens -lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de -son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de -ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou -malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans -les mauvaises années.</p> - -<p>Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée -la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là -des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande -discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné -maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est -plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son -fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais -dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée -pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa -liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220"></a>{220}</span> des legs que de -loyaux sujets se sont plu à lui faire.</p> - -<p>Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois -la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la -valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse -Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention -d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que -l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque -fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria -dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.</p> - -<p>C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables -qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling -(25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du -prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus -tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui -contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le -refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la -grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant -ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour -l’acquitter.</p> - -<p>La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il -que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre -autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il -acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la -reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse -opération.<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221"></a>{221}</span> Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de -l’intelligence de son petit-fils.</p> - -<p>La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées. -Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie -ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main, -ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire -de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative, -qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant -elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu -offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.</p> - -<p>Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien -entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.</p> - -<p>On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle -possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que -de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de -Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires. -Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme -bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du -premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un -gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre -la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de -faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en -faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas -directement intéressée à l’issue de la campagne.<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222"></a>{222}</span></p> - -<p>En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la -mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la -fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides. -C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles, -son fils, après sa mort.<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223"></a>{223}</span></p> - -<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br /> -<small>La Reine Victoria artiste et écrivain.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Croquis et aquarelles.—La peinture à la Cour.—La copie de la -nature.—Tous modèles.—Victoria au piano.—Son chant.—Une lettre -de Mendelssohn.—Victoria écrivain.—Protectrice des arts.</p></div> - -<p>Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore -qu’elle soit excellent juge des œuvres des autres. L’art qu’elle a le -plus volontiers cultivé et vers lequel elle s’est toujours sentie -attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu -du goût pour le dessin, puis pour l’aquarelle et ce goût est allé se -fortifiant d’année en année. Il y a à Osborne et à Balmoral des -sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles -qu’elle a lavées. Dans ses mémoires ou son journal sur son séjour dans -les highlands d’Écosse, il est question à chaque page d’un site qu’elle -éprouve le besoin de fixer de son crayon ou de son pinceau. Elle aime -copier la nature et s’en rapprocher le plus près possible.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224"></a>{224}</span> En cela, -elle subit l’influence de Ruskin et de Hunt.</p> - -<p>Dès les premières années, la duchesse de Kent et plus tard la duchesse -de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et -ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas -le loisir de s’adonner entièrement à l’art de la peinture.</p> - -<p>Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son -règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par -la justesse de ses remarques les maîtres de l’école anglaise qui -viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu’en ces dernières -années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour -lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant -Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand -peintre animalier.</p> - -<p>Victoria dessine dans toutes les positions, même à cheval. Il n’était -pas rare qu’en promenade dans le parc d’Osborne ou de Balmoral, elle -donnât l’ordre à son fidèle John Brown de lui tenir sa vieille jument -Jessie pendant qu’elle croquait au vol un coin de ciel, de mer, ou un -aperçu sur un détour de la rivière Dee.</p> - -<p>En visite chez ses lords, elle éprouve le besoin de se distraire de la -société en allant faire une heure de paysage dans le jardin. Les dames -qui ont été à la Cour et qui connaissent ses goûts, préparent toujours -une table pour dessiner en plein air, lorsqu’elle les honore d’une -visite à la campagne. La plupart même l’imitent; mais il est rare -qu’elles arrivent à l’égaler. Peut-être y mettent-elles aussi quelque -complaisance.<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225"></a>{225}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 526px;"> -<a href="images/ill_p231_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p231_sml.jpg" width="526" height="355" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"> - -<p>La voiture de gala de la Reine.</p></div> - - -<p class="sml"> -Phot. N. H. King.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226"></a>{226}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227"></a>{227}</span> </p> - -<p>Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en -manque au contraire totalement, comme d’imagination; mais elle a un goût -réel pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont -ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté.</p> - -<p>Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce -faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans -leurs animaux.</p> - -<p>Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier -le burin ou à se servir de l’eau-forte un certain talent. Il voulut -initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain -degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre.</p> - -<p>En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et -nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû -faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A -force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais -à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un -morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et -elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut -un Français nommé Lablache.</p> - -<p>Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la -Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question -de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12 -décembre 1843:</p> - -<p>«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la -reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de -Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si -difficile,<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228"></a>{228}</span> qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.»</p> - -<p>Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre:</p> - -<p>«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et -moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue -des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si -difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière -mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir -fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait -été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir -de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la -méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est -agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute -contrainte.»</p> - -<p>Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine -donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta -pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les -numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès:</p> - -<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td class="rt">1º</td><td> <i>Non funestar crudele</i> (de Il Desertore)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Ricci</span>.</td></tr> -<tr><td></td><td class="indd">Duo par Sa Majesté et le prince Albert.</td></tr> -<tr><td class="rt">2º</td><td> <i>Dunque il mio bene</i> (Il flauto magico)</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mozart</span>.</td></tr> -<tr><td></td><td class="indd2">La flûte enchantée</td></tr> -<tr><td class="indd" colspan="2">Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.</td></tr> -<tr><td class="rt">3º</td><td> <i>Felice Eta</i>, chœur pastoral</td><td valign="bottom"><span class="smcap">Costa</span>.</td></tr> -<tr><td></td><td class="indd">Sa Majesté et les Dames de la Cour.</td></tr> -<tr><td class="rt">4º</td><td> <i>Tu di grazia</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Haydn</span>.</td></tr> -<tr><td></td><td>Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince</td></tr> -<tr><td></td><td class="indd">Albert, MM. Rubini et Lablache.</td></tr> -<tr><td class="rt">5º</td><td> <i>Oh! come licto guinze</i></td><td valign="bottom"><span class="smcap">Mendelssohn</span>.</td></tr> -<tr><td></td><td class="indd">Chœur.</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229"></a>{229}</span></p> - -<p>La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de -basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael -Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très -correctement.»</p> - -<p>Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à -Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il -composa sa <i>Romance sans paroles</i>), fut invité au palais de Buckingham -par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique. -De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue -lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue -avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître:</p> - -<p>«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à -une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à -Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer -tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple -robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour -Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur -toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute -la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en -passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la -pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en -devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était -déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le -prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya, -alléguant qu’elle finirait bien le rangement<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230"></a>{230}</span> seule. Je priai alors le -prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que -je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des -pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le -propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine, -probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la -musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait -pas à dissimuler.</p> - -<p>«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et -je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je -n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince -m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres -à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à -propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances. -J’étais ravi!</p> - -<p>«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et, -au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle -adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de -nouveau.</p> - -<p>—Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le -prince Albert.</p> - -<p>«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait -essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait -le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont. -Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle -était dans la malle.</p> - -<p>—Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.</p> - -<p>«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231"></a>{231}</span> put rien trouver -et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été -plus heureuse que les autres.</p> - -<p>—La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince -Albert.</p> - -<p>«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous -dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à -nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le -piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le -ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que -je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze.</p> - -<p>«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny, -ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle -accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec -toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur -la perfection de son chant:</p> - -<p>—Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup -mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup -plus de souffle.</p> - -<p>«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le -Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque -chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner -un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le -morceau qu’il venait de chanter.</p> - -<p>«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis -admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais -prolonger mon plaisir. Naturellement<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232"></a>{232}</span> j’ajoutai aux deux motifs imposés -ceux chantés par Sa Majesté.</p> - -<p>«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez -bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre -visite.</p> - -<p>«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de -daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur, -qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une -parfaite bonne grâce.»</p> - -<p>Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine -que de gros volumes.</p> - -<p>A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est -souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout -fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement -de jouer elle-même en public.</p> - -<p>Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que -ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La -vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le -journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative -d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir -à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout -entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain -aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout -ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de -cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et -que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par -son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233"></a>{233}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 360px;"> -<a href="images/ill_p239_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p239_sml.jpg" width="360" height="513" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La reine Victoria en 1892.</p></div> - -<p class="sml"> -Phot. Russel and sons.<br /> -</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234"></a>{234}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235"></a>{235}</span> </p> - -<p>Elle se contente de nous faire assister minute par minute à ses moindres -actions, parce qu’elle s’occupe surtout d’elle-même et que, du moment -que quelque chose la touche ou l’approche, cette chose fût-elle des plus -futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir -par elle l’émotion ressentie à la vue d’une de ces scènes grandioses de -la nature, inconnue d’elle jusqu’alors et au milieu de laquelle elle se -trouve pour la première fois, et nous devons nous contenter d’une -épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par -compensation, si elle était à voiture à deux ou quatre chevaux, quels -étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège et si -le prince avait revêtu son kilt et son plaid écossais.</p> - -<p>A chaque ligne de ses mémoires, on éprouve la même déception. Elle -apprend la mort de Wellington, dont l’Angleterre a fait un dieu de son -vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s’être trouvé là -en même temps que Blücher à Waterloo; que dit la reine: «Il est vrai que -le duc avait quatre-vingt-trois ans!» On reste confondu devant tant -d’inconscience et de naïveté. Quelques-uns ont été jusqu’à dire que les -mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l’historien Sir -Théodore Martin n’y avait fait de nombreuses retouches nécessaires. Nous -leur laissons la responsabilité de ce jugement.</p> - -<p>Si la reine n’a pas le tempérament d’un écrivain, elle aime du moins les -bons écrivains et sait goûter les poètes. Dans les premières années de -son mariage, elle aimait à se faire la lectrice de son époux et à lui -faire saisir les beautés de la littérature anglaise.<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236"></a>{236}</span></p> - -<p>On cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle -adressée au prince de Galles à l’occasion de sa majorité. Nous n’en -parlerons pas, soupçonnant que dans tous les écrits publics, il ne faut -attribuer à la souveraine ni l’initiative de la pensée, ni l’élévation -de la forme. Il doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu’à -s’employer parmi les nombreux personnages d’élite qui ont le privilège -d’exercer une sinécure à la Cour de Saint-James!</p> - -<p>Quoi qu’on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts -et de la littérature, on doit lui savoir gré d’une chose: c’est d’avoir -cherché à encourager les arts, ou tout au moins d’avoir aidé son époux à -les encourager. Cette noble tâche, le prince Albert l’assuma et la -remplit de son mieux et c’est à lui, en grande partie, que l’Angleterre, -qui n’a jamais pu avoir un musicien, doit d’avoir aujourd’hui une école -de peinture qui, avec de très grands mérites, possède une réelle -originalité.<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237"></a>{237}</span></p> - -<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br /> -<small>Attentats contre la Reine Victoria.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Les sept attentats contre la reine.—Oxford, Francis, Bean, -Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick -Maclean.—Un accident de voiture dans les Highlands.—Mot de la -reine.—Le naufrage de <i>Misletoe</i>.</p></div> - -<p>En dehors des dangers qu’elle courut au cours de son existence, Victoria -échappa sept fois aux coups de ses assassins. Quelques mois après son -mariage, le 10 juin 1840, elle se promenait avec le prince Albert en -landau découvert dans Hyde Park, avant l’heure du dîner, sans aucune -escorte, comme elle aimait le faire lorsqu’elle n’accomplissait pas un -acte officiel, quand un tout jeune homme de dix-sept ans, nommé Oxford, -se précipita sur la portière droite de la voiture, du côté où se tenait -la reine et déchargea un pistolet presque à bout portant. Dans sa -précipitation, il n’eut heureusement pas le temps de viser, car la balle -n’atteignit pas son but. Le cocher, au bruit de la détonation et se -rendant compte de ce qui venait<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238"></a>{238}</span> de se passer, avait arrêté ses chevaux. -Le prince Albert lui donna l’ordre de continuer son chemin, tout heureux -que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt -les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l’avait pas saisie; -mais celle-ci, qui regardait d’un autre côté, ne s’était pas encore -rendu compte de ce qui s’était passé, ni de la nature du bruit qu’elle -avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l’assassin -s’écriait: «J’en ai encore un» et déchargeait un second pistolet. Cette -fois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer -et avait fait baisser la tête à la reine, qui en était encore quitte -pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre -Hyde Park à cette heure de la journée avait reconnu le couple royal et -s’était emparée de l’assassin. Pour la tranquilliser sur son sort, -Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au -cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n’apprît -que par elle-même l’attentat dont elle avait failli être victime.</p> - -<p>L’assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamné à -mort pour crime de haute trahison; mais la reine fit commuer sa peine en -celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en -Australie.</p> - -<p>Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l’objet -d’une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de -cavaliers et d’amazones qui s’étaient improvisés en garde d’honneur. Le -soir on chanta le <i>God save the Queen</i> dans tous les théâtres et, le -dimanche suivant, des prières d’actions de grâces furent prescrites dans -toutes les églises. Le Parlement lui adressa<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239"></a>{239}</span> un message de -félicitations. Enfin la reine fut elle-même l’objet d’une manifestation -de loyalisme, quelques jours après, à l’Opéra.</p> - -<p>Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l’église en -compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un -individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne -partit pas. La reine, prévenue par le prince Albert une fois le danger -passé, ne put rester sous la menace d’un nouveau danger et elle résolut -de l’affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se -rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui -n’était d’ailleurs pas très éloigné du lieu de l’attentat d’Oxford et, -en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis, -tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n’eut pas -de peine à reconnaître le même individu que la veille.</p> - -<p>«Le soir, lorsque la reine rentra au Palais, écrit Miss Liddell, -demoiselle d’honneur, la première personne qu’elle rencontra fut sir -Robert Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la -nouvelle de l’attentat et lui adressa ses félicitations. La reine -m’aperçut alors et, se tournant vers moi: «Dites-moi, Georgette, vous -vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi -cet après-midi; c’est qu’hier j’avais essuyé un coup de feu et que je -voulais affronter de nouveau le danger aujourd’hui, pensant que -l’assassin recommencerait sa tentative. Or je ne voulais exposer d’autre -vie que la mienne.»</p> - -<p>Francis essaya, dans son procès, de prendre l’attitude<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240"></a>{240}</span> d’un héroïque -républicain; mais lorsqu’il s’entendit condamner à mort pour crime de -haute trahison, son courage l’abandonna et il s’évanouit. La reine ne -voulut pas le laisser exécuter et sa peine fut également commuée en -celle de la déportation perpétuelle.</p> - -<p>Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine -échappa une troisième fois. L’auteur du régicide était cette fois un -petit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu’on le -jugeât en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute -trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides de jouer -quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur -laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire. -L’idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à -être fouetté et à sept ans de déportation, on n’entendit plus parler de -nouvel attentat pendant sept années.</p> - -<p>Le quatrième fut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un -pistolet chargé de poudre seulement. Celle-ci garda, comme les fois -précédentes, tout son sang-froid et se mit à parler très énergiquement à -ceux de ses enfants qui étaient avec elle dans la voiture, afin de -distraire leur attention. Hamilton se vit infliger la même condamnation -que le bossu Bean.</p> - -<p>L’attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n’en voulait pas à -la vie de la souveraine. C’était en juin 1850. La reine venait de rendre -visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au -moment où sa voiture franchissait la grille de l’hôtel du duc, un -gentleman, d’extérieur élégant, nommé Pates, qui avait été capitaine<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241"></a>{241}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 358px;"> -<a href="images/ill_p247_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p247_sml.jpg" width="358" height="487" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242"></a>{242}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243"></a>{243}</span> </p> - -<p class="nind">de hussards, s’élança vers sa voiture, la canne levée, et lui cingla le -visage. Quelque cuisante qu’elle fût, la blessure ne fut pas grave, -puisqu’elle n’empêcha pas la royale blessée de paraître le lendemain de -l’attentat, dans sa loge, à l’Opéra.</p> - -<p>Jusqu’en 1872, Victoria ne fut plus l’objet des attentions des -régicides. Au mois de février de cette année, cependant, un fou de -nationalité irlandaise, nommé Arthur O’Connor, s’élança à la portière de -la voiture de la reine, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une -supplique; mais il fut aussitôt saisi d’une main vigoureuse par le -domestique écossais John Brown, qui ne lui laissa pas le temps de se -reconnaître; un autre irlandais nommé Roderick Maclean tira en 1882 sur -la reine, lorsque, descendant du train, elle se disposait à monter dans -sa voiture à la station de Windsor. Ce furent deux jeunes gens, élèves -du collège d’Eton, qui s’emparèrent de l’assassin. La reine tint à les -remercier de vive voix et les fit venir à cet effet au château.</p> - -<p>En aucune occasion Victoria ne perdit la tête et ne laissa même paraître -la moindre émotion. Elle s’informa seulement dans ce dernier cas si -personne n’avait été blessé pour elle.</p> - -<p>Elle a toujours eu une horreur particulière pour les crimes de cette -nature et n’a jamais été la dernière à faire parvenir ses félicitations, -lorsque ces attentats n’ont pas été suivis d’effet ou ses condoléances -dans les cas contraires. C’est ainsi que les veuves des présidents -américains Lincoln et Garfield et de notre président Carnot reçurent -d’elle des mots touchants. Après le crime de<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244"></a>{244}</span> Caserio, le gouvernement -anglais ayant voulu prendre des mesures pour la protéger plus -efficacement, elle s’y opposa énergiquement, ne voulant pas que «ces -mécréants pussent s’imaginer qu’ils avaient fait peur à une femme». -Pourtant la mort tragique de l’impératrice Élisabeth d’Autriche fit une -profonde impression sur son esprit.</p> - -<p>Lorsqu’elle faillit être victime d’un accident en Écosse, sa voiture -s’étant renversée dans un fossé sur une mauvaise route déserte, elle -écrivit: «Ces occasions extraordinaires me trouvent toujours calme et en -pleine possession de moi-même; cette fois-ci je n’ai pensé qu’à une -chose: c’est que je n’avais pas encore fait tout ce que je me suis -proposé d’accomplir avant de mourir».</p> - -<p>Elle a toujours montré de la reconnaissance à ceux qui l’ont tirée de -mauvais pas. Elle fit une pension à un soldat irlandais qui l’avait -sauvée dans ses bras dans un grave accident de voiture. Elle donna un -poste à la Cour à un brave matelot qui l’avait, au péril de sa vie, -emportée au moment où un mât rompu par la tempête, allait s’abattre sur -elle et elle s’occupa, après sa mort, de sa veuve et de ses orphelins.</p> - -<p>Il lui est arrivé de causer, de son côté, des accidents.</p> - -<p>Un jour, faisant la traversée du Solent, d’East Cowes à Gosport, le -yacht royal <i>Victoria and Albert</i> vint en collision avec un yacht de -plaisance, le <i>Misletoe</i>, qui croisait à cet endroit. Le petit navire -fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le pont, fit tout ce qui -dépendit d’elle pour sauver la vie du propriétaire du yacht, à sa -belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d’avoir -à<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245"></a>{245}</span> s’éloigner, sur l’ordre du capitaine, sans qu’on eût réussi à les -tirer de l’eau.</p> - -<p>Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une -autre circonstance, à Balmoral, elle passa une grande après-midi et une -partie de la soirée à chercher avec le ghillies des Highlands, le corps -d’un petit garçon qui s’était jeté dans la Dee, à un endroit très -dangereux, pour sauver la vie d’un de ses petits frères tombé à la -rivière. Lorsqu’elle apprit qu’on avait enfin retrouvé le petit cadavre -à une bonne distance du lieu de l’accident, elle fut la première à -envoyer ses consolations aux parents désolés et voulut assister à son -enterrement.</p> - -<p>On citerait des milliers de traits analogues où se révèle la sensibilité -d’âme de la reine Victoria. En somme, elle n’a pas d’ennemi à proprement -parler et tous ceux qui ont porté atteinte à ses jours étaient des -détraqués ou des maniaques avides d’une sinistre renommée.<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246"></a>{246}</span></p> - -<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br /> -<small>Les Voyages de la Reine.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Première visite de la reine au château d’Eu.—Les banquets -champêtres dans la forêt.—On reparle du Camp du Drap -d’or.—L’équipage se mutine.—Le mariage du duc de -Montpensier.—Voyage en Belgique.—Visite au roi de Prusse.—Lavage -des rues à l’eau de Cologne.—Le Rhin en -feu.—Bonn.—Gotha.—Deuxième visite à Eu.—L’Opéra-Comique en -plein vent.—Revue du camp de Boulogne.—Napoléon III et -l’impératrice Eugénie à Windsor.—La reine à Paris, Saint-Cloud et -Versailles.—Bal à l’Hôtel-de-Ville.—Bismarck est présenté à la -reine.—La revue du Champ-de-Mars.—Devant le cercueil de Napoléon -I<sup>er</sup>.—Chasse en forêt de Saint-Germain.—Au revoir.—Visite à -Cherbourg.—A bord de la <i>Bretagne</i>.—A la Grande-Chartreuse.—La -reine ne veut plus venir en France.</p></div> - -<p>On peut classer les voyages de la reine en deux catégories: ses voyages -politiques et ses voyages d’agrément. Ses seuls voyages politiques ont -été ceux faits en France.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> septembre 1843, le <i>Victoria and Albert</i>, nouveau yacht royal -qui venait de sortir tout flambant neuf des chantiers de la Clyde, -venait à Portsmouth embarquer la reine et son époux pour une destination -inconnue. La<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247"></a>{247}</span> reine avait tenu secrète son intention d’aller en France, -à tel point que ses ministres l’ignorèrent jusqu’au dernier moment. La -rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue -date par l’intermédiaire de la reine des Belges, fille du roi de France. -Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la -confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites -et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de -l’absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des -précédents: chaque fois que Georges I, II et IV étaient allés à -l’étranger, ils avaient nommé des conseils de régence. La reine faisait -valoir que Henri VIII avait rencontré François I<sup>er</sup> à Ardres; mais le -duc lui répondait qu’à cette époque Calais étant à l’Angleterre, le roi -d’Angleterre n’avait fait qu’à peine dépasser sa frontière. Bref, la -reine consulta des légistes, qui furent d’avis qu’elle n’avait pas à -nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. Elle -partit donc le 31 août. Elle louvoya autour de l’île de Wight et devant -la côte de Devonshire pendant une journée et, le 1<sup>er</sup> septembre au -soir, traversa le détroit. La traversée faillit ne pas aller tout droit; -l’équipage donnait des signes de mutinerie. La reine avait en effet -choisi une place à l’abri du vent et s’était par mégarde installée -devant l’entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà -privés de goutte pour toute la traversée. La reine s’aperçut de quelque -chose. Elle interrogea lord Adolphus, capitaine du yacht, qui la pria de -bien vouloir choisir un autre endroit. «Je le veux bien, dit-elle, mais -c’est à la condition que j’aurai de la goutte, moi aussi.» On lui<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248"></a>{248}</span> en -donna un petit verre: «Elle n’a qu’un défaut, ajouta-t-elle, c’est -d’être un peu faible». Cette parole lui reconquit tous les cœurs de ses -matelots.</p> - -<p>Le 2 septembre, au matin, le <i>Victoria and Albert</i> mouillait au Tréport -et un canot, sur lequel était Louis-Philippe, allait assister au -débarquement du couple royal. L’accueil fut tout joyeux de la part du -roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses bras et -l’enleva de terre, l’embrassa sur les joues, au grand ébahissement du -prince Albert, qui n’avait encore vu personne en user si familièrement -avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu’étant duc -d’Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et -qu’il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite -d’équipages splendides et l’on gagna le château d’Eu.</p> - -<p>Il avait d’abord été question d’une visite à Paris dans la -correspondance suivie qui s’était établie au sujet de cette rencontre; -mais on ne sait pour quelle raison la reine s’est obstinément refusée à -visiter la capitale.</p> - -<p>A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes -champêtres.</p> - -<p>Les déjeuners sur l’herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria, -eurent le don de lui plaire. On partait pour un coin de la forêt dans -des grands chars à bancs et une multitude de valets à la livrée royale -improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres. -La plus franche gaieté et le plus grand abandon régnait entre tous les -invités du roi de France; ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve. -La reine d’Angleterre se laissait gagner par l’entrain général, ainsi -que le prince Albert et<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249"></a>{249}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 333px;"> -<a href="images/ill_p255_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p255_sml.jpg" width="333" height="487" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250"></a>{250}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251"></a>{251}</span> </p> - -<p class="nind">le comte d’Aberdeen; lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre, qui devait -être habitué au sans-gêne de la Cour, était le seul qui restât guindé en -présence de sa souveraine.</p> - -<p>Au champagne, Louis-Philippe fit remarquer, dans le premier toast à la -reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et -un souverain français depuis celle du Camp du Drap d’or. La reine garda -le meilleur souvenir de ses fêtes «si jolies, si gaies, si pleines -d’entrain, si rustiques». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur -son court séjour en France et compara la gaieté des fêtes françaises à -celle des fêtes allemandes.</p> - -<p>Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes -d’Angleterre. Le comte d’Aberdeen avait eu le temps de s’entretenir avec -M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise. -Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l’assurance -que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l’Espagne; que -le roi Louis-Philippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de -Montpensier à l’infante Marie-Louise, sœur de la reine d’Espagne, -qu’après que celle-ci, étant mariée, aurait eu des enfants. De son côté, -le comte d’Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l’Angleterre -ne consentirait pas au mariage de la reine d’Espagne avec un prince de -Saxe-Cobourg. L’Angleterre ne craignait rien tant qu’une union qui -conférât à la couronne de France des droits éventuels à la succession -d’Espagne. On sait que Louis-Philippe, s’il a réellement donné cette -assurance par l’intermédiaire de M. Guizot, ne s’est nullement considéré -comme engagé, ce que la reine d’Angleterre ne lui pardonna d’ailleurs -jamais.<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252"></a>{252}</span></p> - -<p>Ce voyage politique fut bientôt suivi d’un voyage d’agrément à travers -les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le ménage royal passa -quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son -déclin, le <i>Victoria and Albert</i> reprenait la mer le 12 septembre et le -13 était rendu dans le port d’Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sa -nièce un tour intéressant: la reine et le prince visitèrent -successivement Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers. Le 21, ils étaient de -retour à Windsor Castle. A son retour, le prince écrivit au baron -Stockmar à qui il ne cachait rien et dont il sollicitait les conseils en -toute occasion: «Ce voyage en Belgique a fait une impression profonde -sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités -flamandes et surtout de l’accueil si flatteur qu’elle a reçu du peuple -belge».</p> - -<p>Deux ans plus tard, en août 1845, la reine fit enfin le voyage en -Allemagne qu’elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de -son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu’elle accomplit aux -lieux qui avaient été témoins de l’enfance et de la jeunesse du prince -Albert. Elle demanda à coucher à Rosenau dans le château même où naquit -son époux et elle contempla avec ravissement «la jolie couchette où -Albert et son frère Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant -enfants». A Aix-la-Chapelle, le roi de Prusse vint à sa rencontre et -l’accompagna dans une visite à Cologne où, pour la recevoir, on répandit -à flots, sur le pavé des rues, l’eau parfumée si renommée du pays. On -lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu’on embrasa et -convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l’Université où -le<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253"></a>{253}</span> prince Albert avait terminé si brillamment ses études et elle reçut -avec ravissement des détails sur tous les lieux qui avaient été témoins -de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces -représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont -tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans -authentiques. Elle admira la tenue des enfants et les costumes des -femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si -seyants. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si -dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie -fripés. «Si au moins, écrivit-elle, nos anglaises du peuple pouvaient se -contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs -chapeaux de soie!»</p> - -<p>Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour -d’Allemagne. Elle tint parole et y arriva le 8 septembre. La chambre -qu’elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales. -Les portraits de la reine et du prince Albert par Winterhalter ornaient -la cheminée de chaque côté et les autres peintures représentaient des -épisodes de sa première visite à Eu et de la réception de Louis-Philippe -à Windsor Castle. On comptait la retenir une semaine à la Cour; elle n’y -resta que deux jours, juste le temps d’assister à une représentation -donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la troupe de -l’Opéra-Comique de Paris. Cette fois Louis-Philippe donna lui-même -l’assurance à la reine qu’il ne consentirait au mariage du duc de -Montpensier avec l’infante que lorsque la question politique serait -écartée.</p> - -<p>Ce voyage calma pour une longue période son amour<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254"></a>{254}</span> des voyages. -D’ailleurs elle avait fait ample provision de souvenirs chers à son cœur -et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu’elle -ne remit le pied sur le Continent.</p> - -<p>Elle eut du reste assez à faire à visiter l’Irlande et l’Écosse où elle -fut très occupée avec l’acquisition et la construction d’un nouveau -home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe -payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues -ambitieuses sur la succession d’Espagne.</p> - -<p>En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu’elle ne le -reverrait plus qu’en exil.</p> - -<p>Depuis le dernier voyage de la reine au château d’Eu, l’Europe avait été -en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la -tourmente. Le trône d’Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur -sa base.</p> - -<p>La prochaine visite de la reine d’Angleterre fut pour la Cour impériale -de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien -quelques égards pour l’empressement avec lequel elle avait reconnu le -coup d’État; pour la facilité avec laquelle elle l’avait, la première de -tous les monarques d’Europe, félicité de son avènement en l’appelant -«mon frère»; pour s’être employée sincèrement à faire réussir des -projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie de Vasa, -petite-fille de la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de -la branche légitime, d’abord; puis avec la princesse Adélaïde de -Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigué de voir son alliance -rejetée de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues sur<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255"></a>{255}</span> Eugénie -de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria.</p> - -<p>Cependant, la question d’Orient était revenue sur le tapis. Les flottes -anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les -eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la -Russie.</p> - -<p>Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son -plus cher confident, qu’elle va avoir à souffrir d’une longue absence du -prince Albert, lequel se propose de rendre prochainement visite à -l’empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quitte Osborne pour -aller assister à une revue de 100.000 hommes au camp de Boulogne, situé -entre Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui -lui ont été rendus comme au représentant de la reine d’Angleterre.</p> - -<p>Cette visite ne devait être que la préparation d’une autre plus longue -et plus solennelle de la reine d’Angleterre à Paris. Le 16 avril de -l’année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants et -débarquait à Douvres avec l’impératrice à son bras, sur le quai de -l’Amirauté, au bruit des salves d’artillerie qui fêtaient sa bienvenue. -Il était reçu à Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria -elle-même eut de la peine à croire. A Windsor, elle le recevait avec -aménité, faisait fête à la «gentille et jolie impératrice toute -nerveuse», leur réservait les mêmes appartements qu’à Louis-Philippe et -à l’empereur Nicolas de Russie, devenu l’ennemi commun, donnait un bal -en leur honneur dans la salle de Waterloo, conférait l’ordre de la -Jarretière à Napoléon, lui passait le grand-cordon sur l’épaule, tandis -que le prince Albert lui attachait la Jarretière<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256"></a>{256}</span> au-dessus du mollet -droit, et s’entendait dire par l’empereur, en quittant la salle à son -bras: «Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à -son pays», «paroles qui promettent, écrivait la reine, de la part d’un -homme tel que lui, peu prodigue de paroles et ferme dans ses desseins».</p> - -<p>L’heure des adieux venue, l’empereur dit à la reine: «J’attends donc -votre visite à Paris cet été.—Oui, répond Victoria, si mes devoirs -publics ne m’en empêchent, comptez sur moi.» On avait pris des -résolutions pour obtenir des succès en Crimée et dans l’intervalle -rendre la guerre populaire en France.</p> - -<p>Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la -princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et -le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils -arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la -Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque -le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté, -lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La -reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de -gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une -garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis -qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis, -la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de -Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la -garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la -nuit commençait à tomber et le coup<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257"></a>{257}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 535px;"> -<a href="images/ill_p263_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p263_sml.jpg" width="535" height="354" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Les enfants de la Reine.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258"></a>{258}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259"></a>{259}</span> </p> - -<p class="nind">d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut -allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que -sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut -«splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit -de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée; -tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a -disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un -officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale, -devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la -plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très -simplement servie; mais «tout y était si exquis!»</p> - -<p>Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux -Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux -Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux -Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le -mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une -invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le -jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir, -il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à -l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de -Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de -son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas -à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance.</p> - -<p>Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine -assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royal<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260"></a>{260}</span> fut dansé par la -reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince -Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince -Aldebert de Bavière et M<sup>lle</sup> Haussmann, fille du préfet de la Seine. -La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une -nuits».</p> - -<p>Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie -et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au -Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de -l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était -assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. -La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut -émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal: -«Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe -que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.»</p> - -<p>Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter -l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon I<sup>er</sup>. -L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau -et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de -velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage -qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la -coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive. -Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon -III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre, -moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si -vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, qui<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261"></a>{261}</span> porte son nom, -est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue -le <i>God save the Queen</i>.»</p> - -<p>Le samedi, l’empereur donna une chasse en l’honneur de la reine dans la -forêt de Saint-Germain. Le soir, il y eut grand bal au palais de -Versailles.</p> - -<p>L’empereur rencontra l’impératrice au haut du grand escalier et lui dit: -«Comme tu es belle»; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait: -«De fait, elle avait l’air d’une reine de conte de fée.» C’est à ce bal -que le comte de Bismarck se fit présenter à Victoria.</p> - -<p>La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la princesse royale -dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus -tard, la couronne d’empereur d’Allemagne, après que son mari aurait aidé -à vaincre la France dans une guerre terrible.</p> - -<p>Le lendemain, dimanche 26, était le jour anniversaire du prince. On le -célébra dans l’intimité. La reine conseilla à l’empereur de ne pas -persécuter la famille d’Orléans et lui expliqua très franchement la -nature de ses relations avec la dynastie déchue.</p> - -<p>Le lendemain, on reprit, accompagné par l’empereur, le chemin de -Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara -adorer Paris,—l’amour de la capitale lui est venu, on le voit, de bonne -heure. La reine visita les camps d’Hensault et d’Ambleteuse. Enfin elle -s’embarqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l’empereur -lui cria du quai, en la saluant: «Adieu, madame, au revoir!» Elle -répondit très gracieusement: «Je l’espère bien», et bientôt les deux -souverains se perdirent de vue. La reine partit enthousiasmée de<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262"></a>{262}</span> -l’empereur qu’elle dit «doux, bon et simple». Elle avait en lui une -«confiance sans réserve». Le prince Albert ne partagea pas -l’enthousiasme de la reine: il considéra Napoléon III comme un -politicien d’occasion, tremblant toujours devant quelque complot.</p> - -<p>Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et -demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la -Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures furent froidement -accueillies. Il s’en retourna incompris et l’alliance anglaise entra -dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés -danubiennes ne fit qu’augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine -à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu’elle -acceptât. On espéra que son amitié parviendrait à détendre la situation. -Le 4 août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après -une traversée assez agitée. L’empereur et l’impératrice vinrent la -saluer sur le yacht royal, à huit heures, sans aucune suite.</p> - -<p>Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains. -L’empereur et l’impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque -éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son -yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de la -<i>Bretagne</i>. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L’empereur -porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre: -«J’étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café». Après -quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche. -Un magnifique feu d’artifice termina la journée.<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263"></a>{263}</span> Ce fut la dernière -entrevue de Napoléon III et de la reine avant l’exil de Chislehurst.</p> - -<p>Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux accomplir une -promesse de visite au prince et à la princesse Frédéric, visite de -famille, qui s’acheva le 28 du même mois.</p> - -<p>Ce furent ses deux derniers voyages avant qu’elle eût la douleur de -perdre sa mère et son époux. Elle s’embarqua le 1<sup>er</sup> septembre 1862, à -Woolwich, pour se rendre à Bruxelles et faire la connaissance de la -princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince -de Galles. De là, elle gagna l’Allemagne et séjourna au château de -Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu’un château à -proprement parler; mais ce voyage n’eut aucun caractère politique.</p> - -<p>Au printemps de 1879,—la guerre et la chute de l’empire étaient depuis -longtemps des faits accomplis—la reine alla se reposer des fatigues du -mariage de son fils, le duc de Connaught, avec la princesse -Louise-Marguerite de Prusse, dans le nord de l’Italie. Elle passa par -Paris en vêtement de grand deuil et fit un court séjour à l’ambassade -d’Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M. -Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle -arriva à Modane et continua son voyage jusqu’à Turin et Baveno ou le lac -Majeur, sous le pseudonyme de comtesse de Balmoral. Le prince Amédée -vint la saluer au nom du roi et de la reine d’Italie. Elle habita à -Baveno la villa Clara.</p> - -<p>Le 18 avril, elle se rencontra dans une station de chemin de fer entre -Rome et Monza avec le roi, la reine et la Cour,<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264"></a>{264}</span> qui se rendaient en -villégiature. La reine accepta de déjeuner à Monza, après quoi elle -rentra à Baveno. A son retour, elle passa de nouveau par Paris où elle -s’arrêta à l’ambassade, installée dans l’hôtel de l’ancienne princesse -Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon I<sup>er</sup>, et regagna Windsor Castle.</p> - -<p>Depuis cette époque, la reine fait un séjour d’un mois chaque année, au -printemps, sur la côte méridionale de France ou dans quelque station -italienne.</p> - -<p>Après la mort du duc d’Albany,—car la reine perdit les siens coup sur -coup—le mariage de sa petite-fille la princesse Victoria de Hesse avec -le prince Louis de Battenberg l’attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de -vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce -voyage dura d’ailleurs quelques jours seulement.</p> - -<p>L’année suivante, elle passa quelques semaines à Aix-les-Bains et s’en -retourna par Darmstadt; un an après elle se rendit directement par mer -de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la -même suite d’appartements à la villa Mottet. Avec une permission -spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne -doit pénétrer; l’année d’après, elle choisit Biarritz et visita la reine -régente et le petit roi d’Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la -ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au -climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d’accomplir -sa tâche. Les catholiques d’Angleterre voient dans cette émigration, au -printemps de chaque année, à l’époque de la semaine sainte, un retour -des souverains du<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265"></a>{265}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 532px;"> -<a href="images/ill_p271_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p271_sml.jpg" width="532" height="353" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Osborne.—Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la -Reine.</p> - -</div> - -<p class="sml"> -Phot. H. N. King.<br /> -</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266"></a>{266}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267"></a>{267}</span> </p> - -<p>Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est -beaucoup plus profane: les médecins de la reine redoutent pour ses -poumons devenus délicats l’humidité du climat britannique, à cette -époque de l’année.</p> - -<p>On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru -d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre -du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et -séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons -qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait -d’être attaqué dans le <i>Times</i>: «Notre presse est libre, en Angleterre, -dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre -l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir -rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela -n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans -l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su -éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette -fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a -même encouragé les lâches agressions,—lâches parce qu’il croyait les -diriger contre des faibles—de son ministre des colonies, Mr. J. -Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la -rapacité menacent de coûter si cher à son pays.<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268"></a>{268}</span></p> - -<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br /> -<small>Jubilés d’or et de diamant.</small></h2> - -<div class="blockquot"><p>Cinquante ans de règne.—L’Inde célèbre le jubilé de sa -Kaiseri-hind.—Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.—La -province veut en être.—Du jubilé, on en a mis partout.—Onze -heures sonnant.—Les princes indiens et leurs diamants.—Le cortège -royal.—Le succès du futur empereur Frédéric.—Sur la chaise -d’Édouard le Confesseur.—La musique de l’absent.—Les sanglots de -la reine.—Garden-party et banquet.—L’Irlande s’insurge.—La pose -de la première pierre de l’Imperial Institute.—Soixante ans de -règne.—Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.</p></div> - -<p>L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les -fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire -britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les -réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind, -comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion -solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux -prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas -payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité -coûte vingt-cinq millions à la colonie.<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269"></a>{269}</span></p> - -<p>En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle -du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, -qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour -de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations -de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu -s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et -ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre -millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un -faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch -Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes -indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la -nation anglaise.</p> - -<p>Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est -livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se -transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de -Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger -du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se -dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture -Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de -monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande -partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des -innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit -passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le -regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent -éclairées jusqu’au lever du jour.<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270"></a>{270}</span></p> - -<p>Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore -et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du -grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une -place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de -toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au -jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend -et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne -jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de -la province des tarifs jubiléens.</p> - -<p>Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance -pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le -sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général.</p> - -<p>L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique -seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et -froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de -matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir, -qu’il recèle la plus grande activité.</p> - -<p>Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et -les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent -et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs -magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les -princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés -de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de -gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de -Siam, la reine d’Hawaï, les<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271"></a>{271}</span> rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le -prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les -souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose -de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le -prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur -Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est -l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc -de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent: -il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et -gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils: -les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le -peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de -Prusse.</p> - -<p>Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la -reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches -espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la -Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises -sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.</p> - -<p>Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.</p> - -<p>Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On -lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de -roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est -radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein -d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics -prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du -cortège. Le futur empereur Frédéric,<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272"></a>{272}</span> qui est décidément plus populaire -en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son -uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté.</p> - -<p>L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du -couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux -députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni, -toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont -représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres -en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés -militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.</p> - -<p>La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est -assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge.</p> - -<p>Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient -différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir -s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il -en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets -pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue -étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une -grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels -regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses -yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont -des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y -apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su -s’acquitter de son rôle difficile.</p> - -<p>Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273"></a>{273}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 354px;"> -<a href="images/ill_p279_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p279_sml.jpg" width="354" height="509" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine en selle sur «Jessie».</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274"></a>{274}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275"></a>{275}</span> </p> - -<p class="nind">toute la musique jouée pendant le service est de la composition de son -époux regretté. A la bénédiction, Victoria essaye de se mettre à genoux -sur le prie-dieu qu’elle a devant elle; mais son émotion est à son -comble et elle retombe en sanglotant sur son trône, la tête cachée dans -les mains.</p> - -<p>La fête religieuse a pris fin. Les princes, le prince de Galles en tête, -viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser -cérémonieusement la main; mais c’en est fait de l’étiquette. Après un si -long et si glorieux règne, elle a bien le droit de se montrer mère et -grand’mère, même sur le trône d’Édouard le Confesseur, et elle prend -l’un après l’autre les membres de la famille royale et les embrasse -affectueusement. Les voilà vivants, ses cinquante ans de royauté qu’elle -célèbre, la plus grande partie de sa vie, avec ses joies et ses -douleurs!</p> - -<p>Lorsqu’elle a embrassé toute sa famille, la reine, se tournant vers ses -hôtes étrangers, leur fait une profonde révérence et quitte l’abbaye aux -harmonies de la Marche des Prêtres de l’Athalie de Lulli.</p> - -<p>La procession royale, dans le même ordre, regagne Buckingham Palace, où -la reine demande à luncher seule et à se reposer quelques heures des -émotions de la matinée. L’après-midi, elle offre un garden-party dans -les jardins du Palais. Près de la tente royale, se tiennent des joueurs -de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de -quatre-vingts couverts réunit autour de Sa Majesté les princes anglais -et étrangers, auxquels se sont joints le duc d’Aoste, représentant le -roi et la reine d’Italie, l’infant Antonio et l’infante Eulalie<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276"></a>{276}</span> -d’Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark.</p> - -<p>Londres est de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les -villes du Royaume-Uni. Seule, l’Irlande, la douloureuse Irlande, où le -long règne de Victoria n’aura pas réussi à lasser de tenaces espérances, -jette une note discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit -réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques -d’hostilité. A l’étranger, partout où il existe une colonie d’Anglais, -le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à -l’initiative de M. Lawson, directeur du <i>Daily Telegraph</i>, réunit 30,000 -enfants de Londres à Hyde-Park.</p> - -<p>A l’occasion de son jubilé d’or, la reine créa huit pairs d’Angleterre, -treize baronnets et trente-trois chevaliers.</p> - -<p>Le 24, il y eut grand bal à Buckingham Palace et le 4 juillet, pour -clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine -scella la première pierre de l’Imperial Institute, élevé par -souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir -uniquement au développement des questions coloniales. Cette cérémonie de -fondation d’un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne -la véritable note de ce glorieux cinquantenaire.</p> - -<p>De tout ce qui a passé devant les yeux du peuple ébloui, une image s’est -surtout imprimée dans le souvenir du peuple: celle des princes indiens -et des délégués des colonies; l’air qu’il a retenu, c’est le <i>Rule, -Britannia! Impose ta loi au monde, Grande-Bretagne!</i> qu’attaqua -l’orchestre à la sortie de la reine-impératrice de l’inauguration de<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277"></a>{277}</span> -l’Imperial-Institute et qu’inconsciemment il substitue souvent à l’hymne -national <i>God save the Queen</i>. Cette image et ce refrain hypnotisent la -nation anglaise depuis le jubilé de 1887, au point que tous les -politiciens à pile ou face, sans conviction profonde, qui cherchent -l’inspiration de leur politique dans la popularité, comme ce pantin au -cœur léger de Chamberlain, ne voient plus d’avenir que dans la flatterie -des sentiments impérialistes. On s’explique ainsi la révoltante impudeur -de la diplomatie anglaise dans ses démêlés avec les républiques sœurs du -sud de l’Afrique, qui aboutit à cette guerre, savamment ourdie par la -rapacité anglaise, et d’où l’Angleterre ne peut sortir, même -victorieuse, que très affaiblie et pour longtemps anémiée. L’Angleterre -vaincue, car il n’est pas sûr qu’elle arrive à briser la résistance de -ces superbes burghers qu’admire le monde entier, la guerre sud-africaine -sera le commencement de la désagrégation de cet immense empire colonial -sur lequel le soleil ne demandera alors qu’à se coucher. Ce serait là -une triste conséquence d’une fausse interprétation donnée à cette fête -de famille que devait rester le jubilé de 1889.</p> - -<p>Avant Victoria, la nation anglaise avait par trois fois célébré le -jubilé d’or de son souverain. L’histoire a gardé la mémoire des -cinquantenaires d’Henri III, d’Édouard III et de Georges III, le nombre -trois porte bonheur dans les dynasties anglaises. Cependant, aucun de -ces trois règnes ne représenta pour la nation une ère de prospérité -comparable à celle des cinquante premières années du règne de la reine -actuelle.</p> - -<p>Une seule fois avant Victoria, un souverain anglais célébra<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278"></a>{278}</span> son jubilé -de diamant: ce fut son grand-père, l’infortuné Georges III, dont la -raison sombra sous le poids de chagrins domestiques au bout de soixante -ans de règne et à qui la nation dut donner une régence. Le règne de -Victoria est donc le plus long règne d’Angleterre et, dans neuf ans, si -elle vit et est encore sur le trône, elle aura régné aussi longtemps que -Louis XIV. En juin 1897, de splendides fêtes furent données à l’occasion -de son jubilé de diamant, qui fut célébré dans un service d’actions de -grâces, comme le jubilé d’or, dans l’abbaye de Westminster. Le -cérémonial fut à peu près le même et le concours du peuple au moins -aussi imposant. Quelques figures, et non des moins sympathiques du -cortège, avaient disparu, notamment le beau Frédéric III, si admiré en -1887 et si près du trône et du tombeau. Naturellement, le jubilé de -diamant, à l’occasion duquel le Gouvernement s’est ingénié à exhiber -toute une mise en scène coloniale, n’a fait que développer les -sentiments impérialistes de la nation. Il semble bien qu’on y ait encore -plus chanté le <i>Rule, Britannia</i> et un peu moins le <i>God save the -Queen</i>.<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279"></a>{279}</span></p> - -<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br /> -<small>Le Règne de Victoria.</small></h2> - -<p>Les grands événements et les grandes crises qui surviennent dans -l’histoire des peuples ont cet immense avantage de les faire se -recueillir et mesurer l’étape parcourue dans la voie du progrès. Des -quatre monarques anglais, dont la nation a célébré le cinquantenaire, -seule, Victoria résumait une époque vraiment glorieuse. Henri III -n’avait en effet à son actif que la fondation du régime parlementaire; -Édouard III, qui eut un règne brillant au début, avait connu les -désastres à la fin; quant à Georges III, il avait perdu tout un -continent, où la nation avait déversé le plus pur de son activité.</p> - -<p>Au contraire, le règne de Victoria résumait, à l’époque du jubilé, toute -une époque de gloire et de prospérité et c’est pourquoi l’âme de la -nation, s’aimant et s’admirant dans la reine, qui représente par ses -aïeux l’histoire de son passé, et incarne la notion de la solidarité -britannique, vibra tout entière à la manifestation de cette gloire qui<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280"></a>{280}</span> -était la sienne, de cette puissance qui aiguisait en lui le sentiment de -sa propre force.</p> - -<p>Il n’y a rien que de louable dans l’ivresse d’un peuple qui s’offre -ainsi la revue de sa récente histoire, à la condition qu’il ne laisse -pas le calme sentiment de sa supériorité dégénérer en fierté chauvine et -agressive. Ce danger, la nation anglaise ne sut pas l’éviter, car, moins -de trois ans plus tard, nous pouvons, aux folies que lui fait faire sa -furie impérialiste, constater les ravages qu’a exercés le jingoïsme dans -l’âme nationale.</p> - -<p>Ce long règne de Victoria, qui nous paraissait, il y a trois ans, devoir -entrer dans le domaine de l’histoire dans tout l’éclat de la gloire, -comme, à la fin d’un beau jour, on voit descendre le soleil radieux -derrière l’horizon des mers, s’obscurcit d’un nuage épais, plein de -menaces.</p> - -<p>Ce règne pourtant a été grand. En 1837, à ses débuts, le régime -parlementaire existait solide, inébranlable. De 1783 à 1830, il avait eu -de bien beaux jours, ses plus beaux peut-être, avec les Pitt, les Fox, -les Burke, les Sheridan, les Grey, les Canning, les Brougham. A la -faveur des bienfaits de la Révolution française, les institutions -libérales s’étaient développées pacifiquement, sans précipitation, mais -aussi sans secousses. Il restait à ouvrir grandes les portes de la cité -politique à la démocratie et à arracher certaines prérogatives à une -aristocratie qui, sous le fallacieux prétexte d’être le boulevard de la -Constitution, n’était réellement que la forteresse de ses propres -intérêts. Les nobles possédaient en effet les deux tiers du sol et, avec -les titres, avaient accaparé toutes les dignités de l’État. Pour enrayer -l’avènement des autres classes, qui<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281"></a>{281}</span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 354px;"> -<a href="images/ill_p287_lg.jpg"> -<img src="images/ill_p287_sml.jpg" width="354" height="481" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La Reine Victoria en 1899.</p></div> - -<p class="sml">Phot. Russell and sons.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282"></a>{282}</span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283"></a>{283}</span> </p> - -<p class="nind">eût été favorisé par le morcellement de la propriété foncière, ils -avaient racheté les biens des petits propriétaires ruraux. Il fallait -parer à l’orage démocratique qui ne pouvait manquer d’éclater. C’est ce -que comprirent les ministres de Victoria.</p> - -<p>En 1846, ils assurèrent le triomphe du Libre Echange, malgré la -vigoureuse opposition de la Chambre des lords, qui trouvaient dans les -tarifs des douanes la protection dont ils avaient besoin pour continuer -à vendre à hauts prix les produits de leurs terres au risque d’affamer -la population. Dès lors, l’émancipation économique de la nation, sa -prospérité et celle de ses colonies étaient assurées. En 1867, la -réforme électorale dans les bourgs préparait l’avènement de la -démocratie et l’extension de cette réforme aux comtés, en 1884, lui -mettait définitivement le pouvoir aux mains. L’évolution de la -Constitution a été ainsi naturelle. Telle qu’elle est actuellement, -cette Constitution est loin d’être parfaite: pour peu qu’on l’étudie, on -la trouve entachée d’hypocrisie. En effet, la démocratie, qui est -désormais inscrite dans les lois du pays, ne s’exerce pas de fait -librement; pour arriver à représenter une circonscription électorale, il -faut avoir des titres ou beaucoup d’argent; or ce n’est généralement pas -dans les nobles et les capitalistes que le peuple trouve des défenseurs -sincères de ses intérêts. La démocratie servie par une minorité de -pseudo-démocrates entravés à chaque pas par une Chambre des lords -obstinée dans ses préjugés, telle est la situation politique actuelle. -Elle suffit à expliquer la société anglaise, faite de contrastes -décevants, d’idées ultra-modernes et de préjugés démodés; de progrès -matériels incomparables et<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284"></a>{284}</span> de résistances acharnées. C’est ce qui fait -qu’entre notre démocratie française et la démocratie anglaise il y a un -monde, comme entre les deux sociétés, et que c’est encore la mer, qui, -en dépit des apparences, nous divise le moins.</p> - -<p>N’empêche que la Constitution, telle qu’elle est, a déjà rendu des -services immenses à la cause nationale, que c’est à la faveur de ses -lois que la population britannique a doublé et qu’elle a débordé sur -toutes les colonies de l’Empire: l’Australie, le Canada, l’Inde, -l’Afrique du Sud, qu’elle a fécondées de son initiative et de sa -dévorante activité. Avant Victoria, le domaine impérial du Royaume-Uni -était déjà énorme; l’Afrique à part, il était le même qu’aujourd’hui, -mais il était peu connu, peu peuplé; son loyalisme était des plus -douteux. Aucune colonie ne se suffisait à elle-même; on n’avait pas -encore trouvé la formule idéale du <i>self-government</i>; les idées qui -avaient cours étaient celles de la vieille école; penseurs, -administrateurs, hommes d’État, politiciens, à quelque parti qu’ils -appartinssent, Cornwall-Lewis, Cobden, sir Robert Peel, John Bright, -etc., tous étaient persuadés que les colonies ne pouvaient avoir qu’un -temps, que toutes étaient appelées à se séparer de la mère-patrie, comme -les États-Unis d’Amérique, une fois suffisamment puissantes et prospères -pour secouer le joug. L’idée de l’Empire uni et indivisible était mise -au rang des utopies politiques, que toutes les conditions économiques -seraient impuissantes à réaliser. Les idées ont bien changé au cours du -règne de Victoria et la théorie du self-government, qui a commencé à -être appliquée au Canada, semble devoir donner raison à la conception -moderne de l’impérialisme. Par quelle erreur<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285"></a>{285}</span> l’Irlande, la bonne -Irlande, a-t-elle été rayée du programme des réformateurs? Comment se -fait-il que le <i>home-rule</i> n’ait pu passer dans un pays si imbu des -principes de l’autonomie? Comment n’a-t-on pas été frappé de ce fait -que, sous le même règne qui a vu le Royaume-Uni et ses colonies se -développer et prospérer, seule l’Irlande a eu sa population décimée par -la famine et par l’expatriation? C’est l’erreur et ce sera la tache -indélébile de ce long règne.</p> - -<p>L’expansion territoriale sous Victoria a eu pour théâtre principal -l’Afrique. Aujourd’hui l’Union Jack flotte du Cap au Zambèze et, à -l’exception des territoires des républiques qui luttent actuellement -pour leur indépendance, tout le sud de l’Afrique est soumis à la loi -anglaise. De Zanzibar à l’Ouganda et aux sources du Nil s’étend -l’Afrique orientale britannique. Enfin Victoria règne sur un vaste -domaine dans le bassin du Niger et l’Afrique occidentale. On sait que le -rêve d’un de ses sujets, Mr Cecil Rhodes, est de mettre en communication -le Cap avec le Caire.</p> - -<p>Mais ce n’est pas seulement en territoire qu’a grandi le domaine -impérial du Royaume-Uni; c’est surtout par le développement de son -commerce interne, par l’envoi des productions nouvelles de ses climats -lointains, qui a fait du Royaume-Uni le grand entrepôt de l’univers.</p> - -<p>Au grand entrepôt du monde entier, il a fallu peu à peu une marine -marchande colossale, des chemins de fer, un marché, une poste rapide, -une presse, le télégraphe, le téléphone, des câbles sous-marins, l’union -des capitaux, les compagnies à responsabilité limitée, les banques. -L’industrie<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286"></a>{286}</span> nationale a été à la hauteur de sa tâche et a fait face à -tout. Dans toutes les branches de l’activité humaine, on a réalisé des -prodiges; l’agriculture seule a été abandonnée, livrée qu’elle était par -le libre-échange à la concurrence effrénée des terres vierges du domaine -impérial.</p> - -<p>L’essor de l’industrie a entraîné l’élévation des salaires et le -libre-échange, la diminution des objets de première nécessité: ce double -bienfait devait avoir pour conséquence fatale l’ascension des classes -laborieuses par le droit de suffrage. Le droit de suffrage a donné -naissance au trade-unionisme, puis au néo-trade-unionisme qui devait -englober l’armée des manouvriers, et, de l’entente des deux -trade-unionismes, est sorti le socialisme, qui a envoyé des députés -ouvriers à la Chambre des communes. Toutefois ce socialisme ne connaîtra -pas les excès: l’anarchie ne fera pas d’adeptes en Angleterre. Les -grands syndicats ouvriers poursuivront légalement la réalisation des -réformes sociales et l’abrogation des lois oppressives.</p> - -<p>Lorsqu’on s’est rendu compte que l’ère de prospérité qu’a été pour le -Royaume-Uni le règne de Victoria, a dépendu entièrement du développement -de son empire colonial, on comprend que, chez nos voisins, ce soit la -politique coloniale qui inspire toute la politique étrangère.</p> - -<p>Un dernier mot sur la question économique: dans l’espace de ces vingt -dernières années, l’Angleterre a amorti cinq milliards de sa dette. Il -est vrai qu’elle n’a entretenu d’armée que le strict nécessaire pour la -garde de ses colonies. Le désarroi militaire dans lequel l’a surprise -l’ultimatum des Boers a suffisamment démontré qu’elle ne saurait -prétendre à garder plus longtemps de si vastes territoires<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287"></a>{287}</span> sans une -armée régulière puissante et bien entraînée. Il faut s’attendre à de -profondes réformes de ce côté. Un des privilèges arrachés sous ce règne -à la noblesse, a été l’abolition de l’achat des grades dans l’armée: -c’était le commencement d’une réorganisation militaire qui s’est arrêtée -en route. Bon gré, mal gré, la guerre du Transvaal la remet à l’ordre du -jour.</p> - -<p>Nous ne dirons qu’un mot de la marine anglaise qui, malgré les progrès -de la vapeur et de la construction navale militaire, qui l’ont obligée à -des sacrifices énormes, a gardé son avance sur toutes les marines du -monde. Il semble toutefois que l’attitude cassante de l’Angleterre -vis-à-vis de la France dans la petite affaire de Fachoda, aura eu pour -effet de pousser les nations continentales à faire de grandes dépenses -en défense navale et en construction de navires.</p> - -<p>Le développement intellectuel aura été énorme au cours de ces -soixante-trois ans et l’éducation physique et morale du peuple aura fait -de très grands progrès. Par suite, les institutions de bienfaisance, -tels que les hospices de vieillards, les maisons de retraite, les -hôpitaux, les maisons hospitalières se sont multipliés.</p> - -<p>En matière religieuse, l’ère de Victoria n’aura pas été indifférente, -comme en témoignent les nombreuses sectes qui ont été successivement -fondées. Toutefois, l’anglo-catholicisme, incarné dans Newman et suscité -dans le mouvement d’Oxford, semble avoir eu une grande influence sur les -croyances de la nation.</p> - -<p>La littérature et les sciences ont aussi connu sous ce règne leur plus -belle floraison: le roman a atteint l’apogée<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288"></a>{288}</span> avec Dickens, Thackeray, -Bulwer Lytton, George Elliot, Bronte, M<sup>me</sup> Gaskell, George Meredith, -Thomas Hardy; la poésie s’est élevée aux plus hautes régions de l’idéal -avec Woodsworth, Southey, Browning, Tennyson, Mathew Arnold, Rosetti, -William Morris et Swinburne, pour ne pas parler des poètes secondaires -d’une réelle envolée. Macaulay, Grote, Freeman, Lecky, Gardiner, -Theodore Martin forment une illustre pléiade d’historiens de talent; -Stuart Mill, Baine et Spencer, un trio de philosophes d’envergure; -Darwin, Faraday, Maxwell, Stewart, un quatuor de savants émérites; -Ruskin, Hunt, Everett Millais, Rossetti, Watts, Landseer, Green et -Scott, un groupe d’artistes, dont leur pays peut se montrer justement -fier.</p> - -<p>Le foyer n’est pas une pierre, dit un proverbe indien, mais une femme. -On est tenté de l’appliquer à la vieille reine qui a, pendant plus de -soixante ans, présidé au foyer britannique, d’où est plus d’une fois -parti le progrès, pour rayonner sur le monde entier. Elle a été le -centre, le cœur de la nation; vers elle ont convergé tous les efforts de -son peuple, répandu sous toutes les latitudes, et c’est de ces efforts -épars qu’est faite sa gloire universelle. Voilà pourquoi la reine est -sacrée pour tous les Anglais; toucher à leur reine, c’est toucher à la -gloire de leur nation; leur reine, c’est leur patrie et c’est pour leur -patrie qu’ils prient, lorsqu’ils chantent le <i>God save the Queen</i>.<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289"></a>{289}</span></p> - -<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><th><a href="#I">I<br /> -Du berceau au trône.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Jolie fleur de mai.—Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.—Ni -un nom ni l’autre, Victoria.—Claremont.—L’orpheline de -Sydmouth.—La Cour de poupées de la princesse Drina.—Poupées -vivantes.—150.000 francs à dépenser par an à six ans.—Rayons -et ombres.—L’écolière.—Un instrument de torture sous clé.—Fini -de rire.—Bal d’enfants à la Cour.—La Tour d’Angleterre.—Confirmation.—Petite -marraine d’un grand port.—Majeure.—Le -sommeil d’une reine appartient à l’État.—La reine et son -premier ministre.—Premier conseil privé.—Dans la cour de -Saint-James Palace.—Les ancêtres de la reine. </td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#II">II<br /> -Apprentissage de reine.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Bon terrain de culture.—L’âme de la nation.—L’influence de Lord -Melbourne.—Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.—Au -tour d’un autre.—Constitution hypocrite.—De l’air.—L’affaire -des Dames de la chambre à coucher.—Une reine à la tâche.—Ça -ne vaut pas la mort d’un homme.—Gigot haricots.—Do... -do... ré... si..... do ré...—Un drawing-room, baisera, baisera pas.—Mistress -Langtry redresse ses plumes.—Tendons les reins.<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290"></a>{290}</span>—Plus -besoin de dollars.—Les singeries du Black Rod.—Retenez -vos numéros.—L’or et les lords.—Reine ou femme? -Femme.—Un monarque sans Cour est un meuble inutile.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_030">30</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#III">III<br /> -Sur la chaise d’Édouard le Confesseur.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">70.000 livres sterling à dépenser.—Les pieds humides.—De Buckingham -Palace à Westminster Abbey en passant par Whitehall.—Hipp! -hipp! hourrah!—Le passé et l’avenir.—La chaise -d’Édouard le Confesseur.—L’oreiller de Jacob.—Les diamants -d’Esterhazy.—Soult et Wellington.—Le rite veut que le contenant -soit plus petit que le contenu.—Tous coiffés.—Aux uns la -joue, aux autres la main.—Médailles à la volée.—Dash aboie.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_054">54</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#IV">IV<br /> -La Maison de la Reine.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de la -reine.—L’incohérence de la Tour de Babel.—L’aventure d’un -ministre français très pressé.—Les emplois à la Cour et les -sinécures.—Les écuries de Pimlico.—Gants à six boutons.—Victoria -ne sait pas s’habiller.—C’est à qui ne veut pas de -cadeaux.—Ce que coûtent à l’État les révérences du Black Rod -et les dithyrambes du poète-lauréat.—L’ordre de préséance.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_064">64</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#V">V<br /> -La Cour de Saint-James.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Le vieux Saint-James.—Les merry wives of Windsor.—L’assainissement.—Les -Mémoires d’un vieil Anglais parisiennant.—Reine -et Empereur.—Le thé sous la feuillée.—A la table royale.—Les -Veomen de la Garde du corps.—La partie de whist.—Le -coriza de la comtesse de Bunsen.—Les petits cheveux de la -princesse de Galles.—Les divorcées.—L’oreiller de peau du -vieux duc de Cambridge.—No smoking.—Le mot de Napoléon -III.—La loi des contrastes.<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291"></a>{291}</span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_077">77</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#VI">VI<br /> -A la conquête d’une autre couronne.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cabourg-Gotha.—Premier -voyage du prince Albert en Angleterre.—Le manuscrit -de Voltaire et la rose des Alpes.—Deuxième voyage.—La reine -arrête son choix.—Déclaration à l’Anglaise.—Le doigt du vieux -Léopold et de son <i>alter ego</i> le baron de Stockmar.—La situation -du prince Albert discutée à la Chambre des lords.—Un -mari aux enchères.—Les délégués de la nation anglaise à Gotha.—Douloureuse -séparation.—Mal de mer.—L’arrivée à Buckingham -Palace.—Le serment luthérien.—La couronne de -myrthes.—Noce et lune de miel.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_094">94</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#VII">VII<br /> -Les palais de la reine.</a></th></tr> - -<tr><td class="c">I.—BUCKINGHAM PALACE</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Histoire du palais.—La première tasse de thé bue en Angleterre.—Visite -à travers les salons.—Souvenirs et curiosités.—Superbe -collection artistique.—L’investiture de Napoléon III comme chevalier -de l’Ordre de la Jarretière.—Les mémoires tristes du -palais.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_108">108</a></td></tr> - -<tr><td class="c">II.—WINDSOR CASTLE</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Guillaume le Conquérant veut un château.—Édouard III a trouvé -un moyen de s’en construire un plus grand.—Le parc.—La terrasse.—La -forêt.—Les appartements privés de la reine.—Les -appartements d’apparat.—La salle de Waterloo.—Jean de -France et Louis-Philippe.—Les étendards de Crécy et de -Waterloo.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#VIII">VIII<br /> -Les Homes de la Reine.</a></th></tr> - -<tr><td class="c">I.—OSBORNE HOUSE</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Le manoir d’Eustache Mann.—Les attentions de l’époux et du -père la famille.—Le cottage suisse et ses neuf jardinets.—<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292"></a>{292}</span>A -la cuisine des princesses royales.—La chambre indienne.—Vertus -domestiques.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_132">132</a></td></tr> - -<tr><td class="c">II.—BALMORAL CASTLE</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Sur les bords de la Dee.—Magnifique panorama.—La vie dans -les montagnes.—Idylles et jours tragiques.—La dépêche du -Zululand.—Au milieu de ses souvenirs.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_133">133</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#IX">IX<br /> -La Reine Victoria épouse.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Épouse et camarade.—Attentions et prévenances.—En vedette.—Le -titre de roi-consort.—Dans le lac.—Dorlottée.—Tout -meurt avec lui.—Convois, statues, mémorials.—Dernier portrait.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#X">X<br /> -La Reine Victoria mère.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Les neuf enfants de la reine.—Leurs aptitudes diverses.—Tête -d’homme et cœur de femme.—Le sang anglais de Guillaume II.—Le -charpentier et le ménétrier de la Cour.—La future belle-mère -de Nicolas II de Russie.—Bois-sec.—L’élève de -Mrs Thornicroft.—Le tambour orageux.—Le prince savant.—La -petite vieille.—Principes d’éducation.—L’appréciation -d’un attaché à Osborne.—Les sports.—Mère éclairée.—Le -sacrifice de Benjamin.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_162">162</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XI">XI<br /> -La Reine Victoria et ses domestiques.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.—John Brown.—Sa -brutale franchise.—Le caractère.—La reine à l’enterrement -du père de Brown.—Brown la quitte.—La reine honore -en lui le modèle des serviteurs.<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293"></a>{293}</span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XII">XII<br /> -La Reine Victoria chez ses sujets.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Comment la reine s’invite chez les autres.—Partout maîtresse.—Coucher -de bonne heure.—Croquis et souvenirs.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_188">188</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XIII">XIII<br /> -Comment la Reine voyage.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Le train royal.—Sa composition.—Le jour d’un départ.—En -voiture, les voyageurs.—Voici la reine.—Partir.—La surveillance -de la voie.—De Portsmouth à Cowes par mer.—Un -voyage sur le Continent.—Jacquot à destination.—Coquetterie -patriotique de la reine des Mers.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_192">192</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XIV">XIV<br /> -La Reine Victoria et ses chiens.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">L’amour des bêtes.—La ménagerie royale.—La maternité à -Hampton Court.—On ne vieillit pas sous les harnais royaux.—Le -musée des chiens de Windsor Park.—La véranda de la -reine.—Thermes de chiens.—La liste des grands favoris.—On -ne passe pas, même au nom de la reine.—Schopenhauer a -raison.—Le proscrit de Mendelssohn.—Amour platonique.—Le -pauvre Sanger.—Empereur et Jacquot; grandeur et décadence.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XV">XV<br /> -La Reine Victoria propriétaire.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.—Les dettes du duc -de Kent.—Principales propriétés de Victoria.—Les bons conseils -de lord Sydney et de lord Cross.—La reine et ses -métayers.—Trop cher pour ses moyens.—Un autographe de la -reine aux enchères.—Prodigue ou avare de son effigie, suivant<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294"></a>{294}</span> -les cas.—Les fermes et leurs produits.—Les legs de ses admirateurs.—Son -portefeuille de mines d’or.—Fils prodigues.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XVI">XVI<br /> -La Reine Victoria artiste et écrivain.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Croquis et aquarelles.—La peinture à la Cour.—La copie de la -nature.—Tous modèles.—Victoria au piano.—Son chant.—Une -lettre de Mendelssohn.—Victoria écrivain.—Protectrice -des arts.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_223">223</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XVII">XVII<br /> -Attentats contre la Reine Victoria.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Les sept attentats contre la reine.—Oxford, Francis, Bean, -Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick -Maclean.—Un accident de voiture dans les Highlands.—Mot de -la reine.—Le naufrage de <i>Misletoe</i>.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_237">237</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XVIII">XVIII<br /> -Les voyages de la Reine.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Première visite de la reine au château d’Eu.—Les banquets champêtres -dans la forêt.—On reparle du Camp du Drap d’or.—L’équipage -se mutine.—Le mariage du duc de Montpensier.—Voyage -en Belgique.—Visite au roi de Prusse.—Lavage des -rues à l’eau de Cologne.—Le Rhin en feu.—Bonn.—Gotha.—Deuxième -visite à Eu.—L’Opéra-Comique en plein vent.—Revue -du camp de Boulogne.—Napoléon III et l’impératrice -Eugénie à Windsor.—La reine à Paris, Saint-Cloud et Versailles.—Bal -à l’Hôtel de Ville.—Bismark est présenté à la -reine.—La revue du Champ-de-Mars.—Devant le cercueil de -Napoléon I<sup>er</sup>.—Chasse en forêt de Saint-Germain.—Au revoir.—Visite -à Cherbourg.—A bord de la <i>Bretagne</i>.—A la Grande-Chartreuse.—La -reine ne veut plus venir en France.<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295"></a>{295}</span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_246">246</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XIX">XIX<br /> -Jubilés d’or et de diamant.</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Cinquante ans de règne.—L’Inde célèbre le jubile de sa Kaiseri-hind.—Le -plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.—La province -veut en être.—Du jubilé, on en a mis partout.—Onze -heures sonnant.—Les princes indiens et leurs diamants.—Le -cortège royal.—Le succès du futur empereur Frédéric.—Sur -la chaise d’Édouard le Confesseur.—La musique de l’absent.—Les -sanglots de la reine.—Garden-party et banquet.—L’Irlande -s’insurge.—La pose de la première pierre de l’Impérial -Institute.—Soixante ans de règne.—Le plus long règne de -l’histoire du Royaume-Uni.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_268">268</a></td></tr> - -<tr><th><a href="#XX">XX</a></th></tr> - -<tr><td valign="top" class="hang">Le Règne de Victoria.</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_279">279</a></td></tr> -</table> - -<p class="c">Paris.—Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi Cl. 197.3.1900.</p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Sorte de petite pyramide élevée en souvenir d’une personne -ou d’un événement de sa vie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Forêt de Saxe.</p></div> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La reine Victoria intime, by J. H. Aubry - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE VICTORIA INTIME *** - -***** This file should be named 55836-h.htm or 55836-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/8/3/55836/ - -Produced by Isabelle Kozsuch, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/55836-h/images/cover.jpg b/old/55836-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 58aac51..0000000 --- a/old/55836-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/55836-h/images/deco1.png b/old/55836-h/images/deco1.png Binary files differdeleted file mode 100644 index bfb4040..0000000 --- a/old/55836-h/images/deco1.png +++ /dev/null diff --git a/old/55836-h/images/deco2.png b/old/55836-h/images/deco2.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 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