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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: OEuvres complètes de Marmontel, tome 8 - Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou - -Author: Jean-François Marmontel - -Release Date: January 3, 2020 [EBook #61088] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - - OEUVRES - COMPLÈTES - DE MARMONTEL. - - TOME VIII. - - _LES INCAS_, - OU - _LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PÉROU_. - - Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant - tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience - tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les - hommes par une douce persuasion. - - (FÉNELON, _Direction pour la conscience d'un Roi_.) - - - - - DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, - IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE, - RUE JACOB, Nº 24. - - - - - OEUVRES - COMPLÈTES - DE MARMONTEL, - DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. - - NOUVELLE ÉDITION - ORNÉE DE TRENTE-HUIT GRAVURES. - - TOME VIII. - - [F D] - - A PARIS, - CHEZ VERDIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. - QUAI DES AUGUSTINS, Nº 25. - - 1819. - - - - -AU ROI DE SUÈDE. - - -SIRE, - -Cet hommage de la reconnaissance ne sera point souillé par l'adulation. -C'est à la Suède, heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa liberté, à -la Suède, où règne à-présent la tranquillité, la concorde, la douce -autorité des lois, à la place des factions et des troubles de -l'anarchie; c'est à ce peuple trop long-temps divisé par des intérêts -étrangers, et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni, rendu à -lui-même, enfin délivré des entraves qui retenaient captives sa force et -sa vertu, c'est à lui, SIRE, à vous louer. - -J'espère bien consigner dans les fastes de vos augustes alliés cette -grande et première époque du règne de VOTRE MAJESTÉ, cette révolution si -évidemment nécessaire au bonheur de vos États, SIRE, puisqu'elle s'est -faite sans violence d'un côté, et sans résistance de l'autre. Mais ce -témoignage, que je rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la Suède, ne -sera publié que lorsque je ne vivrai plus, et que la tombe, inaccessible -à l'espérance et à la crainte, garantira ma sincérité. - -Aujourd'hui, SIRE, c'est de ma propre gloire que je m'occupe, en -suppliant VOTRE MAJESTÉ de permettre que cet ouvrage paraisse au jour -sous ses auspices, comme un monument des bontés dont elle daigne -m'honorer. - -Que dis-je? Est-ce à moi, SIRE, est-ce à ma vaine gloire que je dois -penser dans ce moment? La moitié du globe opprimée, dévastée par le -fanatisme, est le tableau que je présente aux yeux de VOTRE MAJESTÉ; je -rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais faite au genre humain le -glaive des persécuteurs; je dénonce à la religion le plus grand crime -que le faux zèle ait jamais commis en son nom: puis-je ne pas m'oublier -moi-même? - -C'est l'humanité, SIRE, outragée et foulée aux pieds par son plus cruel -ennemi, que je mets aujourd'hui sous la protection d'un roi sensible et -juste, ou plutôt de tous les bons rois, de tous les rois qui vous -ressemblent. Les attentats du fanatisme ne sont pas de ceux qu'il suffit -de déférer à la rigueur des lois: car les lois ne sont plus quand le -fanatisme domine. Tous les autres crimes ont à redouter ou le châtiment -ou l'opprobre; les siens portent un caractère qui en impose à -l'autorité, à la force, à l'opinion: un saint respect les garantit trop -souvent de la peine, et toujours de la honte; leur atrocité même imprime -une religieuse terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils n'en sont -que plus révérés. Le fanatisme se regarde comme l'ange exterminateur. -Chargé des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni frein, ni loi, ni juge -sur la terre. Au trône il oppose l'autel, aux rois il parle au nom d'un -dieu, aux cris de la nature et de l'humanité il répond par des -anathèmes. Alors tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire est -muette. Tyran des ames et des esprits, il y étouffe le sentiment et la -lumière naturelle; il en chasse la honte, la pitié, le remords; plus -d'opprobre, plus de supplice capable de l'intimider: tout est pour lui -gloire et triomphe. Que lui opposer, même du haut du trône qu'il regarde -du haut des cieux? Peuples et rois, tout se confond devant celui qui ne -distingue parmi les hommes que ses esclaves et ses victimes. C'est -sur-tout aux rois qu'il s'adresse, soit pour en faire ses ministres, -soit pour en faire des exemples plus éclatants de ses fureurs: car ils -ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il est sacré pour eux. Aussi les -a-t-on vus cent fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer sa -rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer sa proie, et lui livrer des -millions d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel ennemi, SIRE, pour -les souverains, pour les pères des nations, qu'un monstre qui, jusques -dans leurs bras, déchire leurs enfants, sans qu'ils osent les lui -arracher! C'est donc aux rois à se liguer d'un bout du monde à l'autre, -pour l'étouffer dès sa naissance, ou plutôt avant sa naissance, avec la -superstition qui en est le germe et l'aliment. - -Vous êtes né, SIRE, pour donner de grands exemples à vos pareils; mais -peut-être ne serez-vous jamais plus utile et plus cher au monde, qu'en -invitant les rois à soutenir, d'une protection éclatante, les écrivains -qui prémunissent les générations futures contre les séductions et les -fureurs du fanatisme, et qui jettent dans les esprits cette lumière -vraiment céleste, ces grands principes d'humanité et de concorde -universelle, ces maximes enfin d'indulgence et d'amour, dont la -religion, ainsi que la nature, a fait l'abrégé de ses lois et l'essence -de sa morale. - - Je suis avec le plus profond respect, - SIRE, - DE VOTRE MAJESTÉ, - Le très-humble et très-obéissant serviteur, - MARMONTEL. - - - - -PRÉFACE. - - -Toutes les nations ont eu leurs brigands et leurs fanatiques, leurs -temps de barbarie, leurs accès de fureur. Les plus estimables sont -celles qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette sincérité, si digne -de leur caractère. - -Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant, de plus terrible, que -les malheurs du Nouveau-Monde dans le livre de Las-Casas[1]. Cet apôtre -de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a rendu célèbre sa sincérité -courageuse, compare les Indiens à des agneaux[2], et les Espagnols à des -tigres, à des loups dévorants, à des lions pressés d'une longue faim. -Tout ce qu'il dit dans son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de -Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands qu'il accusait. -Jamais on n'a blâmé son zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante -que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis par le prince, ni -avoués par la nation. - - [1] _La découverte des Indes Occidentales_, publiée en Espagne en - 1542, traduite en français, et imprimée à Paris, en 1687. - - [2] Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage. «Je - jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses lettres, je jure à votre - majesté qu'il n'y a pas au monde un peuple plus doux.» - -On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand, de Ximenès, de -Charles-Quint, fut constamment de ménager les Indiens: c'est ce -qu'attestent toutes les ordonnances, tous les réglements faits pour -eux[3]. - - [3] «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à Christophe - Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses, la liberté à un - grand nombre d'Indiens.» - - Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient séparés des - Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais sans rigueur; qu'on - en formerait plusieurs villages; qu'on assignerait à chaque famille - un héritage qu'elle cultiverait à son profit, en payant un tribut - équitablement imposé. - - Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes, qui se tint - à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara que les habitants du - Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on devait les traiter comme - tels. «Votre majesté, dit Las-Casas à Charles-Quint, ordonna encore - la même chose l'an 1523.» Même décision en 1529, d'après une - conférence et de longs débats dans le conseil. - -Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée en les publiant elle-même -et en les dévouant au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les mêmes -circonstances auraient trouvé des hommes capables des mêmes excès. - -Les peuples de la zone tempérée, transplantés entre les tropiques, ne -peuvent, sous un ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait -donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde, ou se borner à un -commerce paisible avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, de -travailler à la fouille des mines et à la culture des champs. - -Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une sagesse que les peuples -n'ont jamais eue, et que les rois ont rarement. Se borner à un libre -échange de secours mutuels eût été le plus juste: par de nouveaux -besoins et de nouveaux plaisirs, l'Indien serait devenu plus laborieux, -plus actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que n'a pu la violence. -Mais le fort, à l'égard du faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité -le blesse; il domine, il commande, il veut recevoir sans donner. Chacun, -en abordant aux Indes, était pressé de s'enrichir; et l'échange était un -moyen trop lent pour leur impatience. L'équité naturelle avait beau leur -crier: «Si vous ne pouvez pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre -sauvage les productions, les métaux, les richesses qu'elle renferme, -abandonnez-la; soyez pauvres, et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et -avares, ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe, des esclaves et -des trésors. Les Portugais avaient déja trouvé l'affreuse ressource des -nègres; les Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement -faibles, accoutumés à vivre de peu, sans désirs, presque sans besoins, -amollis dans l'oisiveté, regardaient comme intolérables les travaux -qu'on leur imposait; leur patience se lassait et s'épuisait avec leur -force; la fuite, leur seule défense, les dérobait à l'oppression; il -fallut donc les asservir. Voilà tout naturellement les premiers pas de -la tyrannie. - -Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec Christophe Colomb, étaient -la lie de la nation, le rebut de la populace[4]. La misère, l'avidité, -la dissolution, la débauche, un courage déterminé, mais sans frein comme -sans pudeur, mêlé d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère de -cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux et le nom d'un peuple -noble et généreux. A la tête de ces hommes perdus, marchaient des -volontaires sans discipline et sans moeurs, qui ne connaissaient -d'honneur que celui de la bravoure, de droit que celui de l'épée, -d'objet digne de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce fut à -ces hommes que l'amiral Colomb eut la malheureuse imprudence -d'abandonner les peuples qui se livraient à lui. - - [4] On y joignit les malfaiteurs. - -Les habitants de l'île Haïti[5] avaient reçu les Castillans comme des -dieux. Enchantés de les voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur -offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un respect qui tenait du -culte. Il dépendait des Castillans d'en être toujours adorés. Mais -Colomb voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne la nouvelle de -ses succès. Il partit[6], et laissa dans l'île, au milieu des Indiens, -une troupe de scélérats qui leur prirent de force leurs filles et leurs -femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par toute sorte d'indignités, leur -ayant donné le courage du désespoir, se firent massacrer. - - [5] L'île espagnole, ou Saint-Domingue. - - [6] Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon, qui s'était - détaché de lui avec son navire, n'allât le premier en Espagne porter - la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer l'honneur. - -Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle était juste; il aurait dû -la pardonner: il la vengea par une perfidie. Il tendit un piége au -cacique[7] qui avait délivré l'île de ces brigands, le fit prendre par -trahison, le fit embarquer pour l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais -une multitude d'hommes nus, sans discipline et sans armes, ne put tenir -contre des hommes vaillants, aguerris, bien armés: le plus grand nombre -des Insulaires fut égorgé, le reste prit la fuite, ou subit le joug des -vainqueurs. Ce fut là que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre -et dévorer les Indiens par des chiens affamés, qu'on exerçait à cette -chasse[8]. - - [7] Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était embarqué, et - cinq autres navires prêts à mettre à la voile, furent brisés et - engloutis par une horrible tempête, avant d'être sortis du port. - - [8] «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements, les - étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces après les avoir - terrassés.» (_Las-Casas._) Croirait-on que les historiens ont pris - plaisir à faire un magnifique éloge de l'un de ces chiens, appelé - _Bézerillo_, «lequel, pour sa férocité et sa sagacité singulière à - distinguer un Indien d'avec un Espagnol, avait la même portion qu'un - soldat, non-seulement en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les - autres chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient - de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait - pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez inhumains - pour donner à manger de petits enfants à leurs chiens affamés. Ils - prenaient ces enfants par les deux jambes, et les mettaient en - quartiers.» - -Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps sous les dures lois que -les vainqueurs leur imposaient. Enfin, excédés, rebutés, ils se -sauvèrent sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, et en -tuèrent un grand nombre; mais ce massacre ne remédiait point à la -nécessité pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs, et -dès-lors plus de subsistance. On distribua aux Espagnols des terres que -les Indiens furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte fut -effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité révolta une partie de -sa troupe: les coupables, selon l'usage, noircirent leur accusateur et -le perdirent à la cour. - -Celui qui vint prendre la place de Colomb[9], et qui le renvoya en -Espagne chargé de fers, pour avoir voulu mettre un frein à la licence, -se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr moyen de s'attacher -des hommes ennemis de toute discipline, c'était de donner un champ libre -au désordre et au brigandage, dont il partagerait les fruits. Ce fut là -sa conduite. - - [9] François de Bovadilla. - -De la corvée à la servitude le passage est facile: ce tyran le franchit. -Les malheureux insulaires, dont on fit le dénombrement, furent divisés -par classes, et distribués comme un bétail dans les possessions -espagnoles, pour travailler aux mines et cultiver les champs. Réduits au -plus dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île allait être -déserte. La cour, informée de la dureté impitoyable du gouverneur, le -rappela; et par un événement qu'on regarde comme une vengeance du ciel, -à peine fut-il embarqué qu'il périt à la vue de l'île. Vingt-un navires -chargés de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des mines, -furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit l'histoire, n'avait englouti -tant de richesses; j'ajouterai, ni un plus méchant homme. - -Son successeur[10] fut plus adroit, et ne fut pas moins inhumain. La -liberté avait été rendue aux insulaires; et dès-lors le travail des -mines et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran écrivit à -Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit un crime de s'enfuir à -l'approche des Espagnols, et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre -avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur loi: _comme s'ils -eussent été obligés de deviner_, observe Las-Casas, _qu'il y avait une -loi nouvelle_. - - [10] Nicolas Ovando. - -La reine donna dans le piége. Elle ne savait pas qu'en s'éloignant des -Espagnols, les Indiens fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait -pas que, pour aller chercher et servir ces maîtres barbares, il fallait -que les Indiens quittassent leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants, -laissassent leurs terres incultes, et se rendissent au lieu marqué à -travers des déserts immenses, exposés à périr de fatigue et de faim. -Elle ordonna qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce avec -les Espagnols, et que chacun de leurs caciques serait tenu de fournir un -certain nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur imposerait. - -Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode des tyrans subalternes, -pour s'assurer l'impunité, de surprendre des ordres vagues, qui servent -au besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant autorisé. Le gouverneur -s'étant délivré, par la plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui -pouvait se défendre[11], tout le reste fut opprimé[12]; et dans les -mines de Cibao il en périt un si grand nombre, que l'île fut bientôt -changée en solitude. Ce fut là comme le modèle de la conduite des -Espagnols dans tous les pays du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un -usage, et de l'usage un droit de tout exterminer. - - [11] Le peuple de Xaragua. - - [12] «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes, avec ordre - d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui causer de - l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités, que ces - malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches dans le corps, les - retiraient, les mordaient, les brisaient, et en jetaient les débris - aux chrétiens, dont ils croyaient s'être vengés par cette insulte.» - (Herrera.) - -Or, que dans ces contrées, comme par-tout ailleurs, le fort ait subjugué -le faible; que pour avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse -et la cupidité aient fait réduire en servitude des peuples enclins au -repos, pour les forcer aux travaux les plus durs, ce sont des vérités -communes. On sait que l'amour des richesses et de l'oisiveté engendre -les brigands; on sait que dans l'éloignement les lois sont sans appui, -l'autorité sans force, la discipline sans vigueur; que les rois qu'on -trompe de près, on les trompe encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en -obtenir, par le mensonge et la surprise, des ordres dont ils -frémiraient, s'ils en prévoyaient les abus. - -Mais ce qui n'est pas dans la nature des hommes, même les plus pervers, -c'est ce que je vais rappeler. La plume m'est tombée de la main plus -d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le lecteur de se faire un -moment la violence que je me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer -le dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien connu. C'est -Barthélemi de Las-Casas qui raconte ce qu'il a vu, et qui parle au -conseil des Indes. - -«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux, armés de lances et d'épées, -n'avaient que du mépris pour des ennemis si mal équipés; ils en -faisaient impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient le ventre aux -femmes enceintes, pour faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient -entre eux des gageures, à qui fendrait un homme avec le plus d'adresse -d'un seul coup d'épée, ou à qui lui enlèverait la tête de meilleure -grâce de dessus les épaules; ils arrachaient les enfants des bras de -leur mère, et leur brisaient la tête en les lançant contre des -rochers... Pour faire mourir les principaux d'entre ces nations, ils -élevaient un échafaud de perches. Après les y avoir étendus, ils -allumaient sous l'échafaud un petit feu, pour faire mourir lentement ces -malheureux, qui rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, pleins de -rage et de désespoir. Je vis un jour quatre ou cinq des plus illustres -de ces insulaires qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris -effroyables qu'ils jetaient dans les tourments étaient incommodes à un -capitaine espagnol, et l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les -étranglât promptement. Un officier dont je connais le nom, et dont on -connaît les parents à Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour les -empêcher de crier, et pour avoir le plaisir de les faire griller à son -aise, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été -témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une infinité d'autres que -je passe sous silence.» - -Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations, n'est qu'un recueil de -récits tout semblables; et quand on a lu ce qui s'est passé dans l'île -espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans toutes les îles du Golfe; -sur les côtes qui l'environnent, au Mexique, et dans le Pérou. - -Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la nature est épouvantée? Le -fanatisme: il en est seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui. - -Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance et de persécution, -l'esprit de haine et de vengeance, pour la cause d'un Dieu que l'on -croit irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit régnait en -Espagne, et il avait passé en Amérique avec les premiers conquérants. -Mais, comme si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un dogme de -ses maximes, un précepte de ses fureurs. Ce qui d'abord n'était qu'une -opinion, fut réduit en système. Un pape y mit le sceau de la puissance -apostolique, dont l'étendue était alors sans bornes: il traça une ligne -d'un pôle à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le -Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement[13]. Il réservait au -Portugal tout l'orient de la ligne tracée; donnait tout l'occident à -l'Espagne, et autorisait ses rois à subjuguer, _avec l'aide de la divine -clémence_, et amener à la foi chrétienne les habitants de toutes les -îles et terre-ferme qui seraient de ce côté-là. La bulle[14] est de -l'année 1493, la première du pontificat d'Alexandre VI. - - [13] On sait que François Ier demandait à voir l'article du testament - d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage du Nouveau-Monde. - - [14] _Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione in - Barbaros Novi Orbis, quos _Indos_ vocant_. - -Or on va voir quel fut le système élevé sur cette base, et que de tous -les crimes des Borgia, cette bulle fut le plus grand. - -Le droit de subjuguer les Indiens une fois établi, on envoya d'Espagne -en Amérique une formule pour les sommer de se rendre[15]. Dans cette -formule, approuvée et vraisemblablement dictée par des docteurs en -théologie, il était dit que Dieu avait donné le gouvernement et la -souveraineté du monde à un homme appelé Pierre; qu'à lui seul avait été -attribué le nom de _Pape_, parce qu'il est père et gardien de tous les -hommes; que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient et -l'avaient reconnu pour le maître du monde; qu'au même titre, l'un de ses -successeurs avait fait donation aux rois de Castille de ces îles et -terre-ferme de la mer océane; que tous les peuples auxquels cette -donation avait été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces rois, et -avaient embrassé le christianisme de bonne volonté, sans condition ni -récompense. «Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui parlait -dans cette formule, vous vous en trouverez bien, comme presque tous les -habitants des autres îles s'en sont bien trouvés... Mais, au contraire, -si vous ne le faites pas, ou si par malice vous apportez du retardement -à le faire, je vous déclare et vous assure qu'_avec l'aide de Dieu_, je -vous ferai la guerre à toute outrance; que je vous attaquerai de toutes -parts et de toutes mes forces; que je vous assujettirai sous le joug de -l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos femmes et vos -enfants, je les rendrai esclaves, je les vendrai, ou les emploierai -suivant la volonté du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai _tous les -maux imaginables_; comme à des sujets rebelles et désobéissants; et je -proteste que _les massacres et tous les maux qui en résulteront_, ne -viendront que de votre faute, non de celle du roi, ni de la mienne, ni -des seigneurs qui m'ont accompagné.» - - [15] Le premier qui employa cette formule fut Alfonse Ojeda, en 1510. - «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les autres occasions où les - Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée de quelques pays.» - -Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir, d'opprimer, -d'exterminer les Indiens; et toutes les fois que cette grande cause fut -débattue devant les rois d'Espagne, le conseil vit en même temps des -théologiens réclamer, au nom du ciel, les droits de la nature, et des -théologiens opposer à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des -Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité d'Aristote, -lequel décidait, disait-on, que les Indiens étaient nés pour être -esclaves des Castillans[16]. - - [16] Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas avec - l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque osa déclarer que - les Indiens lui avaient tous paru nés pour la servitude. - - Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour, qui avaient - des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait que les - guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde étaient non-seulement - permises, mais nécessaires pour y établir la foi, et que les - Espagnols étaient fondés en droit pour subjuguer les Indiens. - - Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené, - répondait que les Indiens étaient capables de recevoir la foi, de - prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les actes de toutes les - vertus; mais qu'il fallait les y engager par la persuasion et par de - bons exemples; et il proposait pour modèles les apôtres et les - martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa le _Compelle intrare_, et le - Deutéronome, où il est dit: «Quand vous vous présenterez pour - attaquer une place, vous offrirez d'abord la paix aux habitants, et - s'ils l'acceptent, et qu'ils vous livrent les portes de la ville, - vous ne leur ferez aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos - tributaires; mais s'ils prennent les armes pour se défendre, vous - les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les femmes ni les - enfants.» - -Or, dès qu'une question de cette importance dégénère en controverse, on -sent quelle est, dans les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur -le parti que l'on doit prendre, et combien le plus violent a d'avantage -sur le plus modéré[17]. La cause de la justice et de la vérité n'a pour -elle que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause des passions a -pour elle tous les hommes qu'elle intéresse ou qu'elle peut intéresser, -d'autant plus ardents à saisir l'opinion favorable au désordre, qu'elle -les sauve de la honte, leur assure l'impunité, et les délivre du -remords. - - [17] On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites furent - chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter le réglement - de Ximenès. Ce réglement portait que les départements où l'on avait - distribué les Indiens, seraient abolis. Cet article, d'où dépendait - le salut des Indiens, fut sans effet; et la servitude subsista par - la faiblesse et l'infidélité de ces indignes commissaires. - -C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et l'avarice, qui, dans -l'ame des Castillans, ferma, pour ainsi dire, tout accès à l'humanité; -en sorte que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce de bêtes -brutes, condamnées par la nature à obéir et à souffrir; qu'une race -impie et rebelle, qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait tous les -maux dont on l'accablerait; en un mot, que les ennemis d'un Dieu qui -demandait vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire en les -exterminant. - -Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche, toute la part -qu'elles ont eue aux forfaits de cette conquête; je n'en réserve au -fanatisme que ce qui lui est propre, la cruauté froide et tranquille, -l'atrocité qui se complaît dans l'excès des maux qu'elle invente, la -rage aiguisée à plaisir[18]. Est-il concevable en effet que la douceur, -la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil si tendre et si touchant -qu'ils avaient fait aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si le -fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser au crime? Et à quelle -autre cause imputer leur furie? Le brigandage, sans mélange de -superstition, peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles aux femmes -enceintes, jusqu'à égorger les vieillards et les enfants à la mamelle, -jusqu'à se faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation -diabolique de la rage des Phalaris? La nature, dans ses erreurs, peut -quelquefois produire un semblable monstre; mais des troupes d'hommes -atroces pour le plaisir de l'être, des colonies d'hommes-tigres passent -les bornes de la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant brûler -tout un peuple, ils invoquaient Dieu et ses saints! Ils élevaient treize -gibets et y attachaient treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, de -Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce impiété, ou fanatisme? Il -n'y a point de milieu; et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce -temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien moins que des impies. J'ai -donc eu raison d'attribuer au fanatisme ce que toute la malice du coeur -humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui se refuserait encore à -l'évidence, je demanderais si les Espagnols, en guerre avec des -catholiques, en auraient donné la chair à dévorer à leurs chiens? s'ils -auraient tenu boucherie ouverte des membres de Jésus-Christ? - - [18] Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur leurs - captifs sont réciproques, et du moins leur furie est aiguisée par la - vengeance. Mais que des hommes soient pires que des tigres envers - des hommes plus doux que des agneaux, c'est ce que la nature n'a - jamais produit sans le concours du fanatisme; et il faut croire que - les Espagnols qui passaient en Amérique, étaient une espèce de - monstres unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les - avait dénaturés. - -Les partisans du fanatisme s'efforcent de le confondre avec la religion: -c'est là leur sophisme éternel. Les vrais amis de la religion la -séparent du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent caché et -nourri dans son sein. Tel est le dessein qui m'anime. - -Ceux qui pensent que la victoire est décidée sans retour en faveur de la -vérité, que le fanatisme est aux abois, que les autels qu'il embrassait -ne sont plus pour lui un asyle, regarderont mon ouvrage comme tardif et -superflu: fasse le ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de -défendre une si belle cause, si j'étais jaloux du succès qu'elle aurait -eu avant moi et sans moi. Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a -jamais été si modéré; mais je répète ici ce que j'ai déja dit, qu'_il -faut prendre le temps où les eaux sont basses, pour travailler aux -digues_. - -Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans détour, de -contribuer, si je le puis, à faire détester de plus en plus ce fanatisme -destructeur; d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on ne le confonde -jamais avec une religion compâtissante et charitable, et d'inspirer pour -elle autant de vénération et d'amour, que de haine et d'exécration pour -son plus cruel ennemi. - -J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des fourbes et des -fanatiques; mais je leur ai opposé de vrais chrétiens. Barthélemi de -Las-Casas est le modèle de ceux que je révère: c'est en lui que j'ai -voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur et tendre, enfin l'esprit du -christianisme dans toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila, -Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples du fanatisme qui -dénature l'homme et qui pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis -ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion désavoue, et qui, -s'il était pris pour elle, la ferait détester. Voilà, je crois, mon -intention assez clairement exposée, pour convaincre de mauvaise foi ceux -qui feraient semblant de s'y être mépris. - - - - -LES INCAS. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - -L'empire du Mexique était détruit; celui du Pérou fleurissait encore; -mais, en mourant, l'un de ses monarques l'avait partagé entre ses deux -fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le fier Huascar, roi de -Cusco, avait été cruellement blessé d'un partage qui lui enlevait la -plus belle de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un usurpateur -de ses droits. Cependant un reste de vénération pour la mémoire du roi -son père réprimait son ressentiment; et au sein d'une paix trompeuse et -peu durable, tout l'empire allait célébrer la grande fête du soleil[19]. - - [19] A l'équinoxe de septembre. On appelait cette fête _Citua Raïmi_. - Voyez _Garcilasso, liv. 2, chap. 22_. - -Le jour marqué pour cette fête, était celui où le dieu des incas, le -soleil, en s'éloignant du nord, passait sur l'équateur, et se reposait, -disait-on, sur les colonnes de ses temples. La joie universelle annonce -l'arrivée de ce beau jour; mais c'est sur-tout dans les murs de Quito, -dans ses délicieux vallons, que cette sainte joie éclate. De tous les -climats de la terre, aucun ne reçoit du soleil une si favorable et si -douce influence; aucun peuple aussi ne lui rend un hommage plus -solennel. - -Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule du temple où son image -est adorée, attendent son lever dans un religieux silence. Déja l'étoile -de Vénus, que les Indiens nomment l'_astre à la brillante -chevelure_[20], et qu'ils révèrent comme le favori du soleil, donne le -signal du matin. A peine ses feux argentés étincellent sur l'horizon, un -doux frémissement se fait entendre autour du temple. Bientôt l'azur du -ciel pâlit vers l'orient; des flots de pourpre et d'or peu-à-peu s'y -répandent, la pourpre à son tour se dissipe, l'or seul, comme une mer -brillante, inonde les plaines du ciel. L'oeil attentif des Indiens -observe ces gradations, et leur émotion s'accroît à chaque nuance -nouvelle. On dirait que la naissance du jour est un prodige nouveau pour -eux; et leur attente est aussi timide que si elle était incertaine. - - [20] _Chasca_, chevelue. - -Soudain la lumière à grands flots s'élance de l'horizon vers les voûtes -du firmament; l'astre qui la répand s'élève; et la cime du Cayambur[21] -est couronnée de ses rayons. C'est alors que le temple s'ouvre, et que -l'image du soleil, en lames d'or, placée au fond du sanctuaire, devient -elle-même resplendissante à l'aspect du dieu qui la frappe de son -immortelle clarté. Tout se prosterne, tout l'adore; et le pontife[22], -au milieu des incas et du choeur des vierges sacrées, entonne l'hymne -solennelle, l'hymne auguste, qu'au même instant des millions de voix -répètent, et qui, de montagne en montagne, retentit des sommets de -Pambamarca jusques par-delà le Potose. - - [21] Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de Quito. - - [22] Le sacerdoce résidait dans la famille des incas. Le grand-prêtre - du soleil devait être oncle ou frère du roi. On l'appelait _Villuma_ - ou _Villacuma_, diseur d'oracles. - -CHOEUR DES INCAS. - -Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux, ne cesses de verser au -sein de la nature, dans un océan de lumière, la chaleur, et la vie, et -la fécondité; soleil, reçois les voeux de tes enfants et d'un peuple -heureux qui t'adore. - -LE PONTIFE, _seul_. - -O roi, dont le trône sublime brille d'un éclat immortel, avec quelle -imposante majesté tu domines dans le vaste empire des airs! Quand tu -parais dans ta splendeur, et que tu agites sur ta tête ton diadème -étincelant, tu es l'orgueil du ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils -devenus, ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit? Ont-ils pu -soutenir un rayon de ta gloire? Si tu ne t'éloignais, pour leur céder la -place, ils resteraient ensevelis dans l'abyme de ta lumière; ils -seraient dans le ciel comme s'ils n'étaient pas. - -CHOEUR DES VIERGES. - -O délices du monde! heureuses les épouses qui forment ta céleste -cour[23]! que ton réveil est beau! quelle magnificence dans l'appareil -de ton lever! quel charme répand ta présence! les compagnes de ton -sommeil soulèvent les rideaux de pourpre du pavillon où tu reposes, et -tes premiers regards dissipent l'immense obscurité des cieux. O! quelle -dut être la joie de la nature, lorsque tu l'éclairas pour la première -fois! Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans ce -tressaillement qu'éprouve une fille tendre au retour d'un père adoré, -dont l'absence l'a fait languir. - - [23] Il nous reste une hymne péruvienne, adressée à une fille céleste, - qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office des Hyades. On va - voir dans cette hymne quel était le tour et le caractère de la - poésie des Péruviens: «Belle fille, ton malin frère vient de casser - ta petite urne, où étaient enfermés l'éclair, le tonnerre et la - foudre, et d'où ils se sont échappés. Pour toi, tu ne verses sur - nous que la neige et les douces pluies. C'est le soin que t'a confié - celui qui régit l'univers.» - -LE PONTIFE, _seul_. - -Ame de l'univers! sans toi le vaste océan n'était qu'une masse immobile -et glacée; la terre, qu'un stérile amas de sable et de limon; l'air, -qu'un espace ténébreux. Tu pénétras les éléments de ta chaleur vive et -féconde; l'air devint fluide et subtil, les ondes souples et mobiles, la -terre fertile et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces éléments, -qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement, firent une heureuse -alliance: le feu se glisse au sein de l'onde; l'onde, divisée en -vapeurs, s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dépose au sein de la -terre les germes précieux de la fécondité; la terre enfante et reproduit -sans cesse les fruits de cet amour, sans cesse renaissant, que tes -rayons ont allumé. - -CHOEUR DES INCAS. - -Ame de l'univers, ô soleil! es-tu seul l'auteur de tous les biens que tu -nous fais? n'es-tu que le ministre d'une cause première, d'une -intelligence au-dessus de toi? Si tu n'obéis qu'à ta volonté, reçois nos -voeux reconnaissants; mais si tu accomplis la loi d'un être invisible et -suprême[24], fais passer nos voeux jusqu'à lui: il doit se plaire à être -adoré dans sa plus éclatante image. - - [24] Ce dieu inconnu s'appelait _Pacha-Camac_, celui qui anime le - monde. Les Incas avaient laissé subsister son temple dans la vallée - de son nom, à trois lieues de Lima, où il était adoré. Les Indiens, - ses adorateurs, ne lui offraient point de sacrifices. - -LE PEUPLE. - -Ame de l'univers, père de Manco, père de nos rois, ô soleil! protége ton -peuple, et fais prospérer tes enfants! - - - - -CHAPITRE II. - - -Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait institué, en l'honneur -du soleil, quatre fêtes qui répondaient aux quatre saisons de -l'année[25]; mais elles rappelaient à l'homme des objets plus -intéressants, la naissance, le mariage, la paternité, et la mort. - - [25] Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les climats du - Pérou, on ne laissait pas d'y diviser l'année par les deux solstices - et les deux équinoxes: ce qui répond à nos quatre saisons. - -La fête qu'on célébrait alors était celle de la naissance; et les -cérémonies de cette fête consacraient l'autorité des lois, l'état des -citoyens, l'ordre et la sûreté publique. - -D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles de jeunes époux qui -lui présentent, dans des corbeilles, les enfants nouvellement nés. Le -monarque leur donne le salut paternel. «Enfants, dit-il, votre père -commun, le fils du soleil, vous salue. Puisse le don de la vie vous être -cher jusqu'à la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le moment de votre -naissance! Croissez, pour m'aider à vous faire tout le bien qui dépend -de moi, et à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent de la -nature.» - -Alors les dépositaires des lois en déploient le livre auguste. Ce livre -est composé de cordons de mille couleurs[26]; des noeuds en sont les -caractères; et ils suffisent à exprimer des lois simples comme les -moeurs et les intérêts de ces peuples. Le pontife en fait la lecture; le -prince et les sujets entendent de sa bouche quels sont leurs devoirs et -leurs droits. - - [26] Ces cordons s'appelaient _Quippos_, et ceux qui les gardaient - _Quippocamaïs_, chargés des _Quippos_. - -La première de ces lois leur prescrit le culte. Ce n'est qu'un tribut -solennel de reconnaissance et d'amour: rien d'inhumain, rien de pénible; -des prières, des voeux, quelques offrandes pures; des fêtes où la piété -se concilie avec la joie: tel est ce culte, la plus douce erreur, la -plus excusable, sans doute, où pût s'égarer la raison. - -La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui fait un devoir d'être -équitable comme le soleil, qui dispense à tous sa lumière; d'étendre, -comme lui, son heureuse influence, et de communiquer à ce qui -l'environne sa bienfaisante activité; de voyager dans son empire, car la -terre fleurit sous les pas d'un bon roi; d'être accessible et populaire, -afin que, sous son règne, l'homme injuste ne dise pas: _que m'importent -les cris du faible?_ de ne point détourner la vue à l'approche des -malheureux, car s'il est affligé d'en voir, il se reprochera d'en faire; -et celui-là craint d'être bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui -recommande un amour généreux, un saint respect pour la vérité, guide et -conseil de la justice, et un mépris mêlé d'horreur pour le mensonge, -complice de l'iniquité. Elle l'exhorte à conquérir, à dominer par les -bienfaits, à épargner le sang des hommes, à user de ménagement et de -patience envers les rebelles, de clémence envers les vaincus. - -La même loi s'adresse encore à la famille des Incas: elle les oblige à -donner l'exemple de l'obéissance et du zèle, à user avec modestie des -priviléges de leur rang, à fuir l'orgueil et la mollesse; car l'homme -oisif pèse à la terre, et l'orgueilleux la fait gémir. - -La troisième imposait aux peuples le plus inviolable respect pour la -famille du soleil, une obéissance filiale envers celui de ses enfants -qui régnait sur eux en son nom, un dévouement religieux au bien commun -de son empire. - -Après cette loi, venait celle qui cimentait les noeuds du sang et de -l'hymen, et qui, sur des peines sévères, assurait la foi conjugale[27] -et l'autorité paternelle, les deux supports des bonnes moeurs. - - [27] L'Inca lui seul, afin d'étendre et de perpétuer la branche aînée - de la famille du Soleil, pouvait épouser plusieurs femmes. - -La loi du partage des terres prescrivait aussi le tribut. De trois -parties égales du terrain cultivé, l'une appartenait au soleil, l'autre -à l'Inca, et l'autre au peuple. Chaque famille avait son apanage; et -plus elle croissait en nombre, plus on étendait les limites du champ qui -devait la nourrir. C'est à ces biens que se bornaient les richesses d'un -peuple heureux. Il possédait en abondance les plus précieux des métaux, -mais il les réservait pour décorer ses temples et les palais de ses -rois. L'homme, en naissant, doté par la patrie[28], vivait riche de son -travail, et rendait en mourant ce qu'il avait reçu. Si le peuple, pour -vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez de ses biens, ceux du -soleil y suppléaient[29]. Ces biens n'étaient point engloutis par le -luxe du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures des saints -ministres des autels que ce qu'en exigeaient les besoins de la vie: non -que la loi leur en fixât l'usage, mais leur piété modeste et simple ne -voyait rien que d'avilissant dans le faste et dans la mollesse; ils -avaient mis leur dignité dans l'innocence et la vertu. - - [28] A chaque enfant mâle, une portion de terrain égale à celle du - père; à chaque fille, une moitié. - - [29] La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca était distribuée au - peuple. Le coton se distribuait de même dans les pays où il fallait - être plus légèrement vêtu. - -La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie. Ce tribut se -payait d'abord à la nature: jusqu'à cinq lustres accomplis, le fils se -devait à son père, et l'aidait dans tous ses travaux. Les champs des -orphelins, des veuves, des infirmes étaient cultivés par le peuple[30]. -Au nombre des infirmités était comprise la vieillesse: les pères qui -avaient la douleur de survivre à leurs enfants, ne languissaient pas -sans secours; la jeunesse de leur tribu était pour eux une famille: la -loi les consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat était sous les -armes, on cultivait pour lui son champ; ses enfants jouissaient du droit -des orphelins, sa femme de celui des veuves; et s'il mourait dans les -combats, l'État lui-même prenait pour eux les soins d'un père et d'un -époux. - - [30] Le peuple occupé à ces travaux se nourrissait à ses dépens. - -Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, puis l'héritage de la -veuve, de l'orphelin, et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la -culture de son champ. Les terres de Inca terminaient les travaux: le -peuple s'y rendait en foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme -aux jours solennels, il remplissait l'air de ses chants[31]. - - [31] Le refrain de ces chants était _Hailli_, triomphe. - -La tâche des travaux publics était distribuée avec une équité qui la -rendait légère. Aucun n'en était dispensé; tous y apportaient le même -zèle. Les temples et les forteresses, les ponts d'osier qui traversaient -les fleuves, les voies publiques, qui s'étendaient du centre de l'empire -jusqu'à ses frontières, étaient des monuments, non pas de servitude, -mais d'obéissance et d'amour. Ils ajoutaient à ce tribut celui des -armes, dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: c'étaient des -haches, des massues, des lances, des flèches, des arcs, de frêles -boucliers: vaine défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe qu'ils -virent bientôt éclater! - -Tout, dans les moeurs, était réduit en lois: ces lois punissaient la -paresse et l'oisiveté[32], comme celles d'Athènes; mais, en imposant le -travail, elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé d'être utile, -pouvait du moins espérer d'être heureux. Elles protégeaient la pudeur, -comme une chose inviolable et sainte; la liberté, comme le droit le plus -sacré de la nature; l'innocence, l'honneur, le repos domestique, comme -des dons du ciel qu'il fallait révérer. - - [32] Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient - dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de cinq ans, - étaient occupés à éplucher le coton et à égrener le maïs. - -La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans l'âge de l'innocence, -portait sa rigueur sur les pères, et punissait en eux le vice qu'ils -avaient nourri, ou qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime -des pères ne retombait sur les enfants: le fils du coupable puni le -remplaçait sans honte et sans reproche; on ne lui en retraçait l'exemple -que pour l'instruire à l'éviter. - -Ce fut par-tout le caractère de la théocratie d'exagérer la rigueur des -peines: mais chez un peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité, -sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition, sans envie, exempt de -nos besoins fantasques et de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui -n'était que le bonheur public distribué sur tous, attaché par -reconnaissance au gouvernement juste et sage qui faisait sa félicité, -l'habitude des bonnes moeurs rendait les lois comme inutiles: elles -étaient préservatives, et presque jamais vengeresses. - -On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, qui regardait la -violation du voeu des vierges du soleil. O! comment, chez un peuple si -modéré, si doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le fanatisme ne -croit jamais venger assez le dieu dont il est le ministre; et c'était -lui qui, chez ce peuple, le plus humain qui fût au monde, avait prononcé -cette loi. Pour expier l'injure d'un amour sacrilége, et appaiser un -dieu jaloux, non-seulement il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût -ensevelie vivante[33], et le séducteur dévoué au supplice le plus -honteux; il enveloppait dans le crime la famille des criminels: pères, -mères, frères et soeurs, jusqu'aux enfants à la mamelle, tout devait -périr dans les flammes; le lieu même de la naissance des deux impies -devait être à jamais désert. Aussi quand le pontife, en prononçant la -loi, nomma le crime et dit quelle en serait la peine, il frissonna, -glacé d'horreur; son front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur -sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent de long-temps se -tourner vers le ciel. - - [33] C'est une chose remarquable, que la superstition eût imaginé le - même supplice à Rome et à Cusco, pour punir la même faiblesse dans - les vierges de Vesta et dans celles du Soleil. - -Après la lecture des lois, le monarque levant les mains: «O soleil, -dit-il, ô mon père! si je violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer; -commande au ministre de ta colère, au terrible _Illapa_[34], de me -réduire en poudre, et à l'oubli de m'effacer de la mémoire des mortels. -Mais, si je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon peuple, en -m'imitant, m'épargne la douleur de te venger moi-même; car le plus -triste des devoirs d'un monarque, c'est de punir.» - - [34] Sous le nom d'_Illapa_ étaient compris l'éclair, le tonnerre, et - la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice du Soleil. - -Alors les Incas, les caciques, les juges, les vieillards députés du -peuple, renouvellent tous la promesse de vivre et de mourir fidèles au -culte et aux lois du soleil. - -Les surveillants s'avancent à leur tour: leur titre[35] annonce -l'importance des fonctions dont ils sont chargés: ce sont les envoyés du -prince qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que la majesté même, -vont observer dans les provinces les dépositaires des lois, voir si le -peuple n'est point foulé; et au faible à qui le puissant a fait injure -ou violence, à l'indigent qu'on abandonne, à l'homme affligé qui gémit, -ils demandent: _Quel est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et -tes pleurs?_ Ils s'avancent donc, et ils jurent, à la face du soleil, -d'être équitables comme lui. L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs -du peuple, c'est à vous que son bonheur est confié. Soleil, ajoute-t-il, -reçois le serment des tuteurs du peuple. Punis-moi, si je cesse de -protéger en eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je leur -pardonne la faiblesse ou l'iniquité.» - - [35] _Cucui-riroc_, ceux qui ont l'oeil à tout. - - - - -CHAPITRE III. - - -Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de la jeunesse, des choeurs -de filles et de garçons, tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs -mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacrées, en -dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants. -Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un arbuste[36] qui croît -dans ces riches vallons, est égale en blancheur aux neiges des -montagnes: ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire de -ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de -voile à la nature: le mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux -yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir. - - [36] Le cotonnier. - -Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs -guirlandes, et cette chaîne mystérieuse exprime les douceurs de la -société, dont les lois forment les liens. - -Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée vers leur base; elle -s'abrége encore, et va s'évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants -d'adoration et de réjouissance; et l'Inca, tombant à genoux au pied de -celle des colonnes où le trône d'or de son père étincelle de mille feux: -«Source intarissable de tous les biens; ô soleil, dit-il, ô mon père! il -n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne -de toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile à ton bonheur comme -à ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumière, ni -des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les -moissons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons -colorent, les troupeaux à qui tu prépares les sucs des herbes et des -fleurs, ne sont des trésors que pour nous: les répandre, c'est t'imiter: -c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en -ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en -déposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que -comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un -engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable -des droits qu'ils ont à mes bienfaits.» - -Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au soleil, qui lui donne de si -bons rois; et le monarque, précédé du pontife, des prêtres, et des -vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice -accoutumé. - -Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux yeux du prince trois -jeunes vierges nouvellement choisies, que leurs parents venaient -consacrer au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait aux regards -des profanes: la nature, dans ces climats, n'avait jamais rien formé de -si beau. Les trois Incas, leurs pères, les menaient par la main; et -leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de la ceinture, signe et gage -sacré de la chaste pudeur dont leur sagesse avait pris soin. - -Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit dans le temple; le -grand-prêtre les suit, et le temple est fermé. D'abord les trois vierges -s'inclinent devant l'image de leur époux, et au même instant le -grand-prêtre détache le voile qui les couvre. Le voile tombe; et que -d'attraits il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut ravi dans la -cour du soleil son père; il crut voir les femmes célestes, avec qui ce -dieu bienfaisant se délasse du soin d'éclairer l'univers. - -Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur peinte sur le visage, -et leur coeur, tout plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment -d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun regret; l'autre, et la -plus belle des trois, quoique avec la même candeur et la même innocence -qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse dans ses yeux. -Cora (c'était le nom de la jeune Indienne), avant de prononcer le voeu -qui la détachait des mortels, saisit les mains de son père, et les -baisant avec ardeur, ne laissa échapper d'abord qu'un timide et profond -soupir; mais bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère, elle se jette -dans ses bras, elle inonde son sein de larmes, et s'écrie -douloureusement: «Ah! ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété -cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets de leur fille, -que l'attendrissement de ses derniers adieux, et le combat d'un coeur -qui se détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même n'attribua -qu'à la force des noeuds du sang et au pouvoir de la nature la douleur -qu'elle ressentait. «O le plus tendre et le meilleur des pères! ô mère -mille fois plus chère que la vie! il faut vous quitter pour jamais!» -Elle ne croyait pas sentir d'autres regrets: le prêtre y fut trompé -comme elle; et il lui laissa consommer son téméraire et cruel -dévouement. - -Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois jeunes vierges la loi qui -attachait des peines si terribles à l'infraction de leur voeu, les deux -compagnes de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque sans émotion; -elle seule, par un instinct qui lui présageait son malheur, sentit son -coeur saisi d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se couvrir -d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche pâlir, se faner, et s'éteindre; -et ses lèvres tremblèrent en prononçant le voeu que son coeur devait -abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses parents, ni le pontife. On -soutint sa faiblesse, on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire -d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses compagnes dans -l'inviolable asyle des épouses du soleil. - -Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres des autels, -commencèrent le sacrifice. - -Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus ce culte féroce, qui -arrosait de sang humain les forêts de ces bords sauvages, lorsque une -mère déchirait elle-même les entrailles de ses enfants sur l'autel du -lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande agréable au soleil, ce sont -les prémices des fruits, des moissons, et des animaux, que la nature a -destinés à servir d'aliments à l'homme. Une faible partie de cette -offrande est consumée sur l'autel; le reste est réservé au festin -solennel que le soleil donne à son peuple. - -Sous un portique de feuillages dont le temple est environné, le roi, les -Incas, les caciques, se distribuent parmi la foule, pour présider aux -tables où le peuple est assis. La première est celle des veuves, des -orphelins, et des vieillards; l'Inca l'honore de sa présence, comme père -des malheureux[37]. Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis à sa droite. -Ce jeune prince, dont la beauté annonce une origine céleste, a rempli -son troisième lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve du courage -et de la vertu[38]. Son père, qui en fait ses délices, s'applaudit de le -voir croître et s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même, il espère -laisser un sage sur le trône. Hélas! son espérance est vaine; les pleurs -de son vertueux fils n'arroseront point son tombeau. - - [37] L'un de ses titres était _Huaccha-cuyac_, ami des pauvres. - - [38] C'était l'âge de seize ans. - - - - -CHAPITRE IV. - - -Au festin succèdent les jeux. C'est là que les jeunes Incas, destinés à -donner l'exemple du courage et de la constance, s'exercent dans l'art -des combats. - -Ils commencent, au son des conques, par la flèche et le javelot; et le -vainqueur, dès qu'il est proclamé, voit le héros qui lui a donné le jour -s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre les bras, en lui disant: -«Mon fils, tu me rappelles ma jeunesse, et tu honores mes vieux ans.» - -Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit tout ce que l'habitude -peut donner de ressort et d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des -combattants agiles et robustes s'élancer, se saisir, se presser -tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler d'efforts pour s'enlever -ou pour s'abattre; s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au -combat, se serrer de nouveau des noeuds de leurs bras vigoureux; -tour-à-tour immobiles, tour-à-tour chancelants, tomber, se rouler, se -débattre, et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur dont ils -sont inondés. - -Le combat, long-temps incertain, fait flotter l'ame de leurs parents -entre la crainte et l'espérance. La victoire enfin se déclare; mais les -vieillards, en décernant le prix du combat aux vainqueurs, ne dédaignent -pas de donner aux vaincus quelques louanges consolantes: car ils savent -que la louange est, dans les ames généreuses, le germe et l'aliment de -l'émulation. - -Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire avait fait plier les -genoux, était le fils même du roi et son successeur à l'empire, le -sensible et fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains; il en verse -des larmes de dépit et de honte. L'un des vieillards s'en aperçoit, et -lui dit, pour le consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste; il -donne la force et l'adresse à ceux qui doivent obéir, l'intelligence et -la sagesse à celui qui doit commander.» Le monarque entendit ces -paroles. «Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir de se -trouver plus faible et moins adroit que ses rivaux. Le crois-tu fait -pour languir sur le trône et pour vieillir dans le repos?» - -Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'oeil de reproche sur le -vieillard qui l'avait flatté, et se précipita aux genoux de son père, -qui, le serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon fils, la plus -juste et la plus impérieuse des lois, c'est l'exemple. Vous ne serez -jamais servi avec plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous obéir, -on n'aura qu'à vous imiter.» - -Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on vit cette illustre -jeunesse se disposer au combat de la course. C'est leur épreuve la plus -pénible. La lice est de cinq mille pas. Le terme est un voile de pourpre -que le vainqueur doit enlever. Dans l'intervalle de la barrière au -terme, le peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux les -combattants. Le signal est donné, ils partent tous ensemble; et des deux -côtés de la lice, on voit les pères et les mères animer leurs enfants du -geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents la douleur de le voir -succomber dans sa course; ils remplissent tous leur carrière, et presque -tous en même temps. - -Zoraï avait devancé le plus grand nombre de ses rivaux. Un seul, le même -qui l'avait vaincu au combat de la lutte, avait sur lui quelque -avantage, et n'était qu'à cent pas du terme. «Non, s'écria le prince, tu -n'auras pas la gloire de me vaincre une seconde fois.» Aussitôt, -ranimant ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le prix. - -Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque part à son triomphe. De ce -nombre étaient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche, -et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant en main la lance où -flotte suspendu le trophée de sa victoire, et avec eux il se présente -devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les proclament -dignes du nom d'_Incas_[39], de vrais fils du soleil. - - [39] Auparavant on les appelait _Auqui_, _infans_, comme le traduit - Garcilasso. - -Alors leurs mères et leurs soeurs viennent, d'un air tendre et modeste, -attacher à leurs pieds agiles, au lieu de la tresse d'écorce[40] qui -fait les sandales du peuple, une natte de laine plus légère et plus -douce, dont elles ont fait le tissu. - - [40] D'un arbre appelé _Manguey_. Ce détail est pris de l'histoire. - -Ils vont de là, conduits par les vieillards, se prosterner devant le -roi, qui, du haut de son trône d'or, environné de sa famille, les reçoit -avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un père. Son fils, en -qualité de vainqueur dans le plus pénible des jeux, tombe le premier à -ses pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour lui ni préférence, -ni faiblesse: mais la nature le trahit; et en lui attachant le bandeau -des Incas, ses mains tremblent, son coeur s'émeut et s'attendrit; il -laisse échapper quelques larmes: le front du jeune prince en est arrosé: -il les sent, il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux -paternels. Ces larmes d'amour et de joie sont la seule distinction que -l'héritier du trône obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa main -la marque la plus glorieuse de noblesse et de dignité: il leur perce -l'oreille, et y suspend un anneau d'or, faveur réservée à leur race, -mais que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, et qui n'en a -pas les vertus. - -Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux nouveaux Incas: «Le -plus sage des rois, leur dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut -aussi le plus vigilant, le plus courageux des mortels. Quand le Soleil, -son père, l'envoya fonder cet empire, il lui dit: «Prends-moi pour -exemple: je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands ma lumière, et -ce n'est pas pour moi; je remplis ma vaste carrière, je la marque par -mes bienfaits; l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur de -l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu peux l'être; mais songe à faire -des heureux.» Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il plaira -à votre père que vous soyez heureux sans fatigue et sans trouble, il -vous rappellera vers lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course -laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, non pas à vous, mais à -ce monde où vous passez. Le lâche s'endort sur la route; il faut que la -mort, par pitié, lui vienne abréger son travail. L'homme courageux -supporte le sien, et d'un pas sûr et libre il arrive au terme où la -mort, la mère du repos, l'attend.» - -«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet astre qui va finir son -cours: que de biens, depuis son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature! -Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un bon roi.» - -A ces mots, il se lève, et marche, accompagné de sa famille et de son -peuple, pour aller avec le pontife, sur le vestibule du temple, observer -l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir les oracles. - - - - -CHAPITRE V. - - -Le peuple et les Incas se tiennent rangés en silence au-delà du parvis. -Le roi seul monte les degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre, -qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre avenir[41]. - - [41] Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait de - science divine. (_Garcil._) - -Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs; et l'on eût pris dans -ce moment l'horizon du couchant pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du -sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de Palmar[42] un nuage -pareil à des vagues sanglantes; présage épouvantable dans ce jour -solennel. Le grand-prêtre en frémit; cependant il espère qu'avant le -coucher du soleil ces vapeurs vont se dissiper. Elles redoublent, elles -s'entassent comme les sommets des montagnes, et en s'élevant, elles -semblent défier le dieu qui s'avance, de rompre la vaste barrière -qu'elles opposent à son cours. Il descend avec majesté, et, des rayons -qui l'environnent, perçant de tous côtés ces flots de pourpre, il les -entr'ouvre; mais soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte les -vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé, renaissant, il -épuise les traits de sa défaillante lumière, et lassé du combat, il -reste enseveli comme dans une mer de sang. - - [42] Promontoire sous l'équateur. - -Un signe encore plus terrible se manifeste dans le ciel: c'est un de ces -astres que l'on croyait errants, avant que l'oeil perçant de -l'astronomie eût démêlé leur route dans l'immensité de l'espace. Une -comète, semblable à un dragon qui vomit des feux, et dont la brûlante -crinière se hérisse autour de sa tête, paraît venir de l'orient et voler -après le soleil. Ce n'est dans le céleste azur qu'une étincelle aux yeux -du peuple; mais le grand-prêtre, plus attentif, y croit distinguer tous -les traits de ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la flamme; il -lui voit secouer ses ailes embrasées; il voit sa brûlante prunelle -suivre, du haut des cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de -l'atteindre et de le dévorer. Mais dissimulant la terreur dont ce -prodige le pénètre: «Prince, dit-il au roi, suivez-moi dans le temple;» -et là, recueilli en lui-même, après avoir été quelque temps immobile et -en silence devant l'Inca, il lui parle en ces mots: - -«Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir était inévitable, ce dieu -bienfaisant nous épargnerait la douleur de le prévoir; et sans nous -affliger d'avance du pressentiment de nos maux, il laisserait à l'esprit -humain son aveuglement salutaire, et au temps son obscurité. Puisqu'il -daigne nous éclairer, ce n'est pas inutilement; et les malheurs qu'il -nous annonce peuvent encore se détourner. Ne vous effrayez point de ceux -qui vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire les signes que -je viens d'observer dans le ciel. Ces signes ne s'accordent pas: l'un me -dit que c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante; l'autre -m'annonce un ennemi terrible, qui fond sur nous de l'orient: mais l'un -et l'autre est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince, -armez-vous donc de constance. Être innocent et courageux, ne pas mériter -son malheur, et le souffrir; voilà la tâche que la nature impose à -l'homme: le reste est au-dessus de nous.» - -Le prêtre consterné n'en dit pas davantage; et le monarque, renfermant -la tristesse au fond de son coeur, sortit du temple, et se montra au -peuple avec un front calme et serein. «Notre dieu, lui dit-il, sera -toujours le même; il veille au sort de son empire, et il protége ses -enfants.» - -Alors on lui vint annoncer que des infortunés, chassés de leur patrie, -lui demandaient l'hospitalité. «Qu'ils paraissent, répond l'Inca: jamais -les malheureux ne trouveront mon coeur inaccessible, ni mon palais fermé -pour eux.» - -Les étrangers s'avancent: c'est le triste débris de la famille de -Montezume, fuyant le joug des Espagnols, et qui, de rivage en rivage, -cherche un refuge impénétrable aux poursuites de ses tyrans. - -Un jeune cacique se présente à la tête de ces illustres fugitifs. A sa -démarche, à sa noble assurance, on reconnaît en lui, tout suppliant -qu'il est, l'habitude de commander. Un chagrin profond et cruel paraît -empreint sur son visage; mais sa beauté, quoique ternie, est touchante -dans sa langueur: en intéressant, elle étonne; et l'altération de ses -traits annonce moins l'abattement, que la souffrance d'une ame fière et -indignée de son malheur. - -L'Inca lui dit: «Jeune étranger, apprenez-moi qui vous êtes, d'où vous -venez, et quel coup du sort vous fait chercher un asyle en ces lieux.» - -«Inca, lui répond Orozimbo (c'était le nom du mexicain), tu vois en nous -les déplorables restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi -florissant que le tien. Cet empire est détruit. Le sort ne nous laissait -que la fuite ou que l'esclavage; nous avons préféré la fuite. Deux -hivers nous ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre dans les -forêts et parmi les bêtes féroces, nous avons pris la résolution d'aller -chercher des hommes moins malheureux que nous, et moins cruels que nos -tyrans. Il y a trois mois qu'à la merci des flots, nous parcourons, à -travers mille écueils, les détours d'un rivage immense. Les maux que -nous avons soufferts nous auraient accablés; le bruit de tes vertus a -soutenu notre espérance. On te dit juste et bienfaisant; nous venons -éprouver si la renommée en impose. Après toi, notre unique ressource, -celle qui, dans le malheur, ne manque jamais qu'à des lâches, c'est le -courage de mourir.» - -«Étrangers, reprit le monarque, vous n'aurez pas en vain mis votre -confiance en moi. Venez dans mon palais vous reposer et réparer vos -forces. Je suis impatient d'entendre le récit de votre infortune, mais -je désire encore plus de vous la faire oublier.» - -Le cacique et ses compagnons, conduits au palais de l'Inca, y sont -servis avec respect; mais il défend qu'on étale à leurs yeux une vaine -magnificence: car l'ostentation de la prospérité est une insulte pour -les malheureux. Un bain pur, des vêtements frais, une table abondante et -simple, des asyles pour le sommeil, où règne un tranquille silence, sont -les premiers secours de l'hospitalité qu'exerce envers eux ce monarque. - -Le lendemain il les reçoit au milieu de sa famille, vertueuse et -paisible cour, les fait asseoir autour de son trône, et parlant au jeune -Orozimbo avec tous les ménagements que l'on doit aux infortunés, il -l'invite à soulager son coeur du poids accablant de ses peines, en lui -racontant ses malheurs. - -«Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain, avec un triste et -profond soupir; mais je te dois l'effort d'en retracer la désolante -image. Écoute-moi, généreux prince, et puisse l'exemple de ma patrie -t'apprendre à garantir ces bords du fléau qui l'a ravagée.» A ces mots, -le silence règne dans l'assemblée des Incas; et le cacique reprend -ainsi. - - - - -CHAPITRE VI. - - -Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est -à-présent sur vos têtes, il y a trois lunes qu'il se levait de même sur -le pays où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi -Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un -coeur droit, généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de la -prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. Après avoir oublié qu'il -était homme, il oublia qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses -amis; sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux mains d'un ennemi -perfide, et causèrent tous ses malheurs. - -Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient -réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa -fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en -abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le -joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus -timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles, -attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore, -dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une -race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient -sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces -forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage, -on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos -ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède -et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents; -que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux -têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses -regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur -la dure écaille dont tout son corps était couvert. - - [43] Le golfe du Mexique. - -Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit -jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut -troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit -d'abord tout négliger. - -Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches -offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés -parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre -dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient -cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches -présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans -nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux -cortége. - -Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se -nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes -épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient -que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes -tremblaient. - -Nous parûmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air -majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur! - -Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du -Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi -qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et -bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et -sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits -pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te -parer.» - -«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel -était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la -force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des -avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos -présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour -être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se -nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé; -soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois -il descend sur ces bords.» - -L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple, -l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain -léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que -nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit -délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux -rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par -la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le -sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur -nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel, -nous frappa, nous saisit de crainte. - -Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il -nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui -commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le -seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le -gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il -commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous -envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez -vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez -d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses -vengeurs.» - -Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu -de la nature entière, il avait l'empire des coeurs comme celui des -éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans -ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se -prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa -défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait -pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger -soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces -étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous, -venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous -détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se -servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les -armes du mensonge, indignes de la vérité. - -Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient -impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il -commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura -cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité. -Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses -conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et -barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le -peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à -trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une -heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de -l'erreur. - -Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit -regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous -savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre -pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est -en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus -dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang -humain...» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les -hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux, -du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent? - -Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices -guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel -art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces -animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que -l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme -l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur -donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers -esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui. - -Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes: -puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du -feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et -auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais -entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le -tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les -nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don -fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et -l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art -de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au -besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles. -Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la -donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses -genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca, -une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le -coeur ne s'endurcit. - -Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des -tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais -que leur nouveauté nous rendit précieux. - -«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu -qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples -sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le -ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil -se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus -florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir -pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir -cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute -pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on -doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.» - -Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si -puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des -amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais -qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États. - -«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les -mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui -faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je -serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si -je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.» - - - - -CHAPITRE VII. - - -La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par -de nouveaux présents, adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le -laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les présents, et persista -dans sa demande. - -Il avait su quelle était la haine des caciques pour Montezume; il leur -avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indépendance; et -déja reçu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvâmes -environné d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait -formé sa cour. - - [44] _Zampoala._ - -«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence Montezume répond -à l'amitié d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les moeurs, -les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et, -à moins de vous déclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter ce -rivage.» - -Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses alliés avec un air riant -et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage: -«Rendez-vous, nous dit-il, demain au port où mes vaisseaux m'attendent; -vous y apprendrez ma résolution.» - -A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux, -vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement, -il nous ordonne de le suivre. - -Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être -immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au -moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez, -dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en -croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et -les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de -lui. - -Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au -sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un -murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès -n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il -monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là, -saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre -levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au -peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais -commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.» - -Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante -résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment -ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à -sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les -sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien, -dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple? -Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne -m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont -impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la -frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang! -pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les -plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour -le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir -briser.» - -Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était -frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs -autels, et de les rouler hors du temple. - -A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait -sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés, -roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds. - -L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il, -voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des -millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il -fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes -enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la -douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en -le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis, -vous le demanderont dans les combats.» - -«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque -raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain. -Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans -ses refus.» - -Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous -les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. -Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les -chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue -servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple -de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie. -Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie, -et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés -hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir -que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il -détestait dans son coeur les dieux que sa bouche implorait. - -«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer -autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient, -que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre -opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un -tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et -débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est -cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les -dieux qu'il a vaincus. - - [45] Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint la - peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: «Voilà, - dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et - persistent opiniâtrément dans leur incrédulité: ils croient que le - Dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux, parce que les - chrétiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus méchants et - les plus corrompus de tous les hommes.» (_Découverte des Indes - occidentales_, page 180.) - -Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé plus d'un million de -victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de -sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur en demande encore. -Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientôt connaître et détester ces -imposteurs. - -Le lendemain on nous mena au port, où était la flotte de Cortès; et l'on -nous dit de l'y attendre. Mille pensées nous agitaient. Ce que nous -avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait -cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des -peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chûte -de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des -réflexions accablantes sur l'avenir. - -Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la -structure était un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un -assemblage de bois solides, qu'on a courbés et façonnés comme des joncs -flexibles; leurs ailes sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges -d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, flottants dans les -airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit -cette forteresse mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité du -canot, lui sert à diriger son cours. - -Comme nous étions occupés de cette effrayante industrie, Cortès arrive, -accompagné des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les -barques. Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse joie est -tout-à-coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dépouiller -ces vastes édifices: bois, métaux, voiles et cordages, on enlève tout; -et Cortès, donnant l'exemple à sa troupe, s'élance, la flamme à la main, -embrase l'un de ses canots, et les fait tous réduire en cendre. - -Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Cortès, -avec une tranquillité insultante, nous regarde, et nous parle ainsi: -«Tant que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, Montezume -aurait pu douter si je persisterais dans ma résolution: Mexicains, -dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me recevoir en ami, -ou en ennemi.» Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya -consternés. - - - - -CHAPITRE VIII. - - -Montezume attendait notre retour avec impatience. Il assembla ses -ministres et ses prêtres pour nous entendre. La présence des prêtres -nous fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le Dieu de Cortès -avait couvert nos dieux; tout le reste fut exposé dans un récit fidèle -et simple, et quelques figures tracées nous aidèrent à faire entendre ce -qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque nous écoutait avec cet étonnement -stupide, qui semble interdire à l'ame la pensée et la volonté. «Ces -étrangers, dit-il, ont sur nous, je l'avoue, un ascendant qui -m'épouvante. Tout ce que vous m'en racontez, me semble tenir du prodige; -et j'y vois quelque chose au-dessus de l'humain.» - -«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux que nous, lui -dit Pilpatoé; mais toutes leurs lumières ne les rendent pas immortels. -La fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous les besoins, tous les -maux de la vie sont faits pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule -avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme celle d'un Indien: -c'est ce que je voulais savoir; le reste est de peu d'importance.» - -Montezume, à qui ce discours devait inspirer du courage, n'en parut -point touché. Il regardait les prêtres, et il semblait chercher à lire -dans leurs yeux. - -Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: «Seigneur, dit-il à -Montezume, ne vous étonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la -décadence où tombe leur empire. Nous avons évoqué le puissant dieu du -mal, le formidable Telcalépulca. Il nous est apparu sur le faîte du -temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu des nuages que -sillonnait la foudre. Sa tête énorme touchait au ciel; ses bras, qui -s'étendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa -bouche était remplie du venin de la peste, qu'elle menaçait d'exhaler; -dans ses yeux sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la famine et -de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de -l'autre il secouait les chaînes de la captivité. Sa voix, pareille au -bruit des vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces mots: On me -dédaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques -victimes, que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps où vingt -mille captifs étaient égorgés dans mon temple? Ses voûtes ne -retentissaient que de gémissements et de cris douloureux, qui -remplissaient mon coeur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon -parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oublié que je suis -Telcalépulca, et que tous les fléaux du ciel sont les ministres de ma -colère? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de -défaillance; leur indulgence les expose au mépris; en le souffrant, ils -l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de négliger le dieu -du mal.» - -Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne à l'instant que, parmi les -captifs, on en choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que dans son -temple tout abonde pour les engraisser à la hâte; et qu'il en soit fait -incessamment un sacrifice solennel. - -A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! dans un jour, mille -victimes!» Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamités ont -affligé la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regardé le dieu -du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le désarmer, il croit -devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui -ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers lui sacrifient comme nous. Et à -quelle autre divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là le -secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, sans doute, qu'ils gagnent -la faveur de ce dieu altéré de larmes et de sang. - -Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu à tout, -en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur de nos -voisins[46], et secondé par les vaincus, il parut avec une armée. - - [46] Le peuple de Tlascala. - -Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son découragement. Il -voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur -offrit de partager avec eux ses trésors immenses, et de faire pour eux -les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'éloigner. Misérable -ressource! C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur orgueil, et -irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Cortès, plus obstiné et -plus arrogant que jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir -par des présents qu'il méprisait; que l'or n'effaçait point les taches -que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que -dans le sang. - -Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico, -s'élevait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y -arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisément; celle par où -venait Cortès traversait la ville où régnait mon père, et pour disputer -ce passage, mon père ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put -l'obtenir: il fallut recevoir ces étrangers comme nos maîtres, nous -humilier devant eux... O combien je frémis! combien je détestai l'ordre -absolu qui nous forçait à cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un -excès de faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant de ses -ennemis, s'efforçant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il -les reçoit avec toutes les marques de la joie et de l'amitié, les comble -de présents, les invite à loger dans le palais du roi son père[47]; et -inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, le plus -dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, gagne sa confiance, et -l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais changé en forteresse, -qu'ils occupaient lui et les siens. - - [47] Le palais d'Axayaca. - -Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de la perfidie, de -l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son -peuple, et dans le palais de son père, Montezume lui-même est retenu -captif, en ôtage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever -d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou -plutôt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage -avaient abandonné, tendit les mains, et sans se plaindre reçut ces liens -flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir lorsqu'on daigna -l'en délivrer. - -Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher à son peuple, à sa cour, à -ses ministres même. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine -volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Cortès[48], tués dans -les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on fît brûler -vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave -Colpoca, qui, dans l'émeute de ces brigands, en avait tué deux de sa -main, et qui s'était montré à nous, de la droite portant la tête d'un -Castillan[49], et de la gauche la flèche encore sanglante dont il -l'avait percé; je le vis, ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait -fait baisser la paupière, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu -vingt comme lui, le Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les -flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure -en m'écoutant, c'est son frère: il allait se brûler avec lui; je le -retins, et je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! tu veux -mourir; et tu n'es pas vengé!» - - [48] Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux qu'on avait - laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour des mutins - contre les troupes de l'empire. - - [49] Ce Castillan s'appelait Arguello. - -Montezume dévora tout, les affronts et les violences; il se loua de la -bonté, de la noblesse de Cortès; il feignit d'être heureux et libre au -milieu de ses gardes qui le faisaient trembler, et qu'il appelait ses -amis. Le malheureux invitait son peuple à venir leur donner des fêtes, -et sa cour à les honorer. Le bien de son empire, le maintien de la paix, -l'avantage de cette alliance, qui déguisait sa servitude, les avis -secrets de ses dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. Il -voulut même paraître libre à ceux dont il était l'esclave. Il prévenait -leur volonté, pour se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus -dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A l'avarice de ses maîtres -il prodiguait des monceaux d'or. Il offrit de rendre à leur prince un -hommage que leur orgueil eût à peine exigé de lui. Il croyait donner à -cet acte de faiblesse et de dépendance l'apparence de la justice et de -la magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même, pourvu qu'on ne -vît pas qu'il y était forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient -tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec une noble constance; -tout le reste, l'honneur, la liberté, les biens de son peuple et de sa -couronne, tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs. - -Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents, adoucis par ses -complaisances, rassasiés de notre honte et de leur gloire, ils -consentiraient à nous délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel -sembla vouloir les y contraindre; car on apprit que de nouveaux -brigands, partis des mêmes régions, venaient leur ravir leur conquête; -et Cortès, obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser dans nos -murs qu'un très-petit nombre des siens. Mais tel était l'étonnement, -l'abattement de Montezume, que ce petit nombre suffit pour le retenir -parmi eux. On le pressa de consentir à sa délivrance; il en fut offensé. -Il dit qu'il n'était point captif; que sa conduite était volontaire et -plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait assez coûté pour -s'attacher de tels amis, et qu'il ne voulait pas s'exposer au reproche -de leur avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il, qu'après -s'être assurés de la nouvelle flotte, ils vont s'éloigner de ces bords.» - -Montezume était si frappé de cette illusion, que toute la scélératesse -du crime dont tu vas frémir, put à peine le détromper. On célébrait -l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces solennités, de rendre -hommage aux dieux par des danses publiques. La fleur de la jeune -noblesse s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, sur la foi -de la paix, voulut que ces brigands qu'il appelait ses hôtes, fussent -présents à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais ils étaient -armés; et nous étions sans armes comme sans défiance. Qu'on s'imagine -voir des lynx, des léopards errants autour d'un pâturage où bondit un -faible troupeau de chevreuils ou de daims paisibles. La soif du sang qui -les dévore, s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: ils -approchent sans bruit, dissimulant leur rage; mais leurs regards avides -la décèlent; et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent sur le -troupeau, dont ils font un carnage horrible. Tels on voyait les -Castillans, témoins de nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer -avec des yeux où l'avarice étincelait comme une fièvre ardente. L'or, -les perles, les diamants dont nous étions parés, viles richesses qu'ils -adorent, allumèrent en eux cette ardeur furieuse pour laquelle rien -n'est sacré. Éperdus, forcenés, se donnant l'un à l'autre le signal[50] -du meurtre et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant sur les -Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur, l'épouvante et la fuite ne -dérobent pas à leurs coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les -voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de leur butin, aussi peu -sensibles aux plaintes des mourants, que le sont les bêtes féroces au -cri des animaux tremblants qu'elles déchirent, et dont elles boivent le -sang. - - [50] Ce signal était le nom de saint Jacques. - -Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou nous délivrer de ces -traîtres. Montezume eut beau colorer la noirceur de leur attentat, on ne -l'écouta plus: l'emportement du peuple et sa fureur étaient au comble. -Il vint au palais de mon père le supplier de prendre sa défense, et de -l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur, la prudence, la -fermeté, avaient pu sauver ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en -être le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte font place à -l'ordre et au conseil. A la tête du peuple, il force l'ennemi à se -retirer dans l'enceinte du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à ne -plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors on nous annonce le -retour de Cortès. - - - - -CHAPITRE IX. - - -Cet heureux brigand, délivré d'un rival[51] qui venait lui disputer sa -proie, avait tiré de nouvelles forces du parti opposé au sien[52]. Plus -fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'étonne à -son entrée dans nos murs. Il pénètre avec défiance jusqu'aux portes de -son palais, et s'y enferme avec ses compagnons. - - [51] Narvaëz. - - [52] La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée comme le - plus beau trait de sa vie. (_Voyez_ Antonio de Solis.) - -Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. «Demain, -dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des -cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, tout le peuple fut sous -les armes, et mon père ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible. -S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés de lances et -d'épées, ce péril ne serait pas digne d'être rappelé; mais peins-toi un -mur de feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans cesse, à travers -des tourbillons de fumée et de flamme, une grêle homicide et d'horribles -tonnerres, dont tous les coups étaient marqués par un vide affreux dans -nos rangs. Ce vide était rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs -amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de -morts: c'était le courage effréné de la haine, de la vengeance et du -désespoir réunis. On travaillait obstinément à briser les murs et les -portes; on se faisait, avec des lances, des échelons pour s'élever; les -Indiens blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs compagnons, -pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'épouvante, -régnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, si le soleil, -en nous dérobant sa lumière, n'eût pas terminé le combat. - -La nuit, des flèches enflammées embrasèrent les toits de ce palais -funeste; l'horreur de l'incendie en écarta le sommeil; et tandis qu'au -milieu des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous prîmes un peu de -repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes à la main. - -L'ennemi sort; la ville entière devient un champ de bataille. Notre sang -l'inonda; mais nous vîmes aussi, et avec des transports de joie, couler -celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra -dans ses murs. - -Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la sépulture; et l'ennemi -les employa à construire des tours mouvantes, pour combattre à l'abri -d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du haut des toits. Cependant -mon père appliquait tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre -qui nous perdait; à donner à nos mouvements plus d'accord et -d'intelligence; à établir ses postes, disposer ses attaques, ménager pas -à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à l'ennemi. La ville, -bâtie au milieu d'un lac, était coupée de canaux, dont les ponts, -faciles à rompre, pouvaient laisser après nous de larges fossés à -franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on sût -profiter. - -«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui -vous ôte la liberté d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours -faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui charge en tumulte, le -nombre nuit à la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je -vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: elle coûtera cher; -mais ce n'est pas ici le moment de nous ménager. Il serait indigne de -nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits, -dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la liberté, la -vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous -ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrassés.» - -Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces tours pleines d'hommes -armés, que traînaient de fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante -lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, tombant du haut des -toits, les eurent bientôt fracassées. On combattit à découvert, sans -trouble et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais tranquille. A -travers l'incendie de nos palais, où l'ennemi portait la flamme, la -fureur marchait en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque -tranchée était un poste, attaqué, défendu avec acharnement. L'avantage -des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, était -le seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur -peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un -combat si long et si sanglant. L'ennemi nous céda la place, mais plutôt -lassé que vaincu. - -Mon père, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53], -nous faisait espérer d'exterminer le reste. «Encore deux combats comme -celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est délivré.» - - [53] Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, avaient été - blessés dans ce combat. - -Le peuple regardait d'un oeil avide les Castillans étendus à ses pieds. -«Ils ne sont pas immortels,» disait-il en comptant leurs blessures. -Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un de ces coups. - -Encouragé par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis -au lendemain. Il fut tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir. -On approchait des murs; on allait bientôt les franchir, et gagner la -première enceinte; Cortès alors désespéré força Montezume à paraître, -pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des -murailles, il fait signe de l'écouter. Sa présence suspend l'assaut. Le -peuple, saisi de respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque -éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tenté sa délivrance; mais -il leur dit qu'il était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, ils -consentent, dit-il, à se retirer dès demain, pourvu qu'à l'instant même -l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute -hostilité. Je le veux, je vous le commande. Obéissez à votre roi.» - -La multitude, à cette voix, était incertaine et flottante. Mon père la -détermina. - -«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, sors de ta prison, et -viens régner sur nous. Jusques-là nous n'écoutons point un monarque -opprimé, qu'on force à se trahir lui-même. Non, peuple, ce n'est pas -votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit -la loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; son coeur implore la -vengeance. Vengez-le donc, sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.» - -A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'éloigner. L'ennemi -l'arrête, et l'expose à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, veut -détourner l'attaque... Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frappé -Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis. -En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'épouvante, et -s'enfuit, comme chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie son -corps pâle et défiguré. Une multitude éplorée accourt, s'empresse, -l'environne, et détestant la main qui l'a frappé, remplit l'air de ses -hurlements, et baigne son roi de ses larmes. - -Les caciques s'assemblent, et mon père est élu pour succéder à -Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de défense achève de -déconcerter et d'effrayer nos ennemis. - -Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les lenteurs d'un siége. Dans -une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de -tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. Cortès s'en épouvante, -et il médite sa retraite. C'était le moment décisif. Il lui fallait, -pour s'échapper, repasser sur l'une des digues dont le lac était -traversé; et mon père, ayant bien prévu que Cortès choisirait les ombres -de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue, -la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles à tirer de -l'arc et de la fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut lui-même -charger la colonne des ennemis. Tout fut exécuté, mais avec trop -d'ardeur. Des canots, on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence -coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Cortès et -mille de ses alliés tombèrent sous nos coups; un pont volant sauva le -reste; et quand le jour vint éclairer le carnage de la nuit, on trouva -ceux des Castillans dont la mort nous avait vengés, on les trouva -chargés de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont le poids les -avait accablés. Ainsi l'or une fois fut utile à notre défense. - -Dans ce combat, où le lac du Mexique avait été rougi de sang, mon père -avait reçu deux blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela, -et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais règne. Ces -brigands reviendront plus forts secondés de ces mêmes peuples que -Montezume a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la ruine de ma -patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait, -jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la comme -moi, défends-la même sans espérance; et sois le dernier à combattre sur -ses débris.» A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses -lèvres éteintes m'ayant donné le baiser paternel, il expira. - -Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement le héros mexicain, que sa -voix en fut étouffée; et les Incas, les yeux attachés sur un fils si -vertueux et si sensible, attendirent en silence que son coeur se fût -soulagé. - - - - -CHAPITRE X. - - -Pour succéder à mon vertueux père, reprit Orozimbo, le choix des -caciques tomba sur le jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus -vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien digne de ce choix; mais le -sort trahit son courage. - -Cortès revint au bord du lac avec des forces redoutables. A mille -Castillans[54] sa fortune avait joint plus de cent mille auxiliaires: -telle était l'ardeur de nos peuples à voler au-devant du joug. - - [54] Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours. - -L'épouvante se répandit dans toutes les villes voisines. Les unes se -rangèrent du côté de Cortès, et prirent les armes pour lui; d'autres se -trouvèrent désertes; et leurs habitants éperdus, ou se sauvèrent dans -nos murs, ou s'enfuirent vers les montagnes. - -Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes lancer une flotte[55] -semblable à celle qui sur nos bords avait apporté ces brigands. La -multitude de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir de toute -part; brisés, engloutis par le choc de ces barques énormes, ils -faisaient périr avec eux les Mexicains dont ils étaient chargés. - - [55] Composée de treize brigantins. - -Le génie et l'activité de notre jeune roi firent des efforts inouis pour -suppléer à l'avantage que les barques des ennemis avaient sur nos frêles -canots. Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore plus à la -défense de nos digues. Dans les travaux, dans les dangers, par-tout et -sans cesse présent, il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage -enflammait tous les coeurs. Les obstacles qu'il opposa aux approches des -Castillans, lassèrent enfin leur constance. Effrayés des périls et des -fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent la paix. Tout le peuple -la demandait; le roi y consentait lui-même; la famine qui nous pressait, -y disposait tous les esprits; les prêtres, au nom de leurs dieux, furent -les seuls qui s'y opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; ils -flattèrent imprudemment l'audace de Guatimozin. Une ombre de péril les -avait d'abord consternés, une apparence de succès les rendit aussi -arrogants qu'il avaient été lâches. - -Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix. Crédulité fatale! un -dieu plus fort que tous nos dieux démentit leur vaine promesse. Il fit -descendre des montagnes les peuples les plus indomptés[56]; il changea -leur féroce orgueil en un zèle ardent et docile; et Cortès n'eut pas -plutôt vu grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il résolut de -nous livrer l'assaut[57]. - - [56] Les Otomies. - - [57] Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce n'est donc - pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit tant de fois, qu'il - prit la ville de Mexico. - -Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré les efforts d'un -courage déterminé. L'ennemi ayant pénétré dans nos murs, s'y établit -parmi des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que faisaient devant -lui ses foudroyantes armes; et, par trois routes opposées, parvint enfin -jusqu'au centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient -l'épouvante et la mort... A ces mots, il s'interrompit par un -frémissement de rage. «O souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux -semblaient indignés de voir encore la lumière. - -L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas -juger toi-même si ma douleur est juste. Je combattais près de mon roi, -j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce palais assiégé j'avais -abandonné ma soeur, une soeur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher -que la lumière du jour. Pour sa garde et pour sa défense, j'avais -laissé, à la tête de quelques Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami -de mon coeur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé, à qui ma -soeur était promise. Ce digne ami se défendait avec tout le courage de -l'amour et du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun d'eux -semblait, comme lui, protéger les jours d'une amante. Aucune de leurs -flèches ne partait en vain; le vestibule du palais était inondé de sang, -la mort en défendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi -avait embrasés, l'incendie atteint celui-ci. Les assiégés y sont -enveloppés d'un noir tourbillon de fumée; la flamme perce à travers ce -nuage; elle s'attache aux lambris de cèdre, et s'y répand à flots -pressés. - -Le péril de ma soeur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de -l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous -côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perçants, sa -chère Amazili. Il la trouve éperdue, courant échevelée, et le cherchant -pour l'embrasser, avant de périr dans les feux. «O chère moitié de mon -ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut -mourir, ou être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.--Il faut -mourir, lui répondit ma soeur.» Aussitôt il tire une flèche de son -carquois, pour se percer le coeur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! -commence par moi: je me défie de ma main, et je veux mourir de la -tienne.» - -[Illustration: O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la -saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir...] - -A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de -son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui découvre son -sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût pas manqué de courage! Mon -ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur eût -désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, et relève le bras sur -elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante -l'implore, et trois fois sa main se refuse à percer ce coeur dont il est -adoré. Ce combat lui donna le temps de changer de résolution. «Non, non, -dit-il, je ne puis achever.--Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les -flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si -nous ne savons pas mourir?--Je vois aussi, lui répond-il, la liberté, la -gloire, si nous pouvons nous échapper.» Alors appelant ses soldats: -«Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage.» Il fait -environner ma soeur, commande que les portes du palais soient ouvertes, -et s'élance à travers la foule des ennemis épouvantés. - -Celui qui m'a peint ce combat en frémissait lui-même. Un énorme rocher, -qui se détache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les -vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit un abyme à travers les -flots courroucés: tel, en sortant du palais de mon père, se présenta le -formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait écartés, en -retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse -encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les -lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce -qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de -blessures, et le corps sillonné de ruisseaux de sang, se défend et -combat jusqu'à l'épuisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses -bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, il -succombe... Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma soeur suivit -le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de -lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-être, ô ciel! dans ce -moment, il gémit sous les coups d'un maître inflexible. Ma soeur -peut-être... Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; elle rallume en -vain toute ma rage, et fait le tourment de mon coeur. - -L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et dévorer ses larmes, le -pressait d'interrompre ce récit désolant. Non, dit le cacique, achevons: -puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois avoir la force d'en -soutenir l'image. - -Tous nos postes forcés livraient la ville en proie à nos vainqueurs. Le -roi n'avait plus pour asyle que son palais, où sa noblesse lui offrait -de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes -les Indiens que la frayeur et la fuite avaient dispersés, il voulut -s'échapper lui-même, pour revenir assiéger à son tour et accabler nos -ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots -occupaient la flotte de Cortès par un combat désespéré. Monarque -infortuné! tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: il fut -pris... C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un délire -stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche -entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'épouvante et l'horreur. -Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le plus -magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!... -C'est sur ce lit qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie à ce -récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas -mieux les connaître. Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des -os, Cortès, d'un oeil tranquille, observait les progrès de la douleur, -et il disait au roi: «Si tu es las de souffrir, déclare où tu as caché -tes trésors.» - -Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât honteux de céder à la -violence, le héros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les -tourments. Il attache un oeil indigné sur le tyran; et il lui dit: -«Homme féroce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice égal à -celui de te voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni aucun mot -qui implorât une humiliante pitié. - -Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce prince. Cet ami, plus -faible, avait peine à résister à la douleur; et prêt à succomber, il -tournait vers son maître des regards plaintifs et touchants. «Et moi, -lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses?» Ces paroles -étouffèrent le soupir au fond de son coeur[58]. - - [58] Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut encore - deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition d'un Indien, - qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols. - -Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que tu viens d'entendre. Tu -n'as vu ces brigands que dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il -faut les voir au sein de la paix, au milieu des peuples qu'ils ont -désarmés, dont les uns vont au-devant d'eux avec une joie ingénue, et -les autres d'un air timide et suppliant; qui leur présentent de plein -gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui s'empressent à les servir, à les -loger dans leurs cabanes; qui supportent pour eux les travaux les plus -rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, sous le faix dont ils les -accablent, sous les coups dont ils les meurtrissent; qui se laissent -flétrir, avec un fer brûlant, des marques de la servitude: c'est là que -s'est montrée la cruauté des Castillans. Tout ce que tu peux concevoir -des excès de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche pas -encore des maux que ces hommes dénaturés font souffrir aux plus doux des -hommes. - -Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur roi, par le saccagement de -leur ville et de leurs campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les -vainqueurs: ils opposaient la douceur des agneaux à la férocité des -tigres: leurs caresses, leurs larmes, l'abandon volontaire du peu de -bien qu'ils possédaient, une obéissance muette, une aveugle soumission, -le dernier et le plus pénible de tous les sacrifices que l'homme puisse -faire à l'homme, celui de sa liberté, rien n'adoucit ces coeurs -farouches. Si leurs esclaves surchargés, dans une longue et pénible -route, osent gémir sous le fardeau, un châtiment soudain leur impose -silence; et s'ils succombent sous l'excès du travail et de la misère, un -bras impitoyable achève de leur arracher le dernier soupir. «Cruels! -disent ces innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie n'est employée -qu'à vous servir, pourquoi nous l'arracher? Épargnez du moins nos -enfants et nos femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes. _De -l'or, de l'or_, c'est leur cri de rage; on ne peut les en assouvir. Un -peuple en vain se hâte d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce -métal funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux, les mains -au ciel, les yeux en pleurs, il proteste qu'il n'en a plus, on -l'enchaîne, on le livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à -découvrir ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice a inventé des -tortures inconcevables et des supplices inouis. Ingénieuse à compliquer -et à prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille formes -horribles, que la mort ne connaissait pas. - -Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité, c'est sa froideur -tranquille. La nature est muette dans ces coeurs endurcis. Autour des -bûchers où la flamme dévore une famille entière, au milieu d'un hameau -dont les toits embrasés fondent sur les femmes enceintes, sur les -faibles vieillards, sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds -où un feu lent consume de faibles innocents, déchirés avant de mourir; -on les voit, ces hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs, se -réjouir et insulter aux victimes de leur furie. - -Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant de maux, sans mourir de -douleur, ajouta le cacique en versant des ruisseaux de larmes, et d'une -voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient: si nous supportons -nos malheurs, si nous vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie, -c'est pour lui chercher des vengeurs. - -«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca en l'embrassant. Je sens -vos maux, je les partage. Si je ne puis les réparer, j'espère au moins -les adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, et que ma cour -soit votre asyle. Hélas! si j'en crois des présages qui commencent à -s'avérer, le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience et de -votre courage.--Ah! s'écrient les caciques, la vie est l'unique bien que -le destin nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et tu peux en -être prodigue; sans toi, le désespoir en eût déja tranché le cours.» - - - - -CHAPITRE XI. - - -Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient encore dans ces -régions fortunées, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des -Castillans s'étendait comme un incendie: la ruine et la solitude en -marquaient par-tout les progrès. - -Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi commençait à l'être. En -vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux -Indiens, Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la -nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une pitié stérile, une -volonté faible de remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On -fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin réprimer la -licence; la cupidité secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous -des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut -toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur. - - [59] Ferdinand et Charles-Quint. - -Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, pleurait au bord de -l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts. - - [60] Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, avait - fait bâtir la ville de Saint-Domingue. - -Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain des tyrans. Ce -barbare était Davila. Sa cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des -montagnes qui joignent les deux Amériques. A travers les rochers, les -forêts, et les précipices, ses soldats, ses chiens dévorants furent -lancés contre les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que la -peine de les poursuivre, et celle de les égorger. Ainsi fut ouvert le -passage de l'océan du nord à la mer Pacifique. - -Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition des conquêtes y voit -un champ vaste à courir. Balboa[61], digne précurseur du sanguinaire -Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions du midi; et des flots de -sang indien ont inondé les bords où il a tenté de descendre. Après lui, -de nouveaux brigands ont risqué de plus longues courses; mais la -constance ou la fortune leur a manqué dans ces travaux. - - [61] Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du Sud en 1513. - Ce fut à lui qu'un Indien répondit _Béru_, _Pelu_, je m'appelle - _Béru_, et j'habite le bord de _la rivière_: de là le nom de - _Pérou_. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la - tête. - -Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la -nature eût formé un homme d'une résolution, d'une intrépidité à -l'épreuve de tous les maux; un homme endurci au travail, à la misère, à -la souffrance; qui sût manquer de tout et se passer de tout, s'animer -contre les périls, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore -sous les coups de la plus dure adversité. Cet homme étonnant fut -Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa -seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et -populaire, sévère quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait -l'être, et modérant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la -rigueur de la discipline et le poids de l'autorité, prodigue de sa -propre vie, attachant un grand prix à celle d'un soldat; libéral, -généreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité qui -déshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir -entrepris et fait une immense conquête, étaient plus dignes de son -coeur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux d'or dans des flots de -sang; cet or ne l'éblouit jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre -et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa mort. Tel fut l'homme -que la fortune avait tiré de l'état le plus vil[62], pour en faire le -conquérant du plus riche empire du monde. - - [62] La première condition de Pizarre avait été la même que celle de - Sixte-Quint. - -Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le -droit d'aller chercher, par delà l'équateur, des régions nouvelles et de -nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de -Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et -le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole[64], à cette île -fameuse par la conquête de Colomb, et dont on avait fait depuis le siége -de la tyrannie. - - [63] Dom Pèdre Arias Davila. - - [64] Saint-Domingue. - -Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande à s'aller joindre à lui. -Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais -d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagné, -par sa candeur, l'estime et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut, -avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu. - -«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas -encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords à -ravager!--Le ciel m'est témoin, répondit Alonzo, que c'est la gloire qui -me conduit.--La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les -assassins? en est-il à tomber sur un troupeau timide d'hommes nus, -faibles, désarmés, à les égorger sans péril, avec une cruauté lâche? -Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la colombe. Non, -mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut -effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur -Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insensée se trompe, en -croyant s'assouvir. Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur -conquête, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par -l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront épuisé l'Espagne -et ruiné l'Inde sans fruit. - -«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les éclairer. Je ne -connais Pizarre que par sa renommée; mais on me l'a peint généreux. Il -est digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de -l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous pas à le suivre dans sa conquête? -Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront respectable et cher à mes -compagnons comme à moi.» - -Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; il sent réveiller dans son -coeur son activité bienfaisante; et l'espoir d'être utile aux hommes -ranime son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, le -découragent de nouveau. «Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez -mon coeur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je -parlerais pour eux sans ménagement et sans crainte; et vous-même -peut-être, exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, vous vous -plaindriez de mon zèle.--Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien -que votre présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous -épargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir -eu qu'à vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne -l'avoir pas voulu?--C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous -laisserai pas croire que j'aie renoncé par faiblesse à l'espérance -d'être utile à ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que -Pizarre daigne m'entendre!» - -Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui les a reçus, aborde au -rivage de l'isthme. On y débarque à l'embouchure du fleuve des -Lézards[65]; et pour le remonter, on s'élance sur des canots. Chacun de -ces canots, formé du creux d'un cèdre, porte vingt rameurs Indiens, -qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, animés par les cris -d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve -leur oppose tant de rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont -contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. Celui qui les commande, -semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps, -ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et -presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement -des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec les gouttes -de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lèvent -sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble -implorer sa pitié. - - [65] Aujourd'hui _la Chagre_, qui, des montagnes de l'isthme, descend - dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure. - -Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve le tourment d'un père qui -voit déchirer ses enfants. «Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter -ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service. -Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils -sont enfants du même Dieu que vous.» Alors s'adressant au plus jeune et -au plus faible des rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je -vais ramer à votre place.» - -Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, s'empressèrent tous à -l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains à l'homme -bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient de -bénédictions, et lui donnaient ce tendre nom de père qu'il avait si bien -mérité! - -Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un -mouvement de joie: «Eh bien, mon père, vous repentez-vous à-présent de -nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un oeil où la tendre -compassion et la tristesse étaient peintes, et ne lui répondit que par -un profond soupir. - -Il est un village, connu sous le nom de Crucès, où le fleuve cesse -d'être navigable. Ce fut là qu'obligé de quitter les canots, on suivit, -à travers les bois, une longue et pénible route. Mais toute pénible -qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le -regard se promène sur des vallons que la nature se plaît à parer de ses -mains; où la variété des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux -peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'oeil -enchanteur. Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est -heureux; l'homme opprimé, souffrant et misérable, y gémit seul sous le -joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le -cachent à son tyran. - -De montagne en montagne, on s'élève, on parvient jusqu'au sommet qui les -domine, et d'où la vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, sur -l'immense abyme des eaux. De là se découvrent à-la-fois[66], d'un côté -l'océan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le -lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, leur dit Molina, -saluons cette mer, cette terre inconnue, où nous allons porter la gloire -de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement -reconnu ces pays immenses, quelle sera la renommée de ceux qui les -auront soumis[67]?» - - [66] On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine à celui de - Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne - découvre à-la-fois les deux mers. - - [67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre - en 1524. - -Il descend la montagne, et bientôt, approchant des murs où Davila -commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent -s'offrir à Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les -dangers. - -Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans la douleur. Il venait de -perdre son fils unique à la poursuite des sauvages. «Soyez les -bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la désolation -d'un père, dont ces féroces Indiens ont dévoré le fils. Oui, les cruels -l'ont dévoré, ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang peut-il -jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et -funeste. S'il en échappe un seul, je ne me croirai point vengé.» - -Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait -la fortune. Il les reçut sur son vaisseau, avec cet air plein de -franchise et d'affabilité qui lui gagnait les coeurs; et après les -éloges qu'il devait à leur zèle, il leur présenta ses amis. «Voilà, -dit-il, le généreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui -consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette entreprise; Almagre, -assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignités qu'il remplit -dans le sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé ministre des -autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprète du ciel, l'organe de -la foi, l'apôtre de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier -est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: c'est à ses mains que -l'étendard de la Castille est confié, et c'est lui qui nous conduira -dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un savant pilote, à -qui cette mer est connue, et qui le premier a tenté d'en parcourir les -écueils, sous l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec éloge -Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux -qui l'accompagnaient. - - [68] Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel de Fernand - de Luques. (_Découverte et conquête du Pérou_, l. 1.) - -Alonzo lui nomme à son tour les Castillans qu'il lui amène, tels que le -jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux -Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, et le magnanime Moscose, -et Moralès, qui le premier devait périr en abordant. Infortuné jeune -homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en -connaît un grand nombre, ou par leur renommée, ou par celle de leurs -aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible à l'honneur de -les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux -solitaire qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, demande-t-il, -un messager de la foi, que son zèle engage à nous suivre?» - -Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de la religion et de l'humanité, -que l'Espagne avait honoré du nom de _Protecteur de l'Inde_, Pizarre est -saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu -même. «Est-ce vous, lui dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous -qui venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage pour moi de la -faveur du ciel, et du succès de mon entreprise!» - -«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le solitaire, le seul -témoignage assuré de la faveur du ciel est dans le coeur de l'homme -juste. Méritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, des -succès dont le ciel s'irrite. La gloire d'être humain, sensible, et -bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de -rivaux.» - - - - -CHAPITRE XII. - - -Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait un vent favorable. On fit -des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystères fut célébré -sur la poupe par ce même Fernand de Luques, intéressé avec Almagre dans -les risques de l'entreprise, et comme lui associé dans le partage du -butin... O superstition! Ce prêtre sacrilége, pour rendre les autels -garants de ses vils intérêts, suspend le divin sacrifice, au moment de -le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et céleste, il se -tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonné de rides, -l'austérité paraît empreinte; il soulève un sourcil épais, dont son oeil -morne est ombragé; et d'une voix semblable à celle qui, du creux des -autels, prononçait les oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre, -venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte -alliance.» Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en réserve une -partie, et en donnant une à chacun de ses associés interdits et -tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille des Indiens.» Tel -fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en -fut épouvanté. - - [69] Ce trait-là est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del - santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._ - (BENZONI, l. 3.) - -Le même jour on tint conseil; et là on entendit Pizarre exposer son -plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques, -chargé du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester à -Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux -bords où l'on allait descendre, et y mènerait les secours: rien n'avait -été négligé; et la prudence de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles, -semblait les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime qu'elle reçut dans -le conseil. - -Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des -Castillans, ou plutôt leurs esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne -put renfermer sa douleur. Il demande à parler; on lui prête silence; et, -la tristesse dans les yeux: «J'entends, dit-il, qu'on se propose de -distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les -îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions -d'infortunés ont péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et -ferez-vous périr de même les peuples de ces bords?» - -Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. «Il n'en est qu'un -moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir -de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le même roi, -la même loi, et, comme je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais -d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame au nom de la -nature, à la face du ciel.» - -«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, vos voeux et les miens sont -d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces -peuples un tribut modéré, établir entre eux et l'Espagne un commerce -utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me -propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je -puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas. -Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils -souscrivent à des lois justes, s'ils ne demandent qu'à s'instruire, ils -seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos, -seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, la pudeur, la timide et -faible innocence, auront en vous un défenseur, un vengeur.--Je vous le -promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache à leur patrie, -qu'on les condamne à des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la -menace, et les châtiments, au-delà du tribut imposé par -vous-même.--Telle est ma résolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que -vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.» - -A ce discours, un bruit confus se répandit dans l'assemblée; et Fernand -de Luques prenant la parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu de -ménager des barbares qui le blasphèment, qui brûlent devant les idoles -un encens qui n'est dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils -osent défendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que -nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient au même titre que Canaan -appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur -l'idolâtre Amalécite[70], nous l'avons sur des infidèles, plus aveuglés, -plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur -impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes, sont-ils plus doux, -plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils -leur déchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs -membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont -les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec -tant de chaleur! Si les châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous -dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déja coûté tant -de périls et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers, -n'avez-vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers -tant d'écueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous -en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et -la pauvreté? L'or est un don de la nature; inutile à ces peuples, il -nous est nécessaire: c'est donc à nous qu'il appartient; et leur malice, -opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables -pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence -des crimes dont les a souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont -pas les creux des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on doit -redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces -noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils -béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.» - - [70] Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla et par - bien d'autres fanatiques. - -Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile -d'horreur, le regardait et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu -de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, ont-elles -proféré ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arrosé de son -sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait -la grâce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a -dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui -ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous -dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple -aux Amalécites! Laissez, laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop -abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé aux saintes lois de -la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans -toute la solennité que sa volonté doit avoir, pour forcer l'homme à lui -obéir plutôt qu'à la voix de son coeur; et ce décret n'a pu s'étendre -au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre accompli, -la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours éternel. Dieu parlait -aux Israélites; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en donc à la -loi qu'il a donnée à tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_: -voilà sa loi, Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, et vos -bûchers? - -«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien -condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les -imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si, -au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils -seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès -l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les -lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même -joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces -victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes, -et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de -plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute -leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches -pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là -que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les -enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur -déchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voilà -donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs! -Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire -périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos -richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du -luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que -vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne -sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est -l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici -l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire, -et des maux qu'elle fait.» - -Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler -sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre -le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage -conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne -eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur -tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de -l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux. - -«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même: -car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses -ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez -pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il -être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la -charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses -enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de -conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain -pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de -qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent -les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en -dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un -plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces -fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou -de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les -abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise -que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les -îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première -ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens, -qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer. -Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse -nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que -d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne -puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous -décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre, -mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce -que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.» - - [71] Les termes de la bulle: _De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ - scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine... Autoritate - omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ... donamus, - concedimus et assignamus._ - -L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde. -Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De -toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui -fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant -d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les coeurs tout sentiment -d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet -des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on -a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à -les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme -respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage -de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux. -Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et, -infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous -sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants. - -«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le -droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec -la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du -chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage -est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la -foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion, -est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la -rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il -fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le -savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la -mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des -troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim; -vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus -de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et -c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté -d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire? -veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils -meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu -vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur, -l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est -l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la -vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce -Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la -foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux. -Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison, -l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur -s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé -d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment -qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver -des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce -même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir -mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture -ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je -l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces -peuples. - -«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce -pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir -pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on -pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès -s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais -la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance, -ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de -sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non, -mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le -nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des -esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus -faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais -abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frère, tu es mon -esclave_, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un -blasphème dans la bouche d'un chrétien. - -«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conquérants pour la -foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis. -Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages? -Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? _Un pontife a partagé -l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit -qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin -de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le -ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres, -non pour un peuple de brigands. - -«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de -conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le -bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le -justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou -d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah! -croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement, -pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à -des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à -écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont -jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en -ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs -que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de -la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les -peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est -un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de -grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens, -leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux -yeux.» A ces mots il se prosterna. - -«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de -précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son -devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par -les entraves du serment.» - -«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le -plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de -ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!» - -Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se -répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir -son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de -délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme -violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le -perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas, -lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il -lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais -présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais -qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant. - -Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon -ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette -épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez -Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais -il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa -droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le -suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais -moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je -n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez -tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il -vous conduira toujours bien.» - -Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout -indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait -suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui -dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la -conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient -ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands, -soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.» - - - - -CHAPITRE XIII. - - -Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque -indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et -seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses -naïves, il tâchait de les consoler. - -L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains. -Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu -porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons -vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te -posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est -rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des -tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.» - -A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et -tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il -avait essuyés pour eux, tout fut récompensé. - -«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du -moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les -découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en -connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous -taire et mourir. - -Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du -fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts. - -Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit -retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent. -C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence, -ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors, -jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se -rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous -t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en -prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour -franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien, -l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire -lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé -de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu -de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu? -leur dit-il.--Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces -malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est -rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et -féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les -Indiens à ne pas se plaindre des tigres!» - - [72] On lit dans l'_Histoire générale des Voyageurs_, que dans la - province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas - rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme, - et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte - une souris. - -Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était -entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui, -de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde, -sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait. - -A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit -enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un -riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine -s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique. -Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre -peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle -soit à jamais impénétrable!» - -A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients -d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre -père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est -Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple -reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le -porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée -de Las-Casas. - -Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui -dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur -a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur -le plus doux que puisse goûter sur la terre un coeur vertueux et -sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si -vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel -n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous -donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte -agréable au Dieu de l'univers!--Ah! mon père, dit le cacique, nous -aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul -homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le -possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.» - -Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y -voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient -ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est -toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours -présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle -que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la -possédons, tout nous a réussi.» - -Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de -reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air -doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est -pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue, -pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants -et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même. -Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le -seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.» - -Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir -Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le -voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il -nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme -juste: nos coeurs et nos biens sont à lui.» - -«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs -si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents -devant toi!» - -Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns -perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres -forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive -en affluence; et le festin est préparé. - -Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas -s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature -est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement, -éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher -à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des -enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union -paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les -fruits: telle était leur société. - -Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans -vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous -conduit. - -«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des -Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le -Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il -est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de -Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer. -Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle, -Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante, -que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas, -reçois nos voeux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui. - -Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son -visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant -de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux -hommes?--Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter -parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achève. -N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es, -cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons -t'adorer.» - -Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette -erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de -ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit -le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les -animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de -la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas, -renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il -leur inspirait, couraient au temple sur ses pas. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthélemi crut entendre -sortir des gémissements. «Qu'est-ce? demanda-t-il.--Passons, dit le -cacique. Épargne à tes amis la honte de te montrer des malheureux.» Sans -vouloir insister, Barthélemi s'avance jusqu'à ce temple abominable, où -l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. «Quel est le sang, -demanda-t-il encore, qu'on a versé sur cet autel?--Celui des animaux, -répondit le cacique, et quelquefois...--Achève.--Celui des -Espagnols.--Des Espagnols!--Lorsqu'ils pénètrent jusqu'au centre de ces -forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de -ces captifs, à moins que de les immoler? S'il s'en échappait un seul, -notre asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu viens d'entendre -la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne -puis me résoudre à le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure; -car, s'il nous échappait, il irait nous trahir.» - -Las-Casas demande à le voir; et après avoir fait briser l'autel et -l'idole du tigre, il retourne vers la prison où le jeune homme est -enfermé. - -Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, ne douta point que -ce ne fût encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. «O -mon père, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre -à un jeune homme à se détacher de la vie, à mourir courageusement.» - -Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était libre; qu'il commandait -aux Indiens de s'éloigner, et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah! -reprit-il, que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez parmi -eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu pour ma délivrance? Parlez. -Dites-moi qui vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce coeur -qu'elle abandonnait.» - -«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; mais, n'ayant jamais -trempé dans les crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi les -Indiens.--Hélas! et moi, lui dit Gonsalve (c'était le nom du jeune -homme), qu'ai-je fait, que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me -dispenser? Je suis le fils de Davila, du gouverneur de l'isthme: il -m'avait envoyé à la poursuite des sauvages. Mes compagnons et moi, à -travers les forêts, nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens nous -ont enveloppés, nous ont accablés sous le nombre; les plus heureux des -miens ont péri dans le combat, le reste a été pris, et sur l'autel du -tigre je les ai vus tous immolés. Moi seul ils m'épargnent encore: soit -que ma jeunesse ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur -inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté m'ait voulu réserver pour -un nouveau sacrifice; ils me laissent languir dans ce triste abandon, et -dans l'attente de la mort, plus cruelle que la mort même. Hélas! -pardonnez à mon âge un excès de faiblesse, dont je rougis en l'avouant. -La vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à son aurore. Elle -devait avoir tant de charmes pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma -patrie! Et quand je pense que ces beaux jours, ces jours délicieux que -j'y devais passer, sont évanouis pour jamais, je tombe dans le -désespoir. Si du moins j'étais mort au milieu des combats, et par les -mains d'un ennemi digne d'honorer mon courage! Mais ici, mais sur les -autels d'un peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant déchirer les -entrailles, et voir, aux pieds du tigre, allumer mon bûcher! Cette -destinée est affreuse. Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains -inhumaines; rendez-moi à mon père. Il n'a que moi, je suis son unique -espérance; ces barbares l'en ont privé.» - -«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes loin encore d'être changé par -le malheur! Vous, fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples, -dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre le plus horrible! -Hélas! combien de pères, privés par ses fureurs de leur seule et douce -espérance, se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant à ses genoux la -grâce de leurs enfants! Il a versé plus de flots de sang que vous n'en -avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé dans ces forêts -profondes, n'est que le malheureux débris de ceux qu'il a exterminés. -Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en est échappé. Ils sont -perdus, s'il les découvre; et lui rendre son fils, vous l'avouerez -vous-même, ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend, ne -lui fût révélé.--Ah! gardez-vous, lui dit Gonsalve, de leur apprendre -qui je suis.--Moi! dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le péril de -votre délivrance! Non; ce serait leur tendre un piége. Si je parle pour -vous, je dirai qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce qu'on -risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou ma franchise; c'est à vous de -choisir.--Choisir! De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne -à vous.--Reprenez donc courage. Mais tirez de l'état où vous êtes -réduit, cette utile et grande leçon, que le droit de la force est un -droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur tour, et se -permettaient la vengeance, il n'est point de supplice auquel ne dût -s'attendre le fils du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme est la -faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point qui ne fût timide et -tremblant; que l'orgueil, dans un être si voisin du malheur, est le -comble de la démence; et qu'exposé lui-même chaque jour à devenir un -objet de pitié, il est aussi insensé que méchant, lorsqu'il ose être -impitoyable.» - -Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique, lui dit-il, n'es-tu pas -soulagé, comme d'un joug triste et pénible, de ne plus adorer un être -malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?--Il est vrai, lui dit -le cacique, que nos coeurs, flétris par la crainte, semblent ranimés par -l'amour.--Oui, mon ami, l'homme est fait pour aimer. La haine, la -vengeance, toutes les passions cruelles sont pour lui un état de gêne, -d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il sent qu'il se -rapproche de l'être excellent qui l'a fait, à mesure qu'il est plus -doux, plus magnanime. Étouffer son ressentiment et triompher de sa -colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on a reçue, en accabler son -ennemi; c'est un plaisir vraiment divin.--Je le conçois, dit le -cacique.--Non, tu ne peux le concevoir avant de l'avoir éprouvé. Mais il -ne tient qu'à toi de jouir pleinement de ce plaisir pur et céleste. Fais -venir ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes chaînes, et dis lui, -en le délivrant: Fils du désolateur de l'isthme, fils du meurtrier de -nos pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de Davila, je pardonne à -ton âge et à ta faiblesse. Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton -Dieu.--Le fils de Davila! s'écria le cacique; quoi! c'est lui que je -tiens captif!» A ces mots, ses yeux irrités s'enflammèrent comme la -foudre. «Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire avec un air -tranquille, c'est lui que tu peux déchirer, dévorer même si tu veux. -Mais écoute-moi. A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, tu seras -triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et son sang répandu ne rend la vie -à aucun des miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr le -faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable sans fruit... Sa vie -est dans tes mains; choisis de renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et -reprends le culte du tigre, si tu veux t'abreuver de sang.» - -«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. Mais toi-même, crois-tu -qu'il me commande de laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous -fait depuis dix ans?--Oui, la loi de mon Dieu te prescrit le pardon et -l'amour de tes ennemis.--L'amour!--Ne sont-ils pas ses enfants comme -toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu adorer le père, sans -aimer les enfants? Plains-les d'être coupables, et souhaite qu'ils -cessent d'être méchants; mais ne sois pas méchant comme eux, et mérite, -par ta clémence, que ton Dieu en use envers toi.» - -«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le cacique. Allons, -qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils du cruel Davila je pardonne comme à mon -frère? J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa chaîne, et je -l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, après lui avoir permis de vivre? -S'il s'échappe, il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras -perdu tes amis.--J'ai cette crainte comme toi, lui répondit le -solitaire; et je ne veux, quant-à-présent, qu'adoucir sa captivité.» - -Gonsalve attendait avec impatience le retour de Las-Casas. «Eh bien, lui -dit-il en tremblant, qu'avez-vous obtenu?--Qu'on vous laisse la -vie.--Ah! mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue pour jamais?--Je vous -ai dit que le salut de ces malheureux Indiens tient au secret de leur -asyle.--Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne sera jamais trahi par -moi.--Comment répondrais-je de vous? dit le solitaire. A votre âge on ne -répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner l'estime du cacique, et -d'obtenir, avec le temps, qu'il daigne se fier à vous.--Et lui avez-vous -dit qui je suis? demanda Gonsalve.--Oui, sans doute.--Je suis -perdu.--Non, vous ne l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.» - -«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, adores-tu le Dieu -qu'adore Las-Casas?--Oui, répond Davila.--Crois-tu que nous soyons -enfants de ce Dieu, comme toi?--Je le crois.--Nous sommes donc frères? -Pourquoi venir tremper tes mains dans notre sang?--J'obéissais.--A -qui?--Vous le savez assez.--Oui, je sais que tu es né du plus méchant -des hommes, et du plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit que son -Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je te pardonne. Viens, -embrasse ton ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux pieds du -cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage; ne sommes-nous pas frères? -N'es-tu pas mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le délivra de -ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce spectacle, avait le coeur saisi de -joie et d'attendrissement. «Davila, dit-il au jeune homme, voilà, voilà -de vrais chrétiens!» - - - - -CHAPITRE XV. - - -Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et -comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la -seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de s'échapper. Las-Casas le -voyait sans cesse. Il eût voulu lui faire aimer la vie heureuse et -simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'écoutait qu'en -poussant de profonds soupirs. «Me voilà, disait-il, instruit par le -malheur, par vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier à -moi, et me mettre en état de détromper mon père, de le fléchir, de lui -apprendre à les connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la vie; je -leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront un père. Il cédera aux -larmes de son fils.» - -A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et -Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le -connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans -doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon -peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai -jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret. -Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le -péril regarde, c'est à lui de se consulter.» - -«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire -ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le -renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce -bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous -auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un -devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits -sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par -où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois -prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais -aussi-bien que moi quel serait le plus généreux. - -«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères, -d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais -vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus -tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant -de descendre au tombeau.» - -La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas -l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il, -pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait -un coeur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le coeur du -tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton -ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je -ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis, -que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon -Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.» - -«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et -l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment -braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.--La -mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant -avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime, -tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai -pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je -te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira. - -Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de -tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son coeur était -oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec -toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la -présence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien -réfléchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche -nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié -l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.» - -Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un -père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au -départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les -yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au -bord de la forêt. Là, il fallut se séparer. - -Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique, -ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui -dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos -tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier, -souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton coeur si tu dois nous -trahir.» - -Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers -les bois, se retraçaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un -moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il, -si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est -malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui -répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui -le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir -ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent -sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera -persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses -yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses -bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même -de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera -d'incrédules.» - -«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce -qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant, -d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui -répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire -adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime, -affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend -de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On -aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est -favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux -faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer -personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain, -juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre -l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver -par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces -ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux -prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la -rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants...» Le -solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les -yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage. -«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te -l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de -l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.» - -On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au -moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton -père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne -penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent; -et ton coeur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.» - -Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la -côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que -baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son nom avec les larmes de -l'orgueil, de la rage, et du désespoir. En le voyant, il se livra à tous -les transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon fils, le ciel te -rend aux voeux d'un père. Mais tous ces braves Castillans qui -t'accompagnaient, que sont-ils devenus?--Ils sont morts, répondit -Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin résisté; et nous avons -succombé sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'étais; -et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu la liberté. O mon père! si -vous m'aimez, qu'un procédé si généreux vous touche et vous désarme...» -Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, indigné de voir qu'après le vaste -et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent -encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans être -sensible au bienfait qui seul aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je -reconnaîtrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où tu les as -laissés, et où s'est passé le combat.» - -«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans ces déserts, lui -répondit Gonsalve, et je me suis laissé conduire, sans savoir moi-même -où j'allais, d'où je venais...» - -«J'entends, reprit le père en observant son trouble: ils t'ont fait -promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite; -et tu te crois lié par tes serments?» - -«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur -dois assez pour ne pas les trahir.» - -«Des noeuds plus sacrés vous engagent à votre Dieu, à votre roi, à votre -patrie, à moi-même, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups -des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le -reste? En vous laissant la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis -de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont inventé, -les perfides? Obéissez à votre père, et demain soyez prêt à nous servir -de guide; car je veux marcher sur leurs pas.» - -Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son -père, ou de refuser d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara -que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait à ses -bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie, -soutint sa résolution; et le reproche et la menace n'ayant pu -l'ébranler, on eut recours à l'artifice. - -Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère odieux. Il alla trouver -le jeune homme. «Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air -pénétré, vous ferez mourir votre père. Il vous aime; j'ai vu couler pour -vous ses larmes paternelles; et vous ne lui êtes rendu que pour -l'accabler de douleur.--Ah! répondit le jeune homme, qu'il me demande ma -vie, et non pas une trahison.--Si c'était une trahison, serait-ce moi, -dit le perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des Indiens me -touche autant que vous. Mais, en irritant votre père, vous les perdez; -et c'est sur eux que sa colère tombera. Il est mortellement blessé de -votre résistance. Mon fils me méprise et me hait, dit-il: plus attaché à -ce peuple barbare qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu lui-même, -il ne connaît plus qu'un devoir, celui de la rébellion; il n'ose se fier -à ma reconnaissance, et il me croit moins généreux qu'un misérable -Indien. Non, Davila, ce n'était pas ainsi qu'il fallait servir les -sauvages. Touché de leur humanité, et plus sensible encore à votre -confiance, je sais que votre père se fût laissé fléchir. Mais si, par -eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner -jamais?» - -«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon coeur, reprit Gonsalve: -mon respect, mon amour pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me -demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sûr d'être obéi. -Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et -perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas -à moi d'éclairer ses recherches impitoyables; et s'il consent à -l'épargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en -paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que -de vivre éloignés de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera -pour eux le plus grand de tous les bienfaits.» - -«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que répandus dans les forêts, -on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?--Ils -sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur -simplicité, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.--Ils sont chrétiens! -Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux -d'indulgence et de ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de -nos frères. Je les protégerai, je les porterai dans mon sein.--Eh bien, -protégez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de -plus.» - -«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé d'un parricide! Ils -sortiront de leurs forêts, ils nous dresseront des embûches; votre père, -que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livré en leurs -mains. La flèche empoisonnée qui percera son coeur, ce sera vous qui -l'aurez lancée.» - -A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant Las-Casas: «M'aurait-il -conseillé un crime? dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature est -d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe. -La voix intime de mon coeur s'élève contre vos reproches, et me parle -plus haut que vous.» - -Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son odieuse entremise, dit -à Davila que son fils était tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait -qu'on l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus de son -âge. - -Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, pleurait nuit et jour son -malheur. - -«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père inexorable, après une -nouvelle épreuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir -tes outrages, ni ta présence. Malheur à ceux qui de mon fils, d'un fils -obéissant, respectueux, fidèle, ont fait un rebelle obstiné!» - -«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant à ses pieds, tout baigné de -ses larmes, est-il possible que le refus d'être ingrat, perfide, et -parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle -haine obstinée portez-vous à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur -roi briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son ami, son frère, me -demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on -oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, oui, vous-même, mon -père, vous me feriez un crime de l'infidélité dont vous me faites une -loi. Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, je l'avoue, -plus affreux de vous obéir. Ne me réduisez point à ces extrémités. Ayez -pitié d'un fils que votre haine accable, et qui, même en vous irritant, -se croit digne de votre amour.--Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as -plus de père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis souffrir.» - -Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais de son père, et lui fit -demander quel lieu il lui marquait pour son exil, «Les forêts, les -cavernes qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,» -répondit le père inflexible. - -Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; et en s'en allant, à travers -le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même: -«Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite au point qu'il -m'éloigne à jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte -de remords; au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant les sauvages, -mon coeur en était dévoré. Il est donc des devoirs plus saints que la -soumission aux volontés d'un père! Notre première qualité, sans doute, -est celle d'homme; notre premier devoir est d'être humain.» - -L'abandon où il était réduit, la douleur où il était plongé, -l'imprudence et la bonne foi de son âge ne lui permirent pas de voir le -piége qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu même -l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient pas de lui: il leur avoua -son malheur, sans en dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils, -pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas -retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amitié, ton -innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire -oublier l'injustice d'un mauvais père.» Il suivit ce conseil funeste. -Mais lorsqu'il eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant le -vallon, son coeur soulagé commençait à sentir renaître la joie, quels -furent son étonnement et sa douleur, de se voir tout-à-coup entouré -d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son père, de -retourner avec eux à Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il -avait pris pour guides, se sauvèrent dans le vallon, et y répandirent -l'alarme. Dès ce moment plus de sûreté pour le cacique et pour son -peuple; leur asyle était découvert. - -Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, prenait la terre et le ciel -à témoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile -pour l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il lui fût permis -d'y passer, pour lui épargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le -père y consentit, soit pour se délivrer d'un témoin dont la vue -l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil -volontaire l'amertume de ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce -rivage, je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; il m'a rendu -parjure et traître aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.» - -Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est Las-Casas, il va se jeter -dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec -tous les regrets d'un coeur coupable et consterné. - -«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, vous avez fait une -imprudence; mais votre coeur est innocent. Ce doit être un supplice -affreux pour un fils honnête et sensible, de voir les maux que fait son -père; vous n'en serez plus le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est -en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, et, si elle a -besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes -ennemis. Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi y -consente.» - -Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au sein du pieux solitaire, -sentit son courage renaître, et il resta auprès de son ami, en attendant -que le monarque lui eût permis de quitter ces bords. - - - - -CHAPITRE XVII. - - -Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja loin du rivage de -l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. A travers les écueils d'une mer -inconnue encore, sa course était pénible et lente; la disette le -menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord de ces côtes -sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Dès qu'un -village est attaqué, ses voisins accourent en foule, et se présentent au -combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble. -On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces -malheureux, dans l'espérance de venger leurs amis, reviennent périr avec -eux. Le fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent d'égorger. - - [73] On a donné à cette plage le nom de _Pueblo quemado_, peuple - brûlé. - -Un vieux cacique, autrefois renommé par sa valeur et sa prudence, mais -alors accablé par les travaux et les années, était couché au fond d'un -antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et -d'effroi retentirent jusqu'à lui. Il vit revenir ses deux fils couverts -de sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent: -«C'en est fait, mon père, c'en est fait; nous sommes perdus.--Eh quoi! -dit le vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand nombre, ou -sont-ils immortels? Est-ce la race de ces géants[74] qui, du temps de -nos pères, étaient descendus sur ces bords?--Non, lui répond l'un de ses -fils; ils sont en petit nombre, et semblables à nous, à la réserve d'un -poil épais qui leur couvre à demi la face: mais sans doute ce sont des -dieux; car les éclairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains: -nos amis écrasés nous ont couverts de leur sang; en voilà les marques -fumantes.» - - [74] _Voyez_ Garcil. liv. 9, chap. 9. - -«Je veux demain les voir de près: portez-moi, dit le vieux cacique, sur -cette roche escarpée, d'où j'observerai le combat.» - -Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent dans la plaine. Les -Castillans les attendaient. Pizarre en parcourait les rangs avec un air -grave et tranquille; sous lui commandait Aléon, plus superbe et plus -menaçant; Molina était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait -amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était abattu, non de -crainte, mais de pitié: on croyait entendre l'humanité gémir au fond du -coeur de ce jeune homme. - -Un cri formé de mille cris fut le signal des Indiens; et à l'instant une -nuée de flèches obscurcit l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces -flèches égarées, presque aucune, en tombant, ne porta son atteinte. -Pizarre se laisse approcher, et fait sur eux un feu terrible, dont tous -les coups sont meurtriers: ceux du canon font des vides affreux dans la -masse profonde des bataillons sauvages. Trois fois elle en est ébranlée, -mais la présence du vieux cacique soutient le courage des siens. Ils -s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant sur les ailes, ils vont -envelopper le petit nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec son -escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens sont entr'ouverts et -dissipés. Leur fuite ne présente plus que le pitoyable spectacle d'un -massacre d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants, tendent la gorge -au coup mortel. Les bois et les montagnes servirent de refuge à tout ce -qui put s'échapper. - -Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce désastre d'un oeil pensif -et morne. Il a vu le plus jeune de ses fils brisé comme un roseau par la -foudre des Castillans. Son coeur paternel en a été meurtri; mais -l'impression de ce malheur domestique est effacée par le sentiment plus -profond de la calamité publique. Il fait rassembler autour de lui ses -Indiens, et il leur dit: «Enfants du tigre et du lion, il faut avouer -que ces brigands nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier, -ces tonnerres, ces animaux rapides qui combattent sous l'homme, tout -cela est prodigieux. Mais revenez de l'étonnement que vous causent ces -nouveautés. L'avantage du lieu et du nombre est à vous; profitez-en. Qui -vous presse d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis? -Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle couverte de moissons? Ne -voyez-vous pas la famine, avec ses dents aiguës et ses ongles -tranchants, qui se traîne vers eux? Elle va les saisir, sucer tout le -sang de leurs veines, et les laisser étendus sur le sable, exténués et -défaillants. Tenez-vous en défense, mais dans l'étroit vallon qui -serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent vous attaquer, nous -verrons quel usage ils feront de ces foudres et de ces animaux qui -combattent pour eux.» - -Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit même; et quand le jour -vint éclairer ces bords, les Espagnols, épouvantés du silence et de la -solitude qui régnaient au loin dans la plaine, n'y trouvèrent plus -d'ennemis que la faim, le plus cruel de tous. - -Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens, il résolut de les -poursuivre. Les Indiens s'y attendaient. Dans tous les détours du -vallon, le vieillard les avait postés par intervalle et en petit nombre. -«Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper à vos ennemis; et les fatiguer, -c'est les vaincre. Protégés contre leurs tonnerres par les angles de ces -collines, vous les attendrez au détour. Là, je vous demande, non pas de -tenir ferme devant eux, mais de lancer de près votre première flèche, et -de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et qui les attend au détour. -Je me tiendrai au dernier défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel fut -l'ordre qu'il établit. - -Dès que la tête des Castillans se montre au premier détroit du vallon, -il part une volée de flèches; et l'arc à peine est détendu, les Indiens -sont dissipés. On les poursuit; et on rencontre une nouvelle troupe qui -se dissipe encore, après avoir lancé ses traits. - -Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la victoire lui échappent à -chaque instant, part avec la rapidité de l'éclair, et commande à son -escadron de le suivre. Le vieillard avait tout prévu. Les Indiens, dès -qu'ils entendent la terre retentir sous les pas des chevaux, gagnent les -deux bords du vallon; et l'escadron, après une course inutile, est -assailli de traits lancés comme par d'invisibles mains. - -Les Castillans s'irritent de voir couler leur sang, moins furieux encore -de leurs blessures que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, à -travers sa crinière épaisse et flottante, a senti le coup pénétrer. -Impatient du trait qui lui est resté dans la plaie, il agite ses crins -sanglants; il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre, en -arrachant le trait, est renversé sur la poussière. Mais, d'un cri -menaçant, dont les forêts retentissent, il étonne et rend immobile le -coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il commande à la moitié -des siens de mettre pied à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la -pente des deux collines, et d'en chasser les Indiens. On lui obéit, on -les attaque; et soudain ils sont dispersés. - -On les poursuivait; et Pizarre recommandait sur-tout qu'on en prît un -vivant, pour savoir de lui en quel lieu on trouverait des subsistances; -car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur unique bien. - -Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, après une assez -longue course, hors d'haleine, accablés par ce pesant fardeau, virent -bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur dit: «Laissez-moi. -Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus -que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants -de leurs pères, et vos femmes de leurs époux. Si mon fils demande -pourquoi vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai voulu.» - -«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.» -A ces mots, l'ayant déposé au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en -pleurant, et se sauvèrent dans les bois. - -Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans étonnement ni -frayeur. Ils lui demandent où est la retraite des Indiens? Il montre les -bois. Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il montre le ciel. -Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'oeil fier -et moqueur, il fait signe que c'est la terre. - -Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, d'abord ils employèrent les -caresses perfides; il n'en fut point ému. Ils eurent recours aux -menaces; il n'en fut point épouvanté. Leur impatience à la fin se change -en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son -supplice. Il y jette un oeil de mépris. «Les insensés, disait-il avec un -sourire amer et dédaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour -la vieillesse! Ils prétendent imaginer un plus grand mal que de -vieillir!» Les Castillans, outrés de ses insultes, l'attachèrent à un -poteau, et allumèrent alentour un feu lent, pour le consumer. - -Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage -invincible: son visage, où se peint la fierté d'une ame libre, devient -auguste et radieux; et il commence son chant de mort. - -«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je -pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que -tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir; -j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'étais je me -livrais à l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons -ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; mais si tu te laisses -abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes, -comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à mon tour, il -faut lutter ensemble; et nous nous prîmes corps à corps. Il y a soixante -ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une -larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon coeur j'ai -étouffé la plainte. J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux -paternels ne se sont point mouillés. Que me veut encore la douleur? Ne -sait-elle pas qui je suis? La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble -enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir -hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore -agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable à la douleur. Et -vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, vous vivrez; vous -serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller; vous vous -arracherez nos misérables dépouilles. Vos mains, trempées dans le sang -indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les nôtres, -confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront -ensemble, et mêleront leur poussière, comme des ossements amis. En -attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne; -dévorez ce que la vieillesse n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux -voraces qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez un repas; mais vous -leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui -vous repaître; mais demain ce sera leur tour.» - -Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il -redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'était Moralès) ne put soutenir -plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui -avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une flèche. L'Indien, -qui se sentit mortellement blessé, regarda Moralès d'un oeil fier et -tranquille: «Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton -impatience, une belle occasion d'apprendre à souffrir!» Il expira; et -les Espagnols consternés passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir -retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du -signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallièrent à lui. Mais on -s'aperçut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Moralès, -perdu dans les bois, ne reparut jamais. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la -constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui -rongeaient le coeur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la -faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire, -et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux. - -Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce -l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et -abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y -descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de -l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses -voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré. -«Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et -paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de -même les bons sont en proie aux méchants.--Chez nous, lui dit Pizarre, -le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la -bonté.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les -bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et -hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île -voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques -secours. - - [75] L'île _del Gallo_. - -Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la -honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans -les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était -laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur -retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise -que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la -conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents. - - [76] Pèdre de Los-rios. - -A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre -tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus -profonde douleur. - -«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était -chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes -compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans -s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver -leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des coeurs lâches et -timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce -qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la -gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes -amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se -déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je -les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans coeur, -s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une -ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la -poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi, -n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.» - -Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de -Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur! -Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un -d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble -tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple -l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis -m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre -avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et -jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon. -Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux -chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui -était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais -lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles, -résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son coeur soulagé -s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des -larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur, -que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des -tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener, -dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de -braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur -perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous -seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de -nous avoir abandonnés.» - -Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut -près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul, -sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa -patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en -proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la -mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur -du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient, -gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage -abattu, rappela tout le sien. - -Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des -yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis, -félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes -timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que -j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis -par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous -vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle -vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y -répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls, -délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent -dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de -leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms -immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent. -Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au -monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre -patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que -leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La -vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant -de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler. -Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des -Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte -et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose -y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize -hommes abandonnés et séparés de l'univers. - -L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la -nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les -tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies -orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des -montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la -terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu, -impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent -d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en -gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les -forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des -tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais, -et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une -multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité -ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut -l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons. - -Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en -frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût -pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous -l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi. - -Son premier soin fut de chercher une colline où la terre ne fût jamais -inondée, et qui, voisine de la mer, permît de donner le signal aux -vaisseaux. Malgré l'humidité des bois dont la colline était couverte, il -s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le -sommet fut dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes -environnées d'une enceinte. - -«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature est sauvage, mais féconde. -Les bois y sont peuplés d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau -douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous -présente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est -humide dans les vallons; il l'est moins sur cette éminence; et des feux -sans cesse allumés vont le purifier encore. Sous des toits épais de -feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant à ces -noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car -les horreurs de la nature en augmentent la majesté. C'est ici qu'elle -est imposante. Ce désordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit -l'ame, et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici -avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de -nous-mêmes. Il manquait à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve du -choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre -soit sans relâche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le -silence des vents et des tempêtes, le soin de notre subsistance sera -moins pour nous un travail, qu'un exercice intéressant.» - -Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre fit à ses compagnons une -peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de -la vie, et adoucit les plus grands maux. - -Les Castillans eurent bientôt construit un canot, dans lequel, quand la -mer était calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement -d'une pêche abondante. La chasse ne l'était pas moins: car, avant que -les animaux d'un naturel doux et timide aient appris à connaître -l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent -dans ses piéges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir -éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés de son -approche, ils s'instruisent l'un l'autre à fuir devant leur ennemi -commun. - -Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent -paraître aucun vaisseau. Leurs yeux, tournés du côté du nord, se -fatiguaient à parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous -les jours l'espérance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus -découragés. Pizarre seul les relevait, les animait à la constance. -«Donnons à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. Je crains -moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait -trop tôt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés à la hâte et -sans choix. S'il est chargé de braves gens, il mérite bien qu'on -l'attende.» - -Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il inspirait. La rigueur -du climat de l'île, son influence inévitable sur la santé de ses amis, -la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle -achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il -pouvait attendre, son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant -encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de pensées, où -quelques lueurs d'espérance se laissaient à peine entrevoir. - -Ses amis, moins déterminés, se lassaient de souffrir. L'air humide -qu'ils respiraient, et dont ils étaient pénétrés, déposait dans leur -sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur -force, diminuait tous les jours. «Nous ne te demandons, disaient-ils à -Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer; -sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on -puisse fléchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins, -en expirant, nous puissions venger notre mort.» - -Pizarre cède à leurs instances; et des débris de leur navire, il leur -fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y -travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage, -apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri -de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce -n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute -si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; on observe -long-temps encore; et peu-à-peu, l'espérance, en croissant, affaiblit la -crainte, comme la lumière naissante pénètre l'ombre et la dissipe au -crépuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la -voile, on reconnaît le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors -répété que des plaintes et des gémissements, retentit de cris -d'allégresse. Mais le vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces -transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on -envoie à Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-même on le -rappelle, on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. «Eh quoi! -dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces -bords!» Et puis, rappelant son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il; -et je ne veux m'en éloigner qu'après avoir marqué moi-même le rivage où -nous descendrons.» Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un -monument de sa gloire. Il écrivit sur un rocher, au bas duquel les flots -se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils étaient nommés), _abandonnés de -la nature entière, ont éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage -ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc à tout -souffrir._» - -Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au -rivage de Tumbès. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -Là, tout ce qui s'offre à leurs yeux annonce un peuple industrieux et -riche. Pizarre fait dire à ce peuple qu'il recherche son amitié; et -bientôt il le voit s'assembler en foule sur le port. Il voit son navire -entouré de radeaux[77] chargés de présents: ce sont des grains, des -fruits, et des breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible à -la bonté, à la magnificence de ce peuple doux et paisible, Pizarre -s'applaudit d'avoir enfin trouvé des hommes; mais ses compagnons -s'applaudissent d'avoir trouvé de l'or. - - [77] Ces radeaux s'appelaient des _balzes_. - -Les Indiens, sans défiance comme sans artifice, sollicitaient les -Castillans à descendre sur le rivage. Pizarre le permit, mais seulement -à deux des siens, à Candie et à Molina. A peine sont-ils descendus, -qu'une foule empressée et caressante les environne. Le cacique lui-même -les conduit dans sa ville, les introduit dans son palais, et leur fait -parcourir les demeures tranquilles de ses Indiens fortunés. Ces hommes -simples les reçoivent comme des amis tendres reçoivent des amis; et avec -l'ingénuité, la sécurité de l'enfance, ils leur étalent ces richesses -qu'ils auraient dû ensevelir. - -«Quoi de plus touchant, disait Molina, que l'innocence de ce peuple?--Il -est vrai qu'il est simple, et facile à civiliser, disait Candie;» et -cependant, le crayon à la main, au milieu des sauvages, il levait le -plan de la ville et des murs qui l'environnaient. Les Indiens, enchantés -de l'art ingénieux avec lequel sa main traçait comme l'ombre de leurs -murailles, ne se lassaient pas d'admirer ce prodige nouveau pour eux. -Ils étaient loin de soupçonner que ce fût une perfidie. «Que -faites-vous? lui demande Alonzo.--J'examine, répond Candie, par où l'on -peut les attaquer.--Les attaquer? Quoi! dans le moment même qu'ils vous -comblent de biens, qu'ils se livrent à vous sans crainte et sur la foi -de l'hospitalité, vous méditez le noir projet de les surprendre dans -leurs murs! Êtes-vous assez lâche?...--Et vous, reprit Candie, êtes-vous -assez insensé pour croire qu'on passe les mers et qu'on vienne d'un -monde à l'autre pour s'attendrir, comme des enfants, sur l'imbécillité -d'un peuple de sauvages? On ferait de belles conquêtes avec vos timides -vertus.--Peut-être, dit Alonzo. Mais est-ce bien Pizarre qui fait lever -le plan de ces murs?--C'est lui-même.--J'en doute encore.--Vous -m'insultez.--Je l'estime trop pour vous croire.» Et à ces mots, -l'impétueux jeune homme arrache des mains de Candie le dessin qu'il -avait tracé. - -Tout-à-coup, se lançant l'un à l'autre un regard de colère, ils écartent -la foule; et l'épée étincelle comme un éclair dans leurs vaillantes -mains. Les sauvages, persuadés que ce combat n'était qu'un jeu, -applaudissaient d'abord, avec les regards de la joie et les signes naïfs -de l'admiration, à l'adresse dont l'un et l'autre paraient les coups les -plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent le sang couler, ils jetèrent des -cris perçants de douleur et d'effroi; et leur roi, se précipitant -lui-même entre les deux épées, s'écrie: «Arrête! arrête! C'est mon hôte, -c'est mon ami, c'est le sang de ton frère que tu fais couler.» On -s'empresse, on les retient, on les désarme, on les mène sur le vaisseau. - -Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit tous les deux; mais, -quelque égalité qu'il affectât dans ses reproches, Alonzo crut -s'apercevoir que Candie était approuvé. Un noir chagrin s'empara de son -ame. Il se rappela les conseils du vertueux Barthélemi; il se retraça le -supplice du vieillard indien qu'on avait fait brûler, la guerre injuste -et meurtrière qu'on avait livrée à ces peuples, l'avidité impatiente de -ses compagnons à la vue de l'or. Enfin l'exemple du passé ne lui fit -voir dans l'avenir que le meurtre et que le ravage; et dès-lors il se -repentit de s'être engagé si avant. - -Comme il était chéri des Indiens, c'était lui que Pizarre chargeait le -plus souvent d'aller pourvoir aux besoins du navire. Un jour qu'il était -descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une amitié si naïve et si -tendre, qu'il ne put retenir ses pleurs. «Dans quelques mois peut-être, -disait-il en lui-même, les fertiles bords de ce fleuve, ces champs -couverts de moissons, ces vallons peuplés de troupeaux, seront tous -ravagés; les mains qui les cultivent seront chargées de chaînes; et de -ces Indiens si doux et si paisibles, des milliers seront égorgés, et le -reste, réduit au plus dur esclavage, périra misérablement dans les -travaux des mines d'or. Peuple innocent et malheureux! non, je ne puis -t'abandonner; je me sens attaché à toi, comme par un charme invincible. -Je ne trahis point ma patrie en me déclarant l'ennemi des brigands qui -la déshonorent, et en cherchant moi-même à lui gagner les coeurs.» Telle -fut sa résolution; et il écrivit à Pizarre: «J'aime les Indiens; je -reste parmi eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous trouverez -en moi un médiateur, un ami, si vous respectez avec eux les droits de la -nature; un ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine, vous -violez ces droits sacrés.» - -Pizarre, affligé de la perte d'Alonzo, le fit presser de revenir. On le -trouva au milieu des sauvages, éclairant leur raison, et jouissant de -leurs caresses. «Racontez à Pizarre ce que vous avez vu, dit-il à ceux -qui venaient le chercher; et que mon exemple lui apprenne que le plus -sûr moyen de captiver ces peuples, c'est d'être juste et bienfaisant.» - -L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces bords, fut d'y laisser ce -vaillant jeune homme. Mais celui-ci n'avait jamais été plus heureux que -dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple naturellement simple et -doux, il jouissait du calme des passions; il respirait l'air pur de -l'innocence; il prenait plaisir à l'entendre célébrer les vertus des -Incas, enfants du soleil, et mettre au rang de leurs bienfaits -l'heureuse révolution qui s'était faite dans ses moeurs, lorsque, par la -raison, plus que par la force des armes, les Incas l'avaient obligé de -suivre leur culte et leurs lois. Alonzo, à son tour, leur donnait une -idée de nos moeurs et de nos usages, des progrès de nos connaissances, -et des prodiges de nos arts. Ce merveilleux les étonnait. Le cacique lui -demanda ce qui l'avait engagé à se séparer de ses amis, et à demeurer -sur ces bords. «Ceux avec qui je suis venu, lui répondit Alonzo, m'ont -dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde; aussitôt je -les ai suivis. J'ai vu qu'ils ne pensaient qu'à vous faire du mal, et je -les ai abandonnés.» Il lui raconta le sujet de sa querelle avec Candie. -L'Indien en fut pénétré de reconnaissance pour lui. Il le regardait avec -une admiration douce et tendre; et il disait tout bas: «Il en est digne, -il en est plus digne que moi.» L'heure du sommeil approchait; le cacique -prit congé d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait vers lui les -yeux, et levait les mains vers le ciel. - -Le lendemain, il vient le trouver dès l'aurore. «Éveille-toi, roi de -Tumbès, lui dit-il en lui présentant son diadème et ses armes, -éveille-toi; reçois de ma main la couronne. J'y ai bien pensé, je te la -dois. J'ai ton courage et ta bonté, mais je n'ai pas tes lumières. -Prends ma place, règne sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca -l'approuvera lui-même.» Alonzo, confondu de voir dans un sauvage cet -exemple inoui de modestie et de magnanimité, sentit, ce que l'orgueil -ignore, que la véritable grandeur et la simplicité se touchent, et qu'il -est rare qu'un coeur droit ne soit pas un coeur élevé. Il rendit grâces -au cacique, et lui dit: «Tu es juste et bon: tu dois être aimé de ton -peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins doivent occuper ton ami.» - -Bientôt après, il vit venir les plus heureuses mères, celles qui -pouvaient s'applaudir d'avoir les filles les plus belles, et qui, les -menant par la main, les lui présentaient à l'envi. «Daigne agréer, lui -disaient-elles, cette jeune et douce compagne. Elle excelle à filer la -laine, elle en fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle -t'aimera. Tous les matins, à son réveil, elle soupire après un époux; et -du moment qu'elle t'a vu, tu es l'époux que son coeur désire. Tous mes -enfants ont été beaux; les siens le seront encore plus: car tu seras -leur père; et jamais nos campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.» - -Molina se fût livré sans peine aux charmes de la beauté, de l'innocence, -et de l'amour. Mais se donner une compagne, c'était lui-même s'engager; -et ses desseins demandaient un coeur libre. Il avait appris du cacique -qu'au-delà des montagnes, deux Incas, deux fils du soleil se -partageaient un vaste empire; et dès-lors il avait formé la résolution -de se rendre à leur cour. «L'Inca, roi de Cusco, lui disait le cacique, -est superbe, inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito, bien plus -doux, se fait adorer de ses peuples. Je suis du nombre des caciques que -son père a mis sous ses lois.» Alonzo, pour se rendre à la cour de -Quito, demanda deux fidèles guides. Le cacique aurait bien voulu le -retenir encore. «Quoi! si-tôt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et -dans quel lieu seras-tu plus aimé, plus révéré que parmi nous?--Je vais -pourvoir à ton salut, lui répondit Alonzo, et engager l'Inca à prendre -avec moi ta défense; car vos ennemis vont dans peu revenir sur ces -bords. Mais ne t'alarme point. Je viendrai moi-même, à la tête des -Indiens, te secourir.» Ce zèle attendrit le cacique; et les larmes de -l'amitié accompagnèrent ses adieux. Lui-même il choisit les deux guides -que son ami lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant les vallées, -suivit la rive du Dolé, qui prend sa source vers le nord. - - - - -CHAPITRE XX. - - -Après une marche pénible, ils approchaient de l'équateur, et allaient -passer un torrent qui se jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses -deux guides, interdits et troublés, se parler l'un à l'autre avec des -mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un -d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il -va grossir et former un affreux orage.» En effet peu d'instants après, -ce point nébuleux s'étendit; et le sommet de la montagne fut couvert -d'un nuage sombre. - -Les sauvages se hâtent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse à la -nage, et attache au bord opposé un long tissu de liane[78], auquel -Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre -Indien le suit; et dans le même instant, un murmure profond donne le -signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout-à-coup leur -fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une épaisse nuit -enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en déchirant -ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui -roulent, et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se -succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et -qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne -reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre; et -de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les -animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine; et, à la clarté -de la foudre, les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté -d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants -qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de -férocité; et la crainte a tout adouci. - - [78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce d'osier. - -L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une -roche. Un torrent, qui se précipite en bondissant, la déracine et -l'entraîne; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les -flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un -arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend -sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé. - -Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux: il -gravissait dans les ténèbres, saisissant tour-à-tour les branches, les -racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre -sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi, -où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n'est plus -sensible que pour lui. - -Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée; et, à la lueur -des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur -l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se -jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans -l'accablement. - -L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la -montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus -alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. -Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes, le frappe, au moment -même qu'il allait s'endormir. - -Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de -serpents[79], dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et -entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit -qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus -subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un -feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables, -le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir -rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, -et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se -glace de frayeur; à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de -l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces -dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environné de mille -morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, -frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient -enchaîné, et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter -cette faiblesse. - - [79] Les serpents à sonnettes. - -Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. Il vit réellement tout -le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il -fallait mourir, ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces -qui lui restent; il se soulève avec lenteur, se courbe, et les mains -appuyées sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi défait, -aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui -l'avait jeté dans le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient -eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct de tous les -animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants. - -Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre, -échappée comme d'un naufrage, en offrait par-tout les débris. Des -forêts, qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées -vers la terre; d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des -collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure, -entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De -vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le -palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la -couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des -dents de rochers, détachées, marquaient la trace des torrents; leur lit -profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels, -timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux. - -Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se -ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix -avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui -respirait encore, recommençait à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes -sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un -don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé à l'homme. - -Le coeur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte et par la douleur, -sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-même, -il trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands cris, les appelle; ses -yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les échos seuls -lui répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc -fait? ils ont péri sans doute. Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune -homme, à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur inévitable, -retomba dans l'abattement. Pour comble de calamité, il ne retrouva plus -le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par -l'épuisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les -bananes, l'oca, furent ses aliments[80]. - - [80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont - des fruits. - -Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait des lieux habités; -il n'en voyait aucun indice; son courage était épuisé. Enfin il découvre -un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux de voir des traces -d'hommes, l'espérance et la joie se raniment en lui; l'obscurité de -cette route, où des rochers, suspendus sur sa tête, laissent à peine un -étroit passage à la lumière, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct, -qui semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de trouver ses -semblables, précipitait ses pas, et le rendait insensible à la fatigue -et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il découvre une -campagne semée çà-et-là de cabanes et de troupeaux. Il respire; et -tendant les mains au ciel, il lui rend grâce. - -A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des -transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur -tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et naïve -douceur des peuples de Tumbès: leur sourire même est cruel, leur regard -lui paraît moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il -est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre. -«Indiens, leur dit-il, je suis un étranger, mais un étranger qui vous -aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» Comme il disait ces -mots, il se voit chargé de liens; les cris d'allégresse redoublent; et -il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la -main leurs enfants. Elles entourent le poteau où Molina est attaché; et -on le laisse au milieu d'elles. - -Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple d'anthropophages. En lui -liant les mains, on l'avait dépouillé, triste présage de son sort! Il -entendait les sauvages, répandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre -à la fête; et les chansons des femmes, qui se réjouissaient et qui -dansaient autour de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait se passer. -«Enfants, disaient-elles, chantez: vos pères sont tombés sur une bonne -proie. Chantez; vous serez du festin.» - -Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle, -tremblant, les regardait de l'oeil dont le cerf aux abois regarde la -meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le -peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et -s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, -sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous -sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans -vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La -nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez -leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis -un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme -semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait. -Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos -entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses -pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La -vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le -péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance -terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous, -implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé, -dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré -par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de -vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de -votre ami, boire le sang de votre frère?» - -Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur -coeur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour -tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent -réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa -pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient -repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces -traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la -joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres. -Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras -enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont -l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne -laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour -d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait -effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des -sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La -surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse. -Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les -prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en -voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des -baisers. - -Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés -de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur -la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler -le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec -des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez -ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous -aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer. -Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le -vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage, -étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils -dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs -compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles, -vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes -farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles -d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos -femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper, -il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre -proie.--Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le -coeur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les -déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus -furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les -tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et -rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque -vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo. - -«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des -enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?--Un -peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.--Et tu allais, disent -nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre -secours?--Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais -j'ai perdu mes guides.--Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au -fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais -assiste à notre festin.» - -A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme -lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut -cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la -nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang -des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est -qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai -tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort -qu'aux vautours.» - -Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa -cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. -Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et -que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.» -Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec -son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui -l'avaient délivré. - - - - -CHAPITRE XXI. - - -En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris de voir à l'autre rive -un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une -flotte de canots. Il ordonne à son guide de passer à la nage, et de -demander à ce peuple s'il descend vers Atacamès, ou s'il remonte -l'Émeraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un étranger, -ami des Indiens. - -Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il remontait le fleuve; -qu'il ne refusait point un homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui -envoyait un canot pour venir lui parler lui-même. - -Le jeune homme, après les périls auxquels il venait d'échapper, ne -voyait plus rien à craindre. Il prend congé de son guide, entre sans -défiance dans le canot, et passe à l'autre bord. - -«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme l'ami des Indiens! lui dit, en -le voyant, le chef de cette troupe de sauvages.--Je suis Espagnol, lui -répondit Alonzo; et je donnerais tout mon sang pour le salut des -Indiens. C'est leur intérêt qui m'engage...» Comme il disait ces mots, -ses yeux furent frappés d'une figure que les Indiens portaient à côté du -cacique. A cette vue, Alonzo se trouble; la surprise, la joie, et -l'attendrissement suspendent son récit, et lui coupent la voix. Dans -cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît du moins le vêtement -et l'attitude de Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante, est-ce -Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme un dieu?» Et il embrasse la -statue. «C'est lui-même, dit le cacique. Est-il connu de toi?--S'il est -connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, et les leçons ont formé ma -jeunesse! Ah! vous êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont -chères, et que vous en gardez le souvenir.» A ces mots il se jette dans -les bras du cacique. «D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous -laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux frères, qu'une amitié -sainte aurait unis dès le berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements -plus doux, en se réunissant, après une cruelle absence. - -«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas que je rencontre sur ces -bords.» Aussitôt le peuple s'empresse à témoigner au Castillan le -plaisir de le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens, que nous te -servions,» lui disent les femmes indiennes; et d'un air simple et -caressant elles l'invitent à se reposer. Cependant l'une va puiser, au -bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus pure que le crystal, et -revient lui laver les pieds; l'autre démêle, arrange, attache sur sa -tête les ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant la poussière -dont son visage est couvert, s'arrête et l'admire en silence. - -Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge de Las-Casas; et le -cacique lui raconta le voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur -servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? Cet Espagnol -que nous avions sauvé, à la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a -perdus.--Lui?--Lui-même.--Le malheureux vous a trahis!--Oh non: ce jeune -homme était bon. Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier, -comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert, il a fallu -l'abandonner. Las d'être poursuivis, nous cherchons un refuge dans le -royaume des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour éviter les -montagnes, nous avons pris ce long détour.--C'est aussi à Quito que j'ai -dessein d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment, ayant quitté -Pizarre, touché des maux qui menaçaient les peuples de ces bords, il -avait résolu d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours. -«Ah! lui dit le cacique, je reconnais en toi le digne ami de l'homme -juste; il me semble voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois -notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes amis, et réponds-lui de -notre zèle.» - -La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; et lorsque affaibli vers sa -source, il ne porte plus les canots, on suit le sentier qui pénètre à -travers l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits sauvages, les -oiseaux blessés dans leur vol par les flèches des Indiens, le chevreuil -et le daim timides, atteints de même dans leur course, ou pris dans des -liens tendus et cachés sous leurs pas, servent de nourriture à ce peuple -nombreux. - -Après avoir franchi cent fois les torrents et les précipices, on voit -les forêts s'éclaircir, et la stérilité succède à l'excès importun de la -fécondité. Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop vigoureuse, -prodigue et perd les fruits d'une folle abondance, l'oeil ne découvre -plus au loin que des sables arides et que des rochers calcinés. Les -Indiens en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même. Mais à peine il -sont arrivés sur la croupe de la montagne, il semble qu'un rideau se -lève, et ils découvrent le vallon de Quito, les délices de la nature. -Jamais ce vallon ne connut l'alternative des saisons; jamais l'hiver n'a -dépouillé ses riants coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes. Le -laboureur y choisit le temps de la culture et de la moisson. Un sillon y -sépare le printemps de l'automne. La naissance et la maturité s'y -touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit les fleurs et les fruits. - -Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers les murs de Quito, l'arc -pendu au carquois, et tenant par la main leurs enfants et leurs femmes, -signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de la ville un spectacle -nouveau, que de voir tout un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès -qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise, et qu'on l'amène -devant lui. Il sort lui-même, avec la dignité d'un roi, de l'intérieur -de son palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au vestibule, -et y reçoit ces étrangers. - -Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du cacique, saluait le monarque, -et allait lui parler; mais il fut prévenu par les frémissements et par -les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de nos oppresseurs! Oui, -poursuivit Orozimbo, je reconnais les traits, les vêtements de ces -barbares. Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger ma patrie.» -En disant ces mots, il avait l'arc tendu, et allait percer Molina. -L'Inca mit la main sur la flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet -emportement. Innocent ou coupable, tout homme suppliant mérite au moins -d'être entendu. Parle, dit-il à Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu -viens, ce qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout d'en -imposer; et, si tu es Castillan, ne sois point étonné de l'horreur que -ta vue inspire à la famille de Montezume.» - -«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment est trop juste; et -ce serait peu de mon sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis -Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté la flamme et le fer -sur ce malheureux continent; mais je déteste leurs fureurs. Je viens -d'abandonner leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai traversé des -déserts pour venir jusqu'à toi, et pour t'avertir des malheurs dont ta -patrie est menacée. Inca, si, comme on nous l'assure, la justice règne -avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame de tes lois et la vertu -de ton empire, je t'offre le coeur d'un ami, le bras d'un guerrier, les -conseils d'un homme instruit des dangers que tu cours. Mais si je -trouve, dans ces climats, la nature outragée par des lois tyranniques, -par un culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je vais vivre dans le -fond des déserts, au milieu des bêtes farouches, moins cruelles que les -humains. Quant au peuple que je t'amène, je ne connais de lui que sa -vénération pour un Castillan, mon ami, et le plus vertueux des hommes. -Je l'ai trouvé portant l'image de ce respectable mortel. La voilà: je -l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami d'un peuple vertueux lui-même, -puisqu'il adore la vertu. C'est par ses secours généreux que je suis -venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible, intéressant, digne -de l'appui qu'il implore. Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son -cacique, homme généreux, simple et juste, dont tu te feras un ami, si tu -sens le prix d'un grand coeur.» - -La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère si fier et si -imposant par lui-même, qu'en se montrant, elles écartent la défiance et -les soupçons. Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit la main. -«Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, le courage de l'un, les -conseils de l'autre, tout sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce -cacique et pour son peuple me répond de leur foi; et je n'en veux point -d'autre gage.» - -Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous les besoins de ses nouveaux -sujets. Un hameau s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina et -le cacique, reçus, logés dans le palais des enfants du soleil, -partagèrent la confiance et la faveur du monarque avec les héros -mexicains. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouvé que des coeurs glacés -et rebutés par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence à -l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits intimidés, sa voix -seule serait trop faible; il prit la résolution de se rendre lui-même à -la cour d'Espagne, où il serait mieux écouté. - -Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux de tenter la même -entreprise. - -Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, et celui de ses -lieutenants qui s'était le plus signalé dans la conquête du Mexique. - -La province de Gatimala était le prix de ses exploits; il la gouvernait, -ou plutôt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de -richesses et de gloire, il regardait d'un oeil avide les régions du -midi. - -Dans son partage étaient tombés Amazili et Télasco, la soeur et l'ami -d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer -ensemble, de partager la même chaîne, et de s'aider à la porter. Il les -tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les -neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, allaient chercher -une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les -richesses. Il en conçut une espérance qui alluma son ambition. - -Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, homme actif, ardent, -intrépide, aussi prudent qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand -dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons encore travaillé -l'un et l'autre que pour la gloire de Cortès: nos noms se perdent dans -l'éclat du sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de sa -conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un -empire plus étendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume -des Incas. Les neveux de Montezume ont espéré d'y trouver un asyle; -c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont -implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est à leur tête; sa -soeur et l'amant de sa soeur sont au nombre de mes esclaves: rien de -plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amitié; et celui qui leur -promettra de les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau -t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus déterminés. Emmène -avec toi mes captifs, Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur, -les ménagements, les caresses; aborde aux côtes du midi; envoie à la -cour des Incas donner avis à Orozimbo que la liberté de sa soeur et de -son ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent sur ton navire; -et que la faveur des Incas, l'accès de leur pays, l'heureuse -intelligence qu'il peut établir entre nous, est le prix que je lui -demande pour la rançon des deux esclaves que tu es chargé de lui rendre. -Tu sens bien de quelle importance est l'art de ménager cette -négociation, et avec quel soin les ôtages doivent être gardés jusqu'à -l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; et dès demain tu peux -partir.» - -Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je -vous rends à lui. Votre rançon est dans ses mains.» - -La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: elle tint leur ame un -moment suspendue entre la joie que leur causait cette étrange -révolution, et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, ils -se regardaient, ils levaient les yeux sur leur maître, cherchant à lire -dans les siens. Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, que tu es -cruel, si tu nous trompes! Mais que ton coeur est généreux, si c'est lui -qui nous a parlé!--Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il -n'appartient qu'à des lâches d'insulter à la faiblesse, et de se jouer -du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet -empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passée -rend la chûte plus accablante. Osez donc croire à mes promesses, que -vous allez voir s'accomplir.--Ah! lui dit Télasco, je t'ai vu porter la -flamme dans le palais de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang de -mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, et c'est le comble de -l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés; -je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chéris et te -révère. Vois à quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai -demandé que la mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les arrose -de mes pleurs.» - -Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilité. «Si vous êtes -reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en -attendre, c'est que vous m'en soyez témoins auprès du vaillant Orozimbo. -Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et -ménager mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» Alors les deux -captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent sur le vaisseau qui leva -l'ancre au point du jour. - -La course fut assez paisible[81] jusques vers les îles Galapes; mais là, -on sentit s'élever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il -fallut obéir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore -vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent fût -appaisé. Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond lui succède. -Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le -vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur -une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans -les airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe -cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a -beau s'enfoncer dans l'abyme de l'étendue, un vide profond et sans -bornes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce -triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent -au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la -mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, -les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'éclat -naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers -aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide crystal des eaux, -qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit -la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle -funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne -porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort. - - [81] Dans un conte très-intéressant, intitulé _Ziméo_, imprimé à la - suite du poëme des _Saisons_, se trouve une description assez - semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette - partie de mon ouvrage était écrite et connue de mes amis avant que - le conte de _Ziméo_ fût fait. L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a - permis de l'en prendre à témoin. - -Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, on les dispense d'une -main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie, -en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent -croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau -terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme -des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut -abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer -immense, écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans -l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du -désespoir: il voit comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne de -tout secours; sa pensée et ses voeux s'y perdent; la voix même de -l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui. - -Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle -alternative de douleur et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus -sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes -lamentables, ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe, et -demander au moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, pâle et -défait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les -tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence à la nature. -Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, et tâche de leur -inspirer un reste d'espérance, que lui-même il n'a plus. - -Son autorité, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment -leur fureur. Mais bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et -l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces -terribles mots: - -«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords, -des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme -des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidèle, une bête -farouche, sont égaux devant lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens -en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité où nous sommes réduits; -la faim dévore nos entrailles. Livre-nous ces infortunés qui n'ont plus, -comme nous, que quelques moments à vivre; et auxquels ta religion -t'ordonne de nous préférer.» - -«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur répondit Gomès, je -n'hésiterais pas; je céderais, en frémissant, à l'affreuse nécessité; -mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques -jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point: à moins d'un miracle -évident, il faut périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le -secours du ciel.» Cette réponse les consterna; et chacun, s'éloignant -dans un morne silence, alla s'abandonner au désespoir qui lui rongeait -le coeur. - -Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Télasco. -Plus accoutumés à la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre; -seulement ils se regardaient d'un oeil attendri et mourant, et ils se -disaient l'un à l'autre: «Je ne verrai plus mon frère; je ne verrai plus -mon ami.» - -Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour -d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment -les progrès de leur défaillance. A l'approche des Castillans, à leurs -regards avides, à leurs frémissements, aux mouvements de rage qu'ils -retenaient à peine, Télasco, qui croyait les voir comme des tigres -affamés, prêts à déchirer son amante, se tenait près d'elle avec -l'inquiétude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants -étaient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relâche. Si -quelquefois il se sentait forcé de céder au sommeil, il frémissait, il -serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, lui disait-il; -mes yeux se ferment malgré moi; je ne puis plus veiller à ta défense. -Les cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, pour se saisir -de leur proie. Tenons-nous embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes -cris me réveillent.» - -Gomès, qui lui-même observait les mouvements des Espagnols, leur fit -donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les -contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut troublée que -par des gémissements. Tout était consterné, tout resta immobile. - -Amazili, d'une main défaillante, pressant la main de Télasco: «Mon ami, -si nous étions seuls, je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une -mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse d'avoir pour tombeau le -sein de mon amant, et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands -t'arracheraient mes membres palpitants; et, à ton exemple, ils -croiraient pouvoir te déchirer toi-même, et te dévorer après moi. C'est -là ce qui me fait frémir.--O toi, lui répondit Télasco, ô toi, qui me -fais encore aimer la vie, et résister à tant de maux, que t'ai-je fait, -pour désirer que je te survive un moment? Si je croyais que ce fût un -bien de prolonger les jours de ce qu'on aime, en lui sacrifiant les -siens, crois-tu que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me couper -les veines, et à t'abreuver de mon sang? Il faut mourir ensemble; c'est -l'unique douceur que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus -faible, et sans doute tu succomberas la première; alors, s'il m'en reste -la force, je collerai mes lèvres sur tes lèvres glacées, et, pour te -sauver des outrages de ces barbares affamés, je te traînerai sur la -poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous tomberons dans les flots, -où nous serons ensevelis.» Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme -des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux comme un port assuré. - -Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui ramène l'espérance et la -joie dans l'ame des Castillans. Quelle espérance, hélas! ce vent -s'oppose encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser plus -avant sur un océan sans rivages. Mais il les tire de ce repos, plus -horrible que tout le reste; et quelque route qu'il faille suivre, elle -est pour eux comme une voie de délivrance et de salut. - -On présente la voile à ce vent si désiré; il l'enfle: le vaisseau -s'ébranle, et sur la surface ondoyante de cette mer, si long-temps -immobile, il trace un vaste sillon. L'air ne retentit point de cris: la -faiblesse des matelots ne leur permit que des soupirs et que des -mouvements de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les yeux errants -sur le lointain, pour découvrir, s'il est possible, quelque apparence de -rivage. Enfin, de la cime du mât, le matelot croit apercevoir un point -fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent vers ce point éminent, et -qui leur paraît immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote -même l'assure. Les coeurs flétris s'épanouissent; les larmes de la joie -commencent à couler; et plus la distance s'abrége, plus la confiance -s'accroît. - -Tout occupé du soin de ranimer ses soldats défaillants, Gomès leur fait -distribuer le peu de vivres qu'on réservait pour le soutien des -matelots. «Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons embrassé la terre; -là, nous oublierons tous nos maux.» - -Ces secours furent inutiles au plus grand nombre des Espagnols. Les -organes, trop affaiblis, avaient perdu leur activité. Les uns mouraient -en dévorant le pain dont ils étaient avides; les autres, en frémissant -de rage de ne pouvoir plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et -en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir de la chair et du -sang humain. Quelques-uns, adoucis par la faiblesse et la souffrance, -libres de passions, rendus à la nature, guéris de ce délire affreux où -le fanatisme et l'orgueil les avaient plongés, détestaient leurs -erreurs, leurs préjugés barbares; et devenus humains, voyaient enfin des -hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils avaient si cruellement et si -lâchement tourmentés. Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient sa -miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux mourants vers les esclaves -mexicains; et les traits douloureux du repentir étaient empreints sur -leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, se traîne aux pieds -de Télasco, et d'une voix entrecoupée par les sanglots de l'agonie: -«Pardonne-moi, mon frère, lui dit-il, demande pour moi à notre Dieu -qu'il me pardonne.» En achevant ces mots, il expira. - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -Cependant le rivage approche. On voit des forêts verdoyantes s'élever -au-dessus des eaux; c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres -sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui -sépare ces îles fortunées, une multitude de barques qui environnent le -vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaieté et d'une -beauté ravissante, presque nus, désarmés, et portant dans la main des -rameaux verts, où flotte un voile blanc, en signe de paix et de -bienveillance. - -Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et brisé leur orgueil -farouche. L'éloignement et l'abandon leur avaient appris à aimer les -hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la société. -Pour être humain, il faut s'être reconnu faible. Attendris de l'accueil -plein de bonté que leur font les sauvages, ils y répondent par les -signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, sans défiance, -s'élancent à l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous -les visages la langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris: -leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le désir -de soulager leurs hôtes. - -Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur bonne foi. Un port formé -par la nature servit d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens -descendirent dans celle de ces îles[82] dont le bord leur parut le plus -riche et le plus riant. - - [82] On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de latitude - méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant la découverte - de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations des voyages faits - dans la mer du sud. - -Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une -colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec -abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus -riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages; -l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la -simplicité. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de -ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne -foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles, -n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue. - -D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant, -de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues, -apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis. -Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait -nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la -maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans -les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et -le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses -hôtes dormaient. - - [83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_. - -A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des -palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des -légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un -pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et -des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure, -quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un -doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux -se nourrit. - -Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les -forces des Castillans, Gomès observait à loisir les moeurs, ou plutôt le -naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de -l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne -laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames. -S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait -passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le -coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité -dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort -même n'en était pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_. - -L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de -concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce -peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de -la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les -citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il -ne pouvait être envié. - -L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une -société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire -de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir, -avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans -captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur, -parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare, -l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien -d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un coeur -sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de -s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on -lui préférait. Le noeud qui liait deux époux, était solide ou fragile à -leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre; -sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire: -dans les coeurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les -amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs -compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle -avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était -la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait -toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et -plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même -famille. - -Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux. -La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait -réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour -les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la -prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le -feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se -choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le -jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles, -fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau -tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et -des plaisirs au sommeil. - -Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit -place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une -jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à -le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder -seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles -conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux. - -Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en -instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on -prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir -quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il -interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui -qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà -l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du -bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos -pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous -sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci. -Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons -s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a -montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet -autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique -dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque -bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs -traits.» - - - - -CHAPITRE XXIV. - - -Des malheureux, à peine échappés aux dangers les plus effroyables, ayant -trouvé dans cette île enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la -paix, devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser les mers, -où les mêmes horreurs les attendaient peut-être encore. Un nouveau -charme vint s'offrir, et acheva de les captiver. - -On les invita aux danses nuptiales, à ces danses qui, sur le soir, -rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans -lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les noeuds et les -charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement aux instances des -Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il révolterait sa flotte, -s'il obligeait les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient. -Tout ce qu'il put lui-même, fut de se refuser à cet attrait si -dangereux, et de ne pas donner l'exemple. - -Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans cette île, rappelés à la -vie, chéris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que -pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des -douceurs de ce beau climat, des délices de leur asyle: il ne manquait à -leur bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent aussi conviés aux -danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir à s'y mêler. -«S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais -pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté du choix; et tu serais bien -sûr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais -préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût plus belle à tes -yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est -heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce -n'est pas la crainte de te voir infidèle qui m'inquiète et me retient; -c'est l'orgueil jaloux de nos maîtres, que je ne veux pas irriter. -Quelqu'un d'eux prétendrait peut-être au choix de ton amante: ils sont -fiers, violents; ils seraient offensés de voir préférer leur esclave. -Ah! leur esclave sera toujours le maître absolu de mon coeur. Fais donc -entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes -heureux d'être uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de ces -beautés te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous -leurs voeux se réuniront; tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai -fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer à -toi.» Cette seule pensée faisait couler ses larmes. Le cacique les -essuya par mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que je respire, -que mon coeur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains -pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces -danses, pour me voir préférer par toi: car tu sais que j'aime la gloire; -et il est doux d'être envié. Mais puisque tu crains d'exciter la -jalousie des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement unis, -et laissons à ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les -vains plaisirs de l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais on -n'en fut point offensé. - -L'enchantement des Espagnols, dans cette fête voluptueuse, se conçoit -mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environnés d'une foule de jeunes femmes, -belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile, -faites par les mains de l'amour, douées des grâces de la nature, vives, -légères, animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant -à leurs hôtes, et leur tendant la main avec des regards enflammés, ils -étaient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au délire -du plus délicieux sommeil. - -Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la -conquête des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité. -Ils firent donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, la beauté -reprit ses droits, et choisit à son tour. Alors ce caprice bizarre que -notre orgueil a engendré, et que nous appelons l'amour, cette passion -triste, inquiète, et jalouse, commence à verser ses poisons dans l'ame -des Castillans. Ils prétendent détruire la liberté du choix, en usurper -les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs -compagnes, ils effarouchent les plaisirs. - -Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes des Indiens. «Tu nous as -amené, lui dirent-ils, des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous -les rappelons à la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait -la nature; nous les invitons à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs; -et les voilà qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils -veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir préférés. Qu'ils -sachent que le premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos femmes -sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gêner -leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec -nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et -paisibles. S'ils sont méchants, remmène-les.» - -Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il avait donnée, et vit les -suites qu'elle aurait, s'il tardait à les prévenir. Mais l'ivresse, -l'égarement où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts inutiles. -Au mépris de la discipline, le désordre allait en croissant. Les soldats -se disaient entre eux, que leur retour était impossible vers le rivage -américain; que le vent d'orient, qui régnait sur ces mers, s'opposerait -à leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits -dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et -au milieu de l'abondance; que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus -d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent -obéir. C'en était fait, si les insulaires, révoltés de l'ingratitude et -de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mêmes la résolution et -le moyen de s'en délivrer. - -Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse de leurs hôtes, et -les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du -sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent dans la mer. - -Gomès, instruit de ce désastre, assembla les siens, et leur dit: «Nos -armes nous sont enlevées. Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos -mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux. -Mieux que nous il ferait usage de la flèche et du javelot. Il connaît -les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des îles -voisines, les peuples ses amis l'aideraient à nous accabler. Laissez-moi -donc vous ménager une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout ce -qui peut troubler la paix.» - -A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus -intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un -vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du -temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait -que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le -saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et -les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y -avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous -voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de -l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de -l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux -Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec -eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre -comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.» - -Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et -accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis, -reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop -d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est -juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous -l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus -légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la -liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat. -Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous -détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire -injure, ou aucun de nous pour la souffrir.» - -Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de -supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné -un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les -réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se -laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux -peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins -observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et -leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage. - -Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter. -«Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son -amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre -de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à -lui; partons.» - -Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder -à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il -le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré -pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur -dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde; -partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour -nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié, -c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous -quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la -seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.» - - [84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune. - -L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour -lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur -opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit, -qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le -plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès -frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils -ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des -morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri. - -Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son -départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les -voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant -le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir? -Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils -nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non: -ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.» - -Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les -yeux y étaient attachés, tous les coeurs gémissaient de la voir -s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et -pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné -séjour. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir, et tint la flotte dans de -continuelles alarmes; mais ils ne firent que décliner alternativement -vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne s'exerça qu'à diriger -sa course vers l'aurore, sans s'écarter de l'équateur. - -Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la vue du Pérou. Le -naufrage les attendait au port, et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin -du désastre qui vengeait sa patrie sur ces malheureux Castillans. - -Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, avait pressé l'Inca, roi de -Quito, de se mettre en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il, -d'élever des remparts solides; des murs de sable et de gazon suffisent -pour rebuter les Castillans. De tous les dangers de la guerre ils ne -craignent que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre; c'est -ce port qu'il faut protéger.» - -Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea lui-même d'aller présider -aux travaux. Orozimbo voulut le suivre; et par les champs de Tumibamba, -ils se rendirent à Tumbès. Le retour du jeune Espagnol chez ce peuple, -son premier hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance et -d'amour. «Eh quoi! lui dit le bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié? -Tu as bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons cessé de parler du -généreux et cher Alonzo. Ils m'ont demandé que le jour où tu vins parmi -nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête. Tu crois bien que j'y -ai consenti. C'en est une de te revoir; et les larmes de joie que tu -nous vois répandre, en sont de fidèles témoins.» - -Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès le jour suivant, et sont -poussés avec ardeur. Ils s'avançaient; le fort qui dominait la plaine, -et qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des Indiens qui -l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo et le cacique de Tumbès, -Alonzo parcourait l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait avec eux -de cette fureur de conquête qui avait saisi les Espagnols, et qui -dépeuplait leurs pays pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de loin -le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles déployées. Il regarde, et -ne doutant pas que ce ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les -voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort pressé leur retour? -Le ciel les seconde, les vents semblent leur obéir.» Comme il disait ces -mots, tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide, un tourbillon de -vent s'élève sur la mer. Les flots, qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent -en écumant, et semblent bouillonner. Dans le même instant, un nuage, -roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend, s'arrondit, se prolonge en -colonne; et cette colonne fluide, dont la base touche à la mer, forme -une pompe, où l'onde émue, cédant au poids de l'air qui la presse -alentour, monte jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment. - -Molina reconnut ce prodige, si redouté des matelots, qui lui ont donné -le nom de _trombe_; et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans, -il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient faits, les maux qu'ils -allaient faire encore; il se souvint seulement que leur patrie était la -sienne, et son coeur fut saisi de crainte et de compassion. - -Gomès eut beau se hâter de faire ployer les voiles, pour ne pas donner -prise au tourbillon rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le -saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau, qui, rompue par les -antennes, tomba comme un déluge sur le navire, et l'engloutit. - -«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi périssent tous les -brigands qui ont ravagé, détruit, inondé de sang ma patrie! Cacique, lui -dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions pour les heureux -coupables. Le malheur a le droit sacré de purifier ses victimes; et -celui que le ciel punit, devient comme innocent pour nous.» Orozimbo -rougit de la joie inhumaine qu'il venait de faire éclater. «Pardon, -dit-il; j'ai tant souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!» - -Le calme renaît. La colonne et le navire avaient disparu. Mais, peu -d'instants après, on aperçut de loin deux malheureux, échappés du -naufrage, qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient saisis. -«Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore, il faut les secourir. -Cacique, hâtez-vous; détachez des canots pour les sauver, s'il est -possible. Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se jette à la -nage. Un canot le suivit de près, et le joignit avant qu'il eût atteint -le bois flottant au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient. - -Ces malheureux étaient sa soeur et son ami, qui, prévoyant la chûte de -la trombe, s'étaient élancés dans les eaux, plus hardis que les -Castillans, et plus exercés à la nage. «On vient à nous, courage, ma -chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi; nous touchons au -salut.--Ah! je succombe, disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes -défaillantes mains vont abandonner leur appui. Si l'on tarde un moment -encore, c'en est fait, tu ne me verras plus.» - -Cependant leur libérateur, monté sur le canot, fait redoubler l'effort -des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô -qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque vous êtes malheureux.» -Le péril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de -le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend -dans ses bras, l'enlève, et reconnaît sa soeur; une soeur adorée. Il -jette un cri. «Ciel! est-ce toi? ma soeur! ma chère Amazili! Ah! -laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Télasco.» A ce nom, -Orozimbo, la laissant étendue au milieu des rameurs, s'élance dans les -flots, où son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le -moment qu'il enfonçait, regagne la barque, y remonte, et y enlève son -ami. - -Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; il l'embrasse, et sentant -ses genoux ployer, il tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les -voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands cris. Télasco revient -le premier d'un long évanouissement, mais c'est pour partager la crainte -et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue entre son frère et son -amant, Amazili respire à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tête -languissante, dont les yeux sont fermés encore, et sur ce visage, où se -peint la pâleur de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco -cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques étincelles de vie. -«Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends -plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et ton coeur se glacer? -Après tant de périls, après t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la -mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le -jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des -miens! N'as-tu revu ta soeur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrassé ton -ami, ne l'as-tu retiré des flots, que pour le voir, désespéré, s'y -précipiter pour jamais?» - -Cependant le canot avait abordé au rivage, et le cacique et Molina ne -savaient que penser de cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux -des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo: -c'est ma soeur; voilà cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le -ciel réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il -est possible, aidez-moi à rendre la vie à ma soeur.» - -Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la lumière, elle crut, au -sortir d'un pénible sommeil, être abusée par un songe. Elle regarde -autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! dit-elle, est-ce -vous? mon frère! mon ami! Parlez, rassurez-moi.--Oui, tu revois -Télasco.--Tous mes sens sont troublés; mon ame est égarée; je ne sais -encore où je suis. Télasco! j'étais avec toi, et nous allions périr -ensemble. Mais mon frère!--Il est dans tes bras. Notre bonheur est un -prodige.--Hélas! je suis trop faible pour l'excès de ma joie. Viens, -Télasco, retiens mon ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.» -Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge de larmes qui soulagea -son coeur, elle allait expirer. Télasco recueillit ces larmes. Rends le -calme à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, vis pour -aimer, pour rendre heureux un frère, un époux, qui t'adorent.--Mon ami! -mon frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les -mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel -prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?--Vraiment ami, -lui dit Alonzo; et je vous réponds de son zèle. Voilà son roi qui nous -est dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, règne un -monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.» - -La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir. -Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le -souvenir retracé des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frémir -tour-à-tour. - -Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il -exerce le cacique et son peuple à la défense de leurs murs; et après -avoir tout prévu, tout disposé pour leur défense, il retourne auprès de -l'Inca, suivi de ses trois Mexicains. - -Ataliba reçut avec tant de bonté la soeur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se -voyant dans son palais, ils croyaient être au sein de leur patrie, dans -la cour des rois leurs aïeux. - -Mais ce monarque généreux était loin de jouir lui-même du repos qu'il -leur procurait. Une profonde mélancolie s'est emparée de son ame. -Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des heureux, et il ne -l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a mêlé l'amertume -des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prospérité. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le -secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il, -j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir, -ne t'ait frappé trop vivement.» - -«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je -n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi. -Écoute. Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et d'où l'Inca, -roi de Cusco, s'obstine à vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprès de -lui, d'un ministre éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai jeté les -yeux sur toi. Veux-tu l'être?--Oui, répond Alonzo, si ta cause est -juste.--Elle est juste; et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel -fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans quelle vue il a été -fondé; et comment, destiné à s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans -s'affaiblir, n'être pas enfin partagé. - -«Autrefois ce pays immense était habité par des peuples sans lois, sans -discipline, et sans moeurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de -leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par -pitié. Leur chasse était une guerre que l'homme faisait à l'homme. Les -vaincus servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le -dernier soupir de celui qu'ils avaient blessé, pour boire le sang de ses -veines[85]; ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs, -et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs -avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient -eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient les enfants. - - [85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12. - -«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance, -adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les -montagnes mères des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines qui -arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du -bois à leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair était -leur pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur -nourrice[86]. Mais le culte de la terreur était celui du plus grand -nombre. - - [86] _Mama Cocha_, mère mer. - -«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux, -de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils -adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils -adoraient les éléments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes, -les précipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit -imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, au pied de ces -volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et -des rochers brûlants. - -«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien -leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se -perçant le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, plus forcené, -arracha ses enfants de la mamelle de leur mère, et les égorgea sur -l'autel de ses dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, plus la -divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux à -qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87]. - - [87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2. - -«Celui dont les rayons animent la nature, vit cet égarement; et il en -eut pitié. Il n'est pas étonnant, dit-il, que des insensés soient -méchants. Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres, -envoyons-leur la vérité; ils marcheront à sa lumière. Il ne m'est pas -plus difficile d'éclairer leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux. - -«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien -aimés, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son -épouse[88]. - - [88] Garcil. liv. 1, chap. 15. - -«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre et révéré où ces enfants -du soleil descendirent[89]. Les sauvages, répandus dans les forêts -d'alentour, se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit aux hommes à -labourer la terre, à la semer, à diriger le cours des eaux, pour -l'arroser; Oello instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à se -vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, à servir leurs -époux avec un zèle tendre, à élever leurs enfants. - - [89] Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y avaient élevé - un magnifique temple au soleil. - -«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent le don des lois. Le culte du -soleil leur père, ce culte inspiré par l'amour, fondé sur la -reconnaissance, et qui ne coûta jamais un soupir à la nature, ni un -murmure à la raison, fut la première de ces lois et l'ame de toutes les -autres. - -«L'homme, étonné de voir si près de lui des biens qu'il ne soupçonnait -pas, l'abondance, la sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses -besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir d'adorer un Dieu -propice et bienfaisant, le devoir d'être juste et bon à son exemple, la -facilité d'être heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin -d'une innocente et paisible société captiva tous les coeurs. Honteux -d'avoir été aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent apprivoiser -sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bâti par leurs -mains; cent villages l'environnèrent[90]; et le vénérable Manco, avant -d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit prospérer, dès sa -naissance, l'empire qu'il avait fondé. - - [90] Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, quarante - au midi. - -«Son fils aîné lui succéda[91]; et, comme lui, par la douceur, la -persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire. - - [91] SINCHI ROCA, deuxième roi. Il conquit vingt lieues de pays, au - midi. - -«Le fils aîné de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les -employa qu'à rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans -leur sang. - - [92] LOQUE YUPANGUÉ, troisième roi. Il conquit quarante lieues de pays - du nord au sud, et vingt du couchant au levant. - -«Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner, -le forcèrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais -le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur -apprit à le craindre; sa clémence apprit à l'aimer. - - [93] MAÏTA CAPAC, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix lieues - d'étendue, dans le pays de _Cunti Suyu_. - - [94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assiégea sur leur - montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivière, - les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et - _Dallia_ au couchant. - -«Le fils aîné de ce héros[95] fit des conquêtes encore plus vastes, sans -coûter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son -retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut porté par des rois. - - [95] CAPAC YUPANGUÉ, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient, au - couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à _Tatira_, au pays des - _Charcas_; à l'orient, jusqu'au pied de la montagne des _Antis_; au - nord, jusqu'à _Racuna_, dans la province de _Chinca_. - -«Les Incas qui lui succédèrent[96], furent obligés quelquefois, pour -dompter des peuples féroces, d'assiéger leur retraite, de les y -repousser, et de leur laisser prendre conseil de la nécessité. Mais nos -armes les attendaient, et ne les provoquaient jamais. On avait pour -maxime de les abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils -s'obstinaient à vivre indépendants et malheureux. La paix allait -au-devant d'eux, toujours indulgente et facile, et n'exigeant de ces -rebelles que de consentir à goûter les biens qu'elle leur -présentait[97]. Engager le monde à être heureux, fut le grand projet des -Incas. Un culte pur, de sages lois, des lumières, des arts utiles, -étaient les fruits de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus. -Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition et leur gloire; tel a -été le prix de leurs travaux. - - [96] ROCA, surnommé _Pleure-sang_, sixième roi. - - Septième, VIRACOCHA. - - Huitième, PACHACUTEC. - - Neuvième, YUPANGUÉ. - - Dixième, TUPAC YUPANGUÉ. - - Onzième, HUAÏNA CAPAC, père des deux Incas régnants. - - [97] Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient de - subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes - paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à manger et on - les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs pères et leurs maris, - avec des offres de paix et d'amitié. - -«Cependant, plus on étendait les limites de cet empire, plus on avait de -peine à les garder. Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait -vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux et le plus juste des -rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes. -Les extrémités reculées n'étaient plus sous les yeux du monarque. Vers -l'aurore, on avait franchi la haute barrière des Andes[98]; on touchait -à la mer dans les régions du couchant; vers le nord et vers le midi, -nous avions encore à pénétrer dans des déserts profonds et vastes; enfin -le plan de nos conquêtes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc -un partage entre les enfants du soleil. - - [98] Montagnes des Antis, depuis appelées _Cordelières_. - -«Mon père, après avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que -le moment du partage était arrivé. Il avait épousé deux femmes; l'une -était Ocello, sa soeur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99]. -Huascar est l'aîné des enfants d'Ocello; il possède Cusco, la ville du -soleil, et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné des enfants de -Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon père, est -l'héritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser. - - [99] Des caciques, rois de _Quito_, avant la conquête de cette - province. - -«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-même, qu'il ne -devait qu'à sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des -débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre les armes. - -«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais -fléchir. Au mépris de la volonté et de la mémoire d'un père, il exige de -moi que je descende du trône, et que je me range sous ses lois. Tu sens -si je puis m'y résoudre. J'aime mon frère; il m'est affreux de voir sa -haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le -mien vont être ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique, -allumée entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, à un oppresseur -étranger. Mais ce sceptre, ce diadème, c'est de mon père que je les -tiens; laisserai-je outrager mon père? Il n'est rien qu'à titre d'égal, -d'allié, de frère et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il étendre -ses conquêtes par-delà les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des -Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les -vallées de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai -à les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma -honte? pourquoi vouloir déshonorer et avilir son propre sang? Les larmes -que tu vois s'échapper de mes yeux, te sont témoins de ma franchise. Je -désire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je -me crains sur-tout moi-même. C'est à toi, cher Alonzo, à nous sauver des -maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frère à Cusco. -L'humanité réside dans ton coeur, et la vérité sur tes lèvres; ta -candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits, -enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes paroles, le fléchira -peut-être, et nous épargnera d'effroyables calamités. Ne crains pas -d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais -aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits. -Mon père, en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi par -lui-même; il faut m'en arracher sanglant.» - - [100] Rivière du Chili. - - [101] _Amarumayu_, aujourd'hui la rivière de la _Plata_. - -Alonzo sentit l'importance et les difficultés d'une telle entremise; -mais il voulut bien s'en charger; et tout fut préparé dans peu pour -donner à son ambassade une splendeur qui répondît à la majesté des deux -rois. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -Avant le départ d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre l'ouvrage de la paix -sous de favorables auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains y -assistèrent, et Alonzo lui-même, sans y participer, crut pouvoir en être -témoin. - -Les vierges du soleil, admises dans son temple, servaient le pontife à -l'autel. C'est de leur main qu'il recevait le pain du sacrifice[102]; et -l'une d'elles, après l'offrande, le présentait aux Incas. - - [102] Ce pain était fait du maïs le plus pur; on l'appelait _Cancu_. - -La destinée de Cora voulut qu'en ce jour solennel ce fût elle qui dût -remplir ce ministère si funeste. - -Alonzo, par une faveur signalée du monarque, était placé auprès de lui. -La prêtresse s'avance, un voile sur la tête, et le front couronné de -fleurs. Ses yeux étaient baissés; mais ses longues paupières en -laissaient échapper des feux étincelants. Ses belles mains tremblaient; -ses lèvres palpitantes, son sein vivement agité, tout en elle exprimait -l'émotion d'un coeur sensible. Heureuse si ses yeux timides ne s'étaient -pas levés sur Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent lui fit -voir le plus redoutable ennemi de son repos et de son innocence. Lui, -dont la grâce et la beauté, chez les féroces anthropophages, avaient -apprivoisé des coeurs nourris de sang, quel charme n'eut-il pas pour le -coeur d'une vierge, simple, tendre, ingénue, et faite pour aimer! Ce -sentiment, dont la nature avait mis dans son sein le germe dangereux, se -développa tout-à-coup. - -Dans le tressaillement que lui causa la vue de ce mortel, dont la parure -relevait encore la beauté, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui -contenait l'offrande, ne lui tombât des mains. Elle pâlit; son coeur -suspendit tout-à-coup et redoubla ses battements. Un frisson rapide est -suivi d'un feu brûlant qui coule dans ses veines; et sur ses genoux -défaillants elle a peine à se soutenir. - -Son ministère enfin rempli, elle retourne vers l'autel. Mais Alonzo, -présent à ses esprits, semble l'être encore à ses yeux. Interdite et -confuse de son égarement, elle jette un regard suppliant sur l'image du -soleil; elle y croit voir les traits d'Alonzo. «O dieu! dit-elle, ô -dieu! quel est donc ce délire? Quel trouble ce jeune étranger a mis dans -tous mes sens! Je ne me connais plus.» - -Le sacrifice et les voeux offerts, l'Inca, suivi de sa cour, se retire; -les prêtresses sortent du temple, et rentrent dans l'asyle inviolable et -saint qui les cache aux yeux des mortels. - -Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours dans une paisible -langueur, fut pour elle, dès ce moment, une prison triste et funeste. -Elle sentit tout le poids de sa chaîne; et son coeur ne désira plus -qu'un désert et la liberté, un désert où fût Alonzo: car elle ne cessait -de le voir, de l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui, comme -s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais, disait-elle, l'illusion que -je me fais ne sera qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme -unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne plus te revoir? Ah! du -moins, avant que j'expire, viens, mortel adoré, viens voir quel ravage -ta seule vue a causé dans un faible coeur; viens voir et plaindre ta -victime. Où es-tu? Daignes-tu penser à moi, à moi, qui brûle, qui me -meurs du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas! quel malheur -est le mien! Je sens qu'un pouvoir invincible m'attire sans cesse vers -lui; sans cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour le chercher; dans -la veille et dans le sommeil, lui seul occupe mes esprits; je donnerais -ma vie pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser, ne fût-ce qu'un -moment, et ce moment, on l'a retranché de ma vie! O dieu bienfaisant! -est-ce toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un coeur sensible? Tu -sais si le mien consentait au serment que t'a fait ma bouche. Un pouvoir -absolu me l'a fait prononcer; mais la nature, par un cri qui a dû -s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le même instant contre une injuste -violence. Mon coeur n'est point parjure; il ne t'a rien promis. -Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je digne de toi? Trop faible, -trop fragile, un seul moment, tu le vois, un seul regard a mis le -trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne commande plus à ma raison -ni à mes sens.» A ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière -du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait le visage de son voile -arrosé de larmes. Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée -accablante, _Je ne le verrai plus_, venant s'offrir encore, faisaient -éclater sa douleur. «O mon père! qu'avez-vous fait? que vous avais-je -fait moi-même? pourquoi me séparer de vous? pourquoi m'ensevelir -vivante? Hélas! j'avais pour vous une vénération si tendre! je vous -aurais servi avec tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père! vous -m'auriez vue auprès de vous, douce consolation de votre paisible -vieillesse, partager avec mon époux le devoir de vous rendre heureux, -élever sous vos yeux mes enfants... Mes enfants! ah! jamais je ne serai -mère; jamais ce nom cher et sacré ne fera tressaillir mon coeur. Ce -coeur est mort aux sentiments les plus tendres de la nature: ses -penchants les plus doux, ses plaisirs les plus purs me sont interdits -pour jamais.» - -Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois deux coeurs faits -l'un pour l'autre, avait frappé le jeune Espagnol au même instant que la -jeune Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému, troublé jusqu'à -l'ivresse, d'un seul regard qu'elle lui avait lancé, il la suivit des -yeux au fond du temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui voyant -adorer. - -Sombre, inquiet, impatient, il retourne au palais. Tout l'afflige et le -gêne. Il veut rappeler sa raison; il se reproche un fol amour, il le -condamne, il en rougit, il veut l'éloigner de son ame; vain reproche! -efforts inutiles! La réflexion même enfonce plus avant le trait qu'il -voudrait arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au fond de son -coeur le doux poison de l'espérance. Des voeux indissolubles, un étroit -esclavage, une garde incorruptible et vigilante, une austère prison, il -voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible de posséder Cora, -mais non pas d'avoir su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si -elle savait que je l'adore, si nos deux coeurs, d'intelligence, -pouvaient du moins s'entendre, ah! ce serait assez.» - -En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille fois le jour par tous -les mouvements d'un amour insensé. Mais la réflexion le rendait à -lui-même, et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses -transports. Chez un peuple religieux, oser tenter un sacrilége! dans la -cour d'un roi, son ami, violer les droits de l'hospitalité! exposer -celle qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient l'oubli -de ses voeux! C'étaient autant de crimes, dont un seul eût suffi pour -faire frémir Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu de n'y -jamais céder. - -Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie autour de l'enceinte -sacrée des murs qui renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste -et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse ajoutait encore -au respect qu'imprimait ce lieu révéré. «C'est sous ces arbres, -disait-il, que la belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et -ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de rompre ses liens. Ces -murs sont élevés, la garde en est sévère; mais combien ne serait-il pas -facile encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui les garde. L'amour, -cet ennemi fatal du repos et de l'innocence, l'amour, tel que je le -ressens, n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude à ne désirer que -les biens qui lui sont permis, le fait marcher paisiblement dans -l'étroit sentier de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont la -jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes victimes! Qu'il serait -juste et généreux de les en affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de -sentir tressaillir son coeur, il s'éloignait. «Ah! disait-il, est-ce là -ce projet si beau, si magnanime qui m'avait amené à la cour de l'Inca! -Je m'annonce comme un héros; je finis par être un perfide, un faible et -lâche ravisseur!» - -Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé sans doute. Mais un -événement terrible la fit céder aux mouvements de la crainte et de la -pitié. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -Heureux les peuples qui cultivent les vallées et les collines que la mer -forma dans son sein, des sables que roulent ses flots, et des dépouilles -de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le -laboureur y sème et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples -voisins de ces montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais trempé -dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus des nues! Ce sont des -soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte des -fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. Il a formé ces monts, -des rochers calcinés, des métaux brûlants et liquides, des flots de -cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chûte, -s'accumulaient aux bords de ces gouffres ouverts. Malheur aux peuples -que la fertilité de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits, -et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. Ces germes de -fécondité, dont la terre est pénétrée, sont les exhalaisons du feu qui -la dévore; sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et c'est au sein -de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs. Tel est -le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible[103], -qui, par de fréquentes secousses, en ébranle les fondements. - - [103] Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses éruptions en - 1538 et 1660, dans la relation du voyage de M. de La Condamine. - -Un jour que le peuple indien, répandu dans les campagnes, labourait, -semait, moissonnait (car ce riche vallon présente tous ces travaux -à-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intérieur de leur -palais, étaient occupées les unes à filer, les autres à ourdir les -précieux tissus de laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit -sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit, -semblable à celui de la mer, lorsqu'elle conçoit les tempêtes, -s'accroît, et se change bientôt en un mugissement profond. La terre -tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs l'enveloppent; le temple et -les palais chancellent et menacent de s'écrouler; la montagne s'ébranle, -et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents enfermés dans son sein, -des flots de bitume liquide, et des tourbillons de fumée qui rougissent, -s'enflamment, et lancent dans les airs des éclats de rocher brûlants -qu'ils ont détachés de l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir -des rivières de feu bondir à flots étincelants à travers des monceaux de -neige, et s'y creuser un lit vaste et profond. - -Dans les murs, hors des murs, la désolation, l'épouvante, le vertige de -la terreur se répandent en un instant. Le laboureur regarde, et reste -immobile. Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent comme une mer -flottante sous ses pas. Parmi les prêtres du soleil, les uns, -tremblants, s'élancent hors du temple; les autres, consternés, -embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues sortent de leur -palais, dont les toits menacent de fondre sur leur tête; et courant dans -leur vaste enclos, pâles, échevelées, elles tendent leurs mains timides -vers ces murs, d'où la pitié même n'ose approcher pour les secourir. - -Alonzo seul, errant autour de cette enceinte, entend leurs gémissantes -voix. Dans le péril de la nature entière, il ne tremble que pour Cora. -Les cris qui frappent son oreille, lui semblent tous être les siens. -Égaré, frémissant de douleur et de crainte, et pareil au ramier qui, -d'une aile tremblante, voltige autour de la prison où sa palombe est -enfermée, ou tel plutôt que la lionne, qui, l'oeil étincelant, rode et -rugit autour du piége où l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il -découvre à la fin des ruines et un passage. Transporté de joie, il -gravit sur les débris du mur sacré. Il pénètre dans cet asyle où nul -mortel jamais n'osa pénétrer avant lui. Les ténèbres le favorisent: un -jour lugubre et sombre a fait place à la nuit; la nuit n'est éclairée -que par les flots brûlants qui s'élancent de la montagne; et cette -effroyable lueur, pareille à celle de l'Érèbe, ne laisse voir aux yeux -d'Alonzo que comme des ombres errantes, les prêtresses du soleil courant -épouvantées dans les jardins de leur palais. - -D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occupé de l'objet qu'il adore, -chercheraient inutilement l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo -reconnaît Cora. Les grâces qui, dans la frayeur, ne l'ont point -abandonnée, la lui font distinguer de loin. Il retient ses premiers -transports, de peur de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. «Cora, -lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible, un dieu veille -sur vous, et prend soin de vos jours.» A cette voix, Cora s'arrête -intimidée; et à l'instant la terre tremble, et la montagne, avec éclat, -jette une colonne de flamme, qui, dans l'obscurité, découvre aux yeux de -la prêtresse son amant qui lui tend les bras. - -Soit par un mouvement soudain de frayeur, ou d'amour peut-être, Cora se -précipite et tombe évanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la -soutient, il la ranime, il tâche de la rassurer. «O toi, lui dit-il, que -j'adore depuis que je t'ai vue au temple, toi pour qui seule je respire, -Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un libérateur. -Suis-moi, quittons ces lieux funestes; laisse-moi te sauver.» - -Cora, faible et tremblante, s'abandonne à son guide. Il l'emporte; il -franchit sans peine les débris du mur écroulé; et le premier asyle qui -s'offre à sa pensée, est le vallon de Capana, du cacique ami de -Las-Casas. - -«Où vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troublé mes sens. Je ne sais -où je suis; je ne sais même qui vous êtes. Que vais-je devenir? Ayez -pitié de moi.--Vous êtes, lui dit Alonzo, sous la garde d'un homme qui -ne respire que pour vous. Je vous mène loin du danger, dans un vallon -délicieux, où un cacique, mon ami, vous recevra comme sa fille.--Ah! -cachez-moi plutôt, dit-elle, à tous les yeux. Il y va de ma vie; il y va -de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que vous me faites violer. Me -voilà hors de cet asyle où je devais vivre cachée. Je suis les pas d'un -homme, après avoir fait voeu de fuir à jamais tous les hommes. A quoi -m'exposez-vous? Ah! plutôt laissez-moi périr.» - -«Cora, lui répondit Alonzo, le premier devoir de tout ce qui respire, -comme son premier sentiment, c'est le soin de sa propre vie; et dans un -moment où la mort vous environne et vous poursuit, il n'est ni voeu ni -loi qui doivent s'opposer à ce mouvement invincible. Quand tout sera -calmé, demain avant l'aurore, vous rentrerez dans ces jardins, où vos -compagnes effrayées auront passé la nuit sans doute, et le secret de -votre absence ne sera jamais révélé.» - -Cependant le péril s'éloigne, et bientôt il s'évanouit. La terre cesse -de trembler, le volcan cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui -s'élevait du sommet de la montagne, s'émousse, et paraît s'enfoncer; les -noirs tourbillons de fumée dont le ciel était obscurci, commencent à se -dissiper; un vent d'orient les chasse vers la mer. L'azur du ciel -s'épure; et l'astre de la nuit, par sa consolante clarté, semble vouloir -rassurer la nature. - -Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne traversaient de belles -prairies, où mille arbres, chargés de fruits, entrelaçaient leurs -rameaux. Les rayons tremblants de la lune, perçant à travers le -feuillage, allaient nuancer la verdure, et se jouer parmi les fleurs. -«Respire, ma chère Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme et le -silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi me rassasier du plaisir -de te voir, d'adorer tant de charmes.» Cora consentit à s'asseoir. Le -premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits, qu'il vint lui -présenter. Le doux savinte, le palta, d'un goût plus ravissant encore, -la moelle du coco, son jus délicieux, furent les mets de ce festin. - -Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à peine. Le trouble, le -saisissement, cette timidité craintive qui se mêle aux brûlants désirs, -et dont l'émotion redouble aux approches du bonheur, suspendent son -impatience. Il presse de ses mains, il presse de ses lèvres la main -tremblante de Cora. «Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que -je possède, toi, l'unique objet de mes voeux? Qui m'eût dit qu'un -prodige, dont frémit la nature, s'opérait pour nous réunir, et qu'il -n'épouvantait la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes -surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a pris pitié de mon amour -et de mes peines. Ah! profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres, -cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui jamais n'a trahi les -tendres amants. Mais ces instants si précieux s'écoulent; n'en perdons -plus aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»--«Sois -heureux, dit-elle;» et dès ce moment un nuage se répandit sur l'avenir. - -A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de la nuit, la solitude, le -silence, ont pour eux un charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour! -disait Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette douce clarté, ces -gazons, ces feuillages semblent nous dire: Où voulez-vous aller? où -serez-vous mieux qu'avec nous?--O douce moitié de moi-même, dit Alonzo, -ainsi toujours puisses-tu te plaire avec moi! Passons ici la nuit, et -demain, dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es captive. Allons... -que sais-je? où le destin nous conduira: fût-ce dans un antre sauvage, -j'y vivrais heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus vivre.» Ainsi -le fol amour faisait parler Alonzo. Cora le pressait dans ses bras; et -il sentait tomber sur son visage les larmes qu'elle répandait. «Mon ami, -lui dit-elle, éloignons, s'il se peut, une prévoyance affligeante. Je -suis avec toi, je ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que j'ai tant -souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.» - -Cora ne savait point encore le nom de son amant; elle désira de -l'entendre, et le répéta mille fois. Il lui parla de sa patrie; il -voulut même la flatter de la douce espérance de voir un jour avec lui -les bords où il était né. Elle n'en fut point abusée, et la réflexion -cruelle écarta cette illusion. Enfin le sommeil suspendit tous les -mouvements de leurs ames; et Cora, aux genoux d'Alonzo, reposa jusqu'au -point du jour. - -L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs chants éveillent Alonzo. -Il ouvre les yeux, et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes. -Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où la volupté lui sourit; -il en respire l'haleine; et son ame y vole, attirée par un souffle -délicieux. - -[Illustration: Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux parcourent -mille charmes.] - -Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur et de joie, exprime -son émotion. «Est-ce toi, dit-elle en se précipitant dans le sein -d'Alonzo, est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais t'avoir -perdu.--Non, Cora, non; rassure-toi: nous ne serons point séparés. Mais -hâtons-nous: voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes; et -sur la foi de la nature, qui nourrit les hôtes des bois, cherche avec -moi, dans leur asyle, la liberté, le premier des biens après -l'amour.--Ah! cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je seule, avec toi, -dans ces forêts où elle règne! que n'y suis-je inconnue au reste des -mortels!» Et, en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle -frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son amant, se -remplissaient de larmes. Attendri et troublé lui-même, il la presse de -lui avouer ce qui l'agite. Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter; -mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon cher Alonzo, lui -dit-elle, mon coeur est déchiré; le tien va l'être; mais pardonne: un -devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de tes -bras; voici le moment d'un éternel adieu.--Ah! que dis-tu, -cruelle?--Écoute. En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de -ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des voeux que -j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice; mon crime -retomberait sur eux; et ils en porteraient la peine: telle est la -rigueur de la loi.--O dieu!--Tu frémis!--Malheureuse! qu'as-tu fait? -qu'ai-je fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front contre -terre et en s'arrachant les cheveux. Que ne m'as-tu montré plutôt -l'abyme où je tombais, où je t'entraînais?... Laisse-moi. Ton amour, ta -douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je suis... Que veux-tu? que -je te remmène? Tu veux ma mort... Te retenir! oh! non; je ne suis pas un -monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; je ne le souffrirai -jamais. Va-t'en... cruelle!... Arrête! arrête! Je me meurs.» - -Cora, désolée et tremblante, était revenue à ses cris, était tombée à -ses genoux. Il la regarde, il la prend dans ses bras, l'arrose de ses -pleurs, se sent baigner des siens, lui jure un éternel amour; et, dans -l'excès de sa douleur, il s'égare et s'oublie encore. «Que faisons-nous? -lui dit Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera plus temps; et -mon père, et ma mère, et leurs enfants, tout va périr. Je vois le bûcher -qui s'allume.--Viens donc, viens, lui dit-il, avec le regard sombre, -l'air farouche du désespoir;» et tout-à-coup s'armant de force, de cette -force courageuse qui foule aux pieds les passions, il la prend par la -main, et, marchant à grands pas, la remmène, pâle et tremblante, -jusqu'au pied de ces murs, où elle va cacher son crime, son amour, et -son désespoir. - -L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au moment de cette -fatale entrevue, qu'un délire confus et vague: elle n'en connut bien la -force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa passion, en -s'éclairant, a redoublé de violence; le souvenir et le regret en sont -devenus l'aliment; et le désir, sans espérance, toujours trompé, -toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice éternel. - -Mais du moins elle est sans remords et sans frayeur sur l'avenir. Le -désordre de cette nuit, où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas -permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence; elle ne se fait -point un crime de l'égarement où l'ont précipitée le péril, la crainte, -et l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en proie au feu qui la -consume, et qui ne s'éteindra jamais. Son amant est plus malheureux. Il -éprouve les mêmes peines, et de plus un souci rongeur qui le tourmente -incessamment. - -Oh! sous combien de formes, diversement cruelles, l'amour tyrannise les -coeurs! Alonzo tremblait d'être père; et ce danger, que l'innocence -dérobait aux yeux de Cora, était sans cesse présent aux siens. Il se -rappelle avec effroi les plus doux moments de sa vie, et déteste l'amour -qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir. Mais, en s'éloignant -de Quito, il sentit son ame, attirée par une force irrésistible, se -détacher de lui, s'élancer vers les murs où son amante gémissait. - - - - -CHAPITRE XXIX. - - -Une route immense, applanie d'une extrémité de l'empire à l'autre, à -travers les hautes montagnes, les abymes, et les torrents[104], monument -prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette route les arsenaux -distribués par intervalles, les hospices sans cesse ouverts aux -voyageurs, les forteresses et les temples, les canaux qui dans les -campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves[105], les merveilles de -la nature, dans des climats nouveaux pour le jeune Espagnol, rien ne put -effacer Cora de sa pensée. Son image, qu'en soupirant il écartait -toujours, lui revenait sans cesse. - - [104] La route de Quito à Cusco, et par-delà, avait cinq cents lieues. - Elle fut faite sous le règne de _Huaïna Capac_. Sous le même règne, - l'on en fit une de la même étendue dans le plat pays, et plusieurs - autres qui traversaient l'empire du centre aux extrémités. C'étaient - des levées de terre de quarante pieds de largeur, qui mettaient les - vallées au niveau des collines. - - [105] Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait cent - cinquante lieues de longueur du sud au nord. - -Enfin l'impérieuse voix de l'amitié se fit entendre. Alonzo tout-à-coup -sortit comme d'un long délire; et, en approchant de Cusco, les soins -dont il était chargé commencèrent à l'occuper. Il se fit précéder par -trois caciques, et s'annonça au monarque en ces mots: «Un homme né -par-delà les mers, et vers les bords d'où le soleil se lève, un -Castillan, reçu dans la cour de ton frère, vient te voir, et t'apporte -des paroles de paix.» - -La renommée des Castillans était parvenue à Cusco; et ce nom, devenu -terrible, frappa le superbe Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une -partie de sa cour, et le reçut lui-même dans toute la splendeur de la -majesté des Incas, élevé sur un trône d'or, dans un palais dont les -lambris, les murs mêmes, étaient revêtus de ce métal éblouissant, ayant -à ses pieds vingt caciques, et à ses côtés vingt tribus d'Incas -descendants de Manco. - -Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste, en fut saisi -d'étonnement. Le prince, avec une bonté majestueuse, lui fit signe de -s'approcher, et de parler. - -«Inca, lui dit Alonzo, c'est un présent du ciel, qu'un frère vertueux et -tendre; c'est un don du ciel, non moins rare, qu'un véritable ami. -Réjouis-toi: le ciel t'a donné l'un et l'autre dans le roi de Quito. Son -ame m'est connue, et mon coeur, qui jamais n'a su mentir, répond du -sien. Vous êtes tous deux menacés par un ennemi redoutable, qui s'avance -de l'orient. Vous avez besoin l'un de l'autre pour résister à ses -efforts. Réunis, vous pouvez le vaincre; divisés, vous êtes perdus. -L'Inca ton frère demande ton secours, et t'offre celui de ses armes. Tel -est l'objet de l'ambassade dont il m'honore auprès de toi.» - -«J'ai bien voulu t'entendre, lui répondit l'Inca, quoique envoyé par un -rebelle; mais, avant tout, n'es-tu pas toi-même un de ces étrangers -nouvellement descendus sur nos bords, et qui, dans les campagnes -d'Acatamès, ont semé l'épouvante? Tu te dis Castillan; c'est, je crois, -le nom qu'on leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des bords de -l'orient.» - -«Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a vus sur ce rivage, lui dit -Alonzo. Je cherchais la gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime; -et je les ai abandonnés. J'aime la bonne foi, j'honore la droiture et la -grandeur d'ame; et c'est ce qui m'attache à ce généreux prince qui te -parle ici par ma voix. Tous les deux nés du même sang, enfants du même -père, aimez-vous, et vivez en paix; vous serez heureux et puissants.» - -«S'il se souvient, reprit Huascar, de quel père nous sommes nés, qu'il -se rappelle aussi quels rangs nous a marqués la naissance. Le soleil n'a -donné qu'un maître à cet empire; le règne de son fils doit être l'image -du sien. Il n'a point d'égal dans le ciel; et je n'en veux point sur la -terre.» - -«Inca, lui répondit Alonzo, je veux bien parler ton langage, et supposer -ce que tu crois. N'aimes-tu pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas -assez les lois de tes aïeux, pour souhaiter que l'univers fût rangé sous -ces lois paisibles?» - -«Sans doute, répondit l'Inca, je le souhaite, et je l'espère: c'est la -volonté du soleil; les temps la verront s'accomplir.» - -«Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il qu'un roi, comme il -n'a qu'un soleil? La sagesse d'un homme étendra-t-elle ses regards aussi -loin que l'astre du jour étend l'éclat de sa lumière? Tu n'oserais le -croire; ose donc avouer que ta vigilance a des bornes, que ta puissance -en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir envahir ce que l'on ne -peut gouverner.» - -«Étranger, quelle est ton audace, interrompit l'Inca, de venir me -marquer les limites de ma puissance?» - -«Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature qui les a marquées; -je ne dis que ce qu'elle a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta -faiblesse, quand tu veux être un dieu par ton ambition.» - -«Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca; et ce nom seul -t'apprend le respect qui m'est dû.» - -«Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent aux rois sans les -flatter, et les respectent sans les craindre. Il ne tient qu'à toi de me -voir à tes pieds; mais commence par être juste, et par honorer la -mémoire d'un père qui fut roi lui-même. C'est de sa main que ton frère a -reçu le sceptre que tu lui disputes; et en désavouant le don qu'il lui a -fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules aux pieds sa cendre.» - -L'Inca frémit; mais son orgueil l'emporta sur sa piété. «Mon père, -dit-il, a vieilli; et dans cet état de défaillance, l'homme est crédule -et facile à tromper. Il a cédé aux artifices d'une femme ambitieuse; et -pour le fils de l'étrangère, il a déshérité celui que les sages lois de -Manco lui avaient donné pour successeur.» - -«Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait reçu: il n'a disposé -que de sa conquête.» - -«Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le prince, eût dissipé ce qu'il -avait acquis, où serait leur empire? L'unité de pouvoir en fait la -grandeur et la force; et mon père, qui, sans partage, l'avait reçu de -ses aïeux, devait le laisser sans partage. On l'a surpris; et sans -cesser d'honorer ses vertus, de révérer sa cendre, je puis désavouer un -moment de faiblesse, qui lui fit oublier mes droits.» - -«Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces climats, un empire aussi -vaste, plus puissant que le tien, vient d'être ravagé, détruit, inondé -du sang de ses peuples, pour avoir été divisé. Ses princes, à peine -échappés au glaive du vainqueur, se sont réfugiés dans la cour de l'Inca -ton frère; et leur malheur atteste ce que je te prédis. Un ennemi -terrible va vous trouver tous deux affaiblis, défaits l'un par l'autre. -Ah! songe à sauver ton empire; et quand la foudre est sur ta tête et -l'abyme à tes pieds, tremble, malheureux prince, tremble toi-même, au -lieu de menacer.» - -Toute la cour qui l'entendait, parut troublée à ce langage; l'Inca -lui-même en fut ému. Mais dissimulant sa frayeur sous les dehors de la -fierté: «C'est, dit-il, à l'usurpateur à prévenir les maux dont il -serait la cause, et à se ranger sous mes lois.» - -«Ne l'espère pas, dit Alonzo, consterné de sa résistance. Ataliba, -couronné par un père expirant, ne croira jamais avoir usurpé ce qu'il a -reçu de son père. Il regarde sa volonté comme une inviolable loi. Il -faut, pour le chasser du trône, l'en arracher sanglant: je te répète ses -paroles. C'est à toi de voir si tu veux te baigner dans le sang d'un -frère vertueux, qui t'aime, qui fait sa gloire et son bonheur d'être ton -allié, ton ami le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un père, de ne -pas révoquer les dons qu'il lui a faits; qui te conjure, au nom de son -peuple et du tien, de ne pas le forcer à une guerre impie. Dispose de -lui, de ses armes: il ne craint point la guerre; il a sous ses drapeaux -un peuple fidèle et vaillant; il a vingt rois autour de lui, tous aussi -dévoués que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser le sang de ses -amis, de sa famille, de ces peuples, qui, sujets de vos pères, nés sous -les mêmes lois, sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme lui, -ton coeur; il doit être bon, magnanime, sensible au moins à la pitié. Il -ne s'agit pas de régler entre nous tes droits et les siens; de pareils -débats n'ont jamais été vidés que par les armes. Il s'agit de savoir -lequel des deux perd le plus à céder. Il y va, pour lui, d'un royaume; -pour toi, d'une province inutile à ta gloire, à ta puissance, à ta -grandeur. Il défend, avec sa couronne, l'honneur de son père et le sien; -et à ces intérêts qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de -partage! Vois si cela mérite d'allumer entre vous les feux d'une guerre -civile, au moment qu'un péril commun vous presse de vous réunir.» - -Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage. Mais la franchise -courageuse, la noble fermeté d'Alonzo, laissèrent dans tous les esprits -l'étonnement et le respect; l'Inca lui-même en fut saisi. - -«Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes a quelque chose -d'imposant et de supérieur à nous. Je veux gagner la bienveillance et -l'estime de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs qui sont dus à -son ministère et à la dignité dont il est revêtu.» - -Il l'admit à sa table; et prenant avec lui le ton de l'amitié: -«Castillan, lui dit-il, je veux bien accéder, autant que je le puis sans -honte, à la paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son apanage; qu'il -règne à Quito, j'y consens, mais tributaire de l'empire, et obligé de -rendre hommage à l'aîné des fils du soleil.» - -Quoiqu'il y eût peu d'apparence qu'Ataliba subît cette condition, Alonzo -ne crut pas devoir la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa -réponse, il eut le temps de voir tout ce qui décorait, et au-dedans et -au-dehors, la florissante ville du soleil. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -Le temple du soleil, le palais du monarque, ceux des Incas, celui des -vierges, la forteresse à triple enceinte qui dominait la ville et qui la -protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes voisines, y -répandaient en abondance les eaux vives et salutaires, l'étendue et la -magnificence des places qui la décoraient, ces monuments, dont il ne -reste plus que de déplorables ruines, le frappaient d'admiration. «Sans -le fer, disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de l'homme a opéré -tous ces prodiges! Elle a roulé ces rochers énormes; elle en a formé ces -murailles dont la structure m'épouvante, dont la solidité ne cédera -jamais qu'aux lentes secousses du temps et à l'écroulement du globe. On -peut donc suppléer à tout par le travail et la constance?» - -Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable d'or, qui, dans le temple -et les palais, tenait lieu du fer, du bois, et de l'argile, et, sous -mille formes diverses, éblouissait par-tout les yeux[106]. «Ah! -disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice européenne vient à -découvrir ces richesses, avec quelle avide fureur elle va les dévorer!» - - [106] Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération - de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers de lingots - d'or en forme de bûches, des greniers remplis de grains d'or, etc. - -Le culte du soleil avait à Cusco une majesté sans égale. La magnificence -du temple, la splendeur de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre des -prêtres du soleil, et le choeur des vierges choisies[107] plus nombreux -et plus imposant, donnaient, dans cette ville, à la pompe du culte un -caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré de respect. - - [107] A Cusco elles étaient au nombre de 1500. - -Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des jeux, des festins, des -sacrifices usités. Ce qui distinguait celle du mariage, c'était le don -du feu céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où le soleil, -terminant sa course au midi, se repose sur le tropique, pour revenir sur -ses pas vers le nord. - -On observait l'instant où le flambeau du jour étant sur son déclin, les -colonnes mystérieuses formaient, vers l'orient, une ombre égale à -elles-mêmes; et alors l'Inca, prosterné devant le soleil son père: «Dieu -bienfaisant, lui disait-il, tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie -et la joie aux peuples d'un autre hémisphère, que l'hiver, enfant de la -nuit, afflige loin de toi; nous n'en murmurons pas. Tu ne serais pas -juste si tu n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu oubliais le -reste du monde. Suis ton penchant; mais laisse-nous, comme un gage de ta -bonté, une émanation de toi-même; et que le feu de tes rayons, nourri -sur tes autels, répandu chez ton peuple, le console de ton absence et -l'assure de ton retour.» - -Il dit, et présente au soleil la surface creuse et polie d'un -crystal[108] enchâssé dans l'or: artifice mystérieux qu'on avait grand -soin de cacher au peuple, et qui n'était connu que des Incas. Les rayons -croisés en un point tombent sur un bûcher du cèdre et d'aloès, qui -tout-à-coup s'enflamme, et répand dans les airs le plus délicieux -parfum. - - [108] Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on tirait - le feu céleste avec une petite coupe d'or, _comme la moitié d'une - orange_, que le grand-prêtre portait en bracelet. - -C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester aux Indiens, par le -soleil lui-même, qu'il l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil, -lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons, du haut des cieux, -allument ce bûcher que ma main te consacre;» et le bûcher fut allumé. - -La multitude, en voyant ce prodige se renouveler tous les ans, fait -éclater les transports de sa joie; chacun s'empresse à recueillir une -parcelle du feu céleste; le monarque le distribue à la famille des -Incas; ceux-ci le font passer au peuple; et les prêtres veillent au soin -de l'entretenir sur l'autel. - -Alors s'avancent les amants que l'âge appelle aux devoirs d'époux[109]; -et rien de plus majestueux que ce cercle immense, formé d'une -florissante jeunesse, la force et l'espoir de l'État, qui demande à se -reproduire, et à l'enrichir à son tour d'une postérité nouvelle. La -santé, fille du travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint avec -la beauté, ou supplée à la beauté même. - - [109] Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les filles. - (GARCILASSO.) - -«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent qu'il attend de vous -le prix de votre naissance. Tout homme qui regarde la vie comme un bien, -est obligé de la transmettre et d'en multiplier le don. Celui-là seul -est dispensé de faire naître son semblable, pour qui c'est un malheur -que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un parmi vous, qu'il -élève la voix; qu'il dise ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi -d'écouter ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement des -bienfaits du soleil mon père, venez, en vous donnant une foi mutuelle, -vous engager à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.» - -On n'entendit pas une plainte; et mille couples, tour-à-tour, se -présentèrent devant lui. «Aimez-vous, observez les lois, adorez le -soleil mon père,» leur dit le prince; et pour symbole des travaux et des -soins qu'ils allaient partager, il leur faisait toucher, en se donnant -la main, la bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, sa -laborieuse compagne. - -Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes beautés, soupira, et dit -en lui-même: «Ah! si dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille -céleste, tous ces charmes seraient effacés par les tiens.» - -L'une des jeunes épouses, en approchant de l'Inca, avait les yeux -mouillés de pleurs. Le prince, qui s'en aperçoit, lui demande ce qui -l'afflige. Elle gardait encore un timide et triste silence. L'Inca -daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais consoler l'amant de ma -soeur: car ma soeur est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et le -malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse, venait pleurer auprès de -moi. Élina, me dit-il un jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi -douce: ton coeur est bon, il est sensible; tu aimes tendrement Méloé; je -sais combien tu lui es chère; je croirai la voir dans sa soeur: -tiens-moi lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé, tout en -pleurs, me pressa de prendre sa place. Qui le consolera, si ce n'est -toi? me dit-elle. Vois comme il est affligé. Je le veux bien, lui -dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le promit. Eh bien, il -vient de m'avouer qu'il ne peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la -pleurera toujours.» - -L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé. «Amenez-moi Méloé, lui -dit-il. Vous la réservez pour le temple; mais le soleil veut des coeurs -libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune homme; et je veux -qu'il soit son époux. Pour Élina, je prendrai soin de lui en choisir un -digne d'elle.» - -Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante. Mais dès qu'elle -voit Ircilo, et qu'elle entend que c'est à lui qu'on accorde sa main, sa -beauté se ranime; un doux ravissement éclate sur son front; et levant -ses yeux attendris sur les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc -plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.» - -Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup un jeune homme éperdu fend -la foule, s'élance entre les deux époux, et tombant aux pieds de l'Inca: -«Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez Osaï de manquer à la foi qu'elle -m'a donnée: c'est moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en -faisant le mien.» - -Le roi, surpris de son audace, mais touché de son désespoir, lui permit -de parler. «Inca, dit-il, daigne m'entendre. C'était le temps de la -moisson; je faisais celle de mon père; on annonça celle du sien. Hélas! -disais-je, c'est demain qu'on moissonne le champ du père d'Osaï; mes -rivaux s'y rendront en foule, quel malheur si je n'y suis pas! -Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour achever la moisson de mon père. -J'en vins à bout; j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le -sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre père éclairait le -monde. Désolé, j'arrive; et je trouve Osaï dans les champs, avec le -jeune Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné avec elle. Va, -Nelti, tu ne m'aimes point, et tu ne chéris point mon père, me dit-elle -avec mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents. Elle ne -voulut point m'entendre; et depuis, elle n'a cessé de m'éviter et de me -fuir. Mais elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime: car elle, -qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: Nelti, je n'aimerai que toi.» - -«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?--Non, jamais je n'eusse aimé que -lui; mais l'ingrat! il a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait -comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit. Tu l'aimes, et tu lui -pardonnes, reprit l'Inca. Reçois sa main. Et toi, dit-il à Mayobé, -cède-lui son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci n'est-elle -pas assez belle?--Ah! si belle, qu'Osaï même ne l'efface point à mes -yeux, dit le jeune homme.--Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, dit -le prince. Y consentez-vous, Élina?--Je le veux bien, dit-elle, pourvu -qu'il ne s'afflige pas: car c'est la joie du mari qui fait la gloire de -la femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon coeur me le dit aussi.» - -Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus grands troubles de l'amour. - -Au milieu des chants et des danses qui précédaient les sacrifices, un -prodige parut dans l'air; et il attira tous les yeux. On vit un aigle -assailli et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient sur lui -d'un vol rapide[110]. L'aigle, après s'être débattu sous leurs griffes -tranchantes, tombe, épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au -milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, en fut d'abord saisi -d'étonnement et de frayeur; mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait -jamais: «Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du soleil mon père, cet -oiseau, l'image frappante de l'ennemi qui nous menace, et qui vient -tomber sous nos coups.» - - [110] Ce trait est pris de Garcilasso. - -Le pontife invita le prince à venir dans le sanctuaire. «Je vous suis, -lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage. -Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.» - -«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces -trois cercles empreints sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» -La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois -cercles marqués sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir, -l'autre nébuleux, et semblable à une trace de fumée. - -«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons pas la vérité de ces -présages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les -revers; et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est le présage de -la ruine.» - -«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il révélé ce malheureux -avenir?--Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point -parlé.--Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste à -l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs. -Tout ce qui peut n'être qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se -doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, à moins qu'il ne soit -à-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.» - - - - -CHAPITRE XXXI. - - -Huascar, loin de laisser paraître le trouble élevé dans son ame, se -montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus résolu que jamais; il le -mena le lendemain dans ces jardins[111] éblouissants, où l'on voyait, -imités en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les -fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un -exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance et l'inutilité de -l'or. - - [111] Ceci est historique. - -De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la nature, l'Inca fit -passer Alonzo dans ceux où la nature même étalait ses propres richesses. -Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces -jardins étaient l'abrégé des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes -d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux, -formaient par la variété de leur bois et de leur feuillage, un mélange -rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes couronnés -de fleurs, attiraient et charmaient la vue. Là, des prairies odorantes -répandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant -sous le poids de leurs fruits, étendaient et ployaient leurs branches -au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes, -d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient présenter à l'envi des -secours à la maladie et des plaisirs à la santé. - -Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un oeil triste et -compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrés de la paix -et de la sagesse seront-ils violés par nos brigands d'Europe? et sous la -hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a -couvert la tête des rois?» - -Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien révère: car ce fut, -dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au -milieu du lac est une île riante, où les Incas ont élevé un superbe -temple au soleil. Cette île est un lieu de délices; et sa fertilité -semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où l'on voyait -bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la -moisson lui était consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait le -jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en beauté. Là, mûrissaient les -fruits les plus délicieux; là, se recueillait le maïs, dont la main des -vierges choisies faisait le pain des sacrifices. - -Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne -pouvait se lasser d'y admirer, à chaque pas, les prodiges de la culture. - -Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes leurs champs. Il -s'adresse à l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vénérable lui -avaient fait remarquer. «Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de vaquer à -ces durs travaux? N'en êtes-vous pas dispensé par votre ministère -auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dégrader ainsi?» - -Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci crut ne pas -l'entendre. Appuyé sur sa bêche, il le regarde avec étonnement. «Jeune -homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans -l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art -divin, les hommes, épars dans les bois, seraient encore réduits à -disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a -fondé la société, et qu'elle a, de ses nobles mains, élevé nos murs et -nos temples.» - -«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais -l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est -pénible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats où je suis -né.» - -«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être honteux de vivre, -puisqu'on attache de la honte à travailler pour se nourrir. Ce travail, -sans doute, est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit -contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous, -rien ne dégrade que le vice et l'oisiveté.» - -«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se -consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les -sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la -terre soit labourée par les enfants du soleil.» - -«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne -vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu -l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter -dans leurs travaux!» - -Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le -peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui -vous nourrissent?» - -«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais -c'est à nous d'être avares de sa sueur.» - -«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre -superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces -richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos -sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère -partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple. -Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est -lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère -que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos -biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme. -Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne -ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.» - -«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la -vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait -vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent -obscurément et sans éclat?» - -Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains -reprirent la bêche. - -«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je -vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.» - -«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la -magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une -vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de -nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos -richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.» - -Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa -sagesse. - -Il témoigna le désir de voir les sources de cet or, dont l'abondance -l'étonnait; et l'Inca voulut bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis, -la plus riche des mines que l'on connût encore. Un peuple nombreux, -répandu sur la croupe de la montagne, y travaillait à tirer l'or des -veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut qu'à peine on -daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus -riches, dès qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs -rameaux. «Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec -bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pénétrer dans -les entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en sonder les -abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur -impitoyable avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes, -deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux -voisins; ils verseront dans l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce -sera comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: la cupidité, -irritée par la richesse et par le luxe, s'étonnera de voir ses besoins -renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant, -s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en croissant, suivra le -progrès des richesses; leur stérile abondance, dans des mains plus -avides, fera moins que leur rareté; et toi, malheureux peuple, et ta -postérité, vous aurez péri dans ces mines, épuisées par vos travaux, -sans avoir enrichi l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous accru -la misère avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.» - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut la réponse d'Ataliba; -elle était conçue en ces mots: «Si le roi de Cusco a oublié la volonté -de son père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être l'ami et -l'allié de son frère, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.» - -Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment où la guerre allait -s'allumer, voulut préparer Huascar au refus de l'Inca son frère; et -l'ayant attiré au temple où étaient les tombeaux des rois: -«Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilége ton père est le -seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?--C'est -comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il a seul cette -gloire.--_Son enfant chéri!_ N'est-ce pas la complaisance et le mensonge -qui l'ont décoré de ce titre?--Tout son peuple le lui a donné, et tout -un peuple n'est point flatteur.--Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo, -cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas -digne.--Étranger, dit l'Inca, respecte et ma présence et sa -mémoire.--Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son -fils va demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? N'a-t-il pas -couronné ton frère? n'a-t-il pas violé les lois? Celui dont les derniers -soupirs ont allumé les feux de la guerre civile entre les enfants du -soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans le temple du soleil et de le -regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton -crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu de s'en tenir -à la volonté de son père.» - -Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus étonné du frein qu'un -maître habile et courageux lui a mis pour la première fois, que ne le -fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait Alonzo à sa colère -impétueuse. «Tu as donc reçu, dit-il au jeune Castillan, la réponse de -ce rebelle?--Oui, dit Alonzo, et, grâce au ciel, il est digne, par sa -constance, d'être ton ami et le mien. Je le désavouerais, si, légitime -roi, il se fût rendu tributaire.» - -Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. Le ressentiment, la -vengeance, furent les premiers mouvements qui s'élevèrent dans son -coeur. Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, outrager sa -mémoire; c'était, dans les moeurs des Incas, le comble de l'impiété. La -nature se soulevait à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar, -tour-à-tour emportée par deux sentiments opposés, ne savait, dans le -trouble où elle était plongée, auquel des deux s'abandonner. - -Ce fut dans ce combat pénible que son épouse favorite, la belle et -modeste Idali, le trouva livré à lui-même, et si violemment agité, -qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune -Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses yeux, tendrement baissés sur -cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard -triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le -sujet de ses larmes. «Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais -avec mon fils; je caressais l'image d'un époux adoré. Ocello, votre -auguste mère, arrive pâle et désolée, le trouble et l'effroi dans les -yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans -cet enfant, ton unique espérance; tu t'applaudis de sa destinée; mais, -hélas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle à l'empire -est mal assuré désormais! Voilà qu'une paix odieuse met la volonté des -Incas à la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, tout -leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le -charme de la nouveauté, la séduction d'un moment suffit pour renverser -toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de -celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le -fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu roi légitime, rien -ne peut plus être sacré. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en -pressant mon fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir autorisé -le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir lui-même! Ainsi a parlé -votre mère; et elle demande à vous voir.» - -A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de -ses alarmes, elle ne répondit qu'en l'accablant lui-même des reproches -les plus amers. - -Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait au fils la haine -qu'elle avait eue pour la mère. Le nom d'Ataliba lui était odieux. -L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, il laisse -son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidèle; on ne cesse point -de haïr l'objet de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang de -Zulma, que la plus fière des Pallas[112] s'efforça d'animer son fils à -la vengeance. - - [112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal. - -«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de -l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois -du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que -l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État? -qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature -l'appelle, et en disposer à son gré?» - -«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses -maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois -forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son -ressentiment. - -«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je -pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour -il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de -fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre -héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient, -c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la -frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple, -témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas. -Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera -par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont -étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre -faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la -ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche -abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire -d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même, -dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas -d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut -un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez -cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses -d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont -toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice -passager, que le regret désavoue et condamne.» - -L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile. -«Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que -l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre -sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en -embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un -jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna. - -L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à -l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et -qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le -voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut -remmené au-delà de l'Abancaï. - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise -d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi -superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte -ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.» -A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami! -dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par -l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le -crime.» - -«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la -paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes, -permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.» - -«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux -forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes -de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour -commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi -seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au -fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les -deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte -à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.» - -Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi -s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur -permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs -d'Alausi sur les confins des deux royaumes. - -Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit -arborer l'étendard de la guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent -tous en mouvement. - -C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les -premiers qui se présentent, sont les peuples de ces campagnes, -qu'enferment, du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes: -vallons délicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des -Pyrénées[113]. - - [113] Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau de la - mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire plus que le - Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrénées. - (M. DE LA CONDAMINE.) - -Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant fume sans cesse au-dessus des -nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du -Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que -d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute -au Chimboraço, tous ces peuples courent aux armes pour la défense de -leur roi. - - [114] Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et - 1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents toises au-dessus du - sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'éruption se fit - entendre à cent vingt lieues. Le volcan a lancé à trois lieues dans - la plaine des éclats de rocher de douze à quinze toises cubes. (M. - DE LA CONDAMINE.) - - [115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de - son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous - ensevelis sous les ruines. - - [116] La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux cent vingt - toises au-dessus du niveau de la mer. - -Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangué, peuple -indigent, fourbe et féroce, avant qu'il eût été dompté, mais depuis -heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel de ses dieux, et -dévoré dans ses festins les Incas qu'on lui avait laissés pour -l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un châtiment -épouvantable; et le lac où furent jetés les corps mutilés des -perfides[117], s'est appelé le lac de Sang[118]. - - [117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille - selon Pedro de Cieça. - - [118] _Yahuar-Cocha._ - -A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonné de -mille ruisseaux, qui, sous un ciel brûlant, répandent dans les plaines -une salutaire fraîcheur. - - [119] La terre y produit cent-cinquante pour un. - -Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques aux champs de Sullana, -tous les peuples de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, le -Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité refoule les flots du -golfe de Tumbès, viennent, le carquois sur l'épaule et la lance à la -main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il les voit -assemblés[120] il leur parle en ces mots: - - [120] Ils étaient au nombre de trente mille. - -«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits autant que par ses -armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son -air vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux; -c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé -deux fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, l'un au midi, et -l'autre au nord de mon empire. Mon frère, alors content de ce partage, a -dit à ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une loi sainte. Il l'a -dit, et il se dément, et il prétend me dépouiller de l'héritage de mon -père. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai -tort; si j'ai raison, défendez-moi.--Tu as raison, s'écrièrent-ils d'une -commune voix; et nous embrassons ta défense.--Voilà mon fils, reprit -l'Inca, celui qui me doit succéder, et me surpasser en sagesse; car il -a, comme moi, l'exemple des rois nos aïeux, et de plus il aura le -mien.--Qu'il vive, répondent ces peuples; et quand tu ne seras plus, -qu'il nous rappelle son père.--Venez donc, poursuivit l'Inca, défendre -mes droits et les siens. Mon frère, plus puissant que moi, me dédaigne, -et fait à loisir les apprêts d'une guerre dont sans doute il se flatte -que le signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant qu'il ait pu -rassembler ses forces. Demain nous marchons à Cusco.» - -Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs -de Cannare, ville célèbre encore par sa magnificence et par ses trésors -enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de palais, et de temples, en -avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas. - -Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une -foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de -Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pères, se -présentent, encore vêtus de la dépouille de leur dieu, le front couvert -de sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil menaçant. D'autres, -comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être -nés, ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un -fleuve, à qui leurs pères immolaient les premiers-nés de leurs enfants. -Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper de leur -fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier. - -A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans défense, lui firent -demander pourquoi, les armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je -vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son -alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre père, -une inviolable amitié.» - -Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, que ce prince à la tête -d'une puissante armée; mais on fit semblant de le croire; et, trompé par -les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans -sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait blessé -l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage: -«Tu crois passer en sûreté chez un peuple à qui tu défends qu'on fasse -injure et violence; apprends que dans un conseil, où je viens -d'assister, on a conspiré contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure -que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et -superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on -m'humilie.» - -Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis -qu'il avait reçu. Ses lieutenants étaient Palmore et Corambé, tous deux -nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son père, et révérés -des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conquête de Quito. -«Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent des monceaux -d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de -vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en défendant leur -liberté. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage. -Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats -est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en prévoit pas -l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, sans me dissimuler que nous -pouvons être vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par -notre défaite, tomber sur une armée éparse et fugitive, et achever de -l'accabler. Ne négligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de -Cannare est un point d'appui, de défense, et de ralliement au besoin. Ce -poste, auquel le salut de l'armée est attaché, ne peut être remis en des -mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est à vous-même à le -garder.» - - [121] Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille - hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine Sascahuana, où se - donna cette bataille, fut appelée _Yahuar Pampa_, _Campagne de - sang_. Voyez le chapitre 30. - -L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en -un lieu sûr; et il le prit pour une offense. «Si ma présence vous fait -ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez mal. Votre âge, vos -exploits, l'estime de mon père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai -jamais su la donner à demi. Vous commanderez; je serai votre premier -soldat: on apprendra de moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire -est à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en dérobe le mérite. -Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper. -Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait honteux que, sans moi, -l'on combattît pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des -combats.» - -«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais mal, si je vous croyais -lâche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous -vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zèle d'un ami, que votre -père a mieux connu.» - -«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai -été un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre -de ces murs?» - -«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois mille hommes, et ces -vaillants caciques, et cet étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à -vous servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, le vaillant -Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie, -résolus de verser leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc laissé -avec eux trois mille hommes d'élite dans les murs de Cannare, il fit -avancer son armée vers les champs de Tumibamba. - - - - -CHAPITRE XXXIV. - - -Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler ses troupes; et tous les -peuples d'alentour quittaient leurs champs, volaient aux armes, et se -rendaient auprès de lui. - -Des bords de ce lac célèbre[122] où Manco descendit, les peuples -d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de -Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de Collas, quittent leurs -riants pâturages, où ils adoraient autrefois un bélier blanc, comme le -dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. Ils se disent -nés de ce lac que leurs cabanes environnent; et c'est le Léthé, où leurs -ames se replongent après la vie, pour revoir un jour la lumière, et -passer dans de nouveaux corps. - - [122] Le lac de Collao. - -De son côté s'avance la fière et courageuse nation des Charcas. C'est la -raison qui l'a soumise, et non pas la force des armes. Lorsque les Incas -lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des lois, ses jeunes -guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent tous à combattre, et à mourir, -s'il le fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards leur -firent l'éloge de la sagesse des Incas et de leur bonté généreuse; les -armes leur tombèrent des mains; et ils allèrent tous en foule se -prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui voulait bien régner sur -eux. - -Plus sage encore avait été le vaillant peuple de Chayanta. Sa réduction -volontaire sous la puissance des Incas est le modèle des bons conseils. -Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il lui apportait des -lois, des moeurs, une police, un culte, une façon de vivre enfin plus -raisonnable et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les Chayantas -aux députés, votre roi n'a pas besoin d'une armée pour nous réduire. -Qu'il la laisse sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous -persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus sage à commander. Mais -qu'il promette aussi de nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu, -nous ne voyons pas comme lui, à changer de culte et de moeurs, -l'avantage qu'il nous annonce.» A des conditions si justes, l'Inca vint -presque sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand ce peuple eut -bien compris qu'il était utile pour lui de se ranger sous les lois des -Incas, il se soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages, que les -Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser que par le meurtre et -l'esclavage. - -En plus petit nombre s'avancent les peuples qui, vers l'orient, -cultivent le pied des montagnes inaccessibles des Antis. Leurs aïeux -adoraient d'énormes couleuvres[123], dont ce pays sauvage abonde. Ils -adoraient aussi le tigre, à cause de sa cruauté. Ils en ont abjuré le -culte, mais ils font toujours gloire d'en porter la dépouille, et leur -coeur n'en a point encore oublié la férocité. Chez les Antis, dont ils -descendent, la mère, avant de présenter la mamelle à son nourrisson, la -trempe dans le sang humain, afin qu'ayant sucé le sang avec le lait, les -enfants en soient plus avides. - - [123] Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur. - -Du côté du nord, se replient vers les bords de l'Apurimac, les peuples -de Tumibamba, de Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, dont -les murs ont gardé le nom du Contour[124], le dieu de ses pères. Un -panache des plumes de cet oiseau terrible[125] distingue les enfants de -ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière. - - [124] Cuntur-Marca. - - [125] Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé des - serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un seul coup il - perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées ont plus de vingt - pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent pour tuer un taureau, - et pour le dévorer. - -Après eux vient l'élite des peuples de Sura, pays fertile, où germe -l'or; de Rucana, où la beauté semble être un des dons du climat, tant la -nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta[126], autrefois -repaire sauvage des lions que l'homme adorait. - - [126] Dépôt du lion. - -Des plaines du couchant se rassemblent en foule les vaillants peuples -d'Imata, de Collapampa, de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la -révolte des Chancas[127], et qui portent encore les marques de leur -gloire. Ces marques sont pour eux les mêmes que pour les enfants du -soleil[128]. - - [127] Sous l'Inca Roca. _Voyez_ les chapitres 30 et 34. - - [128] Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange _Lautu_ - sur le front. - -Enfin venaient les habitants des riches vallées d'Yca, de Pisco, -d'Acari, de Nasca, de Rimac, docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus -rebelles, mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on leur avait proposé -de recevoir le culte et les lois des Incas, ils avaient répondu qu'ils -adoraient la mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient -point aux peuples des montagnes d'adorer le soleil, qui leur faisait du -bien, et dont la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats; -mais que pour eux qu'il consumait, et dont il brûlait les campagnes, ils -n'en feraient jamais leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi -comme de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils étaient résolus à -les défendre l'un et l'autre. La guerre fut longue et terrible; mais -l'ennemi, pour les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient -leurs sillons arides, la nécessité fit la loi; et la douce équité du -règne des Incas justifia leur violence. - -Ces nations à peine étaient rendues sous les murailles de Cusco, -lorsqu'on apprit que le roi de Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar -voulait aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne ces campagnes. -Mais la fortune le servit mieux que la prudence et le conseil. - -Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline opposée il voulait -établir son camp. Le jour penchait vers son déclin. L'armée de Quito -avait fait une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue, n'eût -demandé que le repos. Mais ranimé par la voix de l'Inca, il montait la -colline avec sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente en colonne -l'armée du roi de Cusco. A la vue de l'ennemi, elle se déploie; à -l'instant le signal du combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre, -sur des troupes déja vaincues par l'épuisement de leurs forces, rendit -leur courage inutile. Ceux de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne -durent leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa leur retraite. -Il fallut repasser le fleuve; et le roi, qui voulut en personne protéger -ce passage, s'étant laissé envelopper, fut pris et enlevé par l'ennemi. - -Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort d'un rebelle, dit-il; -qu'on le garde avec soin dans le fort de Tumibamba.» - -Ce désastre porta la désolation dans l'armée du roi captif. Tout le camp -était en tumulte. Le fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces -peuples en leur tendant les bras: «Mes amis! rendez-moi mon père.» Sa -douleur, son égarement, redoublaient encore la tristesse dont les -esprits étaient frappés. - -Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant de Zoraï, et le ramenant -dans sa tente, lui dit: «Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré. Vos -peuples sont fidèles. Votre père est vivant. Il vous sera rendu.--Vous -me flattez, dit le jeune homme tremblant de frayeur et de joie.--Je ne -vous flatte point; il vous sera rendu, dit le vieillard. Allez, et -donnez à vos peuples l'exemple de la fermeté.» - -La nuit vint; un silence morne, répandu dans toute l'armée, marquait la -consternation. Palmore seul, enfermé dans sa tente, veillant et -méditant, se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la force je tente -de délivrer mon roi, je connais bien son ennemi, il le fera périr plutôt -que de le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution, de la -faiblesse, et de la crainte, le découragement s'empare de l'armée: elle -va tout abandonner.» - -Comme il était plongé dans ses tristes pensées, un vieux soldat se -présente à lui. «Me reconnais-tu? lui dit-il. J'ai combattu sous tes -enseignes dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes cicatrices. -Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, pris, et enfermé dans le fort de -Tumibamba, je fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; et par une -longue caverne, on allait percer sa prison. L'entreprise fut découverte; -et Tacmar, réduite à se rendre, obtint que son cacique fût mis en -liberté. La paix fit oublier la guerre; et l'on négligea de combler le -chemin creusé sous le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent -l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison de l'Inca est, comme -je le crois, la prison du cacique, je ne veux que dix hommes d'un -courage éprouvé, pour le délivrer cette nuit.» - -Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se choisir lui-même des -compagnons dignes de lui, et dans le plus profond silence il les voit -s'éloigner du camp; mais il passe la nuit dans les plus cruelles -alarmes. Il craint, il espère, il médite l'incertitude, l'apparence, le -danger de l'événement. Il y va de la liberté et de la vie de son roi. Il -l'aura sauvé ou perdu. Ce moment fatal en décide. - -Cependant le roi de Quito gémit sous le poids de ses chaînes, plus -tourmenté par la pensée de ses peuples et de son fils, que par le -sentiment de son propre malheur. - -Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où son ame était abymée, il -entend un bruit souterrain. Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir -la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler. A l'instant -s'élève, comme d'un tombeau, un homme qui, sans lui parler, lui fait le -geste du silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans l'abyme -qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, sans résistance, se livre à -son guide; il le suit, et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré -de soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes libre. Venez; vos -peuples vous attendent. Rendez-leur la vie et l'espoir.--Je suis libre! -et par vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant, que ne -vous dois-je pas! Serai-je assez puissant pour vous récompenser jamais? -Achevez. Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence d'un prodige. -Cachez-leur que c'est vous qui m'avez délivré.» Ils lui promettent le -silence; et, à la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive -dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à la tente de Palmore. - -Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de l'inquiétude, en revoyant -son maître, se jette à ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse. -«Soldats, que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer au prince le -retour de son père,» dit Palmore; et l'instant d'après arrive, dans -l'égarement de la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si chéri. -Les transports mutuels du jeune Inca et de son père furent interrompus, -au réveil de l'armée, par les cris d'une multitude empressée à revoir -son roi. Il parut; les cris redoublèrent: «Le voilà, c'est lui, c'est -lui-même. Il est libre. Il nous est rendu. - -Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a trompé la vigilance de -mes ennemis. Il m'a fait échapper des murs qui m'enfermaient. Ma -délivrance est son ouvrage.» - -A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à exagérer l'objet de son -étonnement), elle ajoute qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été -changé en serpent[129]. Ce bruit vole de bouche en bouche. On le croit, -et on le publie comme un signe éclatant de la faveur du ciel. - - [129] Ce trait-là est d'après l'histoire. - -«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de surprendre mes ennemis, et -de réparer ma disgrâce.» - -«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne vous exposerez plus. C'est -assez des frayeurs que cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à -ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez Corambé.» Le roi céda à ses -instances; et il fit appeler son fils. - -«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite de mes amis, et -sous la garde de mes peuples. Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent -dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur prudence, ou plutôt -consultez celle des chefs qui vous commandent. Une sage docilité pour -les conseils de ceux que les ans ont instruits, est la prudence de votre -âge. Mes amis, dit-il à Palmore et aux guerriers qui l'entouraient, je -vous le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un père. Adieu, -mon fils; reviens digne de toute ma tendresse.» A ces mots, pressant -dans ses bras ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie, et -fière avec douceur, était l'image de la vertu dans l'ingénue -adolescence, le roi laissa échapper quelques larmes; et fixant sur -Palmore et sur les caciques un regard qui leur exprimait toute l'émotion -de son coeur paternel, il leur remit son fils, et détourna les yeux. - - - - -CHAPITRE XXXV. - - -Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare, traversait les champs de -Loxa, la révolte des Cannarins venait d'éclater. Tout un peuple -environnait la citadelle, et menaçait de couper les canaux des fontaines -qui l'abreuvaient. L'extrémité était pressante. Pour forcer ce peuple -aguerri à lever le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, au -risque d'être enveloppé et d'être accablé sous le nombre. - -Alors parut le plus étonnant des phénomènes de la nature. L'astre adoré -dans ces climats s'obscurcit tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage. -Une nuit soudaine et profonde investit la terre. L'ombre ne venait point -de l'orient; elle tomba du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un -froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux, subitement privés de la -chaleur qui les anime, de la lumière qui les conduit, dans une -immobilité morne, semblent se demander la cause de cette nuit inopinée. -Leur instinct qui compte les heures, leur dit que ce n'est pas encore -celle de leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix -frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les vallons, ils se -rassemblent et se pressent en frissonnant. Les oiseaux, qui, sur la foi -du jour, ont pris leur essor dans les airs, surpris par les ténèbres, ne -savent où voler. - -La tourterelle se précipite au-devant du vautour, qui s'épouvante à sa -rencontre. Tout ce qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux -eux-mêmes se ressentent de cette crise universelle. On dirait que l'ame -du monde va se dissiper ou s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le -fleuve immense de la vie semble avoir ralenti son cours. - -Et l'homme!... ah! c'est pour lui que la réflexion ajoute aux frayeurs -de l'instinct le trouble et les perplexités d'une prévoyance -impuissante. Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de tout ce -qu'il ne conçoit pas, et se remplit de noirs présages, aimant mieux -craindre qu'ignorer. Heureux, dans ce moment, les peuples à qui des -sages ont révélé les mystères de la nature! Ils ont vu sans inquiétude -l'astre du jour, à son midi, dérober sa lumière au monde; sans -inquiétude ils attendent l'instant marqué où notre globe sortira de -l'obscurité. Mais comment exprimer la terreur, l'épouvante dont ce -phénomène a frappé les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité, -au moment où leur dieu, dans toute sa splendeur, s'élève au plus haut de -sa sphère, il s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée, ils -l'ignorent profondément. La ville de Quito, la ville du soleil, Cusco, -les camps des deux Incas, tout gémit, tout est consterné. - -A Cannare, une horreur subite avait glacé tous les esprits. Les -assiégés, les assiégeants avaient le front dans la poussière. Alonzo, -tranquille au milieu de ces Indiens éperdus, observait avec un -étonnement mêlé de compassion, ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et -la peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les plus intrépides. -«Amis, dit-il, écoutez-moi. Le temps presse; il est important que votre -erreur soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est point un -prodige funeste. Rien de plus naturel: vous l'allez concevoir, vous -allez cesser de le craindre.» Les Indiens, que ce langage commence à -rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo poursuit. «Lorsqu'à -l'ombre d'une montagne, vous ne voyez point le soleil; sans vous en -effrayer, vous dites: La montagne me le dérobe; ce n'est pas lui, c'est -moi qui suis dans l'ombre; il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu -d'une montagne, c'est un globe épais et solide, un monde semblable à la -terre, qui dans ce moment passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui -suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le soleil va reparaître -plus beau, plus brillant que jamais. N'ayez donc plus de peur d'une -ombre passagère, et profitez de l'épouvante dont vos ennemis sont -frappés.» - -Le caractère de l'erreur, chez les peuples du Nouveau-Monde, est de -n'avoir point de racines. Elle tient si peu aux esprits, que le premier -souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise sans examen, ils -l'abandonnent sans résistance. Alonzo, par le seul moyen d'une image -claire et sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé tous les -coeurs. On vit en effet le soleil qui, comme un cercle d'or brillant au -bord de l'ombre, commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc ni -défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils. A ces mots, -Corambé achevant de dissiper leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja -vu arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé que nous. -Hâtez-vous donc, prenez vos armes, sortons, et chassons ces rebelles que -la frayeur a déja vaincus.» - -Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule du jour renaissant, -s'élançaient hors des murs de la citadelle, les Cannarins -s'abandonnèrent à une terreur insensée. On fit main basse sur leur camp; -un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant ces campagnes, les -vit jonchées de mourants et de morts. - -Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté Capana; et à la tête des -sauvages, ils achevaient de dissiper les bataillons qu'ils avaient -rompus, lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. «Voilà, je -crois, dit Alonzo, une troupe de nos amis, sur qui les Cannarins se -vengent. Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine avec la -rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon de poussière marque la -trace de leurs pas. Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca -lui-même, qu'une vaillante escorte environnait, et défendait contre une -foule d'ennemis. - -Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de son bouclier, et plus -encore à son courage, Alonzo reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le -nuage avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan n'entr'ouvre -l'épais bataillon qui presse Ataliba. Celui-ci voit Alonzo, et croit -voir la victoire. Il ne se trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent, -repoussent, renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups. - -Dès que les Cannarins, dispersés devant eux, ont pris la fuite, Ataliba, -se jetant dans les bras d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon -ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis blessé. Je te laisse le -soin de rallier mes troupes. Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces -mots, pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort. - -Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut pas mortelle. La gomme -du mulli, ce baume précieux, dont la nature a fait présent à ces -climats, comme pour expier le crime d'y avoir fait germer l'or, ce -baume, versé dans la plaie, en fut la guérison, et rendit ce malheureux -prince à la vie et à la douleur. - -Corambé porta dans le camp la nouvelle de la victoire de l'Inca sur les -Cannarins. Mais Palmore voulut attendre qu'elle fût répandue dans le -camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme. Alors il s'y rendit -lui-même; et parlant au roi de Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a -demandé la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu au-devant -de la guerre, et il demande encore la paix. Un moment d'imprudence qui -t'a donné sur nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point -découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous souhaitons la paix, -uniquement par amour de la paix, et par la juste horreur que nous fait -la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos lances sont baissées, -nos arcs sont détendus, la flèche de la mort repose dans le carquois; -songe, avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un mot de ta bouche -peut prévenir, ou peut causer. C'est ici sur-tout que la parole est -meurtrière, et que la langue d'un roi est un dard à cent mille pointes. -Tu réponds au soleil ton père du sang de ses enfants et de celui de tes -sujets. L'égalité, l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà ce -que le roi ton frère me charge de t'offrir et de te demander.» - -Le monarque lui répondit, que les Incas ses aïeux n'avaient jamais reçu -la loi. Palmore, en gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!... A -demain.» Et il retourna dans son camp. - -L'aube du jour vit les deux armées se déployer dans la campagne. C'était -la première fois, depuis onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les -deux camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la victoire; et le -centre, où il est placé, est le point le plus important de l'attaque et -de la défense. - -Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence, du côté de Cusco, -étincelle, aux rayons du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt -caciques, et ombragé d'un pavillon de plumes de mille couleurs. Huascar, -du haut de ce trône, domine sur la campagne, et semble présider au sort -du combat qui va se donner. - -Les deux armées, d'un pas égal, marchent l'une à l'autre; et soudain le -cri de guerre de ces peuples, ce mot formidable, _Illapa_[130], répété -par cent mille voix, fait retentir les bois et les montagnes. A ce cri -redoublé se joint le sifflement des flèches qui vont se tremper dans le -sang. - - [130] On a déja dit que ce mot signifiait _l'éclair, le tonnerre, et - la foudre_. - -Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche, dès ce moment, fait -place au javelot, qui, lancé de plus près, porte des coups plus assurés. -Bientôt on voit les bataillons flottants s'éclaircir et se resserrer -pour remplir et cacher leurs vides. La douleur étouffe ses cris, la mort -est farouche et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la joie -d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien renferme en lui-même jusques -à ses derniers soupirs. - -Au javelot succèdent la hache et la massue: armes terribles chez des -peuples à qui le fer et le salpêtre, ces présents des furies, sont -encore inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait rendu le combat -douteux: la victoire, incertaine entre les deux armées, planant sur le -champ de bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans le sang. -Mais le moment de la mêlée fit voir quel avantage avaient des peuples -aguerris sur des peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de Cusco -avait de plus vaillant défendait la colline. Le reste, composé de -pasteurs amollis dans une douce oisiveté, avait l'avantage du nombre, -qui ne peut balancer long-temps celui de la valeur. De nouveaux -bataillons se présentaient en foule à la place de ceux qui, rompus et -défaits, tournaient le dos à l'ennemi; mais ils succombaient à leur -tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent, et menacent d'envelopper le -corps qui défend l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le -centre de son armée; il détache de la colline l'élite des peuples -guerriers qui gardaient sa personne. C'est ce qu'attendait Corambé; et -tandis que ce corps détaché vole au centre, lui-même, avec des -bataillons qu'il a choisis et réservés, il marche droit à la colline, -enfonce l'enceinte affaiblie du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage -un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre vivant, le fait charger -de liens, et l'entraîne. - -Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce malheur. Le bruit s'en -répand dans l'armée, et y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se -disperse. On ne voit que des peuples désolés, éperdus, jeter leurs armes -et s'enfuir. La douleur, le trouble, l'effroi leur interdit même la -fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus, ils n'ont plus -d'espoir qu'en la clémence des vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils -l'implorent. Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux d'Ataliba. -Les deux vieillards qui les commandent, ont beau leur crier de cesser, -d'épargner le sang; le sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils -ne croiront avoir assez vengé la perte qui les rend furieux et barbares. -Leur prince, le fils de leur roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné! -que tu vas pleurer ta victoire! - -A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la tête des siens, qu'il -animait par son exemple. A sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son -courage, tous les coeurs se sentaient émus. L'ennemi, le voyant -s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait, oubliait de le -craindre, et aucun n'osait le frapper. Un seul, et ce fut l'un des -féroces Antis, au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée, -venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche homicide. Le caillou -dont elle est armée lui perce le sein. Il chancelle: ses Indiens -s'empressent de le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de ses -regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface, le frisson de la mort -commence à se répandre dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un -jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux, ne fait que se -pencher sur les cèdres voisins, qui le soutiennent dans sa chûte. On le -croirait encore vivant; mais la langueur de ses rameaux et la pâleur de -son feuillage annoncent qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri. -Tel, appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement blessé. -«O mon père! dit-il d'une voix défaillante, ô quelle sera ta douleur! -Amis, achevez. Que mon sang lui ait au moins acquis la victoire. Vous -envelopperez mon corps dans ce drapeau qui m'a coûté la vie, pour -dérober aux yeux d'un père une image trop affligeante, et pour le -consoler, en l'assurant que je suis mort digne de lui.» - -Le cri de la douleur, le cri de la vengeance retentissaient autour du -jeune prince. «Non, dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point -être vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte loin du combat, -dont la fureur se renouvelle; et peu d'instants après, soulevant sa -paupière vers les montagnes de Quito, il prononce encore une fois le -nom, le tendre nom de père, et il rend le dernier soupir. C'est dans ce -moment même que des cris lamentables annoncent à ceux de Cusco que leur -roi vient d'être enlevé. - -D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur, ne présentent -dès-lors, dans les champs de Tumibamba, que la déroute et le carnage. -Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de son roi, le vaillant -et sage Mango, qui la défendait, vit enfin qu'il fallait périr, ou -céder: il fit sa retraite en combattant, et se sauva vers les montagnes. -A peine la fière Ocello, la belle et touchante Idali, avec cet enfant -précieux[131] que sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le temps -de s'échapper; et les généraux d'Ataliba, après des efforts inouis pour -faire cesser le ravage, rallièrent enfin leurs troupes sur le bord de -l'Apurimac. - - [131] Xaïra. - - - - -CHAPITRE XXXVI. - - -C'est là que frémissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et -Corambé, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et, -par des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève à peine sa -tête; et d'un oeil indigné regardant ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il, -rompez mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter à -mon malheur, que de mêler ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi, -rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un -esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?» - -A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappée de cris et de -gémissements. «Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba -vient de perdre son fils.--Ah! je le verrai donc pleurer, s'écria -Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux -qu'il m'a faits.» - -Les peuples de Quito, rassemblés dans leur camp, ont demandé à voir le -corps du jeune prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce sont leurs -cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on -les retient, on les engage à repasser le fleuve; et la marche de cette -armée victorieuse et conquérante ressemble à la pompe funèbre d'un jeune -homme, que sa famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait au -tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le -pavois où le prince était étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste -et glorieux monument de sa valeur. Après lui, le roi de Cusco, porté sur -un siége pareil, jouissait au fond de son coeur, de la calamité -publique. - -Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient le lit funèbre, l'oeil morne, -le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conquérir un empire, et ne -pensant qu'à la douleur dont ce malheureux père allait être frappé. - -«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il l'attend; ses bras -paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps -glacé que nous allons lui rendre! Comment paraître devant lui?» - -«Il est homme, dit Corambé; son fils était mortel: je le plains; mais, -au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de -résister à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, et le voir, avant -que le bruit de cette mort soit répandu.» - -Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait -eu le chagrin d'apprendre que la défaite des Chancas ne l'avait que trop -bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, roulant dans sa pensée, avec -inquiétude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et -ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée de Corambé. -Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne -qu'on l'introduise. Corambé paraît devant lui. «Inca, lui dit-il, c'en -est fait; l'empire est à toi sans partage: tes ennemis sont tous -détruits ou désarmés: Huascar est le seul qui te reste; il est captif, -on te l'amène.» - -A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté de joie, se lève, -l'embrasse, et lui dit: «Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et -de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé mon attente et les -voeux que j'osais former. Achève de mettre le comble au bonheur de ton -roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. Où est mon fils? où -l'as-tu laissé? pourquoi n'est-il pas avec toi?--Ton fils... il a vu des -dangers dont le plus courageux s'étonne.--Et sans doute il les a bravés? -Réponds. Ce silence est terrible.--Que te dirai-je, hélas! pour la -première fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des -mouvements que la vertu ne peut dompter.--Ciel! qu'entends-je? Il a fui! -il s'est couvert de honte! il a déshonoré son père!--Eût-il mieux valu -qu'exposé à une mort inévitable, il s'y fût livré?--Plût au ciel!--Eh -bien, console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est mort digne de -toi.--Il est mort!--Ton armée te l'apporte en pleurant: il en fut -l'amour et l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a montré tant -de valeur.» - -Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame d'un père; mais il la -soulagea, même en la déchirant. Il tombe accablé de douleur; et alors -deux sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, par quelle -épreuve, disait-il, vous avez préparé mon coeur à la constance! Vous -avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant! -pardonne: des larmes éternelles expieront mon erreur. La gloire même de -ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! combat funeste! -ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les -vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colère les -confond.» - -Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin de son nouvel empire. -Cette riche et vaste conquête, fruit des travaux de onze règnes, et -qu'il avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses lois, son rival -même prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son -fils. Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne fatale est -déposé sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au -cortége et à sa cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond de son -palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une -main tremblante il soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; il -jette un cri, et se renverse, comme frappé du coup mortel. Immobile et -glacé lui-même, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris -ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier. -Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses -lèvres éteintes, et de son sein pressant ce coeur qui ne bat plus contre -le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-même. -Tantôt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en -est épanché; tantôt ses regards immobiles, fixés sur les yeux de son -fils, semblent y rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé -pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hélas! plus -d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses -grâces, sa beauté, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un -fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce qui me reste!» C'est -ainsi qu'oubliant ses prospérités, son triomphe, il s'abymait dans sa -douleur. - -Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie fut tombée de cet -accès dans un stupide abattement, ce père malheureux se laissa détacher -des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient -de le consoler. «Ah! laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut -d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai épuisé les -délices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon -cher fils m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses -espérances! La douleur suit la joie; hélas! elle sera plus longue. C'est -sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitté mon coeur.» - -On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la -conserver. «Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante? -Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour être sans -cesse et par-tout présent à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui, -je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes larmes, il en soit -touché, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que -lui.» - -Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. «Vois, lui dit ce père -affligé, vois, cruel, ce que tu me coûtes.--Il te sied bien, répond le -farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas -égorgés sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois; -mais est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des -peuples sujets de tes pères, Cusco, ses palais et ses temples regorger -du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs -saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure -ton fils, si tu l'oses.» - -Ces terribles mots étouffèrent dans le coeur d'Ataliba le sentiment de -son propre malheur: le roi prit la place du père. Il regarde ses -lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence même est l'aveu de -ce qu'il vient d'entendre. «Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle -fureur on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul manquait à mes -maux.» Alors, renversé sur son trône, et détournant les yeux pour ne pas -voir la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de -longs sanglots. «Jusqu'à l'instant où ton fils a péri, lui dit Palmore -avec tristesse, j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment qu'ils -l'ont vu tomber, leur douleur, transformée en rage, n'a plus connu de -frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne à leur -désespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans -ton coeur. Ils ont vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.» - -«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux silence, voilà les -excès effroyables où se portent les nations, lorsque une fois la -discorde et la guerre ont rompu les noeuds les plus saints, et chassé -des coeurs la nature. Étouffons ces fureurs dans nos embrassements. -Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.» - -Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, meurtrier de ma famille, -va régner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en -contemplant des massacres et des débris. Tel est l'empire que tu -m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes présents, ta pitié; -garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et que, -pour mieux te détester, les malheureux que je te laisse soient condamnés -à t'obéir.» - -«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas -les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au -temps à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai détesté la -guerre, que je t'ai demandé la paix, que je te la demande encore, plus -pénétré, plus accablé que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors -tu retrouveras ton frère tel que tu le vois aujourd'hui, traitable, -humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il -est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser de l'être. Le jour même -que, sur l'autel du soleil notre père, tu consentiras, avec moi, à nous -jurer une alliance et une paix inviolable, ton trône, ton empire, tout -te sera rendu.» - - - - -CHAPITRE XXXVII. - - -La citadelle de Cannare fut la prison du roi captif. Le vainqueur y -laissa une garde fidèle sous le sévère Corambé. Il envoya Palmore -gouverner en son nom les états de Cusco; et lui, rendant, sur son -passage, aux vallons de Riobamba, de Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs -qu'il en avait tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné du lit -funèbre qui portait son malheureux fils. - -L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant d'une désolation -publique. Sa famille éplorée vient au-devant de lui; un peuple nombreux -l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour féliciter le vainqueur, -on n'est occupé que du père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce -peuple qui l'environne, aux gémissements échappés à travers un vaste -silence, il se croirait dans un désert, où quelques malheureux égarés et -plaintifs implorent le secours du ciel. - -Dans cette foule, et au milieu de la famille de l'Inca, paraît une femme -éperdue. Ses voiles déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri, ses -yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la douleur dans tous les -traits de son visage, ses mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce -une mère, et une mère au désespoir. - -Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de son siége, il va -au-devant d'elle; et la recevant dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui -dit-il, le soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de ses -enfants. Heureux celui que l'innocence, la vertu, la gloire, l'amour -accompagnent jusqu'au tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ -de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais assez pour lui-même: il -emporte avec lui ce que les ans donnent à peine, et ce qu'un instant -peut ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous de lui -survivre: l'homme à plaindre est celui qui pleure, et non pas celui qui -est pleuré. Mais, par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée; -ne reprochons pas au soleil d'avoir repris un de ses dons.» Vérités -consolantes pour de moindres douleurs, mais trop faible soulagement pour -le coeur d'une mère! Elle demande à voir son fils; on apporte à ses -pieds ce que la mort lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui -part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce corps inanimé, elle -l'embrasse, elle le serre étroitement, elle l'inonde de ses larmes, -jusqu'à ce qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu le -sentiment de la vie et de la douleur. - -L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir, à cette vue, toutes les -plaies de son coeur; le jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de son -ami; et les neveux de Montezume, témoins de la désolation d'une auguste -famille, pensaient à leurs propres malheurs. - -Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée) fut portée dans son -palais; et l'Inca se rendit au temple, où le corps de son fils, arrosé -de parfums, fut déposé, en attendant le jour destiné à ses funérailles. - -Après un humble sacrifice pour rendre grâces au soleil, l'Inca sortit du -temple; et sous le portique, où son peuple l'environnait, il éleva la -voix et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il, et notre dieu -l'a protégée; mais l'aveugle ardeur de mes troupes à nous venger, mon -fils et moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui porte la peine -des excès commis en mon nom. Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait -d'injuste et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre roi d'être -malheureux; n'achevez pas de l'accabler en le croyant coupable. Il ne -l'est point. J'étais expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de -sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée; et j'ai détesté -ces fureurs. Je vous conjure, au nom du dieu qui m'en punit, de m'en -épargner le reproche. Puisse mon nom être effacé de la mémoire des -hommes, avant qu'on y ajoute le surnom de cruel! Le roi mon frère, que -le sort a mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un exemple de ma -clémence. Cependant si le cri de la calamité retentit jusqu'à vous, et -s'il vous fait entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô mon -peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba fut malheureux.» - -Le soir même, avec Alonzo, soulageant son ame oppressée: «Mon ami, lui -dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient; -l'événement a passé mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois -trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est -vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. Dire à des -meurtriers, qu'on assemble pour l'être, d'user de modération, c'est dire -aux torrents des montagnes de suspendre leur chûte et de régler leur -cours. Aucun roi ne sera jamais plus résolu que je l'étais à réprimer -l'emportement et les abus de la victoire; et voilà cependant que des -millions d'hommes me regardent comme un fléau.» - -«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie à ses passions, est si -faible contre lui-même et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il -s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même il a donné l'affreuse -liberté du mal! Mais tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de -Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-même -d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous -accusent, laissez à vos vertus répondre de votre innocence, et repoussez -l'injure par la clémence et les bienfaits.» - -Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut -suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqué pour les funérailles de son -fils. C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, il -rentre dans notre hémisphère, et revient donner le printemps et l'été -aux climats du nord. C'était aussi la fête de la paternité. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - - -Après les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumées, le -monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant -à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit -s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs -enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant -l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un -faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont -fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les -monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont -l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et -de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le -dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa -postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable: -le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent, -rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut -obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort -s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y -rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants -détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus -terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que -fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de -palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père -vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et -de l'amour de ses enfants. - - [132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de réjouissance. - - [133] _Lacta-Camayu_ était le nom de ces magistrats. - -Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui -est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de -l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche; -et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de -son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée -à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni -des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des -infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes -mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune -homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à -sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il -n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année -révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le -ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en -signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même -ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et -par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors -il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne -connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable -puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois -expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était -effacé. - - [134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix. - -Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le -monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je -suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et -la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le -titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à -ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les -confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en -instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont -les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son -gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et -sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant -reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant -remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les -jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos -et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites -pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le -tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et -consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de -cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience, -le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule -nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus -tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un coeur -sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à -son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de -la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos -titres; c'est là ce qui fonde vos droits. - -«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse -et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux -dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et -douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le -dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu -des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de -se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et -d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la -ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour -forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait -voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et -qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute -leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant -tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre -enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse, -pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez -que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous -jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin -de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse -vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux; -c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité, -de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous, -vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos -parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont -l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.» - -A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les -enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les -pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca, -témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son -fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je -partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là, -il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que -lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix. -Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il -enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce -dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la -voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.» - -On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où -reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y -précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus -tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa -naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des -jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce -que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était -le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous -son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi. -Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui -étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la -vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait -la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était -simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa -naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur -du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir, -l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il -lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi -de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous -remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût -fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore -plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel -successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu -les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils -eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a -trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le -plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous, -et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.» - -Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna -le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut -placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui -avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial. - -Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne -l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi. - -Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il, -mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place -au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu -nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience, -ta valeur, voilà mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au -ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon -sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit -l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si -tendre?...» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du -soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible, -chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux -pressentiments terribles dont il venait d'être frappé. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - - -Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le -plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et -de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être -malheureux n'a point de terme où se fixer. - -Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le -sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière -appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du -crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front -couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais -conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père -de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que -j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux -que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille -innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard -sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance. -Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez, -lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel! -peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père? -Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur -ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur. -Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu -se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et -le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher -qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa -mère, et moi, ses soeurs, ses frères innocents, nous serons menés au -supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la -place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas -même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime -encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre -de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et -ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la -cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.» - -Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le -coeur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés -d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné -par son juge; et son juge était dans son coeur. Il tombe aux pieds du -vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon -père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré -moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont -livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste -mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution -était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu -toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée. -Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que -la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne -soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les -enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi -du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je -le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous -avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.» - -«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et -l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes -vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!... -Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je -veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout, -j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai -précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner -avec ta femme et tes enfants.» - -«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et -contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de -rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens -plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point -d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous -ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te -savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit -Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer -que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est -point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et -par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore -frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi -le coeur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son -sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se -confondent dans leurs adieux. - -Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que -l'une d'elles a violé ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour -sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande -l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les -esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la -cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout -le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône -enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de -calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le -soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même -qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un -peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus -doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu -dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris -que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja -l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher. - - - - -CHAPITRE XL. - - -Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de -la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les coeurs étaient -frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une -multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce -peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se -faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide -prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante, -deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une -auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au -supplice. - -Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante, -tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la -ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle, -dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma -frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et -mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine, -écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que -j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un -père, une mère, des soeurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls -qu'en mourant je demande grâce.» - -Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement -et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au -Dieu qui voit dans les coeurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser -l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a -dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans -le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son coeur; et, religieusement -cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai -vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la -violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai -consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de -m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau -de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le -vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son -coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses -yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs étaient déchirés. - -Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de -rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son -complice. - -Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les -instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du -soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me -condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez? -Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la -tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour, -j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes -entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des -flancs de sa mère?» - -Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible; -et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire -des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo -fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi -qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis -que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait, -le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante -et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le -sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai -mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son -malheur.» - -L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est -pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est -un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir. -Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes -imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé -de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non, -dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse, -Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille -fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous -déclare innocent.--Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa -jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous -allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette -tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je -suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous -les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je -suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les -yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens, -et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour -insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous -survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur -ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait -défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler -mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que -la grâce d'être entendu. - -«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour -de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai -jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent, -trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflammé pour elle; mais -j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne -mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre -tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts -inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs -de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora. - -«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce -assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour -en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un -âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de -la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au -nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu -que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source -de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de -l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous -anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans -les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce -feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son -influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura -cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le -ciel lui a donné, son père, sa mère, ses soeurs, ses frères, seront -condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en -atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces -horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne -saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque -roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un coeur -comme le sien. - -«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être -mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus -affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire! -Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le -serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur -leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous, -pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce -culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.» - -Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait -parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par -d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur, -qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et -son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable -établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre -éternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de -sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité? -Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il -en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace -imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur -elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir -sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a -rien fait en vain.» - -Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la -multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le -monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison, -dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que -je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses -successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait -l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses -droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et -nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé, -pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du -soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle -qui désavoue la témérité de ses voeux, en soit dès l'instant dégagée. Un -Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne -sont pas faits pour être environnés d'esclaves.» - -Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus -funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se -prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les -mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux -pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère, -ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant -se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur, -l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous -elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa -mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la -cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du -sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva -jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du -sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les -bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère -amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu? -Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras, -reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père -et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans -l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son -amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si -violente et si soudaine, succombe une seconde fois. - -Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se -réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent -encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de -la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant, -qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui -les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les -héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et -son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait -cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent, -comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont -bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux -coeurs tout semblables aux nôtres.» - -La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré -dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle -ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger -la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir -du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne -de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut -qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah! -le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux -de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que -mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter -son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous -voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne -du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons -plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de -l'Être suprême, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de -l'amour.» - - - - -CHAPITRE XLI. - - -La superstition[135], qui par toute la terre va traînant ses chaînes -sacrées, dont elle charge les nations, frémit de rage, en voyant abolir -la seule loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil. Mais pour s'en -consoler, elle jeta les yeux sur l'Europe, où elle dominait, sur -l'Espagne, où elle avait placé le siége affreux de son empire. Son -triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa fête abominable, lorsque -le vaisseau de Pizarre, ayant franchi les vastes mers, entra dans ce -golfe[136] célèbre par où l'Océan s'est ouvert un passage jusqu'aux -bords de l'Égypte et de la Scythie. - - [135] Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition est le - délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents, - l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent la religion, - l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes. - - [136] Le golfe de Cadix. - -Ce grand homme, tout occupé de l'importance de ses desseins, en méditait -profondément les difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés était -l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait recueilli de sa première -course, s'était perdu et dissipé dans les mains de ses compagnons. Son -entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée, n'avait plus aucun -partisan. La confiance était perdue; et les secours en dépendaient. Il -fallait, pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince. Mais quelle -horreur la cour d'Espagne ne devait-elle pas avoir des ravages, des -cruautés qui s'exerçaient en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de -l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie, épouvantée des -excès qu'ils avaient commis? Un jeune roi, sur-tout, que la cupidité -n'avait pas corrompu encore, devait les détester; et dans l'opinion -qu'il avait de ces coeurs féroces, il allait confondre celui qui -solliciterait le droit d'imiter leur exemple, et de rendre odieux son -règne aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif de la nature, -le cri de la religion, ses ministres tonnants, et lançant l'anathème sur -les profanateurs qui la rendaient complice de leurs sacriléges fureurs; -c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée, lorsqu'un vent -favorable, l'amenant vers les bords de la fertile Andalousie, le fit -entrer dans le port de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide -Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que les tempêtes avaient -instruit[137], il était allé découvrir ce malheureux Nouveau-Monde. - - [137] En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries à - Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de Saint-Domingue. Il - revint à Tercère, n'ayant plus avec lui que quatre de ses - compagnons. Dans cette île, un fameux pilote, Génois de naissance, - appelé Christophe Colomb, leur donna l'asyle. Ils moururent tous - dans sa maison; et ce fut, dit-on, sur leurs mémoires qu'il - entreprit la découverte de l'Amérique. - -Pizarre, en abordant, prit soin de mander à Truxillo (c'était le lieu de -sa naissance) la nouvelle de son retour; et il se rendit à Séville. Le -jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer les moeurs et le -génie de cette cour nouvelle, arrivait inconnu. Tout lui parut changé -dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il gémit. - -Le premier objet de son étonnement fut la solitude des villes et -l'abandon des campagnes, où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi! -se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans les déserts du -Nouveau-Monde, qu'on a quitté des champs si fertiles, si fortunés?» Il -ne fut pas moins interdit de la réserve austère et de la gravité -mystérieuse et taciturne de ce peuple, autrefois brillant, ingénieux, -plein de candeur et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, et -magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement étaient peints sur -tous les visages; la défiance était dans tous les yeux; la crainte avait -resserré tous les coeurs. - -A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir; et il la voit plongée -dans le silence et dans le deuil. Il se trouve au milieu d'une place -publique, lieu vaste et décoré avec magnificence par les temples et les -palais dont il était environné. Au centre un grand bûcher s'élève, et -non loin du bûcher, un trône resplendissant de pourpre et d'or. A cet -appareil imposant, il s'arrête. Il voit arriver un peuple nombreux sans -tumulte, et gardant un silence morne, tel que l'impose la terreur. Il -interroge autour de lui; il demande quel sacrilége, quel parricide on va -punir avec tant de solennité, et si le roi vient présider au supplice -des criminels, comme la pompe de ce trône l'annonce. Mais personne ne -lui répond. «Qui que tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il -interrogeait, ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de bonne -foi, regarde, écoute, et tremble comme nous.» - -Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant des juges et des -vengeurs de la foi. Il les voit monter et s'asseoir sur ce trône -terrible. Le calme est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs -yeux. - -Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une foule de malheureux, -pâles, tremblants, courbés sous le poids de leurs chaînes, viennent -recevoir leur sentence; et ce décret qui les condamne à être brûlés -vivants, ce décret leur est prononcé du ton affectueux et tendre de la -charité secourable et de l'indulgente bonté. - -Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans ce moment terrible, en -présence du peuple, à la face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur -sentence, il leur fût permis de parler, de se défendre, et de se -plaindre: faible adoucissement qu'il aurait voulu mettre aux rigueurs de -ce tribunal, mais qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale, -et n'eut lieu qu'une fois. - -Dans le nombre était un vieillard qu'on avait surpris observant les -pratiques du judaïsme. Les séductions, les menaces le lui avaient fait -abjurer au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi de ses pères, le -regret de l'avoir quittée vint le troubler; il la reprit; et dans le -silence et la crainte, il adressait au ciel les voeux de l'antique Sion. -Son crime était connu; sur le bord de sa tombe, il n'avait pas même -daigné le désavouer; il marchait au supplice, comme une victime à -l'autel. Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés à l'avidité -de ses juges, étaient ravis à ses enfants, sa constance l'abandonna. -«Cruels, dit-il, c'est donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai -mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand j'ai désavoué de bouche -ce que j'adorais dans le coeur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être -dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils ont subi, dès le -berceau, le joug de votre loi nouvelle; je vous les ai livrés. Ah! -laissez à leur mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé de mon -sang, et qu'ils tremperont dans leurs larmes.» - -«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef du tribunal terrible, ne -sais-tu pas que Dieu poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que -la dépouille des criminels de lèze-majesté divine appartient aux -ministres des vengeances divines, comme les entrailles de la victime -appartenaient au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit à son -maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves parmi les chrétiens? -Si l'on se réserve des biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en -faire un digne usage; et quel plus digne usage du bien des infidèles, -que de servir de récompense aux défenseurs de la foi? Si chacun vit de -son travail, celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé de salaire? et -n'est-il pas bien juste qu'une race funeste paie, en mourant, le soin -pénible et salutaire que l'on prend de l'exterminer?» - -«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le vieillard, la force vous -seconde, et votre hypocrisie abuse insolemment du pouvoir de nous -opprimer. Mais tremblez que le ciel enfin ne se lasse...» On ne permit -pas au vieillard d'achever; et il fut jeté dans les flammes. - -Après lui, se présente devant le tribunal un jeune homme simple et -timide, né parmi les chrétiens, élevé dans leur croyance, et n'ayant pas -même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait une fille aussi -simple que lui, aussi pieuse, aussi docile; il en était aimé: un rival -furieux l'avait accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice un -confident digne de lui. Dans les cachots, dans les tortures, l'infortuné -jeune homme avait pris mille fois la terre et le ciel à témoin de sa -foi, de son innocence; on ne l'avait point écouté. En paraissant devant -ses juges, et à la vue du bûcher, ses plaintes, ses cris redoublèrent. -«Ministres du dieu que j'adore, et vous, peuple, dit-il, je proteste en -mourant, que j'ai vécu fidèle à la religion de mes pères. Je crois tout -ce que nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on me dise dans -quelle erreur j'ai pu tomber sans le vouloir; je l'abjure et je la -déteste. Que voulez-vous de plus?--Nous voulons que vous-même vous -fassiez le sincère aveu de votre impiété.--Je ne la connais pas. -Opposez-moi du moins mes accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me -confondent à vos yeux.--Non, lui dit-on encore: l'intérêt de la foi ne -permet pas que l'on décèle ceux qui veillent à sa défense, et qui nous -dénoncent l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que vous n'aviez -point d'ennemis?--Hélas! non: je ne hais personne; j'ignore qui peut me -haïr.--Eh bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle qui vous -accuse; et le zèle est digne de foi.--O mon père, dit le jeune homme à -un religieux qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie; ce -supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on attend que je fasse; -et, tout innocent que je suis, je veux bien me calomnier.--Moi! vous -enseigner le mensonge! lui dit cet homme pieusement cruel. A Dieu ne -plaise. Non, mon fils, mourez martyr, plutôt que d'en imposer à vos -juges. Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif pût vous -sauver. Il n'est plus temps. C'est dans les fers que l'on doit s'avouer -coupable. Mais, à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai -repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute plus.» Ce fut alors -que le jeune homme, s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents -de larmes, en fit couler de tous les yeux. «O Dieu! dit-il, on -m'annonçait ta religion pure et sainte comme l'appui de l'innocence; et -tes ministres!...» On l'interrompit, pour le traîner sur le bûcher. - -Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait vivant, et que ses cris -déchiraient tous les coeurs, un Maure à-peu-près du même âge, mais plus -ferme et plus courageux, fut condamné comme blasphémateur, pour avoir -murmuré contre le fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça sa -sentence, en l'exhortant à déclarer, devant Dieu et devant les hommes, -qui pouvait l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi. «Peuple, -s'écria-t-il avec indignation, savez-vous qui l'on veut que j'accuse? -Mon père. On me l'a nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce -de me rendre le délateur. C'est lui qu'on veut que je traîne au -supplice. On m'a promis d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez -lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier celui qui m'a donné le -jour. Ah! loin de l'accuser, j'atteste toutes les puissances du ciel, -que ce vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais dans le fond de -son ame; et, à moins que des larmes n'offensent nos tyrans, il ne les -offensa jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée hautement, -cette tyrannie odieuse. J'ai demandé, au nom du ciel, par quelle haine -de la vérité, par quelle horreur de l'innocence, on refusait à l'accusé -le droit naturel et sacré d'une défense légitime; pourquoi le délateur, -dispensé de paraître, portant ses coups dans l'ombre, comme un lâche -assassin, et se tenant enveloppé dans le manteau du juge, était compté -au nombre des témoins? Cette procédure infernale, cet appareil -d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres, un silence affreux, -tous les piéges de l'artifice et du mensonge, pour surprendre, ou pour -effrayer un malheureux abandonné à la calomnie, à la fraude la plus -subtile et la plus noire; voilà ce qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma -franchise les a blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes -seront démasqués; et leurs crimes retomberont sur eux, comme un déluge, -avec les vengeances du ciel.» - -A ces mots s'arrachant des bras de celui qui l'accompagnait: -«Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais point le dieu que mes bourreaux -adorent. Dieu juste, Dieu clément, père de tous les hommes, -s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même, en traînant ses chaînes, il -s'élança sur le bûcher. - -Après lui, venait une foule d'adolescents de l'un et de l'autre sexe, -élevés en silence sous la loi musulmane, et livrés pour ce crime aux -inquisiteurs de la foi. On leur avait promis, s'ils se faisaient -chrétiens, qu'on les sauverait du supplice. Faibles, timides et -crédules, ils s'étaient faits chrétiens; et on les menait au supplice. -Ils réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils avaient abjuré. -«Cette promesse, leur dit-on, va s'accomplir dans l'autre vie. Vous -serez sauvés du supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci -n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir fidèles; et trop heureux -de n'avoir à subir qu'une expiation passagère, résignez-vous sans -murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du milieu des flammes, où -ils furent jetés, leurs bras s'étendirent en vain: leurs bras suppliants -retombèrent; et bientôt tout fut consumé. - -Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait entendu que des cris, -en voyant toutes ces victimes entassées sur le bûcher et dévorées par -les flammes, tandis que l'air retentissait de saints cantiques -d'allégresse, et que de pieux fanatiques, levant les mains au ciel, lui -offraient pour encens la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur -et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne a-t-elle changé de -culte? et lui a-t-on rapporté de l'Inde les dieux qu'adorent les -sauvages, et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule s'écouler, -pensive et consternée; il imita le peuple; et de retour chez lui, il y -trouva l'un de ses frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville, -impatient de le revoir. - - - - -CHAPITRE XLII. - - -Après les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre, -ayant bien observé qu'aucun témoin ne pût entendre leur entretien, ni le -troubler, commença par faire à Gonzale le récit de ses aventures. Il lui -expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle -étrange révolution s'est faite, depuis son absence, dans le génie, dans -les moeurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible -fête dont il vient d'être le témoin? - -«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté ces bords, lui dit -Gonzale, tu n'as pu voir préparer ces événements; mais aujourd'hui que -ta fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, mon frère, et -gémis.» - -«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus dans l'Espagne; ils y -avaient apporté les arts, l'agriculture et le commerce; et en éclairant -les esprits, ils avaient adouci les moeurs. La prospérité, la grandeur, -l'opulence de ce royaume, cultivé, enrichi, décoré par leurs mains, -méritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et -soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à jouir d'une liberté légitime, -qu'à vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pères; et -si la superstition ne se fût emparée de l'esprit d'Isabelle, jamais -règne n'eût été plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette -reine, que son génie et son courage auraient placée au rang de plus -grands hommes, eut le malheur d'être trompée par un confident -fanatique[138], qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux -zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trône, d'employer le -fer et le feu pour exterminer l'hérésie et faire triompher la foi. Ce -fut pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle érigea ce tribunal -de sang.» - - [138] Thomas Torquémada, dominicain. - -«Armé d'une puissance énorme, affranchi de toutes les lois protectrices -de l'innocence, et consacré par un pontife[139] qui lui confiait tous -ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140]. -C'est ici, dans Séville même, que fut célébré le premier de ces -sacrifices barbares, que l'on appelle _Actes de foi_[141]. Ce jour -exécrable coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils s'enfuirent -épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Léon -de nouveaux bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes des -milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit dans l'Arragon, et y fit -les mêmes ravages. L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume à -l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui -dévoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits, -échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient à la merci des -flots; et l'Afrique en fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les -Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables fureurs[142]. -Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a désolée! Un peuple -industrieux, vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme consolant -des fêtes; plus de trente villes superbes, où fleurissaient les arts; -cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; deux -mille villages remplis de cultivateurs fortunés; les plus belles -campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est -détruit; la mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie des -esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus -violente, en a fait de vastes tombeaux, où elle domine en silence sur -des cendres et des débris.» - - [139] Sixte IV. - - [140] En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille - personnes, dont six mille furent brûlées. - - [141] _Auto-da-fe._ Le premier à Séville en 1480. - - [142] Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les obligeait à - se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille familles se - convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se - retirèrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient. - - Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à se faire - baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons peine d'être - faits esclaves. Une assemblée de théologiens et de jurisconsultes - avait décidé qu'on pouvait en venir à cette violence, malgré la foi - du plus solennel des traités. Le pape Clément VII releva l'empereur - Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de - permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il - l'exhorta à chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient - d'embrasser le christianisme. - -«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruautés que l'on exerce -en Amérique étonnent peu l'Espagne?--Elle y est endurcie par ses propres -malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'étonne et -s'épouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes -les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, le sang n'a plus de -priviléges. Que le fils accuse son père, le père ses enfants, la femme -son époux; c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, écoutés; -et l'accusé périt sur leur délation. Un simple soupçon fait saisir, -traîner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture -qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence éternel, est sûre de -l'impunité. La seule ressource du faible, la fuite, est réputée une -preuve du crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, rompt pour lui -les noeuds les plus saints. En lui, ses amis méconnaissent leur ami, ses -enfants leur père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge -assuré pour lui, pas même au sein de la nature. La main qui lui perce le -coeur est innocente; elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de droit -divin, le juge et le bourreau d'un infidèle fugitif. Telle est la loi du -fanatisme; et je t'épargne le détail de mille atrocités pareilles, qui -forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits -soulevés de ce qui se passe dans l'Inde.» - - [143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a - donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs. - -«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée de ce délire?--La cour -ne pense, lui répondit Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités. -Que le peuple tremble et fléchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les -malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec -pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur étaient -vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans -pudeur, ils exerçaient impunément les vexations les plus criantes. Le -peuple est rentré dans ses droits; la régence de Ximenès l'a tiré de -l'oppression: il est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; la -force est du côté des lois; et le peuple, qu'elles protégent, les -protége à son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis -communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les -ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses -du dehors; et l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde, -en fait de zélés partisans au premier qui promet d'en payer le tribut à -leur orgueilleuse avarice. Tout est vénal sous ce nouveau règne; et -quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce -que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce sont -elles qui nous dominent. Elles président dans les conseils, elles ont -l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion même est -ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prétend -les gêner. Rome, le siége de l'église, vient d'être prise et saccagée; -le souverain pontife a été mis aux fers...--Sans doute par les -infidèles? demanda Pizarre.--Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune -empereur qui lui-même a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver; -annonce-lui une vaste et riche conquête. Il gémira peut-être sur le -malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile à sa grandeur, à sa -puissance, il le laissera consommer.» - -Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accès -à la cour. On le présente à l'empereur, et au milieu du conseil -assemblé, ce jeune prince ayant daigné l'entendre, le guerrier lui parle -en ces mots: - -«Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats -qui, sous le règne de Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans -le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu naître le plus -obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire -oublier ma naissance. Sur la côte de Carthagène et vers les bords du -Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus déterminé qui fut -jamais. J'appris à son école qu'il n'est point de dangers que le courage -ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis à l'épreuve de tous les maux. -Après lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conçus -l'espérance d'égaler Colomb et Cortès. - -«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; et moi, je vous annonce -qu'on ne les connaît pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire -de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu Cortès si fameux, ne sont -rien en comparaison des pays que j'ai découverts, et dont je viens vous -faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil, -dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur père, en -voyant les richesses que ses rayons répandent dans ces heureux climats? - -«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend depuis l'équateur -jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants -coteaux et les vallons les plus fertiles. Le même jour y présente toutes -les saisons réunies; la même terre y produit à-la-fois les fleurs, les -fruits, et les moissons. - -«Les peuples de ces contrées sont vaillants mais presque sans armes. Il -est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clémence et -la douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais dans leur pays; -et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos -lois un florissant empire, et à vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi -de Panama, jaloux d'une entreprise commencée avant lui, et dont il -n'avait pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il ne m'en est resté -que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une île déserte, au milieu des -tempêtes, les plus rudes épreuves de la nécessité. J'attendais un faible -secours; on me l'a refusé, et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans -renoncer à ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le -plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Cortès -au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obéir qu'à vous -seul.» - -Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le récit de ses aventures, -attesté par ses compagnons; et ce récit, quoique très-simple, ne fut pas -lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune empereur voulût encore -éprouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du -titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, lui dit-il, -semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager -les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.--Des -richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et dédaigneux; mes matelots -et mes soldats en reviendront chargés. Il me faut de la gloire. Le reste -est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis -pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je -l'instruirai: mon plan, mes projets, mes découvertes, je lui -communiquerai tout, excepté mon courage... dont j'ai besoin pour dévorer -l'humiliation d'un refus.» - -Cette franchise brusque et fière ne déplut point au jeune monarque. «Il -me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui -accorda sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une foule de -courtisans l'entourer, le féliciter, briguer l'honneur de protéger ses -cruautés et ses rapines, et mendier le prix infâme de l'appui qu'ils lui -promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la -gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice -elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui équiper une flotte, et -risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait -des trésors. - -Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se fiaient à lui, leur -prodigua les espérances, se ménagea l'appui des grands, s'attira la -faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats -déterminés, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'élite pour -commander sous lui. Ses frères furent de ce nombre[144]. Le jeune -Gonsalve Davila ne fut point oublié: Charles daigna recommander à -Pizarre de l'emmener avec lui en passant à l'île Espagnole. - - [144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre. - -Ainsi, tout secondant ses voeux, Pizarre, dans le même temple[145] et -sur le même autel où Magellan avait fait le serment d'obéissance et de -fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles, -prononça le même serment. - - [145] Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire. - -«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits; -chacun, selon ses intérêts ou ses opinions, fait pencher la balance -entre les Indiens et nous[146]. Fatigué de tous ces débats, je te -recommande deux choses: l'une, de faire à ton pays tout le bien que tu -croiras juste et qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le -moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en être obéi, je -désire encore plus d'en être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée, -cette épée qui devait être la marque de sa dignité[147], et qui ne fut -pour lui qu'une trop faible défense contre de lâches assassins. - - [146] On sait que la cour était composée de Flamands et d'Espagnols. - Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient qu'on les - laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts et des principes - opposés. - - [147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général. - -Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons rassemblés dans le port -de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents -l'invitent à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux -acclamations de tout un peuple qui l'exhorte à revenir, chargé des -richesses de l'Amérique, déposer les dépouilles des temples du soleil au -pied des autels du vrai Dieu. - - - - -CHAPITRE XLIII. - - -En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqué -d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau. -Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, et le servait avec -ce zèle tendre qu'un fils aurait eu pour son père. - -Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement ému. Sur son -visage, où étaient peintes la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se -répandit un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre en lui tendant la -main, je vais le voir ce Dieu qui nous a tous fait naître pour nous -aimer mutuellement, pour vivre en paix, nous secourir et nous soulager -dans nos peines. Voyez combien l'image de la mort est tranquille et -riante pour l'homme simple et doux qui se dit à lui-même: Je n'ai jamais -fait gémir l'innocent. Voyez avec quelle confiance mes yeux, avant de se -fermer, se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation mes bras -s'étendent vers mon père. Il me voit expirant, et il dit: Celui-là fut -bien faible, mais il ne fut pas méchant; son sein renferme un coeur -sensible; ses yeux n'ont jamais vu les larmes des malheureux sans y -mêler des larmes; ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de même -vers les infortunés qu'il pouvait secourir: je serai miséricordieux -envers l'homme compâtissant. Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort -semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la justice et l'humanité.» - -A cette voix faible et touchante, à ce langage qu'animait une piété vive -et tendre, à ces regards où semblait éclater la dernière étincelle de la -vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa dans ses mains la main -de l'homme juste. «O mon père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce -que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent vos vertus. Pour vous -répondre de moi, j'avais besoin d'être revêtu d'une autorité imposante: -je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie à conquérir sans -opprimer.» - -Le solitaire lui demanda des nouvelles de son ami, du vertueux Alonzo. -«Il m'a quitté, lui répondit Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi -les sauvages.» - -«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les aima toujours; il est digne -d'en être aimé. Mais dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la -nouvelle cour d'Espagne?--Elle est partagée, lui dit Pizarre; mais le -parti de l'avarice et de la tyrannie est toujours le plus fort. J'ai -même vu dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti cruel. Ils -s'autorisent de la cause de Dieu, pour conseiller la violence; et ils -l'exercent en Espagne avec une rigueur que je n'ai pu voir sans frémir.» -Alors il lui fit le tableau de cette fête abominable, à laquelle -lui-même il avait assisté. «Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un -sentiment d'horreur si profond, si passionné, qu'il en oublia sa -faiblesse. «O mon ami! daignez en croire le témoignage d'une bouche -expirante: car les craintes, les espérances, et tous les intérêts -humains s'évanouissent devant celui qui ne va plus laisser au monde -qu'une poussière inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour rendre -gloire à la religion. Vous avez entendu, vous entendrez encore -autoriser, au nom du ciel, les plus détestables excès. L'orgueil, -l'ambition, la cupidité, la passion insatiable de dominer et d'envahir, -ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au pied des autels, de lâches -partisans, de féroces apologistes; et, par une bassesse indigne d'un -ministère auguste et saint, on a cru devoir se ranger du côté du -puissant, du fort, et de l'injuste, pour s'assurer de leur appui. Mais, -mon ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme lui. Ni l'un ni -l'autre n'a besoin de la faveur d'une cour avare et d'une populace -avide. Le glaive de la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront -réduits en poudre; les trônes mêmes ne seront plus; et Dieu sera, et la -vérité avec lui. J'atteste donc ici ce Dieu devant lequel je vais -paraître, qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse politique, -vile esclave des passions; je l'atteste qu'il n'a donné à aucun homme -sur la terre le droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi le -poignard à la main; que celui qui a créé les ames des Maures et des -Indiens, n'a pas besoin de nos tortures pour les changer et les réduire; -et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions, y fera luire -aussi, quand bon lui semblera, le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes -les fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre le fer et le feu -dans les mains des rois et des peuples, et puis lever les mains au ciel, -et dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point versé le sang; fuyez -ces fourbes hypocrites. Qu'ils soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent -des martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion la dureté, -l'orgueil, la cruauté de ses ministres. La paix, l'indulgence, et -l'amour, voilà son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable, -éternel, qu'on la reconnaîtra toujours. Mon ami, je l'ai dit aux rois, -je l'ai dit aux tyrans de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours, -j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare la raison; je -monterais sur ce bûcher où l'on fait périr, dites-vous, tant de -malheureuses victimes; et de là je demanderais à ce tribunal -sanguinaire, si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons -ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a rendu le juge des pensées et -le tyran des ames? et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer un -pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient ce bûcher infernal, ou -m'y feraient brûler vivant.» - -«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; et n'abrégez point des jours -qui nous sont précieux. Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque va -même au-delà des devoirs que vous impose votre état.--Mon état! et qui -rendra gloire à la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera de -l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en l'invoquant? Les voilà nos -devoirs, sans doute. Tant que les peuples et les rois ne mêlent point -les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité, ils peuvent nous -fermer la bouche; mais dès qu'ils s'autorisent de la cause de Dieu pour -être injustes et cruels, c'est à nous, à travers les lances et les -épées, de crier que Dieu désavoue les crimes commis en son nom. Malheur -à nous, si par notre silence on l'en croyait complice. Eh quoi! le zèle -ne saura-t-il jamais qu'opprimer et détruire? La charité, comme la foi, -n'aura-t-elle pas ses martyrs?» - -Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par l'amour de l'humanité, -tenait ce langage à Pizarre, la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de -ses ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux esclaves; on -n'entendait que le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage -avec un murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la nature, -opprimée dans ces climats. - -Alors on entendit frapper à la porte du solitaire. Le jeune Davila se -lève, va, et revient avec inquiétude; et se penchant sur le lit de -Las-Casas, il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre, dit Las-Casas. -Pizarre est magnanime; et ce serait lui faire injure, que de nous méfier -de lui. Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant retiré -depuis plus de dix ans dans les montagnes de l'île[148], s'y conduit -avec une valeur et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite sauvage -est devenue inaccessible; et c'est le refuge assuré de tous les -insulaires qui échappent à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents -hommes pleins de courage, et il les contient dans les bornes d'une -défense légitime. Vigilant, actif, plein d'ardeur, et aussi prudent -qu'intrépide, il se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il a -vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a vu brûler vifs son père -et son aïeul[149]; et s'il lui tombe entre les mains un des bourreaux de -sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi le plus cruel, dès -qu'il est pris vivant, est assuré de son salut: il ne voit plus en lui -qu'un homme. Heureusement, et pour la gloire de la religion, il est -chrétien. J'ai eu le bonheur de l'instruire; il s'en souvient; il m'aime -tendrement. Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels dangers il -s'est exposé pour me voir.» - - [148] Les montagnes de Baoruco. - - [149] A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando. - -Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune Davila revint, suivi du -cacique, qu'une Indienne accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros -sauvage) se précipite avec transport sur le lit de Las-Casas, et lui -baisant mille fois les mains avec un attendrissement inexprimable: «O -mon père, dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait! Mais je te -revois souffrant; et ta main brûle sous mes lèvres! Mes frères, tes -enfants, alarmés de ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu -résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris, je sais ce qui -m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, pour venir embrasser mon père. -Écoute, ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent que tu es -attaqué d'une maladie à laquelle le lait de femme est salutaire. Je -t'amène ici ma compagne. Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur lui; -elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière qui le couvre; il ne -lui demande plus rien. La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon père -ces deux sources de la santé. Je donnerais pour lui ma vie; et si tu -prolonges la sienne, je chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui -l'aura allaité.» - -Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait de l'impression que -faisait sur le coeur du Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila, -présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beauté céleste -et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un oeil -respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter -son chaste sein. - -Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours. -«Ah! cruel! s'écria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel -est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour -consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je -te suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens te demander au péril -de ma tête, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon -père, et que ton sein force sa bouche à y puiser la vie.» En achevant -ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur -le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. Je laisse auprès de -toi la moitié de moi-même, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle -t'aura rendu à la vie et à notre amour.» - -Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant Las-Casas, lui dit à son -tour: «Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta -fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me l'a tant dit! Il -donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la -vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me -racontait les prodiges de ta bonté.» - -Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, trop vertueux pour -rougir d'y céder, le solitaire, avec la même innocence que le bienfait -lui était offert, le reçut; il permit à la jeune Indienne de ne plus -s'éloigner de lui; et ce fut à la piété de Henri et de sa compagne, que -la terre dut le bonheur de posséder encore long-temps cet homme juste. - -«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous êtes -heureux d'y régner ainsi sur les coeurs! D'autres auront subjugué -l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la -vertu.» - -L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et -Las-Casas le lui nomma. «Fils d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit -Pizarre, vous voyez des exemples bien différents du sien!» Il lui apprit -que l'empereur l'avait recommandé à lui, et qu'il était destiné à le -suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se résoudre à se -séparer de Las-Casas. - -«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obéir. J'aimerais -mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance -que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère mes craintes. Je -vous conseille de le suivre, et vous invite à l'imiter. Venez me voir -encore demain: j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma -lettre; et si Pizarre peut savoir où ce bon jeune homme respire, il la -lui fera parvenir.» - -En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit qu'il allait signer la -ruine des Indiens? - - - - -CHAPITRE XLIV. - - -Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un -vent favorable, mit à la voile, et partit de l'île Espagnole. Son -arrivée à Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. On s'empressa -de lui armer une flotte, et dès qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec -la résolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il -fut forcé par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du -promontoire de Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance -des flots, il marcha le long au rivage, ayant commandé à sa flotte de le -joindre au port de Tumbès. - -Des sables, des vallons remplis de bois hérissés et touffus, dont la -ronce et le manglier font un tissu impénétrable, des torrents, des -fleuves rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude profonde, -tout ce que la nature a de plus effrayant s'oppose à son passage, et ne -peut arrêter ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il foule une terre -brûlante. Ses compagnons, qu'il encourage au nom de la gloire et de -l'or, s'enfoncent avec lui dans ces bois où jamais les serpents -venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient vu les traces de l'homme. -Il s'élance dans les torrents, il enseigne à ses compagnons à les -traverser à la nage, et ceux que le danger rebute, ou que les forces -abandonnent, il les anime, il les soutient, il les dispute aux flots qui -les entraînent, et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il les -amène au bord. Intrépide et infatigable, il s'avance, il découvre enfin -des champs cultivés, des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et la -terreur qu'il y répand fait bientôt passer à Quito la nouvelle de son -retour. Mais le cruel état des choses, dans le royaume des Incas, -n'avait pas permis de veiller à la défense des vallées. - -Huascar était captif dans les murs de Cannare; mais l'un de ses frères, -Mango, réfugié dans les détroits des montagnes de l'orient, avec les -restes de sa famille et les débris de son armée, méditait le hardi -dessein de rentrer dans Cusco, et d'en chasser Palmore. Il voyait même -tous les jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, qu'effrayait -la domination de l'usurpateur de l'empire et de l'oppresseur de leur -roi. - -Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans une forêt, les animaux -qui l'habitaient, chassés de leur retraite par la rapidité des flammes, -que pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant, sur des rochers -inaccessibles; et de là, fixant un oeil morne sur la forêt que le feu -dévore, ils semblent murmurer entre eux leur épouvante et leur douleur. - -Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des siens, des montagnes de -l'orient. La renommée, qui le précède, a semé le bruit de sa marche. Le -courage, dans tous les coeurs, se ranime avec l'espérance; dans Cusco le -peuple commence à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de la -révolte se fait entendre. - -Au signal d'un soulèvement et à l'approche d'une armée, Palmore -abandonne la ville. Il fait pourvoir abondamment la citadelle qui la -domine[150], et s'y enferme avec les siens. - - [150] Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire cette - citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué. - -Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme en triomphe; et fier -d'une nombreuse armée qu'il fait camper autour des murs, il envoie à la -citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci répond que la paix, ou -la mort le désarmera. On le presse, on lui fait entendre que tout -l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans ressource, et que -lui-même il n'a d'espoir qu'en la clémence de Mango. «Je ne sais point -ce qui se passe hors des remparts que je défends, répond ce généreux -guerrier. Ataliba est homme, il peut éprouver des revers; mais puisqu'il -lui reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a pas tout perdu. -S'il n'était plus lui-même, peut-être alors prendrais-je conseil de la -nécessité, mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de lui seul; et -je laisse Mango exercer sa clémence sur des malheureux, s'il en est -d'assez lâches pour l'implorer.» - -Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns des siens étaient -troublés de ces menaces: «Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba -fût malheureux, lui en serions-nous moins fidèles? Ressemblerions-nous -aux oiseaux qui s'envolent d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque -tourbillon rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera: laissons passer -l'orage.» Alors, choisissant parmi eux un messager intelligent et sûr: -«Cherche Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse de Cusco -est à nous encore; que c'est moi qui la garde, et que j'ai avec moi deux -mille hommes déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà, dit-il -en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient, voilà comme il faut -que l'on parle à ses amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un bon -peuple, c'est un bon roi.» - -Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement de Cusco, le roi -de Quito s'avançait au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le -suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé les plaines de -Loxa, vu les sources de l'Amazone, et du haut des monts qui dominent le -fleuve Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce beau fleuve -arrose, quand le messager de Palmore vint au-devant d'Ataliba, l'avertit -que Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille hommes, gardait -encore la citadelle, et que le chef et les soldats lui étaient dévoués. -Molina l'entendit, et dans le moment même il prit sa résolution. -«Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir, non loin de ce fleuve, un camp -facile à retrancher, où ton armée se repose; et profitons de l'avantage -que le sort nous a ménagé.» Il fit donc avancer l'armée sur le coteau -qui dominait la plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la nuit il -appela le messager de Palmore, l'instruisit, et le renvoya. - -Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi retranché dans son -camp, l'insulte, et l'appelle au combat. - -Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne pas sortir; il se croyait -couvert de honte, et s'en plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit -Alonzo, que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans tes ennemis -qu'imprudence et légèreté? Laisse venir le jour que j'ai marqué pour -leur défaite; alors nous répondrons en hommes à ces témérités -d'enfants.» - -Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon, le roi de Quito vit -paraître, au-delà du camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau -flottant de Palmore. «Voici le moment, prince, dit le jeune Espagnol; et -si Palmore fait son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il dit; et -le signal donné, l'armée abandonne son camp, et va se ranger dans la -plaine. - -Alonzo se réserve deux mille combattants armés de haches et de massues, -pour charger lui-même à leur tête. C'est la troupe de Capana; et ce -cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur de combattre sous Alonzo. -Cependant la flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche; et -bientôt une horrible mêlée confond les coups, et fait couler ensemble -des flots du sang des deux partis. - -Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est reposé, il fond sur -l'armée ennemie; et d'une ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la -tête du corps terrible qu'il réservait pour ce moment. - -Entre ces deux attaques soudaines et rapides, Mango, surpris, épouvanté, -dissimule en vain son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout se -disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste seule et se tient -immobile, comme un rocher au milieu des vagues qui le couvrent de leur -écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain elle se voit accabler -sous le nombre: trois fois on l'invite à se rendre, trois fois, avec un -fier mépris, elle rejette son salut. Sa résistance, et le carnage -qu'elle fait en se défendant, achèvent d'étouffer un reste de compassion -dans les bataillons qui la pressent. Elle succombe enfin; aucun de ses -guerriers ne quitte son rang; ils périssent dans la place où ils -combattaient; et ce qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans la -fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, vainqueur et -consterné, parcourir ces plaines de sang, et se reprocher sa victoire. -Hélas! cette victoire qui lui arrachait des larmes, était pour lui le -terme de la prospérité, et comme le dernier sourire, le sourire cruel et -traître de la fortune qui l'abandonnait. - -Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre sur la rive du fleuve -qui baigne les champs de Tumbès. - - - - -CHAPITRE XLV. - - -Vers l'embouchure de ce fleuve est une île sauvage[151], où Pizarre -avait résolu de se ménager un refuge. Il y passa sur des canots; car il -avait devancé sa flotte. Mais cette île était la demeure d'un peuple -indomptable et féroce. Pizarre, dédaignant de perdre, à réduire ce -peuple, un temps qui lui était précieux, n'attendit que sa flotte, pour -revenir camper sur le rivage et devant le fort de Tumbès. - - [151] L'île de Puna. - -Dans ce fort étaient enfermés mille Indiens détachés de l'armée -d'Ataliba. Orozimbo était à leur tête. Sous lui commandait Télasco. La -belle et tendre Amazili, l'arc à la main, le carquois sur l'épaule, -telle et plus fière en son maintien et plus légère dans sa course qu'on -ne peint Diane elle-même, avait suivi son frère et son amant, digne, par -son courage, de partager leur gloire. Pizarre se souvint du peuple de -Tumbès, de l'accueil plein d'humanité[152], de candeur, et de -bienveillance qu'il en avait reçu; il résolut de bonne foi d'achever de -gagner l'estime et l'amitié de ce bon peuple. Il assembla donc ses -guerriers, et leur tint ce discours: - - [152] L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison sans - vraisemblance. _Il immola_, dit-on, _à ses idoles trois Espagnols - qui s'étaient confiés à lui_. Le peuple de Tumbès n'avait plus - d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne faisait point au - soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde imputation est - encore plus démentie par les moeurs de ce peuple, par sa candeur et - sa bonté. - -«Castillans, je vous ai promis des richesses et de la gloire. De ces -deux biens, l'un vous est assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous -qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés d'or: je vous en suis -garant: ne vous abaissez pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la -gloire, c'est autre chose: une haute entreprise la promet, ne l'assure -pas. Celui-là seul l'obtient, qui la mérite: jamais le crime ne la -donne. Les conquérants de l'Amérique ont fait tout ce qu'on peut -attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne seront pourtant jamais -qu'au nombre des brigands insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne a -dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé par une trahison; Cortès, par -une perfidie plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont -flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste s'est déshonoré par -les plus indignes excès. Il dépend de nous, mes amis, d'en partager -l'opprobre, ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une conduite -opposée: nous en avons encore le choix. Il s'agit de ranger sous la -puissance de l'Espagne la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il -en est deux moyens, la douceur et la violence. La violence est inutile; -et chez des nations guerrières, où nous sommes en petit nombre, elle -serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger n'est rien, je le sais; -mais la gloire, la gloire est tout; et quand nous aurions opprimé, -dévasté, changé ces contrées en des déserts sanglants, en de vastes -tombeaux, oserions-nous repasser les mers, chargés de trésors et de -crimes, et poursuivis par les remords? Les malédictions d'un monde, les -reproches de l'autre, la colère du ciel, enfin les cris de la nature et -de l'humanité, tout cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les -richesses ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui me manque; -vous ne l'avez pas plus que moi. Faisons-nous des prospérités dont nous -n'ayons point à rougir, ou un malheur qui nous honore. Rien n'est si -beau que ce qui est juste, rien n'est si juste sur la terre que l'empire -de la vertu. Tâchons de dominer par elle. Quelle conquête, mes amis, que -celle qui n'aurait coûté ni larmes ni sang! Quel triomphe que celui qui -ne serait dû qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance et l'amour -nous livreraient tous les biens de ces peuples: pour les vaincre et les -captiver, nos armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient -dignes d'orner les temples de ce dieu que nous venons faire adorer.» - -Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des guerriers castillans qui -avaient servi sous Davila, et dont les mains s'étaient déja trempées -dans le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais présage de ce -qu'ils appelaient mollesse dans leur général. Vincent de Valverde, -sur-tout, ce prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître dans -le langage de Pizarre les sentiments de Las-Casas, et fronçant un -sourcil atroce: «Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront -sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.» - -Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre marcha vers Tumbès, et fit -demander au cacique de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé dans -sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba, roi de Quito, qui -l'avait prise sous sa garde; et que le fort la protégeait. - -Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; il l'observe; et quel -est son étonnement, lorsqu'à cette enceinte, à ces angles, à ces murs de -gazon, faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes armes, il -reconnaît l'art des Européens! «C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux -Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre: il a fait construire -ces remparts; peut-être il les défend lui-même.» Impatient de s'en -instruire, il demande à parler au commandant du fort; et Orozimbo se -présente. «Espagnol, je suis Mexicain, je suis neveu de Montezume. Juge -si je dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est ici mon dernier -asyle; ce sera mon tombeau, si ce n'est pas le tien.» - -Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien n'était plus inconcevable: -Pizarre ne pouvait le croire. Cependant il fallut céder aux instances -des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient comme une -insulte, ils murmuraient, ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit. -Mais afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de surprise, et à la -faveur de la nuit. On se plaignit de sa prudence; elle faisait injure à -ceux qu'elle paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes se -seraient crus déshonorés par ces précautions timides: ce n'était pas -devant ces troupeaux d'indiens qu'il fallait craindre le grand jour, si -favorable à la valeur. Le héros gémit, et céda. - -L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de l'Europe volaient sur les -remparts; les Indiens épouvantés n'osaient paraître; et la fascine -amoncelée allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit la terreur dont -tous les esprits sont frappés, les ranime et les encourage. «Eh quoi! -mes amis, leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? Est-ce le -bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts pour rompre le fil de la vie? -Ces bouches brûlantes sans doute vomissent la mort; mais la mort est -aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la main d'un brave homme, est -terrible comme le feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre, et il -en a mille à donner: vos carquois en sont pleins. Paraissez donc, et -repoussez une troupe d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et -mortels comme vous.» - -Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond au feu des Castillans. -L'approche du fossé, la route du soldat qui vient y jeter sa fascine, -commence à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais sur-tout celles des -Mexicains, se trempent dans le sang. Un oeil vengeur les guide, et -choisit ses victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent blessés; -l'intrépide Lerma entend siffler à travers son panache le trait qui lui -était destiné. Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche rapide -percer son épais bouclier, et venir effleurer son sein. Le bras nerveux -de Télasco l'avait lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans -force aux pieds du superbe Espagnol. - -Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de ces contrées, du haut de -son coursier fougueux, pressait les travaux des soldats. Une flèche qui -part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier dans le flanc. L'animal -indompté se dresse, frappe l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui -foule son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le voit tomber, en -pousse un cri de joie. «Ombres de Montezume et de Guatimozin! ombre de -mon père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, ce faible -tribut de vengeance. Je ne mourrai donc pas sans avoir fait vomir le -sang et l'ame à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle arène céda -sous le poids du coursier; le Castillan y fut enseveli, mais se releva -de sa chûte, plus furieux, plus implacable, plus altéré du sang des -Indiens. - -Le plomb mortel qui portait sur les murs de plus inévitables coups, ne -vengeait que trop bien Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la -plus légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout de voir les -Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à ce bruit, à ce feu des armes qui -par-tout avait répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il fallait, -ou les rendre encore plus intrépides, en cédant à leur résistance, ou -faire tout dépendre du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur, -était comblé de l'un à l'autre bord, et l'escalade était possible. -Pizarre s'y résout, et l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la -protége. - -Orozimbo ne perd point courage. Il défend à ses Indiens de s'exposer au -feu: «Imitez-nous, dit-il: Télasco, mes amis et moi, nous allons vous -donner l'exemple.» Il eut seulement soin d'écarter du lieu de l'assaut -sa soeur, qui lui tendait les bras, et le conjurait par ses larmes de la -souffrir auprès de lui. - -Alors, s'armant de haches et de lourdes massues, ils attendent, tête -baissée, les plus hardis des assaillants. - -Il en parut trois à-la-fois, Moscose, Alvare, et Fernand, le jeune frère -de Pizarre. Ils s'élèvent, tenant le glaive d'une main, le bouclier de -l'autre, et portant dans les yeux un courage déterminé. - -Télasco s'adresse à Moscose, et d'un coup de massue lui brisant sur la -tête l'écu qui lui sert de défense, le renverse du haut des murs. Il -tombe comme foudroyé sur ses soldats qui allaient le suivre, et roule -sur leurs boucliers. - -Fernand Pizarre va s'élancer de l'échelle sur le rempart; mais encore -chancelant sur un appui fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups -assurés. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il tenait le glaive, le -désarme et l'entraîne à lui. Il se débat; mais il est terrassé. Son -vainqueur lui laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reçoit pour -lui le coup mortel. - -Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord du mur pour le franchir, -sent tomber sur son casque la hache meurtrière; et le coup, en glissant, -le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est précipité sanglant; et -ses soldats voyant sur leur tête la massue levée pour les frapper, -n'osent s'exposer après lui à une mort inévitable. - -Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus aimable, le plus -vertueux de ses frères; mais il dévore sa douleur. Il voit la -consternation de ceux qu'il a trop écoutés; et, sans y ajouter le -reproche, il fit interrompre l'assaut. - -Le premier soin d'Orozimbo, après que l'ennemi se fut retiré dans son -camp, fut de faire réduire en cendres ce vaste monceau de fascines dont -on avait comblé le fossé du rempart; et tandis que des tourbillons de -fumée et de flammes s'élevaient au-dessus des murs: «Viens, dit-il au -jeune Pizarre, et vois ce bûcher allumé. Quand je t'y jetterais vivant, -quand j'y ferais brûler avec toi tous tes compagnons, et avec eux leurs -pères, leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais pas les maux -que ta nation nous a faits... Va-t'en, va dire à ces barbares que les -neveux de Montezume ayant à leurs pieds un brasier, et dans leurs mains -un Castillan... Va-t'en, te dis-je, et ne tarde pas; car je crois -entendre les plaintes de l'ombre de Guatimozin.» - -Fernand Pizarre s'en allait, le coeur flétri, l'ame abattue, n'osant -s'avouer à lui-même qu'il respirait par la clémence d'un Indien, d'un -Indien neveu de Montezume! Dans la plaine qui séparait le camp des -Espagnols du fort de Tumbès, il rencontre un vieillard étendu sur le -sable et baigné dans son sang. Ce vieillard respirait encore, et tendant -les bras au jeune homme, il l'appelait à son secours. Pizarre approche. -L'Indien lève sur lui un oeil mourant, lui montre son flanc déchiré, et -fait un signe vers le rivage, un autre signe vers le ciel, comme pour -indiquer le crime et le vengeur. - -Le guerrier attendri lui donne tous les soins de l'humanité; il étanche -le sang de sa blessure; et l'aidant à se soulever et à se soutenir, il -paraît vouloir le mener au camp. Le vieillard, frissonnant d'horreur, le -conjurait, en lui baisant les mains, de prendre une route opposée. «Non, -disait-il; c'est de côté-là qu'ils sont allés.--Qui donc? lui demanda -Pizarre.--Les meurtriers, dit le vieillard. Ils étaient vêtus comme toi; -ils te ressemblaient... Non, pardonne, je ne veux pas te faire injure; -tu es aussi bon qu'ils sont méchants. Ils venaient du fort, ils allaient -vers le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine; je ne leur -faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regardé d'un oeil menaçant et -farouche. Je tremblais; je l'ai salué pour l'adoucir; et lui, tirant son -glaive, il me l'a plongé dans le flanc.» - -«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi d'horreur. Et moi, et -moi, dans le moment qu'ils t'assassinaient!...» Il n'en put dire -davantage, les sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il baigne -de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu savais, reprit-il, combien je -déteste leur crime! combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes -jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. Dis-moi, où faut-il te -conduire?--A ce village que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes -enfants m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à me traîner vers ma -cabane: je ne demande au ciel que de voir encore une fois mes enfants, -et de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même cette joie. A quelques -pas de là, ses genoux s'affaiblirent; il sentit son corps défaillir; et -se laissant tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses yeux sur les -siens, lui serra la main tendrement, regarda le ciel, et tournant sa vue -attendrie et mourante vers son village, il expira. - -Fernand, accablé de tristesse, retourne au camp des Espagnols. Le -conseil était assemblé dans la tente du général; et quel fut le -ravissement de ce héros, en revoyant son frère, un frère tendrement -chéri, qu'il croyait perdu pour jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les -deux autres guerriers du même sang témoignent les mêmes transports; et -tout le conseil s'intéresse à leur joie et à son retour. On l'interroge. -Il dit ce qu'il a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence de leur -chef, et la rencontre du vieillard. Son ame se répand dans ce récit qui -la soulage; son attendrissement s'exprime par des larmes, et il en fait -couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant au général, c'est nous -qui apprenons aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne peuvent -nous apprendre à être bons et généreux! Quelle honte pour nous! Je -demande vengeance du meurtre de cet Indien; je la demande au nom du ciel -et au nom de l'humanité. Découvrez quel est parmi nous l'homme assez -lâche, assez féroce, pour avoir plongé son épée dans le sein d'un homme -paisible, d'un faible et timide vieillard.» - -Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, qui, en souriant, disaient -tout bas, que le jeune Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en -daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. Il s'aperçut de ce -sourire, et il en était indigné; mais le général, imposant à son -impatience, lui dit de prendre place dans l'assemblée. - -Le grand intérêt des Castillans était de ménager leurs forces. Ils -étaient en trop petit nombre pour hasarder encore de s'affaiblir par un -nouvel assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière la ville et le -fort de Tumbès, ou chercher une plage d'un abord plus facile, ou -réduire, par un long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus dures -extrémités. - -Le parti de former le siége parut le plus sage et le plus glorieux: il -réunit toutes les voix. Le général lui seul, recueilli en lui-même, et -profondément occupé, semblait encore irrésolu. Sa tête, long-temps -appuyée sur ses deux mains, se relève avec majesté, et des yeux -parcourant lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai voulu vous -donner, par ma déférence, une marque de mon estime. J'ai permis -l'attaque du fort; l'événement a démontré l'imprudence de l'entreprise. -Vous voulez assiéger ces murs, vous le voulez, et j'y consens encore. -Mais chez des peuples qui, sans nous, et loin de nous, vivaient -paisibles, sur des bords où, quoi qu'on en dise, nous portons une guerre -injuste, ne vous attendez pas que je fasse éprouver à une ville entière -les dernières extrémités de la disette et de la faim. Je veux bien les -leur faire craindre; mais si ce peuple a le courage de les attendre, je -n'aurai pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque dans un -combat je risque et je défends mes jours et ceux de mes amis, le danger -auquel je m'expose compense le mal que je fais; et je puis me le -pardonner. Mais sans péril être inhumain! mais voir languir devant ses -yeux une multitude affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le -vieillard dans les bras de son fils expirant! les voir se déchirer, les -voir se dévorer entre eux, dans les accès de la douleur, de la rage, et -du désespoir! Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en avertis. Jusques-là -je ferai tout ce que la guerre autorise.» - - - - -CHAPITRE XLVI. - - -Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver. Le trésor des -moissons était déposé dans les villages; la disette fut dans les murs. -Il fallait, pour faciliter les secours du dehors, attaquer et forcer les -lignes. Orozimbo voulut commander ces sorties; et ni sa soeur ni son ami -ne voulurent l'abandonner. - -Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de leur enceinte, surpris, -attaqués dans la nuit, avaient d'abord cédé au nombre. La première -sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie aux assiégés; mais la -seconde fut fatale aux héros mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce -qu'ils avaient de plus cher au monde. - -L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées, le secours -introduit, les Indiens se retiraient sans être poursuivis. Ce fut dans -ce moment qu'Amazili crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre de la -nuit, un jeune Indien se débattre entre deux soldats espagnols. Ils -l'avaient pris; ils l'entraînaient. Télasco n'est pas avec elle, et ce -jeune homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. Éperdue, elle crie -au secours; on ne l'entend point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il -faut le sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle percer le -sein d'un ennemi? percer le coeur de son amant? Son oeil est sûr, mais -sa main tremble; et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, et -deux fois son amant se présente devant la flèche qui va partir. Un -frisson mortel la saisit; ses genoux chancelants fléchissent; son arc va -lui tomber des mains; il ne lui reste plus que la force de le détendre. -La nature et l'amour font pour elle un de ces efforts réservés aux -périls extrêmes. Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols sert -de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe; le bras -de Télasco, le bras qui tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en -éprouve l'effort terrible; et délivré comme par un prodige, Télasco va -rejoindre ses compagnons qui rentrent dans les murs... Que fais-tu, -malheureux? Tu laisses ton amante au pouvoir de tes ennemis. - -[Illustration: Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de -bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe...] - -A peine la flèche est partie, à peine Amazili a pu voir son amant se -dégager et s'enfuir, elle n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur -de réflexion qui suit les grands périls et qui reste dans l'ame lorsque -le péril est passé, s'est emparée de son coeur épuisé de courage, et l'a -saisie si violemment, qu'une défaillance mortelle l'a fait tomber -évanouie. Elle ne se ranime, elle n'ouvre les yeux que pour se voir -environnée de soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait -accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; ils en sont émus; -ils s'empressent de la rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant, -leur imprime un tendre respect. Coeurs féroces! du moins la beauté vous -désarme; c'est un droit que sur vous encore la nature n'a point perdu. - -Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un coursier superbe, rencontre, -au milieu des soldats, cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le -panache de plumes dont elle est couronnée, son carquois d'or suspendu à -une chaîne d'émeraudes, riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille -est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les plis de sa robe -flottante, mais sur-tout la noble fierté de son air et de son maintien -la trahit, et annonce une illustre origine. - -«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur, ou quelle imprudence vous -fait tomber entre nos mains?--La vengeance et l'amour, dit-elle, les -deux passions de mon coeur.--Êtes-vous la fille, ou l'épouse du roi de -Tumbès?--Non, dit-elle: je suis née en d'autres climats. Ces murs ont -été mon refuge. La liberté, qui m'est ravie, était mon unique bien.--Il -vous sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier à moi;» et -l'ayant fait asseoir sur la croupe de son coursier, il la mène au camp -de Pizarre. - -Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au milieu du camp, se faisait -instruire des événements de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente la -jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec cette bonté noble, -modeste, et consolante qu'on doit à l'infortune, et que l'on a toujours -pour la faiblesse et l'innocence, protégées par la beauté. - -Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut qu'elle fût reconnue par -le jeune Fernand Pizarre, qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah! -mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la soeur de ce vaillant -cacique, de ce généreux Mexicain qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la -liberté. Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la renvoyer, -mais le plus grand nombre des Espagnols en firent éclater leurs -plaintes. Était-ce avec des Mexicains qu'il fallait se piquer de -frivoles égards et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il s'en -faire des amis? Il avait dans ses mains le sûr moyen, le seul peut-être -de les obliger à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il mieux -voir deux cents hommes qui s'étaient confiés à lui, manquant de tout sur -ce rivage, et n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces remparts, -ou de fatigue, ou de misère, ou par les flèches des sauvages? Voulait-il -les sacrifier? - -Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange des deux captifs ne -l'eût pas touché de si près. Mais un intérêt personnel eût rendu odieux -ce qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus du soupçon. -Il fit donc appeler Valverde, le seul homme, qui, par état, pût être -chargé décemment de la garde de sa captive; il la lui confia, et lui -remit le soin de la mener sur le vaisseau. Le même jour il fit savoir au -commandant du fort, que sa soeur était prisonnière; qu'il lui avait -donné son vaisseau pour asyle; que tous les égards, tous les soins qui -pouvaient adoucir le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais -qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance lui défendait de la -lui rendre, à moins que, renonçant lui-même à une résistance inutilement -obstinée, il ne le reçût dans le fort. - -Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus de l'absence d'Amazili, -ils en avaient poussé des cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient -des yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte du rempart -qui les séparait d'elle, prêts à s'élancer à travers mille morts, s'ils -avaient entendu ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant, osa même -sortir du fort, et la chercher dans la campagne. Enfin désespéré, et la -croyant perdue, ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de Pizarre -leur annonça qu'elle vivait. Leur premier mouvement fut donné à la joie; -mais cette joie était trompeuse: la douleur la suivit de près. - -Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, sans qu'il fût -possible de la délivrer, à moins de leur rendre les armes! C'était un -genre de malheur aussi cruel que celui de sa mort. Mais l'indignation, -dans le coeur d'Orozimbo, ayant ranimé le courage, il répondit avec -fierté, que sa soeur lui était bien chère, mais que pour elle il ne -trahirait pas un roi, son bienfaiteur, son hôte, et son ami; qu'il -rendait grâce au chef des Castillans, des ménagements qu'il avait pour -une princesse captive; mais qu'en lui renvoyant son frère, il croyait -lui avoir donné un exemple plus généreux. - -Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo, il regarda d'un oeil -sévère les Castillans qui l'entouraient. «Voyez-vous, leur dit-il, -combien ces hommes-là sont au-dessus de nous, et combien, auprès d'eux, -nous sommes vils, méchants, et lâches? Apprenons à rougir, et à les -imiter.» Dès ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de charger -Fernand lui-même de la ramener à son frère. Le jour baissait; il crut -pouvoir différer jusqu'au lendemain. - -Cependant le fourbe hypocrite à qui elle était confiée, l'ayant menée -sur le vaisseau, et s'y voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses -veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche d'elle, et d'abord -il feint de vouloir la consoler. «Ma fille, lui dit-il, modérez vos -douleurs. Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous procure, le -gardien qu'il vous choisit, sont des signes de sa bonté. Sous cet habit -simple et modeste, savez-vous qui je suis, et tout ce que je puis pour -vous? Je n'ai point d'armes, mais je commande à ceux qui sont armés. Je -n'ai qu'à leur dire de verser le sang, le sang sera versé. Je n'ai qu'à -dire au glaive de s'arrêter, et le glaive s'arrêtera. Les peuples, les -armées, les rois eux-mêmes, tout est soumis à mes pareils; et nous -dominons sur les hommes, comme sur de faibles enfants.» - -Amazili, qui se souvenait des prêtres du Mexique, comprit que Valverde -exerçait ce ministère redoutable. «Vous êtes donc, lui dit-elle, un des -interprètes des dieux?--Des dieux! reprit Valverde; sachez qu'il n'en -est qu'un: c'est celui que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a -remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma voix est son organe; je -parle, et c'est lui qu'on entend; c'est sa volonté que j'annonce; et sa -volonté change quand et comme il me plaît: car il m'écoute; ma prière -l'irrite, ou l'appaise à mon gré.» - -«Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu soit juste, et qu'il cesse -enfin de poursuivre des malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont -jamais pu l'offenser.» - -«Votre malheur, je l'avoue, est digne de pitié, lui dit Valverde; et -sans un prodige, vous ne pouvez guère sortir du précipice où je vous -vois. On sait que vous êtes la soeur du guerrier qui défend ces murs; on -lui propose de se rendre: votre rançon est à ce prix. S'il vous aime -assez pour souscrire à cette indigne loi, vous serez réunis, mais dans -la honte et l'esclavage: je dis dans la honte, ma fille; car il n'est -plus qu'un perfide et qu'un lâche, s'il trahit pour vous son devoir.» - -Amazili, en l'écoutant, était tremblante et consternée. «Eh bien, -reprit-il, croyez-vous que s'il venait du ciel un être bienfaisant, qui, -vous ombrageant de ses ailes, frappât vos ennemis de confusion et de -terreur, et vous enlevât de leurs mains, il fallût dédaigner ses soins -et refuser son assistance?--Et quel sera, demanda-t-elle, cet être -secourable?--Moi, répondit Valverde.--Ah! vous serez pour nous, -dit-elle, un dieu libérateur.--Il dépend de vous seule que je le sois, -reprit le fourbe; et c'est à vous de m'y engager.--Hélas! -comment?--Pensez au bienheureux moment où ce frère si désiré, où cet -amant plus désiré encore, vous voyant arriver, se précipiteraient dans -vos bras.--Je succomberais à ma joie.--Je le crois. Je me peins cette -bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois vous voir voler dans leur -sein, les combler de vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes -s'animer, et briller d'un éclat céleste; je vois votre coeur palpiter, -votre sein tressaillir; je vois vos yeux lancer les étincelles de la -joie, et bientôt répandre les larmes de la plus douce volupté. Oui, je -vous le rendrai cet amant, cet heureux amant. Goûtez d'avance les -délices d'une réunion qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir -moi-même, en vous faisant l'illusion que je me fais. Croyez le voir, qui -vous appelle, qui vous voit, qui fait éclater sa joie et son amour. -Jetez-vous dans ses bras, et partagez l'égarement, l'ivresse, le délire -où vous le plongez.» A ces mots, les yeux enflammés, il s'élançait... -Elle s'échappe, et portant la main sur son arc, qu'elle arme d'une -flèche: «Arrête! lui dit-elle, d'un air où l'indignation se mêle avec la -frayeur; arrête, homme faux et cruel! Je t'entends, je vois à quel prix -tu mets ton indigne pitié. Je suis faible, je suis captive et livrée à -nos oppresseurs; mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient. -Cette force, au-dessus de celle des tyrans, est un fier mépris de la -mort.» - -«Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que la mort à craindre? Et un -éternel esclavage? et le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus -cher au monde? et le malheur plus effroyable encore d'avoir entraîné -dans les fers ton frère et ton amant?... Tremble, et tombe à genoux pour -fléchir ma colère; ou ces transfuges d'un pays que nous avons réduit en -cendres, ton frère, ton amant, toi-même, vous subirez à votre tour le -sort que vos rois ont subi.» - -«Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais là, sous mes yeux, le -brasier de Guatimozin, j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux pieds -d'un fourbe que j'abhorre.» Et en parlant, elle tenait son arc tendu -pour le percer. Valverde, confondu, s'éloigne plein de rage, mais sans -remords. - -Abandonnée à elle-même, la malheureuse se plongea dans l'abyme de sa -douleur. Se voir séparée à jamais de son frère et de son amant, ou les -voir se livrer eux-mêmes aux meurtriers de leurs parents, aux -destructeurs de leur patrie! Ils ne s'y résoudraient jamais; et quand -ils pourraient s'y résoudre, en seraient-ils plus épargnés? On avait -appris à les craindre; on n'aurait garde de laisser au Mexique de si -redoutables vengeurs. - -Dans le silence de la nuit, ces réflexions, animées par l'image de sa -patrie qui s'offrait sanglante à ses yeux, l'agitèrent si violemment, -qu'il n'était rien de plus affreux pour elle, que de penser que, pour sa -délivrance, on pût vouloir la loi des Castillans. - -Mais non, ce n'était pas ainsi qu'Orozimbo et Télasco méditaient de la -délivrer. Choisir une nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer le -camp ennemi, périr ensemble, ou pénétrer jusqu'au vaisseau où Amazili -était captive, et l'enlever; tel était le digne conseil qu'ils avaient -pris du désespoir. - -Tous deux brûlaient d'impatience que le jour éclairât le port. Ils -espéraient qu'Amazili paraîtrait sur la poupe, où, du haut des remparts, -ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut pas trompé. - -Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la nuit, attendait sur la -poupe que la clarté, qui commençait à se répandre, fût plus vive; et -cependant ses yeux, à travers le mélange des ombres et de la lumière, se -fatiguaient à découvrir le fort qui dominait la mer. D'abord elle croit -l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur elle découvre deux hommes -que son coeur lui assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent -des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre sans moi. Je les rendrai -faibles et lâches, perfides envers leur patrie, infidèles envers un roi, -leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne mets point ce funeste prix -à ma vie; et si elle est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les en -délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards, elle détache sa ceinture, et -la fait voltiger dans l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco, -répond à ce signal, en faisant voltiger de même le panache de plumes -dont il ornait sa tête; et, lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux, -attachés sur elle, observent tous ses mouvements, elle tire une flèche -de son carquois, lève le bras, et dit, mais sans espoir d'être entendue: -«Adieu, mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi, sur-tout -vengez-moi, vengez le Mexique.» A ces mots, se perçant le sein, elle -s'élance dans la mer.» - -«O ciel! ma soeur! Amazili!... C'en est fait. Je l'ai vue se frapper et -tomber. J'ai vu, s'écrie Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur -elle. Ma soeur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est plus! et nous -vivons! et les monstres qui l'ont réduite à se donner la mort!... Ah! -nous la vengerons. Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons; c'est -notre dernière espérance.» A ces mots, pâles, frémissants, étouffés de -sanglots et inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, ils se -laissent tomber, ils se roulent sur la poussière, et leur douleur -s'exhale par des frémissements qu'interrompt un affreux silence. Revenus -à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès la nuit suivante, et de -porter dans le camp ennemi l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain -projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout changé sur ce rivage. - -On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco, d'Acari, accourir en -foule au-devant des Espagnols, leur rendre hommage, et les engager à -venir descendre au port de Rimac, sur ces bords où, dans peu, s'éleva la -ville des rois[153]. Cette révolution soudaine était l'ouvrage de Mango. -Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec les siens; et les -Mexicains, désolés de voir les Castillans se dérober à leur vengeance, -reprennent tristement le chemin des hautes montagnes par les champs de -Tumibamba. - - [153] Lima. - - - - -CHAPITRE XLVII. - - -Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris l'arrivée des Espagnols, -laissait reposer son armée sur les bords du fleuve Zamore; et alors le -soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette limite qu'une loi -éternelle a marquée à sa course et que jamais il ne franchit, ce fut -dans une vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux que sa fête fut -célébrée. Les peuples y vinrent en foule; la cour de l'Inca s'y rendit -du palais de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus chérie de -ses femmes, la belle et tendre Aciloé, y vint, les yeux encore baignés -des larmes que le souvenir de son fils lui faisait répandre, et que le -temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs avaient sensiblement -touché cette princesse, qui l'avait admise à sa cour, Cora -l'accompagnait. Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée de porter dans -son sein le gage de leur tendre amour. - -Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet de morale publique. -Celle-ci, la plus sérieuse et la plus imposante, était la fête de la -mort. Ce qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites, -c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, d'un air serein, et -portant sur le front une majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne -funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait en silence, et -méditait la mort. - -«Homme destiné au travail, à la peine, et à la douleur, console-toi, car -tu es mortel. Le matin, tu te lèves pour sentir le besoin; tu te couches -le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi; car la mort t'attend, et -dans son sein est le repos. - -«Tu vois une barque agitée par la tempête, gagner la rade paisible et se -sauver dans le port. Cette mer sans cesse battue par la tourmente, c'est -la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais les orages n'ont -approché, c'est le tombeau. - -«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé loin d'elle, pour lui -faire essayer ses forces. Il court à elle d'un pas chancelant, en lui -tendant ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son sein; et -il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, c'est l'homme; et cette mère -tendre, c'est la nature, qu'en ce moment le vulgaire appelle la mort. - -«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave de la nécessité, le jouet -des événements. La mort brisera tes liens: tu seras libre; et il -n'existera pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le Dieu qui t'a -fait. - -«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper un souffle; c'est la -vie. Qu'il le retire; c'est la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un -souffle qui passe dans ton sein, comme le vent à travers le feuillage? -Le feuillage est-il étonné de n'avoir pu fixer le vent? - -«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions t'ont fait peur; et ces -efforts de la douleur, au moment de lâcher sa proie, tu les attribues à -la mort. La mort est impassible; et au bord de la tombe est une digue où -s'accumulent les restes des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme -éternel. - -«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à s'écouler? C'est que le temps -amène la mort, et que la mort est le terme où tend la nature inquiète, -et impatiente de la vie. Quel homme ne désire pas d'être à demain? C'est -qu'aujourd'hui c'est la vie, et que demain c'est la mort. - -«La vieillesse qui dénoue tous les liens de l'âme, l'alternative -inévitable de la caducité ou du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est -que l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible d'une existence -froide et lente, tout nous dispose, nous invite, et nous habitue à la -mort. - -«Homme, d'où te vient donc cette répugnance pour un bien vers lequel tu -es entraîné par une pente invincible? C'est que tu te crois plus sage -que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; c'est que tu prends -pour un abyme les ténèbres de l'avenir. - -«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage était moins effrayant? -La nature nous intimide, afin de nous retenir. C'est un fossé profond -qu'elle a creusé sur les confins de la vie et de la mort, pour empêcher -la désertion. - -«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir désespérer l'homme, il -le condamnerait à ne jamais mourir. Le dégoût, la tristesse, -affligeraient son ame, et la nécessité de vivre, semblable à un rocher -hérissé de pointes aiguës, l'écraserait incessamment. Le signe de la -réconciliation entre le ciel et l'homme, c'est la mort. - -«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie plus précieuse que la mort -même: c'est de vivre pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois, -utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance; et de pouvoir dire en -mourant: Je n'ai respiré que pour elle; elle aura mon dernier soupir.» - -Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces chants, qui -retentissaient dans l'ame des jeunes guerriers, les élevaient au-dessus -d'eux-mêmes. Mais les femmes et les enfants regardant leurs époux, leurs -pères, avec des yeux où la tendresse et la frayeur étaient peintes, -semblaient les conjurer d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et -opposaient les mouvements les plus naïfs de la nature à cet enthousiasme -qui défiait la mort. - -Le monarque, après ce cantique, ayant fait, par tribus, l'éloge des -braves Indiens qui avaient péri pour sa défense: «Nous avons pleuré sur -les morts; tout est consommé, reprit-il. Laissons le passé, qui n'est -plus; et ne pensons qu'à l'avenir, qui pour nous est un nouvel être. Des -brigands, les fléaux des bords où ils descendent, viennent d'arriver à -Tumbès. Je crois avoir mis cette ville en état de les occuper. Des héros -la défendent; mais ce n'est point assez, demain je vole à son secours. -Peuples, c'est là que nous appellent des dangers dignes d'éprouver le -plus intrépide courage. Vous allez voir des animaux rapides porter -l'homme dans les combats; vous allez voir l'image du terrible -Illapa[154] dans les armes de ces brigands. Ils ont su donner à la mort -un appareil épouvantable. Mais ce n'est jamais que la mort; et vous -venez d'entendre si la mort est à craindre. Du reste, ces brigands sont -périssables comme nous; et ils sont en si petit nombre, que si vous les -enveloppez, ils seront au milieu de vous, comme les feuilles agitées par -le tourbillon des tempêtes. Voilà, poursuivit-il en leur montrant -Alonzo, celui qui sait comment on peut les vaincre: c'est à lui de vous -commander.» - - [154] La foudre. - - - - -CHAPITRE XLVIII. - - -Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. Mais sur la fin du -jour il voit arriver dans son camp les guerriers mexicains, qui lui -racontent leur disgrâce. Ils lui apprennent que Mango, réduit au -désespoir, suppose et fait répandre parmi les Indiens un oracle du roi -son père[155], lequel, en mourant, a prédit l'arrivée des Castillans, et -recommandé à ses peuples d'aller au-devant d'eux et de les adorer; que -Mango, à l'appui de cette opinion, a lui-même donné l'exemple, et envoyé -une ambassade au général des Castillans, pour implorer son assistance en -faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du trône des Incas, -l'exterminateur de leur race, l'oppresseur de l'Inca son frère, captif -dans les murs de Cannare. - - [155] Huaïna Capac. - -Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés en même temps, et se -répandaient dans l'armée; l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de -tous les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre à l'Inca des -lettres dont le général espagnol l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en -lui envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même en ces mots: - -«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui -épargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur -épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez -abandonné. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-même. -Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, je -dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un -voyage en Espagne. J'en arrive enfin revêtu de toute la puissance de -notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut -qu'on use d'indulgence et de ménagement envers les Indiens. Il m'a -recommandé, pour eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, si je -remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon penchant est d'accord avec mon -devoir. Mais vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit dans -l'éloignement, et avec quelle précaution je dois en user sur des hommes -violents et déterminés. Dans le nombre il en est dont l'ame est -désintéressée, le coeur sensible et généreux; il est aisé de les -conduire. Mais la foule est aveugle, inquiète, et sur-tout avide; et -c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon ami, -je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. Un doux accueil de -la part de vos peuples est le seul moyen d'établir la concorde et -l'intelligence. C'est à vous de me seconder, en y disposant les esprits. -Je vois la moitié de l'empire empressée à s'unir à moi. J'ai plus de -force qu'il n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans vos bons -offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je -marche vers Cassamalca, où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé ses -forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un -tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez -au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conquérir sans -opprimer. - -«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux -Las-Casas, que j'ai laissé mourant à l'île Espagnole, a voulu vous -écrire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que -ce ne soit un dernier adieu.» - -La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant ces mots, redoubla, -lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas. - -«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes encore parmi nos Indiens, -et si Pizarre vous retrouve sur les bords où il va descendre, recevez de -sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amitié. Je suis mourant. -Je n'ai vécu que pour gémir. Dieu a permis que, dans le court espace de -ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs -rassemblés. Quel regret puis-je avoir au monde? - -«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles -viennent d'être calmées par les vertus de ce héros. Oui, mon ami, le -ciel a touché sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est -plus beau d'être le protecteur et le père des Indiens, que leur -vainqueur et leur tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur -estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je -crois sentir que mon heure approche. Demain peut-être je serai devant le -trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clémence, ce sera -pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces -Indiens égarés dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il -a créés, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre éternellement -malheureux. Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, après vous, -que j'aimerai au-delà du tombeau.» - -Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. Alonzo la baisa cent -fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager -l'émotion, l'attendrissement du jeune homme. «Quel est donc, lui -demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez à -ce cacique et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il avait entendu -la lettre de Las-Casas; et appuyé sur sa massue, ses yeux baissés -fondaient en pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un être -céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les -hommes. Nous l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.» - -Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les -impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du -Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne à vous, -dit-il à son fidèle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de -ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, répondez-lui de -la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui désire d'être -le sien.» - -Des Indiens chargés des plus magnifiques présents formaient le cortége -d'Alonzo; et ces richesses[156] disposèrent favorablement les esprits. -Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les Castillans, que ce qui -aurait dû l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'éteindre. - - [156] Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux - rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les métaux; et dans - cette persuasion, qu'on n'avait garde de détruire, ils - s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de - grains d'or. - -La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement de deux coeurs -pleins de noblesse et de franchise. Des deux côtés l'état des choses fut -exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excès -d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fierté d'un coeur -sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut le danger d'irriter -dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'était jamais -qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu'à rallumer. Il -fut réglé que Molina précéderait Pizarre dans les champs de Cassamalca; -que le général espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et -qu'il laisserait en arrière les Indiens de son parti. Également sûrs -l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; et -Alonzo retourna au camp indien. - -Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut -bientôt rassuré; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa -joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre -et l'oeil attaché à la terre, écoutaient en silence les paroles de paix -qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un -piége funeste, voulut l'en garantir. «Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu -donc oublié le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton -pays à ces mêmes brigands qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé -de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné nos rois, qui les ont -fait brûler vivants! Ah! que notre exemple t'éclaire et t'épouvante. -Trop averti par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne vois-tu pas ici -le même enchaînement dans les causes de ta ruine, que dans celles de -notre perte? Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. Un -oracle menteur nous faisait une loi honteuse de fléchir devant nos -tyrans; un même oracle vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par -des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et -perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme -lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous -as fait voir, il aurait sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser -abattre, et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans -ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la tête de ton armée. Qu'il -fasse tête aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes, -nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus -court de la vengeance ou de la mort.» - -Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le caractère de ma nation -est d'être fière et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa -passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste -est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mêmes climats: le -peuple, qui en est un mélange, devient méchant ou bon, suivant l'exemple -qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du héros qui le -conduit. Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits. -Pizarre, plus humain, plus sincère, plus généreux, peut vouloir ménager, -rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une -renommée sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne -le suis-je pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et féroce? Non, tu -me crois sincère et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au -moins Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je réponds de lui; et -j'en réponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le -plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout -le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-là ne peut me -tromper; mais il peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir imposé. -Sois donc prudent, sans être injuste. Tends les mains à la paix, sans -toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose -recevoir deux cents hommes qui se présentent en amis.» - -L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'eût pas même -voulu songer à se mettre en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il -lui fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile -droite, et en avant des tentes de l'Inca, il établit les Mexicains, avec -la même troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages de Capana -formaient l'aile opposée; et Palmore, avec son armée, occupait le -centre, et formait une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, je -fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi -préside à cette conférence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds -d'une solide paix. Si je suis trompé dans mes voeux, si je le suis dans -mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis. -Je n'ai rien donné au hasard; je ne me reprocherai rien.» - - - - -CHAPITRE XLIX. - - -La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et -d'espérances qu'une incertitude pénible et des pressentiments confus -faisaient naître dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés par le -sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de -loin la troupe de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de -reconnaître au brillant éclat de ses armes. Elle approche; le roi -l'attend, élevé sur son trône d'or, que soutiennent douze caciques. Les -Espagnols, déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes, -ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent -des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, à la -portée du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrête; et accompagné -de Valverde et de six de ses lieutenants, il se présente, avec une noble -assurance, devant le trône de l'Inca. - -On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'élève au niveau du -trône, le héros castillan parle au roi en ces mots: «Grand prince, tu -sais qui nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol fût moins -fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renommée qu'à -d'horribles calamités! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent -tomber que sur le criminel; et si la renommée les a étendus sur -l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais -tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais -tes amis m'ont répondu de ton équité; je les crois. Traite-nous de même; -ou du moins, avant de nous juger, commence à nous connaître, et ne fais -pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits. - -«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, et rangé sous leurs -lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons -un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus -heureux. Voilà le titre de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme -eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine à te -persuader que nous sommes supérieurs, par l'industrie et les lumières, à -tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de -travaux et d'expérience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois, -je ne changerai que ce que tu croiras toi-même utile d'y changer, pour -le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorité qui en est l'appui, -resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre -un bon roi. Protégé par le mien, tu seras son ami, son allié, son -tributaire; et ce tribut, léger pour toi, n'est que le partage d'un bien -que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refusé. En échange de -l'or, nous vous apportons le fer, présent inestimable, et pour vous -mille fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos moissons, nos -troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns délicieux -au goût, servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois robustes -et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts -qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour -multiplier nos forces; des secrets pour guérir ou pour soulager nos -maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits à la nature, mille -découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, pour ajouter à ses -plaisirs: voilà ce que je te promets, en échange de ce métal, de cette -poussière brillante, dont vous êtes assez heureux pour ne pas sentir le -besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon -maître Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a chargé de -t'offrir.» - -Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, répondit à -Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donnée de sa -droiture et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, il ne -voyait rien que de juste; que les montagnes où germait l'or seraient -ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore -l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses lumières et -l'alliance d'un grand roi. - -«La plus sublime de nos lumières, reprit le héros castillan, c'est la -connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil même sont -l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aïeux se -disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de -la nature; mais il est lui-même sorti des mains de l'être créateur; et -il ne fait que lui obéir, en donnant sa lumière au monde. C'est donc ce -Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course, à la mer -ses limites, son repos à la terre, aux cieux leurs révolutions, à la -nature entière ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles; -c'est lui seul qu'il faut adorer.» - -«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit l'Inca, ne nous était pas -inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est dédié à celui qui -anime le monde[157]. Mais pourquoi cet être sublime ne serait-il pas le -soleil? Cet éclat, cette majesté sont, je crois, bien dignes de lui.» - - [157] Pacha Camac. - -«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité de ton empire à l'autre, -je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais -ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'écarter -d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses -messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace -déterminé; il est sans cesse et par-tout présent. Celui qu'obscurcit un -nuage, et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, sans laisser -l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois, -m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes. -Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout -cela ne fait qu'obéir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en -avoir une idée, infiniment trop faible encore, écoute ce que nos sages -nous ont depuis peu révélé. Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe -dans les cieux, sont tous persuadés que le monde où nous sommes n'est -pas le seul monde habité; qu'il en est mille dans l'espace; et que -chacune des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait pour -éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée dans cette immensité, -et vois ces soleils et ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui -les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le Dieu que j'adore. Juge -combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.» - -«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit l'Inca. Je commence à croire -qu'on avait trompé mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et -bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir de l'être?--Il est, lui -répondit Pizarre, la justice et la bonté même; et l'unique devoir de -l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit -l'Inca. Viens nous instruire, nous éclairer de ta raison, nous enrichir -de ta sagesse; et sois sûr de trouver des coeurs dociles et -reconnaissants.» - -Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde -demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu -viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit -à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de -la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158] -s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au -nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même -pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des -couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et -faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis. - - [158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un - instant quelque grand théologien.» _Pensando forse che il rè fosse - un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.) - -Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande -avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces -choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans -ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans -s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les -yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le -croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le -concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.» -Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui -s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires; -et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le -laissa tomber. - - [159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi - libéralement ce qui n'était pas à lui.» _E che il pontifice doveva - essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello - d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.) - -Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur, -se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la -religion, que ce barbare foule aux pieds[160]. - - [160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._ - (BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.) - -A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la -guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon -s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces -volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu -que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il -voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute -défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu -duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait -défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo, -furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette -troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui -déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune -homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et -pousse des cris lamentables. - -«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes -amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des -princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans -détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les -entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de -leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa -fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis -infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une -explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un -tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive -castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit. - -Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni -Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais -c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux -escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat, -s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les -chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent -les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule -d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet -affreux carnage. - -De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va -l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder; -tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a -remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à -travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire -obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met -lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive -jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont -il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le -jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne -vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage. - -Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans -des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés, -meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux, -que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo. -«Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton -malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu -qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins -celui qui m'a livré à toi.» - -Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les -garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et -va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle -on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la -main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez, -achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour -ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»--«Éloigne-toi, -monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton -ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez, -cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi -vos armes.» - - [161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que - le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards, - leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer - des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs - épées.» _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist. - du Nouv. Monde, liv. 3.) - -Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils -obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas. - -Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana, -voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses -sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper. -Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil -étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La -flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne -le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le -déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnaît -celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui -a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui -tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais -fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta -bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi -pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez, -à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet -Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec -les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami, -viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la -justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier -soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des -montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les -féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la -rage d'un peuple encore plus inhumain. - - - - -CHAPITRE L. - - -Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés des dépouilles qu'ils -avaient enlevées du camp des Indiens, s'étaient presque tous rassemblés -dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit nombre, retirés -en silence, honteux et consternés, se reprochaient le sang qu'ils -venaient de répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner leurs -compagnons, ils avaient cédé à l'exemple; mais l'honneur satisfait les -avait livrés au remords. Les autres, fiers et glorieux, -s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un exemple terrible, -épouvanté ces nations. Ce fut à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de -Pizarre avec la violence d'un séditieux forcené. - -«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait -outragée un barbare. Armez-vous de constance; car ce zèle héroïque est -mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins -dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a -la volonté, il vous y ferait traîner tous. En se saisissant de ce roi, -qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il -n'a voulu que le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre -indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur agent mutuel, ménageait -cette intelligence, et avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu -Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. Charles paraissait -suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conquête, c'était une alliance, -un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la -religion!... C'est là ce qui vous aurait révoltés. Pizarre en a parlé -comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos -mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, il n'osait paraître -chrétien. Indigné, j'ai pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce -qu'un chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez vu par quel -outrage Ataliba m'a répondu. Et c'est là ce que son ami, son allié, son -protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et -je me console de l'être. J'ai vu fouler aux pieds le dépôt sacré de la -foi, et je vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût fallu -dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, et trahir la religion -en faveur de l'impiété; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me -plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-être le -martyre!...» A peine il achevait, cent voix s'élèvent et répondent qu'il -sera protégé, défendu, révéré comme le vengeur de la foi. - -Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à l'arrivée de Pizarre. -Rangés sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni -confusion; ils le regardent d'un oeil fixe, prêts à se révolter s'il lui -échappe un mot de colère et d'emportement. Plus loin, Valverde, -environné de séditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance, -et d'un front où l'audace est peinte, soutient ses regards menaçants. -Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande où est -Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, autour de ce malheureux -prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à -la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à des criminels -condamnés. - -Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermeté pour n'avoir -pas daigné se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se -renverse, et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se -refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide et parjure, lui dit -Pizarre; mais regarde, regarde cette main déchirée et sanglante, qui t'a -sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlevé de ce -trône, où vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober -à des furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais pu retenir. -Demande à ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas -fait, pour l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que -peut un seul homme? On m'a désobéi; on fera plus encore: tout me -l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux -prince, que je protégerai tes jours, même aux dépens des miens.» - -A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où la colère fait place à -l'attendrissement; et il laisse échapper des larmes. «En te voyant, je -t'ai aimé, lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a soumis -jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté. Pourquoi donc m'aurais-tu -trahi? pourquoi aurais-tu voulu voir massacrer des hommes paisibles, qui -te recevaient comme un dieu? Non, non, tu ne l'as pas voulu. Tu pleures! -Viens, embrasse-moi. Ta pitié soulage le coeur d'un malheureux qui -t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit? en est-ce fait de mon -armée? J'en ai sauvé tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il -est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de ces traîtres: leurs -cris de joie me déchirent; leur approche me fait horreur. Épargne-moi -l'affreux supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés de sang, -ils sont affamés d'or; je veux bien les en assouvir. Je m'engage, pour -ma rançon, d'en remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur où -tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent ces richesses -pernicieuses, et qu'ils nous laissent vivre en paix.» - -«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je ferai pour toi tout ce -qu'on peut attendre du zèle d'un ami. Donnons à la fureur le temps de -s'appaiser; et armons-nous, toi de constance, et moi de résolution. Je -te laisse. Je vais prendre soin d'Alonzo, dont l'état m'afflige et -m'alarme.» - -Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se sentait le coeur déchiré; -mais un spectacle plus cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait -Alonzo. - -Avant que ce jeune homme fût revenu de la défaillance mortelle où il -était tombé, on avait pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé, -il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans, encore fumants de -carnage. Il en frémit d'horreur; et ramassant un reste de force: -«Barbares, leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler à la vie? -Vous me l'avez rendue affreuse. Il est bien temps de vous montrer -compâtissants et secourables, après vingt mille assassinats commis sur -la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens, teints de sang, -haletants de rage. O monstres fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne -laissera pas sans vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas au -remords, c'est à votre furie que je vous dévoue en mourant. Je vous -connais. Je vois l'orgueil et l'avarice allumer entre vous les feux -d'une haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous vous déchirerez -comme des bêtes carnassières. Vous vous arracherez ces entrailles avides -et ces coeurs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir ni les -larmes de l'innocence, ni les cris de l'humanité. Retirez-vous, brigands -infâmes, lâches meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.» Et à ces -mots, arrachant l'appareil de sa plaie, il la déchira de ses mains. - -Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les Castillans indignés -s'éloignèrent à son approche. Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux -au ciel, comme pour implorer le pardon de sa violence, et rendit le -dernier soupir. - -A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret au général. «Que -fais-tu là? lui dit-il. On conspire, on va se révolter, et nommer un -chef à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et ramène les -esprits, ou nous sommes perdus.» - -Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter dans ce pas dangereux, -la violence et la faiblesse. Il se montra aux portes du palais, y fit -assembler ses soldats, et portant sur le front une tristesse -majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous venez d'égorger un peuple -innocent et paisible, qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens, -qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant à son culte, ne -demandait qu'à s'éclairer, pour embrasser le culte et la loi des -chrétiens. Son roi lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin -d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans avoir tiré une flèche, -et avant d'avoir répandu une goutte de votre sang. Il est couché sur la -poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge et le sien. Le -massacre de vingt mille hommes, fût-ce vingt mille criminels, serait -affreux à voir; combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt mille -innocents! Leur roi vous demande pour eux la sépulture. Accordez-leur -cette marque d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus cruels -ennemis.» - -Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces qu'on attendait d'un -chef justement irrité, ce langage si modéré fit une impression profonde. -Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas d'ensevelir les morts, -si ce qui restait d'Indiens dans les villages d'alentour voulaient s'y -employer avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, dans ces -plaines sanglantes, ils seront assemblés au point du jour. Allez vous -reposer: vous devez être fatigués de meurtre.» - -Dès ce moment, tous les esprits, frappés de ce tableau funèbre, se -sentirent glacés d'horreur. La nature insensiblement reprit ses droits; -et le remords se saisit du coeur des coupables. - -Il ne restait dans les villages que des vieillards, des femmes, des -enfants. Pizarre leur fit commander de venir, dès l'aube du jour, aider -à inhumer les morts. Tous ces malheureux obéirent. Dès que la lumière -naissante put éclairer les travaux de la sépulture, les Castillans -virent ces femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés et -tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur douleur profonde et -muette, leur pâleur, leur abattement, portèrent la compassion dans les -ames les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, dans la -foule des morts, ceux qui leur étaient chers, qu'on les vit se jeter, -avec des cris perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les serrer -dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, coller leurs bouches -sanglotantes, tantôt sur les lèvres livides, tantôt sur la plaie -entr'ouverte d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers ne -purent soutenir ce spectacle, sans jeter eux-mêmes des cris de douleur -et de repentir. L'assassin du père embrassait les enfants; des mains -trempées dans le sang du fils et de l'époux, retiraient l'épouse et la -mère de la fosse où elles voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi -que fut varié, durant ce jour lamentable, le long supplice du remords. - -De retour à Cassamalca, les Castillans, le front baissé, les yeux -attachés à la terre, le coeur abattu et flétri, se présentent devant -Pizarre. «En est-ce fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre -a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de nos fureurs?--Oui, c'en -est fait.--Eh bien, reprit le général, hommes insensés et cruels, vous -l'avez donc vu ce carnage dont la nature a dû frémir? C'est vous qui -l'avez fait... Mais non, s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir -et le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des enfers, ce n'est pas -vous que j'en accuse; en voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce -tigre affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde, qui, par -vos mains, a versé des torrents de sang. Apprenez qu'au moment qu'il -vous criait vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, disait-il, ce -peuple et son roi l'adoraient avec nous, ce dieu, et tressaillaient en -écoutant les merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en -atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils ont entendu quel hommage -lui rendait le vertueux prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le donc -seul des forfaits dont son imposture est la cause; et, comme une victime -impure, qu'il aille, loin de nous, dans quelque île déserte, expier, -s'il le peut, vingt mille assassinats dont le traître a souillé vos -mains. Que les vautours et les vipères rongent ce coeur dénaturé, ce -coeur digne de les nourrir.» - -Valverde alors voulut parler et se défendre. «Misérable! lui dit Pizarre -en le saisissant avec force et en le traînant à ses pieds, viens, parle, -et dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, comprît ce que -toi-même tu ne saurais comprendre, et que, sur ta parole, il crût -aveuglément ce qui confondait sa raison. Ton livre était sacré pour toi; -mais comment aurait-il pu l'être pour celui qui ne sait, ni quel est, ni -d'où vient, ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; et pour -cet accident, hélas! peut-être involontaire, tu fais égorger tout un -peuple! et je t'entends, au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en échappe -aucun! Va, monstre, je te laisse, pour ton supplice, une vie odieuse; -mais va la traîner loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et à -toi-même, s'il te reste un coeur capable de remords.» A ces mots, -prononcés du ton d'un juge inexorable, les plus hardis des amis de -Valverde n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et tremblant; -et l'ordre à l'instant fut donné pour s'en délivrer à jamais. - -«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à nous-mêmes; et la raison, -l'humanité, la gloire, vont présider à nos conseils. Le roi demande à -payer sa rançon; et vous serez épouvantés du monceau d'or qu'il offre de -faire accumuler dans la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai -promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés de richesses immenses. -Mais, au nom du dieu qui nous juge, au nom du roi que nous servons, plus -de cruautés: faisons grâce au moins à des peuples soumis.» - -Dès-lors on ne fut occupé que des promesses d'Ataliba. Ce roi, -conservant dans les fers une égalité d'ame qui tenait le milieu entre -l'orgueil et la bassesse, commandait à ses peuples du fond de sa prison; -et ses peuples lui obéissaient, comme s'il eût été sur le trône. De -toutes parts on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés sous le -poids de l'or dont ils avaient dépouillé les palais et les temples; les -autres, portant dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils avaient -amassés, et dont leurs femmes et leurs enfants se paraient aux jours -solennels. Sur le seuil du palais où leur roi était enfermé, ils -quittaient leurs sandales, ils baisaient la poussière à la porte de sa -prison; et, en déposant leur fardeau, ils se prosternaient à ses pieds, -et ils les arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur même le leur -eût rendu plus sacré. - -On avait tracé une ligne à la hauteur des murs où devait s'élever le -monceau d'or qu'il avait promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il -s'en fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi s'aperçut des -murmures que l'avarice impatiente laissait échapper devant lui. Il -représenta qu'il était impossible de faire plus de diligence; que -l'éloignement de Cusco[162] était la cause inévitable des lenteurs dont -on se plaignait; mais que cette ville avait seule de quoi acquitter sa -promesse. On y envoya deux Castillans[163], pour savoir s'il en -imposait; et ce fut dans cet intervalle qu'une révolution funeste acheva -de précipiter les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans le -crime. - - [162] Deux cent cinquante lieues. - - [163] Soto, et Pierre de Varco. - - - - -CHAPITRE LI. - - -Almagre, avec de nouvelles forces, venait de Panama au secours de -Pizarre. En débarquant[164], il avait appris le désastre des Indiens, et -tels qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son du cor qui leur -annonce que le cerf est aux abois, oublier la fatigue et redoubler leur -course, haletants de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à la proie, -Almagre et ses compagnons s'avançaient vers Cassamalca. Sur sa route, il -rencontre ce fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte remmenait -au port de Rimac. L'état où il le voyait réduit excita sa compassion; et -il lui demanda quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle qui fait -les martyrs,» répondit le perfide avec cet air simple et tranquille qui -annonce la paix du coeur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre, -il le prenait pour juge, bien sûr d'être innocent et même louable à ses -yeux. - - [164] A _Puerto viejo_. Vieux port. - -Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses intérêts, Almagre -demanda, et il obtint sans peine qu'on permît à ce malheureux de lui -parler un moment sans témoins; et tandis que l'escorte et la nouvelle -troupe se livraient à la joie de se trouver ensemble dans un pays dont -la conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis auprès d'Almagre, -sous l'ombrage d'un vieux cyprès, lui communiquait en ces mots le poison -des furies dont lui-même il était rempli. - -«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux des hommes, ses succès, et sa -gloire, et son élévation, et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont -il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est épuisée à lui armer des -flottes; votre courage a soutenu, a relevé le sien, que lassaient les -obstacles et que rebutait le malheur. Nous vous avons vu, à travers les -tempêtes et les écueils, passer, repasser sans relâche du port de Panama -sur ces bords dangereux, où, sans vous, il allait périr; et par des -secours imprévus, nous rendre à tous la vie et l'espérance. Sans vous, -il n'eût été célèbre que par une imprudence aveugle, ou plutôt il serait -encore dans sa première obscurité. Vous allez voir quelle reconnaissance -il réserve à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne; il a -obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées, les honneurs les -plus éclatants; mais pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? y -êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à demander son ami, son associé, -le créateur de sa fortune, au moins pour commander sous lui? Ce n'est -pas oubli: non, Pizarre ne vous a point oublié, il vous craint. Il veut -régner; et un lieutenant tel que vous eût gêné son ambition, et -peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il a grand soin de dérober -à tous les yeux, mais ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa -puissance, dans ces climats, n'est pas sans bornes; et ses titres ne lui -accordent que la moitié de cet empire, coupé en deux par l'équateur. La -ville impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses limites; et le -premier qui oserait lui en disputer la conquête, y aurait autant de -droits que lui. Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la rançon -d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier dans les murs de -Cassamalca, il fait enlever de Cusco tous les trésors qu'elle renferme. -Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout gardez-vous de lui -rappeler ni vos bienfaits, ni ses promesses; gardez-vous de prétendre au -partage de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon d'un Indien que, -sans vous, on a fait captif: vous n'avez point droit au partage; et -Pizarre l'a déclaré.» - -A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent dans le coeur d' Almagre. -Mais il feignit de douter encore que son ami pût être ingrat. «Comment -ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance? reprit le fourbe; il -trahit bien son roi, sa patrie, et son Dieu.» Alors il répéta toutes les -calomnies dont il avait chargé le héros castillan. «Et savez-vous, -ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, l'allié de Pizarre? Un usurpateur, -un perfide qui a fait égorger sans pitié toute la race des Incas, qui -s'est baigné dans le sang des peuples de Cusco, a chassé son frère du -trône, l'a fait charger de chaînes, et le tient enfermé dans la plus -étroite prison. C'est là ce que nous ont appris les Indiens de ces -vallées, qui, sous le joug d'Ataliba, pleurent le malheur de leur -roi.--Et où est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux -Almagre.--Elle est, répond Valverde, dans le fort de Cannare, ville -située sur la route de Quito à Cassamalca.--Allez, c'est assez, dit -Almagre: rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez point, sans y -avoir reçu des marques de reconnaissance d'un homme qui hait les -ingrats, et qui ne le sera jamais.» - -Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus mortel ennemi de Pizarre, -vit que la délivrance de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr et -prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever à son rival la plus -belle moitié de sa conquête. Il prit sa route vers Cannare, où la -nouvelle du massacre des Indiens avait répandu la terreur. Il voit les -peuples, à son approche, s'enfuir épouvantés; il attaque le fort, et -menace de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on refuse, à -l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi de Cusco, qu'il prend, dit-il, -sous sa défense. - -Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé répond avec fierté, -qu'Ataliba respire encore, et qu'il n'obéira qu'à lui. - -Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de la citadelle -commencèrent à s'ébranler. A ce bruit, à l'effroi qu'il répand dans les -murs, le farouche Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage: «Les -voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix de ma couronne, qu'il meure, -le perfide, le sanguinaire Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu -furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères, lui dit-il, -l'oppression de ces brigands à l'amitié de ton frère, et la ruine de ton -pays à la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras point de ton -implacable vengeance.» A ces mots, de la hache dont il était armé, il -lui porta le coup mortel. - -A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se débattre à ses pieds et se -rouler dans une sanglante poussière, il s'effraya du crime qu'il venait -de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne, il commande à ses Indiens de -le suivre, et se jette en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut -bientôt percé de coups; mais, en cherchant la mort, il s'ouvrit un -passage; et le plus grand nombre des siens put s'échapper. Quelques-uns -furent pris vivants. - -Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta dans le fort; il y trouva -ce roi massacré, baigné dans son sang, luttant contre une mort cruelle, -et qui, par des rugissements de douleur et de rage, lui demandait -vengeance. Il le vit expirer; il en fut outré de douleur; et perdant -l'espérance de diviser l'empire, il résolut dès ce moment, d'ôter à son -rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un roi qui, dans les fers, commandait -encore à ses peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite le corps -de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca. - -Pizarre le reçut avec l'empressement de l'amitié reconnaissante. Mais à -ce mouvement de joie succède un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu -des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-même, Almagre fait lever le voile -qui couvre le corps d'Huascar. «Le reconnais-tu?» lui dit-il du ton d'un -juge menaçant. Ataliba regarde; il frémit, il recule épouvanté; et -jetant un cri de douleur: «O mon frère! dit-il, le glaive impitoyable -n'a donc rien épargné! ils massacrent les rois!» A ces mots, soit -tendresse, soit retour sur lui-même et pressentiment de son sort, il ne -peut retenir ses larmes; les sanglots lui étouffent la voix. «Tu le -pleures, lui dit Almagre, après l'avoir assassiné!--Moi!--Toi-même, -perfide, et par la main d'un traître, qui, poursuivi par les remords, -est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il, vous l'avez -oublié, ce roi, dont les sujets fidèles étaient venus jusqu'à Tumbès -vous implorer; et cependant son ennemi, le meurtrier de sa famille et de -ses peuples, du fond de sa prison, l'a fait assassiner. J'ai su le -danger qu'il courait, et j'ai volé à sa défense. Je n'ai fait que hâter -sa perte; et le barbare Ataliba n'a été que trop bien servi.» - -«O céleste justice! s'écrie Ataliba, révolté de se voir chargé d'un -parricide. Moi! l'assassin d'un frère! Ah! cruels! c'est à vous que sont -réservés ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est sacré. Il ne -vous manquait plus que ce dernier trait de noirceur. Vous m'avez -lâchement trompé; vous m'avez attiré dans un piége effroyable; vous avez -violé la bonne foi, la paix, l'hospitalité, l'amitié, tout ce qu'il y a -de plus saint, même parmi les plus cruels des hommes; vous avez égorgé -mes peuples; vous m'avez chargé de liens; vous avez mis à prix ma -liberté, mes jours: n'en est-ce point assez? Ni les pleurs, ni le sang, -ni l'or, rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter un coup plus -cruel que la mort, vous m'accusez d'un parricide! Eh, grand Dieu! que -vous ai-je fait, que du bien, dans le moment même que vous nous -accabliez de maux? Que me demandez-vous encore? Est-ce mon sang que vous -voulez? Il est à vous. Trempez-y vos mains, j'y consens; mais -qu'avez-vous besoin de me trouver coupable? Je suis faible, je suis -enchaîné, sans défense, abandonné du monde entier; nous n'avons que le -ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler. Frappez. Vous n'avez ni -témoins ni vengeurs à craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais -épargnez mon innocence. Percez ce coeur, sans l'outrager.» - -Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému les Castillans, lorsque -Almagre fit avancer les Indiens qu'on avait pris, et qui attestaient le -parricide. Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le silence; ils ne -savaient s'ils devaient dire ou taire ce qu'ils avaient vu: mais, forcés -par leur roi lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent que leur -chef, le lieutenant d'Ataliba et le gardien d'Huascar, se voyant pressé -de le rendre, l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage; et -la calomnie, appuyée des apparences d'un complot, fit croire ce qu'elle -voulut. Intimidés par les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper -quelques mots que l'on expliqua dans le sens le plus odieux; et d'un -soupçon d'intelligence entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit -une preuve formelle de la plus noire trahison. Ataliba fut convaincu, -dans l'esprit de la multitude, d'avoir conspiré sourdement contre les -Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent pour demander sa mort. - -Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence d'Ataliba, eut -encore, avec ses amis, le courage de le défendre; mais la haine et -l'envie en prirent avantage pour réveiller dans les esprits les soupçons -que Valverde avait déja fait naître; et dans ce zèle généreux, on crut -voir l'intérêt se déceler lui-même, et l'ambition se trahir. - -A la tête des factieux était Alfonce de Requelme[165], fanatique sombre -et farouche, de meilleure foi que Valverde, mais non moins violent que -lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait pas de même. Il gémissait -avec Pizarre du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il, -une imprudence malheureuse. Mais Pizarre, à travers sa dissimulation, -s'aperçut trop bien que le fourbe triomphait au fond de son coeur. - - [165] Trésorier pour l'empereur. - -Cependant le trouble, en croissant, allait allumer la discorde. Ataliba -lui-même en excitait les feux par la fierté de sa défense et l'amertume -des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement blessé, son -coeur avait repris le ressort que donne au courage l'injure portée à -l'excès. Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la patience. -«Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi dissimulerais-je? Si la -douceur pouvait toucher ces coeurs farouches, ne seraient-ils pas -amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils veulent perdre ton ami: -je le vois. Mais il est indigne de la vertu calomniée de baisser un -front suppliant.» - -Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux déterminés, pour imposer -par la menace, Pizarre se faisait violence à lui-même; et semblable au -pilote surpris par la tempête dans un détroit semé d'écueils, tantôt -cédant, tantôt résistant à l'orage, il évitait de se briser. La hauteur -ferme et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente chaleur dont -le jeune Fernand embrassait la défense de ce malheureux prince, ne -faisaient qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner Fernand. -Ce fut lui qu'il choisit pour aller en Espagne porter la rançon de -l'Inca. Le partage en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe -d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le propose. Une rumeur -s'élève; et on déclare hautement que, n'ayant pas contribué à la -conquête, il n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits. - -Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux partisans, s'il disputait -la proie. «Dissimulons, dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous -tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils venaient partager des -travaux, non pas des dépouilles, et que dans un pays immense où germait -l'or, l'or ne méritait pas de diviser des hommes que l'estime, -l'honneur, le devoir, unissaient. Le perfide, avec ce langage, eut l'art -de tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa modération -feinte, un parti nombreux et puissant; et Pizarre, perdant l'espoir de -l'affaiblir, chercha, mais inutilement, à le gagner par des -largesses[166]. Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés, il -les distribua; son armée en fut enrichie. La part[167] qu'il avait -réservée à l'empereur, fut envoyée au port où Fernand devait -s'embarquer; et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse dans -l'ame, prendre congé d'Ataliba. - - [166] Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols qui - accompagnaient Almagre, mille _pesos_ d'or, ou vingt marcs. Benzoni - dit _cinq cents ducats aux uns, et à d'autres mille_. _A tal cinque - cento, e a tal mille ducati._ - - [167] Le quint. - -Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble et tendre que la vertu -dans le malheur inspire aux ames généreuses: doux appui que le ciel -ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime, pour l'aider à porter -le poids de l'accablante adversité. «Je viens te dire adieu; l'on -m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de toi, lui dit-il; mais -j'emporte avec moi l'espérance de te servir, de te revoir, libre, -justifié, rétabli sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai -respecté dans les fers.--Ah! généreux ami! lui dit Ataliba en -l'enveloppant dans ses chaînes et en le serrant dans ses bras, vous me -quittez! je suis perdu.--Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères, nos -amis!--Ils n'auront pas votre courage; et Pizarre, pour me sauver, ne -s'exposera pas à se perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme -arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang (c'était Alfonce de -Requelme), et cet autre qui d'un oeil morne nous observe (c'était -Almagre); ils n'attendent que votre absence pour me faire périr. Nous ne -nous verrons plus. Adieu, pour la dernière fois.» - - - - -CHAPITRE LII. - - -Après de si tristes adieux, Fernand se rendit à Rimac. Il y trouva -l'implacable Valverde, qui, sous les dehors d'une humilité volontaire, -déguisait sa honte et sa rage. Il parut aux yeux de Fernand. «Trop de -zèle a pu m'égarer, lui dit-il; je dois expier tous les maux dont je -suis la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans une île déserte, aux -animaux voraces, je ne serai pas trop puni. Que le ciel me donne la -force d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai. Mais si cette -force me manque, et si le désespoir se saisit de mon ame, elle est -perdue. Ah! laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous à -craindre de moi? Proscrit, abandonné, quand je serais méchant, j'ai -perdu le pouvoir de nuire. La grâce que j'implore est d'expier mon crime -par les plus pénibles travaux; d'aller parmi les Indiens les plus -sauvages de ces bords, répandre au moins quelque lumière, quelque -semence de la foi. Je ne veux que mourir martyr.» A ces mots, de -perfides larmes coulaient de ses yeux hypocrites. - -Le jeune homme, simple et crédule, comme tous les coeurs généreux, se -laissa toucher et séduire. Il lui rendit la liberté; et le tigre, en -rompant sa chaîne, frémit de joie et de fureur. - -Les richesses prodigieuses que l'on venait de partager n'étaient qu'une -faible partie de la rançon d'Ataliba[168]. Pour remplir sa promesse, on -allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante Cusco avait -vu, pendant onze règnes, s'accumuler dans le palais des rois et dans le -temple du soleil. Almagre en frémissait de rage. Cette ville superbe, -sur laquelle est fondée son espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais; -et quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses, Pizarre en -disposerait seul, tant que ce roi serait vivant. Ce fut là le grand -intérêt qui fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur. - - [168] La cinquième partie. - -D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence envers lui, on -voulut l'engager à faire l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon. -Mais ce malheureux prince conservant dans les fers la noble fierté de -son sang: «C'est aux criminels qu'on pardonne, dit-il; et je suis -innocent.» On lui parla de la clémence du prince au nom duquel on allait -le juger. «Il en aura besoin, dit-il, pour pardonner ma mort à mes -accusateurs; mais envers un roi son égal, qui ne l'a jamais offensé, sa -clémence lui est inutile. Qu'il soit juste; et je ne crains rien.» - -A des esprits frappés de la persuasion que son crime était manifeste, -cet orgueil parut révoltant. On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait -l'audace de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre fit les plus -généreux efforts pour le sauver. Il exposa que le conseil établi dans -son camp n'était pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant -d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, pour lui, d'un -parricide, sans que ce prince en fût instruit, sans qu'il y eût donné -son aveu; qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir tenter sa -délivrance, et que, loin d'être criminel, ce zèle était juste et -louable; que la conduite de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de -droiture, ne laissait aucune apparence aux soupçons qui l'avaient -noirci; mais que, fût-il coupable, c'était à l'empereur qu'il était -réservé de lui donner des juges, et qu'il réclamait en son nom ce -privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses lettres à -l'empereur, il l'informait de tout ce qui s'était passé; qu'il lui -déférait cette cause; qu'il attendrait sa volonté, et que tout serait -suspendu jusqu'au retour de Fernand. - -Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer l'empereur, lui -dit-il; et de quoi? de votre opinion, sans doute, et de celle d'un petit -nombre de vos amis, qui, comme vous, ont pu se laisser abuser? Est-ce -donc ainsi, Pizarre, que doit s'instruire une si grande cause? Et moi, -je demande que le conseil entende et juge Ataliba, et que le procès, -revêtu de l'authenticité des lois, soit déféré au tribunal suprême, où -sera décidé le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.» - -Cet avis parut sage et modéré au plus grand nombre; et Pizarre, voyant -que ses amis eux-mêmes penchaient à le suivre, y céda. Mais comme il -avait éprouvé que la nature avait encore des droits sur les coeurs qu'il -voulait fléchir, il pensa qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un -prétexte apparent de prudence et de sûreté, il fit venir de Riobamba la -famille du roi captif, pour les rassembler tous dans la même prison. - -Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de compassion, que de voir ces -enfants, ces femmes arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca. -L'innocence dans le malheur est toujours si intéressante! Mais lorsque, -sur le front des malheureux, il reste quelque trace de gloire, et qu'on -voit dans l'abaissement les objets de l'hommage et de la vénération des -mortels, le malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus accablant. -Aussi la première impression de la pitié, à cette vue, fut-elle sensible -et profonde dans l'esprit de la multitude. - -On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus, gémissants, les -yeux baissés et pleins de larmes; on les voyait s'avancer à pas lents -dans ces campagnes désolées et toutes fumantes encore du sang qu'on y -avait répandu. La compagne d'Aciloé, Cora, ne pleurait point: une pâleur -mortelle était répandue sur son visage; et le feu sombre et dévorant -dont ses yeux étaient allumés, avait tari la source de ses larmes. Ses -regards, tantôt fixes et tantôt égarés, cherchaient, dans ces plaines -funèbres, l'ombre errante de son époux. «Où est-il mort? en quel lieu -repose mon cher Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage -de ceux qui gardaient notre roi?» Un Indien lui répondit: «Vous y -touchez. C'est là, dans ce lieu même, qu'était le trône de l'Inca; c'est -là qu'autour de lui tous ses amis sont morts; c'est là qu'ils sont -ensevelis. Alonzo était à leur tête; et cette petite éminence que vous -voyez, c'est son tombeau. «A ces mots, qui percent le coeur de la tendre -épouse d'Alonzo, un cri déchirant part du fond de ses entrailles. Elle -se précipite, elle tombe égarée sur cette terre humide encore, que -l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse avec l'amour dont elle eût -embrassé le corps de son époux; elle résiste au soin qu'on prend de -l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on veut lui faire violence, il -semble, à ses cris douloureux, qu'on va lui déchirer le coeur. Enfin -l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la nature retenait encore -dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, elle expire en devenant -mère. Mais cet accès de désespoir n'a pas été mortel pour elle seule; et -l'enfant qu'elle a mis au monde en est frappé. Il s'éteint, sans ouvrir -les yeux à la lumière, sans avoir senti ses malheurs. - -[Illustration: Enfin, l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la -nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, -elle expire en devenant mère.] - -La constance d'Ataliba avait, jusques-là, dédaigné d'adoucir ses -persécuteurs; mais cette ame, que l'infortune avait élevée, affermie, et -dont la tranquille fierté défiait les revers, s'abattit tout-à-coup, -lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes, ses enfants, chargés de -chaînes comme lui, se jeter dans ses bras, tomber en foule à ses genoux. -Il se trouble, ses yeux se remplissent de larmes; il reçoit dans son -sein, avec une douleur profonde, ses épouses et ses enfants; il mêle ses -soupirs à leur plainte; il oublie que sa faiblesse a pour témoins ses -ennemis; ou plutôt il ne rougit point de se montrer époux et père. - -Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons attendris la même -compassion qu'il éprouvait lui-même, s'en applaudit, et d'autant plus, -qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba; mais, pour donner à son -courage le temps de s'amollir encore, il ordonna qu'on le laissât seul -avec ses femmes et ses enfants. - -Ce fut alors que la nature abandonnée à elle-même donna un libre cours à -tous les mouvements de la douleur et de l'amour. Baigné d'un déluge de -larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner, baiser ses chaînes, -demander quel mal ils ont fait, quel est le crime de leurs mères, et si -c'est pour mourir ensemble qu'on les a réunis? Tendre époux et bon père, -il jette un regard languissant sur sa famille désolée; et son coeur -oppressé de douleur, de pitié, de crainte, ne répond que par des -sanglots. - - - - -CHAPITRE LIII. - - -Le jour fatal arrive, et le conseil est assemblé. Il était formé des -plus anciens et des plus élevés en grade parmi les guerriers castillans. -Pizarre y présidait; mais Almagre et Requelme étaient assis à ses côtés. -Un silence terrible régnait dans l'assemblée. On fait paraître Ataliba, -on l'interroge; et il répond avec cette noble candeur qui accompagne -l'innocence. On lui rappelle le massacre de la famille des Incas; on lui -oppose les témoins du meurtre du roi de Cusco, et du projet formé pour -l'enlever lui-même du palais de Cassamalca. La vérité fait sa défense. -Il leur expose en peu de mots la cause et les malheurs de la guerre -civile, ce qu'il a fait pour désarmer l'inflexible orgueil de son frère; -ce qu'il a fait pour l'appaiser, même depuis qu'il l'a vaincu. «Si -j'avais pu vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait ses -peuples contre moi, et que du fond de sa prison, il rallumait les feux -d'une guerre impie et funeste; c'est alors que ce crime, utile à ma -grandeur et au repos de cet empire, aurait dû me tenter. Je n'ai point -méconnu mon sang, je n'ai point voulu le répandre; et si, dans les -combats, sans moi, loin de moi, malgré moi, l'aveugle ardeur de mes -soldats n'a rien épargné, c'est le crime de celui qui, pour ma défense, -m'a forcé de leur mettre les armes à la main. Castillans, ma victoire -m'a coûté plus de larmes que tous les malheurs que j'éprouve ne m'en -feront jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu mon régne -odieux à mes peuples. Je suis tombé du trône; mon sceptre est brisé; -tous mes amis sont morts; je suis seul dans les chaînes, avec des femmes -et des enfants; ou n'a plus rien à craindre, à espérer de moi. C'est là, -c'est dans l'extrémité du malheur et de la faiblesse, qu'on peut -discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est alors qu'éclate la haine -publique, ou que se signale l'amour. Voyez donc ce que j'ai laissé dans -les coeurs, et si c'est ainsi qu'on traite un méchant, un coupable. Ce -respect si tendre et si pur, cette fidélité constante, cette obéissance -à-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet amour de mes peuples -envers un malheureux captif, voilà mes témoignages contre la calomnie; -et je vous demande à vous-mêmes si ce triomphe est réservé pour le crime -ou pour la vertu? Ce moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et j'en -appelle à lui. Non, quoi que l'on vous dise, vous ne croirez jamais que -celui qui de sa prison, dans l'indigne état où je suis, fait encore -adorer sa volonté sans force, et voit ses peuples prosternés venir, en -lui obéissant, arroser ses chaînes de larmes, ait été, sur le trône, -injuste et sanguinaire. Vous m'avez connu dans les fers tel que l'on m'a -vu sur le trône, simple et vrai, sensible à l'injure, mais plus sensible -à l'amitié. On m'accuse d'avoir tenté ma délivrance et voulu soulever -mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pensée; mais si je l'avais -eue, m'en feriez-vous un crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez -les chaînes dont vous avez flétri les mains innocentes d'un roi; et -jugez si, pour me sauver, tout n'eût pas été légitime? Ah! vous n'avez -que trop justifié vous-mêmes ce que le désespoir aurait pu m'inspirer. -Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant donné sa parole et la -vôtre de m'accorder la vie, de me rendre la liberté, de faire épargner -ma famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples infortunés, -j'ai mis en lui mon espérance, et ne me suis plus occupé qu'à faire -amasser l'or promis pour ma rançon. Mon dieu, qui sans doute est le -vôtre, lit dans mon coeur, et m'est témoin que je vous dis la vérité. -Mais si c'est peu de l'innocence, pour vous toucher, voyez mes malheurs. -Je suis père, je suis époux, et je suis roi. Jugez des peines de mon -coeur. Vous m'avez voulu voir suppliant; je le suis, et j'apporte à vos -pieds les larmes de mes peuples, de mes faibles enfants, de leurs -sensibles mères. Ceux-là du moins sont innocents.» - -Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns des juges; et -Pizarre ne douta point qu'il ne les eût persuadés. On fit sortir -Ataliba; et les juges s'étant levés, on recueillit les voix... Quelle -fut la surprise de Pizarre et de ses amis, en entendant que le plus -grand nombre opinait à la mort! Aussitôt ils réclament contre cette -sentence inique, et ils rappellent au conseil la parole qu'il a donnée -de renvoyer la cause, après l'avoir instruite, au tribunal de -l'empereur. Requelme l'avait proposé; tout le conseil y avait souscrit; -aucun n'osait désavouer ce consentement unanime; et Ataliba condamné -avait du moins l'espérance de passer en Espagne, et d'y être entendu et -jugé par un roi. Mais la noire furie qui poursuivait ses jours, n'eut -garde de lâcher sa proie. - -Valverde, échappé de sa chaîne et mis en liberté, revient, la rage au -fond du coeur, se déguise, et entre, inconnu, au milieu d'une nuit -obscure, dans les murs de Cassamalca. C'était l'heure où Almagre, avec -ses partisans, formait ses complots ténébreux. Le fourbe paraît à leur -vue. - -«Amis, dit-il, reconnaissez la fidélité des promesses de celui qui a dit -au juste: _Tu fouleras aux pieds l'aspic et le lion._ Vous m'avez vu -chargé de chaînes, proscrit, envoyé sur la flotte pour être abandonné -dans quelque île déserte, où je serais la proie des animaux voraces; me -voilà au milieu de vous. Dieu a rompu les piéges du méchant; il s'est -joué des conseils de l'impie; il a tendu la main au faible, innocent et -persécuté. Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour défendre sa cause, -et qu'il a revêtus de force et de courage pour le venger, que -faites-vous? Vous consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran, son -ami, votre accusateur, celui qui peut, par ses richesses, gagner la cour -et le conseil, celui qui, s'il est écouté, vous dénoncera tous comme de -vils brigands, comme de lâches assassins, faits pour le meurtre et la -rapine, sans foi, sans pudeur, sans pitié, indignes du nom d'hommes et -du nom de chrétiens! Y pensez-vous? Et de quel droit dérober le crime au -supplice? Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est convaincu; il est -jugé; pourquoi ne pas exécuter la sentence qui le condamne? Qu'il meure; -et tout est consommé.» - -L'atrocité de ce conseil étonna les plus intrépides. Mais Valverde, sans -leur donner le temps de balancer: «Il y va, leur dit-il, et de la vie et -de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de la gloire de la religion, -des intérêts du ciel; et le Dieu vengeur qui m'envoie, vous défend de -délibérer. Pizarre dort, tout est tranquille; et Requelme, par qui le -procès est instruit, a droit de voir Ataliba, de l'interroger à toute -heure; qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec lui et moi, que -deux hommes déterminés.» - -L'importance du crime en fit disparaître l'horreur; et par un silence -coupable on consentit, en frémissant, à ce qu'on n'osait approuver. -Alors, d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole. «En ôtant la vie -à un infidèle, dit-il, amis, ne perdons pas de vue le soin de son salut. -Je veux, en le purifiant dans les eaux saintes du baptême, lui rendre à -lui-même sa mort précieuse autant qu'elle est juste, et sanctifier -l'homicide qui nous est prescrit par la loi.» - -La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes et le coeur lassé de -sanglots, dormait alors autour de lui. Mais ce prince, agité de funestes -pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il entend ouvrir sa -prison. Il voit entrer Requelme, et avec lui trois hommes enveloppés de -longs manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, dont le regard lui -semble atroce. Un mouvement d'effroi le saisit; il se lève, et -surmontant cette faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit -Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces femmes et ces enfants. -Il est bien juste que l'innocence repose en paix. Écoutez-nous. Vous -êtes jugé, condamné. Le feu serait votre supplice, suivant la rigueur de -la loi. Mais il dépend de vous de vous sauver des flammes; et cet homme -religieux, que vous allez entendre, vient vous en offrir un moyen.» - -Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que le conseil a -prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer à la cour d'Espagne, et -réserver à votre roi un droit qui n'appartient qu'à lui?--Croyez-moi, -les moments sont chers, poursuivit Requelme: écoutez cet homme -pieux et sage, qui s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors -prit la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer le Dieu des -chrétiens?--Assurément, dit le malheureux prince, si ce Dieu, comme on -nous l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant et juste, -si la nature est son ouvrage, si le soleil lui-même est un de ses -bienfaits, je l'adore avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut -lui refuser son amour?--Et vous désirez d'être instruit, lui demande -encore le perfide, des saintes vérités qu'il nous a révélées, de -connaître son culte et de suivre sa loi?--Je le désire avec ardeur, -répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient d'ouvrir les yeux à la -lumière, que l'on m'éclaire, et je croirai.--Grâces au ciel, reprit -Valverde, le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le donc à -genoux ce Dieu de bonté, de clémence; et recevez l'eau salutaire qui -régénère ses enfants.» L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté -docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau sainte du baptême. «Le ciel -est ouvert, dit Valverde, et les moments sont précieux.» A l'instant -il fait signe à ses deux satellites; et le lien fatal étouffe les -derniers soupirs de l'Inca. - -Ce fut par les cris lamentables de ses enfants et de leurs mères, que la -nouvelle de sa mort se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols en -frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace des assassins; et l'on -crut faire assez que de laisser la vie aux enfants et aux femmes de ce -malheureux prince, abandonnés, dès ce moment, à la pitié des Indiens. - -Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre le crime, après avoir -chargé de malédictions ces exécrables assassins et leurs partisans -fanatiques, se retira dans la ville des rois[169], qui commençait à -s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité furieuse, le meurtre et -le saccagement furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface de ce -continent, que des peuplades d'Indiens tomber, en fuyant, dans les -piéges et sous le fer des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce même -Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des deux Amériques. Rival des -nouveaux conquérants, il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir -d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet empire immense, tout fut -ravagé, dévasté. Une multitude innombrable d'Indiens fut égorgée; -presque tout le reste enchaîné, alla périr dans les creux des mines, et -envia mille fois le sort de ceux qu'on avait massacrés. - - [169] Lima. - -Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés du carnage des -Indiens, leur rage forcenée se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang -d'Ataliba s'était élevé jusques au ciel. Presque tous ceux qui avaient -contribué au crime de sa mort, en portèrent la peine; et tandis que les -uns, pris par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient sous le -noeud fatal, les autres, justes une fois, s'égorgèrent entre eux. -L'exécrable Valverde[170], en menant une bande de ces brigands à la -poursuite des Indiens qui s'étaient sauvés dans les bois, tombe aux -mains des anthropophages, et brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux -avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la bouche, dans la rage et -le désespoir. Parjure et traître[171] envers Pizarre, Almagre fut puni -du plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble au juste opprobre -de sa mort. Pizarre, dont le crime était d'avoir ouvert la barrière à -tant de forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné. -Accablé sous le nombre, il succomba, mais en grand homme qui dédaignait -la vie et qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma entre ses -rivaux et ses frères. Cusco, saccagée et déserte, vit ses plaines -jonchées des corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent rougis -du sang de ceux qu'elle avait vus désoler ses rivages; et le fanatisme, -entouré de massacres et de débris, assis sur des monceaux de morts, -promenant ses regards sur de vastes ruines, s'applaudit, et loua le ciel -d'avoir couronné ses travaux. - - [170] Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice. - - [171] Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée, de ne - rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et sa promesse avait - été énoncée en ces termes: _Seigneur, si je viole le serment que je - fais ici, je veux que tu me confondes et que tu me punisses dans mon - corps et dans mon ame._ Il fut parjure à ce serment. - - -FIN DES INCAS. - - - - -TABLE - -DES CHAPITRES. - - - PRÉFACE PAGE 7 - - CHAPITRE Ier. État des choses dans le royaume des Incas. Fête du - soleil à l'équinoxe d'automne. Lever du soleil le jour de sa - fête. Hymne au soleil 29 - - CHAPITRE II. Le même jour, fête de la naissance. Ataliba, roi de - Quito, reçoit les enfants nouveaux-nés sous la tutelle des lois 35 - - CHAPITRE III. Adoration du soleil à son midi. Présentation de - trois vierges consacrées au soleil. Cora, l'une des trois, se - dévoue à regret. Sacrifice au soleil. Festin donné au peuple - après le sacrifice 44 - - CHAPITRE IV. Jeux célébrés après le festin 50 - - CHAPITRE V. Coucher du soleil. Présages funestes. Arrivée des - Mexicains, neveux de Montezume, qui viennent demander un asyle - à l'Inca 56 - - CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains, raconte à - l'Inca les malheurs de sa patrie 62 - - CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce récit 70, 77, 86, 93 - - CHAPITRE XI. Les Espagnols étendent leurs ravages vers le midi - de l'Amérique. Caractère de Pizarre, et son entreprise. Cent - jeunes Castillans partent de l'île Espagnole, pour s'aller - joindre à lui. Alonzo de Molina est à leur tête. Il emmène - avec lui Barthélemi de Las-Casas. Leur voyage, leur arrivée - à Panama 103 - - CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le départ de Pizarre. Las-Casas - y défend les droits de la nature et la cause des Indiens 114 - - CHAPITRE XIII. En retournant à l'île Espagnole, Las-Casas va - voir les sauvages réfugiés dans les montagnes de l'isthme 129 - - CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage 136, 144, 150 - - CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il aborde à la - côte appelée Pueblo quemado. Guerre avec les sauvages. Chant - de mort d'un vieillard Indien que les Espagnols font brûler 158 - - CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la côte de Catamès. Il - passe à l'île del Gallo. Presque tous ses compagnons - l'abandonnent. Il ne lui en reste que douze, avec lesquels - il se retire dans l'île de la Gorgone, pour y attendre du - secours; mais il est rappelé lui-même 167 - - CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnaître la côte - et le port de Tumbès. Accueil qu'il y reçoit. Molina se sépare - de lui, et reste parmi les Indiens. Molina prend la résolution - d'aller à Quito, pour avertir Ataliba du danger qui le menace, - et l'aider à s'en garantir 178 - - CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbès à Quito 185 - - CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrivée de Molina à Quito 196 - - CHAPITRE XXII. Pizarre de retour à Panama, prend la résolution - de se rendre en Espagne, pour faire autoriser et seconder son - entreprise. Pendant son voyage, Alvarado, gouverneur de la - province de Gatimala dans le Mexique, forme le dessein de - tenter la conquête du Pérou. Il y envoie un vaisseau avec deux - Mexicains, la soeur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau est - poussé sur la mer du Sud, et il y éprouve un long calme 203 - - CHAPITRE XXIII. Il aborde à l'île Christine 214 - - CHAPITRE XXIV. Séjour des Espagnols et des deux Mexicains dans - cette île 220 - - CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Pérou. Il fait - naufrage à la vue du port de Tumbès. Les deux Mexicains se - sauvent à la nage et retrouvent Orozimbo 229 - - CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer dans le - royaume des Incas. Ataliba, pour engager son frère à le - laisser en paix, veut employer la médiation d'Alonzo de - Molina; et dans cette vue, il lui raconte comment ce royaume - a été fondé; ses accroissements; le partage qu'en a fait - entre ses deux fils le roi, père des deux Incas 237 - - CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil, pour le - succès de l'ambassade, Alonzo voit Cora, l'une des vierges - sacrées: il l'aime, et il en est aimé 247 - - CHAPITRE XXVIII. Éruption du volcan de Quito. Alonzo enlève - Cora de l'asyle des vierges; il la séduit; il la ramène 254 - - CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina à la cour de Cusco 265 - - CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de Cusco; ses - richesses. Fête du mariage, célébrée à Cusco au solstice - d'hiver 273 - - CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco. Entretien - d'Alonzo avec un prêtre du soleil, qu'il trouve labourant - la terre 282 - - CHAPITRE XXXII. Les espérances de la paix sont tout-à-coup - renversées. La guerre se déclare entre les deux Incas 288 - - CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble son armée. - Il sort de ses États, s'assure du fort de Cannare, et va - au-devant de l'ennemi 294 - - CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche à la tête de ses - peuples. Bataille de Tumibamba. L'armée de Quito est vaincue; - Ataliba est fait prisonnier. Il s'échappe de sa prison 302 - - CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevés en faveur du roi de - Cusco, assiégent dans leur forteresse les troupes du roi de - Quito. Éclipse du soleil. Défaite des Cannarins. Bataille de - Sascahuana. Le roi de Cusco est vaincu. Il est pris. Le fils - aîné du roi de Quito est tué dans cette bataille 312 - - CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apporté au roi - son père. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar, son prisonnier 323 - - CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba à Quito, avec le corps du - jeune prince 331 - - CHAPITRE XXXVIII. Fête de la paternité, à l'équinoxe du - printemps. Funérailles du jeune Inca 336 - - CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir violé ses voeux. - Son père va trouver Alonzo, lui apprend le malheur de sa - fille, et lui dit de se dérober au supplice qui les attend 344 - - CHAPITRE XL. Cora paraît devant son juge. Alonzo s'accuse - lui-même, la défend, et la fait absoudre 349 - - CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son arrivée à - Séville. Il y voit célébrer un _auto-da-fé_ 359 - - CHAPITRE XLII. Gonzale, frère de Pizarre, vient le trouver à - Séville. Leur entretien. Pizarre est présenté à l'empereur; - il en obtient le gouvernement des pays qu'il va conquérir. - Il s'en retourne en Amérique 370 - - CHAPITRE XLIII. En arrivant à Saint-Domingue, Pizarre y trouve - Las-Casas attaqué d'une maladie que l'on croit mortelle. - Nouvelle marque de l'amour des Indiens pour Las-Casas. - Pizarre en est témoin 381 - - CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue, se rend à - Panama, s'embarque sur la mer du Sud, descend au port de - Coaque, et se rend par terre à Tumbès. État des choses dans - le Pérou à l'arrivée de Pizarre. Bataille sur l'Abancaï, où - le parti du roi de Cusco est presque entièrement détruit 390 - - CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait élever à - Tumbès, est attaqué par les Espagnols, et défendu par les - Mexicains 397 - - CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas réussi, on assiége le - fort. Amazili, soeur d'Orozimbo, est prise par les Espagnols. - Sa résolution généreuse et sa mort. Les peuples du midi se - rangent sous la puissance des Espagnols. Pizarre se rembarque, - et de Tumbès il va descendre au port de Rimac 410 - - CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son armée sur les bords du - fleuve Zamore. Fête de la mort au solstice d'été 422 - - CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reçoit des lettres - de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi de l'un et de l'autre, - il propose à l'Inca d'entrer en conciliation. Il va au-devant - de Pizarre, confère et s'accorde avec lui, revient au camp - d'Ataliba, et malgré l'avis et l'exemple des Mexicains, il - persuade à l'Inca d'accorder à Pizarre l'entrevue qu'il lui - demande 427 - - CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba. Massacre des - Indiens, causé par le fanatique Valverde. La troupe des - Mexicains est détruite. Alonzo est blessé. Gonsalve Davila - est tué par Capana. Ataliba est enfermé dans le palais de - Cassamalca 435 - - CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison. Mort - d'Alonzo de Molina. Valverde soulève les Castillans contre - Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit Valverde, et l'envoie - à Rimac, pour y être embarqué, et de là transporté dans une - île déserte. Ataliba demande à se racheter, et sa demande est - acceptée 446 - - CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre Valverde. - Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa prison. Ataliba en est - accusé. Persuadé de son innocence, Pizarre veut le sauver. - Partage des trésors qu'Ataliba a fait amasser pour sa rançon. - Fernand Pizarre est envoyé en Espagne 457 - - CHAPITRE LII. Arrivé au port de Rimac, Fernand se laisse - toucher par le faux repentir de Valverde, et lui accorde la - liberté d'aller vivre chez les sauvages. Résolution prise - dans le conseil, d'instruire le procès d'Ataliba. Sa famille - est transférée dans la même prison que lui. Mort de Cora sur - la tombe d'Alonzo. La constance d'Ataliba l'abandonne dès - qu'il se voit au milieu de sa famille 468 - - CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde fait de - sa liberté. Ataliba est étranglé dans sa prison. Pizarre se - retire à Lima. Le Pérou est en proie aux ravages des - Espagnols. Ceux-ci se détruisent entre eux. Pizarre meurt - assassiné 474 - - -FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. - - - - -_Livres de fonds du même Libraire._ - -(On trouve dans son magasin un assortiment considérable de bons ouvrages -dans tous les genres.) - - -OEUVRES DE LA HARPE, de l'Académie Française, accompagnées d'une notice -sur sa vie et sur ses ouvrages, 15 vol. in-8º imprimés par FIRMIN DIDOT, -et ornés d'un portrait de l'auteur gravé par Migneret, et de figures -d'après les dessins de nos meilleurs artistes. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: OEuvres complètes de Marmontel, tome 8 - Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou - -Author: Jean-François Marmontel - -Release Date: January 3, 2020 [EBook #61088] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c"><span class="large">ŒUVRES</span><br /> -COMPLÈTES<br /> -<span class="xlarge">DE MARMONTEL.</span></p> - -<p class="c large">TOME VIII.</p> - -<h1><i>LES INCAS</i>,<br /> -<span class="small">OU</span><br /> -<i>LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PÉROU</i>.</h1> - -<blockquote class="exergue"> -<p>Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant -tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience -tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de -ramener les hommes par une douce persuasion.</p> - -<div class="attr">(<span class="sc">Fénélon</span>, <i>Direction pour la conscience d'un Roi</i>.)</div> -</blockquote> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,<br /> -<span class="xsmall">IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE,<br /> -RUE JACOB, N<sup>o</sup> 24.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c"><span class="large">ŒUVRES</span><br /> -<span class="small">COMPLÈTES</span><br /> -<span class="xlarge">DE MARMONTEL,</span><br /> -<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</span></p> - -<p class="c">NOUVELLE ÉDITION<br /> -<span class="xsmall">ORNÉE DE TRENTE-HUIT GRAVURES.</span></p> - -<p class="c">TOME VIII.</p> - -<div class="c"><img src="images/fdidot.png" alt="[F D]" /></div> -<p class="c"><span class="large">A PARIS,</span><br /> -<span class="small">CHEZ VERDIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</span><br /> -<span class="xsmall">QUAI DES AUGUSTINS, N</span><sup>o</sup> 25.</p> - -<p class="c">1819.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">AU ROI DE SUÈDE.</h2> - - -<p class="ind large"><span class="sc">Sire</span>,</p> - -<p>Cet hommage de la reconnaissance ne sera -point souillé par l'adulation. C'est à la Suède, -heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa -liberté, à la Suède, où règne à-présent la -tranquillité, la concorde, la douce autorité -des lois, à la place des factions et des troubles -de l'anarchie; c'est à ce peuple trop -long-temps divisé par des intérêts étrangers, -et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni, -rendu à lui-même, enfin délivré des entraves -qui retenaient captives sa force et sa -vertu, c'est à lui, <span class="sc">Sire</span>, à vous louer.</p> - -<p>J'espère bien consigner dans les fastes de -vos augustes alliés cette grande et première -époque du règne de <span class="small">VOTRE MAJESTÉ</span>, cette -révolution si évidemment nécessaire au bonheur -de vos États, <span class="sc">Sire</span>, puisqu'elle s'est -faite sans violence d'un côté, et sans résistance -de l'autre. Mais ce témoignage, que je -rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la -Suède, ne sera publié que lorsque je ne vivrai -plus, et que la tombe, inaccessible à l'espérance -et à la crainte, garantira ma sincérité.</p> - -<p>Aujourd'hui, <span class="sc">Sire</span>, c'est de ma propre -gloire que je m'occupe, en suppliant <span class="small">VOTRE -MAJESTÉ</span> de permettre que cet ouvrage paraisse -au jour sous ses auspices, comme un -monument des bontés dont elle daigne m'honorer.</p> - -<p>Que dis-je? Est-ce à moi, <span class="sc">Sire</span>, est-ce à -ma vaine gloire que je dois penser dans ce -moment? La moitié du globe opprimée, dévastée -par le fanatisme, est le tableau que -je présente aux yeux de <span class="small">VOTRE MAJESTÉ</span>; -je rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais -faite au genre humain le glaive des persécuteurs; -je dénonce à la religion le plus grand -crime que le faux zèle ait jamais commis en -son nom: puis-je ne pas m'oublier moi-même?</p> - -<p>C'est l'humanité, <span class="sc">Sire</span>, outragée et foulée -aux pieds par son plus cruel ennemi, -que je mets aujourd'hui sous la protection -d'un roi sensible et juste, ou plutôt de tous -les bons rois, de tous les rois qui vous ressemblent. -Les attentats du fanatisme ne sont -pas de ceux qu'il suffit de déférer à la rigueur -des lois: car les lois ne sont plus -quand le fanatisme domine. Tous les autres -crimes ont à redouter ou le châtiment ou -l'opprobre; les siens portent un caractère -qui en impose à l'autorité, à la force, à l'opinion: -un saint respect les garantit trop souvent -de la peine, et toujours de la honte; -leur atrocité même imprime une religieuse -terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils -n'en sont que plus révérés. Le fanatisme se -regarde comme l'ange exterminateur. Chargé -des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni -frein, ni loi, ni juge sur la terre. Au trône -il oppose l'autel, aux rois il parle au nom -d'un dieu, aux cris de la nature et de l'humanité -il répond par des anathèmes. Alors -tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire -est muette. Tyran des ames et des esprits, il -y étouffe le sentiment et la lumière naturelle; -il en chasse la honte, la pitié, le remords; -plus d'opprobre, plus de supplice -capable de l'intimider: tout est pour lui -gloire et triomphe. Que lui opposer, même -du haut du trône qu'il regarde du haut des -cieux? Peuples et rois, tout se confond devant -celui qui ne distingue parmi les hommes -que ses esclaves et ses victimes. C'est sur-tout -aux rois qu'il s'adresse, soit pour en -faire ses ministres, soit pour en faire des -exemples plus éclatants de ses fureurs: car -ils ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il -est sacré pour eux. Aussi les a-t-on vus cent -fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer -sa rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer -sa proie, et lui livrer des millions -d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel -ennemi, <span class="sc">Sire</span>, pour les souverains, pour -les pères des nations, qu'un monstre qui, -jusques dans leurs bras, déchire leurs enfants, -sans qu'ils osent les lui arracher! C'est -donc aux rois à se liguer d'un bout du -monde à l'autre, pour l'étouffer dès sa naissance, -ou plutôt avant sa naissance, avec la -superstition qui en est le germe et l'aliment.</p> - -<p>Vous êtes né, <span class="sc">Sire</span>, pour donner de grands -exemples à vos pareils; mais peut-être ne -serez-vous jamais plus utile et plus cher au -monde, qu'en invitant les rois à soutenir, -d'une protection éclatante, les écrivains qui -prémunissent les générations futures contre -les séductions et les fureurs du fanatisme, -et qui jettent dans les esprits cette lumière -vraiment céleste, ces grands principes d'humanité -et de concorde universelle, ces -maximes enfin d'indulgence et d'amour, -dont la religion, ainsi que la nature, a fait -l'abrégé de ses lois et l'essence de sa morale.</p> - -<p class="top1em">Je suis avec le plus profond respect,</p> - -<p class="left20 top1em">SIRE,</p> - -<p class="c top1em small">DE VOTRE MAJESTÉ,</p> - -<p class="right5 top1em">Le très-humble et très-obéissant serviteur,</p> - -<p class="right5 top1em"><span class="sc">Marmontel</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE.</h2> - - -<p>Toutes les nations ont eu leurs brigands et -leurs fanatiques, leurs temps de barbarie, leurs -accès de fureur. Les plus estimables sont celles -qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette -sincérité, si digne de leur caractère.</p> - -<p>Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant, -de plus terrible, que les malheurs du Nouveau-Monde -dans le livre de Las-Casas<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Cet apôtre -de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a -rendu célèbre sa sincérité courageuse, compare -les Indiens à des agneaux<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, et les Espagnols -à des tigres, à des loups dévorants, à des lions -pressés d'une longue faim. Tout ce qu'il dit dans -son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de -Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands -qu'il accusait. Jamais on n'a blâmé son -zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante -que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis -par le prince, ni avoués par la nation.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>La découverte des Indes Occidentales</i>, publiée en Espagne -en 1542, traduite en français, et imprimée à Paris, -en 1687.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage. -«Je jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses -lettres, je jure à votre majesté qu'il n'y a pas au monde un -peuple plus doux.»</p> -</div> -<p>On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand, -de Ximenès, de Charles-Quint, fut constamment -de ménager les Indiens: c'est ce qu'attestent -toutes les ordonnances, tous les réglements -faits pour eux<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à -Christophe Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses, -la liberté à un grand nombre d'Indiens.»</p> - -<p>Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient -séparés des Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais -sans rigueur; qu'on en formerait plusieurs villages; qu'on -assignerait à chaque famille un héritage qu'elle cultiverait à -son profit, en payant un tribut équitablement imposé.</p> - -<p>Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes, -qui se tint à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara -que les habitants du Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on -devait les traiter comme tels. «Votre majesté, dit Las-Casas -à Charles-Quint, ordonna encore la même chose l'an 1523.» -Même décision en 1529, d'après une conférence et de longs -débats dans le conseil.</p> -</div> -<p>Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée -en les publiant elle-même et en les dévouant -au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les -mêmes circonstances auraient trouvé des hommes -capables des mêmes excès.</p> - -<p>Les peuples de la zone tempérée, transplantés -entre les tropiques, ne peuvent, sous un -ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait -donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde, -ou se borner à un commerce paisible -avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, -de travailler à la fouille des mines et à la culture -des champs.</p> - -<p>Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une -sagesse que les peuples n'ont jamais eue, et que -les rois ont rarement. Se borner à un libre -échange de secours mutuels eût été le plus juste: -par de nouveaux besoins et de nouveaux plaisirs, -l'Indien serait devenu plus laborieux, plus -actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que -n'a pu la violence. Mais le fort, à l'égard du -faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité le -blesse; il domine, il commande, il veut recevoir -sans donner. Chacun, en abordant aux Indes, -était pressé de s'enrichir; et l'échange était un -moyen trop lent pour leur impatience. L'équité -naturelle avait beau leur crier: «Si vous ne pouvez -pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre -sauvage les productions, les métaux, les richesses -qu'elle renferme, abandonnez-la; soyez pauvres, -et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et avares, -ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe, -des esclaves et des trésors. Les Portugais avaient -déja trouvé l'affreuse ressource des nègres; les -Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement -faibles, accoutumés à vivre de peu, sans -désirs, presque sans besoins, amollis dans l'oisiveté, -regardaient comme intolérables les travaux -qu'on leur imposait; leur patience se lassait -et s'épuisait avec leur force; la fuite, leur -seule défense, les dérobait à l'oppression; il fallut -donc les asservir. Voilà tout naturellement -les premiers pas de la tyrannie.</p> - -<p>Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec -Christophe Colomb, étaient la lie de la nation, -le rebut de la populace<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. La misère, l'avidité, -la dissolution, la débauche, un courage déterminé, -mais sans frein comme sans pudeur, mêlé -d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère -de cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux -et le nom d'un peuple noble et généreux. -A la tête de ces hommes perdus, marchaient des -volontaires sans discipline et sans mœurs, qui -ne connaissaient d'honneur que celui de la bravoure, -de droit que celui de l'épée, d'objet digne -de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce -fut à ces hommes que l'amiral Colomb eut la -malheureuse imprudence d'abandonner les peuples -qui se livraient à lui.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On y joignit les malfaiteurs.</p> -</div> -<p>Les habitants de l'île Haïti<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> avaient reçu les -Castillans comme des dieux. Enchantés de les -voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur -offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un -respect qui tenait du culte. Il dépendait des Castillans -d'en être toujours adorés. Mais Colomb -voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne -la nouvelle de ses succès. Il partit<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et laissa -dans l'île, au milieu des Indiens, une troupe de -scélérats qui leur prirent de force leurs filles et -leurs femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par -toute sorte d'indignités, leur ayant donné le courage -du désespoir, se firent massacrer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L'île espagnole, ou Saint-Domingue.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon, -qui s'était détaché de lui avec son navire, n'allât le premier -en Espagne porter la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer -l'honneur.</p> -</div> -<p>Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle -était juste; il aurait dû la pardonner: il la vengea -par une perfidie. Il tendit un piége au cacique<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> -qui avait délivré l'île de ces brigands, -le fit prendre par trahison, le fit embarquer pour -l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais une multitude -d'hommes nus, sans discipline et sans -armes, ne put tenir contre des hommes vaillants, -aguerris, bien armés: le plus grand nombre -des Insulaires fut égorgé, le reste prit la -fuite, ou subit le joug des vainqueurs. Ce fut là -que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre -et dévorer les Indiens par des chiens affamés, -qu'on exerçait à cette chasse<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était -embarqué, et cinq autres navires prêts à mettre à la voile, -furent brisés et engloutis par une horrible tempête, avant -d'être sortis du port.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements, -les étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces -après les avoir terrassés.» (<i>Las-Casas.</i>) Croirait-on que les -historiens ont pris plaisir à faire un magnifique éloge de -l'un de ces chiens, appelé <i>Bézerillo</i>, «lequel, pour sa férocité -et sa sagacité singulière à distinguer un Indien d'avec -un Espagnol, avait la même portion qu'un soldat, non-seulement -en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les autres -chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient -de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait -pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez -inhumains pour donner à manger de petits enfants à leurs -chiens affamés. Ils prenaient ces enfants par les deux jambes, -et les mettaient en quartiers.»</p> -</div> -<p>Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps -sous les dures lois que les vainqueurs leur imposaient. -Enfin, excédés, rebutés, ils se sauvèrent -sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, -et en tuèrent un grand nombre; mais -ce massacre ne remédiait point à la nécessité -pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs, -et dès-lors plus de subsistance. On distribua -aux Espagnols des terres que les Indiens -furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte -fut effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité -révolta une partie de sa troupe: les coupables, -selon l'usage, noircirent leur accusateur -et le perdirent à la cour.</p> - -<p>Celui qui vint prendre la place de Colomb<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, -et qui le renvoya en Espagne chargé de fers, -pour avoir voulu mettre un frein à la licence, -se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr -moyen de s'attacher des hommes ennemis de -toute discipline, c'était de donner un champ libre -au désordre et au brigandage, dont il partagerait -les fruits. Ce fut là sa conduite.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> François de Bovadilla.</p> -</div> -<p>De la corvée à la servitude le passage est facile: -ce tyran le franchit. Les malheureux insulaires, -dont on fit le dénombrement, furent divisés -par classes, et distribués comme un bétail -dans les possessions espagnoles, pour travailler -aux mines et cultiver les champs. Réduits au plus -dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île -allait être déserte. La cour, informée de la dureté -impitoyable du gouverneur, le rappela; et -par un événement qu'on regarde comme une -vengeance du ciel, à peine fut-il embarqué qu'il -périt à la vue de l'île. Vingt-un navires chargés -de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des -mines, furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit -l'histoire, n'avait englouti tant de richesses; j'ajouterai, -ni un plus méchant homme.</p> - -<p>Son successeur<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> fut plus adroit, et ne fut -pas moins inhumain. La liberté avait été rendue -aux insulaires; et dès-lors le travail des mines -et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran -écrivit à Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit -un crime de s'enfuir à l'approche des Espagnols, -et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre -avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur -loi: <i>comme s'ils eussent été obligés de deviner</i>, -observe Las-Casas, <i>qu'il y avait une loi nouvelle</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Nicolas Ovando.</p> -</div> -<p>La reine donna dans le piége. Elle ne savait -pas qu'en s'éloignant des Espagnols, les Indiens -fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait pas -que, pour aller chercher et servir ces maîtres -barbares, il fallait que les Indiens quittassent -leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants, laissassent -leurs terres incultes, et se rendissent au -lieu marqué à travers des déserts immenses, exposés -à périr de fatigue et de faim. Elle ordonna -qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce -avec les Espagnols, et que chacun de -leurs caciques serait tenu de fournir un certain -nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur -imposerait.</p> - -<p>Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode -des tyrans subalternes, pour s'assurer l'impunité, -de surprendre des ordres vagues, qui servent au -besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant -autorisé. Le gouverneur s'étant délivré, par la -plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui -pouvait se défendre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, tout le reste fut opprimé<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>; -et dans les mines de Cibao il en périt -un si grand nombre, que l'île fut bientôt -changée en solitude. Ce fut là comme le modèle -de la conduite des Espagnols dans tous les pays -du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un -usage, et de l'usage un droit de tout exterminer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le peuple de Xaragua.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes, -avec ordre d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui -causer de l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités, -que ces malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches -dans le corps, les retiraient, les mordaient, les brisaient, et -en jetaient les débris aux chrétiens, dont ils croyaient s'être -vengés par cette insulte.» (Herrera.)</p> -</div> -<p>Or, que dans ces contrées, comme par-tout -ailleurs, le fort ait subjugué le faible; que pour -avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse -et la cupidité aient fait réduire en servitude -des peuples enclins au repos, pour les forcer -aux travaux les plus durs, ce sont des vérités -communes. On sait que l'amour des richesses -et de l'oisiveté engendre les brigands; on sait -que dans l'éloignement les lois sont sans appui, -l'autorité sans force, la discipline sans vigueur; -que les rois qu'on trompe de près, on les trompe -encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en obtenir, -par le mensonge et la surprise, des ordres -dont ils frémiraient, s'ils en prévoyaient les -abus.</p> - -<p>Mais ce qui n'est pas dans la nature des -hommes, même les plus pervers, c'est ce que je -vais rappeler. La plume m'est tombée de la main -plus d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le -lecteur de se faire un moment la violence que je -me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer le -dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien -connu. C'est Barthélemi de Las-Casas qui raconte -ce qu'il a vu, et qui parle au conseil des -Indes.</p> - -<p>«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux, -armés de lances et d'épées, n'avaient que du mépris -pour des ennemis si mal équipés; ils en faisaient -impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient -le ventre aux femmes enceintes, pour -faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient entre -eux des gageures, à qui fendrait un homme avec -le plus d'adresse d'un seul coup d'épée, ou à qui -lui enlèverait la tête de meilleure grâce de dessus -les épaules; ils arrachaient les enfants des -bras de leur mère, et leur brisaient la tête en -les lançant contre des rochers… Pour faire mourir -les principaux d'entre ces nations, ils élevaient -un échafaud de perches. Après les y avoir étendus, -ils allumaient sous l'échafaud un petit feu, -pour faire mourir lentement ces malheureux, qui -rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, -pleins de rage et de désespoir. Je vis un jour -quatre ou cinq des plus illustres de ces insulaires -qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris -effroyables qu'ils jetaient dans les tourments -étaient incommodes à un capitaine espagnol, et -l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les -étranglât promptement. Un officier dont je connais -le nom, et dont on connaît les parents à -Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour -les empêcher de crier, et pour avoir le plaisir -de les faire griller à son aise, jusqu'à ce qu'ils -eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été -témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une -infinité d'autres que je passe sous silence.»</p> - -<p>Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations, -n'est qu'un recueil de récits tout semblables; -et quand on a lu ce qui s'est passé dans -l'île espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans -toutes les îles du Golfe; sur les côtes qui l'environnent, -au Mexique, et dans le Pérou.</p> - -<p>Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la -nature est épouvantée? Le fanatisme: il en est -seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui.</p> - -<p>Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance -et de persécution, l'esprit de haine et de vengeance, -pour la cause d'un Dieu que l'on croit -irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit -régnait en Espagne, et il avait passé en Amérique -avec les premiers conquérants. Mais, comme -si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un -dogme de ses maximes, un précepte de ses fureurs. -Ce qui d'abord n'était qu'une opinion, fut -réduit en système. Un pape y mit le sceau de -la puissance apostolique, dont l'étendue était -alors sans bornes: il traça une ligne d'un pôle -à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le -Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. -Il réservait au Portugal tout l'orient -de la ligne tracée; donnait tout l'occident à l'Espagne, -et autorisait ses rois à subjuguer, <i>avec -l'aide de la divine clémence</i>, et amener à la foi -chrétienne les habitants de toutes les îles et terre-ferme -qui seraient de ce côté-là. La bulle<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> -est de l'année 1493, la première du pontificat -d'Alexandre VI.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> On sait que François I<sup>er</sup> demandait à voir l'article du -testament d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage -du Nouveau-Monde.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione -in Barbaros Novi Orbis, quos </i>Indos<i> vocant</i>.</p> -</div> -<p>Or on va voir quel fut le système élevé sur -cette base, et que de tous les crimes des Borgia, -cette bulle fut le plus grand.</p> - -<p>Le droit de subjuguer les Indiens une fois -établi, on envoya d'Espagne en Amérique une -formule pour les sommer de se rendre<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Dans -cette formule, approuvée et vraisemblablement -dictée par des docteurs en théologie, il était dit -que Dieu avait donné le gouvernement et la souveraineté -du monde à un homme appelé Pierre; -qu'à lui seul avait été attribué le nom de <i>Pape</i>, -parce qu'il est père et gardien de tous les hommes; -que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient -et l'avaient reconnu pour le maître du -monde; qu'au même titre, l'un de ses successeurs -avait fait donation aux rois de Castille de -ces îles et terre-ferme de la mer océane; que -tous les peuples auxquels cette donation avait -été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces -rois, et avaient embrassé le christianisme de -bonne volonté, sans condition ni récompense. -«Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui -parlait dans cette formule, vous vous en trouverez -bien, comme presque tous les habitants des -autres îles s'en sont bien trouvés… Mais, au contraire, -si vous ne le faites pas, ou si par malice -vous apportez du retardement à le faire, je vous -déclare et vous assure qu'<i>avec l'aide de Dieu</i>, -je vous ferai la guerre à toute outrance; que je -vous attaquerai de toutes parts et de toutes mes -forces; que je vous assujettirai sous le joug de -l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos -femmes et vos enfants, je les rendrai esclaves, je -les vendrai, ou les emploierai suivant la volonté -du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai <i>tous -les maux imaginables</i>; comme à des sujets rebelles -et désobéissants; et je proteste que <i>les massacres -et tous les maux qui en résulteront</i>, ne -viendront que de votre faute, non de celle du -roi, ni de la mienne, ni des seigneurs qui m'ont -accompagné.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le premier qui employa cette formule fut Alfonse -Ojeda, en 1510. «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les -autres occasions où les Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée -de quelques pays.»</p> -</div> -<p>Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir, -d'opprimer, d'exterminer les Indiens; et toutes -les fois que cette grande cause fut débattue devant -les rois d'Espagne, le conseil vit en même -temps des théologiens réclamer, au nom du ciel, -les droits de la nature, et des théologiens opposer -à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des -Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité -d'Aristote, lequel décidait, disait-on, que -les Indiens étaient nés pour être esclaves des -Castillans<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas -avec l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque -osa déclarer que les Indiens lui avaient tous paru nés pour -la servitude.</p> - -<p>Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour, -qui avaient des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait -que les guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde -étaient non-seulement permises, mais nécessaires pour y établir -la foi, et que les Espagnols étaient fondés en droit -pour subjuguer les Indiens.</p> - -<p>Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené, -répondait que les Indiens étaient capables de recevoir -la foi, de prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les -actes de toutes les vertus; mais qu'il fallait les y engager par -la persuasion et par de bons exemples; et il proposait pour -modèles les apôtres et les martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa -le <i lang="la" xml:lang="la">Compelle intrare</i>, et le Deutéronome, où il est dit: -«Quand vous vous présenterez pour attaquer une place, vous -offrirez d'abord la paix aux habitants, et s'ils l'acceptent, -et qu'ils vous livrent les portes de la ville, vous ne leur ferez -aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos tributaires; -mais s'ils prennent les armes pour se défendre, -vous les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les -femmes ni les enfants.»</p> -</div> -<p>Or, dès qu'une question de cette importance -dégénère en controverse, on sent quelle est, dans -les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur le -parti que l'on doit prendre, et combien le plus -violent a d'avantage sur le plus modéré<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. La -cause de la justice et de la vérité n'a pour elle -que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause -des passions a pour elle tous les hommes qu'elle -intéresse ou qu'elle peut intéresser, d'autant plus -ardents à saisir l'opinion favorable au désordre, -qu'elle les sauve de la honte, leur assure l'impunité, -et les délivre du remords.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites -furent chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter -le réglement de Ximenès. Ce réglement portait que les -départements où l'on avait distribué les Indiens, seraient -abolis. Cet article, d'où dépendait le salut des Indiens, fut -sans effet; et la servitude subsista par la faiblesse et l'infidélité -de ces indignes commissaires.</p> -</div> -<p>C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et -l'avarice, qui, dans l'ame des Castillans, ferma, -pour ainsi dire, tout accès à l'humanité; en sorte -que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce -de bêtes brutes, condamnées par la nature -à obéir et à souffrir; qu'une race impie et rebelle, -qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait -tous les maux dont on l'accablerait; en un -mot, que les ennemis d'un Dieu qui demandait -vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire -en les exterminant.</p> - -<p>Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche, -toute la part qu'elles ont eue aux forfaits -de cette conquête; je n'en réserve au fanatisme -que ce qui lui est propre, la cruauté froide -et tranquille, l'atrocité qui se complaît dans l'excès -des maux qu'elle invente, la rage aiguisée à -plaisir<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Est-il concevable en effet que la douceur, -la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil -si tendre et si touchant qu'ils avaient fait -aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si -le fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser -au crime? Et à quelle autre cause imputer -leur furie? Le brigandage, sans mélange de superstition, -peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles -aux femmes enceintes, jusqu'à égorger les -vieillards et les enfants à la mamelle, jusqu'à se -faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation -diabolique de la rage des Phalaris? La nature, -dans ses erreurs, peut quelquefois produire -un semblable monstre; mais des troupes -d'hommes atroces pour le plaisir de l'être, des -colonies d'hommes-tigres passent les bornes de -la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant -brûler tout un peuple, ils invoquaient Dieu -et ses saints! Ils élevaient treize gibets et y attachaient -treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, -de Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce -impiété, ou fanatisme? Il n'y a point de milieu; -et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce -temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien -moins que des impies. J'ai donc eu raison d'attribuer -au fanatisme ce que toute la malice du -cœur humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui -se refuserait encore à l'évidence, je demanderais -si les Espagnols, en guerre avec des catholiques, -en auraient donné la chair à dévorer à leurs -chiens? s'ils auraient tenu boucherie ouverte des -membres de Jésus-Christ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur -leurs captifs sont réciproques, et du moins leur furie est -aiguisée par la vengeance. Mais que des hommes soient pires -que des tigres envers des hommes plus doux que des -agneaux, c'est ce que la nature n'a jamais produit sans le -concours du fanatisme; et il faut croire que les Espagnols -qui passaient en Amérique, étaient une espèce de monstres -unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les avait -dénaturés.</p> -</div> -<p>Les partisans du fanatisme s'efforcent de le -confondre avec la religion: c'est là leur sophisme -éternel. Les vrais amis de la religion la séparent -du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent -caché et nourri dans son sein. Tel est le -dessein qui m'anime.</p> - -<p>Ceux qui pensent que la victoire est décidée -sans retour en faveur de la vérité, que le fanatisme -est aux abois, que les autels qu'il embrassait -ne sont plus pour lui un asyle, regarderont -mon ouvrage comme tardif et superflu: fasse le -ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de défendre -une si belle cause, si j'étais jaloux du -succès qu'elle aurait eu avant moi et sans moi. -Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a jamais -été si modéré; mais je répète ici ce que -j'ai déja dit, qu'<i>il faut prendre le temps où les -eaux sont basses, pour travailler aux digues</i>.</p> - -<p>Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce -sans détour, de contribuer, si je le puis, à faire -détester de plus en plus ce fanatisme destructeur; -d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on -ne le confonde jamais avec une religion compâtissante -et charitable, et d'inspirer pour elle autant -de vénération et d'amour, que de haine et -d'exécration pour son plus cruel ennemi.</p> - -<p>J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des -fourbes et des fanatiques; mais je leur ai opposé -de vrais chrétiens. Barthélemi de Las-Casas est -le modèle de ceux que je révère: c'est en lui -que j'ai voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur -et tendre, enfin l'esprit du christianisme dans -toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila, -Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples -du fanatisme qui dénature l'homme et qui -pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis -ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion -désavoue, et qui, s'il était pris pour elle, -la ferait détester. Voilà, je crois, mon intention -assez clairement exposée, pour convaincre de -mauvaise foi ceux qui feraient semblant de s'y -être mépris.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<p class="titre">LES INCAS.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.</h2> - - -<p>L'empire du Mexique était détruit; celui du -Pérou fleurissait encore; mais, en mourant, l'un -de ses monarques l'avait partagé entre ses deux -fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le -fier Huascar, roi de Cusco, avait été cruellement -blessé d'un partage qui lui enlevait la plus belle -de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un -usurpateur de ses droits. Cependant un reste de -vénération pour la mémoire du roi son père réprimait -son ressentiment; et au sein d'une paix -trompeuse et peu durable, tout l'empire allait -célébrer la grande fête du soleil<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> A l'équinoxe de septembre. On appelait cette fête -<i>Citua Raïmi</i>. Voyez <i>Garcilasso, liv. 2, chap. 22</i>.</p> -</div> -<p>Le jour marqué pour cette fête, était celui où -le dieu des incas, le soleil, en s'éloignant du nord, -passait sur l'équateur, et se reposait, disait-on, -sur les colonnes de ses temples. La joie universelle -annonce l'arrivée de ce beau jour; mais c'est -sur-tout dans les murs de Quito, dans ses délicieux -vallons, que cette sainte joie éclate. De -tous les climats de la terre, aucun ne reçoit du -soleil une si favorable et si douce influence; aucun -peuple aussi ne lui rend un hommage plus -solennel.</p> - -<p>Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule -du temple où son image est adorée, attendent -son lever dans un religieux silence. Déja -l'étoile de Vénus, que les Indiens nomment l'<i>astre -à la brillante chevelure</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, et qu'ils révèrent -comme le favori du soleil, donne le signal du -matin. A peine ses feux argentés étincellent sur -l'horizon, un doux frémissement se fait entendre -autour du temple. Bientôt l'azur du ciel pâlit vers -l'orient; des flots de pourpre et d'or peu-à-peu -s'y répandent, la pourpre à son tour se dissipe, -l'or seul, comme une mer brillante, inonde -les plaines du ciel. L'œil attentif des Indiens observe -ces gradations, et leur émotion s'accroît à -chaque nuance nouvelle. On dirait que la naissance -du jour est un prodige nouveau pour eux; -et leur attente est aussi timide que si elle était -incertaine.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Chasca</i>, chevelue.</p> -</div> -<p>Soudain la lumière à grands flots s'élance de -l'horizon vers les voûtes du firmament; l'astre -qui la répand s'élève; et la cime du Cayambur<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> -est couronnée de ses rayons. C'est alors que le -temple s'ouvre, et que l'image du soleil, en lames -d'or, placée au fond du sanctuaire, devient elle-même -resplendissante à l'aspect du dieu qui la -frappe de son immortelle clarté. Tout se prosterne, -tout l'adore; et le pontife<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, au milieu -des incas et du chœur des vierges sacrées, entonne -l'hymne solennelle, l'hymne auguste, qu'au -même instant des millions de voix répètent, et -qui, de montagne en montagne, retentit des sommets -de Pambamarca jusques par-delà le Potose.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de -Quito.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Le sacerdoce résidait dans la famille des incas. Le -grand-prêtre du soleil devait être oncle ou frère du roi. On -l'appelait <i>Villuma</i> ou <i>Villacuma</i>, diseur d'oracles.</p> -</div> -<p class="c small">CHŒUR DES INCAS.</p> - -<p>Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux, -ne cesses de verser au sein de la nature, dans -un océan de lumière, la chaleur, et la vie, et -la fécondité; soleil, reçois les vœux de tes enfants -et d'un peuple heureux qui t'adore.</p> - -<p class="c"><span class="small">LE PONTIFE</span>, <i>seul</i>.</p> - -<p>O roi, dont le trône sublime brille d'un éclat -immortel, avec quelle imposante majesté tu domines -dans le vaste empire des airs! Quand tu -parais dans ta splendeur, et que tu agites sur -ta tête ton diadème étincelant, tu es l'orgueil du -ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils devenus, -ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit? -Ont-ils pu soutenir un rayon de ta gloire? Si tu -ne t'éloignais, pour leur céder la place, ils resteraient -ensevelis dans l'abyme de ta lumière; ils -seraient dans le ciel comme s'ils n'étaient pas.</p> - -<p class="c small">CHŒUR DES VIERGES.</p> - -<p>O délices du monde! heureuses les épouses -qui forment ta céleste cour<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>! que ton réveil -est beau! quelle magnificence dans l'appareil de -ton lever! quel charme répand ta présence! les -compagnes de ton sommeil soulèvent les rideaux -de pourpre du pavillon où tu reposes, et tes -premiers regards dissipent l'immense obscurité -des cieux. O! quelle dut être la joie de la nature, -lorsque tu l'éclairas pour la première fois! -Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans -ce tressaillement qu'éprouve une fille tendre au -retour d'un père adoré, dont l'absence l'a fait -languir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Il nous reste une hymne péruvienne, adressée à une -fille céleste, qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office -des Hyades. On va voir dans cette hymne quel était le -tour et le caractère de la poésie des Péruviens: «Belle fille, -ton malin frère vient de casser ta petite urne, où étaient enfermés -l'éclair, le tonnerre et la foudre, et d'où ils se sont -échappés. Pour toi, tu ne verses sur nous que la neige et les -douces pluies. C'est le soin que t'a confié celui qui régit -l'univers.»</p> -</div> -<p class="c"><span class="small">LE PONTIFE</span>, <i>seul</i>.</p> - -<p>Ame de l'univers! sans toi le vaste océan n'était -qu'une masse immobile et glacée; la terre, -qu'un stérile amas de sable et de limon; l'air, qu'un -espace ténébreux. Tu pénétras les éléments de ta -chaleur vive et féconde; l'air devint fluide et -subtil, les ondes souples et mobiles, la terre fertile -et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces -éléments, qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement, -firent une heureuse alliance: le feu -se glisse au sein de l'onde; l'onde, divisée en vapeurs, -s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dépose -au sein de la terre les germes précieux de la fécondité; -la terre enfante et reproduit sans cesse -les fruits de cet amour, sans cesse renaissant, -que tes rayons ont allumé.</p> - -<p class="c small">CHŒUR DES INCAS.</p> - -<p>Ame de l'univers, ô soleil! es-tu seul l'auteur -de tous les biens que tu nous fais? n'es-tu que -le ministre d'une cause première, d'une intelligence -au-dessus de toi? Si tu n'obéis qu'à ta volonté, -reçois nos vœux reconnaissants; mais si tu -accomplis la loi d'un être invisible et suprême<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, -fais passer nos vœux jusqu'à lui: il doit se plaire -à être adoré dans sa plus éclatante image.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ce dieu inconnu s'appelait <i>Pacha-Camac</i>, celui qui -anime le monde. Les Incas avaient laissé subsister son temple -dans la vallée de son nom, à trois lieues de Lima, où il -était adoré. Les Indiens, ses adorateurs, ne lui offraient point -de sacrifices.</p> -</div> -<p class="c small">LE PEUPLE.</p> - -<p>Ame de l'univers, père de Manco, père de nos -rois, ô soleil! protége ton peuple, et fais prospérer -tes enfants!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.</h2> - - -<p>Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait -institué, en l'honneur du soleil, quatre fêtes qui -répondaient aux quatre saisons de l'année<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>; -mais elles rappelaient à l'homme des objets plus -intéressants, la naissance, le mariage, la paternité, -et la mort.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les -climats du Pérou, on ne laissait pas d'y diviser l'année par -les deux solstices et les deux équinoxes: ce qui répond à -nos quatre saisons.</p> -</div> -<p>La fête qu'on célébrait alors était celle de la -naissance; et les cérémonies de cette fête consacraient -l'autorité des lois, l'état des citoyens, -l'ordre et la sûreté publique.</p> - -<p>D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles -de jeunes époux qui lui présentent, dans des -corbeilles, les enfants nouvellement nés. Le monarque -leur donne le salut paternel. «Enfants, -dit-il, votre père commun, le fils du soleil, vous -salue. Puisse le don de la vie vous être cher jusqu'à -la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le -moment de votre naissance! Croissez, pour m'aider -à vous faire tout le bien qui dépend de moi, -et à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent -de la nature.»</p> - -<p>Alors les dépositaires des lois en déploient le -livre auguste. Ce livre est composé de cordons -de mille couleurs<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>; des nœuds en sont les caractères; -et ils suffisent à exprimer des lois simples -comme les mœurs et les intérêts de ces -peuples. Le pontife en fait la lecture; le prince -et les sujets entendent de sa bouche quels sont -leurs devoirs et leurs droits.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Ces cordons s'appelaient <i>Quippos</i>, et ceux qui les gardaient -<i>Quippocamaïs</i>, chargés des <i>Quippos</i>.</p> -</div> -<p>La première de ces lois leur prescrit le culte. -Ce n'est qu'un tribut solennel de reconnaissance -et d'amour: rien d'inhumain, rien de pénible; -des prières, des vœux, quelques offrandes pures; -des fêtes où la piété se concilie avec la joie: tel -est ce culte, la plus douce erreur, la plus excusable, -sans doute, où pût s'égarer la raison.</p> - -<p>La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui -fait un devoir d'être équitable comme le soleil, -qui dispense à tous sa lumière; d'étendre, comme -lui, son heureuse influence, et de communiquer -à ce qui l'environne sa bienfaisante activité; de -voyager dans son empire, car la terre fleurit sous -les pas d'un bon roi; d'être accessible et populaire, -afin que, sous son règne, l'homme injuste -ne dise pas: <i>que m'importent les cris du faible?</i> -de ne point détourner la vue à l'approche des -malheureux, car s'il est affligé d'en voir, il se -reprochera d'en faire; et celui-là craint d'être -bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui recommande -un amour généreux, un saint respect -pour la vérité, guide et conseil de la justice, et -un mépris mêlé d'horreur pour le mensonge, -complice de l'iniquité. Elle l'exhorte à conquérir, -à dominer par les bienfaits, à épargner le sang -des hommes, à user de ménagement et de patience -envers les rebelles, de clémence envers -les vaincus.</p> - -<p>La même loi s'adresse encore à la famille des -Incas: elle les oblige à donner l'exemple de l'obéissance -et du zèle, à user avec modestie des -priviléges de leur rang, à fuir l'orgueil et la mollesse; -car l'homme oisif pèse à la terre, et l'orgueilleux -la fait gémir.</p> - -<p>La troisième imposait aux peuples le plus inviolable -respect pour la famille du soleil, une obéissance -filiale envers celui de ses enfants qui régnait -sur eux en son nom, un dévouement religieux -au bien commun de son empire.</p> - -<p>Après cette loi, venait celle qui cimentait les -nœuds du sang et de l'hymen, et qui, sur des -peines sévères, assurait la foi conjugale<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> et -l'autorité paternelle, les deux supports des bonnes -mœurs.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> L'Inca lui seul, afin d'étendre et de perpétuer la -branche aînée de la famille du Soleil, pouvait épouser plusieurs -femmes.</p> -</div> -<p>La loi du partage des terres prescrivait aussi -le tribut. De trois parties égales du terrain cultivé, -l'une appartenait au soleil, l'autre à l'Inca, -et l'autre au peuple. Chaque famille avait son -apanage; et plus elle croissait en nombre, plus -on étendait les limites du champ qui devait la -nourrir. C'est à ces biens que se bornaient les -richesses d'un peuple heureux. Il possédait en -abondance les plus précieux des métaux, mais il les -réservait pour décorer ses temples et les palais -de ses rois. L'homme, en naissant, doté par la -patrie<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, vivait riche de son travail, et rendait -en mourant ce qu'il avait reçu. Si le peuple, pour -vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez -de ses biens, ceux du soleil y suppléaient<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. -Ces biens n'étaient point engloutis par le luxe -du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures -des saints ministres des autels que ce qu'en exigeaient -les besoins de la vie: non que la loi leur -en fixât l'usage, mais leur piété modeste et simple -ne voyait rien que d'avilissant dans le faste -et dans la mollesse; ils avaient mis leur dignité -dans l'innocence et la vertu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> A chaque enfant mâle, une portion de terrain égale à -celle du père; à chaque fille, une moitié.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca était distribuée -au peuple. Le coton se distribuait de même dans les -pays où il fallait être plus légèrement vêtu.</p> -</div> -<p>La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie. -Ce tribut se payait d'abord à la nature: -jusqu'à cinq lustres accomplis, le fils se devait à -son père, et l'aidait dans tous ses travaux. Les -champs des orphelins, des veuves, des infirmes -étaient cultivés par le peuple<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Au nombre -des infirmités était comprise la vieillesse: les pères -qui avaient la douleur de survivre à leurs enfants, -ne languissaient pas sans secours; la jeunesse de -leur tribu était pour eux une famille: la loi les -consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat -était sous les armes, on cultivait pour lui son -champ; ses enfants jouissaient du droit des orphelins, -sa femme de celui des veuves; et s'il -mourait dans les combats, l'État lui-même prenait -pour eux les soins d'un père et d'un époux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Le peuple occupé à ces travaux se nourrissait à ses -dépens.</p> -</div> -<p>Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, -puis l'héritage de la veuve, de l'orphelin, -et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la -culture de son champ. Les terres de Inca terminaient -les travaux: le peuple s'y rendait en -foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme -aux jours solennels, il remplissait l'air de ses -chants<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Le refrain de ces chants était <i>Hailli</i>, triomphe.</p> -</div> -<p>La tâche des travaux publics était distribuée -avec une équité qui la rendait légère. Aucun -n'en était dispensé; tous y apportaient le même -zèle. Les temples et les forteresses, les ponts -d'osier qui traversaient les fleuves, les voies publiques, -qui s'étendaient du centre de l'empire -jusqu'à ses frontières, étaient des monuments, -non pas de servitude, mais d'obéissance et d'amour. -Ils ajoutaient à ce tribut celui des armes, -dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: -c'étaient des haches, des massues, des lances, -des flèches, des arcs, de frêles boucliers: vaine -défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe -qu'ils virent bientôt éclater!</p> - -<p>Tout, dans les mœurs, était réduit en lois: ces -lois punissaient la paresse et l'oisiveté<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, comme -celles d'Athènes; mais, en imposant le travail, -elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé -d'être utile, pouvait du moins espérer d'être heureux. -Elles protégeaient la pudeur, comme une -chose inviolable et sainte; la liberté, comme le -droit le plus sacré de la nature; l'innocence, -l'honneur, le repos domestique, comme des dons -du ciel qu'il fallait révérer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient -dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de -cinq ans, étaient occupés à éplucher le coton et à égrener -le maïs.</p> -</div> -<p>La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans -l'âge de l'innocence, portait sa rigueur sur les pères, -et punissait en eux le vice qu'ils avaient nourri, ou -qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime -des pères ne retombait sur les enfants: le fils -du coupable puni le remplaçait sans honte et sans -reproche; on ne lui en retraçait l'exemple que -pour l'instruire à l'éviter.</p> - -<p>Ce fut par-tout le caractère de la théocratie -d'exagérer la rigueur des peines: mais chez un -peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité, -sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition, -sans envie, exempt de nos besoins fantasques et -de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui n'était -que le bonheur public distribué sur tous, attaché -par reconnaissance au gouvernement juste et -sage qui faisait sa félicité, l'habitude des bonnes -mœurs rendait les lois comme inutiles: elles étaient -préservatives, et presque jamais vengeresses.</p> - -<p>On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, -qui regardait la violation du vœu des vierges du -soleil. O! comment, chez un peuple si modéré, si -doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le -fanatisme ne croit jamais venger assez le dieu -dont il est le ministre; et c'était lui qui, chez ce -peuple, le plus humain qui fût au monde, avait -prononcé cette loi. Pour expier l'injure d'un amour -sacrilége, et appaiser un dieu jaloux, non-seulement -il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût -ensevelie vivante<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, et le séducteur dévoué au -supplice le plus honteux; il enveloppait dans le -crime la famille des criminels: pères, mères, -frères et sœurs, jusqu'aux enfants à la mamelle, -tout devait périr dans les flammes; le lieu même -de la naissance des deux impies devait être à jamais -désert. Aussi quand le pontife, en prononçant -la loi, nomma le crime et dit quelle en -serait la peine, il frissonna, glacé d'horreur; son -front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur -sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent -de long-temps se tourner vers le ciel.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> C'est une chose remarquable, que la superstition eût -imaginé le même supplice à Rome et à Cusco, pour punir -la même faiblesse dans les vierges de Vesta et dans celles du -Soleil.</p> -</div> -<p>Après la lecture des lois, le monarque levant -les mains: «O soleil, dit-il, ô mon père! si je -violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer; commande -au ministre de ta colère, au terrible <i>Illapa</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, -de me réduire en poudre, et à l'oubli -de m'effacer de la mémoire des mortels. Mais, si -je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon -peuple, en m'imitant, m'épargne la douleur de -te venger moi-même; car le plus triste des devoirs -d'un monarque, c'est de punir.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Sous le nom d'<i>Illapa</i> étaient compris l'éclair, le tonnerre, -et la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice -du Soleil.</p> -</div> -<p>Alors les Incas, les caciques, les juges, les -vieillards députés du peuple, renouvellent tous -la promesse de vivre et de mourir fidèles au culte -et aux lois du soleil.</p> - -<p>Les surveillants s'avancent à leur tour: leur -titre<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> annonce l'importance des fonctions dont -ils sont chargés: ce sont les envoyés du prince -qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que -la majesté même, vont observer dans les provinces -les dépositaires des lois, voir si le peuple n'est -point foulé; et au faible à qui le puissant a fait -injure ou violence, à l'indigent qu'on abandonne, -à l'homme affligé qui gémit, ils demandent: <i>Quel -est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et -tes pleurs?</i> Ils s'avancent donc, et ils jurent, à -la face du soleil, d'être équitables comme lui. -L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs du -peuple, c'est à vous que son bonheur est confié. -Soleil, ajoute-t-il, reçois le serment des tuteurs -du peuple. Punis-moi, si je cesse de protéger en -eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je -leur pardonne la faiblesse ou l'iniquité.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Cucui-riroc</i>, ceux qui ont l'œil à tout.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.</h2> - - -<p>Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de -la jeunesse, des chœurs de filles et de garçons, -tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs -mains des guirlandes, dont ils viennent orner -les colonnes sacrées, en dansant alentour, et -chantant les louanges du soleil et de ses enfants. -Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un -arbuste<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> qui croît dans ces riches vallons, est -égale en blancheur aux neiges des montagnes: -ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire -de ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux -climats, tient lieu de voile à la nature: le -mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux -yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Le cotonnier.</p> -</div> -<p>Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent -de leurs guirlandes, et cette chaîne mystérieuse -exprime les douceurs de la société, dont -les lois forment les liens.</p> - -<p>Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée -vers leur base; elle s'abrége encore, et va s'évanouir. -Alors éclatent de nouveau les chants d'adoration -et de réjouissance; et l'Inca, tombant -à genoux au pied de celle des colonnes où le -trône d'or de son père étincelle de mille feux: -«Source intarissable de tous les biens; ô soleil, -dit-il, ô mon père! il n'est pas au pouvoir de tes -enfants de te faire aucun don qui ne vienne de -toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile -à ton bonheur comme à ta gloire: tu n'as besoin, -pour ranimer ton incorruptible lumière, ni des -vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos -sacrifices. Les moissons abondantes que ta chaleur -mûrit, les fruits que tes rayons colorent, les troupeaux -à qui tu prépares les sucs des herbes et -des fleurs, ne sont des trésors que pour nous: -les répandre, c'est t'imiter: c'est le vieillard infirme, -la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en -ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un -autel, que nous devons en déposer l'hommage. -Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que -comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; -pour moi, c'est un engagement; pour les -malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable -des droits qu'ils ont à mes bienfaits.»</p> - -<p>Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au -soleil, qui lui donne de si bons rois; et le monarque, -précédé du pontife, des prêtres, et des -vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu -le sacrifice accoutumé.</p> - -<p>Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux -yeux du prince trois jeunes vierges nouvellement -choisies, que leurs parents venaient consacrer -au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait -aux regards des profanes: la nature, dans ces climats, -n'avait jamais rien formé de si beau. Les -trois Incas, leurs pères, les menaient par la main; -et leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de -la ceinture, signe et gage sacré de la chaste pudeur -dont leur sagesse avait pris soin.</p> - -<p>Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit -dans le temple; le grand-prêtre les suit, -et le temple est fermé. D'abord les trois vierges -s'inclinent devant l'image de leur époux, et au -même instant le grand-prêtre détache le voile -qui les couvre. Le voile tombe; et que d'attraits -il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut -ravi dans la cour du soleil son père; il crut voir -les femmes célestes, avec qui ce dieu bienfaisant -se délasse du soin d'éclairer l'univers.</p> - -<p>Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur -peinte sur le visage, et leur cœur, tout -plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment -d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun -regret; l'autre, et la plus belle des trois, quoique -avec la même candeur et la même innocence -qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse -dans ses yeux. Cora (c'était le nom de la jeune -Indienne), avant de prononcer le vœu qui la détachait -des mortels, saisit les mains de son père, -et les baisant avec ardeur, ne laissa échapper -d'abord qu'un timide et profond soupir; mais -bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère, -elle se jette dans ses bras, elle inonde son sein -de larmes, et s'écrie douloureusement: «Ah! -ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété -cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets -de leur fille, que l'attendrissement de ses -derniers adieux, et le combat d'un cœur qui se -détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même -n'attribua qu'à la force des nœuds du sang -et au pouvoir de la nature la douleur qu'elle ressentait. -«O le plus tendre et le meilleur des pères! -ô mère mille fois plus chère que la vie! il faut vous -quitter pour jamais!» Elle ne croyait pas sentir -d'autres regrets: le prêtre y fut trompé comme -elle; et il lui laissa consommer son téméraire et -cruel dévouement.</p> - -<p>Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois -jeunes vierges la loi qui attachait des peines si -terribles à l'infraction de leur vœu, les deux compagnes -de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque -sans émotion; elle seule, par un instinct qui -lui présageait son malheur, sentit son cœur saisi -d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se -couvrir d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche -pâlir, se faner, et s'éteindre; et ses lèvres tremblèrent -en prononçant le vœu que son cœur devait -abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses -parents, ni le pontife. On soutint sa faiblesse, -on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire -d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses -compagnes dans l'inviolable asyle des épouses du -soleil.</p> - -<p>Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres -des autels, commencèrent le sacrifice.</p> - -<p>Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus -ce culte féroce, qui arrosait de sang humain les -forêts de ces bords sauvages, lorsque une mère -déchirait elle-même les entrailles de ses enfants -sur l'autel du lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande -agréable au soleil, ce sont les prémices -des fruits, des moissons, et des animaux, que la -nature a destinés à servir d'aliments à l'homme. -Une faible partie de cette offrande est consumée -sur l'autel; le reste est réservé au festin solennel -que le soleil donne à son peuple.</p> - -<p>Sous un portique de feuillages dont le temple -est environné, le roi, les Incas, les caciques, se -distribuent parmi la foule, pour présider aux tables -où le peuple est assis. La première est celle -des veuves, des orphelins, et des vieillards; l'Inca -l'honore de sa présence, comme père des malheureux<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. -Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis -à sa droite. Ce jeune prince, dont la beauté annonce -une origine céleste, a rempli son troisième -lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve -du courage et de la vertu<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Son père, qui en -fait ses délices, s'applaudit de le voir croître et -s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même, -il espère laisser un sage sur le trône. Hélas! son -espérance est vaine; les pleurs de son vertueux -fils n'arroseront point son tombeau.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> L'un de ses titres était <i>Huaccha-cuyac</i>, ami des pauvres.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> C'était l'âge de seize ans.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.</h2> - - -<p>Au festin succèdent les jeux. C'est là que les -jeunes Incas, destinés à donner l'exemple du -courage et de la constance, s'exercent dans l'art -des combats.</p> - -<p>Ils commencent, au son des conques, par la -flèche et le javelot; et le vainqueur, dès qu'il -est proclamé, voit le héros qui lui a donné le -jour s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre -les bras, en lui disant: «Mon fils, tu me rappelles -ma jeunesse, et tu honores mes vieux -ans.»</p> - -<p>Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit -tout ce que l'habitude peut donner de ressort et -d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des combattants -agiles et robustes s'élancer, se saisir, se -presser tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler -d'efforts pour s'enlever ou pour s'abattre; -s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au -combat, se serrer de nouveau des nœuds de leurs -bras vigoureux; tour-à-tour immobiles, tour-à-tour -chancelants, tomber, se rouler, se débattre, -et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur -dont ils sont inondés.</p> - -<p>Le combat, long-temps incertain, fait flotter -l'ame de leurs parents entre la crainte et l'espérance. -La victoire enfin se déclare; mais les vieillards, -en décernant le prix du combat aux vainqueurs, -ne dédaignent pas de donner aux vaincus -quelques louanges consolantes: car ils savent que -la louange est, dans les ames généreuses, le germe -et l'aliment de l'émulation.</p> - -<p>Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire -avait fait plier les genoux, était le fils même du -roi et son successeur à l'empire, le sensible et -fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains; -il en verse des larmes de dépit et de honte. L'un -des vieillards s'en aperçoit, et lui dit, pour le -consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste; -il donne la force et l'adresse à ceux qui doivent -obéir, l'intelligence et la sagesse à celui qui doit -commander.» Le monarque entendit ces paroles. -«Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir -de se trouver plus faible et moins adroit que ses -rivaux. Le crois-tu fait pour languir sur le trône -et pour vieillir dans le repos?»</p> - -<p>Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'œil -de reproche sur le vieillard qui l'avait flatté, -et se précipita aux genoux de son père, qui, le -serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon -fils, la plus juste et la plus impérieuse des lois, -c'est l'exemple. Vous ne serez jamais servi avec -plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous -obéir, on n'aura qu'à vous imiter.»</p> - -<p>Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on -vit cette illustre jeunesse se disposer au combat -de la course. C'est leur épreuve la plus pénible. -La lice est de cinq mille pas. Le terme est un -voile de pourpre que le vainqueur doit enlever. -Dans l'intervalle de la barrière au terme, le -peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux -les combattants. Le signal est donné, ils partent -tous ensemble; et des deux côtés de la lice, on -voit les pères et les mères animer leurs enfants -du geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents -la douleur de le voir succomber dans sa -course; ils remplissent tous leur carrière, et -presque tous en même temps.</p> - -<p>Zoraï avait devancé le plus grand nombre de -ses rivaux. Un seul, le même qui l'avait vaincu -au combat de la lutte, avait sur lui quelque avantage, -et n'était qu'à cent pas du terme. «Non, -s'écria le prince, tu n'auras pas la gloire de me -vaincre une seconde fois.» Aussitôt, ranimant -ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le -prix.</p> - -<p>Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque -part à son triomphe. De ce nombre étaient les -vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche, -et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant -en main la lance où flotte suspendu le trophée -de sa victoire, et avec eux il se présente devant -le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les -proclament dignes du nom d'<i>Incas</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, de vrais -fils du soleil.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Auparavant on les appelait <i>Auqui</i>, <i>infans</i>, comme le -traduit Garcilasso.</p> -</div> -<p>Alors leurs mères et leurs sœurs viennent, d'un -air tendre et modeste, attacher à leurs pieds agiles, -au lieu de la tresse d'écorce<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> qui fait les sandales -du peuple, une natte de laine plus légère -et plus douce, dont elles ont fait le tissu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> D'un arbre appelé <i>Manguey</i>. Ce détail est pris de l'histoire.</p> -</div> -<p>Ils vont de là, conduits par les vieillards, se -prosterner devant le roi, qui, du haut de son -trône d'or, environné de sa famille, les reçoit -avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un -père. Son fils, en qualité de vainqueur dans le -plus pénible des jeux, tombe le premier à ses -pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour -lui ni préférence, ni faiblesse: mais la nature le -trahit; et en lui attachant le bandeau des Incas, -ses mains tremblent, son cœur s'émeut et s'attendrit; -il laisse échapper quelques larmes: le -front du jeune prince en est arrosé: il les sent, -il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux -paternels. Ces larmes d'amour et de joie -sont la seule distinction que l'héritier du trône -obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa -main la marque la plus glorieuse de noblesse et -de dignité: il leur perce l'oreille, et y suspend -un anneau d'or, faveur réservée à leur race, mais -que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, -et qui n'en a pas les vertus.</p> - -<p>Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux -nouveaux Incas: «Le plus sage des rois, leur -dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut aussi le -plus vigilant, le plus courageux des mortels. -Quand le Soleil, son père, l'envoya fonder cet -empire, il lui dit: «Prends-moi pour exemple: -je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands -ma lumière, et ce n'est pas pour moi; je remplis -ma vaste carrière, je la marque par mes bienfaits; -l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur -de l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu -peux l'être; mais songe à faire des heureux.» -Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il -plaira à votre père que vous soyez heureux sans -fatigue et sans trouble, il vous rappellera vers -lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course -laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, -non pas à vous, mais à ce monde où vous passez. -Le lâche s'endort sur la route; il faut que la -mort, par pitié, lui vienne abréger son travail. -L'homme courageux supporte le sien, et d'un pas -sûr et libre il arrive au terme où la mort, la mère -du repos, l'attend.»</p> - -<p>«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet -astre qui va finir son cours: que de biens, depuis -son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature! -Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un -bon roi.»</p> - -<p>A ces mots, il se lève, et marche, accompagné -de sa famille et de son peuple, pour aller avec -le pontife, sur le vestibule du temple, observer -l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir -les oracles.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.</h2> - - -<p>Le peuple et les Incas se tiennent rangés en -silence au-delà du parvis. Le roi seul monte les -degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre, -qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre -avenir<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait -de science divine. (<i>Garcil.</i>)</p> -</div> -<p>Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs; -et l'on eût pris dans ce moment l'horizon du couchant -pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du -sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de -Palmar<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> un nuage pareil à des vagues sanglantes; -présage épouvantable dans ce jour solennel. -Le grand-prêtre en frémit; cependant il -espère qu'avant le coucher du soleil ces vapeurs -vont se dissiper. Elles redoublent, elles s'entassent -comme les sommets des montagnes, et -en s'élevant, elles semblent défier le dieu qui -s'avance, de rompre la vaste barrière qu'elles opposent -à son cours. Il descend avec majesté, et, -des rayons qui l'environnent, perçant de tous -côtés ces flots de pourpre, il les entr'ouvre; mais -soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte -les vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé, -renaissant, il épuise les traits de sa défaillante -lumière, et lassé du combat, il reste enseveli -comme dans une mer de sang.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Promontoire sous l'équateur.</p> -</div> -<p>Un signe encore plus terrible se manifeste dans -le ciel: c'est un de ces astres que l'on croyait errants, -avant que l'œil perçant de l'astronomie eût -démêlé leur route dans l'immensité de l'espace. -Une comète, semblable à un dragon qui vomit -des feux, et dont la brûlante crinière se hérisse -autour de sa tête, paraît venir de l'orient et voler -après le soleil. Ce n'est dans le céleste azur qu'une -étincelle aux yeux du peuple; mais le grand-prêtre, -plus attentif, y croit distinguer tous les traits de -ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la -flamme; il lui voit secouer ses ailes embrasées; -il voit sa brûlante prunelle suivre, du haut des -cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de l'atteindre -et de le dévorer. Mais dissimulant la terreur -dont ce prodige le pénètre: «Prince, dit-il -au roi, suivez-moi dans le temple;» et là, recueilli -en lui-même, après avoir été quelque temps immobile -et en silence devant l'Inca, il lui parle en ces -mots:</p> - -<p>«Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir -était inévitable, ce dieu bienfaisant nous épargnerait -la douleur de le prévoir; et sans nous -affliger d'avance du pressentiment de nos maux, -il laisserait à l'esprit humain son aveuglement -salutaire, et au temps son obscurité. Puisqu'il -daigne nous éclairer, ce n'est pas inutilement; et -les malheurs qu'il nous annonce peuvent encore -se détourner. Ne vous effrayez point de ceux qui -vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire -les signes que je viens d'observer dans le ciel. -Ces signes ne s'accordent pas: l'un me dit que -c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante; -l'autre m'annonce un ennemi terrible, -qui fond sur nous de l'orient: mais l'un et l'autre -est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince, -armez-vous donc de constance. Être innocent et -courageux, ne pas mériter son malheur, et le -souffrir; voilà la tâche que la nature impose à -l'homme: le reste est au-dessus de nous.»</p> - -<p>Le prêtre consterné n'en dit pas davantage; et -le monarque, renfermant la tristesse au fond de -son cœur, sortit du temple, et se montra au -peuple avec un front calme et serein. «Notre -dieu, lui dit-il, sera toujours le même; il veille -au sort de son empire, et il protége ses enfants.»</p> - -<p>Alors on lui vint annoncer que des infortunés, -chassés de leur patrie, lui demandaient l'hospitalité. -«Qu'ils paraissent, répond l'Inca: jamais -les malheureux ne trouveront mon cœur inaccessible, -ni mon palais fermé pour eux.»</p> - -<p>Les étrangers s'avancent: c'est le triste débris -de la famille de Montezume, fuyant le joug des -Espagnols, et qui, de rivage en rivage, cherche un -refuge impénétrable aux poursuites de ses tyrans.</p> - -<p>Un jeune cacique se présente à la tête de ces -illustres fugitifs. A sa démarche, à sa noble assurance, -on reconnaît en lui, tout suppliant qu'il -est, l'habitude de commander. Un chagrin profond -et cruel paraît empreint sur son visage; mais -sa beauté, quoique ternie, est touchante dans sa -langueur: en intéressant, elle étonne; et l'altération -de ses traits annonce moins l'abattement, -que la souffrance d'une ame fière et indignée de -son malheur.</p> - -<p>L'Inca lui dit: «Jeune étranger, apprenez-moi -qui vous êtes, d'où vous venez, et quel -coup du sort vous fait chercher un asyle en ces -lieux.»</p> - -<p>«Inca, lui répond Orozimbo (c'était le nom -du mexicain), tu vois en nous les déplorables -restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi -florissant que le tien. Cet empire est détruit. Le -sort ne nous laissait que la fuite ou que l'esclavage; -nous avons préféré la fuite. Deux hivers nous -ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre -dans les forêts et parmi les bêtes féroces, nous -avons pris la résolution d'aller chercher des -hommes moins malheureux que nous, et moins -cruels que nos tyrans. Il y a trois mois qu'à la -merci des flots, nous parcourons, à travers mille -écueils, les détours d'un rivage immense. Les -maux que nous avons soufferts nous auraient accablés; -le bruit de tes vertus a soutenu notre espérance. -On te dit juste et bienfaisant; nous venons -éprouver si la renommée en impose. Après -toi, notre unique ressource, celle qui, dans le -malheur, ne manque jamais qu'à des lâches, c'est -le courage de mourir.»</p> - -<p>«Étrangers, reprit le monarque, vous n'aurez -pas en vain mis votre confiance en moi. Venez -dans mon palais vous reposer et réparer vos -forces. Je suis impatient d'entendre le récit de -votre infortune, mais je désire encore plus de -vous la faire oublier.»</p> - -<p>Le cacique et ses compagnons, conduits au -palais de l'Inca, y sont servis avec respect; mais -il défend qu'on étale à leurs yeux une vaine magnificence: -car l'ostentation de la prospérité est -une insulte pour les malheureux. Un bain pur, -des vêtements frais, une table abondante et -simple, des asyles pour le sommeil, où règne un -tranquille silence, sont les premiers secours de -l'hospitalité qu'exerce envers eux ce monarque.</p> - -<p>Le lendemain il les reçoit au milieu de sa famille, -vertueuse et paisible cour, les fait asseoir -autour de son trône, et parlant au jeune Orozimbo -avec tous les ménagements que l'on doit -aux infortunés, il l'invite à soulager son cœur du -poids accablant de ses peines, en lui racontant -ses malheurs.</p> - -<p>«Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain, -avec un triste et profond soupir; mais je -te dois l'effort d'en retracer la désolante image. -Écoute-moi, généreux prince, et puisse l'exemple -de ma patrie t'apprendre à garantir ces bords du -fléau qui l'a ravagée.» A ces mots, le silence -règne dans l'assemblée des Incas; et le cacique -reprend ainsi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.</h2> - - -<p>Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit -tous les ans. Il est à-présent sur vos têtes, il y -a trois lunes qu'il se levait de même sur le pays -où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait -pour roi Montezume, dont nous sommes les neveux. -Montezume avait des vertus, un cœur droit, -généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de -la prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. -Après avoir oublié qu'il était homme, il oublia -qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses amis; -sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux -mains d'un ennemi perfide, et causèrent tous ses -malheurs.</p> - -<p>Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de -fertiles provinces, étaient réunis sous ses lois. -Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa fortune, -ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait -ses ministres, en abusèrent en son nom; et de -ses provinces foulées, les unes, secouant le joug, -avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles -ou plus timides, gémissaient en silence, et, pour -se déclarer rebelles, attendaient qu'il fût malheureux; -lorsqu'on apprit que vers l'aurore, dans -une enceinte où le rivage se courbe et embrasse -la mer<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, une race d'hommes qu'on prenait -pour des dieux, étaient venus de l'orient sur des -châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; -que de ces forteresses flottantes sur les eaux, dès -qu'elles touchaient le rivage, on voyait s'élancer -des animaux terribles, qui portaient sur leurs -dos ces hommes immortels. Mille autres témoins -assuraient que le quadrupède et l'homme n'étaient -qu'un; que ses pas rapides devançaient les -vents; que ses regards lançaient la mort, et une -mort inévitable; que ses deux têtes, d'homme et -de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu -de ses regards avait épargné, et que la pointe -de nos flèches s'émoussait sur la dure écaille dont -tout son corps était couvert.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Le golfe du Mexique.</p> -</div> -<p>Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme -universel retentit jusqu'à Mexico (c'était -le siége de l'empire). Montezume en parut troublé; -mais la même faiblesse qui lui faisait tout -craindre, lui fit d'abord tout négliger.</p> - -<p>Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser -par de riches offrandes; il espéra les adoucir. -Il députa vers eux deux hommes honorés -parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans -les camps, l'autre dans les conseils. Douze caciques -(j'étais du nombre) accompagnaient cette -ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, -chargés de riches présents; vingt captifs, choisis -parmi ceux que l'on engraissait dans nos temples -pour être immolés à nos dieux, terminaient ce -nombreux cortége.</p> - -<p>Nous arrivons au camp des Espagnols (car -c'est ainsi que ces brigands se nomment); et -quel est notre étonnement, en voyant que cinq -cents hommes épouvantaient des nations! Oui, -je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient que cinq -cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions -d'hommes tremblaient.</p> - -<p>Nous parûmes devant leur chef… Ah! le perfide! -sous quel air majestueux et tranquille il sut -déguiser sa noirceur!</p> - -<p>Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle -ainsi: «Le monarque du Mexique, le puissant -Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de -toi qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. -Si tu es un dieu propice et bienfaisant, voilà des -parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant -et sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un -homme, voilà des fruits pour te nourrir, des vêtements -pour ton usage, et des plumes pour te -parer.»</p> - -<p>«Non, nous ne sommes point des dieux, nous -répondit Cortès (car tel était son nom); mais, -par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la -force, l'intelligence, et le courage, nous avons -sur les Indiens des avantages et des droits que -vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos -présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et -me servir, non pour être offerts en victimes; car -mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se nourrit -point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains -lui ont élevé; soyez témoins du culte que nous -allons lui rendre. Pour la première fois il descend -sur ces bords.»</p> - -<p>L'autel était simple et rustique; un feuillage, -en forme de temple, l'environnait de son ombre, -un vase d'or en faisait l'ornement; un pain léger, -d'une extrême blancheur, et quelques gouttes -d'une liqueur que nous prîmes d'abord pour du -sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit délicieux, -étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte -n'avait à nos yeux rien d'effrayant, rien de terrible; -te l'avouerai-je cependant? soit par la force -de l'exemple, soit par le charme des paroles que -proférait le sacrificateur, et par l'ascendant invincible -que leur Dieu prenait sur nos dieux, le -respect de ces étrangers, prosternés devant leur -autel, nous frappa, nous saisit de crainte.</p> - -<p>Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les -pavillons de Cortès. Il nous reçut avec cet air -d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui -commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, -le Dieu que j'adore, le seul que l'on doit adorer, -puisqu'il a créé l'univers, qu'il le gouverne, et -le soutient, vient de descendre sur ces bords; et -il commande à vos idoles de s'anéantir devant -lui. C'est lui qui nous envoie pour abolir leur -culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez -vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, -et cessez d'outrager le ciel par des offrandes -qu'il abhorre; ou voyez en nous ses vengeurs.»</p> - -<p>Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous -annonçait était le dieu de la nature entière, il -avait l'empire des cœurs comme celui des éléments; -qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt -connu et adoré dans ces contrées; qu'il était bien -sûr qu'à sa voix ce monde se prosternerait; que -c'était le supposer faible que de s'armer pour sa -défense; que celui dont la volonté seule était -toute-puissante, n'avait pas besoin de secours; -et que c'était en faire un homme et s'ériger soi-même -en dieu, que de s'établir son vengeur. Il -ajouta, que si ces étrangers, plus éclairés, plus -sages, et plus heureux que nous, venaient, par -la seule puissance de l'exemple et de la raison, -nous détromper et nous instruire, nous croirions -qu'en effet un dieu se servait de leur entremise; -mais que la menace et la violence étaient les armes -du mensonge, indignes de la vérité.</p> - -<p>Cortès étonné répliqua que les desseins de son -Dieu étaient impénétrables; qu'il n'en devait pas -compte aux hommes; qu'il commandait, et que -c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura -cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à -l'appui de la vérité. Il ne doutait pas, disait-il, -que Montezume et tous les sages de ses conseils -et de sa cour ne reconnussent aisément combien -monstrueux et barbare était le culte des idoles -qu'on arrosait de sang humain; mais le peuple, -endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé -dès l'enfance à trembler devant ses faux dieux, -avait besoin qu'on le forçât, par une heureuse -violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance -et de l'erreur.</p> - -<p>Alors on servit un festin. Cortès nous admit -à sa table. Il nous vit regarder avec inquiétude -les viandes qu'on nous présentait; car nous savions -qu'on avait égorgé un grand nombre de -nos amis. Il pénétra notre pensée; et nous lui en -fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est -en horreur parmi nous; et ni la faim la plus -cruelle, ni la plus dévorante soif, ne vaincraient -notre répugnance pour la chair et le sang humain…» -Quelle répugnance, grands dieux! -Ils ne dévorent pas les hommes; mais les en égorgent-ils -moins? Et qu'importe lequel des deux, -du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?</p> - -<p>Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle -de leurs exercices guerriers. Les cruels! on voit -bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel art profond -ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, -sur ces animaux redoutables que, d'une main, -ils savent gouverner, tandis que l'autre fait voler -autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme -l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux -que leur donnent sur nous la fougue, la -vîtesse, la force de ces animaux, fiers esclaves -de l'homme, et qui combattent sous lui.</p> - -<p>Mais cet avantage étonnant l'est moins que -celui de leurs armes: puisses-tu, grand roi, ne -jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du feu, et -d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, -les insensés! et auquel ils préfèrent l'or, inutile -à notre défense. Puisses-tu ne jamais entendre -cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant -nous. Le tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, -lorsqu'il roule sur les nuages. Inca, c'est -le génie de la destruction qui leur a fait ce don -fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, -ce fut l'intelligence et l'accord de leurs mouvements, -pour l'attaque et pour la défense. Cet art -de marcher sans se rompre, de se déployer à -propos, de se rallier au besoin, cet art, changé -en habitude, est ce qui les rend invincibles. Nous -défions la mort, nous la bravons comme eux; -nous ne savons pas la donner… A ces mots, -le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses -genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, -dit-il à l'Inca, une rage, hélas! impuissante. -Il est des maux contre lesquels jamais le -cœur ne s'endurcit.</p> - -<p>Avant de nous congédier, Cortès, en échange -de l'or, des perles, des tissus qu'on lui avait -offerts, nous fit quelques présents futiles, mais -que leur nouveauté nous rendit précieux.</p> - -<p>«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, -qu'au nom du Dieu qui m'a choisi pour renverser -vos idoles, et pour lui élever des temples -sur les débris de leurs autels; mais vous voyez -encore en moi le ministre d'un roi puissant, d'un -roi qui, vers les bords d'où le soleil se lève, règne -sur des États plus vastes, plus riches, et plus florissants -que l'empire de Montezume. Il veut bien -cependant l'avoir pour allié. Dites à Montezume -que je viens à sa cour pour lui offrir cette alliance, -et que Charles d'Autriche, monarque -d'Orient, ne doute pas qu'on ne lui rende, dans -la personne de son ministre, tout ce qu'on doit -à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»</p> - -<p>Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître -était si riche et si puissant, on s'étonnait qu'il -envoyât chercher si loin des alliés et des amis; -que Montezume serait sans doute honoré de cette -ambassade; mais qu'il fallait du moins attendre -son aveu, pour pénétrer dans ses États.</p> - -<p>«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le -voir, j'ai traversé les mers; que l'honneur de mon -roi exige qu'il m'entende; que, sans lui faire injure, -il ne peut refuser de me recevoir dans sa -cour; et que je serais trop indigne de ce titre -d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si je m'en -retournais chargé de ses mépris, sans en avoir -tiré vengeance.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.</h2> - - -<p>La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps -attendre. Il crut, par de nouveaux présents, -adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le -laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les -présents, et persista dans sa demande.</p> - -<p>Il avait su quelle était la haine des caciques -pour Montezume; il leur avait promis d'abaisser -son orgueil, d'assurer leur indépendance; et déja -reçu en ami dans le palais de Zampola<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, nous -le trouvâmes environné d'une foule de rois, tous -vassaux de l'empire, dont il avait formé sa cour.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Zampoala.</i></p> -</div> -<p>«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence -Montezume répond à l'amitié d'un roi -qui veut bien rechercher la sienne. Mais les -mœurs, les usages, les lois de son empire, ne lui -permettent rien de plus; et, à moins de vous déclarer -ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter -ce rivage.»</p> - -<p>Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses -alliés avec un air riant et fier, sembla vouloir -les rassurer; et puis, composant son visage: «Rendez-vous, -nous dit-il, demain au port où mes -vaisseaux m'attendent; vous y apprendrez ma -résolution.»</p> - -<p>A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur -peinte dans les yeux, vinrent lui parler en secret. -Il écoute, et soudain, avec emportement, il nous -ordonne de le suivre.</p> - -<p>Il marche au temple, où l'on menait de jeunes -captifs destinés à être immolés à nos dieux; car -c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au moment -qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. -«Arrêtez, dit-il, arrêtez, hommes stupides -et féroces. Vous offensez le ciel en croyant l'honorer.» -A ces mots, s'élançant lui-même entre -le prêtre et les victimes, il commande qu'on les -dégage, et qu'on les garde auprès de lui.</p> - -<p>Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, -criaient au sacrilége, et demandaient vengeance -pour leurs dieux outragés; un murmure -confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; -Cortès n'attend pas qu'il éclate. Accompagné -de quelques-uns des siens, il monte, et -force le cacique à monter les degrés du temple; -et là, saisissant d'une main ce prince interdit et -tremblant, et de l'autre levant sur lui son glaive -prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au peuple, -d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et -je vais commander à l'instant qu'on égorge tout -sans pitié.»</p> - -<p>Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, -sa menace, son étonnante résolution, glacent tous -les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment -ne pas craindre celui qui brave impunément les -dieux? A son courage, à sa fierté, il paraissait un -dieu lui-même. Il se fait amener les sacrificateurs, -qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh -bien, dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, -vous et leur temple? Qui les retient? -qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que -ne m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, -vos dieux sont impuissants; ils ne sont rien -que les fantômes du délire et de la frayeur. Des -dieux avides de carnage, et nourris de chair et -de sang! pouvez-vous bien y croire? Et si vous -y croyez, pouvez-vous adorer les plus méchants -des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, -pour le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses -que vous nous allez voir briser.»</p> - -<p>Il dit, et profitant de la terreur profonde dont -tout le peuple était frappé, il commande à sa -troupe de renverser nos dieux du haut de leurs -autels, et de les rouler hors du temple.</p> - -<p>A ce comble d'impiété, nous espérions tous -que le temple s'écroulerait sur les profanateurs. -Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés, -roulés dans la poussière, se laissèrent fouler -aux pieds.</p> - -<p>L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: -«Peuple, dit-il, voilà vos dieux. C'est à -ces simulacres vains que vous avez sacrifié des -millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et -frémissez.» Ensuite il fit venir les jeunes Indiens -arrachés de la main des prêtres. «Mes enfants, -leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; -rendez-la douce, tranquille, heureuse, à ceux dont -vous l'avez reçue; et gardez-en le sacrifice pour -le moment où votre prince, votre patrie, et vos -amis, vous le demanderont dans les combats.»</p> - -<p>«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la -parole, que j'ai quelque raison de vouloir pénétrer -jusqu'à la cour de Montezume. A demain. -Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent -qu'il persiste dans ses refus.»</p> - -<p>Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine -qui se fit dans tous les esprits, quand le -peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. Imagine-toi -des esclaves flétris, courbés dès leur -naissance sous les chaînes de leurs tyrans, et qui, -tout-à-coup délivrés de cette longue servitude, -respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel -fut le peuple de Zampola. D'abord un reste de -frayeur troublait et réprimait sa joie. Il semblait -craindre que la vengeance de ses dieux ne fût -qu'assoupie, et ne vînt à se réveiller. Mais, quand -il les vit mutilés et dispersés hors de leur temple, -il se livra à des transports qui firent bien voir -que son culte n'avait jamais été que celui de la -crainte, et qu'il détestait dans son cœur les -dieux que sa bouche implorait.</p> - -<p>«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans -l'homme, d'aimer, d'adorer autre chose qu'un -être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient, -que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, -dont je conçois une autre opinion que vous.» -Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent -un tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu -de paix, un dieu propice et débonnaire; c'est -un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu -est cruel<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, implacable, et mille fois plus altéré -de sang que tous les dieux qu'il a vaincus.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint -la peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: -«Voilà, dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du -Dieu que nous adorons, et persistent opiniâtrément dans -leur incrédulité: ils croient que le Dieu des chrétiens est le -plus méchant des dieux, parce que les chrétiens qui le servent -et qui l'adorent sont les plus méchants et les plus corrompus -de tous les hommes.» (<i>Découverte des Indes occidentales</i>, -page 180.)</p> -</div> -<p>Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé -plus d'un million de victimes; qu'en son -nom ils ont fait couler des flots de larmes et de -sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur -en demande encore. Mais laisse-moi poursuivre: -tu vas bientôt connaître et détester ces imposteurs.</p> - -<p>Le lendemain on nous mena au port, où était -la flotte de Cortès; et l'on nous dit de l'y attendre. -Mille pensées nous agitaient. Ce que nous avions -vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant -que prenait cet homme inconcevable sur -l'esprit des caciques et sur l'ame des peuples, -l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, -la chûte de nos dieux, le triomphe du sien, -tout nous plongeait dans des réflexions accablantes -sur l'avenir.</p> - -<p>Cependant du haut du rivage nous admirions -ces canots immenses, dont la structure était un -prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un -assemblage de bois solides, qu'on a courbés et -façonnés comme des joncs flexibles; leurs ailes -sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges -d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, -flottants dans les airs, se laissent enfler par les -vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit cette forteresse -mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité -du canot, lui sert à diriger son cours.</p> - -<p>Comme nous étions occupés de cette effrayante -industrie, Cortès arrive, accompagné des siens. -A l'instant ses soldats se jettent sur les barques. -Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse -joie est tout-à-coup suivie de la plus profonde -douleur. Nous voyons dépouiller ces vastes édifices: -bois, métaux, voiles et cordages, on enlève -tout; et Cortès, donnant l'exemple à sa -troupe, s'élance, la flamme à la main, embrase -l'un de ses canots, et les fait tous réduire en -cendre.</p> - -<p>Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe -et les consume, Cortès, avec une tranquillité insultante, -nous regarde, et nous parle ainsi: «Tant -que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, -Montezume aurait pu douter si je persisterais -dans ma résolution: Mexicains, dites-lui -ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me -recevoir en ami, ou en ennemi.» Ce fut avec -cette arrogance qu'il nous renvoya consternés.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.</h2> - - -<p>Montezume attendait notre retour avec impatience. -Il assembla ses ministres et ses prêtres -pour nous entendre. La présence des prêtres nous -fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le -Dieu de Cortès avait couvert nos dieux; tout le -reste fut exposé dans un récit fidèle et simple, -et quelques figures tracées nous aidèrent à faire -entendre ce qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque -nous écoutait avec cet étonnement stupide, -qui semble interdire à l'ame la pensée et -la volonté. «Ces étrangers, dit-il, ont sur nous, -je l'avoue, un ascendant qui m'épouvante. Tout -ce que vous m'en racontez, me semble tenir du -prodige; et j'y vois quelque chose au-dessus de -l'humain.»</p> - -<p>«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux -que nous, lui dit Pilpatoé; mais toutes -leurs lumières ne les rendent pas immortels. La -fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous -les besoins, tous les maux de la vie sont faits -pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule -avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme -celle d'un Indien: c'est ce que je voulais savoir; -le reste est de peu d'importance.»</p> - -<p>Montezume, à qui ce discours devait inspirer -du courage, n'en parut point touché. Il regardait -les prêtres, et il semblait chercher à lire dans -leurs yeux.</p> - -<p>Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: -«Seigneur, dit-il à Montezume, ne vous étonnez -pas de la faiblesse de nos dieux et de la décadence -où tombe leur empire. Nous avons évoqué -le puissant dieu du mal, le formidable Telcalépulca. -Il nous est apparu sur le faîte du -temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu -des nuages que sillonnait la foudre. Sa tête énorme -touchait au ciel; ses bras, qui s'étendaient du -midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la -terre; sa bouche était remplie du venin de la -peste, qu'elle menaçait d'exhaler; dans ses yeux -sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la -famine et de la rage; il tenait d'une main les trois -dards de la guerre, de l'autre il secouait les chaînes -de la captivité. Sa voix, pareille au bruit des -vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces -mots: On me dédaigne; on ne fait plus couler -sur mes autels que le sang de quelques victimes, -que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le -temps où vingt mille captifs étaient égorgés dans -mon temple? Ses voûtes ne retentissaient que de -gémissements et de cris douloureux, qui remplissaient -mon cœur de joie; mes autels nageaient -dans le sang; mon parvis regorgeait d'offrandes. -Montezume a-t-il oublié que je suis Telcalépulca, -et que tous les fléaux du ciel sont les ministres -de ma colère? Qu'il laisse tous les autres -dieux languir, tomber de défaillance; leur indulgence -les expose au mépris; en le souffrant, ils -l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence -de négliger le dieu du mal.»</p> - -<p>Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne -à l'instant que, parmi les captifs, on en -choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que -dans son temple tout abonde pour les engraisser -à la hâte; et qu'il en soit fait incessamment un -sacrifice solennel.</p> - -<p>A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! -dans un jour, mille victimes!» Que veux-tu? -lui dit le cacique. Tant de calamités ont affligé -la terre, que l'homme, faible et malheureux, a -regardé le dieu du mal comme le plus puissant -des dieux; et pour le désarmer, il croit devoir -lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte -enfin qui lui ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers -lui sacrifient comme nous. Et à quelle autre -divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là -le secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, -sans doute, qu'ils gagnent la faveur de ce dieu -altéré de larmes et de sang.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, notre faible monarque -croyait avoir pourvu à tout, en ordonnant ce -sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur -de nos voisins<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, et secondé par les vaincus, il -parut avec une armée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Le peuple de Tlascala.</p> -</div> -<p>Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus -son découragement. Il voulut essayer encore avec -les Espagnols la force des bienfaits; il leur offrit -de partager avec eux ses trésors immenses, et -de faire pour eux les frais d'une nouvelle flotte, -s'ils voulaient s'éloigner. Misérable ressource! -C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur -orgueil, et irriter encore leur insatiable avarice. -Aussi Cortès, plus obstiné et plus arrogant que -jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir -par des présents qu'il méprisait; que l'or -n'effaçait point les taches que faisait l'injure; et -que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que -dans le sang.</p> - -<p>Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, -la malheureuse Mexico, s'élevait au milieu d'un -lac, comme sortant du sein des eaux; on y arrivait -par des digues, qu'on pouvait couper aisément; -celle par où venait Cortès traversait la -ville où régnait mon père, et pour disputer ce -passage, mon père ne demandait que l'aveu de -Montezume; il ne put l'obtenir: il fallut recevoir -ces étrangers comme nos maîtres, nous humilier -devant eux… O combien je frémis! combien je -détestai l'ordre absolu qui nous forçait à cet abaissement! -Quel vice, dans un roi, qu'un excès de -faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant -de ses ennemis, s'efforçant de cacher sa honte -sous sa vaine magnificence; il les reçoit avec -toutes les marques de la joie et de l'amitié, les -comble de présents, les invite à loger dans le -palais du roi son père<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>; et inaccessible pour -nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, -le plus dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, -gagne sa confiance, et l'attire (adresse incroyable!) -dans ce palais changé en forteresse, qu'ils occupaient -lui et les siens.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le palais d'Axayaca.</p> -</div> -<p>Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de -la perfidie, de l'insolence et de l'outrage. Au milieu -de sa ville, au milieu de son peuple, et dans -le palais de son père, Montezume lui-même est -retenu captif, en ôtage, par ces brigands. Ils -font plus, et pour achever d'abattre et d'avilir -son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou -plutôt comme un criminel. Montezume, que son -orgueil et son courage avaient abandonné, tendit -les mains, et sans se plaindre reçut ces liens -flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir -lorsqu'on daigna l'en délivrer.</p> - -<p>Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher -à son peuple, à sa cour, à ses ministres même. -Il dit qu'il venait d'expier, par une peine volontaire, -la mort de quelques-uns des soldats de -Cortès<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, tués dans les champs de Zampola; il -permit que, devant ses yeux, on fît brûler vifs -ceux des siens qui avaient puni leur insolence. -Je vis ce brave Colpoca, qui, dans l'émeute de -ces brigands, en avait tué deux de sa main, et -qui s'était montré à nous, de la droite portant -la tête d'un Castillan<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, et de la gauche la flèche -encore sanglante dont il l'avait percé; je le vis, -ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait -fait baisser la paupière, cet homme tel, que si -le Mexique en avait eu vingt comme lui, le -Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les -flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce -jeune homme qui pleure en m'écoutant, c'est son -frère: il allait se brûler avec lui; je le retins, et -je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! -tu veux mourir; et tu n'es pas vengé!»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux -qu'on avait laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour -des mutins contre les troupes de l'empire.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Ce Castillan s'appelait Arguello.</p> -</div> -<p>Montezume dévora tout, les affronts et les violences; -il se loua de la bonté, de la noblesse de -Cortès; il feignit d'être heureux et libre au milieu -de ses gardes qui le faisaient trembler, et -qu'il appelait ses amis. Le malheureux invitait son -peuple à venir leur donner des fêtes, et sa cour -à les honorer. Le bien de son empire, le maintien -de la paix, l'avantage de cette alliance, qui -déguisait sa servitude, les avis secrets de ses -dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. -Il voulut même paraître libre à ceux dont -il était l'esclave. Il prévenait leur volonté, pour -se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus -dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A -l'avarice de ses maîtres il prodiguait des monceaux -d'or. Il offrit de rendre à leur prince un -hommage que leur orgueil eût à peine exigé de -lui. Il croyait donner à cet acte de faiblesse et -de dépendance l'apparence de la justice et de la -magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même, -pourvu qu'on ne vît pas qu'il y était -forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient -tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec -une noble constance; tout le reste, l'honneur, la -liberté, les biens de son peuple et de sa couronne, -tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs.</p> - -<p>Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents, -adoucis par ses complaisances, rassasiés de notre -honte et de leur gloire, ils consentiraient à nous -délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel sembla -vouloir les y contraindre; car on apprit que -de nouveaux brigands, partis des mêmes régions, -venaient leur ravir leur conquête; et Cortès, -obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser -dans nos murs qu'un très-petit nombre des siens. -Mais tel était l'étonnement, l'abattement de Montezume, -que ce petit nombre suffit pour le retenir -parmi eux. On le pressa de consentir à sa -délivrance; il en fut offensé. Il dit qu'il n'était -point captif; que sa conduite était volontaire et -plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait -assez coûté pour s'attacher de tels amis, et qu'il -ne voulait pas s'exposer au reproche de leur -avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il, -qu'après s'être assurés de la nouvelle flotte, -ils vont s'éloigner de ces bords.»</p> - -<p>Montezume était si frappé de cette illusion, -que toute la scélératesse du crime dont tu vas -frémir, put à peine le détromper. On célébrait -l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces -solennités, de rendre hommage aux dieux par -des danses publiques. La fleur de la jeune noblesse -s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, -sur la foi de la paix, voulut que ces brigands -qu'il appelait ses hôtes, fussent présents -à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais -ils étaient armés; et nous étions sans armes -comme sans défiance. Qu'on s'imagine voir des -lynx, des léopards errants autour d'un pâturage -où bondit un faible troupeau de chevreuils ou -de daims paisibles. La soif du sang qui les dévore, -s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: -ils approchent sans bruit, dissimulant -leur rage; mais leurs regards avides la décèlent; -et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent -sur le troupeau, dont ils font un carnage horrible. -Tels on voyait les Castillans, témoins de -nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer -avec des yeux où l'avarice étincelait comme -une fièvre ardente. L'or, les perles, les diamants -dont nous étions parés, viles richesses qu'ils adorent, -allumèrent en eux cette ardeur furieuse -pour laquelle rien n'est sacré. Éperdus, forcenés, -se donnant l'un à l'autre le signal<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> du meurtre -et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant -sur les Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur, -l'épouvante et la fuite ne dérobent pas à leurs -coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les -voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de -leur butin, aussi peu sensibles aux plaintes des -mourants, que le sont les bêtes féroces au cri -des animaux tremblants qu'elles déchirent, et -dont elles boivent le sang.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Ce signal était le nom de saint Jacques.</p> -</div> -<p>Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou -nous délivrer de ces traîtres. Montezume eut beau -colorer la noirceur de leur attentat, on ne l'écouta -plus: l'emportement du peuple et sa fureur -étaient au comble. Il vint au palais de mon -père le supplier de prendre sa défense, et de -l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur, -la prudence, la fermeté, avaient pu sauver -ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en être -le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte -font place à l'ordre et au conseil. A la tête du -peuple, il force l'ennemi à se retirer dans l'enceinte -du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à -ne plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors -on nous annonce le retour de Cortès.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.</h2> - - -<p>Cet heureux brigand, délivré d'un rival<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> qui -venait lui disputer sa proie, avait tiré de nouvelles -forces du parti opposé au sien<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Plus -fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence -profond l'étonne à son entrée dans nos murs. Il -pénètre avec défiance jusqu'aux portes de son -palais, et s'y enferme avec ses compagnons.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Narvaëz.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée -comme le plus beau trait de sa vie. (<i>Voyez</i> Antonio de -Solis.)</p> -</div> -<p>Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs -cris de joie. «Demain, dit-il, demain, si le ciel -nous seconde, nous changerons ces cris en des -cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, -tout le peuple fut sous les armes, et mon père -ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible. -S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés -de lances et d'épées, ce péril ne serait pas -digne d'être rappelé; mais peins-toi un mur de -feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans -cesse, à travers des tourbillons de fumée et de -flamme, une grêle homicide et d'horribles tonnerres, -dont tous les coups étaient marqués par -un vide affreux dans nos rangs. Ce vide était -rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs -amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient -sur des monceaux de morts: c'était le courage -effréné de la haine, de la vengeance et du désespoir -réunis. On travaillait obstinément à briser -les murs et les portes; on se faisait, avec des -lances, des échelons pour s'élever; les Indiens -blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs -compagnons, pour atteindre au haut des murailles: -le trouble, l'effroi, l'épouvante, régnaient -au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, -si le soleil, en nous dérobant sa lumière, n'eût -pas terminé le combat.</p> - -<p>La nuit, des flèches enflammées embrasèrent -les toits de ce palais funeste; l'horreur de l'incendie -en écarta le sommeil; et tandis qu'au milieu -des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous -prîmes un peu de repos. Mais l'aurore du jour -suivant nous vit les armes à la main.</p> - -<p>L'ennemi sort; la ville entière devient un champ -de bataille. Notre sang l'inonda; mais nous vîmes -aussi, et avec des transports de joie, couler celui -des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. -L'ennemi rentra dans ses murs.</p> - -<p>Il fallut donner quelques jours aux devoirs -de la sépulture; et l'ennemi les employa à construire -des tours mouvantes, pour combattre à -l'abri d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du -haut des toits. Cependant mon père appliquait -tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre -qui nous perdait; à donner à nos mouvements -plus d'accord et d'intelligence; à établir -ses postes, disposer ses attaques, ménager pas -à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à -l'ennemi. La ville, bâtie au milieu d'un lac, était -coupée de canaux, dont les ponts, faciles à -rompre, pouvaient laisser après nous de larges -fossés à franchir. C'est sur-tout de cet avantage -qu'il voulait qu'on sût profiter.</p> - -<p>«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de -cette ardeur aveugle qui vous ôte la liberté d'agir -ensemble et de concert. La foule est toujours -faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui -charge en tumulte, le nombre nuit à la valeur. -Observez dans vos mouvements l'ordre que je -vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: -elle coûtera cher; mais ce n'est pas ici le moment -de nous ménager. Il serait indigne de nous -de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend -sous nos toits, dans les bras de nos enfants -et de nos femmes. Mais la liberté, la vengeance, -la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre -roi, vous ne les trouverez qu'avec moi, au milieu -de vos ennemis terrassés.»</p> - -<p>Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces -tours pleines d'hommes armés, que traînaient de -fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante -lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, -tombant du haut des toits, les eurent bientôt -fracassées. On combattit à découvert, sans trouble -et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais -tranquille. A travers l'incendie de nos palais, où -l'ennemi portait la flamme, la fureur marchait -en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque -tranchée était un poste, attaqué, défendu avec -acharnement. L'avantage des armes, de ces armes -terribles qui sont l'image de la foudre, était le -seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, -ou quelle valeur peut compenser cet avantage? -Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un combat -si long et si sanglant. L'ennemi nous céda -la place, mais plutôt lassé que vaincu.</p> - -<p>Mon père, en nous montrant parmi les morts -quarante de ces furieux<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, nous faisait espérer -d'exterminer le reste. «Encore deux combats -comme celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est -délivré.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, -avaient été blessés dans ce combat.</p> -</div> -<p>Le peuple regardait d'un œil avide les Castillans -étendus à ses pieds. «Ils ne sont pas immortels,» -disait-il en comptant leurs blessures. -Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un -de ces coups.</p> - -<p>Encouragé par ce spectacle, on attendit avec -impatience l'assaut remis au lendemain. Il fut -tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir. -On approchait des murs; on allait bientôt les -franchir, et gagner la première enceinte; Cortès -alors désespéré força Montezume à paraître, pour -nous ordonner de cesser. Montezume se montre, -et du haut des murailles, il fait signe de l'écouter. -Sa présence suspend l'assaut. Le peuple, saisi de -respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque -éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir -tenté sa délivrance; mais il leur dit qu'il -était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, -ils consentent, dit-il, à se retirer dès demain, -pourvu qu'à l'instant même l'on mette bas les -armes, et que, pour signe de la paix, on cesse -toute hostilité. Je le veux, je vous le commande. -Obéissez à votre roi.»</p> - -<p>La multitude, à cette voix, était incertaine et -flottante. Mon père la détermina.</p> - -<p>«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, -sors de ta prison, et viens régner sur nous. Jusques-là -nous n'écoutons point un monarque opprimé, -qu'on force à se trahir lui-même. Non, -peuple, ce n'est pas votre roi qui vous parle; -c'est un captif que l'on menace, et qui subit la -loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; -son cœur implore la vengeance. Vengez-le donc, -sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.»</p> - -<p>A ces mots, l'assaut recommence. On crie au -roi de s'éloigner. L'ennemi l'arrête, et l'expose -à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, -veut détourner l'attaque… Il n'est plus temps. -Une pierre fatale a frappé Montezume. Il chancelle, -et tombe expirant dans les bras de ses ennemis. -En le voyant tomber, le peuple jette un -cri de douleur, s'épouvante, et s'enfuit, comme -chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie -son corps pâle et défiguré. Une multitude -éplorée accourt, s'empresse, l'environne, et détestant -la main qui l'a frappé, remplit l'air de -ses hurlements, et baigne son roi de ses larmes.</p> - -<p>Les caciques s'assemblent, et mon père est élu -pour succéder à Montezume. Alors un nouveau -plan d'attaque et de défense achève de déconcerter -et d'effrayer nos ennemis.</p> - -<p>Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les -lenteurs d'un siége. Dans une enceinte inaccessible -au feu des Espagnols, il les fit entourer de -tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. -Cortès s'en épouvante, et il médite sa retraite. C'était -le moment décisif. Il lui fallait, pour s'échapper, -repasser sur l'une des digues dont le lac -était traversé; et mon père, ayant bien prévu -que Cortès choisirait les ombres de la nuit pour -favoriser son passage, fit rompre les ponts de la -digue, la borda d'une multitude de canots remplis -d'Indiens, habiles à tirer de l'arc et de la -fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut -lui-même charger la colonne des ennemis. Tout -fut exécuté, mais avec trop d'ardeur. Des canots, -on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence -coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents -des soldats de Cortès et mille de ses alliés tombèrent -sous nos coups; un pont volant sauva le -reste; et quand le jour vint éclairer le carnage -de la nuit, on trouva ceux des Castillans dont -la mort nous avait vengés, on les trouva chargés -de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont -le poids les avait accablés. Ainsi l'or une fois -fut utile à notre défense.</p> - -<p>Dans ce combat, où le lac du Mexique avait -été rougi de sang, mon père avait reçu deux -blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela, -et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un -mauvais règne. Ces brigands reviendront plus forts -secondés de ces mêmes peuples que Montezume -a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la -ruine de ma patrie, moins malheureux de ne pas -lui survivre, et d'avoir fait, jusqu'au dernier soupir, -ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la -comme moi, défends-la même sans espérance; et -sois le dernier à combattre sur ses débris.» A -ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et -de ses lèvres éteintes m'ayant donné le baiser -paternel, il expira.</p> - -<p>Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement -le héros mexicain, que sa voix en fut étouffée; -et les Incas, les yeux attachés sur un fils si vertueux -et si sensible, attendirent en silence que -son cœur se fût soulagé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.</h2> - - -<p>Pour succéder à mon vertueux père, reprit -Orozimbo, le choix des caciques tomba sur le -jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus -vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien -digne de ce choix; mais le sort trahit son courage.</p> - -<p>Cortès revint au bord du lac avec des forces -redoutables. A mille Castillans<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> sa fortune avait -joint plus de cent mille auxiliaires: telle était l'ardeur -de nos peuples à voler au-devant du joug.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours.</p> -</div> -<p>L'épouvante se répandit dans toutes les villes -voisines. Les unes se rangèrent du côté de Cortès, -et prirent les armes pour lui; d'autres se trouvèrent -désertes; et leurs habitants éperdus, ou -se sauvèrent dans nos murs, ou s'enfuirent vers -les montagnes.</p> - -<p>Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes -lancer une flotte<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> semblable à celle qui sur -nos bords avait apporté ces brigands. La multitude -de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir -de toute part; brisés, engloutis par le choc -de ces barques énormes, ils faisaient périr avec -eux les Mexicains dont ils étaient chargés.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Composée de treize brigantins.</p> -</div> -<p>Le génie et l'activité de notre jeune roi firent -des efforts inouis pour suppléer à l'avantage que les -barques des ennemis avaient sur nos frêles canots. -Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore -plus à la défense de nos digues. Dans les travaux, -dans les dangers, par-tout et sans cesse présent, -il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage -enflammait tous les cœurs. Les obstacles -qu'il opposa aux approches des Castillans, lassèrent -enfin leur constance. Effrayés des périls -et des fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent -la paix. Tout le peuple la demandait; le -roi y consentait lui-même; la famine qui nous -pressait, y disposait tous les esprits; les prêtres, -au nom de leurs dieux, furent les seuls qui s'y -opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; -ils flattèrent imprudemment l'audace de -Guatimozin. Une ombre de péril les avait d'abord -consternés, une apparence de succès les rendit -aussi arrogants qu'il avaient été lâches.</p> - -<p>Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix. -Crédulité fatale! un dieu plus fort que tous nos -dieux démentit leur vaine promesse. Il fit descendre -des montagnes les peuples les plus indomptés<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>; -il changea leur féroce orgueil en un zèle -ardent et docile; et Cortès n'eut pas plutôt vu -grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il -résolut de nous livrer l'assaut<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Les Otomies.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce -n'est donc pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit -tant de fois, qu'il prit la ville de Mexico.</p> -</div> -<p>Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré -les efforts d'un courage déterminé. L'ennemi -ayant pénétré dans nos murs, s'y établit parmi -des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que -faisaient devant lui ses foudroyantes armes; et, -par trois routes opposées, parvint enfin jusqu'au -centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient -l'épouvante et la mort… A ces mots, il -s'interrompit par un frémissement de rage. «O -souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux semblaient -indignés de voir encore la lumière.</p> - -<p>L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux -prince, tu vas juger toi-même si ma douleur -est juste. Je combattais près de mon roi, -j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce -palais assiégé j'avais abandonné ma sœur, une -sœur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher -que la lumière du jour. Pour sa garde et pour -sa défense, j'avais laissé, à la tête de quelques -Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami de mon -cœur, celui de tous les hommes que j'ai le plus -aimé, à qui ma sœur était promise. Ce digne ami -se défendait avec tout le courage de l'amour et -du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun -d'eux semblait, comme lui, protéger les jours -d'une amante. Aucune de leurs flèches ne partait -en vain; le vestibule du palais était inondé de -sang, la mort en défendait l'approche. Mais des -palais voisins, que l'ennemi avait embrasés, l'incendie -atteint celui-ci. Les assiégés y sont enveloppés -d'un noir tourbillon de fumée; la flamme -perce à travers ce nuage; elle s'attache aux lambris -de cèdre, et s'y répand à flots pressés.</p> - -<p>Le péril de ma sœur occupe seul mon ami: il -la cherche au milieu de l'embrasement; et dans -ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous -côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des -cris perçants, sa chère Amazili. Il la trouve éperdue, -courant échevelée, et le cherchant pour l'embrasser, -avant de périr dans les feux. «O chère -moitié de mon ame! lui dit-il en la saisissant et -en la serrant dans ses bras, il faut mourir, ou -être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.—Il -faut mourir, lui répondit ma sœur.» Aussitôt -il tire une flèche de son carquois, pour se percer -le cœur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! commence -par moi: je me défie de ma main, et je veux -mourir de la tienne.»</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /> -<div class="legende">O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la saisissant -et en la serrant dans ses bras, il faut mourir…</div> -</div> -<p>A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant -sa bouche de celle de son amant, pour y -laisser son dernier soupir, elle lui découvre son -sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût -pas manqué de courage! Mon ami tremblant la -regarde, et rencontre des yeux dont la langueur -eût désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, -et relève le bras sur elle; son bras tremblant retombe -sans frapper. Trois fois son amante l'implore, -et trois fois sa main se refuse à percer ce -cœur dont il est adoré. Ce combat lui donna le -temps de changer de résolution. «Non, non, dit-il, -je ne puis achever.—Et ne vois-tu pas, lui -dit-elle, les flammes qui nous environnent, et -devant nous l'esclavage et la honte, si nous ne -savons pas mourir?—Je vois aussi, lui répond-il, -la liberté, la gloire, si nous pouvons nous -échapper.» Alors appelant ses soldats: «Amis, -leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un -passage.» Il fait environner ma sœur, commande -que les portes du palais soient ouvertes, et s'élance -à travers la foule des ennemis épouvantés.</p> - -<p>Celui qui m'a peint ce combat en frémissait -lui-même. Un énorme rocher, qui se détache et -roule du haut des monts au sein des mers, chasse -les vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit -un abyme à travers les flots courroucés: tel, en -sortant du palais de mon père, se présenta le -formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait -écartés, en retombant sur lui, allaient l'accabler -sous le nombre. Il les repousse encore; une lourde -massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les -lances et les glaives, et, comme un tourbillon -rapide, renverse tout ce qu'elle atteint. Au milieu -d'un rempart de morts, mon ami, couvert de blessures, -et le corps sillonné de ruisseaux de sang, -se défend et combat jusqu'à l'épuisement du peu -de forces qui lui restent. Enfin ses bras laissent -tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, -il succombe… Il respirait encore. Il fut -pris vivant; et ma sœur suivit le sort de mon ami. -Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur -de lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. -Peut-être, ô ciel! dans ce moment, il gémit sous -les coups d'un maître inflexible. Ma sœur peut-être… -Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; -elle rallume en vain toute ma rage, et fait -le tourment de mon cœur.</p> - -<p>L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et -dévorer ses larmes, le pressait d'interrompre ce -récit désolant. Non, dit le cacique, achevons: -puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois -avoir la force d'en soutenir l'image.</p> - -<p>Tous nos postes forcés livraient la ville en proie -à nos vainqueurs. Le roi n'avait plus pour asyle -que son palais, où sa noblesse lui offrait de s'ensevelir. -Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les -montagnes les Indiens que la frayeur et la fuite -avaient dispersés, il voulut s'échapper lui-même, -pour revenir assiéger à son tour et accabler nos -ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa -fuite, nos canots occupaient la flotte de Cortès -par un combat désespéré. Monarque infortuné! -tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: -il fut pris… C'est encore ici que mon courage -m'abandonne. Alors un délire stupide se saisissant -d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa -bouche entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient -l'épouvante et l'horreur. Sa voix s'ouvre -enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le -plus magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, -des charbons ardents!… C'est sur ce lit -qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie -à ce récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le -cacique, attends; tu vas mieux les connaître. -Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des -os, Cortès, d'un œil tranquille, observait les progrès -de la douleur, et il disait au roi: «Si tu es -las de souffrir, déclare où tu as caché tes trésors.»</p> - -<p>Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât -honteux de céder à la violence, le héros du Mexique -honora sa patrie par sa constance dans les -tourments. Il attache un œil indigné sur le tyran; -et il lui dit: «Homme féroce et sanguinaire, connais-tu -pour moi de supplice égal à celui de te -voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni -aucun mot qui implorât une humiliante pitié.</p> - -<p>Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce -prince. Cet ami, plus faible, avait peine à résister -à la douleur; et prêt à succomber, il tournait -vers son maître des regards plaintifs et touchants. -«Et moi, lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de -roses?» Ces paroles étouffèrent le soupir au fond -de son cœur<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut -encore deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition -d'un Indien, qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols.</p> -</div> -<p>Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que -tu viens d'entendre. Tu n'as vu ces brigands que -dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il faut -les voir au sein de la paix, au milieu des peuples -qu'ils ont désarmés, dont les uns vont au-devant -d'eux avec une joie ingénue, et les autres -d'un air timide et suppliant; qui leur présentent -de plein gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui -s'empressent à les servir, à les loger dans leurs -cabanes; qui supportent pour eux les travaux les -plus rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, -sous le faix dont ils les accablent, sous les coups -dont ils les meurtrissent; qui se laissent flétrir, -avec un fer brûlant, des marques de la servitude: -c'est là que s'est montrée la cruauté des Castillans. -Tout ce que tu peux concevoir des excès -de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche -pas encore des maux que ces hommes dénaturés -font souffrir aux plus doux des hommes.</p> - -<p>Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur -roi, par le saccagement de leur ville et de leurs -campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les vainqueurs: -ils opposaient la douceur des agneaux -à la férocité des tigres: leurs caresses, leurs -larmes, l'abandon volontaire du peu de bien qu'ils -possédaient, une obéissance muette, une aveugle -soumission, le dernier et le plus pénible de tous -les sacrifices que l'homme puisse faire à l'homme, -celui de sa liberté, rien n'adoucit ces cœurs farouches. -Si leurs esclaves surchargés, dans une -longue et pénible route, osent gémir sous le fardeau, -un châtiment soudain leur impose silence; -et s'ils succombent sous l'excès du travail et de -la misère, un bras impitoyable achève de leur -arracher le dernier soupir. «Cruels! disent ces -innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie -n'est employée qu'à vous servir, pourquoi nous -l'arracher? Épargnez du moins nos enfants et nos -femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes. -<i>De l'or, de l'or</i>, c'est leur cri de rage; on ne -peut les en assouvir. Un peuple en vain se hâte -d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce métal -funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux, -les mains au ciel, les yeux en pleurs, il -proteste qu'il n'en a plus, on l'enchaîne, on le -livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à découvrir -ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice -a inventé des tortures inconcevables et des -supplices inouis. Ingénieuse à compliquer et à -prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille -formes horribles, que la mort ne connaissait pas.</p> - -<p>Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité, -c'est sa froideur tranquille. La nature est muette -dans ces cœurs endurcis. Autour des bûchers où -la flamme dévore une famille entière, au milieu -d'un hameau dont les toits embrasés fondent sur -les femmes enceintes, sur les faibles vieillards, -sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds -où un feu lent consume de faibles innocents, -déchirés avant de mourir; on les voit, ces -hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs, -se réjouir et insulter aux victimes de leur furie.</p> - -<p>Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant -de maux, sans mourir de douleur, ajouta le cacique -en versant des ruisseaux de larmes, et d'une -voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient: -si nous supportons nos malheurs, si nous -vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie, -c'est pour lui chercher des vengeurs.</p> - -<p>«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca -en l'embrassant. Je sens vos maux, je les partage. -Si je ne puis les réparer, j'espère au moins les -adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, -et que ma cour soit votre asyle. Hélas! si -j'en crois des présages qui commencent à s'avérer, -le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience -et de votre courage.—Ah! s'écrient les -caciques, la vie est l'unique bien que le destin -nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et -tu peux en être prodigue; sans toi, le désespoir -en eût déja tranché le cours.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.</h2> - - -<p>Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient -encore dans ces régions fortunées, sous -les lois des fils du soleil, la tyrannie des Castillans -s'étendait comme un incendie: la ruine et -la solitude en marquaient par-tout les progrès.</p> - -<p>Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi -commençait à l'être. En vain ce pieux solitaire, -cet ami courageux et tendre des malheureux Indiens, -Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir -le cri de la nature jusqu'au fond de l'ame des -rois<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>; une pitié stérile, une volonté faible de -remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. -On fit des lois: ces lois, sans force, ne purent -de si loin réprimer la licence; la cupidité secoua -le frein qu'on voulait lui donner; et sous des -rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, -l'Indien fut toujours esclave, l'Espagnol toujours -oppresseur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Ferdinand et Charles-Quint.</p> -</div> -<p>Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, -pleurait au bord de l'Ozama<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, dans une -retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, -avait fait bâtir la ville de Saint-Domingue.</p> -</div> -<p>Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain -des tyrans. Ce barbare était Davila. Sa -cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des montagnes -qui joignent les deux Amériques. A travers -les rochers, les forêts, et les précipices, ses -soldats, ses chiens dévorants furent lancés contre -les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que -la peine de les poursuivre, et celle de les égorger. -Ainsi fut ouvert le passage de l'océan du -nord à la mer Pacifique.</p> - -<p>Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition -des conquêtes y voit un champ vaste à -courir. Balboa<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, digne précurseur du sanguinaire -Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions -du midi; et des flots de sang indien ont -inondé les bords où il a tenté de descendre. Après -lui, de nouveaux brigands ont risqué de plus -longues courses; mais la constance ou la fortune -leur a manqué dans ces travaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du -Sud en 1513. Ce fut à lui qu'un Indien répondit <i>Béru</i>, <i>Pelu</i>, -je m'appelle <i>Béru</i>, et j'habite le bord de <i>la rivière</i>: de là le -nom de <i>Pérou</i>. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit -trancher la tête.</p> -</div> -<p>Il fallait que, pour la ruine de cette partie du -Nouveau-Monde, la nature eût formé un homme -d'une résolution, d'une intrépidité à l'épreuve de -tous les maux; un homme endurci au travail, à -la misère, à la souffrance; qui sût manquer de -tout et se passer de tout, s'animer contre les périls, -se roidir contre les obstacles, s'affermir encore -sous les coups de la plus dure adversité. -Cet homme étonnant fut Pizarre; et cette force -d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa -seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple -et grand, noble et populaire, sévère quand il le -fallait, indulgent lorsqu'il pouvait l'être, et modérant, -par la douceur d'un commerce libre et -facile, la rigueur de la discipline et le poids de -l'autorité, prodigue de sa propre vie, attachant -un grand prix à celle d'un soldat; libéral, généreux, -sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité -qui déshonorait ses pareils: l'ambition de -s'illustrer, la gloire d'avoir entrepris et fait une -immense conquête, étaient plus dignes de son -cœur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux -d'or dans des flots de sang; cet or ne l'éblouit -jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre et -frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa -mort. Tel fut l'homme que la fortune avait tiré -de l'état le plus vil<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, pour en faire le conquérant -du plus riche empire du monde.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> La première condition de Pizarre avait été la même -que celle de Sixte-Quint.</p> -</div> -<p>Connu, par sa bravoure, du vice-roi de -l'isthme<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, il en obtint le droit d'aller chercher, -par delà l'équateur, des régions nouvelles -et de nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux -qui restaient de la flotte de Balboa, lui suffit pour -son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et -le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, -à cette île fameuse par la conquête de -Colomb, et dont on avait fait depuis le siége de -la tyrannie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Dom Pèdre Arias Davila.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Saint-Domingue.</p> -</div> -<p>Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande -à s'aller joindre à lui. Leur chef, Alonzo -de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, -mais d'un courage trop bouillant et d'un naturel -trop sensible, avait gagné, par sa candeur, l'estime -et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut, -avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.</p> - -<p>«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des -Castillans n'est donc pas encore assouvie; et vous -allez chercher pour eux de nouveaux bords à ravager!—Le -ciel m'est témoin, répondit Alonzo, -que c'est la gloire qui me conduit.—La gloire! -ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les assassins? -en est-il à tomber sur un troupeau timide -d'hommes nus, faibles, désarmés, à les égorger -sans péril, avec une cruauté lâche? Votre -gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la -colombe. Non, mon ami, je vous le dis, la honte -et la douleur dans l'ame, rien ne peut effacer -l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent -leur Dieu, leur prince, leur patrie; et leur -avarice insensée se trompe, en croyant s'assouvir. -Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur conquête, -l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait -opulente; mais, par l'abus honteux qu'ils font de -la victoire, ils auront épuisé l'Espagne et ruiné -l'Inde sans fruit.</p> - -<p>«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment -de les éclairer. Je ne connais Pizarre que par sa -renommée; mais on me l'a peint généreux. Il est -digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre -bouche la voix de l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous -pas à le suivre dans sa conquête? -Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront -respectable et cher à mes compagnons comme à -moi.»</p> - -<p>Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; -il sent réveiller dans son cœur son activité bienfaisante; -et l'espoir d'être utile aux hommes ranime -son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, -le découragent de nouveau. «Molina, -dit-il au jeune homme, vous connaissez mon -cœur. Je ne verrai jamais patiemment faire du -mal aux Indiens; je parlerais pour eux sans ménagement -et sans crainte; et vous-même peut-être, -exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, -vous vous plaindriez de mon zèle.—Venez, -lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien que votre -présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux -que vous épargnerez au monde? Et quel reproche -ne vous feriez-vous pas de n'avoir eu qu'à vous -montrer, pour sauver des millions d'hommes, et -de ne l'avoir pas voulu?—C'en est assez, lui dit -Las-Casas. Je ne vous laisserai pas croire que j'aie -renoncé par faiblesse à l'espérance d'être utile à -ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que -Pizarre daigne m'entendre!»</p> - -<p>Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui -les a reçus, aborde au rivage de l'isthme. On y débarque -à l'embouchure du fleuve des Lézards<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>; -et pour le remonter, on s'élance sur des canots. -Chacun de ces canots, formé du creux d'un cèdre, -porte vingt rameurs Indiens, qu'un farouche Espagnol -commande. Mais ces rameurs, animés par -les cris d'une jeunesse impatiente, redoublent en -vain leurs efforts; le fleuve leur oppose tant de -rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont -contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. -Celui qui les commande, semble leur faire un -crime de la violence des eaux. Leur corps, ruisselant -de sueur, est meurtri de verges sanglantes. -Hors d'haleine et presque aux abois, ils souffrent -leurs maux sans se plaindre; seulement des larmes -muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec -les gouttes de sueur qu'on voit distiller de leur -sein; et quelquefois ils lèvent sur celui qui les -frappe un regard douloureux et tendre, qui semble -implorer sa pitié.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Aujourd'hui <i>la Chagre</i>, qui, des montagnes de l'isthme, -descend dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par -heure.</p> -</div> -<p>Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve -le tourment d'un père qui voit déchirer ses enfants. -«Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter -ces malheureux, qui se consument en -efforts pour votre service. Voulez-vous les voir -expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils -sont enfants du même Dieu que vous.» Alors -s'adressant au plus jeune et au plus faible des -rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, -je vais ramer à votre place.»</p> - -<p>Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, -s'empressèrent tous à l'envi de soulager les Indiens. -Ceux-ci tendaient les mains à l'homme -bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient -de bénédictions, et lui donnaient ce tendre -nom de père qu'il avait si bien mérité!</p> - -<p>Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui -dit tout bas, avec un mouvement de joie: «Eh -bien, mon père, vous repentez-vous à-présent -de nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un -œil où la tendre compassion et la tristesse étaient -peintes, et ne lui répondit que par un profond -soupir.</p> - -<p>Il est un village, connu sous le nom de Crucès, -où le fleuve cesse d'être navigable. Ce fut là qu'obligé -de quitter les canots, on suivit, à travers -les bois, une longue et pénible route. Mais toute -pénible qu'elle est, la fatigue en est adoucie, -quand, du haut des coteaux, le regard se promène -sur des vallons que la nature se plaît à parer -de ses mains; où la variété des arbres et des fruits, -la multitude des oiseaux peints des couleurs les -plus brillantes, forment un coup-d'œil enchanteur. -Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce -qui respire est heureux; l'homme opprimé, souffrant -et misérable, y gémit seul sous le joug de -l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires -qui le cachent à son tyran.</p> - -<p>De montagne en montagne, on s'élève, on parvient -jusqu'au sommet qui les domine, et d'où la -vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, -sur l'immense abyme des eaux. De là se découvrent -à-la-fois<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, d'un côté l'océan du nord, de -l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le -lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, -leur dit Molina, saluons cette mer, cette terre -inconnue, où nous allons porter la gloire de nos -armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour -avoir seulement reconnu ces pays immenses, quelle -sera la renommée de ceux qui les auront soumis<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>?»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine -à celui de Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit -de l'isthme on ne découvre à-la-fois les deux mers.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise -de Pizarre en 1524.</p> -</div> -<p>Il descend la montagne, et bientôt, approchant -des murs où Davila commande, il lui fait annoncer -cent jeunes Castillans qui viennent s'offrir à -Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et -les dangers.</p> - -<p>Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans -la douleur. Il venait de perdre son fils unique à -la poursuite des sauvages. «Soyez les bien-venus, -dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la -désolation d'un père, dont ces féroces Indiens -ont dévoré le fils. Oui, les cruels l'ont dévoré, -ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang -peut-il jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, -massacrez cette race impie et funeste. S'il en -échappe un seul, je ne me croirai point vengé.»</p> - -<p>Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux -compagnons que lui amenait la fortune. Il les reçut -sur son vaisseau, avec cet air plein de franchise -et d'affabilité qui lui gagnait les cœurs; et -après les éloges qu'il devait à leur zèle, il leur -présenta ses amis. «Voilà, dit-il, le généreux -Almagre et le pieux Fernand de Luques<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, qui -consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette -entreprise; Almagre, assez connu par sa valeur, -et Fernand par les dignités qu'il remplit dans le -sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé -ministre des autels: c'est lui qui sera parmi nous -l'interprète du ciel, l'organe de la foi, l'apôtre -de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier -est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: -c'est à ses mains que l'étendard de la Castille est -confié, et c'est lui qui nous conduira dans le -chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un -savant pilote, à qui cette mer est connue, et qui -le premier a tenté d'en parcourir les écueils, sous -l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec -éloge Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, -Oristan, Salamon, et tous ceux qui l'accompagnaient.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel -de Fernand de Luques. (<i>Découverte et conquête du Pérou</i>, -l. 1.)</p> -</div> -<p>Alonzo lui nomme à son tour les Castillans -qu'il lui amène, tels que le jeune et beau Mendoce, -l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux -Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, -et le magnanime Moscose, et Moralès, qui le premier -devait périr en abordant. Infortuné jeune -homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un -immortel! Pizarre en connaît un grand nombre, -ou par leur renommée, ou par celle de leurs -aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible -à l'honneur de les commander. Ses regards -s'attachent enfin sur l'humble et pieux solitaire -qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, -demande-t-il, un messager de la foi, que son -zèle engage à nous suivre?»</p> - -<p>Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de -la religion et de l'humanité, que l'Espagne avait -honoré du nom de <i>Protecteur de l'Inde</i>, Pizarre -est saisi de respect, et se prosternant devant lui, -croit adorer la vertu même. «Est-ce vous, lui -dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous qui -venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage -pour moi de la faveur du ciel, et du succès -de mon entreprise!»</p> - -<p>«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le -solitaire, le seul témoignage assuré de la faveur -du ciel est dans le cœur de l'homme juste. Méritez-la -par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, -des succès dont le ciel s'irrite. La gloire -d'être humain, sensible, et bienfaisant, sera pure, -et d'autant plus belle, que vous aurez peu de -rivaux.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.</h2> - - -<p>Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait -un vent favorable. On fit des vœux pour l'obtenir. -Le plus auguste de nos mystères fut célébré -sur la poupe par ce même Fernand de Luques, -intéressé avec Almagre dans les risques de l'entreprise, -et comme lui associé dans le partage -du butin… O superstition! Ce prêtre sacrilége, -pour rendre les autels garants de ses vils intérêts, -suspend le divin sacrifice, au moment de le consommer; -et tenant dans ses mains la victime pure -et céleste, il se tourne vers l'assistance. Sur son -front chauve et sillonné de rides, l'austérité paraît -empreinte; il soulève un sourcil épais, dont -son œil morne est ombragé; et d'une voix semblable -à celle qui, du creux des autels, prononçait les -oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre, venez, -dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre -et sainte alliance.» Alors rompant l'hostie -en trois<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, il s'en réserve une partie, et en donnant -une à chacun de ses associés interdits et -tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille -des Indiens.» Tel fut leur serment mutuel, -tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en fut -épouvanté.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Ce trait-là est historique. <i lang="es" xml:lang="es">Pigliarono l'hostia consacrata -del santissimo sacramento, giorando di non romper mai la -fede.</i> (<span class="sc">Benzoni</span>, l. 3.)</p> -</div> -<p>Le même jour on tint conseil; et là on entendit -Pizarre exposer son plan, ses moyens, ses mesures -et ses ressources. Fernand de Luques, -chargé du soin de pourvoir aux besoins de la -flotte, devait rester à Panama, tandis qu'Almagre -voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux -bords où l'on allait descendre, et y mènerait les -secours: rien n'avait été négligé; et la prudence -de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles, semblait -les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime -qu'elle reçut dans le conseil.</p> - -<p>Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les -Indiens vassaux des Castillans, ou plutôt leurs -esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne put -renfermer sa douleur. Il demande à parler; on -lui prête silence; et, la tristesse dans les yeux: -«J'entends, dit-il, qu'on se propose de distribuer -les Indiens comme de vils troupeaux. On -l'a fait dans les îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes -solitudes. Des millions d'infortunés ont -péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et -ferez-vous périr de même les peuples de ces -bords?»</p> - -<p>Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. -«Il n'en est qu'un moyen, continua le -solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir -de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais -sujets libres. Le même roi, la même loi, et, comme -je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais -d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame -au nom de la nature, à la face du ciel.»</p> - -<p>«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, -vos vœux et les miens sont d'accord. Faire adorer -mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces -peuples un tribut modéré, établir entre eux et -l'Espagne un commerce utile pour eux, autant -qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me propose. -Fasse le ciel que, sans user de contrainte -et de violence, je puisse l'obtenir!—Je vous en -suis garant, reprit vivement Las-Casas. Mais, -Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont -dociles, s'ils souscrivent à des lois justes, s'ils ne -demandent qu'à s'instruire, ils seront libres -comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur -repos, seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, -la pudeur, la timide et faible innocence, -auront en vous un défenseur, un vengeur.—Je -vous le promets.—Que vous ne souffrirez jamais -qu'on les arrache à leur patrie, qu'on les condamne -à des travaux, qu'on exige d'eux, par la -crainte, la menace, et les châtiments, au-delà du -tribut imposé par vous-même.—Telle est ma résolution.—Eh -bien, jurez-le donc au Dieu que -vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.»</p> - -<p>A ce discours, un bruit confus se répandit dans -l'assemblée; et Fernand de Luques prenant la -parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu -de ménager des barbares qui le blasphèment, -qui brûlent devant les idoles un encens qui n'est -dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils -osent défendre leurs temples, et s'ils refusent -d'adorer le Dieu que nous leur annonçons. L'Amérique -nous appartient au même titre que Canaan -appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils -avaient sur l'idolâtre Amalécite<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, nous l'avons -sur des infidèles, plus aveuglés, plus abrutis dans -leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on -leur impose un trop rigoureux esclavage; mais -eux-mêmes, sont-ils plus doux, plus humains -envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, -ils leur déchirent les entrailles; ils se partagent, -par lambeaux, leurs membres encore palpitants; -ils les dévorent, les barbares; ils en sont les vivants -tombeaux. Et c'est pour cette race impie -qu'on parle avec tant de chaleur! Si les châtiments -les effraient, qu'ils cessent de nous dérober -cet or stérile dans leurs mains, et qui nous -a déja coûté tant de périls et de fatigues. Quoi! -n'avez-vous franchi les mers, n'avez-vous bravé -les tempêtes, et cherché ce malheureux monde -à travers tant d'écueils, que pour abandonner -l'unique fruit de vos travaux, vous en retourner -les mains vides, et ne rapporter en Espagne que -la honte et la pauvreté? L'or est un don de la -nature; inutile à ces peuples, il nous est nécessaire: -c'est donc à nous qu'il appartient; et leur -malice, opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait -seule assez coupables pour justifier nos rigueurs. -Quant à leur esclavage, il est la pénitence -des crimes dont les a souillés un culte -impie et sanguinaire. Ce ne sont pas les creux -des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on -doit redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres -que celles de ces noirs cachots; et pourvu -qu'ils y meurent résignés et contrits, ils béniront -un jour les mains qui les auront chargés de -chaînes.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla -et par bien d'autres fanatiques.</p> -</div> -<p>Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, -qui, d'un œil immobile d'horreur, le regardait -et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu -de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, -ont-elles proféré ce que je viens d'entendre? -Est-ce du haut du bois arrosé de son -sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa -bouche expirante implorait la grâce de ses ennemis; -est-ce du haut de cette croix qu'il vous a -dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez -d'exterminer un peuple qui ne vous a fait aucun -mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous -dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux -Hébreux, et ce peuple aux Amalécites! Laissez, -laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop -abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé -aux saintes lois de la nature, il a parlé, il a donné -un décret formel, authentique, dans toute la solennité -que sa volonté doit avoir, pour forcer -l'homme à lui obéir plutôt qu'à la voix de son -cœur; et ce décret n'a pu s'étendre au-delà des -termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre -accompli, la loi qu'il avait suspendue, a repris -son cours éternel. Dieu parlait aux Israélites; -mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en -donc à la loi qu'il a donnée à tous les hommes: -<i>Aimez-moi, aimez vos semblables</i>: voilà sa loi, -Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, -et vos bûchers?</p> - -<p>«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre -eux des cruautés bien condamnables; mais, fussent-ils -plus inhumains, est-ce à vous de les -imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des -dieux sanguinaires. Si, au lieu du tigre, ils voyaient -sur leurs autels l'agneau sans tache, ils seraient -doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire -qu'élevé dès l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, -l'exemple de ses pères, les lois de son -pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous -le même joug? Plaignez donc, sans les condamner, -ces esclaves de l'habitude, ces victimes du préjugé. -Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les -mêmes, et quel mal avaient fait les peuples de -l'Espagnole et de Cuba? Rien de plus doux, de -plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. -Toute leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient -pas même des flèches pour blesser les oiseaux -de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est -là que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans -remords, massacrer les enfants, égorger les vieillards, -se saisir des femmes enceintes, leur déchirer -les flancs, en arracher le fruit… O religion -sainte, voilà donc tes ministres! O Dieu de la -nature, voilà donc tes vengeurs! Enfermer un -peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y -faire périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, -pour accumuler vos richesses, et pour engendrer -sur la terre tous les vices, enfants du luxe, de -l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence -que vous imposez à ces peuples! Écartez -ce masque hypocrite, qui vous gêne sans nous -tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, -c'est l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre -bouche, outrage ici l'humanité, et veut rendre -le ciel complice des fureurs qu'elle inspire, et -des maux qu'elle fait.»</p> - -<p>Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait -cessé de frémir et de rouler sur l'assemblée des -yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre -le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible -d'un sage conciliateur. Cet homme, le plus -noir, le plus dissimulé que l'Espagne eût produit, -pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans -son cœur tous les vices; mais il les couvait sourdement; -et le masque de l'hypocrisie, qu'il ne -quittait jamais, en imposait à tous les yeux.</p> - -<p>«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les -intérêts de Dieu même: car l'homme n'est rien -devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses -ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; -vous ne le désavouerez pas. Comment donc celui -qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il être -aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent -chrétiens; la charité nous lie. Mais jusques-là -Dieu les exclut du nombre de ses enfants. C'est -à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, -et de conquérants pour la foi, que ce monde -nous appartient. Le souverain pontife en a fait -le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui -de qui tout dépend<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Mais quelles que soient -les richesses que profanent les Indiens, quelque -abus même qu'ils en fassent, le droit d'en dépouiller -les temples et les autels de leurs idoles, -pour en faire un plus digne usage, n'est pas ce -qui doit nous toucher. Oublions ces fragiles biens; -ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, -ou de laisser périr celles de tous ces malheureux. -Voulez-vous les abandonner, ou les -retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne -plaise que je veuille que l'on préfère les moyens -les plus violents. Dans les îles peut-être on a été -trop loin; on n'a pas assez modéré la première -ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux -de captiver les Indiens, qu'un esclavage salutaire, -comme vous je demande qu'on daigne l'essayer. -Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits -rebelles une heureuse nécessité de subir le joug -de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que -d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? -C'est ce que je ne puis penser. Attendons -que les circonstances nous éclairent et nous décident, -sans renoncer au droit divin de commander -et de contraindre, mais avec la ferme -assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, -ce que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille -à des héros chrétiens.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Les termes de la bulle: <i lang="la" xml:lang="la">De nostrâ merâ liberalitate, -et ex certâ scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine… -Autoritate omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ… -donamus, concedimus et assignamus.</i></p> -</div> -<p>L'assemblée était satisfaite du parti modéré -que proposait Valverde. Mais Las-Casas ne vit -en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De -toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au -monde est celle qui fait voir à l'homme, dans -ceux qui n'ont pas sa croyance, autant d'ennemis -de son Dieu: car elle étouffe dans les cœurs tout -sentiment d'humanité; et Valverde a raison: comment -peut-on aimer l'éternel objet des vengeances -et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris -qu'on a conçu pour les sauvages, et souvent -cette joie atroce qu'on ressent à les opprimer. -Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant -que l'homme respire, puisse le haïr un moment. -Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage de ses -mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour -être heureux. Toujours le même, il veut encore -ce qu'il voulut en les créant; et, infini dans sa -puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens -qui nous sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.</p> - -<p>«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: -la charité, l'égalité, le droit naturel et sacré de -la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec la nature, -la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne -présente aux yeux du chrétien que des frères et -des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage est le -seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous -le joug de la foi!… Juste ciel! l'esclavage, la -honte et le scandale de la religion, est le seul -moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, -qui la rend odieuse, et qui la détruirait, -si l'enfer pouvait la détruire. Il fut cruel chez tous -les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le savez, -vous avez vu le fils arraché à son père, la -femme à son époux, la mère à ses enfants; vous -avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des troupeaux -d'hommes enchaînés, y croupir entassés, -consumés par la faim; vous avez vu ceux qui sortaient -de cet exécrable tombeau, pâles, abattus -de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les -plus accablants. Et c'est là, dit-on, le moyen de -gagner les esprits! En a-t-on tenté d'autre? a-t-on -daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire? -veut-on même qu'ils soient instruits? On -veut qu'ils vivent et qu'ils meurent comme des -animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu -vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser -par la douceur, l'attirer par la confiance, -et la vaincre par les bienfaits. C'est l'exemple qui -prouve; et le plus digne apôtre de la religion, -c'est la vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez -écoutés. Je connais bien ce Nouveau-Monde! -Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau -de la foi dans ces régions désolées, où l'on a -commis tant de maux. Demandez-leur quel doux -empire a sur l'ame des Indiens la raison, l'équité, -la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur -s'il fut jamais de peuple moins jaloux -de ses opinions, plus empressé d'ouvrir les -yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais -au moment qu'on leur prêchait un Dieu clément -et débonnaire, ils voyaient arriver des ravisseurs -perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom -de ce même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, -leur faisaient souffrir mille outrages. Pouvaient-ils -ne pas accuser de fourberie et d'imposture -ceux qui leur annonçaient la douceur de -sa loi? Ce que je dis là, je l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est -pas devant moi qu'il faut calomnier ces peuples.</p> - -<p>«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans -leurs erreurs, est-ce pour vous une raison de les -réduire au rang des bêtes? On espère adoucir -pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a -promis cent fois; a-t-on pu s'y résoudre? J'ai vu -Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès s'indigner; -j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je -leur faisais la peinture. Ils y ont voulu remédier; -et, avec toute leur puissance, ils l'ont voulu en -vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi -de sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut -l'en détacher. Non, mes amis, point de milieu: il -faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le nom -de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit -de faire des esclaves. Cet avilissement honteux, -où le plus fort tient le plus faible, est outrageant -pour la nature, révoltant pour l'humanité, -mais abominable sur-tout aux yeux de la religion. -<i>Mon frère, tu es mon esclave</i>, est une absurdité -dans la bouche d'un homme, un parjure -et un blasphème dans la bouche d'un chrétien.</p> - -<p>«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? -<i>Conquérants pour la foi!</i> La foi ne nous -demande que des cœurs librement soumis. Qu'a-t-elle -de commun avec notre avarice, nos rapines, -nos brigandages? Le Dieu que nous servons est-il -affamé d'or? <i>Un pontife a partagé l'Inde!</i> Mais -l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le -droit qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier -ce monde à qui prendrait soin de l'instruire, mais -non pas le livrer en proie à qui voudrait le ravager. -Le titre de sa concession est fait pour un -peuple d'apôtres, non pour un peuple de brigands.</p> - -<p>«L'Inde n'est donc à vous que par droit de -conquête; et le droit de conquête, tyrannique -en lui-même, ne peut être légitimé que par le -bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, -la bonté, qui le justifient; et l'usage de -la victoire va vous donner la renommée, ou d'un -brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos -bienfaits. Ah! croyez-moi, n'attendez pas le moment -de l'ivresse et de l'emportement, pour -mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour -vous, consacré à des résolutions saintes. Tous ces -guerriers, disposés comme vous à écouter la voix -de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils -sont jeunes, sensibles, et la corruption ne les a -point gagnés encore: j'en ai fait l'épreuve récente; -je crois même les voir touchés des malheurs -que je vous ai peints. Je vous conjure, au -nom de la religion, au nom de la patrie et de -l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner -les peuples soumis, de respecter leurs biens, -leur liberté, leur vie. C'est un lien sacré dont vous -aurez besoin peut-être, pour vous épargner de -grands crimes; c'est du moins un gage de paix, -qu'au nom des Indiens, leur ami, dirai-je leur -père, vous demande à genoux, et les larmes aux -yeux.» A ces mots il se prosterna.</p> - -<p>«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte -déshonorant. Tant de précaution marque pour -nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son -devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas -besoin qu'on le gêne par les entraves du serment.»</p> - -<p>«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement -Las-Casas, le serment le plus redoutable -vient d'être exigé par vous-même; et pour le -salut de ces peuples, le serment vous paraît inutile -et injurieux!»</p> - -<p>Fernand se sentit confondu, et n'en devint -que plus atroce. Il se répandit en injures contre -le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir son roi, -sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les -noms odieux de délateur, de partisan du crime -et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme violent -et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment -qu'il le perdait. Il commença par l'appaiser, -et puis, s'adressant à Las-Casas, lui dit d'un air -respectueux, que son zèle méritait bien la gloire -qu'il lui avait acquise; que ses conseils et ses -maximes lui seraient à jamais présents; qu'il les -suivrait autant qu'il lui serait possible; mais qu'il -croyait que sa parole était un gage suffisant.</p> - -<p>Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. -«Vous voyez, dit-il, mon ami, qu'ici mon zèle -est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette épreuve -m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois -connaître assez Pizarre: il serait juste et modéré, -si chacun consentait à l'être: mais il veut -réussir; et son ambition fera céder aux circonstances -sa droiture et son équité. Je ne vous propose -point de renoncer à le suivre; ce serait affaiblir -le nombre et le parti des gens de bien. -Mais moi, dont la présence est déja importune, -et serait bientôt odieuse, je n'ai plus désormais -qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez -tourner cette conquête en brigandage, prenez -conseil de votre cœur, il vous conduira toujours -bien.»</p> - -<p>Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était -passé, fut sur-tout indigné de voir qu'on se délivrait -de Las-Casas; et lui-même il l'aurait suivi, -si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. -«Mon ami, lui dit-il, je reste, je vous obéis à -mon tour: mais j'observerai la conduite et les -intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il -tient ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur -d'être avec des brigands, soyez bien assuré -que je n'y serai pas long-temps.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.</h2> - - -<p>Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des -Lézards. Il monte une barque indienne, et la rapidité -du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre -et seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait -de leurs caresses naïves, il tâchait de les consoler.</p> - -<p>L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous -aimes et tu nous plains. Nous savons tout ce que -tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu -porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils -savent que nous t'avons vu: Capana, le chef de -nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te -posséder un moment. Viens le voir. Le sentier -qui mène à sa retraite est rude, étroit, entrecoupé -de torrents et de précipices; mais, sur des -tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»</p> - -<p>A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent -des yeux de Las-Casas; et tant de courses -d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux -qu'il avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.</p> - -<p>«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens -libres encore! Ah! du moins sont-ils bien -cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas -les découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les -sauvages; nous seuls en connaissons la route; et -le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous -taire et mourir.</p> - -<p>Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot -dans une anse du fleuve; et à travers d'épais -buissons on s'enfonce dans ces déserts.</p> - -<p>Comme ils passaient un défilé entre deux hautes -montagnes, un cri fit retentir les bois. Les Indiens -pâlirent, leurs cheveux se dressèrent. C'était -le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles -et en silence, ils écoutèrent; le même cri se -fait entendre de plus près. Alors, jugeant que le -péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils -se rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. -«Laisse-nous t'entourer, lui disent-ils, et -ne crains rien, ne crains rien; il n'en prendra -qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal -féroce, pour franchir le vallon, ne fait que trois -élans, et, saisissant un Indien, l'emporte dans -les bois, sans ralentir sa course<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Le pieux solitaire -lève les mains au ciel, en poussant un cri -lamentable, et tombe oppressé de douleur. Bientôt, -reprenant ses esprits, et se retrouvant au -milieu de ses Indiens qui le rappellent à la vie: -«Ah! mes amis, qu'ai-je vu? leur dit-il.—Allons, -mon père, prends courage, lui répondent -ces malheureux; ce n'est rien.—Ce n'est rien, -grand Dieu!—Non, ce n'est rien que les tigres, -en comparaison des Espagnols. O race impie et -féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: -vous réduisez les Indiens à ne pas se plaindre -des tigres!»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> On lit dans l'<i>Histoire générale des Voyageurs</i>, que -dans la province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, -qu'il n'est pas rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, -saisir un homme, et l'emporter dans leur gueule aussi -facilement qu'un chat emporte une souris.</p> -</div> -<p>Enfin, de rochers en abymes, ils approchent -de la vallée. Elle était entourée d'un cercle de -montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui, de -tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une -masse énorme et profonde, sans laisser soupçonner -le vide que leur enceinte renfermait.</p> - -<p>A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on -gravit, on franchit enfin les montagnes. Tout-à-coup, -aux yeux de Las-Casas, se découvre un -riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre -de la plaine s'élevait un hameau, et au milieu du -hameau la cabane du cacique. Barthélemi, à cette -vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre -peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le -ciel que ton asyle soit à jamais impénétrable!»</p> - -<p>A l'approche des Indiens, leurs compagnons -accourent, impatients d'apprendre ce qu'ils leur -viennent annoncer. «Nous vous amenons notre -père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est -lui, c'est Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut -exprimer l'allégresse de ce peuple reconnaissant. -Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de -le porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique -a déja su l'arrivée de Las-Casas.</p> - -<p>Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les -bras: «Viens, lui dit-il, mon père, viens consoler -tes enfants de tous les maux qu'on leur a -faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas -jouissait du bonheur le plus doux que puisse -goûter sur la terre un cœur vertueux et sensible. -«O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, -si vous m'aimez si tendrement, moi qui -ne vous ai fait aucun bien; quel n'eût pas été -votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire -à vous donner des arts utiles, de sages lois, de -bonnes mœurs, et un culte agréable au Dieu de -l'univers!—Ah! mon père, dit le cacique, nous -aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les -regrets inutiles. Le seul homme, entre ces barbares, -qui ait été juste et bienfaisant, nous le -possédons. Je ne veux t'occuper que de notre -joie.»</p> - -<p>Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise -de Barthélemi, en y voyant sur un autel -une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient -ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est -toi, mon père, oui, c'est toi-même. Un de nos -Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours présent, -m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit -par-tout, c'est elle que nous invoquons dans -toutes nos entreprises; et depuis que nous la -possédons, tout nous a réussi.»</p> - -<p>Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre -d'un mouvement de reconnaissance, se reprocha -ce sentiment; et parlant au cacique d'un air doux -et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un -simple mortel n'est pas digne de votre vénération.» -A ces mots, il allait saisir la statue, pour -la briser. Le cacique la défendit, comme il eût -défendu ses enfants et sa femme. «Ah! lui dit-il, -laisse-nous cette chère ombre de toi-même. -Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, -à nos neveux, le seul ami que nous ayons -eu parmi nos cruels oppresseurs.»</p> - -<p>Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, -et demande à voir Las-Casas. Il se montre, et -l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le voilà -l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il -nous aime, il nous plaint, il vient voir ses amis. -Qu'il reste avec nous, l'homme juste: nos cœurs -et nos biens sont à lui.»</p> - -<p>«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se -pourrait-il que des cœurs si vrais, si doux, si -simples, si sensibles, ne fussent pas innocents -devant toi!»</p> - -<p>Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus -dans la plaine, les uns perçant les oiseaux -de l'air de leurs flèches inévitables, les autres -forçant à la course les chevreuils, moins agiles -qu'eux. La proie arrive en affluence; et le festin -est préparé.</p> - -<p>Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, -Las-Casas s'instruit de leurs lois, de leurs -mœurs, et de leur police. La nature est leur -guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement, -éviter de se nuire; honorer leurs parents, -obéir à leur roi; s'attacher à une compagne -qui les soulage dans leurs travaux, et qui -leur donne des enfants, sans que le soupçon -même de l'infidélité trouble cette union paisible; -cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer -les fruits: telle était leur société.</p> - -<p>Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon -Dieu, qu'il a gravée dans vos ames: vous le servez -sans le connaître; et c'est sa voix qui vous -conduit.</p> - -<p>«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; -il est le dieu des Espagnols.—Le dieu des Espagnols -n'est point votre ennemi: il est le Dieu -de la nature entière; et nous sommes tous ses -enfants.—Ah! s'il est vrai, dit le cacique, nous -cherchons un Dieu qui nous aime; celui de Las-Casas -doit être juste et bon, et nous voulons -bien l'adorer. Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» -Alors, se livrant à son zèle, Las-Casas leur fit -de son Dieu une peinture si sublime et si touchante, -que le cacique, se levant avec transport, -s'écria: «Dieu de Las-Casas, reçois nos vœux!» -Et tout son peuple répéta ces mots après lui.</p> - -<p>Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, -crut voir sur son visage un éclat tout divin: -car la piété l'animait; il était rayonnant de -joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il -jamais voir aux hommes?—Ils l'ont vu, répondit -Las-Casas; il a même daigné habiter parmi -eux.—Sous quels traits?—Sous les traits d'un -homme.—Achève. N'es-tu pas toi-même ce dieu -qui vient nous consoler?—Moi!—Si tu l'es, -cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. -Parle. Nous allons t'adorer.»</p> - -<p>Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, -et rejeta loin cette erreur. Mais, avant d'exposer -des vérités sublimes à l'incrédulité de ces -faibles esprits, il voulut savoir quel était leur -culte. «Hélas! dit le cacique, nous adorions le -tigre, comme le plus terrible de tous les animaux. -Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. -C'était le culte de la crainte, et non pas celui de -l'amour.—Allons, allons, dit Las-Casas, renverser -cette horrible idole.» Et les Indiens, animés -du zèle qu'il leur inspirait, couraient au temple -sur ses pas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.</h2> - - -<p>D'une grotte profonde, voisine de ce temple, -Barthélemi crut entendre sortir des gémissements. -«Qu'est-ce? demanda-t-il.—Passons, dit le cacique. -Épargne à tes amis la honte de te montrer -des malheureux.» Sans vouloir insister, Barthélemi -s'avance jusqu'à ce temple abominable, -où l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi -de sang. «Quel est le sang, demanda-t-il encore, -qu'on a versé sur cet autel?—Celui des animaux, -répondit le cacique, et quelquefois…—Achève.—Celui -des Espagnols.—Des Espagnols!—Lorsqu'ils -pénètrent jusqu'au centre de -ces forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre -vivants. Et que faire de ces captifs, à moins que -de les immoler? S'il s'en échappait un seul, notre -asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu -viens d'entendre la plainte d'un malheureux jeune -homme qui nous fait compassion. Je ne puis me -résoudre à le faire mourir. Cependant il faut -bien qu'il meure; car, s'il nous échappait, il irait -nous trahir.»</p> - -<p>Las-Casas demande à le voir; et après avoir -fait briser l'autel et l'idole du tigre, il retourne -vers la prison où le jeune homme est enfermé.</p> - -<p>Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, -ne douta point que ce ne fût encore un -nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. -«O mon père, venez, dit-il, m'encourager par -votre exemple; venez apprendre à un jeune homme -à se détacher de la vie, à mourir courageusement.»</p> - -<p>Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était -libre; qu'il commandait aux Indiens de s'éloigner, -et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah! reprit-il, -que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez -parmi eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu -pour ma délivrance? Parlez. Dites-moi qui -vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce -cœur qu'elle abandonnait.»</p> - -<p>«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; -mais, n'ayant jamais trempé dans les -crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi -les Indiens.—Hélas! et moi, lui dit Gonsalve -(c'était le nom du jeune homme), qu'ai-je fait, -que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me dispenser? -Je suis le fils de Davila, du gouverneur de -l'isthme: il m'avait envoyé à la poursuite des sauvages. -Mes compagnons et moi, à travers les forêts, -nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens -nous ont enveloppés, nous ont accablés -sous le nombre; les plus heureux des miens ont -péri dans le combat, le reste a été pris, et sur -l'autel du tigre je les ai vus tous immolés. Moi -seul ils m'épargnent encore: soit que ma jeunesse -ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur -inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté -m'ait voulu réserver pour un nouveau sacrifice; -ils me laissent languir dans ce triste abandon, et -dans l'attente de la mort, plus cruelle que la -mort même. Hélas! pardonnez à mon âge un excès -de faiblesse, dont je rougis en l'avouant. La -vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à -son aurore. Elle devait avoir tant de charmes -pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma patrie! -Et quand je pense que ces beaux jours, ces -jours délicieux que j'y devais passer, sont évanouis -pour jamais, je tombe dans le désespoir. -Si du moins j'étais mort au milieu des combats, -et par les mains d'un ennemi digne d'honorer -mon courage! Mais ici, mais sur les autels d'un -peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant -déchirer les entrailles, et voir, aux pieds du tigre, -allumer mon bûcher! Cette destinée est affreuse. -Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains inhumaines; -rendez-moi à mon père. Il n'a que -moi, je suis son unique espérance; ces barbares -l'en ont privé.»</p> - -<p>«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes -loin encore d'être changé par le malheur! Vous, -fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples, -dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre -le plus horrible! Hélas! combien de pères, -privés par ses fureurs de leur seule et douce espérance, -se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant -à ses genoux la grâce de leurs enfants! -Il a versé plus de flots de sang que vous n'en -avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé -dans ces forêts profondes, n'est que le -malheureux débris de ceux qu'il a exterminés. -Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en -est échappé. Ils sont perdus, s'il les découvre; et -lui rendre son fils, vous l'avouerez vous-même, -ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend, -ne lui fût révélé.—Ah! gardez-vous, lui -dit Gonsalve, de leur apprendre qui je suis.—Moi! -dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le -péril de votre délivrance! Non; ce serait leur -tendre un piége. Si je parle pour vous, je dirai -qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce -qu'on risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou -ma franchise; c'est à vous de choisir.—Choisir! -De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne -à vous.—Reprenez donc courage. Mais -tirez de l'état où vous êtes réduit, cette utile et -grande leçon, que le droit de la force est un -droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur -tour, et se permettaient la vengeance, il n'est -point de supplice auquel ne dût s'attendre le fils -du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme -est la faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point -qui ne fût timide et tremblant; que l'orgueil, -dans un être si voisin du malheur, est le comble -de la démence; et qu'exposé lui-même chaque -jour à devenir un objet de pitié, il est aussi -insensé que méchant, lorsqu'il ose être impitoyable.»</p> - -<p>Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique, -lui dit-il, n'es-tu pas soulagé, comme d'un -joug triste et pénible, de ne plus adorer un être -malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?—Il -est vrai, lui dit le cacique, que nos cœurs, -flétris par la crainte, semblent ranimés par l'amour.—Oui, -mon ami, l'homme est fait pour -aimer. La haine, la vengeance, toutes les passions -cruelles sont pour lui un état de gêne, -d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il -sent qu'il se rapproche de l'être excellent qui l'a -fait, à mesure qu'il est plus doux, plus magnanime. -Étouffer son ressentiment et triompher de -sa colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on -a reçue, en accabler son ennemi; c'est un plaisir -vraiment divin.—Je le conçois, dit le cacique.—Non, -tu ne peux le concevoir avant de l'avoir -éprouvé. Mais il ne tient qu'à toi de jouir pleinement -de ce plaisir pur et céleste. Fais venir -ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes -chaînes, et dis lui, en le délivrant: Fils du désolateur -de l'isthme, fils du meurtrier de nos -pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de -Davila, je pardonne à ton âge et à ta faiblesse. -Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton Dieu.—Le -fils de Davila! s'écria le cacique; quoi! -c'est lui que je tiens captif!» A ces mots, ses -yeux irrités s'enflammèrent comme la foudre. -«Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire -avec un air tranquille, c'est lui que tu peux déchirer, -dévorer même si tu veux. Mais écoute-moi. -A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, -tu seras triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et -son sang répandu ne rend la vie à aucun des -miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr -le faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable -sans fruit… Sa vie est dans tes mains; choisis de -renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et reprends -le culte du tigre, si tu veux t'abreuver -de sang.»</p> - -<p>«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. -Mais toi-même, crois-tu qu'il me commande de -laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous -fait depuis dix ans?—Oui, la loi de mon Dieu -te prescrit le pardon et l'amour de tes ennemis.—L'amour!—Ne -sont-ils pas ses enfants comme -toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu -adorer le père, sans aimer les enfants? Plains-les -d'être coupables, et souhaite qu'ils cessent d'être -méchants; mais ne sois pas méchant comme eux, -et mérite, par ta clémence, que ton Dieu en -use envers toi.»</p> - -<p>«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le -cacique. Allons, qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils -du cruel Davila je pardonne comme à mon frère? -J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa -chaîne, et je l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, -après lui avoir permis de vivre? S'il s'échappe, -il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras -perdu tes amis.—J'ai cette crainte comme -toi, lui répondit le solitaire; et je ne veux, quant-à-présent, -qu'adoucir sa captivité.»</p> - -<p>Gonsalve attendait avec impatience le retour -de Las-Casas. «Eh bien, lui dit-il en tremblant, -qu'avez-vous obtenu?—Qu'on vous laisse la vie.—Ah! -mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue -pour jamais?—Je vous ai dit que le salut de -ces malheureux Indiens tient au secret de leur -asyle.—Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne -sera jamais trahi par moi.—Comment répondrais-je -de vous? dit le solitaire. A votre âge on -ne répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner -l'estime du cacique, et d'obtenir, avec le -temps, qu'il daigne se fier à vous.—Et lui avez-vous -dit qui je suis? demanda Gonsalve.—Oui, -sans doute.—Je suis perdu.—Non, vous ne -l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.»</p> - -<p>«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, -adores-tu le Dieu qu'adore Las-Casas?—Oui, -répond Davila.—Crois-tu que nous soyons enfants -de ce Dieu, comme toi?—Je le crois.—Nous -sommes donc frères? Pourquoi venir tremper -tes mains dans notre sang?—J'obéissais.—A -qui?—Vous le savez assez.—Oui, je sais que -tu es né du plus méchant des hommes, et du -plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit -que son Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je -te pardonne. Viens, embrasse ton -ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux -pieds du cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage; -ne sommes-nous pas frères? N'es-tu pas -mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le -délivra de ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce -spectacle, avait le cœur saisi de joie et d'attendrissement. -«Davila, dit-il au jeune homme, voilà, -voilà de vrais chrétiens!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.</h2> - - -<p>Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, -comme dans sa patrie, et comme au sein -de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; -et la seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de -s'échapper. Las-Casas le voyait sans cesse. Il eût -voulu lui faire aimer la vie heureuse et simple -de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne -l'écoutait qu'en poussant de profonds soupirs. -«Me voilà, disait-il, instruit par le malheur, par -vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se -fier à moi, et me mettre en état de détromper -mon père, de le fléchir, de lui apprendre à les -connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la -vie; je leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront -un père. Il cédera aux larmes de son -fils.»</p> - -<p>A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art -et de noirceur, et Las-Casas ne doutait pas que -Gonsalve ne fût sincère; mais il le connaissait -trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous -êtes sans doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, -à ne pas trahir ce bon peuple; mais je prévois -tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai -jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre -ou d'arracher votre secret. Ce que je vous dis là, -je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le -péril regarde, c'est à lui de se consulter.»</p> - -<p>«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans -l'affliction. Il soupire ardemment pour la liberté. -Je t'ai fait voir tout le danger de le renvoyer à -son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage -de ce bienfait. Il peut arriver que son père -vous découvre; et alors vous auriez pour appui -ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait -un devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour -paternel a des droits sur les tyrans les -plus farouches. C'est le dernier endroit sensible -par où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi -sur le parti que tu dois prendre: j'ignore -comme toi quel serait le plus sage, et tu sais -aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.</p> - -<p>«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer -ici nos augustes mystères, d'y établir le sacerdoce, -et d'y perpétuer le culte des autels, je vais -vous chercher des pasteurs, et peut-être vous -assurer un repos plus tranquille. Adieu. Je demande -au ciel, et j'espère de vous revoir avant -de descendre au tombeau.»</p> - -<p>La désolation du jeune Davila fut extrême, -quand il apprit que Las-Casas l'abandonnait. Il -alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il, -pourquoi te défier d'un malheureux qui te -doit tout? La nature m'a fait un cœur sensible -comme à toi; mais eût-elle mis à la place le cœur -du tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. -Tu m'as appelé ton ami, tu m'as embrassé -comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je -ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du -salut de tes amis, que ton asyle soit inconnu; il -le sera par mon silence. J'en atteste mon Dieu, -ce Dieu qui est devenu le tien.»</p> - -<p>«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; -mais tu es faible; et l'homme faible est toujours -à la veille d'être méchant. Comment braverais-tu -l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la -mort.—La mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, -dit le jeune homme en se levant avec fierté; mais -si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un -crime, tu aurais vu lequel des deux m'aurait -le plus épouvanté. Puisque je n'ai pas ton estime, -je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; -je te dispense même de me laisser la vie.» -A ces mots il se retira.</p> - -<p>Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le -voyait abattu de tristesse, sentit lui-même, comme -un poids dont son cœur était oppressé, la dureté -de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène -avec toi ce jeune homme, lui dit-il: sa -douleur me pèse et me fatigue; la présence d'un -malheureux est insupportable pour moi.—As-tu -bien réfléchi? lui dit le solitaire.—Oui, je sais -qu'un mot de sa bouche nous perd, mon peuple -et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié l'emporte -sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»</p> - -<p>Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles -de leur père, d'un père tendre et bien-aimé, c'est -l'image de la douleur des Indiens, au départ de -Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage -abattu, les yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent -en silence jusqu'au bord de la forêt. -Là, il fallut se séparer.</p> - -<p>Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait -sa joie. Le cacique, ôtant son collier, le -jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui -dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais -pressé par nos tyrans de leur découvrir où nous -sommes, regarde ce collier, souviens-toi de Las-Casas, -et demande à ton cœur si tu dois nous -trahir.»</p> - -<p>Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, -s'en allant à travers les bois, se retraçaient les -mœurs et le naturel des sauvages. Vint un moment -où Las-Casas, regardant le jeune Davila: -«Vous voyez, lui dit-il, si, comme on le prétend, -ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est -malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est -indocile que pour ce qui répugne au sentiment -de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui -le consolent, qui le soulagent dans ses peines, -et qui lui font chérir ces deux présents du ciel, -la vie et la société. Que ces vérités passent sa -faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son -cœur, il en sera persuadé; il croit tout ce qu'il -aime à croire. Toute la nature à ses yeux est un -mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant -de ses bienfaits il lui reproche l'obscurité -de ses moyens? Il en sera de même de la religion; -plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera -d'incrédules.»</p> - -<p>«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce -qu'elle a d'affligeant, ce qu'elle a d'effrayant pour -l'homme?—Elle n'a rien que d'attrayant, d'encourageant -pour la vertu, de consolant pour l'innocence, -lui répondit le solitaire; et je n'en -veux pas davantage pour la faire adorer par-tout. -De bonnes lois gênent le vice, épouvantent -le crime, affligent les méchants; et l'on aime de -bonnes lois, parce qu'il dépend de chacun d'en -recueillir les fruits et d'être heureux par elles. -On aimera de même une religion qui, comme -ces lois salutaires, est favorable aux gens de -bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux -faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, -on ne peut opprimer personne; on ne s'abreuve -point de sang; on est obligé d'être humain, juste, -patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de -joindre l'exemple au précepte, d'instruire par ses -bonnes œuvres, et de prouver par ses vertus. -L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à -ces ménagements; le droit du glaive est plus -commode; et avec d'odieux prétextes, dont les -passions s'autorisent, on se permet la violence, -la rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les -plus criants…» Le solitaire, à ces mots, s'aperçut -que le fils de Davila baissait les yeux, et que -la rougeur de la honte se répandait sur son visage. -«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. -C'est le ciel qui te l'a donné, ce père rigoureux. -Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais -de l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement -ne l'imite pas.»</p> - -<p>On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; -Barthélemi et Gonsalve, au moment de se séparer, -s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir -ton père, dit le solitaire au jeune homme; -souviens-toi du cacique, daigne penser à moi. Je -n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent; -et ton cœur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»</p> - -<p>Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend -le fleuve jusqu'à la côte orientale, où un -navire le reçoit, et va le porter au rivage que -baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le -sein du vaste océan.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.</h2> - - -<p>Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son -nom avec les larmes de l'orgueil, de la rage, et -du désespoir. En le voyant, il se livra à tous les -transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon -fils, le ciel te rend aux vœux d'un père. Mais -tous ces braves Castillans qui t'accompagnaient, -que sont-ils devenus?—Ils sont morts, répondit -Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont -enfin résisté; et nous avons succombé sous le -nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui -j'étais; et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu -la liberté. O mon père! si vous m'aimez, qu'un -procédé si généreux vous touche et vous désarme…» -Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, -indigné de voir qu'après le vaste et long carnage -qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent -encore, il ne cherchait que le moyen d'achever -leur ruine, sans être sensible au bienfait qui seul -aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je reconnaîtrai -ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où -tu les as laissés, et où s'est passé le combat.»</p> - -<p>«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans -ces déserts, lui répondit Gonsalve, et je me suis -laissé conduire, sans savoir moi-même où j'allais, -d'où je venais…»</p> - -<p>«J'entends, reprit le père en observant son -trouble: ils t'ont fait promettre sans doute de ne -pas m'indiquer leur marche et leur retraite; et -tu te crois lié par tes serments?»</p> - -<p>«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le -jeune homme: et je leur dois assez pour ne pas -les trahir.»</p> - -<p>«Des nœuds plus sacrés vous engagent à votre -Dieu, à votre roi, à votre patrie, à moi-même, -insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les -coups des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils -en exterminent le reste? En vous laissant -la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis -de ne plus tremper leurs traits dans ce venin -mortel qu'ils ont inventé, les perfides? Obéissez -à votre père, et demain soyez prêt à nous -servir de guide; car je veux marcher sur leurs -pas.»</p> - -<p>Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les -sauvages, ou de tromper son père, ou de refuser -d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara -que de sa vie il ne contribuerait au mal -qu'on ferait à ses bienfaiteurs. Davila devint furieux; -mais son fils, avec modestie, soutint sa -résolution; et le reproche et la menace n'ayant -pu l'ébranler, on eut recours à l'artifice.</p> - -<p>Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère -odieux. Il alla trouver le jeune homme. «Davila, -lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air pénétré, -vous ferez mourir votre père. Il vous aime; -j'ai vu couler pour vous ses larmes paternelles; -et vous ne lui êtes rendu que pour l'accabler de -douleur.—Ah! répondit le jeune homme, qu'il -me demande ma vie, et non pas une trahison.—Si -c'était une trahison, serait-ce moi, dit le -perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des -Indiens me touche autant que vous. Mais, en irritant -votre père, vous les perdez; et c'est sur -eux que sa colère tombera. Il est mortellement -blessé de votre résistance. Mon fils me méprise -et me hait, dit-il: plus attaché à ce peuple barbare -qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu -lui-même, il ne connaît plus qu'un devoir, celui -de la rébellion; il n'ose se fier à ma reconnaissance, -et il me croit moins généreux qu'un -misérable Indien. Non, Davila, ce n'était pas -ainsi qu'il fallait servir les sauvages. Touché de -leur humanité, et plus sensible encore à votre -confiance, je sais que votre père se fût laissé -fléchir. Mais si, par eux, il a perdu l'estime et -l'amour de son fils, peut-il leur pardonner jamais?»</p> - -<p>«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon -cœur, reprit Gonsalve: mon respect, mon amour -pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me demander -rien que d'innocent et de juste, il est -bien sûr d'être obéi. Mais que veut-il de moi? -et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et perfide? -S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, -ce n'est pas à moi d'éclairer ses recherches -impitoyables; et s'il consent à l'épargner, -il n'a pas besoin de savoir en quels lieux -il respire en paix. Pour prix du salut de son fils, -les sauvages ne lui demandent que de vivre éloignés -de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli -sera pour eux le plus grand de tous les bienfaits.»</p> - -<p>«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, -que répandus dans les forêts, on ne peut les instruire; -qu'ils vivent sans culte et sans lois?—Ils -sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on -leur laisse adorer, dans leur simplicité, un Dieu -qu'ils servent mieux que nous.—Ils sont chrétiens! -Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous -qu'on n'use envers eux d'indulgence et de -ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du -salut de nos frères. Je les protégerai, je les porterai -dans mon sein.—Eh bien, protégez-les, -en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent -rien de plus.»</p> - -<p>«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé -d'un parricide! Ils sortiront de leurs forêts, ils -nous dresseront des embûches; votre père, que -sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui -l'aurez livré en leurs mains. La flèche empoisonnée -qui percera son cœur, ce sera vous qui l'aurez -lancée.»</p> - -<p>A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant -Las-Casas: «M'aurait-il conseillé un crime? -dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature -est d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, -en parlant au fourbe. La voix intime de -mon cœur s'élève contre vos reproches, et me -parle plus haut que vous.»</p> - -<p>Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son -odieuse entremise, dit à Davila que son fils était -tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait qu'on -l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus -de son âge.</p> - -<p>Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, -pleurait nuit et jour son malheur.</p> - -<p>«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père -inexorable, après une nouvelle épreuve, va-t'en; -fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir tes outrages, -ni ta présence. Malheur à ceux qui de -mon fils, d'un fils obéissant, respectueux, fidèle, -ont fait un rebelle obstiné!»</p> - -<p>«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant -à ses pieds, tout baigné de ses larmes, est-il -possible que le refus d'être ingrat, perfide, et -parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous -de moi? Quelle haine obstinée portez-vous -à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur roi -briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son -ami, son frère, me demander avec douceur quel -mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on oublie -qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, -oui, vous-même, mon père, vous me feriez un -crime de l'infidélité dont vous me faites une loi. -Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, -je l'avoue, plus affreux de vous obéir. Ne -me réduisez point à ces extrémités. Ayez pitié -d'un fils que votre haine accable, et qui, même -en vous irritant, se croit digne de votre amour.—Non, -je n'ai plus de fils, et tu n'as plus de -père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis -souffrir.»</p> - -<p>Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais -de son père, et lui fit demander quel lieu il lui -marquait pour son exil, «Les forêts, les cavernes -qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,» -répondit le père inflexible.</p> - -<p>Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; -et en s'en allant, à travers le vaste silence des -bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même: -«Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite -au point qu'il m'éloigne à jamais de lui, et je ne -sens dans ma douleur aucune atteinte de remords; -au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant -les sauvages, mon cœur en était dévoré. -Il est donc des devoirs plus saints que la soumission -aux volontés d'un père! Notre première qualité, -sans doute, est celle d'homme; notre premier -devoir est d'être humain.»</p> - -<p>L'abandon où il était réduit, la douleur où il -était plongé, l'imprudence et la bonne foi de son -âge ne lui permirent pas de voir le piége qu'on -lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu -même l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient -pas de lui: il leur avoua son malheur, sans en -dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils, pourquoi, -si tu ne veux que vivre en paix et sans -reproche, ne pas retourner au vallon? Une cabane, -une douce compagne, notre amitié, ton -innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique -aura soin de te faire oublier l'injustice d'un mauvais -père.» Il suivit ce conseil funeste. Mais lorsqu'il -eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant -le vallon, son cœur soulagé commençait -à sentir renaître la joie, quels furent son étonnement -et sa douleur, de se voir tout-à-coup -entouré d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom -du vice-roi son père, de retourner avec eux à -Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, -qu'il avait pris pour guides, se sauvèrent dans le -vallon, et y répandirent l'alarme. Dès ce moment -plus de sûreté pour le cacique et pour son peuple; -leur asyle était découvert.</p> - -<p>Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, -prenait la terre et le ciel à témoin de son innocence. -Il apprit qu'un navire allait faire voile pour -l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il -lui fût permis d'y passer, pour lui épargner, disait-il, -le spectacle de sa douleur. Le père y consentit, -soit pour se délivrer d'un témoin dont la -vue l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser -exhaler dans cet exil volontaire l'amertume de -ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce rivage, -je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; -il m'a rendu parjure et traître aux yeux -de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.»</p> - -<p>Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est -Las-Casas, il va se jeter dans son sein, et lui dit -son malheur, qu'il appelle son crime, avec tous -les regrets d'un cœur coupable et consterné.</p> - -<p>«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, -vous avez fait une imprudence; mais votre -cœur est innocent. Ce doit être un supplice affreux -pour un fils honnête et sensible, de voir -les maux que fait son père; vous n'en serez plus -le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est -en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, -et, si elle a besoin de votre sang, le verser -pour elle sans crime contre de justes ennemis. -Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi -y consente.»</p> - -<p>Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au -sein du pieux solitaire, sentit son courage renaître, -et il resta auprès de son ami, en attendant -que le monarque lui eût permis de quitter -ces bords.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.</h2> - - -<p>Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja -loin du rivage de l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. -A travers les écueils d'une mer inconnue -encore, sa course était pénible et lente; la disette -le menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord -de ces côtes sauvages<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>; mais il trouva par-tout -des hommes aguerris. Dès qu'un village est -attaqué, ses voisins accourent en foule, et se -présentent au combat. Le feu des armes les disperse; -mais leur courage les rassemble. On en -fait tous les jours un nouveau carnage; et tous -les jours ces malheureux, dans l'espérance de -venger leurs amis, reviennent périr avec eux. Le -fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent -d'égorger.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> On a donné à cette plage le nom de <i lang="es" xml:lang="es">Pueblo quemado</i>, -peuple brûlé.</p> -</div> -<p>Un vieux cacique, autrefois renommé par sa -valeur et sa prudence, mais alors accablé par les -travaux et les années, était couché au fond d'un -antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris -de rage, de douleur et d'effroi retentirent jusqu'à -lui. Il vit revenir ses deux fils couverts de -sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, -lui dirent: «C'en est fait, mon père, c'en -est fait; nous sommes perdus.—Eh quoi! dit le -vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand -nombre, ou sont-ils immortels? Est-ce la race -de ces géants<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> qui, du temps de nos pères, -étaient descendus sur ces bords?—Non, lui répond -l'un de ses fils; ils sont en petit nombre, -et semblables à nous, à la réserve d'un poil épais -qui leur couvre à demi la face: mais sans doute -ce sont des dieux; car les éclairs les environnent, -le tonnerre part de leurs mains: nos amis écrasés -nous ont couverts de leur sang; en voilà les -marques fumantes.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Voyez</i> Garcil. liv. 9, chap. 9.</p> -</div> -<p>«Je veux demain les voir de près: portez-moi, -dit le vieux cacique, sur cette roche escarpée, -d'où j'observerai le combat.»</p> - -<p>Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent -dans la plaine. Les Castillans les attendaient. -Pizarre en parcourait les rangs avec un -air grave et tranquille; sous lui commandait -Aléon, plus superbe et plus menaçant; Molina -était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait -amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était -abattu, non de crainte, mais de pitié: on croyait -entendre l'humanité gémir au fond du cœur de -ce jeune homme.</p> - -<p>Un cri formé de mille cris fut le signal des -Indiens; et à l'instant une nuée de flèches obscurcit -l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces -flèches égarées, presque aucune, en tombant, -ne porta son atteinte. Pizarre se laisse approcher, -et fait sur eux un feu terrible, dont tous les coups -sont meurtriers: ceux du canon font des vides -affreux dans la masse profonde des bataillons sauvages. -Trois fois elle en est ébranlée, mais la présence -du vieux cacique soutient le courage des -siens. Ils s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant -sur les ailes, ils vont envelopper le petit -nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec -son escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens -sont entr'ouverts et dissipés. Leur fuite ne présente -plus que le pitoyable spectacle d'un massacre -d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants, -tendent la gorge au coup mortel. Les bois et les -montagnes servirent de refuge à tout ce qui put -s'échapper.</p> - -<p>Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce -désastre d'un œil pensif et morne. Il a vu le plus -jeune de ses fils brisé comme un roseau par la -foudre des Castillans. Son cœur paternel en a été -meurtri; mais l'impression de ce malheur domestique -est effacée par le sentiment plus profond -de la calamité publique. Il fait rassembler autour -de lui ses Indiens, et il leur dit: «Enfants du -tigre et du lion, il faut avouer que ces brigands -nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier, -ces tonnerres, ces animaux rapides qui -combattent sous l'homme, tout cela est prodigieux. -Mais revenez de l'étonnement que vous -causent ces nouveautés. L'avantage du lieu et du -nombre est à vous; profitez-en. Qui vous presse -d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis? -Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle -couverte de moissons? Ne voyez-vous pas la famine, -avec ses dents aiguës et ses ongles tranchants, -qui se traîne vers eux? Elle va les saisir, -sucer tout le sang de leurs veines, et les laisser -étendus sur le sable, exténués et défaillants. Tenez-vous -en défense, mais dans l'étroit vallon -qui serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent -vous attaquer, nous verrons quel usage ils feront -de ces foudres et de ces animaux qui combattent -pour eux.»</p> - -<p>Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit -même; et quand le jour vint éclairer ces bords, -les Espagnols, épouvantés du silence et de la solitude -qui régnaient au loin dans la plaine, n'y -trouvèrent plus d'ennemis que la faim, le plus -cruel de tous.</p> - -<p>Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens, -il résolut de les poursuivre. Les Indiens -s'y attendaient. Dans tous les détours du vallon, -le vieillard les avait postés par intervalle et en -petit nombre. «Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper -à vos ennemis; et les fatiguer, c'est les vaincre. -Protégés contre leurs tonnerres par les angles de -ces collines, vous les attendrez au détour. Là, je -vous demande, non pas de tenir ferme devant -eux, mais de lancer de près votre première flèche, -et de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et -qui les attend au détour. Je me tiendrai au dernier -défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel -fut l'ordre qu'il établit.</p> - -<p>Dès que la tête des Castillans se montre au premier -détroit du vallon, il part une volée de flèches; -et l'arc à peine est détendu, les Indiens sont dissipés. -On les poursuit; et on rencontre une nouvelle -troupe qui se dissipe encore, après avoir -lancé ses traits.</p> - -<p>Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la -victoire lui échappent à chaque instant, part -avec la rapidité de l'éclair, et commande à son -escadron de le suivre. Le vieillard avait tout -prévu. Les Indiens, dès qu'ils entendent la terre -retentir sous les pas des chevaux, gagnent les -deux bords du vallon; et l'escadron, après une -course inutile, est assailli de traits lancés comme -par d'invisibles mains.</p> - -<p>Les Castillans s'irritent de voir couler leur -sang, moins furieux encore de leurs blessures -que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, -à travers sa crinière épaisse et flottante, a senti -le coup pénétrer. Impatient du trait qui lui est -resté dans la plaie, il agite ses crins sanglants; -il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre, -en arrachant le trait, est renversé sur la -poussière. Mais, d'un cri menaçant, dont les forêts -retentissent, il étonne et rend immobile le -coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il -commande à la moitié des siens de mettre pied -à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la pente -des deux collines, et d'en chasser les Indiens. -On lui obéit, on les attaque; et soudain ils sont -dispersés.</p> - -<p>On les poursuivait; et Pizarre recommandait -sur-tout qu'on en prît un vivant, pour savoir -de lui en quel lieu on trouverait des subsistances; -car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur -unique bien.</p> - -<p>Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, -après une assez longue course, hors d'haleine, -accablés par ce pesant fardeau, virent -bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur -dit: «Laissez-moi. Sans me sauver, vous vous -perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus -que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine -de priver vos enfants de leurs pères, et vos femmes -de leurs époux. Si mon fils demande pourquoi -vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai -voulu.»</p> - -<p>«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours -le plus sage des hommes.» A ces mots, l'ayant déposé -au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en -pleurant, et se sauvèrent dans les bois.</p> - -<p>Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde -sans étonnement ni frayeur. Ils lui demandent -où est la retraite des Indiens? Il montre les bois. -Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il -montre le ciel. Ils lui proposent de le porter dans -sa demeure; et d'un coup-d'œil fier et moqueur, -il fait signe que c'est la terre.</p> - -<p>Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, -d'abord ils employèrent les caresses perfides; il -n'en fut point ému. Ils eurent recours aux menaces; -il n'en fut point épouvanté. Leur impatience -à la fin se change en fureur. Ils dressent -aux yeux du vieillard tout l'appareil de son supplice. -Il y jette un œil de mépris. «Les insensés, -disait-il avec un sourire amer et dédaigneux, ils -pensent rendre la mort effrayante pour la vieillesse! -Ils prétendent imaginer un plus grand mal -que de vieillir!» Les Castillans, outrés de ses -insultes, l'attachèrent à un poteau, et allumèrent -alentour un feu lent, pour le consumer.</p> - -<p>Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, -s'arme d'un courage invincible: son visage, où -se peint la fierté d'une ame libre, devient auguste -et radieux; et il commence son chant de -mort.</p> - -<p>«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur -se saisit de moi; et je pleurais, car j'étais enfant. -J'avais beau voir que tout souffrait, que tout -mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, -ne pas souffrir; j'aurais voulu ne pas mourir; et -comme un enfant que j'étais je me livrais à l'impatience. -Je devins homme; et la douleur me dit: -Luttons ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; -mais si tu te laisses abattre, je te déchirerai, -je planerai sur toi, et je battrai des ailes, comme -le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à -mon tour, il faut lutter ensemble; et nous nous -prîmes corps à corps. Il y a soixante ans que ce -combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas -versé une larme. J'ai vu mes amis tomber sous -vos coups, et dans mon cœur j'ai étouffé la plainte. -J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux -paternels ne se sont point mouillés. Que me veut -encore la douleur? Ne sait-elle pas qui je suis? -La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble enfin -toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de -lui voir hâter mon trépas, qui me délivre à jamais -d'elle. Viendra-t-elle encore agiter ma cendre? -La cendre des morts est impalpable à la douleur. -Et vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, -vous vivrez; vous serez sa proie à votre tour. -Vous venez pour nous dépouiller; vous vous arracherez -nos misérables dépouilles. Vos mains, -trempées dans le sang indien, se laveront dans -votre sang; et vos ossements et les nôtres, confusément -épars dans nos champs désolés, feront -la paix, reposeront ensemble, et mêleront leur -poussière, comme des ossements amis. En attendant, -brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que -je vous abandonne; dévorez ce que la vieillesse -n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux voraces -qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez -un repas; mais vous leur engraissez une -autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui -vous repaître; mais demain ce sera leur tour.»</p> - -<p>Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur -redoublait, plus il redoublait ses insultes. Un Espagnol -(c'était Moralès) ne put soutenir plus long-temps -les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on -lui avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une -flèche. L'Indien, qui se sentit mortellement blessé, -regarda Moralès d'un œil fier et tranquille: «Ah! -jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, -par ton impatience, une belle occasion d'apprendre -à souffrir!» Il expira; et les Espagnols consternés -passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir retrouver -leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour -et au bruit du signal que fit donner Pizarre, qu'ils -se rallièrent à lui. Mais on s'aperçut que la vengeance -du ciel avait choisi sa victime. Moralès, -perdu dans les bois, ne reparut jamais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.</h2> - - -<p>Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, -marquait encore de la constance, et cachait, -sous un front serein, les noirs chagrins qui lui -rongeaient le cœur. Mais se voyant réduits au -choix de périr par la faim, ou par les flèches des -sauvages, ils remontent sur leur navire, et, à -force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.</p> - -<p>Ils découvrent une campagne riante et cultivée, -où tout annonce l'industrie et la paix: c'est -la côte de Catamès, pays fertile et abondant, dont -le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y -descendent; et ce peuple exerce envers eux les -devoirs naturels de l'hospitalité. Mais lui-même, -exposé sans cesse aux ravages de ses voisins, il -avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait -mal assuré. «Étrangers, leur dit le cacique, la -nature, qui nous a faits doux et paisibles, nous -a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout -de même les bons sont en proie aux méchants.—Chez -nous, lui dit Pizarre, le ciel a -réuni la douceur avec l'audace, la force avec la -bonté.—Retournez donc chez vous, lui dit tristement -le cacique; car les bons, parmi nous, sont -faibles et timides, et les méchants, forts et hardis.» -Pizarre l'en crut aisément, et il se retira -dans une île voisine<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, où, peu de temps après, -Almagre vint lui porter quelques secours.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> L'île <i>del Gallo</i>.</p> -</div> -<p>Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila -n'avait pu survivre à la honte et à la douleur -d'être abandonné par son fils. Il était mort dans -les angoisses du remords et du désespoir. Son -successeur<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> s'était laissé persuader que les compagnons -de Pizarre ne demandaient que leur retour, -et que lui-même il ne s'obstinait dans sa -malheureuse entreprise que par un orgueil insensé. -Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la -conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener -les mécontents.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Pèdre de Los-rios.</p> -</div> -<p>A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à -pleines voiles, Pizarre tressaillit de joie. Mais cette -joie fit bientôt place à la plus profonde douleur.</p> - -<p>«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait -l'ordre dont il était chargé, quel est le fourbe -qui, pour me nuire, a fait parler mes compagnons; -mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces -nobles Castillans s'attendaient, comme moi, à des -périls, à des travaux dignes d'éprouver leur constance. -Si l'entreprise n'eût demandé que des -cœurs lâches et timides, on l'aurait achevée avant -nous, et sans nous. C'est parce qu'elle est pénible, -qu'elle nous est réservée: les dangers en -feront la gloire, quand nous les aurons surmontés. -On a donc fait injure à mes amis, lorsqu'on a dit -au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se déshonorer. -Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves -gens, tels que je les crois tous, ne demanderont -qu'à me suivre; et les hommes sans cœur, s'il y -en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. -Faites tracer une ligne au milieu de mon vaisseau. -Vous serez à la proue; je serai à la poupe -avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront -se séparer de moi, n'auront qu'un pas à faire de -la gloire à la honte.»</p> - -<p>Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement -et la douleur de Pizarre, lorsqu'il vit -presque tous les siens passer du côté de Tafur! -Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait -d'un œil fixe. L'un d'eux le regarde à son tour; -et voyant sur son front une noble tristesse, une -froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple -l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! -Je ne puis m'y résoudre; et j'aime mieux -mourir avec cet homme-là, que de vivre avec des -perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté -de Pizarre, et jure, en l'embrassant, de ne le plus -quitter. Ce guerrier était Aléon. Quelques-uns -l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux -chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement -généreux. Il ne lui était échappé contre -les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais lorsqu'il -vit que douze Castillans voulaient bien lui -rester fidèles, résolus à mourir pour lui, plutôt -que de l'abandonner, son cœur soulagé s'attendrit; -il les embrasse, et la reconnaissance lui fait -verser des larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. -«Tu vois, dit-il à Tafur, que mon navire -brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des -tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je -puis vous ramener, dit-il; mais je ne puis rien -de plus.—Ainsi, lui dit Pizarre, on met de braves -gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur -et leur perte inévitable! Va, notre choix -n'est pas douteux. Laisse-nous seulement des munitions -et des armes. Celui qui t'envoie aura honte -de nous avoir abandonnés.»</p> - -<p>Au moment fatal où Tafur mit à la voile et -quitta le rivage, Pizarre fut près de tomber dans -le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul, -sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, -abandonné de sa patrie, faible jouet des -éléments, en butte à des dangers horribles, en -proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre -ou la vie ou la mort. Son ame eut besoin -de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur -du coup dont il était frappé. Ses compagnons, -qui l'environnaient, gardaient un morne silence; -et le héros, pour relever leur courage abattu, -rappela tout le sien.</p> - -<p>Il commence d'abord par les éloigner du rivage, -d'où ils suivaient des yeux les voiles de -Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes -amis, félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés -de cette foule d'hommes timides qui nous auraient -mal secondés; la fortune me laisse ceux -que j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous -déterminés, mais tous unis par l'amitié, la confiance, -et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne -nous vienne des compagnons jaloux de notre renommée; -car dès ce moment elle vole aux bords -d'où nous sommes partis: les déserteurs vont -l'y répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, -treize hommes qui, seuls, délaissés sur des bords -inconnus, chez des peuples féroces, persistent -dans la résolution et l'espérance de les dompter, -sont déja bien sûrs de leur gloire. Qui nous a -rassemblés? La noble ambition de rendre nos -noms immortels? Ils le sont: l'événement même -est désormais indifférent. Heureux ou malheureux, -il sera vrai du moins que nous aurons -donné au monde un exemple encore inoui d'audace -et d'intrépidité. Plaignons notre patrie d'avoir -produit des lâches; mais félicitons-nous de -l'éclat que leur honte va donner à notre valeur. -Après tout, que hasardons-nous? La vie? Et cent -fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. -Mais, avant de la perdre, il est pour nous encore -des moyens de la signaler. Commençons par -nous procurer un asyle moins exposé aux surprises -des Indiens. Ici nous manquerions de tout. -L'île de la Gorgone est déserte et fertile; la vue -en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien -n'ose y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est -là le digne asyle de treize hommes abandonnés -et séparés de l'univers.</p> - -<p>L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle -est l'effroi de la nature. Un ciel chargé d'épais -nuages, où mugissent les vents, où les tonnerres -grondent, où tombent, presque sans relâche, des -pluies orageuses, des grêles meurtrières, parmi -les foudres et les éclairs; des montagnes couvertes -de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la -terre, et dont les branches entrelacées ne forment -qu'un épais tissu, impénétrable à la clarté; des -vallons fangeux, où sans cesse roulent d'impétueux -torrents; des bords hérissés de rochers, -où se brisent, en gémissant, les flots émus par -les tempêtes; le bruit des vents dans les forêts, -semblable aux hurlements des loups et au glapissement -des tigres; d'énormes couleuvres qui -rampent sous l'herbe humide des marais, et qui -de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; -une multitude d'insectes, qu'engendre un air -croupissant, et dont l'avidité ne cherche qu'une -proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut -l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.</p> - -<p>Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir -séjour, et Pizarre en frémit lui-même; mais ils -n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût pas -résisté à une course plus longue. En abordant, -il déguisa donc, sous l'apparence de la joie, l'horreur -dont il était saisi.</p> - -<p>Son premier soin fut de chercher une colline -où la terre ne fût jamais inondée, et qui, voisine -de la mer, permît de donner le signal aux vaisseaux. -Malgré l'humidité des bois dont la colline -était couverte, il s'y fit jour avec la flamme. Un -vent rapide alluma l'incendie; et le sommet fut -dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes -environnées d'une enceinte.</p> - -<p>«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature -est sauvage, mais féconde. Les bois y sont peuplés -d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; -l'eau douce y coule des montagnes. Parmi les -fruits que la nature nous présente, il en est d'assez -savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est -humide dans les vallons; il l'est moins sur cette -éminence; et des feux sans cesse allumés vont le -purifier encore. Sous des toits épais de feuillages, -nous serons garantis de la pluie et des vents. -Quant à ces noirs orages, nous les contemplerons -comme un spectacle magnifique; car les horreurs -de la nature en augmentent la majesté. -C'est ici qu'elle est imposante. Ce désordre a je -ne sais quoi de merveilleux qui agrandit l'ame, -et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons -d'ici avec un sentiment plus sublime et -plus fort de la nature et de nous-mêmes. Il manquait -à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve -du choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez -pas que leur guerre soit sans relâche: nous -aurons des jours plus sereins; et pendant le silence -des vents et des tempêtes, le soin de notre -subsistance sera moins pour nous un travail, -qu'un exercice intéressant.»</p> - -<p>Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre -fit à ses compagnons une peinture consolante. -L'imagination empoisonne les biens les plus doux -de la vie, et adoucit les plus grands maux.</p> - -<p>Les Castillans eurent bientôt construit un canot, -dans lequel, quand la mer était calme, ils -se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement -d'une pêche abondante. La chasse ne l'était -pas moins: car, avant que les animaux d'un naturel -doux et timide aient appris à connaître -l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette -confiance, ils tombent dans ses piéges, et vont -au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir -éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés -de son approche, ils s'instruisent l'un -l'autre à fuir devant leur ennemi commun.</p> - -<p>Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses -compagnons vissent paraître aucun vaisseau. Leurs -yeux, tournés du côté du nord, se fatiguaient à -parcourir la solitude immense d'une mer sans -rivages. Tous les jours l'espérance renaissait et -mourait dans leurs cœurs plus découragés. Pizarre -seul les relevait, les animait à la constance. «Donnons -à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. -Je crains moins leur lenteur que leur impatience. -Le vaisseau que j'attends serait trop tôt -parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés -à la hâte et sans choix. S'il est chargé de braves -gens, il mérite bien qu'on l'attende.»</p> - -<p>Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il -inspirait. La rigueur du climat de l'île, son influence -inévitable sur la santé de ses amis, la -ruine de son vaisseau, que la vague battait sans -cesse, et qu'elle achevait de briser, l'incertitude -et la faiblesse du secours qu'il pouvait attendre, -son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant -encore, tout cela formait dans son ame un noir -tourbillon de pensées, où quelques lueurs d'espérance -se laissaient à peine entrevoir.</p> - -<p>Ses amis, moins déterminés, se lassaient de -souffrir. L'air humide qu'ils respiraient, et dont -ils étaient pénétrés, déposait dans leur sein le -germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, -avec leur force, diminuait tous les jours. -«Nous ne te demandons, disaient-ils à Pizarre, -qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous -respirer; sauve-nous de cette maligne influence; -allons chercher des hommes qu'on puisse fléchir -ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui -du moins, en expirant, nous puissions venger -notre mort.»</p> - -<p>Pizarre cède à leurs instances; et des débris -de leur navire, il leur fait construire une barque, -pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y travaille -avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du -haut du rivage, apercevoir dans le lointain les -voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri de surprise -et de joie, et tous les yeux se tournent vers le -nord. Ce n'est d'abord qu'une faible apparence: -on craint de se tromper; on doute si ce qu'on -a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; -on observe long-temps encore; et peu-à-peu, -l'espérance, en croissant, affaiblit la crainte, -comme la lumière naissante pénètre l'ombre et -la dissipe au crépuscule du matin. Toute incertitude -enfin cesse: on distingue la voile, on reconnaît -le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors -répété que des plaintes et des gémissements, -retentit de cris d'allégresse. Mais le -vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces transports. -Les matelots qui le conduisent, sont l'unique -secours qu'on envoie à Pizarre; et, ce qui -l'afflige encore plus, lui-même on le rappelle, -on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. -«Eh quoi! dit-il, on nous envie jusques au triste -honneur de mourir sur ces bords!» Et puis, rappelant -son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il; -et je ne veux m'en éloigner qu'après -avoir marqué moi-même le rivage où nous descendrons.» -Avant de quitter la Gorgone, il voulut -y laisser un monument de sa gloire. Il écrivit -sur un rocher, au bas duquel les flots se -brisent: <i>Ici treize hommes</i> (et ils étaient nommés), -<i>abandonnés de la nature entière, ont -éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage -ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, -apprenne donc à tout souffrir.</i>»</p> - -<p>Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, -ils s'avancent jusqu'au rivage de Tumbès.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.</h2> - - -<p>Là, tout ce qui s'offre à leurs yeux annonce -un peuple industrieux et riche. Pizarre fait dire -à ce peuple qu'il recherche son amitié; et bientôt -il le voit s'assembler en foule sur le port. Il -voit son navire entouré de radeaux<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> chargés -de présents: ce sont des grains, des fruits, et des -breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible -à la bonté, à la magnificence de ce peuple -doux et paisible, Pizarre s'applaudit d'avoir enfin -trouvé des hommes; mais ses compagnons s'applaudissent -d'avoir trouvé de l'or.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Ces radeaux s'appelaient des <i>balzes</i>.</p> -</div> -<p>Les Indiens, sans défiance comme sans artifice, -sollicitaient les Castillans à descendre sur le -rivage. Pizarre le permit, mais seulement à deux -des siens, à Candie et à Molina. A peine sont-ils -descendus, qu'une foule empressée et caressante -les environne. Le cacique lui-même les conduit -dans sa ville, les introduit dans son palais, et -leur fait parcourir les demeures tranquilles de ses -Indiens fortunés. Ces hommes simples les reçoivent -comme des amis tendres reçoivent des amis; -et avec l'ingénuité, la sécurité de l'enfance, ils -leur étalent ces richesses qu'ils auraient dû ensevelir.</p> - -<p>«Quoi de plus touchant, disait Molina, que -l'innocence de ce peuple?—Il est vrai qu'il est -simple, et facile à civiliser, disait Candie;» et -cependant, le crayon à la main, au milieu des -sauvages, il levait le plan de la ville et des murs -qui l'environnaient. Les Indiens, enchantés de -l'art ingénieux avec lequel sa main traçait comme -l'ombre de leurs murailles, ne se lassaient pas -d'admirer ce prodige nouveau pour eux. Ils étaient -loin de soupçonner que ce fût une perfidie. -«Que faites-vous? lui demande Alonzo.—J'examine, -répond Candie, par où l'on peut les attaquer.—Les -attaquer? Quoi! dans le moment -même qu'ils vous comblent de biens, qu'ils se -livrent à vous sans crainte et sur la foi de l'hospitalité, -vous méditez le noir projet de les surprendre -dans leurs murs! Êtes-vous assez lâche?…—Et -vous, reprit Candie, êtes-vous assez insensé -pour croire qu'on passe les mers et qu'on -vienne d'un monde à l'autre pour s'attendrir, -comme des enfants, sur l'imbécillité d'un peuple -de sauvages? On ferait de belles conquêtes avec -vos timides vertus.—Peut-être, dit Alonzo. Mais -est-ce bien Pizarre qui fait lever le plan de ces -murs?—C'est lui-même.—J'en doute encore.—Vous -m'insultez.—Je l'estime trop pour vous -croire.» Et à ces mots, l'impétueux jeune homme -arrache des mains de Candie le dessin qu'il avait -tracé.</p> - -<p>Tout-à-coup, se lançant l'un à l'autre un regard -de colère, ils écartent la foule; et l'épée -étincelle comme un éclair dans leurs vaillantes -mains. Les sauvages, persuadés que ce combat -n'était qu'un jeu, applaudissaient d'abord, avec -les regards de la joie et les signes naïfs de l'admiration, -à l'adresse dont l'un et l'autre paraient -les coups les plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent -le sang couler, ils jetèrent des cris perçants de -douleur et d'effroi; et leur roi, se précipitant -lui-même entre les deux épées, s'écrie: «Arrête! -arrête! C'est mon hôte, c'est mon ami, c'est le -sang de ton frère que tu fais couler.» On s'empresse, -on les retient, on les désarme, on les -mène sur le vaisseau.</p> - -<p>Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit -tous les deux; mais, quelque égalité qu'il affectât -dans ses reproches, Alonzo crut s'apercevoir -que Candie était approuvé. Un noir chagrin s'empara -de son ame. Il se rappela les conseils du -vertueux Barthélemi; il se retraça le supplice du -vieillard indien qu'on avait fait brûler, la guerre -injuste et meurtrière qu'on avait livrée à ces -peuples, l'avidité impatiente de ses compagnons -à la vue de l'or. Enfin l'exemple du passé ne lui -fit voir dans l'avenir que le meurtre et que le -ravage; et dès-lors il se repentit de s'être engagé -si avant.</p> - -<p>Comme il était chéri des Indiens, c'était lui -que Pizarre chargeait le plus souvent d'aller pourvoir -aux besoins du navire. Un jour qu'il était -descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une -amitié si naïve et si tendre, qu'il ne put retenir -ses pleurs. «Dans quelques mois peut-être, disait-il -en lui-même, les fertiles bords de ce -fleuve, ces champs couverts de moissons, ces vallons -peuplés de troupeaux, seront tous ravagés; -les mains qui les cultivent seront chargées de -chaînes; et de ces Indiens si doux et si paisibles, -des milliers seront égorgés, et le reste, réduit au -plus dur esclavage, périra misérablement dans -les travaux des mines d'or. Peuple innocent et -malheureux! non, je ne puis t'abandonner; je -me sens attaché à toi, comme par un charme -invincible. Je ne trahis point ma patrie en me -déclarant l'ennemi des brigands qui la déshonorent, -et en cherchant moi-même à lui gagner -les cœurs.» Telle fut sa résolution; et il écrivit -à Pizarre: «J'aime les Indiens; je reste parmi -eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous -trouverez en moi un médiateur, un ami, si vous -respectez avec eux les droits de la nature; un -ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine, -vous violez ces droits sacrés.»</p> - -<p>Pizarre, affligé de la perte d'Alonzo, le fit presser -de revenir. On le trouva au milieu des sauvages, -éclairant leur raison, et jouissant de leurs -caresses. «Racontez à Pizarre ce que vous avez -vu, dit-il à ceux qui venaient le chercher; et que -mon exemple lui apprenne que le plus sûr -moyen de captiver ces peuples, c'est d'être juste -et bienfaisant.»</p> - -<p>L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces -bords, fut d'y laisser ce vaillant jeune homme. -Mais celui-ci n'avait jamais été plus heureux que -dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple -naturellement simple et doux, il jouissait du -calme des passions; il respirait l'air pur de l'innocence; -il prenait plaisir à l'entendre célébrer -les vertus des Incas, enfants du soleil, et mettre -au rang de leurs bienfaits l'heureuse révolution -qui s'était faite dans ses mœurs, lorsque, par la -raison, plus que par la force des armes, les Incas -l'avaient obligé de suivre leur culte et leurs -lois. Alonzo, à son tour, leur donnait une idée -de nos mœurs et de nos usages, des progrès de -nos connaissances, et des prodiges de nos arts. -Ce merveilleux les étonnait. Le cacique lui demanda -ce qui l'avait engagé à se séparer de ses -amis, et à demeurer sur ces bords. «Ceux avec -qui je suis venu, lui répondit Alonzo, m'ont -dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde; -aussitôt je les ai suivis. J'ai vu qu'ils -ne pensaient qu'à vous faire du mal, et je les ai -abandonnés.» Il lui raconta le sujet de sa querelle -avec Candie. L'Indien en fut pénétré de reconnaissance -pour lui. Il le regardait avec une -admiration douce et tendre; et il disait tout bas: -«Il en est digne, il en est plus digne que moi.» -L'heure du sommeil approchait; le cacique prit -congé d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait -vers lui les yeux, et levait les mains vers le -ciel.</p> - -<p>Le lendemain, il vient le trouver dès l'aurore. -«Éveille-toi, roi de Tumbès, lui dit-il en lui présentant -son diadème et ses armes, éveille-toi; -reçois de ma main la couronne. J'y ai bien pensé, -je te la dois. J'ai ton courage et ta bonté, mais -je n'ai pas tes lumières. Prends ma place, règne -sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca l'approuvera -lui-même.» Alonzo, confondu de voir -dans un sauvage cet exemple inoui de modestie -et de magnanimité, sentit, ce que l'orgueil ignore, -que la véritable grandeur et la simplicité se touchent, -et qu'il est rare qu'un cœur droit ne soit -pas un cœur élevé. Il rendit grâces au cacique, et -lui dit: «Tu es juste et bon: tu dois être aimé -de ton peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins -doivent occuper ton ami.»</p> - -<p>Bientôt après, il vit venir les plus heureuses -mères, celles qui pouvaient s'applaudir d'avoir -les filles les plus belles, et qui, les menant par -la main, les lui présentaient à l'envi. «Daigne -agréer, lui disaient-elles, cette jeune et douce -compagne. Elle excelle à filer la laine, elle en -fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle -t'aimera. Tous les matins, à son réveil, elle soupire -après un époux; et du moment qu'elle t'a -vu, tu es l'époux que son cœur désire. Tous mes -enfants ont été beaux; les siens le seront encore -plus: car tu seras leur père; et jamais nos -campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.»</p> - -<p>Molina se fût livré sans peine aux charmes de -la beauté, de l'innocence, et de l'amour. Mais -se donner une compagne, c'était lui-même s'engager; -et ses desseins demandaient un cœur libre. -Il avait appris du cacique qu'au-delà des montagnes, -deux Incas, deux fils du soleil se partageaient -un vaste empire; et dès-lors il avait formé -la résolution de se rendre à leur cour. «L'Inca, -roi de Cusco, lui disait le cacique, est superbe, -inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito, -bien plus doux, se fait adorer de ses peuples. -Je suis du nombre des caciques que son père a -mis sous ses lois.» Alonzo, pour se rendre à la -cour de Quito, demanda deux fidèles guides. Le -cacique aurait bien voulu le retenir encore. «Quoi! -si-tôt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et dans -quel lieu seras-tu plus aimé, plus révéré que -parmi nous?—Je vais pourvoir à ton salut, lui -répondit Alonzo, et engager l'Inca à prendre -avec moi ta défense; car vos ennemis vont dans -peu revenir sur ces bords. Mais ne t'alarme point. -Je viendrai moi-même, à la tête des Indiens, te -secourir.» Ce zèle attendrit le cacique; et les -larmes de l'amitié accompagnèrent ses adieux. -Lui-même il choisit les deux guides que son ami -lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant -les vallées, suivit la rive du Dolé, qui prend sa -source vers le nord.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.</h2> - - -<p>Après une marche pénible, ils approchaient de -l'équateur, et allaient passer un torrent qui se -jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses deux -guides, interdits et troublés, se parler l'un à -l'autre avec des mouvements d'effroi. Il leur en -demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un d'eux, -au sommet de la montagne. Vois-tu ce point -noir dans le ciel? Il va grossir et former un affreux -orage.» En effet peu d'instants après, ce -point nébuleux s'étendit; et le sommet de la -montagne fut couvert d'un nuage sombre.</p> - -<p>Les sauvages se hâtent de passer le torrent. -L'un d'eux le traverse à la nage, et attache au -bord opposé un long tissu de liane<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, auquel -Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe -rapidement; l'autre Indien le suit; et dans le -même instant, un murmure profond donne le -signal de la guerre que les vents vont se déclarer. -Tout-à-coup leur fureur s'annonce par d'effroyables -sifflements. Une épaisse nuit enveloppe -le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en -déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore -la noirceur; cent tonnerres qui roulent, et -semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, -en se succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un -mugissement qui s'abaisse et qui se renfle comme -celui des vagues. Aux secousses que la montagne -reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, -elle s'entr'ouvre; et de ses flancs, avec un bruit -horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux -épouvantés s'élançaient des bois dans la -plaine; et, à la clarté de la foudre, les trois voyageurs -pâlissants voyaient passer à côté d'eux le -lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants -qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de -la nature, il n'y a plus de férocité; et la crainte -a tout adouci.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce -d'osier.</p> -</div> -<p>L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, -gagné la cime d'une roche. Un torrent, qui se -précipite en bondissant, la déracine et l'entraîne; -et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle -dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé -son salut dans le creux d'un arbre; mais une colonne -de feu, dont le sommet touche à la nue, -descend sur l'arbre, et le consume avec le malheureux -qui s'y était sauvé.</p> - -<p>Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la -violence des eaux: il gravissait dans les ténèbres, -saisissant tour-à-tour les branches, les racines -des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, -sans autre sentiment que le soin de sa propre -vie: car il est des moments d'effroi, où toute -compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, -n'est plus sensible que pour lui.</p> - -<p>Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche -escarpée; et, à la lueur des éclairs, il voit une -caverne dont la profonde et ténébreuse horreur -l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, -épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre; -et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans l'accablement.</p> - -<p>L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents -cessent d'ébranler la montagne; les eaux des torrents, -moins rapides, ne mugissent plus alentour, -et Molina sent couler dans ses veines le -baume du sommeil. Mais un bruit plus terrible -que celui des tempêtes, le frappe, au moment -même qu'il allait s'endormir.</p> - -<p>Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est -celui d'une multitude de serpents<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, dont la -caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; -et entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans -leurs mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît. -Il sait que le venin de ces serpents est le plus -subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans -toutes les veines, un feu qui dévore et consume, -au milieu des douleurs les plus intolérables, le -malheureux qui en est atteint. Il les entend; il -croit les voir rampants autour de lui, ou pendus -sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, et prêts -à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; -son sang se glace de frayeur; à peine il ose respirer. -S'il veut se traîner hors de l'antre, sous ses -mains, sous ses pas, il tremble de presser un de -ces dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, -environné de mille morts, il passe la -plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, -frémissant de revoir la lumière, se reprochant -la crainte qui le tient enchaîné, et faisant -sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter -cette faiblesse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Les serpents à sonnettes.</p> -</div> -<p>Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. -Il vit réellement tout le danger qu'il avait pressenti; -il le vit plus horrible encore. Il fallait mourir, -ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu -de forces qui lui restent; il se soulève avec lenteur, -se courbe, et les mains appuyées sur ses -genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi -défait, aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de -son tombeau. Le même orage qui l'avait jeté dans -le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient -eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct -de tous les animaux, dès que le péril les -occupe, de cesser d'être malfaisants.</p> - -<p>Un jour serein consolait la nature des ravages -de la nuit. La terre, échappée comme d'un naufrage, -en offrait par-tout les débris. Des forêts, -qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient -courbées vers la terre; d'autres semblaient se hérisser -encore d'horreur. Des collines, qu'Alonzo -avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure, -entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs -flancs déchirés. De vieux arbres déracinés, précipités -du haut des monts, le pin, le palmier, -le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans -la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et -de leurs branches fracassées. Des dents de rochers, -détachées, marquaient la trace des torrents; -leur lit profond était bordé d'un nombre -effrayant d'animaux, doux, cruels, timides, féroces, -qui avaient été submergés et revomis par -les eaux.</p> - -<p>Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois -et les campagnes se ranimer aux feux du jour -naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix avec -la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. -Tout ce qui respirait encore, recommençait -à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes sauvages -avaient oublié leur effroi; car le prompt -oubli des maux est un don que la nature leur a -fait, et qu'elle a refusé à l'homme.</p> - -<p>Le cœur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte -et par la douleur, sentit un mouvement de joie. -Mais, en cessant de craindre pour lui-même, il -trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands -cris, les appelle; ses yeux les cherchent vainement; -il ne les revoit plus; et les échos seuls lui -répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes -amis! c'en est donc fait? ils ont péri sans doute. -Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune homme, -à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur -inévitable, retomba dans l'abattement. Pour -comble de calamité, il ne retrouva plus le peu -de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le -besoin, par l'épuisement de ses forces. La nature -y pourvut; les mangles, les bananes, l'oca, furent -ses aliments<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les -bananes sont des fruits.</p> -</div> -<p>Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait -des lieux habités; il n'en voyait aucun indice; -son courage était épuisé. Enfin il découvre -un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux -de voir des traces d'hommes, l'espérance -et la joie se raniment en lui; l'obscurité de cette -route, où des rochers, suspendus sur sa tête, -laissent à peine un étroit passage à la lumière, -ne lui inspire aucune horreur. L'instinct, qui -semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de -trouver ses semblables, précipitait ses pas, et le -rendait insensible à la fatigue et au danger. Il -sort enfin de ce sentier profond, et il découvre -une campagne semée çà-et-là de cabanes et de -troupeaux. Il respire; et tendant les mains au -ciel, il lui rend grâce.</p> - -<p>A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent -avec des cris et des transports qu'il prend -pour des signes de joie. Il s'approche, et leur -tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la -simple et naïve douceur des peuples de Tumbès: -leur sourire même est cruel, leur regard lui paraît -moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout -caressant qu'il est, a je ne sais quoi d'effrayant. -Cependant Alonzo s'y livre. «Indiens, leur dit-il, -je suis un étranger, mais un étranger qui vous -aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» -Comme il disait ces mots, il se voit chargé -de liens; les cris d'allégresse redoublent; et il est -conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, -tenant par la main leurs enfants. Elles -entourent le poteau où Molina est attaché; et on -le laisse au milieu d'elles.</p> - -<p>Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple -d'anthropophages. En lui liant les mains, on l'avait -dépouillé, triste présage de son sort! Il entendait -les sauvages, répandus dans le hameau, -s'inviter l'un l'autre à la fête; et les chansons des -femmes, qui se réjouissaient et qui dansaient autour -de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait -se passer. «Enfants, disaient-elles, chantez: vos -pères sont tombés sur une bonne proie. Chantez; -vous serez du festin.»</p> - -<p>Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux -Alonzo, pâle, tremblant, les regardait de -l'œil dont le cerf aux abois regarde la meute affamée. -La nature fit un effort sur elle-même; il -rassembla le peu de forces que lui laissait la peur -dont il était saisi, et s'adressant à ces femmes -sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, sont -suspendus à vos mamelles, et que leur père les -caresse et vous sourit avec amour, combien ne -serait pas cruel celui qui viendrait, dans vos -bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez -déchirer? La nature vous a donné des ennemis -dans les bêtes sauvages; vous pouvez leur livrer -la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais -moi, je suis un homme innocent et paisible, qui -ne vous ai fait aucun mal. Une femme semblable -à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri -de son lait. Si elle était ici, vous la verriez tremblante, -vous conjurer, par vos entrailles, d'épargner -son malheureux fils. Résisteriez-vous à -ses pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans -les bras de sa mère? La vie est pour moi peu de -chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est -le péril qui vous menace, et le soin de votre défense -contre une puissance terrible qui va venir -vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous, -implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, -je me suis exposé, dans ce pénible et long voyage, -au danger d'être pris, d'être déchiré par vos -mains. Femmes indiennes, croyez que je suis -votre ami, celui de vos enfants, celui même de -vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de votre -ami, boire le sang de votre frère?»</p> - -<p>Ces femmes, étonnées, le contemplaient en -l'écoutant; et par degré leur cœur farouche était -ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour -tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils -se trouvent réunis: c'est la jeunesse et la -beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa pâleur -s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son -teint avaient repris tout leur éclat, ses beaux -yeux noirs ne jetaient point ces traits de feu dont -ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la -joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient -que plus tendres. Les ondes de ses longs cheveux, -flottantes sur l'ivoire de ses bras enchaînés, -en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, -dont l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient -un accord ravissant, ne laissait rien imaginer au-dessus -d'un si beau modèle. Dans la cour d'Espagne, -au milieu de la plus brillante jeunesse, -Molina l'aurait effacée. Combien plus rare et plus -frappant devait être, chez des sauvages, le prodige -de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. -La surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement -à l'ivresse. Ces enfants qu'elles amenaient -pour les abreuver de son sang, elles les -prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, -et pleurent en voyant qu'il leur sourit avec -tendresse, et qu'il leur donne des baisers.</p> - -<p>Dans ce moment, les Indiens se rassemblent -en plus grand nombre. Armés de ces pierres tranchantes -qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur -la victime, impatients de lui ouvrir les veines, -et d'en voir ruisseler le sang. Plus tremblantes -qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec -des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: -«Arrêtez! épargnez ce malheureux jeune -homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous -aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel -qui vient vous attaquer. Il allait implorer pour -vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le -vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet -étrange langage, étonnèrent les Indiens. Mais leur -instinct féroce les pressait. Ils dévoraient des yeux -Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de -leurs compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, -tigres, non, s'écrièrent-elles, vous ne boirez pas -son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces -hommes farouches s'arrêtent; ils se regardent -entre eux, immobiles d'étonnement. «Dans quel -délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos femmes? -Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour -s'échapper, il vous flatte? Éloignez-vous, et nous -laissez dévorer en paix notre proie.—Si vous y -touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le -cœur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos -enfants, de les déchirer à vos yeux, et de les -dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus furieuses, -saisissant leurs enfants par les cheveux, -et d'une main les tenant suspendus aux yeux de -leurs maris, grinçaient les dents et rugissaient. -Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, -puisque vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.</p> - -<p>«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes -l'art des enchantements; mais du moins -apprends-nous quel ennemi nous menace?—Un -peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.—Et -tu allais, disent nos femmes, demander -au roi des montagnes de venir à notre secours?—Oui, -c'est dans ce dessein que je suis parti -de Tumbès; mais j'ai perdu mes guides.—Nous -t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au fleuve, -au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à -sa source. Mais assiste à notre festin.»</p> - -<p>A ce festin, où des béliers sanglants étaient -déchirés, dévorés, comme lui-même il devait -l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut cependant -le courage de demander au cacique s'il ne -sentait pas la nature se soulever, lorsqu'il mangeait -la chair, ou qu'il buvait le sang des hommes? -«Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour -moi, n'est qu'un animal dangereux. Pour m'en -délivrer, je le tue; quand je l'ai tué, je le mange. -Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort -qu'aux vautours.»</p> - -<p>Après le festin, le cacique invitait Alonzo à -passer la nuit dans sa cabane, lorsque les femmes -vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. Ils sont -assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils -s'éveillent et que la faim les presse. Nous les connaissons. -Fuis; tu serais dévoré.» Cet avis salutaire -pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin -avec son nouveau guide, non sans avoir -baisé cent fois les mains qui l'avaient délivré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.</h2> - - -<p>En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris -de voir à l'autre rive un peuple nombreux -s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur -une flotte de canots. Il ordonne à son guide de -passer à la nage, et de demander à ce peuple s'il -descend vers Atacamès, ou s'il remonte l'Émeraude, -et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots -un étranger, ami des Indiens.</p> - -<p>Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il -remontait le fleuve; qu'il ne refusait point un -homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui envoyait -un canot pour venir lui parler lui-même.</p> - -<p>Le jeune homme, après les périls auxquels il -venait d'échapper, ne voyait plus rien à craindre. -Il prend congé de son guide, entre sans défiance -dans le canot, et passe à l'autre bord.</p> - -<p>«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme -l'ami des Indiens! lui dit, en le voyant, le chef -de cette troupe de sauvages.—Je suis Espagnol, -lui répondit Alonzo; et je donnerais tout mon -sang pour le salut des Indiens. C'est leur intérêt -qui m'engage…» Comme il disait ces mots, ses -yeux furent frappés d'une figure que les Indiens -portaient à côté du cacique. A cette vue, Alonzo -se trouble; la surprise, la joie, et l'attendrissement -suspendent son récit, et lui coupent la voix. -Dans cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît -du moins le vêtement et l'attitude de -Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante, -est-ce Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme -un dieu?» Et il embrasse la statue. «C'est lui-même, -dit le cacique. Est-il connu de toi?—S'il -est connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, -et les leçons ont formé ma jeunesse! Ah! vous -êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont -chères, et que vous en gardez le souvenir.» A -ces mots il se jette dans les bras du cacique. -«D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous -laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux -frères, qu'une amitié sainte aurait unis dès le -berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements -plus doux, en se réunissant, après une cruelle -absence.</p> - -<p>«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas -que je rencontre sur ces bords.» Aussitôt le peuple -s'empresse à témoigner au Castillan le plaisir de -le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens, -que nous te servions,» lui disent les femmes indiennes; -et d'un air simple et caressant elles l'invitent -à se reposer. Cependant l'une va puiser, -au bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus -pure que le crystal, et revient lui laver les pieds; -l'autre démêle, arrange, attache sur sa tête les -ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant -la poussière dont son visage est couvert, s'arrête -et l'admire en silence.</p> - -<p>Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge -de Las-Casas; et le cacique lui raconta le -voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur -servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? -Cet Espagnol que nous avions sauvé, à -la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a perdus.—Lui?—Lui-même.—Le -malheureux vous a -trahis!—Oh non: ce jeune homme était bon. -Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier, -comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert, -il a fallu l'abandonner. Las d'être poursuivis, -nous cherchons un refuge dans le royaume -des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour -éviter les montagnes, nous avons pris ce long -détour.—C'est aussi à Quito que j'ai dessein -d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment, -ayant quitté Pizarre, touché des maux qui menaçaient -les peuples de ces bords, il avait résolu -d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours. -«Ah! lui dit le cacique, je reconnais en -toi le digne ami de l'homme juste; il me semble -voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois -notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes -amis, et réponds-lui de notre zèle.»</p> - -<p>La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; -et lorsque affaibli vers sa source, il ne porte plus -les canots, on suit le sentier qui pénètre à travers -l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits -sauvages, les oiseaux blessés dans leur vol par -les flèches des Indiens, le chevreuil et le daim -timides, atteints de même dans leur course, ou -pris dans des liens tendus et cachés sous leurs -pas, servent de nourriture à ce peuple nombreux.</p> - -<p>Après avoir franchi cent fois les torrents et les -précipices, on voit les forêts s'éclaircir, et la stérilité -succède à l'excès importun de la fécondité. -Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop -vigoureuse, prodigue et perd les fruits d'une folle -abondance, l'œil ne découvre plus au loin que des -sables arides et que des rochers calcinés. Les Indiens -en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même. -Mais à peine il sont arrivés sur la croupe de la -montagne, il semble qu'un rideau se lève, et ils -découvrent le vallon de Quito, les délices de la -nature. Jamais ce vallon ne connut l'alternative -des saisons; jamais l'hiver n'a dépouillé ses riants -coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes. -Le laboureur y choisit le temps de la culture et -de la moisson. Un sillon y sépare le printemps -de l'automne. La naissance et la maturité s'y -touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit -les fleurs et les fruits.</p> - -<p>Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers -les murs de Quito, l'arc pendu au carquois, et -tenant par la main leurs enfants et leurs femmes, -signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de -la ville un spectacle nouveau, que de voir tout -un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès -qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise, -et qu'on l'amène devant lui. Il sort lui-même, -avec la dignité d'un roi, de l'intérieur de son -palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au -vestibule, et y reçoit ces étrangers.</p> - -<p>Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du -cacique, saluait le monarque, et allait lui parler; -mais il fut prévenu par les frémissements et par -les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de -nos oppresseurs! Oui, poursuivit Orozimbo, je -reconnais les traits, les vêtements de ces barbares. -Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger -ma patrie.» En disant ces mots, il avait l'arc tendu, -et allait percer Molina. L'Inca mit la main sur la -flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet emportement. -Innocent ou coupable, tout homme suppliant -mérite au moins d'être entendu. Parle, dit-il à -Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu viens, ce -qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout -d'en imposer; et, si tu es Castillan, ne sois -point étonné de l'horreur que ta vue inspire à -la famille de Montezume.»</p> - -<p>«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment -est trop juste; et ce serait peu de mon -sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis -Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté -la flamme et le fer sur ce malheureux continent; -mais je déteste leurs fureurs. Je viens d'abandonner -leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai -traversé des déserts pour venir jusqu'à toi, et -pour t'avertir des malheurs dont ta patrie est menacée. -Inca, si, comme on nous l'assure, la justice -règne avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame -de tes lois et la vertu de ton empire, je t'offre -le cœur d'un ami, le bras d'un guerrier, les conseils -d'un homme instruit des dangers que tu -cours. Mais si je trouve, dans ces climats, la nature -outragée par des lois tyranniques, par un -culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je -vais vivre dans le fond des déserts, au milieu des -bêtes farouches, moins cruelles que les humains. -Quant au peuple que je t'amène, je ne connais -de lui que sa vénération pour un Castillan, mon -ami, et le plus vertueux des hommes. Je l'ai -trouvé portant l'image de ce respectable mortel. -La voilà: je l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami -d'un peuple vertueux lui-même, puisqu'il adore -la vertu. C'est par ses secours généreux que je -suis venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible, -intéressant, digne de l'appui qu'il implore. -Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son cacique, -homme généreux, simple et juste, dont -tu te feras un ami, si tu sens le prix d'un grand -cœur.»</p> - -<p>La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère -si fier et si imposant par lui-même, qu'en -se montrant, elles écartent la défiance et les soupçons. -Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit -la main. «Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, -le courage de l'un, les conseils de l'autre, tout -sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce cacique -et pour son peuple me répond de leur foi; -et je n'en veux point d'autre gage.»</p> - -<p>Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous -les besoins de ses nouveaux sujets. Un hameau -s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina -et le cacique, reçus, logés dans le palais des -enfants du soleil, partagèrent la confiance et la -faveur du monarque avec les héros mexicains.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.</h2> - - -<p>Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait -trouvé que des cœurs glacés et rebutés par ses -malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence -à l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits -intimidés, sa voix seule serait trop faible; -il prit la résolution de se rendre lui-même à la -cour d'Espagne, où il serait mieux écouté.</p> - -<p>Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux -de tenter la même entreprise.</p> - -<p>Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, -et celui de ses lieutenants qui s'était le plus -signalé dans la conquête du Mexique.</p> - -<p>La province de Gatimala était le prix de ses -exploits; il la gouvernait, ou plutôt il y dominait -en monarque. Mais, toujours plus insatiable -de richesses et de gloire, il regardait d'un œil -avide les régions du midi.</p> - -<p>Dans son partage étaient tombés Amazili et -Télasco, la sœur et l'ami d'Orozimbo: amants -heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer -ensemble, de partager la même chaîne, et -de s'aider à la porter. Il les tenait captifs; et il -avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les -neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, -allaient chercher une retraite chez ces -monarques du midi, dont on lui vantait les richesses. -Il en conçut une espérance qui alluma -son ambition.</p> - -<p>Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, -homme actif, ardent, intrépide, aussi prudent -qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand -dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons -encore travaillé l'un et l'autre que pour la gloire -de Cortès: nos noms se perdent dans l'éclat du -sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de -sa conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi -de ce Nouveau-Monde, est un empire plus étendu, -plus opulent que celui du Mexique: c'est le -royaume des Incas. Les neveux de Montezume -ont espéré d'y trouver un asyle; c'est par eux -que je veux gagner la confiance du monarque -dont ils vont implorer l'appui. Le jeune et vaillant -Orozimbo est à leur tête; sa sœur et l'amant -de sa sœur sont au nombre de mes esclaves: -rien de plus vif et de plus tendre que leur -mutuelle amitié; et celui qui leur promettra de -les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau -t'attend au rivage, avec cent Castillans des -plus déterminés. Emmène avec toi mes captifs, -Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur, -les ménagements, les caresses; aborde aux côtes -du midi; envoie à la cour des Incas donner avis -à Orozimbo que la liberté de sa sœur et de son -ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent -sur ton navire; et que la faveur des Incas, -l'accès de leur pays, l'heureuse intelligence qu'il -peut établir entre nous, est le prix que je lui -demande pour la rançon des deux esclaves que -tu es chargé de lui rendre. Tu sens bien de quelle -importance est l'art de ménager cette négociation, -et avec quel soin les ôtages doivent être gardés -jusqu'à l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; -et dès demain tu peux partir.»</p> - -<p>Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver -Orozimbo, leur dit-il; je vous rends à lui. Votre -rançon est dans ses mains.»</p> - -<p>La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: -elle tint leur ame un moment suspendue entre -la joie que leur causait cette étrange révolution, -et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, -ils se regardaient, ils levaient les yeux -sur leur maître, cherchant à lire dans les siens. -Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, -que tu es cruel, si tu nous trompes! Mais que -ton cœur est généreux, si c'est lui qui nous a -parlé!—Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. -Il n'appartient qu'à des lâches d'insulter -à la faiblesse, et de se jouer du malheur; je sais -respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet -empire, et je vous plains encore plus, vous, de -qui la fortune passée rend la chûte plus accablante. -Osez donc croire à mes promesses, que -vous allez voir s'accomplir.—Ah! lui dit Télasco, -je t'ai vu porter la flamme dans le palais -de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang -de mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, -et c'est le comble de l'opprobre: mais quelques -maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés; je -te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, -je te chéris et te révère. Vois à quel point tu m'attendris. -Moi, qui jamais ne t'ai demandé que la -mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les -arrose de mes pleurs.»</p> - -<p>Alvarado les embrassa avec une apparence de -sensibilité. «Si vous êtes reconnaissants de mes -bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en attendre, -c'est que vous m'en soyez témoins auprès -du vaillant Orozimbo. Dites-lui que, si je sais -vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et ménager -mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» -Alors les deux captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent -sur le vaisseau qui leva l'ancre au point -du jour.</p> - -<p>La course fut assez paisible<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> jusques vers les -îles Galapes; mais là, on sentit s'élever, entre -l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il fallut -obéir, et se voir pousser sur des mers qui -n'avaient point encore vu de voiles. Dix fois le -soleil fit son tour, sans que le vent fût appaisé. -Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond -lui succède. Les ondes, violemment émues, -se balancent long-temps encore après que le vent -a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; -et sur une mer immobile, le navire, -comme enchaîné, cherche inutilement dans les -airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois -déployée, retombe cent fois sur les mâts. L'onde, -le ciel, un horizon vague, où la vue a beau s'enfoncer -dans l'abyme de l'étendue, un vide profond -et sans bornes, le silence et l'immensité, -voilà ce que présente aux matelots ce triste et -fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, -ils demandent au ciel des orages et des tempêtes; -et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur -offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. -Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. -Ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et -réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers aiment -à voir briller les feux étincelants; ce liquide -crystal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous -contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière -et répète l'azur des cieux, ne forment plus -qu'un spectacle funeste; et tout ce qui, dans la -nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici -que l'épouvante, et ne présage que la mort.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Dans un conte très-intéressant, intitulé <i>Ziméo</i>, imprimé -à la suite du poëme des <i>Saisons</i>, se trouve une description -assez semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de -constater que cette partie de mon ouvrage était écrite et -connue de mes amis avant que le conte de <i>Ziméo</i> fût fait. -L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a permis de l'en prendre -à témoin.</p> -</div> -<p>Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, -on les dispense d'une main avare et sévère. La -nature, qui voit tarir les sources de la vie, en -devient plus avide; et plus les secours diminuent, -plus on sent croître les besoins. A la disette enfin -succède la famine, fléau terrible sur la terre, -mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme -des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur -d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le -courage; mais au milieu d'une mer immense, -écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, -dans l'abandon de toute la nature, n'a pas même -l'illusion pour le sauver du désespoir: il voit -comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne -de tout secours; sa pensée et ses vœux -s'y perdent; la voix même de l'espérance ne peut -arriver jusqu'à lui.</p> - -<p>Les premiers accès de la faim se font sentir -sur le vaisseau: cruelle alternative de douleur -et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus -sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec -des plaintes lamentables, ou courir éperdus et -furieux de la proue à la poupe, et demander au -moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, -pâle et défait, se montre au milieu de ces spectres, -dont il partage les tourments; mais, par -un effort de courage, il fait violence à la nature. -Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, -et tâche de leur inspirer un reste d'espérance, -que lui-même il n'a plus.</p> - -<p>Son autorité, son exemple, le respect qu'il -imprime, suspend un moment leur fureur. Mais -bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; -et l'un de ces malheureux, s'adressant au -capitaine, lui parle en ces terribles mots:</p> - -<p>«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, -ou du moins sans remords, des milliers de Mexicains: -Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme -des victimes, dont nous pouvions verser le sang. -Un infidèle, une bête farouche, sont égaux devant -lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens -en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité -où nous sommes réduits; la faim dévore nos entrailles. -Livre-nous ces infortunés qui n'ont -plus, comme nous, que quelques moments à -vivre; et auxquels ta religion t'ordonne de nous -préférer.»</p> - -<p>«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur -répondit Gomès, je n'hésiterais pas; je céderais, -en frémissant, à l'affreuse nécessité; mais ce n'est -pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir -quelques jours de plus. Mes amis, ne nous flattons -point: à moins d'un miracle évident, il faut -périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons -le secours du ciel.» Cette réponse les consterna; -et chacun, s'éloignant dans un morne silence, -alla s'abandonner au désespoir qui lui -rongeait le cœur.</p> - -<p>Dans un coin du vaisseau languissaient en silence -Amazili et Télasco. Plus accoutumés à la -souffrance, ils la supportaient sans se plaindre; -seulement ils se regardaient d'un œil attendri et -mourant, et ils se disaient l'un à l'autre: «Je ne -verrai plus mon frère; je ne verrai plus mon -ami.»</p> - -<p>Les Castillans, d'un air sombre et farouche, -errants sans cesse autour d'eux, les regardaient -avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment -les progrès de leur défaillance. A l'approche des -Castillans, à leurs regards avides, à leurs frémissements, -aux mouvements de rage qu'ils retenaient -à peine, Télasco, qui croyait les voir -comme des tigres affamés, prêts à déchirer son -amante, se tenait près d'elle avec l'inquiétude de -la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants -étaient sans cesse ouverts sur eux, et les -observaient sans relâche. Si quelquefois il se sentait -forcé de céder au sommeil, il frémissait, il -serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, -lui disait-il; mes yeux se ferment malgré -moi; je ne puis plus veiller à ta défense. Les -cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, -pour se saisir de leur proie. Tenons-nous -embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes -cris me réveillent.»</p> - -<p>Gomès, qui lui-même observait les mouvements -des Espagnols, leur fit donner quelque -soulagement, du peu de vivres qui restaient, et -les contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, -et ne fut troublée que par des gémissements. -Tout était consterné, tout resta immobile.</p> - -<p>Amazili, d'une main défaillante, pressant la -main de Télasco: «Mon ami, si nous étions seuls, -je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une -mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse -d'avoir pour tombeau le sein de mon amant, -et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands -t'arracheraient mes membres palpitants; -et, à ton exemple, ils croiraient pouvoir te déchirer -toi-même, et te dévorer après moi. C'est -là ce qui me fait frémir.—O toi, lui répondit -Télasco, ô toi, qui me fais encore aimer la vie, -et résister à tant de maux, que t'ai-je fait, pour -désirer que je te survive un moment? Si je croyais -que ce fût un bien de prolonger les jours de ce -qu'on aime, en lui sacrifiant les siens, crois-tu -que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me -couper les veines, et à t'abreuver de mon sang? -Il faut mourir ensemble; c'est l'unique douceur -que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus -faible, et sans doute tu succomberas la première; -alors, s'il m'en reste la force, je collerai mes lèvres -sur tes lèvres glacées, et, pour te sauver des outrages -de ces barbares affamés, je te traînerai sur -la poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous -tomberons dans les flots, où nous serons ensevelis.» -Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme -des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux -comme un port assuré.</p> - -<p>Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui -ramène l'espérance et la joie dans l'ame des Castillans. -Quelle espérance, hélas! ce vent s'oppose -encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser -plus avant sur un océan sans rivages. Mais il les -tire de ce repos, plus horrible que tout le reste; -et quelque route qu'il faille suivre, elle est pour -eux comme une voie de délivrance et de salut.</p> - -<p>On présente la voile à ce vent si désiré; il -l'enfle: le vaisseau s'ébranle, et sur la surface -ondoyante de cette mer, si long-temps immobile, -il trace un vaste sillon. L'air ne retentit -point de cris: la faiblesse des matelots ne leur -permit que des soupirs et que des mouvements -de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les -yeux errants sur le lointain, pour découvrir, s'il -est possible, quelque apparence de rivage. Enfin, -de la cime du mât, le matelot croit apercevoir -un point fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent -vers ce point éminent, et qui leur paraît -immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote -même l'assure. Les cœurs flétris s'épanouissent; -les larmes de la joie commencent à couler; -et plus la distance s'abrége, plus la confiance -s'accroît.</p> - -<p>Tout occupé du soin de ranimer ses soldats -défaillants, Gomès leur fait distribuer le peu de -vivres qu'on réservait pour le soutien des matelots. -«Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons -embrassé la terre; là, nous oublierons tous nos -maux.»</p> - -<p>Ces secours furent inutiles au plus grand -nombre des Espagnols. Les organes, trop affaiblis, -avaient perdu leur activité. Les uns mouraient -en dévorant le pain dont ils étaient avides; -les autres, en frémissant de rage de ne pouvoir -plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et -en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir -de la chair et du sang humain. Quelques-uns, -adoucis par la faiblesse et la souffrance, libres de -passions, rendus à la nature, guéris de ce délire -affreux où le fanatisme et l'orgueil les avaient -plongés, détestaient leurs erreurs, leurs préjugés -barbares; et devenus humains, voyaient enfin -des hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils -avaient si cruellement et si lâchement tourmentés. -Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient -sa miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux -mourants vers les esclaves mexicains; et les traits -douloureux du repentir étaient empreints sur -leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, -se traîne aux pieds de Télasco, et d'une voix entrecoupée -par les sanglots de l'agonie: «Pardonne-moi, -mon frère, lui dit-il, demande pour -moi à notre Dieu qu'il me pardonne.» En achevant -ces mots, il expira.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.</h2> - - -<p>Cependant le rivage approche. On voit des -forêts verdoyantes s'élever au-dessus des eaux; -c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres -sous le nom de <i>Mendoce</i>. On aborde, et on voit -sortir d'un canal qui sépare ces îles fortunées, -une multitude de barques qui environnent le -vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages -d'une gaieté et d'une beauté ravissante, presque -nus, désarmés, et portant dans la main des rameaux -verts, où flotte un voile blanc, en signe -de paix et de bienveillance.</p> - -<p>Le malheur avait amolli le cœur des Castillans, -et brisé leur orgueil farouche. L'éloignement et -l'abandon leur avaient appris à aimer les hommes; -car le sentiment du besoin est le premier lien de -la société. Pour être humain, il faut s'être reconnu -faible. Attendris de l'accueil plein de bonté -que leur font les sauvages, ils y répondent par -les signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, -sans défiance, s'élancent à l'envi de leurs barques -sur le vaisseau; et voyant sur tous les visages la -langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris: -leur empressement et leurs caresses expriment -la compassion, et le désir de soulager -leurs hôtes.</p> - -<p>Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur -bonne foi. Un port formé par la nature servit -d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens descendirent -dans celle de ces îles<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> dont le bord leur -parut le plus riche et le plus riant.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de -latitude méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant -la découverte de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations -des voyages faits dans la mer du sud.</p> -</div> -<p>Les insulaires enchantés les conduisent dans -leur village, au bas d'une colline, sur le bord -d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec abondance, -et serpente dans un vallon dont la nature -a fait le plus riant verger. Les cabanes de ce hameau -sont revêtues de feuillages; l'industrie éclairée -par le besoin, y a réuni tous les agréments -de la simplicité. Le nœud fragile, qui, pendant -la nuit, ferme l'entrée de ces cabanes, est le symbole -heureux de la sécurité, compagne de la -bonne foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus -sous ces toits paisibles, n'annoncent qu'un -peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.</p> - -<p>D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se -reposer; et à l'instant, de jeunes filles, belles -comme les nymphes, et comme elles à demi-nues, -apportent dans des corbeilles les fruits -que leurs mains ont cueillis. Il en est un<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> que -la nature semble avoir destiné, comme un lait -nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la -vieillesse ou par la maladie. Ce fruit si délicat, si -sain, sembla faire couler la vie dans les veines -des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas -salutaire; et le peuple, autour des cabanes, se -tint dans le silence, tandis que ses hôtes dormaient.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Les voyageurs l'appellent <i>blanc-manger</i>.</p> -</div> -<p>A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant -le soir sous des palmiers plantés au milieu -du hameau, les inviter à son repas. Des -légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse -dont ils font un pain nourrissant, des -tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et -des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits -l'hameçon; une eau pure, quelques liqueurs -qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font -un doux mélange: tels sont les mets et les breuvages -dont ce peuple heureux se nourrit.</p> - -<p>Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité -du climat réparaient les forces des Castillans, -Gomès observait à loisir les mœurs, ou plutôt -le naturel des insulaires; car ils ne connaissaient -de lois que celles de l'instinct. L'affluence de tous -les biens, la facilité d'en jouir, ne laissait jamais -au désir le temps de s'irriter dans leurs ames. -S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un -à l'autre, aurait passé pour un délire. Le méchant, -parmi eux, était un insensé, et le coupable -un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité -dépravée, le seul qui fût connu de ce -peuple, était la douleur. La mort même n'en -était pas un; ils l'appelaient <i>le long sommeil</i>.</p> - -<p>L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, -jaloux, avare, de concevoir rien au-delà -de sa félicité présente, devaient rendre ce peuple -facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient -le conseil de la république; et comme l'âge distinguait -seul les rangs entre les citoyens, et que -le droit de gouverner était donné par la vieillesse, -il ne pouvait être envié.</p> - -<p>L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et -l'intelligence d'une société si douce; mais paisible -lui-même, il y était soumis à l'empire de la -beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant -du plaisir, avait l'heureux pouvoir de varier, -de multiplier ses conquêtes, sans captiver l'amant -favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur, -parmi eux, était un prodige; et la beauté, -ce don par-tout si rare, l'était si peu dans ce -climat, que le changement n'avait rien d'humiliant -ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant -un cœur sensible et mille attraits, l'amant délaissé -n'avait pas le temps de s'affliger de sa disgrâce, -et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on lui -préférait. Le nœud qui liait deux époux, était -solide ou fragile à leur gré. Le goût, le désir le -formait; le caprice pouvait le rompre; sans rougir -on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de -plaire: dans les cœurs la haine cruelle ne succédait -point à l'amour; tous les amants étaient -rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de -leurs compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, -autant d'heureux qu'elle avait faits ou qu'elle ferait -à son tour. Ainsi la qualité de mère était -la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour -paternel embrassait toute la race naissante, et -par-là les liens du sang, moins étroits et plus -étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une -seule et même famille.</p> - -<p>Les Espagnols ne cessaient d'admirer des mœurs -si nouvelles pour eux. La nuit, ce peuple hospitalier, -leur cédant ses cabanes, n'en avait réservé -que quelques-unes pour les vieillards, pour les -enfants, et pour les mères. La jeunesse, au bord -du ruisseau qui serpentait dans la prairie, n'eut -pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le -feuillage du platane et du peuplier. On les vit, -dans leurs danses, se choisir deux à deux, s'enchaîner -de fleurs l'un à l'autre; et quand le jour -cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu -des étoiles, fit briller son arc argenté, cette -foule d'amants, répandue sur un beau tapis de -verdure, ne fit que passer doucement de la joie -à l'amour, et des plaisirs au sommeil.</p> - -<p>Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, -dès le jour suivant, fit place à des amours nouvelles. -La marque d'amour la plus tendre qu'une -jeune insulaire pût donner à son amant, était -d'engager ses compagnes à le choisir à leur tour. -Il eût été humiliant pour elle de le posséder -seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui -procurait de nouvelles conquêtes, plus il était -enchanté d'elle et lui revenait glorieux.</p> - -<p>Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? -On désirait de s'en instruire; on crut enfin le -démêler. On vit dans une enceinte que l'on prit -pour un temple, quelques statues révérées. Gomès -voulut savoir quelle idée ces insulaires y attachaient. -Le vieillard qu'il interrogeait, lui répondit: -«Tu vois nos cabanes; voilà l'image de -celui qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc -et ce carquois; voilà l'inventeur de ces armes. -Tu nous as vus tirer du feu du froissement du -bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le -premier découvrit à nos pères ce secret merveilleux. -Regarde ces tissus d'écorce, dont nous -sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous -est venu de celui-ci. Celui-là nous apprit à nouer -les filets où les oiseaux et les poissons s'engagent. -Près de lui se présente l'industrieux mortel qui -nous a montré l'art de creuser les canots et de -fendre l'onde à la rame. Cet autre imagina de -transplanter les arbres, et il forma ce beau portique -dont le hameau est ombragé. Enfin tous -se sont signalés par quelque bienfait rare; et -nous honorons les images qui nous représentent -leurs traits.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.</h2> - - -<p>Des malheureux, à peine échappés aux dangers -les plus effroyables, ayant trouvé dans cette île -enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la paix, -devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser -les mers, où les mêmes horreurs les attendaient -peut-être encore. Un nouveau charme -vint s'offrir, et acheva de les captiver.</p> - -<p>On les invita aux danses nuptiales, à ces danses -qui, sur le soir, rassemblaient dans la prairie les -jeunes amants du hameau, et dans lesquelles un -nouveau choix variait tous les jours les nœuds et -les charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement -aux instances des Indiens; il vit qu'il les -affligerait, et qu'il révolterait sa flotte, s'il obligeait -les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient. -Tout ce qu'il put lui-même, fut de se -refuser à cet attrait si dangereux, et de ne pas -donner l'exemple.</p> - -<p>Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans -cette île, rappelés à la vie, chéris des Indiens, -libres parmi les Espagnols, ne respiraient que -pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient -ensemble des douceurs de ce beau climat, -des délices de leur asyle: il ne manquait à leur -bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent -aussi conviés aux danses de la prairie. Jamais -Amazili ne voulut consentir à s'y mêler. «S'il n'y -avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais -pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté -du choix; et tu serais bien sûr du mien. Si une -plus belle que moi te choisissait aussi, je serais -préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût -plus belle à tes yeux, je reviendrais pleurer dans -la cabane, et je dirais: Il est heureux avec une -autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; -et ce n'est pas la crainte de te voir infidèle qui -m'inquiète et me retient; c'est l'orgueil jaloux de -nos maîtres, que je ne veux pas irriter. Quelqu'un -d'eux prétendrait peut-être au choix de -ton amante: ils sont fiers, violents; ils seraient -offensés de voir préférer leur esclave. Ah! leur -esclave sera toujours le maître absolu de mon -cœur. Fais donc entendre aux insulaires que notre -choix est fait, que nous sommes heureux d'être -uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de -ces beautés te touche plus que moi, va te montrer -au milieu d'elles: tous leurs vœux se réuniront; -tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai -fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de -me laisser songer à toi.» Cette seule pensée faisait -couler ses larmes. Le cacique les essuya par -mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que -je respire, que mon cœur palpite un instant pour -une autre qu'Amazili! Ne le crains pas; ce serait -une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces -danses, pour me voir préférer par toi: car tu -sais que j'aime la gloire; et il est doux d'être -envié. Mais puisque tu crains d'exciter la jalousie -des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement -unis, et laissons à ces malheureux, qui -ne connaissent point l'amour, les vains plaisirs de -l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais -on n'en fut point offensé.</p> - -<p>L'enchantement des Espagnols, dans cette fête -voluptueuse, se conçoit mieux qu'on ne peut l'exprimer. -Environnés d'une foule de jeunes femmes, -belles de leurs simples attraits, sans parure et presque -sans voile, faites par les mains de l'amour, -douées des grâces de la nature, vives, légères, -animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, -souriant à leurs hôtes, et leur tendant la main -avec des regards enflammés, ils étaient comme -dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au -délire du plus délicieux sommeil.</p> - -<p>Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient -toutes se disputer la conquête des Castillans: -ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité. Ils firent -donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, -la beauté reprit ses droits, et choisit à son tour. -Alors ce caprice bizarre que notre orgueil a engendré, -et que nous appelons l'amour, cette passion -triste, inquiète, et jalouse, commence à -verser ses poisons dans l'ame des Castillans. Ils -prétendent détruire la liberté du choix, en usurper -les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, -ils intimident leurs compagnes, ils effarouchent -les plaisirs.</p> - -<p>Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes -des Indiens. «Tu nous as amené, lui dirent-ils, -des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous -les rappelons à la vie; nous partageons avec eux -les dons que nous fait la nature; nous les invitons -à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs; et -les voilà qui nous menacent et qui nous glacent -de frayeur. Ils veulent, entre nos compagnes, -choisir, et se voir préférés. Qu'ils sachent que le -premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos -femmes sont toutes charmantes, et c'est leur faire -injure, que de vouloir gêner leur choix. Si tes -compagnons veulent vivre en bonne intelligence -avec nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; -qu'ils soient bienfaisants et paisibles. S'ils sont -méchants, remmène-les.»</p> - -<p>Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il -avait donnée, et vit les suites qu'elle aurait, s'il -tardait à les prévenir. Mais l'ivresse, l'égarement -où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts -inutiles. Au mépris de la discipline, le désordre -allait en croissant. Les soldats se disaient entre -eux, que leur retour était impossible vers le rivage -américain; que le vent d'orient, qui régnait -sur ces mers, s'opposerait à leur passage; que, -par un miracle visible, le ciel les avait conduits -dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de -fatigue et de soins, et au milieu de l'abondance; -que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus d'autre -patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel -ils dussent obéir. C'en était fait, si les insulaires, -révoltés de l'ingratitude et de l'orgueil des Castillans, -n'avaient pris eux-mêmes la résolution et -le moyen de s'en délivrer.</p> - -<p>Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse -de leurs hôtes, et les laissant s'abandonner -aux charmes des plaisirs, aux douceurs du sommeil, -ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent -dans la mer.</p> - -<p>Gomès, instruit de ce désastre, assembla les -siens, et leur dit: «Nos armes nous sont enlevées. -Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos -mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait -aussi courageux. Mieux que nous il ferait usage -de la flèche et du javelot. Il connaît les retranchements -de ses bois et de ses montagnes; et -des îles voisines, les peuples ses amis l'aideraient -à nous accabler. Laissez-moi donc vous ménager -une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout -ce qui peut troubler la paix.»</p> - -<p>A ce discours, les Castillans furent interdits et -troublés. Les plus intrépides pâlirent, les plus -impétueux se sentirent glacés. Alors un vieillard -se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y -eut, du temps de nos pères, un méchant parmi -eux: il voulait dominer; il voulait que tout lui -cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères -le saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui -lièrent les pieds et les mains avec la branche du -saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y avons -jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez -en paix. Nous voulons être heureux et libres. -Vous avez cette plaine immense de l'océan à traverser; -nous vous donnerons, pour le voyage, -du bois, de l'eau, des vivres; mais ne différez pas. -Pour vous, dit-il aux deux Mexicains, vous avez -le choix de rester avec nous, ou de partir avec -eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, -devient libre comme nous-mêmes. Ici la -force n'est employée qu'à protéger la liberté.»</p> - -<p>Les Castillans indignés de s'entendre faire la -loi, se plaignirent, et accusèrent les Indiens de -trahison. «Nous ne vous avons point trahis, reprit -le vieillard indien. Vos armes vous donnaient -sur nous trop d'avantage; et vous en avez abusé. -Nous vous avons réduits, comme il est juste, à -l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? -Nous l'aimons; et vous partirez de ces bords sans -avoir reçu de nous la plus légère offense. Voulez-vous -la guerre? Nous la détestons, mais la liberté -nous est plus chère que la vie. Vous aurez le -choix du combat. Nous partagerons avec vous -nos flèches et nos javelots; et nous nous détruirons, -jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous -pour nous faire injure, ou aucun de nous pour -la souffrir.»</p> - -<p>Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme -qu'un sentiment de supériorité, abandonna les -Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné un -peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès -de les réconcilier ensemble. Gomès n'eut -garde d'engager les Indiens à se laisser fléchir; -et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux -peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en -étaient pas moins observés. La même abondance -régnait dans les cabanes des Castillans, et leur -navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur -du voyage.</p> - -<p>Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à -se consulter. «Renoncerons-nous à revoir ton -frère et mon ami? dit Télasco à son amante. Non, -dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais -sûre de ne le revoir jamais. Gomès nous -donne l'espérance de nous rejoindre à lui; partons.»</p> - -<p>Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir -les vents de l'aurore céder à celui du couchant<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. -Gomès fut long-temps à l'attendre; et -lorsqu'il le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, -comme d'un prodige opéré pour favoriser son retour. -Il assemble les siens. «Compagnons, leur -dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le -vent nous seconde; partons, et partons sans regret: -cette terre inconnue n'eût été pour nous -qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas -vivre. Être oublié, c'est être enseveli. Allons chercher -des travaux qui laissent de nous quelque -trace. L'influence de l'homme sur le destin du -monde, est la seule existence honorable pour -lui, la seule au moins digne de nous.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Cela n'arrive qu'au décours de la lune.</p> -</div> -<p>L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, -dont la voix est pour lui l'organe de la -renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de -leur opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, -ce commerce qui l'agrandit, qui le répand hors -de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est -le plonger dans une nuit profonde. Aussi ces -mots que prononça Gomès frappèrent-ils les Castillans -d'un trait foudroyant de lumière; et ils -ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste -du monde, au rang des morts, dont le nom -même et la mémoire avaient péri.</p> - -<p>Ce moment était favorable; et Gomès le saisit -pour précipiter son départ. On le suit, on s'embarque, -on dégage les ancres, on livre les voiles -au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur -le rivage, voyant le vaisseau s'éloigner, disaient -en soupirant: «Que vont-ils devenir? Ils étaient -si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en -paix? Ils nous appelaient leurs amis, et nous ne -demandions qu'à l'être. Mais non: ils sont méchants; -qu'ils partent. Ils nous auraient rendus -méchants.»</p> - -<p>Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette -île charmante. Tous les yeux y étaient attachés, -tous les cœurs gémissaient de la voir s'éloigner. -Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un -long et pénible voyage viennent se mêler aux -regrets d'avoir quitté ce fortuné séjour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.</h2> - - -<p>Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir, -et tint la flotte dans de continuelles alarmes; -mais ils ne firent que décliner alternativement -vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne -s'exerça qu'à diriger sa course vers l'aurore, sans -s'écarter de l'équateur.</p> - -<p>Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la -vue du Pérou. Le naufrage les attendait au port, -et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin du désastre -qui vengeait sa patrie sur ces malheureux -Castillans.</p> - -<p>Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, -avait pressé l'Inca, roi de Quito, de se mettre -en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il, d'élever -des remparts solides; des murs de sable et -de gazon suffisent pour rebuter les Castillans. -De tous les dangers de la guerre ils ne craignent -que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre; -c'est ce port qu'il faut protéger.»</p> - -<p>Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea -lui-même d'aller présider aux travaux. Orozimbo -voulut le suivre; et par les champs de -Tumibamba, ils se rendirent à Tumbès. Le retour -du jeune Espagnol chez ce peuple, son premier -hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance -et d'amour. «Eh quoi! lui dit le -bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié? Tu as -bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons -cessé de parler du généreux et cher Alonzo. Ils -m'ont demandé que le jour où tu vins parmi -nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête. -Tu crois bien que j'y ai consenti. C'en est une -de te revoir; et les larmes de joie que tu nous -vois répandre, en sont de fidèles témoins.»</p> - -<p>Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès -le jour suivant, et sont poussés avec ardeur. Ils -s'avançaient; le fort qui dominait la plaine, et -qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des -Indiens qui l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo -et le cacique de Tumbès, Alonzo parcourait -l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait -avec eux de cette fureur de conquête qui avait -saisi les Espagnols, et qui dépeuplait leurs pays -pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de -loin le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles -déployées. Il regarde, et ne doutant pas que ce -ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les -voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort -pressé leur retour? Le ciel les seconde, les vents -semblent leur obéir.» Comme il disait ces mots, -tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide, -un tourbillon de vent s'élève sur la mer. Les flots, -qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent en écumant, -et semblent bouillonner. Dans le même instant, -un nuage, roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend, -s'arrondit, se prolonge en colonne; et cette -colonne fluide, dont la base touche à la mer, -forme une pompe, où l'onde émue, cédant au -poids de l'air qui la presse alentour, monte -jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment.</p> - -<p>Molina reconnut ce prodige, si redouté des -matelots, qui lui ont donné le nom de <i>trombe</i>; -et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans, -il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient -faits, les maux qu'ils allaient faire encore; il se -souvint seulement que leur patrie était la sienne, -et son cœur fut saisi de crainte et de compassion.</p> - -<p>Gomès eut beau se hâter de faire ployer les -voiles, pour ne pas donner prise au tourbillon -rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le -saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau, -qui, rompue par les antennes, tomba comme un -déluge sur le navire, et l'engloutit.</p> - -<p>«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi -périssent tous les brigands qui ont ravagé, détruit, -inondé de sang ma patrie! Cacique, lui -dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions -pour les heureux coupables. Le malheur a -le droit sacré de purifier ses victimes; et celui que -le ciel punit, devient comme innocent pour nous.» -Orozimbo rougit de la joie inhumaine qu'il venait -de faire éclater. «Pardon, dit-il; j'ai tant -souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!»</p> - -<p>Le calme renaît. La colonne et le navire avaient -disparu. Mais, peu d'instants après, on aperçut -de loin deux malheureux, échappés du naufrage, -qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient -saisis. «Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore, -il faut les secourir. Cacique, hâtez-vous; détachez -des canots pour les sauver, s'il est possible. -Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se -jette à la nage. Un canot le suivit de près, et -le joignit avant qu'il eût atteint le bois flottant -au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient.</p> - -<p>Ces malheureux étaient sa sœur et son ami, -qui, prévoyant la chûte de la trombe, s'étaient -élancés dans les eaux, plus hardis que les Castillans, -et plus exercés à la nage. «On vient à nous, -courage, ma chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi; -nous touchons au salut.—Ah! je succombe, -disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes -défaillantes mains vont abandonner leur appui. -Si l'on tarde un moment encore, c'en est fait, -tu ne me verras plus.»</p> - -<p>Cependant leur libérateur, monté sur le canot, -fait redoubler l'effort des rames. Il arrive, -il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô -qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque -vous êtes malheureux.» Le péril, le trouble, -l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de -le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui -tendait. Il la prend dans ses bras, l'enlève, et -reconnaît sa sœur; une sœur adorée. Il jette un -cri. «Ciel! est-ce toi? ma sœur! ma chère Amazili! -Ah! laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, -et sauve Télasco.» A ce nom, Orozimbo, la laissant -étendue au milieu des rameurs, s'élance dans -les flots, où son ami surnage encore; il le saisit -par les cheveux, dans le moment qu'il enfonçait, -regagne la barque, y remonte, et y enlève -son ami.</p> - -<p>Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; -il l'embrasse, et sentant ses genoux ployer, il -tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les -voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands -cris. Télasco revient le premier d'un long évanouissement, -mais c'est pour partager la crainte -et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue -entre son frère et son amant, Amazili respire -à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient -sa tête languissante, dont les yeux sont fermés -encore, et sur ce visage, où se peint la pâleur -de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco -cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques -étincelles de vie. «Tu respires, lui disait-il; -mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends -plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et -ton cœur se glacer? Après tant de périls, après -t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la mort, -la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon -cher Orozimbo, le jour qui nous rassemble sera-t-il -le plus malheureux de tes jours et des miens! -N'as-tu revu ta sœur que pour l'ensevelir? n'as-tu -embrassé ton ami, ne l'as-tu retiré des flots, -que pour le voir, désespéré, s'y précipiter pour -jamais?»</p> - -<p>Cependant le canot avait abordé au rivage, et -le cacique et Molina ne savaient que penser de -cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux -des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, -leur dit Orozimbo: c'est ma sœur; voilà -cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le ciel -réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au -monde. Ah! s'il est possible, aidez-moi à rendre -la vie à ma sœur.»</p> - -<p>Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la -lumière, elle crut, au sortir d'un pénible sommeil, -être abusée par un songe. Elle regarde autour -d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! -dit-elle, est-ce vous? mon frère! mon ami! Parlez, -rassurez-moi.—Oui, tu revois Télasco.—Tous -mes sens sont troublés; mon ame est égarée; -je ne sais encore où je suis. Télasco! j'étais -avec toi, et nous allions périr ensemble. Mais mon -frère!—Il est dans tes bras. Notre bonheur est -un prodige.—Hélas! je suis trop faible pour -l'excès de ma joie. Viens, Télasco, retiens mon -ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.» -Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge -de larmes qui soulagea son cœur, elle allait expirer. -Télasco recueillit ces larmes. Rends le calme -à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, -vis pour aimer, pour rendre heureux un -frère, un époux, qui t'adorent.—Mon ami! mon -frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur -tendant les mains; je retrouve tout ce que j'aime! -Dites-moi sur quels bords et quel prodige nous -rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?—Vraiment -ami, lui dit Alonzo; et je vous réponds -de son zèle. Voilà son roi qui nous est -dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, -règne un monarque plus puissant, qui -nous comble de ses bienfaits.»</p> - -<p>La joie et le ravissement de ces trois Mexicains -ne peut se concevoir. Ils ne se lassaient -point d'entendre mutuellement leurs aventures; -et le souvenir retracé des dangers qu'ils avaient -courus, les faisait frémir tour-à-tour.</p> - -<p>Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit -s'achever. Il instruit, il exerce le cacique et son -peuple à la défense de leurs murs; et après avoir -tout prévu, tout disposé pour leur défense, il -retourne auprès de l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.</p> - -<p>Ataliba reçut avec tant de bonté la sœur et -l'ami d'Orozimbo, qu'en se voyant dans son palais, -ils croyaient être au sein de leur patrie, dans -la cour des rois leurs aïeux.</p> - -<p>Mais ce monarque généreux était loin de jouir -lui-même du repos qu'il leur procurait. Une -profonde mélancolie s'est emparée de son ame. -Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des -heureux, et il ne l'est point. La fortune, envieuse -de ses propres dons, a mêlé l'amertume des chagrins -domestiques aux douceurs apparentes de -la prospérité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.</h2> - - -<p>La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher -dans son ame le secret de cette tristesse dont -il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il, j'appréhende -que le danger qui te menace, et dont j'ai -voulu t'avertir, ne t'ait frappé trop vivement.»</p> - -<p>«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant -ma tristesse. Je n'osais t'affliger; cependant -j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi. Écoute. -Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et -d'où l'Inca, roi de Cusco, s'obstine à vouloir me -chasser. J'aurais besoin, auprès de lui, d'un ministre -éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai -jeté les yeux sur toi. Veux-tu l'être?—Oui, répond -Alonzo, si ta cause est juste.—Elle est juste; -et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel -fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans -quelle vue il a été fondé; et comment, destiné à -s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans s'affaiblir, -n'être pas enfin partagé.</p> - -<p>«Autrefois ce pays immense était habité par -des peuples sans lois, sans discipline, et sans -mœurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de -leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait -produire par pitié. Leur chasse était une -guerre que l'homme faisait à l'homme. Les vaincus -servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient -pas le dernier soupir de celui qu'ils -avaient blessé, pour boire le sang de ses veines<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>; -ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des -captifs, et ils les engraissaient pour leurs festins -abominables. Si ces captifs avaient des femmes, -ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient -eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient -les enfants.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Voyez</i> Garcil. liv. 1, chap. 12.</p> -</div> -<p>«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de -la reconnaissance, adoraient, dans la nature, tout -ce qui leur faisait du bien, les montagnes mères -des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines -qui arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres -qui donnaient du bois à leurs foyers, les animaux -doux et timides dont la chair était leur -pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils -appelaient leur nourrice<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Mais le culte de la -terreur était celui du plus grand nombre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Mama Cocha</i>, mère mer.</p> -</div> -<p>«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y -avait de plus hideux, de plus horrible; car il -semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils adoraient -le tigre, le lion, le vautour, les grandes -couleuvres; ils adoraient les éléments, les orages, -les vents, la foudre, les cavernes, les précipices; -ils se prosternaient devant les torrents dont le -bruit imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, -au pied de ces volcans terribles qui -vomissaient sur eux des tourbillons de flamme -et des rochers brûlants.</p> - -<p>«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, -il fallut bien leur rendre un culte barbare -comme eux. L'un crut leur plaire en se perçant -le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, -plus forcené, arracha ses enfants de la mamelle -de leur mère, et les égorgea sur l'autel de ses -dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, -plus la divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir -tout attendre des dieux à qui l'on immolait -tout ce qu'on avait de plus cher<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Voyez</i> Garcil. liv. 1, chap. 2.</p> -</div> -<p>«Celui dont les rayons animent la nature, vit -cet égarement; et il en eut pitié. Il n'est pas étonnant, -dit-il, que des insensés soient méchants. -Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres, -envoyons-leur la vérité; ils marcheront -à sa lumière. Il ne m'est pas plus difficile d'éclairer -leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux.</p> - -<p>«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages -deux de ses enfants bien aimés, le sage et vertueux -Manco, et la belle Oello, sa sœur et son -épouse<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Garcil. liv. 1, chap. 15.</p> -</div> -<p>«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre -et révéré où ces enfants du soleil descendirent<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. -Les sauvages, répandus dans les forêts d'alentour, -se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit -aux hommes à labourer la terre, à la semer, -à diriger le cours des eaux, pour l'arroser; Oello -instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à -se vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, -à servir leurs époux avec un zèle tendre, -à élever leurs enfants.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y -avaient élevé un magnifique temple au soleil.</p> -</div> -<p>«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent -le don des lois. Le culte du soleil leur père, ce -culte inspiré par l'amour, fondé sur la reconnaissance, -et qui ne coûta jamais un soupir à la -nature, ni un murmure à la raison, fut la première -de ces lois et l'ame de toutes les autres.</p> - -<p>«L'homme, étonné de voir si près de lui des -biens qu'il ne soupçonnait pas, l'abondance, la -sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses -besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir -d'adorer un Dieu propice et bienfaisant, le -devoir d'être juste et bon à son exemple, la facilité -d'être heureux, la bienveillance mutuelle, -le charme enfin d'une innocente et paisible société -captiva tous les cœurs. Honteux d'avoir été -aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent -apprivoiser sans peine, et ranger sous de douces -lois. Cusco fut bâti par leurs mains; cent villages -l'environnèrent<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>; et le vénérable Manco, avant -d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit -prospérer, dès sa naissance, l'empire qu'il avait -fondé.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, -quarante au midi.</p> -</div> -<p>«Son fils aîné lui succéda<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>; et, comme lui, -par la douceur, la persuasion, les bienfaits, il recula -les bornes de cet heureux empire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <span class="sc">Sinchi Roca</span>, deuxième roi. Il conquit vingt lieues -de pays, au midi.</p> -</div> -<p>«Le fils aîné de celui-ci<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> fit respecter ses -armes, mais ne les employa qu'à rendre ses voisins -dociles, sans tremper ses mains dans leur -sang.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <span class="sc">Loque Yupangué</span>, troisième roi. Il conquit quarante -lieues de pays du nord au sud, et vingt du couchant au levant.</p> -</div> -<p>«Son successeur<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> fut moins heureux: les -peuples qu'il voulait gagner, le forcèrent de les -combattre<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Le premier combat fut sanglant; -mais le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner -sa victoire. Sa valeur apprit à le craindre; sa -clémence apprit à l'aimer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <span class="sc">Maïta Capac</span>, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix -lieues d'étendue, dans le pays de <i>Cunti Suyu</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Ceux de <i>Cayaviri</i>, peuple du midi, qu'il assiégea sur -leur montagne. Il combattit aussi les <i>Collas</i> au passage d'une -rivière, les peuples des montagnes d'<i>Atom-Puna</i>, et ceux de -<i>Villili</i> et <i>Dallia</i> au couchant.</p> -</div> -<p>«Le fils aîné de ce héros<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> fit des conquêtes -encore plus vastes, sans coûter ni larmes ni sang -aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son -retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y -fut porté par des rois.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <span class="sc">Capac Yupangué</span>, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient, -au couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à -<i>Tatira</i>, au pays des <i>Charcas</i>; à l'orient, jusqu'au pied de -la montagne des <i>Antis</i>; au nord, jusqu'à <i>Racuna</i>, dans la province -de <i>Chinca</i>.</p> -</div> -<p>«Les Incas qui lui succédèrent<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>, furent obligés -quelquefois, pour dompter des peuples féroces, -d'assiéger leur retraite, de les y repousser, -et de leur laisser prendre conseil de la nécessité. -Mais nos armes les attendaient, et ne les provoquaient -jamais. On avait pour maxime de les -abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils s'obstinaient -à vivre indépendants et malheureux. La -paix allait au-devant d'eux, toujours indulgente -et facile, et n'exigeant de ces rebelles que de -consentir à goûter les biens qu'elle leur présentait<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. -Engager le monde à être heureux, fut le -grand projet des Incas. Un culte pur, de sages -lois, des lumières, des arts utiles, étaient les fruits -de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus. -Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition -et leur gloire; tel a été le prix de leurs travaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <span class="sc">Roca</span>, surnommé <i>Pleure-sang</i>, sixième roi.</p> - -<p>Septième, <span class="sc">Viracocha</span>.</p> - -<p>Huitième, <span class="sc">Pachacutec</span>.</p> - -<p>Neuvième, <span class="sc">Yupangué</span>.</p> - -<p>Dixième, <span class="sc">Tupac Yupangué</span>.</p> - -<p>Onzième, <span class="sc">Huaïna Capac</span>, père des deux Incas régnants.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient -de subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs -femmes paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à -manger et on les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs -pères et leurs maris, avec des offres de paix et d'amitié.</p> -</div> -<p>«Cependant, plus on étendait les limites de -cet empire, plus on avait de peine à les garder. -Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait -vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux -et le plus juste des rois, en vit trois, l'une vers -le nord, deux au midi de ces montagnes. Les extrémités -reculées n'étaient plus sous les yeux du -monarque. Vers l'aurore, on avait franchi la -haute barrière des Andes<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>; on touchait à la -mer dans les régions du couchant; vers le nord -et vers le midi, nous avions encore à pénétrer -dans des déserts profonds et vastes; enfin le plan -de nos conquêtes embrassait tout ce continent. -Il exigeait donc un partage entre les enfants du -soleil.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Montagnes des Antis, depuis appelées <i>Cordelières</i>.</p> -</div> -<p>«Mon père, après avoir conquis cette vaste -et riche province, a cru que le moment du partage -était arrivé. Il avait épousé deux femmes; -l'une était Ocello, sa sœur; l'autre, Zulma, fille -du sang des rois<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Huascar est l'aîné des enfants -d'Ocello; il possède Cusco, la ville du soleil, -et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné -des enfants de Zulma; et la province de Quito, -ce fruit des exploits de mon père, est l'héritage -qu'en mourant il a bien voulu me laisser.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Des caciques, rois de <i>Quito</i>, avant la conquête de -cette province.</p> -</div> -<p>«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait -que de lui-même, qu'il ne devait qu'à sa valeur? -C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des -débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre -les armes.</p> - -<p>«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil -ne sut jamais fléchir. Au mépris de la volonté -et de la mémoire d'un père, il exige de -moi que je descende du trône, et que je me -range sous ses lois. Tu sens si je puis m'y résoudre. -J'aime mon frère; il m'est affreux de voir -sa haine me poursuivre; il m'est affreux de penser -que son peuple et le mien vont être ennemis -l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique, allumée -entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, -à un oppresseur étranger. Mais ce sceptre, ce -diadème, c'est de mon père que je les tiens; laisserai-je -outrager mon père? Il n'est rien qu'à -titre d'égal, d'allié, de frère et d'ami, Huascar -n'obtienne de moi. Veut-il étendre ses conquêtes -par-delà les bords du Mauli<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, ou sur le fleuve -des Couleuvres<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>? Je le seconderai. Lui reste-t-il -encore, dans les vallées de Nasca ou de Pisco, -quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai à les -soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais -pourquoi demander ma honte? pourquoi vouloir -déshonorer et avilir son propre sang? Les -larmes que tu vois s'échapper de mes yeux, te -sont témoins de ma franchise. Je désire ardemment -la paix: je suis sensible, mais je suis violent, -et je me crains sur-tout moi-même. C'est -à toi, cher Alonzo, à nous sauver des maux dont -la discorde nous menace. Va trouver mon frère -à Cusco. L'humanité réside dans ton cœur, et la -vérité sur tes lèvres; ta candeur, ta droiture, -l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits, -enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes -paroles, le fléchira peut-être, et nous épargnera -d'effroyables calamités. Ne crains pas d'exprimer -trop vivement l'horreur que me fait la guerre -civile; mais aussi ne crains pas d'assurer que -jamais je n'abandonnerai mes droits. Mon père, -en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi -par lui-même; il faut m'en arracher sanglant.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Rivière du Chili.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Amarumayu</i>, aujourd'hui la rivière de la <i>Plata</i>.</p> -</div> -<p>Alonzo sentit l'importance et les difficultés -d'une telle entremise; mais il voulut bien s'en -charger; et tout fut préparé dans peu pour donner -à son ambassade une splendeur qui répondît -à la majesté des deux rois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.</h2> - - -<p>Avant le départ d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre -l'ouvrage de la paix sous de favorables -auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains -y assistèrent, et Alonzo lui-même, sans y participer, -crut pouvoir en être témoin.</p> - -<p>Les vierges du soleil, admises dans son temple, -servaient le pontife à l'autel. C'est de leur main -qu'il recevait le pain du sacrifice<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>; et l'une -d'elles, après l'offrande, le présentait aux Incas.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Ce pain était fait du maïs le plus pur; on l'appelait -<i>Cancu</i>.</p> -</div> -<p>La destinée de Cora voulut qu'en ce jour solennel -ce fût elle qui dût remplir ce ministère -si funeste.</p> - -<p>Alonzo, par une faveur signalée du monarque, -était placé auprès de lui. La prêtresse s'avance, -un voile sur la tête, et le front couronné de -fleurs. Ses yeux étaient baissés; mais ses longues -paupières en laissaient échapper des feux étincelants. -Ses belles mains tremblaient; ses lèvres -palpitantes, son sein vivement agité, tout en elle -exprimait l'émotion d'un cœur sensible. Heureuse -si ses yeux timides ne s'étaient pas levés sur -Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent -lui fit voir le plus redoutable ennemi de -son repos et de son innocence. Lui, dont la grâce -et la beauté, chez les féroces anthropophages, -avaient apprivoisé des cœurs nourris de sang, -quel charme n'eut-il pas pour le cœur d'une -vierge, simple, tendre, ingénue, et faite pour aimer! -Ce sentiment, dont la nature avait mis dans -son sein le germe dangereux, se développa tout-à-coup.</p> - -<p>Dans le tressaillement que lui causa la vue de -ce mortel, dont la parure relevait encore la -beauté, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui -contenait l'offrande, ne lui tombât des mains. -Elle pâlit; son cœur suspendit tout-à-coup et -redoubla ses battements. Un frisson rapide est -suivi d'un feu brûlant qui coule dans ses veines; -et sur ses genoux défaillants elle a peine à se -soutenir.</p> - -<p>Son ministère enfin rempli, elle retourne vers -l'autel. Mais Alonzo, présent à ses esprits, semble -l'être encore à ses yeux. Interdite et confuse de -son égarement, elle jette un regard suppliant -sur l'image du soleil; elle y croit voir les traits -d'Alonzo. «O dieu! dit-elle, ô dieu! quel est -donc ce délire? Quel trouble ce jeune étranger -a mis dans tous mes sens! Je ne me connais -plus.»</p> - -<p>Le sacrifice et les vœux offerts, l'Inca, suivi de -sa cour, se retire; les prêtresses sortent du temple, -et rentrent dans l'asyle inviolable et saint qui les -cache aux yeux des mortels.</p> - -<p>Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours -dans une paisible langueur, fut pour elle, dès -ce moment, une prison triste et funeste. Elle sentit -tout le poids de sa chaîne; et son cœur ne -désira plus qu'un désert et la liberté, un désert -où fût Alonzo: car elle ne cessait de le voir, de -l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui, -comme s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais, -disait-elle, l'illusion que je me fais ne sera -qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme -unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne -plus te revoir? Ah! du moins, avant que j'expire, -viens, mortel adoré, viens voir quel ravage -ta seule vue a causé dans un faible cœur; viens -voir et plaindre ta victime. Où es-tu? Daignes-tu -penser à moi, à moi, qui brûle, qui me meurs -du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas! -quel malheur est le mien! Je sens qu'un pouvoir -invincible m'attire sans cesse vers lui; sans -cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour -le chercher; dans la veille et dans le sommeil, -lui seul occupe mes esprits; je donnerais ma vie -pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser, -ne fût-ce qu'un moment, et ce moment, on l'a -retranché de ma vie! O dieu bienfaisant! est-ce -toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un cœur -sensible? Tu sais si le mien consentait au serment -que t'a fait ma bouche. Un pouvoir absolu -me l'a fait prononcer; mais la nature, par un -cri qui a dû s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le -même instant contre une injuste violence. Mon -cœur n'est point parjure; il ne t'a rien promis. -Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je -digne de toi? Trop faible, trop fragile, un seul -moment, tu le vois, un seul regard a mis le -trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne -commande plus à ma raison ni à mes sens.» A -ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière -du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait -le visage de son voile arrosé de larmes. -Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée accablante, -<i>Je ne le verrai plus</i>, venant s'offrir encore, -faisaient éclater sa douleur. «O mon père! -qu'avez-vous fait? que vous avais-je fait moi-même? -pourquoi me séparer de vous? pourquoi -m'ensevelir vivante? Hélas! j'avais pour vous une -vénération si tendre! je vous aurais servi avec -tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père! -vous m'auriez vue auprès de vous, douce consolation -de votre paisible vieillesse, partager avec -mon époux le devoir de vous rendre heureux, -élever sous vos yeux mes enfants… Mes enfants! -ah! jamais je ne serai mère; jamais ce nom cher et -sacré ne fera tressaillir mon cœur. Ce cœur est -mort aux sentiments les plus tendres de la nature: -ses penchants les plus doux, ses plaisirs les -plus purs me sont interdits pour jamais.»</p> - -<p>Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois -deux cœurs faits l'un pour l'autre, avait frappé -le jeune Espagnol au même instant que la jeune -Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému, -troublé jusqu'à l'ivresse, d'un seul regard qu'elle -lui avait lancé, il la suivit des yeux au fond du -temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui -voyant adorer.</p> - -<p>Sombre, inquiet, impatient, il retourne au -palais. Tout l'afflige et le gêne. Il veut rappeler -sa raison; il se reproche un fol amour, il le condamne, -il en rougit, il veut l'éloigner de son -ame; vain reproche! efforts inutiles! La réflexion -même enfonce plus avant le trait qu'il voudrait -arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au -fond de son cœur le doux poison de l'espérance. -Des vœux indissolubles, un étroit esclavage, une -garde incorruptible et vigilante, une austère prison, -il voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible -de posséder Cora, mais non pas d'avoir -su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si -elle savait que je l'adore, si nos deux cœurs, d'intelligence, -pouvaient du moins s'entendre, ah! ce -serait assez.»</p> - -<p>En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille -fois le jour par tous les mouvements d'un amour -insensé. Mais la réflexion le rendait à lui-même, -et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses -transports. Chez un peuple religieux, oser tenter -un sacrilége! dans la cour d'un roi, son ami, -violer les droits de l'hospitalité! exposer celle -qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient -l'oubli de ses vœux! C'étaient autant de -crimes, dont un seul eût suffi pour faire frémir -Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu -de n'y jamais céder.</p> - -<p>Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie -autour de l'enceinte sacrée des murs qui -renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste -et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse -ajoutait encore au respect qu'imprimait ce -lieu révéré. «C'est sous ces arbres, disait-il, que la -belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et -ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de -rompre ses liens. Ces murs sont élevés, la garde -en est sévère; mais combien ne serait-il pas facile -encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui -les garde. L'amour, cet ennemi fatal du repos et -de l'innocence, l'amour, tel que je le ressens, -n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude -à ne désirer que les biens qui lui sont permis, -le fait marcher paisiblement dans l'étroit sentier -de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont -la jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes -victimes! Qu'il serait juste et généreux de les en -affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de -sentir tressaillir son cœur, il s'éloignait. «Ah! -disait-il, est-ce là ce projet si beau, si magnanime -qui m'avait amené à la cour de l'Inca! Je -m'annonce comme un héros; je finis par être un -perfide, un faible et lâche ravisseur!»</p> - -<p>Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé -sans doute. Mais un événement terrible la -fit céder aux mouvements de la crainte et de la -pitié.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.</h2> - - -<p>Heureux les peuples qui cultivent les vallées -et les collines que la mer forma dans son sein, -des sables que roulent ses flots, et des dépouilles -de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux -sans alarmes; le laboureur y sème et y moissonne -en paix. Mais malheur aux peuples voisins de ces -montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais -trempé dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus -des nues! Ce sont des soupiraux que le -feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte -des fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. -Il a formé ces monts, des rochers calcinés, -des métaux brûlants et liquides, des flots de -cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans -leur chûte, s'accumulaient aux bords de ces gouffres -ouverts. Malheur aux peuples que la fertilité -de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits, -et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. -Ces germes de fécondité, dont la terre est pénétrée, -sont les exhalaisons du feu qui la dévore; -sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et -c'est au sein de l'abondance qu'on lui voit engloutir -ses heureux possesseurs. Tel est le climat -de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>, -qui, par de fréquentes secousses, en -ébranle les fondements.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses -éruptions en 1538 et 1660, dans la relation du voyage de -M. de La Condamine.</p> -</div> -<p>Un jour que le peuple indien, répandu dans -les campagnes, labourait, semait, moissonnait -(car ce riche vallon présente tous ces travaux -à-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intérieur -de leur palais, étaient occupées les unes à -filer, les autres à ourdir les précieux tissus de -laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit -sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles -du volcan. Ce bruit, semblable à celui de la mer, -lorsqu'elle conçoit les tempêtes, s'accroît, et se -change bientôt en un mugissement profond. La -terre tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs -l'enveloppent; le temple et les palais chancellent -et menacent de s'écrouler; la montagne s'ébranle, -et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents -enfermés dans son sein, des flots de bitume liquide, -et des tourbillons de fumée qui rougissent, -s'enflamment, et lancent dans les airs des -éclats de rocher brûlants qu'ils ont détachés de -l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir -des rivières de feu bondir à flots étincelants à -travers des monceaux de neige, et s'y creuser un -lit vaste et profond.</p> - -<p>Dans les murs, hors des murs, la désolation, -l'épouvante, le vertige de la terreur se répandent -en un instant. Le laboureur regarde, et reste immobile. -Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent -comme une mer flottante sous ses pas. Parmi -les prêtres du soleil, les uns, tremblants, s'élancent -hors du temple; les autres, consternés, -embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues -sortent de leur palais, dont les toits menacent -de fondre sur leur tête; et courant dans leur -vaste enclos, pâles, échevelées, elles tendent leurs -mains timides vers ces murs, d'où la pitié même -n'ose approcher pour les secourir.</p> - -<p>Alonzo seul, errant autour de cette enceinte, -entend leurs gémissantes voix. Dans le péril de -la nature entière, il ne tremble que pour Cora. -Les cris qui frappent son oreille, lui semblent -tous être les siens. Égaré, frémissant de douleur -et de crainte, et pareil au ramier qui, d'une aile -tremblante, voltige autour de la prison où sa -palombe est enfermée, ou tel plutôt que la lionne, -qui, l'œil étincelant, rode et rugit autour du piége -où l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il découvre -à la fin des ruines et un passage. Transporté -de joie, il gravit sur les débris du mur sacré. Il -pénètre dans cet asyle où nul mortel jamais n'osa -pénétrer avant lui. Les ténèbres le favorisent: -un jour lugubre et sombre a fait place à la nuit; -la nuit n'est éclairée que par les flots brûlants qui -s'élancent de la montagne; et cette effroyable -lueur, pareille à celle de l'Érèbe, ne laisse voir -aux yeux d'Alonzo que comme des ombres errantes, -les prêtresses du soleil courant épouvantées -dans les jardins de leur palais.</p> - -<p>D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occupé -de l'objet qu'il adore, chercheraient inutilement -l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo -reconnaît Cora. Les grâces qui, dans la frayeur, -ne l'ont point abandonnée, la lui font distinguer -de loin. Il retient ses premiers transports, de peur -de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. «Cora, -lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible, -un dieu veille sur vous, et prend soin de -vos jours.» A cette voix, Cora s'arrête intimidée; -et à l'instant la terre tremble, et la montagne, -avec éclat, jette une colonne de flamme, qui, -dans l'obscurité, découvre aux yeux de la prêtresse -son amant qui lui tend les bras.</p> - -<p>Soit par un mouvement soudain de frayeur, -ou d'amour peut-être, Cora se précipite et tombe -évanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la -soutient, il la ranime, il tâche de la rassurer. -«O toi, lui dit-il, que j'adore depuis que je t'ai -vue au temple, toi pour qui seule je respire, -Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un -libérateur. Suis-moi, quittons ces lieux funestes; -laisse-moi te sauver.»</p> - -<p>Cora, faible et tremblante, s'abandonne à son -guide. Il l'emporte; il franchit sans peine les débris -du mur écroulé; et le premier asyle qui s'offre -à sa pensée, est le vallon de Capana, du cacique -ami de Las-Casas.</p> - -<p>«Où vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troublé -mes sens. Je ne sais où je suis; je ne sais -même qui vous êtes. Que vais-je devenir? Ayez -pitié de moi.—Vous êtes, lui dit Alonzo, sous -la garde d'un homme qui ne respire que pour -vous. Je vous mène loin du danger, dans un vallon -délicieux, où un cacique, mon ami, vous recevra -comme sa fille.—Ah! cachez-moi plutôt, -dit-elle, à tous les yeux. Il y va de ma vie; il y -va de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que -vous me faites violer. Me voilà hors de cet asyle -où je devais vivre cachée. Je suis les pas d'un -homme, après avoir fait vœu de fuir à jamais tous -les hommes. A quoi m'exposez-vous? Ah! plutôt -laissez-moi périr.»</p> - -<p>«Cora, lui répondit Alonzo, le premier devoir -de tout ce qui respire, comme son premier sentiment, -c'est le soin de sa propre vie; et dans -un moment où la mort vous environne et vous -poursuit, il n'est ni vœu ni loi qui doivent s'opposer -à ce mouvement invincible. Quand tout -sera calmé, demain avant l'aurore, vous rentrerez -dans ces jardins, où vos compagnes effrayées -auront passé la nuit sans doute, et le secret de -votre absence ne sera jamais révélé.»</p> - -<p>Cependant le péril s'éloigne, et bientôt il s'évanouit. -La terre cesse de trembler, le volcan -cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui s'élevait -du sommet de la montagne, s'émousse, et -paraît s'enfoncer; les noirs tourbillons de fumée -dont le ciel était obscurci, commencent à se dissiper; -un vent d'orient les chasse vers la mer. -L'azur du ciel s'épure; et l'astre de la nuit, par -sa consolante clarté, semble vouloir rassurer la -nature.</p> - -<p>Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne -traversaient de belles prairies, où mille -arbres, chargés de fruits, entrelaçaient leurs rameaux. -Les rayons tremblants de la lune, perçant -à travers le feuillage, allaient nuancer la verdure, -et se jouer parmi les fleurs. «Respire, ma chère -Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme -et le silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi -me rassasier du plaisir de te voir, d'adorer -tant de charmes.» Cora consentit à s'asseoir. Le -premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits, -qu'il vint lui présenter. Le doux savinte, le palta, -d'un goût plus ravissant encore, la moelle du -coco, son jus délicieux, furent les mets de ce -festin.</p> - -<p>Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à -peine. Le trouble, le saisissement, cette timidité -craintive qui se mêle aux brûlants désirs, et dont -l'émotion redouble aux approches du bonheur, -suspendent son impatience. Il presse de ses mains, -il presse de ses lèvres la main tremblante de Cora. -«Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que -je possède, toi, l'unique objet de mes vœux? Qui -m'eût dit qu'un prodige, dont frémit la nature, -s'opérait pour nous réunir, et qu'il n'épouvantait -la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes -surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a -pris pitié de mon amour et de mes peines. Ah! -profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres, -cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui -jamais n'a trahi les tendres amants. Mais ces instants -si précieux s'écoulent; n'en perdons plus -aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»—«Sois -heureux, dit-elle;» et dès ce moment -un nuage se répandit sur l'avenir.</p> - -<p>A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de -la nuit, la solitude, le silence, ont pour eux un -charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour! disait -Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette -douce clarté, ces gazons, ces feuillages semblent -nous dire: Où voulez-vous aller? où serez-vous -mieux qu'avec nous?—O douce moitié de moi-même, -dit Alonzo, ainsi toujours puisses-tu te -plaire avec moi! Passons ici la nuit, et demain, -dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es -captive. Allons… que sais-je? où le destin nous conduira: -fût-ce dans un antre sauvage, j'y vivrais -heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus -vivre.» Ainsi le fol amour faisait parler Alonzo. -Cora le pressait dans ses bras; et il sentait tomber -sur son visage les larmes qu'elle répandait. -«Mon ami, lui dit-elle, éloignons, s'il se peut, -une prévoyance affligeante. Je suis avec toi, je -ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que -j'ai tant souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.»</p> - -<p>Cora ne savait point encore le nom de son -amant; elle désira de l'entendre, et le répéta mille -fois. Il lui parla de sa patrie; il voulut même la -flatter de la douce espérance de voir un jour avec -lui les bords où il était né. Elle n'en fut point -abusée, et la réflexion cruelle écarta cette illusion. -Enfin le sommeil suspendit tous les mouvements -de leurs ames; et Cora, aux genoux -d'Alonzo, reposa jusqu'au point du jour.</p> - -<p>L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs -chants éveillent Alonzo. Il ouvre les yeux, et il -voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes. -Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où -la volupté lui sourit; il en respire l'haleine; et -son ame y vole, attirée par un souffle délicieux.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /> -<div class="legende">Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux -parcourent mille charmes.</div></div> -<p>Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur -et de joie, exprime son émotion. «Est-ce toi, -dit-elle en se précipitant dans le sein d'Alonzo, -est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais -t'avoir perdu.—Non, Cora, non; rassure-toi: -nous ne serons point séparés. Mais hâtons-nous: -voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes; -et sur la foi de la nature, qui nourrit -les hôtes des bois, cherche avec moi, dans leur -asyle, la liberté, le premier des biens après l'amour.—Ah! -cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je -seule, avec toi, dans ces forêts où elle règne! -que n'y suis-je inconnue au reste des mortels!» Et, -en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle -frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son -amant, se remplissaient de larmes. Attendri et troublé -lui-même, il la presse de lui avouer ce qui l'agite. -Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter; -mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon -cher Alonzo, lui dit-elle, mon cœur est déchiré; -le tien va l'être; mais pardonne: un devoir sacré, -un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de -tes bras; voici le moment d'un éternel adieu.—Ah! -que dis-tu, cruelle?—Écoute. En me dévouant -aux autels, mes parents répondirent de -ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est -garant des vœux que j'ai faits. Fugitive et parjure, -je les livrerais au supplice; mon crime retomberait -sur eux; et ils en porteraient la peine: -telle est la rigueur de la loi.—O dieu!—Tu -frémis!—Malheureuse! qu'as-tu fait? qu'ai-je -fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front -contre terre et en s'arrachant les cheveux. Que -ne m'as-tu montré plutôt l'abyme où je tombais, -où je t'entraînais?… Laisse-moi. Ton amour, ta -douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je -suis… Que veux-tu? que je te remmène? Tu veux -ma mort… Te retenir! oh! non; je ne suis pas -un monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; -je ne le souffrirai jamais. Va-t'en… cruelle!… -Arrête! arrête! Je me meurs.»</p> - -<p>Cora, désolée et tremblante, était revenue à -ses cris, était tombée à ses genoux. Il la regarde, -il la prend dans ses bras, l'arrose de ses pleurs, -se sent baigner des siens, lui jure un éternel -amour; et, dans l'excès de sa douleur, il s'égare -et s'oublie encore. «Que faisons-nous? lui dit -Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera -plus temps; et mon père, et ma mère, et leurs -enfants, tout va périr. Je vois le bûcher qui s'allume.—Viens -donc, viens, lui dit-il, avec le regard -sombre, l'air farouche du désespoir;» et -tout-à-coup s'armant de force, de cette force -courageuse qui foule aux pieds les passions, il -la prend par la main, et, marchant à grands pas, -la remmène, pâle et tremblante, jusqu'au pied -de ces murs, où elle va cacher son crime, son -amour, et son désespoir.</p> - -<p>L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au -moment de cette fatale entrevue, qu'un -délire confus et vague: elle n'en connut bien la -force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa -passion, en s'éclairant, a redoublé de violence; -le souvenir et le regret en sont devenus l'aliment; -et le désir, sans espérance, toujours trompé, -toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice -éternel.</p> - -<p>Mais du moins elle est sans remords et sans -frayeur sur l'avenir. Le désordre de cette nuit, -où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas -permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence; -elle ne se fait point un crime de l'égarement -où l'ont précipitée le péril, la crainte, et -l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en -proie au feu qui la consume, et qui ne s'éteindra -jamais. Son amant est plus malheureux. Il éprouve -les mêmes peines, et de plus un souci rongeur -qui le tourmente incessamment.</p> - -<p>Oh! sous combien de formes, diversement -cruelles, l'amour tyrannise les cœurs! Alonzo -tremblait d'être père; et ce danger, que l'innocence -dérobait aux yeux de Cora, était sans cesse -présent aux siens. Il se rappelle avec effroi les -plus doux moments de sa vie, et déteste l'amour -qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir. -Mais, en s'éloignant de Quito, il sentit son -ame, attirée par une force irrésistible, se détacher -de lui, s'élancer vers les murs où son -amante gémissait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.</h2> - - -<p>Une route immense, applanie d'une extrémité -de l'empire à l'autre, à travers les hautes montagnes, -les abymes, et les torrents<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>, monument -prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette -route les arsenaux distribués par intervalles, les -hospices sans cesse ouverts aux voyageurs, les -forteresses et les temples, les canaux qui dans les -campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, -les merveilles de la nature, dans des climats nouveaux -pour le jeune Espagnol, rien ne put effacer -Cora de sa pensée. Son image, qu'en soupirant -il écartait toujours, lui revenait sans cesse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> La route de Quito à Cusco, et par-delà, avait cinq -cents lieues. Elle fut faite sous le règne de <i>Huaïna Capac</i>. -Sous le même règne, l'on en fit une de la même étendue -dans le plat pays, et plusieurs autres qui traversaient l'empire -du centre aux extrémités. C'étaient des levées de terre -de quarante pieds de largeur, qui mettaient les vallées au -niveau des collines.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait -cent cinquante lieues de longueur du sud au nord.</p> -</div> -<p>Enfin l'impérieuse voix de l'amitié se fit entendre. -Alonzo tout-à-coup sortit comme d'un long -délire; et, en approchant de Cusco, les soins dont -il était chargé commencèrent à l'occuper. Il se -fit précéder par trois caciques, et s'annonça au -monarque en ces mots: «Un homme né par-delà -les mers, et vers les bords d'où le soleil se lève, -un Castillan, reçu dans la cour de ton frère, -vient te voir, et t'apporte des paroles de paix.»</p> - -<p>La renommée des Castillans était parvenue à -Cusco; et ce nom, devenu terrible, frappa le superbe -Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une -partie de sa cour, et le reçut lui-même dans -toute la splendeur de la majesté des Incas, élevé -sur un trône d'or, dans un palais dont les lambris, -les murs mêmes, étaient revêtus de ce métal -éblouissant, ayant à ses pieds vingt caciques, et -à ses côtés vingt tribus d'Incas descendants de -Manco.</p> - -<p>Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste, -en fut saisi d'étonnement. Le prince, avec -une bonté majestueuse, lui fit signe de s'approcher, -et de parler.</p> - -<p>«Inca, lui dit Alonzo, c'est un présent du -ciel, qu'un frère vertueux et tendre; c'est un don -du ciel, non moins rare, qu'un véritable ami. -Réjouis-toi: le ciel t'a donné l'un et l'autre dans -le roi de Quito. Son ame m'est connue, et mon -cœur, qui jamais n'a su mentir, répond du sien. -Vous êtes tous deux menacés par un ennemi redoutable, -qui s'avance de l'orient. Vous avez besoin -l'un de l'autre pour résister à ses efforts. -Réunis, vous pouvez le vaincre; divisés, vous -êtes perdus. L'Inca ton frère demande ton secours, -et t'offre celui de ses armes. Tel est l'objet -de l'ambassade dont il m'honore auprès de -toi.»</p> - -<p>«J'ai bien voulu t'entendre, lui répondit l'Inca, -quoique envoyé par un rebelle; mais, avant tout, -n'es-tu pas toi-même un de ces étrangers nouvellement -descendus sur nos bords, et qui, dans -les campagnes d'Acatamès, ont semé l'épouvante? -Tu te dis Castillan; c'est, je crois, le nom qu'on -leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des -bords de l'orient.»</p> - -<p>«Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a -vus sur ce rivage, lui dit Alonzo. Je cherchais la -gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime; et -je les ai abandonnés. J'aime la bonne foi, j'honore -la droiture et la grandeur d'ame; et c'est -ce qui m'attache à ce généreux prince qui te parle -ici par ma voix. Tous les deux nés du même sang, -enfants du même père, aimez-vous, et vivez en -paix; vous serez heureux et puissants.»</p> - -<p>«S'il se souvient, reprit Huascar, de quel père -nous sommes nés, qu'il se rappelle aussi quels -rangs nous a marqués la naissance. Le soleil n'a -donné qu'un maître à cet empire; le règne de -son fils doit être l'image du sien. Il n'a point -d'égal dans le ciel; et je n'en veux point sur la -terre.»</p> - -<p>«Inca, lui répondit Alonzo, je veux bien parler -ton langage, et supposer ce que tu crois. N'aimes-tu -pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas -assez les lois de tes aïeux, pour souhaiter que -l'univers fût rangé sous ces lois paisibles?»</p> - -<p>«Sans doute, répondit l'Inca, je le souhaite, et -je l'espère: c'est la volonté du soleil; les temps -la verront s'accomplir.»</p> - -<p>«Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il -qu'un roi, comme il n'a qu'un soleil? La -sagesse d'un homme étendra-t-elle ses regards -aussi loin que l'astre du jour étend l'éclat de sa -lumière? Tu n'oserais le croire; ose donc avouer -que ta vigilance a des bornes, que ta puissance -en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir -envahir ce que l'on ne peut gouverner.»</p> - -<p>«Étranger, quelle est ton audace, interrompit -l'Inca, de venir me marquer les limites de ma -puissance?»</p> - -<p>«Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature -qui les a marquées; je ne dis que ce qu'elle -a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta faiblesse, -quand tu veux être un dieu par ton ambition.»</p> - -<p>«Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca; -et ce nom seul t'apprend le respect qui m'est dû.»</p> - -<p>«Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent -aux rois sans les flatter, et les respectent sans les -craindre. Il ne tient qu'à toi de me voir à tes pieds; -mais commence par être juste, et par honorer la -mémoire d'un père qui fut roi lui-même. C'est -de sa main que ton frère a reçu le sceptre que -tu lui disputes; et en désavouant le don qu'il lui -a fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules -aux pieds sa cendre.»</p> - -<p>L'Inca frémit; mais son orgueil l'emporta sur -sa piété. «Mon père, dit-il, a vieilli; et dans cet -état de défaillance, l'homme est crédule et facile -à tromper. Il a cédé aux artifices d'une femme -ambitieuse; et pour le fils de l'étrangère, il a déshérité -celui que les sages lois de Manco lui avaient -donné pour successeur.»</p> - -<p>«Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait -reçu: il n'a disposé que de sa conquête.»</p> - -<p>«Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le -prince, eût dissipé ce qu'il avait acquis, où serait -leur empire? L'unité de pouvoir en fait la grandeur -et la force; et mon père, qui, sans partage, -l'avait reçu de ses aïeux, devait le laisser sans -partage. On l'a surpris; et sans cesser d'honorer -ses vertus, de révérer sa cendre, je puis désavouer -un moment de faiblesse, qui lui fit oublier -mes droits.»</p> - -<p>«Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces -climats, un empire aussi vaste, plus puissant que -le tien, vient d'être ravagé, détruit, inondé du -sang de ses peuples, pour avoir été divisé. Ses -princes, à peine échappés au glaive du vainqueur, -se sont réfugiés dans la cour de l'Inca ton frère; -et leur malheur atteste ce que je te prédis. Un -ennemi terrible va vous trouver tous deux affaiblis, -défaits l'un par l'autre. Ah! songe à sauver -ton empire; et quand la foudre est sur ta tête et -l'abyme à tes pieds, tremble, malheureux prince, -tremble toi-même, au lieu de menacer.»</p> - -<p>Toute la cour qui l'entendait, parut troublée -à ce langage; l'Inca lui-même en fut ému. Mais -dissimulant sa frayeur sous les dehors de la fierté: -«C'est, dit-il, à l'usurpateur à prévenir les maux -dont il serait la cause, et à se ranger sous mes -lois.»</p> - -<p>«Ne l'espère pas, dit Alonzo, consterné de sa -résistance. Ataliba, couronné par un père expirant, -ne croira jamais avoir usurpé ce qu'il a reçu -de son père. Il regarde sa volonté comme une inviolable -loi. Il faut, pour le chasser du trône, -l'en arracher sanglant: je te répète ses paroles. -C'est à toi de voir si tu veux te baigner dans le -sang d'un frère vertueux, qui t'aime, qui fait sa -gloire et son bonheur d'être ton allié, ton ami -le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un père, -de ne pas révoquer les dons qu'il lui a faits; qui -te conjure, au nom de son peuple et du tien, -de ne pas le forcer à une guerre impie. Dispose -de lui, de ses armes: il ne craint point la guerre; -il a sous ses drapeaux un peuple fidèle et vaillant; -il a vingt rois autour de lui, tous aussi dévoués -que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser -le sang de ses amis, de sa famille, de ces peuples, -qui, sujets de vos pères, nés sous les mêmes lois, -sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme -lui, ton cœur; il doit être bon, magnanime, sensible -au moins à la pitié. Il ne s'agit pas de régler -entre nous tes droits et les siens; de pareils débats -n'ont jamais été vidés que par les armes. Il -s'agit de savoir lequel des deux perd le plus à -céder. Il y va, pour lui, d'un royaume; pour toi, -d'une province inutile à ta gloire, à ta puissance, -à ta grandeur. Il défend, avec sa couronne, l'honneur -de son père et le sien; et à ces intérêts -qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de -partage! Vois si cela mérite d'allumer entre vous -les feux d'une guerre civile, au moment qu'un -péril commun vous presse de vous réunir.»</p> - -<p>Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage. -Mais la franchise courageuse, la noble -fermeté d'Alonzo, laissèrent dans tous les esprits -l'étonnement et le respect; l'Inca lui-même en fut -saisi.</p> - -<p>«Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes -a quelque chose d'imposant et de supérieur à -nous. Je veux gagner la bienveillance et l'estime -de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs -qui sont dus à son ministère et à la dignité dont -il est revêtu.»</p> - -<p>Il l'admit à sa table; et prenant avec lui le ton -de l'amitié: «Castillan, lui dit-il, je veux bien -accéder, autant que je le puis sans honte, à la -paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son -apanage; qu'il règne à Quito, j'y consens, mais -tributaire de l'empire, et obligé de rendre hommage -à l'aîné des fils du soleil.»</p> - -<p>Quoiqu'il y eût peu d'apparence qu'Ataliba -subît cette condition, Alonzo ne crut pas devoir -la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa -réponse, il eut le temps de voir tout ce qui décorait, -et au-dedans et au-dehors, la florissante -ville du soleil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.</h2> - - -<p>Le temple du soleil, le palais du monarque, -ceux des Incas, celui des vierges, la forteresse à -triple enceinte qui dominait la ville et qui la -protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes -voisines, y répandaient en abondance les -eaux vives et salutaires, l'étendue et la magnificence -des places qui la décoraient, ces monuments, -dont il ne reste plus que de déplorables -ruines, le frappaient d'admiration. «Sans le fer, -disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de -l'homme a opéré tous ces prodiges! Elle a roulé -ces rochers énormes; elle en a formé ces murailles -dont la structure m'épouvante, dont la -solidité ne cédera jamais qu'aux lentes secousses -du temps et à l'écroulement du globe. On peut -donc suppléer à tout par le travail et la constance?»</p> - -<p>Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable -d'or, qui, dans le temple et les palais, tenait lieu -du fer, du bois, et de l'argile, et, sous mille -formes diverses, éblouissait par-tout les yeux<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. -«Ah! disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice -européenne vient à découvrir ces richesses, avec -quelle avide fureur elle va les dévorer!»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération -de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers -de lingots d'or en forme de bûches, des greniers remplis -de grains d'or, etc.</p> -</div> -<p>Le culte du soleil avait à Cusco une majesté -sans égale. La magnificence du temple, la splendeur -de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre -des prêtres du soleil, et le chœur des vierges choisies<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a> -plus nombreux et plus imposant, donnaient, -dans cette ville, à la pompe du culte un -caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré -de respect.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> A Cusco elles étaient au nombre de 1500.</p> -</div> -<p>Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des -jeux, des festins, des sacrifices usités. Ce qui distinguait -celle du mariage, c'était le don du feu -céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où -le soleil, terminant sa course au midi, se repose -sur le tropique, pour revenir sur ses pas vers le -nord.</p> - -<p>On observait l'instant où le flambeau du jour -étant sur son déclin, les colonnes mystérieuses -formaient, vers l'orient, une ombre égale à elles-mêmes; -et alors l'Inca, prosterné devant le soleil -son père: «Dieu bienfaisant, lui disait-il, -tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie et la -joie aux peuples d'un autre hémisphère, que -l'hiver, enfant de la nuit, afflige loin de toi; nous -n'en murmurons pas. Tu ne serais pas juste si tu -n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu -oubliais le reste du monde. Suis ton penchant; -mais laisse-nous, comme un gage de ta bonté, -une émanation de toi-même; et que le feu de -tes rayons, nourri sur tes autels, répandu chez -ton peuple, le console de ton absence et l'assure -de ton retour.»</p> - -<p>Il dit, et présente au soleil la surface creuse -et polie d'un crystal<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> enchâssé dans l'or: artifice -mystérieux qu'on avait grand soin de cacher -au peuple, et qui n'était connu que des Incas. -Les rayons croisés en un point tombent sur un -bûcher du cèdre et d'aloès, qui tout-à-coup s'enflamme, -et répand dans les airs le plus délicieux -parfum.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on -tirait le feu céleste avec une petite coupe d'or, <i>comme la -moitié d'une orange</i>, que le grand-prêtre portait en bracelet.</p> -</div> -<p>C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester -aux Indiens, par le soleil lui-même, qu'il -l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil, -lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons, -du haut des cieux, allument ce bûcher que ma -main te consacre;» et le bûcher fut allumé.</p> - -<p>La multitude, en voyant ce prodige se renouveler -tous les ans, fait éclater les transports de -sa joie; chacun s'empresse à recueillir une parcelle -du feu céleste; le monarque le distribue à -la famille des Incas; ceux-ci le font passer au -peuple; et les prêtres veillent au soin de l'entretenir -sur l'autel.</p> - -<p>Alors s'avancent les amants que l'âge appelle -aux devoirs d'époux<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>; et rien de plus majestueux -que ce cercle immense, formé d'une florissante -jeunesse, la force et l'espoir de l'État, -qui demande à se reproduire, et à l'enrichir à son -tour d'une postérité nouvelle. La santé, fille du -travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint -avec la beauté, ou supplée à la beauté même.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les -filles. (<span class="sc">Garcilasso.</span>)</p> -</div> -<p>«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent -qu'il attend de vous le prix de votre naissance. -Tout homme qui regarde la vie comme un -bien, est obligé de la transmettre et d'en multiplier -le don. Celui-là seul est dispensé de faire -naître son semblable, pour qui c'est un malheur -que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un -parmi vous, qu'il élève la voix; qu'il dise -ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi d'écouter -ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement -des bienfaits du soleil mon père, venez, -en vous donnant une foi mutuelle, vous engager -à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.»</p> - -<p>On n'entendit pas une plainte; et mille couples, -tour-à-tour, se présentèrent devant lui. «Aimez-vous, -observez les lois, adorez le soleil mon -père,» leur dit le prince; et pour symbole des -travaux et des soins qu'ils allaient partager, il -leur faisait toucher, en se donnant la main, la -bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, -sa laborieuse compagne.</p> - -<p>Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes -beautés, soupira, et dit en lui-même: «Ah! si -dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille céleste, -tous ces charmes seraient effacés par les tiens.»</p> - -<p>L'une des jeunes épouses, en approchant de -l'Inca, avait les yeux mouillés de pleurs. Le prince, -qui s'en aperçoit, lui demande ce qui l'afflige. -Elle gardait encore un timide et triste silence. -L'Inca daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais -consoler l'amant de ma sœur: car ma sœur -est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et -le malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse, -venait pleurer auprès de moi. Élina, me dit-il un -jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi -douce: ton cœur est bon, il est sensible; tu -aimes tendrement Méloé; je sais combien tu lui -es chère; je croirai la voir dans sa sœur: tiens-moi -lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé, -tout en pleurs, me pressa de prendre sa -place. Qui le consolera, si ce n'est toi? me dit-elle. -Vois comme il est affligé. Je le veux bien, -lui dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le -promit. Eh bien, il vient de m'avouer qu'il ne -peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la pleurera -toujours.»</p> - -<p>L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé. -«Amenez-moi Méloé, lui dit-il. Vous la réservez -pour le temple; mais le soleil veut des cœurs -libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune -homme; et je veux qu'il soit son époux. Pour -Élina, je prendrai soin de lui en choisir un digne -d'elle.»</p> - -<p>Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante. -Mais dès qu'elle voit Ircilo, et qu'elle -entend que c'est à lui qu'on accorde sa main, -sa beauté se ranime; un doux ravissement éclate -sur son front; et levant ses yeux attendris sur -les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc -plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.»</p> - -<p>Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup -un jeune homme éperdu fend la foule, s'élance -entre les deux époux, et tombant aux pieds de -l'Inca: «Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez -Osaï de manquer à la foi qu'elle m'a donnée: c'est -moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en -faisant le mien.»</p> - -<p>Le roi, surpris de son audace, mais touché de -son désespoir, lui permit de parler. «Inca, dit-il, -daigne m'entendre. C'était le temps de la moisson; -je faisais celle de mon père; on annonça celle du -sien. Hélas! disais-je, c'est demain qu'on moissonne -le champ du père d'Osaï; mes rivaux s'y -rendront en foule, quel malheur si je n'y suis -pas! Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour -achever la moisson de mon père. J'en vins à bout; -j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le -sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre -père éclairait le monde. Désolé, j'arrive; et je -trouve Osaï dans les champs, avec le jeune -Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné -avec elle. Va, Nelti, tu ne m'aimes point, -et tu ne chéris point mon père, me dit-elle avec -mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents. -Elle ne voulut point m'entendre; et depuis, -elle n'a cessé de m'éviter et de me fuir. Mais -elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime: -car elle, qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: -Nelti, je n'aimerai que toi.»</p> - -<p>«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?—Non, -jamais je n'eusse aimé que lui; mais l'ingrat! il -a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait -comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit. -Tu l'aimes, et tu lui pardonnes, reprit l'Inca. Reçois -sa main. Et toi, dit-il à Mayobé, cède-lui -son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci -n'est-elle pas assez belle?—Ah! si belle, qu'Osaï -même ne l'efface point à mes yeux, dit le jeune -homme.—Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, -dit le prince. Y consentez-vous, Élina?—Je le -veux bien, dit-elle, pourvu qu'il ne s'afflige pas: -car c'est la joie du mari qui fait la gloire de la -femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon cœur -me le dit aussi.»</p> - -<p>Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus -grands troubles de l'amour.</p> - -<p>Au milieu des chants et des danses qui précédaient -les sacrifices, un prodige parut dans l'air; -et il attira tous les yeux. On vit un aigle assailli -et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient -sur lui d'un vol rapide<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. L'aigle, après -s'être débattu sous leurs griffes tranchantes, tombe, -épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au -milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, -en fut d'abord saisi d'étonnement et de frayeur; -mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait jamais: -«Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du -soleil mon père, cet oiseau, l'image frappante de -l'ennemi qui nous menace, et qui vient tomber -sous nos coups.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ce trait est pris de Garcilasso.</p> -</div> -<p>Le pontife invita le prince à venir dans le -sanctuaire. «Je vous suis, lui dit Huascar; mais -cachez la frayeur qui se peint sur votre visage. -Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de -trembler.»</p> - -<p>«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer -dans le temple, ces trois cercles empreints -sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» La -lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement -trois cercles marqués sur son disque, -l'un couleur de sang, l'autre noir, l'autre nébuleux, -et semblable à une trace de fumée.</p> - -<p>«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons -pas la vérité de ces présages. Ce cercle de sang -est la guerre; le cercle noir annonce les revers; -et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est -le présage de la ruine.»</p> - -<p>«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il -révélé ce malheureux avenir?—Je l'entrevois, dit -le pontife; le soleil ne m'a point parlé.—Laissez-moi -donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste -à l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient -dans ses malheurs. Tout ce qui peut n'être -qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se -doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, -à moins qu'il ne soit à-propos d'en intimider -le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.</h2> - - -<p>Huascar, loin de laisser paraître le trouble -élevé dans son ame, se montra aux yeux d'Alonzo -plus ferme et plus résolu que jamais; il le mena -le lendemain dans ces jardins<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> éblouissants, où -l'on voyait, imités en or et avec assez d'industrie, -les plantes, les fleurs, et les fruits qui naissent -dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un -exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance -et l'inutilité de l'or.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Ceci est historique.</p> -</div> -<p>De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la -nature, l'Inca fit passer Alonzo dans ceux où la -nature même étalait ses propres richesses. Ils occupaient -un vallon charmant, au bord du fleuve -Apurimac. Ces jardins étaient l'abrégé des campagnes -du Nouveau-Monde. Des touffes d'arbres -majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs -rameaux, formaient par la variété de leur bois et -de leur feuillage, un mélange rare et frappant. -Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes -couronnés de fleurs, attiraient et charmaient la -vue. Là, des prairies odorantes répandaient les -plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, -ployant sous le poids de leurs fruits, étendaient -et ployaient leurs branches au-devant de la main -dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes, -d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient -présenter à l'envi des secours à la maladie -et des plaisirs à la santé.</p> - -<p>Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un -œil triste et compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, -ces asyles sacrés de la paix et de la sagesse -seront-ils violés par nos brigands d'Europe? -et sous la hache impie les verrai-je tomber, ces -arbres dont l'antique ombrage a couvert la tête -des rois?»</p> - -<p>Non loin de Cusco est un lac que le peuple -indien révère: car ce fut, dit-on, sur ses bords -que Manco descendit avec Oello sa compagne; et -au milieu du lac est une île riante, où les Incas -ont élevé un superbe temple au soleil. Cette île -est un lieu de délices; et sa fertilité semble tenir -de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où -l'on voyait bondir les troupeaux du soleil, ni les -champs de Colcampara, dont la moisson lui était -consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait -le jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en -beauté. Là, mûrissaient les fruits les plus délicieux; -là, se recueillait le maïs, dont la main -des vierges choisies faisait le pain des sacrifices.</p> - -<p>Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. -Le jeune Castillan ne pouvait se lasser d'y admirer, -à chaque pas, les prodiges de la culture.</p> - -<p>Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes -leurs champs. Il s'adresse à l'un d'eux, que sa -vieillesse et son air vénérable lui avaient fait remarquer. -«Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de -vaquer à ces durs travaux? N'en êtes-vous pas -dispensé par votre ministère auguste? et n'est-ce -point le profaner, que de vous dégrader ainsi?»</p> - -<p>Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci -crut ne pas l'entendre. Appuyé sur sa bêche, -il le regarde avec étonnement. «Jeune homme, -lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu -d'avilissant dans l'art de rendre la terre fertile? -Ne sais-tu pas que, sans cet art divin, les hommes, -épars dans les bois, seraient encore réduits à disputer -la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi -que l'agriculture a fondé la société, et qu'elle -a, de ses nobles mains, élevé nos murs et nos -temples.»</p> - -<p>«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur -de l'art, mais l'exercice n'en est pas moins -humiliant et bas, autant qu'il est pénible: c'est -du moins ainsi que l'on pense dans les climats -où je suis né.»</p> - -<p>«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être -honteux de vivre, puisqu'on attache de la honte -à travailler pour se nourrir. Ce travail, sans doute, -est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit -contribuer; mais il est honorable autant qu'il est -utile; et parmi nous, rien ne dégrade que le vice -et l'oisiveté.»</p> - -<p>«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que -des mains qui se consacrent aux autels, et qui -viennent d'y présenter les parfums et les sacrifices, -prennent, l'instant d'après, la bêche et le -hoyau, et que la terre soit labourée par les enfants -du soleil.»</p> - -<p>«Les enfants du soleil font ce que fait leur -père, dit le prêtre. Ne vois-tu pas qu'il est tout -le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu -l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses -enfants de l'imiter dans leurs travaux!»</p> - -<p>Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant -encore. «Mais le peuple, dit-il, n'est-il pas -obligé de cultiver pour vous les champs qui vous -nourrissent?»</p> - -<p>«Le peuple est obligé de venir à notre aide, -dit le vieillard; mais c'est à nous d'être avares -de sa sueur.»</p> - -<p>«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses -peines; et votre superflu…—Nous n'en avons -jamais, dit le vieillard.—Comment! ces richesses -immenses!—Ces richesses ont leur emploi. Si -tu as vu nos sacrifices, ils consistent dans une -offrande pure, dont la plus légère partie est consumée -sur l'autel: le reste en est distribué au -peuple. Tel est l'emploi que le soleil veut que -l'on fasse de ses biens. C'est lui rendre le culte -le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère -que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, -le reste de nos biens n'est plus à nous: -c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme. Le -prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: -car personne ne doit mieux connaître -les besoins du peuple, que le père du peuple.»</p> - -<p>«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous -point de la vénération qu'aurait pour -vous la multitude, si elle vous voyait vous-même -répandre avec magnificence ces richesses, qui -vous échappent obscurément et sans éclat?»</p> - -<p>Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, -et ses mains reprirent la bêche.</p> - -<p>«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de -mon âge: je vois que je vous fais pitié; mais je -ne cherche qu'à m'instruire.»</p> - -<p>«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le -faste et la magnificence inspireraient autant de -vénération que la simplicité d'une vie innocente; -mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller -de nos biens: car, en nous flattant -d'être aimés et honorés pour nos richesses, nous -nous dispenserions peut-être de nous décorer de -vertus.»</p> - -<p>Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, -et pénétré de sa sagesse.</p> - -<p>Il témoigna le désir de voir les sources de cet -or, dont l'abondance l'étonnait; et l'Inca voulut -bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis, la -plus riche des mines que l'on connût encore. Un -peuple nombreux, répandu sur la croupe de la -montagne, y travaillait à tirer l'or des veines du -rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut -qu'à peine on daignait effleurer la terre, et qu'on -abandonnait les veines les plus riches, dès qu'il -fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs rameaux. -«Ah! dit-il, que les Castillans pousseront -ces travaux avec bien plus d'ardeur! Peuple -timide et faible, ils te feront pénétrer dans les -entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en -sonder les abymes, t'y creuser un vaste tombeau. -Encore n'assouviras-tu point leur impitoyable -avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes, -deviendront tributaires des talents et des -arts de leurs laborieux voisins; ils verseront dans -l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce sera -comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: -la cupidité, irritée par la richesse et par le luxe, -s'étonnera de voir ses besoins renaissants ramener -toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant, -s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en -croissant, suivra le progrès des richesses; leur -stérile abondance, dans des mains plus avides, -fera moins que leur rareté; et toi, malheureux -peuple, et ta postérité, vous aurez péri dans ces -mines, épuisées par vos travaux, sans avoir enrichi -l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous -accru la misère avec les besoins, et les malheurs -avec les crimes.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.</h2> - - -<p>Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut -la réponse d'Ataliba; elle était conçue en ces mots: -«Si le roi de Cusco a oublié la volonté de son -père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être -l'ami et l'allié de son frère, mais il ne sera jamais -au nombre de ses vassaux.»</p> - -<p>Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment -où la guerre allait s'allumer, voulut préparer -Huascar au refus de l'Inca son frère; et l'ayant -attiré au temple où étaient les tombeaux des -rois: «Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel -privilége ton père est le seul, entre tous ces rois, -qui regarde en face l'image du soleil?—C'est -comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il -a seul cette gloire.—<i>Son enfant chéri!</i> N'est-ce -pas la complaisance et le mensonge qui l'ont décoré -de ce titre?—Tout son peuple le lui a -donné, et tout un peuple n'est point flatteur.—Crois-moi, -fais cesser, dit Alonzo, cette injuste -distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas digne.—Étranger, -dit l'Inca, respecte et ma présence -et sa mémoire.—Comment veux-tu, reprit -Alonzo, que je respecte un roi que son fils va -demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? -N'a-t-il pas couronné ton frère? n'a-t-il pas violé -les lois? Celui dont les derniers soupirs ont allumé -les feux de la guerre civile entre les enfants -du soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans -le temple du soleil et de le regarder en face? Ou -tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton crime, -ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu -de s'en tenir à la volonté de son père.»</p> - -<p>Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus -étonné du frein qu'un maître habile et courageux -lui a mis pour la première fois, que ne le -fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait -Alonzo à sa colère impétueuse. «Tu as donc reçu, -dit-il au jeune Castillan, la réponse de ce rebelle?—Oui, -dit Alonzo, et, grâce au ciel, il -est digne, par sa constance, d'être ton ami et le -mien. Je le désavouerais, si, légitime roi, il se -fût rendu tributaire.»</p> - -<p>Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. -Le ressentiment, la vengeance, furent les premiers -mouvements qui s'élevèrent dans son cœur. -Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, -outrager sa mémoire; c'était, dans les mœurs des -Incas, le comble de l'impiété. La nature se soulevait -à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar, -tour-à-tour emportée par deux sentiments -opposés, ne savait, dans le trouble où elle était -plongée, auquel des deux s'abandonner.</p> - -<p>Ce fut dans ce combat pénible que son épouse -favorite, la belle et modeste Idali, le trouva livré -à lui-même, et si violemment agité, qu'elle n'approcha -qu'en tremblant. Idali menait par la main -le jeune Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses -yeux, tendrement baissés sur cet enfant, versaient -des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard -triste et sombre, la voit pleurer, lui tend -la main, et lui demande le sujet de ses larmes. -«Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais -avec mon fils; je caressais l'image d'un époux -adoré. Ocello, votre auguste mère, arrive pâle -et désolée, le trouble et l'effroi dans les yeux. -Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu -te complais dans cet enfant, ton unique espérance; -tu t'applaudis de sa destinée; mais, hélas! -qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle -à l'empire est mal assuré désormais! Voilà qu'une -paix odieuse met la volonté des Incas à la place -de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, -tout leur sera permis. Le caprice d'un homme, -l'adresse d'une femme, le charme de la nouveauté, -la séduction d'un moment suffit pour renverser -toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera -dans les mains de celle qui aura surpris un -dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le -fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu -roi légitime, rien ne peut plus être sacré. -Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en pressant mon -fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir -autorisé le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir -lui-même! Ainsi a parlé votre mère; et elle -demande à vous voir.»</p> - -<p>A l'instant Ocello parut; et aux reproches de -l'Inca, qui s'offensait de ses alarmes, elle ne répondit -qu'en l'accablant lui-même des reproches -les plus amers.</p> - -<p>Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait -au fils la haine qu'elle avait eue pour la mère. -Le nom d'Ataliba lui était odieux. L'amour jaloux -a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, -il laisse son venin dans la plaie: on cesse -d'aimer l'infidèle; on ne cesse point de haïr l'objet -de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang -de Zulma, que la plus fière des Pallas<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> s'efforça -d'animer son fils à la vengeance.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang -royal.</p> -</div> -<p>«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à -l'orgueil rebelle de l'usurpateur de vos droits? -Venez-vous d'annoncer au monde que les lois du -soleil doivent toutes fléchir devant les volontés -d'un homme? que l'ivresse, l'égarement, le caprice -d'un roi fait le sort d'un État? qu'un père -injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel -la nature l'appelle, et en disposer à son gré?»</p> - -<p>«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, -à ces dangereuses maximes; et si je dissimule -l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois forcé.» -Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son -ressentiment.</p> - -<p>«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, -m'en cachent deux, que je pénètre, et que vous -n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour -il vous sera permis de mettre la passion à la place -des lois; et déja de fières rivales partagent entre -leurs enfants les débris de votre héritage et de -l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient, -c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre -les armes, et la frayeur d'être vaincu: ainsi du -moins va le penser tout un peuple, témoin de -cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront -pas. Le règne de tous vos aïeux a été -marqué par la gloire; le vôtre le sera par une -honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, -qu'ils ont étendu, affermi par leur courage et -leur constance, vous, par votre faiblesse, vous -l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence -et la ruine; le sang aura perdu ses droits; et le -premier exemple de ce lâche abandon, c'est mon -fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire -d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, -et pour ce dieu lui-même, dont vous êtes issu, -le plus coupable des outrages, n'est-ce pas d'avilir -leur sang? Si votre père eut des vertus, -imitez-les: s'il eut un moment de faiblesse, -avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez -cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit -par les caresses d'une femme; et, après cet -aveu, faites céder aux lois, qui sont toujours -sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le -caprice passager, que le regret désavoue et condamne.»</p> - -<p>L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait -la guerre civile. «Non, non, dit-elle; allez -souscrire à cette paix déshonorante que l'usurpateur -vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, -mettez votre sceptre à ses pieds. O malheureux -enfant! s'écria-t-elle enfin en embrassant -le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût -dit qu'un jour tu aurais à rougir de ton père!» -A ces mots, elle s'éloigna.</p> - -<p>L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, -sortit, et fit dire à l'instant à l'ambassadeur de -Quito, que la guerre était déclarée, et qu'il se -hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il -voulût bien le voir encore; mais ses instances -furent vaines, et le soir même il fut remmené -au-delà de l'Abancaï.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.</h2> - - -<p>Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais -succès de l'entremise d'Alonzo. Il s'enferme -seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi superbe, -s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; -tu veux ou ma honte ou ma perte! Le ciel est -plus juste que toi, et il punira ton orgueil.» A -ces mots, se précipitant dans les bras du jeune -Espagnol: «O mon ami! dit-il, que de sang tu -vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par -l'autre!… Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais -la peine suivra le crime.»</p> - -<p>«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même -ardeur que j'implorais la paix, laisse-moi repousser -la guerre; et quelque soit le sort des armes, -permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à -tes côtés.»</p> - -<p>«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne -veux point t'associer aux forfaits d'une guerre -impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes -de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune -homme, pour commander des parricides. C'est -bien assez que j'y sois condamné. Toi seul, et -quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, -vous lisez au fond de mon cœur. Le reste du -monde, en voyant la discorde armer les deux -frères, confondra l'innocent avec le criminel. -Laisse-moi ma honte à moi seul; et ménage tes -jours, pour ne partager que ma gloire.»</p> - -<p>Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages -voulaient aussi s'armer pour sa défense. -Mais il les refusa de même; et il ne leur permit, -comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner -jusqu'aux champs d'Alausi sur les confins des -deux royaumes.</p> - -<p>Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, -l'Inca de Quito fit arborer l'étendard de la -guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent -tous en mouvement.</p> - -<p>C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils -s'assemblent; et les premiers qui se présentent, -sont les peuples de ces campagnes, qu'enferment, -du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes: -vallons délicieux, et plus voisins du ciel, -que la cime des Pyrénées<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau -de la mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire -plus que le Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes -des Pyrénées. (<span class="sc">M. de La Condamine.</span>)</p> -</div> -<p>Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant -fume sans cesse au-dessus des nuages, du mugissant -Cotopaxi<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, du terrible Latacunga<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, du -Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, -l'Atlas, ne seraient que d'humbles collines<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, -du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute -au Chimboraço, tous ces peuples courent aux -armes pour la défense de leur roi.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, -1750, et 1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents -toises au-dessus du sommet de la montagne. En 1743, le -bruit de l'éruption se fit entendre à cent vingt lieues. Le volcan -a lancé à trois lieues dans la plaine des éclats de rocher -de douze à quinze toises cubes. (<span class="sc">M. de la Condamine.</span>)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> En 1738, le tremblement de cette montagne renversa -le bourg de son nom et celui de Hambato. Les habitants -furent presque tous ensevelis sous les ruines.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux -cent vingt toises au-dessus du niveau de la mer.</p> -</div> -<p>Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara -et de Carangué, peuple indigent, fourbe et féroce, -avant qu'il eût été dompté, mais depuis -heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel -de ses dieux, et dévoré dans ses festins les Incas -qu'on lui avait laissés pour l'apprivoiser et l'instruire. -Ce crime fut suivi d'un châtiment épouvantable; -et le lac où furent jetés les corps mutilés -des perfides<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, s'est appelé le lac de Sang<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de -vingt mille selon Pedro de Cieça.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Yahuar-Cocha.</i></p> -</div> -<p>A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, -et sillonné de mille ruisseaux, qui, sous -un ciel brûlant, répandent dans les plaines une -salutaire fraîcheur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> La terre y produit cent-cinquante pour un.</p> -</div> -<p>Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques -aux champs de Sullana, tous les peuples -de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, -le Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité -refoule les flots du golfe de Tumbès, viennent, -le carquois sur l'épaule et la lance à la -main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il -les voit assemblés<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> il leur parle en ces mots:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Ils étaient au nombre de trente mille.</p> -</div> -<p>«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits -autant que par ses armes, vous souvient-il -de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son air -vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous -dire: Soyez heureux; c'est tout le prix de ma -victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé deux -fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, -l'un au midi, et l'autre au nord de mon empire. -Mon frère, alors content de ce partage, a dit à -ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une -loi sainte. Il l'a dit, et il se dément, et il prétend -me dépouiller de l'héritage de mon père. Peuples, -je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, -si j'ai tort; si j'ai raison, défendez-moi.—Tu as -raison, s'écrièrent-ils d'une commune voix; et -nous embrassons ta défense.—Voilà mon fils, -reprit l'Inca, celui qui me doit succéder, et me -surpasser en sagesse; car il a, comme moi, l'exemple -des rois nos aïeux, et de plus il aura le mien.—Qu'il -vive, répondent ces peuples; et quand -tu ne seras plus, qu'il nous rappelle son père.—Venez -donc, poursuivit l'Inca, défendre mes -droits et les siens. Mon frère, plus puissant que -moi, me dédaigne, et fait à loisir les apprêts -d'une guerre dont sans doute il se flatte que le -signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant -qu'il ait pu rassembler ses forces. Demain nous -marchons à Cusco.»</p> - -<p>Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs -d'Alausi, vers les murs de Cannare, ville célèbre -encore par sa magnificence et par ses trésors -enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de -palais, et de temples, en avaient fait une forteresse, -pour dominer sur les Chancas.</p> - -<p>Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, -et puissante, embrasse une foule de peuples. Les -uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et -de Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient -leurs pères, se présentent, encore vêtus -de la dépouille de leur dieu, le front couvert de -sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil -menaçant. D'autres, comme ceux de Sulla, de -Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être nés, -ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, -ou d'un lac, ou d'un fleuve, à qui leurs pères -immolaient les premiers-nés de leurs enfants. Ce -culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper -de leur fabuleuse origine, et cette erreur -soutient leur courage guerrier.</p> - -<p>A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris -sans défense, lui firent demander pourquoi, les -armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je -vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de -Cusco de m'accorder son alliance, et lui jurer, -s'il y consent, sur le tombeau de notre père, -une inviolable amitié.»</p> - -<p>Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, -que ce prince à la tête d'une puissante armée; -mais on fit semblant de le croire; et, trompé par -les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il -vit entrer dans sa tente l'un des caciques -du pays. Ce cacique, qu'avait blessé l'orgueil de -l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce -langage: «Tu crois passer en sûreté chez un -peuple à qui tu défends qu'on fasse injure et -violence; apprends que dans un conseil, où je -viens d'assister, on a conspiré contre toi. Je -t'aime, parce qu'on m'assure que tu es affable -et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur -et superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; -je ne veux pas qu'on m'humilie.»</p> - -<p>Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta -ses lieutenants sur l'avis qu'il avait reçu. Ses lieutenants -étaient Palmore et Corambé, tous deux -nourris dans les combats, sous les drapeaux du -roi son père, et révérés des troupes, qu'ils avaient -aguerries dans la conquête de Quito. «Prince, -lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent -des monceaux d'ossements ensevelis sous l'herbe; -ce sont les restes honorables de vingt mille Chancas, -morts dans une bataille<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> en défendant -leur liberté. Leurs enfants ne sont point des -hommes sans courage. Vainqueurs, nous leur -imposerons, je le crois; mais le sort des combats -est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en -prévoit pas l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, -sans me dissimuler que nous pouvons être vaincus; -et alors je les vois, ces peuples, enhardis -par notre défaite, tomber sur une armée éparse et -fugitive, et achever de l'accabler. Ne négligez -donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de -Cannare est un point d'appui, de défense, et de -ralliement au besoin. Ce poste, auquel le salut -de l'armée est attaché, ne peut être remis en des -mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est -à vous-même à le garder.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place -trente mille hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine -Sascahuana, où se donna cette bataille, fut appelée <i>Yahuar -Pampa</i>, <i>Campagne de sang</i>. Voyez le chapitre <a href="#ch30">30</a>.</p> -</div> -<p>L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que -l'intention de le laisser en un lieu sûr; et il le -prit pour une offense. «Si ma présence vous fait -ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez -mal. Votre âge, vos exploits, l'estime de mon -père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai -jamais su la donner à demi. Vous commanderez; -je serai votre premier soldat: on apprendra de -moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire est -à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en -dérobe le mérite. Quant au soin de mes jours, -ce n'est pas le moment de nous en occuper. -Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait -honteux que, sans moi, l'on combattît pour moi. -Ne me parlez donc plus de me tenir loin des -combats.»</p> - -<p>«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais -mal, si je vous croyais lâche; mais moi, -vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. -Vous vous reprocherez d'avoir fait cette injure -au zèle d'un ami, que votre père a mieux connu.»</p> - -<p>«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit -l'Inca en l'embrassant. J'ai été un moment injuste. -Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre -de ces murs?»</p> - -<p>«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois -mille hommes, et ces vaillants caciques, et cet -étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à vous -servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, -le vaillant Orozimbo, les sauvages, les Mexicains -applaudirent tous avec joie, résolus de verser -leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc -laissé avec eux trois mille hommes d'élite dans -les murs de Cannare, il fit avancer son armée -vers les champs de Tumibamba.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.</h2> - - -<p>Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler -ses troupes; et tous les peuples d'alentour -quittaient leurs champs, volaient aux armes, et -se rendaient auprès de lui.</p> - -<p>Des bords de ce lac célèbre<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> où Manco descendit, -les peuples d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, -d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de -Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de -Collas, quittent leurs riants pâturages, où ils -adoraient autrefois un bélier blanc, comme le -dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. -Ils se disent nés de ce lac que leurs cabanes -environnent; et c'est le Léthé, où leurs -ames se replongent après la vie, pour revoir un -jour la lumière, et passer dans de nouveaux -corps.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Le lac de Collao.</p> -</div> -<p>De son côté s'avance la fière et courageuse nation -des Charcas. C'est la raison qui l'a soumise, et -non pas la force des armes. Lorsque les Incas -lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des -lois, ses jeunes guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent -tous à combattre, et à mourir, s'il le -fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards -leur firent l'éloge de la sagesse des Incas -et de leur bonté généreuse; les armes leur tombèrent -des mains; et ils allèrent tous en foule -se prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui -voulait bien régner sur eux.</p> - -<p>Plus sage encore avait été le vaillant peuple -de Chayanta. Sa réduction volontaire sous la puissance -des Incas est le modèle des bons conseils. -Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il -lui apportait des lois, des mœurs, une police, un -culte, une façon de vivre enfin plus raisonnable -et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les -Chayantas aux députés, votre roi n'a pas besoin -d'une armée pour nous réduire. Qu'il la laisse -sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous -persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus -sage à commander. Mais qu'il promette aussi de -nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu, -nous ne voyons pas comme lui, à changer de -culte et de mœurs, l'avantage qu'il nous annonce.» -A des conditions si justes, l'Inca vint presque -sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand -ce peuple eut bien compris qu'il était utile pour -lui de se ranger sous les lois des Incas, il se -soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages, -que les Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser -que par le meurtre et l'esclavage.</p> - -<p>En plus petit nombre s'avancent les peuples -qui, vers l'orient, cultivent le pied des montagnes -inaccessibles des Antis. Leurs aïeux adoraient -d'énormes couleuvres<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>, dont ce pays sauvage -abonde. Ils adoraient aussi le tigre, à cause de -sa cruauté. Ils en ont abjuré le culte, mais ils -font toujours gloire d'en porter la dépouille, et -leur cœur n'en a point encore oublié la férocité. -Chez les Antis, dont ils descendent, la mère, -avant de présenter la mamelle à son nourrisson, -la trempe dans le sang humain, afin qu'ayant -sucé le sang avec le lait, les enfants en soient -plus avides.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur.</p> -</div> -<p>Du côté du nord, se replient vers les bords -de l'Apurimac, les peuples de Tumibamba, de -Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, -dont les murs ont gardé le nom du Contour<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, -le dieu de ses pères. Un panache des plumes de -cet oiseau terrible<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> distingue les enfants de -ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Cuntur-Marca.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé -des serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un -seul coup il perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées -ont plus de vingt pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent -pour tuer un taureau, et pour le dévorer.</p> -</div> -<p>Après eux vient l'élite des peuples de Sura, -pays fertile, où germe l'or; de Rucana, où la -beauté semble être un des dons du climat, tant -la nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, -autrefois repaire sauvage des lions -que l'homme adorait.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Dépôt du lion.</p> -</div> -<p>Des plaines du couchant se rassemblent en -foule les vaillants peuples d'Imata, de Collapampa, -de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la révolte -des Chancas<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, et qui portent encore les marques -de leur gloire. Ces marques sont pour eux -les mêmes que pour les enfants du soleil<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Sous l'Inca Roca. <i>Voyez</i> les chapitres -<a href="#ch30">30</a> et <a href="#ch34">34</a>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange -<i>Lautu</i> sur le front.</p> -</div> -<p>Enfin venaient les habitants des riches vallées -d'Yca, de Pisco, d'Acari, de Nasca, de Rimac, -docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus rebelles, -mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on -leur avait proposé de recevoir le culte et les lois -des Incas, ils avaient répondu qu'ils adoraient la -mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient -point aux peuples des montagnes d'adorer -le soleil, qui leur faisait du bien, et dont -la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats; -mais que pour eux qu'il consumait, et dont -il brûlait les campagnes, ils n'en feraient jamais -leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi comme -de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils -étaient résolus à les défendre l'un et l'autre. La -guerre fut longue et terrible; mais l'ennemi, pour -les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient -leurs sillons arides, la nécessité fit la loi; -et la douce équité du règne des Incas justifia leur -violence.</p> - -<p>Ces nations à peine étaient rendues sous les -murailles de Cusco, lorsqu'on apprit que le roi de -Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar voulait -aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne -ces campagnes. Mais la fortune le servit mieux -que la prudence et le conseil.</p> - -<p>Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline -opposée il voulait établir son camp. Le jour penchait -vers son déclin. L'armée de Quito avait fait -une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue, -n'eût demandé que le repos. Mais ranimé -par la voix de l'Inca, il montait la colline avec -sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente -en colonne l'armée du roi de Cusco. A la vue de -l'ennemi, elle se déploie; à l'instant le signal du -combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre, -sur des troupes déja vaincues par l'épuisement -de leurs forces, rendit leur courage inutile. Ceux -de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne durent -leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa -leur retraite. Il fallut repasser le fleuve; et le roi, -qui voulut en personne protéger ce passage, s'étant -laissé envelopper, fut pris et enlevé par -l'ennemi.</p> - -<p>Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort -d'un rebelle, dit-il; qu'on le garde avec soin -dans le fort de Tumibamba.»</p> - -<p>Ce désastre porta la désolation dans l'armée -du roi captif. Tout le camp était en tumulte. Le -fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces -peuples en leur tendant les bras: «Mes amis! -rendez-moi mon père.» Sa douleur, son égarement, -redoublaient encore la tristesse dont les -esprits étaient frappés.</p> - -<p>Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant -de Zoraï, et le ramenant dans sa tente, lui dit: -«Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré. -Vos peuples sont fidèles. Votre père est vivant. -Il vous sera rendu.—Vous me flattez, dit le -jeune homme tremblant de frayeur et de joie.—Je -ne vous flatte point; il vous sera rendu, -dit le vieillard. Allez, et donnez à vos peuples -l'exemple de la fermeté.»</p> - -<p>La nuit vint; un silence morne, répandu dans -toute l'armée, marquait la consternation. Palmore -seul, enfermé dans sa tente, veillant et méditant, -se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la -force je tente de délivrer mon roi, je connais -bien son ennemi, il le fera périr plutôt que de -le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution, -de la faiblesse, et de la crainte, le découragement -s'empare de l'armée: elle va tout abandonner.»</p> - -<p>Comme il était plongé dans ses tristes pensées, -un vieux soldat se présente à lui. «Me reconnais-tu? -lui dit-il. J'ai combattu sous tes enseignes -dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes -cicatrices. Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, -pris, et enfermé dans le fort de Tumibamba, je -fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; -et par une longue caverne, on allait percer sa -prison. L'entreprise fut découverte; et Tacmar, -réduite à se rendre, obtint que son cacique fût -mis en liberté. La paix fit oublier la guerre; et -l'on négligea de combler le chemin creusé sous -le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent -l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison -de l'Inca est, comme je le crois, la prison du cacique, -je ne veux que dix hommes d'un courage -éprouvé, pour le délivrer cette nuit.»</p> - -<p>Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se -choisir lui-même des compagnons dignes de lui, -et dans le plus profond silence il les voit s'éloigner -du camp; mais il passe la nuit dans les -plus cruelles alarmes. Il craint, il espère, il médite -l'incertitude, l'apparence, le danger de l'événement. -Il y va de la liberté et de la vie de -son roi. Il l'aura sauvé ou perdu. Ce moment -fatal en décide.</p> - -<p>Cependant le roi de Quito gémit sous le poids -de ses chaînes, plus tourmenté par la pensée de -ses peuples et de son fils, que par le sentiment -de son propre malheur.</p> - -<p>Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où -son ame était abymée, il entend un bruit souterrain. -Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir -la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler. -A l'instant s'élève, comme d'un tombeau, -un homme qui, sans lui parler, lui fait le geste du -silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans -l'abyme qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, -sans résistance, se livre à son guide; il le suit, -et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré de -soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes -libre. Venez; vos peuples vous attendent. Rendez-leur -la vie et l'espoir.—Je suis libre! et par -vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant, -que ne vous dois-je pas! Serai-je assez -puissant pour vous récompenser jamais? Achevez. -Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence -d'un prodige. Cachez-leur que c'est vous qui m'avez -délivré.» Ils lui promettent le silence; et, à -la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive -dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à -la tente de Palmore.</p> - -<p>Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de -l'inquiétude, en revoyant son maître, se jette à -ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse. «Soldats, -que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer -au prince le retour de son père,» dit Palmore; -et l'instant d'après arrive, dans l'égarement de -la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si -chéri. Les transports mutuels du jeune Inca et -de son père furent interrompus, au réveil de -l'armée, par les cris d'une multitude empressée -à revoir son roi. Il parut; les cris redoublèrent: -«Le voilà, c'est lui, c'est lui-même. Il est libre. -Il nous est rendu.</p> - -<p>Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a -trompé la vigilance de mes ennemis. Il m'a fait -échapper des murs qui m'enfermaient. Ma délivrance -est son ouvrage.»</p> - -<p>A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à -exagérer l'objet de son étonnement), elle ajoute -qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été -changé en serpent<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Ce bruit vole de bouche -en bouche. On le croit, et on le publie comme -un signe éclatant de la faveur du ciel.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Ce trait-là est d'après l'histoire.</p> -</div> -<p>«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de -surprendre mes ennemis, et de réparer ma disgrâce.»</p> - -<p>«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne -vous exposerez plus. C'est assez des frayeurs que -cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à -ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez -Corambé.» Le roi céda à ses instances; et il fit -appeler son fils.</p> - -<p>«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite -de mes amis, et sous la garde de mes peuples. -Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent -dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur -prudence, ou plutôt consultez celle des chefs -qui vous commandent. Une sage docilité pour -les conseils de ceux que les ans ont instruits, est -la prudence de votre âge. Mes amis, dit-il à Palmore -et aux guerriers qui l'entouraient, je vous -le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un -père. Adieu, mon fils; reviens digne de toute ma -tendresse.» A ces mots, pressant dans ses bras -ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie, -et fière avec douceur, était l'image de la -vertu dans l'ingénue adolescence, le roi laissa -échapper quelques larmes; et fixant sur Palmore -et sur les caciques un regard qui leur exprimait -toute l'émotion de son cœur paternel, il leur remit -son fils, et détourna les yeux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.</h2> - - -<p>Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare, -traversait les champs de Loxa, la révolte des Cannarins -venait d'éclater. Tout un peuple environnait -la citadelle, et menaçait de couper les canaux -des fontaines qui l'abreuvaient. L'extrémité était -pressante. Pour forcer ce peuple aguerri à lever -le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, -au risque d'être enveloppé et d'être accablé sous -le nombre.</p> - -<p>Alors parut le plus étonnant des phénomènes -de la nature. L'astre adoré dans ces climats s'obscurcit -tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage. -Une nuit soudaine et profonde investit la terre. -L'ombre ne venait point de l'orient; elle tomba -du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un -froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux, -subitement privés de la chaleur qui les anime, -de la lumière qui les conduit, dans une immobilité -morne, semblent se demander la cause de -cette nuit inopinée. Leur instinct qui compte les -heures, leur dit que ce n'est pas encore celle de -leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix -frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les -vallons, ils se rassemblent et se pressent en frissonnant. -Les oiseaux, qui, sur la foi du jour, -ont pris leur essor dans les airs, surpris par les -ténèbres, ne savent où voler.</p> - -<p>La tourterelle se précipite au-devant du vautour, -qui s'épouvante à sa rencontre. Tout ce -qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux eux-mêmes -se ressentent de cette crise universelle. -On dirait que l'ame du monde va se dissiper ou -s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le fleuve -immense de la vie semble avoir ralenti son cours.</p> - -<p>Et l'homme!… ah! c'est pour lui que la réflexion -ajoute aux frayeurs de l'instinct le trouble -et les perplexités d'une prévoyance impuissante. -Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de -tout ce qu'il ne conçoit pas, et se remplit de -noirs présages, aimant mieux craindre qu'ignorer. -Heureux, dans ce moment, les peuples à qui -des sages ont révélé les mystères de la nature! -Ils ont vu sans inquiétude l'astre du jour, à son -midi, dérober sa lumière au monde; sans inquiétude -ils attendent l'instant marqué où notre globe -sortira de l'obscurité. Mais comment exprimer la -terreur, l'épouvante dont ce phénomène a frappé -les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité, -au moment où leur dieu, dans toute sa -splendeur, s'élève au plus haut de sa sphère, il -s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée, -ils l'ignorent profondément. La ville de Quito, la -ville du soleil, Cusco, les camps des deux Incas, -tout gémit, tout est consterné.</p> - -<p>A Cannare, une horreur subite avait glacé -tous les esprits. Les assiégés, les assiégeants -avaient le front dans la poussière. Alonzo, tranquille -au milieu de ces Indiens éperdus, observait -avec un étonnement mêlé de compassion, -ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et la -peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les -plus intrépides. «Amis, dit-il, écoutez-moi. Le -temps presse; il est important que votre erreur -soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est -point un prodige funeste. Rien de plus naturel: -vous l'allez concevoir, vous allez cesser de le -craindre.» Les Indiens, que ce langage commence -à rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo -poursuit. «Lorsqu'à l'ombre d'une montagne, -vous ne voyez point le soleil; sans vous en effrayer, -vous dites: La montagne me le dérobe; -ce n'est pas lui, c'est moi qui suis dans l'ombre; -il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu d'une -montagne, c'est un globe épais et solide, un -monde semblable à la terre, qui dans ce moment -passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui -suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le -soleil va reparaître plus beau, plus brillant que -jamais. N'ayez donc plus de peur d'une ombre -passagère, et profitez de l'épouvante dont vos -ennemis sont frappés.»</p> - -<p>Le caractère de l'erreur, chez les peuples du -Nouveau-Monde, est de n'avoir point de racines. -Elle tient si peu aux esprits, que le premier -souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise -sans examen, ils l'abandonnent sans résistance. -Alonzo, par le seul moyen d'une image claire et -sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé -tous les cœurs. On vit en effet le soleil qui, -comme un cercle d'or brillant au bord de l'ombre, -commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc -ni défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils. -A ces mots, Corambé achevant de dissiper -leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja vu -arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé -que nous. Hâtez-vous donc, prenez vos armes, -sortons, et chassons ces rebelles que la frayeur -a déja vaincus.»</p> - -<p>Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule -du jour renaissant, s'élançaient hors des murs de -la citadelle, les Cannarins s'abandonnèrent à une -terreur insensée. On fit main basse sur leur camp; -un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant -ces campagnes, les vit jonchées de mourants -et de morts.</p> - -<p>Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté -Capana; et à la tête des sauvages, ils achevaient -de dissiper les bataillons qu'ils avaient rompus, -lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. -«Voilà, je crois, dit Alonzo, une troupe -de nos amis, sur qui les Cannarins se vengent. -Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine -avec la rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon -de poussière marque la trace de leurs pas. -Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca lui-même, -qu'une vaillante escorte environnait, et défendait -contre une foule d'ennemis.</p> - -<p>Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de -son bouclier, et plus encore à son courage, Alonzo -reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le nuage -avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan -n'entr'ouvre l'épais bataillon qui presse Ataliba. -Celui-ci voit Alonzo, et croit voir la victoire. Il ne se -trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent, repoussent, -renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups.</p> - -<p>Dès que les Cannarins, dispersés devant eux, -ont pris la fuite, Ataliba, se jetant dans les bras -d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon -ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis -blessé. Je te laisse le soin de rallier mes troupes. -Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces mots, -pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort.</p> - -<p>Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut -pas mortelle. La gomme du mulli, ce baume précieux, -dont la nature a fait présent à ces climats, -comme pour expier le crime d'y avoir fait germer -l'or, ce baume, versé dans la plaie, en fut -la guérison, et rendit ce malheureux prince à la -vie et à la douleur.</p> - -<p>Corambé porta dans le camp la nouvelle de -la victoire de l'Inca sur les Cannarins. Mais Palmore -voulut attendre qu'elle fût répandue dans -le camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme. -Alors il s'y rendit lui-même; et parlant au roi de -Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a demandé -la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu -au-devant de la guerre, et il demande encore la -paix. Un moment d'imprudence qui t'a donné sur -nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point -découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous -souhaitons la paix, uniquement par amour de -la paix, et par la juste horreur que nous fait -la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos -lances sont baissées, nos arcs sont détendus, la -flèche de la mort repose dans le carquois; songe, -avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un -mot de ta bouche peut prévenir, ou peut causer. -C'est ici sur-tout que la parole est meurtrière, -et que la langue d'un roi est un dard à cent mille -pointes. Tu réponds au soleil ton père du sang -de ses enfants et de celui de tes sujets. L'égalité, -l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà -ce que le roi ton frère me charge de t'offrir et -de te demander.»</p> - -<p>Le monarque lui répondit, que les Incas ses -aïeux n'avaient jamais reçu la loi. Palmore, en -gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!… A -demain.» Et il retourna dans son camp.</p> - -<p>L'aube du jour vit les deux armées se déployer -dans la campagne. C'était la première fois, depuis -onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les deux -camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la -victoire; et le centre, où il est placé, est le point -le plus important de l'attaque et de la défense.</p> - -<p>Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence, -du côté de Cusco, étincelle, aux rayons -du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt caciques, -et ombragé d'un pavillon de plumes de -mille couleurs. Huascar, du haut de ce trône, domine -sur la campagne, et semble présider au sort -du combat qui va se donner.</p> - -<p>Les deux armées, d'un pas égal, marchent -l'une à l'autre; et soudain le cri de guerre de ces -peuples, ce mot formidable, <i>Illapa</i><a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, répété -par cent mille voix, fait retentir les bois et les -montagnes. A ce cri redoublé se joint le sifflement -des flèches qui vont se tremper dans le -sang.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> On a déja dit que ce mot signifiait <i>l'éclair, le tonnerre, -et la foudre</i>.</p> -</div> -<p>Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche, -dès ce moment, fait place au javelot, qui, lancé -de plus près, porte des coups plus assurés. Bientôt -on voit les bataillons flottants s'éclaircir et -se resserrer pour remplir et cacher leurs vides. -La douleur étouffe ses cris, la mort est farouche -et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la -joie d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien -renferme en lui-même jusques à ses derniers soupirs.</p> - -<p>Au javelot succèdent la hache et la massue: -armes terribles chez des peuples à qui le fer et -le salpêtre, ces présents des furies, sont encore -inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait -rendu le combat douteux: la victoire, incertaine -entre les deux armées, planant sur le champ de -bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans -le sang. Mais le moment de la mêlée fit voir quel -avantage avaient des peuples aguerris sur des -peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de -Cusco avait de plus vaillant défendait la colline. -Le reste, composé de pasteurs amollis dans une -douce oisiveté, avait l'avantage du nombre, qui -ne peut balancer long-temps celui de la valeur. -De nouveaux bataillons se présentaient en foule -à la place de ceux qui, rompus et défaits, tournaient -le dos à l'ennemi; mais ils succombaient -à leur tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent, -et menacent d'envelopper le corps qui défend -l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le -centre de son armée; il détache de la colline l'élite -des peuples guerriers qui gardaient sa personne. -C'est ce qu'attendait Corambé; et tandis -que ce corps détaché vole au centre, lui-même, -avec des bataillons qu'il a choisis et réservés, il -marche droit à la colline, enfonce l'enceinte affaiblie -du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage -un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre -vivant, le fait charger de liens, et l'entraîne.</p> - -<p>Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce -malheur. Le bruit s'en répand dans l'armée, et -y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se disperse. -On ne voit que des peuples désolés, -éperdus, jeter leurs armes et s'enfuir. La douleur, -le trouble, l'effroi leur interdit même la -fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus, -ils n'ont plus d'espoir qu'en la clémence des -vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils l'implorent. -Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux -d'Ataliba. Les deux vieillards qui les commandent, -ont beau leur crier de cesser, d'épargner le sang; le -sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils ne -croiront avoir assez vengé la perte qui les rend -furieux et barbares. Leur prince, le fils de leur -roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné! que tu -vas pleurer ta victoire!</p> - -<p>A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la -tête des siens, qu'il animait par son exemple. A -sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son courage, -tous les cœurs se sentaient émus. L'ennemi, le -voyant s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait, -oubliait de le craindre, et aucun n'osait le -frapper. Un seul, et ce fut l'un des féroces Antis, -au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée, -venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche -homicide. Le caillou dont elle est armée lui perce -le sein. Il chancelle: ses Indiens s'empressent de -le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de -ses regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface, -le frisson de la mort commence à se répandre -dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un -jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux, -ne fait que se pencher sur les cèdres voisins, -qui le soutiennent dans sa chûte. On le -croirait encore vivant; mais la langueur de ses -rameaux et la pâleur de son feuillage annoncent -qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri. Tel, -appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement -blessé. «O mon père! dit-il d'une voix -défaillante, ô quelle sera ta douleur! Amis, achevez. -Que mon sang lui ait au moins acquis la -victoire. Vous envelopperez mon corps dans ce -drapeau qui m'a coûté la vie, pour dérober aux -yeux d'un père une image trop affligeante, et -pour le consoler, en l'assurant que je suis mort -digne de lui.»</p> - -<p>Le cri de la douleur, le cri de la vengeance -retentissaient autour du jeune prince. «Non, -dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point être -vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte -loin du combat, dont la fureur se renouvelle; -et peu d'instants après, soulevant sa paupière -vers les montagnes de Quito, il prononce -encore une fois le nom, le tendre nom de père, -et il rend le dernier soupir. C'est dans ce moment -même que des cris lamentables annoncent à ceux -de Cusco que leur roi vient d'être enlevé.</p> - -<p>D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur, -ne présentent dès-lors, dans les champs -de Tumibamba, que la déroute et le carnage. -Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de -son roi, le vaillant et sage Mango, qui la défendait, -vit enfin qu'il fallait périr, ou céder: il fit -sa retraite en combattant, et se sauva vers les -montagnes. A peine la fière Ocello, la belle et -touchante Idali, avec cet enfant précieux<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a> que -sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le -temps de s'échapper; et les généraux d'Ataliba, -après des efforts inouis pour faire cesser le ravage, -rallièrent enfin leurs troupes sur le bord -de l'Apurimac.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Xaïra.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI.</h2> - - -<p>C'est là que frémissait Huascar, sous une garde -inexorable. Palmore et Corambé, en entrant dans -sa tente, se prosternent, selon l'usage, et, par -des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève -à peine sa tête; et d'un œil indigné regardant -ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il, rompez -mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon -sang. C'est insulter à mon malheur, que de mêler -ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi, rendez-moi -libre; alors vous vous prosternerez. Mais -si je ne suis qu'un esclave, que ne me foulez-vous -aux pieds?»</p> - -<p>A peine il achevait ces mots, que son oreille -fut frappée de cris et de gémissements. «Tu n'es -pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba -vient de perdre son fils.—Ah! je le verrai donc -pleurer, s'écria Huascar avec une joie inhumaine. -Puisse le ciel lui rendre tous les maux qu'il m'a -faits.»</p> - -<p>Les peuples de Quito, rassemblés dans leur -camp, ont demandé à voir le corps du jeune -prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce -sont leurs cris de douleur et de rage qu'on vient -d'entendre. On les appaise, on les retient, on -les engage à repasser le fleuve; et la marche de -cette armée victorieuse et conquérante ressemble -à la pompe funèbre d'un jeune homme, que sa -famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait -au tombeau. La consternation, le deuil et le -silence environnaient le pavois où le prince était -étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste et -glorieux monument de sa valeur. Après lui, le -roi de Cusco, porté sur un siége pareil, jouissait -au fond de son cœur, de la calamité publique.</p> - -<p>Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient -le lit funèbre, l'œil morne, le front abattu, oubliant -qu'ils venaient de conquérir un empire, -et ne pensant qu'à la douleur dont ce malheureux -père allait être frappé.</p> - -<p>«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il -l'attend; ses bras paternels seront ouverts pour -l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps glacé -que nous allons lui rendre! Comment paraître -devant lui?»</p> - -<p>«Il est homme, dit Corambé; son fils était -mortel: je le plains; mais, au lieu de flatter sa -faiblesse, je veux lui donner le courage de résister -à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, -et le voir, avant que le bruit de cette mort -soit répandu.»</p> - -<p>Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore -et languissant, avait eu le chagrin d'apprendre -que la défaite des Chancas ne l'avait -que trop bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, -roulant dans sa pensée, avec inquiétude, les dangers -qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, -et ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée -de Corambé. Surpris, impatient d'apprendre -quel sujet peut le ramener, il ordonne qu'on l'introduise. -Corambé paraît devant lui. «Inca, lui -dit-il, c'en est fait; l'empire est à toi sans partage: -tes ennemis sont tous détruits ou désarmés: -Huascar est le seul qui te reste; il est captif, -on te l'amène.»</p> - -<p>A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté -de joie, se lève, l'embrasse, et lui dit: -«Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et -de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé -mon attente et les vœux que j'osais former. -Achève de mettre le comble au bonheur de ton -roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. -Où est mon fils? où l'as-tu laissé? pourquoi -n'est-il pas avec toi?—Ton fils… il a vu des -dangers dont le plus courageux s'étonne.—Et -sans doute il les a bravés? Réponds. Ce silence -est terrible.—Que te dirai-je, hélas! pour la -première fois il voyait l'horreur des batailles. La -nature a des mouvements que la vertu ne peut -dompter.—Ciel! qu'entends-je? Il a fui! il s'est -couvert de honte! il a déshonoré son père!—Eût-il -mieux valu qu'exposé à une mort inévitable, -il s'y fût livré?—Plût au ciel!—Eh bien, -console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est -mort digne de toi.—Il est mort!—Ton armée -te l'apporte en pleurant: il en fut l'amour et -l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a -montré tant de valeur.»</p> - -<p>Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame -d'un père; mais il la soulagea, même en la déchirant. -Il tombe accablé de douleur; et alors deux -sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, -par quelle épreuve, disait-il, vous avez préparé -mon cœur à la constance! Vous avez pu calomnier -mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher -enfant! pardonne: des larmes éternelles expieront -mon erreur. La gloire même de ta mort ne -me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! -combat funeste! ah! c'est ainsi que le ciel venge -le crime d'une guerre impie: les vaincus, les vainqueurs -en partagent la peine horrible; et sa colère -les confond.»</p> - -<p>Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin -de son nouvel empire. Cette riche et vaste conquête, -fruit des travaux de onze règnes, et qu'il -avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses -lois, son rival même prisonnier et mis en son -pouvoir, rien ne le touche. Il demande son fils. -Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne -fatale est déposé sous ses yeux. L'Inca le -regarde en silence. Il fait signe au cortége et à sa -cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond -de son palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; -il approche, et d'une main tremblante il -soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; -il jette un cri, et se renverse, comme frappé du -coup mortel. Immobile et glacé lui-même, il est -sans couleur et sans voix; et quand il a repris ses -sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne -tout entier. Cent fois il embrasse son fils, -cent fois, collant sa bouche sur ses lèvres éteintes, -et de son sein pressant ce cœur qui ne bat plus -contre le sien, il demande au ciel de pouvoir le -ranimer, en expirant lui-même. Tantôt, contemplant -la blessure, il lave de ses pleurs le sang -qui s'en est épanché; tantôt ses regards immobiles, -fixés sur les yeux de son fils, semblent y -rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé -pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! -Hélas! plus d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; -ils le sont pour jamais. Ses grâces, sa beauté, ses -vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un -fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce -qui me reste!» C'est ainsi qu'oubliant ses prospérités, -son triomphe, il s'abymait dans sa douleur.</p> - -<p>Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie -fut tombée de cet accès dans un stupide -abattement, ce père malheureux se laissa détacher -des tristes restes de son fils. Ses amis, et -sur-tout Alonzo, essayaient de le consoler. «Ah! -laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut -d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, -j'en ai épuisé les délices; l'amertume est au fond, -je veux m'en abreuver. Mon fils, mon cher fils -m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses -espérances! La douleur suit la joie; hélas! -elle sera plus longue. C'est sans retour, c'est pour -jamais que la joie a quitté mon cœur.»</p> - -<p>On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, -des moyens de la conserver. «Qu'en ferais-je, -dit-il, de cette puissance accablante? -Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, -pour être sans cesse et par-tout présent -à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui, -je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes -larmes, il en soit touché, qu'il me plaigne, et -qu'il me trouve encore plus malheureux que lui.»</p> - -<p>Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. -«Vois, lui dit ce père affligé, vois, cruel, ce que -tu me coûtes.—Il te sied bien, répond le farouche -Huascar, de me reprocher une mort, -quand dix mille Incas égorgés sont les victimes -de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois; mais -est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre -qu'on a fait des peuples sujets de tes pères, -Cusco, ses palais et ses temples regorger du sang -des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses -murs saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus -que des tombeaux; et pleure ton fils, si tu l'oses.»</p> - -<p>Ces terribles mots étouffèrent dans le cœur -d'Ataliba le sentiment de son propre malheur: -le roi prit la place du père. Il regarde ses lieutenants, -et les interroge des yeux. Leur silence -même est l'aveu de ce qu'il vient d'entendre. «Il -est donc vrai, dit-il, et par une aveugle fureur -on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul -manquait à mes maux.» Alors, renversé sur son -trône, et détournant les yeux pour ne pas voir -la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire -que par de longs sanglots. «Jusqu'à l'instant -où ton fils a péri, lui dit Palmore avec tristesse, -j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment -qu'ils l'ont vu tomber, leur douleur, transformée -en rage, n'a plus connu de frein. Punis-les, -si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne -à leur désespoir, dont la cause n'est que trop -juste, et dont l'excuse est dans ton cœur. Ils ont -vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.»</p> - -<p>«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux -silence, voilà les excès effroyables où se -portent les nations, lorsque une fois la discorde -et la guerre ont rompu les nœuds les plus saints, -et chassé des cœurs la nature. Étouffons ces fureurs -dans nos embrassements. Reprends ton -sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes -malheurs.»</p> - -<p>Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, -meurtrier de ma famille, va régner sur des morts, -t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en contemplant -des massacres et des débris. Tel est l'empire -que tu m'offres. Je ne veux de toi que la -mort. Garde tes présents, ta pitié; garde les fruits -de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et -que, pour mieux te détester, les malheureux que -je te laisse soient condamnés à t'obéir.»</p> - -<p>«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que -tu m'imputes ne sont pas les miens, tu le sais; -mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au temps -à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai -détesté la guerre, que je t'ai demandé la paix, -que je te la demande encore, plus pénétré, plus -accablé que toi des maux que nous nous sommes -faits. Alors tu retrouveras ton frère tel que tu le -vois aujourd'hui, traitable, humain, sensible et -juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il -est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser -de l'être. Le jour même que, sur l'autel du soleil -notre père, tu consentiras, avec moi, à nous -jurer une alliance et une paix inviolable, ton -trône, ton empire, tout te sera rendu.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.</h2> - - -<p>La citadelle de Cannare fut la prison du roi -captif. Le vainqueur y laissa une garde fidèle sous -le sévère Corambé. Il envoya Palmore gouverner -en son nom les états de Cusco; et lui, rendant, -sur son passage, aux vallons de Riobamba, de -Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs qu'il en avait -tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné -du lit funèbre qui portait son malheureux -fils.</p> - -<p>L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant -d'une désolation publique. Sa famille éplorée -vient au-devant de lui; un peuple nombreux -l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour -féliciter le vainqueur, on n'est occupé que du -père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce -peuple qui l'environne, aux gémissements échappés -à travers un vaste silence, il se croirait dans -un désert, où quelques malheureux égarés et -plaintifs implorent le secours du ciel.</p> - -<p>Dans cette foule, et au milieu de la famille -de l'Inca, paraît une femme éperdue. Ses voiles -déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri, -ses yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la -douleur dans tous les traits de son visage, ses -mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce une -mère, et une mère au désespoir.</p> - -<p>Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de -son siége, il va au-devant d'elle; et la recevant -dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui dit-il, le -soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de -ses enfants. Heureux celui que l'innocence, la -vertu, la gloire, l'amour accompagnent jusqu'au -tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ -de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais -assez pour lui-même: il emporte avec lui ce que -les ans donnent à peine, et ce qu'un instant peut -ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous -de lui survivre: l'homme à plaindre est celui -qui pleure, et non pas celui qui est pleuré. Mais, -par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée; -ne reprochons pas au soleil d'avoir repris -un de ses dons.» Vérités consolantes pour de -moindres douleurs, mais trop faible soulagement -pour le cœur d'une mère! Elle demande à voir -son fils; on apporte à ses pieds ce que la mort -lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui -part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce -corps inanimé, elle l'embrasse, elle le serre étroitement, -elle l'inonde de ses larmes, jusqu'à ce -qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu -le sentiment de la vie et de la douleur.</p> - -<p>L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir, -à cette vue, toutes les plaies de son cœur; le -jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de -son ami; et les neveux de Montezume, témoins -de la désolation d'une auguste famille, pensaient -à leurs propres malheurs.</p> - -<p>Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée) -fut portée dans son palais; et l'Inca se rendit au -temple, où le corps de son fils, arrosé de parfums, -fut déposé, en attendant le jour destiné -à ses funérailles.</p> - -<p>Après un humble sacrifice pour rendre grâces -au soleil, l'Inca sortit du temple; et sous le portique, -où son peuple l'environnait, il éleva la voix -et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il, -et notre dieu l'a protégée; mais l'aveugle ardeur -de mes troupes à nous venger, mon fils et -moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui -porte la peine des excès commis en mon nom. -Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait d'injuste -et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre -roi d'être malheureux; n'achevez pas de l'accabler -en le croyant coupable. Il ne l'est point. J'étais -expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de -sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée; -et j'ai détesté ces fureurs. Je vous conjure, -au nom du dieu qui m'en punit, de m'en épargner -le reproche. Puisse mon nom être effacé de -la mémoire des hommes, avant qu'on y ajoute le -surnom de cruel! Le roi mon frère, que le sort a -mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un -exemple de ma clémence. Cependant si le cri de -la calamité retentit jusqu'à vous, et s'il vous fait -entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô -mon peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba -fut malheureux.»</p> - -<p>Le soir même, avec Alonzo, soulageant son -ame oppressée: «Mon ami, lui dit-il, tu sais -toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient; -l'événement a passé mes craintes; et dans cet -abyme de maux, je vois trop s'accomplir mes funestes -pressentiments. Vouloir la guerre, c'est -vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. -Dire à des meurtriers, qu'on assemble pour -l'être, d'user de modération, c'est dire aux torrents -des montagnes de suspendre leur chûte et -de régler leur cours. Aucun roi ne sera jamais -plus résolu que je l'étais à réprimer l'emportement -et les abus de la victoire; et voilà cependant -que des millions d'hommes me regardent -comme un fléau.»</p> - -<p>«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en -proie à ses passions, est si faible contre lui-même -et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il -s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même -il a donné l'affreuse liberté du mal! Mais -tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de -Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous -accablez point vous-même d'un injuste reproche; -et si les malheureux que la guerre a faits, vous -accusent, laissez à vos vertus répondre de votre -innocence, et repoussez l'injure par la clémence -et les bienfaits.»</p> - -<p>Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; -et sa douleur fut suspendue jusqu'au jour -qu'il avait marqué pour les funérailles de son fils. -C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, -il rentre dans notre hémisphère, et revient -donner le printemps et l'été aux climats du nord. -C'était aussi la fête de la paternité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.</h2> - - -<p>Après les cantiques, les vœux, et les offrandes -accoutumées, le monarque, assis sur son trône, -au milieu d'un parvis<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a> immense, ayant à ses -pieds les caciques, et les vieillards, juges des -mœurs<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>, voit s'avancer les pères de famille, -qui mènent, chacun devant soi, leurs enfants -parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent -devant l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui -porte en ses mains un faisceau de palmes, les -distribue à ceux de ses enfants qui ont fidèlement -rempli les saints devoirs de la nature. Ces -palmes sont les monuments de la piété filiale. -Tous les ans, chacun des enfants, dont l'obéissance -et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à -son trophée; et de ces palmes réunies, qu'il recueille -dans sa jeunesse, il compose le dais du -siége paternel, d'où lui-même il dominera un -jour sur sa postérité. Ce siége est dans chaque -famille comme un autel inviolable: le chef a seul -le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent, -rappelant ses vertus, disent à ses enfants: -Obéissez à celui qui sut obéir; révérez -celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort -s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable -trophée, il y rend le dernier soupir; et, -au moment de sa sépulture, ses enfants détachent -ses palmes, pour en ombrager son tombeau. -La menace la plus terrible d'un père à son -fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que fais-tu, -malheureux? Si tu es indigne de mon amour, -tu n'auras point de palmes sur ta tombe.» C'est -donc là le signe et le gage que chaque père vient -donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, -du zèle, et de l'amour de ses enfants.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Cette place s'appelait <i>Cuci-pata</i>, lieu de réjouissance.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <i>Lacta-Camayu</i> était le nom de ces magistrats.</p> -</div> -<p>Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces -pieux devoirs, la palme lui est refusée. Le père, -en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de l'accuser. -Une plainte sincère et tendre échappe à -regret de sa bouche; et si le sujet en est grave, -l'enfant rebelle est exilé de la maison de son père. -Condamné, durant son exil, à la honte d'être -inutile, attachée à l'oisiveté, il n'est admis à la -culture ni du domaine du soleil, ni des champs -de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, -et des infirmes; le champ même qui nourrit son -père est interdit à ses profanes mains. Ce temps -d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux -jeune homme en compte les moments; et on le -voit, seul, étranger à ses amis, à sa famille, errer -sans cesse autour de la demeure paternelle, dont -il n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait -avec l'année révolue, rentrait ce jour-là même -en grâce; les décurions<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> le ramenaient devant -le trône du monarque; son père lui tendait les -bras en signe de réconciliation; à l'instant il s'y -précipitait avec la même ardeur qu'un malheureux, -long-temps agité sur les mers par les vents -et par les tempêtes, embrasse le rivage où le -jettent les flots. Dès-lors il était rétabli dans tous -les droits de l'innocence; car on ne connaissait -point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter -au coupable puni tout espoir de retour dans l'estime -des hommes. La faute une fois expiée, il n'en -restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, -en était effacé.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Chinca-Camayu</i>, qui a charge de dix.</p> -</div> -<p>Après que la clémence et la sévérité ont donné -d'utiles leçons, le monarque prend la parole. -«Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je suis -père; je le suis encore avec vous: vos enfants -sont les miens. Et la royauté est-elle autre chose -qu'une paternité publique? C'est là le titre le plus -auguste que le soleil, père de la nature, ait pu -donner à ses enfants. Je viens donc, comme le -garant de vos droits, vous les confirmer; mais -je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous -en instruire: car vos devoirs fondent vos droits, -et vos bienfaits en sont les titres. La vie est un -présent du ciel, qui seul la dispense à son gré. -Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige -opéré par vous, et sachez où vous commencez -à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant -reçu des mains de la nature le nouveau né de -votre sang, et l'ayant remis dans les bras de celle -qui doit le nourrir, vous veillez sur les jours et -de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer -leur repos et de pourvoir à leurs besoins. -Jusques-là même encore vous ne faites pour eux -que ce que font pour leurs petits le vautour, le -serpent, le tigre, les plus cruels des animaux. Ce -qui, dans l'homme, distingue et consacre la paternité, -c'est l'éducation, c'est le soin de semer, -de cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli -soi-même, l'expérience, le seul gain de la vie, -et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule nous -dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, -dès l'âge le plus tendre, par votre exemple et -vos leçons, une ame honnête, un cœur sensible, -un citoyen docile aux lois, un époux, un ami -fidèle, un père à son tour révéré, chéri de ses -enfants, un homme enfin selon le vœu de la nature -et de la société: ce sont là vos devoirs, vos -bienfaits et vos titres; c'est là ce qui fonde vos -droits.</p> - -<p>«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature -n'a prolongé la faiblesse et l'imbécillité de -l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux -dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le -besoin, une longue et douce habitude d'en dépendre -et de les aimer. Si elle eût voulu le dispenser -de ce tribut d'amour et de reconnaissance, -elle l'eût pourvu des moyens de vivre indépendant -presque aussitôt qu'il serait né, et de se suffire -à lui-même. Sa longue enfance est dénuée -de force et d'intelligence; sa faiblesse n'a pour -ressource ni l'agilité, ni la ruse, ni la finesse de -l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour forcer -l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble -qu'elle ait voulu l'abandonner à leurs soins, pour -leur en laisser le mérite, et qu'elle ait consenti -à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute -leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, -en lui refusant tout, elle supplée à tout par l'amour -paternel. Rappelez-vous donc votre enfance; -et tout ce qui vous a manqué dans ce long -état de faiblesse, pour vous dérober aux besoins, -aux périls qui vous assiégeaient, songez que c'est -de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, -en vous jetant parmi les écueils de la vie, -s'est reposée sur leur amour du soin de vous en -garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur -tendresse vigilante, c'est de vous avoir éclairés -sur les moyens de vivre heureux; c'est de vous -avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de -l'équité, de la raison, de la sagesse. Sans les soins -qu'ils ont pris de vous, vous seriez sauvages, stupides, -féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos -parents, pour vous avoir appris l'usage du don -de la vie, dont l'innocence fait le charme, et -dont la vertu fait le prix.»</p> - -<p>A ces mots, des larmes de joie et d'amour -coulent de tous les yeux. Les enfants, aux genoux -des pères, s'attendrissent et rendent grâces; -les pères, en les embrassant, s'applaudissent de -leurs bienfaits. L'Inca, témoin de ce spectacle, -sent plus vivement que jamais la perte de son -fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans -tes fureurs, je partagerais l'allégresse et la gloire -de ces bons pères. Il serait là, il aurait reçu de -ma main la première palme. Qui la méritait mieux -que lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots -lui étouffaient la voix. Il fut quelques instants -muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il -enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne -veux pas qu'il soit frustré de ce dernier tribut -d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra -la voix gémissante d'un père; il me plaindra -d'être privé de lui.»</p> - -<p>On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté -le lit funèbre où reposait le corps de Zoraï. -«Peuple, s'écria le monarque en s'y précipitant, -le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà -le plus tendre, le plus respectueux, le plus aimable -des enfants. Oui, depuis sa naissance, il l'a -été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des -jouissances délicieuses, des espérances encore -plus douces, et tout ce que l'ame d'un père peut -éprouver de joie et de consolation, tel était le -prix de mes soins, et le présage du bonheur qui -vous attendait sous son règne. Il était impossible -qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi. Le goût -du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité -lui étaient naturels. Il n'estimait dans la -gloire que la compagne de la vertu; il détestait -le mensonge comme le complaisant du vice; il -adorait la vérité. Magnanime sans faste, et modeste -avec dignité, il était simple, et il aimait -tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans -sa naissance que la destination et que le dévouement -de sa vie au bonheur du monde; et le nom -de fils du soleil, loin de l'enorgueillir, l'humiliait -sans cesse, en lui faisant sentir le poids des -devoirs qu'il lui imposait. Si quelqu'un des jeunes -Incas se montre plus digne que moi de régir cet -empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, -de vous remplacer sur le trône; c'est à moi de -le lui céder. Jugez, s'il eût fait des heureux. Vous -l'auriez été sous son règne; et son père, encore -plus heureux, serait mort sans inquiétude dans -les bras d'un tel successeur. Un Dieu juste n'a -pas voulu que cette ame sensible ait vu les crimes -et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. -Mon fils eût arrosé de larmes ce trophée de ma -victoire, cet étendard qu'on a trempé dans un -déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, -moi, le plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux -prince. Soumettons-nous, et allons lui -rendre les tristes honneurs du tombeau.»</p> - -<p>Alors le monarque, à la tête de sa famille et -de son peuple, accompagna le corps de son fils -jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut -placé en face de l'image du soleil, ayant à ses -pieds l'étendard qui lui avait coûté la vie, et dans -sa main la palme de l'amour filial.</p> - -<p>Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha -des yeux; et ne l'ayant point aperçue, il en -fut pénétré d'effroi.</p> - -<p>Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. -«Mon ami, lui dit-il, mes tristes devoirs -sont remplis. Il est temps que le père cède la -place au roi, et que je me mette en défense -contre cet ennemi terrible dont tu nous as menacés. -C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton -expérience, ta valeur, voilà mon espoir.—Je le -remplirai, dit Alonzo; et plût au ciel que la défense -et le salut de cet empire ne dût te coûter -que mon sang! Je le verserais avec joie.—O mon -ami! qu'ai-je donc fait, lui dit l'Inca en l'embrassant, -pour avoir mérité de toi un zèle si -noble et si tendre?…» A ces mots, on vient dire -au roi que le grand-prêtre du soleil demande à -lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible, -chercher dans le sommeil un soulagement -à ses peines, et aux pressentiments terribles dont -il venait d'être frappé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.</h2> - - -<p>Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, -l'incertitude est le plus grand des maux. -Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et -de la crainte, le courage n'a point de prise; la -résolution même d'être malheureux n'a point de -terme où se fixer.</p> - -<p>Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue -et pénible nuit. Enfin, le sommeil, par pitié, laissait -tomber quelques pavots sur sa paupière appesantie. -Un bruit le frappe; il se lève, et, à la -faible lueur du crépuscule du matin, il voit paraître -un vieillard vénérable, le front couvert de -cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, -mais conservant dans sa douleur un air noble et -majestueux. «Je suis le père de Cora, lui dit-il. -Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que -j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, -et laisse-nous les maux que tu nous fais. Tu as -porté l'opprobre et la mort dans une famille innocente, -qui, sans toi, le serait encore.» A ces -mots, le vieillard sentit ses genoux qui ployaient -sous lui, et il tomba de défaillance. Alonzo, pâle -et frémissant, lui tend les bras, et le relève. -«Parlez, lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur -suis-je la cause?—Cruel! peux-tu le demander? -peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un -père? Tu nous annonçais des vertus: la bonté, -la candeur, étaient peintes sur ton visage; le crime -et la trahison se cachaient au fond de ton cœur. -Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, -hélas! pour avoir pu se sauver de tes artifices, -ma fille vient de me révéler le parjure et le sacrilége -qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle -n'a pu cacher qu'elle allait être mère; et demain -notre honte éclate: demain, elle, sa mère, et -moi, ses sœurs, ses frères innocents, nous serons -menés au supplice. La solitude, l'infamie, -une éternelle stérilité, marqueront la place où -ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous -n'aurons pas même un tombeau. Va-t'en: ma -fille t'en conjure. La malheureuse t'aime encore; -et, en me confiant le secret de son ame, elle -m'a fait promettre de ne le point trahir. Mais -elle craint que ta douleur ne te décèle et ne t'accuse; -et le seul prix qu'elle demande de sa mort, -dont tu es la cause, c'est que tu n'en sois pas -témoin.»</p> - -<p>Tandis que l'Indien parlait, le remords et le -désespoir déchiraient le cœur d'Alonzo. Ses yeux -attachés à la terre, ses cheveux hérissés d'horreur, -son immobilité stupide, tout annonçait un -criminel condamné par son juge; et son juge -était dans son cœur. Il tombe aux pieds du vieillard, -et, d'une voix étouffée, il prononce à peine -ces mots: «O mon père! tu sais mon crime; -sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré moi? -Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et -l'égarement m'ont livré ta fille mourante, et l'ont -fait tomber dans mes bras? J'atteste mon Dieu -et le tien, que dans ce péril effroyable mon -unique résolution était de la sauver. Nous nous -sommes perdus, et nous t'avons perdu toi-même. -Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, -voilà mon épée. Frappe; venge-toi.—Me venger! -Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que la -vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint -le crime, et ne soulage que les méchants? Va, -ton sang ne racheterait ni la mère ni les enfants. -Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. -Laisse-moi du moins l'innocence: tout le -reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je le -crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand -tu le serais, nous avons dans le ciel un Dieu -pour juger et punir.»</p> - -<p>«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, -tu me confonds… Et l'opprobre, et la mort, et -le dernier supplice, seraient le prix de tes vertus! -Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente -que toi!… Non, vous ne mourrez point. Ne me -méprise pas assez pour croire que je veuille me -cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai -tout, j'embrasserai votre défense, je vous tirerai -de l'abyme où je vous ai précipités, ou bien -j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner -avec ta femme et tes enfants.»</p> - -<p>«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle -contre les lois et contre les remords qui suivraient -le parjure? J'ai promis au soleil de rester -soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont -pour moi des liens plus forts que ne seraient des -chaînes. Un Inca n'en connaît point d'autres; et -je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point -engagé sous ces lois redoutables, éloigne-toi; -donne à ma fille la consolation de te savoir hors -de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.—Va, -dit Alonzo pénétré de respect, de douleur -et de reconnaissance, va lui jurer que jamais -son amant ne l'abandonnera. Je suis époux -et père. Il n'est point de danger au-dessus d'un -courage à-la-fois animé par l'amour et par la -nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard -encore frémissant. «Mon père, lui dit-il, -mon père, embrasse-moi, ou perce-moi le cœur. -Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe -dans son sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; -et des torrents de larmes se confondent dans -leurs adieux.</p> - -<p>Cependant le bruit se répand que l'asyle des -vierges a été profané; que l'une d'elles a violé -ses vœux; qu'elle porte le fruit d'un amour sacrilége; -et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, -en demande l'expiation. Un crime inoui -jusque alors remplit d'horreur tous les esprits. Les -malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être -il est la cause, les feux de la guerre civile allumés -entre les deux frères, tout le sang qu'elle -a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône -enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce -long amas de crimes et de calamités se retrace -à-la-fois comme des signes de colère, que le soleil, -en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. -On craint même qu'un dieu jaloux ne soit pas -encore appaisé, et ne se venge sur tout un peuple -de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le -peuple le plus doux, le plus humain de l'univers, -criait vengeance au nom d'un Dieu dont -il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il -eut appris que le pontife avait dénoncé la -criminelle au tribunal suprême; que déja l'on -creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.</h2> - - -<p>Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; -et ce deuil sombre de la nature ajoutait encore -à l'effroi dont tous les cœurs étaient frappés. Le -roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. -Une multitude tremblante environnait le -trône; et à travers les flots de ce peuple assemblé, -le pontife, les prêtres, les ministres des lois, -se faisant ouvrir un passage, amenèrent devant -l'Inca la jeune et timide prêtresse. Son père accablé -de douleur, sa mère pâle et défaillante, -deux sœurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, -l'espérance d'une auguste famille, victimes de la -même loi, venaient tous s'offrir au supplice.</p> - -<p>Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible -et tremblante, tomba sans force et sans couleur -en paraissant devant son juge. On la ranime; il -l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, -dit-elle, dans cette nuit horrible, où le volcan -menaçait d'ensevelir ces murs: ma frayeur me -précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon -malheur et mon crime. Fils du soleil, s'il est possible -d'en adoucir la peine, écoute la nature qui -réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que -j'implore ta clémence: il faut que je meure, je -le sais. Mais regarde un père, une mère, des -sœurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls -qu'en mourant je demande grâce.»</p> - -<p>Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans -un moment d'égarement et de terreur, ma fille -a été faible, imprudente et fragile: c'est au Dieu -qui voit dans les cœurs à la juger; mais c'est à -moi d'accuser l'auteur de sa perte. Ce premier -coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a dévoué -ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en -victime. Dans le moment du sacrifice j'ai entendu -gémir son cœur; et, religieusement cruel, le mien -s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, -je l'ai vue se précipiter dans le sein de sa mère, -y chercher un asyle contre la violence du pouvoir -paternel; et moi, sans pitié, sans remords, -j'ai consommé le parricide. Son crime, hélas! -son premier crime fut de m'obéir; son respect, -son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau -de ma fille. Je la traîne au supplice!» En -prononçant ces mots, le vieillard embrassait sa -fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son cœur -se brisait de douleur; et les larmes de sang qui -coulaient de ses yeux, inondaient le sein de Cora. -Tous les cœurs étaient déchirés.</p> - -<p>Le monarque attendri lui-même, mais contraint -par la loi à user de rigueur, poursuit, et -ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son -complice.</p> - -<p>Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule -réponse; mais les instances de son juge la forcèrent -enfin de prononcer ces mots: «Fils du -soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la -loi? La loi me condamne à la mort; j'y traîne -avec moi ma famille. N'est-ce pas assez? Te faut-il -encore un nouveau parricide? Veux-tu que, -portant dans la tombe, où je vais descendre vivante, -le fruit de mon funeste amour, j'accuse -encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir -mes entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant -épouvanté s'arracher des flancs de sa mère?»</p> - -<p>Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression -la plus terrible; et, sans insister davantage, -il ordonnait, en gémissant, au dépositaire des -lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup -Alonzo fendre la foule et se précipiter -au pied du trône de l'Inca. «C'est moi qui suis -le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: -ne punis que son ravisseur.» A cette vue, à ces -paroles que le désespoir animait, le roi frémit, -le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora -tremblante et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, -je n'aurai donc pu le sauver!—Non, reprit -Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai -mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir -ni résister à son malheur.»</p> - -<p>L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui -dit-il, notre culte n'est pas le vôtre; vous ne -connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est -un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je -n'ai pas droit de punir. Éloignez-vous. Nos lois -n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes imprudent, -mais vous n'êtes point criminel, à moins -que vous n'ayez usé de violence; et Cora seule -a droit de vous en accuser.—Non, non, dit-elle; -un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée -à lui. Cesse, Alonzo, cesse de t'imputer -mon crime. Tu me fais mourir mille fois.—Loin -de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle -vous déclare innocent.—Puis-je l'être, s'écrie -Alonzo, après avoir égaré sa jeunesse, après avoir -creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous -allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! -Elle s'ouvre cette tombe effroyable, elle -s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je -suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son -père, sa mère, tous les siens vont périr; et moi, -l'auteur de tant de maux, juste ciel, je suis innocent! -Inca, ton amitié pour moi t'a mis un -bandeau sur les yeux; et tu ne veux pas voir -mon crime. Plus juste que toi, je le sens, et je -m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses -victimes d'un amour insensé, pardon! Je n'aurai -pas du moins la honte et la douleur de vous -survivre; et si je vous mène à la mort, je vous -devancerai; j'irai sur ce bûcher me livrer le premier -aux flammes. Là, ce fer qui devait défendre -un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus -digne d'appeler mon ami, ce fer me percera le -cœur. Je ne demande, avant ma mort, que la -grâce d'être entendu.</p> - -<p>«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec -fermeté. Reçu dans la cour de l'Inca, honoré de -sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai jamais -eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis -jeune, ardent, trop sensible. J'ai vu Cora, mon -cœur s'est enflammé pour elle; mais j'ai respecté -son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où -la montagne mugissante lançait un déluge de feu, -où le ciel embrasé, où la terre tremblante n'offraient -par-tout que les horreurs de mille morts -inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers -les débris des murs de l'enceinte sacrée, j'ai -cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.</p> - -<p>«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas -cédé comme elle? Est-ce assez d'une loi pour -étouffer en nous les sentiments de la nature, pour -en vaincre les mouvements? Vous exigez de la -jeunesse la froideur d'un âge avancé! Vous exigez -de la faiblesse le triomphe le plus pénible -de la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition -qui vous commande, au nom d'un Dieu, -d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous -que le Dieu que vous adorez est à vos yeux la -bonté même? Quoi! le soleil, la source de la -fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait -un crime de l'amour! Et l'amour n'est lui-même -que l'émanation de cet astre qui vous anime. -C'est ce même feu répandu au sein des métaux -et des plantes, dans les veines des animaux, et -sur-tout dans le cœur de l'homme, c'est ce feu -que vous adorez dans son intarissable source. -Vous condamnez son influence; et parce qu'une -vierge innocente, faible, et craintive, aura cédé -aux mouvements les plus naturels, les plus doux -d'un cœur que le ciel lui a donné, son père, sa -mère, ses sœurs, ses frères, seront condamnés à -mourir avec elle au milieu des supplices! Non, -peuple, j'en atteste votre Dieu et le mien, car -le soleil en est l'image: ces horreurs ne peuvent -lui plaire; et la loi qui vous les commande ne -saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle -vous vient de quelque roi jaloux, superbe, et tyrannique, -qui attribuait à son dieu un cœur comme -le sien.</p> - -<p>«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse -un crime d'être mère, et qu'il fallait, pour -expier ce crime, les supplices les plus affreux; -on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de -le croire! Ah! peuple, on avait dit de même à -vos aïeux que leurs dieux, le serpent, le vautour, -et le tigre, demandaient qu'une mère versât -sur leurs autels le sang de l'innocent qu'elle -allaitait; et, comme vous, pieusement crédule, -la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli -ce culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore -plus insensé.»</p> - -<p>Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, -et comme si ce Dieu avait parlé par sa bouche: -«Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par -d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du -ciel, d'avec l'erreur, qui vient des hommes. Jetez -les yeux sur la nature: voyez son ordre et son -dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet -ordre immuable établi par lui-même, il y a conformé -ses lois. Et qu'importe à l'ordre éternel -le vœu qu'a fait imprudemment une jeune et -faible mortelle de sécher, comme une plante oisive, -dans la langueur de la stérilité? Est-ce là -ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? -Voyez, dit-il en saisissant les voiles de Cora, et -en les déchirant avec une audace imposante, -voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son -Dieu sur elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez -le droit, le devoir sacré d'être mère. -C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui -n'a rien fait en vain.»</p> - -<p>Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure -confus, élevé dans la multitude, annonça la révolution -qui se faisait dans les esprits; et le monarque -saisit l'instant de la décider sans retour. -«Il a raison, dit-il; et la raison est au-dessus de -la loi. Non, peuple, il faut que je l'avoue, cette -loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses -successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu -dont elle vengerait l'injure; ils se sont trompés. -L'erreur cesse; la vérité reprend ses droits. Rendons -grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous -éclaire, et nous fait révoquer une loi inhumaine. -C'est un bienfait trop signalé, pour ne pas effacer -une malheureuse imprudence. Que les prêtresses -du soleil n'aient plus d'autre lien qu'un -zèle pur et libre; et que celle qui désavoue la témérité -de ses vœux, en soit dès l'instant dégagée. -Un Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve -à regret; et ses autels ne sont pas faits pour être -environnés d'esclaves.»</p> - -<p>Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de -détruire un abus funeste, et de conserver un -ami. Le vieillard, père de Cora, se prosterne, -avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout -le peuple, les mains au ciel, pousse des cris de -joie; Alonzo triomphant se jette aux pieds de -son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras -de sa mère, ses yeux, obscurcis d'un nuage, -n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant se dévouer -pour elle, le trouble, l'attendrissement, la -frayeur, l'avaient accablée. Froide, tremblante, -inanimée, laissant ployer sous elle ses genoux -défaillants, elle s'était penchée dans le sein de -sa mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière -fois, n'avait pas eu la cruauté de la rappeler -à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du -sein des pères, des mères, et de tout un peuple -attendri, s'éleva jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui -ranima ses sens. Elle revient du sommeil de la -mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans -les bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en -l'embrassant: «Vis, chère amante; tu es à moi; -la loi fatale est abolie.—Que dis-tu? que fais-tu? -Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse -mourir.—Non, tu vivras, reprit Alonzo. La nature -et l'amour l'emportent; les saints noms de -père et de mère ne sont plus un crime pour nous.» -A ces mots, Cora, dans l'excès de la surprise et -de la joie, soupire, serre dans ses bras son amant, -son libérateur; et, trop faible pour soutenir une -révolution si violente et si soudaine, succombe -une seconde fois.</p> - -<p>Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse -à les voir, à se réjouir avec eux. Un père, -une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent -encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend -avec peine l'usage de la vie et du sentiment; le -trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant, qui -craint de la voir expirer, la joie et le ravissement -du peuple qui les environne, forment un -spectacle si doux, que le roi, les Incas, les héros -mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. -Amazili, sur-tout, et son fidèle Télasco en jouissent -avec transport. «Ah! Télasco, disait cette -fille charmante, que ces amants vont être heureux! -Ils passent, comme nous, de l'excès du -malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont bien -s'aimer!—Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel -a fait pour eux deux cœurs tout semblables aux -nôtres.»</p> - -<p>La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec -les Incas, étant rentré dans le palais, Cora et son -amant sont appelés, et le prêtre leur parle ainsi: -«Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, -ne peut exiger la contrainte; et j'ai la joie, -avant de descendre au tombeau, de voir du -nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, -qui n'était pas digne de lui. Mais devant lui la -sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut qu'en -sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre -les nœuds.—Ah! le ciel et la terre me sont témoins, -s'écrie Alonzo, que je suis l'époux de -Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle -a reçu ma foi; que mes jours sont à elle; et que -mon devoir le plus saint est de mériter son amour. -Seulement je demande, sages et vertueux Incas, -que nous voyions, de votre culte ou de celui de -ma patrie, quel est le plus digne du Dieu que -l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous -n'aurons plus qu'un même autel; et ce sera au -pied de cet autel, sous les yeux de l'Être suprême, -que la religion sanctifiera les vœux de la -nature et de l'amour.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.</h2> - - -<p>La superstition<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, qui par toute la terre va -traînant ses chaînes sacrées, dont elle charge les -nations, frémit de rage, en voyant abolir la seule -loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil. -Mais pour s'en consoler, elle jeta les yeux sur -l'Europe, où elle dominait, sur l'Espagne, où elle -avait placé le siége affreux de son empire. Son -triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa -fête abominable, lorsque le vaisseau de Pizarre, -ayant franchi les vastes mers, entra dans ce -golfe<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> célèbre par où l'Océan s'est ouvert un -passage jusqu'aux bords de l'Égypte et de la Scythie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition -est le délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents, -l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent -la religion, l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Le golfe de Cadix.</p> -</div> -<p>Ce grand homme, tout occupé de l'importance -de ses desseins, en méditait profondément les -difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés -était l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait -recueilli de sa première course, s'était perdu et -dissipé dans les mains de ses compagnons. Son -entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée, -n'avait plus aucun partisan. La confiance était -perdue; et les secours en dépendaient. Il fallait, -pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince. -Mais quelle horreur la cour d'Espagne ne devait-elle -pas avoir des ravages, des cruautés qui s'exerçaient -en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de -l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie, -épouvantée des excès qu'ils avaient commis? Un -jeune roi, sur-tout, que la cupidité n'avait pas -corrompu encore, devait les détester; et dans -l'opinion qu'il avait de ces cœurs féroces, il allait -confondre celui qui solliciterait le droit d'imiter -leur exemple, et de rendre odieux son règne -aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif -de la nature, le cri de la religion, ses ministres -tonnants, et lançant l'anathème sur les profanateurs -qui la rendaient complice de leurs sacriléges -fureurs; c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée, -lorsqu'un vent favorable, l'amenant vers les bords -de la fertile Andalousie, le fit entrer dans le port -de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide -Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que -les tempêtes avaient instruit<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, il était allé découvrir -ce malheureux Nouveau-Monde.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries -à Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de -Saint-Domingue. Il revint à Tercère, n'ayant plus avec lui -que quatre de ses compagnons. Dans cette île, un fameux -pilote, Génois de naissance, appelé Christophe Colomb, leur -donna l'asyle. Ils moururent tous dans sa maison; et ce fut, -dit-on, sur leurs mémoires qu'il entreprit la découverte de -l'Amérique.</p> -</div> -<p>Pizarre, en abordant, prit soin de mander à -Truxillo (c'était le lieu de sa naissance) la nouvelle -de son retour; et il se rendit à Séville. Le -jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer -les mœurs et le génie de cette cour nouvelle, -arrivait inconnu. Tout lui parut changé -dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il -gémit.</p> - -<p>Le premier objet de son étonnement fut la -solitude des villes et l'abandon des campagnes, -où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi! -se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans -les déserts du Nouveau-Monde, qu'on a quitté -des champs si fertiles, si fortunés?» Il ne fut -pas moins interdit de la réserve austère et de -la gravité mystérieuse et taciturne de ce peuple, -autrefois brillant, ingénieux, plein de candeur -et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, -et magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement -étaient peints sur tous les visages; la défiance -était dans tous les yeux; la crainte avait -resserré tous les cœurs.</p> - -<p>A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir; -et il la voit plongée dans le silence et dans le -deuil. Il se trouve au milieu d'une place publique, -lieu vaste et décoré avec magnificence par les -temples et les palais dont il était environné. Au -centre un grand bûcher s'élève, et non loin du -bûcher, un trône resplendissant de pourpre et -d'or. A cet appareil imposant, il s'arrête. Il voit -arriver un peuple nombreux sans tumulte, et gardant -un silence morne, tel que l'impose la terreur. -Il interroge autour de lui; il demande quel -sacrilége, quel parricide on va punir avec tant -de solennité, et si le roi vient présider au supplice -des criminels, comme la pompe de ce trône -l'annonce. Mais personne ne lui répond. «Qui que -tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il interrogeait, -ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de -bonne foi, regarde, écoute, et tremble comme -nous.»</p> - -<p>Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant -des juges et des vengeurs de la foi. Il les voit -monter et s'asseoir sur ce trône terrible. Le calme -est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs -yeux.</p> - -<p>Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une -foule de malheureux, pâles, tremblants, courbés -sous le poids de leurs chaînes, viennent recevoir -leur sentence; et ce décret qui les condamne à -être brûlés vivants, ce décret leur est prononcé -du ton affectueux et tendre de la charité secourable -et de l'indulgente bonté.</p> - -<p>Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans -ce moment terrible, en présence du peuple, à la -face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur sentence, -il leur fût permis de parler, de se défendre, et -de se plaindre: faible adoucissement qu'il aurait -voulu mettre aux rigueurs de ce tribunal, mais -qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale, -et n'eut lieu qu'une fois.</p> - -<p>Dans le nombre était un vieillard qu'on avait -surpris observant les pratiques du judaïsme. Les -séductions, les menaces le lui avaient fait abjurer -au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi -de ses pères, le regret de l'avoir quittée vint le -troubler; il la reprit; et dans le silence et la crainte, -il adressait au ciel les vœux de l'antique Sion. -Son crime était connu; sur le bord de sa tombe, -il n'avait pas même daigné le désavouer; il marchait -au supplice, comme une victime à l'autel. -Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés -à l'avidité de ses juges, étaient ravis à ses enfants, -sa constance l'abandonna. «Cruels, dit-il, c'est -donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai -mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand -j'ai désavoué de bouche ce que j'adorais dans le -cœur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être -dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils -ont subi, dès le berceau, le joug de votre loi -nouvelle; je vous les ai livrés. Ah! laissez à leur -mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé -de mon sang, et qu'ils tremperont dans leurs -larmes.»</p> - -<p>«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef -du tribunal terrible, ne sais-tu pas que Dieu -poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que -la dépouille des criminels de lèze-majesté divine -appartient aux ministres des vengeances divines, -comme les entrailles de la victime appartenaient -au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit -à son maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves -parmi les chrétiens? Si l'on se réserve des -biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en faire -un digne usage; et quel plus digne usage du bien -des infidèles, que de servir de récompense aux -défenseurs de la foi? Si chacun vit de son travail, -celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé -de salaire? et n'est-il pas bien juste qu'une race -funeste paie, en mourant, le soin pénible et salutaire -que l'on prend de l'exterminer?»</p> - -<p>«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le -vieillard, la force vous seconde, et votre hypocrisie -abuse insolemment du pouvoir de nous opprimer. -Mais tremblez que le ciel enfin ne se -lasse…» On ne permit pas au vieillard d'achever; -et il fut jeté dans les flammes.</p> - -<p>Après lui, se présente devant le tribunal un -jeune homme simple et timide, né parmi les chrétiens, -élevé dans leur croyance, et n'ayant pas -même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait -une fille aussi simple que lui, aussi pieuse, aussi -docile; il en était aimé: un rival furieux l'avait -accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice -un confident digne de lui. Dans les cachots, dans -les tortures, l'infortuné jeune homme avait pris -mille fois la terre et le ciel à témoin de sa foi, -de son innocence; on ne l'avait point écouté. En -paraissant devant ses juges, et à la vue du bûcher, -ses plaintes, ses cris redoublèrent. «Ministres -du dieu que j'adore, et vous, peuple, -dit-il, je proteste en mourant, que j'ai vécu fidèle -à la religion de mes pères. Je crois tout ce que -nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on -me dise dans quelle erreur j'ai pu tomber sans -le vouloir; je l'abjure et je la déteste. Que voulez-vous -de plus?—Nous voulons que vous-même -vous fassiez le sincère aveu de votre impiété.—Je -ne la connais pas. Opposez-moi du moins mes -accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me confondent -à vos yeux.—Non, lui dit-on encore: l'intérêt -de la foi ne permet pas que l'on décèle ceux -qui veillent à sa défense, et qui nous dénoncent -l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que -vous n'aviez point d'ennemis?—Hélas! non: je -ne hais personne; j'ignore qui peut me haïr.—Eh -bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle -qui vous accuse; et le zèle est digne de foi.—O -mon père, dit le jeune homme à un religieux -qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie; -ce supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on -attend que je fasse; et, tout innocent que je suis, -je veux bien me calomnier.—Moi! vous enseigner -le mensonge! lui dit cet homme pieusement -cruel. A Dieu ne plaise. Non, mon fils, mourez -martyr, plutôt que d'en imposer à vos juges. -Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif -pût vous sauver. Il n'est plus temps. C'est -dans les fers que l'on doit s'avouer coupable. Mais, -à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai -repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute -plus.» Ce fut alors que le jeune homme, -s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents -de larmes, en fit couler de tous les yeux. -«O Dieu! dit-il, on m'annonçait ta religion pure -et sainte comme l'appui de l'innocence; et tes -ministres!…» On l'interrompit, pour le traîner -sur le bûcher.</p> - -<p>Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait -vivant, et que ses cris déchiraient tous les cœurs, -un Maure à-peu-près du même âge, mais plus -ferme et plus courageux, fut condamné comme -blasphémateur, pour avoir murmuré contre le -fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça -sa sentence, en l'exhortant à déclarer, devant -Dieu et devant les hommes, qui pouvait -l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi. -«Peuple, s'écria-t-il avec indignation, savez-vous -qui l'on veut que j'accuse? Mon père. On me l'a -nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce -de me rendre le délateur. C'est lui qu'on -veut que je traîne au supplice. On m'a promis -d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez -lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier -celui qui m'a donné le jour. Ah! loin de l'accuser, -j'atteste toutes les puissances du ciel, que ce -vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais -dans le fond de son ame; et, à moins que des -larmes n'offensent nos tyrans, il ne les offensa -jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée -hautement, cette tyrannie odieuse. J'ai demandé, -au nom du ciel, par quelle haine de la vérité, -par quelle horreur de l'innocence, on refusait à -l'accusé le droit naturel et sacré d'une défense -légitime; pourquoi le délateur, dispensé de paraître, -portant ses coups dans l'ombre, comme -un lâche assassin, et se tenant enveloppé dans le -manteau du juge, était compté au nombre des -témoins? Cette procédure infernale, cet appareil -d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres, -un silence affreux, tous les piéges de l'artifice et -du mensonge, pour surprendre, ou pour effrayer -un malheureux abandonné à la calomnie, à la -fraude la plus subtile et la plus noire; voilà ce -qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma franchise les a -blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes -seront démasqués; et leurs crimes retomberont -sur eux, comme un déluge, avec les vengeances -du ciel.»</p> - -<p>A ces mots s'arrachant des bras de celui qui -l'accompagnait: «Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais -point le dieu que mes bourreaux adorent. -Dieu juste, Dieu clément, père de tous les -hommes, s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même, -en traînant ses chaînes, il s'élança sur le -bûcher.</p> - -<p>Après lui, venait une foule d'adolescents de -l'un et de l'autre sexe, élevés en silence sous la -loi musulmane, et livrés pour ce crime aux inquisiteurs -de la foi. On leur avait promis, s'ils se -faisaient chrétiens, qu'on les sauverait du supplice. -Faibles, timides et crédules, ils s'étaient -faits chrétiens; et on les menait au supplice. Ils -réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils -avaient abjuré. «Cette promesse, leur dit-on, va -s'accomplir dans l'autre vie. Vous serez sauvés du -supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci -n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir -fidèles; et trop heureux de n'avoir à subir -qu'une expiation passagère, résignez-vous sans -murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du -milieu des flammes, où ils furent jetés, leurs bras -s'étendirent en vain: leurs bras suppliants retombèrent; -et bientôt tout fut consumé.</p> - -<p>Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait -entendu que des cris, en voyant toutes ces -victimes entassées sur le bûcher et dévorées par -les flammes, tandis que l'air retentissait de saints -cantiques d'allégresse, et que de pieux fanatiques, -levant les mains au ciel, lui offraient pour encens -la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur -et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne -a-t-elle changé de culte? et lui a-t-on rapporté -de l'Inde les dieux qu'adorent les sauvages, -et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule -s'écouler, pensive et consternée; il imita le peuple; -et de retour chez lui, il y trouva l'un de ses -frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville, -impatient de le revoir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.</h2> - - -<p>Après les premiers mouvements de la tendresse -et de la joie, Pizarre, ayant bien observé qu'aucun -témoin ne pût entendre leur entretien, ni -le troubler, commença par faire à Gonzale le récit -de ses aventures. Il lui expose ensuite l'objet -de son voyage; et finit par lui demander quelle -étrange révolution s'est faite, depuis son absence, -dans le génie, dans les mœurs, dans le culte de -sa patrie; et quelle est cette horrible fête dont -il vient d'être le témoin?</p> - -<p>«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté -ces bords, lui dit Gonzale, tu n'as pu voir préparer -ces événements; mais aujourd'hui que ta -fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, -mon frère, et gémis.»</p> - -<p>«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus -dans l'Espagne; ils y avaient apporté les arts, -l'agriculture et le commerce; et en éclairant les esprits, -ils avaient adouci les mœurs. La prospérité, -la grandeur, l'opulence de ce royaume, cultivé, -enrichi, décoré par leurs mains, méritait de faire -oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus -et soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à -jouir d'une liberté légitime, qu'à vivre sujets de -nos rois, en conservant le culte de leurs pères; -et si la superstition ne se fût emparée de l'esprit -d'Isabelle, jamais règne n'eût été plus heureux, -ni plus florissant que le sien. Mais cette reine, -que son génie et son courage auraient placée au -rang de plus grands hommes, eut le malheur -d'être trompée par un confident fanatique<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, -qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un -faux zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur -le trône, d'employer le fer et le feu pour exterminer -l'hérésie et faire triompher la foi. Ce fut -pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle -érigea ce tribunal de sang.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Thomas Torquémada, dominicain.</p> -</div> -<p>«Armé d'une puissance énorme, affranchi de -toutes les lois protectrices de l'innocence, et consacré -par un pontife<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> qui lui confiait tous ses -droits, ce tyran des esprits les remplit d'une -sainte horreur<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. C'est ici, dans Séville même, que -fut célébré le premier de ces sacrifices barbares, -que l'on appelle <i>Actes de foi</i><a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. Ce jour exécrable -coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils -s'enfuirent épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. -Dans la Castille et dans Léon de nouveaux -bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes -des milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit -dans l'Arragon, et y fit les mêmes ravages. -L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume -à l'autre la superstition voyait, comme autant -de signaux, les feux qui dévoraient ses innombrables -victimes. Des multitude de proscrits, -échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient -à la merci des flots; et l'Afrique en -fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les -Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables -fureurs<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>. Ah! Pizarre, quelle province -le fanatisme a désolée! Un peuple industrieux, -vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme -consolant des fêtes; plus de trente villes superbes, -où fleurissaient les arts; cent autres villes -moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; -deux mille villages remplis de cultivateurs fortunés; -les plus belles campagnes, les plus riches -de l'univers, tout est perdu, tout est détruit; la -mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie -des esprits, la plus odieuse de toutes, comme la -plus injuste et la plus violente, en a fait de vastes -tombeaux, où elle domine en silence sur des cendres -et des débris.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Sixte IV.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille -personnes, dont six mille furent brûlées.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <i lang="es" xml:lang="es">Auto-da-fe.</i> Le premier à Séville en 1480.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les -obligeait à se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille -familles se convertirent ou feignirent de se convertir; huit -cent mille juifs se retirèrent en Portugal, en Afrique, ou -dans l'orient.</p> - -<p>Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à -se faire baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons -peine d'être faits esclaves. Une assemblée de théologiens et -de jurisconsultes avait décidé qu'on pouvait en venir à cette -violence, malgré la foi du plus solennel des traités. Le pape -Clément VII releva l'empereur Charles-Quint du serment -fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de permettre aux -Maures le libre exercice de leur religion; et il l'exhorta à -chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient d'embrasser -le christianisme.</p> -</div> -<p>«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les -cruautés que l'on exerce en Amérique étonnent -peu l'Espagne?—Elle y est endurcie par ses -propres malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi -veux-tu qu'elle s'étonne et s'épouvante? Parmi -nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes -les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, -le sang n'a plus de priviléges. Que le fils accuse -son père, le père ses enfants, la femme son époux; -c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, -écoutés; et l'accusé périt sur leur délation. Un -simple soupçon fait saisir, traîner dans les cachots -la faible et timide innocence; et l'imposture -qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence -éternel, est sûre de l'impunité. La seule ressource -du faible, la fuite, est réputée une preuve du -crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, -rompt pour lui les nœuds les plus saints. En lui, -ses amis méconnaissent leur ami, ses enfants leur -père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de -refuge assuré pour lui, pas même au sein de la -nature. La main qui lui perce le cœur est innocente; -elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de -droit divin, le juge et le bourreau d'un infidèle -fugitif. Telle est la loi du fanatisme; et je t'épargne -le détail de mille atrocités pareilles, qui -forment son code infernal<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>. Ne crains donc -plus de voir les esprits soulevés de ce qui se -passe dans l'Inde.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on -en a donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.</p> -</div> -<p>«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée -de ce délire?—La cour ne pense, lui répondit -Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités. -Que le peuple tremble et fléchisse, c'est -tout ce qu'elle veut; et les malheurs de l'Inde -ne la touchent que faiblement. Les grands, avec -pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: -les juges leur étaient vendus; les lois se taisaient -devant eux; et, sans frein comme sans pudeur, -ils exerçaient impunément les vexations les plus -criantes. Le peuple est rentré dans ses droits; la -régence de Ximenès l'a tiré de l'oppression: il -est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; -la force est du côté des lois; et le peuple, -qu'elles protégent, les protége à son tour contre -les attentats des grands, leurs ennemis communs. -Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans -les ressources du brigandage, a rendu les -grands plus avides des richesses du dehors; et -l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde, -en fait de zélés partisans au premier -qui promet d'en payer le tribut à leur orgueilleuse -avarice. Tout est vénal sous ce nouveau -règne; et quand l'or est le prix de tout, on obtient -tout avec de l'or: c'est ce que j'ai voulu -t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce -sont elles qui nous dominent. Elles président dans -les conseils, elles ont l'oreille du prince, elles -sont l'ame de la cour. La religion même est ici -leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand -elle prétend les gêner. Rome, le siége de l'église, -vient d'être prise et saccagée; le souverain pontife -a été mis aux fers…—Sans doute par les -infidèles? demanda Pizarre.—Par nous, reprit -Gonzale, par ce jeune empereur qui lui-même -a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver; annonce-lui -une vaste et riche conquête. Il gémira -peut-être sur le malheur de l'Inde; mais si ce -malheur est utile à sa grandeur, à sa puissance, -il le laissera consommer.»</p> - -<p>Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, -eut sans peine accès à la cour. On le présente -à l'empereur, et au milieu du conseil assemblé, -ce jeune prince ayant daigné l'entendre, -le guerrier lui parle en ces mots:</p> - -<p>«Puissant et glorieux monarque, vous voyez -l'un des premiers soldats qui, sous le règne de -Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans -le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo -m'a vu naître le plus obscur de vos sujets, mais -j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire oublier -ma naissance. Sur la côte de Carthagène et -vers les bords du Darien, je suivis Alphonse Ojeda, -l'homme le plus déterminé qui fut jamais. J'appris -à son école qu'il n'est point de dangers que -le courage ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a -mis à l'épreuve de tous les maux. Après lui ce -fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que -je conçus l'espérance d'égaler Colomb et Cortès.</p> - -<p>«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; -et moi, je vous annonce qu'on ne les connaît -pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire -de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu -Cortès si fameux, ne sont rien en comparaison -des pays que j'ai découverts, et dont je viens -vous faire hommage. C'est le royaume des Incas, -peuple adorateur du soleil, dont ses rois se disent -les enfants. Et qui ne le croirait leur père, -en voyant les richesses que ses rayons répandent -dans ces heureux climats?</p> - -<p>«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend -depuis l'équateur jusqu'au tropique du midi; -et parmi ces montagnes, les plus riants coteaux -et les vallons les plus fertiles. Le même jour y -présente toutes les saisons réunies; la même terre -y produit à-la-fois les fleurs, les fruits, et les -moissons.</p> - -<p>«Les peuples de ces contrées sont vaillants -mais presque sans armes. Il est facile de les vaincre, -plus facile de les gagner par la clémence et la -douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais -dans leur pays; et avec un vaisseau et moins -de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos lois -un florissant empire, et à vos pieds des monceaux -d'or. Le vice-roi de Panama, jaloux d'une -entreprise commencée avant lui, et dont il n'avait -pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il -ne m'en est resté que douze; et avec eux j'ai -soutenu, dans une île déserte, au milieu des tempêtes, -les plus rudes épreuves de la nécessité. -J'attendais un faible secours; on me l'a refusé, -et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans renoncer -à ma glorieuse entreprise; et, pour vous -soumettre un pays le plus riche de l'univers, je -ne demande que l'honneur dont jouit Cortès au -Mexique, l'honneur de commander pour vous, -et de n'obéir qu'à vous seul.»</p> - -<p>Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le -récit de ses aventures, attesté par ses compagnons; -et ce récit, quoique très-simple, ne fut -pas lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune -empereur voulût encore éprouver Pizarre, soit -que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du -titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, -lui dit-il, semble autoriser celle de ton -ambition; mais sois content de partager les richesses -que tu m'annonces, et ne demande rien -de plus.—Des richesses? lui dit Pizarre d'un -air chagrin et dédaigneux; mes matelots et mes -soldats en reviendront chargés. Il me faut de la -gloire. Le reste est au-dessous de moi. Si je ne -suis pas digne de gouverner, je ne suis pas digne -de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; -je l'instruirai: mon plan, mes projets, -mes découvertes, je lui communiquerai tout, excepté -mon courage… dont j'ai besoin pour dévorer -l'humiliation d'un refus.»</p> - -<p>Cette franchise brusque et fière ne déplut point -au jeune monarque. «Il me servira bien, dit-il, -puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui accorda -sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une -foule de courtisans l'entourer, le féliciter, briguer -l'honneur de protéger ses cruautés et ses -rapines, et mendier le prix infâme de l'appui -qu'ils lui promettaient. Il vit une jeunesse ardente, -ambitieuse, se disputer la gloire de le -suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice -elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui -équiper une flotte, et risquer, en tremblant, les -frais d'une entreprise dont elle attendait des trésors.</p> - -<p>Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se -fiaient à lui, leur prodigua les espérances, se -ménagea l'appui des grands, s'attira la faveur du -peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats -déterminés, et, parmi les plus braves, prit -vingt hommes d'élite pour commander sous lui. -Ses frères furent de ce nombre<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. Le jeune Gonsalve -Davila ne fut point oublié: Charles daigna -recommander à Pizarre de l'emmener avec lui -en passant à l'île Espagnole.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.</p> -</div> -<p>Ainsi, tout secondant ses vœux, Pizarre, dans -le même temple<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> et sur le même autel où Magellan -avait fait le serment d'obéissance et de -fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans -les mains de Charles, prononça le même serment.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire.</p> -</div> -<p>«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond -tous les droits; chacun, selon ses intérêts -ou ses opinions, fait pencher la balance entre les -Indiens et nous<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. Fatigué de tous ces débats, -je te recommande deux choses: l'une, de faire -à ton pays tout le bien que tu croiras juste et -qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens -le moins de mal qu'il te sera possible: car si je -veux en être obéi, je désire encore plus d'en -être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée, cette -épée qui devait être la marque de sa dignité<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, -et qui ne fut pour lui qu'une trop faible défense -contre de lâches assassins.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> On sait que la cour était composée de Flamands et -d'Espagnols. Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient -qu'on les laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts -et des principes opposés.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général.</p> -</div> -<p>Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons -rassemblés dans le port de Palos, n'attendent -que lui et les vents. Il arrive; les vents l'invitent -à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, -et part aux acclamations de tout un peuple qui -l'exhorte à revenir, chargé des richesses de l'Amérique, -déposer les dépouilles des temples du -soleil au pied des autels du vrai Dieu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.</h2> - - -<p>En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit -que Las-Casas, attaqué d'une maladie que l'on -croyait mortelle, languissait au bord du tombeau. -Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, -et le servait avec ce zèle tendre qu'un fils aurait -eu pour son père.</p> - -<p>Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement -ému. Sur son visage, où étaient peintes -la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se répandit -un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre -en lui tendant la main, je vais le voir ce Dieu -qui nous a tous fait naître pour nous aimer mutuellement, -pour vivre en paix, nous secourir -et nous soulager dans nos peines. Voyez combien -l'image de la mort est tranquille et riante pour -l'homme simple et doux qui se dit à lui-même: -Je n'ai jamais fait gémir l'innocent. Voyez avec -quelle confiance mes yeux, avant de se fermer, -se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation -mes bras s'étendent vers mon père. Il me -voit expirant, et il dit: Celui-là fut bien faible, -mais il ne fut pas méchant; son sein renferme -un cœur sensible; ses yeux n'ont jamais vu les -larmes des malheureux sans y mêler des larmes; -ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de -même vers les infortunés qu'il pouvait secourir: -je serai miséricordieux envers l'homme compâtissant. -Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort -semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la -justice et l'humanité.»</p> - -<p>A cette voix faible et touchante, à ce langage -qu'animait une piété vive et tendre, à ces regards -où semblait éclater la dernière étincelle de -la vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa -dans ses mains la main de l'homme juste. «O mon -père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce -que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent -vos vertus. Pour vous répondre de moi, j'avais -besoin d'être revêtu d'une autorité imposante: -je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie -à conquérir sans opprimer.»</p> - -<p>Le solitaire lui demanda des nouvelles de son -ami, du vertueux Alonzo. «Il m'a quitté, lui répondit -Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi -les sauvages.»</p> - -<p>«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les -aima toujours; il est digne d'en être aimé. Mais -dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la -nouvelle cour d'Espagne?—Elle est partagée, -lui dit Pizarre; mais le parti de l'avarice et de la -tyrannie est toujours le plus fort. J'ai même vu -dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti -cruel. Ils s'autorisent de la cause de Dieu, pour -conseiller la violence; et ils l'exercent en Espagne -avec une rigueur que je n'ai pu voir sans -frémir.» Alors il lui fit le tableau de cette fête -abominable, à laquelle lui-même il avait assisté. -«Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un sentiment -d'horreur si profond, si passionné, qu'il -en oublia sa faiblesse. «O mon ami! daignez en -croire le témoignage d'une bouche expirante: -car les craintes, les espérances, et tous les intérêts -humains s'évanouissent devant celui qui -ne va plus laisser au monde qu'une poussière -inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour -rendre gloire à la religion. Vous avez entendu, -vous entendrez encore autoriser, au nom du ciel, -les plus détestables excès. L'orgueil, l'ambition, -la cupidité, la passion insatiable de dominer et -d'envahir, ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au -pied des autels, de lâches partisans, de féroces -apologistes; et, par une bassesse indigne -d'un ministère auguste et saint, on a cru devoir -se ranger du côté du puissant, du fort, et de l'injuste, -pour s'assurer de leur appui. Mais, mon -ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme -lui. Ni l'un ni l'autre n'a besoin de la faveur d'une -cour avare et d'une populace avide. Le glaive de -la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront réduits -en poudre; les trônes mêmes ne seront -plus; et Dieu sera, et la vérité avec lui. J'atteste -donc ici ce Dieu devant lequel je vais paraître, -qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse -politique, vile esclave des passions; je l'atteste -qu'il n'a donné à aucun homme sur la terre le -droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi -le poignard à la main; que celui qui a créé les -ames des Maures et des Indiens, n'a pas besoin -de nos tortures pour les changer et les réduire; -et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions, -y fera luire aussi, quand bon lui semblera, -le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes les -fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre -le fer et le feu dans les mains des rois et -des peuples, et puis lever les mains au ciel, et -dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point -versé le sang; fuyez ces fourbes hypocrites. Qu'ils -soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent des -martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion -la dureté, l'orgueil, la cruauté de ses ministres. -La paix, l'indulgence, et l'amour, voilà -son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable, -éternel, qu'on la reconnaîtra toujours. -Mon ami, je l'ai dit aux rois, je l'ai dit aux tyrans -de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours, -j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare -la raison; je monterais sur ce bûcher où l'on fait -périr, dites-vous, tant de malheureuses victimes; -et de là je demanderais à ce tribunal sanguinaire, -si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons -ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a -rendu le juge des pensées et le tyran des ames? -et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer -un pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient -ce bûcher infernal, ou m'y feraient brûler vivant.»</p> - -<p>«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; -et n'abrégez point des jours qui nous sont précieux. -Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque -va même au-delà des devoirs que vous impose -votre état.—Mon état! et qui rendra gloire à -la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera -de l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en -l'invoquant? Les voilà nos devoirs, sans doute. -Tant que les peuples et les rois ne mêlent point -les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité, -ils peuvent nous fermer la bouche; mais dès qu'ils -s'autorisent de la cause de Dieu pour être injustes -et cruels, c'est à nous, à travers les lances -et les épées, de crier que Dieu désavoue les -crimes commis en son nom. Malheur à nous, si -par notre silence on l'en croyait complice. Eh -quoi! le zèle ne saura-t-il jamais qu'opprimer -et détruire? La charité, comme la foi, n'aura-t-elle -pas ses martyrs?»</p> - -<p>Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par -l'amour de l'humanité, tenait ce langage à Pizarre, -la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de ses -ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux -esclaves; on n'entendait que le bruit des -flots qui se brisaient contre le rivage avec un -murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la -nature, opprimée dans ces climats.</p> - -<p>Alors on entendit frapper à la porte du solitaire. -Le jeune Davila se lève, va, et revient avec -inquiétude; et se penchant sur le lit de Las-Casas, -il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre, -dit Las-Casas. Pizarre est magnanime; et ce serait -lui faire injure, que de nous méfier de lui. -Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant -retiré depuis plus de dix ans dans les montagnes -de l'île<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, s'y conduit avec une valeur -et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite -sauvage est devenue inaccessible; et c'est le refuge -assuré de tous les insulaires qui échappent -à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents hommes -pleins de courage, et il les contient dans les -bornes d'une défense légitime. Vigilant, actif, -plein d'ardeur, et aussi prudent qu'intrépide, il -se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il -a vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a -vu brûler vifs son père et son aïeul<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>; et s'il -lui tombe entre les mains un des bourreaux de -sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi -le plus cruel, dès qu'il est pris vivant, est -assuré de son salut: il ne voit plus en lui qu'un -homme. Heureusement, et pour la gloire de la -religion, il est chrétien. J'ai eu le bonheur de -l'instruire; il s'en souvient; il m'aime tendrement. -Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels -dangers il s'est exposé pour me voir.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Les montagnes de Baoruco.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando.</p> -</div> -<p>Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune -Davila revint, suivi du cacique, qu'une Indienne -accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros -sauvage) se précipite avec transport sur le lit de -Las-Casas, et lui baisant mille fois les mains avec -un attendrissement inexprimable: «O mon père, -dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait! -Mais je te revois souffrant; et ta main brûle sous -mes lèvres! Mes frères, tes enfants, alarmés de -ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu -résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris, -je sais ce qui m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, -pour venir embrasser mon père. Écoute, -ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent -que tu es attaqué d'une maladie à laquelle le lait -de femme est salutaire. Je t'amène ici ma compagne. -Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur -lui; elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière -qui le couvre; il ne lui demande plus rien. -La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon -père ces deux sources de la santé. Je donnerais -pour lui ma vie; et si tu prolonges la sienne, je -chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui l'aura -allaité.»</p> - -<p>Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait -de l'impression que faisait sur le cœur du -Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila, -présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, -d'une beauté céleste et d'une modestie encore -plus ravissante, regardant Las-Casas d'un œil respectueux -et tendre, n'attendait qu'un mot de sa -bouche pour y porter son chaste sein.</p> - -<p>Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, -voulut refuser ce secours. «Ah! cruel! s'écria le -cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel -est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous -n'avons que toi pour consolation, pour espoir; -si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je te -suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens -te demander au péril de ma tête, au milieu de -mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon -père, et que ton sein force sa bouche à y puiser -la vie.» En achevant ces mots, il prend sa -femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur -le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. -Je laisse auprès de toi la moitié de moi-même, -et je ne veux la revoir que lorsqu'elle t'aura rendu -à la vie et à notre amour.»</p> - -<p>Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant -Las-Casas, lui dit à son tour: «Que crains-tu, -homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta -fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me -l'a tant dit! Il donnerait pour toi son sang. Moi, -je t'offre mon lait. Daigne puiser la vie dans ce -sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on -me racontait les prodiges de ta bonté.»</p> - -<p>Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, -trop vertueux pour rougir d'y céder, le -solitaire, avec la même innocence que le bienfait -lui était offert, le reçut; il permit à la jeune -Indienne de ne plus s'éloigner de lui; et ce fut -à la piété de Henri et de sa compagne, que la -terre dut le bonheur de posséder encore long-temps -cet homme juste.</p> - -<p>«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit -Pizarre, que vous êtes heureux d'y régner ainsi -sur les cœurs! D'autres auront subjugué l'Inde; -mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant -de la vertu.»</p> - -<p>L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer -de Pizarre; et Las-Casas le lui nomma. «Fils -d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit Pizarre, -vous voyez des exemples bien différents -du sien!» Il lui apprit que l'empereur l'avait recommandé -à lui, et qu'il était destiné à le suivre. -Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se -résoudre à se séparer de Las-Casas.</p> - -<p>«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est -d'obéir. J'aimerais mieux vous voir obscur que -de vous savoir coupable. Mais la confiance que -Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère -mes craintes. Je vous conseille de le suivre, et -vous invite à l'imiter. Venez me voir encore demain: -j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai -de ma lettre; et si Pizarre peut savoir où -ce bon jeune homme respire, il la lui fera parvenir.»</p> - -<p>En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit -qu'il allait signer la ruine des Indiens?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.</h2> - - -<p>Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, -au premier souffle d'un vent favorable, mit à la -voile, et partit de l'île Espagnole. Son arrivée à -Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. -On s'empressa de lui armer une flotte, et dès -qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec la résolution -d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. -Mais il fut forcé par les vents d'aborder -au port de Coaque, non loin du promontoire de -Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance -des flots, il marcha le long au rivage, -ayant commandé à sa flotte de le joindre au -port de Tumbès.</p> - -<p>Des sables, des vallons remplis de bois hérissés -et touffus, dont la ronce et le manglier font -un tissu impénétrable, des torrents, des fleuves -rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude -profonde, tout ce que la nature a de plus -effrayant s'oppose à son passage, et ne peut arrêter -ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il -foule une terre brûlante. Ses compagnons, qu'il -encourage au nom de la gloire et de l'or, s'enfoncent -avec lui dans ces bois où jamais les serpents -venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient -vu les traces de l'homme. Il s'élance dans les -torrents, il enseigne à ses compagnons à les traverser -à la nage, et ceux que le danger rebute, -ou que les forces abandonnent, il les anime, il les -soutient, il les dispute aux flots qui les entraînent, -et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il -les amène au bord. Intrépide et infatigable, il -s'avance, il découvre enfin des champs cultivés, -des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et -la terreur qu'il y répand fait bientôt passer à -Quito la nouvelle de son retour. Mais le cruel -état des choses, dans le royaume des Incas, n'avait -pas permis de veiller à la défense des vallées.</p> - -<p>Huascar était captif dans les murs de Cannare; -mais l'un de ses frères, Mango, réfugié dans les -détroits des montagnes de l'orient, avec les restes -de sa famille et les débris de son armée, méditait -le hardi dessein de rentrer dans Cusco, et -d'en chasser Palmore. Il voyait même tous les -jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, -qu'effrayait la domination de l'usurpateur de l'empire -et de l'oppresseur de leur roi.</p> - -<p>Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans -une forêt, les animaux qui l'habitaient, chassés -de leur retraite par la rapidité des flammes, que -pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant, -sur des rochers inaccessibles; et de là, -fixant un œil morne sur la forêt que le feu dévore, -ils semblent murmurer entre eux leur épouvante -et leur douleur.</p> - -<p>Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des -siens, des montagnes de l'orient. La renommée, -qui le précède, a semé le bruit de sa marche. -Le courage, dans tous les cœurs, se ranime -avec l'espérance; dans Cusco le peuple commence -à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de -la révolte se fait entendre.</p> - -<p>Au signal d'un soulèvement et à l'approche -d'une armée, Palmore abandonne la ville. Il fait -pourvoir abondamment la citadelle qui la domine<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, -et s'y enferme avec les siens.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire -cette citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué.</p> -</div> -<p>Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme -en triomphe; et fier d'une nombreuse armée -qu'il fait camper autour des murs, il envoie à -la citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci -répond que la paix, ou la mort le désarmera. -On le presse, on lui fait entendre que tout -l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans -ressource, et que lui-même il n'a d'espoir qu'en -la clémence de Mango. «Je ne sais point ce qui -se passe hors des remparts que je défends, répond -ce généreux guerrier. Ataliba est homme, -il peut éprouver des revers; mais puisqu'il lui -reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a -pas tout perdu. S'il n'était plus lui-même, peut-être -alors prendrais-je conseil de la nécessité, -mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de -lui seul; et je laisse Mango exercer sa clémence -sur des malheureux, s'il en est d'assez lâches -pour l'implorer.»</p> - -<p>Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns -des siens étaient troublés de ces menaces: -«Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba fût -malheureux, lui en serions-nous moins fidèles? -Ressemblerions-nous aux oiseaux qui s'envolent -d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque tourbillon -rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera: -laissons passer l'orage.» Alors, choisissant parmi -eux un messager intelligent et sûr: «Cherche -Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse -de Cusco est à nous encore; que c'est moi qui -la garde, et que j'ai avec moi deux mille hommes -déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà, -dit-il en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient, -voilà comme il faut que l'on parle à ses -amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un -bon peuple, c'est un bon roi.»</p> - -<p>Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement -de Cusco, le roi de Quito s'avançait -au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le -suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé -les plaines de Loxa, vu les sources de l'Amazone, -et du haut des monts qui dominent le fleuve -Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce -beau fleuve arrose, quand le messager de Palmore -vint au-devant d'Ataliba, l'avertit que -Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille -hommes, gardait encore la citadelle, et que le -chef et les soldats lui étaient dévoués. Molina l'entendit, -et dans le moment même il prit sa résolution. -«Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir, -non loin de ce fleuve, un camp facile à retrancher, -où ton armée se repose; et profitons de -l'avantage que le sort nous a ménagé.» Il fit donc -avancer l'armée sur le coteau qui dominait la -plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la -nuit il appela le messager de Palmore, l'instruisit, -et le renvoya.</p> - -<p>Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi -retranché dans son camp, l'insulte, et l'appelle -au combat.</p> - -<p>Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne -pas sortir; il se croyait couvert de honte, et s'en -plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit Alonzo, -que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans -tes ennemis qu'imprudence et légèreté? Laisse -venir le jour que j'ai marqué pour leur défaite; -alors nous répondrons en hommes à ces témérités -d'enfants.»</p> - -<p>Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon, -le roi de Quito vit paraître, au-delà du -camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau -flottant de Palmore. «Voici le moment, -prince, dit le jeune Espagnol; et si Palmore fait -son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il -dit; et le signal donné, l'armée abandonne son -camp, et va se ranger dans la plaine.</p> - -<p>Alonzo se réserve deux mille combattants armés -de haches et de massues, pour charger lui-même -à leur tête. C'est la troupe de Capana; et -ce cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur -de combattre sous Alonzo. Cependant la -flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche; -et bientôt une horrible mêlée confond -les coups, et fait couler ensemble des flots du sang -des deux partis.</p> - -<p>Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est -reposé, il fond sur l'armée ennemie; et d'une -ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la tête -du corps terrible qu'il réservait pour ce moment.</p> - -<p>Entre ces deux attaques soudaines et rapides, -Mango, surpris, épouvanté, dissimule en vain -son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout -se disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste -seule et se tient immobile, comme un rocher -au milieu des vagues qui le couvrent de leur -écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain -elle se voit accabler sous le nombre: trois fois on -l'invite à se rendre, trois fois, avec un fier mépris, -elle rejette son salut. Sa résistance, et le -carnage qu'elle fait en se défendant, achèvent -d'étouffer un reste de compassion dans les bataillons -qui la pressent. Elle succombe enfin; -aucun de ses guerriers ne quitte son rang; ils -périssent dans la place où ils combattaient; et ce -qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans -la fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, -vainqueur et consterné, parcourir ces plaines de -sang, et se reprocher sa victoire. Hélas! cette -victoire qui lui arrachait des larmes, était pour -lui le terme de la prospérité, et comme le dernier -sourire, le sourire cruel et traître de la fortune -qui l'abandonnait.</p> - -<p>Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre -sur la rive du fleuve qui baigne les champs -de Tumbès.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.</h2> - - -<p>Vers l'embouchure de ce fleuve est une île sauvage<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>, -où Pizarre avait résolu de se ménager -un refuge. Il y passa sur des canots; car il avait -devancé sa flotte. Mais cette île était la demeure -d'un peuple indomptable et féroce. Pizarre, dédaignant -de perdre, à réduire ce peuple, un -temps qui lui était précieux, n'attendit que sa -flotte, pour revenir camper sur le rivage et devant -le fort de Tumbès.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> L'île de Puna.</p> -</div> -<p>Dans ce fort étaient enfermés mille Indiens -détachés de l'armée d'Ataliba. Orozimbo était -à leur tête. Sous lui commandait Télasco. La -belle et tendre Amazili, l'arc à la main, le carquois -sur l'épaule, telle et plus fière en son maintien -et plus légère dans sa course qu'on ne peint -Diane elle-même, avait suivi son frère et son amant, -digne, par son courage, de partager leur gloire. -Pizarre se souvint du peuple de Tumbès, de -l'accueil plein d'humanité<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, de candeur, et de -bienveillance qu'il en avait reçu; il résolut de -bonne foi d'achever de gagner l'estime et l'amitié -de ce bon peuple. Il assembla donc ses guerriers, -et leur tint ce discours:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison -sans vraisemblance. <i>Il immola</i>, dit-on, <i>à ses idoles -trois Espagnols qui s'étaient confiés à lui</i>. Le peuple de Tumbès -n'avait plus d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne -faisait point au soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde -imputation est encore plus démentie par les mœurs de -ce peuple, par sa candeur et sa bonté.</p> -</div> -<p>«Castillans, je vous ai promis des richesses -et de la gloire. De ces deux biens, l'un vous est -assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous -qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés -d'or: je vous en suis garant: ne vous abaissez -pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la gloire, -c'est autre chose: une haute entreprise la promet, -ne l'assure pas. Celui-là seul l'obtient, qui -la mérite: jamais le crime ne la donne. Les conquérants -de l'Amérique ont fait tout ce qu'on -peut attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne -seront pourtant jamais qu'au nombre des brigands -insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne -a dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé -par une trahison; Cortès, par une perfidie -plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont -flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste -s'est déshonoré par les plus indignes excès. Il dépend -de nous, mes amis, d'en partager l'opprobre, -ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une -conduite opposée: nous en avons encore le choix. -Il s'agit de ranger sous la puissance de l'Espagne -la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il -en est deux moyens, la douceur et la violence. -La violence est inutile; et chez des nations -guerrières, où nous sommes en petit nombre, -elle serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger -n'est rien, je le sais; mais la gloire, la gloire est -tout; et quand nous aurions opprimé, dévasté, -changé ces contrées en des déserts sanglants, -en de vastes tombeaux, oserions-nous repasser -les mers, chargés de trésors et de crimes, et -poursuivis par les remords? Les malédictions d'un -monde, les reproches de l'autre, la colère du ciel, -enfin les cris de la nature et de l'humanité, tout -cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les richesses -ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui -me manque; vous ne l'avez pas plus que moi. -Faisons-nous des prospérités dont nous n'ayons -point à rougir, ou un malheur qui nous honore. -Rien n'est si beau que ce qui est juste, rien n'est -si juste sur la terre que l'empire de la vertu. Tâchons -de dominer par elle. Quelle conquête, mes -amis, que celle qui n'aurait coûté ni larmes ni -sang! Quel triomphe que celui qui ne serait dû -qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance -et l'amour nous livreraient tous les biens de ces -peuples: pour les vaincre et les captiver, nos -armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient -dignes d'orner les temples de ce dieu que -nous venons faire adorer.»</p> - -<p>Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des -guerriers castillans qui avaient servi sous Davila, -et dont les mains s'étaient déja trempées dans -le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais -présage de ce qu'ils appelaient mollesse dans -leur général. Vincent de Valverde, sur-tout, ce -prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître -dans le langage de Pizarre les sentiments -de Las-Casas, et fronçant un sourcil atroce: -«Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront -sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.»</p> - -<p>Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre -marcha vers Tumbès, et fit demander au cacique -de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé -dans sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba, -roi de Quito, qui l'avait prise sous sa garde; -et que le fort la protégeait.</p> - -<p>Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; -il l'observe; et quel est son étonnement, lorsqu'à -cette enceinte, à ces angles, à ces murs de gazon, -faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes -armes, il reconnaît l'art des Européens! -«C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux -Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre: -il a fait construire ces remparts; peut-être il les -défend lui-même.» Impatient de s'en instruire, il -demande à parler au commandant du fort; et -Orozimbo se présente. «Espagnol, je suis Mexicain, -je suis neveu de Montezume. Juge si je -dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est -ici mon dernier asyle; ce sera mon tombeau, si -ce n'est pas le tien.»</p> - -<p>Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien -n'était plus inconcevable: Pizarre ne pouvait le -croire. Cependant il fallut céder aux instances -des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient -comme une insulte, ils murmuraient, -ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit. Mais -afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de -surprise, et à la faveur de la nuit. On se plaignit -de sa prudence; elle faisait injure à ceux qu'elle -paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes -se seraient crus déshonorés par ces précautions -timides: ce n'était pas devant ces troupeaux -d'indiens qu'il fallait craindre le grand -jour, si favorable à la valeur. Le héros gémit, -et céda.</p> - -<p>L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de -l'Europe volaient sur les remparts; les Indiens -épouvantés n'osaient paraître; et la fascine amoncelée -allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit -la terreur dont tous les esprits sont frappés, les -ranime et les encourage. «Eh quoi! mes amis, -leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? -Est-ce le bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts -pour rompre le fil de la vie? Ces bouches brûlantes -sans doute vomissent la mort; mais la mort -est aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la -main d'un brave homme, est terrible comme le -feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre, -et il en a mille à donner: vos carquois en sont -pleins. Paraissez donc, et repoussez une troupe -d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et -mortels comme vous.»</p> - -<p>Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond -au feu des Castillans. L'approche du fossé, la -route du soldat qui vient y jeter sa fascine, commence -à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais -sur-tout celles des Mexicains, se trempent dans -le sang. Un œil vengeur les guide, et choisit ses -victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent -blessés; l'intrépide Lerma entend siffler à -travers son panache le trait qui lui était destiné. -Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche -rapide percer son épais bouclier, et venir effleurer -son sein. Le bras nerveux de Télasco l'avait -lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans -force aux pieds du superbe Espagnol.</p> - -<p>Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de -ces contrées, du haut de son coursier fougueux, -pressait les travaux des soldats. Une flèche qui -part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier -dans le flanc. L'animal indompté se dresse, frappe -l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui foule -son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le -voit tomber, en pousse un cri de joie. «Ombres -de Montezume et de Guatimozin! ombre de mon -père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, -ce faible tribut de vengeance. Je ne mourrai -donc pas sans avoir fait vomir le sang et l'ame -à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle -arène céda sous le poids du coursier; le Castillan -y fut enseveli, mais se releva de sa chûte, -plus furieux, plus implacable, plus altéré du -sang des Indiens.</p> - -<p>Le plomb mortel qui portait sur les murs de -plus inévitables coups, ne vengeait que trop bien -Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la plus -légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout -de voir les Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à -ce bruit, à ce feu des armes qui par-tout avait -répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il -fallait, ou les rendre encore plus intrépides, en -cédant à leur résistance, ou faire tout dépendre -du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur, -était comblé de l'un à l'autre bord, et -l'escalade était possible. Pizarre s'y résout, et -l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la protége.</p> - -<p>Orozimbo ne perd point courage. Il défend à -ses Indiens de s'exposer au feu: «Imitez-nous, -dit-il: Télasco, mes amis et moi, nous allons vous -donner l'exemple.» Il eut seulement soin d'écarter -du lieu de l'assaut sa sœur, qui lui tendait -les bras, et le conjurait par ses larmes de la -souffrir auprès de lui.</p> - -<p>Alors, s'armant de haches et de lourdes massues, -ils attendent, tête baissée, les plus hardis -des assaillants.</p> - -<p>Il en parut trois à-la-fois, Moscose, Alvare, et -Fernand, le jeune frère de Pizarre. Ils s'élèvent, -tenant le glaive d'une main, le bouclier de l'autre, -et portant dans les yeux un courage déterminé.</p> - -<p>Télasco s'adresse à Moscose, et d'un coup de -massue lui brisant sur la tête l'écu qui lui sert -de défense, le renverse du haut des murs. Il -tombe comme foudroyé sur ses soldats qui allaient -le suivre, et roule sur leurs boucliers.</p> - -<p>Fernand Pizarre va s'élancer de l'échelle sur -le rempart; mais encore chancelant sur un appui -fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups -assurés. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il -tenait le glaive, le désarme et l'entraîne à lui. Il -se débat; mais il est terrassé. Son vainqueur lui -laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reçoit -pour lui le coup mortel.</p> - -<p>Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord -du mur pour le franchir, sent tomber sur son -casque la hache meurtrière; et le coup, en glissant, -le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est -précipité sanglant; et ses soldats voyant sur leur -tête la massue levée pour les frapper, n'osent -s'exposer après lui à une mort inévitable.</p> - -<p>Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus -aimable, le plus vertueux de ses frères; mais il -dévore sa douleur. Il voit la consternation de -ceux qu'il a trop écoutés; et, sans y ajouter le -reproche, il fit interrompre l'assaut.</p> - -<p>Le premier soin d'Orozimbo, après que l'ennemi -se fut retiré dans son camp, fut de faire -réduire en cendres ce vaste monceau de fascines -dont on avait comblé le fossé du rempart; et -tandis que des tourbillons de fumée et de flammes -s'élevaient au-dessus des murs: «Viens, dit-il au -jeune Pizarre, et vois ce bûcher allumé. Quand -je t'y jetterais vivant, quand j'y ferais brûler avec -toi tous tes compagnons, et avec eux leurs pères, -leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais -pas les maux que ta nation nous a faits… -Va-t'en, va dire à ces barbares que les neveux -de Montezume ayant à leurs pieds un brasier, et -dans leurs mains un Castillan… Va-t'en, te dis-je, -et ne tarde pas; car je crois entendre les plaintes -de l'ombre de Guatimozin.»</p> - -<p>Fernand Pizarre s'en allait, le cœur flétri, l'ame -abattue, n'osant s'avouer à lui-même qu'il respirait -par la clémence d'un Indien, d'un Indien -neveu de Montezume! Dans la plaine qui séparait -le camp des Espagnols du fort de Tumbès, -il rencontre un vieillard étendu sur le sable et -baigné dans son sang. Ce vieillard respirait encore, -et tendant les bras au jeune homme, il l'appelait -à son secours. Pizarre approche. L'Indien -lève sur lui un œil mourant, lui montre son flanc -déchiré, et fait un signe vers le rivage, un autre -signe vers le ciel, comme pour indiquer le crime -et le vengeur.</p> - -<p>Le guerrier attendri lui donne tous les soins -de l'humanité; il étanche le sang de sa blessure; -et l'aidant à se soulever et à se soutenir, il paraît -vouloir le mener au camp. Le vieillard, -frissonnant d'horreur, le conjurait, en lui baisant -les mains, de prendre une route opposée. «Non, -disait-il; c'est de côté-là qu'ils sont allés.—Qui -donc? lui demanda Pizarre.—Les meurtriers, -dit le vieillard. Ils étaient vêtus comme toi; ils -te ressemblaient… Non, pardonne, je ne veux -pas te faire injure; tu es aussi bon qu'ils sont -méchants. Ils venaient du fort, ils allaient vers -le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine; -je ne leur faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regardé -d'un œil menaçant et farouche. Je tremblais; -je l'ai salué pour l'adoucir; et lui, tirant -son glaive, il me l'a plongé dans le flanc.»</p> - -<p>«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi -d'horreur. Et moi, et moi, dans le moment qu'ils -t'assassinaient!…» Il n'en put dire davantage, les -sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il -baigne de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu -savais, reprit-il, combien je déteste leur crime! -combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes -jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. -Dis-moi, où faut-il te conduire?—A ce village -que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes enfants -m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à -me traîner vers ma cabane: je ne demande au -ciel que de voir encore une fois mes enfants, et -de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même -cette joie. A quelques pas de là, ses genoux s'affaiblirent; -il sentit son corps défaillir; et se laissant -tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses -yeux sur les siens, lui serra la main tendrement, -regarda le ciel, et tournant sa vue attendrie et -mourante vers son village, il expira.</p> - -<p>Fernand, accablé de tristesse, retourne au -camp des Espagnols. Le conseil était assemblé -dans la tente du général; et quel fut le ravissement -de ce héros, en revoyant son frère, un -frère tendrement chéri, qu'il croyait perdu pour -jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les deux autres -guerriers du même sang témoignent les mêmes -transports; et tout le conseil s'intéresse à leur -joie et à son retour. On l'interroge. Il dit ce qu'il -a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence -de leur chef, et la rencontre du vieillard. Son -ame se répand dans ce récit qui la soulage; son -attendrissement s'exprime par des larmes, et il -en fait couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant -au général, c'est nous qui apprenons -aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne -peuvent nous apprendre à être bons et généreux! -Quelle honte pour nous! Je demande vengeance -du meurtre de cet Indien; je la demande au nom -du ciel et au nom de l'humanité. Découvrez quel -est parmi nous l'homme assez lâche, assez féroce, -pour avoir plongé son épée dans le sein -d'un homme paisible, d'un faible et timide vieillard.»</p> - -<p>Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, -qui, en souriant, disaient tout bas, que le jeune -Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en -daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. -Il s'aperçut de ce sourire, et il en était indigné; -mais le général, imposant à son impatience, lui -dit de prendre place dans l'assemblée.</p> - -<p>Le grand intérêt des Castillans était de ménager -leurs forces. Ils étaient en trop petit nombre -pour hasarder encore de s'affaiblir par un nouvel -assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière -la ville et le fort de Tumbès, ou chercher une -plage d'un abord plus facile, ou réduire, par un -long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus -dures extrémités.</p> - -<p>Le parti de former le siége parut le plus sage -et le plus glorieux: il réunit toutes les voix. Le -général lui seul, recueilli en lui-même, et profondément -occupé, semblait encore irrésolu. Sa -tête, long-temps appuyée sur ses deux mains, -se relève avec majesté, et des yeux parcourant -lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai -voulu vous donner, par ma déférence, une marque -de mon estime. J'ai permis l'attaque du fort; l'événement -a démontré l'imprudence de l'entreprise. -Vous voulez assiéger ces murs, vous le -voulez, et j'y consens encore. Mais chez des peuples -qui, sans nous, et loin de nous, vivaient paisibles, -sur des bords où, quoi qu'on en dise, -nous portons une guerre injuste, ne vous attendez -pas que je fasse éprouver à une ville entière -les dernières extrémités de la disette et de la -faim. Je veux bien les leur faire craindre; mais -si ce peuple a le courage de les attendre, je n'aurai -pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque -dans un combat je risque et je défends mes -jours et ceux de mes amis, le danger auquel je -m'expose compense le mal que je fais; et je puis -me le pardonner. Mais sans péril être inhumain! -mais voir languir devant ses yeux une multitude -affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le vieillard -dans les bras de son fils expirant! les voir -se déchirer, les voir se dévorer entre eux, dans -les accès de la douleur, de la rage, et du désespoir! -Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en -avertis. Jusques-là je ferai tout ce que la guerre -autorise.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.</h2> - - -<p>Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver. -Le trésor des moissons était déposé dans -les villages; la disette fut dans les murs. Il fallait, -pour faciliter les secours du dehors, attaquer -et forcer les lignes. Orozimbo voulut commander -ces sorties; et ni sa sœur ni son ami ne -voulurent l'abandonner.</p> - -<p>Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de -leur enceinte, surpris, attaqués dans la nuit, -avaient d'abord cédé au nombre. La première -sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie -aux assiégés; mais la seconde fut fatale aux héros -mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce qu'ils -avaient de plus cher au monde.</p> - -<p>L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées, -le secours introduit, les Indiens se retiraient -sans être poursuivis. Ce fut dans ce moment qu'Amazili -crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre -de la nuit, un jeune Indien se débattre entre -deux soldats espagnols. Ils l'avaient pris; ils l'entraînaient. -Télasco n'est pas avec elle, et ce jeune -homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. -Éperdue, elle crie au secours; on ne l'entend -point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il faut le -sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle -percer le sein d'un ennemi? percer le cœur de -son amant? Son œil est sûr, mais sa main tremble; -et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, -et deux fois son amant se présente devant la flèche -qui va partir. Un frisson mortel la saisit; ses genoux -chancelants fléchissent; son arc va lui tomber -des mains; il ne lui reste plus que la force -de le détendre. La nature et l'amour font pour -elle un de ces efforts réservés aux périls extrêmes. -Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols -sert de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat -blessé tombe; le bras de Télasco, le bras qui -tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en -éprouve l'effort terrible; et délivré comme par -un prodige, Télasco va rejoindre ses compagnons -qui rentrent dans les murs… Que fais-tu, malheureux? -Tu laisses ton amante au pouvoir de -tes ennemis.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /> -<div class="legende">Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de bouclier au -Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe…</div></div> -<p>A peine la flèche est partie, à peine Amazili -a pu voir son amant se dégager et s'enfuir, elle -n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur de -réflexion qui suit les grands périls et qui reste -dans l'ame lorsque le péril est passé, s'est emparée -de son cœur épuisé de courage, et l'a saisie -si violemment, qu'une défaillance mortelle -l'a fait tomber évanouie. Elle ne se ranime, elle -n'ouvre les yeux que pour se voir environnée de -soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait -accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; -ils en sont émus; ils s'empressent de la -rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant, leur -imprime un tendre respect. Cœurs féroces! du -moins la beauté vous désarme; c'est un droit -que sur vous encore la nature n'a point perdu.</p> - -<p>Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un -coursier superbe, rencontre, au milieu des soldats, -cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le -panache de plumes dont elle est couronnée, son -carquois d'or suspendu à une chaîne d'émeraudes, -riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille -est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les -plis de sa robe flottante, mais sur-tout la noble -fierté de son air et de son maintien la trahit, et -annonce une illustre origine.</p> - -<p>«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur, -ou quelle imprudence vous fait tomber -entre nos mains?—La vengeance et l'amour, dit-elle, -les deux passions de mon cœur.—Êtes-vous -la fille, ou l'épouse du roi de Tumbès?—Non, -dit-elle: je suis née en d'autres climats. -Ces murs ont été mon refuge. La liberté, qui -m'est ravie, était mon unique bien.—Il vous -sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier -à moi;» et l'ayant fait asseoir sur la croupe -de son coursier, il la mène au camp de Pizarre.</p> - -<p>Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au -milieu du camp, se faisait instruire des événements -de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente -la jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec -cette bonté noble, modeste, et consolante qu'on -doit à l'infortune, et que l'on a toujours pour -la faiblesse et l'innocence, protégées par la -beauté.</p> - -<p>Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut -qu'elle fût reconnue par le jeune Fernand Pizarre, -qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah! -mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la -sœur de ce vaillant cacique, de ce généreux Mexicain -qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la liberté. -Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la -renvoyer, mais le plus grand nombre des Espagnols -en firent éclater leurs plaintes. Était-ce avec des -Mexicains qu'il fallait se piquer de frivoles égards -et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il -s'en faire des amis? Il avait dans ses mains -le sûr moyen, le seul peut-être de les obliger -à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il -mieux voir deux cents hommes qui s'étaient confiés -à lui, manquant de tout sur ce rivage, et -n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces -remparts, ou de fatigue, ou de misère, ou par -les flèches des sauvages? Voulait-il les sacrifier?</p> - -<p>Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange -des deux captifs ne l'eût pas touché de si près. -Mais un intérêt personnel eût rendu odieux ce -qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus -du soupçon. Il fit donc appeler Valverde, -le seul homme, qui, par état, pût être chargé -décemment de la garde de sa captive; il la lui -confia, et lui remit le soin de la mener sur le -vaisseau. Le même jour il fit savoir au commandant -du fort, que sa sœur était prisonnière; qu'il -lui avait donné son vaisseau pour asyle; que tous -les égards, tous les soins qui pouvaient adoucir -le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais -qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance -lui défendait de la lui rendre, à moins que, -renonçant lui-même à une résistance inutilement -obstinée, il ne le reçût dans le fort.</p> - -<p>Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus -de l'absence d'Amazili, ils en avaient poussé des -cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient des -yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte -du rempart qui les séparait d'elle, prêts à -s'élancer à travers mille morts, s'ils avaient entendu -ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant, -osa même sortir du fort, et la chercher dans la -campagne. Enfin désespéré, et la croyant perdue, -ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de -Pizarre leur annonça qu'elle vivait. Leur premier -mouvement fut donné à la joie; mais cette joie -était trompeuse: la douleur la suivit de près.</p> - -<p>Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, -sans qu'il fût possible de la délivrer, -à moins de leur rendre les armes! C'était un -genre de malheur aussi cruel que celui de sa -mort. Mais l'indignation, dans le cœur d'Orozimbo, -ayant ranimé le courage, il répondit avec -fierté, que sa sœur lui était bien chère, mais -que pour elle il ne trahirait pas un roi, son bienfaiteur, -son hôte, et son ami; qu'il rendait grâce -au chef des Castillans, des ménagements qu'il -avait pour une princesse captive; mais qu'en lui -renvoyant son frère, il croyait lui avoir donné -un exemple plus généreux.</p> - -<p>Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo, -il regarda d'un œil sévère les Castillans qui l'entouraient. -«Voyez-vous, leur dit-il, combien ces -hommes-là sont au-dessus de nous, et combien, -auprès d'eux, nous sommes vils, méchants, et -lâches? Apprenons à rougir, et à les imiter.» Dès -ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de -charger Fernand lui-même de la ramener à son -frère. Le jour baissait; il crut pouvoir différer -jusqu'au lendemain.</p> - -<p>Cependant le fourbe hypocrite à qui elle était -confiée, l'ayant menée sur le vaisseau, et s'y -voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses -veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche -d'elle, et d'abord il feint de vouloir la -consoler. «Ma fille, lui dit-il, modérez vos douleurs. -Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous -procure, le gardien qu'il vous choisit, sont des -signes de sa bonté. Sous cet habit simple et modeste, -savez-vous qui je suis, et tout ce que je -puis pour vous? Je n'ai point d'armes, mais je -commande à ceux qui sont armés. Je n'ai qu'à -leur dire de verser le sang, le sang sera versé. -Je n'ai qu'à dire au glaive de s'arrêter, et le -glaive s'arrêtera. Les peuples, les armées, les rois -eux-mêmes, tout est soumis à mes pareils; et -nous dominons sur les hommes, comme sur de -faibles enfants.»</p> - -<p>Amazili, qui se souvenait des prêtres du Mexique, -comprit que Valverde exerçait ce ministère -redoutable. «Vous êtes donc, lui dit-elle, un des -interprètes des dieux?—Des dieux! reprit Valverde; -sachez qu'il n'en est qu'un: c'est celui -que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a -remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma -voix est son organe; je parle, et c'est lui qu'on -entend; c'est sa volonté que j'annonce; et sa volonté -change quand et comme il me plaît: car -il m'écoute; ma prière l'irrite, ou l'appaise à mon -gré.»</p> - -<p>«Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu -soit juste, et qu'il cesse enfin de poursuivre des -malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont -jamais pu l'offenser.»</p> - -<p>«Votre malheur, je l'avoue, est digne de pitié, -lui dit Valverde; et sans un prodige, vous ne -pouvez guère sortir du précipice où je vous vois. -On sait que vous êtes la sœur du guerrier qui -défend ces murs; on lui propose de se rendre: -votre rançon est à ce prix. S'il vous aime assez -pour souscrire à cette indigne loi, vous serez -réunis, mais dans la honte et l'esclavage: je dis -dans la honte, ma fille; car il n'est plus qu'un -perfide et qu'un lâche, s'il trahit pour vous son -devoir.»</p> - -<p>Amazili, en l'écoutant, était tremblante et consternée. -«Eh bien, reprit-il, croyez-vous que s'il -venait du ciel un être bienfaisant, qui, vous ombrageant -de ses ailes, frappât vos ennemis de -confusion et de terreur, et vous enlevât de leurs -mains, il fallût dédaigner ses soins et refuser son -assistance?—Et quel sera, demanda-t-elle, cet -être secourable?—Moi, répondit Valverde.—Ah! -vous serez pour nous, dit-elle, un dieu libérateur.—Il -dépend de vous seule que je le -sois, reprit le fourbe; et c'est à vous de m'y engager.—Hélas! -comment?—Pensez au bienheureux -moment où ce frère si désiré, où cet -amant plus désiré encore, vous voyant arriver, -se précipiteraient dans vos bras.—Je succomberais -à ma joie.—Je le crois. Je me peins cette -bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois -vous voir voler dans leur sein, les combler de -vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes -s'animer, et briller d'un éclat céleste; je vois -votre cœur palpiter, votre sein tressaillir; je vois -vos yeux lancer les étincelles de la joie, et bientôt -répandre les larmes de la plus douce volupté. -Oui, je vous le rendrai cet amant, cet heureux -amant. Goûtez d'avance les délices d'une réunion -qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir -moi-même, en vous faisant l'illusion que je me -fais. Croyez le voir, qui vous appelle, qui vous -voit, qui fait éclater sa joie et son amour. Jetez-vous -dans ses bras, et partagez l'égarement, l'ivresse, -le délire où vous le plongez.» A ces -mots, les yeux enflammés, il s'élançait… Elle s'échappe, -et portant la main sur son arc, qu'elle -arme d'une flèche: «Arrête! lui dit-elle, d'un -air où l'indignation se mêle avec la frayeur; arrête, -homme faux et cruel! Je t'entends, je vois -à quel prix tu mets ton indigne pitié. Je suis -faible, je suis captive et livrée à nos oppresseurs; -mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient. -Cette force, au-dessus de celle des tyrans, -est un fier mépris de la mort.»</p> - -<p>«Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que -la mort à craindre? Et un éternel esclavage? et -le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus -cher au monde? et le malheur plus effroyable -encore d'avoir entraîné dans les fers ton frère et -ton amant?… Tremble, et tombe à genoux pour -fléchir ma colère; ou ces transfuges d'un pays -que nous avons réduit en cendres, ton frère, ton -amant, toi-même, vous subirez à votre tour le -sort que vos rois ont subi.»</p> - -<p>«Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais -là, sous mes yeux, le brasier de Guatimozin, -j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux -pieds d'un fourbe que j'abhorre.» Et en parlant, -elle tenait son arc tendu pour le percer. Valverde, -confondu, s'éloigne plein de rage, mais -sans remords.</p> - -<p>Abandonnée à elle-même, la malheureuse se -plongea dans l'abyme de sa douleur. Se voir séparée -à jamais de son frère et de son amant, ou -les voir se livrer eux-mêmes aux meurtriers de -leurs parents, aux destructeurs de leur patrie! -Ils ne s'y résoudraient jamais; et quand ils pourraient -s'y résoudre, en seraient-ils plus épargnés? -On avait appris à les craindre; on n'aurait garde -de laisser au Mexique de si redoutables vengeurs.</p> - -<p>Dans le silence de la nuit, ces réflexions, animées -par l'image de sa patrie qui s'offrait sanglante -à ses yeux, l'agitèrent si violemment, qu'il -n'était rien de plus affreux pour elle, que de penser -que, pour sa délivrance, on pût vouloir la -loi des Castillans.</p> - -<p>Mais non, ce n'était pas ainsi qu'Orozimbo et -Télasco méditaient de la délivrer. Choisir une -nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer -le camp ennemi, périr ensemble, ou pénétrer jusqu'au -vaisseau où Amazili était captive, et l'enlever; -tel était le digne conseil qu'ils avaient pris -du désespoir.</p> - -<p>Tous deux brûlaient d'impatience que le jour -éclairât le port. Ils espéraient qu'Amazili paraîtrait -sur la poupe, où, du haut des remparts, -ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut -pas trompé.</p> - -<p>Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la -nuit, attendait sur la poupe que la clarté, qui -commençait à se répandre, fût plus vive; et cependant -ses yeux, à travers le mélange des -ombres et de la lumière, se fatiguaient à découvrir -le fort qui dominait la mer. D'abord elle -croit l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur -elle découvre deux hommes que son cœur lui -assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent -des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre -sans moi. Je les rendrai faibles et lâches, perfides -envers leur patrie, infidèles envers un roi, -leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne -mets point ce funeste prix à ma vie; et si elle -est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les -en délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards, -elle détache sa ceinture, et la fait voltiger dans -l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco, répond -à ce signal, en faisant voltiger de même -le panache de plumes dont il ornait sa tête; et, -lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux, attachés -sur elle, observent tous ses mouvements, -elle tire une flèche de son carquois, lève le bras, -et dit, mais sans espoir d'être entendue: «Adieu, -mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi, -sur-tout vengez-moi, vengez le Mexique.» -A ces mots, se perçant le sein, elle s'élance dans -la mer.»</p> - -<p>«O ciel! ma sœur! Amazili!… C'en est fait. -Je l'ai vue se frapper et tomber. J'ai vu, s'écrie -Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur elle. -Ma sœur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est -plus! et nous vivons! et les monstres qui l'ont -réduite à se donner la mort!… Ah! nous la vengerons. -Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons; -c'est notre dernière espérance.» A ces -mots, pâles, frémissants, étouffés de sanglots et -inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, -ils se laissent tomber, ils se roulent sur la poussière, -et leur douleur s'exhale par des frémissements -qu'interrompt un affreux silence. Revenus -à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès -la nuit suivante, et de porter dans le camp ennemi -l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain -projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout -changé sur ce rivage.</p> - -<p>On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco, -d'Acari, accourir en foule au-devant des Espagnols, -leur rendre hommage, et les engager à -venir descendre au port de Rimac, sur ces bords -où, dans peu, s'éleva la ville des rois<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. Cette -révolution soudaine était l'ouvrage de Mango. -Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec -les siens; et les Mexicains, désolés de voir les -Castillans se dérober à leur vengeance, reprennent -tristement le chemin des hautes montagnes -par les champs de Tumibamba.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Lima.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.</h2> - - -<p>Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris -l'arrivée des Espagnols, laissait reposer son armée -sur les bords du fleuve Zamore; et alors le -soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette -limite qu'une loi éternelle a marquée à sa course -et que jamais il ne franchit, ce fut dans une -vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux -que sa fête fut célébrée. Les peuples y vinrent -en foule; la cour de l'Inca s'y rendit du palais -de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus -chérie de ses femmes, la belle et tendre Aciloé, -y vint, les yeux encore baignés des larmes que -le souvenir de son fils lui faisait répandre, et -que le temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs -avaient sensiblement touché cette princesse, -qui l'avait admise à sa cour, Cora l'accompagnait. -Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée -de porter dans son sein le gage de leur tendre -amour.</p> - -<p>Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet -de morale publique. Celle-ci, la plus sérieuse -et la plus imposante, était la fête de la mort. Ce -qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites, -c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, -d'un air serein, et portant sur le front une -majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne -funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait -en silence, et méditait la mort.</p> - -<p>«Homme destiné au travail, à la peine, et à -la douleur, console-toi, car tu es mortel. Le matin, -tu te lèves pour sentir le besoin; tu te -couches le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi; -car la mort t'attend, et dans son sein -est le repos.</p> - -<p>«Tu vois une barque agitée par la tempête, -gagner la rade paisible et se sauver dans le port. -Cette mer sans cesse battue par la tourmente, -c'est la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais -les orages n'ont approché, c'est le tombeau.</p> - -<p>«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé -loin d'elle, pour lui faire essayer ses forces. Il -court à elle d'un pas chancelant, en lui tendant -ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son -sein; et il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, -c'est l'homme; et cette mère tendre, c'est la nature, -qu'en ce moment le vulgaire appelle la -mort.</p> - -<p>«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave -de la nécessité, le jouet des événements. La mort -brisera tes liens: tu seras libre; et il n'existera -pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le -Dieu qui t'a fait.</p> - -<p>«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper -un souffle; c'est la vie. Qu'il le retire; c'est -la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un souffle -qui passe dans ton sein, comme le vent à travers -le feuillage? Le feuillage est-il étonné de -n'avoir pu fixer le vent?</p> - -<p>«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions -t'ont fait peur; et ces efforts de la douleur, -au moment de lâcher sa proie, tu les attribues -à la mort. La mort est impassible; et au bord de -la tombe est une digue où s'accumulent les restes -des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme -éternel.</p> - -<p>«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à -s'écouler? C'est que le temps amène la mort, et -que la mort est le terme où tend la nature inquiète, -et impatiente de la vie. Quel homme ne -désire pas d'être à demain? C'est qu'aujourd'hui -c'est la vie, et que demain c'est la mort.</p> - -<p>«La vieillesse qui dénoue tous les liens de -l'âme, l'alternative inévitable de la caducité ou -du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est que -l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible -d'une existence froide et lente, tout nous -dispose, nous invite, et nous habitue à la mort.</p> - -<p>«Homme, d'où te vient donc cette répugnance -pour un bien vers lequel tu es entraîné par une -pente invincible? C'est que tu te crois plus sage -que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; -c'est que tu prends pour un abyme les ténèbres -de l'avenir.</p> - -<p>«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage -était moins effrayant? La nature nous intimide, -afin de nous retenir. C'est un fossé profond qu'elle -a creusé sur les confins de la vie et de la mort, -pour empêcher la désertion.</p> - -<p>«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir -désespérer l'homme, il le condamnerait à ne -jamais mourir. Le dégoût, la tristesse, affligeraient -son ame, et la nécessité de vivre, semblable à -un rocher hérissé de pointes aiguës, l'écraserait -incessamment. Le signe de la réconciliation entre -le ciel et l'homme, c'est la mort.</p> - -<p>«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie -plus précieuse que la mort même: c'est de vivre -pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois, -utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance; -et de pouvoir dire en mourant: Je n'ai respiré -que pour elle; elle aura mon dernier soupir.»</p> - -<p>Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces -chants, qui retentissaient dans l'ame des jeunes -guerriers, les élevaient au-dessus d'eux-mêmes. -Mais les femmes et les enfants regardant leurs -époux, leurs pères, avec des yeux où la tendresse -et la frayeur étaient peintes, semblaient les conjurer -d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et -opposaient les mouvements les plus naïfs de la -nature à cet enthousiasme qui défiait la mort.</p> - -<p>Le monarque, après ce cantique, ayant fait, -par tribus, l'éloge des braves Indiens qui avaient -péri pour sa défense: «Nous avons pleuré sur -les morts; tout est consommé, reprit-il. Laissons -le passé, qui n'est plus; et ne pensons qu'à l'avenir, -qui pour nous est un nouvel être. Des brigands, -les fléaux des bords où ils descendent, -viennent d'arriver à Tumbès. Je crois avoir mis -cette ville en état de les occuper. Des héros la -défendent; mais ce n'est point assez, demain je -vole à son secours. Peuples, c'est là que nous -appellent des dangers dignes d'éprouver le plus -intrépide courage. Vous allez voir des animaux -rapides porter l'homme dans les combats; vous -allez voir l'image du terrible Illapa<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a> dans les -armes de ces brigands. Ils ont su donner à la -mort un appareil épouvantable. Mais ce n'est jamais -que la mort; et vous venez d'entendre si la -mort est à craindre. Du reste, ces brigands sont -périssables comme nous; et ils sont en si petit -nombre, que si vous les enveloppez, ils seront -au milieu de vous, comme les feuilles agitées par -le tourbillon des tempêtes. Voilà, poursuivit-il -en leur montrant Alonzo, celui qui sait comment -on peut les vaincre: c'est à lui de vous -commander.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> La foudre.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.</h2> - - -<p>Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. -Mais sur la fin du jour il voit arriver dans -son camp les guerriers mexicains, qui lui racontent -leur disgrâce. Ils lui apprennent que -Mango, réduit au désespoir, suppose et fait répandre -parmi les Indiens un oracle du roi son -père<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, lequel, en mourant, a prédit l'arrivée -des Castillans, et recommandé à ses peuples d'aller -au-devant d'eux et de les adorer; que Mango, -à l'appui de cette opinion, a lui-même donné -l'exemple, et envoyé une ambassade au général -des Castillans, pour implorer son assistance en -faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du -trône des Incas, l'exterminateur de leur race, -l'oppresseur de l'Inca son frère, captif dans les -murs de Cannare.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Huaïna Capac.</p> -</div> -<p>Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés -en même temps, et se répandaient dans l'armée; -l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de tous -les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre -à l'Inca des lettres dont le général espagnol -l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en lui -envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même -en ces mots:</p> - -<p>«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, -voici le moment de lui épargner des crimes. Si -vous aimez les Indiens, voici le moment de leur -épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami -que vous avez abandonné. Ce qui vous affligeait, -m'affligeait encore plus moi-même. Mais sans titres -et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, -je dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. -J'ai fait depuis un voyage en Espagne. J'en arrive -enfin revêtu de toute la puissance de notre invincible -monarque. Ce jeune prince aime les hommes. -Il veut qu'on use d'indulgence et de ménagement -envers les Indiens. Il m'a recommandé, pour -eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, -si je remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon -penchant est d'accord avec mon devoir. Mais -vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit -dans l'éloignement, et avec quelle précaution je -dois en user sur des hommes violents et déterminés. -Dans le nombre il en est dont l'ame est -désintéressée, le cœur sensible et généreux; il -est aisé de les conduire. Mais la foule est aveugle, -inquiète, et sur-tout avide; et c'est elle, je vous -l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon -ami, je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. -Un doux accueil de la part de vos peuples -est le seul moyen d'établir la concorde et l'intelligence. -C'est à vous de me seconder, en y -disposant les esprits. Je vois la moitié de l'empire -empressée à s'unir à moi. J'ai plus de force qu'il -n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans -vos bons offices, je n'en ai pas assez pour maintenir -l'ordre et la paix. Je marche vers Cassamalca, -où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé -ses forces. On lui impute bien des crimes; mais -seriez-vous l'ami d'un tyran? Je ne le puis penser; -et votre estime est son apologie. Venez au-devant -de moi. Nous nous concerterons ensemble -pour conquérir sans opprimer.</p> - -<p>«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi -le mien, le vertueux Las-Casas, que j'ai laissé -mourant à l'île Espagnole, a voulu vous écrire. -Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon -cher Alonzo, que ce ne soit un dernier adieu.»</p> - -<p>La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant -ces mots, redoubla, lorsqu'il jeta les yeux -sur la lettre de Las-Casas.</p> - -<p>«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes -encore parmi nos Indiens, et si Pizarre vous retrouve -sur les bords où il va descendre, recevez -de sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte -amitié. Je suis mourant. Je n'ai vécu que pour -gémir. Dieu a permis que, dans le court espace -de ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes -et tous les malheurs rassemblés. Quel regret puis-je -avoir au monde?</p> - -<p>«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise -de Pizarre; elles viennent d'être calmées par les -vertus de ce héros. Oui, mon ami, le ciel a touché -sa grande ame. Pizarre pense comme nous. -Il sent qu'il est plus beau d'être le protecteur -et le père des Indiens, que leur vainqueur et leur -tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur -estime et leur bienveillance: il en est digne -comme vous. Adieu. Je crois sentir que mon heure -approche. Demain peut-être je serai devant le -trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer -sa clémence, ce sera pour ces Espagnols qui -l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces Indiens -égarés dans l'erreur, mais simples, doux, -et bienfaisants, qu'il a créés, qu'il aime, et qu'il -ne veut pas rendre éternellement malheureux. -Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, -après vous, que j'aimerai au-delà du tombeau.»</p> - -<p>Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. -Alonzo la baisa cent fois avec un saint respect. -Ataliba ne put l'entendre sans partager l'émotion, -l'attendrissement du jeune homme. «Quel est -donc, lui demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme -juste?—Ah! dit Alonzo, demandez à ce cacique -et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il -avait entendu la lettre de Las-Casas; et appuyé -sur sa massue, ses yeux baissés fondaient en -pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est -un être céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir -les tigres et pour consoler les hommes. Nous -l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.»</p> - -<p>Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, -l'emporta sur les impressions terribles que l'exemple -de Montezume et tous les malheurs du Mexique -avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne -à vous, dit-il à son fidèle Alonzo. -Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de ses -intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, -répondez-lui de la droiture et de la bonne foi -d'un prince votre ami, qui désire d'être le sien.»</p> - -<p>Des Indiens chargés des plus magnifiques présents -formaient le cortége d'Alonzo; et ces richesses<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a> -disposèrent favorablement les esprits. -Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les -Castillans, que ce qui aurait dû l'appaiser, l'irritait, -au lieu de l'éteindre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux -rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les -métaux; et dans cette persuasion, qu'on n'avait garde de -détruire, ils s'empressaient de mettre devant ces animaux -des vases remplis de grains d'or.</p> -</div> -<p>La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement -de deux cœurs pleins de noblesse -et de franchise. Des deux côtés l'état des choses -fut exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca -de Cusco qu'un excès d'orgueil sans prudence, -et dans Ataliba que la noble fierté d'un cœur -sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut -le danger d'irriter dans les Castillans cette -soif de l'or et du sang, qui n'était jamais qu'assoupie, -et qu'un fanatisme barbare ne demandait -qu'à rallumer. Il fut réglé que Molina précéderait -Pizarre dans les champs de Cassamalca; -que le général espagnol s'avancerait avec ses deux -cents hommes, et qu'il laisserait en arrière les -Indiens de son parti. Également sûrs l'un et l'autre -de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; -et Alonzo retourna au camp indien.</p> - -<p>Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et -l'impatience. Mais il fut bientôt rassuré; et il assembla -ses guerriers pour leur faire part de sa -joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, -d'un air sombre et l'œil attaché à la terre, -écoutaient en silence les paroles de paix qu'apportait -Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber -l'Inca dans un piége funeste, voulut l'en garantir. -«Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu donc oublié -le sort de Montezume et celui du Mexique? -Tu abandonnes ton pays à ces mêmes brigands -qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé de -sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné -nos rois, qui les ont fait brûler vivants! Ah! que -notre exemple t'éclaire et t'épouvante. Trop averti -par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne -vois-tu pas ici le même enchaînement dans les -causes de ta ruine, que dans celles de notre perte? -Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. -Un oracle menteur nous faisait une loi honteuse -de fléchir devant nos tyrans; un même oracle -vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par -des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, -se perdit, et perdit ses peuples; et toi, -malheureux prince, tu veux te livrer comme lui! -Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et -courageuse que tu nous as fait voir, il aurait -sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser abattre, -et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, -sans ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la -tête de ton armée. Qu'il fasse tête aux Indiens. -Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes, -nous chargerons les Castillans; et nous prendrons -le chemin le plus court de la vengeance -ou de la mort.»</p> - -<p>Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le -caractère de ma nation est d'être fière et brave. -Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa passion -est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans -peine. Le reste est personnel: le vice et la vertu -naissent dans les mêmes climats: le peuple, qui -en est un mélange, devient méchant ou bon, -suivant l'exemple qu'on lui donne. Son ame est -celle du brigand, ou du héros qui le conduit. -Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits. -Pizarre, plus humain, plus sincère, plus -généreux, peut vouloir ménager, rendre heureux -et paisible le monde qu'il aura soumis, et -se faire une renommée sans reproches et sans remords. -Pizarre est Espagnol; mais ne le suis-je -pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et -féroce? Non, tu me crois sincère et bienfaisant. -Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au moins -Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je -réponds de lui; et j'en réponds sur la foi de Las-Casas, -sur la foi de cet Espagnol, le plus vrai, -le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et -sur-tout le meilleur ami que les Indiens aient au -monde. Celui-là ne peut me tromper; mais il -peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir -imposé. Sois donc prudent, sans être injuste. -Tends les mains à la paix, sans toutefois quitter -les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, -ose recevoir deux cents hommes qui se présentent -en amis.»</p> - -<p>L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait -Alonzo, n'eût pas même voulu songer à se mettre -en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il lui -fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur -reconnue. A l'aile droite, et en avant des tentes -de l'Inca, il établit les Mexicains, avec la même -troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages -de Capana formaient l'aile opposée; et Palmore, -avec son armée, occupait le centre, et formait -une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, -je fais des vœux au ciel, dit le jeune homme, -pour que la bonne foi préside à cette conférence, -et forme, entre Pizarre et toi, les nœuds d'une -solide paix. Si je suis trompé dans mes vœux, si -je le suis dans mon attente, je verserai pour toi -mon sang. C'est tout ce que je puis. Je n'ai rien -donné au hasard; je ne me reprocherai rien.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.</h2> - - -<p>La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux -de craintes et d'espérances qu'une incertitude pénible -et des pressentiments confus faisaient naître -dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés -par le sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers -rayons du jour on vit de loin la troupe -de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de reconnaître -au brillant éclat de ses armes. Elle approche; -le roi l'attend, élevé sur son trône d'or, -que soutiennent douze caciques. Les Espagnols, -déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe -les ailes, ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, -qui, comme lui, montent des coursiers -belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, -à la portée du javelot. Pizarre alors commande -qu'on s'arrête; et accompagné de Valverde et de -six de ses lieutenants, il se présente, avec une -noble assurance, devant le trône de l'Inca.</p> - -<p>On fait silence; et du haut d'un coursier qui -l'élève au niveau du trône, le héros castillan parle -au roi en ces mots: «Grand prince, tu sais qui -nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol -fût moins fameux dans ce Nouveau-Monde, -puisqu'il ne doit sa renommée qu'à d'horribles -calamités! Mais le reproche et la honte du crime -ne doivent tomber que sur le criminel; et si la -renommée les a étendus sur l'innocent, elle est -injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais -tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare -des tyrans. Mais tes amis m'ont répondu de -ton équité; je les crois. Traite-nous de même; -ou du moins, avant de nous juger, commence à -nous connaître, et ne fais pas retomber sur nous -les maux que nous n'avons pas faits.</p> - -<p>«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, -et rangé sous leurs lois les peuples de ce -continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons -un culte, des arts, et des lois qui vous rendront -meilleurs et plus heureux. Voilà le titre -de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme -eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas -de peine à te persuader que nous sommes supérieurs, -par l'industrie et les lumières, à tous les -peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois -mille ans de travaux et d'expérience, dont nous -venons vous enrichir. Dans vos lois, je ne changerai -que ce que tu croiras toi-même utile d'y -changer, pour le bien de tes peuples; et ces lois, -et l'autorité qui en est l'appui, resteront dans tes -mains: tes peuples n'auront pas le malheur de -perdre un bon roi. Protégé par le mien, tu seras -son ami, son allié, son tributaire; et ce tribut, -léger pour toi, n'est que le partage d'un bien -que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a -refusé. En échange de l'or, nous vous apportons -le fer, présent inestimable, et pour vous mille -fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos -moissons, nos troupeaux, ces richesses de nos -climats; des animaux, les uns délicieux au goût, -servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois -robustes et dociles, faits pour partager ses -travaux; les productions de nos arts qui font le -charme de la vie, des secrets pour aider nos sens -et pour multiplier nos forces; des secrets pour -guérir ou pour soulager nos maux; mille larcins -que l'homme industrieux a faits à la nature, mille -découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, -pour ajouter à ses plaisirs: voilà ce que je te promets, -en échange de ce métal, de cette poussière -brillante, dont vous êtes assez heureux pour -ne pas sentir le besoin. Inca, tel est l'accord paisible -et le commerce mutuel que mon maître -Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, -m'a chargé de t'offrir.»</p> - -<p>Ataliba, le cœur rempli de joie et de reconnaissance, -répondit à Pizarre qu'il justifiait bien -l'opinion qu'on lui avait donnée de sa droiture -et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, -il ne voyait rien que de juste; que les montagnes -où germait l'or seraient ouvertes aux Castillans; -et qu'il ne croirait pas assez payer encore -l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses -lumières et l'alliance d'un grand roi.</p> - -<p>«La plus sublime de nos lumières, reprit le -héros castillan, c'est la connaissance d'un Dieu, -dont la terre, le ciel, le soleil même sont l'ouvrage. -Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, -dont tes aïeux se disaient les enfants, est sans -doute la plus frappante des merveilles de la nature; -mais il est lui-même sorti des mains de -l'être créateur; et il ne fait que lui obéir, en -donnant sa lumière au monde. C'est donc ce Dieu, -qui, d'un coup-d'œil, a prescrit au soleil sa -course, à la mer ses limites, son repos à la terre, -aux cieux leurs révolutions, à la nature entière -ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles; -c'est lui seul qu'il faut adorer.»</p> - -<p>«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit -l'Inca, ne nous était pas inconnu: il a un temple -parmi nous: ce temple est dédié à celui qui -anime le monde<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Mais pourquoi cet être sublime -ne serait-il pas le soleil? Cet éclat, cette -majesté sont, je crois, bien dignes de lui.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Pacha Camac.</p> -</div> -<p>«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité -de ton empire à l'autre, je voyais tous les -ans un voyageur aller et revenir, sans jamais ralentir -sa course, sans se reposer un moment, -sans jamais s'écarter d'un pas, le prendrais-je -pour le roi du pays, ou pour un de ses messagers? -Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, -ni d'espace déterminé; il est sans cesse et -par-tout présent. Celui qu'obscurcit un nuage, -et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, -sans laisser l'autre dans la nuit, n'est point le -dieu de l'univers. Autrefois, m'a-t-on dit, tes -peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes. -Tout cela, comme le soleil, tient sa place -dans la nature; mais tout cela ne fait qu'obéir et -servir. Adorons celui qui commande; et pour en -avoir une idée, infiniment trop faible encore, -écoute ce que nos sages nous ont depuis peu révélé. -Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe -dans les cieux, sont tous persuadés que le monde -où nous sommes n'est pas le seul monde habité; -qu'il en est mille dans l'espace; et que chacune -des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait -pour éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée -dans cette immensité, et vois ces soleils et -ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui -les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le -Dieu que j'adore. Juge combien ce Dieu est encore -au-dessus du tien.»</p> - -<p>«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit -l'Inca. Je commence à croire qu'on avait trompé -mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est -juste et bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir -de l'être?—Il est, lui répondit Pizarre, la -justice et la bonté même; et l'unique devoir de -l'homme est de lui ressembler.—Je ne te demande -plus rien, reprit l'Inca. Viens nous instruire, -nous éclairer de ta raison, nous enrichir -de ta sagesse; et sois sûr de trouver des cœurs -dociles et reconnaissants.»</p> - -<p>Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe -et fougueux Valverde demande à parler à son tour. -«Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu viens d'entendre -est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit -à-présent d'oublier ta propre raison, ou de -l'humilier sous le joug de la foi. Voici ce que la -foi t'enseigne.» Alors l'imprudent<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> s'enfonça -dans la profonde obscurité de nos redoutables -mystères, au nombre desquels il comprit l'autorité -d'un homme préposé par Dieu même pour -commander aux rois, dominer sur les peuples, -disposer des couronnes, comme de tous les biens -des souverains et des sujets, et faire exterminer -tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu -en un instant quelque grand théologien.» <i lang="it" xml:lang="it">Pensando -forse che il rè fosse un qualche gran theologo divenuto.</i> (Hist. -du Nouv. Monde, liv. 3.)</p> -</div> -<p>Le monarque péruvien, étonné d'un langage si -étrange pour lui, demande avec douceur à celui -qui vient de parler, où il a pris toutes ces choses. -«Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein -d'arrogance, dans ce livre inspiré, dicté par l'Esprit -saint lui-même.» L'Inca, sans s'émouvoir, -prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté -les yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le -conçois, dit-il; je le croirai sans nulle peine. -Mais ce que tu me dis, je ne saurais le concevoir; -et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit -pas davantage.» Il ajouta, dit-on, quelques -mots offensants<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> pour cet homme qui s'arrogeait -le droit de commander aux rois et de disposer -des empires; et, soit mépris ou négligence, -en rendant le livre à Valverde, il le laissa tomber.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de -donner ainsi libéralement ce qui n'était pas à lui.» <i lang="it" xml:lang="it">E che il -pontifice doveva essere un qualche gran pazzo, poi che dava -cosi liberamente quello d'altri.</i> (<span class="sc">Benzoni</span>, Hist. du Nouveau-Monde, -liv. 3.)</p> -</div> -<p>Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, -transporté de fureur, se tourne vers les Espagnols, -et se met à crier vengeance pour la religion, que -ce barbare foule aux pieds<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio.</i> -(<span class="sc">Benzoni</span>, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)</p> -</div> -<p>A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, -l'arquebuse annonce la guerre, et donne le signal -du plus noir des forfaits. Le bataillon s'ouvre; et -du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au -bruit de ces volcans d'airain qui s'embrasent et -qui mugissent, au massacre imprévu que d'invisibles -coups font devant le trône du roi, il se -trouble; il voit à ses pieds sa garde éperdue et -tremblante, se serrer pour toute défense, et périr -sous ses yeux, comme un troupeau timide, au -milieu duquel le feu dévorant de la foudre serait -tombé. L'Inca leur avait défendu toute espèce -d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo, -furieux, les presse de le suivre, et de fondre en -désespérés sur cette troupe d'assassins. «Vengez-vous, -vengez-moi des traîtres qui déshonorent -ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant -jeune homme, à ces mots, se sent blessé; -il tombe. L'Inca le voit tomber, et pousse des -cris lamentables.</p> - -<p>«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer -ces monstres. Suivez-moi, mes amis, et emparons-nous -de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des -princes de son sang et de ses deux mille Indiens, -il marche, sans détour, vers ces bouches brûlantes -qui tonnent devant lui; il ne les entend -point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; -les lambeaux de leur chair, les débris de leurs -os tombent sur lui de toutes parts; sa fureur -l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. -Amis infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur -la batterie: une explosion formidable les met en -poudre; ils disparaissent dans un tourbillon de -fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, -le glaive castillan moissonne ce que le feu n'a pas -détruit.</p> - -<p>Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que -la pensée, ne décourage ni Palmore, ni Capana: -tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. -Mais c'est dans ce moment que partent, avec une -fougue indomptable, les deux escadrons castillans. -Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du -soldat, s'y laissent emporter. Ils volent à travers -un nuage de flèches. Les chevaux en sont hérissés; -mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent -les bataillons, bondissent à travers les -lances, écrasent une foule d'Indiens terrassés; et -le fer, trempé dans le sang, redouble cet affreux -carnage.</p> - -<p>De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont -massacrés; tout le reste va l'être. Ceux qui portent -le trône ont à peine le temps de se succéder; -tous périssent; et le mourant tombe soudain sur -le mort qu'il a remplacé. Pizarre, qui, pour retenir -une rage effrénée, s'était jeté à travers ses -soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se -faire obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver -la vie à l'Inca. Il se met lui-même à la tête des -meurtriers, il les devance, pénètre, arrive jusqu'au -trône, écarte d'une main le fer qui va frapper -Ataliba, et dont il est blessé lui-même, de l'autre -main saisit ce prince, l'entraîne, le jette à ses -pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le -prenne vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot -en impose à la rage.</p> - -<p>Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, -et se voit baigné dans des flots de sang indien. -Il reconnaît les corps de ses amis, brisés, meurtris, -percés de coups; il les embrasse avec des -cris si douloureux, que leurs bourreaux en sont -émus. Dans la foule, il découvre Alonzo. «Cher -et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a -trompé: ton malheur est d'avoir eu l'ame d'un -Indien.» A ces mots, s'étant aperçu qu'Alonzo -respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, -sauve du moins celui qui m'a livré à toi.»</p> - -<p>Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge -Fernand de les garder, d'en prendre soin; et lui, -s'élançant dans la plaine, il vole et va sauver les -déplorables restes de la légion de Palmore, sur -laquelle on est acharné. Là, Valverde<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, au milieu -du meurtre, une croix à la main, la bouche -écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez, -achevez, l'ange exterminateur vous guide. -Ne frappez que de pointe, pour ménager vos -glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»—«Éloigne-toi, -monstre exécrable, lui dit Pizarre, -éloigne-toi, ou je te fais vomir ton ame atroce.» -Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. -«Arrêtez, cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux -soldats, ou tournez contre moi vos armes.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, -tant que le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer -les soudards, leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, -et ne s'amuser à tirer des taillades et coups fendants, de peur -qu'ils ne rompissent leurs épées.» <i lang="it" xml:lang="it">Perche di taglio non rompessero -le spade.</i> (<span class="sc">Benzoni</span>, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)</p> -</div> -<p>Soit respect, soit épuisement de leur force et -de leur fureur, ils obéissent; et Pizarre les fait -retourner sur leurs pas.</p> - -<p>Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité -eut un moment. Capana, voyant le combat -désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre -de ses sauvages. Un escadron qui le poursuit, va -l'atteindre et l'envelopper. Le cacique désespéré -se tourne, tend son arc, et choisit d'un œil étincelant -le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve -Davila. La flèche part; et le jeune homme -tombe mortellement blessé. On environne le cacique, -on le saisit, et on le traîne aux pieds de -Davila, pour le déchirer devant lui. Gonsalve -entr'ouvre un œil mourant, et reconnaît celui -qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé -la vie, et lui a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux -Capana? lui dit-il en lui tendant ses bras -tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu -m'avais fait grâce une fois; je respirais par ta -clémence; j'étais libre par ta bonté. J'en ai fait -un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi -pour m'arracher tes propres dons. Castillans, -écoutez-moi, et redoutez, à mon exemple, la -main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet -Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et -qu'il soit libre avec les siens. Viens, mon frère, -mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami, -viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais -apprendre de toi la justice et l'humanité.» Ces -mots furent bientôt suivis de son dernier soupir; -et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà -des montagnes de l'orient, chez les Moxes, -libres encore, ou chez les féroces Antis, qui s'abreuvaient -du sang des hommes, un asyle contre -la rage d'un peuple encore plus inhumain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.</h2> - - -<p>Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés -des dépouilles qu'ils avaient enlevées du camp des -Indiens, s'étaient presque tous rassemblés dans -les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit -nombre, retirés en silence, honteux et consternés, -se reprochaient le sang qu'ils venaient de -répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner -leurs compagnons, ils avaient cédé à -l'exemple; mais l'honneur satisfait les avait livrés -au remords. Les autres, fiers et glorieux, -s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un -exemple terrible, épouvanté ces nations. Ce fut -à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de Pizarre -avec la violence d'un séditieux forcené.</p> - -<p>«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger -votre religion, qu'avait outragée un barbare. Armez-vous -de constance; car ce zèle héroïque est -mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde -comme des assassins dignes du dernier supplice; -et s'il en avait le pouvoir, comme il en a la volonté, -il vous y ferait traîner tous. En se saisissant -de ce roi, qu'il fait garder dans ce palais, -il n'a fait que vous le soustraire; il n'a voulu que -le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre -indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur -agent mutuel, ménageait cette intelligence, et -avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu -Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. -Charles paraissait suppliant devant Ataliba. Au -lieu d'une conquête, c'était une alliance, un commerce -au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. -Et la religion!… C'est là ce qui vous -aurait révoltés. Pizarre en a parlé comme font -les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait -de nos mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, -il n'osait paraître chrétien. Indigné, j'ai -pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce qu'un -chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez -vu par quel outrage Ataliba m'a répondu. Et -c'est là ce que son ami, son allié, son protecteur -vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui -suis odieux; et je me console de l'être. J'ai vu -fouler aux pieds le dépôt sacré de la foi, et je -vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût -fallu dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, -et trahir la religion en faveur de l'impiété; -je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me -plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, -peut-être le martyre!…» A peine il achevait, -cent voix s'élèvent et répondent qu'il sera protégé, -défendu, révéré comme le vengeur de -la foi.</p> - -<p>Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à -l'arrivée de Pizarre. Rangés sur son passage, ses -soldats ne lui marquent ni crainte, ni confusion; -ils le regardent d'un œil fixe, prêts à se révolter -s'il lui échappe un mot de colère et d'emportement. -Plus loin, Valverde, environné de séditieux -fanatiques, lui montre encore plus d'assurance, -et d'un front où l'audace est peinte, soutient -ses regards menaçants. Pizarre traverse la -foule en gardant un morne silence. Il demande -où est Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, -autour de ce malheureux prince, il voit un petit -nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à -la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à -des criminels condamnés.</p> - -<p>Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez -de fermeté pour n'avoir pas daigné se plaindre. -Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se renverse, -et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, -et se refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide -et parjure, lui dit Pizarre; mais regarde, regarde -cette main déchirée et sanglante, qui t'a -sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? -Je t'ai enlevé de ce trône, où vingt glaives -t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober à des -furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais -pu retenir. Demande à ces guerriers si, durant -ce massacre horrible, je n'ai pas fait, pour -l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? -que peut un seul homme? On m'a désobéi; -on fera plus encore: tout me l'annonce, et je m'y -attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux -prince, que je protégerai tes jours, même aux -dépens des miens.»</p> - -<p>A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où -la colère fait place à l'attendrissement; et il laisse -échapper des larmes. «En te voyant, je t'ai aimé, -lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a -soumis jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté. -Pourquoi donc m'aurais-tu trahi? pourquoi aurais-tu -voulu voir massacrer des hommes paisibles, -qui te recevaient comme un dieu? Non, non, tu -ne l'as pas voulu. Tu pleures! Viens, embrasse-moi. -Ta pitié soulage le cœur d'un malheureux -qui t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit? -en est-ce fait de mon armée? J'en ai sauvé -tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il -est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de -ces traîtres: leurs cris de joie me déchirent; leur -approche me fait horreur. Épargne-moi l'affreux -supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés -de sang, ils sont affamés d'or; je veux bien les -en assouvir. Je m'engage, pour ma rançon, d'en -remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur -où tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent -ces richesses pernicieuses, et qu'ils nous -laissent vivre en paix.»</p> - -<p>«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je -ferai pour toi tout ce qu'on peut attendre du zèle -d'un ami. Donnons à la fureur le temps de s'appaiser; -et armons-nous, toi de constance, et moi -de résolution. Je te laisse. Je vais prendre soin -d'Alonzo, dont l'état m'afflige et m'alarme.»</p> - -<p>Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se -sentait le cœur déchiré; mais un spectacle plus -cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait -Alonzo.</p> - -<p>Avant que ce jeune homme fût revenu de la -défaillance mortelle où il était tombé, on avait -pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé, -il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans, -encore fumants de carnage. Il en frémit d'horreur; -et ramassant un reste de force: «Barbares, -leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler -à la vie? Vous me l'avez rendue affreuse. Il est -bien temps de vous montrer compâtissants et secourables, -après vingt mille assassinats commis -sur la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens, -teints de sang, haletants de rage. O monstres -fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne laissera pas sans -vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas -au remords, c'est à votre furie que je vous dévoue -en mourant. Je vous connais. Je vois l'orgueil -et l'avarice allumer entre vous les feux d'une -haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous -vous déchirerez comme des bêtes carnassières. -Vous vous arracherez ces entrailles avides et ces -cœurs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir -ni les larmes de l'innocence, ni les cris de -l'humanité. Retirez-vous, brigands infâmes, lâches -meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.» -Et à ces mots, arrachant l'appareil de sa plaie, -il la déchira de ses mains.</p> - -<p>Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les -Castillans indignés s'éloignèrent à son approche. -Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux au ciel, -comme pour implorer le pardon de sa violence, -et rendit le dernier soupir.</p> - -<p>A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret -au général. «Que fais-tu là? lui dit-il. On -conspire, on va se révolter, et nommer un chef -à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et -ramène les esprits, ou nous sommes perdus.»</p> - -<p>Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter -dans ce pas dangereux, la violence et la faiblesse. -Il se montra aux portes du palais, y fit assembler -ses soldats, et portant sur le front une tristesse -majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous -venez d'égorger un peuple innocent et paisible, -qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens, -qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant -à son culte, ne demandait qu'à s'éclairer, pour -embrasser le culte et la loi des chrétiens. Son roi -lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin -d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans -avoir tiré une flèche, et avant d'avoir répandu -une goutte de votre sang. Il est couché sur la -poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge -et le sien. Le massacre de vingt mille hommes, -fût-ce vingt mille criminels, serait affreux à voir; -combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt -mille innocents! Leur roi vous demande pour -eux la sépulture. Accordez-leur cette marque -d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus -cruels ennemis.»</p> - -<p>Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces -qu'on attendait d'un chef justement irrité, -ce langage si modéré fit une impression profonde. -Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas -d'ensevelir les morts, si ce qui restait d'Indiens -dans les villages d'alentour voulaient s'y employer -avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, -dans ces plaines sanglantes, ils seront assemblés -au point du jour. Allez vous reposer: vous devez -être fatigués de meurtre.»</p> - -<p>Dès ce moment, tous les esprits, frappés de -ce tableau funèbre, se sentirent glacés d'horreur. -La nature insensiblement reprit ses droits; et le -remords se saisit du cœur des coupables.</p> - -<p>Il ne restait dans les villages que des vieillards, -des femmes, des enfants. Pizarre leur fit commander -de venir, dès l'aube du jour, aider à inhumer -les morts. Tous ces malheureux obéirent. -Dès que la lumière naissante put éclairer les travaux -de la sépulture, les Castillans virent ces -femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés -et tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur -douleur profonde et muette, leur pâleur, leur -abattement, portèrent la compassion dans les ames -les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, -dans la foule des morts, ceux qui leur étaient -chers, qu'on les vit se jeter, avec des cris -perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les -serrer dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, -coller leurs bouches sanglotantes, tantôt sur les -lèvres livides, tantôt sur la plaie entr'ouverte -d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers -ne purent soutenir ce spectacle, sans jeter -eux-mêmes des cris de douleur et de repentir. -L'assassin du père embrassait les enfants; des -mains trempées dans le sang du fils et de l'époux, -retiraient l'épouse et la mère de la fosse où elles -voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi que fut -varié, durant ce jour lamentable, le long supplice -du remords.</p> - -<p>De retour à Cassamalca, les Castillans, le front -baissé, les yeux attachés à la terre, le cœur abattu -et flétri, se présentent devant Pizarre. «En est-ce -fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre -a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de -nos fureurs?—Oui, c'en est fait.—Eh bien, -reprit le général, hommes insensés et cruels, -vous l'avez donc vu ce carnage dont la nature a -dû frémir? C'est vous qui l'avez fait… Mais non, -s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir et -le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des -enfers, ce n'est pas vous que j'en accuse; en -voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce tigre -affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde, -qui, par vos mains, a versé des torrents -de sang. Apprenez qu'au moment qu'il vous criait -vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, -disait-il, ce peuple et son roi l'adoraient avec -nous, ce dieu, et tressaillaient en écoutant les -merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en -atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils -ont entendu quel hommage lui rendait le vertueux -prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le -donc seul des forfaits dont son imposture est -la cause; et, comme une victime impure, qu'il -aille, loin de nous, dans quelque île déserte, -expier, s'il le peut, vingt mille assassinats dont -le traître a souillé vos mains. Que les vautours -et les vipères rongent ce cœur dénaturé, ce cœur -digne de les nourrir.»</p> - -<p>Valverde alors voulut parler et se défendre. -«Misérable! lui dit Pizarre en le saisissant avec -force et en le traînant à ses pieds, viens, parle, et -dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, -comprît ce que toi-même tu ne saurais comprendre, -et que, sur ta parole, il crût aveuglément -ce qui confondait sa raison. Ton livre était -sacré pour toi; mais comment aurait-il pu l'être -pour celui qui ne sait, ni quel est, ni d'où vient, -ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; -et pour cet accident, hélas! peut-être involontaire, -tu fais égorger tout un peuple! et je t'entends, -au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en -échappe aucun! Va, monstre, je te laisse, pour -ton supplice, une vie odieuse; mais va la traîner -loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et -à toi-même, s'il te reste un cœur capable de remords.» -A ces mots, prononcés du ton d'un juge -inexorable, les plus hardis des amis de Valverde -n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et -tremblant; et l'ordre à l'instant fut donné pour -s'en délivrer à jamais.</p> - -<p>«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à -nous-mêmes; et la raison, l'humanité, la gloire, -vont présider à nos conseils. Le roi demande à -payer sa rançon; et vous serez épouvantés du -monceau d'or qu'il offre de faire accumuler dans -la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai -promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés -de richesses immenses. Mais, au nom du dieu -qui nous juge, au nom du roi que nous servons, -plus de cruautés: faisons grâce au moins à des -peuples soumis.»</p> - -<p>Dès-lors on ne fut occupé que des promesses -d'Ataliba. Ce roi, conservant dans les fers une -égalité d'ame qui tenait le milieu entre l'orgueil -et la bassesse, commandait à ses peuples du fond -de sa prison; et ses peuples lui obéissaient, -comme s'il eût été sur le trône. De toutes parts -on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés -sous le poids de l'or dont ils avaient dépouillé -les palais et les temples; les autres, portant -dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils -avaient amassés, et dont leurs femmes et leurs -enfants se paraient aux jours solennels. Sur le -seuil du palais où leur roi était enfermé, ils quittaient -leurs sandales, ils baisaient la poussière -à la porte de sa prison; et, en déposant leur fardeau, -ils se prosternaient à ses pieds, et ils les -arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur -même le leur eût rendu plus sacré.</p> - -<p>On avait tracé une ligne à la hauteur des murs -où devait s'élever le monceau d'or qu'il avait -promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il s'en -fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi -s'aperçut des murmures que l'avarice impatiente -laissait échapper devant lui. Il représenta qu'il -était impossible de faire plus de diligence; que -l'éloignement de Cusco<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a> était la cause inévitable -des lenteurs dont on se plaignait; mais que -cette ville avait seule de quoi acquitter sa promesse. -On y envoya deux Castillans<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>, pour savoir -s'il en imposait; et ce fut dans cet intervalle -qu'une révolution funeste acheva de précipiter -les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans -le crime.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Deux cent cinquante lieues.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Soto, et Pierre de Varco.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.</h2> - - -<p>Almagre, avec de nouvelles forces, venait de -Panama au secours de Pizarre. En débarquant<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>, -il avait appris le désastre des Indiens, et tels -qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son -du cor qui leur annonce que le cerf est aux abois, -oublier la fatigue et redoubler leur course, haletants -de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à -la proie, Almagre et ses compagnons s'avançaient -vers Cassamalca. Sur sa route, il rencontre ce -fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte -remmenait au port de Rimac. L'état où il le voyait -réduit excita sa compassion; et il lui demanda -quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle -qui fait les martyrs,» répondit le perfide avec -cet air simple et tranquille qui annonce la paix -du cœur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre, -il le prenait pour juge, bien sûr d'être -innocent et même louable à ses yeux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> A <i lang="es" xml:lang="es">Puerto viejo</i>. Vieux port.</p> -</div> -<p>Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses -intérêts, Almagre demanda, et il obtint sans -peine qu'on permît à ce malheureux de lui parler -un moment sans témoins; et tandis que l'escorte -et la nouvelle troupe se livraient à la joie -de se trouver ensemble dans un pays dont la -conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis -auprès d'Almagre, sous l'ombrage d'un vieux -cyprès, lui communiquait en ces mots le poison -des furies dont lui-même il était rempli.</p> - -<p>«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux -des hommes, ses succès, et sa gloire, et son élévation, -et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont -il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est -épuisée à lui armer des flottes; votre courage a -soutenu, a relevé le sien, que lassaient les obstacles -et que rebutait le malheur. Nous vous avons -vu, à travers les tempêtes et les écueils, passer, -repasser sans relâche du port de Panama sur ces -bords dangereux, où, sans vous, il allait périr; -et par des secours imprévus, nous rendre à tous -la vie et l'espérance. Sans vous, il n'eût été célèbre -que par une imprudence aveugle, ou plutôt -il serait encore dans sa première obscurité. -Vous allez voir quelle reconnaissance il réserve -à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne; -il a obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées, -les honneurs les plus éclatants; mais -pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? -y êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à -demander son ami, son associé, le créateur de -sa fortune, au moins pour commander sous lui? -Ce n'est pas oubli: non, Pizarre ne vous a point -oublié, il vous craint. Il veut régner; et un lieutenant -tel que vous eût gêné son ambition, et -peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il -a grand soin de dérober à tous les yeux, mais -ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa puissance, -dans ces climats, n'est pas sans bornes; -et ses titres ne lui accordent que la moitié de cet -empire, coupé en deux par l'équateur. La ville -impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses -limites; et le premier qui oserait lui en disputer -la conquête, y aurait autant de droits que lui. -Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la -rançon d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier -dans les murs de Cassamalca, il fait enlever -de Cusco tous les trésors qu'elle renferme. -Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout -gardez-vous de lui rappeler ni vos bienfaits, ni -ses promesses; gardez-vous de prétendre au partage -de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon -d'un Indien que, sans vous, on a fait captif: vous -n'avez point droit au partage; et Pizarre l'a déclaré.»</p> - -<p>A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent -dans le cœur d' Almagre. Mais il feignit de douter -encore que son ami pût être ingrat. «Comment -ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance? -reprit le fourbe; il trahit bien son roi, sa patrie, -et son Dieu.» Alors il répéta toutes les calomnies -dont il avait chargé le héros castillan. «Et -savez-vous, ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, -l'allié de Pizarre? Un usurpateur, un perfide qui -a fait égorger sans pitié toute la race des Incas, -qui s'est baigné dans le sang des peuples de -Cusco, a chassé son frère du trône, l'a fait charger -de chaînes, et le tient enfermé dans la plus -étroite prison. C'est là ce que nous ont appris -les Indiens de ces vallées, qui, sous le joug d'Ataliba, -pleurent le malheur de leur roi.—Et où -est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux -Almagre.—Elle est, répond Valverde, dans le -fort de Cannare, ville située sur la route de Quito -à Cassamalca.—Allez, c'est assez, dit Almagre: -rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez -point, sans y avoir reçu des marques de -reconnaissance d'un homme qui hait les ingrats, -et qui ne le sera jamais.»</p> - -<p>Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus -mortel ennemi de Pizarre, vit que la délivrance -de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr -et prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever -à son rival la plus belle moitié de sa conquête. -Il prit sa route vers Cannare, où la nouvelle -du massacre des Indiens avait répandu la -terreur. Il voit les peuples, à son approche, s'enfuir -épouvantés; il attaque le fort, et menace -de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on -refuse, à l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi -de Cusco, qu'il prend, dit-il, sous sa défense.</p> - -<p>Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé -répond avec fierté, qu'Ataliba respire encore, -et qu'il n'obéira qu'à lui.</p> - -<p>Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de -la citadelle commencèrent à s'ébranler. A ce bruit, -à l'effroi qu'il répand dans les murs, le farouche -Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage: -«Les voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix -de ma couronne, qu'il meure, le perfide, le sanguinaire -Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu -furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères, -lui dit-il, l'oppression de ces brigands à -l'amitié de ton frère, et la ruine de ton pays à -la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras -point de ton implacable vengeance.» A ces mots, -de la hache dont il était armé, il lui porta le -coup mortel.</p> - -<p>A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se -débattre à ses pieds et se rouler dans une sanglante -poussière, il s'effraya du crime qu'il venait -de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne, -il commande à ses Indiens de le suivre, et se jette -en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut bientôt -percé de coups; mais, en cherchant la mort, il -s'ouvrit un passage; et le plus grand nombre des -siens put s'échapper. Quelques-uns furent pris -vivants.</p> - -<p>Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta -dans le fort; il y trouva ce roi massacré, baigné -dans son sang, luttant contre une mort cruelle, -et qui, par des rugissements de douleur et de -rage, lui demandait vengeance. Il le vit expirer; -il en fut outré de douleur; et perdant l'espérance -de diviser l'empire, il résolut dès ce moment, -d'ôter à son rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un -roi qui, dans les fers, commandait encore à ses -peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite -le corps de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca.</p> - -<p>Pizarre le reçut avec l'empressement de l'amitié -reconnaissante. Mais à ce mouvement de joie succède -un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu -des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-même, Almagre -fait lever le voile qui couvre le corps -d'Huascar. «Le reconnais-tu?» lui dit-il du ton -d'un juge menaçant. Ataliba regarde; il frémit, -il recule épouvanté; et jetant un cri de douleur: -«O mon frère! dit-il, le glaive impitoyable n'a -donc rien épargné! ils massacrent les rois!» A -ces mots, soit tendresse, soit retour sur lui-même -et pressentiment de son sort, il ne peut retenir -ses larmes; les sanglots lui étouffent la voix. «Tu -le pleures, lui dit Almagre, après l'avoir assassiné!—Moi!—Toi-même, -perfide, et par la -main d'un traître, qui, poursuivi par les remords, -est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il, -vous l'avez oublié, ce roi, dont les sujets -fidèles étaient venus jusqu'à Tumbès vous implorer; -et cependant son ennemi, le meurtrier -de sa famille et de ses peuples, du fond de sa -prison, l'a fait assassiner. J'ai su le danger qu'il -courait, et j'ai volé à sa défense. Je n'ai fait que -hâter sa perte; et le barbare Ataliba n'a été que -trop bien servi.»</p> - -<p>«O céleste justice! s'écrie Ataliba, révolté de -se voir chargé d'un parricide. Moi! l'assassin d'un -frère! Ah! cruels! c'est à vous que sont réservés -ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est -sacré. Il ne vous manquait plus que ce dernier -trait de noirceur. Vous m'avez lâchement trompé; -vous m'avez attiré dans un piége effroyable; vous -avez violé la bonne foi, la paix, l'hospitalité, l'amitié, -tout ce qu'il y a de plus saint, même parmi -les plus cruels des hommes; vous avez égorgé -mes peuples; vous m'avez chargé de liens; vous -avez mis à prix ma liberté, mes jours: n'en est-ce -point assez? Ni les pleurs, ni le sang, ni l'or, -rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter -un coup plus cruel que la mort, vous m'accusez -d'un parricide! Eh, grand Dieu! que vous ai-je -fait, que du bien, dans le moment même que -vous nous accabliez de maux? Que me demandez-vous -encore? Est-ce mon sang que vous voulez? -Il est à vous. Trempez-y vos mains, j'y consens; -mais qu'avez-vous besoin de me trouver coupable? -Je suis faible, je suis enchaîné, sans défense, -abandonné du monde entier; nous n'avons que -le ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler. -Frappez. Vous n'avez ni témoins ni vengeurs à -craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais -épargnez mon innocence. Percez ce cœur, sans -l'outrager.»</p> - -<p>Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému -les Castillans, lorsque Almagre fit avancer les Indiens -qu'on avait pris, et qui attestaient le parricide. -Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le -silence; ils ne savaient s'ils devaient dire ou taire -ce qu'ils avaient vu: mais, forcés par leur roi -lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent -que leur chef, le lieutenant d'Ataliba et le -gardien d'Huascar, se voyant pressé de le rendre, -l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage; -et la calomnie, appuyée des apparences d'un complot, -fit croire ce qu'elle voulut. Intimidés par -les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper -quelques mots que l'on expliqua dans le sens -le plus odieux; et d'un soupçon d'intelligence -entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit -une preuve formelle de la plus noire trahison. -Ataliba fut convaincu, dans l'esprit de la multitude, -d'avoir conspiré sourdement contre les -Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent -pour demander sa mort.</p> - -<p>Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence -d'Ataliba, eut encore, avec ses amis, le -courage de le défendre; mais la haine et l'envie -en prirent avantage pour réveiller dans les esprits -les soupçons que Valverde avait déja fait naître; -et dans ce zèle généreux, on crut voir l'intérêt -se déceler lui-même, et l'ambition se trahir.</p> - -<p>A la tête des factieux était Alfonce de Requelme<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, -fanatique sombre et farouche, de -meilleure foi que Valverde, mais non moins violent -que lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait -pas de même. Il gémissait avec Pizarre -du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il, -une imprudence malheureuse. Mais Pizarre, -à travers sa dissimulation, s'aperçut trop bien -que le fourbe triomphait au fond de son cœur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Trésorier pour l'empereur.</p> -</div> -<p>Cependant le trouble, en croissant, allait allumer -la discorde. Ataliba lui-même en excitait -les feux par la fierté de sa défense et l'amertume -des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement -blessé, son cœur avait repris le ressort -que donne au courage l'injure portée à l'excès. -Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la -patience. «Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi -dissimulerais-je? Si la douceur pouvait toucher -ces cœurs farouches, ne seraient-ils pas -amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils -veulent perdre ton ami: je le vois. Mais il est -indigne de la vertu calomniée de baisser un front -suppliant.»</p> - -<p>Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux -déterminés, pour imposer par la menace, Pizarre -se faisait violence à lui-même; et semblable au -pilote surpris par la tempête dans un détroit -semé d'écueils, tantôt cédant, tantôt résistant à -l'orage, il évitait de se briser. La hauteur ferme -et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente -chaleur dont le jeune Fernand embrassait -la défense de ce malheureux prince, ne faisaient -qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner -Fernand. Ce fut lui qu'il choisit pour aller -en Espagne porter la rançon de l'Inca. Le partage -en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe -d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le -propose. Une rumeur s'élève; et on déclare hautement -que, n'ayant pas contribué à la conquête, il -n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits.</p> - -<p>Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux -partisans, s'il disputait la proie. «Dissimulons, -dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous -tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils -venaient partager des travaux, non pas des dépouilles, -et que dans un pays immense où germait -l'or, l'or ne méritait pas de diviser des -hommes que l'estime, l'honneur, le devoir, unissaient. -Le perfide, avec ce langage, eut l'art de -tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa -modération feinte, un parti nombreux et puissant; -et Pizarre, perdant l'espoir de l'affaiblir, chercha, -mais inutilement, à le gagner par des largesses<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. -Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés, -il les distribua; son armée en fut enrichie. La -part<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a> qu'il avait réservée à l'empereur, fut -envoyée au port où Fernand devait s'embarquer; -et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse -dans l'ame, prendre congé d'Ataliba.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols -qui accompagnaient Almagre, mille <i>pesos</i> d'or, ou -vingt marcs. Benzoni dit <i>cinq cents ducats aux uns, et à -d'autres mille</i>. <i lang="it" xml:lang="it">A tal cinque cento, e a tal mille ducati.</i></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Le quint.</p> -</div> -<p>Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble -et tendre que la vertu dans le malheur inspire -aux ames généreuses: doux appui que le ciel -ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime, -pour l'aider à porter le poids de l'accablante -adversité. «Je viens te dire adieu; l'on -m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de -toi, lui dit-il; mais j'emporte avec moi l'espérance -de te servir, de te revoir, libre, justifié, rétabli -sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai -respecté dans les fers.—Ah! généreux ami! lui -dit Ataliba en l'enveloppant dans ses chaînes et -en le serrant dans ses bras, vous me quittez! je -suis perdu.—Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères, -nos amis!—Ils n'auront pas votre courage; et -Pizarre, pour me sauver, ne s'exposera pas à se -perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme -arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang -(c'était Alfonce de Requelme), et cet autre qui -d'un œil morne nous observe (c'était Almagre); -ils n'attendent que votre absence pour me faire -périr. Nous ne nous verrons plus. Adieu, pour -la dernière fois.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.</h2> - - -<p>Après de si tristes adieux, Fernand se rendit -à Rimac. Il y trouva l'implacable Valverde, qui, -sous les dehors d'une humilité volontaire, déguisait -sa honte et sa rage. Il parut aux yeux -de Fernand. «Trop de zèle a pu m'égarer, lui -dit-il; je dois expier tous les maux dont je suis -la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans -une île déserte, aux animaux voraces, je ne serai -pas trop puni. Que le ciel me donne la force -d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai. -Mais si cette force me manque, et si le désespoir -se saisit de mon ame, elle est perdue. Ah! -laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous -à craindre de moi? Proscrit, abandonné, -quand je serais méchant, j'ai perdu le pouvoir -de nuire. La grâce que j'implore est d'expier -mon crime par les plus pénibles travaux; d'aller -parmi les Indiens les plus sauvages de ces bords, -répandre au moins quelque lumière, quelque semence -de la foi. Je ne veux que mourir martyr.» -A ces mots, de perfides larmes coulaient de -ses yeux hypocrites.</p> - -<p>Le jeune homme, simple et crédule, comme -tous les cœurs généreux, se laissa toucher et séduire. -Il lui rendit la liberté; et le tigre, en rompant -sa chaîne, frémit de joie et de fureur.</p> - -<p>Les richesses prodigieuses que l'on venait de -partager n'étaient qu'une faible partie de la rançon -d'Ataliba<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Pour remplir sa promesse, on -allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante -Cusco avait vu, pendant onze règnes, -s'accumuler dans le palais des rois et dans le -temple du soleil. Almagre en frémissait de rage. -Cette ville superbe, sur laquelle est fondée son -espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais; et -quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses, -Pizarre en disposerait seul, tant que ce -roi serait vivant. Ce fut là le grand intérêt qui -fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> La cinquième partie.</p> -</div> -<p>D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence -envers lui, on voulut l'engager à faire -l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon. -Mais ce malheureux prince conservant dans les -fers la noble fierté de son sang: «C'est aux criminels -qu'on pardonne, dit-il; et je suis innocent.» -On lui parla de la clémence du prince au -nom duquel on allait le juger. «Il en aura besoin, -dit-il, pour pardonner ma mort à mes accusateurs; -mais envers un roi son égal, qui ne -l'a jamais offensé, sa clémence lui est inutile. -Qu'il soit juste; et je ne crains rien.»</p> - -<p>A des esprits frappés de la persuasion que son -crime était manifeste, cet orgueil parut révoltant. -On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait l'audace -de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre -fit les plus généreux efforts pour le sauver. Il -exposa que le conseil établi dans son camp n'était -pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant -d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, -pour lui, d'un parricide, sans que ce prince -en fût instruit, sans qu'il y eût donné son aveu; -qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir -tenter sa délivrance, et que, loin d'être criminel, -ce zèle était juste et louable; que la conduite -de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de droiture, -ne laissait aucune apparence aux soupçons -qui l'avaient noirci; mais que, fût-il coupable, -c'était à l'empereur qu'il était réservé de lui donner -des juges, et qu'il réclamait en son nom ce -privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses -lettres à l'empereur, il l'informait de tout ce qui -s'était passé; qu'il lui déférait cette cause; qu'il -attendrait sa volonté, et que tout serait suspendu -jusqu'au retour de Fernand.</p> - -<p>Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer -l'empereur, lui dit-il; et de quoi? de votre -opinion, sans doute, et de celle d'un petit nombre -de vos amis, qui, comme vous, ont pu se -laisser abuser? Est-ce donc ainsi, Pizarre, que -doit s'instruire une si grande cause? Et moi, je -demande que le conseil entende et juge Ataliba, -et que le procès, revêtu de l'authenticité des lois, -soit déféré au tribunal suprême, où sera décidé -le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.»</p> - -<p>Cet avis parut sage et modéré au plus grand -nombre; et Pizarre, voyant que ses amis eux-mêmes -penchaient à le suivre, y céda. Mais comme -il avait éprouvé que la nature avait encore des -droits sur les cœurs qu'il voulait fléchir, il pensa -qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un -prétexte apparent de prudence et de sûreté, il -fit venir de Riobamba la famille du roi captif, -pour les rassembler tous dans la même prison.</p> - -<p>Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de -compassion, que de voir ces enfants, ces femmes -arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca. -L'innocence dans le malheur est toujours -si intéressante! Mais lorsque, sur le front des -malheureux, il reste quelque trace de gloire, -et qu'on voit dans l'abaissement les objets de -l'hommage et de la vénération des mortels, le -malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus -accablant. Aussi la première impression de la -pitié, à cette vue, fut-elle sensible et profonde -dans l'esprit de la multitude.</p> - -<p>On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus, -gémissants, les yeux baissés et pleins de -larmes; on les voyait s'avancer à pas lents dans -ces campagnes désolées et toutes fumantes encore -du sang qu'on y avait répandu. La compagne -d'Aciloé, Cora, ne pleurait point: une pâleur -mortelle était répandue sur son visage; et le feu -sombre et dévorant dont ses yeux étaient allumés, -avait tari la source de ses larmes. Ses regards, -tantôt fixes et tantôt égarés, cherchaient, dans ces -plaines funèbres, l'ombre errante de son époux. -«Où est-il mort? en quel lieu repose mon cher -Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage -de ceux qui gardaient notre roi?» Un Indien -lui répondit: «Vous y touchez. C'est là, -dans ce lieu même, qu'était le trône de l'Inca; -c'est là qu'autour de lui tous ses amis sont morts; -c'est là qu'ils sont ensevelis. Alonzo était à leur -tête; et cette petite éminence que vous voyez, -c'est son tombeau. «A ces mots, qui percent le -cœur de la tendre épouse d'Alonzo, un cri déchirant -part du fond de ses entrailles. Elle se précipite, -elle tombe égarée sur cette terre humide -encore, que l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse -avec l'amour dont elle eût embrassé le -corps de son époux; elle résiste au soin qu'on -prend de l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on -veut lui faire violence, il semble, à ses cris douloureux, -qu'on va lui déchirer le cœur. Enfin -l'excès de la douleur rompant les nœuds dont la -nature retenait encore dans ses flancs le fruit -d'un malheureux amour, elle expire en devenant -mère. Mais cet accès de désespoir n'a pas été -mortel pour elle seule; et l'enfant qu'elle a mis -au monde en est frappé. Il s'éteint, sans ouvrir -les yeux à la lumière, sans avoir senti ses malheurs.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /> -<div class="legende">Enfin, l'excès de la douleur rompant les nœuds dont la -nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux -amour, elle expire en devenant mère.</div></div> -<p>La constance d'Ataliba avait, jusques-là, dédaigné -d'adoucir ses persécuteurs; mais cette ame, -que l'infortune avait élevée, affermie, et dont -la tranquille fierté défiait les revers, s'abattit tout-à-coup, -lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes, -ses enfants, chargés de chaînes comme lui, se -jeter dans ses bras, tomber en foule à ses genoux. -Il se trouble, ses yeux se remplissent de -larmes; il reçoit dans son sein, avec une douleur -profonde, ses épouses et ses enfants; il mêle -ses soupirs à leur plainte; il oublie que sa faiblesse -a pour témoins ses ennemis; ou plutôt il -ne rougit point de se montrer époux et père.</p> - -<p>Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons -attendris la même compassion qu'il -éprouvait lui-même, s'en applaudit, et d'autant -plus, qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba; -mais, pour donner à son courage le temps de -s'amollir encore, il ordonna qu'on le laissât seul -avec ses femmes et ses enfants.</p> - -<p>Ce fut alors que la nature abandonnée à elle-même -donna un libre cours à tous les mouvements -de la douleur et de l'amour. Baigné d'un -déluge de larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner, -baiser ses chaînes, demander quel mal -ils ont fait, quel est le crime de leurs mères, et -si c'est pour mourir ensemble qu'on les a réunis? -Tendre époux et bon père, il jette un regard -languissant sur sa famille désolée; et son cœur -oppressé de douleur, de pitié, de crainte, ne répond -que par des sanglots.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.</h2> - - -<p>Le jour fatal arrive, et le conseil est assemblé. -Il était formé des plus anciens et des plus élevés -en grade parmi les guerriers castillans. Pizarre y -présidait; mais Almagre et Requelme étaient assis -à ses côtés. Un silence terrible régnait dans l'assemblée. -On fait paraître Ataliba, on l'interroge; -et il répond avec cette noble candeur qui accompagne -l'innocence. On lui rappelle le massacre -de la famille des Incas; on lui oppose les témoins -du meurtre du roi de Cusco, et du projet formé -pour l'enlever lui-même du palais de Cassamalca. -La vérité fait sa défense. Il leur expose en peu -de mots la cause et les malheurs de la guerre civile, -ce qu'il a fait pour désarmer l'inflexible orgueil -de son frère; ce qu'il a fait pour l'appaiser, -même depuis qu'il l'a vaincu. «Si j'avais pu -vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait -ses peuples contre moi, et que du fond de sa -prison, il rallumait les feux d'une guerre impie -et funeste; c'est alors que ce crime, utile à ma -grandeur et au repos de cet empire, aurait dû -me tenter. Je n'ai point méconnu mon sang, je -n'ai point voulu le répandre; et si, dans les combats, -sans moi, loin de moi, malgré moi, l'aveugle -ardeur de mes soldats n'a rien épargné, -c'est le crime de celui qui, pour ma défense, m'a -forcé de leur mettre les armes à la main. Castillans, -ma victoire m'a coûté plus de larmes que -tous les malheurs que j'éprouve ne m'en feront -jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu -mon régne odieux à mes peuples. Je suis tombé -du trône; mon sceptre est brisé; tous mes amis -sont morts; je suis seul dans les chaînes, avec -des femmes et des enfants; ou n'a plus rien à -craindre, à espérer de moi. C'est là, c'est dans -l'extrémité du malheur et de la faiblesse, qu'on -peut discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est -alors qu'éclate la haine publique, ou que se signale -l'amour. Voyez donc ce que j'ai laissé dans -les cœurs, et si c'est ainsi qu'on traite un méchant, -un coupable. Ce respect si tendre et si -pur, cette fidélité constante, cette obéissance -à-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet -amour de mes peuples envers un malheureux -captif, voilà mes témoignages contre la calomnie; -et je vous demande à vous-mêmes si ce triomphe -est réservé pour le crime ou pour la vertu? Ce -moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et -j'en appelle à lui. Non, quoi que l'on vous dise, -vous ne croirez jamais que celui qui de sa prison, -dans l'indigne état où je suis, fait encore adorer -sa volonté sans force, et voit ses peuples prosternés -venir, en lui obéissant, arroser ses chaînes -de larmes, ait été, sur le trône, injuste et sanguinaire. -Vous m'avez connu dans les fers tel que -l'on m'a vu sur le trône, simple et vrai, sensible -à l'injure, mais plus sensible à l'amitié. On m'accuse -d'avoir tenté ma délivrance et voulu soulever -mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pensée; -mais si je l'avais eue, m'en feriez-vous un -crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez les -chaînes dont vous avez flétri les mains innocentes -d'un roi; et jugez si, pour me sauver, tout n'eût -pas été légitime? Ah! vous n'avez que trop justifié -vous-mêmes ce que le désespoir aurait pu m'inspirer. -Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant -donné sa parole et la vôtre de m'accorder la vie, -de me rendre la liberté, de faire épargner ma -famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples -infortunés, j'ai mis en lui mon espérance, -et ne me suis plus occupé qu'à faire amasser l'or -promis pour ma rançon. Mon dieu, qui sans doute -est le vôtre, lit dans mon cœur, et m'est témoin -que je vous dis la vérité. Mais si c'est peu de l'innocence, -pour vous toucher, voyez mes malheurs. -Je suis père, je suis époux, et je suis roi. Jugez -des peines de mon cœur. Vous m'avez voulu voir -suppliant; je le suis, et j'apporte à vos pieds les -larmes de mes peuples, de mes faibles enfants, -de leurs sensibles mères. Ceux-là du moins sont -innocents.»</p> - -<p>Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns -des juges; et Pizarre ne douta point -qu'il ne les eût persuadés. On fit sortir Ataliba; -et les juges s'étant levés, on recueillit les voix… -Quelle fut la surprise de Pizarre et de ses amis, -en entendant que le plus grand nombre opinait -à la mort! Aussitôt ils réclament contre cette sentence -inique, et ils rappellent au conseil la parole -qu'il a donnée de renvoyer la cause, après -l'avoir instruite, au tribunal de l'empereur. Requelme -l'avait proposé; tout le conseil y avait -souscrit; aucun n'osait désavouer ce consentement -unanime; et Ataliba condamné avait du -moins l'espérance de passer en Espagne, et d'y -être entendu et jugé par un roi. Mais la noire -furie qui poursuivait ses jours, n'eut garde de -lâcher sa proie.</p> - -<p>Valverde, échappé de sa chaîne et mis en liberté, -revient, la rage au fond du cœur, se déguise, -et entre, inconnu, au milieu d'une nuit -obscure, dans les murs de Cassamalca. C'était -l'heure où Almagre, avec ses partisans, formait -ses complots ténébreux. Le fourbe paraît à leur -vue.</p> - -<p>«Amis, dit-il, reconnaissez la fidélité des promesses -de celui qui a dit au juste: <i>Tu fouleras -aux pieds l'aspic et le lion.</i> Vous m'avez vu chargé -de chaînes, proscrit, envoyé sur la flotte pour -être abandonné dans quelque île déserte, où je -serais la proie des animaux voraces; me voilà -au milieu de vous. Dieu a rompu les piéges du -méchant; il s'est joué des conseils de l'impie; il -a tendu la main au faible, innocent et persécuté. -Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour défendre -sa cause, et qu'il a revêtus de force et de -courage pour le venger, que faites-vous? Vous -consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran, -son ami, votre accusateur, celui qui peut, -par ses richesses, gagner la cour et le conseil, -celui qui, s'il est écouté, vous dénoncera tous -comme de vils brigands, comme de lâches assassins, -faits pour le meurtre et la rapine, sans -foi, sans pudeur, sans pitié, indignes du nom -d'hommes et du nom de chrétiens! Y pensez-vous? -Et de quel droit dérober le crime au supplice? -Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est -convaincu; il est jugé; pourquoi ne pas exécuter -la sentence qui le condamne? Qu'il meure; -et tout est consommé.»</p> - -<p>L'atrocité de ce conseil étonna les plus intrépides. -Mais Valverde, sans leur donner le temps -de balancer: «Il y va, leur dit-il, et de la vie -et de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de -la gloire de la religion, des intérêts du ciel; et -le Dieu vengeur qui m'envoie, vous défend de -délibérer. Pizarre dort, tout est tranquille; et -Requelme, par qui le procès est instruit, a droit -de voir Ataliba, de l'interroger à toute heure; -qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec -lui et moi, que deux hommes déterminés.»</p> - -<p>L'importance du crime en fit disparaître l'horreur; -et par un silence coupable on consentit, -en frémissant, à ce qu'on n'osait approuver. Alors, -d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole. -«En ôtant la vie à un infidèle, dit-il, amis, ne -perdons pas de vue le soin de son salut. Je veux, -en le purifiant dans les eaux saintes du baptême, -lui rendre à lui-même sa mort précieuse autant -qu'elle est juste, et sanctifier l'homicide qui nous -est prescrit par la loi.»</p> - -<p>La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes -et le cœur lassé de sanglots, dormait alors autour -de lui. Mais ce prince, agité de funestes -pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il -entend ouvrir sa prison. Il voit entrer Requelme, -et avec lui trois hommes enveloppés de longs -manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, -dont le regard lui semble atroce. Un mouvement -d'effroi le saisit; il se lève, et surmontant cette -faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit -Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces -femmes et ces enfants. Il est bien juste que l'innocence -repose en paix. Écoutez-nous. Vous êtes -jugé, condamné. Le feu serait votre supplice, -suivant la rigueur de la loi. Mais il dépend de -vous de vous sauver des flammes; et cet homme -religieux, que vous allez entendre, vient vous -en offrir un moyen.»</p> - -<p>Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que -le conseil a prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer -à la cour d'Espagne, et réserver à votre -roi un droit qui n'appartient qu'à lui?—Croyez-moi, -les moments sont chers, poursuivit Requelme: -écoutez cet homme pieux et sage, qui -s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors prit -la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer -le Dieu des chrétiens?—Assurément, dit le -malheureux prince, si ce Dieu, comme on nous -l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant -et juste, si la nature est son ouvrage, si le -soleil lui-même est un de ses bienfaits, je l'adore -avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut -lui refuser son amour?—Et vous désirez d'être -instruit, lui demande encore le perfide, des -saintes vérités qu'il nous a révélées, de connaître -son culte et de suivre sa loi?—Je le désire avec -ardeur, répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient -d'ouvrir les yeux à la lumière, que l'on m'éclaire, -et je croirai.—Grâces au ciel, reprit Valverde, -le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le -donc à genoux ce Dieu de bonté, de clémence; -et recevez l'eau salutaire qui régénère ses enfants.» -L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté -docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau -sainte du baptême. «Le ciel est ouvert, dit Valverde, -et les moments sont précieux.» A l'instant -il fait signe à ses deux satellites; et le lien -fatal étouffe les derniers soupirs de l'Inca.</p> - -<p>Ce fut par les cris lamentables de ses enfants -et de leurs mères, que la nouvelle de sa mort -se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols -en frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace -des assassins; et l'on crut faire assez que -de laisser la vie aux enfants et aux femmes de -ce malheureux prince, abandonnés, dès ce moment, -à la pitié des Indiens.</p> - -<p>Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre -le crime, après avoir chargé de malédictions ces -exécrables assassins et leurs partisans fanatiques, -se retira dans la ville des rois<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>, qui commençait -à s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité -furieuse, le meurtre et le saccagement -furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface -de ce continent, que des peuplades d'Indiens tomber, -en fuyant, dans les piéges et sous le fer -des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce -même Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des -deux Amériques. Rival des nouveaux conquérants, -il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir -d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet -empire immense, tout fut ravagé, dévasté. Une -multitude innombrable d'Indiens fut égorgée; -presque tout le reste enchaîné, alla périr dans -les creux des mines, et envia mille fois le sort -de ceux qu'on avait massacrés.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Lima.</p> -</div> -<p>Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés -du carnage des Indiens, leur rage forcenée -se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang d'Ataliba -s'était élevé jusques au ciel. Presque tous -ceux qui avaient contribué au crime de sa mort, -en portèrent la peine; et tandis que les uns, pris -par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient -sous le nœud fatal, les autres, justes une fois, -s'égorgèrent entre eux. L'exécrable Valverde<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, -en menant une bande de ces brigands à la poursuite -des Indiens qui s'étaient sauvés dans les -bois, tombe aux mains des anthropophages, et -brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux -avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la -bouche, dans la rage et le désespoir. Parjure et -traître<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> envers Pizarre, Almagre fut puni du -plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble -au juste opprobre de sa mort. Pizarre, dont le -crime était d'avoir ouvert la barrière à tant de -forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné. -Accablé sous le nombre, il succomba, -mais en grand homme qui dédaignait la vie et -qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma -entre ses rivaux et ses frères. Cusco, saccagée -et déserte, vit ses plaines jonchées des -corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent -rougis du sang de ceux qu'elle avait vus désoler -ses rivages; et le fanatisme, entouré de -massacres et de débris, assis sur des monceaux -de morts, promenant ses regards sur de vastes -ruines, s'applaudit, et loua le ciel d'avoir couronné -ses travaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée, -de ne rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et -sa promesse avait été énoncée en ces termes: <i>Seigneur, si je -viole le serment que je fais ici, je veux que tu me confondes -et que tu me punisses dans mon corps et dans mon ame.</i> Il -fut parjure à ce serment.</p> -</div> - -<p class="c gap small">FIN DES INCAS.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE<br /> -DES CHAPITRES.</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td><span class="sc">Préface</span></td> -<td class="r"><span class="sc">Page</span></td> -<td class="num"><a href="#preface">7</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE I<sup>er</sup>. État des choses dans le royaume des -Incas. Fête du soleil à l'équinoxe d'automne. Lever -du soleil le jour de sa fête. Hymne au soleil</td> -<td class="num"><a href="#ch1">29</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE II. Le même jour, fête de la naissance. -Ataliba, roi de Quito, reçoit les enfants nouveaux-nés -sous la tutelle des lois</td> -<td class="num"><a href="#ch2">35</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE III. Adoration du soleil à son midi. Présentation -de trois vierges consacrées au soleil. Cora, -l'une des trois, se dévoue à regret. Sacrifice au soleil. -Festin donné au peuple après le sacrifice</td> -<td class="num"><a href="#ch3">44</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE IV. Jeux célébrés après le festin</td> -<td class="num"><a href="#ch4">50</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE V. Coucher du soleil. Présages funestes. -Arrivée des Mexicains, neveux de Montezume, qui -viennent demander un asyle à l'Inca</td> -<td class="num"><a href="#ch5">56</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains, -raconte à l'Inca les malheurs de sa patrie</td> -<td class="num"><a href="#ch6">62</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce -récit</td> -<td colspan="2" class="num"><a href="#ch7">70</a>, <a href="#ch8">77</a>, -<a href="#ch9">86</a>, <a href="#ch10">93</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XI. Les Espagnols étendent leurs ravages -vers le midi de l'Amérique. Caractère de Pizarre, et -son entreprise. Cent jeunes Castillans partent de l'île -Espagnole, pour s'aller joindre à lui. Alonzo de Molina -est à leur tête. Il emmène avec lui Barthélemi de -Las-Casas. Leur voyage, leur arrivée à Panama</td> -<td class="num"><a href="#ch11">103</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le départ de Pizarre. -Las-Casas y défend les droits de la nature et -la cause des Indiens</td> -<td class="num"><a href="#ch12">114</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XIII. En retournant à l'île Espagnole, Las-Casas -va voir les sauvages réfugiés dans les montagnes -de l'isthme</td> -<td class="num"><a href="#ch13">129</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage</td> -<td colspan="2" class="num"><a href="#ch14">136</a>, <a href="#ch15">144</a>, -<a href="#ch16">150</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il -aborde à la côte appelée Pueblo quemado. Guerre -avec les sauvages. Chant de mort d'un vieillard Indien -que les Espagnols font brûler</td> -<td class="num"><a href="#ch17">158</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la côte de -Catamès. Il passe à l'île del Gallo. Presque tous ses -compagnons l'abandonnent. Il ne lui en reste que -douze, avec lesquels il se retire dans l'île de la Gorgone, -pour y attendre du secours; mais il est rappelé -lui-même</td> -<td class="num"><a href="#ch18">167</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnaître -la côte et le port de Tumbès. Accueil qu'il y -reçoit. Molina se sépare de lui, et reste parmi les Indiens. -Molina prend la résolution d'aller à Quito, -pour avertir Ataliba du danger qui le menace, et l'aider -à s'en garantir</td> -<td class="num"><a href="#ch19">178</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbès à Quito</td> -<td class="num"><a href="#ch20">185</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrivée de Molina -à Quito</td> -<td class="num"><a href="#ch21">196</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXII. Pizarre de retour à Panama, prend -la résolution de se rendre en Espagne, pour faire autoriser -et seconder son entreprise. Pendant son voyage, -Alvarado, gouverneur de la province de Gatimala -dans le Mexique, forme le dessein de tenter la conquête -du Pérou. Il y envoie un vaisseau avec deux -Mexicains, la sœur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau -est poussé sur la mer du Sud, et il y éprouve un -long calme</td> -<td class="num"><a href="#ch22">203</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXIII. Il aborde à l'île Christine</td> -<td class="num"><a href="#ch23">214</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXIV. Séjour des Espagnols et des deux -Mexicains dans cette île</td> -<td class="num"><a href="#ch24">220</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Pérou. -Il fait naufrage à la vue du port de Tumbès. Les deux -Mexicains se sauvent à la nage et retrouvent Orozimbo</td> -<td class="num"><a href="#ch25">229</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer -dans le royaume des Incas. Ataliba, pour engager -son frère à le laisser en paix, veut employer la -médiation d'Alonzo de Molina; et dans cette vue, il -lui raconte comment ce royaume a été fondé; ses accroissements; -le partage qu'en a fait entre ses deux -fils le roi, père des deux Incas</td> -<td class="num"><a href="#ch26">237</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil, -pour le succès de l'ambassade, Alonzo voit Cora, -l'une des vierges sacrées: il l'aime, et il en est aimé</td> -<td class="num"><a href="#ch27">247</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXVIII. Éruption du volcan de Quito. -Alonzo enlève Cora de l'asyle des vierges; il la séduit; -il la ramène</td> -<td class="num"><a href="#ch28">254</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina à -la cour de Cusco</td> -<td class="num"><a href="#ch29">265</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de -Cusco; ses richesses. Fête du mariage, célébrée à -Cusco au solstice d'hiver</td> -<td class="num"><a href="#ch30">273</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco. -Entretien d'Alonzo avec un prêtre du soleil, qu'il -trouve labourant la terre</td> -<td class="num"><a href="#ch31">282</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXII. Les espérances de la paix sont -tout-à-coup renversées. La guerre se déclare entre -les deux Incas</td> -<td class="num"><a href="#ch32">288</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble -son armée. Il sort de ses États, s'assure du fort de -Cannare, et va au-devant de l'ennemi</td> -<td class="num"><a href="#ch33">294</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche -à la tête de ses peuples. Bataille de Tumibamba. L'armée -de Quito est vaincue; Ataliba est fait prisonnier. -Il s'échappe de sa prison</td> -<td class="num"><a href="#ch34">302</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevés en faveur -du roi de Cusco, assiégent dans leur forteresse les -troupes du roi de Quito. Éclipse du soleil. Défaite -des Cannarins. Bataille de Sascahuana. Le roi de Cusco -est vaincu. Il est pris. Le fils aîné du roi de Quito -est tué dans cette bataille</td> -<td class="num"><a href="#ch35">312</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apporté -au roi son père. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar, -son prisonnier</td> -<td class="num"><a href="#ch36">323</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba à Quito, avec -le corps du jeune prince</td> -<td class="num"><a href="#ch37">331</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXVIII. Fête de la paternité, à l'équinoxe -du printemps. Funérailles du jeune Inca</td> -<td class="num"><a href="#ch38">336</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir violé -ses vœux. Son père va trouver Alonzo, lui apprend -le malheur de sa fille, et lui dit de se dérober au supplice -qui les attend</td> -<td class="num"><a href="#ch39">344</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XL. Cora paraît devant son juge. Alonzo -s'accuse lui-même, la défend, et la fait absoudre</td> -<td class="num"><a href="#ch40">349</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son -arrivée à Séville. Il y voit célébrer un <i lang="es" xml:lang="es">auto-da-fé</i></td> -<td class="num"><a href="#ch44">359</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLII. Gonzale, frère de Pizarre, vient le -trouver à Séville. Leur entretien. Pizarre est présenté -à l'empereur; il en obtient le gouvernement des pays -qu'il va conquérir. Il s'en retourne en Amérique</td> -<td class="num"><a href="#ch42">370</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLIII. En arrivant à Saint-Domingue, Pizarre -y trouve Las-Casas attaqué d'une maladie que -l'on croit mortelle. Nouvelle marque de l'amour des -Indiens pour Las-Casas. Pizarre en est témoin</td> -<td class="num"><a href="#ch43">381</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue, -se rend à Panama, s'embarque sur la mer du Sud, -descend au port de Coaque, et se rend par terre à -Tumbès. État des choses dans le Pérou à l'arrivée de -Pizarre. Bataille sur l'Abancaï, où le parti du roi de -Cusco est presque entièrement détruit</td> -<td class="num"><a href="#ch44">390</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait -élever à Tumbès, est attaqué par les Espagnols, et -défendu par les Mexicains</td> -<td class="num"><a href="#ch45">397</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas réussi, on assiége -le fort. Amazili, sœur d'Orozimbo, est prise -par les Espagnols. Sa résolution généreuse et sa mort. -Les peuples du midi se rangent sous la puissance des -Espagnols. Pizarre se rembarque, et de Tumbès il va -descendre au port de Rimac</td> -<td class="num"><a href="#ch46">410</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son armée sur -les bords du fleuve Zamore. Fête de la mort au solstice -d'été</td> -<td class="num"><a href="#ch47">422</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reçoit -des lettres de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi -de l'un et de l'autre, il propose à l'Inca d'entrer en -conciliation. Il va au-devant de Pizarre, confère et -s'accorde avec lui, revient au camp d'Ataliba, et malgré -l'avis et l'exemple des Mexicains, il persuade à -l'Inca d'accorder à Pizarre l'entrevue qu'il lui demande</td> -<td class="num"><a href="#ch48">427</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba. -Massacre des Indiens, causé par le fanatique Valverde. -La troupe des Mexicains est détruite. Alonzo est blessé. -Gonsalve Davila est tué par Capana. Ataliba est enfermé -dans le palais de Cassamalca</td> -<td class="num"><a href="#ch49">435</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison. -Mort d'Alonzo de Molina. Valverde soulève les Castillans -contre Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit -Valverde, et l'envoie à Rimac, pour y être embarqué, -et de là transporté dans une ile déserte. Ataliba -demande à se racheter, et sa demande est acceptée</td> -<td class="num"><a href="#ch50">446</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre -Valverde. Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa -prison. Ataliba en est accusé. Persuadé de son innocence, -Pizarre veut le sauver. Partage des trésors qu'Ataliba -a fait amasser pour sa rançon. Fernand Pizarre -est envoyé en Espagne</td> -<td class="num"><a href="#ch51">457</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE LII. Arrivé au port de Rimac, Fernand se -laisse toucher par le faux repentir de Valverde, et lui -accorde la liberté d'aller vivre chez les sauvages. Résolution -prise dans le conseil, d'instruire le procès -d'Ataliba. Sa famille est transférée dans la même prison -que lui. Mort de Cora sur la tombe d'Alonzo. La -constance d'Ataliba l'abandonne dès qu'il se voit au -milieu de sa famille</td> -<td class="num"><a href="#ch52">468</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde -fait de sa liberté. Ataliba est étranglé dans sa -prison. Pizarre se retire à Lima. Le Pérou est en proie -aux ravages des Espagnols. Ceux-ci se détruisent -entre eux. Pizarre meurt assassiné</td> -<td class="num"><a href="#ch53">474</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge"><i>Livres de fonds du même Libraire.</i></p> - -<p>(On trouve dans son magasin un assortiment considérable de bons -ouvrages dans tous les genres.)</p> - - -<p class="drap top1em"><span class="sc">Œuvres de la Harpe</span>, de l'Académie Française, accompagnées -d'une notice sur sa vie et sur ses ouvrages, 15 vol. -in-8<sup>o</sup> imprimés par <span class="sc">Firmin Didot</span>, et ornés d'un portrait -de l'auteur gravé par Migneret, et de figures d'après les -dessins de nos meilleurs artistes. Prix de chaque volume -6 fr. et 7 fr. 50 c. franc de port par la poste.</p> - -<p class="drap">Les mêmes, pap. vélin, figure avant la lettre, 12 fr. le vol.</p> - -<p class="drap">C'est la première fois que l'on publie d'une manière uniforme -et complète les œuvres du critique le plus célèbre dont la -France s'honore.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Œuvres complètes</span> de Démosthène et d'Eschine, en grec -et en français, traduction de l'abbé Auger; nouvelle -édition, revue et corrigée par J. Planche, professeur de -rhétorique au collége royal de Bourbon, enrichie d'un -beau portrait de Démosthène, gravé d'après l'antique, par -M. Mécou; 10 vol. in-8<sup>o</sup>, imprimés sur le même papier -que ce prospectus. Prix de chaque vol. 9 fr.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Antiquités romaines</span>, ou Tableau des mœurs, usages et institutions -des Romains, ouvrage principalement destiné à -faciliter l'intelligence des auteurs classiques latins; par -Adam, traduit de l'anglais, avec des notes du traducteur -français; 2 vol. in-8<sup>o</sup>, imprimés par <span class="sc">F. Didot</span>. Prix, 12 fr. -et 15 fr. reliés en basane.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Œuvres complètes</span> de l'abbé Millot, de l'Académie française, -comprenant l'histoire générale, ancienne et moderne, -l'histoire d'Angleterre, et l'histoire de France, -nouvelle édition continuée jusqu'à nos jours par MM. Millon, -Delille de Salles, etc. 12 vol. in-8<sup>o</sup> imprimés par -Firmin Didot. Prix de chaque vol. 6 fr.</p> - -<p class="drap">Les mêmes œuvres, 19 vol. in-12, ornés pour l'Histoire de -France de jolies gravures. Prix de chaque vol. 3 fr.</p> - -<p class="left10 small">Chacun des ouvrages de Millot se vend séparément.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Dictionnaire universel</span> de la Langue française, avec le -latin et les étymologies; manuel de grammaire, d'orthographe -et de néologie, extrait comparatif, concordance et -supplément de tous les dictionnaires, par <span class="sc">Boiste</span>. 1 vol. -in-4<sup>o</sup>. Prix, 25 fr. et 28 fr. relié; 9. vol. in-8<sup>o</sup> oblong, -prix, 18 fr. et 21 fr. rel. en un volume.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Lycée</span>, ou Cours de Littérature ancienne et moderne, par -J. F. la Harpe; nouvelle édition classique et complète; -quatre tomes en 5 vol. in-8<sup>o</sup>. Prix, br. 30 fr. et 37 fr. 50 c. -reliés en basane-racine tranche marbrée.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Œuvres complètes</span> de Racine, avec les commentaires de -la Harpe; 7 vol. in-8<sup>o</sup>, ornés de figures d'après les dessins -de Moreau. Prix, 30 fr.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Théâtre complet</span> de Racine avec le commentaire de la -Harpe; 5 vol. in-8<sup>o</sup>, ornés d'un beau portrait et de figures -d'après Moreau. Prix des 5 vol. brochés 15 fr.; reliés en -basane-racine, 21 fr.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">La vie et les aventures de Robinson Crusoé</span>, traduction -revue et corrigée sur la belle édition donnée par Stockdale -en 1790, augmentée de la vie de l'auteur, et ornée -d'un portrait et de 19 belles estampes, gravées par Delvaux, -Dupréel et Delignon; 3 vol. in-8<sup>o</sup>. Prix, 15 fr. et -20 fr. reliés.</p> - -<p class="drap">Les mêmes, grand papier vélin, 24 fr.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Vie de Poggio Bracciolini</span>, secrétaire des Papes Boniface -IX, Innocent VII, Grégoire XII, Alexandre V, -Jean XXIII, Martin V, Eugène IV, Nicolas V; prieur -des arts, et chancelier de Florence; ou Mémoires pour -servir à l'histoire politique et littéraire de l'Italie pendant le -XV<sup>e</sup> siècle; par W. Shepherd, traduit de l'anglais, avec -des notes du traducteur français; 1 vol. in-8<sup>o</sup>, imprimé -par Firmin Didot. Prix, 6 fr.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Marmontel, tome 8, by -Jean-François Marmontel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 *** - -***** This file should be named 61088-h.htm or 61088-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/0/8/61088/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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