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-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Marmontel, tome 8, by
-Jean-François Marmontel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: OEuvres complètes de Marmontel, tome 8
- Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
-
-Author: Jean-François Marmontel
-
-Release Date: January 3, 2020 [EBook #61088]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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- OEUVRES
- COMPLÈTES
- DE MARMONTEL.
-
- TOME VIII.
-
- _LES INCAS_,
- OU
- _LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PÉROU_.
-
- Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant
- tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience
- tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les
- hommes par une douce persuasion.
-
- (FÉNELON, _Direction pour la conscience d'un Roi_.)
-
-
-
-
- DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
- IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE,
- RUE JACOB, Nº 24.
-
-
-
-
- OEUVRES
- COMPLÈTES
- DE MARMONTEL,
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
-
- NOUVELLE ÉDITION
- ORNÉE DE TRENTE-HUIT GRAVURES.
-
- TOME VIII.
-
- [F D]
-
- A PARIS,
- CHEZ VERDIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
- QUAI DES AUGUSTINS, Nº 25.
-
- 1819.
-
-
-
-
-AU ROI DE SUÈDE.
-
-
-SIRE,
-
-Cet hommage de la reconnaissance ne sera point souillé par l'adulation.
-C'est à la Suède, heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa liberté, à
-la Suède, où règne à-présent la tranquillité, la concorde, la douce
-autorité des lois, à la place des factions et des troubles de
-l'anarchie; c'est à ce peuple trop long-temps divisé par des intérêts
-étrangers, et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni, rendu à
-lui-même, enfin délivré des entraves qui retenaient captives sa force et
-sa vertu, c'est à lui, SIRE, à vous louer.
-
-J'espère bien consigner dans les fastes de vos augustes alliés cette
-grande et première époque du règne de VOTRE MAJESTÉ, cette révolution si
-évidemment nécessaire au bonheur de vos États, SIRE, puisqu'elle s'est
-faite sans violence d'un côté, et sans résistance de l'autre. Mais ce
-témoignage, que je rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la Suède, ne
-sera publié que lorsque je ne vivrai plus, et que la tombe, inaccessible
-à l'espérance et à la crainte, garantira ma sincérité.
-
-Aujourd'hui, SIRE, c'est de ma propre gloire que je m'occupe, en
-suppliant VOTRE MAJESTÉ de permettre que cet ouvrage paraisse au jour
-sous ses auspices, comme un monument des bontés dont elle daigne
-m'honorer.
-
-Que dis-je? Est-ce à moi, SIRE, est-ce à ma vaine gloire que je dois
-penser dans ce moment? La moitié du globe opprimée, dévastée par le
-fanatisme, est le tableau que je présente aux yeux de VOTRE MAJESTÉ; je
-rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais faite au genre humain le
-glaive des persécuteurs; je dénonce à la religion le plus grand crime
-que le faux zèle ait jamais commis en son nom: puis-je ne pas m'oublier
-moi-même?
-
-C'est l'humanité, SIRE, outragée et foulée aux pieds par son plus cruel
-ennemi, que je mets aujourd'hui sous la protection d'un roi sensible et
-juste, ou plutôt de tous les bons rois, de tous les rois qui vous
-ressemblent. Les attentats du fanatisme ne sont pas de ceux qu'il suffit
-de déférer à la rigueur des lois: car les lois ne sont plus quand le
-fanatisme domine. Tous les autres crimes ont à redouter ou le châtiment
-ou l'opprobre; les siens portent un caractère qui en impose à
-l'autorité, à la force, à l'opinion: un saint respect les garantit trop
-souvent de la peine, et toujours de la honte; leur atrocité même imprime
-une religieuse terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils n'en sont
-que plus révérés. Le fanatisme se regarde comme l'ange exterminateur.
-Chargé des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni frein, ni loi, ni juge
-sur la terre. Au trône il oppose l'autel, aux rois il parle au nom d'un
-dieu, aux cris de la nature et de l'humanité il répond par des
-anathèmes. Alors tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire est
-muette. Tyran des ames et des esprits, il y étouffe le sentiment et la
-lumière naturelle; il en chasse la honte, la pitié, le remords; plus
-d'opprobre, plus de supplice capable de l'intimider: tout est pour lui
-gloire et triomphe. Que lui opposer, même du haut du trône qu'il regarde
-du haut des cieux? Peuples et rois, tout se confond devant celui qui ne
-distingue parmi les hommes que ses esclaves et ses victimes. C'est
-sur-tout aux rois qu'il s'adresse, soit pour en faire ses ministres,
-soit pour en faire des exemples plus éclatants de ses fureurs: car ils
-ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il est sacré pour eux. Aussi les
-a-t-on vus cent fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer sa
-rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer sa proie, et lui livrer des
-millions d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel ennemi, SIRE, pour
-les souverains, pour les pères des nations, qu'un monstre qui, jusques
-dans leurs bras, déchire leurs enfants, sans qu'ils osent les lui
-arracher! C'est donc aux rois à se liguer d'un bout du monde à l'autre,
-pour l'étouffer dès sa naissance, ou plutôt avant sa naissance, avec la
-superstition qui en est le germe et l'aliment.
-
-Vous êtes né, SIRE, pour donner de grands exemples à vos pareils; mais
-peut-être ne serez-vous jamais plus utile et plus cher au monde, qu'en
-invitant les rois à soutenir, d'une protection éclatante, les écrivains
-qui prémunissent les générations futures contre les séductions et les
-fureurs du fanatisme, et qui jettent dans les esprits cette lumière
-vraiment céleste, ces grands principes d'humanité et de concorde
-universelle, ces maximes enfin d'indulgence et d'amour, dont la
-religion, ainsi que la nature, a fait l'abrégé de ses lois et l'essence
-de sa morale.
-
- Je suis avec le plus profond respect,
- SIRE,
- DE VOTRE MAJESTÉ,
- Le très-humble et très-obéissant serviteur,
- MARMONTEL.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-Toutes les nations ont eu leurs brigands et leurs fanatiques, leurs
-temps de barbarie, leurs accès de fureur. Les plus estimables sont
-celles qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette sincérité, si digne
-de leur caractère.
-
-Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant, de plus terrible, que
-les malheurs du Nouveau-Monde dans le livre de Las-Casas[1]. Cet apôtre
-de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a rendu célèbre sa sincérité
-courageuse, compare les Indiens à des agneaux[2], et les Espagnols à des
-tigres, à des loups dévorants, à des lions pressés d'une longue faim.
-Tout ce qu'il dit dans son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de
-Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands qu'il accusait.
-Jamais on n'a blâmé son zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante
-que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis par le prince, ni
-avoués par la nation.
-
- [1] _La découverte des Indes Occidentales_, publiée en Espagne en
- 1542, traduite en français, et imprimée à Paris, en 1687.
-
- [2] Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage. «Je
- jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses lettres, je jure à votre
- majesté qu'il n'y a pas au monde un peuple plus doux.»
-
-On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand, de Ximenès, de
-Charles-Quint, fut constamment de ménager les Indiens: c'est ce
-qu'attestent toutes les ordonnances, tous les réglements faits pour
-eux[3].
-
- [3] «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à Christophe
- Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses, la liberté à un
- grand nombre d'Indiens.»
-
- Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient séparés des
- Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais sans rigueur; qu'on
- en formerait plusieurs villages; qu'on assignerait à chaque famille
- un héritage qu'elle cultiverait à son profit, en payant un tribut
- équitablement imposé.
-
- Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes, qui se tint
- à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara que les habitants du
- Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on devait les traiter comme
- tels. «Votre majesté, dit Las-Casas à Charles-Quint, ordonna encore
- la même chose l'an 1523.» Même décision en 1529, d'après une
- conférence et de longs débats dans le conseil.
-
-Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée en les publiant elle-même
-et en les dévouant au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les mêmes
-circonstances auraient trouvé des hommes capables des mêmes excès.
-
-Les peuples de la zone tempérée, transplantés entre les tropiques, ne
-peuvent, sous un ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait
-donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde, ou se borner à un
-commerce paisible avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, de
-travailler à la fouille des mines et à la culture des champs.
-
-Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une sagesse que les peuples
-n'ont jamais eue, et que les rois ont rarement. Se borner à un libre
-échange de secours mutuels eût été le plus juste: par de nouveaux
-besoins et de nouveaux plaisirs, l'Indien serait devenu plus laborieux,
-plus actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que n'a pu la violence.
-Mais le fort, à l'égard du faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité
-le blesse; il domine, il commande, il veut recevoir sans donner. Chacun,
-en abordant aux Indes, était pressé de s'enrichir; et l'échange était un
-moyen trop lent pour leur impatience. L'équité naturelle avait beau leur
-crier: «Si vous ne pouvez pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre
-sauvage les productions, les métaux, les richesses qu'elle renferme,
-abandonnez-la; soyez pauvres, et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et
-avares, ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe, des esclaves et
-des trésors. Les Portugais avaient déja trouvé l'affreuse ressource des
-nègres; les Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement
-faibles, accoutumés à vivre de peu, sans désirs, presque sans besoins,
-amollis dans l'oisiveté, regardaient comme intolérables les travaux
-qu'on leur imposait; leur patience se lassait et s'épuisait avec leur
-force; la fuite, leur seule défense, les dérobait à l'oppression; il
-fallut donc les asservir. Voilà tout naturellement les premiers pas de
-la tyrannie.
-
-Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec Christophe Colomb, étaient
-la lie de la nation, le rebut de la populace[4]. La misère, l'avidité,
-la dissolution, la débauche, un courage déterminé, mais sans frein comme
-sans pudeur, mêlé d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère de
-cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux et le nom d'un peuple
-noble et généreux. A la tête de ces hommes perdus, marchaient des
-volontaires sans discipline et sans moeurs, qui ne connaissaient
-d'honneur que celui de la bravoure, de droit que celui de l'épée,
-d'objet digne de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce fut à
-ces hommes que l'amiral Colomb eut la malheureuse imprudence
-d'abandonner les peuples qui se livraient à lui.
-
- [4] On y joignit les malfaiteurs.
-
-Les habitants de l'île Haïti[5] avaient reçu les Castillans comme des
-dieux. Enchantés de les voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur
-offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un respect qui tenait du
-culte. Il dépendait des Castillans d'en être toujours adorés. Mais
-Colomb voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne la nouvelle de
-ses succès. Il partit[6], et laissa dans l'île, au milieu des Indiens,
-une troupe de scélérats qui leur prirent de force leurs filles et leurs
-femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par toute sorte d'indignités, leur
-ayant donné le courage du désespoir, se firent massacrer.
-
- [5] L'île espagnole, ou Saint-Domingue.
-
- [6] Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon, qui s'était
- détaché de lui avec son navire, n'allât le premier en Espagne porter
- la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer l'honneur.
-
-Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle était juste; il aurait dû
-la pardonner: il la vengea par une perfidie. Il tendit un piége au
-cacique[7] qui avait délivré l'île de ces brigands, le fit prendre par
-trahison, le fit embarquer pour l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais
-une multitude d'hommes nus, sans discipline et sans armes, ne put tenir
-contre des hommes vaillants, aguerris, bien armés: le plus grand nombre
-des Insulaires fut égorgé, le reste prit la fuite, ou subit le joug des
-vainqueurs. Ce fut là que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre
-et dévorer les Indiens par des chiens affamés, qu'on exerçait à cette
-chasse[8].
-
- [7] Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était embarqué, et
- cinq autres navires prêts à mettre à la voile, furent brisés et
- engloutis par une horrible tempête, avant d'être sortis du port.
-
- [8] «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements, les
- étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces après les avoir
- terrassés.» (_Las-Casas._) Croirait-on que les historiens ont pris
- plaisir à faire un magnifique éloge de l'un de ces chiens, appelé
- _Bézerillo_, «lequel, pour sa férocité et sa sagacité singulière à
- distinguer un Indien d'avec un Espagnol, avait la même portion qu'un
- soldat, non-seulement en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les
- autres chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient
- de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait
- pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez inhumains
- pour donner à manger de petits enfants à leurs chiens affamés. Ils
- prenaient ces enfants par les deux jambes, et les mettaient en
- quartiers.»
-
-Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps sous les dures lois que
-les vainqueurs leur imposaient. Enfin, excédés, rebutés, ils se
-sauvèrent sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, et en
-tuèrent un grand nombre; mais ce massacre ne remédiait point à la
-nécessité pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs, et
-dès-lors plus de subsistance. On distribua aux Espagnols des terres que
-les Indiens furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte fut
-effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité révolta une partie de
-sa troupe: les coupables, selon l'usage, noircirent leur accusateur et
-le perdirent à la cour.
-
-Celui qui vint prendre la place de Colomb[9], et qui le renvoya en
-Espagne chargé de fers, pour avoir voulu mettre un frein à la licence,
-se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr moyen de s'attacher
-des hommes ennemis de toute discipline, c'était de donner un champ libre
-au désordre et au brigandage, dont il partagerait les fruits. Ce fut là
-sa conduite.
-
- [9] François de Bovadilla.
-
-De la corvée à la servitude le passage est facile: ce tyran le franchit.
-Les malheureux insulaires, dont on fit le dénombrement, furent divisés
-par classes, et distribués comme un bétail dans les possessions
-espagnoles, pour travailler aux mines et cultiver les champs. Réduits au
-plus dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île allait être
-déserte. La cour, informée de la dureté impitoyable du gouverneur, le
-rappela; et par un événement qu'on regarde comme une vengeance du ciel,
-à peine fut-il embarqué qu'il périt à la vue de l'île. Vingt-un navires
-chargés de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des mines,
-furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit l'histoire, n'avait englouti
-tant de richesses; j'ajouterai, ni un plus méchant homme.
-
-Son successeur[10] fut plus adroit, et ne fut pas moins inhumain. La
-liberté avait été rendue aux insulaires; et dès-lors le travail des
-mines et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran écrivit à
-Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit un crime de s'enfuir à
-l'approche des Espagnols, et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre
-avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur loi: _comme s'ils
-eussent été obligés de deviner_, observe Las-Casas, _qu'il y avait une
-loi nouvelle_.
-
- [10] Nicolas Ovando.
-
-La reine donna dans le piége. Elle ne savait pas qu'en s'éloignant des
-Espagnols, les Indiens fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait
-pas que, pour aller chercher et servir ces maîtres barbares, il fallait
-que les Indiens quittassent leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants,
-laissassent leurs terres incultes, et se rendissent au lieu marqué à
-travers des déserts immenses, exposés à périr de fatigue et de faim.
-Elle ordonna qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce avec
-les Espagnols, et que chacun de leurs caciques serait tenu de fournir un
-certain nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur imposerait.
-
-Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode des tyrans subalternes,
-pour s'assurer l'impunité, de surprendre des ordres vagues, qui servent
-au besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant autorisé. Le gouverneur
-s'étant délivré, par la plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui
-pouvait se défendre[11], tout le reste fut opprimé[12]; et dans les
-mines de Cibao il en périt un si grand nombre, que l'île fut bientôt
-changée en solitude. Ce fut là comme le modèle de la conduite des
-Espagnols dans tous les pays du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un
-usage, et de l'usage un droit de tout exterminer.
-
- [11] Le peuple de Xaragua.
-
- [12] «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes, avec ordre
- d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui causer de
- l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités, que ces
- malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches dans le corps, les
- retiraient, les mordaient, les brisaient, et en jetaient les débris
- aux chrétiens, dont ils croyaient s'être vengés par cette insulte.»
- (Herrera.)
-
-Or, que dans ces contrées, comme par-tout ailleurs, le fort ait subjugué
-le faible; que pour avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse
-et la cupidité aient fait réduire en servitude des peuples enclins au
-repos, pour les forcer aux travaux les plus durs, ce sont des vérités
-communes. On sait que l'amour des richesses et de l'oisiveté engendre
-les brigands; on sait que dans l'éloignement les lois sont sans appui,
-l'autorité sans force, la discipline sans vigueur; que les rois qu'on
-trompe de près, on les trompe encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en
-obtenir, par le mensonge et la surprise, des ordres dont ils
-frémiraient, s'ils en prévoyaient les abus.
-
-Mais ce qui n'est pas dans la nature des hommes, même les plus pervers,
-c'est ce que je vais rappeler. La plume m'est tombée de la main plus
-d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le lecteur de se faire un
-moment la violence que je me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer
-le dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien connu. C'est
-Barthélemi de Las-Casas qui raconte ce qu'il a vu, et qui parle au
-conseil des Indes.
-
-«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux, armés de lances et d'épées,
-n'avaient que du mépris pour des ennemis si mal équipés; ils en
-faisaient impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient le ventre aux
-femmes enceintes, pour faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient
-entre eux des gageures, à qui fendrait un homme avec le plus d'adresse
-d'un seul coup d'épée, ou à qui lui enlèverait la tête de meilleure
-grâce de dessus les épaules; ils arrachaient les enfants des bras de
-leur mère, et leur brisaient la tête en les lançant contre des
-rochers... Pour faire mourir les principaux d'entre ces nations, ils
-élevaient un échafaud de perches. Après les y avoir étendus, ils
-allumaient sous l'échafaud un petit feu, pour faire mourir lentement ces
-malheureux, qui rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, pleins de
-rage et de désespoir. Je vis un jour quatre ou cinq des plus illustres
-de ces insulaires qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris
-effroyables qu'ils jetaient dans les tourments étaient incommodes à un
-capitaine espagnol, et l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les
-étranglât promptement. Un officier dont je connais le nom, et dont on
-connaît les parents à Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour les
-empêcher de crier, et pour avoir le plaisir de les faire griller à son
-aise, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été
-témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une infinité d'autres que
-je passe sous silence.»
-
-Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations, n'est qu'un recueil de
-récits tout semblables; et quand on a lu ce qui s'est passé dans l'île
-espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans toutes les îles du Golfe;
-sur les côtes qui l'environnent, au Mexique, et dans le Pérou.
-
-Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la nature est épouvantée? Le
-fanatisme: il en est seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui.
-
-Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance et de persécution,
-l'esprit de haine et de vengeance, pour la cause d'un Dieu que l'on
-croit irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit régnait en
-Espagne, et il avait passé en Amérique avec les premiers conquérants.
-Mais, comme si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un dogme de
-ses maximes, un précepte de ses fureurs. Ce qui d'abord n'était qu'une
-opinion, fut réduit en système. Un pape y mit le sceau de la puissance
-apostolique, dont l'étendue était alors sans bornes: il traça une ligne
-d'un pôle à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le
-Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement[13]. Il réservait au
-Portugal tout l'orient de la ligne tracée; donnait tout l'occident à
-l'Espagne, et autorisait ses rois à subjuguer, _avec l'aide de la divine
-clémence_, et amener à la foi chrétienne les habitants de toutes les
-îles et terre-ferme qui seraient de ce côté-là. La bulle[14] est de
-l'année 1493, la première du pontificat d'Alexandre VI.
-
- [13] On sait que François Ier demandait à voir l'article du testament
- d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage du Nouveau-Monde.
-
- [14] _Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione in
- Barbaros Novi Orbis, quos _Indos_ vocant_.
-
-Or on va voir quel fut le système élevé sur cette base, et que de tous
-les crimes des Borgia, cette bulle fut le plus grand.
-
-Le droit de subjuguer les Indiens une fois établi, on envoya d'Espagne
-en Amérique une formule pour les sommer de se rendre[15]. Dans cette
-formule, approuvée et vraisemblablement dictée par des docteurs en
-théologie, il était dit que Dieu avait donné le gouvernement et la
-souveraineté du monde à un homme appelé Pierre; qu'à lui seul avait été
-attribué le nom de _Pape_, parce qu'il est père et gardien de tous les
-hommes; que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient et
-l'avaient reconnu pour le maître du monde; qu'au même titre, l'un de ses
-successeurs avait fait donation aux rois de Castille de ces îles et
-terre-ferme de la mer océane; que tous les peuples auxquels cette
-donation avait été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces rois, et
-avaient embrassé le christianisme de bonne volonté, sans condition ni
-récompense. «Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui parlait
-dans cette formule, vous vous en trouverez bien, comme presque tous les
-habitants des autres îles s'en sont bien trouvés... Mais, au contraire,
-si vous ne le faites pas, ou si par malice vous apportez du retardement
-à le faire, je vous déclare et vous assure qu'_avec l'aide de Dieu_, je
-vous ferai la guerre à toute outrance; que je vous attaquerai de toutes
-parts et de toutes mes forces; que je vous assujettirai sous le joug de
-l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos femmes et vos
-enfants, je les rendrai esclaves, je les vendrai, ou les emploierai
-suivant la volonté du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai _tous les
-maux imaginables_; comme à des sujets rebelles et désobéissants; et je
-proteste que _les massacres et tous les maux qui en résulteront_, ne
-viendront que de votre faute, non de celle du roi, ni de la mienne, ni
-des seigneurs qui m'ont accompagné.»
-
- [15] Le premier qui employa cette formule fut Alfonse Ojeda, en 1510.
- «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les autres occasions où les
- Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée de quelques pays.»
-
-Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir, d'opprimer,
-d'exterminer les Indiens; et toutes les fois que cette grande cause fut
-débattue devant les rois d'Espagne, le conseil vit en même temps des
-théologiens réclamer, au nom du ciel, les droits de la nature, et des
-théologiens opposer à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des
-Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité d'Aristote,
-lequel décidait, disait-on, que les Indiens étaient nés pour être
-esclaves des Castillans[16].
-
- [16] Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas avec
- l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque osa déclarer que
- les Indiens lui avaient tous paru nés pour la servitude.
-
- Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour, qui avaient
- des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait que les
- guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde étaient non-seulement
- permises, mais nécessaires pour y établir la foi, et que les
- Espagnols étaient fondés en droit pour subjuguer les Indiens.
-
- Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené,
- répondait que les Indiens étaient capables de recevoir la foi, de
- prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les actes de toutes les
- vertus; mais qu'il fallait les y engager par la persuasion et par de
- bons exemples; et il proposait pour modèles les apôtres et les
- martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa le _Compelle intrare_, et le
- Deutéronome, où il est dit: «Quand vous vous présenterez pour
- attaquer une place, vous offrirez d'abord la paix aux habitants, et
- s'ils l'acceptent, et qu'ils vous livrent les portes de la ville,
- vous ne leur ferez aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos
- tributaires; mais s'ils prennent les armes pour se défendre, vous
- les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les femmes ni les
- enfants.»
-
-Or, dès qu'une question de cette importance dégénère en controverse, on
-sent quelle est, dans les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur
-le parti que l'on doit prendre, et combien le plus violent a d'avantage
-sur le plus modéré[17]. La cause de la justice et de la vérité n'a pour
-elle que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause des passions a
-pour elle tous les hommes qu'elle intéresse ou qu'elle peut intéresser,
-d'autant plus ardents à saisir l'opinion favorable au désordre, qu'elle
-les sauve de la honte, leur assure l'impunité, et les délivre du
-remords.
-
- [17] On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites furent
- chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter le réglement
- de Ximenès. Ce réglement portait que les départements où l'on avait
- distribué les Indiens, seraient abolis. Cet article, d'où dépendait
- le salut des Indiens, fut sans effet; et la servitude subsista par
- la faiblesse et l'infidélité de ces indignes commissaires.
-
-C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et l'avarice, qui, dans
-l'ame des Castillans, ferma, pour ainsi dire, tout accès à l'humanité;
-en sorte que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce de bêtes
-brutes, condamnées par la nature à obéir et à souffrir; qu'une race
-impie et rebelle, qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait tous les
-maux dont on l'accablerait; en un mot, que les ennemis d'un Dieu qui
-demandait vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire en les
-exterminant.
-
-Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche, toute la part
-qu'elles ont eue aux forfaits de cette conquête; je n'en réserve au
-fanatisme que ce qui lui est propre, la cruauté froide et tranquille,
-l'atrocité qui se complaît dans l'excès des maux qu'elle invente, la
-rage aiguisée à plaisir[18]. Est-il concevable en effet que la douceur,
-la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil si tendre et si touchant
-qu'ils avaient fait aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si le
-fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser au crime? Et à quelle
-autre cause imputer leur furie? Le brigandage, sans mélange de
-superstition, peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles aux femmes
-enceintes, jusqu'à égorger les vieillards et les enfants à la mamelle,
-jusqu'à se faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation
-diabolique de la rage des Phalaris? La nature, dans ses erreurs, peut
-quelquefois produire un semblable monstre; mais des troupes d'hommes
-atroces pour le plaisir de l'être, des colonies d'hommes-tigres passent
-les bornes de la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant brûler
-tout un peuple, ils invoquaient Dieu et ses saints! Ils élevaient treize
-gibets et y attachaient treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, de
-Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce impiété, ou fanatisme? Il
-n'y a point de milieu; et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce
-temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien moins que des impies. J'ai
-donc eu raison d'attribuer au fanatisme ce que toute la malice du coeur
-humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui se refuserait encore à
-l'évidence, je demanderais si les Espagnols, en guerre avec des
-catholiques, en auraient donné la chair à dévorer à leurs chiens? s'ils
-auraient tenu boucherie ouverte des membres de Jésus-Christ?
-
- [18] Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur leurs
- captifs sont réciproques, et du moins leur furie est aiguisée par la
- vengeance. Mais que des hommes soient pires que des tigres envers
- des hommes plus doux que des agneaux, c'est ce que la nature n'a
- jamais produit sans le concours du fanatisme; et il faut croire que
- les Espagnols qui passaient en Amérique, étaient une espèce de
- monstres unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les
- avait dénaturés.
-
-Les partisans du fanatisme s'efforcent de le confondre avec la religion:
-c'est là leur sophisme éternel. Les vrais amis de la religion la
-séparent du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent caché et
-nourri dans son sein. Tel est le dessein qui m'anime.
-
-Ceux qui pensent que la victoire est décidée sans retour en faveur de la
-vérité, que le fanatisme est aux abois, que les autels qu'il embrassait
-ne sont plus pour lui un asyle, regarderont mon ouvrage comme tardif et
-superflu: fasse le ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de
-défendre une si belle cause, si j'étais jaloux du succès qu'elle aurait
-eu avant moi et sans moi. Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a
-jamais été si modéré; mais je répète ici ce que j'ai déja dit, qu'_il
-faut prendre le temps où les eaux sont basses, pour travailler aux
-digues_.
-
-Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans détour, de
-contribuer, si je le puis, à faire détester de plus en plus ce fanatisme
-destructeur; d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on ne le confonde
-jamais avec une religion compâtissante et charitable, et d'inspirer pour
-elle autant de vénération et d'amour, que de haine et d'exécration pour
-son plus cruel ennemi.
-
-J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des fourbes et des
-fanatiques; mais je leur ai opposé de vrais chrétiens. Barthélemi de
-Las-Casas est le modèle de ceux que je révère: c'est en lui que j'ai
-voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur et tendre, enfin l'esprit du
-christianisme dans toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila,
-Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples du fanatisme qui
-dénature l'homme et qui pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis
-ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion désavoue, et qui,
-s'il était pris pour elle, la ferait détester. Voilà, je crois, mon
-intention assez clairement exposée, pour convaincre de mauvaise foi ceux
-qui feraient semblant de s'y être mépris.
-
-
-
-
-LES INCAS.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-
-L'empire du Mexique était détruit; celui du Pérou fleurissait encore;
-mais, en mourant, l'un de ses monarques l'avait partagé entre ses deux
-fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le fier Huascar, roi de
-Cusco, avait été cruellement blessé d'un partage qui lui enlevait la
-plus belle de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un usurpateur
-de ses droits. Cependant un reste de vénération pour la mémoire du roi
-son père réprimait son ressentiment; et au sein d'une paix trompeuse et
-peu durable, tout l'empire allait célébrer la grande fête du soleil[19].
-
- [19] A l'équinoxe de septembre. On appelait cette fête _Citua Raïmi_.
- Voyez _Garcilasso, liv. 2, chap. 22_.
-
-Le jour marqué pour cette fête, était celui où le dieu des incas, le
-soleil, en s'éloignant du nord, passait sur l'équateur, et se reposait,
-disait-on, sur les colonnes de ses temples. La joie universelle annonce
-l'arrivée de ce beau jour; mais c'est sur-tout dans les murs de Quito,
-dans ses délicieux vallons, que cette sainte joie éclate. De tous les
-climats de la terre, aucun ne reçoit du soleil une si favorable et si
-douce influence; aucun peuple aussi ne lui rend un hommage plus
-solennel.
-
-Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule du temple où son image
-est adorée, attendent son lever dans un religieux silence. Déja l'étoile
-de Vénus, que les Indiens nomment l'_astre à la brillante
-chevelure_[20], et qu'ils révèrent comme le favori du soleil, donne le
-signal du matin. A peine ses feux argentés étincellent sur l'horizon, un
-doux frémissement se fait entendre autour du temple. Bientôt l'azur du
-ciel pâlit vers l'orient; des flots de pourpre et d'or peu-à-peu s'y
-répandent, la pourpre à son tour se dissipe, l'or seul, comme une mer
-brillante, inonde les plaines du ciel. L'oeil attentif des Indiens
-observe ces gradations, et leur émotion s'accroît à chaque nuance
-nouvelle. On dirait que la naissance du jour est un prodige nouveau pour
-eux; et leur attente est aussi timide que si elle était incertaine.
-
- [20] _Chasca_, chevelue.
-
-Soudain la lumière à grands flots s'élance de l'horizon vers les voûtes
-du firmament; l'astre qui la répand s'élève; et la cime du Cayambur[21]
-est couronnée de ses rayons. C'est alors que le temple s'ouvre, et que
-l'image du soleil, en lames d'or, placée au fond du sanctuaire, devient
-elle-même resplendissante à l'aspect du dieu qui la frappe de son
-immortelle clarté. Tout se prosterne, tout l'adore; et le pontife[22],
-au milieu des incas et du choeur des vierges sacrées, entonne l'hymne
-solennelle, l'hymne auguste, qu'au même instant des millions de voix
-répètent, et qui, de montagne en montagne, retentit des sommets de
-Pambamarca jusques par-delà le Potose.
-
- [21] Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de Quito.
-
- [22] Le sacerdoce résidait dans la famille des incas. Le grand-prêtre
- du soleil devait être oncle ou frère du roi. On l'appelait _Villuma_
- ou _Villacuma_, diseur d'oracles.
-
-CHOEUR DES INCAS.
-
-Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux, ne cesses de verser au
-sein de la nature, dans un océan de lumière, la chaleur, et la vie, et
-la fécondité; soleil, reçois les voeux de tes enfants et d'un peuple
-heureux qui t'adore.
-
-LE PONTIFE, _seul_.
-
-O roi, dont le trône sublime brille d'un éclat immortel, avec quelle
-imposante majesté tu domines dans le vaste empire des airs! Quand tu
-parais dans ta splendeur, et que tu agites sur ta tête ton diadème
-étincelant, tu es l'orgueil du ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils
-devenus, ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit? Ont-ils pu
-soutenir un rayon de ta gloire? Si tu ne t'éloignais, pour leur céder la
-place, ils resteraient ensevelis dans l'abyme de ta lumière; ils
-seraient dans le ciel comme s'ils n'étaient pas.
-
-CHOEUR DES VIERGES.
-
-O délices du monde! heureuses les épouses qui forment ta céleste
-cour[23]! que ton réveil est beau! quelle magnificence dans l'appareil
-de ton lever! quel charme répand ta présence! les compagnes de ton
-sommeil soulèvent les rideaux de pourpre du pavillon où tu reposes, et
-tes premiers regards dissipent l'immense obscurité des cieux. O! quelle
-dut être la joie de la nature, lorsque tu l'éclairas pour la première
-fois! Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans ce
-tressaillement qu'éprouve une fille tendre au retour d'un père adoré,
-dont l'absence l'a fait languir.
-
- [23] Il nous reste une hymne péruvienne, adressée à une fille céleste,
- qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office des Hyades. On va
- voir dans cette hymne quel était le tour et le caractère de la
- poésie des Péruviens: «Belle fille, ton malin frère vient de casser
- ta petite urne, où étaient enfermés l'éclair, le tonnerre et la
- foudre, et d'où ils se sont échappés. Pour toi, tu ne verses sur
- nous que la neige et les douces pluies. C'est le soin que t'a confié
- celui qui régit l'univers.»
-
-LE PONTIFE, _seul_.
-
-Ame de l'univers! sans toi le vaste océan n'était qu'une masse immobile
-et glacée; la terre, qu'un stérile amas de sable et de limon; l'air,
-qu'un espace ténébreux. Tu pénétras les éléments de ta chaleur vive et
-féconde; l'air devint fluide et subtil, les ondes souples et mobiles, la
-terre fertile et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces éléments,
-qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement, firent une heureuse
-alliance: le feu se glisse au sein de l'onde; l'onde, divisée en
-vapeurs, s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dépose au sein de la
-terre les germes précieux de la fécondité; la terre enfante et reproduit
-sans cesse les fruits de cet amour, sans cesse renaissant, que tes
-rayons ont allumé.
-
-CHOEUR DES INCAS.
-
-Ame de l'univers, ô soleil! es-tu seul l'auteur de tous les biens que tu
-nous fais? n'es-tu que le ministre d'une cause première, d'une
-intelligence au-dessus de toi? Si tu n'obéis qu'à ta volonté, reçois nos
-voeux reconnaissants; mais si tu accomplis la loi d'un être invisible et
-suprême[24], fais passer nos voeux jusqu'à lui: il doit se plaire à être
-adoré dans sa plus éclatante image.
-
- [24] Ce dieu inconnu s'appelait _Pacha-Camac_, celui qui anime le
- monde. Les Incas avaient laissé subsister son temple dans la vallée
- de son nom, à trois lieues de Lima, où il était adoré. Les Indiens,
- ses adorateurs, ne lui offraient point de sacrifices.
-
-LE PEUPLE.
-
-Ame de l'univers, père de Manco, père de nos rois, ô soleil! protége ton
-peuple, et fais prospérer tes enfants!
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-
-Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait institué, en l'honneur
-du soleil, quatre fêtes qui répondaient aux quatre saisons de
-l'année[25]; mais elles rappelaient à l'homme des objets plus
-intéressants, la naissance, le mariage, la paternité, et la mort.
-
- [25] Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les climats du
- Pérou, on ne laissait pas d'y diviser l'année par les deux solstices
- et les deux équinoxes: ce qui répond à nos quatre saisons.
-
-La fête qu'on célébrait alors était celle de la naissance; et les
-cérémonies de cette fête consacraient l'autorité des lois, l'état des
-citoyens, l'ordre et la sûreté publique.
-
-D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles de jeunes époux qui
-lui présentent, dans des corbeilles, les enfants nouvellement nés. Le
-monarque leur donne le salut paternel. «Enfants, dit-il, votre père
-commun, le fils du soleil, vous salue. Puisse le don de la vie vous être
-cher jusqu'à la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le moment de votre
-naissance! Croissez, pour m'aider à vous faire tout le bien qui dépend
-de moi, et à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent de la
-nature.»
-
-Alors les dépositaires des lois en déploient le livre auguste. Ce livre
-est composé de cordons de mille couleurs[26]; des noeuds en sont les
-caractères; et ils suffisent à exprimer des lois simples comme les
-moeurs et les intérêts de ces peuples. Le pontife en fait la lecture; le
-prince et les sujets entendent de sa bouche quels sont leurs devoirs et
-leurs droits.
-
- [26] Ces cordons s'appelaient _Quippos_, et ceux qui les gardaient
- _Quippocamaïs_, chargés des _Quippos_.
-
-La première de ces lois leur prescrit le culte. Ce n'est qu'un tribut
-solennel de reconnaissance et d'amour: rien d'inhumain, rien de pénible;
-des prières, des voeux, quelques offrandes pures; des fêtes où la piété
-se concilie avec la joie: tel est ce culte, la plus douce erreur, la
-plus excusable, sans doute, où pût s'égarer la raison.
-
-La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui fait un devoir d'être
-équitable comme le soleil, qui dispense à tous sa lumière; d'étendre,
-comme lui, son heureuse influence, et de communiquer à ce qui
-l'environne sa bienfaisante activité; de voyager dans son empire, car la
-terre fleurit sous les pas d'un bon roi; d'être accessible et populaire,
-afin que, sous son règne, l'homme injuste ne dise pas: _que m'importent
-les cris du faible?_ de ne point détourner la vue à l'approche des
-malheureux, car s'il est affligé d'en voir, il se reprochera d'en faire;
-et celui-là craint d'être bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui
-recommande un amour généreux, un saint respect pour la vérité, guide et
-conseil de la justice, et un mépris mêlé d'horreur pour le mensonge,
-complice de l'iniquité. Elle l'exhorte à conquérir, à dominer par les
-bienfaits, à épargner le sang des hommes, à user de ménagement et de
-patience envers les rebelles, de clémence envers les vaincus.
-
-La même loi s'adresse encore à la famille des Incas: elle les oblige à
-donner l'exemple de l'obéissance et du zèle, à user avec modestie des
-priviléges de leur rang, à fuir l'orgueil et la mollesse; car l'homme
-oisif pèse à la terre, et l'orgueilleux la fait gémir.
-
-La troisième imposait aux peuples le plus inviolable respect pour la
-famille du soleil, une obéissance filiale envers celui de ses enfants
-qui régnait sur eux en son nom, un dévouement religieux au bien commun
-de son empire.
-
-Après cette loi, venait celle qui cimentait les noeuds du sang et de
-l'hymen, et qui, sur des peines sévères, assurait la foi conjugale[27]
-et l'autorité paternelle, les deux supports des bonnes moeurs.
-
- [27] L'Inca lui seul, afin d'étendre et de perpétuer la branche aînée
- de la famille du Soleil, pouvait épouser plusieurs femmes.
-
-La loi du partage des terres prescrivait aussi le tribut. De trois
-parties égales du terrain cultivé, l'une appartenait au soleil, l'autre
-à l'Inca, et l'autre au peuple. Chaque famille avait son apanage; et
-plus elle croissait en nombre, plus on étendait les limites du champ qui
-devait la nourrir. C'est à ces biens que se bornaient les richesses d'un
-peuple heureux. Il possédait en abondance les plus précieux des métaux,
-mais il les réservait pour décorer ses temples et les palais de ses
-rois. L'homme, en naissant, doté par la patrie[28], vivait riche de son
-travail, et rendait en mourant ce qu'il avait reçu. Si le peuple, pour
-vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez de ses biens, ceux du
-soleil y suppléaient[29]. Ces biens n'étaient point engloutis par le
-luxe du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures des saints
-ministres des autels que ce qu'en exigeaient les besoins de la vie: non
-que la loi leur en fixât l'usage, mais leur piété modeste et simple ne
-voyait rien que d'avilissant dans le faste et dans la mollesse; ils
-avaient mis leur dignité dans l'innocence et la vertu.
-
- [28] A chaque enfant mâle, une portion de terrain égale à celle du
- père; à chaque fille, une moitié.
-
- [29] La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca était distribuée au
- peuple. Le coton se distribuait de même dans les pays où il fallait
- être plus légèrement vêtu.
-
-La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie. Ce tribut se
-payait d'abord à la nature: jusqu'à cinq lustres accomplis, le fils se
-devait à son père, et l'aidait dans tous ses travaux. Les champs des
-orphelins, des veuves, des infirmes étaient cultivés par le peuple[30].
-Au nombre des infirmités était comprise la vieillesse: les pères qui
-avaient la douleur de survivre à leurs enfants, ne languissaient pas
-sans secours; la jeunesse de leur tribu était pour eux une famille: la
-loi les consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat était sous les
-armes, on cultivait pour lui son champ; ses enfants jouissaient du droit
-des orphelins, sa femme de celui des veuves; et s'il mourait dans les
-combats, l'État lui-même prenait pour eux les soins d'un père et d'un
-époux.
-
- [30] Le peuple occupé à ces travaux se nourrissait à ses dépens.
-
-Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, puis l'héritage de la
-veuve, de l'orphelin, et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la
-culture de son champ. Les terres de Inca terminaient les travaux: le
-peuple s'y rendait en foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme
-aux jours solennels, il remplissait l'air de ses chants[31].
-
- [31] Le refrain de ces chants était _Hailli_, triomphe.
-
-La tâche des travaux publics était distribuée avec une équité qui la
-rendait légère. Aucun n'en était dispensé; tous y apportaient le même
-zèle. Les temples et les forteresses, les ponts d'osier qui traversaient
-les fleuves, les voies publiques, qui s'étendaient du centre de l'empire
-jusqu'à ses frontières, étaient des monuments, non pas de servitude,
-mais d'obéissance et d'amour. Ils ajoutaient à ce tribut celui des
-armes, dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: c'étaient des
-haches, des massues, des lances, des flèches, des arcs, de frêles
-boucliers: vaine défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe qu'ils
-virent bientôt éclater!
-
-Tout, dans les moeurs, était réduit en lois: ces lois punissaient la
-paresse et l'oisiveté[32], comme celles d'Athènes; mais, en imposant le
-travail, elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé d'être utile,
-pouvait du moins espérer d'être heureux. Elles protégeaient la pudeur,
-comme une chose inviolable et sainte; la liberté, comme le droit le plus
-sacré de la nature; l'innocence, l'honneur, le repos domestique, comme
-des dons du ciel qu'il fallait révérer.
-
- [32] Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient
- dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de cinq ans,
- étaient occupés à éplucher le coton et à égrener le maïs.
-
-La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans l'âge de l'innocence,
-portait sa rigueur sur les pères, et punissait en eux le vice qu'ils
-avaient nourri, ou qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime
-des pères ne retombait sur les enfants: le fils du coupable puni le
-remplaçait sans honte et sans reproche; on ne lui en retraçait l'exemple
-que pour l'instruire à l'éviter.
-
-Ce fut par-tout le caractère de la théocratie d'exagérer la rigueur des
-peines: mais chez un peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité,
-sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition, sans envie, exempt de
-nos besoins fantasques et de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui
-n'était que le bonheur public distribué sur tous, attaché par
-reconnaissance au gouvernement juste et sage qui faisait sa félicité,
-l'habitude des bonnes moeurs rendait les lois comme inutiles: elles
-étaient préservatives, et presque jamais vengeresses.
-
-On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, qui regardait la
-violation du voeu des vierges du soleil. O! comment, chez un peuple si
-modéré, si doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le fanatisme ne
-croit jamais venger assez le dieu dont il est le ministre; et c'était
-lui qui, chez ce peuple, le plus humain qui fût au monde, avait prononcé
-cette loi. Pour expier l'injure d'un amour sacrilége, et appaiser un
-dieu jaloux, non-seulement il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût
-ensevelie vivante[33], et le séducteur dévoué au supplice le plus
-honteux; il enveloppait dans le crime la famille des criminels: pères,
-mères, frères et soeurs, jusqu'aux enfants à la mamelle, tout devait
-périr dans les flammes; le lieu même de la naissance des deux impies
-devait être à jamais désert. Aussi quand le pontife, en prononçant la
-loi, nomma le crime et dit quelle en serait la peine, il frissonna,
-glacé d'horreur; son front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur
-sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent de long-temps se
-tourner vers le ciel.
-
- [33] C'est une chose remarquable, que la superstition eût imaginé le
- même supplice à Rome et à Cusco, pour punir la même faiblesse dans
- les vierges de Vesta et dans celles du Soleil.
-
-Après la lecture des lois, le monarque levant les mains: «O soleil,
-dit-il, ô mon père! si je violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer;
-commande au ministre de ta colère, au terrible _Illapa_[34], de me
-réduire en poudre, et à l'oubli de m'effacer de la mémoire des mortels.
-Mais, si je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon peuple, en
-m'imitant, m'épargne la douleur de te venger moi-même; car le plus
-triste des devoirs d'un monarque, c'est de punir.»
-
- [34] Sous le nom d'_Illapa_ étaient compris l'éclair, le tonnerre, et
- la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice du Soleil.
-
-Alors les Incas, les caciques, les juges, les vieillards députés du
-peuple, renouvellent tous la promesse de vivre et de mourir fidèles au
-culte et aux lois du soleil.
-
-Les surveillants s'avancent à leur tour: leur titre[35] annonce
-l'importance des fonctions dont ils sont chargés: ce sont les envoyés du
-prince qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que la majesté même,
-vont observer dans les provinces les dépositaires des lois, voir si le
-peuple n'est point foulé; et au faible à qui le puissant a fait injure
-ou violence, à l'indigent qu'on abandonne, à l'homme affligé qui gémit,
-ils demandent: _Quel est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et
-tes pleurs?_ Ils s'avancent donc, et ils jurent, à la face du soleil,
-d'être équitables comme lui. L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs
-du peuple, c'est à vous que son bonheur est confié. Soleil, ajoute-t-il,
-reçois le serment des tuteurs du peuple. Punis-moi, si je cesse de
-protéger en eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je leur
-pardonne la faiblesse ou l'iniquité.»
-
- [35] _Cucui-riroc_, ceux qui ont l'oeil à tout.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-
-Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de la jeunesse, des choeurs
-de filles et de garçons, tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs
-mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacrées, en
-dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants.
-Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un arbuste[36] qui croît
-dans ces riches vallons, est égale en blancheur aux neiges des
-montagnes: ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire de
-ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de
-voile à la nature: le mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux
-yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.
-
- [36] Le cotonnier.
-
-Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs
-guirlandes, et cette chaîne mystérieuse exprime les douceurs de la
-société, dont les lois forment les liens.
-
-Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée vers leur base; elle
-s'abrége encore, et va s'évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants
-d'adoration et de réjouissance; et l'Inca, tombant à genoux au pied de
-celle des colonnes où le trône d'or de son père étincelle de mille feux:
-«Source intarissable de tous les biens; ô soleil, dit-il, ô mon père! il
-n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne
-de toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile à ton bonheur comme
-à ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumière, ni
-des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les
-moissons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons
-colorent, les troupeaux à qui tu prépares les sucs des herbes et des
-fleurs, ne sont des trésors que pour nous: les répandre, c'est t'imiter:
-c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en
-ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en
-déposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que
-comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un
-engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable
-des droits qu'ils ont à mes bienfaits.»
-
-Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au soleil, qui lui donne de si
-bons rois; et le monarque, précédé du pontife, des prêtres, et des
-vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice
-accoutumé.
-
-Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux yeux du prince trois
-jeunes vierges nouvellement choisies, que leurs parents venaient
-consacrer au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait aux regards
-des profanes: la nature, dans ces climats, n'avait jamais rien formé de
-si beau. Les trois Incas, leurs pères, les menaient par la main; et
-leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de la ceinture, signe et gage
-sacré de la chaste pudeur dont leur sagesse avait pris soin.
-
-Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit dans le temple; le
-grand-prêtre les suit, et le temple est fermé. D'abord les trois vierges
-s'inclinent devant l'image de leur époux, et au même instant le
-grand-prêtre détache le voile qui les couvre. Le voile tombe; et que
-d'attraits il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut ravi dans la
-cour du soleil son père; il crut voir les femmes célestes, avec qui ce
-dieu bienfaisant se délasse du soin d'éclairer l'univers.
-
-Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur peinte sur le visage,
-et leur coeur, tout plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment
-d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun regret; l'autre, et la
-plus belle des trois, quoique avec la même candeur et la même innocence
-qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse dans ses yeux.
-Cora (c'était le nom de la jeune Indienne), avant de prononcer le voeu
-qui la détachait des mortels, saisit les mains de son père, et les
-baisant avec ardeur, ne laissa échapper d'abord qu'un timide et profond
-soupir; mais bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère, elle se jette
-dans ses bras, elle inonde son sein de larmes, et s'écrie
-douloureusement: «Ah! ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété
-cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets de leur fille,
-que l'attendrissement de ses derniers adieux, et le combat d'un coeur
-qui se détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même n'attribua
-qu'à la force des noeuds du sang et au pouvoir de la nature la douleur
-qu'elle ressentait. «O le plus tendre et le meilleur des pères! ô mère
-mille fois plus chère que la vie! il faut vous quitter pour jamais!»
-Elle ne croyait pas sentir d'autres regrets: le prêtre y fut trompé
-comme elle; et il lui laissa consommer son téméraire et cruel
-dévouement.
-
-Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois jeunes vierges la loi qui
-attachait des peines si terribles à l'infraction de leur voeu, les deux
-compagnes de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque sans émotion;
-elle seule, par un instinct qui lui présageait son malheur, sentit son
-coeur saisi d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se couvrir
-d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche pâlir, se faner, et s'éteindre;
-et ses lèvres tremblèrent en prononçant le voeu que son coeur devait
-abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses parents, ni le pontife. On
-soutint sa faiblesse, on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire
-d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses compagnes dans
-l'inviolable asyle des épouses du soleil.
-
-Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres des autels,
-commencèrent le sacrifice.
-
-Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus ce culte féroce, qui
-arrosait de sang humain les forêts de ces bords sauvages, lorsque une
-mère déchirait elle-même les entrailles de ses enfants sur l'autel du
-lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande agréable au soleil, ce sont
-les prémices des fruits, des moissons, et des animaux, que la nature a
-destinés à servir d'aliments à l'homme. Une faible partie de cette
-offrande est consumée sur l'autel; le reste est réservé au festin
-solennel que le soleil donne à son peuple.
-
-Sous un portique de feuillages dont le temple est environné, le roi, les
-Incas, les caciques, se distribuent parmi la foule, pour présider aux
-tables où le peuple est assis. La première est celle des veuves, des
-orphelins, et des vieillards; l'Inca l'honore de sa présence, comme père
-des malheureux[37]. Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis à sa droite.
-Ce jeune prince, dont la beauté annonce une origine céleste, a rempli
-son troisième lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve du courage
-et de la vertu[38]. Son père, qui en fait ses délices, s'applaudit de le
-voir croître et s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même, il espère
-laisser un sage sur le trône. Hélas! son espérance est vaine; les pleurs
-de son vertueux fils n'arroseront point son tombeau.
-
- [37] L'un de ses titres était _Huaccha-cuyac_, ami des pauvres.
-
- [38] C'était l'âge de seize ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-Au festin succèdent les jeux. C'est là que les jeunes Incas, destinés à
-donner l'exemple du courage et de la constance, s'exercent dans l'art
-des combats.
-
-Ils commencent, au son des conques, par la flèche et le javelot; et le
-vainqueur, dès qu'il est proclamé, voit le héros qui lui a donné le jour
-s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre les bras, en lui disant:
-«Mon fils, tu me rappelles ma jeunesse, et tu honores mes vieux ans.»
-
-Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit tout ce que l'habitude
-peut donner de ressort et d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des
-combattants agiles et robustes s'élancer, se saisir, se presser
-tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler d'efforts pour s'enlever
-ou pour s'abattre; s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au
-combat, se serrer de nouveau des noeuds de leurs bras vigoureux;
-tour-à-tour immobiles, tour-à-tour chancelants, tomber, se rouler, se
-débattre, et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur dont ils
-sont inondés.
-
-Le combat, long-temps incertain, fait flotter l'ame de leurs parents
-entre la crainte et l'espérance. La victoire enfin se déclare; mais les
-vieillards, en décernant le prix du combat aux vainqueurs, ne dédaignent
-pas de donner aux vaincus quelques louanges consolantes: car ils savent
-que la louange est, dans les ames généreuses, le germe et l'aliment de
-l'émulation.
-
-Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire avait fait plier les
-genoux, était le fils même du roi et son successeur à l'empire, le
-sensible et fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains; il en verse
-des larmes de dépit et de honte. L'un des vieillards s'en aperçoit, et
-lui dit, pour le consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste; il
-donne la force et l'adresse à ceux qui doivent obéir, l'intelligence et
-la sagesse à celui qui doit commander.» Le monarque entendit ces
-paroles. «Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir de se
-trouver plus faible et moins adroit que ses rivaux. Le crois-tu fait
-pour languir sur le trône et pour vieillir dans le repos?»
-
-Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'oeil de reproche sur le
-vieillard qui l'avait flatté, et se précipita aux genoux de son père,
-qui, le serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon fils, la plus
-juste et la plus impérieuse des lois, c'est l'exemple. Vous ne serez
-jamais servi avec plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous obéir,
-on n'aura qu'à vous imiter.»
-
-Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on vit cette illustre
-jeunesse se disposer au combat de la course. C'est leur épreuve la plus
-pénible. La lice est de cinq mille pas. Le terme est un voile de pourpre
-que le vainqueur doit enlever. Dans l'intervalle de la barrière au
-terme, le peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux les
-combattants. Le signal est donné, ils partent tous ensemble; et des deux
-côtés de la lice, on voit les pères et les mères animer leurs enfants du
-geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents la douleur de le voir
-succomber dans sa course; ils remplissent tous leur carrière, et presque
-tous en même temps.
-
-Zoraï avait devancé le plus grand nombre de ses rivaux. Un seul, le même
-qui l'avait vaincu au combat de la lutte, avait sur lui quelque
-avantage, et n'était qu'à cent pas du terme. «Non, s'écria le prince, tu
-n'auras pas la gloire de me vaincre une seconde fois.» Aussitôt,
-ranimant ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le prix.
-
-Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque part à son triomphe. De ce
-nombre étaient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche,
-et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant en main la lance où
-flotte suspendu le trophée de sa victoire, et avec eux il se présente
-devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les proclament
-dignes du nom d'_Incas_[39], de vrais fils du soleil.
-
- [39] Auparavant on les appelait _Auqui_, _infans_, comme le traduit
- Garcilasso.
-
-Alors leurs mères et leurs soeurs viennent, d'un air tendre et modeste,
-attacher à leurs pieds agiles, au lieu de la tresse d'écorce[40] qui
-fait les sandales du peuple, une natte de laine plus légère et plus
-douce, dont elles ont fait le tissu.
-
- [40] D'un arbre appelé _Manguey_. Ce détail est pris de l'histoire.
-
-Ils vont de là, conduits par les vieillards, se prosterner devant le
-roi, qui, du haut de son trône d'or, environné de sa famille, les reçoit
-avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un père. Son fils, en
-qualité de vainqueur dans le plus pénible des jeux, tombe le premier à
-ses pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour lui ni préférence,
-ni faiblesse: mais la nature le trahit; et en lui attachant le bandeau
-des Incas, ses mains tremblent, son coeur s'émeut et s'attendrit; il
-laisse échapper quelques larmes: le front du jeune prince en est arrosé:
-il les sent, il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux
-paternels. Ces larmes d'amour et de joie sont la seule distinction que
-l'héritier du trône obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa main
-la marque la plus glorieuse de noblesse et de dignité: il leur perce
-l'oreille, et y suspend un anneau d'or, faveur réservée à leur race,
-mais que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, et qui n'en a
-pas les vertus.
-
-Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux nouveaux Incas: «Le
-plus sage des rois, leur dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut
-aussi le plus vigilant, le plus courageux des mortels. Quand le Soleil,
-son père, l'envoya fonder cet empire, il lui dit: «Prends-moi pour
-exemple: je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands ma lumière, et
-ce n'est pas pour moi; je remplis ma vaste carrière, je la marque par
-mes bienfaits; l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur de
-l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu peux l'être; mais songe à faire
-des heureux.» Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il plaira
-à votre père que vous soyez heureux sans fatigue et sans trouble, il
-vous rappellera vers lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course
-laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, non pas à vous, mais à
-ce monde où vous passez. Le lâche s'endort sur la route; il faut que la
-mort, par pitié, lui vienne abréger son travail. L'homme courageux
-supporte le sien, et d'un pas sûr et libre il arrive au terme où la
-mort, la mère du repos, l'attend.»
-
-«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet astre qui va finir son
-cours: que de biens, depuis son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature!
-Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un bon roi.»
-
-A ces mots, il se lève, et marche, accompagné de sa famille et de son
-peuple, pour aller avec le pontife, sur le vestibule du temple, observer
-l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir les oracles.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-
-Le peuple et les Incas se tiennent rangés en silence au-delà du parvis.
-Le roi seul monte les degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre,
-qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre avenir[41].
-
- [41] Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait de
- science divine. (_Garcil._)
-
-Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs; et l'on eût pris dans
-ce moment l'horizon du couchant pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du
-sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de Palmar[42] un nuage
-pareil à des vagues sanglantes; présage épouvantable dans ce jour
-solennel. Le grand-prêtre en frémit; cependant il espère qu'avant le
-coucher du soleil ces vapeurs vont se dissiper. Elles redoublent, elles
-s'entassent comme les sommets des montagnes, et en s'élevant, elles
-semblent défier le dieu qui s'avance, de rompre la vaste barrière
-qu'elles opposent à son cours. Il descend avec majesté, et, des rayons
-qui l'environnent, perçant de tous côtés ces flots de pourpre, il les
-entr'ouvre; mais soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte les
-vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé, renaissant, il
-épuise les traits de sa défaillante lumière, et lassé du combat, il
-reste enseveli comme dans une mer de sang.
-
- [42] Promontoire sous l'équateur.
-
-Un signe encore plus terrible se manifeste dans le ciel: c'est un de ces
-astres que l'on croyait errants, avant que l'oeil perçant de
-l'astronomie eût démêlé leur route dans l'immensité de l'espace. Une
-comète, semblable à un dragon qui vomit des feux, et dont la brûlante
-crinière se hérisse autour de sa tête, paraît venir de l'orient et voler
-après le soleil. Ce n'est dans le céleste azur qu'une étincelle aux yeux
-du peuple; mais le grand-prêtre, plus attentif, y croit distinguer tous
-les traits de ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la flamme; il
-lui voit secouer ses ailes embrasées; il voit sa brûlante prunelle
-suivre, du haut des cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de
-l'atteindre et de le dévorer. Mais dissimulant la terreur dont ce
-prodige le pénètre: «Prince, dit-il au roi, suivez-moi dans le temple;»
-et là, recueilli en lui-même, après avoir été quelque temps immobile et
-en silence devant l'Inca, il lui parle en ces mots:
-
-«Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir était inévitable, ce dieu
-bienfaisant nous épargnerait la douleur de le prévoir; et sans nous
-affliger d'avance du pressentiment de nos maux, il laisserait à l'esprit
-humain son aveuglement salutaire, et au temps son obscurité. Puisqu'il
-daigne nous éclairer, ce n'est pas inutilement; et les malheurs qu'il
-nous annonce peuvent encore se détourner. Ne vous effrayez point de ceux
-qui vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire les signes que
-je viens d'observer dans le ciel. Ces signes ne s'accordent pas: l'un me
-dit que c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante; l'autre
-m'annonce un ennemi terrible, qui fond sur nous de l'orient: mais l'un
-et l'autre est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince,
-armez-vous donc de constance. Être innocent et courageux, ne pas mériter
-son malheur, et le souffrir; voilà la tâche que la nature impose à
-l'homme: le reste est au-dessus de nous.»
-
-Le prêtre consterné n'en dit pas davantage; et le monarque, renfermant
-la tristesse au fond de son coeur, sortit du temple, et se montra au
-peuple avec un front calme et serein. «Notre dieu, lui dit-il, sera
-toujours le même; il veille au sort de son empire, et il protége ses
-enfants.»
-
-Alors on lui vint annoncer que des infortunés, chassés de leur patrie,
-lui demandaient l'hospitalité. «Qu'ils paraissent, répond l'Inca: jamais
-les malheureux ne trouveront mon coeur inaccessible, ni mon palais fermé
-pour eux.»
-
-Les étrangers s'avancent: c'est le triste débris de la famille de
-Montezume, fuyant le joug des Espagnols, et qui, de rivage en rivage,
-cherche un refuge impénétrable aux poursuites de ses tyrans.
-
-Un jeune cacique se présente à la tête de ces illustres fugitifs. A sa
-démarche, à sa noble assurance, on reconnaît en lui, tout suppliant
-qu'il est, l'habitude de commander. Un chagrin profond et cruel paraît
-empreint sur son visage; mais sa beauté, quoique ternie, est touchante
-dans sa langueur: en intéressant, elle étonne; et l'altération de ses
-traits annonce moins l'abattement, que la souffrance d'une ame fière et
-indignée de son malheur.
-
-L'Inca lui dit: «Jeune étranger, apprenez-moi qui vous êtes, d'où vous
-venez, et quel coup du sort vous fait chercher un asyle en ces lieux.»
-
-«Inca, lui répond Orozimbo (c'était le nom du mexicain), tu vois en nous
-les déplorables restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi
-florissant que le tien. Cet empire est détruit. Le sort ne nous laissait
-que la fuite ou que l'esclavage; nous avons préféré la fuite. Deux
-hivers nous ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre dans les
-forêts et parmi les bêtes féroces, nous avons pris la résolution d'aller
-chercher des hommes moins malheureux que nous, et moins cruels que nos
-tyrans. Il y a trois mois qu'à la merci des flots, nous parcourons, à
-travers mille écueils, les détours d'un rivage immense. Les maux que
-nous avons soufferts nous auraient accablés; le bruit de tes vertus a
-soutenu notre espérance. On te dit juste et bienfaisant; nous venons
-éprouver si la renommée en impose. Après toi, notre unique ressource,
-celle qui, dans le malheur, ne manque jamais qu'à des lâches, c'est le
-courage de mourir.»
-
-«Étrangers, reprit le monarque, vous n'aurez pas en vain mis votre
-confiance en moi. Venez dans mon palais vous reposer et réparer vos
-forces. Je suis impatient d'entendre le récit de votre infortune, mais
-je désire encore plus de vous la faire oublier.»
-
-Le cacique et ses compagnons, conduits au palais de l'Inca, y sont
-servis avec respect; mais il défend qu'on étale à leurs yeux une vaine
-magnificence: car l'ostentation de la prospérité est une insulte pour
-les malheureux. Un bain pur, des vêtements frais, une table abondante et
-simple, des asyles pour le sommeil, où règne un tranquille silence, sont
-les premiers secours de l'hospitalité qu'exerce envers eux ce monarque.
-
-Le lendemain il les reçoit au milieu de sa famille, vertueuse et
-paisible cour, les fait asseoir autour de son trône, et parlant au jeune
-Orozimbo avec tous les ménagements que l'on doit aux infortunés, il
-l'invite à soulager son coeur du poids accablant de ses peines, en lui
-racontant ses malheurs.
-
-«Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain, avec un triste et
-profond soupir; mais je te dois l'effort d'en retracer la désolante
-image. Écoute-moi, généreux prince, et puisse l'exemple de ma patrie
-t'apprendre à garantir ces bords du fléau qui l'a ravagée.» A ces mots,
-le silence règne dans l'assemblée des Incas; et le cacique reprend
-ainsi.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est
-à-présent sur vos têtes, il y a trois lunes qu'il se levait de même sur
-le pays où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi
-Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un
-coeur droit, généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de la
-prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. Après avoir oublié qu'il
-était homme, il oublia qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses
-amis; sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux mains d'un ennemi
-perfide, et causèrent tous ses malheurs.
-
-Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient
-réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa
-fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en
-abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le
-joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus
-timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles,
-attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore,
-dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une
-race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient
-sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces
-forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage,
-on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos
-ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède
-et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents;
-que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux
-têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses
-regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur
-la dure écaille dont tout son corps était couvert.
-
- [43] Le golfe du Mexique.
-
-Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit
-jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut
-troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit
-d'abord tout négliger.
-
-Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches
-offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés
-parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre
-dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient
-cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches
-présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans
-nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux
-cortége.
-
-Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se
-nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes
-épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient
-que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes
-tremblaient.
-
-Nous parûmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air
-majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur!
-
-Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du
-Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi
-qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et
-bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et
-sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits
-pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te
-parer.»
-
-«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel
-était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la
-force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des
-avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos
-présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour
-être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se
-nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé;
-soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois
-il descend sur ces bords.»
-
-L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple,
-l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain
-léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que
-nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit
-délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux
-rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par
-la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le
-sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur
-nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel,
-nous frappa, nous saisit de crainte.
-
-Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il
-nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui
-commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le
-seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le
-gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il
-commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous
-envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez
-vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez
-d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses
-vengeurs.»
-
-Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu
-de la nature entière, il avait l'empire des coeurs comme celui des
-éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans
-ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se
-prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa
-défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait
-pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger
-soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces
-étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous,
-venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous
-détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se
-servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les
-armes du mensonge, indignes de la vérité.
-
-Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient
-impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il
-commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura
-cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité.
-Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses
-conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et
-barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le
-peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à
-trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une
-heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de
-l'erreur.
-
-Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit
-regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous
-savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre
-pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est
-en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus
-dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang
-humain...» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les
-hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux,
-du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?
-
-Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices
-guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel
-art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces
-animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que
-l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme
-l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur
-donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers
-esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui.
-
-Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes:
-puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du
-feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et
-auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais
-entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le
-tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les
-nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don
-fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et
-l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art
-de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au
-besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles.
-Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la
-donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses
-genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca,
-une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le
-coeur ne s'endurcit.
-
-Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des
-tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais
-que leur nouveauté nous rendit précieux.
-
-«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu
-qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples
-sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le
-ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil
-se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus
-florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir
-pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir
-cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute
-pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on
-doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»
-
-Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si
-puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des
-amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais
-qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États.
-
-«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les
-mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui
-faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je
-serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si
-je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par
-de nouveaux présents, adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le
-laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les présents, et persista
-dans sa demande.
-
-Il avait su quelle était la haine des caciques pour Montezume; il leur
-avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indépendance; et
-déja reçu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvâmes
-environné d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait
-formé sa cour.
-
- [44] _Zampoala._
-
-«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence Montezume répond
-à l'amitié d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les moeurs,
-les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et,
-à moins de vous déclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter ce
-rivage.»
-
-Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses alliés avec un air riant
-et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage:
-«Rendez-vous, nous dit-il, demain au port où mes vaisseaux m'attendent;
-vous y apprendrez ma résolution.»
-
-A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux,
-vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement,
-il nous ordonne de le suivre.
-
-Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être
-immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au
-moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez,
-dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en
-croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et
-les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de
-lui.
-
-Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au
-sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un
-murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès
-n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il
-monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là,
-saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre
-levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au
-peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais
-commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.»
-
-Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante
-résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment
-ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à
-sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les
-sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien,
-dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple?
-Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne
-m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont
-impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la
-frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang!
-pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les
-plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour
-le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir
-briser.»
-
-Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était
-frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs
-autels, et de les rouler hors du temple.
-
-A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait
-sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés,
-roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds.
-
-L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il,
-voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des
-millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il
-fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes
-enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la
-douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en
-le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis,
-vous le demanderont dans les combats.»
-
-«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque
-raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain.
-Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans
-ses refus.»
-
-Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous
-les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux.
-Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les
-chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue
-servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple
-de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie.
-Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie,
-et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés
-hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir
-que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il
-détestait dans son coeur les dieux que sa bouche implorait.
-
-«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer
-autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient,
-que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre
-opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un
-tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et
-débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est
-cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les
-dieux qu'il a vaincus.
-
- [45] Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint la
- peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: «Voilà,
- dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et
- persistent opiniâtrément dans leur incrédulité: ils croient que le
- Dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux, parce que les
- chrétiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus méchants et
- les plus corrompus de tous les hommes.» (_Découverte des Indes
- occidentales_, page 180.)
-
-Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé plus d'un million de
-victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de
-sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur en demande encore.
-Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientôt connaître et détester ces
-imposteurs.
-
-Le lendemain on nous mena au port, où était la flotte de Cortès; et l'on
-nous dit de l'y attendre. Mille pensées nous agitaient. Ce que nous
-avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait
-cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des
-peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chûte
-de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des
-réflexions accablantes sur l'avenir.
-
-Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la
-structure était un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un
-assemblage de bois solides, qu'on a courbés et façonnés comme des joncs
-flexibles; leurs ailes sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges
-d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, flottants dans les
-airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit
-cette forteresse mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité du
-canot, lui sert à diriger son cours.
-
-Comme nous étions occupés de cette effrayante industrie, Cortès arrive,
-accompagné des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les
-barques. Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse joie est
-tout-à-coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dépouiller
-ces vastes édifices: bois, métaux, voiles et cordages, on enlève tout;
-et Cortès, donnant l'exemple à sa troupe, s'élance, la flamme à la main,
-embrase l'un de ses canots, et les fait tous réduire en cendre.
-
-Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Cortès,
-avec une tranquillité insultante, nous regarde, et nous parle ainsi:
-«Tant que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, Montezume
-aurait pu douter si je persisterais dans ma résolution: Mexicains,
-dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me recevoir en ami,
-ou en ennemi.» Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya
-consternés.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-
-Montezume attendait notre retour avec impatience. Il assembla ses
-ministres et ses prêtres pour nous entendre. La présence des prêtres
-nous fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le Dieu de Cortès
-avait couvert nos dieux; tout le reste fut exposé dans un récit fidèle
-et simple, et quelques figures tracées nous aidèrent à faire entendre ce
-qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque nous écoutait avec cet étonnement
-stupide, qui semble interdire à l'ame la pensée et la volonté. «Ces
-étrangers, dit-il, ont sur nous, je l'avoue, un ascendant qui
-m'épouvante. Tout ce que vous m'en racontez, me semble tenir du prodige;
-et j'y vois quelque chose au-dessus de l'humain.»
-
-«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux que nous, lui
-dit Pilpatoé; mais toutes leurs lumières ne les rendent pas immortels.
-La fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous les besoins, tous les
-maux de la vie sont faits pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule
-avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme celle d'un Indien:
-c'est ce que je voulais savoir; le reste est de peu d'importance.»
-
-Montezume, à qui ce discours devait inspirer du courage, n'en parut
-point touché. Il regardait les prêtres, et il semblait chercher à lire
-dans leurs yeux.
-
-Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: «Seigneur, dit-il à
-Montezume, ne vous étonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la
-décadence où tombe leur empire. Nous avons évoqué le puissant dieu du
-mal, le formidable Telcalépulca. Il nous est apparu sur le faîte du
-temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu des nuages que
-sillonnait la foudre. Sa tête énorme touchait au ciel; ses bras, qui
-s'étendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa
-bouche était remplie du venin de la peste, qu'elle menaçait d'exhaler;
-dans ses yeux sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la famine et
-de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de
-l'autre il secouait les chaînes de la captivité. Sa voix, pareille au
-bruit des vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces mots: On me
-dédaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques
-victimes, que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps où vingt
-mille captifs étaient égorgés dans mon temple? Ses voûtes ne
-retentissaient que de gémissements et de cris douloureux, qui
-remplissaient mon coeur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon
-parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oublié que je suis
-Telcalépulca, et que tous les fléaux du ciel sont les ministres de ma
-colère? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de
-défaillance; leur indulgence les expose au mépris; en le souffrant, ils
-l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de négliger le dieu
-du mal.»
-
-Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne à l'instant que, parmi les
-captifs, on en choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que dans son
-temple tout abonde pour les engraisser à la hâte; et qu'il en soit fait
-incessamment un sacrifice solennel.
-
-A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! dans un jour, mille
-victimes!» Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamités ont
-affligé la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regardé le dieu
-du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le désarmer, il croit
-devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui
-ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers lui sacrifient comme nous. Et à
-quelle autre divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là le
-secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, sans doute, qu'ils gagnent
-la faveur de ce dieu altéré de larmes et de sang.
-
-Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu à tout,
-en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur de nos
-voisins[46], et secondé par les vaincus, il parut avec une armée.
-
- [46] Le peuple de Tlascala.
-
-Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son découragement. Il
-voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur
-offrit de partager avec eux ses trésors immenses, et de faire pour eux
-les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'éloigner. Misérable
-ressource! C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur orgueil, et
-irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Cortès, plus obstiné et
-plus arrogant que jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir
-par des présents qu'il méprisait; que l'or n'effaçait point les taches
-que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que
-dans le sang.
-
-Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico,
-s'élevait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y
-arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisément; celle par où
-venait Cortès traversait la ville où régnait mon père, et pour disputer
-ce passage, mon père ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put
-l'obtenir: il fallut recevoir ces étrangers comme nos maîtres, nous
-humilier devant eux... O combien je frémis! combien je détestai l'ordre
-absolu qui nous forçait à cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un
-excès de faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant de ses
-ennemis, s'efforçant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il
-les reçoit avec toutes les marques de la joie et de l'amitié, les comble
-de présents, les invite à loger dans le palais du roi son père[47]; et
-inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, le plus
-dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, gagne sa confiance, et
-l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais changé en forteresse,
-qu'ils occupaient lui et les siens.
-
- [47] Le palais d'Axayaca.
-
-Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de la perfidie, de
-l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son
-peuple, et dans le palais de son père, Montezume lui-même est retenu
-captif, en ôtage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever
-d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou
-plutôt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage
-avaient abandonné, tendit les mains, et sans se plaindre reçut ces liens
-flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir lorsqu'on daigna
-l'en délivrer.
-
-Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher à son peuple, à sa cour, à
-ses ministres même. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine
-volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Cortès[48], tués dans
-les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on fît brûler
-vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave
-Colpoca, qui, dans l'émeute de ces brigands, en avait tué deux de sa
-main, et qui s'était montré à nous, de la droite portant la tête d'un
-Castillan[49], et de la gauche la flèche encore sanglante dont il
-l'avait percé; je le vis, ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait
-fait baisser la paupière, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu
-vingt comme lui, le Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les
-flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure
-en m'écoutant, c'est son frère: il allait se brûler avec lui; je le
-retins, et je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! tu veux
-mourir; et tu n'es pas vengé!»
-
- [48] Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux qu'on avait
- laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour des mutins
- contre les troupes de l'empire.
-
- [49] Ce Castillan s'appelait Arguello.
-
-Montezume dévora tout, les affronts et les violences; il se loua de la
-bonté, de la noblesse de Cortès; il feignit d'être heureux et libre au
-milieu de ses gardes qui le faisaient trembler, et qu'il appelait ses
-amis. Le malheureux invitait son peuple à venir leur donner des fêtes,
-et sa cour à les honorer. Le bien de son empire, le maintien de la paix,
-l'avantage de cette alliance, qui déguisait sa servitude, les avis
-secrets de ses dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. Il
-voulut même paraître libre à ceux dont il était l'esclave. Il prévenait
-leur volonté, pour se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus
-dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A l'avarice de ses maîtres
-il prodiguait des monceaux d'or. Il offrit de rendre à leur prince un
-hommage que leur orgueil eût à peine exigé de lui. Il croyait donner à
-cet acte de faiblesse et de dépendance l'apparence de la justice et de
-la magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même, pourvu qu'on ne
-vît pas qu'il y était forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient
-tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec une noble constance;
-tout le reste, l'honneur, la liberté, les biens de son peuple et de sa
-couronne, tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs.
-
-Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents, adoucis par ses
-complaisances, rassasiés de notre honte et de leur gloire, ils
-consentiraient à nous délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel
-sembla vouloir les y contraindre; car on apprit que de nouveaux
-brigands, partis des mêmes régions, venaient leur ravir leur conquête;
-et Cortès, obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser dans nos
-murs qu'un très-petit nombre des siens. Mais tel était l'étonnement,
-l'abattement de Montezume, que ce petit nombre suffit pour le retenir
-parmi eux. On le pressa de consentir à sa délivrance; il en fut offensé.
-Il dit qu'il n'était point captif; que sa conduite était volontaire et
-plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait assez coûté pour
-s'attacher de tels amis, et qu'il ne voulait pas s'exposer au reproche
-de leur avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il, qu'après
-s'être assurés de la nouvelle flotte, ils vont s'éloigner de ces bords.»
-
-Montezume était si frappé de cette illusion, que toute la scélératesse
-du crime dont tu vas frémir, put à peine le détromper. On célébrait
-l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces solennités, de rendre
-hommage aux dieux par des danses publiques. La fleur de la jeune
-noblesse s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, sur la foi
-de la paix, voulut que ces brigands qu'il appelait ses hôtes, fussent
-présents à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais ils étaient
-armés; et nous étions sans armes comme sans défiance. Qu'on s'imagine
-voir des lynx, des léopards errants autour d'un pâturage où bondit un
-faible troupeau de chevreuils ou de daims paisibles. La soif du sang qui
-les dévore, s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: ils
-approchent sans bruit, dissimulant leur rage; mais leurs regards avides
-la décèlent; et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent sur le
-troupeau, dont ils font un carnage horrible. Tels on voyait les
-Castillans, témoins de nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer
-avec des yeux où l'avarice étincelait comme une fièvre ardente. L'or,
-les perles, les diamants dont nous étions parés, viles richesses qu'ils
-adorent, allumèrent en eux cette ardeur furieuse pour laquelle rien
-n'est sacré. Éperdus, forcenés, se donnant l'un à l'autre le signal[50]
-du meurtre et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant sur les
-Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur, l'épouvante et la fuite ne
-dérobent pas à leurs coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les
-voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de leur butin, aussi peu
-sensibles aux plaintes des mourants, que le sont les bêtes féroces au
-cri des animaux tremblants qu'elles déchirent, et dont elles boivent le
-sang.
-
- [50] Ce signal était le nom de saint Jacques.
-
-Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou nous délivrer de ces
-traîtres. Montezume eut beau colorer la noirceur de leur attentat, on ne
-l'écouta plus: l'emportement du peuple et sa fureur étaient au comble.
-Il vint au palais de mon père le supplier de prendre sa défense, et de
-l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur, la prudence, la
-fermeté, avaient pu sauver ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en
-être le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte font place à
-l'ordre et au conseil. A la tête du peuple, il force l'ennemi à se
-retirer dans l'enceinte du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à ne
-plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors on nous annonce le
-retour de Cortès.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-Cet heureux brigand, délivré d'un rival[51] qui venait lui disputer sa
-proie, avait tiré de nouvelles forces du parti opposé au sien[52]. Plus
-fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'étonne à
-son entrée dans nos murs. Il pénètre avec défiance jusqu'aux portes de
-son palais, et s'y enferme avec ses compagnons.
-
- [51] Narvaëz.
-
- [52] La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée comme le
- plus beau trait de sa vie. (_Voyez_ Antonio de Solis.)
-
-Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. «Demain,
-dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des
-cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, tout le peuple fut sous
-les armes, et mon père ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible.
-S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés de lances et
-d'épées, ce péril ne serait pas digne d'être rappelé; mais peins-toi un
-mur de feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans cesse, à travers
-des tourbillons de fumée et de flamme, une grêle homicide et d'horribles
-tonnerres, dont tous les coups étaient marqués par un vide affreux dans
-nos rangs. Ce vide était rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs
-amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de
-morts: c'était le courage effréné de la haine, de la vengeance et du
-désespoir réunis. On travaillait obstinément à briser les murs et les
-portes; on se faisait, avec des lances, des échelons pour s'élever; les
-Indiens blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs compagnons,
-pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'épouvante,
-régnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, si le soleil,
-en nous dérobant sa lumière, n'eût pas terminé le combat.
-
-La nuit, des flèches enflammées embrasèrent les toits de ce palais
-funeste; l'horreur de l'incendie en écarta le sommeil; et tandis qu'au
-milieu des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous prîmes un peu de
-repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes à la main.
-
-L'ennemi sort; la ville entière devient un champ de bataille. Notre sang
-l'inonda; mais nous vîmes aussi, et avec des transports de joie, couler
-celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra
-dans ses murs.
-
-Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la sépulture; et l'ennemi
-les employa à construire des tours mouvantes, pour combattre à l'abri
-d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du haut des toits. Cependant
-mon père appliquait tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre
-qui nous perdait; à donner à nos mouvements plus d'accord et
-d'intelligence; à établir ses postes, disposer ses attaques, ménager pas
-à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à l'ennemi. La ville,
-bâtie au milieu d'un lac, était coupée de canaux, dont les ponts,
-faciles à rompre, pouvaient laisser après nous de larges fossés à
-franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on sût
-profiter.
-
-«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui
-vous ôte la liberté d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours
-faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui charge en tumulte, le
-nombre nuit à la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je
-vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: elle coûtera cher;
-mais ce n'est pas ici le moment de nous ménager. Il serait indigne de
-nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits,
-dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la liberté, la
-vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous
-ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrassés.»
-
-Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces tours pleines d'hommes
-armés, que traînaient de fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante
-lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, tombant du haut des
-toits, les eurent bientôt fracassées. On combattit à découvert, sans
-trouble et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais tranquille. A
-travers l'incendie de nos palais, où l'ennemi portait la flamme, la
-fureur marchait en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque
-tranchée était un poste, attaqué, défendu avec acharnement. L'avantage
-des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, était
-le seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur
-peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un
-combat si long et si sanglant. L'ennemi nous céda la place, mais plutôt
-lassé que vaincu.
-
-Mon père, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53],
-nous faisait espérer d'exterminer le reste. «Encore deux combats comme
-celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est délivré.»
-
- [53] Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, avaient été
- blessés dans ce combat.
-
-Le peuple regardait d'un oeil avide les Castillans étendus à ses pieds.
-«Ils ne sont pas immortels,» disait-il en comptant leurs blessures.
-Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un de ces coups.
-
-Encouragé par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis
-au lendemain. Il fut tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir.
-On approchait des murs; on allait bientôt les franchir, et gagner la
-première enceinte; Cortès alors désespéré força Montezume à paraître,
-pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des
-murailles, il fait signe de l'écouter. Sa présence suspend l'assaut. Le
-peuple, saisi de respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque
-éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tenté sa délivrance; mais
-il leur dit qu'il était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, ils
-consentent, dit-il, à se retirer dès demain, pourvu qu'à l'instant même
-l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute
-hostilité. Je le veux, je vous le commande. Obéissez à votre roi.»
-
-La multitude, à cette voix, était incertaine et flottante. Mon père la
-détermina.
-
-«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, sors de ta prison, et
-viens régner sur nous. Jusques-là nous n'écoutons point un monarque
-opprimé, qu'on force à se trahir lui-même. Non, peuple, ce n'est pas
-votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit
-la loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; son coeur implore la
-vengeance. Vengez-le donc, sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.»
-
-A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'éloigner. L'ennemi
-l'arrête, et l'expose à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, veut
-détourner l'attaque... Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frappé
-Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis.
-En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'épouvante, et
-s'enfuit, comme chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie son
-corps pâle et défiguré. Une multitude éplorée accourt, s'empresse,
-l'environne, et détestant la main qui l'a frappé, remplit l'air de ses
-hurlements, et baigne son roi de ses larmes.
-
-Les caciques s'assemblent, et mon père est élu pour succéder à
-Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de défense achève de
-déconcerter et d'effrayer nos ennemis.
-
-Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les lenteurs d'un siége. Dans
-une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de
-tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. Cortès s'en épouvante,
-et il médite sa retraite. C'était le moment décisif. Il lui fallait,
-pour s'échapper, repasser sur l'une des digues dont le lac était
-traversé; et mon père, ayant bien prévu que Cortès choisirait les ombres
-de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue,
-la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles à tirer de
-l'arc et de la fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut lui-même
-charger la colonne des ennemis. Tout fut exécuté, mais avec trop
-d'ardeur. Des canots, on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence
-coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Cortès et
-mille de ses alliés tombèrent sous nos coups; un pont volant sauva le
-reste; et quand le jour vint éclairer le carnage de la nuit, on trouva
-ceux des Castillans dont la mort nous avait vengés, on les trouva
-chargés de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont le poids les
-avait accablés. Ainsi l'or une fois fut utile à notre défense.
-
-Dans ce combat, où le lac du Mexique avait été rougi de sang, mon père
-avait reçu deux blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela,
-et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais règne. Ces
-brigands reviendront plus forts secondés de ces mêmes peuples que
-Montezume a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la ruine de ma
-patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait,
-jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la comme
-moi, défends-la même sans espérance; et sois le dernier à combattre sur
-ses débris.» A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses
-lèvres éteintes m'ayant donné le baiser paternel, il expira.
-
-Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement le héros mexicain, que sa
-voix en fut étouffée; et les Incas, les yeux attachés sur un fils si
-vertueux et si sensible, attendirent en silence que son coeur se fût
-soulagé.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-
-Pour succéder à mon vertueux père, reprit Orozimbo, le choix des
-caciques tomba sur le jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus
-vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien digne de ce choix; mais le
-sort trahit son courage.
-
-Cortès revint au bord du lac avec des forces redoutables. A mille
-Castillans[54] sa fortune avait joint plus de cent mille auxiliaires:
-telle était l'ardeur de nos peuples à voler au-devant du joug.
-
- [54] Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours.
-
-L'épouvante se répandit dans toutes les villes voisines. Les unes se
-rangèrent du côté de Cortès, et prirent les armes pour lui; d'autres se
-trouvèrent désertes; et leurs habitants éperdus, ou se sauvèrent dans
-nos murs, ou s'enfuirent vers les montagnes.
-
-Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes lancer une flotte[55]
-semblable à celle qui sur nos bords avait apporté ces brigands. La
-multitude de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir de toute
-part; brisés, engloutis par le choc de ces barques énormes, ils
-faisaient périr avec eux les Mexicains dont ils étaient chargés.
-
- [55] Composée de treize brigantins.
-
-Le génie et l'activité de notre jeune roi firent des efforts inouis pour
-suppléer à l'avantage que les barques des ennemis avaient sur nos frêles
-canots. Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore plus à la
-défense de nos digues. Dans les travaux, dans les dangers, par-tout et
-sans cesse présent, il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage
-enflammait tous les coeurs. Les obstacles qu'il opposa aux approches des
-Castillans, lassèrent enfin leur constance. Effrayés des périls et des
-fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent la paix. Tout le peuple
-la demandait; le roi y consentait lui-même; la famine qui nous pressait,
-y disposait tous les esprits; les prêtres, au nom de leurs dieux, furent
-les seuls qui s'y opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; ils
-flattèrent imprudemment l'audace de Guatimozin. Une ombre de péril les
-avait d'abord consternés, une apparence de succès les rendit aussi
-arrogants qu'il avaient été lâches.
-
-Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix. Crédulité fatale! un
-dieu plus fort que tous nos dieux démentit leur vaine promesse. Il fit
-descendre des montagnes les peuples les plus indomptés[56]; il changea
-leur féroce orgueil en un zèle ardent et docile; et Cortès n'eut pas
-plutôt vu grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il résolut de
-nous livrer l'assaut[57].
-
- [56] Les Otomies.
-
- [57] Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce n'est donc
- pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit tant de fois, qu'il
- prit la ville de Mexico.
-
-Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré les efforts d'un
-courage déterminé. L'ennemi ayant pénétré dans nos murs, s'y établit
-parmi des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que faisaient devant
-lui ses foudroyantes armes; et, par trois routes opposées, parvint enfin
-jusqu'au centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient
-l'épouvante et la mort... A ces mots, il s'interrompit par un
-frémissement de rage. «O souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux
-semblaient indignés de voir encore la lumière.
-
-L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas
-juger toi-même si ma douleur est juste. Je combattais près de mon roi,
-j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce palais assiégé j'avais
-abandonné ma soeur, une soeur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher
-que la lumière du jour. Pour sa garde et pour sa défense, j'avais
-laissé, à la tête de quelques Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami
-de mon coeur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé, à qui ma
-soeur était promise. Ce digne ami se défendait avec tout le courage de
-l'amour et du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun d'eux
-semblait, comme lui, protéger les jours d'une amante. Aucune de leurs
-flèches ne partait en vain; le vestibule du palais était inondé de sang,
-la mort en défendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi
-avait embrasés, l'incendie atteint celui-ci. Les assiégés y sont
-enveloppés d'un noir tourbillon de fumée; la flamme perce à travers ce
-nuage; elle s'attache aux lambris de cèdre, et s'y répand à flots
-pressés.
-
-Le péril de ma soeur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de
-l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous
-côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perçants, sa
-chère Amazili. Il la trouve éperdue, courant échevelée, et le cherchant
-pour l'embrasser, avant de périr dans les feux. «O chère moitié de mon
-ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut
-mourir, ou être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.--Il faut
-mourir, lui répondit ma soeur.» Aussitôt il tire une flèche de son
-carquois, pour se percer le coeur. «Arrête! lui dit-elle, arrête!
-commence par moi: je me défie de ma main, et je veux mourir de la
-tienne.»
-
-[Illustration: O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la
-saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir...]
-
-A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de
-son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui découvre son
-sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût pas manqué de courage! Mon
-ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur eût
-désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, et relève le bras sur
-elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante
-l'implore, et trois fois sa main se refuse à percer ce coeur dont il est
-adoré. Ce combat lui donna le temps de changer de résolution. «Non, non,
-dit-il, je ne puis achever.--Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les
-flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si
-nous ne savons pas mourir?--Je vois aussi, lui répond-il, la liberté, la
-gloire, si nous pouvons nous échapper.» Alors appelant ses soldats:
-«Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage.» Il fait
-environner ma soeur, commande que les portes du palais soient ouvertes,
-et s'élance à travers la foule des ennemis épouvantés.
-
-Celui qui m'a peint ce combat en frémissait lui-même. Un énorme rocher,
-qui se détache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les
-vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit un abyme à travers les
-flots courroucés: tel, en sortant du palais de mon père, se présenta le
-formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait écartés, en
-retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse
-encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les
-lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce
-qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de
-blessures, et le corps sillonné de ruisseaux de sang, se défend et
-combat jusqu'à l'épuisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses
-bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, il
-succombe... Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma soeur suivit
-le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de
-lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-être, ô ciel! dans ce
-moment, il gémit sous les coups d'un maître inflexible. Ma soeur
-peut-être... Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; elle rallume en
-vain toute ma rage, et fait le tourment de mon coeur.
-
-L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et dévorer ses larmes, le
-pressait d'interrompre ce récit désolant. Non, dit le cacique, achevons:
-puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois avoir la force d'en
-soutenir l'image.
-
-Tous nos postes forcés livraient la ville en proie à nos vainqueurs. Le
-roi n'avait plus pour asyle que son palais, où sa noblesse lui offrait
-de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes
-les Indiens que la frayeur et la fuite avaient dispersés, il voulut
-s'échapper lui-même, pour revenir assiéger à son tour et accabler nos
-ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots
-occupaient la flotte de Cortès par un combat désespéré. Monarque
-infortuné! tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: il fut
-pris... C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un délire
-stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche
-entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'épouvante et l'horreur.
-Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le plus
-magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!...
-C'est sur ce lit qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie à ce
-récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas
-mieux les connaître. Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des
-os, Cortès, d'un oeil tranquille, observait les progrès de la douleur,
-et il disait au roi: «Si tu es las de souffrir, déclare où tu as caché
-tes trésors.»
-
-Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât honteux de céder à la
-violence, le héros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les
-tourments. Il attache un oeil indigné sur le tyran; et il lui dit:
-«Homme féroce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice égal à
-celui de te voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni aucun mot
-qui implorât une humiliante pitié.
-
-Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce prince. Cet ami, plus
-faible, avait peine à résister à la douleur; et prêt à succomber, il
-tournait vers son maître des regards plaintifs et touchants. «Et moi,
-lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses?» Ces paroles
-étouffèrent le soupir au fond de son coeur[58].
-
- [58] Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut encore
- deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition d'un Indien,
- qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols.
-
-Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que tu viens d'entendre. Tu
-n'as vu ces brigands que dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il
-faut les voir au sein de la paix, au milieu des peuples qu'ils ont
-désarmés, dont les uns vont au-devant d'eux avec une joie ingénue, et
-les autres d'un air timide et suppliant; qui leur présentent de plein
-gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui s'empressent à les servir, à les
-loger dans leurs cabanes; qui supportent pour eux les travaux les plus
-rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, sous le faix dont ils les
-accablent, sous les coups dont ils les meurtrissent; qui se laissent
-flétrir, avec un fer brûlant, des marques de la servitude: c'est là que
-s'est montrée la cruauté des Castillans. Tout ce que tu peux concevoir
-des excès de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche pas
-encore des maux que ces hommes dénaturés font souffrir aux plus doux des
-hommes.
-
-Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur roi, par le saccagement de
-leur ville et de leurs campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les
-vainqueurs: ils opposaient la douceur des agneaux à la férocité des
-tigres: leurs caresses, leurs larmes, l'abandon volontaire du peu de
-bien qu'ils possédaient, une obéissance muette, une aveugle soumission,
-le dernier et le plus pénible de tous les sacrifices que l'homme puisse
-faire à l'homme, celui de sa liberté, rien n'adoucit ces coeurs
-farouches. Si leurs esclaves surchargés, dans une longue et pénible
-route, osent gémir sous le fardeau, un châtiment soudain leur impose
-silence; et s'ils succombent sous l'excès du travail et de la misère, un
-bras impitoyable achève de leur arracher le dernier soupir. «Cruels!
-disent ces innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie n'est employée
-qu'à vous servir, pourquoi nous l'arracher? Épargnez du moins nos
-enfants et nos femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes. _De
-l'or, de l'or_, c'est leur cri de rage; on ne peut les en assouvir. Un
-peuple en vain se hâte d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce
-métal funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux, les mains
-au ciel, les yeux en pleurs, il proteste qu'il n'en a plus, on
-l'enchaîne, on le livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à
-découvrir ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice a inventé des
-tortures inconcevables et des supplices inouis. Ingénieuse à compliquer
-et à prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille formes
-horribles, que la mort ne connaissait pas.
-
-Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité, c'est sa froideur
-tranquille. La nature est muette dans ces coeurs endurcis. Autour des
-bûchers où la flamme dévore une famille entière, au milieu d'un hameau
-dont les toits embrasés fondent sur les femmes enceintes, sur les
-faibles vieillards, sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds
-où un feu lent consume de faibles innocents, déchirés avant de mourir;
-on les voit, ces hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs, se
-réjouir et insulter aux victimes de leur furie.
-
-Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant de maux, sans mourir de
-douleur, ajouta le cacique en versant des ruisseaux de larmes, et d'une
-voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient: si nous supportons
-nos malheurs, si nous vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie,
-c'est pour lui chercher des vengeurs.
-
-«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca en l'embrassant. Je sens
-vos maux, je les partage. Si je ne puis les réparer, j'espère au moins
-les adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, et que ma cour
-soit votre asyle. Hélas! si j'en crois des présages qui commencent à
-s'avérer, le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience et de
-votre courage.--Ah! s'écrient les caciques, la vie est l'unique bien que
-le destin nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et tu peux en
-être prodigue; sans toi, le désespoir en eût déja tranché le cours.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-
-Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient encore dans ces
-régions fortunées, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des
-Castillans s'étendait comme un incendie: la ruine et la solitude en
-marquaient par-tout les progrès.
-
-Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi commençait à l'être. En
-vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux
-Indiens, Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la
-nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une pitié stérile, une
-volonté faible de remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On
-fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin réprimer la
-licence; la cupidité secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous
-des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut
-toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur.
-
- [59] Ferdinand et Charles-Quint.
-
-Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, pleurait au bord de
-l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.
-
- [60] Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, avait
- fait bâtir la ville de Saint-Domingue.
-
-Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain des tyrans. Ce
-barbare était Davila. Sa cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des
-montagnes qui joignent les deux Amériques. A travers les rochers, les
-forêts, et les précipices, ses soldats, ses chiens dévorants furent
-lancés contre les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que la
-peine de les poursuivre, et celle de les égorger. Ainsi fut ouvert le
-passage de l'océan du nord à la mer Pacifique.
-
-Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition des conquêtes y voit
-un champ vaste à courir. Balboa[61], digne précurseur du sanguinaire
-Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions du midi; et des flots de
-sang indien ont inondé les bords où il a tenté de descendre. Après lui,
-de nouveaux brigands ont risqué de plus longues courses; mais la
-constance ou la fortune leur a manqué dans ces travaux.
-
- [61] Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du Sud en 1513.
- Ce fut à lui qu'un Indien répondit _Béru_, _Pelu_, je m'appelle
- _Béru_, et j'habite le bord de _la rivière_: de là le nom de
- _Pérou_. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la
- tête.
-
-Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la
-nature eût formé un homme d'une résolution, d'une intrépidité à
-l'épreuve de tous les maux; un homme endurci au travail, à la misère, à
-la souffrance; qui sût manquer de tout et se passer de tout, s'animer
-contre les périls, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore
-sous les coups de la plus dure adversité. Cet homme étonnant fut
-Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa
-seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et
-populaire, sévère quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait
-l'être, et modérant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la
-rigueur de la discipline et le poids de l'autorité, prodigue de sa
-propre vie, attachant un grand prix à celle d'un soldat; libéral,
-généreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité qui
-déshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir
-entrepris et fait une immense conquête, étaient plus dignes de son
-coeur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux d'or dans des flots de
-sang; cet or ne l'éblouit jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre
-et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa mort. Tel fut l'homme
-que la fortune avait tiré de l'état le plus vil[62], pour en faire le
-conquérant du plus riche empire du monde.
-
- [62] La première condition de Pizarre avait été la même que celle de
- Sixte-Quint.
-
-Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le
-droit d'aller chercher, par delà l'équateur, des régions nouvelles et de
-nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de
-Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et
-le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole[64], à cette île
-fameuse par la conquête de Colomb, et dont on avait fait depuis le siége
-de la tyrannie.
-
- [63] Dom Pèdre Arias Davila.
-
- [64] Saint-Domingue.
-
-Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande à s'aller joindre à lui.
-Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais
-d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagné,
-par sa candeur, l'estime et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut,
-avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.
-
-«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas
-encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords à
-ravager!--Le ciel m'est témoin, répondit Alonzo, que c'est la gloire qui
-me conduit.--La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les
-assassins? en est-il à tomber sur un troupeau timide d'hommes nus,
-faibles, désarmés, à les égorger sans péril, avec une cruauté lâche?
-Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la colombe. Non,
-mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut
-effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur
-Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insensée se trompe, en
-croyant s'assouvir. Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur
-conquête, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par
-l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront épuisé l'Espagne
-et ruiné l'Inde sans fruit.
-
-«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les éclairer. Je ne
-connais Pizarre que par sa renommée; mais on me l'a peint généreux. Il
-est digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de
-l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous pas à le suivre dans sa conquête?
-Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront respectable et cher à mes
-compagnons comme à moi.»
-
-Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; il sent réveiller dans son
-coeur son activité bienfaisante; et l'espoir d'être utile aux hommes
-ranime son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, le
-découragent de nouveau. «Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez
-mon coeur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je
-parlerais pour eux sans ménagement et sans crainte; et vous-même
-peut-être, exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, vous vous
-plaindriez de mon zèle.--Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien
-que votre présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous
-épargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir
-eu qu'à vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne
-l'avoir pas voulu?--C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous
-laisserai pas croire que j'aie renoncé par faiblesse à l'espérance
-d'être utile à ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que
-Pizarre daigne m'entendre!»
-
-Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui les a reçus, aborde au
-rivage de l'isthme. On y débarque à l'embouchure du fleuve des
-Lézards[65]; et pour le remonter, on s'élance sur des canots. Chacun de
-ces canots, formé du creux d'un cèdre, porte vingt rameurs Indiens,
-qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, animés par les cris
-d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve
-leur oppose tant de rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont
-contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. Celui qui les commande,
-semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps,
-ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et
-presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement
-des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec les gouttes
-de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lèvent
-sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble
-implorer sa pitié.
-
- [65] Aujourd'hui _la Chagre_, qui, des montagnes de l'isthme, descend
- dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure.
-
-Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve le tourment d'un père qui
-voit déchirer ses enfants. «Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter
-ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service.
-Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils
-sont enfants du même Dieu que vous.» Alors s'adressant au plus jeune et
-au plus faible des rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je
-vais ramer à votre place.»
-
-Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, s'empressèrent tous à
-l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains à l'homme
-bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient de
-bénédictions, et lui donnaient ce tendre nom de père qu'il avait si bien
-mérité!
-
-Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un
-mouvement de joie: «Eh bien, mon père, vous repentez-vous à-présent de
-nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un oeil où la tendre
-compassion et la tristesse étaient peintes, et ne lui répondit que par
-un profond soupir.
-
-Il est un village, connu sous le nom de Crucès, où le fleuve cesse
-d'être navigable. Ce fut là qu'obligé de quitter les canots, on suivit,
-à travers les bois, une longue et pénible route. Mais toute pénible
-qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le
-regard se promène sur des vallons que la nature se plaît à parer de ses
-mains; où la variété des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux
-peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'oeil
-enchanteur. Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est
-heureux; l'homme opprimé, souffrant et misérable, y gémit seul sous le
-joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le
-cachent à son tyran.
-
-De montagne en montagne, on s'élève, on parvient jusqu'au sommet qui les
-domine, et d'où la vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, sur
-l'immense abyme des eaux. De là se découvrent à-la-fois[66], d'un côté
-l'océan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le
-lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, leur dit Molina,
-saluons cette mer, cette terre inconnue, où nous allons porter la gloire
-de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement
-reconnu ces pays immenses, quelle sera la renommée de ceux qui les
-auront soumis[67]?»
-
- [66] On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine à celui de
- Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne
- découvre à-la-fois les deux mers.
-
- [67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre
- en 1524.
-
-Il descend la montagne, et bientôt, approchant des murs où Davila
-commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent
-s'offrir à Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les
-dangers.
-
-Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans la douleur. Il venait de
-perdre son fils unique à la poursuite des sauvages. «Soyez les
-bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la désolation
-d'un père, dont ces féroces Indiens ont dévoré le fils. Oui, les cruels
-l'ont dévoré, ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang peut-il
-jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et
-funeste. S'il en échappe un seul, je ne me croirai point vengé.»
-
-Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait
-la fortune. Il les reçut sur son vaisseau, avec cet air plein de
-franchise et d'affabilité qui lui gagnait les coeurs; et après les
-éloges qu'il devait à leur zèle, il leur présenta ses amis. «Voilà,
-dit-il, le généreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui
-consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette entreprise; Almagre,
-assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignités qu'il remplit
-dans le sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé ministre des
-autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprète du ciel, l'organe de
-la foi, l'apôtre de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier
-est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: c'est à ses mains que
-l'étendard de la Castille est confié, et c'est lui qui nous conduira
-dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un savant pilote, à
-qui cette mer est connue, et qui le premier a tenté d'en parcourir les
-écueils, sous l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec éloge
-Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux
-qui l'accompagnaient.
-
- [68] Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel de Fernand
- de Luques. (_Découverte et conquête du Pérou_, l. 1.)
-
-Alonzo lui nomme à son tour les Castillans qu'il lui amène, tels que le
-jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux
-Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, et le magnanime Moscose,
-et Moralès, qui le premier devait périr en abordant. Infortuné jeune
-homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en
-connaît un grand nombre, ou par leur renommée, ou par celle de leurs
-aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible à l'honneur de
-les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux
-solitaire qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, demande-t-il,
-un messager de la foi, que son zèle engage à nous suivre?»
-
-Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de la religion et de l'humanité,
-que l'Espagne avait honoré du nom de _Protecteur de l'Inde_, Pizarre est
-saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu
-même. «Est-ce vous, lui dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous
-qui venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage pour moi de la
-faveur du ciel, et du succès de mon entreprise!»
-
-«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le solitaire, le seul
-témoignage assuré de la faveur du ciel est dans le coeur de l'homme
-juste. Méritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, des
-succès dont le ciel s'irrite. La gloire d'être humain, sensible, et
-bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de
-rivaux.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait un vent favorable. On fit
-des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystères fut célébré
-sur la poupe par ce même Fernand de Luques, intéressé avec Almagre dans
-les risques de l'entreprise, et comme lui associé dans le partage du
-butin... O superstition! Ce prêtre sacrilége, pour rendre les autels
-garants de ses vils intérêts, suspend le divin sacrifice, au moment de
-le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et céleste, il se
-tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonné de rides,
-l'austérité paraît empreinte; il soulève un sourcil épais, dont son oeil
-morne est ombragé; et d'une voix semblable à celle qui, du creux des
-autels, prononçait les oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre,
-venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte
-alliance.» Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en réserve une
-partie, et en donnant une à chacun de ses associés interdits et
-tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille des Indiens.» Tel
-fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en
-fut épouvanté.
-
- [69] Ce trait-là est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del
- santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._
- (BENZONI, l. 3.)
-
-Le même jour on tint conseil; et là on entendit Pizarre exposer son
-plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques,
-chargé du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester à
-Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux
-bords où l'on allait descendre, et y mènerait les secours: rien n'avait
-été négligé; et la prudence de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles,
-semblait les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime qu'elle reçut dans
-le conseil.
-
-Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des
-Castillans, ou plutôt leurs esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne
-put renfermer sa douleur. Il demande à parler; on lui prête silence; et,
-la tristesse dans les yeux: «J'entends, dit-il, qu'on se propose de
-distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les
-îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions
-d'infortunés ont péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et
-ferez-vous périr de même les peuples de ces bords?»
-
-Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. «Il n'en est qu'un
-moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir
-de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le même roi,
-la même loi, et, comme je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais
-d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame au nom de la
-nature, à la face du ciel.»
-
-«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, vos voeux et les miens sont
-d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces
-peuples un tribut modéré, établir entre eux et l'Espagne un commerce
-utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me
-propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je
-puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas.
-Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils
-souscrivent à des lois justes, s'ils ne demandent qu'à s'instruire, ils
-seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos,
-seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, la pudeur, la timide et
-faible innocence, auront en vous un défenseur, un vengeur.--Je vous le
-promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache à leur patrie,
-qu'on les condamne à des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la
-menace, et les châtiments, au-delà du tribut imposé par
-vous-même.--Telle est ma résolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que
-vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.»
-
-A ce discours, un bruit confus se répandit dans l'assemblée; et Fernand
-de Luques prenant la parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu de
-ménager des barbares qui le blasphèment, qui brûlent devant les idoles
-un encens qui n'est dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils
-osent défendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que
-nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient au même titre que Canaan
-appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur
-l'idolâtre Amalécite[70], nous l'avons sur des infidèles, plus aveuglés,
-plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur
-impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes, sont-ils plus doux,
-plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils
-leur déchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs
-membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont
-les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec
-tant de chaleur! Si les châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous
-dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déja coûté tant
-de périls et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers,
-n'avez-vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers
-tant d'écueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous
-en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et
-la pauvreté? L'or est un don de la nature; inutile à ces peuples, il
-nous est nécessaire: c'est donc à nous qu'il appartient; et leur malice,
-opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables
-pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence
-des crimes dont les a souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont
-pas les creux des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on doit
-redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces
-noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils
-béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.»
-
- [70] Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla et par
- bien d'autres fanatiques.
-
-Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile
-d'horreur, le regardait et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu
-de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, ont-elles
-proféré ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arrosé de son
-sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait
-la grâce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a
-dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui
-ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous
-dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple
-aux Amalécites! Laissez, laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop
-abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé aux saintes lois de
-la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans
-toute la solennité que sa volonté doit avoir, pour forcer l'homme à lui
-obéir plutôt qu'à la voix de son coeur; et ce décret n'a pu s'étendre
-au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre accompli,
-la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours éternel. Dieu parlait
-aux Israélites; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en donc à la
-loi qu'il a donnée à tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_:
-voilà sa loi, Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, et vos
-bûchers?
-
-«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien
-condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les
-imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si,
-au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils
-seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès
-l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les
-lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même
-joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces
-victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes,
-et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de
-plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute
-leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches
-pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là
-que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les
-enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur
-déchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voilà
-donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs!
-Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire
-périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos
-richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du
-luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que
-vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne
-sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est
-l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici
-l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire,
-et des maux qu'elle fait.»
-
-Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler
-sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre
-le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage
-conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne
-eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur
-tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de
-l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux.
-
-«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même:
-car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses
-ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez
-pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il
-être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la
-charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses
-enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de
-conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain
-pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de
-qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent
-les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en
-dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un
-plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces
-fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou
-de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les
-abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise
-que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les
-îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première
-ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens,
-qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer.
-Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse
-nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que
-d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne
-puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous
-décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre,
-mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce
-que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.»
-
- [71] Les termes de la bulle: _De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ
- scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine... Autoritate
- omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ... donamus,
- concedimus et assignamus._
-
-L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde.
-Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De
-toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui
-fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant
-d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les coeurs tout sentiment
-d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet
-des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on
-a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à
-les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme
-respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage
-de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux.
-Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et,
-infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous
-sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.
-
-«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le
-droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec
-la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du
-chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage
-est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la
-foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion,
-est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la
-rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il
-fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le
-savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la
-mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des
-troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim;
-vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus
-de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et
-c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté
-d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire?
-veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils
-meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu
-vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur,
-l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est
-l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la
-vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce
-Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la
-foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux.
-Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison,
-l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur
-s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé
-d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment
-qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver
-des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce
-même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir
-mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture
-ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je
-l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces
-peuples.
-
-«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce
-pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir
-pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on
-pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès
-s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais
-la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance,
-ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de
-sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non,
-mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le
-nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des
-esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus
-faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais
-abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frère, tu es mon
-esclave_, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un
-blasphème dans la bouche d'un chrétien.
-
-«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conquérants pour la
-foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis.
-Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages?
-Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? _Un pontife a partagé
-l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit
-qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin
-de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le
-ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres,
-non pour un peuple de brigands.
-
-«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de
-conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le
-bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le
-justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou
-d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah!
-croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement,
-pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à
-des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à
-écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont
-jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en
-ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs
-que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de
-la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les
-peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est
-un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de
-grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens,
-leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux
-yeux.» A ces mots il se prosterna.
-
-«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de
-précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son
-devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par
-les entraves du serment.»
-
-«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le
-plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de
-ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!»
-
-Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se
-répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir
-son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de
-délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme
-violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le
-perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas,
-lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il
-lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais
-présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais
-qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant.
-
-Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon
-ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette
-épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez
-Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais
-il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa
-droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le
-suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais
-moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je
-n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez
-tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il
-vous conduira toujours bien.»
-
-Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout
-indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait
-suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui
-dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la
-conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient
-ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands,
-soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-
-Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque
-indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et
-seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses
-naïves, il tâchait de les consoler.
-
-L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains.
-Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu
-porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons
-vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te
-posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est
-rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des
-tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»
-
-A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et
-tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il
-avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.
-
-«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du
-moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les
-découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en
-connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous
-taire et mourir.
-
-Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du
-fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts.
-
-Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit
-retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent.
-C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence,
-ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors,
-jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se
-rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous
-t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en
-prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour
-franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien,
-l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire
-lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé
-de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu
-de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu?
-leur dit-il.--Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces
-malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est
-rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et
-féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les
-Indiens à ne pas se plaindre des tigres!»
-
- [72] On lit dans l'_Histoire générale des Voyageurs_, que dans la
- province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas
- rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme,
- et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte
- une souris.
-
-Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était
-entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui,
-de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde,
-sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait.
-
-A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit
-enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un
-riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine
-s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique.
-Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre
-peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle
-soit à jamais impénétrable!»
-
-A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients
-d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre
-père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est
-Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple
-reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le
-porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée
-de Las-Casas.
-
-Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui
-dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur
-a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur
-le plus doux que puisse goûter sur la terre un coeur vertueux et
-sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si
-vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel
-n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous
-donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte
-agréable au Dieu de l'univers!--Ah! mon père, dit le cacique, nous
-aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul
-homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le
-possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.»
-
-Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y
-voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient
-ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est
-toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours
-présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle
-que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la
-possédons, tout nous a réussi.»
-
-Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de
-reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air
-doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est
-pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue,
-pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants
-et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même.
-Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le
-seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.»
-
-Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir
-Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le
-voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il
-nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme
-juste: nos coeurs et nos biens sont à lui.»
-
-«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs
-si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents
-devant toi!»
-
-Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns
-perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres
-forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive
-en affluence; et le festin est préparé.
-
-Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas
-s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature
-est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement,
-éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher
-à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des
-enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union
-paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les
-fruits: telle était leur société.
-
-Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans
-vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous
-conduit.
-
-«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des
-Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le
-Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il
-est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de
-Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer.
-Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle,
-Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante,
-que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas,
-reçois nos voeux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui.
-
-Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son
-visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant
-de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux
-hommes?--Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter
-parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achève.
-N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es,
-cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons
-t'adorer.»
-
-Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette
-erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de
-ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit
-le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les
-animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de
-la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas,
-renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il
-leur inspirait, couraient au temple sur ses pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-
-D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthélemi crut entendre
-sortir des gémissements. «Qu'est-ce? demanda-t-il.--Passons, dit le
-cacique. Épargne à tes amis la honte de te montrer des malheureux.» Sans
-vouloir insister, Barthélemi s'avance jusqu'à ce temple abominable, où
-l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. «Quel est le sang,
-demanda-t-il encore, qu'on a versé sur cet autel?--Celui des animaux,
-répondit le cacique, et quelquefois...--Achève.--Celui des
-Espagnols.--Des Espagnols!--Lorsqu'ils pénètrent jusqu'au centre de ces
-forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de
-ces captifs, à moins que de les immoler? S'il s'en échappait un seul,
-notre asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu viens d'entendre
-la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne
-puis me résoudre à le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure;
-car, s'il nous échappait, il irait nous trahir.»
-
-Las-Casas demande à le voir; et après avoir fait briser l'autel et
-l'idole du tigre, il retourne vers la prison où le jeune homme est
-enfermé.
-
-Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, ne douta point que
-ce ne fût encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. «O
-mon père, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre
-à un jeune homme à se détacher de la vie, à mourir courageusement.»
-
-Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était libre; qu'il commandait
-aux Indiens de s'éloigner, et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah!
-reprit-il, que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez parmi
-eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu pour ma délivrance? Parlez.
-Dites-moi qui vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce coeur
-qu'elle abandonnait.»
-
-«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; mais, n'ayant jamais
-trempé dans les crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi les
-Indiens.--Hélas! et moi, lui dit Gonsalve (c'était le nom du jeune
-homme), qu'ai-je fait, que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me
-dispenser? Je suis le fils de Davila, du gouverneur de l'isthme: il
-m'avait envoyé à la poursuite des sauvages. Mes compagnons et moi, à
-travers les forêts, nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens nous
-ont enveloppés, nous ont accablés sous le nombre; les plus heureux des
-miens ont péri dans le combat, le reste a été pris, et sur l'autel du
-tigre je les ai vus tous immolés. Moi seul ils m'épargnent encore: soit
-que ma jeunesse ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur
-inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté m'ait voulu réserver pour
-un nouveau sacrifice; ils me laissent languir dans ce triste abandon, et
-dans l'attente de la mort, plus cruelle que la mort même. Hélas!
-pardonnez à mon âge un excès de faiblesse, dont je rougis en l'avouant.
-La vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à son aurore. Elle
-devait avoir tant de charmes pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma
-patrie! Et quand je pense que ces beaux jours, ces jours délicieux que
-j'y devais passer, sont évanouis pour jamais, je tombe dans le
-désespoir. Si du moins j'étais mort au milieu des combats, et par les
-mains d'un ennemi digne d'honorer mon courage! Mais ici, mais sur les
-autels d'un peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant déchirer les
-entrailles, et voir, aux pieds du tigre, allumer mon bûcher! Cette
-destinée est affreuse. Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains
-inhumaines; rendez-moi à mon père. Il n'a que moi, je suis son unique
-espérance; ces barbares l'en ont privé.»
-
-«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes loin encore d'être changé par
-le malheur! Vous, fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples,
-dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre le plus horrible!
-Hélas! combien de pères, privés par ses fureurs de leur seule et douce
-espérance, se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant à ses genoux la
-grâce de leurs enfants! Il a versé plus de flots de sang que vous n'en
-avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé dans ces forêts
-profondes, n'est que le malheureux débris de ceux qu'il a exterminés.
-Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en est échappé. Ils sont
-perdus, s'il les découvre; et lui rendre son fils, vous l'avouerez
-vous-même, ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend, ne
-lui fût révélé.--Ah! gardez-vous, lui dit Gonsalve, de leur apprendre
-qui je suis.--Moi! dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le péril de
-votre délivrance! Non; ce serait leur tendre un piége. Si je parle pour
-vous, je dirai qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce qu'on
-risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou ma franchise; c'est à vous de
-choisir.--Choisir! De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne
-à vous.--Reprenez donc courage. Mais tirez de l'état où vous êtes
-réduit, cette utile et grande leçon, que le droit de la force est un
-droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur tour, et se
-permettaient la vengeance, il n'est point de supplice auquel ne dût
-s'attendre le fils du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme est la
-faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point qui ne fût timide et
-tremblant; que l'orgueil, dans un être si voisin du malheur, est le
-comble de la démence; et qu'exposé lui-même chaque jour à devenir un
-objet de pitié, il est aussi insensé que méchant, lorsqu'il ose être
-impitoyable.»
-
-Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique, lui dit-il, n'es-tu pas
-soulagé, comme d'un joug triste et pénible, de ne plus adorer un être
-malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?--Il est vrai, lui dit
-le cacique, que nos coeurs, flétris par la crainte, semblent ranimés par
-l'amour.--Oui, mon ami, l'homme est fait pour aimer. La haine, la
-vengeance, toutes les passions cruelles sont pour lui un état de gêne,
-d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il sent qu'il se
-rapproche de l'être excellent qui l'a fait, à mesure qu'il est plus
-doux, plus magnanime. Étouffer son ressentiment et triompher de sa
-colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on a reçue, en accabler son
-ennemi; c'est un plaisir vraiment divin.--Je le conçois, dit le
-cacique.--Non, tu ne peux le concevoir avant de l'avoir éprouvé. Mais il
-ne tient qu'à toi de jouir pleinement de ce plaisir pur et céleste. Fais
-venir ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes chaînes, et dis lui,
-en le délivrant: Fils du désolateur de l'isthme, fils du meurtrier de
-nos pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de Davila, je pardonne à
-ton âge et à ta faiblesse. Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton
-Dieu.--Le fils de Davila! s'écria le cacique; quoi! c'est lui que je
-tiens captif!» A ces mots, ses yeux irrités s'enflammèrent comme la
-foudre. «Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire avec un air
-tranquille, c'est lui que tu peux déchirer, dévorer même si tu veux.
-Mais écoute-moi. A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, tu seras
-triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et son sang répandu ne rend la vie
-à aucun des miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr le
-faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable sans fruit... Sa vie
-est dans tes mains; choisis de renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et
-reprends le culte du tigre, si tu veux t'abreuver de sang.»
-
-«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. Mais toi-même, crois-tu
-qu'il me commande de laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous
-fait depuis dix ans?--Oui, la loi de mon Dieu te prescrit le pardon et
-l'amour de tes ennemis.--L'amour!--Ne sont-ils pas ses enfants comme
-toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu adorer le père, sans
-aimer les enfants? Plains-les d'être coupables, et souhaite qu'ils
-cessent d'être méchants; mais ne sois pas méchant comme eux, et mérite,
-par ta clémence, que ton Dieu en use envers toi.»
-
-«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le cacique. Allons,
-qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils du cruel Davila je pardonne comme à mon
-frère? J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa chaîne, et je
-l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, après lui avoir permis de vivre?
-S'il s'échappe, il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras
-perdu tes amis.--J'ai cette crainte comme toi, lui répondit le
-solitaire; et je ne veux, quant-à-présent, qu'adoucir sa captivité.»
-
-Gonsalve attendait avec impatience le retour de Las-Casas. «Eh bien, lui
-dit-il en tremblant, qu'avez-vous obtenu?--Qu'on vous laisse la
-vie.--Ah! mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue pour jamais?--Je vous
-ai dit que le salut de ces malheureux Indiens tient au secret de leur
-asyle.--Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne sera jamais trahi par
-moi.--Comment répondrais-je de vous? dit le solitaire. A votre âge on ne
-répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner l'estime du cacique, et
-d'obtenir, avec le temps, qu'il daigne se fier à vous.--Et lui avez-vous
-dit qui je suis? demanda Gonsalve.--Oui, sans doute.--Je suis
-perdu.--Non, vous ne l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.»
-
-«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, adores-tu le Dieu
-qu'adore Las-Casas?--Oui, répond Davila.--Crois-tu que nous soyons
-enfants de ce Dieu, comme toi?--Je le crois.--Nous sommes donc frères?
-Pourquoi venir tremper tes mains dans notre sang?--J'obéissais.--A
-qui?--Vous le savez assez.--Oui, je sais que tu es né du plus méchant
-des hommes, et du plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit que son
-Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je te pardonne. Viens,
-embrasse ton ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux pieds du
-cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage; ne sommes-nous pas frères?
-N'es-tu pas mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le délivra de
-ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce spectacle, avait le coeur saisi de
-joie et d'attendrissement. «Davila, dit-il au jeune homme, voilà, voilà
-de vrais chrétiens!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-
-Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et
-comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la
-seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de s'échapper. Las-Casas le
-voyait sans cesse. Il eût voulu lui faire aimer la vie heureuse et
-simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'écoutait qu'en
-poussant de profonds soupirs. «Me voilà, disait-il, instruit par le
-malheur, par vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier à
-moi, et me mettre en état de détromper mon père, de le fléchir, de lui
-apprendre à les connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la vie; je
-leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront un père. Il cédera aux
-larmes de son fils.»
-
-A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et
-Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le
-connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans
-doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon
-peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai
-jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret.
-Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le
-péril regarde, c'est à lui de se consulter.»
-
-«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire
-ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le
-renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce
-bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous
-auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un
-devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits
-sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par
-où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois
-prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais
-aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.
-
-«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères,
-d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais
-vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus
-tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant
-de descendre au tombeau.»
-
-La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas
-l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il,
-pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait
-un coeur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le coeur du
-tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton
-ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je
-ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis,
-que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon
-Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.»
-
-«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et
-l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment
-braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.--La
-mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant
-avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime,
-tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai
-pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je
-te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira.
-
-Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de
-tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son coeur était
-oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec
-toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la
-présence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien
-réfléchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche
-nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié
-l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»
-
-Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un
-père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au
-départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les
-yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au
-bord de la forêt. Là, il fallut se séparer.
-
-Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique,
-ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui
-dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos
-tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier,
-souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton coeur si tu dois nous
-trahir.»
-
-Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers
-les bois, se retraçaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un
-moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il,
-si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est
-malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui
-répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui
-le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir
-ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent
-sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera
-persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses
-yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses
-bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même
-de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera
-d'incrédules.»
-
-«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce
-qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant,
-d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui
-répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire
-adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime,
-affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend
-de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On
-aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est
-favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux
-faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer
-personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain,
-juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre
-l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver
-par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces
-ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux
-prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la
-rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants...» Le
-solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les
-yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage.
-«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te
-l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de
-l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.»
-
-On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au
-moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton
-père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne
-penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent;
-et ton coeur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»
-
-Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la
-côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que
-baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-
-Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son nom avec les larmes de
-l'orgueil, de la rage, et du désespoir. En le voyant, il se livra à tous
-les transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon fils, le ciel te
-rend aux voeux d'un père. Mais tous ces braves Castillans qui
-t'accompagnaient, que sont-ils devenus?--Ils sont morts, répondit
-Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin résisté; et nous avons
-succombé sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'étais;
-et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu la liberté. O mon père! si
-vous m'aimez, qu'un procédé si généreux vous touche et vous désarme...»
-Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, indigné de voir qu'après le vaste
-et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent
-encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans être
-sensible au bienfait qui seul aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je
-reconnaîtrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où tu les as
-laissés, et où s'est passé le combat.»
-
-«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans ces déserts, lui
-répondit Gonsalve, et je me suis laissé conduire, sans savoir moi-même
-où j'allais, d'où je venais...»
-
-«J'entends, reprit le père en observant son trouble: ils t'ont fait
-promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite;
-et tu te crois lié par tes serments?»
-
-«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur
-dois assez pour ne pas les trahir.»
-
-«Des noeuds plus sacrés vous engagent à votre Dieu, à votre roi, à votre
-patrie, à moi-même, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups
-des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le
-reste? En vous laissant la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis
-de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont inventé,
-les perfides? Obéissez à votre père, et demain soyez prêt à nous servir
-de guide; car je veux marcher sur leurs pas.»
-
-Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son
-père, ou de refuser d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara
-que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait à ses
-bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie,
-soutint sa résolution; et le reproche et la menace n'ayant pu
-l'ébranler, on eut recours à l'artifice.
-
-Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère odieux. Il alla trouver
-le jeune homme. «Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air
-pénétré, vous ferez mourir votre père. Il vous aime; j'ai vu couler pour
-vous ses larmes paternelles; et vous ne lui êtes rendu que pour
-l'accabler de douleur.--Ah! répondit le jeune homme, qu'il me demande ma
-vie, et non pas une trahison.--Si c'était une trahison, serait-ce moi,
-dit le perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des Indiens me
-touche autant que vous. Mais, en irritant votre père, vous les perdez;
-et c'est sur eux que sa colère tombera. Il est mortellement blessé de
-votre résistance. Mon fils me méprise et me hait, dit-il: plus attaché à
-ce peuple barbare qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu lui-même,
-il ne connaît plus qu'un devoir, celui de la rébellion; il n'ose se fier
-à ma reconnaissance, et il me croit moins généreux qu'un misérable
-Indien. Non, Davila, ce n'était pas ainsi qu'il fallait servir les
-sauvages. Touché de leur humanité, et plus sensible encore à votre
-confiance, je sais que votre père se fût laissé fléchir. Mais si, par
-eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner
-jamais?»
-
-«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon coeur, reprit Gonsalve:
-mon respect, mon amour pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me
-demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sûr d'être obéi.
-Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et
-perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas
-à moi d'éclairer ses recherches impitoyables; et s'il consent à
-l'épargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en
-paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que
-de vivre éloignés de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera
-pour eux le plus grand de tous les bienfaits.»
-
-«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que répandus dans les forêts,
-on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?--Ils
-sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur
-simplicité, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.--Ils sont chrétiens!
-Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux
-d'indulgence et de ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de
-nos frères. Je les protégerai, je les porterai dans mon sein.--Eh bien,
-protégez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de
-plus.»
-
-«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé d'un parricide! Ils
-sortiront de leurs forêts, ils nous dresseront des embûches; votre père,
-que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livré en leurs
-mains. La flèche empoisonnée qui percera son coeur, ce sera vous qui
-l'aurez lancée.»
-
-A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant Las-Casas: «M'aurait-il
-conseillé un crime? dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature est
-d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe.
-La voix intime de mon coeur s'élève contre vos reproches, et me parle
-plus haut que vous.»
-
-Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son odieuse entremise, dit
-à Davila que son fils était tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait
-qu'on l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus de son
-âge.
-
-Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, pleurait nuit et jour son
-malheur.
-
-«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père inexorable, après une
-nouvelle épreuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir
-tes outrages, ni ta présence. Malheur à ceux qui de mon fils, d'un fils
-obéissant, respectueux, fidèle, ont fait un rebelle obstiné!»
-
-«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant à ses pieds, tout baigné de
-ses larmes, est-il possible que le refus d'être ingrat, perfide, et
-parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle
-haine obstinée portez-vous à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur
-roi briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son ami, son frère, me
-demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on
-oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, oui, vous-même, mon
-père, vous me feriez un crime de l'infidélité dont vous me faites une
-loi. Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, je l'avoue,
-plus affreux de vous obéir. Ne me réduisez point à ces extrémités. Ayez
-pitié d'un fils que votre haine accable, et qui, même en vous irritant,
-se croit digne de votre amour.--Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as
-plus de père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis souffrir.»
-
-Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais de son père, et lui fit
-demander quel lieu il lui marquait pour son exil, «Les forêts, les
-cavernes qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,»
-répondit le père inflexible.
-
-Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; et en s'en allant, à travers
-le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même:
-«Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite au point qu'il
-m'éloigne à jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte
-de remords; au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant les sauvages,
-mon coeur en était dévoré. Il est donc des devoirs plus saints que la
-soumission aux volontés d'un père! Notre première qualité, sans doute,
-est celle d'homme; notre premier devoir est d'être humain.»
-
-L'abandon où il était réduit, la douleur où il était plongé,
-l'imprudence et la bonne foi de son âge ne lui permirent pas de voir le
-piége qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu même
-l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient pas de lui: il leur avoua
-son malheur, sans en dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils,
-pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas
-retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amitié, ton
-innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire
-oublier l'injustice d'un mauvais père.» Il suivit ce conseil funeste.
-Mais lorsqu'il eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant le
-vallon, son coeur soulagé commençait à sentir renaître la joie, quels
-furent son étonnement et sa douleur, de se voir tout-à-coup entouré
-d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son père, de
-retourner avec eux à Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il
-avait pris pour guides, se sauvèrent dans le vallon, et y répandirent
-l'alarme. Dès ce moment plus de sûreté pour le cacique et pour son
-peuple; leur asyle était découvert.
-
-Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, prenait la terre et le ciel
-à témoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile
-pour l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il lui fût permis
-d'y passer, pour lui épargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le
-père y consentit, soit pour se délivrer d'un témoin dont la vue
-l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil
-volontaire l'amertume de ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce
-rivage, je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; il m'a rendu
-parjure et traître aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.»
-
-Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est Las-Casas, il va se jeter
-dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec
-tous les regrets d'un coeur coupable et consterné.
-
-«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, vous avez fait une
-imprudence; mais votre coeur est innocent. Ce doit être un supplice
-affreux pour un fils honnête et sensible, de voir les maux que fait son
-père; vous n'en serez plus le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est
-en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, et, si elle a
-besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes
-ennemis. Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi y
-consente.»
-
-Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au sein du pieux solitaire,
-sentit son courage renaître, et il resta auprès de son ami, en attendant
-que le monarque lui eût permis de quitter ces bords.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-
-Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja loin du rivage de
-l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. A travers les écueils d'une mer
-inconnue encore, sa course était pénible et lente; la disette le
-menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord de ces côtes
-sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Dès qu'un
-village est attaqué, ses voisins accourent en foule, et se présentent au
-combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble.
-On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces
-malheureux, dans l'espérance de venger leurs amis, reviennent périr avec
-eux. Le fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent d'égorger.
-
- [73] On a donné à cette plage le nom de _Pueblo quemado_, peuple
- brûlé.
-
-Un vieux cacique, autrefois renommé par sa valeur et sa prudence, mais
-alors accablé par les travaux et les années, était couché au fond d'un
-antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et
-d'effroi retentirent jusqu'à lui. Il vit revenir ses deux fils couverts
-de sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent:
-«C'en est fait, mon père, c'en est fait; nous sommes perdus.--Eh quoi!
-dit le vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand nombre, ou
-sont-ils immortels? Est-ce la race de ces géants[74] qui, du temps de
-nos pères, étaient descendus sur ces bords?--Non, lui répond l'un de ses
-fils; ils sont en petit nombre, et semblables à nous, à la réserve d'un
-poil épais qui leur couvre à demi la face: mais sans doute ce sont des
-dieux; car les éclairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains:
-nos amis écrasés nous ont couverts de leur sang; en voilà les marques
-fumantes.»
-
- [74] _Voyez_ Garcil. liv. 9, chap. 9.
-
-«Je veux demain les voir de près: portez-moi, dit le vieux cacique, sur
-cette roche escarpée, d'où j'observerai le combat.»
-
-Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent dans la plaine. Les
-Castillans les attendaient. Pizarre en parcourait les rangs avec un air
-grave et tranquille; sous lui commandait Aléon, plus superbe et plus
-menaçant; Molina était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait
-amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était abattu, non de
-crainte, mais de pitié: on croyait entendre l'humanité gémir au fond du
-coeur de ce jeune homme.
-
-Un cri formé de mille cris fut le signal des Indiens; et à l'instant une
-nuée de flèches obscurcit l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces
-flèches égarées, presque aucune, en tombant, ne porta son atteinte.
-Pizarre se laisse approcher, et fait sur eux un feu terrible, dont tous
-les coups sont meurtriers: ceux du canon font des vides affreux dans la
-masse profonde des bataillons sauvages. Trois fois elle en est ébranlée,
-mais la présence du vieux cacique soutient le courage des siens. Ils
-s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant sur les ailes, ils vont
-envelopper le petit nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec son
-escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens sont entr'ouverts et
-dissipés. Leur fuite ne présente plus que le pitoyable spectacle d'un
-massacre d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants, tendent la gorge
-au coup mortel. Les bois et les montagnes servirent de refuge à tout ce
-qui put s'échapper.
-
-Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce désastre d'un oeil pensif
-et morne. Il a vu le plus jeune de ses fils brisé comme un roseau par la
-foudre des Castillans. Son coeur paternel en a été meurtri; mais
-l'impression de ce malheur domestique est effacée par le sentiment plus
-profond de la calamité publique. Il fait rassembler autour de lui ses
-Indiens, et il leur dit: «Enfants du tigre et du lion, il faut avouer
-que ces brigands nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier,
-ces tonnerres, ces animaux rapides qui combattent sous l'homme, tout
-cela est prodigieux. Mais revenez de l'étonnement que vous causent ces
-nouveautés. L'avantage du lieu et du nombre est à vous; profitez-en. Qui
-vous presse d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis?
-Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle couverte de moissons? Ne
-voyez-vous pas la famine, avec ses dents aiguës et ses ongles
-tranchants, qui se traîne vers eux? Elle va les saisir, sucer tout le
-sang de leurs veines, et les laisser étendus sur le sable, exténués et
-défaillants. Tenez-vous en défense, mais dans l'étroit vallon qui
-serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent vous attaquer, nous
-verrons quel usage ils feront de ces foudres et de ces animaux qui
-combattent pour eux.»
-
-Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit même; et quand le jour
-vint éclairer ces bords, les Espagnols, épouvantés du silence et de la
-solitude qui régnaient au loin dans la plaine, n'y trouvèrent plus
-d'ennemis que la faim, le plus cruel de tous.
-
-Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens, il résolut de les
-poursuivre. Les Indiens s'y attendaient. Dans tous les détours du
-vallon, le vieillard les avait postés par intervalle et en petit nombre.
-«Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper à vos ennemis; et les fatiguer,
-c'est les vaincre. Protégés contre leurs tonnerres par les angles de ces
-collines, vous les attendrez au détour. Là, je vous demande, non pas de
-tenir ferme devant eux, mais de lancer de près votre première flèche, et
-de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et qui les attend au détour.
-Je me tiendrai au dernier défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel fut
-l'ordre qu'il établit.
-
-Dès que la tête des Castillans se montre au premier détroit du vallon,
-il part une volée de flèches; et l'arc à peine est détendu, les Indiens
-sont dissipés. On les poursuit; et on rencontre une nouvelle troupe qui
-se dissipe encore, après avoir lancé ses traits.
-
-Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la victoire lui échappent à
-chaque instant, part avec la rapidité de l'éclair, et commande à son
-escadron de le suivre. Le vieillard avait tout prévu. Les Indiens, dès
-qu'ils entendent la terre retentir sous les pas des chevaux, gagnent les
-deux bords du vallon; et l'escadron, après une course inutile, est
-assailli de traits lancés comme par d'invisibles mains.
-
-Les Castillans s'irritent de voir couler leur sang, moins furieux encore
-de leurs blessures que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, à
-travers sa crinière épaisse et flottante, a senti le coup pénétrer.
-Impatient du trait qui lui est resté dans la plaie, il agite ses crins
-sanglants; il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre, en
-arrachant le trait, est renversé sur la poussière. Mais, d'un cri
-menaçant, dont les forêts retentissent, il étonne et rend immobile le
-coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il commande à la moitié
-des siens de mettre pied à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la
-pente des deux collines, et d'en chasser les Indiens. On lui obéit, on
-les attaque; et soudain ils sont dispersés.
-
-On les poursuivait; et Pizarre recommandait sur-tout qu'on en prît un
-vivant, pour savoir de lui en quel lieu on trouverait des subsistances;
-car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur unique bien.
-
-Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, après une assez
-longue course, hors d'haleine, accablés par ce pesant fardeau, virent
-bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur dit: «Laissez-moi.
-Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus
-que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants
-de leurs pères, et vos femmes de leurs époux. Si mon fils demande
-pourquoi vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai voulu.»
-
-«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.»
-A ces mots, l'ayant déposé au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en
-pleurant, et se sauvèrent dans les bois.
-
-Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans étonnement ni
-frayeur. Ils lui demandent où est la retraite des Indiens? Il montre les
-bois. Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il montre le ciel.
-Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'oeil fier
-et moqueur, il fait signe que c'est la terre.
-
-Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, d'abord ils employèrent les
-caresses perfides; il n'en fut point ému. Ils eurent recours aux
-menaces; il n'en fut point épouvanté. Leur impatience à la fin se change
-en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son
-supplice. Il y jette un oeil de mépris. «Les insensés, disait-il avec un
-sourire amer et dédaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour
-la vieillesse! Ils prétendent imaginer un plus grand mal que de
-vieillir!» Les Castillans, outrés de ses insultes, l'attachèrent à un
-poteau, et allumèrent alentour un feu lent, pour le consumer.
-
-Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage
-invincible: son visage, où se peint la fierté d'une ame libre, devient
-auguste et radieux; et il commence son chant de mort.
-
-«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je
-pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que
-tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir;
-j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'étais je me
-livrais à l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons
-ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; mais si tu te laisses
-abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes,
-comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à mon tour, il
-faut lutter ensemble; et nous nous prîmes corps à corps. Il y a soixante
-ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une
-larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon coeur j'ai
-étouffé la plainte. J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux
-paternels ne se sont point mouillés. Que me veut encore la douleur? Ne
-sait-elle pas qui je suis? La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble
-enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir
-hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore
-agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable à la douleur. Et
-vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, vous vivrez; vous
-serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller; vous vous
-arracherez nos misérables dépouilles. Vos mains, trempées dans le sang
-indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les nôtres,
-confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront
-ensemble, et mêleront leur poussière, comme des ossements amis. En
-attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne;
-dévorez ce que la vieillesse n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux
-voraces qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez un repas; mais vous
-leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui
-vous repaître; mais demain ce sera leur tour.»
-
-Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il
-redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'était Moralès) ne put soutenir
-plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui
-avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une flèche. L'Indien,
-qui se sentit mortellement blessé, regarda Moralès d'un oeil fier et
-tranquille: «Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton
-impatience, une belle occasion d'apprendre à souffrir!» Il expira; et
-les Espagnols consternés passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir
-retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du
-signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallièrent à lui. Mais on
-s'aperçut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Moralès,
-perdu dans les bois, ne reparut jamais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-
-Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la
-constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui
-rongeaient le coeur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la
-faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire,
-et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.
-
-Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce
-l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et
-abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y
-descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de
-l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses
-voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré.
-«Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et
-paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de
-même les bons sont en proie aux méchants.--Chez nous, lui dit Pizarre,
-le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la
-bonté.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les
-bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et
-hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île
-voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques
-secours.
-
- [75] L'île _del Gallo_.
-
-Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la
-honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans
-les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était
-laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur
-retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise
-que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la
-conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents.
-
- [76] Pèdre de Los-rios.
-
-A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre
-tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus
-profonde douleur.
-
-«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était
-chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes
-compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans
-s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver
-leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des coeurs lâches et
-timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce
-qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la
-gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes
-amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se
-déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je
-les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans coeur,
-s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une
-ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la
-poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi,
-n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.»
-
-Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de
-Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur!
-Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un
-d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble
-tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple
-l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis
-m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre
-avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et
-jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon.
-Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux
-chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui
-était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais
-lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles,
-résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son coeur soulagé
-s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des
-larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur,
-que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des
-tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener,
-dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de
-braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur
-perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous
-seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de
-nous avoir abandonnés.»
-
-Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut
-près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul,
-sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa
-patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en
-proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la
-mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur
-du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient,
-gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage
-abattu, rappela tout le sien.
-
-Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des
-yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis,
-félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes
-timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que
-j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis
-par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous
-vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle
-vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y
-répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls,
-délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent
-dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de
-leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms
-immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent.
-Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au
-monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre
-patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que
-leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La
-vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant
-de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler.
-Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des
-Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte
-et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose
-y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize
-hommes abandonnés et séparés de l'univers.
-
-L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la
-nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les
-tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies
-orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des
-montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la
-terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu,
-impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent
-d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en
-gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les
-forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des
-tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais,
-et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une
-multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité
-ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut
-l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.
-
-Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en
-frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût
-pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous
-l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi.
-
-Son premier soin fut de chercher une colline où la terre ne fût jamais
-inondée, et qui, voisine de la mer, permît de donner le signal aux
-vaisseaux. Malgré l'humidité des bois dont la colline était couverte, il
-s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le
-sommet fut dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes
-environnées d'une enceinte.
-
-«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature est sauvage, mais féconde.
-Les bois y sont peuplés d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau
-douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous
-présente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est
-humide dans les vallons; il l'est moins sur cette éminence; et des feux
-sans cesse allumés vont le purifier encore. Sous des toits épais de
-feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant à ces
-noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car
-les horreurs de la nature en augmentent la majesté. C'est ici qu'elle
-est imposante. Ce désordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit
-l'ame, et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici
-avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de
-nous-mêmes. Il manquait à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve du
-choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre
-soit sans relâche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le
-silence des vents et des tempêtes, le soin de notre subsistance sera
-moins pour nous un travail, qu'un exercice intéressant.»
-
-Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre fit à ses compagnons une
-peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de
-la vie, et adoucit les plus grands maux.
-
-Les Castillans eurent bientôt construit un canot, dans lequel, quand la
-mer était calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement
-d'une pêche abondante. La chasse ne l'était pas moins: car, avant que
-les animaux d'un naturel doux et timide aient appris à connaître
-l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent
-dans ses piéges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir
-éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés de son
-approche, ils s'instruisent l'un l'autre à fuir devant leur ennemi
-commun.
-
-Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent
-paraître aucun vaisseau. Leurs yeux, tournés du côté du nord, se
-fatiguaient à parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous
-les jours l'espérance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus
-découragés. Pizarre seul les relevait, les animait à la constance.
-«Donnons à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. Je crains
-moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait
-trop tôt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés à la hâte et
-sans choix. S'il est chargé de braves gens, il mérite bien qu'on
-l'attende.»
-
-Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il inspirait. La rigueur
-du climat de l'île, son influence inévitable sur la santé de ses amis,
-la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle
-achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il
-pouvait attendre, son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant
-encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de pensées, où
-quelques lueurs d'espérance se laissaient à peine entrevoir.
-
-Ses amis, moins déterminés, se lassaient de souffrir. L'air humide
-qu'ils respiraient, et dont ils étaient pénétrés, déposait dans leur
-sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur
-force, diminuait tous les jours. «Nous ne te demandons, disaient-ils à
-Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer;
-sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on
-puisse fléchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins,
-en expirant, nous puissions venger notre mort.»
-
-Pizarre cède à leurs instances; et des débris de leur navire, il leur
-fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y
-travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage,
-apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri
-de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce
-n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute
-si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; on observe
-long-temps encore; et peu-à-peu, l'espérance, en croissant, affaiblit la
-crainte, comme la lumière naissante pénètre l'ombre et la dissipe au
-crépuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la
-voile, on reconnaît le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors
-répété que des plaintes et des gémissements, retentit de cris
-d'allégresse. Mais le vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces
-transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on
-envoie à Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-même on le
-rappelle, on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. «Eh quoi!
-dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces
-bords!» Et puis, rappelant son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il;
-et je ne veux m'en éloigner qu'après avoir marqué moi-même le rivage où
-nous descendrons.» Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un
-monument de sa gloire. Il écrivit sur un rocher, au bas duquel les flots
-se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils étaient nommés), _abandonnés de
-la nature entière, ont éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage
-ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc à tout
-souffrir._»
-
-Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au
-rivage de Tumbès.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-
-Là, tout ce qui s'offre à leurs yeux annonce un peuple industrieux et
-riche. Pizarre fait dire à ce peuple qu'il recherche son amitié; et
-bientôt il le voit s'assembler en foule sur le port. Il voit son navire
-entouré de radeaux[77] chargés de présents: ce sont des grains, des
-fruits, et des breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible à
-la bonté, à la magnificence de ce peuple doux et paisible, Pizarre
-s'applaudit d'avoir enfin trouvé des hommes; mais ses compagnons
-s'applaudissent d'avoir trouvé de l'or.
-
- [77] Ces radeaux s'appelaient des _balzes_.
-
-Les Indiens, sans défiance comme sans artifice, sollicitaient les
-Castillans à descendre sur le rivage. Pizarre le permit, mais seulement
-à deux des siens, à Candie et à Molina. A peine sont-ils descendus,
-qu'une foule empressée et caressante les environne. Le cacique lui-même
-les conduit dans sa ville, les introduit dans son palais, et leur fait
-parcourir les demeures tranquilles de ses Indiens fortunés. Ces hommes
-simples les reçoivent comme des amis tendres reçoivent des amis; et avec
-l'ingénuité, la sécurité de l'enfance, ils leur étalent ces richesses
-qu'ils auraient dû ensevelir.
-
-«Quoi de plus touchant, disait Molina, que l'innocence de ce peuple?--Il
-est vrai qu'il est simple, et facile à civiliser, disait Candie;» et
-cependant, le crayon à la main, au milieu des sauvages, il levait le
-plan de la ville et des murs qui l'environnaient. Les Indiens, enchantés
-de l'art ingénieux avec lequel sa main traçait comme l'ombre de leurs
-murailles, ne se lassaient pas d'admirer ce prodige nouveau pour eux.
-Ils étaient loin de soupçonner que ce fût une perfidie. «Que
-faites-vous? lui demande Alonzo.--J'examine, répond Candie, par où l'on
-peut les attaquer.--Les attaquer? Quoi! dans le moment même qu'ils vous
-comblent de biens, qu'ils se livrent à vous sans crainte et sur la foi
-de l'hospitalité, vous méditez le noir projet de les surprendre dans
-leurs murs! Êtes-vous assez lâche?...--Et vous, reprit Candie, êtes-vous
-assez insensé pour croire qu'on passe les mers et qu'on vienne d'un
-monde à l'autre pour s'attendrir, comme des enfants, sur l'imbécillité
-d'un peuple de sauvages? On ferait de belles conquêtes avec vos timides
-vertus.--Peut-être, dit Alonzo. Mais est-ce bien Pizarre qui fait lever
-le plan de ces murs?--C'est lui-même.--J'en doute encore.--Vous
-m'insultez.--Je l'estime trop pour vous croire.» Et à ces mots,
-l'impétueux jeune homme arrache des mains de Candie le dessin qu'il
-avait tracé.
-
-Tout-à-coup, se lançant l'un à l'autre un regard de colère, ils écartent
-la foule; et l'épée étincelle comme un éclair dans leurs vaillantes
-mains. Les sauvages, persuadés que ce combat n'était qu'un jeu,
-applaudissaient d'abord, avec les regards de la joie et les signes naïfs
-de l'admiration, à l'adresse dont l'un et l'autre paraient les coups les
-plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent le sang couler, ils jetèrent des
-cris perçants de douleur et d'effroi; et leur roi, se précipitant
-lui-même entre les deux épées, s'écrie: «Arrête! arrête! C'est mon hôte,
-c'est mon ami, c'est le sang de ton frère que tu fais couler.» On
-s'empresse, on les retient, on les désarme, on les mène sur le vaisseau.
-
-Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit tous les deux; mais,
-quelque égalité qu'il affectât dans ses reproches, Alonzo crut
-s'apercevoir que Candie était approuvé. Un noir chagrin s'empara de son
-ame. Il se rappela les conseils du vertueux Barthélemi; il se retraça le
-supplice du vieillard indien qu'on avait fait brûler, la guerre injuste
-et meurtrière qu'on avait livrée à ces peuples, l'avidité impatiente de
-ses compagnons à la vue de l'or. Enfin l'exemple du passé ne lui fit
-voir dans l'avenir que le meurtre et que le ravage; et dès-lors il se
-repentit de s'être engagé si avant.
-
-Comme il était chéri des Indiens, c'était lui que Pizarre chargeait le
-plus souvent d'aller pourvoir aux besoins du navire. Un jour qu'il était
-descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une amitié si naïve et si
-tendre, qu'il ne put retenir ses pleurs. «Dans quelques mois peut-être,
-disait-il en lui-même, les fertiles bords de ce fleuve, ces champs
-couverts de moissons, ces vallons peuplés de troupeaux, seront tous
-ravagés; les mains qui les cultivent seront chargées de chaînes; et de
-ces Indiens si doux et si paisibles, des milliers seront égorgés, et le
-reste, réduit au plus dur esclavage, périra misérablement dans les
-travaux des mines d'or. Peuple innocent et malheureux! non, je ne puis
-t'abandonner; je me sens attaché à toi, comme par un charme invincible.
-Je ne trahis point ma patrie en me déclarant l'ennemi des brigands qui
-la déshonorent, et en cherchant moi-même à lui gagner les coeurs.» Telle
-fut sa résolution; et il écrivit à Pizarre: «J'aime les Indiens; je
-reste parmi eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous trouverez
-en moi un médiateur, un ami, si vous respectez avec eux les droits de la
-nature; un ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine, vous
-violez ces droits sacrés.»
-
-Pizarre, affligé de la perte d'Alonzo, le fit presser de revenir. On le
-trouva au milieu des sauvages, éclairant leur raison, et jouissant de
-leurs caresses. «Racontez à Pizarre ce que vous avez vu, dit-il à ceux
-qui venaient le chercher; et que mon exemple lui apprenne que le plus
-sûr moyen de captiver ces peuples, c'est d'être juste et bienfaisant.»
-
-L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces bords, fut d'y laisser ce
-vaillant jeune homme. Mais celui-ci n'avait jamais été plus heureux que
-dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple naturellement simple et
-doux, il jouissait du calme des passions; il respirait l'air pur de
-l'innocence; il prenait plaisir à l'entendre célébrer les vertus des
-Incas, enfants du soleil, et mettre au rang de leurs bienfaits
-l'heureuse révolution qui s'était faite dans ses moeurs, lorsque, par la
-raison, plus que par la force des armes, les Incas l'avaient obligé de
-suivre leur culte et leurs lois. Alonzo, à son tour, leur donnait une
-idée de nos moeurs et de nos usages, des progrès de nos connaissances,
-et des prodiges de nos arts. Ce merveilleux les étonnait. Le cacique lui
-demanda ce qui l'avait engagé à se séparer de ses amis, et à demeurer
-sur ces bords. «Ceux avec qui je suis venu, lui répondit Alonzo, m'ont
-dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde; aussitôt je
-les ai suivis. J'ai vu qu'ils ne pensaient qu'à vous faire du mal, et je
-les ai abandonnés.» Il lui raconta le sujet de sa querelle avec Candie.
-L'Indien en fut pénétré de reconnaissance pour lui. Il le regardait avec
-une admiration douce et tendre; et il disait tout bas: «Il en est digne,
-il en est plus digne que moi.» L'heure du sommeil approchait; le cacique
-prit congé d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait vers lui les
-yeux, et levait les mains vers le ciel.
-
-Le lendemain, il vient le trouver dès l'aurore. «Éveille-toi, roi de
-Tumbès, lui dit-il en lui présentant son diadème et ses armes,
-éveille-toi; reçois de ma main la couronne. J'y ai bien pensé, je te la
-dois. J'ai ton courage et ta bonté, mais je n'ai pas tes lumières.
-Prends ma place, règne sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca
-l'approuvera lui-même.» Alonzo, confondu de voir dans un sauvage cet
-exemple inoui de modestie et de magnanimité, sentit, ce que l'orgueil
-ignore, que la véritable grandeur et la simplicité se touchent, et qu'il
-est rare qu'un coeur droit ne soit pas un coeur élevé. Il rendit grâces
-au cacique, et lui dit: «Tu es juste et bon: tu dois être aimé de ton
-peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins doivent occuper ton ami.»
-
-Bientôt après, il vit venir les plus heureuses mères, celles qui
-pouvaient s'applaudir d'avoir les filles les plus belles, et qui, les
-menant par la main, les lui présentaient à l'envi. «Daigne agréer, lui
-disaient-elles, cette jeune et douce compagne. Elle excelle à filer la
-laine, elle en fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle
-t'aimera. Tous les matins, à son réveil, elle soupire après un époux; et
-du moment qu'elle t'a vu, tu es l'époux que son coeur désire. Tous mes
-enfants ont été beaux; les siens le seront encore plus: car tu seras
-leur père; et jamais nos campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.»
-
-Molina se fût livré sans peine aux charmes de la beauté, de l'innocence,
-et de l'amour. Mais se donner une compagne, c'était lui-même s'engager;
-et ses desseins demandaient un coeur libre. Il avait appris du cacique
-qu'au-delà des montagnes, deux Incas, deux fils du soleil se
-partageaient un vaste empire; et dès-lors il avait formé la résolution
-de se rendre à leur cour. «L'Inca, roi de Cusco, lui disait le cacique,
-est superbe, inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito, bien plus
-doux, se fait adorer de ses peuples. Je suis du nombre des caciques que
-son père a mis sous ses lois.» Alonzo, pour se rendre à la cour de
-Quito, demanda deux fidèles guides. Le cacique aurait bien voulu le
-retenir encore. «Quoi! si-tôt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et
-dans quel lieu seras-tu plus aimé, plus révéré que parmi nous?--Je vais
-pourvoir à ton salut, lui répondit Alonzo, et engager l'Inca à prendre
-avec moi ta défense; car vos ennemis vont dans peu revenir sur ces
-bords. Mais ne t'alarme point. Je viendrai moi-même, à la tête des
-Indiens, te secourir.» Ce zèle attendrit le cacique; et les larmes de
-l'amitié accompagnèrent ses adieux. Lui-même il choisit les deux guides
-que son ami lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant les vallées,
-suivit la rive du Dolé, qui prend sa source vers le nord.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-
-Après une marche pénible, ils approchaient de l'équateur, et allaient
-passer un torrent qui se jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses
-deux guides, interdits et troublés, se parler l'un à l'autre avec des
-mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un
-d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il
-va grossir et former un affreux orage.» En effet peu d'instants après,
-ce point nébuleux s'étendit; et le sommet de la montagne fut couvert
-d'un nuage sombre.
-
-Les sauvages se hâtent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse à la
-nage, et attache au bord opposé un long tissu de liane[78], auquel
-Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre
-Indien le suit; et dans le même instant, un murmure profond donne le
-signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout-à-coup leur
-fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une épaisse nuit
-enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en déchirant
-ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui
-roulent, et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se
-succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et
-qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne
-reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre; et
-de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les
-animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine; et, à la clarté
-de la foudre, les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté
-d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants
-qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de
-férocité; et la crainte a tout adouci.
-
- [78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce d'osier.
-
-L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une
-roche. Un torrent, qui se précipite en bondissant, la déracine et
-l'entraîne; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les
-flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un
-arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend
-sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé.
-
-Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux: il
-gravissait dans les ténèbres, saisissant tour-à-tour les branches, les
-racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre
-sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi,
-où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n'est plus
-sensible que pour lui.
-
-Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée; et, à la lueur
-des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur
-l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se
-jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans
-l'accablement.
-
-L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la
-montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus
-alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil.
-Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes, le frappe, au moment
-même qu'il allait s'endormir.
-
-Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de
-serpents[79], dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et
-entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit
-qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus
-subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un
-feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables,
-le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir
-rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes,
-et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se
-glace de frayeur; à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de
-l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces
-dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environné de mille
-morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant,
-frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient
-enchaîné, et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter
-cette faiblesse.
-
- [79] Les serpents à sonnettes.
-
-Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. Il vit réellement tout
-le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il
-fallait mourir, ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces
-qui lui restent; il se soulève avec lenteur, se courbe, et les mains
-appuyées sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi défait,
-aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui
-l'avait jeté dans le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient
-eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct de tous les
-animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants.
-
-Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre,
-échappée comme d'un naufrage, en offrait par-tout les débris. Des
-forêts, qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées
-vers la terre; d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des
-collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure,
-entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De
-vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le
-palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la
-couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des
-dents de rochers, détachées, marquaient la trace des torrents; leur lit
-profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels,
-timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux.
-
-Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se
-ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix
-avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui
-respirait encore, recommençait à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes
-sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un
-don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé à l'homme.
-
-Le coeur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte et par la douleur,
-sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-même,
-il trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands cris, les appelle; ses
-yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les échos seuls
-lui répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc
-fait? ils ont péri sans doute. Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune
-homme, à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur inévitable,
-retomba dans l'abattement. Pour comble de calamité, il ne retrouva plus
-le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par
-l'épuisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les
-bananes, l'oca, furent ses aliments[80].
-
- [80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont
- des fruits.
-
-Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait des lieux habités;
-il n'en voyait aucun indice; son courage était épuisé. Enfin il découvre
-un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux de voir des traces
-d'hommes, l'espérance et la joie se raniment en lui; l'obscurité de
-cette route, où des rochers, suspendus sur sa tête, laissent à peine un
-étroit passage à la lumière, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct,
-qui semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de trouver ses
-semblables, précipitait ses pas, et le rendait insensible à la fatigue
-et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il découvre une
-campagne semée çà-et-là de cabanes et de troupeaux. Il respire; et
-tendant les mains au ciel, il lui rend grâce.
-
-A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des
-transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur
-tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et naïve
-douceur des peuples de Tumbès: leur sourire même est cruel, leur regard
-lui paraît moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il
-est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre.
-«Indiens, leur dit-il, je suis un étranger, mais un étranger qui vous
-aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» Comme il disait ces
-mots, il se voit chargé de liens; les cris d'allégresse redoublent; et
-il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la
-main leurs enfants. Elles entourent le poteau où Molina est attaché; et
-on le laisse au milieu d'elles.
-
-Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple d'anthropophages. En lui
-liant les mains, on l'avait dépouillé, triste présage de son sort! Il
-entendait les sauvages, répandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre
-à la fête; et les chansons des femmes, qui se réjouissaient et qui
-dansaient autour de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait se passer.
-«Enfants, disaient-elles, chantez: vos pères sont tombés sur une bonne
-proie. Chantez; vous serez du festin.»
-
-Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle,
-tremblant, les regardait de l'oeil dont le cerf aux abois regarde la
-meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le
-peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et
-s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il,
-sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous
-sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans
-vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La
-nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez
-leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis
-un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme
-semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait.
-Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos
-entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses
-pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La
-vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le
-péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance
-terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous,
-implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé,
-dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré
-par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de
-vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de
-votre ami, boire le sang de votre frère?»
-
-Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur
-coeur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour
-tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent
-réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa
-pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient
-repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces
-traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la
-joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres.
-Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras
-enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont
-l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne
-laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour
-d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait
-effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des
-sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La
-surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse.
-Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les
-prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en
-voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des
-baisers.
-
-Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés
-de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur
-la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler
-le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec
-des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez
-ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous
-aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer.
-Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le
-vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage,
-étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils
-dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs
-compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles,
-vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes
-farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles
-d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos
-femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper,
-il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre
-proie.--Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le
-coeur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les
-déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus
-furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les
-tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et
-rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque
-vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.
-
-«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des
-enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?--Un
-peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.--Et tu allais, disent
-nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre
-secours?--Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais
-j'ai perdu mes guides.--Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au
-fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais
-assiste à notre festin.»
-
-A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme
-lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut
-cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la
-nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang
-des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est
-qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai
-tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort
-qu'aux vautours.»
-
-Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa
-cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en.
-Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et
-que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.»
-Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec
-son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui
-l'avaient délivré.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-
-En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris de voir à l'autre rive
-un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une
-flotte de canots. Il ordonne à son guide de passer à la nage, et de
-demander à ce peuple s'il descend vers Atacamès, ou s'il remonte
-l'Émeraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un étranger,
-ami des Indiens.
-
-Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il remontait le fleuve;
-qu'il ne refusait point un homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui
-envoyait un canot pour venir lui parler lui-même.
-
-Le jeune homme, après les périls auxquels il venait d'échapper, ne
-voyait plus rien à craindre. Il prend congé de son guide, entre sans
-défiance dans le canot, et passe à l'autre bord.
-
-«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme l'ami des Indiens! lui dit, en
-le voyant, le chef de cette troupe de sauvages.--Je suis Espagnol, lui
-répondit Alonzo; et je donnerais tout mon sang pour le salut des
-Indiens. C'est leur intérêt qui m'engage...» Comme il disait ces mots,
-ses yeux furent frappés d'une figure que les Indiens portaient à côté du
-cacique. A cette vue, Alonzo se trouble; la surprise, la joie, et
-l'attendrissement suspendent son récit, et lui coupent la voix. Dans
-cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît du moins le vêtement
-et l'attitude de Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante, est-ce
-Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme un dieu?» Et il embrasse la
-statue. «C'est lui-même, dit le cacique. Est-il connu de toi?--S'il est
-connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, et les leçons ont formé ma
-jeunesse! Ah! vous êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont
-chères, et que vous en gardez le souvenir.» A ces mots il se jette dans
-les bras du cacique. «D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous
-laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux frères, qu'une amitié
-sainte aurait unis dès le berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements
-plus doux, en se réunissant, après une cruelle absence.
-
-«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas que je rencontre sur ces
-bords.» Aussitôt le peuple s'empresse à témoigner au Castillan le
-plaisir de le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens, que nous te
-servions,» lui disent les femmes indiennes; et d'un air simple et
-caressant elles l'invitent à se reposer. Cependant l'une va puiser, au
-bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus pure que le crystal, et
-revient lui laver les pieds; l'autre démêle, arrange, attache sur sa
-tête les ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant la poussière
-dont son visage est couvert, s'arrête et l'admire en silence.
-
-Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge de Las-Casas; et le
-cacique lui raconta le voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur
-servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? Cet Espagnol
-que nous avions sauvé, à la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a
-perdus.--Lui?--Lui-même.--Le malheureux vous a trahis!--Oh non: ce jeune
-homme était bon. Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier,
-comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert, il a fallu
-l'abandonner. Las d'être poursuivis, nous cherchons un refuge dans le
-royaume des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour éviter les
-montagnes, nous avons pris ce long détour.--C'est aussi à Quito que j'ai
-dessein d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment, ayant quitté
-Pizarre, touché des maux qui menaçaient les peuples de ces bords, il
-avait résolu d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours.
-«Ah! lui dit le cacique, je reconnais en toi le digne ami de l'homme
-juste; il me semble voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois
-notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes amis, et réponds-lui de
-notre zèle.»
-
-La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; et lorsque affaibli vers sa
-source, il ne porte plus les canots, on suit le sentier qui pénètre à
-travers l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits sauvages, les
-oiseaux blessés dans leur vol par les flèches des Indiens, le chevreuil
-et le daim timides, atteints de même dans leur course, ou pris dans des
-liens tendus et cachés sous leurs pas, servent de nourriture à ce peuple
-nombreux.
-
-Après avoir franchi cent fois les torrents et les précipices, on voit
-les forêts s'éclaircir, et la stérilité succède à l'excès importun de la
-fécondité. Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop vigoureuse,
-prodigue et perd les fruits d'une folle abondance, l'oeil ne découvre
-plus au loin que des sables arides et que des rochers calcinés. Les
-Indiens en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même. Mais à peine il
-sont arrivés sur la croupe de la montagne, il semble qu'un rideau se
-lève, et ils découvrent le vallon de Quito, les délices de la nature.
-Jamais ce vallon ne connut l'alternative des saisons; jamais l'hiver n'a
-dépouillé ses riants coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes. Le
-laboureur y choisit le temps de la culture et de la moisson. Un sillon y
-sépare le printemps de l'automne. La naissance et la maturité s'y
-touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit les fleurs et les fruits.
-
-Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers les murs de Quito, l'arc
-pendu au carquois, et tenant par la main leurs enfants et leurs femmes,
-signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de la ville un spectacle
-nouveau, que de voir tout un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès
-qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise, et qu'on l'amène
-devant lui. Il sort lui-même, avec la dignité d'un roi, de l'intérieur
-de son palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au vestibule,
-et y reçoit ces étrangers.
-
-Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du cacique, saluait le monarque,
-et allait lui parler; mais il fut prévenu par les frémissements et par
-les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de nos oppresseurs! Oui,
-poursuivit Orozimbo, je reconnais les traits, les vêtements de ces
-barbares. Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger ma patrie.»
-En disant ces mots, il avait l'arc tendu, et allait percer Molina.
-L'Inca mit la main sur la flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet
-emportement. Innocent ou coupable, tout homme suppliant mérite au moins
-d'être entendu. Parle, dit-il à Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu
-viens, ce qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout d'en
-imposer; et, si tu es Castillan, ne sois point étonné de l'horreur que
-ta vue inspire à la famille de Montezume.»
-
-«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment est trop juste; et
-ce serait peu de mon sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis
-Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté la flamme et le fer
-sur ce malheureux continent; mais je déteste leurs fureurs. Je viens
-d'abandonner leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai traversé des
-déserts pour venir jusqu'à toi, et pour t'avertir des malheurs dont ta
-patrie est menacée. Inca, si, comme on nous l'assure, la justice règne
-avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame de tes lois et la vertu
-de ton empire, je t'offre le coeur d'un ami, le bras d'un guerrier, les
-conseils d'un homme instruit des dangers que tu cours. Mais si je
-trouve, dans ces climats, la nature outragée par des lois tyranniques,
-par un culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je vais vivre dans le
-fond des déserts, au milieu des bêtes farouches, moins cruelles que les
-humains. Quant au peuple que je t'amène, je ne connais de lui que sa
-vénération pour un Castillan, mon ami, et le plus vertueux des hommes.
-Je l'ai trouvé portant l'image de ce respectable mortel. La voilà: je
-l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami d'un peuple vertueux lui-même,
-puisqu'il adore la vertu. C'est par ses secours généreux que je suis
-venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible, intéressant, digne
-de l'appui qu'il implore. Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son
-cacique, homme généreux, simple et juste, dont tu te feras un ami, si tu
-sens le prix d'un grand coeur.»
-
-La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère si fier et si
-imposant par lui-même, qu'en se montrant, elles écartent la défiance et
-les soupçons. Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit la main.
-«Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, le courage de l'un, les
-conseils de l'autre, tout sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce
-cacique et pour son peuple me répond de leur foi; et je n'en veux point
-d'autre gage.»
-
-Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous les besoins de ses nouveaux
-sujets. Un hameau s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina et
-le cacique, reçus, logés dans le palais des enfants du soleil,
-partagèrent la confiance et la faveur du monarque avec les héros
-mexicains.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-
-Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouvé que des coeurs glacés
-et rebutés par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence à
-l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits intimidés, sa voix
-seule serait trop faible; il prit la résolution de se rendre lui-même à
-la cour d'Espagne, où il serait mieux écouté.
-
-Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux de tenter la même
-entreprise.
-
-Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, et celui de ses
-lieutenants qui s'était le plus signalé dans la conquête du Mexique.
-
-La province de Gatimala était le prix de ses exploits; il la gouvernait,
-ou plutôt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de
-richesses et de gloire, il regardait d'un oeil avide les régions du
-midi.
-
-Dans son partage étaient tombés Amazili et Télasco, la soeur et l'ami
-d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer
-ensemble, de partager la même chaîne, et de s'aider à la porter. Il les
-tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les
-neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, allaient chercher
-une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les
-richesses. Il en conçut une espérance qui alluma son ambition.
-
-Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, homme actif, ardent,
-intrépide, aussi prudent qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand
-dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons encore travaillé
-l'un et l'autre que pour la gloire de Cortès: nos noms se perdent dans
-l'éclat du sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de sa
-conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un
-empire plus étendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume
-des Incas. Les neveux de Montezume ont espéré d'y trouver un asyle;
-c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont
-implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est à leur tête; sa
-soeur et l'amant de sa soeur sont au nombre de mes esclaves: rien de
-plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amitié; et celui qui leur
-promettra de les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau
-t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus déterminés. Emmène
-avec toi mes captifs, Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur,
-les ménagements, les caresses; aborde aux côtes du midi; envoie à la
-cour des Incas donner avis à Orozimbo que la liberté de sa soeur et de
-son ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent sur ton navire;
-et que la faveur des Incas, l'accès de leur pays, l'heureuse
-intelligence qu'il peut établir entre nous, est le prix que je lui
-demande pour la rançon des deux esclaves que tu es chargé de lui rendre.
-Tu sens bien de quelle importance est l'art de ménager cette
-négociation, et avec quel soin les ôtages doivent être gardés jusqu'à
-l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; et dès demain tu peux
-partir.»
-
-Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je
-vous rends à lui. Votre rançon est dans ses mains.»
-
-La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: elle tint leur ame un
-moment suspendue entre la joie que leur causait cette étrange
-révolution, et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, ils
-se regardaient, ils levaient les yeux sur leur maître, cherchant à lire
-dans les siens. Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, que tu es
-cruel, si tu nous trompes! Mais que ton coeur est généreux, si c'est lui
-qui nous a parlé!--Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il
-n'appartient qu'à des lâches d'insulter à la faiblesse, et de se jouer
-du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet
-empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passée
-rend la chûte plus accablante. Osez donc croire à mes promesses, que
-vous allez voir s'accomplir.--Ah! lui dit Télasco, je t'ai vu porter la
-flamme dans le palais de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang de
-mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, et c'est le comble de
-l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés;
-je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chéris et te
-révère. Vois à quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai
-demandé que la mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les arrose
-de mes pleurs.»
-
-Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilité. «Si vous êtes
-reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en
-attendre, c'est que vous m'en soyez témoins auprès du vaillant Orozimbo.
-Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et
-ménager mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» Alors les deux
-captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent sur le vaisseau qui leva
-l'ancre au point du jour.
-
-La course fut assez paisible[81] jusques vers les îles Galapes; mais là,
-on sentit s'élever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il
-fallut obéir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore
-vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent fût
-appaisé. Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond lui succède.
-Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le
-vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur
-une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans
-les airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe
-cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a
-beau s'enfoncer dans l'abyme de l'étendue, un vide profond et sans
-bornes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce
-triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent
-au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la
-mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours,
-les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'éclat
-naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers
-aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide crystal des eaux,
-qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit
-la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle
-funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne
-porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.
-
- [81] Dans un conte très-intéressant, intitulé _Ziméo_, imprimé à la
- suite du poëme des _Saisons_, se trouve une description assez
- semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette
- partie de mon ouvrage était écrite et connue de mes amis avant que
- le conte de _Ziméo_ fût fait. L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a
- permis de l'en prendre à témoin.
-
-Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, on les dispense d'une
-main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie,
-en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent
-croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau
-terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme
-des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut
-abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer
-immense, écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans
-l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du
-désespoir: il voit comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne de
-tout secours; sa pensée et ses voeux s'y perdent; la voix même de
-l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.
-
-Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle
-alternative de douleur et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus
-sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes
-lamentables, ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe, et
-demander au moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, pâle et
-défait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les
-tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence à la nature.
-Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, et tâche de leur
-inspirer un reste d'espérance, que lui-même il n'a plus.
-
-Son autorité, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment
-leur fureur. Mais bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et
-l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces
-terribles mots:
-
-«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords,
-des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme
-des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidèle, une bête
-farouche, sont égaux devant lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens
-en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité où nous sommes réduits;
-la faim dévore nos entrailles. Livre-nous ces infortunés qui n'ont plus,
-comme nous, que quelques moments à vivre; et auxquels ta religion
-t'ordonne de nous préférer.»
-
-«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur répondit Gomès, je
-n'hésiterais pas; je céderais, en frémissant, à l'affreuse nécessité;
-mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques
-jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point: à moins d'un miracle
-évident, il faut périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le
-secours du ciel.» Cette réponse les consterna; et chacun, s'éloignant
-dans un morne silence, alla s'abandonner au désespoir qui lui rongeait
-le coeur.
-
-Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Télasco.
-Plus accoutumés à la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre;
-seulement ils se regardaient d'un oeil attendri et mourant, et ils se
-disaient l'un à l'autre: «Je ne verrai plus mon frère; je ne verrai plus
-mon ami.»
-
-Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour
-d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment
-les progrès de leur défaillance. A l'approche des Castillans, à leurs
-regards avides, à leurs frémissements, aux mouvements de rage qu'ils
-retenaient à peine, Télasco, qui croyait les voir comme des tigres
-affamés, prêts à déchirer son amante, se tenait près d'elle avec
-l'inquiétude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants
-étaient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relâche. Si
-quelquefois il se sentait forcé de céder au sommeil, il frémissait, il
-serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, lui disait-il;
-mes yeux se ferment malgré moi; je ne puis plus veiller à ta défense.
-Les cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, pour se saisir
-de leur proie. Tenons-nous embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes
-cris me réveillent.»
-
-Gomès, qui lui-même observait les mouvements des Espagnols, leur fit
-donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les
-contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut troublée que
-par des gémissements. Tout était consterné, tout resta immobile.
-
-Amazili, d'une main défaillante, pressant la main de Télasco: «Mon ami,
-si nous étions seuls, je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une
-mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse d'avoir pour tombeau le
-sein de mon amant, et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands
-t'arracheraient mes membres palpitants; et, à ton exemple, ils
-croiraient pouvoir te déchirer toi-même, et te dévorer après moi. C'est
-là ce qui me fait frémir.--O toi, lui répondit Télasco, ô toi, qui me
-fais encore aimer la vie, et résister à tant de maux, que t'ai-je fait,
-pour désirer que je te survive un moment? Si je croyais que ce fût un
-bien de prolonger les jours de ce qu'on aime, en lui sacrifiant les
-siens, crois-tu que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me couper
-les veines, et à t'abreuver de mon sang? Il faut mourir ensemble; c'est
-l'unique douceur que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus
-faible, et sans doute tu succomberas la première; alors, s'il m'en reste
-la force, je collerai mes lèvres sur tes lèvres glacées, et, pour te
-sauver des outrages de ces barbares affamés, je te traînerai sur la
-poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous tomberons dans les flots,
-où nous serons ensevelis.» Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme
-des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux comme un port assuré.
-
-Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui ramène l'espérance et la
-joie dans l'ame des Castillans. Quelle espérance, hélas! ce vent
-s'oppose encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser plus
-avant sur un océan sans rivages. Mais il les tire de ce repos, plus
-horrible que tout le reste; et quelque route qu'il faille suivre, elle
-est pour eux comme une voie de délivrance et de salut.
-
-On présente la voile à ce vent si désiré; il l'enfle: le vaisseau
-s'ébranle, et sur la surface ondoyante de cette mer, si long-temps
-immobile, il trace un vaste sillon. L'air ne retentit point de cris: la
-faiblesse des matelots ne leur permit que des soupirs et que des
-mouvements de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les yeux errants
-sur le lointain, pour découvrir, s'il est possible, quelque apparence de
-rivage. Enfin, de la cime du mât, le matelot croit apercevoir un point
-fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent vers ce point éminent, et
-qui leur paraît immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote
-même l'assure. Les coeurs flétris s'épanouissent; les larmes de la joie
-commencent à couler; et plus la distance s'abrége, plus la confiance
-s'accroît.
-
-Tout occupé du soin de ranimer ses soldats défaillants, Gomès leur fait
-distribuer le peu de vivres qu'on réservait pour le soutien des
-matelots. «Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons embrassé la terre;
-là, nous oublierons tous nos maux.»
-
-Ces secours furent inutiles au plus grand nombre des Espagnols. Les
-organes, trop affaiblis, avaient perdu leur activité. Les uns mouraient
-en dévorant le pain dont ils étaient avides; les autres, en frémissant
-de rage de ne pouvoir plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et
-en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir de la chair et du
-sang humain. Quelques-uns, adoucis par la faiblesse et la souffrance,
-libres de passions, rendus à la nature, guéris de ce délire affreux où
-le fanatisme et l'orgueil les avaient plongés, détestaient leurs
-erreurs, leurs préjugés barbares; et devenus humains, voyaient enfin des
-hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils avaient si cruellement et si
-lâchement tourmentés. Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient sa
-miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux mourants vers les esclaves
-mexicains; et les traits douloureux du repentir étaient empreints sur
-leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, se traîne aux pieds
-de Télasco, et d'une voix entrecoupée par les sanglots de l'agonie:
-«Pardonne-moi, mon frère, lui dit-il, demande pour moi à notre Dieu
-qu'il me pardonne.» En achevant ces mots, il expira.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-
-Cependant le rivage approche. On voit des forêts verdoyantes s'élever
-au-dessus des eaux; c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres
-sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui
-sépare ces îles fortunées, une multitude de barques qui environnent le
-vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaieté et d'une
-beauté ravissante, presque nus, désarmés, et portant dans la main des
-rameaux verts, où flotte un voile blanc, en signe de paix et de
-bienveillance.
-
-Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et brisé leur orgueil
-farouche. L'éloignement et l'abandon leur avaient appris à aimer les
-hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la société.
-Pour être humain, il faut s'être reconnu faible. Attendris de l'accueil
-plein de bonté que leur font les sauvages, ils y répondent par les
-signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, sans défiance,
-s'élancent à l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous
-les visages la langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris:
-leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le désir
-de soulager leurs hôtes.
-
-Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur bonne foi. Un port formé
-par la nature servit d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens
-descendirent dans celle de ces îles[82] dont le bord leur parut le plus
-riche et le plus riant.
-
- [82] On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de latitude
- méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant la découverte
- de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations des voyages faits
- dans la mer du sud.
-
-Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une
-colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec
-abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus
-riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages;
-l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la
-simplicité. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de
-ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne
-foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles,
-n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.
-
-D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant,
-de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues,
-apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis.
-Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait
-nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la
-maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans
-les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et
-le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses
-hôtes dormaient.
-
- [83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_.
-
-A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des
-palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des
-légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un
-pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et
-des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure,
-quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un
-doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux
-se nourrit.
-
-Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les
-forces des Castillans, Gomès observait à loisir les moeurs, ou plutôt le
-naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de
-l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne
-laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames.
-S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait
-passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le
-coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité
-dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort
-même n'en était pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_.
-
-L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de
-concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce
-peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de
-la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les
-citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il
-ne pouvait être envié.
-
-L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une
-société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire
-de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir,
-avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans
-captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur,
-parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare,
-l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien
-d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un coeur
-sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de
-s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on
-lui préférait. Le noeud qui liait deux époux, était solide ou fragile à
-leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre;
-sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire:
-dans les coeurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les
-amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs
-compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle
-avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était
-la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait
-toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et
-plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même
-famille.
-
-Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux.
-La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait
-réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour
-les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la
-prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le
-feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se
-choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le
-jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles,
-fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau
-tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et
-des plaisirs au sommeil.
-
-Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit
-place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une
-jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à
-le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder
-seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles
-conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux.
-
-Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en
-instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on
-prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir
-quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il
-interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui
-qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà
-l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du
-bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos
-pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous
-sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci.
-Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons
-s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a
-montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet
-autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique
-dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque
-bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs
-traits.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-
-Des malheureux, à peine échappés aux dangers les plus effroyables, ayant
-trouvé dans cette île enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la
-paix, devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser les mers,
-où les mêmes horreurs les attendaient peut-être encore. Un nouveau
-charme vint s'offrir, et acheva de les captiver.
-
-On les invita aux danses nuptiales, à ces danses qui, sur le soir,
-rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans
-lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les noeuds et les
-charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement aux instances des
-Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il révolterait sa flotte,
-s'il obligeait les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient.
-Tout ce qu'il put lui-même, fut de se refuser à cet attrait si
-dangereux, et de ne pas donner l'exemple.
-
-Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans cette île, rappelés à la
-vie, chéris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que
-pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des
-douceurs de ce beau climat, des délices de leur asyle: il ne manquait à
-leur bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent aussi conviés aux
-danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir à s'y mêler.
-«S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais
-pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté du choix; et tu serais bien
-sûr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais
-préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût plus belle à tes
-yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est
-heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce
-n'est pas la crainte de te voir infidèle qui m'inquiète et me retient;
-c'est l'orgueil jaloux de nos maîtres, que je ne veux pas irriter.
-Quelqu'un d'eux prétendrait peut-être au choix de ton amante: ils sont
-fiers, violents; ils seraient offensés de voir préférer leur esclave.
-Ah! leur esclave sera toujours le maître absolu de mon coeur. Fais donc
-entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes
-heureux d'être uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de ces
-beautés te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous
-leurs voeux se réuniront; tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai
-fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer à
-toi.» Cette seule pensée faisait couler ses larmes. Le cacique les
-essuya par mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que je respire,
-que mon coeur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains
-pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces
-danses, pour me voir préférer par toi: car tu sais que j'aime la gloire;
-et il est doux d'être envié. Mais puisque tu crains d'exciter la
-jalousie des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement unis,
-et laissons à ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les
-vains plaisirs de l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais on
-n'en fut point offensé.
-
-L'enchantement des Espagnols, dans cette fête voluptueuse, se conçoit
-mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environnés d'une foule de jeunes femmes,
-belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile,
-faites par les mains de l'amour, douées des grâces de la nature, vives,
-légères, animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant
-à leurs hôtes, et leur tendant la main avec des regards enflammés, ils
-étaient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au délire
-du plus délicieux sommeil.
-
-Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la
-conquête des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité.
-Ils firent donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, la beauté
-reprit ses droits, et choisit à son tour. Alors ce caprice bizarre que
-notre orgueil a engendré, et que nous appelons l'amour, cette passion
-triste, inquiète, et jalouse, commence à verser ses poisons dans l'ame
-des Castillans. Ils prétendent détruire la liberté du choix, en usurper
-les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs
-compagnes, ils effarouchent les plaisirs.
-
-Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes des Indiens. «Tu nous as
-amené, lui dirent-ils, des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous
-les rappelons à la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait
-la nature; nous les invitons à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs;
-et les voilà qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils
-veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir préférés. Qu'ils
-sachent que le premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos femmes
-sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gêner
-leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec
-nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et
-paisibles. S'ils sont méchants, remmène-les.»
-
-Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il avait donnée, et vit les
-suites qu'elle aurait, s'il tardait à les prévenir. Mais l'ivresse,
-l'égarement où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts inutiles.
-Au mépris de la discipline, le désordre allait en croissant. Les soldats
-se disaient entre eux, que leur retour était impossible vers le rivage
-américain; que le vent d'orient, qui régnait sur ces mers, s'opposerait
-à leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits
-dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et
-au milieu de l'abondance; que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus
-d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent
-obéir. C'en était fait, si les insulaires, révoltés de l'ingratitude et
-de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mêmes la résolution et
-le moyen de s'en délivrer.
-
-Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse de leurs hôtes, et
-les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du
-sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent dans la mer.
-
-Gomès, instruit de ce désastre, assembla les siens, et leur dit: «Nos
-armes nous sont enlevées. Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos
-mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux.
-Mieux que nous il ferait usage de la flèche et du javelot. Il connaît
-les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des îles
-voisines, les peuples ses amis l'aideraient à nous accabler. Laissez-moi
-donc vous ménager une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout ce
-qui peut troubler la paix.»
-
-A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus
-intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un
-vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du
-temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait
-que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le
-saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et
-les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y
-avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous
-voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de
-l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de
-l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux
-Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec
-eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre
-comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.»
-
-Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et
-accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis,
-reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop
-d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est
-juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous
-l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus
-légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la
-liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat.
-Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous
-détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire
-injure, ou aucun de nous pour la souffrir.»
-
-Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de
-supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné
-un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les
-réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se
-laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux
-peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins
-observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et
-leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage.
-
-Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter.
-«Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son
-amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre
-de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à
-lui; partons.»
-
-Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder
-à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il
-le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré
-pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur
-dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde;
-partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour
-nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié,
-c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous
-quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la
-seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.»
-
- [84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune.
-
-L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour
-lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur
-opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit,
-qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le
-plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès
-frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils
-ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des
-morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri.
-
-Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son
-départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les
-voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant
-le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir?
-Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils
-nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non:
-ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.»
-
-Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les
-yeux y étaient attachés, tous les coeurs gémissaient de la voir
-s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et
-pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné
-séjour.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-
-Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir, et tint la flotte dans de
-continuelles alarmes; mais ils ne firent que décliner alternativement
-vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne s'exerça qu'à diriger
-sa course vers l'aurore, sans s'écarter de l'équateur.
-
-Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la vue du Pérou. Le
-naufrage les attendait au port, et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin
-du désastre qui vengeait sa patrie sur ces malheureux Castillans.
-
-Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, avait pressé l'Inca, roi de
-Quito, de se mettre en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il,
-d'élever des remparts solides; des murs de sable et de gazon suffisent
-pour rebuter les Castillans. De tous les dangers de la guerre ils ne
-craignent que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre; c'est
-ce port qu'il faut protéger.»
-
-Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea lui-même d'aller présider
-aux travaux. Orozimbo voulut le suivre; et par les champs de Tumibamba,
-ils se rendirent à Tumbès. Le retour du jeune Espagnol chez ce peuple,
-son premier hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance et
-d'amour. «Eh quoi! lui dit le bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié?
-Tu as bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons cessé de parler du
-généreux et cher Alonzo. Ils m'ont demandé que le jour où tu vins parmi
-nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête. Tu crois bien que j'y
-ai consenti. C'en est une de te revoir; et les larmes de joie que tu
-nous vois répandre, en sont de fidèles témoins.»
-
-Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès le jour suivant, et sont
-poussés avec ardeur. Ils s'avançaient; le fort qui dominait la plaine,
-et qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des Indiens qui
-l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo et le cacique de Tumbès,
-Alonzo parcourait l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait avec eux
-de cette fureur de conquête qui avait saisi les Espagnols, et qui
-dépeuplait leurs pays pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de loin
-le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles déployées. Il regarde, et
-ne doutant pas que ce ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les
-voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort pressé leur retour?
-Le ciel les seconde, les vents semblent leur obéir.» Comme il disait ces
-mots, tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide, un tourbillon de
-vent s'élève sur la mer. Les flots, qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent
-en écumant, et semblent bouillonner. Dans le même instant, un nuage,
-roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend, s'arrondit, se prolonge en
-colonne; et cette colonne fluide, dont la base touche à la mer, forme
-une pompe, où l'onde émue, cédant au poids de l'air qui la presse
-alentour, monte jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment.
-
-Molina reconnut ce prodige, si redouté des matelots, qui lui ont donné
-le nom de _trombe_; et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans,
-il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient faits, les maux qu'ils
-allaient faire encore; il se souvint seulement que leur patrie était la
-sienne, et son coeur fut saisi de crainte et de compassion.
-
-Gomès eut beau se hâter de faire ployer les voiles, pour ne pas donner
-prise au tourbillon rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le
-saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau, qui, rompue par les
-antennes, tomba comme un déluge sur le navire, et l'engloutit.
-
-«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi périssent tous les
-brigands qui ont ravagé, détruit, inondé de sang ma patrie! Cacique, lui
-dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions pour les heureux
-coupables. Le malheur a le droit sacré de purifier ses victimes; et
-celui que le ciel punit, devient comme innocent pour nous.» Orozimbo
-rougit de la joie inhumaine qu'il venait de faire éclater. «Pardon,
-dit-il; j'ai tant souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!»
-
-Le calme renaît. La colonne et le navire avaient disparu. Mais, peu
-d'instants après, on aperçut de loin deux malheureux, échappés du
-naufrage, qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient saisis.
-«Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore, il faut les secourir.
-Cacique, hâtez-vous; détachez des canots pour les sauver, s'il est
-possible. Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se jette à la
-nage. Un canot le suivit de près, et le joignit avant qu'il eût atteint
-le bois flottant au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient.
-
-Ces malheureux étaient sa soeur et son ami, qui, prévoyant la chûte de
-la trombe, s'étaient élancés dans les eaux, plus hardis que les
-Castillans, et plus exercés à la nage. «On vient à nous, courage, ma
-chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi; nous touchons au
-salut.--Ah! je succombe, disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes
-défaillantes mains vont abandonner leur appui. Si l'on tarde un moment
-encore, c'en est fait, tu ne me verras plus.»
-
-Cependant leur libérateur, monté sur le canot, fait redoubler l'effort
-des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô
-qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque vous êtes malheureux.»
-Le péril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de
-le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend
-dans ses bras, l'enlève, et reconnaît sa soeur; une soeur adorée. Il
-jette un cri. «Ciel! est-ce toi? ma soeur! ma chère Amazili! Ah!
-laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Télasco.» A ce nom,
-Orozimbo, la laissant étendue au milieu des rameurs, s'élance dans les
-flots, où son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le
-moment qu'il enfonçait, regagne la barque, y remonte, et y enlève son
-ami.
-
-Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; il l'embrasse, et sentant
-ses genoux ployer, il tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les
-voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands cris. Télasco revient
-le premier d'un long évanouissement, mais c'est pour partager la crainte
-et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue entre son frère et son
-amant, Amazili respire à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tête
-languissante, dont les yeux sont fermés encore, et sur ce visage, où se
-peint la pâleur de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco
-cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques étincelles de vie.
-«Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends
-plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et ton coeur se glacer?
-Après tant de périls, après t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la
-mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le
-jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des
-miens! N'as-tu revu ta soeur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrassé ton
-ami, ne l'as-tu retiré des flots, que pour le voir, désespéré, s'y
-précipiter pour jamais?»
-
-Cependant le canot avait abordé au rivage, et le cacique et Molina ne
-savaient que penser de cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux
-des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo:
-c'est ma soeur; voilà cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le
-ciel réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il
-est possible, aidez-moi à rendre la vie à ma soeur.»
-
-Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la lumière, elle crut, au
-sortir d'un pénible sommeil, être abusée par un songe. Elle regarde
-autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! dit-elle, est-ce
-vous? mon frère! mon ami! Parlez, rassurez-moi.--Oui, tu revois
-Télasco.--Tous mes sens sont troublés; mon ame est égarée; je ne sais
-encore où je suis. Télasco! j'étais avec toi, et nous allions périr
-ensemble. Mais mon frère!--Il est dans tes bras. Notre bonheur est un
-prodige.--Hélas! je suis trop faible pour l'excès de ma joie. Viens,
-Télasco, retiens mon ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.»
-Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge de larmes qui soulagea
-son coeur, elle allait expirer. Télasco recueillit ces larmes. Rends le
-calme à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, vis pour
-aimer, pour rendre heureux un frère, un époux, qui t'adorent.--Mon ami!
-mon frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les
-mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel
-prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?--Vraiment ami,
-lui dit Alonzo; et je vous réponds de son zèle. Voilà son roi qui nous
-est dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, règne un
-monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.»
-
-La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir.
-Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le
-souvenir retracé des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frémir
-tour-à-tour.
-
-Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il
-exerce le cacique et son peuple à la défense de leurs murs; et après
-avoir tout prévu, tout disposé pour leur défense, il retourne auprès de
-l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.
-
-Ataliba reçut avec tant de bonté la soeur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se
-voyant dans son palais, ils croyaient être au sein de leur patrie, dans
-la cour des rois leurs aïeux.
-
-Mais ce monarque généreux était loin de jouir lui-même du repos qu'il
-leur procurait. Une profonde mélancolie s'est emparée de son ame.
-Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des heureux, et il ne
-l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a mêlé l'amertume
-des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prospérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-
-La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le
-secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il,
-j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir,
-ne t'ait frappé trop vivement.»
-
-«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je
-n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi.
-Écoute. Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et d'où l'Inca,
-roi de Cusco, s'obstine à vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprès de
-lui, d'un ministre éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai jeté les
-yeux sur toi. Veux-tu l'être?--Oui, répond Alonzo, si ta cause est
-juste.--Elle est juste; et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel
-fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans quelle vue il a été
-fondé; et comment, destiné à s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans
-s'affaiblir, n'être pas enfin partagé.
-
-«Autrefois ce pays immense était habité par des peuples sans lois, sans
-discipline, et sans moeurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de
-leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par
-pitié. Leur chasse était une guerre que l'homme faisait à l'homme. Les
-vaincus servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le
-dernier soupir de celui qu'ils avaient blessé, pour boire le sang de ses
-veines[85]; ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs,
-et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs
-avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient
-eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient les enfants.
-
- [85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12.
-
-«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance,
-adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les
-montagnes mères des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines qui
-arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du
-bois à leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair était
-leur pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur
-nourrice[86]. Mais le culte de la terreur était celui du plus grand
-nombre.
-
- [86] _Mama Cocha_, mère mer.
-
-«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux,
-de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils
-adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils
-adoraient les éléments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes,
-les précipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit
-imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, au pied de ces
-volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et
-des rochers brûlants.
-
-«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien
-leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se
-perçant le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, plus forcené,
-arracha ses enfants de la mamelle de leur mère, et les égorgea sur
-l'autel de ses dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, plus la
-divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux à
-qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87].
-
- [87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2.
-
-«Celui dont les rayons animent la nature, vit cet égarement; et il en
-eut pitié. Il n'est pas étonnant, dit-il, que des insensés soient
-méchants. Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres,
-envoyons-leur la vérité; ils marcheront à sa lumière. Il ne m'est pas
-plus difficile d'éclairer leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux.
-
-«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien
-aimés, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son
-épouse[88].
-
- [88] Garcil. liv. 1, chap. 15.
-
-«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre et révéré où ces enfants
-du soleil descendirent[89]. Les sauvages, répandus dans les forêts
-d'alentour, se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit aux hommes à
-labourer la terre, à la semer, à diriger le cours des eaux, pour
-l'arroser; Oello instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à se
-vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, à servir leurs
-époux avec un zèle tendre, à élever leurs enfants.
-
- [89] Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y avaient élevé
- un magnifique temple au soleil.
-
-«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent le don des lois. Le culte du
-soleil leur père, ce culte inspiré par l'amour, fondé sur la
-reconnaissance, et qui ne coûta jamais un soupir à la nature, ni un
-murmure à la raison, fut la première de ces lois et l'ame de toutes les
-autres.
-
-«L'homme, étonné de voir si près de lui des biens qu'il ne soupçonnait
-pas, l'abondance, la sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses
-besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir d'adorer un Dieu
-propice et bienfaisant, le devoir d'être juste et bon à son exemple, la
-facilité d'être heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin
-d'une innocente et paisible société captiva tous les coeurs. Honteux
-d'avoir été aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent apprivoiser
-sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bâti par leurs
-mains; cent villages l'environnèrent[90]; et le vénérable Manco, avant
-d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit prospérer, dès sa
-naissance, l'empire qu'il avait fondé.
-
- [90] Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, quarante
- au midi.
-
-«Son fils aîné lui succéda[91]; et, comme lui, par la douceur, la
-persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire.
-
- [91] SINCHI ROCA, deuxième roi. Il conquit vingt lieues de pays, au
- midi.
-
-«Le fils aîné de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les
-employa qu'à rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans
-leur sang.
-
- [92] LOQUE YUPANGUÉ, troisième roi. Il conquit quarante lieues de pays
- du nord au sud, et vingt du couchant au levant.
-
-«Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner,
-le forcèrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais
-le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur
-apprit à le craindre; sa clémence apprit à l'aimer.
-
- [93] MAÏTA CAPAC, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix lieues
- d'étendue, dans le pays de _Cunti Suyu_.
-
- [94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assiégea sur leur
- montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivière,
- les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et
- _Dallia_ au couchant.
-
-«Le fils aîné de ce héros[95] fit des conquêtes encore plus vastes, sans
-coûter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son
-retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut porté par des rois.
-
- [95] CAPAC YUPANGUÉ, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient, au
- couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à _Tatira_, au pays des
- _Charcas_; à l'orient, jusqu'au pied de la montagne des _Antis_; au
- nord, jusqu'à _Racuna_, dans la province de _Chinca_.
-
-«Les Incas qui lui succédèrent[96], furent obligés quelquefois, pour
-dompter des peuples féroces, d'assiéger leur retraite, de les y
-repousser, et de leur laisser prendre conseil de la nécessité. Mais nos
-armes les attendaient, et ne les provoquaient jamais. On avait pour
-maxime de les abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils
-s'obstinaient à vivre indépendants et malheureux. La paix allait
-au-devant d'eux, toujours indulgente et facile, et n'exigeant de ces
-rebelles que de consentir à goûter les biens qu'elle leur
-présentait[97]. Engager le monde à être heureux, fut le grand projet des
-Incas. Un culte pur, de sages lois, des lumières, des arts utiles,
-étaient les fruits de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus.
-Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition et leur gloire; tel a
-été le prix de leurs travaux.
-
- [96] ROCA, surnommé _Pleure-sang_, sixième roi.
-
- Septième, VIRACOCHA.
-
- Huitième, PACHACUTEC.
-
- Neuvième, YUPANGUÉ.
-
- Dixième, TUPAC YUPANGUÉ.
-
- Onzième, HUAÏNA CAPAC, père des deux Incas régnants.
-
- [97] Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient de
- subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes
- paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à manger et on
- les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs pères et leurs maris,
- avec des offres de paix et d'amitié.
-
-«Cependant, plus on étendait les limites de cet empire, plus on avait de
-peine à les garder. Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait
-vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux et le plus juste des
-rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes.
-Les extrémités reculées n'étaient plus sous les yeux du monarque. Vers
-l'aurore, on avait franchi la haute barrière des Andes[98]; on touchait
-à la mer dans les régions du couchant; vers le nord et vers le midi,
-nous avions encore à pénétrer dans des déserts profonds et vastes; enfin
-le plan de nos conquêtes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc
-un partage entre les enfants du soleil.
-
- [98] Montagnes des Antis, depuis appelées _Cordelières_.
-
-«Mon père, après avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que
-le moment du partage était arrivé. Il avait épousé deux femmes; l'une
-était Ocello, sa soeur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99].
-Huascar est l'aîné des enfants d'Ocello; il possède Cusco, la ville du
-soleil, et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné des enfants de
-Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon père, est
-l'héritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser.
-
- [99] Des caciques, rois de _Quito_, avant la conquête de cette
- province.
-
-«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-même, qu'il ne
-devait qu'à sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des
-débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre les armes.
-
-«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais
-fléchir. Au mépris de la volonté et de la mémoire d'un père, il exige de
-moi que je descende du trône, et que je me range sous ses lois. Tu sens
-si je puis m'y résoudre. J'aime mon frère; il m'est affreux de voir sa
-haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le
-mien vont être ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique,
-allumée entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, à un oppresseur
-étranger. Mais ce sceptre, ce diadème, c'est de mon père que je les
-tiens; laisserai-je outrager mon père? Il n'est rien qu'à titre d'égal,
-d'allié, de frère et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il étendre
-ses conquêtes par-delà les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des
-Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les
-vallées de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai
-à les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma
-honte? pourquoi vouloir déshonorer et avilir son propre sang? Les larmes
-que tu vois s'échapper de mes yeux, te sont témoins de ma franchise. Je
-désire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je
-me crains sur-tout moi-même. C'est à toi, cher Alonzo, à nous sauver des
-maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frère à Cusco.
-L'humanité réside dans ton coeur, et la vérité sur tes lèvres; ta
-candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits,
-enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes paroles, le fléchira
-peut-être, et nous épargnera d'effroyables calamités. Ne crains pas
-d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais
-aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits.
-Mon père, en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi par
-lui-même; il faut m'en arracher sanglant.»
-
- [100] Rivière du Chili.
-
- [101] _Amarumayu_, aujourd'hui la rivière de la _Plata_.
-
-Alonzo sentit l'importance et les difficultés d'une telle entremise;
-mais il voulut bien s'en charger; et tout fut préparé dans peu pour
-donner à son ambassade une splendeur qui répondît à la majesté des deux
-rois.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-
-Avant le départ d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre l'ouvrage de la paix
-sous de favorables auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains y
-assistèrent, et Alonzo lui-même, sans y participer, crut pouvoir en être
-témoin.
-
-Les vierges du soleil, admises dans son temple, servaient le pontife à
-l'autel. C'est de leur main qu'il recevait le pain du sacrifice[102]; et
-l'une d'elles, après l'offrande, le présentait aux Incas.
-
- [102] Ce pain était fait du maïs le plus pur; on l'appelait _Cancu_.
-
-La destinée de Cora voulut qu'en ce jour solennel ce fût elle qui dût
-remplir ce ministère si funeste.
-
-Alonzo, par une faveur signalée du monarque, était placé auprès de lui.
-La prêtresse s'avance, un voile sur la tête, et le front couronné de
-fleurs. Ses yeux étaient baissés; mais ses longues paupières en
-laissaient échapper des feux étincelants. Ses belles mains tremblaient;
-ses lèvres palpitantes, son sein vivement agité, tout en elle exprimait
-l'émotion d'un coeur sensible. Heureuse si ses yeux timides ne s'étaient
-pas levés sur Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent lui fit
-voir le plus redoutable ennemi de son repos et de son innocence. Lui,
-dont la grâce et la beauté, chez les féroces anthropophages, avaient
-apprivoisé des coeurs nourris de sang, quel charme n'eut-il pas pour le
-coeur d'une vierge, simple, tendre, ingénue, et faite pour aimer! Ce
-sentiment, dont la nature avait mis dans son sein le germe dangereux, se
-développa tout-à-coup.
-
-Dans le tressaillement que lui causa la vue de ce mortel, dont la parure
-relevait encore la beauté, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui
-contenait l'offrande, ne lui tombât des mains. Elle pâlit; son coeur
-suspendit tout-à-coup et redoubla ses battements. Un frisson rapide est
-suivi d'un feu brûlant qui coule dans ses veines; et sur ses genoux
-défaillants elle a peine à se soutenir.
-
-Son ministère enfin rempli, elle retourne vers l'autel. Mais Alonzo,
-présent à ses esprits, semble l'être encore à ses yeux. Interdite et
-confuse de son égarement, elle jette un regard suppliant sur l'image du
-soleil; elle y croit voir les traits d'Alonzo. «O dieu! dit-elle, ô
-dieu! quel est donc ce délire? Quel trouble ce jeune étranger a mis dans
-tous mes sens! Je ne me connais plus.»
-
-Le sacrifice et les voeux offerts, l'Inca, suivi de sa cour, se retire;
-les prêtresses sortent du temple, et rentrent dans l'asyle inviolable et
-saint qui les cache aux yeux des mortels.
-
-Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours dans une paisible
-langueur, fut pour elle, dès ce moment, une prison triste et funeste.
-Elle sentit tout le poids de sa chaîne; et son coeur ne désira plus
-qu'un désert et la liberté, un désert où fût Alonzo: car elle ne cessait
-de le voir, de l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui, comme
-s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais, disait-elle, l'illusion que
-je me fais ne sera qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme
-unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne plus te revoir? Ah! du
-moins, avant que j'expire, viens, mortel adoré, viens voir quel ravage
-ta seule vue a causé dans un faible coeur; viens voir et plaindre ta
-victime. Où es-tu? Daignes-tu penser à moi, à moi, qui brûle, qui me
-meurs du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas! quel malheur
-est le mien! Je sens qu'un pouvoir invincible m'attire sans cesse vers
-lui; sans cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour le chercher; dans
-la veille et dans le sommeil, lui seul occupe mes esprits; je donnerais
-ma vie pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser, ne fût-ce qu'un
-moment, et ce moment, on l'a retranché de ma vie! O dieu bienfaisant!
-est-ce toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un coeur sensible? Tu
-sais si le mien consentait au serment que t'a fait ma bouche. Un pouvoir
-absolu me l'a fait prononcer; mais la nature, par un cri qui a dû
-s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le même instant contre une injuste
-violence. Mon coeur n'est point parjure; il ne t'a rien promis.
-Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je digne de toi? Trop faible,
-trop fragile, un seul moment, tu le vois, un seul regard a mis le
-trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne commande plus à ma raison
-ni à mes sens.» A ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière
-du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait le visage de son voile
-arrosé de larmes. Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée
-accablante, _Je ne le verrai plus_, venant s'offrir encore, faisaient
-éclater sa douleur. «O mon père! qu'avez-vous fait? que vous avais-je
-fait moi-même? pourquoi me séparer de vous? pourquoi m'ensevelir
-vivante? Hélas! j'avais pour vous une vénération si tendre! je vous
-aurais servi avec tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père! vous
-m'auriez vue auprès de vous, douce consolation de votre paisible
-vieillesse, partager avec mon époux le devoir de vous rendre heureux,
-élever sous vos yeux mes enfants... Mes enfants! ah! jamais je ne serai
-mère; jamais ce nom cher et sacré ne fera tressaillir mon coeur. Ce
-coeur est mort aux sentiments les plus tendres de la nature: ses
-penchants les plus doux, ses plaisirs les plus purs me sont interdits
-pour jamais.»
-
-Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois deux coeurs faits
-l'un pour l'autre, avait frappé le jeune Espagnol au même instant que la
-jeune Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému, troublé jusqu'à
-l'ivresse, d'un seul regard qu'elle lui avait lancé, il la suivit des
-yeux au fond du temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui voyant
-adorer.
-
-Sombre, inquiet, impatient, il retourne au palais. Tout l'afflige et le
-gêne. Il veut rappeler sa raison; il se reproche un fol amour, il le
-condamne, il en rougit, il veut l'éloigner de son ame; vain reproche!
-efforts inutiles! La réflexion même enfonce plus avant le trait qu'il
-voudrait arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au fond de son
-coeur le doux poison de l'espérance. Des voeux indissolubles, un étroit
-esclavage, une garde incorruptible et vigilante, une austère prison, il
-voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible de posséder Cora,
-mais non pas d'avoir su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si
-elle savait que je l'adore, si nos deux coeurs, d'intelligence,
-pouvaient du moins s'entendre, ah! ce serait assez.»
-
-En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille fois le jour par tous
-les mouvements d'un amour insensé. Mais la réflexion le rendait à
-lui-même, et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses
-transports. Chez un peuple religieux, oser tenter un sacrilége! dans la
-cour d'un roi, son ami, violer les droits de l'hospitalité! exposer
-celle qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient l'oubli
-de ses voeux! C'étaient autant de crimes, dont un seul eût suffi pour
-faire frémir Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu de n'y
-jamais céder.
-
-Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie autour de l'enceinte
-sacrée des murs qui renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste
-et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse ajoutait encore
-au respect qu'imprimait ce lieu révéré. «C'est sous ces arbres,
-disait-il, que la belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et
-ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de rompre ses liens. Ces
-murs sont élevés, la garde en est sévère; mais combien ne serait-il pas
-facile encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui les garde. L'amour,
-cet ennemi fatal du repos et de l'innocence, l'amour, tel que je le
-ressens, n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude à ne désirer que
-les biens qui lui sont permis, le fait marcher paisiblement dans
-l'étroit sentier de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont la
-jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes victimes! Qu'il serait
-juste et généreux de les en affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de
-sentir tressaillir son coeur, il s'éloignait. «Ah! disait-il, est-ce là
-ce projet si beau, si magnanime qui m'avait amené à la cour de l'Inca!
-Je m'annonce comme un héros; je finis par être un perfide, un faible et
-lâche ravisseur!»
-
-Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé sans doute. Mais un
-événement terrible la fit céder aux mouvements de la crainte et de la
-pitié.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-
-Heureux les peuples qui cultivent les vallées et les collines que la mer
-forma dans son sein, des sables que roulent ses flots, et des dépouilles
-de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le
-laboureur y sème et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples
-voisins de ces montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais trempé
-dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus des nues! Ce sont des
-soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte des
-fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. Il a formé ces monts,
-des rochers calcinés, des métaux brûlants et liquides, des flots de
-cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chûte,
-s'accumulaient aux bords de ces gouffres ouverts. Malheur aux peuples
-que la fertilité de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits,
-et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. Ces germes de
-fécondité, dont la terre est pénétrée, sont les exhalaisons du feu qui
-la dévore; sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et c'est au sein
-de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs. Tel est
-le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible[103],
-qui, par de fréquentes secousses, en ébranle les fondements.
-
- [103] Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses éruptions en
- 1538 et 1660, dans la relation du voyage de M. de La Condamine.
-
-Un jour que le peuple indien, répandu dans les campagnes, labourait,
-semait, moissonnait (car ce riche vallon présente tous ces travaux
-à-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intérieur de leur
-palais, étaient occupées les unes à filer, les autres à ourdir les
-précieux tissus de laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit
-sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit,
-semblable à celui de la mer, lorsqu'elle conçoit les tempêtes,
-s'accroît, et se change bientôt en un mugissement profond. La terre
-tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs l'enveloppent; le temple et
-les palais chancellent et menacent de s'écrouler; la montagne s'ébranle,
-et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents enfermés dans son sein,
-des flots de bitume liquide, et des tourbillons de fumée qui rougissent,
-s'enflamment, et lancent dans les airs des éclats de rocher brûlants
-qu'ils ont détachés de l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir
-des rivières de feu bondir à flots étincelants à travers des monceaux de
-neige, et s'y creuser un lit vaste et profond.
-
-Dans les murs, hors des murs, la désolation, l'épouvante, le vertige de
-la terreur se répandent en un instant. Le laboureur regarde, et reste
-immobile. Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent comme une mer
-flottante sous ses pas. Parmi les prêtres du soleil, les uns,
-tremblants, s'élancent hors du temple; les autres, consternés,
-embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues sortent de leur
-palais, dont les toits menacent de fondre sur leur tête; et courant dans
-leur vaste enclos, pâles, échevelées, elles tendent leurs mains timides
-vers ces murs, d'où la pitié même n'ose approcher pour les secourir.
-
-Alonzo seul, errant autour de cette enceinte, entend leurs gémissantes
-voix. Dans le péril de la nature entière, il ne tremble que pour Cora.
-Les cris qui frappent son oreille, lui semblent tous être les siens.
-Égaré, frémissant de douleur et de crainte, et pareil au ramier qui,
-d'une aile tremblante, voltige autour de la prison où sa palombe est
-enfermée, ou tel plutôt que la lionne, qui, l'oeil étincelant, rode et
-rugit autour du piége où l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il
-découvre à la fin des ruines et un passage. Transporté de joie, il
-gravit sur les débris du mur sacré. Il pénètre dans cet asyle où nul
-mortel jamais n'osa pénétrer avant lui. Les ténèbres le favorisent: un
-jour lugubre et sombre a fait place à la nuit; la nuit n'est éclairée
-que par les flots brûlants qui s'élancent de la montagne; et cette
-effroyable lueur, pareille à celle de l'Érèbe, ne laisse voir aux yeux
-d'Alonzo que comme des ombres errantes, les prêtresses du soleil courant
-épouvantées dans les jardins de leur palais.
-
-D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occupé de l'objet qu'il adore,
-chercheraient inutilement l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo
-reconnaît Cora. Les grâces qui, dans la frayeur, ne l'ont point
-abandonnée, la lui font distinguer de loin. Il retient ses premiers
-transports, de peur de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. «Cora,
-lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible, un dieu veille
-sur vous, et prend soin de vos jours.» A cette voix, Cora s'arrête
-intimidée; et à l'instant la terre tremble, et la montagne, avec éclat,
-jette une colonne de flamme, qui, dans l'obscurité, découvre aux yeux de
-la prêtresse son amant qui lui tend les bras.
-
-Soit par un mouvement soudain de frayeur, ou d'amour peut-être, Cora se
-précipite et tombe évanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la
-soutient, il la ranime, il tâche de la rassurer. «O toi, lui dit-il, que
-j'adore depuis que je t'ai vue au temple, toi pour qui seule je respire,
-Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un libérateur.
-Suis-moi, quittons ces lieux funestes; laisse-moi te sauver.»
-
-Cora, faible et tremblante, s'abandonne à son guide. Il l'emporte; il
-franchit sans peine les débris du mur écroulé; et le premier asyle qui
-s'offre à sa pensée, est le vallon de Capana, du cacique ami de
-Las-Casas.
-
-«Où vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troublé mes sens. Je ne sais
-où je suis; je ne sais même qui vous êtes. Que vais-je devenir? Ayez
-pitié de moi.--Vous êtes, lui dit Alonzo, sous la garde d'un homme qui
-ne respire que pour vous. Je vous mène loin du danger, dans un vallon
-délicieux, où un cacique, mon ami, vous recevra comme sa fille.--Ah!
-cachez-moi plutôt, dit-elle, à tous les yeux. Il y va de ma vie; il y va
-de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que vous me faites violer. Me
-voilà hors de cet asyle où je devais vivre cachée. Je suis les pas d'un
-homme, après avoir fait voeu de fuir à jamais tous les hommes. A quoi
-m'exposez-vous? Ah! plutôt laissez-moi périr.»
-
-«Cora, lui répondit Alonzo, le premier devoir de tout ce qui respire,
-comme son premier sentiment, c'est le soin de sa propre vie; et dans un
-moment où la mort vous environne et vous poursuit, il n'est ni voeu ni
-loi qui doivent s'opposer à ce mouvement invincible. Quand tout sera
-calmé, demain avant l'aurore, vous rentrerez dans ces jardins, où vos
-compagnes effrayées auront passé la nuit sans doute, et le secret de
-votre absence ne sera jamais révélé.»
-
-Cependant le péril s'éloigne, et bientôt il s'évanouit. La terre cesse
-de trembler, le volcan cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui
-s'élevait du sommet de la montagne, s'émousse, et paraît s'enfoncer; les
-noirs tourbillons de fumée dont le ciel était obscurci, commencent à se
-dissiper; un vent d'orient les chasse vers la mer. L'azur du ciel
-s'épure; et l'astre de la nuit, par sa consolante clarté, semble vouloir
-rassurer la nature.
-
-Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne traversaient de belles
-prairies, où mille arbres, chargés de fruits, entrelaçaient leurs
-rameaux. Les rayons tremblants de la lune, perçant à travers le
-feuillage, allaient nuancer la verdure, et se jouer parmi les fleurs.
-«Respire, ma chère Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme et le
-silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi me rassasier du plaisir
-de te voir, d'adorer tant de charmes.» Cora consentit à s'asseoir. Le
-premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits, qu'il vint lui
-présenter. Le doux savinte, le palta, d'un goût plus ravissant encore,
-la moelle du coco, son jus délicieux, furent les mets de ce festin.
-
-Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à peine. Le trouble, le
-saisissement, cette timidité craintive qui se mêle aux brûlants désirs,
-et dont l'émotion redouble aux approches du bonheur, suspendent son
-impatience. Il presse de ses mains, il presse de ses lèvres la main
-tremblante de Cora. «Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que
-je possède, toi, l'unique objet de mes voeux? Qui m'eût dit qu'un
-prodige, dont frémit la nature, s'opérait pour nous réunir, et qu'il
-n'épouvantait la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes
-surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a pris pitié de mon amour
-et de mes peines. Ah! profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres,
-cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui jamais n'a trahi les
-tendres amants. Mais ces instants si précieux s'écoulent; n'en perdons
-plus aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»--«Sois
-heureux, dit-elle;» et dès ce moment un nuage se répandit sur l'avenir.
-
-A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de la nuit, la solitude, le
-silence, ont pour eux un charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour!
-disait Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette douce clarté, ces
-gazons, ces feuillages semblent nous dire: Où voulez-vous aller? où
-serez-vous mieux qu'avec nous?--O douce moitié de moi-même, dit Alonzo,
-ainsi toujours puisses-tu te plaire avec moi! Passons ici la nuit, et
-demain, dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es captive. Allons...
-que sais-je? où le destin nous conduira: fût-ce dans un antre sauvage,
-j'y vivrais heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus vivre.» Ainsi
-le fol amour faisait parler Alonzo. Cora le pressait dans ses bras; et
-il sentait tomber sur son visage les larmes qu'elle répandait. «Mon ami,
-lui dit-elle, éloignons, s'il se peut, une prévoyance affligeante. Je
-suis avec toi, je ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que j'ai tant
-souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.»
-
-Cora ne savait point encore le nom de son amant; elle désira de
-l'entendre, et le répéta mille fois. Il lui parla de sa patrie; il
-voulut même la flatter de la douce espérance de voir un jour avec lui
-les bords où il était né. Elle n'en fut point abusée, et la réflexion
-cruelle écarta cette illusion. Enfin le sommeil suspendit tous les
-mouvements de leurs ames; et Cora, aux genoux d'Alonzo, reposa jusqu'au
-point du jour.
-
-L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs chants éveillent Alonzo.
-Il ouvre les yeux, et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes.
-Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où la volupté lui sourit;
-il en respire l'haleine; et son ame y vole, attirée par un souffle
-délicieux.
-
-[Illustration: Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux parcourent
-mille charmes.]
-
-Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur et de joie, exprime
-son émotion. «Est-ce toi, dit-elle en se précipitant dans le sein
-d'Alonzo, est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais t'avoir
-perdu.--Non, Cora, non; rassure-toi: nous ne serons point séparés. Mais
-hâtons-nous: voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes; et
-sur la foi de la nature, qui nourrit les hôtes des bois, cherche avec
-moi, dans leur asyle, la liberté, le premier des biens après
-l'amour.--Ah! cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je seule, avec toi,
-dans ces forêts où elle règne! que n'y suis-je inconnue au reste des
-mortels!» Et, en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle
-frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son amant, se
-remplissaient de larmes. Attendri et troublé lui-même, il la presse de
-lui avouer ce qui l'agite. Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter;
-mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon cher Alonzo, lui
-dit-elle, mon coeur est déchiré; le tien va l'être; mais pardonne: un
-devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de tes
-bras; voici le moment d'un éternel adieu.--Ah! que dis-tu,
-cruelle?--Écoute. En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de
-ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des voeux que
-j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice; mon crime
-retomberait sur eux; et ils en porteraient la peine: telle est la
-rigueur de la loi.--O dieu!--Tu frémis!--Malheureuse! qu'as-tu fait?
-qu'ai-je fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front contre
-terre et en s'arrachant les cheveux. Que ne m'as-tu montré plutôt
-l'abyme où je tombais, où je t'entraînais?... Laisse-moi. Ton amour, ta
-douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je suis... Que veux-tu? que
-je te remmène? Tu veux ma mort... Te retenir! oh! non; je ne suis pas un
-monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; je ne le souffrirai
-jamais. Va-t'en... cruelle!... Arrête! arrête! Je me meurs.»
-
-Cora, désolée et tremblante, était revenue à ses cris, était tombée à
-ses genoux. Il la regarde, il la prend dans ses bras, l'arrose de ses
-pleurs, se sent baigner des siens, lui jure un éternel amour; et, dans
-l'excès de sa douleur, il s'égare et s'oublie encore. «Que faisons-nous?
-lui dit Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera plus temps; et
-mon père, et ma mère, et leurs enfants, tout va périr. Je vois le bûcher
-qui s'allume.--Viens donc, viens, lui dit-il, avec le regard sombre,
-l'air farouche du désespoir;» et tout-à-coup s'armant de force, de cette
-force courageuse qui foule aux pieds les passions, il la prend par la
-main, et, marchant à grands pas, la remmène, pâle et tremblante,
-jusqu'au pied de ces murs, où elle va cacher son crime, son amour, et
-son désespoir.
-
-L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au moment de cette
-fatale entrevue, qu'un délire confus et vague: elle n'en connut bien la
-force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa passion, en
-s'éclairant, a redoublé de violence; le souvenir et le regret en sont
-devenus l'aliment; et le désir, sans espérance, toujours trompé,
-toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice éternel.
-
-Mais du moins elle est sans remords et sans frayeur sur l'avenir. Le
-désordre de cette nuit, où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas
-permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence; elle ne se fait
-point un crime de l'égarement où l'ont précipitée le péril, la crainte,
-et l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en proie au feu qui la
-consume, et qui ne s'éteindra jamais. Son amant est plus malheureux. Il
-éprouve les mêmes peines, et de plus un souci rongeur qui le tourmente
-incessamment.
-
-Oh! sous combien de formes, diversement cruelles, l'amour tyrannise les
-coeurs! Alonzo tremblait d'être père; et ce danger, que l'innocence
-dérobait aux yeux de Cora, était sans cesse présent aux siens. Il se
-rappelle avec effroi les plus doux moments de sa vie, et déteste l'amour
-qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir. Mais, en s'éloignant
-de Quito, il sentit son ame, attirée par une force irrésistible, se
-détacher de lui, s'élancer vers les murs où son amante gémissait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-
-Une route immense, applanie d'une extrémité de l'empire à l'autre, à
-travers les hautes montagnes, les abymes, et les torrents[104], monument
-prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette route les arsenaux
-distribués par intervalles, les hospices sans cesse ouverts aux
-voyageurs, les forteresses et les temples, les canaux qui dans les
-campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves[105], les merveilles de
-la nature, dans des climats nouveaux pour le jeune Espagnol, rien ne put
-effacer Cora de sa pensée. Son image, qu'en soupirant il écartait
-toujours, lui revenait sans cesse.
-
- [104] La route de Quito à Cusco, et par-delà, avait cinq cents lieues.
- Elle fut faite sous le règne de _Huaïna Capac_. Sous le même règne,
- l'on en fit une de la même étendue dans le plat pays, et plusieurs
- autres qui traversaient l'empire du centre aux extrémités. C'étaient
- des levées de terre de quarante pieds de largeur, qui mettaient les
- vallées au niveau des collines.
-
- [105] Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait cent
- cinquante lieues de longueur du sud au nord.
-
-Enfin l'impérieuse voix de l'amitié se fit entendre. Alonzo tout-à-coup
-sortit comme d'un long délire; et, en approchant de Cusco, les soins
-dont il était chargé commencèrent à l'occuper. Il se fit précéder par
-trois caciques, et s'annonça au monarque en ces mots: «Un homme né
-par-delà les mers, et vers les bords d'où le soleil se lève, un
-Castillan, reçu dans la cour de ton frère, vient te voir, et t'apporte
-des paroles de paix.»
-
-La renommée des Castillans était parvenue à Cusco; et ce nom, devenu
-terrible, frappa le superbe Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une
-partie de sa cour, et le reçut lui-même dans toute la splendeur de la
-majesté des Incas, élevé sur un trône d'or, dans un palais dont les
-lambris, les murs mêmes, étaient revêtus de ce métal éblouissant, ayant
-à ses pieds vingt caciques, et à ses côtés vingt tribus d'Incas
-descendants de Manco.
-
-Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste, en fut saisi
-d'étonnement. Le prince, avec une bonté majestueuse, lui fit signe de
-s'approcher, et de parler.
-
-«Inca, lui dit Alonzo, c'est un présent du ciel, qu'un frère vertueux et
-tendre; c'est un don du ciel, non moins rare, qu'un véritable ami.
-Réjouis-toi: le ciel t'a donné l'un et l'autre dans le roi de Quito. Son
-ame m'est connue, et mon coeur, qui jamais n'a su mentir, répond du
-sien. Vous êtes tous deux menacés par un ennemi redoutable, qui s'avance
-de l'orient. Vous avez besoin l'un de l'autre pour résister à ses
-efforts. Réunis, vous pouvez le vaincre; divisés, vous êtes perdus.
-L'Inca ton frère demande ton secours, et t'offre celui de ses armes. Tel
-est l'objet de l'ambassade dont il m'honore auprès de toi.»
-
-«J'ai bien voulu t'entendre, lui répondit l'Inca, quoique envoyé par un
-rebelle; mais, avant tout, n'es-tu pas toi-même un de ces étrangers
-nouvellement descendus sur nos bords, et qui, dans les campagnes
-d'Acatamès, ont semé l'épouvante? Tu te dis Castillan; c'est, je crois,
-le nom qu'on leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des bords de
-l'orient.»
-
-«Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a vus sur ce rivage, lui dit
-Alonzo. Je cherchais la gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime;
-et je les ai abandonnés. J'aime la bonne foi, j'honore la droiture et la
-grandeur d'ame; et c'est ce qui m'attache à ce généreux prince qui te
-parle ici par ma voix. Tous les deux nés du même sang, enfants du même
-père, aimez-vous, et vivez en paix; vous serez heureux et puissants.»
-
-«S'il se souvient, reprit Huascar, de quel père nous sommes nés, qu'il
-se rappelle aussi quels rangs nous a marqués la naissance. Le soleil n'a
-donné qu'un maître à cet empire; le règne de son fils doit être l'image
-du sien. Il n'a point d'égal dans le ciel; et je n'en veux point sur la
-terre.»
-
-«Inca, lui répondit Alonzo, je veux bien parler ton langage, et supposer
-ce que tu crois. N'aimes-tu pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas
-assez les lois de tes aïeux, pour souhaiter que l'univers fût rangé sous
-ces lois paisibles?»
-
-«Sans doute, répondit l'Inca, je le souhaite, et je l'espère: c'est la
-volonté du soleil; les temps la verront s'accomplir.»
-
-«Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il qu'un roi, comme il
-n'a qu'un soleil? La sagesse d'un homme étendra-t-elle ses regards aussi
-loin que l'astre du jour étend l'éclat de sa lumière? Tu n'oserais le
-croire; ose donc avouer que ta vigilance a des bornes, que ta puissance
-en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir envahir ce que l'on ne
-peut gouverner.»
-
-«Étranger, quelle est ton audace, interrompit l'Inca, de venir me
-marquer les limites de ma puissance?»
-
-«Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature qui les a marquées;
-je ne dis que ce qu'elle a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta
-faiblesse, quand tu veux être un dieu par ton ambition.»
-
-«Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca; et ce nom seul
-t'apprend le respect qui m'est dû.»
-
-«Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent aux rois sans les
-flatter, et les respectent sans les craindre. Il ne tient qu'à toi de me
-voir à tes pieds; mais commence par être juste, et par honorer la
-mémoire d'un père qui fut roi lui-même. C'est de sa main que ton frère a
-reçu le sceptre que tu lui disputes; et en désavouant le don qu'il lui a
-fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules aux pieds sa cendre.»
-
-L'Inca frémit; mais son orgueil l'emporta sur sa piété. «Mon père,
-dit-il, a vieilli; et dans cet état de défaillance, l'homme est crédule
-et facile à tromper. Il a cédé aux artifices d'une femme ambitieuse; et
-pour le fils de l'étrangère, il a déshérité celui que les sages lois de
-Manco lui avaient donné pour successeur.»
-
-«Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait reçu: il n'a disposé
-que de sa conquête.»
-
-«Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le prince, eût dissipé ce qu'il
-avait acquis, où serait leur empire? L'unité de pouvoir en fait la
-grandeur et la force; et mon père, qui, sans partage, l'avait reçu de
-ses aïeux, devait le laisser sans partage. On l'a surpris; et sans
-cesser d'honorer ses vertus, de révérer sa cendre, je puis désavouer un
-moment de faiblesse, qui lui fit oublier mes droits.»
-
-«Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces climats, un empire aussi
-vaste, plus puissant que le tien, vient d'être ravagé, détruit, inondé
-du sang de ses peuples, pour avoir été divisé. Ses princes, à peine
-échappés au glaive du vainqueur, se sont réfugiés dans la cour de l'Inca
-ton frère; et leur malheur atteste ce que je te prédis. Un ennemi
-terrible va vous trouver tous deux affaiblis, défaits l'un par l'autre.
-Ah! songe à sauver ton empire; et quand la foudre est sur ta tête et
-l'abyme à tes pieds, tremble, malheureux prince, tremble toi-même, au
-lieu de menacer.»
-
-Toute la cour qui l'entendait, parut troublée à ce langage; l'Inca
-lui-même en fut ému. Mais dissimulant sa frayeur sous les dehors de la
-fierté: «C'est, dit-il, à l'usurpateur à prévenir les maux dont il
-serait la cause, et à se ranger sous mes lois.»
-
-«Ne l'espère pas, dit Alonzo, consterné de sa résistance. Ataliba,
-couronné par un père expirant, ne croira jamais avoir usurpé ce qu'il a
-reçu de son père. Il regarde sa volonté comme une inviolable loi. Il
-faut, pour le chasser du trône, l'en arracher sanglant: je te répète ses
-paroles. C'est à toi de voir si tu veux te baigner dans le sang d'un
-frère vertueux, qui t'aime, qui fait sa gloire et son bonheur d'être ton
-allié, ton ami le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un père, de ne
-pas révoquer les dons qu'il lui a faits; qui te conjure, au nom de son
-peuple et du tien, de ne pas le forcer à une guerre impie. Dispose de
-lui, de ses armes: il ne craint point la guerre; il a sous ses drapeaux
-un peuple fidèle et vaillant; il a vingt rois autour de lui, tous aussi
-dévoués que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser le sang de ses
-amis, de sa famille, de ces peuples, qui, sujets de vos pères, nés sous
-les mêmes lois, sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme lui,
-ton coeur; il doit être bon, magnanime, sensible au moins à la pitié. Il
-ne s'agit pas de régler entre nous tes droits et les siens; de pareils
-débats n'ont jamais été vidés que par les armes. Il s'agit de savoir
-lequel des deux perd le plus à céder. Il y va, pour lui, d'un royaume;
-pour toi, d'une province inutile à ta gloire, à ta puissance, à ta
-grandeur. Il défend, avec sa couronne, l'honneur de son père et le sien;
-et à ces intérêts qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de
-partage! Vois si cela mérite d'allumer entre vous les feux d'une guerre
-civile, au moment qu'un péril commun vous presse de vous réunir.»
-
-Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage. Mais la franchise
-courageuse, la noble fermeté d'Alonzo, laissèrent dans tous les esprits
-l'étonnement et le respect; l'Inca lui-même en fut saisi.
-
-«Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes a quelque chose
-d'imposant et de supérieur à nous. Je veux gagner la bienveillance et
-l'estime de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs qui sont dus à
-son ministère et à la dignité dont il est revêtu.»
-
-Il l'admit à sa table; et prenant avec lui le ton de l'amitié:
-«Castillan, lui dit-il, je veux bien accéder, autant que je le puis sans
-honte, à la paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son apanage; qu'il
-règne à Quito, j'y consens, mais tributaire de l'empire, et obligé de
-rendre hommage à l'aîné des fils du soleil.»
-
-Quoiqu'il y eût peu d'apparence qu'Ataliba subît cette condition, Alonzo
-ne crut pas devoir la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa
-réponse, il eut le temps de voir tout ce qui décorait, et au-dedans et
-au-dehors, la florissante ville du soleil.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-
-Le temple du soleil, le palais du monarque, ceux des Incas, celui des
-vierges, la forteresse à triple enceinte qui dominait la ville et qui la
-protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes voisines, y
-répandaient en abondance les eaux vives et salutaires, l'étendue et la
-magnificence des places qui la décoraient, ces monuments, dont il ne
-reste plus que de déplorables ruines, le frappaient d'admiration. «Sans
-le fer, disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de l'homme a opéré
-tous ces prodiges! Elle a roulé ces rochers énormes; elle en a formé ces
-murailles dont la structure m'épouvante, dont la solidité ne cédera
-jamais qu'aux lentes secousses du temps et à l'écroulement du globe. On
-peut donc suppléer à tout par le travail et la constance?»
-
-Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable d'or, qui, dans le temple
-et les palais, tenait lieu du fer, du bois, et de l'argile, et, sous
-mille formes diverses, éblouissait par-tout les yeux[106]. «Ah!
-disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice européenne vient à
-découvrir ces richesses, avec quelle avide fureur elle va les dévorer!»
-
- [106] Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération
- de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers de lingots
- d'or en forme de bûches, des greniers remplis de grains d'or, etc.
-
-Le culte du soleil avait à Cusco une majesté sans égale. La magnificence
-du temple, la splendeur de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre des
-prêtres du soleil, et le choeur des vierges choisies[107] plus nombreux
-et plus imposant, donnaient, dans cette ville, à la pompe du culte un
-caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré de respect.
-
- [107] A Cusco elles étaient au nombre de 1500.
-
-Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des jeux, des festins, des
-sacrifices usités. Ce qui distinguait celle du mariage, c'était le don
-du feu céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où le soleil,
-terminant sa course au midi, se repose sur le tropique, pour revenir sur
-ses pas vers le nord.
-
-On observait l'instant où le flambeau du jour étant sur son déclin, les
-colonnes mystérieuses formaient, vers l'orient, une ombre égale à
-elles-mêmes; et alors l'Inca, prosterné devant le soleil son père: «Dieu
-bienfaisant, lui disait-il, tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie
-et la joie aux peuples d'un autre hémisphère, que l'hiver, enfant de la
-nuit, afflige loin de toi; nous n'en murmurons pas. Tu ne serais pas
-juste si tu n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu oubliais le
-reste du monde. Suis ton penchant; mais laisse-nous, comme un gage de ta
-bonté, une émanation de toi-même; et que le feu de tes rayons, nourri
-sur tes autels, répandu chez ton peuple, le console de ton absence et
-l'assure de ton retour.»
-
-Il dit, et présente au soleil la surface creuse et polie d'un
-crystal[108] enchâssé dans l'or: artifice mystérieux qu'on avait grand
-soin de cacher au peuple, et qui n'était connu que des Incas. Les rayons
-croisés en un point tombent sur un bûcher du cèdre et d'aloès, qui
-tout-à-coup s'enflamme, et répand dans les airs le plus délicieux
-parfum.
-
- [108] Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on tirait
- le feu céleste avec une petite coupe d'or, _comme la moitié d'une
- orange_, que le grand-prêtre portait en bracelet.
-
-C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester aux Indiens, par le
-soleil lui-même, qu'il l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil,
-lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons, du haut des cieux,
-allument ce bûcher que ma main te consacre;» et le bûcher fut allumé.
-
-La multitude, en voyant ce prodige se renouveler tous les ans, fait
-éclater les transports de sa joie; chacun s'empresse à recueillir une
-parcelle du feu céleste; le monarque le distribue à la famille des
-Incas; ceux-ci le font passer au peuple; et les prêtres veillent au soin
-de l'entretenir sur l'autel.
-
-Alors s'avancent les amants que l'âge appelle aux devoirs d'époux[109];
-et rien de plus majestueux que ce cercle immense, formé d'une
-florissante jeunesse, la force et l'espoir de l'État, qui demande à se
-reproduire, et à l'enrichir à son tour d'une postérité nouvelle. La
-santé, fille du travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint avec
-la beauté, ou supplée à la beauté même.
-
- [109] Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les filles.
- (GARCILASSO.)
-
-«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent qu'il attend de vous
-le prix de votre naissance. Tout homme qui regarde la vie comme un bien,
-est obligé de la transmettre et d'en multiplier le don. Celui-là seul
-est dispensé de faire naître son semblable, pour qui c'est un malheur
-que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un parmi vous, qu'il
-élève la voix; qu'il dise ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi
-d'écouter ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement des
-bienfaits du soleil mon père, venez, en vous donnant une foi mutuelle,
-vous engager à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.»
-
-On n'entendit pas une plainte; et mille couples, tour-à-tour, se
-présentèrent devant lui. «Aimez-vous, observez les lois, adorez le
-soleil mon père,» leur dit le prince; et pour symbole des travaux et des
-soins qu'ils allaient partager, il leur faisait toucher, en se donnant
-la main, la bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, sa
-laborieuse compagne.
-
-Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes beautés, soupira, et dit
-en lui-même: «Ah! si dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille
-céleste, tous ces charmes seraient effacés par les tiens.»
-
-L'une des jeunes épouses, en approchant de l'Inca, avait les yeux
-mouillés de pleurs. Le prince, qui s'en aperçoit, lui demande ce qui
-l'afflige. Elle gardait encore un timide et triste silence. L'Inca
-daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais consoler l'amant de ma
-soeur: car ma soeur est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et le
-malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse, venait pleurer auprès de
-moi. Élina, me dit-il un jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi
-douce: ton coeur est bon, il est sensible; tu aimes tendrement Méloé; je
-sais combien tu lui es chère; je croirai la voir dans sa soeur:
-tiens-moi lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé, tout en
-pleurs, me pressa de prendre sa place. Qui le consolera, si ce n'est
-toi? me dit-elle. Vois comme il est affligé. Je le veux bien, lui
-dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le promit. Eh bien, il
-vient de m'avouer qu'il ne peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la
-pleurera toujours.»
-
-L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé. «Amenez-moi Méloé, lui
-dit-il. Vous la réservez pour le temple; mais le soleil veut des coeurs
-libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune homme; et je veux
-qu'il soit son époux. Pour Élina, je prendrai soin de lui en choisir un
-digne d'elle.»
-
-Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante. Mais dès qu'elle
-voit Ircilo, et qu'elle entend que c'est à lui qu'on accorde sa main, sa
-beauté se ranime; un doux ravissement éclate sur son front; et levant
-ses yeux attendris sur les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc
-plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.»
-
-Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup un jeune homme éperdu fend
-la foule, s'élance entre les deux époux, et tombant aux pieds de l'Inca:
-«Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez Osaï de manquer à la foi qu'elle
-m'a donnée: c'est moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en
-faisant le mien.»
-
-Le roi, surpris de son audace, mais touché de son désespoir, lui permit
-de parler. «Inca, dit-il, daigne m'entendre. C'était le temps de la
-moisson; je faisais celle de mon père; on annonça celle du sien. Hélas!
-disais-je, c'est demain qu'on moissonne le champ du père d'Osaï; mes
-rivaux s'y rendront en foule, quel malheur si je n'y suis pas!
-Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour achever la moisson de mon père.
-J'en vins à bout; j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le
-sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre père éclairait le
-monde. Désolé, j'arrive; et je trouve Osaï dans les champs, avec le
-jeune Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné avec elle. Va,
-Nelti, tu ne m'aimes point, et tu ne chéris point mon père, me dit-elle
-avec mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents. Elle ne
-voulut point m'entendre; et depuis, elle n'a cessé de m'éviter et de me
-fuir. Mais elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime: car elle,
-qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: Nelti, je n'aimerai que toi.»
-
-«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?--Non, jamais je n'eusse aimé que
-lui; mais l'ingrat! il a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait
-comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit. Tu l'aimes, et tu lui
-pardonnes, reprit l'Inca. Reçois sa main. Et toi, dit-il à Mayobé,
-cède-lui son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci n'est-elle
-pas assez belle?--Ah! si belle, qu'Osaï même ne l'efface point à mes
-yeux, dit le jeune homme.--Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, dit
-le prince. Y consentez-vous, Élina?--Je le veux bien, dit-elle, pourvu
-qu'il ne s'afflige pas: car c'est la joie du mari qui fait la gloire de
-la femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon coeur me le dit aussi.»
-
-Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus grands troubles de l'amour.
-
-Au milieu des chants et des danses qui précédaient les sacrifices, un
-prodige parut dans l'air; et il attira tous les yeux. On vit un aigle
-assailli et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient sur lui
-d'un vol rapide[110]. L'aigle, après s'être débattu sous leurs griffes
-tranchantes, tombe, épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au
-milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, en fut d'abord saisi
-d'étonnement et de frayeur; mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait
-jamais: «Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du soleil mon père, cet
-oiseau, l'image frappante de l'ennemi qui nous menace, et qui vient
-tomber sous nos coups.»
-
- [110] Ce trait est pris de Garcilasso.
-
-Le pontife invita le prince à venir dans le sanctuaire. «Je vous suis,
-lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage.
-Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.»
-
-«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces
-trois cercles empreints sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.»
-La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois
-cercles marqués sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir,
-l'autre nébuleux, et semblable à une trace de fumée.
-
-«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons pas la vérité de ces
-présages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les
-revers; et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est le présage de
-la ruine.»
-
-«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il révélé ce malheureux
-avenir?--Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point
-parlé.--Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste à
-l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs.
-Tout ce qui peut n'être qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se
-doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, à moins qu'il ne soit
-à-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-
-Huascar, loin de laisser paraître le trouble élevé dans son ame, se
-montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus résolu que jamais; il le
-mena le lendemain dans ces jardins[111] éblouissants, où l'on voyait,
-imités en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les
-fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un
-exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance et l'inutilité de
-l'or.
-
- [111] Ceci est historique.
-
-De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la nature, l'Inca fit
-passer Alonzo dans ceux où la nature même étalait ses propres richesses.
-Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces
-jardins étaient l'abrégé des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes
-d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux,
-formaient par la variété de leur bois et de leur feuillage, un mélange
-rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes couronnés
-de fleurs, attiraient et charmaient la vue. Là, des prairies odorantes
-répandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant
-sous le poids de leurs fruits, étendaient et ployaient leurs branches
-au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes,
-d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient présenter à l'envi des
-secours à la maladie et des plaisirs à la santé.
-
-Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un oeil triste et
-compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrés de la paix
-et de la sagesse seront-ils violés par nos brigands d'Europe? et sous la
-hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a
-couvert la tête des rois?»
-
-Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien révère: car ce fut,
-dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au
-milieu du lac est une île riante, où les Incas ont élevé un superbe
-temple au soleil. Cette île est un lieu de délices; et sa fertilité
-semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où l'on voyait
-bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la
-moisson lui était consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait le
-jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en beauté. Là, mûrissaient les
-fruits les plus délicieux; là, se recueillait le maïs, dont la main des
-vierges choisies faisait le pain des sacrifices.
-
-Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne
-pouvait se lasser d'y admirer, à chaque pas, les prodiges de la culture.
-
-Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes leurs champs. Il
-s'adresse à l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vénérable lui
-avaient fait remarquer. «Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de vaquer à
-ces durs travaux? N'en êtes-vous pas dispensé par votre ministère
-auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dégrader ainsi?»
-
-Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci crut ne pas
-l'entendre. Appuyé sur sa bêche, il le regarde avec étonnement. «Jeune
-homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans
-l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art
-divin, les hommes, épars dans les bois, seraient encore réduits à
-disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a
-fondé la société, et qu'elle a, de ses nobles mains, élevé nos murs et
-nos temples.»
-
-«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais
-l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est
-pénible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats où je suis
-né.»
-
-«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être honteux de vivre,
-puisqu'on attache de la honte à travailler pour se nourrir. Ce travail,
-sans doute, est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit
-contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous,
-rien ne dégrade que le vice et l'oisiveté.»
-
-«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se
-consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les
-sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la
-terre soit labourée par les enfants du soleil.»
-
-«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne
-vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu
-l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter
-dans leurs travaux!»
-
-Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le
-peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui
-vous nourrissent?»
-
-«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais
-c'est à nous d'être avares de sa sueur.»
-
-«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre
-superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces
-richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos
-sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère
-partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple.
-Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est
-lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère
-que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos
-biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme.
-Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne
-ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.»
-
-«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la
-vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait
-vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent
-obscurément et sans éclat?»
-
-Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains
-reprirent la bêche.
-
-«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je
-vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.»
-
-«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la
-magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une
-vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de
-nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos
-richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.»
-
-Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa
-sagesse.
-
-Il témoigna le désir de voir les sources de cet or, dont l'abondance
-l'étonnait; et l'Inca voulut bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis,
-la plus riche des mines que l'on connût encore. Un peuple nombreux,
-répandu sur la croupe de la montagne, y travaillait à tirer l'or des
-veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut qu'à peine on
-daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus
-riches, dès qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs
-rameaux. «Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec
-bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pénétrer dans
-les entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en sonder les
-abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur
-impitoyable avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes,
-deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux
-voisins; ils verseront dans l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce
-sera comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: la cupidité,
-irritée par la richesse et par le luxe, s'étonnera de voir ses besoins
-renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant,
-s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en croissant, suivra le
-progrès des richesses; leur stérile abondance, dans des mains plus
-avides, fera moins que leur rareté; et toi, malheureux peuple, et ta
-postérité, vous aurez péri dans ces mines, épuisées par vos travaux,
-sans avoir enrichi l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous accru
-la misère avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-
-Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut la réponse d'Ataliba;
-elle était conçue en ces mots: «Si le roi de Cusco a oublié la volonté
-de son père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être l'ami et
-l'allié de son frère, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.»
-
-Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment où la guerre allait
-s'allumer, voulut préparer Huascar au refus de l'Inca son frère; et
-l'ayant attiré au temple où étaient les tombeaux des rois:
-«Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilége ton père est le
-seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?--C'est
-comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il a seul cette
-gloire.--_Son enfant chéri!_ N'est-ce pas la complaisance et le mensonge
-qui l'ont décoré de ce titre?--Tout son peuple le lui a donné, et tout
-un peuple n'est point flatteur.--Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo,
-cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas
-digne.--Étranger, dit l'Inca, respecte et ma présence et sa
-mémoire.--Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son
-fils va demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? N'a-t-il pas
-couronné ton frère? n'a-t-il pas violé les lois? Celui dont les derniers
-soupirs ont allumé les feux de la guerre civile entre les enfants du
-soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans le temple du soleil et de le
-regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton
-crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu de s'en tenir
-à la volonté de son père.»
-
-Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus étonné du frein qu'un
-maître habile et courageux lui a mis pour la première fois, que ne le
-fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait Alonzo à sa colère
-impétueuse. «Tu as donc reçu, dit-il au jeune Castillan, la réponse de
-ce rebelle?--Oui, dit Alonzo, et, grâce au ciel, il est digne, par sa
-constance, d'être ton ami et le mien. Je le désavouerais, si, légitime
-roi, il se fût rendu tributaire.»
-
-Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. Le ressentiment, la
-vengeance, furent les premiers mouvements qui s'élevèrent dans son
-coeur. Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, outrager sa
-mémoire; c'était, dans les moeurs des Incas, le comble de l'impiété. La
-nature se soulevait à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar,
-tour-à-tour emportée par deux sentiments opposés, ne savait, dans le
-trouble où elle était plongée, auquel des deux s'abandonner.
-
-Ce fut dans ce combat pénible que son épouse favorite, la belle et
-modeste Idali, le trouva livré à lui-même, et si violemment agité,
-qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune
-Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses yeux, tendrement baissés sur
-cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard
-triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le
-sujet de ses larmes. «Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais
-avec mon fils; je caressais l'image d'un époux adoré. Ocello, votre
-auguste mère, arrive pâle et désolée, le trouble et l'effroi dans les
-yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans
-cet enfant, ton unique espérance; tu t'applaudis de sa destinée; mais,
-hélas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle à l'empire
-est mal assuré désormais! Voilà qu'une paix odieuse met la volonté des
-Incas à la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, tout
-leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le
-charme de la nouveauté, la séduction d'un moment suffit pour renverser
-toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de
-celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le
-fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu roi légitime, rien
-ne peut plus être sacré. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en
-pressant mon fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir autorisé
-le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir lui-même! Ainsi a parlé
-votre mère; et elle demande à vous voir.»
-
-A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de
-ses alarmes, elle ne répondit qu'en l'accablant lui-même des reproches
-les plus amers.
-
-Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait au fils la haine
-qu'elle avait eue pour la mère. Le nom d'Ataliba lui était odieux.
-L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, il laisse
-son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidèle; on ne cesse point
-de haïr l'objet de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang de
-Zulma, que la plus fière des Pallas[112] s'efforça d'animer son fils à
-la vengeance.
-
- [112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal.
-
-«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de
-l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois
-du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que
-l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État?
-qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature
-l'appelle, et en disposer à son gré?»
-
-«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses
-maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois
-forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son
-ressentiment.
-
-«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je
-pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour
-il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de
-fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre
-héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient,
-c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la
-frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple,
-témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas.
-Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera
-par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont
-étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre
-faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la
-ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche
-abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire
-d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même,
-dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas
-d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut
-un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez
-cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses
-d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont
-toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice
-passager, que le regret désavoue et condamne.»
-
-L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile.
-«Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que
-l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre
-sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en
-embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un
-jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna.
-
-L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à
-l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et
-qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le
-voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut
-remmené au-delà de l'Abancaï.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-
-Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise
-d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi
-superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte
-ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.»
-A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami!
-dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par
-l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le
-crime.»
-
-«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la
-paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes,
-permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.»
-
-«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux
-forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes
-de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour
-commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi
-seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au
-fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les
-deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte
-à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.»
-
-Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi
-s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur
-permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs
-d'Alausi sur les confins des deux royaumes.
-
-Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit
-arborer l'étendard de la guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent
-tous en mouvement.
-
-C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les
-premiers qui se présentent, sont les peuples de ces campagnes,
-qu'enferment, du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes:
-vallons délicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des
-Pyrénées[113].
-
- [113] Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau de la
- mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire plus que le
- Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrénées.
- (M. DE LA CONDAMINE.)
-
-Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant fume sans cesse au-dessus des
-nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du
-Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que
-d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute
-au Chimboraço, tous ces peuples courent aux armes pour la défense de
-leur roi.
-
- [114] Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et
- 1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents toises au-dessus du
- sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'éruption se fit
- entendre à cent vingt lieues. Le volcan a lancé à trois lieues dans
- la plaine des éclats de rocher de douze à quinze toises cubes. (M.
- DE LA CONDAMINE.)
-
- [115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de
- son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous
- ensevelis sous les ruines.
-
- [116] La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux cent vingt
- toises au-dessus du niveau de la mer.
-
-Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangué, peuple
-indigent, fourbe et féroce, avant qu'il eût été dompté, mais depuis
-heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel de ses dieux, et
-dévoré dans ses festins les Incas qu'on lui avait laissés pour
-l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un châtiment
-épouvantable; et le lac où furent jetés les corps mutilés des
-perfides[117], s'est appelé le lac de Sang[118].
-
- [117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille
- selon Pedro de Cieça.
-
- [118] _Yahuar-Cocha._
-
-A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonné de
-mille ruisseaux, qui, sous un ciel brûlant, répandent dans les plaines
-une salutaire fraîcheur.
-
- [119] La terre y produit cent-cinquante pour un.
-
-Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques aux champs de Sullana,
-tous les peuples de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, le
-Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité refoule les flots du
-golfe de Tumbès, viennent, le carquois sur l'épaule et la lance à la
-main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il les voit
-assemblés[120] il leur parle en ces mots:
-
- [120] Ils étaient au nombre de trente mille.
-
-«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits autant que par ses
-armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son
-air vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux;
-c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé
-deux fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, l'un au midi, et
-l'autre au nord de mon empire. Mon frère, alors content de ce partage, a
-dit à ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une loi sainte. Il l'a
-dit, et il se dément, et il prétend me dépouiller de l'héritage de mon
-père. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai
-tort; si j'ai raison, défendez-moi.--Tu as raison, s'écrièrent-ils d'une
-commune voix; et nous embrassons ta défense.--Voilà mon fils, reprit
-l'Inca, celui qui me doit succéder, et me surpasser en sagesse; car il
-a, comme moi, l'exemple des rois nos aïeux, et de plus il aura le
-mien.--Qu'il vive, répondent ces peuples; et quand tu ne seras plus,
-qu'il nous rappelle son père.--Venez donc, poursuivit l'Inca, défendre
-mes droits et les siens. Mon frère, plus puissant que moi, me dédaigne,
-et fait à loisir les apprêts d'une guerre dont sans doute il se flatte
-que le signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant qu'il ait pu
-rassembler ses forces. Demain nous marchons à Cusco.»
-
-Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs
-de Cannare, ville célèbre encore par sa magnificence et par ses trésors
-enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de palais, et de temples, en
-avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas.
-
-Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une
-foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de
-Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pères, se
-présentent, encore vêtus de la dépouille de leur dieu, le front couvert
-de sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil menaçant. D'autres,
-comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être
-nés, ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un
-fleuve, à qui leurs pères immolaient les premiers-nés de leurs enfants.
-Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper de leur
-fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier.
-
-A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans défense, lui firent
-demander pourquoi, les armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je
-vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son
-alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre père,
-une inviolable amitié.»
-
-Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, que ce prince à la tête
-d'une puissante armée; mais on fit semblant de le croire; et, trompé par
-les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans
-sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait blessé
-l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage:
-«Tu crois passer en sûreté chez un peuple à qui tu défends qu'on fasse
-injure et violence; apprends que dans un conseil, où je viens
-d'assister, on a conspiré contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure
-que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et
-superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on
-m'humilie.»
-
-Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis
-qu'il avait reçu. Ses lieutenants étaient Palmore et Corambé, tous deux
-nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son père, et révérés
-des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conquête de Quito.
-«Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent des monceaux
-d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de
-vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en défendant leur
-liberté. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage.
-Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats
-est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en prévoit pas
-l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, sans me dissimuler que nous
-pouvons être vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par
-notre défaite, tomber sur une armée éparse et fugitive, et achever de
-l'accabler. Ne négligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de
-Cannare est un point d'appui, de défense, et de ralliement au besoin. Ce
-poste, auquel le salut de l'armée est attaché, ne peut être remis en des
-mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est à vous-même à le
-garder.»
-
- [121] Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille
- hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine Sascahuana, où se
- donna cette bataille, fut appelée _Yahuar Pampa_, _Campagne de
- sang_. Voyez le chapitre 30.
-
-L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en
-un lieu sûr; et il le prit pour une offense. «Si ma présence vous fait
-ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez mal. Votre âge, vos
-exploits, l'estime de mon père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai
-jamais su la donner à demi. Vous commanderez; je serai votre premier
-soldat: on apprendra de moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire
-est à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en dérobe le mérite.
-Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper.
-Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait honteux que, sans moi,
-l'on combattît pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des
-combats.»
-
-«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais mal, si je vous croyais
-lâche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous
-vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zèle d'un ami, que votre
-père a mieux connu.»
-
-«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai
-été un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre
-de ces murs?»
-
-«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois mille hommes, et ces
-vaillants caciques, et cet étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à
-vous servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, le vaillant
-Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie,
-résolus de verser leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc laissé
-avec eux trois mille hommes d'élite dans les murs de Cannare, il fit
-avancer son armée vers les champs de Tumibamba.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-
-Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler ses troupes; et tous les
-peuples d'alentour quittaient leurs champs, volaient aux armes, et se
-rendaient auprès de lui.
-
-Des bords de ce lac célèbre[122] où Manco descendit, les peuples
-d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de
-Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de Collas, quittent leurs
-riants pâturages, où ils adoraient autrefois un bélier blanc, comme le
-dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. Ils se disent
-nés de ce lac que leurs cabanes environnent; et c'est le Léthé, où leurs
-ames se replongent après la vie, pour revoir un jour la lumière, et
-passer dans de nouveaux corps.
-
- [122] Le lac de Collao.
-
-De son côté s'avance la fière et courageuse nation des Charcas. C'est la
-raison qui l'a soumise, et non pas la force des armes. Lorsque les Incas
-lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des lois, ses jeunes
-guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent tous à combattre, et à mourir,
-s'il le fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards leur
-firent l'éloge de la sagesse des Incas et de leur bonté généreuse; les
-armes leur tombèrent des mains; et ils allèrent tous en foule se
-prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui voulait bien régner sur
-eux.
-
-Plus sage encore avait été le vaillant peuple de Chayanta. Sa réduction
-volontaire sous la puissance des Incas est le modèle des bons conseils.
-Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il lui apportait des
-lois, des moeurs, une police, un culte, une façon de vivre enfin plus
-raisonnable et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les Chayantas
-aux députés, votre roi n'a pas besoin d'une armée pour nous réduire.
-Qu'il la laisse sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous
-persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus sage à commander. Mais
-qu'il promette aussi de nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu,
-nous ne voyons pas comme lui, à changer de culte et de moeurs,
-l'avantage qu'il nous annonce.» A des conditions si justes, l'Inca vint
-presque sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand ce peuple eut
-bien compris qu'il était utile pour lui de se ranger sous les lois des
-Incas, il se soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages, que les
-Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser que par le meurtre et
-l'esclavage.
-
-En plus petit nombre s'avancent les peuples qui, vers l'orient,
-cultivent le pied des montagnes inaccessibles des Antis. Leurs aïeux
-adoraient d'énormes couleuvres[123], dont ce pays sauvage abonde. Ils
-adoraient aussi le tigre, à cause de sa cruauté. Ils en ont abjuré le
-culte, mais ils font toujours gloire d'en porter la dépouille, et leur
-coeur n'en a point encore oublié la férocité. Chez les Antis, dont ils
-descendent, la mère, avant de présenter la mamelle à son nourrisson, la
-trempe dans le sang humain, afin qu'ayant sucé le sang avec le lait, les
-enfants en soient plus avides.
-
- [123] Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur.
-
-Du côté du nord, se replient vers les bords de l'Apurimac, les peuples
-de Tumibamba, de Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, dont
-les murs ont gardé le nom du Contour[124], le dieu de ses pères. Un
-panache des plumes de cet oiseau terrible[125] distingue les enfants de
-ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière.
-
- [124] Cuntur-Marca.
-
- [125] Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé des
- serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un seul coup il
- perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées ont plus de vingt
- pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent pour tuer un taureau,
- et pour le dévorer.
-
-Après eux vient l'élite des peuples de Sura, pays fertile, où germe
-l'or; de Rucana, où la beauté semble être un des dons du climat, tant la
-nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta[126], autrefois
-repaire sauvage des lions que l'homme adorait.
-
- [126] Dépôt du lion.
-
-Des plaines du couchant se rassemblent en foule les vaillants peuples
-d'Imata, de Collapampa, de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la
-révolte des Chancas[127], et qui portent encore les marques de leur
-gloire. Ces marques sont pour eux les mêmes que pour les enfants du
-soleil[128].
-
- [127] Sous l'Inca Roca. _Voyez_ les chapitres 30 et 34.
-
- [128] Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange _Lautu_
- sur le front.
-
-Enfin venaient les habitants des riches vallées d'Yca, de Pisco,
-d'Acari, de Nasca, de Rimac, docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus
-rebelles, mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on leur avait proposé
-de recevoir le culte et les lois des Incas, ils avaient répondu qu'ils
-adoraient la mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient
-point aux peuples des montagnes d'adorer le soleil, qui leur faisait du
-bien, et dont la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats;
-mais que pour eux qu'il consumait, et dont il brûlait les campagnes, ils
-n'en feraient jamais leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi
-comme de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils étaient résolus à
-les défendre l'un et l'autre. La guerre fut longue et terrible; mais
-l'ennemi, pour les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient
-leurs sillons arides, la nécessité fit la loi; et la douce équité du
-règne des Incas justifia leur violence.
-
-Ces nations à peine étaient rendues sous les murailles de Cusco,
-lorsqu'on apprit que le roi de Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar
-voulait aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne ces campagnes.
-Mais la fortune le servit mieux que la prudence et le conseil.
-
-Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline opposée il voulait
-établir son camp. Le jour penchait vers son déclin. L'armée de Quito
-avait fait une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue, n'eût
-demandé que le repos. Mais ranimé par la voix de l'Inca, il montait la
-colline avec sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente en colonne
-l'armée du roi de Cusco. A la vue de l'ennemi, elle se déploie; à
-l'instant le signal du combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre,
-sur des troupes déja vaincues par l'épuisement de leurs forces, rendit
-leur courage inutile. Ceux de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne
-durent leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa leur retraite.
-Il fallut repasser le fleuve; et le roi, qui voulut en personne protéger
-ce passage, s'étant laissé envelopper, fut pris et enlevé par l'ennemi.
-
-Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort d'un rebelle, dit-il;
-qu'on le garde avec soin dans le fort de Tumibamba.»
-
-Ce désastre porta la désolation dans l'armée du roi captif. Tout le camp
-était en tumulte. Le fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces
-peuples en leur tendant les bras: «Mes amis! rendez-moi mon père.» Sa
-douleur, son égarement, redoublaient encore la tristesse dont les
-esprits étaient frappés.
-
-Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant de Zoraï, et le ramenant
-dans sa tente, lui dit: «Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré. Vos
-peuples sont fidèles. Votre père est vivant. Il vous sera rendu.--Vous
-me flattez, dit le jeune homme tremblant de frayeur et de joie.--Je ne
-vous flatte point; il vous sera rendu, dit le vieillard. Allez, et
-donnez à vos peuples l'exemple de la fermeté.»
-
-La nuit vint; un silence morne, répandu dans toute l'armée, marquait la
-consternation. Palmore seul, enfermé dans sa tente, veillant et
-méditant, se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la force je tente
-de délivrer mon roi, je connais bien son ennemi, il le fera périr plutôt
-que de le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution, de la
-faiblesse, et de la crainte, le découragement s'empare de l'armée: elle
-va tout abandonner.»
-
-Comme il était plongé dans ses tristes pensées, un vieux soldat se
-présente à lui. «Me reconnais-tu? lui dit-il. J'ai combattu sous tes
-enseignes dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes cicatrices.
-Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, pris, et enfermé dans le fort de
-Tumibamba, je fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; et par une
-longue caverne, on allait percer sa prison. L'entreprise fut découverte;
-et Tacmar, réduite à se rendre, obtint que son cacique fût mis en
-liberté. La paix fit oublier la guerre; et l'on négligea de combler le
-chemin creusé sous le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent
-l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison de l'Inca est, comme
-je le crois, la prison du cacique, je ne veux que dix hommes d'un
-courage éprouvé, pour le délivrer cette nuit.»
-
-Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se choisir lui-même des
-compagnons dignes de lui, et dans le plus profond silence il les voit
-s'éloigner du camp; mais il passe la nuit dans les plus cruelles
-alarmes. Il craint, il espère, il médite l'incertitude, l'apparence, le
-danger de l'événement. Il y va de la liberté et de la vie de son roi. Il
-l'aura sauvé ou perdu. Ce moment fatal en décide.
-
-Cependant le roi de Quito gémit sous le poids de ses chaînes, plus
-tourmenté par la pensée de ses peuples et de son fils, que par le
-sentiment de son propre malheur.
-
-Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où son ame était abymée, il
-entend un bruit souterrain. Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir
-la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler. A l'instant
-s'élève, comme d'un tombeau, un homme qui, sans lui parler, lui fait le
-geste du silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans l'abyme
-qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, sans résistance, se livre à
-son guide; il le suit, et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré
-de soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes libre. Venez; vos
-peuples vous attendent. Rendez-leur la vie et l'espoir.--Je suis libre!
-et par vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant, que ne
-vous dois-je pas! Serai-je assez puissant pour vous récompenser jamais?
-Achevez. Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence d'un prodige.
-Cachez-leur que c'est vous qui m'avez délivré.» Ils lui promettent le
-silence; et, à la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive
-dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à la tente de Palmore.
-
-Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de l'inquiétude, en revoyant
-son maître, se jette à ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse.
-«Soldats, que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer au prince le
-retour de son père,» dit Palmore; et l'instant d'après arrive, dans
-l'égarement de la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si chéri.
-Les transports mutuels du jeune Inca et de son père furent interrompus,
-au réveil de l'armée, par les cris d'une multitude empressée à revoir
-son roi. Il parut; les cris redoublèrent: «Le voilà, c'est lui, c'est
-lui-même. Il est libre. Il nous est rendu.
-
-Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a trompé la vigilance de
-mes ennemis. Il m'a fait échapper des murs qui m'enfermaient. Ma
-délivrance est son ouvrage.»
-
-A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à exagérer l'objet de son
-étonnement), elle ajoute qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été
-changé en serpent[129]. Ce bruit vole de bouche en bouche. On le croit,
-et on le publie comme un signe éclatant de la faveur du ciel.
-
- [129] Ce trait-là est d'après l'histoire.
-
-«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de surprendre mes ennemis, et
-de réparer ma disgrâce.»
-
-«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne vous exposerez plus. C'est
-assez des frayeurs que cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à
-ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez Corambé.» Le roi céda à ses
-instances; et il fit appeler son fils.
-
-«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite de mes amis, et
-sous la garde de mes peuples. Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent
-dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur prudence, ou plutôt
-consultez celle des chefs qui vous commandent. Une sage docilité pour
-les conseils de ceux que les ans ont instruits, est la prudence de votre
-âge. Mes amis, dit-il à Palmore et aux guerriers qui l'entouraient, je
-vous le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un père. Adieu,
-mon fils; reviens digne de toute ma tendresse.» A ces mots, pressant
-dans ses bras ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie, et
-fière avec douceur, était l'image de la vertu dans l'ingénue
-adolescence, le roi laissa échapper quelques larmes; et fixant sur
-Palmore et sur les caciques un regard qui leur exprimait toute l'émotion
-de son coeur paternel, il leur remit son fils, et détourna les yeux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-
-Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare, traversait les champs de
-Loxa, la révolte des Cannarins venait d'éclater. Tout un peuple
-environnait la citadelle, et menaçait de couper les canaux des fontaines
-qui l'abreuvaient. L'extrémité était pressante. Pour forcer ce peuple
-aguerri à lever le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, au
-risque d'être enveloppé et d'être accablé sous le nombre.
-
-Alors parut le plus étonnant des phénomènes de la nature. L'astre adoré
-dans ces climats s'obscurcit tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage.
-Une nuit soudaine et profonde investit la terre. L'ombre ne venait point
-de l'orient; elle tomba du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un
-froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux, subitement privés de la
-chaleur qui les anime, de la lumière qui les conduit, dans une
-immobilité morne, semblent se demander la cause de cette nuit inopinée.
-Leur instinct qui compte les heures, leur dit que ce n'est pas encore
-celle de leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix
-frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les vallons, ils se
-rassemblent et se pressent en frissonnant. Les oiseaux, qui, sur la foi
-du jour, ont pris leur essor dans les airs, surpris par les ténèbres, ne
-savent où voler.
-
-La tourterelle se précipite au-devant du vautour, qui s'épouvante à sa
-rencontre. Tout ce qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux
-eux-mêmes se ressentent de cette crise universelle. On dirait que l'ame
-du monde va se dissiper ou s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le
-fleuve immense de la vie semble avoir ralenti son cours.
-
-Et l'homme!... ah! c'est pour lui que la réflexion ajoute aux frayeurs
-de l'instinct le trouble et les perplexités d'une prévoyance
-impuissante. Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de tout ce
-qu'il ne conçoit pas, et se remplit de noirs présages, aimant mieux
-craindre qu'ignorer. Heureux, dans ce moment, les peuples à qui des
-sages ont révélé les mystères de la nature! Ils ont vu sans inquiétude
-l'astre du jour, à son midi, dérober sa lumière au monde; sans
-inquiétude ils attendent l'instant marqué où notre globe sortira de
-l'obscurité. Mais comment exprimer la terreur, l'épouvante dont ce
-phénomène a frappé les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité,
-au moment où leur dieu, dans toute sa splendeur, s'élève au plus haut de
-sa sphère, il s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée, ils
-l'ignorent profondément. La ville de Quito, la ville du soleil, Cusco,
-les camps des deux Incas, tout gémit, tout est consterné.
-
-A Cannare, une horreur subite avait glacé tous les esprits. Les
-assiégés, les assiégeants avaient le front dans la poussière. Alonzo,
-tranquille au milieu de ces Indiens éperdus, observait avec un
-étonnement mêlé de compassion, ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et
-la peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les plus intrépides.
-«Amis, dit-il, écoutez-moi. Le temps presse; il est important que votre
-erreur soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est point un
-prodige funeste. Rien de plus naturel: vous l'allez concevoir, vous
-allez cesser de le craindre.» Les Indiens, que ce langage commence à
-rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo poursuit. «Lorsqu'à
-l'ombre d'une montagne, vous ne voyez point le soleil; sans vous en
-effrayer, vous dites: La montagne me le dérobe; ce n'est pas lui, c'est
-moi qui suis dans l'ombre; il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu
-d'une montagne, c'est un globe épais et solide, un monde semblable à la
-terre, qui dans ce moment passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui
-suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le soleil va reparaître
-plus beau, plus brillant que jamais. N'ayez donc plus de peur d'une
-ombre passagère, et profitez de l'épouvante dont vos ennemis sont
-frappés.»
-
-Le caractère de l'erreur, chez les peuples du Nouveau-Monde, est de
-n'avoir point de racines. Elle tient si peu aux esprits, que le premier
-souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise sans examen, ils
-l'abandonnent sans résistance. Alonzo, par le seul moyen d'une image
-claire et sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé tous les
-coeurs. On vit en effet le soleil qui, comme un cercle d'or brillant au
-bord de l'ombre, commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc ni
-défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils. A ces mots,
-Corambé achevant de dissiper leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja
-vu arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé que nous.
-Hâtez-vous donc, prenez vos armes, sortons, et chassons ces rebelles que
-la frayeur a déja vaincus.»
-
-Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule du jour renaissant,
-s'élançaient hors des murs de la citadelle, les Cannarins
-s'abandonnèrent à une terreur insensée. On fit main basse sur leur camp;
-un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant ces campagnes, les
-vit jonchées de mourants et de morts.
-
-Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté Capana; et à la tête des
-sauvages, ils achevaient de dissiper les bataillons qu'ils avaient
-rompus, lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. «Voilà, je
-crois, dit Alonzo, une troupe de nos amis, sur qui les Cannarins se
-vengent. Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine avec la
-rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon de poussière marque la
-trace de leurs pas. Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca
-lui-même, qu'une vaillante escorte environnait, et défendait contre une
-foule d'ennemis.
-
-Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de son bouclier, et plus
-encore à son courage, Alonzo reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le
-nuage avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan n'entr'ouvre
-l'épais bataillon qui presse Ataliba. Celui-ci voit Alonzo, et croit
-voir la victoire. Il ne se trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent,
-repoussent, renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups.
-
-Dès que les Cannarins, dispersés devant eux, ont pris la fuite, Ataliba,
-se jetant dans les bras d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon
-ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis blessé. Je te laisse le
-soin de rallier mes troupes. Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces
-mots, pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort.
-
-Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut pas mortelle. La gomme
-du mulli, ce baume précieux, dont la nature a fait présent à ces
-climats, comme pour expier le crime d'y avoir fait germer l'or, ce
-baume, versé dans la plaie, en fut la guérison, et rendit ce malheureux
-prince à la vie et à la douleur.
-
-Corambé porta dans le camp la nouvelle de la victoire de l'Inca sur les
-Cannarins. Mais Palmore voulut attendre qu'elle fût répandue dans le
-camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme. Alors il s'y rendit
-lui-même; et parlant au roi de Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a
-demandé la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu au-devant
-de la guerre, et il demande encore la paix. Un moment d'imprudence qui
-t'a donné sur nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point
-découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous souhaitons la paix,
-uniquement par amour de la paix, et par la juste horreur que nous fait
-la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos lances sont baissées,
-nos arcs sont détendus, la flèche de la mort repose dans le carquois;
-songe, avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un mot de ta bouche
-peut prévenir, ou peut causer. C'est ici sur-tout que la parole est
-meurtrière, et que la langue d'un roi est un dard à cent mille pointes.
-Tu réponds au soleil ton père du sang de ses enfants et de celui de tes
-sujets. L'égalité, l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà ce
-que le roi ton frère me charge de t'offrir et de te demander.»
-
-Le monarque lui répondit, que les Incas ses aïeux n'avaient jamais reçu
-la loi. Palmore, en gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!... A
-demain.» Et il retourna dans son camp.
-
-L'aube du jour vit les deux armées se déployer dans la campagne. C'était
-la première fois, depuis onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les
-deux camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la victoire; et le
-centre, où il est placé, est le point le plus important de l'attaque et
-de la défense.
-
-Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence, du côté de Cusco,
-étincelle, aux rayons du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt
-caciques, et ombragé d'un pavillon de plumes de mille couleurs. Huascar,
-du haut de ce trône, domine sur la campagne, et semble présider au sort
-du combat qui va se donner.
-
-Les deux armées, d'un pas égal, marchent l'une à l'autre; et soudain le
-cri de guerre de ces peuples, ce mot formidable, _Illapa_[130], répété
-par cent mille voix, fait retentir les bois et les montagnes. A ce cri
-redoublé se joint le sifflement des flèches qui vont se tremper dans le
-sang.
-
- [130] On a déja dit que ce mot signifiait _l'éclair, le tonnerre, et
- la foudre_.
-
-Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche, dès ce moment, fait
-place au javelot, qui, lancé de plus près, porte des coups plus assurés.
-Bientôt on voit les bataillons flottants s'éclaircir et se resserrer
-pour remplir et cacher leurs vides. La douleur étouffe ses cris, la mort
-est farouche et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la joie
-d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien renferme en lui-même jusques
-à ses derniers soupirs.
-
-Au javelot succèdent la hache et la massue: armes terribles chez des
-peuples à qui le fer et le salpêtre, ces présents des furies, sont
-encore inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait rendu le combat
-douteux: la victoire, incertaine entre les deux armées, planant sur le
-champ de bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans le sang.
-Mais le moment de la mêlée fit voir quel avantage avaient des peuples
-aguerris sur des peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de Cusco
-avait de plus vaillant défendait la colline. Le reste, composé de
-pasteurs amollis dans une douce oisiveté, avait l'avantage du nombre,
-qui ne peut balancer long-temps celui de la valeur. De nouveaux
-bataillons se présentaient en foule à la place de ceux qui, rompus et
-défaits, tournaient le dos à l'ennemi; mais ils succombaient à leur
-tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent, et menacent d'envelopper le
-corps qui défend l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le
-centre de son armée; il détache de la colline l'élite des peuples
-guerriers qui gardaient sa personne. C'est ce qu'attendait Corambé; et
-tandis que ce corps détaché vole au centre, lui-même, avec des
-bataillons qu'il a choisis et réservés, il marche droit à la colline,
-enfonce l'enceinte affaiblie du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage
-un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre vivant, le fait charger
-de liens, et l'entraîne.
-
-Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce malheur. Le bruit s'en
-répand dans l'armée, et y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se
-disperse. On ne voit que des peuples désolés, éperdus, jeter leurs armes
-et s'enfuir. La douleur, le trouble, l'effroi leur interdit même la
-fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus, ils n'ont plus
-d'espoir qu'en la clémence des vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils
-l'implorent. Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux d'Ataliba.
-Les deux vieillards qui les commandent, ont beau leur crier de cesser,
-d'épargner le sang; le sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils
-ne croiront avoir assez vengé la perte qui les rend furieux et barbares.
-Leur prince, le fils de leur roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné!
-que tu vas pleurer ta victoire!
-
-A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la tête des siens, qu'il
-animait par son exemple. A sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son
-courage, tous les coeurs se sentaient émus. L'ennemi, le voyant
-s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait, oubliait de le
-craindre, et aucun n'osait le frapper. Un seul, et ce fut l'un des
-féroces Antis, au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée,
-venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche homicide. Le caillou
-dont elle est armée lui perce le sein. Il chancelle: ses Indiens
-s'empressent de le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de ses
-regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface, le frisson de la mort
-commence à se répandre dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un
-jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux, ne fait que se
-pencher sur les cèdres voisins, qui le soutiennent dans sa chûte. On le
-croirait encore vivant; mais la langueur de ses rameaux et la pâleur de
-son feuillage annoncent qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri.
-Tel, appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement blessé.
-«O mon père! dit-il d'une voix défaillante, ô quelle sera ta douleur!
-Amis, achevez. Que mon sang lui ait au moins acquis la victoire. Vous
-envelopperez mon corps dans ce drapeau qui m'a coûté la vie, pour
-dérober aux yeux d'un père une image trop affligeante, et pour le
-consoler, en l'assurant que je suis mort digne de lui.»
-
-Le cri de la douleur, le cri de la vengeance retentissaient autour du
-jeune prince. «Non, dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point
-être vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte loin du combat,
-dont la fureur se renouvelle; et peu d'instants après, soulevant sa
-paupière vers les montagnes de Quito, il prononce encore une fois le
-nom, le tendre nom de père, et il rend le dernier soupir. C'est dans ce
-moment même que des cris lamentables annoncent à ceux de Cusco que leur
-roi vient d'être enlevé.
-
-D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur, ne présentent
-dès-lors, dans les champs de Tumibamba, que la déroute et le carnage.
-Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de son roi, le vaillant
-et sage Mango, qui la défendait, vit enfin qu'il fallait périr, ou
-céder: il fit sa retraite en combattant, et se sauva vers les montagnes.
-A peine la fière Ocello, la belle et touchante Idali, avec cet enfant
-précieux[131] que sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le temps
-de s'échapper; et les généraux d'Ataliba, après des efforts inouis pour
-faire cesser le ravage, rallièrent enfin leurs troupes sur le bord de
-l'Apurimac.
-
- [131] Xaïra.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-
-C'est là que frémissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et
-Corambé, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et,
-par des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève à peine sa
-tête; et d'un oeil indigné regardant ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il,
-rompez mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter à
-mon malheur, que de mêler ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi,
-rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un
-esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?»
-
-A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappée de cris et de
-gémissements. «Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba
-vient de perdre son fils.--Ah! je le verrai donc pleurer, s'écria
-Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux
-qu'il m'a faits.»
-
-Les peuples de Quito, rassemblés dans leur camp, ont demandé à voir le
-corps du jeune prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce sont leurs
-cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on
-les retient, on les engage à repasser le fleuve; et la marche de cette
-armée victorieuse et conquérante ressemble à la pompe funèbre d'un jeune
-homme, que sa famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait au
-tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le
-pavois où le prince était étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste
-et glorieux monument de sa valeur. Après lui, le roi de Cusco, porté sur
-un siége pareil, jouissait au fond de son coeur, de la calamité
-publique.
-
-Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient le lit funèbre, l'oeil morne,
-le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conquérir un empire, et ne
-pensant qu'à la douleur dont ce malheureux père allait être frappé.
-
-«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il l'attend; ses bras
-paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps
-glacé que nous allons lui rendre! Comment paraître devant lui?»
-
-«Il est homme, dit Corambé; son fils était mortel: je le plains; mais,
-au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de
-résister à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, et le voir, avant
-que le bruit de cette mort soit répandu.»
-
-Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait
-eu le chagrin d'apprendre que la défaite des Chancas ne l'avait que trop
-bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, roulant dans sa pensée, avec
-inquiétude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et
-ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée de Corambé.
-Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne
-qu'on l'introduise. Corambé paraît devant lui. «Inca, lui dit-il, c'en
-est fait; l'empire est à toi sans partage: tes ennemis sont tous
-détruits ou désarmés: Huascar est le seul qui te reste; il est captif,
-on te l'amène.»
-
-A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté de joie, se lève,
-l'embrasse, et lui dit: «Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et
-de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé mon attente et les
-voeux que j'osais former. Achève de mettre le comble au bonheur de ton
-roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. Où est mon fils? où
-l'as-tu laissé? pourquoi n'est-il pas avec toi?--Ton fils... il a vu des
-dangers dont le plus courageux s'étonne.--Et sans doute il les a bravés?
-Réponds. Ce silence est terrible.--Que te dirai-je, hélas! pour la
-première fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des
-mouvements que la vertu ne peut dompter.--Ciel! qu'entends-je? Il a fui!
-il s'est couvert de honte! il a déshonoré son père!--Eût-il mieux valu
-qu'exposé à une mort inévitable, il s'y fût livré?--Plût au ciel!--Eh
-bien, console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est mort digne de
-toi.--Il est mort!--Ton armée te l'apporte en pleurant: il en fut
-l'amour et l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a montré tant
-de valeur.»
-
-Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame d'un père; mais il la
-soulagea, même en la déchirant. Il tombe accablé de douleur; et alors
-deux sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, par quelle
-épreuve, disait-il, vous avez préparé mon coeur à la constance! Vous
-avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant!
-pardonne: des larmes éternelles expieront mon erreur. La gloire même de
-ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! combat funeste!
-ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les
-vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colère les
-confond.»
-
-Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin de son nouvel empire.
-Cette riche et vaste conquête, fruit des travaux de onze règnes, et
-qu'il avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses lois, son rival
-même prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son
-fils. Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne fatale est
-déposé sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au
-cortége et à sa cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond de son
-palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une
-main tremblante il soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; il
-jette un cri, et se renverse, comme frappé du coup mortel. Immobile et
-glacé lui-même, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris
-ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier.
-Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses
-lèvres éteintes, et de son sein pressant ce coeur qui ne bat plus contre
-le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-même.
-Tantôt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en
-est épanché; tantôt ses regards immobiles, fixés sur les yeux de son
-fils, semblent y rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé
-pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hélas! plus
-d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses
-grâces, sa beauté, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un
-fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce qui me reste!» C'est
-ainsi qu'oubliant ses prospérités, son triomphe, il s'abymait dans sa
-douleur.
-
-Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie fut tombée de cet
-accès dans un stupide abattement, ce père malheureux se laissa détacher
-des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient
-de le consoler. «Ah! laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut
-d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai épuisé les
-délices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon
-cher fils m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses
-espérances! La douleur suit la joie; hélas! elle sera plus longue. C'est
-sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitté mon coeur.»
-
-On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la
-conserver. «Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante?
-Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour être sans
-cesse et par-tout présent à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui,
-je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes larmes, il en soit
-touché, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que
-lui.»
-
-Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. «Vois, lui dit ce père
-affligé, vois, cruel, ce que tu me coûtes.--Il te sied bien, répond le
-farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas
-égorgés sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois;
-mais est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des
-peuples sujets de tes pères, Cusco, ses palais et ses temples regorger
-du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs
-saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure
-ton fils, si tu l'oses.»
-
-Ces terribles mots étouffèrent dans le coeur d'Ataliba le sentiment de
-son propre malheur: le roi prit la place du père. Il regarde ses
-lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence même est l'aveu de
-ce qu'il vient d'entendre. «Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle
-fureur on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul manquait à mes
-maux.» Alors, renversé sur son trône, et détournant les yeux pour ne pas
-voir la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de
-longs sanglots. «Jusqu'à l'instant où ton fils a péri, lui dit Palmore
-avec tristesse, j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment qu'ils
-l'ont vu tomber, leur douleur, transformée en rage, n'a plus connu de
-frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne à leur
-désespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans
-ton coeur. Ils ont vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.»
-
-«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux silence, voilà les
-excès effroyables où se portent les nations, lorsque une fois la
-discorde et la guerre ont rompu les noeuds les plus saints, et chassé
-des coeurs la nature. Étouffons ces fureurs dans nos embrassements.
-Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.»
-
-Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, meurtrier de ma famille,
-va régner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en
-contemplant des massacres et des débris. Tel est l'empire que tu
-m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes présents, ta pitié;
-garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et que,
-pour mieux te détester, les malheureux que je te laisse soient condamnés
-à t'obéir.»
-
-«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas
-les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au
-temps à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai détesté la
-guerre, que je t'ai demandé la paix, que je te la demande encore, plus
-pénétré, plus accablé que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors
-tu retrouveras ton frère tel que tu le vois aujourd'hui, traitable,
-humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il
-est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser de l'être. Le jour même
-que, sur l'autel du soleil notre père, tu consentiras, avec moi, à nous
-jurer une alliance et une paix inviolable, ton trône, ton empire, tout
-te sera rendu.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-
-La citadelle de Cannare fut la prison du roi captif. Le vainqueur y
-laissa une garde fidèle sous le sévère Corambé. Il envoya Palmore
-gouverner en son nom les états de Cusco; et lui, rendant, sur son
-passage, aux vallons de Riobamba, de Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs
-qu'il en avait tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné du lit
-funèbre qui portait son malheureux fils.
-
-L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant d'une désolation
-publique. Sa famille éplorée vient au-devant de lui; un peuple nombreux
-l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour féliciter le vainqueur,
-on n'est occupé que du père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce
-peuple qui l'environne, aux gémissements échappés à travers un vaste
-silence, il se croirait dans un désert, où quelques malheureux égarés et
-plaintifs implorent le secours du ciel.
-
-Dans cette foule, et au milieu de la famille de l'Inca, paraît une femme
-éperdue. Ses voiles déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri, ses
-yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la douleur dans tous les
-traits de son visage, ses mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce
-une mère, et une mère au désespoir.
-
-Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de son siége, il va
-au-devant d'elle; et la recevant dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui
-dit-il, le soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de ses
-enfants. Heureux celui que l'innocence, la vertu, la gloire, l'amour
-accompagnent jusqu'au tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ
-de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais assez pour lui-même: il
-emporte avec lui ce que les ans donnent à peine, et ce qu'un instant
-peut ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous de lui
-survivre: l'homme à plaindre est celui qui pleure, et non pas celui qui
-est pleuré. Mais, par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée;
-ne reprochons pas au soleil d'avoir repris un de ses dons.» Vérités
-consolantes pour de moindres douleurs, mais trop faible soulagement pour
-le coeur d'une mère! Elle demande à voir son fils; on apporte à ses
-pieds ce que la mort lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui
-part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce corps inanimé, elle
-l'embrasse, elle le serre étroitement, elle l'inonde de ses larmes,
-jusqu'à ce qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu le
-sentiment de la vie et de la douleur.
-
-L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir, à cette vue, toutes les
-plaies de son coeur; le jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de son
-ami; et les neveux de Montezume, témoins de la désolation d'une auguste
-famille, pensaient à leurs propres malheurs.
-
-Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée) fut portée dans son
-palais; et l'Inca se rendit au temple, où le corps de son fils, arrosé
-de parfums, fut déposé, en attendant le jour destiné à ses funérailles.
-
-Après un humble sacrifice pour rendre grâces au soleil, l'Inca sortit du
-temple; et sous le portique, où son peuple l'environnait, il éleva la
-voix et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il, et notre dieu
-l'a protégée; mais l'aveugle ardeur de mes troupes à nous venger, mon
-fils et moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui porte la peine
-des excès commis en mon nom. Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait
-d'injuste et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre roi d'être
-malheureux; n'achevez pas de l'accabler en le croyant coupable. Il ne
-l'est point. J'étais expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de
-sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée; et j'ai détesté
-ces fureurs. Je vous conjure, au nom du dieu qui m'en punit, de m'en
-épargner le reproche. Puisse mon nom être effacé de la mémoire des
-hommes, avant qu'on y ajoute le surnom de cruel! Le roi mon frère, que
-le sort a mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un exemple de ma
-clémence. Cependant si le cri de la calamité retentit jusqu'à vous, et
-s'il vous fait entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô mon
-peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba fut malheureux.»
-
-Le soir même, avec Alonzo, soulageant son ame oppressée: «Mon ami, lui
-dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient;
-l'événement a passé mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois
-trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est
-vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. Dire à des
-meurtriers, qu'on assemble pour l'être, d'user de modération, c'est dire
-aux torrents des montagnes de suspendre leur chûte et de régler leur
-cours. Aucun roi ne sera jamais plus résolu que je l'étais à réprimer
-l'emportement et les abus de la victoire; et voilà cependant que des
-millions d'hommes me regardent comme un fléau.»
-
-«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie à ses passions, est si
-faible contre lui-même et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il
-s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même il a donné l'affreuse
-liberté du mal! Mais tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de
-Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-même
-d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous
-accusent, laissez à vos vertus répondre de votre innocence, et repoussez
-l'injure par la clémence et les bienfaits.»
-
-Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut
-suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqué pour les funérailles de son
-fils. C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, il
-rentre dans notre hémisphère, et revient donner le printemps et l'été
-aux climats du nord. C'était aussi la fête de la paternité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-
-Après les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumées, le
-monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant
-à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit
-s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs
-enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant
-l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un
-faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont
-fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les
-monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont
-l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et
-de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le
-dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa
-postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable:
-le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent,
-rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut
-obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort
-s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y
-rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants
-détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus
-terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que
-fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de
-palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père
-vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et
-de l'amour de ses enfants.
-
- [132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de réjouissance.
-
- [133] _Lacta-Camayu_ était le nom de ces magistrats.
-
-Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui
-est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de
-l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche;
-et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de
-son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée
-à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni
-des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des
-infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes
-mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune
-homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à
-sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il
-n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année
-révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le
-ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en
-signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même
-ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et
-par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors
-il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne
-connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable
-puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois
-expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était
-effacé.
-
- [134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix.
-
-Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le
-monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je
-suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et
-la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le
-titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à
-ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les
-confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en
-instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont
-les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son
-gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et
-sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant
-reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant
-remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les
-jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos
-et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites
-pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le
-tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et
-consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de
-cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience,
-le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule
-nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus
-tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un coeur
-sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à
-son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de
-la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos
-titres; c'est là ce qui fonde vos droits.
-
-«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse
-et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux
-dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et
-douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le
-dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu
-des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de
-se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et
-d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la
-ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour
-forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait
-voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et
-qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute
-leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant
-tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre
-enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse,
-pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez
-que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous
-jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin
-de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse
-vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux;
-c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité,
-de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous,
-vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos
-parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont
-l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.»
-
-A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les
-enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les
-pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca,
-témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son
-fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je
-partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là,
-il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que
-lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix.
-Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il
-enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce
-dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la
-voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.»
-
-On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où
-reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y
-précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus
-tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa
-naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des
-jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce
-que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était
-le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous
-son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi.
-Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui
-étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la
-vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait
-la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était
-simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa
-naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur
-du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir,
-l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il
-lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi
-de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous
-remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût
-fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore
-plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel
-successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu
-les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils
-eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a
-trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le
-plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous,
-et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.»
-
-Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna
-le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut
-placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui
-avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial.
-
-Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne
-l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi.
-
-Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il,
-mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place
-au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu
-nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience,
-ta valeur, voilà mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au
-ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon
-sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit
-l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si
-tendre?...» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du
-soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible,
-chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux
-pressentiments terribles dont il venait d'être frappé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-
-Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le
-plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et
-de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être
-malheureux n'a point de terme où se fixer.
-
-Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le
-sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière
-appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du
-crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front
-couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais
-conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père
-de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que
-j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux
-que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille
-innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard
-sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance.
-Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez,
-lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel!
-peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père?
-Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur
-ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur.
-Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu
-se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et
-le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher
-qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa
-mère, et moi, ses soeurs, ses frères innocents, nous serons menés au
-supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la
-place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas
-même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime
-encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre
-de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et
-ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la
-cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.»
-
-Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le
-coeur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés
-d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné
-par son juge; et son juge était dans son coeur. Il tombe aux pieds du
-vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon
-père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré
-moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont
-livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste
-mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution
-était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu
-toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée.
-Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que
-la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne
-soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les
-enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi
-du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je
-le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous
-avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.»
-
-«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et
-l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes
-vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!...
-Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je
-veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout,
-j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai
-précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner
-avec ta femme et tes enfants.»
-
-«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et
-contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de
-rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens
-plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point
-d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous
-ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te
-savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit
-Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer
-que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est
-point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et
-par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore
-frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi
-le coeur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son
-sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se
-confondent dans leurs adieux.
-
-Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que
-l'une d'elles a violé ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour
-sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande
-l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les
-esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la
-cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout
-le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône
-enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de
-calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le
-soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même
-qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un
-peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus
-doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu
-dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris
-que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja
-l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-
-Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de
-la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les coeurs étaient
-frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une
-multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce
-peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se
-faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide
-prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante,
-deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une
-auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au
-supplice.
-
-Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante,
-tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la
-ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle,
-dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma
-frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et
-mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine,
-écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que
-j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un
-père, une mère, des soeurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls
-qu'en mourant je demande grâce.»
-
-Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement
-et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au
-Dieu qui voit dans les coeurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser
-l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a
-dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans
-le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son coeur; et, religieusement
-cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai
-vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la
-violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai
-consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de
-m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau
-de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le
-vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son
-coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses
-yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs étaient déchirés.
-
-Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de
-rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son
-complice.
-
-Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les
-instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du
-soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me
-condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez?
-Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la
-tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour,
-j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes
-entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des
-flancs de sa mère?»
-
-Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible;
-et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire
-des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo
-fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi
-qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis
-que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait,
-le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante
-et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le
-sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai
-mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son
-malheur.»
-
-L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est
-pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est
-un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir.
-Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes
-imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé
-de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non,
-dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse,
-Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille
-fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous
-déclare innocent.--Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa
-jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous
-allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette
-tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je
-suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous
-les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je
-suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les
-yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens,
-et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour
-insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous
-survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur
-ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait
-défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler
-mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que
-la grâce d'être entendu.
-
-«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour
-de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai
-jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent,
-trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflammé pour elle; mais
-j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne
-mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre
-tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts
-inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs
-de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.
-
-«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce
-assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour
-en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un
-âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de
-la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au
-nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu
-que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source
-de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de
-l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous
-anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans
-les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce
-feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son
-influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura
-cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le
-ciel lui a donné, son père, sa mère, ses soeurs, ses frères, seront
-condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en
-atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces
-horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne
-saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque
-roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un coeur
-comme le sien.
-
-«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être
-mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus
-affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire!
-Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le
-serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur
-leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous,
-pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce
-culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.»
-
-Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait
-parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par
-d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur,
-qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et
-son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable
-établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre
-éternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de
-sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité?
-Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il
-en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace
-imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur
-elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir
-sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a
-rien fait en vain.»
-
-Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la
-multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le
-monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison,
-dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que
-je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses
-successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait
-l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses
-droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et
-nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé,
-pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du
-soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle
-qui désavoue la témérité de ses voeux, en soit dès l'instant dégagée. Un
-Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne
-sont pas faits pour être environnés d'esclaves.»
-
-Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus
-funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se
-prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les
-mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux
-pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère,
-ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant
-se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur,
-l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous
-elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa
-mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la
-cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du
-sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva
-jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du
-sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les
-bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère
-amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu?
-Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras,
-reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père
-et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans
-l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son
-amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si
-violente et si soudaine, succombe une seconde fois.
-
-Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se
-réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent
-encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de
-la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant,
-qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui
-les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les
-héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et
-son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait
-cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent,
-comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont
-bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux
-coeurs tout semblables aux nôtres.»
-
-La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré
-dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle
-ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger
-la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir
-du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne
-de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut
-qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah!
-le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux
-de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que
-mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter
-son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous
-voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne
-du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons
-plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de
-l'Être suprême, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de
-l'amour.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-
-La superstition[135], qui par toute la terre va traînant ses chaînes
-sacrées, dont elle charge les nations, frémit de rage, en voyant abolir
-la seule loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil. Mais pour s'en
-consoler, elle jeta les yeux sur l'Europe, où elle dominait, sur
-l'Espagne, où elle avait placé le siége affreux de son empire. Son
-triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa fête abominable, lorsque
-le vaisseau de Pizarre, ayant franchi les vastes mers, entra dans ce
-golfe[136] célèbre par où l'Océan s'est ouvert un passage jusqu'aux
-bords de l'Égypte et de la Scythie.
-
- [135] Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition est le
- délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents,
- l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent la religion,
- l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes.
-
- [136] Le golfe de Cadix.
-
-Ce grand homme, tout occupé de l'importance de ses desseins, en méditait
-profondément les difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés était
-l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait recueilli de sa première
-course, s'était perdu et dissipé dans les mains de ses compagnons. Son
-entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée, n'avait plus aucun
-partisan. La confiance était perdue; et les secours en dépendaient. Il
-fallait, pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince. Mais quelle
-horreur la cour d'Espagne ne devait-elle pas avoir des ravages, des
-cruautés qui s'exerçaient en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de
-l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie, épouvantée des
-excès qu'ils avaient commis? Un jeune roi, sur-tout, que la cupidité
-n'avait pas corrompu encore, devait les détester; et dans l'opinion
-qu'il avait de ces coeurs féroces, il allait confondre celui qui
-solliciterait le droit d'imiter leur exemple, et de rendre odieux son
-règne aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif de la nature,
-le cri de la religion, ses ministres tonnants, et lançant l'anathème sur
-les profanateurs qui la rendaient complice de leurs sacriléges fureurs;
-c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée, lorsqu'un vent
-favorable, l'amenant vers les bords de la fertile Andalousie, le fit
-entrer dans le port de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide
-Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que les tempêtes avaient
-instruit[137], il était allé découvrir ce malheureux Nouveau-Monde.
-
- [137] En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries à
- Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de Saint-Domingue. Il
- revint à Tercère, n'ayant plus avec lui que quatre de ses
- compagnons. Dans cette île, un fameux pilote, Génois de naissance,
- appelé Christophe Colomb, leur donna l'asyle. Ils moururent tous
- dans sa maison; et ce fut, dit-on, sur leurs mémoires qu'il
- entreprit la découverte de l'Amérique.
-
-Pizarre, en abordant, prit soin de mander à Truxillo (c'était le lieu de
-sa naissance) la nouvelle de son retour; et il se rendit à Séville. Le
-jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer les moeurs et le
-génie de cette cour nouvelle, arrivait inconnu. Tout lui parut changé
-dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il gémit.
-
-Le premier objet de son étonnement fut la solitude des villes et
-l'abandon des campagnes, où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi!
-se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans les déserts du
-Nouveau-Monde, qu'on a quitté des champs si fertiles, si fortunés?» Il
-ne fut pas moins interdit de la réserve austère et de la gravité
-mystérieuse et taciturne de ce peuple, autrefois brillant, ingénieux,
-plein de candeur et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, et
-magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement étaient peints sur
-tous les visages; la défiance était dans tous les yeux; la crainte avait
-resserré tous les coeurs.
-
-A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir; et il la voit plongée
-dans le silence et dans le deuil. Il se trouve au milieu d'une place
-publique, lieu vaste et décoré avec magnificence par les temples et les
-palais dont il était environné. Au centre un grand bûcher s'élève, et
-non loin du bûcher, un trône resplendissant de pourpre et d'or. A cet
-appareil imposant, il s'arrête. Il voit arriver un peuple nombreux sans
-tumulte, et gardant un silence morne, tel que l'impose la terreur. Il
-interroge autour de lui; il demande quel sacrilége, quel parricide on va
-punir avec tant de solennité, et si le roi vient présider au supplice
-des criminels, comme la pompe de ce trône l'annonce. Mais personne ne
-lui répond. «Qui que tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il
-interrogeait, ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de bonne
-foi, regarde, écoute, et tremble comme nous.»
-
-Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant des juges et des
-vengeurs de la foi. Il les voit monter et s'asseoir sur ce trône
-terrible. Le calme est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs
-yeux.
-
-Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une foule de malheureux,
-pâles, tremblants, courbés sous le poids de leurs chaînes, viennent
-recevoir leur sentence; et ce décret qui les condamne à être brûlés
-vivants, ce décret leur est prononcé du ton affectueux et tendre de la
-charité secourable et de l'indulgente bonté.
-
-Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans ce moment terrible, en
-présence du peuple, à la face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur
-sentence, il leur fût permis de parler, de se défendre, et de se
-plaindre: faible adoucissement qu'il aurait voulu mettre aux rigueurs de
-ce tribunal, mais qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale,
-et n'eut lieu qu'une fois.
-
-Dans le nombre était un vieillard qu'on avait surpris observant les
-pratiques du judaïsme. Les séductions, les menaces le lui avaient fait
-abjurer au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi de ses pères, le
-regret de l'avoir quittée vint le troubler; il la reprit; et dans le
-silence et la crainte, il adressait au ciel les voeux de l'antique Sion.
-Son crime était connu; sur le bord de sa tombe, il n'avait pas même
-daigné le désavouer; il marchait au supplice, comme une victime à
-l'autel. Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés à l'avidité
-de ses juges, étaient ravis à ses enfants, sa constance l'abandonna.
-«Cruels, dit-il, c'est donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai
-mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand j'ai désavoué de bouche
-ce que j'adorais dans le coeur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être
-dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils ont subi, dès le
-berceau, le joug de votre loi nouvelle; je vous les ai livrés. Ah!
-laissez à leur mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé de mon
-sang, et qu'ils tremperont dans leurs larmes.»
-
-«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef du tribunal terrible, ne
-sais-tu pas que Dieu poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que
-la dépouille des criminels de lèze-majesté divine appartient aux
-ministres des vengeances divines, comme les entrailles de la victime
-appartenaient au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit à son
-maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves parmi les chrétiens?
-Si l'on se réserve des biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en
-faire un digne usage; et quel plus digne usage du bien des infidèles,
-que de servir de récompense aux défenseurs de la foi? Si chacun vit de
-son travail, celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé de salaire? et
-n'est-il pas bien juste qu'une race funeste paie, en mourant, le soin
-pénible et salutaire que l'on prend de l'exterminer?»
-
-«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le vieillard, la force vous
-seconde, et votre hypocrisie abuse insolemment du pouvoir de nous
-opprimer. Mais tremblez que le ciel enfin ne se lasse...» On ne permit
-pas au vieillard d'achever; et il fut jeté dans les flammes.
-
-Après lui, se présente devant le tribunal un jeune homme simple et
-timide, né parmi les chrétiens, élevé dans leur croyance, et n'ayant pas
-même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait une fille aussi
-simple que lui, aussi pieuse, aussi docile; il en était aimé: un rival
-furieux l'avait accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice un
-confident digne de lui. Dans les cachots, dans les tortures, l'infortuné
-jeune homme avait pris mille fois la terre et le ciel à témoin de sa
-foi, de son innocence; on ne l'avait point écouté. En paraissant devant
-ses juges, et à la vue du bûcher, ses plaintes, ses cris redoublèrent.
-«Ministres du dieu que j'adore, et vous, peuple, dit-il, je proteste en
-mourant, que j'ai vécu fidèle à la religion de mes pères. Je crois tout
-ce que nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on me dise dans
-quelle erreur j'ai pu tomber sans le vouloir; je l'abjure et je la
-déteste. Que voulez-vous de plus?--Nous voulons que vous-même vous
-fassiez le sincère aveu de votre impiété.--Je ne la connais pas.
-Opposez-moi du moins mes accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me
-confondent à vos yeux.--Non, lui dit-on encore: l'intérêt de la foi ne
-permet pas que l'on décèle ceux qui veillent à sa défense, et qui nous
-dénoncent l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que vous n'aviez
-point d'ennemis?--Hélas! non: je ne hais personne; j'ignore qui peut me
-haïr.--Eh bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle qui vous
-accuse; et le zèle est digne de foi.--O mon père, dit le jeune homme à
-un religieux qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie; ce
-supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on attend que je fasse;
-et, tout innocent que je suis, je veux bien me calomnier.--Moi! vous
-enseigner le mensonge! lui dit cet homme pieusement cruel. A Dieu ne
-plaise. Non, mon fils, mourez martyr, plutôt que d'en imposer à vos
-juges. Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif pût vous
-sauver. Il n'est plus temps. C'est dans les fers que l'on doit s'avouer
-coupable. Mais, à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai
-repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute plus.» Ce fut alors
-que le jeune homme, s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents
-de larmes, en fit couler de tous les yeux. «O Dieu! dit-il, on
-m'annonçait ta religion pure et sainte comme l'appui de l'innocence; et
-tes ministres!...» On l'interrompit, pour le traîner sur le bûcher.
-
-Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait vivant, et que ses cris
-déchiraient tous les coeurs, un Maure à-peu-près du même âge, mais plus
-ferme et plus courageux, fut condamné comme blasphémateur, pour avoir
-murmuré contre le fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça sa
-sentence, en l'exhortant à déclarer, devant Dieu et devant les hommes,
-qui pouvait l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi. «Peuple,
-s'écria-t-il avec indignation, savez-vous qui l'on veut que j'accuse?
-Mon père. On me l'a nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce
-de me rendre le délateur. C'est lui qu'on veut que je traîne au
-supplice. On m'a promis d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez
-lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier celui qui m'a donné le
-jour. Ah! loin de l'accuser, j'atteste toutes les puissances du ciel,
-que ce vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais dans le fond de
-son ame; et, à moins que des larmes n'offensent nos tyrans, il ne les
-offensa jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée hautement,
-cette tyrannie odieuse. J'ai demandé, au nom du ciel, par quelle haine
-de la vérité, par quelle horreur de l'innocence, on refusait à l'accusé
-le droit naturel et sacré d'une défense légitime; pourquoi le délateur,
-dispensé de paraître, portant ses coups dans l'ombre, comme un lâche
-assassin, et se tenant enveloppé dans le manteau du juge, était compté
-au nombre des témoins? Cette procédure infernale, cet appareil
-d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres, un silence affreux,
-tous les piéges de l'artifice et du mensonge, pour surprendre, ou pour
-effrayer un malheureux abandonné à la calomnie, à la fraude la plus
-subtile et la plus noire; voilà ce qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma
-franchise les a blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes
-seront démasqués; et leurs crimes retomberont sur eux, comme un déluge,
-avec les vengeances du ciel.»
-
-A ces mots s'arrachant des bras de celui qui l'accompagnait:
-«Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais point le dieu que mes bourreaux
-adorent. Dieu juste, Dieu clément, père de tous les hommes,
-s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même, en traînant ses chaînes, il
-s'élança sur le bûcher.
-
-Après lui, venait une foule d'adolescents de l'un et de l'autre sexe,
-élevés en silence sous la loi musulmane, et livrés pour ce crime aux
-inquisiteurs de la foi. On leur avait promis, s'ils se faisaient
-chrétiens, qu'on les sauverait du supplice. Faibles, timides et
-crédules, ils s'étaient faits chrétiens; et on les menait au supplice.
-Ils réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils avaient abjuré.
-«Cette promesse, leur dit-on, va s'accomplir dans l'autre vie. Vous
-serez sauvés du supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci
-n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir fidèles; et trop heureux
-de n'avoir à subir qu'une expiation passagère, résignez-vous sans
-murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du milieu des flammes, où
-ils furent jetés, leurs bras s'étendirent en vain: leurs bras suppliants
-retombèrent; et bientôt tout fut consumé.
-
-Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait entendu que des cris,
-en voyant toutes ces victimes entassées sur le bûcher et dévorées par
-les flammes, tandis que l'air retentissait de saints cantiques
-d'allégresse, et que de pieux fanatiques, levant les mains au ciel, lui
-offraient pour encens la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur
-et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne a-t-elle changé de
-culte? et lui a-t-on rapporté de l'Inde les dieux qu'adorent les
-sauvages, et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule s'écouler,
-pensive et consternée; il imita le peuple; et de retour chez lui, il y
-trouva l'un de ses frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville,
-impatient de le revoir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-
-Après les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre,
-ayant bien observé qu'aucun témoin ne pût entendre leur entretien, ni le
-troubler, commença par faire à Gonzale le récit de ses aventures. Il lui
-expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle
-étrange révolution s'est faite, depuis son absence, dans le génie, dans
-les moeurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible
-fête dont il vient d'être le témoin?
-
-«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté ces bords, lui dit
-Gonzale, tu n'as pu voir préparer ces événements; mais aujourd'hui que
-ta fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, mon frère, et
-gémis.»
-
-«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus dans l'Espagne; ils y
-avaient apporté les arts, l'agriculture et le commerce; et en éclairant
-les esprits, ils avaient adouci les moeurs. La prospérité, la grandeur,
-l'opulence de ce royaume, cultivé, enrichi, décoré par leurs mains,
-méritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et
-soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à jouir d'une liberté légitime,
-qu'à vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pères; et
-si la superstition ne se fût emparée de l'esprit d'Isabelle, jamais
-règne n'eût été plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette
-reine, que son génie et son courage auraient placée au rang de plus
-grands hommes, eut le malheur d'être trompée par un confident
-fanatique[138], qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux
-zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trône, d'employer le
-fer et le feu pour exterminer l'hérésie et faire triompher la foi. Ce
-fut pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle érigea ce tribunal
-de sang.»
-
- [138] Thomas Torquémada, dominicain.
-
-«Armé d'une puissance énorme, affranchi de toutes les lois protectrices
-de l'innocence, et consacré par un pontife[139] qui lui confiait tous
-ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140].
-C'est ici, dans Séville même, que fut célébré le premier de ces
-sacrifices barbares, que l'on appelle _Actes de foi_[141]. Ce jour
-exécrable coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils s'enfuirent
-épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Léon
-de nouveaux bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes des
-milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit dans l'Arragon, et y fit
-les mêmes ravages. L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume à
-l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui
-dévoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits,
-échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient à la merci des
-flots; et l'Afrique en fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les
-Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables fureurs[142].
-Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a désolée! Un peuple
-industrieux, vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme consolant
-des fêtes; plus de trente villes superbes, où fleurissaient les arts;
-cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; deux
-mille villages remplis de cultivateurs fortunés; les plus belles
-campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est
-détruit; la mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie des
-esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus
-violente, en a fait de vastes tombeaux, où elle domine en silence sur
-des cendres et des débris.»
-
- [139] Sixte IV.
-
- [140] En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille
- personnes, dont six mille furent brûlées.
-
- [141] _Auto-da-fe._ Le premier à Séville en 1480.
-
- [142] Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les obligeait à
- se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille familles se
- convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se
- retirèrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient.
-
- Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à se faire
- baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons peine d'être
- faits esclaves. Une assemblée de théologiens et de jurisconsultes
- avait décidé qu'on pouvait en venir à cette violence, malgré la foi
- du plus solennel des traités. Le pape Clément VII releva l'empereur
- Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de
- permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il
- l'exhorta à chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient
- d'embrasser le christianisme.
-
-«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruautés que l'on exerce
-en Amérique étonnent peu l'Espagne?--Elle y est endurcie par ses propres
-malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'étonne et
-s'épouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes
-les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, le sang n'a plus de
-priviléges. Que le fils accuse son père, le père ses enfants, la femme
-son époux; c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, écoutés;
-et l'accusé périt sur leur délation. Un simple soupçon fait saisir,
-traîner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture
-qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence éternel, est sûre de
-l'impunité. La seule ressource du faible, la fuite, est réputée une
-preuve du crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, rompt pour lui
-les noeuds les plus saints. En lui, ses amis méconnaissent leur ami, ses
-enfants leur père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge
-assuré pour lui, pas même au sein de la nature. La main qui lui perce le
-coeur est innocente; elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de droit
-divin, le juge et le bourreau d'un infidèle fugitif. Telle est la loi du
-fanatisme; et je t'épargne le détail de mille atrocités pareilles, qui
-forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits
-soulevés de ce qui se passe dans l'Inde.»
-
- [143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a
- donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.
-
-«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée de ce délire?--La cour
-ne pense, lui répondit Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités.
-Que le peuple tremble et fléchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les
-malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec
-pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur étaient
-vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans
-pudeur, ils exerçaient impunément les vexations les plus criantes. Le
-peuple est rentré dans ses droits; la régence de Ximenès l'a tiré de
-l'oppression: il est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; la
-force est du côté des lois; et le peuple, qu'elles protégent, les
-protége à son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis
-communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les
-ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses
-du dehors; et l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde,
-en fait de zélés partisans au premier qui promet d'en payer le tribut à
-leur orgueilleuse avarice. Tout est vénal sous ce nouveau règne; et
-quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce
-que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce sont
-elles qui nous dominent. Elles président dans les conseils, elles ont
-l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion même est
-ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prétend
-les gêner. Rome, le siége de l'église, vient d'être prise et saccagée;
-le souverain pontife a été mis aux fers...--Sans doute par les
-infidèles? demanda Pizarre.--Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune
-empereur qui lui-même a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver;
-annonce-lui une vaste et riche conquête. Il gémira peut-être sur le
-malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile à sa grandeur, à sa
-puissance, il le laissera consommer.»
-
-Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accès
-à la cour. On le présente à l'empereur, et au milieu du conseil
-assemblé, ce jeune prince ayant daigné l'entendre, le guerrier lui parle
-en ces mots:
-
-«Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats
-qui, sous le règne de Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans
-le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu naître le plus
-obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire
-oublier ma naissance. Sur la côte de Carthagène et vers les bords du
-Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus déterminé qui fut
-jamais. J'appris à son école qu'il n'est point de dangers que le courage
-ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis à l'épreuve de tous les maux.
-Après lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conçus
-l'espérance d'égaler Colomb et Cortès.
-
-«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; et moi, je vous annonce
-qu'on ne les connaît pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire
-de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu Cortès si fameux, ne sont
-rien en comparaison des pays que j'ai découverts, et dont je viens vous
-faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil,
-dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur père, en
-voyant les richesses que ses rayons répandent dans ces heureux climats?
-
-«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend depuis l'équateur
-jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants
-coteaux et les vallons les plus fertiles. Le même jour y présente toutes
-les saisons réunies; la même terre y produit à-la-fois les fleurs, les
-fruits, et les moissons.
-
-«Les peuples de ces contrées sont vaillants mais presque sans armes. Il
-est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clémence et
-la douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais dans leur pays;
-et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos
-lois un florissant empire, et à vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi
-de Panama, jaloux d'une entreprise commencée avant lui, et dont il
-n'avait pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il ne m'en est resté
-que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une île déserte, au milieu des
-tempêtes, les plus rudes épreuves de la nécessité. J'attendais un faible
-secours; on me l'a refusé, et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans
-renoncer à ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le
-plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Cortès
-au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obéir qu'à vous
-seul.»
-
-Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le récit de ses aventures,
-attesté par ses compagnons; et ce récit, quoique très-simple, ne fut pas
-lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune empereur voulût encore
-éprouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du
-titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, lui dit-il,
-semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager
-les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.--Des
-richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et dédaigneux; mes matelots
-et mes soldats en reviendront chargés. Il me faut de la gloire. Le reste
-est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis
-pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je
-l'instruirai: mon plan, mes projets, mes découvertes, je lui
-communiquerai tout, excepté mon courage... dont j'ai besoin pour dévorer
-l'humiliation d'un refus.»
-
-Cette franchise brusque et fière ne déplut point au jeune monarque. «Il
-me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui
-accorda sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une foule de
-courtisans l'entourer, le féliciter, briguer l'honneur de protéger ses
-cruautés et ses rapines, et mendier le prix infâme de l'appui qu'ils lui
-promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la
-gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice
-elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui équiper une flotte, et
-risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait
-des trésors.
-
-Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se fiaient à lui, leur
-prodigua les espérances, se ménagea l'appui des grands, s'attira la
-faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats
-déterminés, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'élite pour
-commander sous lui. Ses frères furent de ce nombre[144]. Le jeune
-Gonsalve Davila ne fut point oublié: Charles daigna recommander à
-Pizarre de l'emmener avec lui en passant à l'île Espagnole.
-
- [144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.
-
-Ainsi, tout secondant ses voeux, Pizarre, dans le même temple[145] et
-sur le même autel où Magellan avait fait le serment d'obéissance et de
-fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles,
-prononça le même serment.
-
- [145] Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire.
-
-«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits;
-chacun, selon ses intérêts ou ses opinions, fait pencher la balance
-entre les Indiens et nous[146]. Fatigué de tous ces débats, je te
-recommande deux choses: l'une, de faire à ton pays tout le bien que tu
-croiras juste et qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le
-moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en être obéi, je
-désire encore plus d'en être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée,
-cette épée qui devait être la marque de sa dignité[147], et qui ne fut
-pour lui qu'une trop faible défense contre de lâches assassins.
-
- [146] On sait que la cour était composée de Flamands et d'Espagnols.
- Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient qu'on les
- laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts et des principes
- opposés.
-
- [147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général.
-
-Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons rassemblés dans le port
-de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents
-l'invitent à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux
-acclamations de tout un peuple qui l'exhorte à revenir, chargé des
-richesses de l'Amérique, déposer les dépouilles des temples du soleil au
-pied des autels du vrai Dieu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII.
-
-
-En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqué
-d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau.
-Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, et le servait avec
-ce zèle tendre qu'un fils aurait eu pour son père.
-
-Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement ému. Sur son
-visage, où étaient peintes la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se
-répandit un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre en lui tendant la
-main, je vais le voir ce Dieu qui nous a tous fait naître pour nous
-aimer mutuellement, pour vivre en paix, nous secourir et nous soulager
-dans nos peines. Voyez combien l'image de la mort est tranquille et
-riante pour l'homme simple et doux qui se dit à lui-même: Je n'ai jamais
-fait gémir l'innocent. Voyez avec quelle confiance mes yeux, avant de se
-fermer, se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation mes bras
-s'étendent vers mon père. Il me voit expirant, et il dit: Celui-là fut
-bien faible, mais il ne fut pas méchant; son sein renferme un coeur
-sensible; ses yeux n'ont jamais vu les larmes des malheureux sans y
-mêler des larmes; ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de même
-vers les infortunés qu'il pouvait secourir: je serai miséricordieux
-envers l'homme compâtissant. Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort
-semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la justice et l'humanité.»
-
-A cette voix faible et touchante, à ce langage qu'animait une piété vive
-et tendre, à ces regards où semblait éclater la dernière étincelle de la
-vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa dans ses mains la main
-de l'homme juste. «O mon père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce
-que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent vos vertus. Pour vous
-répondre de moi, j'avais besoin d'être revêtu d'une autorité imposante:
-je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie à conquérir sans
-opprimer.»
-
-Le solitaire lui demanda des nouvelles de son ami, du vertueux Alonzo.
-«Il m'a quitté, lui répondit Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi
-les sauvages.»
-
-«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les aima toujours; il est digne
-d'en être aimé. Mais dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la
-nouvelle cour d'Espagne?--Elle est partagée, lui dit Pizarre; mais le
-parti de l'avarice et de la tyrannie est toujours le plus fort. J'ai
-même vu dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti cruel. Ils
-s'autorisent de la cause de Dieu, pour conseiller la violence; et ils
-l'exercent en Espagne avec une rigueur que je n'ai pu voir sans frémir.»
-Alors il lui fit le tableau de cette fête abominable, à laquelle
-lui-même il avait assisté. «Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un
-sentiment d'horreur si profond, si passionné, qu'il en oublia sa
-faiblesse. «O mon ami! daignez en croire le témoignage d'une bouche
-expirante: car les craintes, les espérances, et tous les intérêts
-humains s'évanouissent devant celui qui ne va plus laisser au monde
-qu'une poussière inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour rendre
-gloire à la religion. Vous avez entendu, vous entendrez encore
-autoriser, au nom du ciel, les plus détestables excès. L'orgueil,
-l'ambition, la cupidité, la passion insatiable de dominer et d'envahir,
-ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au pied des autels, de lâches
-partisans, de féroces apologistes; et, par une bassesse indigne d'un
-ministère auguste et saint, on a cru devoir se ranger du côté du
-puissant, du fort, et de l'injuste, pour s'assurer de leur appui. Mais,
-mon ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme lui. Ni l'un ni
-l'autre n'a besoin de la faveur d'une cour avare et d'une populace
-avide. Le glaive de la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront
-réduits en poudre; les trônes mêmes ne seront plus; et Dieu sera, et la
-vérité avec lui. J'atteste donc ici ce Dieu devant lequel je vais
-paraître, qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse politique,
-vile esclave des passions; je l'atteste qu'il n'a donné à aucun homme
-sur la terre le droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi le
-poignard à la main; que celui qui a créé les ames des Maures et des
-Indiens, n'a pas besoin de nos tortures pour les changer et les réduire;
-et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions, y fera luire
-aussi, quand bon lui semblera, le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes
-les fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre le fer et le feu
-dans les mains des rois et des peuples, et puis lever les mains au ciel,
-et dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point versé le sang; fuyez
-ces fourbes hypocrites. Qu'ils soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent
-des martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion la dureté,
-l'orgueil, la cruauté de ses ministres. La paix, l'indulgence, et
-l'amour, voilà son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable,
-éternel, qu'on la reconnaîtra toujours. Mon ami, je l'ai dit aux rois,
-je l'ai dit aux tyrans de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours,
-j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare la raison; je
-monterais sur ce bûcher où l'on fait périr, dites-vous, tant de
-malheureuses victimes; et de là je demanderais à ce tribunal
-sanguinaire, si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons
-ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a rendu le juge des pensées et
-le tyran des ames? et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer un
-pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient ce bûcher infernal, ou
-m'y feraient brûler vivant.»
-
-«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; et n'abrégez point des jours
-qui nous sont précieux. Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque va
-même au-delà des devoirs que vous impose votre état.--Mon état! et qui
-rendra gloire à la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera de
-l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en l'invoquant? Les voilà nos
-devoirs, sans doute. Tant que les peuples et les rois ne mêlent point
-les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité, ils peuvent nous
-fermer la bouche; mais dès qu'ils s'autorisent de la cause de Dieu pour
-être injustes et cruels, c'est à nous, à travers les lances et les
-épées, de crier que Dieu désavoue les crimes commis en son nom. Malheur
-à nous, si par notre silence on l'en croyait complice. Eh quoi! le zèle
-ne saura-t-il jamais qu'opprimer et détruire? La charité, comme la foi,
-n'aura-t-elle pas ses martyrs?»
-
-Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par l'amour de l'humanité,
-tenait ce langage à Pizarre, la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de
-ses ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux esclaves; on
-n'entendait que le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage
-avec un murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la nature,
-opprimée dans ces climats.
-
-Alors on entendit frapper à la porte du solitaire. Le jeune Davila se
-lève, va, et revient avec inquiétude; et se penchant sur le lit de
-Las-Casas, il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre, dit Las-Casas.
-Pizarre est magnanime; et ce serait lui faire injure, que de nous méfier
-de lui. Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant retiré
-depuis plus de dix ans dans les montagnes de l'île[148], s'y conduit
-avec une valeur et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite sauvage
-est devenue inaccessible; et c'est le refuge assuré de tous les
-insulaires qui échappent à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents
-hommes pleins de courage, et il les contient dans les bornes d'une
-défense légitime. Vigilant, actif, plein d'ardeur, et aussi prudent
-qu'intrépide, il se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il a
-vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a vu brûler vifs son père
-et son aïeul[149]; et s'il lui tombe entre les mains un des bourreaux de
-sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi le plus cruel, dès
-qu'il est pris vivant, est assuré de son salut: il ne voit plus en lui
-qu'un homme. Heureusement, et pour la gloire de la religion, il est
-chrétien. J'ai eu le bonheur de l'instruire; il s'en souvient; il m'aime
-tendrement. Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels dangers il
-s'est exposé pour me voir.»
-
- [148] Les montagnes de Baoruco.
-
- [149] A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando.
-
-Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune Davila revint, suivi du
-cacique, qu'une Indienne accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros
-sauvage) se précipite avec transport sur le lit de Las-Casas, et lui
-baisant mille fois les mains avec un attendrissement inexprimable: «O
-mon père, dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait! Mais je te
-revois souffrant; et ta main brûle sous mes lèvres! Mes frères, tes
-enfants, alarmés de ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu
-résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris, je sais ce qui
-m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, pour venir embrasser mon père.
-Écoute, ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent que tu es
-attaqué d'une maladie à laquelle le lait de femme est salutaire. Je
-t'amène ici ma compagne. Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur lui;
-elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière qui le couvre; il ne
-lui demande plus rien. La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon père
-ces deux sources de la santé. Je donnerais pour lui ma vie; et si tu
-prolonges la sienne, je chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui
-l'aura allaité.»
-
-Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait de l'impression que
-faisait sur le coeur du Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila,
-présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beauté céleste
-et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un oeil
-respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter
-son chaste sein.
-
-Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours.
-«Ah! cruel! s'écria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel
-est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour
-consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je
-te suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens te demander au péril
-de ma tête, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon
-père, et que ton sein force sa bouche à y puiser la vie.» En achevant
-ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur
-le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. Je laisse auprès de
-toi la moitié de moi-même, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle
-t'aura rendu à la vie et à notre amour.»
-
-Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant Las-Casas, lui dit à son
-tour: «Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta
-fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me l'a tant dit! Il
-donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la
-vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me
-racontait les prodiges de ta bonté.»
-
-Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, trop vertueux pour
-rougir d'y céder, le solitaire, avec la même innocence que le bienfait
-lui était offert, le reçut; il permit à la jeune Indienne de ne plus
-s'éloigner de lui; et ce fut à la piété de Henri et de sa compagne, que
-la terre dut le bonheur de posséder encore long-temps cet homme juste.
-
-«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous êtes
-heureux d'y régner ainsi sur les coeurs! D'autres auront subjugué
-l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la
-vertu.»
-
-L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et
-Las-Casas le lui nomma. «Fils d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit
-Pizarre, vous voyez des exemples bien différents du sien!» Il lui apprit
-que l'empereur l'avait recommandé à lui, et qu'il était destiné à le
-suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se résoudre à se
-séparer de Las-Casas.
-
-«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obéir. J'aimerais
-mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance
-que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère mes craintes. Je
-vous conseille de le suivre, et vous invite à l'imiter. Venez me voir
-encore demain: j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma
-lettre; et si Pizarre peut savoir où ce bon jeune homme respire, il la
-lui fera parvenir.»
-
-En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit qu'il allait signer la
-ruine des Indiens?
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV.
-
-
-Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un
-vent favorable, mit à la voile, et partit de l'île Espagnole. Son
-arrivée à Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. On s'empressa
-de lui armer une flotte, et dès qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec
-la résolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il
-fut forcé par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du
-promontoire de Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance
-des flots, il marcha le long au rivage, ayant commandé à sa flotte de le
-joindre au port de Tumbès.
-
-Des sables, des vallons remplis de bois hérissés et touffus, dont la
-ronce et le manglier font un tissu impénétrable, des torrents, des
-fleuves rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude profonde,
-tout ce que la nature a de plus effrayant s'oppose à son passage, et ne
-peut arrêter ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il foule une terre
-brûlante. Ses compagnons, qu'il encourage au nom de la gloire et de
-l'or, s'enfoncent avec lui dans ces bois où jamais les serpents
-venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient vu les traces de l'homme.
-Il s'élance dans les torrents, il enseigne à ses compagnons à les
-traverser à la nage, et ceux que le danger rebute, ou que les forces
-abandonnent, il les anime, il les soutient, il les dispute aux flots qui
-les entraînent, et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il les
-amène au bord. Intrépide et infatigable, il s'avance, il découvre enfin
-des champs cultivés, des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et la
-terreur qu'il y répand fait bientôt passer à Quito la nouvelle de son
-retour. Mais le cruel état des choses, dans le royaume des Incas,
-n'avait pas permis de veiller à la défense des vallées.
-
-Huascar était captif dans les murs de Cannare; mais l'un de ses frères,
-Mango, réfugié dans les détroits des montagnes de l'orient, avec les
-restes de sa famille et les débris de son armée, méditait le hardi
-dessein de rentrer dans Cusco, et d'en chasser Palmore. Il voyait même
-tous les jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, qu'effrayait
-la domination de l'usurpateur de l'empire et de l'oppresseur de leur
-roi.
-
-Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans une forêt, les animaux
-qui l'habitaient, chassés de leur retraite par la rapidité des flammes,
-que pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant, sur des rochers
-inaccessibles; et de là, fixant un oeil morne sur la forêt que le feu
-dévore, ils semblent murmurer entre eux leur épouvante et leur douleur.
-
-Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des siens, des montagnes de
-l'orient. La renommée, qui le précède, a semé le bruit de sa marche. Le
-courage, dans tous les coeurs, se ranime avec l'espérance; dans Cusco le
-peuple commence à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de la
-révolte se fait entendre.
-
-Au signal d'un soulèvement et à l'approche d'une armée, Palmore
-abandonne la ville. Il fait pourvoir abondamment la citadelle qui la
-domine[150], et s'y enferme avec les siens.
-
- [150] Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire cette
- citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué.
-
-Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme en triomphe; et fier
-d'une nombreuse armée qu'il fait camper autour des murs, il envoie à la
-citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci répond que la paix, ou
-la mort le désarmera. On le presse, on lui fait entendre que tout
-l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans ressource, et que
-lui-même il n'a d'espoir qu'en la clémence de Mango. «Je ne sais point
-ce qui se passe hors des remparts que je défends, répond ce généreux
-guerrier. Ataliba est homme, il peut éprouver des revers; mais puisqu'il
-lui reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a pas tout perdu.
-S'il n'était plus lui-même, peut-être alors prendrais-je conseil de la
-nécessité, mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de lui seul; et
-je laisse Mango exercer sa clémence sur des malheureux, s'il en est
-d'assez lâches pour l'implorer.»
-
-Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns des siens étaient
-troublés de ces menaces: «Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba
-fût malheureux, lui en serions-nous moins fidèles? Ressemblerions-nous
-aux oiseaux qui s'envolent d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque
-tourbillon rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera: laissons passer
-l'orage.» Alors, choisissant parmi eux un messager intelligent et sûr:
-«Cherche Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse de Cusco
-est à nous encore; que c'est moi qui la garde, et que j'ai avec moi deux
-mille hommes déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà, dit-il
-en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient, voilà comme il faut
-que l'on parle à ses amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un bon
-peuple, c'est un bon roi.»
-
-Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement de Cusco, le roi
-de Quito s'avançait au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le
-suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé les plaines de
-Loxa, vu les sources de l'Amazone, et du haut des monts qui dominent le
-fleuve Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce beau fleuve
-arrose, quand le messager de Palmore vint au-devant d'Ataliba, l'avertit
-que Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille hommes, gardait
-encore la citadelle, et que le chef et les soldats lui étaient dévoués.
-Molina l'entendit, et dans le moment même il prit sa résolution.
-«Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir, non loin de ce fleuve, un camp
-facile à retrancher, où ton armée se repose; et profitons de l'avantage
-que le sort nous a ménagé.» Il fit donc avancer l'armée sur le coteau
-qui dominait la plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la nuit il
-appela le messager de Palmore, l'instruisit, et le renvoya.
-
-Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi retranché dans son
-camp, l'insulte, et l'appelle au combat.
-
-Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne pas sortir; il se croyait
-couvert de honte, et s'en plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit
-Alonzo, que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans tes ennemis
-qu'imprudence et légèreté? Laisse venir le jour que j'ai marqué pour
-leur défaite; alors nous répondrons en hommes à ces témérités
-d'enfants.»
-
-Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon, le roi de Quito vit
-paraître, au-delà du camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau
-flottant de Palmore. «Voici le moment, prince, dit le jeune Espagnol; et
-si Palmore fait son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il dit; et
-le signal donné, l'armée abandonne son camp, et va se ranger dans la
-plaine.
-
-Alonzo se réserve deux mille combattants armés de haches et de massues,
-pour charger lui-même à leur tête. C'est la troupe de Capana; et ce
-cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur de combattre sous Alonzo.
-Cependant la flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche; et
-bientôt une horrible mêlée confond les coups, et fait couler ensemble
-des flots du sang des deux partis.
-
-Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est reposé, il fond sur
-l'armée ennemie; et d'une ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la
-tête du corps terrible qu'il réservait pour ce moment.
-
-Entre ces deux attaques soudaines et rapides, Mango, surpris, épouvanté,
-dissimule en vain son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout se
-disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste seule et se tient
-immobile, comme un rocher au milieu des vagues qui le couvrent de leur
-écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain elle se voit accabler
-sous le nombre: trois fois on l'invite à se rendre, trois fois, avec un
-fier mépris, elle rejette son salut. Sa résistance, et le carnage
-qu'elle fait en se défendant, achèvent d'étouffer un reste de compassion
-dans les bataillons qui la pressent. Elle succombe enfin; aucun de ses
-guerriers ne quitte son rang; ils périssent dans la place où ils
-combattaient; et ce qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans la
-fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, vainqueur et
-consterné, parcourir ces plaines de sang, et se reprocher sa victoire.
-Hélas! cette victoire qui lui arrachait des larmes, était pour lui le
-terme de la prospérité, et comme le dernier sourire, le sourire cruel et
-traître de la fortune qui l'abandonnait.
-
-Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre sur la rive du fleuve
-qui baigne les champs de Tumbès.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV.
-
-
-Vers l'embouchure de ce fleuve est une île sauvage[151], où Pizarre
-avait résolu de se ménager un refuge. Il y passa sur des canots; car il
-avait devancé sa flotte. Mais cette île était la demeure d'un peuple
-indomptable et féroce. Pizarre, dédaignant de perdre, à réduire ce
-peuple, un temps qui lui était précieux, n'attendit que sa flotte, pour
-revenir camper sur le rivage et devant le fort de Tumbès.
-
- [151] L'île de Puna.
-
-Dans ce fort étaient enfermés mille Indiens détachés de l'armée
-d'Ataliba. Orozimbo était à leur tête. Sous lui commandait Télasco. La
-belle et tendre Amazili, l'arc à la main, le carquois sur l'épaule,
-telle et plus fière en son maintien et plus légère dans sa course qu'on
-ne peint Diane elle-même, avait suivi son frère et son amant, digne, par
-son courage, de partager leur gloire. Pizarre se souvint du peuple de
-Tumbès, de l'accueil plein d'humanité[152], de candeur, et de
-bienveillance qu'il en avait reçu; il résolut de bonne foi d'achever de
-gagner l'estime et l'amitié de ce bon peuple. Il assembla donc ses
-guerriers, et leur tint ce discours:
-
- [152] L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison sans
- vraisemblance. _Il immola_, dit-on, _à ses idoles trois Espagnols
- qui s'étaient confiés à lui_. Le peuple de Tumbès n'avait plus
- d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne faisait point au
- soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde imputation est
- encore plus démentie par les moeurs de ce peuple, par sa candeur et
- sa bonté.
-
-«Castillans, je vous ai promis des richesses et de la gloire. De ces
-deux biens, l'un vous est assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous
-qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés d'or: je vous en suis
-garant: ne vous abaissez pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la
-gloire, c'est autre chose: une haute entreprise la promet, ne l'assure
-pas. Celui-là seul l'obtient, qui la mérite: jamais le crime ne la
-donne. Les conquérants de l'Amérique ont fait tout ce qu'on peut
-attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne seront pourtant jamais
-qu'au nombre des brigands insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne a
-dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé par une trahison; Cortès, par
-une perfidie plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont
-flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste s'est déshonoré par
-les plus indignes excès. Il dépend de nous, mes amis, d'en partager
-l'opprobre, ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une conduite
-opposée: nous en avons encore le choix. Il s'agit de ranger sous la
-puissance de l'Espagne la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il
-en est deux moyens, la douceur et la violence. La violence est inutile;
-et chez des nations guerrières, où nous sommes en petit nombre, elle
-serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger n'est rien, je le sais;
-mais la gloire, la gloire est tout; et quand nous aurions opprimé,
-dévasté, changé ces contrées en des déserts sanglants, en de vastes
-tombeaux, oserions-nous repasser les mers, chargés de trésors et de
-crimes, et poursuivis par les remords? Les malédictions d'un monde, les
-reproches de l'autre, la colère du ciel, enfin les cris de la nature et
-de l'humanité, tout cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les
-richesses ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui me manque;
-vous ne l'avez pas plus que moi. Faisons-nous des prospérités dont nous
-n'ayons point à rougir, ou un malheur qui nous honore. Rien n'est si
-beau que ce qui est juste, rien n'est si juste sur la terre que l'empire
-de la vertu. Tâchons de dominer par elle. Quelle conquête, mes amis, que
-celle qui n'aurait coûté ni larmes ni sang! Quel triomphe que celui qui
-ne serait dû qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance et l'amour
-nous livreraient tous les biens de ces peuples: pour les vaincre et les
-captiver, nos armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient
-dignes d'orner les temples de ce dieu que nous venons faire adorer.»
-
-Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des guerriers castillans qui
-avaient servi sous Davila, et dont les mains s'étaient déja trempées
-dans le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais présage de ce
-qu'ils appelaient mollesse dans leur général. Vincent de Valverde,
-sur-tout, ce prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître dans
-le langage de Pizarre les sentiments de Las-Casas, et fronçant un
-sourcil atroce: «Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront
-sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.»
-
-Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre marcha vers Tumbès, et fit
-demander au cacique de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé dans
-sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba, roi de Quito, qui
-l'avait prise sous sa garde; et que le fort la protégeait.
-
-Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; il l'observe; et quel
-est son étonnement, lorsqu'à cette enceinte, à ces angles, à ces murs de
-gazon, faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes armes, il
-reconnaît l'art des Européens! «C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux
-Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre: il a fait construire
-ces remparts; peut-être il les défend lui-même.» Impatient de s'en
-instruire, il demande à parler au commandant du fort; et Orozimbo se
-présente. «Espagnol, je suis Mexicain, je suis neveu de Montezume. Juge
-si je dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est ici mon dernier
-asyle; ce sera mon tombeau, si ce n'est pas le tien.»
-
-Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien n'était plus inconcevable:
-Pizarre ne pouvait le croire. Cependant il fallut céder aux instances
-des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient comme une
-insulte, ils murmuraient, ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit.
-Mais afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de surprise, et à la
-faveur de la nuit. On se plaignit de sa prudence; elle faisait injure à
-ceux qu'elle paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes se
-seraient crus déshonorés par ces précautions timides: ce n'était pas
-devant ces troupeaux d'indiens qu'il fallait craindre le grand jour, si
-favorable à la valeur. Le héros gémit, et céda.
-
-L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de l'Europe volaient sur les
-remparts; les Indiens épouvantés n'osaient paraître; et la fascine
-amoncelée allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit la terreur dont
-tous les esprits sont frappés, les ranime et les encourage. «Eh quoi!
-mes amis, leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? Est-ce le
-bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts pour rompre le fil de la vie?
-Ces bouches brûlantes sans doute vomissent la mort; mais la mort est
-aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la main d'un brave homme, est
-terrible comme le feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre, et il
-en a mille à donner: vos carquois en sont pleins. Paraissez donc, et
-repoussez une troupe d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et
-mortels comme vous.»
-
-Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond au feu des Castillans.
-L'approche du fossé, la route du soldat qui vient y jeter sa fascine,
-commence à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais sur-tout celles des
-Mexicains, se trempent dans le sang. Un oeil vengeur les guide, et
-choisit ses victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent blessés;
-l'intrépide Lerma entend siffler à travers son panache le trait qui lui
-était destiné. Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche rapide
-percer son épais bouclier, et venir effleurer son sein. Le bras nerveux
-de Télasco l'avait lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans
-force aux pieds du superbe Espagnol.
-
-Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de ces contrées, du haut de
-son coursier fougueux, pressait les travaux des soldats. Une flèche qui
-part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier dans le flanc. L'animal
-indompté se dresse, frappe l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui
-foule son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le voit tomber, en
-pousse un cri de joie. «Ombres de Montezume et de Guatimozin! ombre de
-mon père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, ce faible
-tribut de vengeance. Je ne mourrai donc pas sans avoir fait vomir le
-sang et l'ame à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle arène céda
-sous le poids du coursier; le Castillan y fut enseveli, mais se releva
-de sa chûte, plus furieux, plus implacable, plus altéré du sang des
-Indiens.
-
-Le plomb mortel qui portait sur les murs de plus inévitables coups, ne
-vengeait que trop bien Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la
-plus légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout de voir les
-Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à ce bruit, à ce feu des armes qui
-par-tout avait répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il fallait,
-ou les rendre encore plus intrépides, en cédant à leur résistance, ou
-faire tout dépendre du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur,
-était comblé de l'un à l'autre bord, et l'escalade était possible.
-Pizarre s'y résout, et l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la
-protége.
-
-Orozimbo ne perd point courage. Il défend à ses Indiens de s'exposer au
-feu: «Imitez-nous, dit-il: Télasco, mes amis et moi, nous allons vous
-donner l'exemple.» Il eut seulement soin d'écarter du lieu de l'assaut
-sa soeur, qui lui tendait les bras, et le conjurait par ses larmes de la
-souffrir auprès de lui.
-
-Alors, s'armant de haches et de lourdes massues, ils attendent, tête
-baissée, les plus hardis des assaillants.
-
-Il en parut trois à-la-fois, Moscose, Alvare, et Fernand, le jeune frère
-de Pizarre. Ils s'élèvent, tenant le glaive d'une main, le bouclier de
-l'autre, et portant dans les yeux un courage déterminé.
-
-Télasco s'adresse à Moscose, et d'un coup de massue lui brisant sur la
-tête l'écu qui lui sert de défense, le renverse du haut des murs. Il
-tombe comme foudroyé sur ses soldats qui allaient le suivre, et roule
-sur leurs boucliers.
-
-Fernand Pizarre va s'élancer de l'échelle sur le rempart; mais encore
-chancelant sur un appui fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups
-assurés. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il tenait le glaive, le
-désarme et l'entraîne à lui. Il se débat; mais il est terrassé. Son
-vainqueur lui laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reçoit pour
-lui le coup mortel.
-
-Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord du mur pour le franchir,
-sent tomber sur son casque la hache meurtrière; et le coup, en glissant,
-le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est précipité sanglant; et
-ses soldats voyant sur leur tête la massue levée pour les frapper,
-n'osent s'exposer après lui à une mort inévitable.
-
-Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus aimable, le plus
-vertueux de ses frères; mais il dévore sa douleur. Il voit la
-consternation de ceux qu'il a trop écoutés; et, sans y ajouter le
-reproche, il fit interrompre l'assaut.
-
-Le premier soin d'Orozimbo, après que l'ennemi se fut retiré dans son
-camp, fut de faire réduire en cendres ce vaste monceau de fascines dont
-on avait comblé le fossé du rempart; et tandis que des tourbillons de
-fumée et de flammes s'élevaient au-dessus des murs: «Viens, dit-il au
-jeune Pizarre, et vois ce bûcher allumé. Quand je t'y jetterais vivant,
-quand j'y ferais brûler avec toi tous tes compagnons, et avec eux leurs
-pères, leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais pas les maux
-que ta nation nous a faits... Va-t'en, va dire à ces barbares que les
-neveux de Montezume ayant à leurs pieds un brasier, et dans leurs mains
-un Castillan... Va-t'en, te dis-je, et ne tarde pas; car je crois
-entendre les plaintes de l'ombre de Guatimozin.»
-
-Fernand Pizarre s'en allait, le coeur flétri, l'ame abattue, n'osant
-s'avouer à lui-même qu'il respirait par la clémence d'un Indien, d'un
-Indien neveu de Montezume! Dans la plaine qui séparait le camp des
-Espagnols du fort de Tumbès, il rencontre un vieillard étendu sur le
-sable et baigné dans son sang. Ce vieillard respirait encore, et tendant
-les bras au jeune homme, il l'appelait à son secours. Pizarre approche.
-L'Indien lève sur lui un oeil mourant, lui montre son flanc déchiré, et
-fait un signe vers le rivage, un autre signe vers le ciel, comme pour
-indiquer le crime et le vengeur.
-
-Le guerrier attendri lui donne tous les soins de l'humanité; il étanche
-le sang de sa blessure; et l'aidant à se soulever et à se soutenir, il
-paraît vouloir le mener au camp. Le vieillard, frissonnant d'horreur, le
-conjurait, en lui baisant les mains, de prendre une route opposée. «Non,
-disait-il; c'est de côté-là qu'ils sont allés.--Qui donc? lui demanda
-Pizarre.--Les meurtriers, dit le vieillard. Ils étaient vêtus comme toi;
-ils te ressemblaient... Non, pardonne, je ne veux pas te faire injure;
-tu es aussi bon qu'ils sont méchants. Ils venaient du fort, ils allaient
-vers le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine; je ne leur
-faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regardé d'un oeil menaçant et
-farouche. Je tremblais; je l'ai salué pour l'adoucir; et lui, tirant son
-glaive, il me l'a plongé dans le flanc.»
-
-«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi d'horreur. Et moi, et
-moi, dans le moment qu'ils t'assassinaient!...» Il n'en put dire
-davantage, les sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il baigne
-de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu savais, reprit-il, combien je
-déteste leur crime! combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes
-jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. Dis-moi, où faut-il te
-conduire?--A ce village que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes
-enfants m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à me traîner vers ma
-cabane: je ne demande au ciel que de voir encore une fois mes enfants,
-et de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même cette joie. A quelques
-pas de là, ses genoux s'affaiblirent; il sentit son corps défaillir; et
-se laissant tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses yeux sur les
-siens, lui serra la main tendrement, regarda le ciel, et tournant sa vue
-attendrie et mourante vers son village, il expira.
-
-Fernand, accablé de tristesse, retourne au camp des Espagnols. Le
-conseil était assemblé dans la tente du général; et quel fut le
-ravissement de ce héros, en revoyant son frère, un frère tendrement
-chéri, qu'il croyait perdu pour jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les
-deux autres guerriers du même sang témoignent les mêmes transports; et
-tout le conseil s'intéresse à leur joie et à son retour. On l'interroge.
-Il dit ce qu'il a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence de leur
-chef, et la rencontre du vieillard. Son ame se répand dans ce récit qui
-la soulage; son attendrissement s'exprime par des larmes, et il en fait
-couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant au général, c'est nous
-qui apprenons aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne peuvent
-nous apprendre à être bons et généreux! Quelle honte pour nous! Je
-demande vengeance du meurtre de cet Indien; je la demande au nom du ciel
-et au nom de l'humanité. Découvrez quel est parmi nous l'homme assez
-lâche, assez féroce, pour avoir plongé son épée dans le sein d'un homme
-paisible, d'un faible et timide vieillard.»
-
-Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, qui, en souriant, disaient
-tout bas, que le jeune Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en
-daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. Il s'aperçut de ce
-sourire, et il en était indigné; mais le général, imposant à son
-impatience, lui dit de prendre place dans l'assemblée.
-
-Le grand intérêt des Castillans était de ménager leurs forces. Ils
-étaient en trop petit nombre pour hasarder encore de s'affaiblir par un
-nouvel assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière la ville et le
-fort de Tumbès, ou chercher une plage d'un abord plus facile, ou
-réduire, par un long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus dures
-extrémités.
-
-Le parti de former le siége parut le plus sage et le plus glorieux: il
-réunit toutes les voix. Le général lui seul, recueilli en lui-même, et
-profondément occupé, semblait encore irrésolu. Sa tête, long-temps
-appuyée sur ses deux mains, se relève avec majesté, et des yeux
-parcourant lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai voulu vous
-donner, par ma déférence, une marque de mon estime. J'ai permis
-l'attaque du fort; l'événement a démontré l'imprudence de l'entreprise.
-Vous voulez assiéger ces murs, vous le voulez, et j'y consens encore.
-Mais chez des peuples qui, sans nous, et loin de nous, vivaient
-paisibles, sur des bords où, quoi qu'on en dise, nous portons une guerre
-injuste, ne vous attendez pas que je fasse éprouver à une ville entière
-les dernières extrémités de la disette et de la faim. Je veux bien les
-leur faire craindre; mais si ce peuple a le courage de les attendre, je
-n'aurai pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque dans un
-combat je risque et je défends mes jours et ceux de mes amis, le danger
-auquel je m'expose compense le mal que je fais; et je puis me le
-pardonner. Mais sans péril être inhumain! mais voir languir devant ses
-yeux une multitude affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le
-vieillard dans les bras de son fils expirant! les voir se déchirer, les
-voir se dévorer entre eux, dans les accès de la douleur, de la rage, et
-du désespoir! Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en avertis. Jusques-là
-je ferai tout ce que la guerre autorise.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI.
-
-
-Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver. Le trésor des
-moissons était déposé dans les villages; la disette fut dans les murs.
-Il fallait, pour faciliter les secours du dehors, attaquer et forcer les
-lignes. Orozimbo voulut commander ces sorties; et ni sa soeur ni son ami
-ne voulurent l'abandonner.
-
-Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de leur enceinte, surpris,
-attaqués dans la nuit, avaient d'abord cédé au nombre. La première
-sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie aux assiégés; mais la
-seconde fut fatale aux héros mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce
-qu'ils avaient de plus cher au monde.
-
-L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées, le secours
-introduit, les Indiens se retiraient sans être poursuivis. Ce fut dans
-ce moment qu'Amazili crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre de la
-nuit, un jeune Indien se débattre entre deux soldats espagnols. Ils
-l'avaient pris; ils l'entraînaient. Télasco n'est pas avec elle, et ce
-jeune homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. Éperdue, elle crie
-au secours; on ne l'entend point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il
-faut le sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle percer le
-sein d'un ennemi? percer le coeur de son amant? Son oeil est sûr, mais
-sa main tremble; et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, et
-deux fois son amant se présente devant la flèche qui va partir. Un
-frisson mortel la saisit; ses genoux chancelants fléchissent; son arc va
-lui tomber des mains; il ne lui reste plus que la force de le détendre.
-La nature et l'amour font pour elle un de ces efforts réservés aux
-périls extrêmes. Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols sert
-de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe; le bras
-de Télasco, le bras qui tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en
-éprouve l'effort terrible; et délivré comme par un prodige, Télasco va
-rejoindre ses compagnons qui rentrent dans les murs... Que fais-tu,
-malheureux? Tu laisses ton amante au pouvoir de tes ennemis.
-
-[Illustration: Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de
-bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe...]
-
-A peine la flèche est partie, à peine Amazili a pu voir son amant se
-dégager et s'enfuir, elle n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur
-de réflexion qui suit les grands périls et qui reste dans l'ame lorsque
-le péril est passé, s'est emparée de son coeur épuisé de courage, et l'a
-saisie si violemment, qu'une défaillance mortelle l'a fait tomber
-évanouie. Elle ne se ranime, elle n'ouvre les yeux que pour se voir
-environnée de soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait
-accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; ils en sont émus;
-ils s'empressent de la rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant,
-leur imprime un tendre respect. Coeurs féroces! du moins la beauté vous
-désarme; c'est un droit que sur vous encore la nature n'a point perdu.
-
-Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un coursier superbe, rencontre,
-au milieu des soldats, cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le
-panache de plumes dont elle est couronnée, son carquois d'or suspendu à
-une chaîne d'émeraudes, riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille
-est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les plis de sa robe
-flottante, mais sur-tout la noble fierté de son air et de son maintien
-la trahit, et annonce une illustre origine.
-
-«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur, ou quelle imprudence vous
-fait tomber entre nos mains?--La vengeance et l'amour, dit-elle, les
-deux passions de mon coeur.--Êtes-vous la fille, ou l'épouse du roi de
-Tumbès?--Non, dit-elle: je suis née en d'autres climats. Ces murs ont
-été mon refuge. La liberté, qui m'est ravie, était mon unique bien.--Il
-vous sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier à moi;» et
-l'ayant fait asseoir sur la croupe de son coursier, il la mène au camp
-de Pizarre.
-
-Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au milieu du camp, se faisait
-instruire des événements de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente la
-jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec cette bonté noble,
-modeste, et consolante qu'on doit à l'infortune, et que l'on a toujours
-pour la faiblesse et l'innocence, protégées par la beauté.
-
-Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut qu'elle fût reconnue par
-le jeune Fernand Pizarre, qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah!
-mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la soeur de ce vaillant
-cacique, de ce généreux Mexicain qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la
-liberté. Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la renvoyer,
-mais le plus grand nombre des Espagnols en firent éclater leurs
-plaintes. Était-ce avec des Mexicains qu'il fallait se piquer de
-frivoles égards et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il s'en
-faire des amis? Il avait dans ses mains le sûr moyen, le seul peut-être
-de les obliger à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il mieux
-voir deux cents hommes qui s'étaient confiés à lui, manquant de tout sur
-ce rivage, et n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces remparts,
-ou de fatigue, ou de misère, ou par les flèches des sauvages? Voulait-il
-les sacrifier?
-
-Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange des deux captifs ne
-l'eût pas touché de si près. Mais un intérêt personnel eût rendu odieux
-ce qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus du soupçon.
-Il fit donc appeler Valverde, le seul homme, qui, par état, pût être
-chargé décemment de la garde de sa captive; il la lui confia, et lui
-remit le soin de la mener sur le vaisseau. Le même jour il fit savoir au
-commandant du fort, que sa soeur était prisonnière; qu'il lui avait
-donné son vaisseau pour asyle; que tous les égards, tous les soins qui
-pouvaient adoucir le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais
-qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance lui défendait de la
-lui rendre, à moins que, renonçant lui-même à une résistance inutilement
-obstinée, il ne le reçût dans le fort.
-
-Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus de l'absence d'Amazili,
-ils en avaient poussé des cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient
-des yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte du rempart
-qui les séparait d'elle, prêts à s'élancer à travers mille morts, s'ils
-avaient entendu ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant, osa même
-sortir du fort, et la chercher dans la campagne. Enfin désespéré, et la
-croyant perdue, ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de Pizarre
-leur annonça qu'elle vivait. Leur premier mouvement fut donné à la joie;
-mais cette joie était trompeuse: la douleur la suivit de près.
-
-Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, sans qu'il fût
-possible de la délivrer, à moins de leur rendre les armes! C'était un
-genre de malheur aussi cruel que celui de sa mort. Mais l'indignation,
-dans le coeur d'Orozimbo, ayant ranimé le courage, il répondit avec
-fierté, que sa soeur lui était bien chère, mais que pour elle il ne
-trahirait pas un roi, son bienfaiteur, son hôte, et son ami; qu'il
-rendait grâce au chef des Castillans, des ménagements qu'il avait pour
-une princesse captive; mais qu'en lui renvoyant son frère, il croyait
-lui avoir donné un exemple plus généreux.
-
-Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo, il regarda d'un oeil
-sévère les Castillans qui l'entouraient. «Voyez-vous, leur dit-il,
-combien ces hommes-là sont au-dessus de nous, et combien, auprès d'eux,
-nous sommes vils, méchants, et lâches? Apprenons à rougir, et à les
-imiter.» Dès ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de charger
-Fernand lui-même de la ramener à son frère. Le jour baissait; il crut
-pouvoir différer jusqu'au lendemain.
-
-Cependant le fourbe hypocrite à qui elle était confiée, l'ayant menée
-sur le vaisseau, et s'y voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses
-veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche d'elle, et d'abord
-il feint de vouloir la consoler. «Ma fille, lui dit-il, modérez vos
-douleurs. Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous procure, le
-gardien qu'il vous choisit, sont des signes de sa bonté. Sous cet habit
-simple et modeste, savez-vous qui je suis, et tout ce que je puis pour
-vous? Je n'ai point d'armes, mais je commande à ceux qui sont armés. Je
-n'ai qu'à leur dire de verser le sang, le sang sera versé. Je n'ai qu'à
-dire au glaive de s'arrêter, et le glaive s'arrêtera. Les peuples, les
-armées, les rois eux-mêmes, tout est soumis à mes pareils; et nous
-dominons sur les hommes, comme sur de faibles enfants.»
-
-Amazili, qui se souvenait des prêtres du Mexique, comprit que Valverde
-exerçait ce ministère redoutable. «Vous êtes donc, lui dit-elle, un des
-interprètes des dieux?--Des dieux! reprit Valverde; sachez qu'il n'en
-est qu'un: c'est celui que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a
-remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma voix est son organe; je
-parle, et c'est lui qu'on entend; c'est sa volonté que j'annonce; et sa
-volonté change quand et comme il me plaît: car il m'écoute; ma prière
-l'irrite, ou l'appaise à mon gré.»
-
-«Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu soit juste, et qu'il cesse
-enfin de poursuivre des malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont
-jamais pu l'offenser.»
-
-«Votre malheur, je l'avoue, est digne de pitié, lui dit Valverde; et
-sans un prodige, vous ne pouvez guère sortir du précipice où je vous
-vois. On sait que vous êtes la soeur du guerrier qui défend ces murs; on
-lui propose de se rendre: votre rançon est à ce prix. S'il vous aime
-assez pour souscrire à cette indigne loi, vous serez réunis, mais dans
-la honte et l'esclavage: je dis dans la honte, ma fille; car il n'est
-plus qu'un perfide et qu'un lâche, s'il trahit pour vous son devoir.»
-
-Amazili, en l'écoutant, était tremblante et consternée. «Eh bien,
-reprit-il, croyez-vous que s'il venait du ciel un être bienfaisant, qui,
-vous ombrageant de ses ailes, frappât vos ennemis de confusion et de
-terreur, et vous enlevât de leurs mains, il fallût dédaigner ses soins
-et refuser son assistance?--Et quel sera, demanda-t-elle, cet être
-secourable?--Moi, répondit Valverde.--Ah! vous serez pour nous,
-dit-elle, un dieu libérateur.--Il dépend de vous seule que je le sois,
-reprit le fourbe; et c'est à vous de m'y engager.--Hélas!
-comment?--Pensez au bienheureux moment où ce frère si désiré, où cet
-amant plus désiré encore, vous voyant arriver, se précipiteraient dans
-vos bras.--Je succomberais à ma joie.--Je le crois. Je me peins cette
-bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois vous voir voler dans leur
-sein, les combler de vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes
-s'animer, et briller d'un éclat céleste; je vois votre coeur palpiter,
-votre sein tressaillir; je vois vos yeux lancer les étincelles de la
-joie, et bientôt répandre les larmes de la plus douce volupté. Oui, je
-vous le rendrai cet amant, cet heureux amant. Goûtez d'avance les
-délices d'une réunion qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir
-moi-même, en vous faisant l'illusion que je me fais. Croyez le voir, qui
-vous appelle, qui vous voit, qui fait éclater sa joie et son amour.
-Jetez-vous dans ses bras, et partagez l'égarement, l'ivresse, le délire
-où vous le plongez.» A ces mots, les yeux enflammés, il s'élançait...
-Elle s'échappe, et portant la main sur son arc, qu'elle arme d'une
-flèche: «Arrête! lui dit-elle, d'un air où l'indignation se mêle avec la
-frayeur; arrête, homme faux et cruel! Je t'entends, je vois à quel prix
-tu mets ton indigne pitié. Je suis faible, je suis captive et livrée à
-nos oppresseurs; mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient.
-Cette force, au-dessus de celle des tyrans, est un fier mépris de la
-mort.»
-
-«Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que la mort à craindre? Et un
-éternel esclavage? et le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus
-cher au monde? et le malheur plus effroyable encore d'avoir entraîné
-dans les fers ton frère et ton amant?... Tremble, et tombe à genoux pour
-fléchir ma colère; ou ces transfuges d'un pays que nous avons réduit en
-cendres, ton frère, ton amant, toi-même, vous subirez à votre tour le
-sort que vos rois ont subi.»
-
-«Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais là, sous mes yeux, le
-brasier de Guatimozin, j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux pieds
-d'un fourbe que j'abhorre.» Et en parlant, elle tenait son arc tendu
-pour le percer. Valverde, confondu, s'éloigne plein de rage, mais sans
-remords.
-
-Abandonnée à elle-même, la malheureuse se plongea dans l'abyme de sa
-douleur. Se voir séparée à jamais de son frère et de son amant, ou les
-voir se livrer eux-mêmes aux meurtriers de leurs parents, aux
-destructeurs de leur patrie! Ils ne s'y résoudraient jamais; et quand
-ils pourraient s'y résoudre, en seraient-ils plus épargnés? On avait
-appris à les craindre; on n'aurait garde de laisser au Mexique de si
-redoutables vengeurs.
-
-Dans le silence de la nuit, ces réflexions, animées par l'image de sa
-patrie qui s'offrait sanglante à ses yeux, l'agitèrent si violemment,
-qu'il n'était rien de plus affreux pour elle, que de penser que, pour sa
-délivrance, on pût vouloir la loi des Castillans.
-
-Mais non, ce n'était pas ainsi qu'Orozimbo et Télasco méditaient de la
-délivrer. Choisir une nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer le
-camp ennemi, périr ensemble, ou pénétrer jusqu'au vaisseau où Amazili
-était captive, et l'enlever; tel était le digne conseil qu'ils avaient
-pris du désespoir.
-
-Tous deux brûlaient d'impatience que le jour éclairât le port. Ils
-espéraient qu'Amazili paraîtrait sur la poupe, où, du haut des remparts,
-ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut pas trompé.
-
-Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la nuit, attendait sur la
-poupe que la clarté, qui commençait à se répandre, fût plus vive; et
-cependant ses yeux, à travers le mélange des ombres et de la lumière, se
-fatiguaient à découvrir le fort qui dominait la mer. D'abord elle croit
-l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur elle découvre deux hommes
-que son coeur lui assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent
-des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre sans moi. Je les rendrai
-faibles et lâches, perfides envers leur patrie, infidèles envers un roi,
-leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne mets point ce funeste prix
-à ma vie; et si elle est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les en
-délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards, elle détache sa ceinture, et
-la fait voltiger dans l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco,
-répond à ce signal, en faisant voltiger de même le panache de plumes
-dont il ornait sa tête; et, lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux,
-attachés sur elle, observent tous ses mouvements, elle tire une flèche
-de son carquois, lève le bras, et dit, mais sans espoir d'être entendue:
-«Adieu, mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi, sur-tout
-vengez-moi, vengez le Mexique.» A ces mots, se perçant le sein, elle
-s'élance dans la mer.»
-
-«O ciel! ma soeur! Amazili!... C'en est fait. Je l'ai vue se frapper et
-tomber. J'ai vu, s'écrie Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur
-elle. Ma soeur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est plus! et nous
-vivons! et les monstres qui l'ont réduite à se donner la mort!... Ah!
-nous la vengerons. Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons; c'est
-notre dernière espérance.» A ces mots, pâles, frémissants, étouffés de
-sanglots et inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, ils se
-laissent tomber, ils se roulent sur la poussière, et leur douleur
-s'exhale par des frémissements qu'interrompt un affreux silence. Revenus
-à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès la nuit suivante, et de
-porter dans le camp ennemi l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain
-projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout changé sur ce rivage.
-
-On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco, d'Acari, accourir en
-foule au-devant des Espagnols, leur rendre hommage, et les engager à
-venir descendre au port de Rimac, sur ces bords où, dans peu, s'éleva la
-ville des rois[153]. Cette révolution soudaine était l'ouvrage de Mango.
-Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec les siens; et les
-Mexicains, désolés de voir les Castillans se dérober à leur vengeance,
-reprennent tristement le chemin des hautes montagnes par les champs de
-Tumibamba.
-
- [153] Lima.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII.
-
-
-Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris l'arrivée des Espagnols,
-laissait reposer son armée sur les bords du fleuve Zamore; et alors le
-soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette limite qu'une loi
-éternelle a marquée à sa course et que jamais il ne franchit, ce fut
-dans une vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux que sa fête fut
-célébrée. Les peuples y vinrent en foule; la cour de l'Inca s'y rendit
-du palais de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus chérie de
-ses femmes, la belle et tendre Aciloé, y vint, les yeux encore baignés
-des larmes que le souvenir de son fils lui faisait répandre, et que le
-temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs avaient sensiblement
-touché cette princesse, qui l'avait admise à sa cour, Cora
-l'accompagnait. Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée de porter dans
-son sein le gage de leur tendre amour.
-
-Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet de morale publique.
-Celle-ci, la plus sérieuse et la plus imposante, était la fête de la
-mort. Ce qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites,
-c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, d'un air serein, et
-portant sur le front une majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne
-funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait en silence, et
-méditait la mort.
-
-«Homme destiné au travail, à la peine, et à la douleur, console-toi, car
-tu es mortel. Le matin, tu te lèves pour sentir le besoin; tu te couches
-le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi; car la mort t'attend, et
-dans son sein est le repos.
-
-«Tu vois une barque agitée par la tempête, gagner la rade paisible et se
-sauver dans le port. Cette mer sans cesse battue par la tourmente, c'est
-la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais les orages n'ont
-approché, c'est le tombeau.
-
-«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé loin d'elle, pour lui
-faire essayer ses forces. Il court à elle d'un pas chancelant, en lui
-tendant ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son sein; et
-il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, c'est l'homme; et cette mère
-tendre, c'est la nature, qu'en ce moment le vulgaire appelle la mort.
-
-«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave de la nécessité, le jouet
-des événements. La mort brisera tes liens: tu seras libre; et il
-n'existera pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le Dieu qui t'a
-fait.
-
-«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper un souffle; c'est la
-vie. Qu'il le retire; c'est la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un
-souffle qui passe dans ton sein, comme le vent à travers le feuillage?
-Le feuillage est-il étonné de n'avoir pu fixer le vent?
-
-«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions t'ont fait peur; et ces
-efforts de la douleur, au moment de lâcher sa proie, tu les attribues à
-la mort. La mort est impassible; et au bord de la tombe est une digue où
-s'accumulent les restes des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme
-éternel.
-
-«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à s'écouler? C'est que le temps
-amène la mort, et que la mort est le terme où tend la nature inquiète,
-et impatiente de la vie. Quel homme ne désire pas d'être à demain? C'est
-qu'aujourd'hui c'est la vie, et que demain c'est la mort.
-
-«La vieillesse qui dénoue tous les liens de l'âme, l'alternative
-inévitable de la caducité ou du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est
-que l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible d'une existence
-froide et lente, tout nous dispose, nous invite, et nous habitue à la
-mort.
-
-«Homme, d'où te vient donc cette répugnance pour un bien vers lequel tu
-es entraîné par une pente invincible? C'est que tu te crois plus sage
-que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; c'est que tu prends
-pour un abyme les ténèbres de l'avenir.
-
-«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage était moins effrayant?
-La nature nous intimide, afin de nous retenir. C'est un fossé profond
-qu'elle a creusé sur les confins de la vie et de la mort, pour empêcher
-la désertion.
-
-«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir désespérer l'homme, il
-le condamnerait à ne jamais mourir. Le dégoût, la tristesse,
-affligeraient son ame, et la nécessité de vivre, semblable à un rocher
-hérissé de pointes aiguës, l'écraserait incessamment. Le signe de la
-réconciliation entre le ciel et l'homme, c'est la mort.
-
-«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie plus précieuse que la mort
-même: c'est de vivre pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois,
-utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance; et de pouvoir dire en
-mourant: Je n'ai respiré que pour elle; elle aura mon dernier soupir.»
-
-Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces chants, qui
-retentissaient dans l'ame des jeunes guerriers, les élevaient au-dessus
-d'eux-mêmes. Mais les femmes et les enfants regardant leurs époux, leurs
-pères, avec des yeux où la tendresse et la frayeur étaient peintes,
-semblaient les conjurer d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et
-opposaient les mouvements les plus naïfs de la nature à cet enthousiasme
-qui défiait la mort.
-
-Le monarque, après ce cantique, ayant fait, par tribus, l'éloge des
-braves Indiens qui avaient péri pour sa défense: «Nous avons pleuré sur
-les morts; tout est consommé, reprit-il. Laissons le passé, qui n'est
-plus; et ne pensons qu'à l'avenir, qui pour nous est un nouvel être. Des
-brigands, les fléaux des bords où ils descendent, viennent d'arriver à
-Tumbès. Je crois avoir mis cette ville en état de les occuper. Des héros
-la défendent; mais ce n'est point assez, demain je vole à son secours.
-Peuples, c'est là que nous appellent des dangers dignes d'éprouver le
-plus intrépide courage. Vous allez voir des animaux rapides porter
-l'homme dans les combats; vous allez voir l'image du terrible
-Illapa[154] dans les armes de ces brigands. Ils ont su donner à la mort
-un appareil épouvantable. Mais ce n'est jamais que la mort; et vous
-venez d'entendre si la mort est à craindre. Du reste, ces brigands sont
-périssables comme nous; et ils sont en si petit nombre, que si vous les
-enveloppez, ils seront au milieu de vous, comme les feuilles agitées par
-le tourbillon des tempêtes. Voilà, poursuivit-il en leur montrant
-Alonzo, celui qui sait comment on peut les vaincre: c'est à lui de vous
-commander.»
-
- [154] La foudre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII.
-
-
-Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. Mais sur la fin du
-jour il voit arriver dans son camp les guerriers mexicains, qui lui
-racontent leur disgrâce. Ils lui apprennent que Mango, réduit au
-désespoir, suppose et fait répandre parmi les Indiens un oracle du roi
-son père[155], lequel, en mourant, a prédit l'arrivée des Castillans, et
-recommandé à ses peuples d'aller au-devant d'eux et de les adorer; que
-Mango, à l'appui de cette opinion, a lui-même donné l'exemple, et envoyé
-une ambassade au général des Castillans, pour implorer son assistance en
-faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du trône des Incas,
-l'exterminateur de leur race, l'oppresseur de l'Inca son frère, captif
-dans les murs de Cannare.
-
- [155] Huaïna Capac.
-
-Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés en même temps, et se
-répandaient dans l'armée; l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de
-tous les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre à l'Inca des
-lettres dont le général espagnol l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en
-lui envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même en ces mots:
-
-«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui
-épargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur
-épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez
-abandonné. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-même.
-Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, je
-dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un
-voyage en Espagne. J'en arrive enfin revêtu de toute la puissance de
-notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut
-qu'on use d'indulgence et de ménagement envers les Indiens. Il m'a
-recommandé, pour eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, si je
-remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon penchant est d'accord avec mon
-devoir. Mais vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit dans
-l'éloignement, et avec quelle précaution je dois en user sur des hommes
-violents et déterminés. Dans le nombre il en est dont l'ame est
-désintéressée, le coeur sensible et généreux; il est aisé de les
-conduire. Mais la foule est aveugle, inquiète, et sur-tout avide; et
-c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon ami,
-je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. Un doux accueil de
-la part de vos peuples est le seul moyen d'établir la concorde et
-l'intelligence. C'est à vous de me seconder, en y disposant les esprits.
-Je vois la moitié de l'empire empressée à s'unir à moi. J'ai plus de
-force qu'il n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans vos bons
-offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je
-marche vers Cassamalca, où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé ses
-forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un
-tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez
-au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conquérir sans
-opprimer.
-
-«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux
-Las-Casas, que j'ai laissé mourant à l'île Espagnole, a voulu vous
-écrire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que
-ce ne soit un dernier adieu.»
-
-La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant ces mots, redoubla,
-lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas.
-
-«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes encore parmi nos Indiens,
-et si Pizarre vous retrouve sur les bords où il va descendre, recevez de
-sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amitié. Je suis mourant.
-Je n'ai vécu que pour gémir. Dieu a permis que, dans le court espace de
-ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs
-rassemblés. Quel regret puis-je avoir au monde?
-
-«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles
-viennent d'être calmées par les vertus de ce héros. Oui, mon ami, le
-ciel a touché sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est
-plus beau d'être le protecteur et le père des Indiens, que leur
-vainqueur et leur tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur
-estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je
-crois sentir que mon heure approche. Demain peut-être je serai devant le
-trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clémence, ce sera
-pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces
-Indiens égarés dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il
-a créés, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre éternellement
-malheureux. Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, après vous,
-que j'aimerai au-delà du tombeau.»
-
-Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. Alonzo la baisa cent
-fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager
-l'émotion, l'attendrissement du jeune homme. «Quel est donc, lui
-demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez à
-ce cacique et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il avait entendu
-la lettre de Las-Casas; et appuyé sur sa massue, ses yeux baissés
-fondaient en pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un être
-céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les
-hommes. Nous l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.»
-
-Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les
-impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du
-Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne à vous,
-dit-il à son fidèle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de
-ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, répondez-lui de
-la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui désire d'être
-le sien.»
-
-Des Indiens chargés des plus magnifiques présents formaient le cortége
-d'Alonzo; et ces richesses[156] disposèrent favorablement les esprits.
-Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les Castillans, que ce qui
-aurait dû l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'éteindre.
-
- [156] Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux
- rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les métaux; et dans
- cette persuasion, qu'on n'avait garde de détruire, ils
- s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de
- grains d'or.
-
-La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement de deux coeurs
-pleins de noblesse et de franchise. Des deux côtés l'état des choses fut
-exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excès
-d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fierté d'un coeur
-sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut le danger d'irriter
-dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'était jamais
-qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu'à rallumer. Il
-fut réglé que Molina précéderait Pizarre dans les champs de Cassamalca;
-que le général espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et
-qu'il laisserait en arrière les Indiens de son parti. Également sûrs
-l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; et
-Alonzo retourna au camp indien.
-
-Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut
-bientôt rassuré; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa
-joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre
-et l'oeil attaché à la terre, écoutaient en silence les paroles de paix
-qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un
-piége funeste, voulut l'en garantir. «Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu
-donc oublié le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton
-pays à ces mêmes brigands qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé
-de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné nos rois, qui les ont
-fait brûler vivants! Ah! que notre exemple t'éclaire et t'épouvante.
-Trop averti par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne vois-tu pas ici
-le même enchaînement dans les causes de ta ruine, que dans celles de
-notre perte? Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. Un
-oracle menteur nous faisait une loi honteuse de fléchir devant nos
-tyrans; un même oracle vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par
-des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et
-perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme
-lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous
-as fait voir, il aurait sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser
-abattre, et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans
-ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la tête de ton armée. Qu'il
-fasse tête aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes,
-nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus
-court de la vengeance ou de la mort.»
-
-Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le caractère de ma nation
-est d'être fière et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa
-passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste
-est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mêmes climats: le
-peuple, qui en est un mélange, devient méchant ou bon, suivant l'exemple
-qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du héros qui le
-conduit. Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits.
-Pizarre, plus humain, plus sincère, plus généreux, peut vouloir ménager,
-rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une
-renommée sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne
-le suis-je pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et féroce? Non, tu
-me crois sincère et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au
-moins Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je réponds de lui; et
-j'en réponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le
-plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout
-le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-là ne peut me
-tromper; mais il peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir imposé.
-Sois donc prudent, sans être injuste. Tends les mains à la paix, sans
-toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose
-recevoir deux cents hommes qui se présentent en amis.»
-
-L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'eût pas même
-voulu songer à se mettre en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il
-lui fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile
-droite, et en avant des tentes de l'Inca, il établit les Mexicains, avec
-la même troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages de Capana
-formaient l'aile opposée; et Palmore, avec son armée, occupait le
-centre, et formait une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, je
-fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi
-préside à cette conférence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds
-d'une solide paix. Si je suis trompé dans mes voeux, si je le suis dans
-mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis.
-Je n'ai rien donné au hasard; je ne me reprocherai rien.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX.
-
-
-La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et
-d'espérances qu'une incertitude pénible et des pressentiments confus
-faisaient naître dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés par le
-sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de
-loin la troupe de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de
-reconnaître au brillant éclat de ses armes. Elle approche; le roi
-l'attend, élevé sur son trône d'or, que soutiennent douze caciques. Les
-Espagnols, déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes,
-ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent
-des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, à la
-portée du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrête; et accompagné
-de Valverde et de six de ses lieutenants, il se présente, avec une noble
-assurance, devant le trône de l'Inca.
-
-On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'élève au niveau du
-trône, le héros castillan parle au roi en ces mots: «Grand prince, tu
-sais qui nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol fût moins
-fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renommée qu'à
-d'horribles calamités! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent
-tomber que sur le criminel; et si la renommée les a étendus sur
-l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais
-tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais
-tes amis m'ont répondu de ton équité; je les crois. Traite-nous de même;
-ou du moins, avant de nous juger, commence à nous connaître, et ne fais
-pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits.
-
-«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, et rangé sous leurs
-lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons
-un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus
-heureux. Voilà le titre de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme
-eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine à te
-persuader que nous sommes supérieurs, par l'industrie et les lumières, à
-tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de
-travaux et d'expérience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois,
-je ne changerai que ce que tu croiras toi-même utile d'y changer, pour
-le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorité qui en est l'appui,
-resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre
-un bon roi. Protégé par le mien, tu seras son ami, son allié, son
-tributaire; et ce tribut, léger pour toi, n'est que le partage d'un bien
-que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refusé. En échange de
-l'or, nous vous apportons le fer, présent inestimable, et pour vous
-mille fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos moissons, nos
-troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns délicieux
-au goût, servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois robustes
-et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts
-qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour
-multiplier nos forces; des secrets pour guérir ou pour soulager nos
-maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits à la nature, mille
-découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, pour ajouter à ses
-plaisirs: voilà ce que je te promets, en échange de ce métal, de cette
-poussière brillante, dont vous êtes assez heureux pour ne pas sentir le
-besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon
-maître Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a chargé de
-t'offrir.»
-
-Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, répondit à
-Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donnée de sa
-droiture et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, il ne
-voyait rien que de juste; que les montagnes où germait l'or seraient
-ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore
-l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses lumières et
-l'alliance d'un grand roi.
-
-«La plus sublime de nos lumières, reprit le héros castillan, c'est la
-connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil même sont
-l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aïeux se
-disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de
-la nature; mais il est lui-même sorti des mains de l'être créateur; et
-il ne fait que lui obéir, en donnant sa lumière au monde. C'est donc ce
-Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course, à la mer
-ses limites, son repos à la terre, aux cieux leurs révolutions, à la
-nature entière ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles;
-c'est lui seul qu'il faut adorer.»
-
-«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit l'Inca, ne nous était pas
-inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est dédié à celui qui
-anime le monde[157]. Mais pourquoi cet être sublime ne serait-il pas le
-soleil? Cet éclat, cette majesté sont, je crois, bien dignes de lui.»
-
- [157] Pacha Camac.
-
-«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité de ton empire à l'autre,
-je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais
-ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'écarter
-d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses
-messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace
-déterminé; il est sans cesse et par-tout présent. Celui qu'obscurcit un
-nuage, et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, sans laisser
-l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois,
-m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes.
-Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout
-cela ne fait qu'obéir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en
-avoir une idée, infiniment trop faible encore, écoute ce que nos sages
-nous ont depuis peu révélé. Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe
-dans les cieux, sont tous persuadés que le monde où nous sommes n'est
-pas le seul monde habité; qu'il en est mille dans l'espace; et que
-chacune des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait pour
-éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée dans cette immensité,
-et vois ces soleils et ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui
-les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le Dieu que j'adore. Juge
-combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.»
-
-«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit l'Inca. Je commence à croire
-qu'on avait trompé mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et
-bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir de l'être?--Il est, lui
-répondit Pizarre, la justice et la bonté même; et l'unique devoir de
-l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit
-l'Inca. Viens nous instruire, nous éclairer de ta raison, nous enrichir
-de ta sagesse; et sois sûr de trouver des coeurs dociles et
-reconnaissants.»
-
-Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde
-demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu
-viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit
-à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de
-la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158]
-s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au
-nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même
-pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des
-couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et
-faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.
-
- [158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un
- instant quelque grand théologien.» _Pensando forse che il rè fosse
- un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)
-
-Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande
-avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces
-choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans
-ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans
-s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les
-yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le
-croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le
-concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.»
-Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui
-s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires;
-et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le
-laissa tomber.
-
- [159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi
- libéralement ce qui n'était pas à lui.» _E che il pontifice doveva
- essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello
- d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.)
-
-Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur,
-se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la
-religion, que ce barbare foule aux pieds[160].
-
- [160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._
- (BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)
-
-A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la
-guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon
-s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces
-volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu
-que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il
-voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute
-défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu
-duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait
-défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo,
-furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette
-troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui
-déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune
-homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et
-pousse des cris lamentables.
-
-«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes
-amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des
-princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans
-détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les
-entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de
-leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa
-fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis
-infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une
-explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un
-tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive
-castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit.
-
-Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni
-Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais
-c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux
-escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat,
-s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les
-chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent
-les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule
-d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet
-affreux carnage.
-
-De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va
-l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder;
-tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a
-remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à
-travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire
-obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met
-lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive
-jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont
-il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le
-jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne
-vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage.
-
-Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans
-des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés,
-meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux,
-que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo.
-«Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton
-malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu
-qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins
-celui qui m'a livré à toi.»
-
-Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les
-garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et
-va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle
-on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la
-main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez,
-achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour
-ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»--«Éloigne-toi,
-monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton
-ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez,
-cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi
-vos armes.»
-
- [161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que
- le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards,
- leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer
- des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs
- épées.» _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist.
- du Nouv. Monde, liv. 3.)
-
-Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils
-obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas.
-
-Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana,
-voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses
-sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper.
-Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil
-étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La
-flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne
-le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le
-déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnaît
-celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui
-a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui
-tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais
-fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta
-bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi
-pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez,
-à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet
-Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec
-les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami,
-viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la
-justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier
-soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des
-montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les
-féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la
-rage d'un peuple encore plus inhumain.
-
-
-
-
-CHAPITRE L.
-
-
-Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés des dépouilles qu'ils
-avaient enlevées du camp des Indiens, s'étaient presque tous rassemblés
-dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit nombre, retirés
-en silence, honteux et consternés, se reprochaient le sang qu'ils
-venaient de répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner leurs
-compagnons, ils avaient cédé à l'exemple; mais l'honneur satisfait les
-avait livrés au remords. Les autres, fiers et glorieux,
-s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un exemple terrible,
-épouvanté ces nations. Ce fut à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de
-Pizarre avec la violence d'un séditieux forcené.
-
-«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait
-outragée un barbare. Armez-vous de constance; car ce zèle héroïque est
-mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins
-dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a
-la volonté, il vous y ferait traîner tous. En se saisissant de ce roi,
-qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il
-n'a voulu que le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre
-indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur agent mutuel, ménageait
-cette intelligence, et avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu
-Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. Charles paraissait
-suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conquête, c'était une alliance,
-un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la
-religion!... C'est là ce qui vous aurait révoltés. Pizarre en a parlé
-comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos
-mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, il n'osait paraître
-chrétien. Indigné, j'ai pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce
-qu'un chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez vu par quel
-outrage Ataliba m'a répondu. Et c'est là ce que son ami, son allié, son
-protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et
-je me console de l'être. J'ai vu fouler aux pieds le dépôt sacré de la
-foi, et je vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût fallu
-dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, et trahir la religion
-en faveur de l'impiété; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me
-plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-être le
-martyre!...» A peine il achevait, cent voix s'élèvent et répondent qu'il
-sera protégé, défendu, révéré comme le vengeur de la foi.
-
-Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à l'arrivée de Pizarre.
-Rangés sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni
-confusion; ils le regardent d'un oeil fixe, prêts à se révolter s'il lui
-échappe un mot de colère et d'emportement. Plus loin, Valverde,
-environné de séditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance,
-et d'un front où l'audace est peinte, soutient ses regards menaçants.
-Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande où est
-Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, autour de ce malheureux
-prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à
-la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à des criminels
-condamnés.
-
-Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermeté pour n'avoir
-pas daigné se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se
-renverse, et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se
-refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide et parjure, lui dit
-Pizarre; mais regarde, regarde cette main déchirée et sanglante, qui t'a
-sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlevé de ce
-trône, où vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober
-à des furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais pu retenir.
-Demande à ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas
-fait, pour l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que
-peut un seul homme? On m'a désobéi; on fera plus encore: tout me
-l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux
-prince, que je protégerai tes jours, même aux dépens des miens.»
-
-A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où la colère fait place à
-l'attendrissement; et il laisse échapper des larmes. «En te voyant, je
-t'ai aimé, lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a soumis
-jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté. Pourquoi donc m'aurais-tu
-trahi? pourquoi aurais-tu voulu voir massacrer des hommes paisibles, qui
-te recevaient comme un dieu? Non, non, tu ne l'as pas voulu. Tu pleures!
-Viens, embrasse-moi. Ta pitié soulage le coeur d'un malheureux qui
-t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit? en est-ce fait de mon
-armée? J'en ai sauvé tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il
-est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de ces traîtres: leurs
-cris de joie me déchirent; leur approche me fait horreur. Épargne-moi
-l'affreux supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés de sang,
-ils sont affamés d'or; je veux bien les en assouvir. Je m'engage, pour
-ma rançon, d'en remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur où
-tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent ces richesses
-pernicieuses, et qu'ils nous laissent vivre en paix.»
-
-«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je ferai pour toi tout ce
-qu'on peut attendre du zèle d'un ami. Donnons à la fureur le temps de
-s'appaiser; et armons-nous, toi de constance, et moi de résolution. Je
-te laisse. Je vais prendre soin d'Alonzo, dont l'état m'afflige et
-m'alarme.»
-
-Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se sentait le coeur déchiré;
-mais un spectacle plus cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait
-Alonzo.
-
-Avant que ce jeune homme fût revenu de la défaillance mortelle où il
-était tombé, on avait pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé,
-il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans, encore fumants de
-carnage. Il en frémit d'horreur; et ramassant un reste de force:
-«Barbares, leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler à la vie?
-Vous me l'avez rendue affreuse. Il est bien temps de vous montrer
-compâtissants et secourables, après vingt mille assassinats commis sur
-la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens, teints de sang,
-haletants de rage. O monstres fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne
-laissera pas sans vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas au
-remords, c'est à votre furie que je vous dévoue en mourant. Je vous
-connais. Je vois l'orgueil et l'avarice allumer entre vous les feux
-d'une haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous vous déchirerez
-comme des bêtes carnassières. Vous vous arracherez ces entrailles avides
-et ces coeurs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir ni les
-larmes de l'innocence, ni les cris de l'humanité. Retirez-vous, brigands
-infâmes, lâches meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.» Et à ces
-mots, arrachant l'appareil de sa plaie, il la déchira de ses mains.
-
-Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les Castillans indignés
-s'éloignèrent à son approche. Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux
-au ciel, comme pour implorer le pardon de sa violence, et rendit le
-dernier soupir.
-
-A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret au général. «Que
-fais-tu là? lui dit-il. On conspire, on va se révolter, et nommer un
-chef à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et ramène les
-esprits, ou nous sommes perdus.»
-
-Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter dans ce pas dangereux,
-la violence et la faiblesse. Il se montra aux portes du palais, y fit
-assembler ses soldats, et portant sur le front une tristesse
-majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous venez d'égorger un peuple
-innocent et paisible, qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens,
-qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant à son culte, ne
-demandait qu'à s'éclairer, pour embrasser le culte et la loi des
-chrétiens. Son roi lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin
-d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans avoir tiré une flèche,
-et avant d'avoir répandu une goutte de votre sang. Il est couché sur la
-poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge et le sien. Le
-massacre de vingt mille hommes, fût-ce vingt mille criminels, serait
-affreux à voir; combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt mille
-innocents! Leur roi vous demande pour eux la sépulture. Accordez-leur
-cette marque d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus cruels
-ennemis.»
-
-Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces qu'on attendait d'un
-chef justement irrité, ce langage si modéré fit une impression profonde.
-Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas d'ensevelir les morts,
-si ce qui restait d'Indiens dans les villages d'alentour voulaient s'y
-employer avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, dans ces
-plaines sanglantes, ils seront assemblés au point du jour. Allez vous
-reposer: vous devez être fatigués de meurtre.»
-
-Dès ce moment, tous les esprits, frappés de ce tableau funèbre, se
-sentirent glacés d'horreur. La nature insensiblement reprit ses droits;
-et le remords se saisit du coeur des coupables.
-
-Il ne restait dans les villages que des vieillards, des femmes, des
-enfants. Pizarre leur fit commander de venir, dès l'aube du jour, aider
-à inhumer les morts. Tous ces malheureux obéirent. Dès que la lumière
-naissante put éclairer les travaux de la sépulture, les Castillans
-virent ces femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés et
-tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur douleur profonde et
-muette, leur pâleur, leur abattement, portèrent la compassion dans les
-ames les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, dans la
-foule des morts, ceux qui leur étaient chers, qu'on les vit se jeter,
-avec des cris perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les serrer
-dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, coller leurs bouches
-sanglotantes, tantôt sur les lèvres livides, tantôt sur la plaie
-entr'ouverte d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers ne
-purent soutenir ce spectacle, sans jeter eux-mêmes des cris de douleur
-et de repentir. L'assassin du père embrassait les enfants; des mains
-trempées dans le sang du fils et de l'époux, retiraient l'épouse et la
-mère de la fosse où elles voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi
-que fut varié, durant ce jour lamentable, le long supplice du remords.
-
-De retour à Cassamalca, les Castillans, le front baissé, les yeux
-attachés à la terre, le coeur abattu et flétri, se présentent devant
-Pizarre. «En est-ce fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre
-a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de nos fureurs?--Oui, c'en
-est fait.--Eh bien, reprit le général, hommes insensés et cruels, vous
-l'avez donc vu ce carnage dont la nature a dû frémir? C'est vous qui
-l'avez fait... Mais non, s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir
-et le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des enfers, ce n'est pas
-vous que j'en accuse; en voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce
-tigre affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde, qui, par
-vos mains, a versé des torrents de sang. Apprenez qu'au moment qu'il
-vous criait vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, disait-il, ce
-peuple et son roi l'adoraient avec nous, ce dieu, et tressaillaient en
-écoutant les merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en
-atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils ont entendu quel hommage
-lui rendait le vertueux prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le donc
-seul des forfaits dont son imposture est la cause; et, comme une victime
-impure, qu'il aille, loin de nous, dans quelque île déserte, expier,
-s'il le peut, vingt mille assassinats dont le traître a souillé vos
-mains. Que les vautours et les vipères rongent ce coeur dénaturé, ce
-coeur digne de les nourrir.»
-
-Valverde alors voulut parler et se défendre. «Misérable! lui dit Pizarre
-en le saisissant avec force et en le traînant à ses pieds, viens, parle,
-et dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, comprît ce que
-toi-même tu ne saurais comprendre, et que, sur ta parole, il crût
-aveuglément ce qui confondait sa raison. Ton livre était sacré pour toi;
-mais comment aurait-il pu l'être pour celui qui ne sait, ni quel est, ni
-d'où vient, ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; et pour
-cet accident, hélas! peut-être involontaire, tu fais égorger tout un
-peuple! et je t'entends, au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en échappe
-aucun! Va, monstre, je te laisse, pour ton supplice, une vie odieuse;
-mais va la traîner loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et à
-toi-même, s'il te reste un coeur capable de remords.» A ces mots,
-prononcés du ton d'un juge inexorable, les plus hardis des amis de
-Valverde n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et tremblant;
-et l'ordre à l'instant fut donné pour s'en délivrer à jamais.
-
-«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à nous-mêmes; et la raison,
-l'humanité, la gloire, vont présider à nos conseils. Le roi demande à
-payer sa rançon; et vous serez épouvantés du monceau d'or qu'il offre de
-faire accumuler dans la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai
-promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés de richesses immenses.
-Mais, au nom du dieu qui nous juge, au nom du roi que nous servons, plus
-de cruautés: faisons grâce au moins à des peuples soumis.»
-
-Dès-lors on ne fut occupé que des promesses d'Ataliba. Ce roi,
-conservant dans les fers une égalité d'ame qui tenait le milieu entre
-l'orgueil et la bassesse, commandait à ses peuples du fond de sa prison;
-et ses peuples lui obéissaient, comme s'il eût été sur le trône. De
-toutes parts on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés sous le
-poids de l'or dont ils avaient dépouillé les palais et les temples; les
-autres, portant dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils avaient
-amassés, et dont leurs femmes et leurs enfants se paraient aux jours
-solennels. Sur le seuil du palais où leur roi était enfermé, ils
-quittaient leurs sandales, ils baisaient la poussière à la porte de sa
-prison; et, en déposant leur fardeau, ils se prosternaient à ses pieds,
-et ils les arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur même le leur
-eût rendu plus sacré.
-
-On avait tracé une ligne à la hauteur des murs où devait s'élever le
-monceau d'or qu'il avait promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il
-s'en fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi s'aperçut des
-murmures que l'avarice impatiente laissait échapper devant lui. Il
-représenta qu'il était impossible de faire plus de diligence; que
-l'éloignement de Cusco[162] était la cause inévitable des lenteurs dont
-on se plaignait; mais que cette ville avait seule de quoi acquitter sa
-promesse. On y envoya deux Castillans[163], pour savoir s'il en
-imposait; et ce fut dans cet intervalle qu'une révolution funeste acheva
-de précipiter les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans le
-crime.
-
- [162] Deux cent cinquante lieues.
-
- [163] Soto, et Pierre de Varco.
-
-
-
-
-CHAPITRE LI.
-
-
-Almagre, avec de nouvelles forces, venait de Panama au secours de
-Pizarre. En débarquant[164], il avait appris le désastre des Indiens, et
-tels qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son du cor qui leur
-annonce que le cerf est aux abois, oublier la fatigue et redoubler leur
-course, haletants de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à la proie,
-Almagre et ses compagnons s'avançaient vers Cassamalca. Sur sa route, il
-rencontre ce fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte remmenait
-au port de Rimac. L'état où il le voyait réduit excita sa compassion; et
-il lui demanda quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle qui fait
-les martyrs,» répondit le perfide avec cet air simple et tranquille qui
-annonce la paix du coeur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre,
-il le prenait pour juge, bien sûr d'être innocent et même louable à ses
-yeux.
-
- [164] A _Puerto viejo_. Vieux port.
-
-Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses intérêts, Almagre
-demanda, et il obtint sans peine qu'on permît à ce malheureux de lui
-parler un moment sans témoins; et tandis que l'escorte et la nouvelle
-troupe se livraient à la joie de se trouver ensemble dans un pays dont
-la conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis auprès d'Almagre,
-sous l'ombrage d'un vieux cyprès, lui communiquait en ces mots le poison
-des furies dont lui-même il était rempli.
-
-«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux des hommes, ses succès, et sa
-gloire, et son élévation, et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont
-il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est épuisée à lui armer des
-flottes; votre courage a soutenu, a relevé le sien, que lassaient les
-obstacles et que rebutait le malheur. Nous vous avons vu, à travers les
-tempêtes et les écueils, passer, repasser sans relâche du port de Panama
-sur ces bords dangereux, où, sans vous, il allait périr; et par des
-secours imprévus, nous rendre à tous la vie et l'espérance. Sans vous,
-il n'eût été célèbre que par une imprudence aveugle, ou plutôt il serait
-encore dans sa première obscurité. Vous allez voir quelle reconnaissance
-il réserve à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne; il a
-obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées, les honneurs les
-plus éclatants; mais pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? y
-êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à demander son ami, son associé,
-le créateur de sa fortune, au moins pour commander sous lui? Ce n'est
-pas oubli: non, Pizarre ne vous a point oublié, il vous craint. Il veut
-régner; et un lieutenant tel que vous eût gêné son ambition, et
-peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il a grand soin de dérober
-à tous les yeux, mais ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa
-puissance, dans ces climats, n'est pas sans bornes; et ses titres ne lui
-accordent que la moitié de cet empire, coupé en deux par l'équateur. La
-ville impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses limites; et le
-premier qui oserait lui en disputer la conquête, y aurait autant de
-droits que lui. Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la rançon
-d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier dans les murs de
-Cassamalca, il fait enlever de Cusco tous les trésors qu'elle renferme.
-Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout gardez-vous de lui
-rappeler ni vos bienfaits, ni ses promesses; gardez-vous de prétendre au
-partage de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon d'un Indien que,
-sans vous, on a fait captif: vous n'avez point droit au partage; et
-Pizarre l'a déclaré.»
-
-A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent dans le coeur d' Almagre.
-Mais il feignit de douter encore que son ami pût être ingrat. «Comment
-ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance? reprit le fourbe; il
-trahit bien son roi, sa patrie, et son Dieu.» Alors il répéta toutes les
-calomnies dont il avait chargé le héros castillan. «Et savez-vous,
-ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, l'allié de Pizarre? Un usurpateur,
-un perfide qui a fait égorger sans pitié toute la race des Incas, qui
-s'est baigné dans le sang des peuples de Cusco, a chassé son frère du
-trône, l'a fait charger de chaînes, et le tient enfermé dans la plus
-étroite prison. C'est là ce que nous ont appris les Indiens de ces
-vallées, qui, sous le joug d'Ataliba, pleurent le malheur de leur
-roi.--Et où est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux
-Almagre.--Elle est, répond Valverde, dans le fort de Cannare, ville
-située sur la route de Quito à Cassamalca.--Allez, c'est assez, dit
-Almagre: rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez point, sans y
-avoir reçu des marques de reconnaissance d'un homme qui hait les
-ingrats, et qui ne le sera jamais.»
-
-Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus mortel ennemi de Pizarre,
-vit que la délivrance de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr et
-prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever à son rival la plus
-belle moitié de sa conquête. Il prit sa route vers Cannare, où la
-nouvelle du massacre des Indiens avait répandu la terreur. Il voit les
-peuples, à son approche, s'enfuir épouvantés; il attaque le fort, et
-menace de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on refuse, à
-l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi de Cusco, qu'il prend, dit-il,
-sous sa défense.
-
-Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé répond avec fierté,
-qu'Ataliba respire encore, et qu'il n'obéira qu'à lui.
-
-Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de la citadelle
-commencèrent à s'ébranler. A ce bruit, à l'effroi qu'il répand dans les
-murs, le farouche Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage: «Les
-voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix de ma couronne, qu'il meure,
-le perfide, le sanguinaire Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu
-furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères, lui dit-il,
-l'oppression de ces brigands à l'amitié de ton frère, et la ruine de ton
-pays à la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras point de ton
-implacable vengeance.» A ces mots, de la hache dont il était armé, il
-lui porta le coup mortel.
-
-A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se débattre à ses pieds et se
-rouler dans une sanglante poussière, il s'effraya du crime qu'il venait
-de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne, il commande à ses Indiens de
-le suivre, et se jette en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut
-bientôt percé de coups; mais, en cherchant la mort, il s'ouvrit un
-passage; et le plus grand nombre des siens put s'échapper. Quelques-uns
-furent pris vivants.
-
-Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta dans le fort; il y trouva
-ce roi massacré, baigné dans son sang, luttant contre une mort cruelle,
-et qui, par des rugissements de douleur et de rage, lui demandait
-vengeance. Il le vit expirer; il en fut outré de douleur; et perdant
-l'espérance de diviser l'empire, il résolut dès ce moment, d'ôter à son
-rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un roi qui, dans les fers, commandait
-encore à ses peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite le corps
-de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca.
-
-Pizarre le reçut avec l'empressement de l'amitié reconnaissante. Mais à
-ce mouvement de joie succède un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu
-des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-même, Almagre fait lever le voile
-qui couvre le corps d'Huascar. «Le reconnais-tu?» lui dit-il du ton d'un
-juge menaçant. Ataliba regarde; il frémit, il recule épouvanté; et
-jetant un cri de douleur: «O mon frère! dit-il, le glaive impitoyable
-n'a donc rien épargné! ils massacrent les rois!» A ces mots, soit
-tendresse, soit retour sur lui-même et pressentiment de son sort, il ne
-peut retenir ses larmes; les sanglots lui étouffent la voix. «Tu le
-pleures, lui dit Almagre, après l'avoir assassiné!--Moi!--Toi-même,
-perfide, et par la main d'un traître, qui, poursuivi par les remords,
-est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il, vous l'avez
-oublié, ce roi, dont les sujets fidèles étaient venus jusqu'à Tumbès
-vous implorer; et cependant son ennemi, le meurtrier de sa famille et de
-ses peuples, du fond de sa prison, l'a fait assassiner. J'ai su le
-danger qu'il courait, et j'ai volé à sa défense. Je n'ai fait que hâter
-sa perte; et le barbare Ataliba n'a été que trop bien servi.»
-
-«O céleste justice! s'écrie Ataliba, révolté de se voir chargé d'un
-parricide. Moi! l'assassin d'un frère! Ah! cruels! c'est à vous que sont
-réservés ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est sacré. Il ne
-vous manquait plus que ce dernier trait de noirceur. Vous m'avez
-lâchement trompé; vous m'avez attiré dans un piége effroyable; vous avez
-violé la bonne foi, la paix, l'hospitalité, l'amitié, tout ce qu'il y a
-de plus saint, même parmi les plus cruels des hommes; vous avez égorgé
-mes peuples; vous m'avez chargé de liens; vous avez mis à prix ma
-liberté, mes jours: n'en est-ce point assez? Ni les pleurs, ni le sang,
-ni l'or, rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter un coup plus
-cruel que la mort, vous m'accusez d'un parricide! Eh, grand Dieu! que
-vous ai-je fait, que du bien, dans le moment même que vous nous
-accabliez de maux? Que me demandez-vous encore? Est-ce mon sang que vous
-voulez? Il est à vous. Trempez-y vos mains, j'y consens; mais
-qu'avez-vous besoin de me trouver coupable? Je suis faible, je suis
-enchaîné, sans défense, abandonné du monde entier; nous n'avons que le
-ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler. Frappez. Vous n'avez ni
-témoins ni vengeurs à craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais
-épargnez mon innocence. Percez ce coeur, sans l'outrager.»
-
-Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému les Castillans, lorsque
-Almagre fit avancer les Indiens qu'on avait pris, et qui attestaient le
-parricide. Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le silence; ils ne
-savaient s'ils devaient dire ou taire ce qu'ils avaient vu: mais, forcés
-par leur roi lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent que leur
-chef, le lieutenant d'Ataliba et le gardien d'Huascar, se voyant pressé
-de le rendre, l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage; et
-la calomnie, appuyée des apparences d'un complot, fit croire ce qu'elle
-voulut. Intimidés par les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper
-quelques mots que l'on expliqua dans le sens le plus odieux; et d'un
-soupçon d'intelligence entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit
-une preuve formelle de la plus noire trahison. Ataliba fut convaincu,
-dans l'esprit de la multitude, d'avoir conspiré sourdement contre les
-Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent pour demander sa mort.
-
-Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence d'Ataliba, eut
-encore, avec ses amis, le courage de le défendre; mais la haine et
-l'envie en prirent avantage pour réveiller dans les esprits les soupçons
-que Valverde avait déja fait naître; et dans ce zèle généreux, on crut
-voir l'intérêt se déceler lui-même, et l'ambition se trahir.
-
-A la tête des factieux était Alfonce de Requelme[165], fanatique sombre
-et farouche, de meilleure foi que Valverde, mais non moins violent que
-lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait pas de même. Il gémissait
-avec Pizarre du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il,
-une imprudence malheureuse. Mais Pizarre, à travers sa dissimulation,
-s'aperçut trop bien que le fourbe triomphait au fond de son coeur.
-
- [165] Trésorier pour l'empereur.
-
-Cependant le trouble, en croissant, allait allumer la discorde. Ataliba
-lui-même en excitait les feux par la fierté de sa défense et l'amertume
-des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement blessé, son
-coeur avait repris le ressort que donne au courage l'injure portée à
-l'excès. Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la patience.
-«Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi dissimulerais-je? Si la
-douceur pouvait toucher ces coeurs farouches, ne seraient-ils pas
-amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils veulent perdre ton ami:
-je le vois. Mais il est indigne de la vertu calomniée de baisser un
-front suppliant.»
-
-Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux déterminés, pour imposer
-par la menace, Pizarre se faisait violence à lui-même; et semblable au
-pilote surpris par la tempête dans un détroit semé d'écueils, tantôt
-cédant, tantôt résistant à l'orage, il évitait de se briser. La hauteur
-ferme et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente chaleur dont
-le jeune Fernand embrassait la défense de ce malheureux prince, ne
-faisaient qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner Fernand.
-Ce fut lui qu'il choisit pour aller en Espagne porter la rançon de
-l'Inca. Le partage en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe
-d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le propose. Une rumeur
-s'élève; et on déclare hautement que, n'ayant pas contribué à la
-conquête, il n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits.
-
-Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux partisans, s'il disputait
-la proie. «Dissimulons, dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous
-tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils venaient partager des
-travaux, non pas des dépouilles, et que dans un pays immense où germait
-l'or, l'or ne méritait pas de diviser des hommes que l'estime,
-l'honneur, le devoir, unissaient. Le perfide, avec ce langage, eut l'art
-de tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa modération
-feinte, un parti nombreux et puissant; et Pizarre, perdant l'espoir de
-l'affaiblir, chercha, mais inutilement, à le gagner par des
-largesses[166]. Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés, il
-les distribua; son armée en fut enrichie. La part[167] qu'il avait
-réservée à l'empereur, fut envoyée au port où Fernand devait
-s'embarquer; et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse dans
-l'ame, prendre congé d'Ataliba.
-
- [166] Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols qui
- accompagnaient Almagre, mille _pesos_ d'or, ou vingt marcs. Benzoni
- dit _cinq cents ducats aux uns, et à d'autres mille_. _A tal cinque
- cento, e a tal mille ducati._
-
- [167] Le quint.
-
-Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble et tendre que la vertu
-dans le malheur inspire aux ames généreuses: doux appui que le ciel
-ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime, pour l'aider à porter
-le poids de l'accablante adversité. «Je viens te dire adieu; l'on
-m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de toi, lui dit-il; mais
-j'emporte avec moi l'espérance de te servir, de te revoir, libre,
-justifié, rétabli sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai
-respecté dans les fers.--Ah! généreux ami! lui dit Ataliba en
-l'enveloppant dans ses chaînes et en le serrant dans ses bras, vous me
-quittez! je suis perdu.--Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères, nos
-amis!--Ils n'auront pas votre courage; et Pizarre, pour me sauver, ne
-s'exposera pas à se perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme
-arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang (c'était Alfonce de
-Requelme), et cet autre qui d'un oeil morne nous observe (c'était
-Almagre); ils n'attendent que votre absence pour me faire périr. Nous ne
-nous verrons plus. Adieu, pour la dernière fois.»
-
-
-
-
-CHAPITRE LII.
-
-
-Après de si tristes adieux, Fernand se rendit à Rimac. Il y trouva
-l'implacable Valverde, qui, sous les dehors d'une humilité volontaire,
-déguisait sa honte et sa rage. Il parut aux yeux de Fernand. «Trop de
-zèle a pu m'égarer, lui dit-il; je dois expier tous les maux dont je
-suis la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans une île déserte, aux
-animaux voraces, je ne serai pas trop puni. Que le ciel me donne la
-force d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai. Mais si cette
-force me manque, et si le désespoir se saisit de mon ame, elle est
-perdue. Ah! laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous à
-craindre de moi? Proscrit, abandonné, quand je serais méchant, j'ai
-perdu le pouvoir de nuire. La grâce que j'implore est d'expier mon crime
-par les plus pénibles travaux; d'aller parmi les Indiens les plus
-sauvages de ces bords, répandre au moins quelque lumière, quelque
-semence de la foi. Je ne veux que mourir martyr.» A ces mots, de
-perfides larmes coulaient de ses yeux hypocrites.
-
-Le jeune homme, simple et crédule, comme tous les coeurs généreux, se
-laissa toucher et séduire. Il lui rendit la liberté; et le tigre, en
-rompant sa chaîne, frémit de joie et de fureur.
-
-Les richesses prodigieuses que l'on venait de partager n'étaient qu'une
-faible partie de la rançon d'Ataliba[168]. Pour remplir sa promesse, on
-allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante Cusco avait
-vu, pendant onze règnes, s'accumuler dans le palais des rois et dans le
-temple du soleil. Almagre en frémissait de rage. Cette ville superbe,
-sur laquelle est fondée son espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais;
-et quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses, Pizarre en
-disposerait seul, tant que ce roi serait vivant. Ce fut là le grand
-intérêt qui fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur.
-
- [168] La cinquième partie.
-
-D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence envers lui, on
-voulut l'engager à faire l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon.
-Mais ce malheureux prince conservant dans les fers la noble fierté de
-son sang: «C'est aux criminels qu'on pardonne, dit-il; et je suis
-innocent.» On lui parla de la clémence du prince au nom duquel on allait
-le juger. «Il en aura besoin, dit-il, pour pardonner ma mort à mes
-accusateurs; mais envers un roi son égal, qui ne l'a jamais offensé, sa
-clémence lui est inutile. Qu'il soit juste; et je ne crains rien.»
-
-A des esprits frappés de la persuasion que son crime était manifeste,
-cet orgueil parut révoltant. On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait
-l'audace de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre fit les plus
-généreux efforts pour le sauver. Il exposa que le conseil établi dans
-son camp n'était pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant
-d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, pour lui, d'un
-parricide, sans que ce prince en fût instruit, sans qu'il y eût donné
-son aveu; qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir tenter sa
-délivrance, et que, loin d'être criminel, ce zèle était juste et
-louable; que la conduite de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de
-droiture, ne laissait aucune apparence aux soupçons qui l'avaient
-noirci; mais que, fût-il coupable, c'était à l'empereur qu'il était
-réservé de lui donner des juges, et qu'il réclamait en son nom ce
-privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses lettres à
-l'empereur, il l'informait de tout ce qui s'était passé; qu'il lui
-déférait cette cause; qu'il attendrait sa volonté, et que tout serait
-suspendu jusqu'au retour de Fernand.
-
-Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer l'empereur, lui
-dit-il; et de quoi? de votre opinion, sans doute, et de celle d'un petit
-nombre de vos amis, qui, comme vous, ont pu se laisser abuser? Est-ce
-donc ainsi, Pizarre, que doit s'instruire une si grande cause? Et moi,
-je demande que le conseil entende et juge Ataliba, et que le procès,
-revêtu de l'authenticité des lois, soit déféré au tribunal suprême, où
-sera décidé le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.»
-
-Cet avis parut sage et modéré au plus grand nombre; et Pizarre, voyant
-que ses amis eux-mêmes penchaient à le suivre, y céda. Mais comme il
-avait éprouvé que la nature avait encore des droits sur les coeurs qu'il
-voulait fléchir, il pensa qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un
-prétexte apparent de prudence et de sûreté, il fit venir de Riobamba la
-famille du roi captif, pour les rassembler tous dans la même prison.
-
-Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de compassion, que de voir ces
-enfants, ces femmes arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca.
-L'innocence dans le malheur est toujours si intéressante! Mais lorsque,
-sur le front des malheureux, il reste quelque trace de gloire, et qu'on
-voit dans l'abaissement les objets de l'hommage et de la vénération des
-mortels, le malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus accablant.
-Aussi la première impression de la pitié, à cette vue, fut-elle sensible
-et profonde dans l'esprit de la multitude.
-
-On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus, gémissants, les
-yeux baissés et pleins de larmes; on les voyait s'avancer à pas lents
-dans ces campagnes désolées et toutes fumantes encore du sang qu'on y
-avait répandu. La compagne d'Aciloé, Cora, ne pleurait point: une pâleur
-mortelle était répandue sur son visage; et le feu sombre et dévorant
-dont ses yeux étaient allumés, avait tari la source de ses larmes. Ses
-regards, tantôt fixes et tantôt égarés, cherchaient, dans ces plaines
-funèbres, l'ombre errante de son époux. «Où est-il mort? en quel lieu
-repose mon cher Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage
-de ceux qui gardaient notre roi?» Un Indien lui répondit: «Vous y
-touchez. C'est là, dans ce lieu même, qu'était le trône de l'Inca; c'est
-là qu'autour de lui tous ses amis sont morts; c'est là qu'ils sont
-ensevelis. Alonzo était à leur tête; et cette petite éminence que vous
-voyez, c'est son tombeau. «A ces mots, qui percent le coeur de la tendre
-épouse d'Alonzo, un cri déchirant part du fond de ses entrailles. Elle
-se précipite, elle tombe égarée sur cette terre humide encore, que
-l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse avec l'amour dont elle eût
-embrassé le corps de son époux; elle résiste au soin qu'on prend de
-l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on veut lui faire violence, il
-semble, à ses cris douloureux, qu'on va lui déchirer le coeur. Enfin
-l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la nature retenait encore
-dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, elle expire en devenant
-mère. Mais cet accès de désespoir n'a pas été mortel pour elle seule; et
-l'enfant qu'elle a mis au monde en est frappé. Il s'éteint, sans ouvrir
-les yeux à la lumière, sans avoir senti ses malheurs.
-
-[Illustration: Enfin, l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la
-nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour,
-elle expire en devenant mère.]
-
-La constance d'Ataliba avait, jusques-là, dédaigné d'adoucir ses
-persécuteurs; mais cette ame, que l'infortune avait élevée, affermie, et
-dont la tranquille fierté défiait les revers, s'abattit tout-à-coup,
-lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes, ses enfants, chargés de
-chaînes comme lui, se jeter dans ses bras, tomber en foule à ses genoux.
-Il se trouble, ses yeux se remplissent de larmes; il reçoit dans son
-sein, avec une douleur profonde, ses épouses et ses enfants; il mêle ses
-soupirs à leur plainte; il oublie que sa faiblesse a pour témoins ses
-ennemis; ou plutôt il ne rougit point de se montrer époux et père.
-
-Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons attendris la même
-compassion qu'il éprouvait lui-même, s'en applaudit, et d'autant plus,
-qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba; mais, pour donner à son
-courage le temps de s'amollir encore, il ordonna qu'on le laissât seul
-avec ses femmes et ses enfants.
-
-Ce fut alors que la nature abandonnée à elle-même donna un libre cours à
-tous les mouvements de la douleur et de l'amour. Baigné d'un déluge de
-larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner, baiser ses chaînes,
-demander quel mal ils ont fait, quel est le crime de leurs mères, et si
-c'est pour mourir ensemble qu'on les a réunis? Tendre époux et bon père,
-il jette un regard languissant sur sa famille désolée; et son coeur
-oppressé de douleur, de pitié, de crainte, ne répond que par des
-sanglots.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII.
-
-
-Le jour fatal arrive, et le conseil est assemblé. Il était formé des
-plus anciens et des plus élevés en grade parmi les guerriers castillans.
-Pizarre y présidait; mais Almagre et Requelme étaient assis à ses côtés.
-Un silence terrible régnait dans l'assemblée. On fait paraître Ataliba,
-on l'interroge; et il répond avec cette noble candeur qui accompagne
-l'innocence. On lui rappelle le massacre de la famille des Incas; on lui
-oppose les témoins du meurtre du roi de Cusco, et du projet formé pour
-l'enlever lui-même du palais de Cassamalca. La vérité fait sa défense.
-Il leur expose en peu de mots la cause et les malheurs de la guerre
-civile, ce qu'il a fait pour désarmer l'inflexible orgueil de son frère;
-ce qu'il a fait pour l'appaiser, même depuis qu'il l'a vaincu. «Si
-j'avais pu vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait ses
-peuples contre moi, et que du fond de sa prison, il rallumait les feux
-d'une guerre impie et funeste; c'est alors que ce crime, utile à ma
-grandeur et au repos de cet empire, aurait dû me tenter. Je n'ai point
-méconnu mon sang, je n'ai point voulu le répandre; et si, dans les
-combats, sans moi, loin de moi, malgré moi, l'aveugle ardeur de mes
-soldats n'a rien épargné, c'est le crime de celui qui, pour ma défense,
-m'a forcé de leur mettre les armes à la main. Castillans, ma victoire
-m'a coûté plus de larmes que tous les malheurs que j'éprouve ne m'en
-feront jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu mon régne
-odieux à mes peuples. Je suis tombé du trône; mon sceptre est brisé;
-tous mes amis sont morts; je suis seul dans les chaînes, avec des femmes
-et des enfants; ou n'a plus rien à craindre, à espérer de moi. C'est là,
-c'est dans l'extrémité du malheur et de la faiblesse, qu'on peut
-discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est alors qu'éclate la haine
-publique, ou que se signale l'amour. Voyez donc ce que j'ai laissé dans
-les coeurs, et si c'est ainsi qu'on traite un méchant, un coupable. Ce
-respect si tendre et si pur, cette fidélité constante, cette obéissance
-à-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet amour de mes peuples
-envers un malheureux captif, voilà mes témoignages contre la calomnie;
-et je vous demande à vous-mêmes si ce triomphe est réservé pour le crime
-ou pour la vertu? Ce moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et j'en
-appelle à lui. Non, quoi que l'on vous dise, vous ne croirez jamais que
-celui qui de sa prison, dans l'indigne état où je suis, fait encore
-adorer sa volonté sans force, et voit ses peuples prosternés venir, en
-lui obéissant, arroser ses chaînes de larmes, ait été, sur le trône,
-injuste et sanguinaire. Vous m'avez connu dans les fers tel que l'on m'a
-vu sur le trône, simple et vrai, sensible à l'injure, mais plus sensible
-à l'amitié. On m'accuse d'avoir tenté ma délivrance et voulu soulever
-mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pensée; mais si je l'avais
-eue, m'en feriez-vous un crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez
-les chaînes dont vous avez flétri les mains innocentes d'un roi; et
-jugez si, pour me sauver, tout n'eût pas été légitime? Ah! vous n'avez
-que trop justifié vous-mêmes ce que le désespoir aurait pu m'inspirer.
-Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant donné sa parole et la
-vôtre de m'accorder la vie, de me rendre la liberté, de faire épargner
-ma famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples infortunés,
-j'ai mis en lui mon espérance, et ne me suis plus occupé qu'à faire
-amasser l'or promis pour ma rançon. Mon dieu, qui sans doute est le
-vôtre, lit dans mon coeur, et m'est témoin que je vous dis la vérité.
-Mais si c'est peu de l'innocence, pour vous toucher, voyez mes malheurs.
-Je suis père, je suis époux, et je suis roi. Jugez des peines de mon
-coeur. Vous m'avez voulu voir suppliant; je le suis, et j'apporte à vos
-pieds les larmes de mes peuples, de mes faibles enfants, de leurs
-sensibles mères. Ceux-là du moins sont innocents.»
-
-Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns des juges; et
-Pizarre ne douta point qu'il ne les eût persuadés. On fit sortir
-Ataliba; et les juges s'étant levés, on recueillit les voix... Quelle
-fut la surprise de Pizarre et de ses amis, en entendant que le plus
-grand nombre opinait à la mort! Aussitôt ils réclament contre cette
-sentence inique, et ils rappellent au conseil la parole qu'il a donnée
-de renvoyer la cause, après l'avoir instruite, au tribunal de
-l'empereur. Requelme l'avait proposé; tout le conseil y avait souscrit;
-aucun n'osait désavouer ce consentement unanime; et Ataliba condamné
-avait du moins l'espérance de passer en Espagne, et d'y être entendu et
-jugé par un roi. Mais la noire furie qui poursuivait ses jours, n'eut
-garde de lâcher sa proie.
-
-Valverde, échappé de sa chaîne et mis en liberté, revient, la rage au
-fond du coeur, se déguise, et entre, inconnu, au milieu d'une nuit
-obscure, dans les murs de Cassamalca. C'était l'heure où Almagre, avec
-ses partisans, formait ses complots ténébreux. Le fourbe paraît à leur
-vue.
-
-«Amis, dit-il, reconnaissez la fidélité des promesses de celui qui a dit
-au juste: _Tu fouleras aux pieds l'aspic et le lion._ Vous m'avez vu
-chargé de chaînes, proscrit, envoyé sur la flotte pour être abandonné
-dans quelque île déserte, où je serais la proie des animaux voraces; me
-voilà au milieu de vous. Dieu a rompu les piéges du méchant; il s'est
-joué des conseils de l'impie; il a tendu la main au faible, innocent et
-persécuté. Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour défendre sa cause,
-et qu'il a revêtus de force et de courage pour le venger, que
-faites-vous? Vous consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran, son
-ami, votre accusateur, celui qui peut, par ses richesses, gagner la cour
-et le conseil, celui qui, s'il est écouté, vous dénoncera tous comme de
-vils brigands, comme de lâches assassins, faits pour le meurtre et la
-rapine, sans foi, sans pudeur, sans pitié, indignes du nom d'hommes et
-du nom de chrétiens! Y pensez-vous? Et de quel droit dérober le crime au
-supplice? Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est convaincu; il est
-jugé; pourquoi ne pas exécuter la sentence qui le condamne? Qu'il meure;
-et tout est consommé.»
-
-L'atrocité de ce conseil étonna les plus intrépides. Mais Valverde, sans
-leur donner le temps de balancer: «Il y va, leur dit-il, et de la vie et
-de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de la gloire de la religion,
-des intérêts du ciel; et le Dieu vengeur qui m'envoie, vous défend de
-délibérer. Pizarre dort, tout est tranquille; et Requelme, par qui le
-procès est instruit, a droit de voir Ataliba, de l'interroger à toute
-heure; qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec lui et moi, que
-deux hommes déterminés.»
-
-L'importance du crime en fit disparaître l'horreur; et par un silence
-coupable on consentit, en frémissant, à ce qu'on n'osait approuver.
-Alors, d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole. «En ôtant la vie
-à un infidèle, dit-il, amis, ne perdons pas de vue le soin de son salut.
-Je veux, en le purifiant dans les eaux saintes du baptême, lui rendre à
-lui-même sa mort précieuse autant qu'elle est juste, et sanctifier
-l'homicide qui nous est prescrit par la loi.»
-
-La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes et le coeur lassé de
-sanglots, dormait alors autour de lui. Mais ce prince, agité de funestes
-pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il entend ouvrir sa
-prison. Il voit entrer Requelme, et avec lui trois hommes enveloppés de
-longs manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, dont le regard lui
-semble atroce. Un mouvement d'effroi le saisit; il se lève, et
-surmontant cette faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit
-Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces femmes et ces enfants.
-Il est bien juste que l'innocence repose en paix. Écoutez-nous. Vous
-êtes jugé, condamné. Le feu serait votre supplice, suivant la rigueur de
-la loi. Mais il dépend de vous de vous sauver des flammes; et cet homme
-religieux, que vous allez entendre, vient vous en offrir un moyen.»
-
-Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que le conseil a
-prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer à la cour d'Espagne, et
-réserver à votre roi un droit qui n'appartient qu'à lui?--Croyez-moi,
-les moments sont chers, poursuivit Requelme: écoutez cet homme
-pieux et sage, qui s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors
-prit la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer le Dieu des
-chrétiens?--Assurément, dit le malheureux prince, si ce Dieu, comme on
-nous l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant et juste,
-si la nature est son ouvrage, si le soleil lui-même est un de ses
-bienfaits, je l'adore avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut
-lui refuser son amour?--Et vous désirez d'être instruit, lui demande
-encore le perfide, des saintes vérités qu'il nous a révélées, de
-connaître son culte et de suivre sa loi?--Je le désire avec ardeur,
-répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient d'ouvrir les yeux à la
-lumière, que l'on m'éclaire, et je croirai.--Grâces au ciel, reprit
-Valverde, le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le donc à
-genoux ce Dieu de bonté, de clémence; et recevez l'eau salutaire qui
-régénère ses enfants.» L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté
-docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau sainte du baptême. «Le ciel
-est ouvert, dit Valverde, et les moments sont précieux.» A l'instant
-il fait signe à ses deux satellites; et le lien fatal étouffe les
-derniers soupirs de l'Inca.
-
-Ce fut par les cris lamentables de ses enfants et de leurs mères, que la
-nouvelle de sa mort se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols en
-frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace des assassins; et l'on
-crut faire assez que de laisser la vie aux enfants et aux femmes de ce
-malheureux prince, abandonnés, dès ce moment, à la pitié des Indiens.
-
-Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre le crime, après avoir
-chargé de malédictions ces exécrables assassins et leurs partisans
-fanatiques, se retira dans la ville des rois[169], qui commençait à
-s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité furieuse, le meurtre et
-le saccagement furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface de ce
-continent, que des peuplades d'Indiens tomber, en fuyant, dans les
-piéges et sous le fer des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce même
-Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des deux Amériques. Rival des
-nouveaux conquérants, il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir
-d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet empire immense, tout fut
-ravagé, dévasté. Une multitude innombrable d'Indiens fut égorgée;
-presque tout le reste enchaîné, alla périr dans les creux des mines, et
-envia mille fois le sort de ceux qu'on avait massacrés.
-
- [169] Lima.
-
-Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés du carnage des
-Indiens, leur rage forcenée se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang
-d'Ataliba s'était élevé jusques au ciel. Presque tous ceux qui avaient
-contribué au crime de sa mort, en portèrent la peine; et tandis que les
-uns, pris par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient sous le
-noeud fatal, les autres, justes une fois, s'égorgèrent entre eux.
-L'exécrable Valverde[170], en menant une bande de ces brigands à la
-poursuite des Indiens qui s'étaient sauvés dans les bois, tombe aux
-mains des anthropophages, et brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux
-avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la bouche, dans la rage et
-le désespoir. Parjure et traître[171] envers Pizarre, Almagre fut puni
-du plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble au juste opprobre
-de sa mort. Pizarre, dont le crime était d'avoir ouvert la barrière à
-tant de forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné.
-Accablé sous le nombre, il succomba, mais en grand homme qui dédaignait
-la vie et qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma entre ses
-rivaux et ses frères. Cusco, saccagée et déserte, vit ses plaines
-jonchées des corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent rougis
-du sang de ceux qu'elle avait vus désoler ses rivages; et le fanatisme,
-entouré de massacres et de débris, assis sur des monceaux de morts,
-promenant ses regards sur de vastes ruines, s'applaudit, et loua le ciel
-d'avoir couronné ses travaux.
-
- [170] Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice.
-
- [171] Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée, de ne
- rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et sa promesse avait
- été énoncée en ces termes: _Seigneur, si je viole le serment que je
- fais ici, je veux que tu me confondes et que tu me punisses dans mon
- corps et dans mon ame._ Il fut parjure à ce serment.
-
-
-FIN DES INCAS.
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES CHAPITRES.
-
-
- PRÉFACE PAGE 7
-
- CHAPITRE Ier. État des choses dans le royaume des Incas. Fête du
- soleil à l'équinoxe d'automne. Lever du soleil le jour de sa
- fête. Hymne au soleil 29
-
- CHAPITRE II. Le même jour, fête de la naissance. Ataliba, roi de
- Quito, reçoit les enfants nouveaux-nés sous la tutelle des lois 35
-
- CHAPITRE III. Adoration du soleil à son midi. Présentation de
- trois vierges consacrées au soleil. Cora, l'une des trois, se
- dévoue à regret. Sacrifice au soleil. Festin donné au peuple
- après le sacrifice 44
-
- CHAPITRE IV. Jeux célébrés après le festin 50
-
- CHAPITRE V. Coucher du soleil. Présages funestes. Arrivée des
- Mexicains, neveux de Montezume, qui viennent demander un asyle
- à l'Inca 56
-
- CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains, raconte à
- l'Inca les malheurs de sa patrie 62
-
- CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce récit 70, 77, 86, 93
-
- CHAPITRE XI. Les Espagnols étendent leurs ravages vers le midi
- de l'Amérique. Caractère de Pizarre, et son entreprise. Cent
- jeunes Castillans partent de l'île Espagnole, pour s'aller
- joindre à lui. Alonzo de Molina est à leur tête. Il emmène
- avec lui Barthélemi de Las-Casas. Leur voyage, leur arrivée
- à Panama 103
-
- CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le départ de Pizarre. Las-Casas
- y défend les droits de la nature et la cause des Indiens 114
-
- CHAPITRE XIII. En retournant à l'île Espagnole, Las-Casas va
- voir les sauvages réfugiés dans les montagnes de l'isthme 129
-
- CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage 136, 144, 150
-
- CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il aborde à la
- côte appelée Pueblo quemado. Guerre avec les sauvages. Chant
- de mort d'un vieillard Indien que les Espagnols font brûler 158
-
- CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la côte de Catamès. Il
- passe à l'île del Gallo. Presque tous ses compagnons
- l'abandonnent. Il ne lui en reste que douze, avec lesquels
- il se retire dans l'île de la Gorgone, pour y attendre du
- secours; mais il est rappelé lui-même 167
-
- CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnaître la côte
- et le port de Tumbès. Accueil qu'il y reçoit. Molina se sépare
- de lui, et reste parmi les Indiens. Molina prend la résolution
- d'aller à Quito, pour avertir Ataliba du danger qui le menace,
- et l'aider à s'en garantir 178
-
- CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbès à Quito 185
-
- CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrivée de Molina à Quito 196
-
- CHAPITRE XXII. Pizarre de retour à Panama, prend la résolution
- de se rendre en Espagne, pour faire autoriser et seconder son
- entreprise. Pendant son voyage, Alvarado, gouverneur de la
- province de Gatimala dans le Mexique, forme le dessein de
- tenter la conquête du Pérou. Il y envoie un vaisseau avec deux
- Mexicains, la soeur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau est
- poussé sur la mer du Sud, et il y éprouve un long calme 203
-
- CHAPITRE XXIII. Il aborde à l'île Christine 214
-
- CHAPITRE XXIV. Séjour des Espagnols et des deux Mexicains dans
- cette île 220
-
- CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Pérou. Il fait
- naufrage à la vue du port de Tumbès. Les deux Mexicains se
- sauvent à la nage et retrouvent Orozimbo 229
-
- CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer dans le
- royaume des Incas. Ataliba, pour engager son frère à le
- laisser en paix, veut employer la médiation d'Alonzo de
- Molina; et dans cette vue, il lui raconte comment ce royaume
- a été fondé; ses accroissements; le partage qu'en a fait
- entre ses deux fils le roi, père des deux Incas 237
-
- CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil, pour le
- succès de l'ambassade, Alonzo voit Cora, l'une des vierges
- sacrées: il l'aime, et il en est aimé 247
-
- CHAPITRE XXVIII. Éruption du volcan de Quito. Alonzo enlève
- Cora de l'asyle des vierges; il la séduit; il la ramène 254
-
- CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina à la cour de Cusco 265
-
- CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de Cusco; ses
- richesses. Fête du mariage, célébrée à Cusco au solstice
- d'hiver 273
-
- CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco. Entretien
- d'Alonzo avec un prêtre du soleil, qu'il trouve labourant
- la terre 282
-
- CHAPITRE XXXII. Les espérances de la paix sont tout-à-coup
- renversées. La guerre se déclare entre les deux Incas 288
-
- CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble son armée.
- Il sort de ses États, s'assure du fort de Cannare, et va
- au-devant de l'ennemi 294
-
- CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche à la tête de ses
- peuples. Bataille de Tumibamba. L'armée de Quito est vaincue;
- Ataliba est fait prisonnier. Il s'échappe de sa prison 302
-
- CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevés en faveur du roi de
- Cusco, assiégent dans leur forteresse les troupes du roi de
- Quito. Éclipse du soleil. Défaite des Cannarins. Bataille de
- Sascahuana. Le roi de Cusco est vaincu. Il est pris. Le fils
- aîné du roi de Quito est tué dans cette bataille 312
-
- CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apporté au roi
- son père. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar, son prisonnier 323
-
- CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba à Quito, avec le corps du
- jeune prince 331
-
- CHAPITRE XXXVIII. Fête de la paternité, à l'équinoxe du
- printemps. Funérailles du jeune Inca 336
-
- CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir violé ses voeux.
- Son père va trouver Alonzo, lui apprend le malheur de sa
- fille, et lui dit de se dérober au supplice qui les attend 344
-
- CHAPITRE XL. Cora paraît devant son juge. Alonzo s'accuse
- lui-même, la défend, et la fait absoudre 349
-
- CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son arrivée à
- Séville. Il y voit célébrer un _auto-da-fé_ 359
-
- CHAPITRE XLII. Gonzale, frère de Pizarre, vient le trouver à
- Séville. Leur entretien. Pizarre est présenté à l'empereur;
- il en obtient le gouvernement des pays qu'il va conquérir.
- Il s'en retourne en Amérique 370
-
- CHAPITRE XLIII. En arrivant à Saint-Domingue, Pizarre y trouve
- Las-Casas attaqué d'une maladie que l'on croit mortelle.
- Nouvelle marque de l'amour des Indiens pour Las-Casas.
- Pizarre en est témoin 381
-
- CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue, se rend à
- Panama, s'embarque sur la mer du Sud, descend au port de
- Coaque, et se rend par terre à Tumbès. État des choses dans
- le Pérou à l'arrivée de Pizarre. Bataille sur l'Abancaï, où
- le parti du roi de Cusco est presque entièrement détruit 390
-
- CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait élever à
- Tumbès, est attaqué par les Espagnols, et défendu par les
- Mexicains 397
-
- CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas réussi, on assiége le
- fort. Amazili, soeur d'Orozimbo, est prise par les Espagnols.
- Sa résolution généreuse et sa mort. Les peuples du midi se
- rangent sous la puissance des Espagnols. Pizarre se rembarque,
- et de Tumbès il va descendre au port de Rimac 410
-
- CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son armée sur les bords du
- fleuve Zamore. Fête de la mort au solstice d'été 422
-
- CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reçoit des lettres
- de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi de l'un et de l'autre,
- il propose à l'Inca d'entrer en conciliation. Il va au-devant
- de Pizarre, confère et s'accorde avec lui, revient au camp
- d'Ataliba, et malgré l'avis et l'exemple des Mexicains, il
- persuade à l'Inca d'accorder à Pizarre l'entrevue qu'il lui
- demande 427
-
- CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba. Massacre des
- Indiens, causé par le fanatique Valverde. La troupe des
- Mexicains est détruite. Alonzo est blessé. Gonsalve Davila
- est tué par Capana. Ataliba est enfermé dans le palais de
- Cassamalca 435
-
- CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison. Mort
- d'Alonzo de Molina. Valverde soulève les Castillans contre
- Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit Valverde, et l'envoie
- à Rimac, pour y être embarqué, et de là transporté dans une
- île déserte. Ataliba demande à se racheter, et sa demande est
- acceptée 446
-
- CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre Valverde.
- Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa prison. Ataliba en est
- accusé. Persuadé de son innocence, Pizarre veut le sauver.
- Partage des trésors qu'Ataliba a fait amasser pour sa rançon.
- Fernand Pizarre est envoyé en Espagne 457
-
- CHAPITRE LII. Arrivé au port de Rimac, Fernand se laisse
- toucher par le faux repentir de Valverde, et lui accorde la
- liberté d'aller vivre chez les sauvages. Résolution prise
- dans le conseil, d'instruire le procès d'Ataliba. Sa famille
- est transférée dans la même prison que lui. Mort de Cora sur
- la tombe d'Alonzo. La constance d'Ataliba l'abandonne dès
- qu'il se voit au milieu de sa famille 468
-
- CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde fait de
- sa liberté. Ataliba est étranglé dans sa prison. Pizarre se
- retire à Lima. Le Pérou est en proie aux ravages des
- Espagnols. Ceux-ci se détruisent entre eux. Pizarre meurt
- assassiné 474
-
-
-FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.
-
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Les Incas, by Marmontel.
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-<body>
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Marmontel, tome 8, by
-Jean-François Marmontel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: OEuvres complètes de Marmontel, tome 8
- Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
-
-Author: Jean-François Marmontel
-
-Release Date: January 3, 2020 [EBook #61088]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c"><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-COMPLÈTES<br />
-<span class="xlarge">DE MARMONTEL.</span></p>
-
-<p class="c large">TOME VIII.</p>
-
-<h1><i>LES INCAS</i>,<br />
-<span class="small">OU</span><br />
-<i>LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PÉROU</i>.</h1>
-
-<blockquote class="exergue">
-<p>Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant
-tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience
-tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de
-ramener les hommes par une douce persuasion.</p>
-
-<div class="attr">(<span class="sc">Fénélon</span>, <i>Direction pour la conscience d'un Roi</i>.)</div>
-</blockquote>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,<br />
-<span class="xsmall">IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE,<br />
-RUE JACOB, N<sup>o</sup> 24.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c"><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
-<span class="xlarge">DE MARMONTEL,</span><br />
-<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</span></p>
-
-<p class="c">NOUVELLE ÉDITION<br />
-<span class="xsmall">ORNÉE DE TRENTE-HUIT GRAVURES.</span></p>
-
-<p class="c">TOME VIII.</p>
-
-<div class="c"><img src="images/fdidot.png" alt="[F D]" /></div>
-<p class="c"><span class="large">A PARIS,</span><br />
-<span class="small">CHEZ VERDIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</span><br />
-<span class="xsmall">QUAI DES AUGUSTINS, N</span><sup>o</sup> 25.</p>
-
-<p class="c">1819.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AU ROI DE SUÈDE.</h2>
-
-
-<p class="ind large"><span class="sc">Sire</span>,</p>
-
-<p>Cet hommage de la reconnaissance ne sera
-point souillé par l'adulation. C'est à la Suède,
-heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa
-liberté, à la Suède, où règne à-présent la
-tranquillité, la concorde, la douce autorité
-des lois, à la place des factions et des troubles
-de l'anarchie; c'est à ce peuple trop
-long-temps divisé par des intérêts étrangers,
-et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni,
-rendu à lui-même, enfin délivré des entraves
-qui retenaient captives sa force et sa
-vertu, c'est à lui, <span class="sc">Sire</span>, à vous louer.</p>
-
-<p>J'espère bien consigner dans les fastes de
-vos augustes alliés cette grande et première
-époque du règne de <span class="small">VOTRE MAJESTÉ</span>, cette
-révolution si évidemment nécessaire au bonheur
-de vos États, <span class="sc">Sire</span>, puisqu'elle s'est
-faite sans violence d'un côté, et sans résistance
-de l'autre. Mais ce témoignage, que je
-rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la
-Suède, ne sera publié que lorsque je ne vivrai
-plus, et que la tombe, inaccessible à l'espérance
-et à la crainte, garantira ma sincérité.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, <span class="sc">Sire</span>, c'est de ma propre
-gloire que je m'occupe, en suppliant <span class="small">VOTRE
-MAJESTÉ</span> de permettre que cet ouvrage paraisse
-au jour sous ses auspices, comme un
-monument des bontés dont elle daigne m'honorer.</p>
-
-<p>Que dis-je? Est-ce à moi, <span class="sc">Sire</span>, est-ce à
-ma vaine gloire que je dois penser dans ce
-moment? La moitié du globe opprimée, dévastée
-par le fanatisme, est le tableau que
-je présente aux yeux de <span class="small">VOTRE MAJESTÉ</span>;
-je rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais
-faite au genre humain le glaive des persécuteurs;
-je dénonce à la religion le plus grand
-crime que le faux zèle ait jamais commis en
-son nom: puis-je ne pas m'oublier moi-même?</p>
-
-<p>C'est l'humanité, <span class="sc">Sire</span>, outragée et foulée
-aux pieds par son plus cruel ennemi,
-que je mets aujourd'hui sous la protection
-d'un roi sensible et juste, ou plutôt de tous
-les bons rois, de tous les rois qui vous ressemblent.
-Les attentats du fanatisme ne sont
-pas de ceux qu'il suffit de déférer à la rigueur
-des lois: car les lois ne sont plus
-quand le fanatisme domine. Tous les autres
-crimes ont à redouter ou le châtiment ou
-l'opprobre; les siens portent un caractère
-qui en impose à l'autorité, à la force, à l'opinion:
-un saint respect les garantit trop souvent
-de la peine, et toujours de la honte;
-leur atrocité même imprime une religieuse
-terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils
-n'en sont que plus révérés. Le fanatisme se
-regarde comme l'ange exterminateur. Chargé
-des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni
-frein, ni loi, ni juge sur la terre. Au trône
-il oppose l'autel, aux rois il parle au nom
-d'un dieu, aux cris de la nature et de l'humanité
-il répond par des anathèmes. Alors
-tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire
-est muette. Tyran des ames et des esprits, il
-y étouffe le sentiment et la lumière naturelle;
-il en chasse la honte, la pitié, le remords;
-plus d'opprobre, plus de supplice
-capable de l'intimider: tout est pour lui
-gloire et triomphe. Que lui opposer, même
-du haut du trône qu'il regarde du haut des
-cieux? Peuples et rois, tout se confond devant
-celui qui ne distingue parmi les hommes
-que ses esclaves et ses victimes. C'est sur-tout
-aux rois qu'il s'adresse, soit pour en
-faire ses ministres, soit pour en faire des
-exemples plus éclatants de ses fureurs: car
-ils ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il
-est sacré pour eux. Aussi les a-t-on vus cent
-fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer
-sa rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer
-sa proie, et lui livrer des millions
-d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel
-ennemi, <span class="sc">Sire</span>, pour les souverains, pour
-les pères des nations, qu'un monstre qui,
-jusques dans leurs bras, déchire leurs enfants,
-sans qu'ils osent les lui arracher! C'est
-donc aux rois à se liguer d'un bout du
-monde à l'autre, pour l'étouffer dès sa naissance,
-ou plutôt avant sa naissance, avec la
-superstition qui en est le germe et l'aliment.</p>
-
-<p>Vous êtes né, <span class="sc">Sire</span>, pour donner de grands
-exemples à vos pareils; mais peut-être ne
-serez-vous jamais plus utile et plus cher au
-monde, qu'en invitant les rois à soutenir,
-d'une protection éclatante, les écrivains qui
-prémunissent les générations futures contre
-les séductions et les fureurs du fanatisme,
-et qui jettent dans les esprits cette lumière
-vraiment céleste, ces grands principes d'humanité
-et de concorde universelle, ces
-maximes enfin d'indulgence et d'amour,
-dont la religion, ainsi que la nature, a fait
-l'abrégé de ses lois et l'essence de sa morale.</p>
-
-<p class="top1em">Je suis avec le plus profond respect,</p>
-
-<p class="left20 top1em">SIRE,</p>
-
-<p class="c top1em small">DE VOTRE MAJESTÉ,</p>
-
-<p class="right5 top1em">Le très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
-
-<p class="right5 top1em"><span class="sc">Marmontel</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE.</h2>
-
-
-<p>Toutes les nations ont eu leurs brigands et
-leurs fanatiques, leurs temps de barbarie, leurs
-accès de fureur. Les plus estimables sont celles
-qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette
-sincérité, si digne de leur caractère.</p>
-
-<p>Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant,
-de plus terrible, que les malheurs du Nouveau-Monde
-dans le livre de Las-Casas<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Cet apôtre
-de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a
-rendu célèbre sa sincérité courageuse, compare
-les Indiens à des agneaux<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, et les Espagnols
-à des tigres, à des loups dévorants, à des lions
-pressés d'une longue faim. Tout ce qu'il dit dans
-son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de
-Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands
-qu'il accusait. Jamais on n'a blâmé son
-zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante
-que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis
-par le prince, ni avoués par la nation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>La découverte des Indes Occidentales</i>, publiée en Espagne
-en 1542, traduite en français, et imprimée à Paris,
-en 1687.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage.
-«Je jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses
-lettres, je jure à votre majesté qu'il n'y a pas au monde un
-peuple plus doux.»</p>
-</div>
-<p>On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand,
-de Ximenès, de Charles-Quint, fut constamment
-de ménager les Indiens: c'est ce qu'attestent
-toutes les ordonnances, tous les réglements
-faits pour eux<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à
-Christophe Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses,
-la liberté à un grand nombre d'Indiens.»</p>
-
-<p>Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient
-séparés des Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais
-sans rigueur; qu'on en formerait plusieurs villages; qu'on
-assignerait à chaque famille un héritage qu'elle cultiverait à
-son profit, en payant un tribut équitablement imposé.</p>
-
-<p>Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes,
-qui se tint à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara
-que les habitants du Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on
-devait les traiter comme tels. «Votre majesté, dit Las-Casas
-à Charles-Quint, ordonna encore la même chose l'an 1523.»
-Même décision en 1529, d'après une conférence et de longs
-débats dans le conseil.</p>
-</div>
-<p>Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée
-en les publiant elle-même et en les dévouant
-au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les
-mêmes circonstances auraient trouvé des hommes
-capables des mêmes excès.</p>
-
-<p>Les peuples de la zone tempérée, transplantés
-entre les tropiques, ne peuvent, sous un
-ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait
-donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde,
-ou se borner à un commerce paisible
-avec les Indiens, ou les contraindre, par la force,
-de travailler à la fouille des mines et à la culture
-des champs.</p>
-
-<p>Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une
-sagesse que les peuples n'ont jamais eue, et que
-les rois ont rarement. Se borner à un libre
-échange de secours mutuels eût été le plus juste:
-par de nouveaux besoins et de nouveaux plaisirs,
-l'Indien serait devenu plus laborieux, plus
-actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que
-n'a pu la violence. Mais le fort, à l'égard du
-faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité le
-blesse; il domine, il commande, il veut recevoir
-sans donner. Chacun, en abordant aux Indes,
-était pressé de s'enrichir; et l'échange était un
-moyen trop lent pour leur impatience. L'équité
-naturelle avait beau leur crier: «Si vous ne pouvez
-pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre
-sauvage les productions, les métaux, les richesses
-qu'elle renferme, abandonnez-la; soyez pauvres,
-et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et avares,
-ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe,
-des esclaves et des trésors. Les Portugais avaient
-déja trouvé l'affreuse ressource des nègres; les
-Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement
-faibles, accoutumés à vivre de peu, sans
-désirs, presque sans besoins, amollis dans l'oisiveté,
-regardaient comme intolérables les travaux
-qu'on leur imposait; leur patience se lassait
-et s'épuisait avec leur force; la fuite, leur
-seule défense, les dérobait à l'oppression; il fallut
-donc les asservir. Voilà tout naturellement
-les premiers pas de la tyrannie.</p>
-
-<p>Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec
-Christophe Colomb, étaient la lie de la nation,
-le rebut de la populace<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. La misère, l'avidité,
-la dissolution, la débauche, un courage déterminé,
-mais sans frein comme sans pudeur, mêlé
-d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère
-de cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux
-et le nom d'un peuple noble et généreux.
-A la tête de ces hommes perdus, marchaient des
-volontaires sans discipline et sans m&oelig;urs, qui
-ne connaissaient d'honneur que celui de la bravoure,
-de droit que celui de l'épée, d'objet digne
-de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce
-fut à ces hommes que l'amiral Colomb eut la
-malheureuse imprudence d'abandonner les peuples
-qui se livraient à lui.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On y joignit les malfaiteurs.</p>
-</div>
-<p>Les habitants de l'île Haïti<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> avaient reçu les
-Castillans comme des dieux. Enchantés de les
-voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur
-offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un
-respect qui tenait du culte. Il dépendait des Castillans
-d'en être toujours adorés. Mais Colomb
-voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne
-la nouvelle de ses succès. Il partit<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et laissa
-dans l'île, au milieu des Indiens, une troupe de
-scélérats qui leur prirent de force leurs filles et
-leurs femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par
-toute sorte d'indignités, leur ayant donné le courage
-du désespoir, se firent massacrer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L'île espagnole, ou Saint-Domingue.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon,
-qui s'était détaché de lui avec son navire, n'allât le premier
-en Espagne porter la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer
-l'honneur.</p>
-</div>
-<p>Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle
-était juste; il aurait dû la pardonner: il la vengea
-par une perfidie. Il tendit un piége au cacique<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>
-qui avait délivré l'île de ces brigands,
-le fit prendre par trahison, le fit embarquer pour
-l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais une multitude
-d'hommes nus, sans discipline et sans
-armes, ne put tenir contre des hommes vaillants,
-aguerris, bien armés: le plus grand nombre
-des Insulaires fut égorgé, le reste prit la
-fuite, ou subit le joug des vainqueurs. Ce fut là
-que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre
-et dévorer les Indiens par des chiens affamés,
-qu'on exerçait à cette chasse<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était
-embarqué, et cinq autres navires prêts à mettre à la voile,
-furent brisés et engloutis par une horrible tempête, avant
-d'être sortis du port.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements,
-les étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces
-après les avoir terrassés.» (<i>Las-Casas.</i>) Croirait-on que les
-historiens ont pris plaisir à faire un magnifique éloge de
-l'un de ces chiens, appelé <i>Bézerillo</i>, «lequel, pour sa férocité
-et sa sagacité singulière à distinguer un Indien d'avec
-un Espagnol, avait la même portion qu'un soldat, non-seulement
-en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les autres
-chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient
-de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait
-pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez
-inhumains pour donner à manger de petits enfants à leurs
-chiens affamés. Ils prenaient ces enfants par les deux jambes,
-et les mettaient en quartiers.»</p>
-</div>
-<p>Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps
-sous les dures lois que les vainqueurs leur imposaient.
-Enfin, excédés, rebutés, ils se sauvèrent
-sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent,
-et en tuèrent un grand nombre; mais
-ce massacre ne remédiait point à la nécessité
-pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs,
-et dès-lors plus de subsistance. On distribua
-aux Espagnols des terres que les Indiens
-furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte
-fut effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité
-révolta une partie de sa troupe: les coupables,
-selon l'usage, noircirent leur accusateur
-et le perdirent à la cour.</p>
-
-<p>Celui qui vint prendre la place de Colomb<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
-et qui le renvoya en Espagne chargé de fers,
-pour avoir voulu mettre un frein à la licence,
-se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr
-moyen de s'attacher des hommes ennemis de
-toute discipline, c'était de donner un champ libre
-au désordre et au brigandage, dont il partagerait
-les fruits. Ce fut là sa conduite.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> François de Bovadilla.</p>
-</div>
-<p>De la corvée à la servitude le passage est facile:
-ce tyran le franchit. Les malheureux insulaires,
-dont on fit le dénombrement, furent divisés
-par classes, et distribués comme un bétail
-dans les possessions espagnoles, pour travailler
-aux mines et cultiver les champs. Réduits au plus
-dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île
-allait être déserte. La cour, informée de la dureté
-impitoyable du gouverneur, le rappela; et
-par un événement qu'on regarde comme une
-vengeance du ciel, à peine fut-il embarqué qu'il
-périt à la vue de l'île. Vingt-un navires chargés
-de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des
-mines, furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit
-l'histoire, n'avait englouti tant de richesses; j'ajouterai,
-ni un plus méchant homme.</p>
-
-<p>Son successeur<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> fut plus adroit, et ne fut
-pas moins inhumain. La liberté avait été rendue
-aux insulaires; et dès-lors le travail des mines
-et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran
-écrivit à Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit
-un crime de s'enfuir à l'approche des Espagnols,
-et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre
-avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur
-loi: <i>comme s'ils eussent été obligés de deviner</i>,
-observe Las-Casas, <i>qu'il y avait une loi nouvelle</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Nicolas Ovando.</p>
-</div>
-<p>La reine donna dans le piége. Elle ne savait
-pas qu'en s'éloignant des Espagnols, les Indiens
-fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait pas
-que, pour aller chercher et servir ces maîtres
-barbares, il fallait que les Indiens quittassent
-leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants, laissassent
-leurs terres incultes, et se rendissent au
-lieu marqué à travers des déserts immenses, exposés
-à périr de fatigue et de faim. Elle ordonna
-qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce
-avec les Espagnols, et que chacun de
-leurs caciques serait tenu de fournir un certain
-nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur
-imposerait.</p>
-
-<p>Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode
-des tyrans subalternes, pour s'assurer l'impunité,
-de surprendre des ordres vagues, qui servent au
-besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant
-autorisé. Le gouverneur s'étant délivré, par la
-plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui
-pouvait se défendre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, tout le reste fut opprimé<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>;
-et dans les mines de Cibao il en périt
-un si grand nombre, que l'île fut bientôt
-changée en solitude. Ce fut là comme le modèle
-de la conduite des Espagnols dans tous les pays
-du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un
-usage, et de l'usage un droit de tout exterminer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le peuple de Xaragua.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes,
-avec ordre d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui
-causer de l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités,
-que ces malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches
-dans le corps, les retiraient, les mordaient, les brisaient, et
-en jetaient les débris aux chrétiens, dont ils croyaient s'être
-vengés par cette insulte.» (Herrera.)</p>
-</div>
-<p>Or, que dans ces contrées, comme par-tout
-ailleurs, le fort ait subjugué le faible; que pour
-avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse
-et la cupidité aient fait réduire en servitude
-des peuples enclins au repos, pour les forcer
-aux travaux les plus durs, ce sont des vérités
-communes. On sait que l'amour des richesses
-et de l'oisiveté engendre les brigands; on sait
-que dans l'éloignement les lois sont sans appui,
-l'autorité sans force, la discipline sans vigueur;
-que les rois qu'on trompe de près, on les trompe
-encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en obtenir,
-par le mensonge et la surprise, des ordres
-dont ils frémiraient, s'ils en prévoyaient les
-abus.</p>
-
-<p>Mais ce qui n'est pas dans la nature des
-hommes, même les plus pervers, c'est ce que je
-vais rappeler. La plume m'est tombée de la main
-plus d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le
-lecteur de se faire un moment la violence que je
-me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer le
-dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien
-connu. C'est Barthélemi de Las-Casas qui raconte
-ce qu'il a vu, et qui parle au conseil des
-Indes.</p>
-
-<p>«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux,
-armés de lances et d'épées, n'avaient que du mépris
-pour des ennemis si mal équipés; ils en faisaient
-impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient
-le ventre aux femmes enceintes, pour
-faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient entre
-eux des gageures, à qui fendrait un homme avec
-le plus d'adresse d'un seul coup d'épée, ou à qui
-lui enlèverait la tête de meilleure grâce de dessus
-les épaules; ils arrachaient les enfants des
-bras de leur mère, et leur brisaient la tête en
-les lançant contre des rochers&hellip; Pour faire mourir
-les principaux d'entre ces nations, ils élevaient
-un échafaud de perches. Après les y avoir étendus,
-ils allumaient sous l'échafaud un petit feu,
-pour faire mourir lentement ces malheureux, qui
-rendaient l'ame avec d'horribles hurlements,
-pleins de rage et de désespoir. Je vis un jour
-quatre ou cinq des plus illustres de ces insulaires
-qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris
-effroyables qu'ils jetaient dans les tourments
-étaient incommodes à un capitaine espagnol, et
-l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les
-étranglât promptement. Un officier dont je connais
-le nom, et dont on connaît les parents à
-Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour
-les empêcher de crier, et pour avoir le plaisir
-de les faire griller à son aise, jusqu'à ce qu'ils
-eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été
-témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une
-infinité d'autres que je passe sous silence.»</p>
-
-<p>Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations,
-n'est qu'un recueil de récits tout semblables;
-et quand on a lu ce qui s'est passé dans
-l'île espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans
-toutes les îles du Golfe; sur les côtes qui l'environnent,
-au Mexique, et dans le Pérou.</p>
-
-<p>Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la
-nature est épouvantée? Le fanatisme: il en est
-seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui.</p>
-
-<p>Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance
-et de persécution, l'esprit de haine et de vengeance,
-pour la cause d'un Dieu que l'on croit
-irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit
-régnait en Espagne, et il avait passé en Amérique
-avec les premiers conquérants. Mais, comme
-si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un
-dogme de ses maximes, un précepte de ses fureurs.
-Ce qui d'abord n'était qu'une opinion, fut
-réduit en système. Un pape y mit le sceau de
-la puissance apostolique, dont l'étendue était
-alors sans bornes: il traça une ligne d'un pôle
-à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le
-Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.
-Il réservait au Portugal tout l'orient
-de la ligne tracée; donnait tout l'occident à l'Espagne,
-et autorisait ses rois à subjuguer, <i>avec
-l'aide de la divine clémence</i>, et amener à la foi
-chrétienne les habitants de toutes les îles et terre-ferme
-qui seraient de ce côté-là. La bulle<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
-est de l'année 1493, la première du pontificat
-d'Alexandre VI.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> On sait que François I<sup>er</sup> demandait à voir l'article du
-testament d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage
-du Nouveau-Monde.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione
-in Barbaros Novi Orbis, quos </i>Indos<i> vocant</i>.</p>
-</div>
-<p>Or on va voir quel fut le système élevé sur
-cette base, et que de tous les crimes des Borgia,
-cette bulle fut le plus grand.</p>
-
-<p>Le droit de subjuguer les Indiens une fois
-établi, on envoya d'Espagne en Amérique une
-formule pour les sommer de se rendre<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Dans
-cette formule, approuvée et vraisemblablement
-dictée par des docteurs en théologie, il était dit
-que Dieu avait donné le gouvernement et la souveraineté
-du monde à un homme appelé Pierre;
-qu'à lui seul avait été attribué le nom de <i>Pape</i>,
-parce qu'il est père et gardien de tous les hommes;
-que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient
-et l'avaient reconnu pour le maître du
-monde; qu'au même titre, l'un de ses successeurs
-avait fait donation aux rois de Castille de
-ces îles et terre-ferme de la mer océane; que
-tous les peuples auxquels cette donation avait
-été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces
-rois, et avaient embrassé le christianisme de
-bonne volonté, sans condition ni récompense.
-«Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui
-parlait dans cette formule, vous vous en trouverez
-bien, comme presque tous les habitants des
-autres îles s'en sont bien trouvés&hellip; Mais, au contraire,
-si vous ne le faites pas, ou si par malice
-vous apportez du retardement à le faire, je vous
-déclare et vous assure qu'<i>avec l'aide de Dieu</i>,
-je vous ferai la guerre à toute outrance; que je
-vous attaquerai de toutes parts et de toutes mes
-forces; que je vous assujettirai sous le joug de
-l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos
-femmes et vos enfants, je les rendrai esclaves, je
-les vendrai, ou les emploierai suivant la volonté
-du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai <i>tous
-les maux imaginables</i>; comme à des sujets rebelles
-et désobéissants; et je proteste que <i>les massacres
-et tous les maux qui en résulteront</i>, ne
-viendront que de votre faute, non de celle du
-roi, ni de la mienne, ni des seigneurs qui m'ont
-accompagné.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le premier qui employa cette formule fut Alfonse
-Ojeda, en 1510. «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les
-autres occasions où les Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée
-de quelques pays.»</p>
-</div>
-<p>Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir,
-d'opprimer, d'exterminer les Indiens; et toutes
-les fois que cette grande cause fut débattue devant
-les rois d'Espagne, le conseil vit en même
-temps des théologiens réclamer, au nom du ciel,
-les droits de la nature, et des théologiens opposer
-à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des
-Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité
-d'Aristote, lequel décidait, disait-on, que
-les Indiens étaient nés pour être esclaves des
-Castillans<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas
-avec l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque
-osa déclarer que les Indiens lui avaient tous paru nés pour
-la servitude.</p>
-
-<p>Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour,
-qui avaient des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait
-que les guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde
-étaient non-seulement permises, mais nécessaires pour y établir
-la foi, et que les Espagnols étaient fondés en droit
-pour subjuguer les Indiens.</p>
-
-<p>Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené,
-répondait que les Indiens étaient capables de recevoir
-la foi, de prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les
-actes de toutes les vertus; mais qu'il fallait les y engager par
-la persuasion et par de bons exemples; et il proposait pour
-modèles les apôtres et les martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa
-le <i lang="la" xml:lang="la">Compelle intrare</i>, et le Deutéronome, où il est dit:
-«Quand vous vous présenterez pour attaquer une place, vous
-offrirez d'abord la paix aux habitants, et s'ils l'acceptent,
-et qu'ils vous livrent les portes de la ville, vous ne leur ferez
-aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos tributaires;
-mais s'ils prennent les armes pour se défendre,
-vous les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les
-femmes ni les enfants.»</p>
-</div>
-<p>Or, dès qu'une question de cette importance
-dégénère en controverse, on sent quelle est, dans
-les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur le
-parti que l'on doit prendre, et combien le plus
-violent a d'avantage sur le plus modéré<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. La
-cause de la justice et de la vérité n'a pour elle
-que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause
-des passions a pour elle tous les hommes qu'elle
-intéresse ou qu'elle peut intéresser, d'autant plus
-ardents à saisir l'opinion favorable au désordre,
-qu'elle les sauve de la honte, leur assure l'impunité,
-et les délivre du remords.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites
-furent chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter
-le réglement de Ximenès. Ce réglement portait que les
-départements où l'on avait distribué les Indiens, seraient
-abolis. Cet article, d'où dépendait le salut des Indiens, fut
-sans effet; et la servitude subsista par la faiblesse et l'infidélité
-de ces indignes commissaires.</p>
-</div>
-<p>C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et
-l'avarice, qui, dans l'ame des Castillans, ferma,
-pour ainsi dire, tout accès à l'humanité; en sorte
-que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce
-de bêtes brutes, condamnées par la nature
-à obéir et à souffrir; qu'une race impie et rebelle,
-qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait
-tous les maux dont on l'accablerait; en un
-mot, que les ennemis d'un Dieu qui demandait
-vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire
-en les exterminant.</p>
-
-<p>Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche,
-toute la part qu'elles ont eue aux forfaits
-de cette conquête; je n'en réserve au fanatisme
-que ce qui lui est propre, la cruauté froide
-et tranquille, l'atrocité qui se complaît dans l'excès
-des maux qu'elle invente, la rage aiguisée à
-plaisir<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Est-il concevable en effet que la douceur,
-la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil
-si tendre et si touchant qu'ils avaient fait
-aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si
-le fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser
-au crime? Et à quelle autre cause imputer
-leur furie? Le brigandage, sans mélange de superstition,
-peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles
-aux femmes enceintes, jusqu'à égorger les
-vieillards et les enfants à la mamelle, jusqu'à se
-faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation
-diabolique de la rage des Phalaris? La nature,
-dans ses erreurs, peut quelquefois produire
-un semblable monstre; mais des troupes
-d'hommes atroces pour le plaisir de l'être, des
-colonies d'hommes-tigres passent les bornes de
-la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant
-brûler tout un peuple, ils invoquaient Dieu
-et ses saints! Ils élevaient treize gibets et y attachaient
-treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils,
-de Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce
-impiété, ou fanatisme? Il n'y a point de milieu;
-et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce
-temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien
-moins que des impies. J'ai donc eu raison d'attribuer
-au fanatisme ce que toute la malice du
-c&oelig;ur humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui
-se refuserait encore à l'évidence, je demanderais
-si les Espagnols, en guerre avec des catholiques,
-en auraient donné la chair à dévorer à leurs
-chiens? s'ils auraient tenu boucherie ouverte des
-membres de Jésus-Christ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur
-leurs captifs sont réciproques, et du moins leur furie est
-aiguisée par la vengeance. Mais que des hommes soient pires
-que des tigres envers des hommes plus doux que des
-agneaux, c'est ce que la nature n'a jamais produit sans le
-concours du fanatisme; et il faut croire que les Espagnols
-qui passaient en Amérique, étaient une espèce de monstres
-unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les avait
-dénaturés.</p>
-</div>
-<p>Les partisans du fanatisme s'efforcent de le
-confondre avec la religion: c'est là leur sophisme
-éternel. Les vrais amis de la religion la séparent
-du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent
-caché et nourri dans son sein. Tel est le
-dessein qui m'anime.</p>
-
-<p>Ceux qui pensent que la victoire est décidée
-sans retour en faveur de la vérité, que le fanatisme
-est aux abois, que les autels qu'il embrassait
-ne sont plus pour lui un asyle, regarderont
-mon ouvrage comme tardif et superflu: fasse le
-ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de défendre
-une si belle cause, si j'étais jaloux du
-succès qu'elle aurait eu avant moi et sans moi.
-Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a jamais
-été si modéré; mais je répète ici ce que
-j'ai déja dit, qu'<i>il faut prendre le temps où les
-eaux sont basses, pour travailler aux digues</i>.</p>
-
-<p>Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce
-sans détour, de contribuer, si je le puis, à faire
-détester de plus en plus ce fanatisme destructeur;
-d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on
-ne le confonde jamais avec une religion compâtissante
-et charitable, et d'inspirer pour elle autant
-de vénération et d'amour, que de haine et
-d'exécration pour son plus cruel ennemi.</p>
-
-<p>J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des
-fourbes et des fanatiques; mais je leur ai opposé
-de vrais chrétiens. Barthélemi de Las-Casas est
-le modèle de ceux que je révère: c'est en lui
-que j'ai voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur
-et tendre, enfin l'esprit du christianisme dans
-toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila,
-Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples
-du fanatisme qui dénature l'homme et qui
-pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis
-ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion
-désavoue, et qui, s'il était pris pour elle,
-la ferait détester. Voilà, je crois, mon intention
-assez clairement exposée, pour convaincre de
-mauvaise foi ceux qui feraient semblant de s'y
-être mépris.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<p class="titre">LES INCAS.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.</h2>
-
-
-<p>L'empire du Mexique était détruit; celui du
-Pérou fleurissait encore; mais, en mourant, l'un
-de ses monarques l'avait partagé entre ses deux
-fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le
-fier Huascar, roi de Cusco, avait été cruellement
-blessé d'un partage qui lui enlevait la plus belle
-de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un
-usurpateur de ses droits. Cependant un reste de
-vénération pour la mémoire du roi son père réprimait
-son ressentiment; et au sein d'une paix
-trompeuse et peu durable, tout l'empire allait
-célébrer la grande fête du soleil<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> A l'équinoxe de septembre. On appelait cette fête
-<i>Citua Raïmi</i>. Voyez <i>Garcilasso, liv. 2, chap. 22</i>.</p>
-</div>
-<p>Le jour marqué pour cette fête, était celui où
-le dieu des incas, le soleil, en s'éloignant du nord,
-passait sur l'équateur, et se reposait, disait-on,
-sur les colonnes de ses temples. La joie universelle
-annonce l'arrivée de ce beau jour; mais c'est
-sur-tout dans les murs de Quito, dans ses délicieux
-vallons, que cette sainte joie éclate. De
-tous les climats de la terre, aucun ne reçoit du
-soleil une si favorable et si douce influence; aucun
-peuple aussi ne lui rend un hommage plus
-solennel.</p>
-
-<p>Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule
-du temple où son image est adorée, attendent
-son lever dans un religieux silence. Déja
-l'étoile de Vénus, que les Indiens nomment l'<i>astre
-à la brillante chevelure</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, et qu'ils révèrent
-comme le favori du soleil, donne le signal du
-matin. A peine ses feux argentés étincellent sur
-l'horizon, un doux frémissement se fait entendre
-autour du temple. Bientôt l'azur du ciel pâlit vers
-l'orient; des flots de pourpre et d'or peu-à-peu
-s'y répandent, la pourpre à son tour se dissipe,
-l'or seul, comme une mer brillante, inonde
-les plaines du ciel. L'&oelig;il attentif des Indiens observe
-ces gradations, et leur émotion s'accroît à
-chaque nuance nouvelle. On dirait que la naissance
-du jour est un prodige nouveau pour eux;
-et leur attente est aussi timide que si elle était
-incertaine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Chasca</i>, chevelue.</p>
-</div>
-<p>Soudain la lumière à grands flots s'élance de
-l'horizon vers les voûtes du firmament; l'astre
-qui la répand s'élève; et la cime du Cayambur<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>
-est couronnée de ses rayons. C'est alors que le
-temple s'ouvre, et que l'image du soleil, en lames
-d'or, placée au fond du sanctuaire, devient elle-même
-resplendissante à l'aspect du dieu qui la
-frappe de son immortelle clarté. Tout se prosterne,
-tout l'adore; et le pontife<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, au milieu
-des incas et du ch&oelig;ur des vierges sacrées, entonne
-l'hymne solennelle, l'hymne auguste, qu'au
-même instant des millions de voix répètent, et
-qui, de montagne en montagne, retentit des sommets
-de Pambamarca jusques par-delà le Potose.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de
-Quito.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Le sacerdoce résidait dans la famille des incas. Le
-grand-prêtre du soleil devait être oncle ou frère du roi. On
-l'appelait <i>Villuma</i> ou <i>Villacuma</i>, diseur d'oracles.</p>
-</div>
-<p class="c small">CH&OElig;UR DES INCAS.</p>
-
-<p>Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux,
-ne cesses de verser au sein de la nature, dans
-un océan de lumière, la chaleur, et la vie, et
-la fécondité; soleil, reçois les v&oelig;ux de tes enfants
-et d'un peuple heureux qui t'adore.</p>
-
-<p class="c"><span class="small">LE PONTIFE</span>, <i>seul</i>.</p>
-
-<p>O roi, dont le trône sublime brille d'un éclat
-immortel, avec quelle imposante majesté tu domines
-dans le vaste empire des airs! Quand tu
-parais dans ta splendeur, et que tu agites sur
-ta tête ton diadème étincelant, tu es l'orgueil du
-ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils devenus,
-ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit?
-Ont-ils pu soutenir un rayon de ta gloire? Si tu
-ne t'éloignais, pour leur céder la place, ils resteraient
-ensevelis dans l'abyme de ta lumière; ils
-seraient dans le ciel comme s'ils n'étaient pas.</p>
-
-<p class="c small">CH&OElig;UR DES VIERGES.</p>
-
-<p>O délices du monde! heureuses les épouses
-qui forment ta céleste cour<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>! que ton réveil
-est beau! quelle magnificence dans l'appareil de
-ton lever! quel charme répand ta présence! les
-compagnes de ton sommeil soulèvent les rideaux
-de pourpre du pavillon où tu reposes, et tes
-premiers regards dissipent l'immense obscurité
-des cieux. O! quelle dut être la joie de la nature,
-lorsque tu l'éclairas pour la première fois!
-Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans
-ce tressaillement qu'éprouve une fille tendre au
-retour d'un père adoré, dont l'absence l'a fait
-languir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Il nous reste une hymne péruvienne, adressée à une
-fille céleste, qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office
-des Hyades. On va voir dans cette hymne quel était le
-tour et le caractère de la poésie des Péruviens: «Belle fille,
-ton malin frère vient de casser ta petite urne, où étaient enfermés
-l'éclair, le tonnerre et la foudre, et d'où ils se sont
-échappés. Pour toi, tu ne verses sur nous que la neige et les
-douces pluies. C'est le soin que t'a confié celui qui régit
-l'univers.»</p>
-</div>
-<p class="c"><span class="small">LE PONTIFE</span>, <i>seul</i>.</p>
-
-<p>Ame de l'univers! sans toi le vaste océan n'était
-qu'une masse immobile et glacée; la terre,
-qu'un stérile amas de sable et de limon; l'air, qu'un
-espace ténébreux. Tu pénétras les éléments de ta
-chaleur vive et féconde; l'air devint fluide et
-subtil, les ondes souples et mobiles, la terre fertile
-et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces
-éléments, qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement,
-firent une heureuse alliance: le feu
-se glisse au sein de l'onde; l'onde, divisée en vapeurs,
-s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dépose
-au sein de la terre les germes précieux de la fécondité;
-la terre enfante et reproduit sans cesse
-les fruits de cet amour, sans cesse renaissant,
-que tes rayons ont allumé.</p>
-
-<p class="c small">CH&OElig;UR DES INCAS.</p>
-
-<p>Ame de l'univers, ô soleil! es-tu seul l'auteur
-de tous les biens que tu nous fais? n'es-tu que
-le ministre d'une cause première, d'une intelligence
-au-dessus de toi? Si tu n'obéis qu'à ta volonté,
-reçois nos v&oelig;ux reconnaissants; mais si tu
-accomplis la loi d'un être invisible et suprême<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>,
-fais passer nos v&oelig;ux jusqu'à lui: il doit se plaire
-à être adoré dans sa plus éclatante image.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ce dieu inconnu s'appelait <i>Pacha-Camac</i>, celui qui
-anime le monde. Les Incas avaient laissé subsister son temple
-dans la vallée de son nom, à trois lieues de Lima, où il
-était adoré. Les Indiens, ses adorateurs, ne lui offraient point
-de sacrifices.</p>
-</div>
-<p class="c small">LE PEUPLE.</p>
-
-<p>Ame de l'univers, père de Manco, père de nos
-rois, ô soleil! protége ton peuple, et fais prospérer
-tes enfants!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.</h2>
-
-
-<p>Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait
-institué, en l'honneur du soleil, quatre fêtes qui
-répondaient aux quatre saisons de l'année<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>;
-mais elles rappelaient à l'homme des objets plus
-intéressants, la naissance, le mariage, la paternité,
-et la mort.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les
-climats du Pérou, on ne laissait pas d'y diviser l'année par
-les deux solstices et les deux équinoxes: ce qui répond à
-nos quatre saisons.</p>
-</div>
-<p>La fête qu'on célébrait alors était celle de la
-naissance; et les cérémonies de cette fête consacraient
-l'autorité des lois, l'état des citoyens,
-l'ordre et la sûreté publique.</p>
-
-<p>D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles
-de jeunes époux qui lui présentent, dans des
-corbeilles, les enfants nouvellement nés. Le monarque
-leur donne le salut paternel. «Enfants,
-dit-il, votre père commun, le fils du soleil, vous
-salue. Puisse le don de la vie vous être cher jusqu'à
-la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le
-moment de votre naissance! Croissez, pour m'aider
-à vous faire tout le bien qui dépend de moi,
-et à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent
-de la nature.»</p>
-
-<p>Alors les dépositaires des lois en déploient le
-livre auguste. Ce livre est composé de cordons
-de mille couleurs<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>; des n&oelig;uds en sont les caractères;
-et ils suffisent à exprimer des lois simples
-comme les m&oelig;urs et les intérêts de ces
-peuples. Le pontife en fait la lecture; le prince
-et les sujets entendent de sa bouche quels sont
-leurs devoirs et leurs droits.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Ces cordons s'appelaient <i>Quippos</i>, et ceux qui les gardaient
-<i>Quippocamaïs</i>, chargés des <i>Quippos</i>.</p>
-</div>
-<p>La première de ces lois leur prescrit le culte.
-Ce n'est qu'un tribut solennel de reconnaissance
-et d'amour: rien d'inhumain, rien de pénible;
-des prières, des v&oelig;ux, quelques offrandes pures;
-des fêtes où la piété se concilie avec la joie: tel
-est ce culte, la plus douce erreur, la plus excusable,
-sans doute, où pût s'égarer la raison.</p>
-
-<p>La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui
-fait un devoir d'être équitable comme le soleil,
-qui dispense à tous sa lumière; d'étendre, comme
-lui, son heureuse influence, et de communiquer
-à ce qui l'environne sa bienfaisante activité; de
-voyager dans son empire, car la terre fleurit sous
-les pas d'un bon roi; d'être accessible et populaire,
-afin que, sous son règne, l'homme injuste
-ne dise pas: <i>que m'importent les cris du faible?</i>
-de ne point détourner la vue à l'approche des
-malheureux, car s'il est affligé d'en voir, il se
-reprochera d'en faire; et celui-là craint d'être
-bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui recommande
-un amour généreux, un saint respect
-pour la vérité, guide et conseil de la justice, et
-un mépris mêlé d'horreur pour le mensonge,
-complice de l'iniquité. Elle l'exhorte à conquérir,
-à dominer par les bienfaits, à épargner le sang
-des hommes, à user de ménagement et de patience
-envers les rebelles, de clémence envers
-les vaincus.</p>
-
-<p>La même loi s'adresse encore à la famille des
-Incas: elle les oblige à donner l'exemple de l'obéissance
-et du zèle, à user avec modestie des
-priviléges de leur rang, à fuir l'orgueil et la mollesse;
-car l'homme oisif pèse à la terre, et l'orgueilleux
-la fait gémir.</p>
-
-<p>La troisième imposait aux peuples le plus inviolable
-respect pour la famille du soleil, une obéissance
-filiale envers celui de ses enfants qui régnait
-sur eux en son nom, un dévouement religieux
-au bien commun de son empire.</p>
-
-<p>Après cette loi, venait celle qui cimentait les
-n&oelig;uds du sang et de l'hymen, et qui, sur des
-peines sévères, assurait la foi conjugale<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> et
-l'autorité paternelle, les deux supports des bonnes
-m&oelig;urs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> L'Inca lui seul, afin d'étendre et de perpétuer la
-branche aînée de la famille du Soleil, pouvait épouser plusieurs
-femmes.</p>
-</div>
-<p>La loi du partage des terres prescrivait aussi
-le tribut. De trois parties égales du terrain cultivé,
-l'une appartenait au soleil, l'autre à l'Inca,
-et l'autre au peuple. Chaque famille avait son
-apanage; et plus elle croissait en nombre, plus
-on étendait les limites du champ qui devait la
-nourrir. C'est à ces biens que se bornaient les
-richesses d'un peuple heureux. Il possédait en
-abondance les plus précieux des métaux, mais il les
-réservait pour décorer ses temples et les palais
-de ses rois. L'homme, en naissant, doté par la
-patrie<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, vivait riche de son travail, et rendait
-en mourant ce qu'il avait reçu. Si le peuple, pour
-vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez
-de ses biens, ceux du soleil y suppléaient<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.
-Ces biens n'étaient point engloutis par le luxe
-du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures
-des saints ministres des autels que ce qu'en exigeaient
-les besoins de la vie: non que la loi leur
-en fixât l'usage, mais leur piété modeste et simple
-ne voyait rien que d'avilissant dans le faste
-et dans la mollesse; ils avaient mis leur dignité
-dans l'innocence et la vertu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> A chaque enfant mâle, une portion de terrain égale à
-celle du père; à chaque fille, une moitié.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca était distribuée
-au peuple. Le coton se distribuait de même dans les
-pays où il fallait être plus légèrement vêtu.</p>
-</div>
-<p>La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie.
-Ce tribut se payait d'abord à la nature:
-jusqu'à cinq lustres accomplis, le fils se devait à
-son père, et l'aidait dans tous ses travaux. Les
-champs des orphelins, des veuves, des infirmes
-étaient cultivés par le peuple<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Au nombre
-des infirmités était comprise la vieillesse: les pères
-qui avaient la douleur de survivre à leurs enfants,
-ne languissaient pas sans secours; la jeunesse de
-leur tribu était pour eux une famille: la loi les
-consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat
-était sous les armes, on cultivait pour lui son
-champ; ses enfants jouissaient du droit des orphelins,
-sa femme de celui des veuves; et s'il
-mourait dans les combats, l'État lui-même prenait
-pour eux les soins d'un père et d'un époux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Le peuple occupé à ces travaux se nourrissait à ses
-dépens.</p>
-</div>
-<p>Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil,
-puis l'héritage de la veuve, de l'orphelin,
-et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la
-culture de son champ. Les terres de Inca terminaient
-les travaux: le peuple s'y rendait en
-foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme
-aux jours solennels, il remplissait l'air de ses
-chants<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Le refrain de ces chants était <i>Hailli</i>, triomphe.</p>
-</div>
-<p>La tâche des travaux publics était distribuée
-avec une équité qui la rendait légère. Aucun
-n'en était dispensé; tous y apportaient le même
-zèle. Les temples et les forteresses, les ponts
-d'osier qui traversaient les fleuves, les voies publiques,
-qui s'étendaient du centre de l'empire
-jusqu'à ses frontières, étaient des monuments,
-non pas de servitude, mais d'obéissance et d'amour.
-Ils ajoutaient à ce tribut celui des armes,
-dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre:
-c'étaient des haches, des massues, des lances,
-des flèches, des arcs, de frêles boucliers: vaine
-défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe
-qu'ils virent bientôt éclater!</p>
-
-<p>Tout, dans les m&oelig;urs, était réduit en lois: ces
-lois punissaient la paresse et l'oisiveté<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, comme
-celles d'Athènes; mais, en imposant le travail,
-elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé
-d'être utile, pouvait du moins espérer d'être heureux.
-Elles protégeaient la pudeur, comme une
-chose inviolable et sainte; la liberté, comme le
-droit le plus sacré de la nature; l'innocence,
-l'honneur, le repos domestique, comme des dons
-du ciel qu'il fallait révérer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient
-dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de
-cinq ans, étaient occupés à éplucher le coton et à égrener
-le maïs.</p>
-</div>
-<p>La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans
-l'âge de l'innocence, portait sa rigueur sur les pères,
-et punissait en eux le vice qu'ils avaient nourri, ou
-qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime
-des pères ne retombait sur les enfants: le fils
-du coupable puni le remplaçait sans honte et sans
-reproche; on ne lui en retraçait l'exemple que
-pour l'instruire à l'éviter.</p>
-
-<p>Ce fut par-tout le caractère de la théocratie
-d'exagérer la rigueur des peines: mais chez un
-peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité,
-sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition,
-sans envie, exempt de nos besoins fantasques et
-de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui n'était
-que le bonheur public distribué sur tous, attaché
-par reconnaissance au gouvernement juste et
-sage qui faisait sa félicité, l'habitude des bonnes
-m&oelig;urs rendait les lois comme inutiles: elles étaient
-préservatives, et presque jamais vengeresses.</p>
-
-<p>On en voyait l'exemple dans cette loi terrible,
-qui regardait la violation du v&oelig;u des vierges du
-soleil. O! comment, chez un peuple si modéré, si
-doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le
-fanatisme ne croit jamais venger assez le dieu
-dont il est le ministre; et c'était lui qui, chez ce
-peuple, le plus humain qui fût au monde, avait
-prononcé cette loi. Pour expier l'injure d'un amour
-sacrilége, et appaiser un dieu jaloux, non-seulement
-il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût
-ensevelie vivante<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, et le séducteur dévoué au
-supplice le plus honteux; il enveloppait dans le
-crime la famille des criminels: pères, mères,
-frères et s&oelig;urs, jusqu'aux enfants à la mamelle,
-tout devait périr dans les flammes; le lieu même
-de la naissance des deux impies devait être à jamais
-désert. Aussi quand le pontife, en prononçant
-la loi, nomma le crime et dit quelle en
-serait la peine, il frissonna, glacé d'horreur; son
-front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur
-sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent
-de long-temps se tourner vers le ciel.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> C'est une chose remarquable, que la superstition eût
-imaginé le même supplice à Rome et à Cusco, pour punir
-la même faiblesse dans les vierges de Vesta et dans celles du
-Soleil.</p>
-</div>
-<p>Après la lecture des lois, le monarque levant
-les mains: «O soleil, dit-il, ô mon père! si je
-violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer; commande
-au ministre de ta colère, au terrible <i>Illapa</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>,
-de me réduire en poudre, et à l'oubli
-de m'effacer de la mémoire des mortels. Mais, si
-je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon
-peuple, en m'imitant, m'épargne la douleur de
-te venger moi-même; car le plus triste des devoirs
-d'un monarque, c'est de punir.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Sous le nom d'<i>Illapa</i> étaient compris l'éclair, le tonnerre,
-et la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice
-du Soleil.</p>
-</div>
-<p>Alors les Incas, les caciques, les juges, les
-vieillards députés du peuple, renouvellent tous
-la promesse de vivre et de mourir fidèles au culte
-et aux lois du soleil.</p>
-
-<p>Les surveillants s'avancent à leur tour: leur
-titre<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> annonce l'importance des fonctions dont
-ils sont chargés: ce sont les envoyés du prince
-qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que
-la majesté même, vont observer dans les provinces
-les dépositaires des lois, voir si le peuple n'est
-point foulé; et au faible à qui le puissant a fait
-injure ou violence, à l'indigent qu'on abandonne,
-à l'homme affligé qui gémit, ils demandent: <i>Quel
-est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et
-tes pleurs?</i> Ils s'avancent donc, et ils jurent, à
-la face du soleil, d'être équitables comme lui.
-L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs du
-peuple, c'est à vous que son bonheur est confié.
-Soleil, ajoute-t-il, reçois le serment des tuteurs
-du peuple. Punis-moi, si je cesse de protéger en
-eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je
-leur pardonne la faiblesse ou l'iniquité.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Cucui-riroc</i>, ceux qui ont l'&oelig;il à tout.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.</h2>
-
-
-<p>Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de
-la jeunesse, des ch&oelig;urs de filles et de garçons,
-tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs
-mains des guirlandes, dont ils viennent orner
-les colonnes sacrées, en dansant alentour, et
-chantant les louanges du soleil et de ses enfants.
-Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un
-arbuste<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> qui croît dans ces riches vallons, est
-égale en blancheur aux neiges des montagnes:
-ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire
-de ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux
-climats, tient lieu de voile à la nature: le
-mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux
-yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Le cotonnier.</p>
-</div>
-<p>Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent
-de leurs guirlandes, et cette chaîne mystérieuse
-exprime les douceurs de la société, dont
-les lois forment les liens.</p>
-
-<p>Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée
-vers leur base; elle s'abrége encore, et va s'évanouir.
-Alors éclatent de nouveau les chants d'adoration
-et de réjouissance; et l'Inca, tombant
-à genoux au pied de celle des colonnes où le
-trône d'or de son père étincelle de mille feux:
-«Source intarissable de tous les biens; ô soleil,
-dit-il, ô mon père! il n'est pas au pouvoir de tes
-enfants de te faire aucun don qui ne vienne de
-toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile
-à ton bonheur comme à ta gloire: tu n'as besoin,
-pour ranimer ton incorruptible lumière, ni des
-vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos
-sacrifices. Les moissons abondantes que ta chaleur
-mûrit, les fruits que tes rayons colorent, les troupeaux
-à qui tu prépares les sucs des herbes et
-des fleurs, ne sont des trésors que pour nous:
-les répandre, c'est t'imiter: c'est le vieillard infirme,
-la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en
-ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un
-autel, que nous devons en déposer l'hommage.
-Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que
-comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour;
-pour moi, c'est un engagement; pour les
-malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable
-des droits qu'ils ont à mes bienfaits.»</p>
-
-<p>Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au
-soleil, qui lui donne de si bons rois; et le monarque,
-précédé du pontife, des prêtres, et des
-vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu
-le sacrifice accoutumé.</p>
-
-<p>Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux
-yeux du prince trois jeunes vierges nouvellement
-choisies, que leurs parents venaient consacrer
-au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait
-aux regards des profanes: la nature, dans ces climats,
-n'avait jamais rien formé de si beau. Les
-trois Incas, leurs pères, les menaient par la main;
-et leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de
-la ceinture, signe et gage sacré de la chaste pudeur
-dont leur sagesse avait pris soin.</p>
-
-<p>Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit
-dans le temple; le grand-prêtre les suit,
-et le temple est fermé. D'abord les trois vierges
-s'inclinent devant l'image de leur époux, et au
-même instant le grand-prêtre détache le voile
-qui les couvre. Le voile tombe; et que d'attraits
-il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut
-ravi dans la cour du soleil son père; il crut voir
-les femmes célestes, avec qui ce dieu bienfaisant
-se délasse du soin d'éclairer l'univers.</p>
-
-<p>Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur
-peinte sur le visage, et leur c&oelig;ur, tout
-plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment
-d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun
-regret; l'autre, et la plus belle des trois, quoique
-avec la même candeur et la même innocence
-qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse
-dans ses yeux. Cora (c'était le nom de la jeune
-Indienne), avant de prononcer le v&oelig;u qui la détachait
-des mortels, saisit les mains de son père,
-et les baisant avec ardeur, ne laissa échapper
-d'abord qu'un timide et profond soupir; mais
-bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère,
-elle se jette dans ses bras, elle inonde son sein
-de larmes, et s'écrie douloureusement: «Ah!
-ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété
-cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets
-de leur fille, que l'attendrissement de ses
-derniers adieux, et le combat d'un c&oelig;ur qui se
-détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même
-n'attribua qu'à la force des n&oelig;uds du sang
-et au pouvoir de la nature la douleur qu'elle ressentait.
-«O le plus tendre et le meilleur des pères!
-ô mère mille fois plus chère que la vie! il faut vous
-quitter pour jamais!» Elle ne croyait pas sentir
-d'autres regrets: le prêtre y fut trompé comme
-elle; et il lui laissa consommer son téméraire et
-cruel dévouement.</p>
-
-<p>Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois
-jeunes vierges la loi qui attachait des peines si
-terribles à l'infraction de leur v&oelig;u, les deux compagnes
-de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque
-sans émotion; elle seule, par un instinct qui
-lui présageait son malheur, sentit son c&oelig;ur saisi
-d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se
-couvrir d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche
-pâlir, se faner, et s'éteindre; et ses lèvres tremblèrent
-en prononçant le v&oelig;u que son c&oelig;ur devait
-abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses
-parents, ni le pontife. On soutint sa faiblesse,
-on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire
-d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses
-compagnes dans l'inviolable asyle des épouses du
-soleil.</p>
-
-<p>Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres
-des autels, commencèrent le sacrifice.</p>
-
-<p>Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus
-ce culte féroce, qui arrosait de sang humain les
-forêts de ces bords sauvages, lorsque une mère
-déchirait elle-même les entrailles de ses enfants
-sur l'autel du lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande
-agréable au soleil, ce sont les prémices
-des fruits, des moissons, et des animaux, que la
-nature a destinés à servir d'aliments à l'homme.
-Une faible partie de cette offrande est consumée
-sur l'autel; le reste est réservé au festin solennel
-que le soleil donne à son peuple.</p>
-
-<p>Sous un portique de feuillages dont le temple
-est environné, le roi, les Incas, les caciques, se
-distribuent parmi la foule, pour présider aux tables
-où le peuple est assis. La première est celle
-des veuves, des orphelins, et des vieillards; l'Inca
-l'honore de sa présence, comme père des malheureux<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.
-Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis
-à sa droite. Ce jeune prince, dont la beauté annonce
-une origine céleste, a rempli son troisième
-lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve
-du courage et de la vertu<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Son père, qui en
-fait ses délices, s'applaudit de le voir croître et
-s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même,
-il espère laisser un sage sur le trône. Hélas! son
-espérance est vaine; les pleurs de son vertueux
-fils n'arroseront point son tombeau.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> L'un de ses titres était <i>Huaccha-cuyac</i>, ami des pauvres.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> C'était l'âge de seize ans.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.</h2>
-
-
-<p>Au festin succèdent les jeux. C'est là que les
-jeunes Incas, destinés à donner l'exemple du
-courage et de la constance, s'exercent dans l'art
-des combats.</p>
-
-<p>Ils commencent, au son des conques, par la
-flèche et le javelot; et le vainqueur, dès qu'il
-est proclamé, voit le héros qui lui a donné le
-jour s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre
-les bras, en lui disant: «Mon fils, tu me rappelles
-ma jeunesse, et tu honores mes vieux
-ans.»</p>
-
-<p>Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit
-tout ce que l'habitude peut donner de ressort et
-d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des combattants
-agiles et robustes s'élancer, se saisir, se
-presser tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler
-d'efforts pour s'enlever ou pour s'abattre;
-s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au
-combat, se serrer de nouveau des n&oelig;uds de leurs
-bras vigoureux; tour-à-tour immobiles, tour-à-tour
-chancelants, tomber, se rouler, se débattre,
-et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur
-dont ils sont inondés.</p>
-
-<p>Le combat, long-temps incertain, fait flotter
-l'ame de leurs parents entre la crainte et l'espérance.
-La victoire enfin se déclare; mais les vieillards,
-en décernant le prix du combat aux vainqueurs,
-ne dédaignent pas de donner aux vaincus
-quelques louanges consolantes: car ils savent que
-la louange est, dans les ames généreuses, le germe
-et l'aliment de l'émulation.</p>
-
-<p>Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire
-avait fait plier les genoux, était le fils même du
-roi et son successeur à l'empire, le sensible et
-fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains;
-il en verse des larmes de dépit et de honte. L'un
-des vieillards s'en aperçoit, et lui dit, pour le
-consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste;
-il donne la force et l'adresse à ceux qui doivent
-obéir, l'intelligence et la sagesse à celui qui doit
-commander.» Le monarque entendit ces paroles.
-«Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir
-de se trouver plus faible et moins adroit que ses
-rivaux. Le crois-tu fait pour languir sur le trône
-et pour vieillir dans le repos?»</p>
-
-<p>Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'&oelig;il
-de reproche sur le vieillard qui l'avait flatté,
-et se précipita aux genoux de son père, qui, le
-serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon
-fils, la plus juste et la plus impérieuse des lois,
-c'est l'exemple. Vous ne serez jamais servi avec
-plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous
-obéir, on n'aura qu'à vous imiter.»</p>
-
-<p>Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on
-vit cette illustre jeunesse se disposer au combat
-de la course. C'est leur épreuve la plus pénible.
-La lice est de cinq mille pas. Le terme est un
-voile de pourpre que le vainqueur doit enlever.
-Dans l'intervalle de la barrière au terme, le
-peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux
-les combattants. Le signal est donné, ils partent
-tous ensemble; et des deux côtés de la lice, on
-voit les pères et les mères animer leurs enfants
-du geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents
-la douleur de le voir succomber dans sa
-course; ils remplissent tous leur carrière, et
-presque tous en même temps.</p>
-
-<p>Zoraï avait devancé le plus grand nombre de
-ses rivaux. Un seul, le même qui l'avait vaincu
-au combat de la lutte, avait sur lui quelque avantage,
-et n'était qu'à cent pas du terme. «Non,
-s'écria le prince, tu n'auras pas la gloire de me
-vaincre une seconde fois.» Aussitôt, ranimant
-ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le
-prix.</p>
-
-<p>Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque
-part à son triomphe. De ce nombre étaient les
-vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche,
-et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant
-en main la lance où flotte suspendu le trophée
-de sa victoire, et avec eux il se présente devant
-le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les
-proclament dignes du nom d'<i>Incas</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, de vrais
-fils du soleil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Auparavant on les appelait <i>Auqui</i>, <i>infans</i>, comme le
-traduit Garcilasso.</p>
-</div>
-<p>Alors leurs mères et leurs s&oelig;urs viennent, d'un
-air tendre et modeste, attacher à leurs pieds agiles,
-au lieu de la tresse d'écorce<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> qui fait les sandales
-du peuple, une natte de laine plus légère
-et plus douce, dont elles ont fait le tissu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> D'un arbre appelé <i>Manguey</i>. Ce détail est pris de l'histoire.</p>
-</div>
-<p>Ils vont de là, conduits par les vieillards, se
-prosterner devant le roi, qui, du haut de son
-trône d'or, environné de sa famille, les reçoit
-avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un
-père. Son fils, en qualité de vainqueur dans le
-plus pénible des jeux, tombe le premier à ses
-pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour
-lui ni préférence, ni faiblesse: mais la nature le
-trahit; et en lui attachant le bandeau des Incas,
-ses mains tremblent, son c&oelig;ur s'émeut et s'attendrit;
-il laisse échapper quelques larmes: le
-front du jeune prince en est arrosé: il les sent,
-il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux
-paternels. Ces larmes d'amour et de joie
-sont la seule distinction que l'héritier du trône
-obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa
-main la marque la plus glorieuse de noblesse et
-de dignité: il leur perce l'oreille, et y suspend
-un anneau d'or, faveur réservée à leur race, mais
-que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance,
-et qui n'en a pas les vertus.</p>
-
-<p>Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux
-nouveaux Incas: «Le plus sage des rois, leur
-dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut aussi le
-plus vigilant, le plus courageux des mortels.
-Quand le Soleil, son père, l'envoya fonder cet
-empire, il lui dit: «Prends-moi pour exemple:
-je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands
-ma lumière, et ce n'est pas pour moi; je remplis
-ma vaste carrière, je la marque par mes bienfaits;
-l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur
-de l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu
-peux l'être; mais songe à faire des heureux.»
-Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il
-plaira à votre père que vous soyez heureux sans
-fatigue et sans trouble, il vous rappellera vers
-lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course
-laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile,
-non pas à vous, mais à ce monde où vous passez.
-Le lâche s'endort sur la route; il faut que la
-mort, par pitié, lui vienne abréger son travail.
-L'homme courageux supporte le sien, et d'un pas
-sûr et libre il arrive au terme où la mort, la mère
-du repos, l'attend.»</p>
-
-<p>«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet
-astre qui va finir son cours: que de biens, depuis
-son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature!
-Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un
-bon roi.»</p>
-
-<p>A ces mots, il se lève, et marche, accompagné
-de sa famille et de son peuple, pour aller avec
-le pontife, sur le vestibule du temple, observer
-l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir
-les oracles.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.</h2>
-
-
-<p>Le peuple et les Incas se tiennent rangés en
-silence au-delà du parvis. Le roi seul monte les
-degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre,
-qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre
-avenir<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait
-de science divine. (<i>Garcil.</i>)</p>
-</div>
-<p>Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs;
-et l'on eût pris dans ce moment l'horizon du couchant
-pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du
-sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de
-Palmar<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> un nuage pareil à des vagues sanglantes;
-présage épouvantable dans ce jour solennel.
-Le grand-prêtre en frémit; cependant il
-espère qu'avant le coucher du soleil ces vapeurs
-vont se dissiper. Elles redoublent, elles s'entassent
-comme les sommets des montagnes, et
-en s'élevant, elles semblent défier le dieu qui
-s'avance, de rompre la vaste barrière qu'elles opposent
-à son cours. Il descend avec majesté, et,
-des rayons qui l'environnent, perçant de tous
-côtés ces flots de pourpre, il les entr'ouvre; mais
-soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte
-les vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé,
-renaissant, il épuise les traits de sa défaillante
-lumière, et lassé du combat, il reste enseveli
-comme dans une mer de sang.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Promontoire sous l'équateur.</p>
-</div>
-<p>Un signe encore plus terrible se manifeste dans
-le ciel: c'est un de ces astres que l'on croyait errants,
-avant que l'&oelig;il perçant de l'astronomie eût
-démêlé leur route dans l'immensité de l'espace.
-Une comète, semblable à un dragon qui vomit
-des feux, et dont la brûlante crinière se hérisse
-autour de sa tête, paraît venir de l'orient et voler
-après le soleil. Ce n'est dans le céleste azur qu'une
-étincelle aux yeux du peuple; mais le grand-prêtre,
-plus attentif, y croit distinguer tous les traits de
-ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la
-flamme; il lui voit secouer ses ailes embrasées;
-il voit sa brûlante prunelle suivre, du haut des
-cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de l'atteindre
-et de le dévorer. Mais dissimulant la terreur
-dont ce prodige le pénètre: «Prince, dit-il
-au roi, suivez-moi dans le temple;» et là, recueilli
-en lui-même, après avoir été quelque temps immobile
-et en silence devant l'Inca, il lui parle en ces
-mots:</p>
-
-<p>«Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir
-était inévitable, ce dieu bienfaisant nous épargnerait
-la douleur de le prévoir; et sans nous
-affliger d'avance du pressentiment de nos maux,
-il laisserait à l'esprit humain son aveuglement
-salutaire, et au temps son obscurité. Puisqu'il
-daigne nous éclairer, ce n'est pas inutilement; et
-les malheurs qu'il nous annonce peuvent encore
-se détourner. Ne vous effrayez point de ceux qui
-vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire
-les signes que je viens d'observer dans le ciel.
-Ces signes ne s'accordent pas: l'un me dit que
-c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante;
-l'autre m'annonce un ennemi terrible,
-qui fond sur nous de l'orient: mais l'un et l'autre
-est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince,
-armez-vous donc de constance. Être innocent et
-courageux, ne pas mériter son malheur, et le
-souffrir; voilà la tâche que la nature impose à
-l'homme: le reste est au-dessus de nous.»</p>
-
-<p>Le prêtre consterné n'en dit pas davantage; et
-le monarque, renfermant la tristesse au fond de
-son c&oelig;ur, sortit du temple, et se montra au
-peuple avec un front calme et serein. «Notre
-dieu, lui dit-il, sera toujours le même; il veille
-au sort de son empire, et il protége ses enfants.»</p>
-
-<p>Alors on lui vint annoncer que des infortunés,
-chassés de leur patrie, lui demandaient l'hospitalité.
-«Qu'ils paraissent, répond l'Inca: jamais
-les malheureux ne trouveront mon c&oelig;ur inaccessible,
-ni mon palais fermé pour eux.»</p>
-
-<p>Les étrangers s'avancent: c'est le triste débris
-de la famille de Montezume, fuyant le joug des
-Espagnols, et qui, de rivage en rivage, cherche un
-refuge impénétrable aux poursuites de ses tyrans.</p>
-
-<p>Un jeune cacique se présente à la tête de ces
-illustres fugitifs. A sa démarche, à sa noble assurance,
-on reconnaît en lui, tout suppliant qu'il
-est, l'habitude de commander. Un chagrin profond
-et cruel paraît empreint sur son visage; mais
-sa beauté, quoique ternie, est touchante dans sa
-langueur: en intéressant, elle étonne; et l'altération
-de ses traits annonce moins l'abattement,
-que la souffrance d'une ame fière et indignée de
-son malheur.</p>
-
-<p>L'Inca lui dit: «Jeune étranger, apprenez-moi
-qui vous êtes, d'où vous venez, et quel
-coup du sort vous fait chercher un asyle en ces
-lieux.»</p>
-
-<p>«Inca, lui répond Orozimbo (c'était le nom
-du mexicain), tu vois en nous les déplorables
-restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi
-florissant que le tien. Cet empire est détruit. Le
-sort ne nous laissait que la fuite ou que l'esclavage;
-nous avons préféré la fuite. Deux hivers nous
-ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre
-dans les forêts et parmi les bêtes féroces, nous
-avons pris la résolution d'aller chercher des
-hommes moins malheureux que nous, et moins
-cruels que nos tyrans. Il y a trois mois qu'à la
-merci des flots, nous parcourons, à travers mille
-écueils, les détours d'un rivage immense. Les
-maux que nous avons soufferts nous auraient accablés;
-le bruit de tes vertus a soutenu notre espérance.
-On te dit juste et bienfaisant; nous venons
-éprouver si la renommée en impose. Après
-toi, notre unique ressource, celle qui, dans le
-malheur, ne manque jamais qu'à des lâches, c'est
-le courage de mourir.»</p>
-
-<p>«Étrangers, reprit le monarque, vous n'aurez
-pas en vain mis votre confiance en moi. Venez
-dans mon palais vous reposer et réparer vos
-forces. Je suis impatient d'entendre le récit de
-votre infortune, mais je désire encore plus de
-vous la faire oublier.»</p>
-
-<p>Le cacique et ses compagnons, conduits au
-palais de l'Inca, y sont servis avec respect; mais
-il défend qu'on étale à leurs yeux une vaine magnificence:
-car l'ostentation de la prospérité est
-une insulte pour les malheureux. Un bain pur,
-des vêtements frais, une table abondante et
-simple, des asyles pour le sommeil, où règne un
-tranquille silence, sont les premiers secours de
-l'hospitalité qu'exerce envers eux ce monarque.</p>
-
-<p>Le lendemain il les reçoit au milieu de sa famille,
-vertueuse et paisible cour, les fait asseoir
-autour de son trône, et parlant au jeune Orozimbo
-avec tous les ménagements que l'on doit
-aux infortunés, il l'invite à soulager son c&oelig;ur du
-poids accablant de ses peines, en lui racontant
-ses malheurs.</p>
-
-<p>«Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain,
-avec un triste et profond soupir; mais je
-te dois l'effort d'en retracer la désolante image.
-Écoute-moi, généreux prince, et puisse l'exemple
-de ma patrie t'apprendre à garantir ces bords du
-fléau qui l'a ravagée.» A ces mots, le silence
-règne dans l'assemblée des Incas; et le cacique
-reprend ainsi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.</h2>
-
-
-<p>Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit
-tous les ans. Il est à-présent sur vos têtes, il y
-a trois lunes qu'il se levait de même sur le pays
-où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait
-pour roi Montezume, dont nous sommes les neveux.
-Montezume avait des vertus, un c&oelig;ur droit,
-généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de
-la prospérité naissent l'orgueil et l'indolence.
-Après avoir oublié qu'il était homme, il oublia
-qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses amis;
-sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux
-mains d'un ennemi perfide, et causèrent tous ses
-malheurs.</p>
-
-<p>Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de
-fertiles provinces, étaient réunis sous ses lois.
-Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa fortune,
-ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait
-ses ministres, en abusèrent en son nom; et de
-ses provinces foulées, les unes, secouant le joug,
-avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles
-ou plus timides, gémissaient en silence, et, pour
-se déclarer rebelles, attendaient qu'il fût malheureux;
-lorsqu'on apprit que vers l'aurore, dans
-une enceinte où le rivage se courbe et embrasse
-la mer<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, une race d'hommes qu'on prenait
-pour des dieux, étaient venus de l'orient sur des
-châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre;
-que de ces forteresses flottantes sur les eaux, dès
-qu'elles touchaient le rivage, on voyait s'élancer
-des animaux terribles, qui portaient sur leurs
-dos ces hommes immortels. Mille autres témoins
-assuraient que le quadrupède et l'homme n'étaient
-qu'un; que ses pas rapides devançaient les
-vents; que ses regards lançaient la mort, et une
-mort inévitable; que ses deux têtes, d'homme et
-de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu
-de ses regards avait épargné, et que la pointe
-de nos flèches s'émoussait sur la dure écaille dont
-tout son corps était couvert.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Le golfe du Mexique.</p>
-</div>
-<p>Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme
-universel retentit jusqu'à Mexico (c'était
-le siége de l'empire). Montezume en parut troublé;
-mais la même faiblesse qui lui faisait tout
-craindre, lui fit d'abord tout négliger.</p>
-
-<p>Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser
-par de riches offrandes; il espéra les adoucir.
-Il députa vers eux deux hommes honorés
-parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans
-les camps, l'autre dans les conseils. Douze caciques
-(j'étais du nombre) accompagnaient cette
-ambassade; deux cents Indiens nous suivaient,
-chargés de riches présents; vingt captifs, choisis
-parmi ceux que l'on engraissait dans nos temples
-pour être immolés à nos dieux, terminaient ce
-nombreux cortége.</p>
-
-<p>Nous arrivons au camp des Espagnols (car
-c'est ainsi que ces brigands se nomment); et
-quel est notre étonnement, en voyant que cinq
-cents hommes épouvantaient des nations! Oui,
-je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient que cinq
-cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions
-d'hommes tremblaient.</p>
-
-<p>Nous parûmes devant leur chef&hellip; Ah! le perfide!
-sous quel air majestueux et tranquille il sut
-déguiser sa noirceur!</p>
-
-<p>Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle
-ainsi: «Le monarque du Mexique, le puissant
-Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de
-toi qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux.
-Si tu es un dieu propice et bienfaisant, voilà des
-parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant
-et sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un
-homme, voilà des fruits pour te nourrir, des vêtements
-pour ton usage, et des plumes pour te
-parer.»</p>
-
-<p>«Non, nous ne sommes point des dieux, nous
-répondit Cortès (car tel était son nom); mais,
-par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la
-force, l'intelligence, et le courage, nous avons
-sur les Indiens des avantages et des droits que
-vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos
-présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et
-me servir, non pour être offerts en victimes; car
-mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se nourrit
-point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains
-lui ont élevé; soyez témoins du culte que nous
-allons lui rendre. Pour la première fois il descend
-sur ces bords.»</p>
-
-<p>L'autel était simple et rustique; un feuillage,
-en forme de temple, l'environnait de son ombre,
-un vase d'or en faisait l'ornement; un pain léger,
-d'une extrême blancheur, et quelques gouttes
-d'une liqueur que nous prîmes d'abord pour du
-sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit délicieux,
-étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte
-n'avait à nos yeux rien d'effrayant, rien de terrible;
-te l'avouerai-je cependant? soit par la force
-de l'exemple, soit par le charme des paroles que
-proférait le sacrificateur, et par l'ascendant invincible
-que leur Dieu prenait sur nos dieux, le
-respect de ces étrangers, prosternés devant leur
-autel, nous frappa, nous saisit de crainte.</p>
-
-<p>Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les
-pavillons de Cortès. Il nous reçut avec cet air
-d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui
-commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu,
-le Dieu que j'adore, le seul que l'on doit adorer,
-puisqu'il a créé l'univers, qu'il le gouverne, et
-le soutient, vient de descendre sur ces bords; et
-il commande à vos idoles de s'anéantir devant
-lui. C'est lui qui nous envoie pour abolir leur
-culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez
-vos autels sanglants, rasez vos temples abominables,
-et cessez d'outrager le ciel par des offrandes
-qu'il abhorre; ou voyez en nous ses vengeurs.»</p>
-
-<p>Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous
-annonçait était le dieu de la nature entière, il
-avait l'empire des c&oelig;urs comme celui des éléments;
-qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt
-connu et adoré dans ces contrées; qu'il était bien
-sûr qu'à sa voix ce monde se prosternerait; que
-c'était le supposer faible que de s'armer pour sa
-défense; que celui dont la volonté seule était
-toute-puissante, n'avait pas besoin de secours;
-et que c'était en faire un homme et s'ériger soi-même
-en dieu, que de s'établir son vengeur. Il
-ajouta, que si ces étrangers, plus éclairés, plus
-sages, et plus heureux que nous, venaient, par
-la seule puissance de l'exemple et de la raison,
-nous détromper et nous instruire, nous croirions
-qu'en effet un dieu se servait de leur entremise;
-mais que la menace et la violence étaient les armes
-du mensonge, indignes de la vérité.</p>
-
-<p>Cortès étonné répliqua que les desseins de son
-Dieu étaient impénétrables; qu'il n'en devait pas
-compte aux hommes; qu'il commandait, et que
-c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura
-cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à
-l'appui de la vérité. Il ne doutait pas, disait-il,
-que Montezume et tous les sages de ses conseils
-et de sa cour ne reconnussent aisément combien
-monstrueux et barbare était le culte des idoles
-qu'on arrosait de sang humain; mais le peuple,
-endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé
-dès l'enfance à trembler devant ses faux dieux,
-avait besoin qu'on le forçât, par une heureuse
-violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance
-et de l'erreur.</p>
-
-<p>Alors on servit un festin. Cortès nous admit
-à sa table. Il nous vit regarder avec inquiétude
-les viandes qu'on nous présentait; car nous savions
-qu'on avait égorgé un grand nombre de
-nos amis. Il pénétra notre pensée; et nous lui en
-fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est
-en horreur parmi nous; et ni la faim la plus
-cruelle, ni la plus dévorante soif, ne vaincraient
-notre répugnance pour la chair et le sang humain&hellip;»
-Quelle répugnance, grands dieux!
-Ils ne dévorent pas les hommes; mais les en égorgent-ils
-moins? Et qu'importe lequel des deux,
-du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?</p>
-
-<p>Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle
-de leurs exercices guerriers. Les cruels! on voit
-bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel art profond
-ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux,
-sur ces animaux redoutables que, d'une main,
-ils savent gouverner, tandis que l'autre fait voler
-autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme
-l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux
-que leur donnent sur nous la fougue, la
-vîtesse, la force de ces animaux, fiers esclaves
-de l'homme, et qui combattent sous lui.</p>
-
-<p>Mais cet avantage étonnant l'est moins que
-celui de leurs armes: puisses-tu, grand roi, ne
-jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du feu, et
-d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent,
-les insensés! et auquel ils préfèrent l'or, inutile
-à notre défense. Puisses-tu ne jamais entendre
-cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant
-nous. Le tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant,
-lorsqu'il roule sur les nuages. Inca, c'est
-le génie de la destruction qui leur a fait ce don
-fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre,
-ce fut l'intelligence et l'accord de leurs mouvements,
-pour l'attaque et pour la défense. Cet art
-de marcher sans se rompre, de se déployer à
-propos, de se rallier au besoin, cet art, changé
-en habitude, est ce qui les rend invincibles. Nous
-défions la mort, nous la bravons comme eux;
-nous ne savons pas la donner&hellip; A ces mots,
-le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses
-genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne,
-dit-il à l'Inca, une rage, hélas! impuissante.
-Il est des maux contre lesquels jamais le
-c&oelig;ur ne s'endurcit.</p>
-
-<p>Avant de nous congédier, Cortès, en échange
-de l'or, des perles, des tissus qu'on lui avait
-offerts, nous fit quelques présents futiles, mais
-que leur nouveauté nous rendit précieux.</p>
-
-<p>«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il,
-qu'au nom du Dieu qui m'a choisi pour renverser
-vos idoles, et pour lui élever des temples
-sur les débris de leurs autels; mais vous voyez
-encore en moi le ministre d'un roi puissant, d'un
-roi qui, vers les bords d'où le soleil se lève, règne
-sur des États plus vastes, plus riches, et plus florissants
-que l'empire de Montezume. Il veut bien
-cependant l'avoir pour allié. Dites à Montezume
-que je viens à sa cour pour lui offrir cette alliance,
-et que Charles d'Autriche, monarque
-d'Orient, ne doute pas qu'on ne lui rende, dans
-la personne de son ministre, tout ce qu'on doit
-à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»</p>
-
-<p>Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître
-était si riche et si puissant, on s'étonnait qu'il
-envoyât chercher si loin des alliés et des amis;
-que Montezume serait sans doute honoré de cette
-ambassade; mais qu'il fallait du moins attendre
-son aveu, pour pénétrer dans ses États.</p>
-
-<p>«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le
-voir, j'ai traversé les mers; que l'honneur de mon
-roi exige qu'il m'entende; que, sans lui faire injure,
-il ne peut refuser de me recevoir dans sa
-cour; et que je serais trop indigne de ce titre
-d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si je m'en
-retournais chargé de ses mépris, sans en avoir
-tiré vengeance.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.</h2>
-
-
-<p>La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps
-attendre. Il crut, par de nouveaux présents,
-adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le
-laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les
-présents, et persista dans sa demande.</p>
-
-<p>Il avait su quelle était la haine des caciques
-pour Montezume; il leur avait promis d'abaisser
-son orgueil, d'assurer leur indépendance; et déja
-reçu en ami dans le palais de Zampola<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, nous
-le trouvâmes environné d'une foule de rois, tous
-vassaux de l'empire, dont il avait formé sa cour.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Zampoala.</i></p>
-</div>
-<p>«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence
-Montezume répond à l'amitié d'un roi
-qui veut bien rechercher la sienne. Mais les
-m&oelig;urs, les usages, les lois de son empire, ne lui
-permettent rien de plus; et, à moins de vous déclarer
-ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter
-ce rivage.»</p>
-
-<p>Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses
-alliés avec un air riant et fier, sembla vouloir
-les rassurer; et puis, composant son visage: «Rendez-vous,
-nous dit-il, demain au port où mes
-vaisseaux m'attendent; vous y apprendrez ma
-résolution.»</p>
-
-<p>A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur
-peinte dans les yeux, vinrent lui parler en secret.
-Il écoute, et soudain, avec emportement, il nous
-ordonne de le suivre.</p>
-
-<p>Il marche au temple, où l'on menait de jeunes
-captifs destinés à être immolés à nos dieux; car
-c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au moment
-qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur.
-«Arrêtez, dit-il, arrêtez, hommes stupides
-et féroces. Vous offensez le ciel en croyant l'honorer.»
-A ces mots, s'élançant lui-même entre
-le prêtre et les victimes, il commande qu'on les
-dégage, et qu'on les garde auprès de lui.</p>
-
-<p>Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés,
-criaient au sacrilége, et demandaient vengeance
-pour leurs dieux outragés; un murmure
-confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement;
-Cortès n'attend pas qu'il éclate. Accompagné
-de quelques-uns des siens, il monte, et
-force le cacique à monter les degrés du temple;
-et là, saisissant d'une main ce prince interdit et
-tremblant, et de l'autre levant sur lui son glaive
-prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au peuple,
-d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et
-je vais commander à l'instant qu'on égorge tout
-sans pitié.»</p>
-
-<p>Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès,
-sa menace, son étonnante résolution, glacent tous
-les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment
-ne pas craindre celui qui brave impunément les
-dieux? A son courage, à sa fierté, il paraissait un
-dieu lui-même. Il se fait amener les sacrificateurs,
-qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh
-bien, dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent,
-vous et leur temple? Qui les retient?
-qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que
-ne m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez,
-vos dieux sont impuissants; ils ne sont rien
-que les fantômes du délire et de la frayeur. Des
-dieux avides de carnage, et nourris de chair et
-de sang! pouvez-vous bien y croire? Et si vous
-y croyez, pouvez-vous adorer les plus méchants
-des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez,
-pour le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses
-que vous nous allez voir briser.»</p>
-
-<p>Il dit, et profitant de la terreur profonde dont
-tout le peuple était frappé, il commande à sa
-troupe de renverser nos dieux du haut de leurs
-autels, et de les rouler hors du temple.</p>
-
-<p>A ce comble d'impiété, nous espérions tous
-que le temple s'écroulerait sur les profanateurs.
-Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés,
-roulés dans la poussière, se laissèrent fouler
-aux pieds.</p>
-
-<p>L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille:
-«Peuple, dit-il, voilà vos dieux. C'est à
-ces simulacres vains que vous avez sacrifié des
-millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et
-frémissez.» Ensuite il fit venir les jeunes Indiens
-arrachés de la main des prêtres. «Mes enfants,
-leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes;
-rendez-la douce, tranquille, heureuse, à ceux dont
-vous l'avez reçue; et gardez-en le sacrifice pour
-le moment où votre prince, votre patrie, et vos
-amis, vous le demanderont dans les combats.»</p>
-
-<p>«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la
-parole, que j'ai quelque raison de vouloir pénétrer
-jusqu'à la cour de Montezume. A demain.
-Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent
-qu'il persiste dans ses refus.»</p>
-
-<p>Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine
-qui se fit dans tous les esprits, quand le
-peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. Imagine-toi
-des esclaves flétris, courbés dès leur
-naissance sous les chaînes de leurs tyrans, et qui,
-tout-à-coup délivrés de cette longue servitude,
-respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel
-fut le peuple de Zampola. D'abord un reste de
-frayeur troublait et réprimait sa joie. Il semblait
-craindre que la vengeance de ses dieux ne fût
-qu'assoupie, et ne vînt à se réveiller. Mais, quand
-il les vit mutilés et dispersés hors de leur temple,
-il se livra à des transports qui firent bien voir
-que son culte n'avait jamais été que celui de la
-crainte, et qu'il détestait dans son c&oelig;ur les
-dieux que sa bouche implorait.</p>
-
-<p>«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans
-l'homme, d'aimer, d'adorer autre chose qu'un
-être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient,
-que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers,
-dont je conçois une autre opinion que vous.»
-Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent
-un tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu
-de paix, un dieu propice et débonnaire; c'est
-un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu
-est cruel<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, implacable, et mille fois plus altéré
-de sang que tous les dieux qu'il a vaincus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint
-la peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde:
-«Voilà, dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du
-Dieu que nous adorons, et persistent opiniâtrément dans
-leur incrédulité: ils croient que le Dieu des chrétiens est le
-plus méchant des dieux, parce que les chrétiens qui le servent
-et qui l'adorent sont les plus méchants et les plus corrompus
-de tous les hommes.» (<i>Découverte des Indes occidentales</i>,
-page 180.)</p>
-</div>
-<p>Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé
-plus d'un million de victimes; qu'en son
-nom ils ont fait couler des flots de larmes et de
-sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur
-en demande encore. Mais laisse-moi poursuivre:
-tu vas bientôt connaître et détester ces imposteurs.</p>
-
-<p>Le lendemain on nous mena au port, où était
-la flotte de Cortès; et l'on nous dit de l'y attendre.
-Mille pensées nous agitaient. Ce que nous avions
-vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant
-que prenait cet homme inconcevable sur
-l'esprit des caciques et sur l'ame des peuples,
-l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole,
-la chûte de nos dieux, le triomphe du sien,
-tout nous plongeait dans des réflexions accablantes
-sur l'avenir.</p>
-
-<p>Cependant du haut du rivage nous admirions
-ces canots immenses, dont la structure était un
-prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un
-assemblage de bois solides, qu'on a courbés et
-façonnés comme des joncs flexibles; leurs ailes
-sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges
-d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus,
-flottants dans les airs, se laissent enfler par les
-vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit cette forteresse
-mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité
-du canot, lui sert à diriger son cours.</p>
-
-<p>Comme nous étions occupés de cette effrayante
-industrie, Cortès arrive, accompagné des siens.
-A l'instant ses soldats se jettent sur les barques.
-Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse
-joie est tout-à-coup suivie de la plus profonde
-douleur. Nous voyons dépouiller ces vastes édifices:
-bois, métaux, voiles et cordages, on enlève
-tout; et Cortès, donnant l'exemple à sa
-troupe, s'élance, la flamme à la main, embrase
-l'un de ses canots, et les fait tous réduire en
-cendre.</p>
-
-<p>Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe
-et les consume, Cortès, avec une tranquillité insultante,
-nous regarde, et nous parle ainsi: «Tant
-que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage,
-Montezume aurait pu douter si je persisterais
-dans ma résolution: Mexicains, dites-lui
-ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me
-recevoir en ami, ou en ennemi.» Ce fut avec
-cette arrogance qu'il nous renvoya consternés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.</h2>
-
-
-<p>Montezume attendait notre retour avec impatience.
-Il assembla ses ministres et ses prêtres
-pour nous entendre. La présence des prêtres nous
-fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le
-Dieu de Cortès avait couvert nos dieux; tout le
-reste fut exposé dans un récit fidèle et simple,
-et quelques figures tracées nous aidèrent à faire
-entendre ce qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque
-nous écoutait avec cet étonnement stupide,
-qui semble interdire à l'ame la pensée et
-la volonté. «Ces étrangers, dit-il, ont sur nous,
-je l'avoue, un ascendant qui m'épouvante. Tout
-ce que vous m'en racontez, me semble tenir du
-prodige; et j'y vois quelque chose au-dessus de
-l'humain.»</p>
-
-<p>«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux
-que nous, lui dit Pilpatoé; mais toutes
-leurs lumières ne les rendent pas immortels. La
-fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous
-les besoins, tous les maux de la vie sont faits
-pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule
-avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme
-celle d'un Indien: c'est ce que je voulais savoir;
-le reste est de peu d'importance.»</p>
-
-<p>Montezume, à qui ce discours devait inspirer
-du courage, n'en parut point touché. Il regardait
-les prêtres, et il semblait chercher à lire dans
-leurs yeux.</p>
-
-<p>Alors le pontife se lève, et d'un air imposant:
-«Seigneur, dit-il à Montezume, ne vous étonnez
-pas de la faiblesse de nos dieux et de la décadence
-où tombe leur empire. Nous avons évoqué
-le puissant dieu du mal, le formidable Telcalépulca.
-Il nous est apparu sur le faîte du
-temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu
-des nuages que sillonnait la foudre. Sa tête énorme
-touchait au ciel; ses bras, qui s'étendaient du
-midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la
-terre; sa bouche était remplie du venin de la
-peste, qu'elle menaçait d'exhaler; dans ses yeux
-sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la
-famine et de la rage; il tenait d'une main les trois
-dards de la guerre, de l'autre il secouait les chaînes
-de la captivité. Sa voix, pareille au bruit des
-vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces
-mots: On me dédaigne; on ne fait plus couler
-sur mes autels que le sang de quelques victimes,
-que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le
-temps où vingt mille captifs étaient égorgés dans
-mon temple? Ses voûtes ne retentissaient que de
-gémissements et de cris douloureux, qui remplissaient
-mon c&oelig;ur de joie; mes autels nageaient
-dans le sang; mon parvis regorgeait d'offrandes.
-Montezume a-t-il oublié que je suis Telcalépulca,
-et que tous les fléaux du ciel sont les ministres
-de ma colère? Qu'il laisse tous les autres
-dieux languir, tomber de défaillance; leur indulgence
-les expose au mépris; en le souffrant, ils
-l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence
-de négliger le dieu du mal.»</p>
-
-<p>Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne
-à l'instant que, parmi les captifs, on en
-choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que
-dans son temple tout abonde pour les engraisser
-à la hâte; et qu'il en soit fait incessamment un
-sacrifice solennel.</p>
-
-<p>A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi!
-dans un jour, mille victimes!» Que veux-tu?
-lui dit le cacique. Tant de calamités ont affligé
-la terre, que l'homme, faible et malheureux, a
-regardé le dieu du mal comme le plus puissant
-des dieux; et pour le désarmer, il croit devoir
-lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte
-enfin qui lui ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers
-lui sacrifient comme nous. Et à quelle autre
-divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là
-le secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là,
-sans doute, qu'ils gagnent la faveur de ce dieu
-altéré de larmes et de sang.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, notre faible monarque
-croyait avoir pourvu à tout, en ordonnant ce
-sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur
-de nos voisins<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, et secondé par les vaincus, il
-parut avec une armée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Le peuple de Tlascala.</p>
-</div>
-<p>Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus
-son découragement. Il voulut essayer encore avec
-les Espagnols la force des bienfaits; il leur offrit
-de partager avec eux ses trésors immenses, et
-de faire pour eux les frais d'une nouvelle flotte,
-s'ils voulaient s'éloigner. Misérable ressource!
-C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur
-orgueil, et irriter encore leur insatiable avarice.
-Aussi Cortès, plus obstiné et plus arrogant que
-jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir
-par des présents qu'il méprisait; que l'or
-n'effaçait point les taches que faisait l'injure; et
-que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que
-dans le sang.</p>
-
-<p>Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines,
-la malheureuse Mexico, s'élevait au milieu d'un
-lac, comme sortant du sein des eaux; on y arrivait
-par des digues, qu'on pouvait couper aisément;
-celle par où venait Cortès traversait la
-ville où régnait mon père, et pour disputer ce
-passage, mon père ne demandait que l'aveu de
-Montezume; il ne put l'obtenir: il fallut recevoir
-ces étrangers comme nos maîtres, nous humilier
-devant eux&hellip; O combien je frémis! combien je
-détestai l'ordre absolu qui nous forçait à cet abaissement!
-Quel vice, dans un roi, qu'un excès de
-faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant
-de ses ennemis, s'efforçant de cacher sa honte
-sous sa vaine magnificence; il les reçoit avec
-toutes les marques de la joie et de l'amitié, les
-comble de présents, les invite à loger dans le
-palais du roi son père<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>; et inaccessible pour
-nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès,
-le plus dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit,
-gagne sa confiance, et l'attire (adresse incroyable!)
-dans ce palais changé en forteresse, qu'ils occupaient
-lui et les siens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le palais d'Axayaca.</p>
-</div>
-<p>Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de
-la perfidie, de l'insolence et de l'outrage. Au milieu
-de sa ville, au milieu de son peuple, et dans
-le palais de son père, Montezume lui-même est
-retenu captif, en ôtage, par ces brigands. Ils
-font plus, et pour achever d'abattre et d'avilir
-son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou
-plutôt comme un criminel. Montezume, que son
-orgueil et son courage avaient abandonné, tendit
-les mains, et sans se plaindre reçut ces liens
-flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir
-lorsqu'on daigna l'en délivrer.</p>
-
-<p>Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher
-à son peuple, à sa cour, à ses ministres même.
-Il dit qu'il venait d'expier, par une peine volontaire,
-la mort de quelques-uns des soldats de
-Cortès<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, tués dans les champs de Zampola; il
-permit que, devant ses yeux, on fît brûler vifs
-ceux des siens qui avaient puni leur insolence.
-Je vis ce brave Colpoca, qui, dans l'émeute de
-ces brigands, en avait tué deux de sa main, et
-qui s'était montré à nous, de la droite portant
-la tête d'un Castillan<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, et de la gauche la flèche
-encore sanglante dont il l'avait percé; je le vis,
-ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait
-fait baisser la paupière, cet homme tel, que si
-le Mexique en avait eu vingt comme lui, le
-Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les
-flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce
-jeune homme qui pleure en m'écoutant, c'est son
-frère: il allait se brûler avec lui; je le retins, et
-je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes!
-tu veux mourir; et tu n'es pas vengé!»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux
-qu'on avait laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour
-des mutins contre les troupes de l'empire.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Ce Castillan s'appelait Arguello.</p>
-</div>
-<p>Montezume dévora tout, les affronts et les violences;
-il se loua de la bonté, de la noblesse de
-Cortès; il feignit d'être heureux et libre au milieu
-de ses gardes qui le faisaient trembler, et
-qu'il appelait ses amis. Le malheureux invitait son
-peuple à venir leur donner des fêtes, et sa cour
-à les honorer. Le bien de son empire, le maintien
-de la paix, l'avantage de cette alliance, qui
-déguisait sa servitude, les avis secrets de ses
-dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer.
-Il voulut même paraître libre à ceux dont
-il était l'esclave. Il prévenait leur volonté, pour
-se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus
-dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A
-l'avarice de ses maîtres il prodiguait des monceaux
-d'or. Il offrit de rendre à leur prince un
-hommage que leur orgueil eût à peine exigé de
-lui. Il croyait donner à cet acte de faiblesse et
-de dépendance l'apparence de la justice et de la
-magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même,
-pourvu qu'on ne vît pas qu'il y était
-forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient
-tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec
-une noble constance; tout le reste, l'honneur, la
-liberté, les biens de son peuple et de sa couronne,
-tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs.</p>
-
-<p>Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents,
-adoucis par ses complaisances, rassasiés de notre
-honte et de leur gloire, ils consentiraient à nous
-délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel sembla
-vouloir les y contraindre; car on apprit que
-de nouveaux brigands, partis des mêmes régions,
-venaient leur ravir leur conquête; et Cortès,
-obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser
-dans nos murs qu'un très-petit nombre des siens.
-Mais tel était l'étonnement, l'abattement de Montezume,
-que ce petit nombre suffit pour le retenir
-parmi eux. On le pressa de consentir à sa
-délivrance; il en fut offensé. Il dit qu'il n'était
-point captif; que sa conduite était volontaire et
-plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait
-assez coûté pour s'attacher de tels amis, et qu'il
-ne voulait pas s'exposer au reproche de leur
-avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il,
-qu'après s'être assurés de la nouvelle flotte,
-ils vont s'éloigner de ces bords.»</p>
-
-<p>Montezume était si frappé de cette illusion,
-que toute la scélératesse du crime dont tu vas
-frémir, put à peine le détromper. On célébrait
-l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces
-solennités, de rendre hommage aux dieux par
-des danses publiques. La fleur de la jeune noblesse
-s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume,
-sur la foi de la paix, voulut que ces brigands
-qu'il appelait ses hôtes, fussent présents
-à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais
-ils étaient armés; et nous étions sans armes
-comme sans défiance. Qu'on s'imagine voir des
-lynx, des léopards errants autour d'un pâturage
-où bondit un faible troupeau de chevreuils ou
-de daims paisibles. La soif du sang qui les dévore,
-s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles:
-ils approchent sans bruit, dissimulant
-leur rage; mais leurs regards avides la décèlent;
-et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent
-sur le troupeau, dont ils font un carnage horrible.
-Tels on voyait les Castillans, témoins de
-nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer
-avec des yeux où l'avarice étincelait comme
-une fièvre ardente. L'or, les perles, les diamants
-dont nous étions parés, viles richesses qu'ils adorent,
-allumèrent en eux cette ardeur furieuse
-pour laquelle rien n'est sacré. Éperdus, forcenés,
-se donnant l'un à l'autre le signal<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> du meurtre
-et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant
-sur les Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur,
-l'épouvante et la fuite ne dérobent pas à leurs
-coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les
-voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de
-leur butin, aussi peu sensibles aux plaintes des
-mourants, que le sont les bêtes féroces au cri
-des animaux tremblants qu'elles déchirent, et
-dont elles boivent le sang.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Ce signal était le nom de saint Jacques.</p>
-</div>
-<p>Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou
-nous délivrer de ces traîtres. Montezume eut beau
-colorer la noirceur de leur attentat, on ne l'écouta
-plus: l'emportement du peuple et sa fureur
-étaient au comble. Il vint au palais de mon
-père le supplier de prendre sa défense, et de
-l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur,
-la prudence, la fermeté, avaient pu sauver
-ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en être
-le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte
-font place à l'ordre et au conseil. A la tête du
-peuple, il force l'ennemi à se retirer dans l'enceinte
-du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à
-ne plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors
-on nous annonce le retour de Cortès.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.</h2>
-
-
-<p>Cet heureux brigand, délivré d'un rival<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> qui
-venait lui disputer sa proie, avait tiré de nouvelles
-forces du parti opposé au sien<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Plus
-fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence
-profond l'étonne à son entrée dans nos murs. Il
-pénètre avec défiance jusqu'aux portes de son
-palais, et s'y enferme avec ses compagnons.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Narvaëz.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée
-comme le plus beau trait de sa vie. (<i>Voyez</i> Antonio de
-Solis.)</p>
-</div>
-<p>Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs
-cris de joie. «Demain, dit-il, demain, si le ciel
-nous seconde, nous changerons ces cris en des
-cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant,
-tout le peuple fut sous les armes, et mon père
-ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible.
-S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés
-de lances et d'épées, ce péril ne serait pas
-digne d'être rappelé; mais peins-toi un mur de
-feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans
-cesse, à travers des tourbillons de fumée et de
-flamme, une grêle homicide et d'horribles tonnerres,
-dont tous les coups étaient marqués par
-un vide affreux dans nos rangs. Ce vide était
-rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs
-amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient
-sur des monceaux de morts: c'était le courage
-effréné de la haine, de la vengeance et du désespoir
-réunis. On travaillait obstinément à briser
-les murs et les portes; on se faisait, avec des
-lances, des échelons pour s'élever; les Indiens
-blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs
-compagnons, pour atteindre au haut des murailles:
-le trouble, l'effroi, l'épouvante, régnaient
-au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait,
-si le soleil, en nous dérobant sa lumière, n'eût
-pas terminé le combat.</p>
-
-<p>La nuit, des flèches enflammées embrasèrent
-les toits de ce palais funeste; l'horreur de l'incendie
-en écarta le sommeil; et tandis qu'au milieu
-des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous
-prîmes un peu de repos. Mais l'aurore du jour
-suivant nous vit les armes à la main.</p>
-
-<p>L'ennemi sort; la ville entière devient un champ
-de bataille. Notre sang l'inonda; mais nous vîmes
-aussi, et avec des transports de joie, couler celui
-des Castillans. La nuit fit cesser le carnage.
-L'ennemi rentra dans ses murs.</p>
-
-<p>Il fallut donner quelques jours aux devoirs
-de la sépulture; et l'ennemi les employa à construire
-des tours mouvantes, pour combattre à
-l'abri d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du
-haut des toits. Cependant mon père appliquait
-tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre
-qui nous perdait; à donner à nos mouvements
-plus d'accord et d'intelligence; à établir
-ses postes, disposer ses attaques, ménager pas
-à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à
-l'ennemi. La ville, bâtie au milieu d'un lac, était
-coupée de canaux, dont les ponts, faciles à
-rompre, pouvaient laisser après nous de larges
-fossés à franchir. C'est sur-tout de cet avantage
-qu'il voulait qu'on sût profiter.</p>
-
-<p>«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de
-cette ardeur aveugle qui vous ôte la liberté d'agir
-ensemble et de concert. La foule est toujours
-faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui
-charge en tumulte, le nombre nuit à la valeur.
-Observez dans vos mouvements l'ordre que je
-vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire:
-elle coûtera cher; mais ce n'est pas ici le moment
-de nous ménager. Il serait indigne de nous
-de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend
-sous nos toits, dans les bras de nos enfants
-et de nos femmes. Mais la liberté, la vengeance,
-la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre
-roi, vous ne les trouverez qu'avec moi, au milieu
-de vos ennemis terrassés.»</p>
-
-<p>Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces
-tours pleines d'hommes armés, que traînaient de
-fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante
-lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes,
-tombant du haut des toits, les eurent bientôt
-fracassées. On combattit à découvert, sans trouble
-et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais
-tranquille. A travers l'incendie de nos palais, où
-l'ennemi portait la flamme, la fureur marchait
-en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque
-tranchée était un poste, attaqué, défendu avec
-acharnement. L'avantage des armes, de ces armes
-terribles qui sont l'image de la foudre, était le
-seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre,
-ou quelle valeur peut compenser cet avantage?
-Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un combat
-si long et si sanglant. L'ennemi nous céda
-la place, mais plutôt lassé que vaincu.</p>
-
-<p>Mon père, en nous montrant parmi les morts
-quarante de ces furieux<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, nous faisait espérer
-d'exterminer le reste. «Encore deux combats
-comme celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est
-délivré.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même,
-avaient été blessés dans ce combat.</p>
-</div>
-<p>Le peuple regardait d'un &oelig;il avide les Castillans
-étendus à ses pieds. «Ils ne sont pas immortels,»
-disait-il en comptant leurs blessures.
-Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un
-de ces coups.</p>
-
-<p>Encouragé par ce spectacle, on attendit avec
-impatience l'assaut remis au lendemain. Il fut
-tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir.
-On approchait des murs; on allait bientôt les
-franchir, et gagner la première enceinte; Cortès
-alors désespéré força Montezume à paraître, pour
-nous ordonner de cesser. Montezume se montre,
-et du haut des murailles, il fait signe de l'écouter.
-Sa présence suspend l'assaut. Le peuple, saisi de
-respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque
-éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir
-tenté sa délivrance; mais il leur dit qu'il
-était libre et au milieu de ses amis. «Du reste,
-ils consentent, dit-il, à se retirer dès demain,
-pourvu qu'à l'instant même l'on mette bas les
-armes, et que, pour signe de la paix, on cesse
-toute hostilité. Je le veux, je vous le commande.
-Obéissez à votre roi.»</p>
-
-<p>La multitude, à cette voix, était incertaine et
-flottante. Mon père la détermina.</p>
-
-<p>«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume,
-sors de ta prison, et viens régner sur nous. Jusques-là
-nous n'écoutons point un monarque opprimé,
-qu'on force à se trahir lui-même. Non,
-peuple, ce n'est pas votre roi qui vous parle;
-c'est un captif que l'on menace, et qui subit la
-loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix;
-son c&oelig;ur implore la vengeance. Vengez-le donc,
-sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.»</p>
-
-<p>A ces mots, l'assaut recommence. On crie au
-roi de s'éloigner. L'ennemi l'arrête, et l'expose
-à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui,
-veut détourner l'attaque&hellip; Il n'est plus temps.
-Une pierre fatale a frappé Montezume. Il chancelle,
-et tombe expirant dans les bras de ses ennemis.
-En le voyant tomber, le peuple jette un
-cri de douleur, s'épouvante, et s'enfuit, comme
-chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie
-son corps pâle et défiguré. Une multitude
-éplorée accourt, s'empresse, l'environne, et détestant
-la main qui l'a frappé, remplit l'air de
-ses hurlements, et baigne son roi de ses larmes.</p>
-
-<p>Les caciques s'assemblent, et mon père est élu
-pour succéder à Montezume. Alors un nouveau
-plan d'attaque et de défense achève de déconcerter
-et d'effrayer nos ennemis.</p>
-
-<p>Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les
-lenteurs d'un siége. Dans une enceinte inaccessible
-au feu des Espagnols, il les fit entourer de
-tranchées et de remparts. Les travaux avançaient.
-Cortès s'en épouvante, et il médite sa retraite. C'était
-le moment décisif. Il lui fallait, pour s'échapper,
-repasser sur l'une des digues dont le lac
-était traversé; et mon père, ayant bien prévu
-que Cortès choisirait les ombres de la nuit pour
-favoriser son passage, fit rompre les ponts de la
-digue, la borda d'une multitude de canots remplis
-d'Indiens, habiles à tirer de l'arc et de la
-fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut
-lui-même charger la colonne des ennemis. Tout
-fut exécuté, mais avec trop d'ardeur. Des canots,
-on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence
-coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents
-des soldats de Cortès et mille de ses alliés tombèrent
-sous nos coups; un pont volant sauva le
-reste; et quand le jour vint éclairer le carnage
-de la nuit, on trouva ceux des Castillans dont
-la mort nous avait vengés, on les trouva chargés
-de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont
-le poids les avait accablés. Ainsi l'or une fois
-fut utile à notre défense.</p>
-
-<p>Dans ce combat, où le lac du Mexique avait
-été rougi de sang, mon père avait reçu deux
-blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela,
-et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un
-mauvais règne. Ces brigands reviendront plus forts
-secondés de ces mêmes peuples que Montezume
-a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la
-ruine de ma patrie, moins malheureux de ne pas
-lui survivre, et d'avoir fait, jusqu'au dernier soupir,
-ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la
-comme moi, défends-la même sans espérance; et
-sois le dernier à combattre sur ses débris.» A
-ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et
-de ses lèvres éteintes m'ayant donné le baiser
-paternel, il expira.</p>
-
-<p>Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement
-le héros mexicain, que sa voix en fut étouffée;
-et les Incas, les yeux attachés sur un fils si vertueux
-et si sensible, attendirent en silence que
-son c&oelig;ur se fût soulagé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.</h2>
-
-
-<p>Pour succéder à mon vertueux père, reprit
-Orozimbo, le choix des caciques tomba sur le
-jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus
-vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien
-digne de ce choix; mais le sort trahit son courage.</p>
-
-<p>Cortès revint au bord du lac avec des forces
-redoutables. A mille Castillans<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> sa fortune avait
-joint plus de cent mille auxiliaires: telle était l'ardeur
-de nos peuples à voler au-devant du joug.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours.</p>
-</div>
-<p>L'épouvante se répandit dans toutes les villes
-voisines. Les unes se rangèrent du côté de Cortès,
-et prirent les armes pour lui; d'autres se trouvèrent
-désertes; et leurs habitants éperdus, ou
-se sauvèrent dans nos murs, ou s'enfuirent vers
-les montagnes.</p>
-
-<p>Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes
-lancer une flotte<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> semblable à celle qui sur
-nos bords avait apporté ces brigands. La multitude
-de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir
-de toute part; brisés, engloutis par le choc
-de ces barques énormes, ils faisaient périr avec
-eux les Mexicains dont ils étaient chargés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Composée de treize brigantins.</p>
-</div>
-<p>Le génie et l'activité de notre jeune roi firent
-des efforts inouis pour suppléer à l'avantage que les
-barques des ennemis avaient sur nos frêles canots.
-Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore
-plus à la défense de nos digues. Dans les travaux,
-dans les dangers, par-tout et sans cesse présent,
-il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage
-enflammait tous les c&oelig;urs. Les obstacles
-qu'il opposa aux approches des Castillans, lassèrent
-enfin leur constance. Effrayés des périls
-et des fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent
-la paix. Tout le peuple la demandait; le
-roi y consentait lui-même; la famine qui nous
-pressait, y disposait tous les esprits; les prêtres,
-au nom de leurs dieux, furent les seuls qui s'y
-opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume;
-ils flattèrent imprudemment l'audace de
-Guatimozin. Une ombre de péril les avait d'abord
-consternés, une apparence de succès les rendit
-aussi arrogants qu'il avaient été lâches.</p>
-
-<p>Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix.
-Crédulité fatale! un dieu plus fort que tous nos
-dieux démentit leur vaine promesse. Il fit descendre
-des montagnes les peuples les plus indomptés<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>;
-il changea leur féroce orgueil en un zèle
-ardent et docile; et Cortès n'eut pas plutôt vu
-grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il
-résolut de nous livrer l'assaut<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Les Otomies.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce
-n'est donc pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit
-tant de fois, qu'il prit la ville de Mexico.</p>
-</div>
-<p>Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré
-les efforts d'un courage déterminé. L'ennemi
-ayant pénétré dans nos murs, s'y établit parmi
-des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que
-faisaient devant lui ses foudroyantes armes; et,
-par trois routes opposées, parvint enfin jusqu'au
-centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient
-l'épouvante et la mort&hellip; A ces mots, il
-s'interrompit par un frémissement de rage. «O
-souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux semblaient
-indignés de voir encore la lumière.</p>
-
-<p>L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux
-prince, tu vas juger toi-même si ma douleur
-est juste. Je combattais près de mon roi,
-j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce
-palais assiégé j'avais abandonné ma s&oelig;ur, une
-s&oelig;ur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher
-que la lumière du jour. Pour sa garde et pour
-sa défense, j'avais laissé, à la tête de quelques
-Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami de mon
-c&oelig;ur, celui de tous les hommes que j'ai le plus
-aimé, à qui ma s&oelig;ur était promise. Ce digne ami
-se défendait avec tout le courage de l'amour et
-du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun
-d'eux semblait, comme lui, protéger les jours
-d'une amante. Aucune de leurs flèches ne partait
-en vain; le vestibule du palais était inondé de
-sang, la mort en défendait l'approche. Mais des
-palais voisins, que l'ennemi avait embrasés, l'incendie
-atteint celui-ci. Les assiégés y sont enveloppés
-d'un noir tourbillon de fumée; la flamme
-perce à travers ce nuage; elle s'attache aux lambris
-de cèdre, et s'y répand à flots pressés.</p>
-
-<p>Le péril de ma s&oelig;ur occupe seul mon ami: il
-la cherche au milieu de l'embrasement; et dans
-ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous
-côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des
-cris perçants, sa chère Amazili. Il la trouve éperdue,
-courant échevelée, et le cherchant pour l'embrasser,
-avant de périr dans les feux. «O chère
-moitié de mon ame! lui dit-il en la saisissant et
-en la serrant dans ses bras, il faut mourir, ou
-être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.&mdash;Il
-faut mourir, lui répondit ma s&oelig;ur.» Aussitôt
-il tire une flèche de son carquois, pour se percer
-le c&oelig;ur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! commence
-par moi: je me défie de ma main, et je veux
-mourir de la tienne.»</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="legende">O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la saisissant
-et en la serrant dans ses bras, il faut mourir&hellip;</div>
-</div>
-<p>A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant
-sa bouche de celle de son amant, pour y
-laisser son dernier soupir, elle lui découvre son
-sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût
-pas manqué de courage! Mon ami tremblant la
-regarde, et rencontre des yeux dont la langueur
-eût désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens,
-et relève le bras sur elle; son bras tremblant retombe
-sans frapper. Trois fois son amante l'implore,
-et trois fois sa main se refuse à percer ce
-c&oelig;ur dont il est adoré. Ce combat lui donna le
-temps de changer de résolution. «Non, non, dit-il,
-je ne puis achever.&mdash;Et ne vois-tu pas, lui
-dit-elle, les flammes qui nous environnent, et
-devant nous l'esclavage et la honte, si nous ne
-savons pas mourir?&mdash;Je vois aussi, lui répond-il,
-la liberté, la gloire, si nous pouvons nous
-échapper.» Alors appelant ses soldats: «Amis,
-leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un
-passage.» Il fait environner ma s&oelig;ur, commande
-que les portes du palais soient ouvertes, et s'élance
-à travers la foule des ennemis épouvantés.</p>
-
-<p>Celui qui m'a peint ce combat en frémissait
-lui-même. Un énorme rocher, qui se détache et
-roule du haut des monts au sein des mers, chasse
-les vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit
-un abyme à travers les flots courroucés: tel, en
-sortant du palais de mon père, se présenta le
-formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait
-écartés, en retombant sur lui, allaient l'accabler
-sous le nombre. Il les repousse encore; une lourde
-massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les
-lances et les glaives, et, comme un tourbillon
-rapide, renverse tout ce qu'elle atteint. Au milieu
-d'un rempart de morts, mon ami, couvert de blessures,
-et le corps sillonné de ruisseaux de sang,
-se défend et combat jusqu'à l'épuisement du peu
-de forces qui lui restent. Enfin ses bras laissent
-tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle,
-il succombe&hellip; Il respirait encore. Il fut
-pris vivant; et ma s&oelig;ur suivit le sort de mon ami.
-Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur
-de lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir.
-Peut-être, ô ciel! dans ce moment, il gémit sous
-les coups d'un maître inflexible. Ma s&oelig;ur peut-être&hellip;
-Ah! loin de moi cette épouvantable pensée;
-elle rallume en vain toute ma rage, et fait
-le tourment de mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et
-dévorer ses larmes, le pressait d'interrompre ce
-récit désolant. Non, dit le cacique, achevons:
-puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois
-avoir la force d'en soutenir l'image.</p>
-
-<p>Tous nos postes forcés livraient la ville en proie
-à nos vainqueurs. Le roi n'avait plus pour asyle
-que son palais, où sa noblesse lui offrait de s'ensevelir.
-Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les
-montagnes les Indiens que la frayeur et la fuite
-avaient dispersés, il voulut s'échapper lui-même,
-pour revenir assiéger à son tour et accabler nos
-ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa
-fuite, nos canots occupaient la flotte de Cortès
-par un combat désespéré. Monarque infortuné!
-tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver:
-il fut pris&hellip; C'est encore ici que mon courage
-m'abandonne. Alors un délire stupide se saisissant
-d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa
-bouche entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient
-l'épouvante et l'horreur. Sa voix s'ouvre
-enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le
-plus magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier,
-des charbons ardents!&hellip; C'est sur ce lit
-qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie
-à ce récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le
-cacique, attends; tu vas mieux les connaître.
-Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des
-os, Cortès, d'un &oelig;il tranquille, observait les progrès
-de la douleur, et il disait au roi: «Si tu es
-las de souffrir, déclare où tu as caché tes trésors.»</p>
-
-<p>Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât
-honteux de céder à la violence, le héros du Mexique
-honora sa patrie par sa constance dans les
-tourments. Il attache un &oelig;il indigné sur le tyran;
-et il lui dit: «Homme féroce et sanguinaire, connais-tu
-pour moi de supplice égal à celui de te
-voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni
-aucun mot qui implorât une humiliante pitié.</p>
-
-<p>Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce
-prince. Cet ami, plus faible, avait peine à résister
-à la douleur; et prêt à succomber, il tournait
-vers son maître des regards plaintifs et touchants.
-«Et moi, lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de
-roses?» Ces paroles étouffèrent le soupir au fond
-de son c&oelig;ur<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut
-encore deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition
-d'un Indien, qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols.</p>
-</div>
-<p>Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que
-tu viens d'entendre. Tu n'as vu ces brigands que
-dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il faut
-les voir au sein de la paix, au milieu des peuples
-qu'ils ont désarmés, dont les uns vont au-devant
-d'eux avec une joie ingénue, et les autres
-d'un air timide et suppliant; qui leur présentent
-de plein gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui
-s'empressent à les servir, à les loger dans leurs
-cabanes; qui supportent pour eux les travaux les
-plus rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre,
-sous le faix dont ils les accablent, sous les coups
-dont ils les meurtrissent; qui se laissent flétrir,
-avec un fer brûlant, des marques de la servitude:
-c'est là que s'est montrée la cruauté des Castillans.
-Tout ce que tu peux concevoir des excès
-de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche
-pas encore des maux que ces hommes dénaturés
-font souffrir aux plus doux des hommes.</p>
-
-<p>Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur
-roi, par le saccagement de leur ville et de leurs
-campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les vainqueurs:
-ils opposaient la douceur des agneaux
-à la férocité des tigres: leurs caresses, leurs
-larmes, l'abandon volontaire du peu de bien qu'ils
-possédaient, une obéissance muette, une aveugle
-soumission, le dernier et le plus pénible de tous
-les sacrifices que l'homme puisse faire à l'homme,
-celui de sa liberté, rien n'adoucit ces c&oelig;urs farouches.
-Si leurs esclaves surchargés, dans une
-longue et pénible route, osent gémir sous le fardeau,
-un châtiment soudain leur impose silence;
-et s'ils succombent sous l'excès du travail et de
-la misère, un bras impitoyable achève de leur
-arracher le dernier soupir. «Cruels! disent ces
-innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie
-n'est employée qu'à vous servir, pourquoi nous
-l'arracher? Épargnez du moins nos enfants et nos
-femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes.
-<i>De l'or, de l'or</i>, c'est leur cri de rage; on ne
-peut les en assouvir. Un peuple en vain se hâte
-d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce métal
-funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux,
-les mains au ciel, les yeux en pleurs, il
-proteste qu'il n'en a plus, on l'enchaîne, on le
-livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à découvrir
-ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice
-a inventé des tortures inconcevables et des
-supplices inouis. Ingénieuse à compliquer et à
-prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille
-formes horribles, que la mort ne connaissait pas.</p>
-
-<p>Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité,
-c'est sa froideur tranquille. La nature est muette
-dans ces c&oelig;urs endurcis. Autour des bûchers où
-la flamme dévore une famille entière, au milieu
-d'un hameau dont les toits embrasés fondent sur
-les femmes enceintes, sur les faibles vieillards,
-sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds
-où un feu lent consume de faibles innocents,
-déchirés avant de mourir; on les voit, ces
-hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs,
-se réjouir et insulter aux victimes de leur furie.</p>
-
-<p>Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant
-de maux, sans mourir de douleur, ajouta le cacique
-en versant des ruisseaux de larmes, et d'une
-voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient:
-si nous supportons nos malheurs, si nous
-vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie,
-c'est pour lui chercher des vengeurs.</p>
-
-<p>«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca
-en l'embrassant. Je sens vos maux, je les partage.
-Si je ne puis les réparer, j'espère au moins les
-adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux,
-et que ma cour soit votre asyle. Hélas! si
-j'en crois des présages qui commencent à s'avérer,
-le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience
-et de votre courage.&mdash;Ah! s'écrient les
-caciques, la vie est l'unique bien que le destin
-nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et
-tu peux en être prodigue; sans toi, le désespoir
-en eût déja tranché le cours.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.</h2>
-
-
-<p>Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient
-encore dans ces régions fortunées, sous
-les lois des fils du soleil, la tyrannie des Castillans
-s'étendait comme un incendie: la ruine et
-la solitude en marquaient par-tout les progrès.</p>
-
-<p>Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi
-commençait à l'être. En vain ce pieux solitaire,
-cet ami courageux et tendre des malheureux Indiens,
-Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir
-le cri de la nature jusqu'au fond de l'ame des
-rois<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>; une pitié stérile, une volonté faible de
-remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint.
-On fit des lois: ces lois, sans force, ne purent
-de si loin réprimer la licence; la cupidité secoua
-le frein qu'on voulait lui donner; et sous des
-rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage,
-l'Indien fut toujours esclave, l'Espagnol toujours
-oppresseur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Ferdinand et Charles-Quint.</p>
-</div>
-<p>Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse,
-pleurait au bord de l'Ozama<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, dans une
-retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral,
-avait fait bâtir la ville de Saint-Domingue.</p>
-</div>
-<p>Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain
-des tyrans. Ce barbare était Davila. Sa
-cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des montagnes
-qui joignent les deux Amériques. A travers
-les rochers, les forêts, et les précipices, ses
-soldats, ses chiens dévorants furent lancés contre
-les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que
-la peine de les poursuivre, et celle de les égorger.
-Ainsi fut ouvert le passage de l'océan du
-nord à la mer Pacifique.</p>
-
-<p>Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition
-des conquêtes y voit un champ vaste à
-courir. Balboa<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, digne précurseur du sanguinaire
-Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions
-du midi; et des flots de sang indien ont
-inondé les bords où il a tenté de descendre. Après
-lui, de nouveaux brigands ont risqué de plus
-longues courses; mais la constance ou la fortune
-leur a manqué dans ces travaux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du
-Sud en 1513. Ce fut à lui qu'un Indien répondit <i>Béru</i>, <i>Pelu</i>,
-je m'appelle <i>Béru</i>, et j'habite le bord de <i>la rivière</i>: de là le
-nom de <i>Pérou</i>. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit
-trancher la tête.</p>
-</div>
-<p>Il fallait que, pour la ruine de cette partie du
-Nouveau-Monde, la nature eût formé un homme
-d'une résolution, d'une intrépidité à l'épreuve de
-tous les maux; un homme endurci au travail, à
-la misère, à la souffrance; qui sût manquer de
-tout et se passer de tout, s'animer contre les périls,
-se roidir contre les obstacles, s'affermir encore
-sous les coups de la plus dure adversité.
-Cet homme étonnant fut Pizarre; et cette force
-d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa
-seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple
-et grand, noble et populaire, sévère quand il le
-fallait, indulgent lorsqu'il pouvait l'être, et modérant,
-par la douceur d'un commerce libre et
-facile, la rigueur de la discipline et le poids de
-l'autorité, prodigue de sa propre vie, attachant
-un grand prix à celle d'un soldat; libéral, généreux,
-sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité
-qui déshonorait ses pareils: l'ambition de
-s'illustrer, la gloire d'avoir entrepris et fait une
-immense conquête, étaient plus dignes de son
-c&oelig;ur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux
-d'or dans des flots de sang; cet or ne l'éblouit
-jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre et
-frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa
-mort. Tel fut l'homme que la fortune avait tiré
-de l'état le plus vil<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, pour en faire le conquérant
-du plus riche empire du monde.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> La première condition de Pizarre avait été la même
-que celle de Sixte-Quint.</p>
-</div>
-<p>Connu, par sa bravoure, du vice-roi de
-l'isthme<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, il en obtint le droit d'aller chercher,
-par delà l'équateur, des régions nouvelles
-et de nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux
-qui restaient de la flotte de Balboa, lui suffit pour
-son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et
-le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>,
-à cette île fameuse par la conquête de
-Colomb, et dont on avait fait depuis le siége de
-la tyrannie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Dom Pèdre Arias Davila.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Saint-Domingue.</p>
-</div>
-<p>Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande
-à s'aller joindre à lui. Leur chef, Alonzo
-de Molina, magnanime et vaillant jeune homme,
-mais d'un courage trop bouillant et d'un naturel
-trop sensible, avait gagné, par sa candeur, l'estime
-et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut,
-avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.</p>
-
-<p>«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des
-Castillans n'est donc pas encore assouvie; et vous
-allez chercher pour eux de nouveaux bords à ravager!&mdash;Le
-ciel m'est témoin, répondit Alonzo,
-que c'est la gloire qui me conduit.&mdash;La gloire!
-ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les assassins?
-en est-il à tomber sur un troupeau timide
-d'hommes nus, faibles, désarmés, à les égorger
-sans péril, avec une cruauté lâche? Votre
-gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la
-colombe. Non, mon ami, je vous le dis, la honte
-et la douleur dans l'ame, rien ne peut effacer
-l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent
-leur Dieu, leur prince, leur patrie; et leur
-avarice insensée se trompe, en croyant s'assouvir.
-Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur conquête,
-l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait
-opulente; mais, par l'abus honteux qu'ils font de
-la victoire, ils auront épuisé l'Espagne et ruiné
-l'Inde sans fruit.</p>
-
-<p>«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment
-de les éclairer. Je ne connais Pizarre que par sa
-renommée; mais on me l'a peint généreux. Il est
-digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre
-bouche la voix de l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous
-pas à le suivre dans sa conquête?
-Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront
-respectable et cher à mes compagnons comme à
-moi.»</p>
-
-<p>Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut;
-il sent réveiller dans son c&oelig;ur son activité bienfaisante;
-et l'espoir d'être utile aux hommes ranime
-son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance,
-le découragent de nouveau. «Molina,
-dit-il au jeune homme, vous connaissez mon
-c&oelig;ur. Je ne verrai jamais patiemment faire du
-mal aux Indiens; je parlerais pour eux sans ménagement
-et sans crainte; et vous-même peut-être,
-exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés,
-vous vous plaindriez de mon zèle.&mdash;Venez,
-lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien que votre
-présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux
-que vous épargnerez au monde? Et quel reproche
-ne vous feriez-vous pas de n'avoir eu qu'à vous
-montrer, pour sauver des millions d'hommes, et
-de ne l'avoir pas voulu?&mdash;C'en est assez, lui dit
-Las-Casas. Je ne vous laisserai pas croire que j'aie
-renoncé par faiblesse à l'espérance d'être utile à
-ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que
-Pizarre daigne m'entendre!»</p>
-
-<p>Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui
-les a reçus, aborde au rivage de l'isthme. On y débarque
-à l'embouchure du fleuve des Lézards<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>;
-et pour le remonter, on s'élance sur des canots.
-Chacun de ces canots, formé du creux d'un cèdre,
-porte vingt rameurs Indiens, qu'un farouche Espagnol
-commande. Mais ces rameurs, animés par
-les cris d'une jeunesse impatiente, redoublent en
-vain leurs efforts; le fleuve leur oppose tant de
-rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont
-contre le torrent qu'avec une extrême lenteur.
-Celui qui les commande, semble leur faire un
-crime de la violence des eaux. Leur corps, ruisselant
-de sueur, est meurtri de verges sanglantes.
-Hors d'haleine et presque aux abois, ils souffrent
-leurs maux sans se plaindre; seulement des larmes
-muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec
-les gouttes de sueur qu'on voit distiller de leur
-sein; et quelquefois ils lèvent sur celui qui les
-frappe un regard douloureux et tendre, qui semble
-implorer sa pitié.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Aujourd'hui <i>la Chagre</i>, qui, des montagnes de l'isthme,
-descend dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par
-heure.</p>
-</div>
-<p>Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve
-le tourment d'un père qui voit déchirer ses enfants.
-«Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter
-ces malheureux, qui se consument en
-efforts pour votre service. Voulez-vous les voir
-expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils
-sont enfants du même Dieu que vous.» Alors
-s'adressant au plus jeune et au plus faible des
-rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment,
-je vais ramer à votre place.»</p>
-
-<p>Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle,
-s'empressèrent tous à l'envi de soulager les Indiens.
-Ceux-ci tendaient les mains à l'homme
-bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient
-de bénédictions, et lui donnaient ce tendre
-nom de père qu'il avait si bien mérité!</p>
-
-<p>Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui
-dit tout bas, avec un mouvement de joie: «Eh
-bien, mon père, vous repentez-vous à-présent
-de nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un
-&oelig;il où la tendre compassion et la tristesse étaient
-peintes, et ne lui répondit que par un profond
-soupir.</p>
-
-<p>Il est un village, connu sous le nom de Crucès,
-où le fleuve cesse d'être navigable. Ce fut là qu'obligé
-de quitter les canots, on suivit, à travers
-les bois, une longue et pénible route. Mais toute
-pénible qu'elle est, la fatigue en est adoucie,
-quand, du haut des coteaux, le regard se promène
-sur des vallons que la nature se plaît à parer
-de ses mains; où la variété des arbres et des fruits,
-la multitude des oiseaux peints des couleurs les
-plus brillantes, forment un coup-d'&oelig;il enchanteur.
-Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce
-qui respire est heureux; l'homme opprimé, souffrant
-et misérable, y gémit seul sous le joug de
-l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires
-qui le cachent à son tyran.</p>
-
-<p>De montagne en montagne, on s'élève, on parvient
-jusqu'au sommet qui les domine, et d'où la
-vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord,
-sur l'immense abyme des eaux. De là se découvrent
-à-la-fois<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, d'un côté l'océan du nord, de
-l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le
-lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons,
-leur dit Molina, saluons cette mer, cette terre
-inconnue, où nous allons porter la gloire de nos
-armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour
-avoir seulement reconnu ces pays immenses, quelle
-sera la renommée de ceux qui les auront soumis<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>?»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine
-à celui de Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit
-de l'isthme on ne découvre à-la-fois les deux mers.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise
-de Pizarre en 1524.</p>
-</div>
-<p>Il descend la montagne, et bientôt, approchant
-des murs où Davila commande, il lui fait annoncer
-cent jeunes Castillans qui viennent s'offrir à
-Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et
-les dangers.</p>
-
-<p>Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans
-la douleur. Il venait de perdre son fils unique à
-la poursuite des sauvages. «Soyez les bien-venus,
-dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la
-désolation d'un père, dont ces féroces Indiens
-ont dévoré le fils. Oui, les cruels l'ont dévoré,
-ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang
-peut-il jamais rassasier ma fureur? Poursuivez,
-massacrez cette race impie et funeste. S'il en
-échappe un seul, je ne me croirai point vengé.»</p>
-
-<p>Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux
-compagnons que lui amenait la fortune. Il les reçut
-sur son vaisseau, avec cet air plein de franchise
-et d'affabilité qui lui gagnait les c&oelig;urs; et
-après les éloges qu'il devait à leur zèle, il leur
-présenta ses amis. «Voilà, dit-il, le généreux
-Almagre et le pieux Fernand de Luques<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, qui
-consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette
-entreprise; Almagre, assez connu par sa valeur,
-et Fernand par les dignités qu'il remplit dans le
-sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé
-ministre des autels: c'est lui qui sera parmi nous
-l'interprète du ciel, l'organe de la foi, l'apôtre
-de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier
-est Salcédo, noble et vaillant jeune homme:
-c'est à ses mains que l'étendard de la Castille est
-confié, et c'est lui qui nous conduira dans le
-chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un
-savant pilote, à qui cette mer est connue, et qui
-le premier a tenté d'en parcourir les écueils, sous
-l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec
-éloge Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie,
-Oristan, Salamon, et tous ceux qui l'accompagnaient.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel
-de Fernand de Luques. (<i>Découverte et conquête du Pérou</i>,
-l. 1.)</p>
-</div>
-<p>Alonzo lui nomme à son tour les Castillans
-qu'il lui amène, tels que le jeune et beau Mendoce,
-l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux
-Pennate, et Valasquès plus froidement superbe,
-et le magnanime Moscose, et Moralès, qui le premier
-devait périr en abordant. Infortuné jeune
-homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un
-immortel! Pizarre en connaît un grand nombre,
-ou par leur renommée, ou par celle de leurs
-aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible
-à l'honneur de les commander. Ses regards
-s'attachent enfin sur l'humble et pieux solitaire
-qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là,
-demande-t-il, un messager de la foi, que son
-zèle engage à nous suivre?»</p>
-
-<p>Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de
-la religion et de l'humanité, que l'Espagne avait
-honoré du nom de <i>Protecteur de l'Inde</i>, Pizarre
-est saisi de respect, et se prosternant devant lui,
-croit adorer la vertu même. «Est-ce vous, lui
-dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous qui
-venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage
-pour moi de la faveur du ciel, et du succès
-de mon entreprise!»</p>
-
-<p>«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le
-solitaire, le seul témoignage assuré de la faveur
-du ciel est dans le c&oelig;ur de l'homme juste. Méritez-la
-par vos vertus; et n'enviez point aux méchants,
-des succès dont le ciel s'irrite. La gloire
-d'être humain, sensible, et bienfaisant, sera pure,
-et d'autant plus belle, que vous aurez peu de
-rivaux.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.</h2>
-
-
-<p>Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait
-un vent favorable. On fit des v&oelig;ux pour l'obtenir.
-Le plus auguste de nos mystères fut célébré
-sur la poupe par ce même Fernand de Luques,
-intéressé avec Almagre dans les risques de l'entreprise,
-et comme lui associé dans le partage
-du butin&hellip; O superstition! Ce prêtre sacrilége,
-pour rendre les autels garants de ses vils intérêts,
-suspend le divin sacrifice, au moment de le consommer;
-et tenant dans ses mains la victime pure
-et céleste, il se tourne vers l'assistance. Sur son
-front chauve et sillonné de rides, l'austérité paraît
-empreinte; il soulève un sourcil épais, dont
-son &oelig;il morne est ombragé; et d'une voix semblable
-à celle qui, du creux des autels, prononçait les
-oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre, venez,
-dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre
-et sainte alliance.» Alors rompant l'hostie
-en trois<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, il s'en réserve une partie, et en donnant
-une à chacun de ses associés interdits et
-tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille
-des Indiens.» Tel fut leur serment mutuel,
-tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en fut
-épouvanté.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Ce trait-là est historique. <i lang="es" xml:lang="es">Pigliarono l'hostia consacrata
-del santissimo sacramento, giorando di non romper mai la
-fede.</i> (<span class="sc">Benzoni</span>, l. 3.)</p>
-</div>
-<p>Le même jour on tint conseil; et là on entendit
-Pizarre exposer son plan, ses moyens, ses mesures
-et ses ressources. Fernand de Luques,
-chargé du soin de pourvoir aux besoins de la
-flotte, devait rester à Panama, tandis qu'Almagre
-voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux
-bords où l'on allait descendre, et y mènerait les
-secours: rien n'avait été négligé; et la prudence
-de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles, semblait
-les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime
-qu'elle reçut dans le conseil.</p>
-
-<p>Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les
-Indiens vassaux des Castillans, ou plutôt leurs
-esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne put
-renfermer sa douleur. Il demande à parler; on
-lui prête silence; et, la tristesse dans les yeux:
-«J'entends, dit-il, qu'on se propose de distribuer
-les Indiens comme de vils troupeaux. On
-l'a fait dans les îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes
-solitudes. Des millions d'infortunés ont
-péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et
-ferez-vous périr de même les peuples de ces
-bords?»</p>
-
-<p>Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait.
-«Il n'en est qu'un moyen, continua le
-solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir
-de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais
-sujets libres. Le même roi, la même loi, et, comme
-je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais
-d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame
-au nom de la nature, à la face du ciel.»</p>
-
-<p>«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre,
-vos v&oelig;ux et les miens sont d'accord. Faire adorer
-mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces
-peuples un tribut modéré, établir entre eux et
-l'Espagne un commerce utile pour eux, autant
-qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me propose.
-Fasse le ciel que, sans user de contrainte
-et de violence, je puisse l'obtenir!&mdash;Je vous en
-suis garant, reprit vivement Las-Casas. Mais,
-Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont
-dociles, s'ils souscrivent à des lois justes, s'ils ne
-demandent qu'à s'instruire, ils seront libres
-comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur
-repos, seront protégés par vos armes; que l'honnêteté,
-la pudeur, la timide et faible innocence,
-auront en vous un défenseur, un vengeur.&mdash;Je
-vous le promets.&mdash;Que vous ne souffrirez jamais
-qu'on les arrache à leur patrie, qu'on les condamne
-à des travaux, qu'on exige d'eux, par la
-crainte, la menace, et les châtiments, au-delà du
-tribut imposé par vous-même.&mdash;Telle est ma résolution.&mdash;Eh
-bien, jurez-le donc au Dieu que
-vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.»</p>
-
-<p>A ce discours, un bruit confus se répandit dans
-l'assemblée; et Fernand de Luques prenant la
-parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu
-de ménager des barbares qui le blasphèment,
-qui brûlent devant les idoles un encens qui n'est
-dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils
-osent défendre leurs temples, et s'ils refusent
-d'adorer le Dieu que nous leur annonçons. L'Amérique
-nous appartient au même titre que Canaan
-appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils
-avaient sur l'idolâtre Amalécite<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, nous l'avons
-sur des infidèles, plus aveuglés, plus abrutis dans
-leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on
-leur impose un trop rigoureux esclavage; mais
-eux-mêmes, sont-ils plus doux, plus humains
-envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang,
-ils leur déchirent les entrailles; ils se partagent,
-par lambeaux, leurs membres encore palpitants;
-ils les dévorent, les barbares; ils en sont les vivants
-tombeaux. Et c'est pour cette race impie
-qu'on parle avec tant de chaleur! Si les châtiments
-les effraient, qu'ils cessent de nous dérober
-cet or stérile dans leurs mains, et qui nous
-a déja coûté tant de périls et de fatigues. Quoi!
-n'avez-vous franchi les mers, n'avez-vous bravé
-les tempêtes, et cherché ce malheureux monde
-à travers tant d'écueils, que pour abandonner
-l'unique fruit de vos travaux, vous en retourner
-les mains vides, et ne rapporter en Espagne que
-la honte et la pauvreté? L'or est un don de la
-nature; inutile à ces peuples, il nous est nécessaire:
-c'est donc à nous qu'il appartient; et leur
-malice, opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait
-seule assez coupables pour justifier nos rigueurs.
-Quant à leur esclavage, il est la pénitence
-des crimes dont les a souillés un culte
-impie et sanguinaire. Ce ne sont pas les creux
-des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on
-doit redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres
-que celles de ces noirs cachots; et pourvu
-qu'ils y meurent résignés et contrits, ils béniront
-un jour les mains qui les auront chargés de
-chaînes.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla
-et par bien d'autres fanatiques.</p>
-</div>
-<p>Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas,
-qui, d'un &oelig;il immobile d'horreur, le regardait
-et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu
-de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure,
-ont-elles proféré ce que je viens d'entendre?
-Est-ce du haut du bois arrosé de son
-sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa
-bouche expirante implorait la grâce de ses ennemis;
-est-ce du haut de cette croix qu'il vous a
-dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez
-d'exterminer un peuple qui ne vous a fait aucun
-mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous
-dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux
-Hébreux, et ce peuple aux Amalécites! Laissez,
-laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop
-abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé
-aux saintes lois de la nature, il a parlé, il a donné
-un décret formel, authentique, dans toute la solennité
-que sa volonté doit avoir, pour forcer
-l'homme à lui obéir plutôt qu'à la voix de son
-c&oelig;ur; et ce décret n'a pu s'étendre au-delà des
-termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre
-accompli, la loi qu'il avait suspendue, a repris
-son cours éternel. Dieu parlait aux Israélites;
-mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en
-donc à la loi qu'il a donnée à tous les hommes:
-<i>Aimez-moi, aimez vos semblables</i>: voilà sa loi,
-Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes,
-et vos bûchers?</p>
-
-<p>«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre
-eux des cruautés bien condamnables; mais, fussent-ils
-plus inhumains, est-ce à vous de les
-imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des
-dieux sanguinaires. Si, au lieu du tigre, ils voyaient
-sur leurs autels l'agneau sans tache, ils seraient
-doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire
-qu'élevé dès l'enfance dans le sein des mêmes erreurs,
-l'exemple de ses pères, les lois de son
-pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous
-le même joug? Plaignez donc, sans les condamner,
-ces esclaves de l'habitude, ces victimes du préjugé.
-Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les
-mêmes, et quel mal avaient fait les peuples de
-l'Espagnole et de Cuba? Rien de plus doux, de
-plus tranquille, de plus innocent que ces peuples.
-Toute leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient
-pas même des flèches pour blesser les oiseaux
-de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est
-là que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans
-remords, massacrer les enfants, égorger les vieillards,
-se saisir des femmes enceintes, leur déchirer
-les flancs, en arracher le fruit&hellip; O religion
-sainte, voilà donc tes ministres! O Dieu de la
-nature, voilà donc tes vengeurs! Enfermer un
-peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y
-faire périr de misère, de fatigue, et d'épuisement,
-pour accumuler vos richesses, et pour engendrer
-sur la terre tous les vices, enfants du luxe, de
-l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence
-que vous imposez à ces peuples! Écartez
-ce masque hypocrite, qui vous gêne sans nous
-tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu,
-c'est l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre
-bouche, outrage ici l'humanité, et veut rendre
-le ciel complice des fureurs qu'elle inspire, et
-des maux qu'elle fait.»</p>
-
-<p>Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait
-cessé de frémir et de rouler sur l'assemblée des
-yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre
-le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible
-d'un sage conciliateur. Cet homme, le plus
-noir, le plus dissimulé que l'Espagne eût produit,
-pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans
-son c&oelig;ur tous les vices; mais il les couvait sourdement;
-et le masque de l'hypocrisie, qu'il ne
-quittait jamais, en imposait à tous les yeux.</p>
-
-<p>«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les
-intérêts de Dieu même: car l'homme n'est rien
-devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses
-ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie;
-vous ne le désavouerez pas. Comment donc celui
-qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il être
-aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent
-chrétiens; la charité nous lie. Mais jusques-là
-Dieu les exclut du nombre de ses enfants. C'est
-à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles,
-et de conquérants pour la foi, que ce monde
-nous appartient. Le souverain pontife en a fait
-le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui
-de qui tout dépend<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Mais quelles que soient
-les richesses que profanent les Indiens, quelque
-abus même qu'ils en fassent, le droit d'en dépouiller
-les temples et les autels de leurs idoles,
-pour en faire un plus digne usage, n'est pas ce
-qui doit nous toucher. Oublions ces fragiles biens;
-ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner,
-ou de laisser périr celles de tous ces malheureux.
-Voulez-vous les abandonner, ou les
-retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne
-plaise que je veuille que l'on préfère les moyens
-les plus violents. Dans les îles peut-être on a été
-trop loin; on n'a pas assez modéré la première
-ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux
-de captiver les Indiens, qu'un esclavage salutaire,
-comme vous je demande qu'on daigne l'essayer.
-Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits
-rebelles une heureuse nécessité de subir le joug
-de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que
-d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur?
-C'est ce que je ne puis penser. Attendons
-que les circonstances nous éclairent et nous décident,
-sans renoncer au droit divin de commander
-et de contraindre, mais avec la ferme
-assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois,
-ce que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille
-à des héros chrétiens.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Les termes de la bulle: <i lang="la" xml:lang="la">De nostrâ merâ liberalitate,
-et ex certâ scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine&hellip;
-Autoritate omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ&hellip;
-donamus, concedimus et assignamus.</i></p>
-</div>
-<p>L'assemblée était satisfaite du parti modéré
-que proposait Valverde. Mais Las-Casas ne vit
-en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De
-toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au
-monde est celle qui fait voir à l'homme, dans
-ceux qui n'ont pas sa croyance, autant d'ennemis
-de son Dieu: car elle étouffe dans les c&oelig;urs tout
-sentiment d'humanité; et Valverde a raison: comment
-peut-on aimer l'éternel objet des vengeances
-et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris
-qu'on a conçu pour les sauvages, et souvent
-cette joie atroce qu'on ressent à les opprimer.
-Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant
-que l'homme respire, puisse le haïr un moment.
-Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage de ses
-mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour
-être heureux. Toujours le même, il veut encore
-ce qu'il voulut en les créant; et, infini dans sa
-puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens
-qui nous sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.</p>
-
-<p>«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu:
-la charité, l'égalité, le droit naturel et sacré de
-la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec la nature,
-la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne
-présente aux yeux du chrétien que des frères et
-des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage est le
-seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous
-le joug de la foi!&hellip; Juste ciel! l'esclavage, la
-honte et le scandale de la religion, est le seul
-moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore,
-qui la rend odieuse, et qui la détruirait,
-si l'enfer pouvait la détruire. Il fut cruel chez tous
-les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le savez,
-vous avez vu le fils arraché à son père, la
-femme à son époux, la mère à ses enfants; vous
-avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des troupeaux
-d'hommes enchaînés, y croupir entassés,
-consumés par la faim; vous avez vu ceux qui sortaient
-de cet exécrable tombeau, pâles, abattus
-de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les
-plus accablants. Et c'est là, dit-on, le moyen de
-gagner les esprits! En a-t-on tenté d'autre? a-t-on
-daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire?
-veut-on même qu'ils soient instruits? On
-veut qu'ils vivent et qu'ils meurent comme des
-animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu
-vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser
-par la douceur, l'attirer par la confiance,
-et la vaincre par les bienfaits. C'est l'exemple qui
-prouve; et le plus digne apôtre de la religion,
-c'est la vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez
-écoutés. Je connais bien ce Nouveau-Monde!
-Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau
-de la foi dans ces régions désolées, où l'on a
-commis tant de maux. Demandez-leur quel doux
-empire a sur l'ame des Indiens la raison, l'équité,
-la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur
-s'il fut jamais de peuple moins jaloux
-de ses opinions, plus empressé d'ouvrir les
-yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais
-au moment qu'on leur prêchait un Dieu clément
-et débonnaire, ils voyaient arriver des ravisseurs
-perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom
-de ce même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient,
-leur faisaient souffrir mille outrages. Pouvaient-ils
-ne pas accuser de fourberie et d'imposture
-ceux qui leur annonçaient la douceur de
-sa loi? Ce que je dis là, je l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est
-pas devant moi qu'il faut calomnier ces peuples.</p>
-
-<p>«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans
-leurs erreurs, est-ce pour vous une raison de les
-réduire au rang des bêtes? On espère adoucir
-pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a
-promis cent fois; a-t-on pu s'y résoudre? J'ai vu
-Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès s'indigner;
-j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je
-leur faisais la peinture. Ils y ont voulu remédier;
-et, avec toute leur puissance, ils l'ont voulu en
-vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi
-de sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut
-l'en détacher. Non, mes amis, point de milieu: il
-faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le nom
-de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit
-de faire des esclaves. Cet avilissement honteux,
-où le plus fort tient le plus faible, est outrageant
-pour la nature, révoltant pour l'humanité,
-mais abominable sur-tout aux yeux de la religion.
-<i>Mon frère, tu es mon esclave</i>, est une absurdité
-dans la bouche d'un homme, un parjure
-et un blasphème dans la bouche d'un chrétien.</p>
-
-<p>«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer?
-<i>Conquérants pour la foi!</i> La foi ne nous
-demande que des c&oelig;urs librement soumis. Qu'a-t-elle
-de commun avec notre avarice, nos rapines,
-nos brigandages? Le Dieu que nous servons est-il
-affamé d'or? <i>Un pontife a partagé l'Inde!</i> Mais
-l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le
-droit qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier
-ce monde à qui prendrait soin de l'instruire, mais
-non pas le livrer en proie à qui voudrait le ravager.
-Le titre de sa concession est fait pour un
-peuple d'apôtres, non pour un peuple de brigands.</p>
-
-<p>«L'Inde n'est donc à vous que par droit de
-conquête; et le droit de conquête, tyrannique
-en lui-même, ne peut être légitimé que par le
-bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence,
-la bonté, qui le justifient; et l'usage de
-la victoire va vous donner la renommée, ou d'un
-brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos
-bienfaits. Ah! croyez-moi, n'attendez pas le moment
-de l'ivresse et de l'emportement, pour
-mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour
-vous, consacré à des résolutions saintes. Tous ces
-guerriers, disposés comme vous à écouter la voix
-de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils
-sont jeunes, sensibles, et la corruption ne les a
-point gagnés encore: j'en ai fait l'épreuve récente;
-je crois même les voir touchés des malheurs
-que je vous ai peints. Je vous conjure, au
-nom de la religion, au nom de la patrie et de
-l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner
-les peuples soumis, de respecter leurs biens,
-leur liberté, leur vie. C'est un lien sacré dont vous
-aurez besoin peut-être, pour vous épargner de
-grands crimes; c'est du moins un gage de paix,
-qu'au nom des Indiens, leur ami, dirai-je leur
-père, vous demande à genoux, et les larmes aux
-yeux.» A ces mots il se prosterna.</p>
-
-<p>«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte
-déshonorant. Tant de précaution marque pour
-nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son
-devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas
-besoin qu'on le gêne par les entraves du serment.»</p>
-
-<p>«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement
-Las-Casas, le serment le plus redoutable
-vient d'être exigé par vous-même; et pour le
-salut de ces peuples, le serment vous paraît inutile
-et injurieux!»</p>
-
-<p>Fernand se sentit confondu, et n'en devint
-que plus atroce. Il se répandit en injures contre
-le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir son roi,
-sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les
-noms odieux de délateur, de partisan du crime
-et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme violent
-et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment
-qu'il le perdait. Il commença par l'appaiser,
-et puis, s'adressant à Las-Casas, lui dit d'un air
-respectueux, que son zèle méritait bien la gloire
-qu'il lui avait acquise; que ses conseils et ses
-maximes lui seraient à jamais présents; qu'il les
-suivrait autant qu'il lui serait possible; mais qu'il
-croyait que sa parole était un gage suffisant.</p>
-
-<p>Le solitaire consterné se retire avec Alonzo.
-«Vous voyez, dit-il, mon ami, qu'ici mon zèle
-est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette épreuve
-m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois
-connaître assez Pizarre: il serait juste et modéré,
-si chacun consentait à l'être: mais il veut
-réussir; et son ambition fera céder aux circonstances
-sa droiture et son équité. Je ne vous propose
-point de renoncer à le suivre; ce serait affaiblir
-le nombre et le parti des gens de bien.
-Mais moi, dont la présence est déja importune,
-et serait bientôt odieuse, je n'ai plus désormais
-qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez
-tourner cette conquête en brigandage, prenez
-conseil de votre c&oelig;ur, il vous conduira toujours
-bien.»</p>
-
-<p>Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était
-passé, fut sur-tout indigné de voir qu'on se délivrait
-de Las-Casas; et lui-même il l'aurait suivi,
-si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu.
-«Mon ami, lui dit-il, je reste, je vous obéis à
-mon tour: mais j'observerai la conduite et les
-intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il
-tient ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur
-d'être avec des brigands, soyez bien assuré
-que je n'y serai pas long-temps.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.</h2>
-
-
-<p>Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des
-Lézards. Il monte une barque indienne, et la rapidité
-du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre
-et seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait
-de leurs caresses naïves, il tâchait de les consoler.</p>
-
-<p>L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous
-aimes et tu nous plains. Nous savons tout ce que
-tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu
-porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils
-savent que nous t'avons vu: Capana, le chef de
-nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te
-posséder un moment. Viens le voir. Le sentier
-qui mène à sa retraite est rude, étroit, entrecoupé
-de torrents et de précipices; mais, sur des
-tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»</p>
-
-<p>A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent
-des yeux de Las-Casas; et tant de courses
-d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux
-qu'il avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.</p>
-
-<p>«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens
-libres encore! Ah! du moins sont-ils bien
-cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas
-les découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les
-sauvages; nous seuls en connaissons la route; et
-le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous
-taire et mourir.</p>
-
-<p>Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot
-dans une anse du fleuve; et à travers d'épais
-buissons on s'enfonce dans ces déserts.</p>
-
-<p>Comme ils passaient un défilé entre deux hautes
-montagnes, un cri fit retentir les bois. Les Indiens
-pâlirent, leurs cheveux se dressèrent. C'était
-le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles
-et en silence, ils écoutèrent; le même cri se
-fait entendre de plus près. Alors, jugeant que le
-péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils
-se rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas.
-«Laisse-nous t'entourer, lui disent-ils, et
-ne crains rien, ne crains rien; il n'en prendra
-qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal
-féroce, pour franchir le vallon, ne fait que trois
-élans, et, saisissant un Indien, l'emporte dans
-les bois, sans ralentir sa course<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Le pieux solitaire
-lève les mains au ciel, en poussant un cri
-lamentable, et tombe oppressé de douleur. Bientôt,
-reprenant ses esprits, et se retrouvant au
-milieu de ses Indiens qui le rappellent à la vie:
-«Ah! mes amis, qu'ai-je vu? leur dit-il.&mdash;Allons,
-mon père, prends courage, lui répondent
-ces malheureux; ce n'est rien.&mdash;Ce n'est rien,
-grand Dieu!&mdash;Non, ce n'est rien que les tigres,
-en comparaison des Espagnols. O race impie et
-féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas:
-vous réduisez les Indiens à ne pas se plaindre
-des tigres!»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> On lit dans l'<i>Histoire générale des Voyageurs</i>, que
-dans la province de Vénézuéla les tigres sont si terribles,
-qu'il n'est pas rare de les voir entrer dans les cases des Indiens,
-saisir un homme, et l'emporter dans leur gueule aussi
-facilement qu'un chat emporte une souris.</p>
-</div>
-<p>Enfin, de rochers en abymes, ils approchent
-de la vallée. Elle était entourée d'un cercle de
-montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui, de
-tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une
-masse énorme et profonde, sans laisser soupçonner
-le vide que leur enceinte renfermait.</p>
-
-<p>A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on
-gravit, on franchit enfin les montagnes. Tout-à-coup,
-aux yeux de Las-Casas, se découvre un
-riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre
-de la plaine s'élevait un hameau, et au milieu du
-hameau la cabane du cacique. Barthélemi, à cette
-vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre
-peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le
-ciel que ton asyle soit à jamais impénétrable!»</p>
-
-<p>A l'approche des Indiens, leurs compagnons
-accourent, impatients d'apprendre ce qu'ils leur
-viennent annoncer. «Nous vous amenons notre
-père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est
-lui, c'est Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut
-exprimer l'allégresse de ce peuple reconnaissant.
-Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de
-le porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique
-a déja su l'arrivée de Las-Casas.</p>
-
-<p>Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les
-bras: «Viens, lui dit-il, mon père, viens consoler
-tes enfants de tous les maux qu'on leur a
-faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas
-jouissait du bonheur le plus doux que puisse
-goûter sur la terre un c&oelig;ur vertueux et sensible.
-«O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour,
-si vous m'aimez si tendrement, moi qui
-ne vous ai fait aucun bien; quel n'eût pas été
-votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire
-à vous donner des arts utiles, de sages lois, de
-bonnes m&oelig;urs, et un culte agréable au Dieu de
-l'univers!&mdash;Ah! mon père, dit le cacique, nous
-aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les
-regrets inutiles. Le seul homme, entre ces barbares,
-qui ait été juste et bienfaisant, nous le
-possédons. Je ne veux t'occuper que de notre
-joie.»</p>
-
-<p>Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise
-de Barthélemi, en y voyant sur un autel
-une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient
-ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est
-toi, mon père, oui, c'est toi-même. Un de nos
-Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours présent,
-m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit
-par-tout, c'est elle que nous invoquons dans
-toutes nos entreprises; et depuis que nous la
-possédons, tout nous a réussi.»</p>
-
-<p>Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre
-d'un mouvement de reconnaissance, se reprocha
-ce sentiment; et parlant au cacique d'un air doux
-et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un
-simple mortel n'est pas digne de votre vénération.»
-A ces mots, il allait saisir la statue, pour
-la briser. Le cacique la défendit, comme il eût
-défendu ses enfants et sa femme. «Ah! lui dit-il,
-laisse-nous cette chère ombre de toi-même.
-Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants,
-à nos neveux, le seul ami que nous ayons
-eu parmi nos cruels oppresseurs.»</p>
-
-<p>Tout le peuple s'assemble autour de la cabane,
-et demande à voir Las-Casas. Il se montre, et
-l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le voilà
-l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il
-nous aime, il nous plaint, il vient voir ses amis.
-Qu'il reste avec nous, l'homme juste: nos c&oelig;urs
-et nos biens sont à lui.»</p>
-
-<p>«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se
-pourrait-il que des c&oelig;urs si vrais, si doux, si
-simples, si sensibles, ne fussent pas innocents
-devant toi!»</p>
-
-<p>Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus
-dans la plaine, les uns perçant les oiseaux
-de l'air de leurs flèches inévitables, les autres
-forçant à la course les chevreuils, moins agiles
-qu'eux. La proie arrive en affluence; et le festin
-est préparé.</p>
-
-<p>Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille,
-Las-Casas s'instruit de leurs lois, de leurs
-m&oelig;urs, et de leur police. La nature est leur
-guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement,
-éviter de se nuire; honorer leurs parents,
-obéir à leur roi; s'attacher à une compagne
-qui les soulage dans leurs travaux, et qui
-leur donne des enfants, sans que le soupçon
-même de l'infidélité trouble cette union paisible;
-cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer
-les fruits: telle était leur société.</p>
-
-<p>Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon
-Dieu, qu'il a gravée dans vos ames: vous le servez
-sans le connaître; et c'est sa voix qui vous
-conduit.</p>
-
-<p>«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique;
-il est le dieu des Espagnols.&mdash;Le dieu des Espagnols
-n'est point votre ennemi: il est le Dieu
-de la nature entière; et nous sommes tous ses
-enfants.&mdash;Ah! s'il est vrai, dit le cacique, nous
-cherchons un Dieu qui nous aime; celui de Las-Casas
-doit être juste et bon, et nous voulons
-bien l'adorer. Hâte-toi, fais-le-nous connaître.»
-Alors, se livrant à son zèle, Las-Casas leur fit
-de son Dieu une peinture si sublime et si touchante,
-que le cacique, se levant avec transport,
-s'écria: «Dieu de Las-Casas, reçois nos v&oelig;ux!»
-Et tout son peuple répéta ces mots après lui.</p>
-
-<p>Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire,
-crut voir sur son visage un éclat tout divin:
-car la piété l'animait; il était rayonnant de
-joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il
-jamais voir aux hommes?&mdash;Ils l'ont vu, répondit
-Las-Casas; il a même daigné habiter parmi
-eux.&mdash;Sous quels traits?&mdash;Sous les traits d'un
-homme.&mdash;Achève. N'es-tu pas toi-même ce dieu
-qui vient nous consoler?&mdash;Moi!&mdash;Si tu l'es,
-cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce.
-Parle. Nous allons t'adorer.»</p>
-
-<p>Barthélemi se confondit dans une humilité profonde,
-et rejeta loin cette erreur. Mais, avant d'exposer
-des vérités sublimes à l'incrédulité de ces
-faibles esprits, il voulut savoir quel était leur
-culte. «Hélas! dit le cacique, nous adorions le
-tigre, comme le plus terrible de tous les animaux.
-Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux.
-C'était le culte de la crainte, et non pas celui de
-l'amour.&mdash;Allons, allons, dit Las-Casas, renverser
-cette horrible idole.» Et les Indiens, animés
-du zèle qu'il leur inspirait, couraient au temple
-sur ses pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.</h2>
-
-
-<p>D'une grotte profonde, voisine de ce temple,
-Barthélemi crut entendre sortir des gémissements.
-«Qu'est-ce? demanda-t-il.&mdash;Passons, dit le cacique.
-Épargne à tes amis la honte de te montrer
-des malheureux.» Sans vouloir insister, Barthélemi
-s'avance jusqu'à ce temple abominable,
-où l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi
-de sang. «Quel est le sang, demanda-t-il encore,
-qu'on a versé sur cet autel?&mdash;Celui des animaux,
-répondit le cacique, et quelquefois&hellip;&mdash;Achève.&mdash;Celui
-des Espagnols.&mdash;Des Espagnols!&mdash;Lorsqu'ils
-pénètrent jusqu'au centre de
-ces forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre
-vivants. Et que faire de ces captifs, à moins que
-de les immoler? S'il s'en échappait un seul, notre
-asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu
-viens d'entendre la plainte d'un malheureux jeune
-homme qui nous fait compassion. Je ne puis me
-résoudre à le faire mourir. Cependant il faut
-bien qu'il meure; car, s'il nous échappait, il irait
-nous trahir.»</p>
-
-<p>Las-Casas demande à le voir; et après avoir
-fait briser l'autel et l'idole du tigre, il retourne
-vers la prison où le jeune homme est enfermé.</p>
-
-<p>Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable,
-ne douta point que ce ne fût encore un
-nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler.
-«O mon père, venez, dit-il, m'encourager par
-votre exemple; venez apprendre à un jeune homme
-à se détacher de la vie, à mourir courageusement.»</p>
-
-<p>Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était
-libre; qu'il commandait aux Indiens de s'éloigner,
-et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah! reprit-il,
-que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez
-parmi eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu
-pour ma délivrance? Parlez. Dites-moi qui
-vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce
-c&oelig;ur qu'elle abandonnait.»</p>
-
-<p>«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire;
-mais, n'ayant jamais trempé dans les
-crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi
-les Indiens.&mdash;Hélas! et moi, lui dit Gonsalve
-(c'était le nom du jeune homme), qu'ai-je fait,
-que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me dispenser?
-Je suis le fils de Davila, du gouverneur de
-l'isthme: il m'avait envoyé à la poursuite des sauvages.
-Mes compagnons et moi, à travers les forêts,
-nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens
-nous ont enveloppés, nous ont accablés
-sous le nombre; les plus heureux des miens ont
-péri dans le combat, le reste a été pris, et sur
-l'autel du tigre je les ai vus tous immolés. Moi
-seul ils m'épargnent encore: soit que ma jeunesse
-ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur
-inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté
-m'ait voulu réserver pour un nouveau sacrifice;
-ils me laissent languir dans ce triste abandon, et
-dans l'attente de la mort, plus cruelle que la
-mort même. Hélas! pardonnez à mon âge un excès
-de faiblesse, dont je rougis en l'avouant. La
-vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à
-son aurore. Elle devait avoir tant de charmes
-pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma patrie!
-Et quand je pense que ces beaux jours, ces
-jours délicieux que j'y devais passer, sont évanouis
-pour jamais, je tombe dans le désespoir.
-Si du moins j'étais mort au milieu des combats,
-et par les mains d'un ennemi digne d'honorer
-mon courage! Mais ici, mais sur les autels d'un
-peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant
-déchirer les entrailles, et voir, aux pieds du tigre,
-allumer mon bûcher! Cette destinée est affreuse.
-Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains inhumaines;
-rendez-moi à mon père. Il n'a que
-moi, je suis son unique espérance; ces barbares
-l'en ont privé.»</p>
-
-<p>«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes
-loin encore d'être changé par le malheur! Vous,
-fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples,
-dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre
-le plus horrible! Hélas! combien de pères,
-privés par ses fureurs de leur seule et douce espérance,
-se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant
-à ses genoux la grâce de leurs enfants!
-Il a versé plus de flots de sang que vous n'en
-avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé
-dans ces forêts profondes, n'est que le
-malheureux débris de ceux qu'il a exterminés.
-Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en
-est échappé. Ils sont perdus, s'il les découvre; et
-lui rendre son fils, vous l'avouerez vous-même,
-ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend,
-ne lui fût révélé.&mdash;Ah! gardez-vous, lui
-dit Gonsalve, de leur apprendre qui je suis.&mdash;Moi!
-dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le
-péril de votre délivrance! Non; ce serait leur
-tendre un piége. Si je parle pour vous, je dirai
-qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce
-qu'on risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou
-ma franchise; c'est à vous de choisir.&mdash;Choisir!
-De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne
-à vous.&mdash;Reprenez donc courage. Mais
-tirez de l'état où vous êtes réduit, cette utile et
-grande leçon, que le droit de la force est un
-droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur
-tour, et se permettaient la vengeance, il n'est
-point de supplice auquel ne dût s'attendre le fils
-du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme
-est la faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point
-qui ne fût timide et tremblant; que l'orgueil,
-dans un être si voisin du malheur, est le comble
-de la démence; et qu'exposé lui-même chaque
-jour à devenir un objet de pitié, il est aussi
-insensé que méchant, lorsqu'il ose être impitoyable.»</p>
-
-<p>Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique,
-lui dit-il, n'es-tu pas soulagé, comme d'un
-joug triste et pénible, de ne plus adorer un être
-malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?&mdash;Il
-est vrai, lui dit le cacique, que nos c&oelig;urs,
-flétris par la crainte, semblent ranimés par l'amour.&mdash;Oui,
-mon ami, l'homme est fait pour
-aimer. La haine, la vengeance, toutes les passions
-cruelles sont pour lui un état de gêne,
-d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il
-sent qu'il se rapproche de l'être excellent qui l'a
-fait, à mesure qu'il est plus doux, plus magnanime.
-Étouffer son ressentiment et triompher de
-sa colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on
-a reçue, en accabler son ennemi; c'est un plaisir
-vraiment divin.&mdash;Je le conçois, dit le cacique.&mdash;Non,
-tu ne peux le concevoir avant de l'avoir
-éprouvé. Mais il ne tient qu'à toi de jouir pleinement
-de ce plaisir pur et céleste. Fais venir
-ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes
-chaînes, et dis lui, en le délivrant: Fils du désolateur
-de l'isthme, fils du meurtrier de nos
-pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de
-Davila, je pardonne à ton âge et à ta faiblesse.
-Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton Dieu.&mdash;Le
-fils de Davila! s'écria le cacique; quoi!
-c'est lui que je tiens captif!» A ces mots, ses
-yeux irrités s'enflammèrent comme la foudre.
-«Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire
-avec un air tranquille, c'est lui que tu peux déchirer,
-dévorer même si tu veux. Mais écoute-moi.
-A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie,
-tu seras triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et
-son sang répandu ne rend la vie à aucun des
-miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr
-le faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable
-sans fruit&hellip; Sa vie est dans tes mains; choisis de
-renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et reprends
-le culte du tigre, si tu veux t'abreuver
-de sang.»</p>
-
-<p>«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique.
-Mais toi-même, crois-tu qu'il me commande de
-laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous
-fait depuis dix ans?&mdash;Oui, la loi de mon Dieu
-te prescrit le pardon et l'amour de tes ennemis.&mdash;L'amour!&mdash;Ne
-sont-ils pas ses enfants comme
-toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu
-adorer le père, sans aimer les enfants? Plains-les
-d'être coupables, et souhaite qu'ils cessent d'être
-méchants; mais ne sois pas méchant comme eux,
-et mérite, par ta clémence, que ton Dieu en
-use envers toi.»</p>
-
-<p>«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le
-cacique. Allons, qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils
-du cruel Davila je pardonne comme à mon frère?
-J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa
-chaîne, et je l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je,
-après lui avoir permis de vivre? S'il s'échappe,
-il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras
-perdu tes amis.&mdash;J'ai cette crainte comme
-toi, lui répondit le solitaire; et je ne veux, quant-à-présent,
-qu'adoucir sa captivité.»</p>
-
-<p>Gonsalve attendait avec impatience le retour
-de Las-Casas. «Eh bien, lui dit-il en tremblant,
-qu'avez-vous obtenu?&mdash;Qu'on vous laisse la vie.&mdash;Ah!
-mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue
-pour jamais?&mdash;Je vous ai dit que le salut de
-ces malheureux Indiens tient au secret de leur
-asyle.&mdash;Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne
-sera jamais trahi par moi.&mdash;Comment répondrais-je
-de vous? dit le solitaire. A votre âge on
-ne répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner
-l'estime du cacique, et d'obtenir, avec le
-temps, qu'il daigne se fier à vous.&mdash;Et lui avez-vous
-dit qui je suis? demanda Gonsalve.&mdash;Oui,
-sans doute.&mdash;Je suis perdu.&mdash;Non, vous ne
-l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.»</p>
-
-<p>«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant,
-adores-tu le Dieu qu'adore Las-Casas?&mdash;Oui,
-répond Davila.&mdash;Crois-tu que nous soyons enfants
-de ce Dieu, comme toi?&mdash;Je le crois.&mdash;Nous
-sommes donc frères? Pourquoi venir tremper
-tes mains dans notre sang?&mdash;J'obéissais.&mdash;A
-qui?&mdash;Vous le savez assez.&mdash;Oui, je sais que
-tu es né du plus méchant des hommes, et du
-plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit
-que son Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je
-te pardonne. Viens, embrasse ton
-ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux
-pieds du cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage;
-ne sommes-nous pas frères? N'es-tu pas
-mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le
-délivra de ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce
-spectacle, avait le c&oelig;ur saisi de joie et d'attendrissement.
-«Davila, dit-il au jeune homme, voilà,
-voilà de vrais chrétiens!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.</h2>
-
-
-<p>Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens,
-comme dans sa patrie, et comme au sein
-de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte;
-et la seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de
-s'échapper. Las-Casas le voyait sans cesse. Il eût
-voulu lui faire aimer la vie heureuse et simple
-de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne
-l'écoutait qu'en poussant de profonds soupirs.
-«Me voilà, disait-il, instruit par le malheur, par
-vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se
-fier à moi, et me mettre en état de détromper
-mon père, de le fléchir, de lui apprendre à les
-connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la
-vie; je leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront
-un père. Il cédera aux larmes de son
-fils.»</p>
-
-<p>A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art
-et de noirceur, et Las-Casas ne doutait pas que
-Gonsalve ne fût sincère; mais il le connaissait
-trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous
-êtes sans doute à-présent bien déterminé, lui dit-il,
-à ne pas trahir ce bon peuple; mais je prévois
-tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai
-jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre
-ou d'arracher votre secret. Ce que je vous dis là,
-je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le
-péril regarde, c'est à lui de se consulter.»</p>
-
-<p>«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans
-l'affliction. Il soupire ardemment pour la liberté.
-Je t'ai fait voir tout le danger de le renvoyer à
-son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage
-de ce bienfait. Il peut arriver que son père
-vous découvre; et alors vous auriez pour appui
-ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait
-un devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour
-paternel a des droits sur les tyrans les
-plus farouches. C'est le dernier endroit sensible
-par où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi
-sur le parti que tu dois prendre: j'ignore
-comme toi quel serait le plus sage, et tu sais
-aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.</p>
-
-<p>«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer
-ici nos augustes mystères, d'y établir le sacerdoce,
-et d'y perpétuer le culte des autels, je vais
-vous chercher des pasteurs, et peut-être vous
-assurer un repos plus tranquille. Adieu. Je demande
-au ciel, et j'espère de vous revoir avant
-de descendre au tombeau.»</p>
-
-<p>La désolation du jeune Davila fut extrême,
-quand il apprit que Las-Casas l'abandonnait. Il
-alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il,
-pourquoi te défier d'un malheureux qui te
-doit tout? La nature m'a fait un c&oelig;ur sensible
-comme à toi; mais eût-elle mis à la place le c&oelig;ur
-du tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri.
-Tu m'as appelé ton ami, tu m'as embrassé
-comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je
-ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du
-salut de tes amis, que ton asyle soit inconnu; il
-le sera par mon silence. J'en atteste mon Dieu,
-ce Dieu qui est devenu le tien.»</p>
-
-<p>«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique;
-mais tu es faible; et l'homme faible est toujours
-à la veille d'être méchant. Comment braverais-tu
-l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la
-mort.&mdash;La mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue,
-dit le jeune homme en se levant avec fierté; mais
-si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un
-crime, tu aurais vu lequel des deux m'aurait
-le plus épouvanté. Puisque je n'ai pas ton estime,
-je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté;
-je te dispense même de me laisser la vie.»
-A ces mots il se retira.</p>
-
-<p>Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le
-voyait abattu de tristesse, sentit lui-même, comme
-un poids dont son c&oelig;ur était oppressé, la dureté
-de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène
-avec toi ce jeune homme, lui dit-il: sa
-douleur me pèse et me fatigue; la présence d'un
-malheureux est insupportable pour moi.&mdash;As-tu
-bien réfléchi? lui dit le solitaire.&mdash;Oui, je sais
-qu'un mot de sa bouche nous perd, mon peuple
-et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié l'emporte
-sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»</p>
-
-<p>Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles
-de leur père, d'un père tendre et bien-aimé, c'est
-l'image de la douleur des Indiens, au départ de
-Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage
-abattu, les yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent
-en silence jusqu'au bord de la forêt.
-Là, il fallut se séparer.</p>
-
-<p>Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait
-sa joie. Le cacique, ôtant son collier, le
-jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui
-dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais
-pressé par nos tyrans de leur découvrir où nous
-sommes, regarde ce collier, souviens-toi de Las-Casas,
-et demande à ton c&oelig;ur si tu dois nous
-trahir.»</p>
-
-<p>Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides,
-s'en allant à travers les bois, se retraçaient les
-m&oelig;urs et le naturel des sauvages. Vint un moment
-où Las-Casas, regardant le jeune Davila:
-«Vous voyez, lui dit-il, si, comme on le prétend,
-ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est
-malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est
-indocile que pour ce qui répugne au sentiment
-de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui
-le consolent, qui le soulagent dans ses peines,
-et qui lui font chérir ces deux présents du ciel,
-la vie et la société. Que ces vérités passent sa
-faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son
-c&oelig;ur, il en sera persuadé; il croit tout ce qu'il
-aime à croire. Toute la nature à ses yeux est un
-mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant
-de ses bienfaits il lui reproche l'obscurité
-de ses moyens? Il en sera de même de la religion;
-plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera
-d'incrédules.»</p>
-
-<p>«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce
-qu'elle a d'affligeant, ce qu'elle a d'effrayant pour
-l'homme?&mdash;Elle n'a rien que d'attrayant, d'encourageant
-pour la vertu, de consolant pour l'innocence,
-lui répondit le solitaire; et je n'en
-veux pas davantage pour la faire adorer par-tout.
-De bonnes lois gênent le vice, épouvantent
-le crime, affligent les méchants; et l'on aime de
-bonnes lois, parce qu'il dépend de chacun d'en
-recueillir les fruits et d'être heureux par elles.
-On aimera de même une religion qui, comme
-ces lois salutaires, est favorable aux gens de
-bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux
-faibles. Mais, en la professant dans cette pureté,
-on ne peut opprimer personne; on ne s'abreuve
-point de sang; on est obligé d'être humain, juste,
-patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de
-joindre l'exemple au précepte, d'instruire par ses
-bonnes &oelig;uvres, et de prouver par ses vertus.
-L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à
-ces ménagements; le droit du glaive est plus
-commode; et avec d'odieux prétextes, dont les
-passions s'autorisent, on se permet la violence,
-la rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les
-plus criants&hellip;» Le solitaire, à ces mots, s'aperçut
-que le fils de Davila baissait les yeux, et que
-la rougeur de la honte se répandait sur son visage.
-«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige.
-C'est le ciel qui te l'a donné, ce père rigoureux.
-Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais
-de l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement
-ne l'imite pas.»</p>
-
-<p>On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent;
-Barthélemi et Gonsalve, au moment de se séparer,
-s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir
-ton père, dit le solitaire au jeune homme;
-souviens-toi du cacique, daigne penser à moi. Je
-n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent;
-et ton c&oelig;ur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»</p>
-
-<p>Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend
-le fleuve jusqu'à la côte orientale, où un
-navire le reçoit, et va le porter au rivage que
-baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le
-sein du vaste océan.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.</h2>
-
-
-<p>Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son
-nom avec les larmes de l'orgueil, de la rage, et
-du désespoir. En le voyant, il se livra à tous les
-transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon
-fils, le ciel te rend aux v&oelig;ux d'un père. Mais
-tous ces braves Castillans qui t'accompagnaient,
-que sont-ils devenus?&mdash;Ils sont morts, répondit
-Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont
-enfin résisté; et nous avons succombé sous le
-nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui
-j'étais; et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu
-la liberté. O mon père! si vous m'aimez, qu'un
-procédé si généreux vous touche et vous désarme&hellip;»
-Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit,
-indigné de voir qu'après le vaste et long carnage
-qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent
-encore, il ne cherchait que le moyen d'achever
-leur ruine, sans être sensible au bienfait qui seul
-aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je reconnaîtrai
-ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où
-tu les as laissés, et où s'est passé le combat.»</p>
-
-<p>«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans
-ces déserts, lui répondit Gonsalve, et je me suis
-laissé conduire, sans savoir moi-même où j'allais,
-d'où je venais&hellip;»</p>
-
-<p>«J'entends, reprit le père en observant son
-trouble: ils t'ont fait promettre sans doute de ne
-pas m'indiquer leur marche et leur retraite; et
-tu te crois lié par tes serments?»</p>
-
-<p>«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le
-jeune homme: et je leur dois assez pour ne pas
-les trahir.»</p>
-
-<p>«Des n&oelig;uds plus sacrés vous engagent à votre
-Dieu, à votre roi, à votre patrie, à moi-même,
-insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les
-coups des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils
-en exterminent le reste? En vous laissant
-la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis
-de ne plus tremper leurs traits dans ce venin
-mortel qu'ils ont inventé, les perfides? Obéissez
-à votre père, et demain soyez prêt à nous
-servir de guide; car je veux marcher sur leurs
-pas.»</p>
-
-<p>Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les
-sauvages, ou de tromper son père, ou de refuser
-d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara
-que de sa vie il ne contribuerait au mal
-qu'on ferait à ses bienfaiteurs. Davila devint furieux;
-mais son fils, avec modestie, soutint sa
-résolution; et le reproche et la menace n'ayant
-pu l'ébranler, on eut recours à l'artifice.</p>
-
-<p>Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère
-odieux. Il alla trouver le jeune homme. «Davila,
-lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air pénétré,
-vous ferez mourir votre père. Il vous aime;
-j'ai vu couler pour vous ses larmes paternelles;
-et vous ne lui êtes rendu que pour l'accabler de
-douleur.&mdash;Ah! répondit le jeune homme, qu'il
-me demande ma vie, et non pas une trahison.&mdash;Si
-c'était une trahison, serait-ce moi, dit le
-perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des
-Indiens me touche autant que vous. Mais, en irritant
-votre père, vous les perdez; et c'est sur
-eux que sa colère tombera. Il est mortellement
-blessé de votre résistance. Mon fils me méprise
-et me hait, dit-il: plus attaché à ce peuple barbare
-qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu
-lui-même, il ne connaît plus qu'un devoir, celui
-de la rébellion; il n'ose se fier à ma reconnaissance,
-et il me croit moins généreux qu'un
-misérable Indien. Non, Davila, ce n'était pas
-ainsi qu'il fallait servir les sauvages. Touché de
-leur humanité, et plus sensible encore à votre
-confiance, je sais que votre père se fût laissé
-fléchir. Mais si, par eux, il a perdu l'estime et
-l'amour de son fils, peut-il leur pardonner jamais?»</p>
-
-<p>«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon
-c&oelig;ur, reprit Gonsalve: mon respect, mon amour
-pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me demander
-rien que d'innocent et de juste, il est
-bien sûr d'être obéi. Mais que veut-il de moi?
-et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et perfide?
-S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux,
-ce n'est pas à moi d'éclairer ses recherches
-impitoyables; et s'il consent à l'épargner,
-il n'a pas besoin de savoir en quels lieux
-il respire en paix. Pour prix du salut de son fils,
-les sauvages ne lui demandent que de vivre éloignés
-de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli
-sera pour eux le plus grand de tous les bienfaits.»</p>
-
-<p>«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand,
-que répandus dans les forêts, on ne peut les instruire;
-qu'ils vivent sans culte et sans lois?&mdash;Ils
-sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on
-leur laisse adorer, dans leur simplicité, un Dieu
-qu'ils servent mieux que nous.&mdash;Ils sont chrétiens!
-Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous
-qu'on n'use envers eux d'indulgence et de
-ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du
-salut de nos frères. Je les protégerai, je les porterai
-dans mon sein.&mdash;Eh bien, protégez-les,
-en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent
-rien de plus.»</p>
-
-<p>«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé
-d'un parricide! Ils sortiront de leurs forêts, ils
-nous dresseront des embûches; votre père, que
-sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui
-l'aurez livré en leurs mains. La flèche empoisonnée
-qui percera son c&oelig;ur, ce sera vous qui l'aurez
-lancée.»</p>
-
-<p>A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant
-Las-Casas: «M'aurait-il conseillé un crime?
-dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature
-est d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il,
-en parlant au fourbe. La voix intime de
-mon c&oelig;ur s'élève contre vos reproches, et me
-parle plus haut que vous.»</p>
-
-<p>Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son
-odieuse entremise, dit à Davila que son fils était
-tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait qu'on
-l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus
-de son âge.</p>
-
-<p>Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père,
-pleurait nuit et jour son malheur.</p>
-
-<p>«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père
-inexorable, après une nouvelle épreuve, va-t'en;
-fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir tes outrages,
-ni ta présence. Malheur à ceux qui de
-mon fils, d'un fils obéissant, respectueux, fidèle,
-ont fait un rebelle obstiné!»</p>
-
-<p>«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant
-à ses pieds, tout baigné de ses larmes, est-il
-possible que le refus d'être ingrat, perfide, et
-parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous
-de moi? Quelle haine obstinée portez-vous
-à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur roi
-briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son
-ami, son frère, me demander avec douceur quel
-mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on oublie
-qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même,
-oui, vous-même, mon père, vous me feriez un
-crime de l'infidélité dont vous me faites une loi.
-Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait,
-je l'avoue, plus affreux de vous obéir. Ne
-me réduisez point à ces extrémités. Ayez pitié
-d'un fils que votre haine accable, et qui, même
-en vous irritant, se croit digne de votre amour.&mdash;Non,
-je n'ai plus de fils, et tu n'as plus de
-père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis
-souffrir.»</p>
-
-<p>Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais
-de son père, et lui fit demander quel lieu il lui
-marquait pour son exil, «Les forêts, les cavernes
-qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,»
-répondit le père inflexible.</p>
-
-<p>Le jeune homme reprit le chemin de Crucès;
-et en s'en allant, à travers le vaste silence des
-bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même:
-«Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite
-au point qu'il m'éloigne à jamais de lui, et je ne
-sens dans ma douleur aucune atteinte de remords;
-au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant
-les sauvages, mon c&oelig;ur en était dévoré.
-Il est donc des devoirs plus saints que la soumission
-aux volontés d'un père! Notre première qualité,
-sans doute, est celle d'homme; notre premier
-devoir est d'être humain.»</p>
-
-<p>L'abandon où il était réduit, la douleur où il
-était plongé, l'imprudence et la bonne foi de son
-âge ne lui permirent pas de voir le piége qu'on
-lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu
-même l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient
-pas de lui: il leur avoua son malheur, sans en
-dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils, pourquoi,
-si tu ne veux que vivre en paix et sans
-reproche, ne pas retourner au vallon? Une cabane,
-une douce compagne, notre amitié, ton
-innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique
-aura soin de te faire oublier l'injustice d'un mauvais
-père.» Il suivit ce conseil funeste. Mais lorsqu'il
-eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant
-le vallon, son c&oelig;ur soulagé commençait
-à sentir renaître la joie, quels furent son étonnement
-et sa douleur, de se voir tout-à-coup
-entouré d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom
-du vice-roi son père, de retourner avec eux à
-Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens,
-qu'il avait pris pour guides, se sauvèrent dans le
-vallon, et y répandirent l'alarme. Dès ce moment
-plus de sûreté pour le cacique et pour son peuple;
-leur asyle était découvert.</p>
-
-<p>Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès,
-prenait la terre et le ciel à témoin de son innocence.
-Il apprit qu'un navire allait faire voile pour
-l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il
-lui fût permis d'y passer, pour lui épargner, disait-il,
-le spectacle de sa douleur. Le père y consentit,
-soit pour se délivrer d'un témoin dont la
-vue l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser
-exhaler dans cet exil volontaire l'amertume de
-ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce rivage,
-je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris;
-il m'a rendu parjure et traître aux yeux
-de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.»</p>
-
-<p>Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est
-Las-Casas, il va se jeter dans son sein, et lui dit
-son malheur, qu'il appelle son crime, avec tous
-les regrets d'un c&oelig;ur coupable et consterné.</p>
-
-<p>«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu,
-vous avez fait une imprudence; mais votre
-c&oelig;ur est innocent. Ce doit être un supplice affreux
-pour un fils honnête et sensible, de voir
-les maux que fait son père; vous n'en serez plus
-le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est
-en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie,
-et, si elle a besoin de votre sang, le verser
-pour elle sans crime contre de justes ennemis.
-Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi
-y consente.»</p>
-
-<p>Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au
-sein du pieux solitaire, sentit son courage renaître,
-et il resta auprès de son ami, en attendant
-que le monarque lui eût permis de quitter
-ces bords.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.</h2>
-
-
-<p>Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja
-loin du rivage de l'isthme, il s'avançait vers l'équateur.
-A travers les écueils d'une mer inconnue
-encore, sa course était pénible et lente; la disette
-le menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord
-de ces côtes sauvages<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>; mais il trouva par-tout
-des hommes aguerris. Dès qu'un village est
-attaqué, ses voisins accourent en foule, et se
-présentent au combat. Le feu des armes les disperse;
-mais leur courage les rassemble. On en
-fait tous les jours un nouveau carnage; et tous
-les jours ces malheureux, dans l'espérance de
-venger leurs amis, reviennent périr avec eux. Le
-fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent
-d'égorger.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> On a donné à cette plage le nom de <i lang="es" xml:lang="es">Pueblo quemado</i>,
-peuple brûlé.</p>
-</div>
-<p>Un vieux cacique, autrefois renommé par sa
-valeur et sa prudence, mais alors accablé par les
-travaux et les années, était couché au fond d'un
-antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris
-de rage, de douleur et d'effroi retentirent jusqu'à
-lui. Il vit revenir ses deux fils couverts de
-sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux,
-lui dirent: «C'en est fait, mon père, c'en
-est fait; nous sommes perdus.&mdash;Eh quoi! dit le
-vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand
-nombre, ou sont-ils immortels? Est-ce la race
-de ces géants<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> qui, du temps de nos pères,
-étaient descendus sur ces bords?&mdash;Non, lui répond
-l'un de ses fils; ils sont en petit nombre,
-et semblables à nous, à la réserve d'un poil épais
-qui leur couvre à demi la face: mais sans doute
-ce sont des dieux; car les éclairs les environnent,
-le tonnerre part de leurs mains: nos amis écrasés
-nous ont couverts de leur sang; en voilà les
-marques fumantes.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Voyez</i> Garcil. liv. 9, chap. 9.</p>
-</div>
-<p>«Je veux demain les voir de près: portez-moi,
-dit le vieux cacique, sur cette roche escarpée,
-d'où j'observerai le combat.»</p>
-
-<p>Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent
-dans la plaine. Les Castillans les attendaient.
-Pizarre en parcourait les rangs avec un
-air grave et tranquille; sous lui commandait
-Aléon, plus superbe et plus menaçant; Molina
-était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait
-amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était
-abattu, non de crainte, mais de pitié: on croyait
-entendre l'humanité gémir au fond du c&oelig;ur de
-ce jeune homme.</p>
-
-<p>Un cri formé de mille cris fut le signal des
-Indiens; et à l'instant une nuée de flèches obscurcit
-l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces
-flèches égarées, presque aucune, en tombant,
-ne porta son atteinte. Pizarre se laisse approcher,
-et fait sur eux un feu terrible, dont tous les coups
-sont meurtriers: ceux du canon font des vides
-affreux dans la masse profonde des bataillons sauvages.
-Trois fois elle en est ébranlée, mais la présence
-du vieux cacique soutient le courage des
-siens. Ils s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant
-sur les ailes, ils vont envelopper le petit
-nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec
-son escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens
-sont entr'ouverts et dissipés. Leur fuite ne présente
-plus que le pitoyable spectacle d'un massacre
-d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants,
-tendent la gorge au coup mortel. Les bois et les
-montagnes servirent de refuge à tout ce qui put
-s'échapper.</p>
-
-<p>Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce
-désastre d'un &oelig;il pensif et morne. Il a vu le plus
-jeune de ses fils brisé comme un roseau par la
-foudre des Castillans. Son c&oelig;ur paternel en a été
-meurtri; mais l'impression de ce malheur domestique
-est effacée par le sentiment plus profond
-de la calamité publique. Il fait rassembler autour
-de lui ses Indiens, et il leur dit: «Enfants du
-tigre et du lion, il faut avouer que ces brigands
-nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier,
-ces tonnerres, ces animaux rapides qui
-combattent sous l'homme, tout cela est prodigieux.
-Mais revenez de l'étonnement que vous
-causent ces nouveautés. L'avantage du lieu et du
-nombre est à vous; profitez-en. Qui vous presse
-d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis?
-Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle
-couverte de moissons? Ne voyez-vous pas la famine,
-avec ses dents aiguës et ses ongles tranchants,
-qui se traîne vers eux? Elle va les saisir,
-sucer tout le sang de leurs veines, et les laisser
-étendus sur le sable, exténués et défaillants. Tenez-vous
-en défense, mais dans l'étroit vallon
-qui serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent
-vous attaquer, nous verrons quel usage ils feront
-de ces foudres et de ces animaux qui combattent
-pour eux.»</p>
-
-<p>Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit
-même; et quand le jour vint éclairer ces bords,
-les Espagnols, épouvantés du silence et de la solitude
-qui régnaient au loin dans la plaine, n'y
-trouvèrent plus d'ennemis que la faim, le plus
-cruel de tous.</p>
-
-<p>Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens,
-il résolut de les poursuivre. Les Indiens
-s'y attendaient. Dans tous les détours du vallon,
-le vieillard les avait postés par intervalle et en
-petit nombre. «Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper
-à vos ennemis; et les fatiguer, c'est les vaincre.
-Protégés contre leurs tonnerres par les angles de
-ces collines, vous les attendrez au détour. Là, je
-vous demande, non pas de tenir ferme devant
-eux, mais de lancer de près votre première flèche,
-et de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et
-qui les attend au détour. Je me tiendrai au dernier
-défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel
-fut l'ordre qu'il établit.</p>
-
-<p>Dès que la tête des Castillans se montre au premier
-détroit du vallon, il part une volée de flèches;
-et l'arc à peine est détendu, les Indiens sont dissipés.
-On les poursuit; et on rencontre une nouvelle
-troupe qui se dissipe encore, après avoir
-lancé ses traits.</p>
-
-<p>Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la
-victoire lui échappent à chaque instant, part
-avec la rapidité de l'éclair, et commande à son
-escadron de le suivre. Le vieillard avait tout
-prévu. Les Indiens, dès qu'ils entendent la terre
-retentir sous les pas des chevaux, gagnent les
-deux bords du vallon; et l'escadron, après une
-course inutile, est assailli de traits lancés comme
-par d'invisibles mains.</p>
-
-<p>Les Castillans s'irritent de voir couler leur
-sang, moins furieux encore de leurs blessures
-que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre,
-à travers sa crinière épaisse et flottante, a senti
-le coup pénétrer. Impatient du trait qui lui est
-resté dans la plaie, il agite ses crins sanglants;
-il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre,
-en arrachant le trait, est renversé sur la
-poussière. Mais, d'un cri menaçant, dont les forêts
-retentissent, il étonne et rend immobile le
-coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il
-commande à la moitié des siens de mettre pied
-à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la pente
-des deux collines, et d'en chasser les Indiens.
-On lui obéit, on les attaque; et soudain ils sont
-dispersés.</p>
-
-<p>On les poursuivait; et Pizarre recommandait
-sur-tout qu'on en prît un vivant, pour savoir
-de lui en quel lieu on trouverait des subsistances;
-car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur
-unique bien.</p>
-
-<p>Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard,
-après une assez longue course, hors d'haleine,
-accablés par ce pesant fardeau, virent
-bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur
-dit: «Laissez-moi. Sans me sauver, vous vous
-perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus
-que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine
-de priver vos enfants de leurs pères, et vos femmes
-de leurs époux. Si mon fils demande pourquoi
-vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai
-voulu.»</p>
-
-<p>«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours
-le plus sage des hommes.» A ces mots, l'ayant déposé
-au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en
-pleurant, et se sauvèrent dans les bois.</p>
-
-<p>Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde
-sans étonnement ni frayeur. Ils lui demandent
-où est la retraite des Indiens? Il montre les bois.
-Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il
-montre le ciel. Ils lui proposent de le porter dans
-sa demeure; et d'un coup-d'&oelig;il fier et moqueur,
-il fait signe que c'est la terre.</p>
-
-<p>Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné,
-d'abord ils employèrent les caresses perfides; il
-n'en fut point ému. Ils eurent recours aux menaces;
-il n'en fut point épouvanté. Leur impatience
-à la fin se change en fureur. Ils dressent
-aux yeux du vieillard tout l'appareil de son supplice.
-Il y jette un &oelig;il de mépris. «Les insensés,
-disait-il avec un sourire amer et dédaigneux, ils
-pensent rendre la mort effrayante pour la vieillesse!
-Ils prétendent imaginer un plus grand mal
-que de vieillir!» Les Castillans, outrés de ses
-insultes, l'attachèrent à un poteau, et allumèrent
-alentour un feu lent, pour le consumer.</p>
-
-<p>Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu,
-s'arme d'un courage invincible: son visage, où
-se peint la fierté d'une ame libre, devient auguste
-et radieux; et il commence son chant de
-mort.</p>
-
-<p>«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur
-se saisit de moi; et je pleurais, car j'étais enfant.
-J'avais beau voir que tout souffrait, que tout
-mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul,
-ne pas souffrir; j'aurais voulu ne pas mourir; et
-comme un enfant que j'étais je me livrais à l'impatience.
-Je devins homme; et la douleur me dit:
-Luttons ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai;
-mais si tu te laisses abattre, je te déchirerai,
-je planerai sur toi, et je battrai des ailes, comme
-le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à
-mon tour, il faut lutter ensemble; et nous nous
-prîmes corps à corps. Il y a soixante ans que ce
-combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas
-versé une larme. J'ai vu mes amis tomber sous
-vos coups, et dans mon c&oelig;ur j'ai étouffé la plainte.
-J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux
-paternels ne se sont point mouillés. Que me veut
-encore la douleur? Ne sait-elle pas qui je suis?
-La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble enfin
-toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de
-lui voir hâter mon trépas, qui me délivre à jamais
-d'elle. Viendra-t-elle encore agiter ma cendre?
-La cendre des morts est impalpable à la douleur.
-Et vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver,
-vous vivrez; vous serez sa proie à votre tour.
-Vous venez pour nous dépouiller; vous vous arracherez
-nos misérables dépouilles. Vos mains,
-trempées dans le sang indien, se laveront dans
-votre sang; et vos ossements et les nôtres, confusément
-épars dans nos champs désolés, feront
-la paix, reposeront ensemble, et mêleront leur
-poussière, comme des ossements amis. En attendant,
-brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que
-je vous abandonne; dévorez ce que la vieillesse
-n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux voraces
-qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez
-un repas; mais vous leur engraissez une
-autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui
-vous repaître; mais demain ce sera leur tour.»</p>
-
-<p>Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur
-redoublait, plus il redoublait ses insultes. Un Espagnol
-(c'était Moralès) ne put soutenir plus long-temps
-les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on
-lui avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une
-flèche. L'Indien, qui se sentit mortellement blessé,
-regarda Moralès d'un &oelig;il fier et tranquille: «Ah!
-jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds,
-par ton impatience, une belle occasion d'apprendre
-à souffrir!» Il expira; et les Espagnols consternés
-passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir retrouver
-leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour
-et au bruit du signal que fit donner Pizarre, qu'ils
-se rallièrent à lui. Mais on s'aperçut que la vengeance
-du ciel avait choisi sa victime. Moralès,
-perdu dans les bois, ne reparut jamais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.</h2>
-
-
-<p>Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés,
-marquait encore de la constance, et cachait,
-sous un front serein, les noirs chagrins qui lui
-rongeaient le c&oelig;ur. Mais se voyant réduits au
-choix de périr par la faim, ou par les flèches des
-sauvages, ils remontent sur leur navire, et, à
-force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.</p>
-
-<p>Ils découvrent une campagne riante et cultivée,
-où tout annonce l'industrie et la paix: c'est
-la côte de Catamès, pays fertile et abondant, dont
-le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y
-descendent; et ce peuple exerce envers eux les
-devoirs naturels de l'hospitalité. Mais lui-même,
-exposé sans cesse aux ravages de ses voisins, il
-avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait
-mal assuré. «Étrangers, leur dit le cacique, la
-nature, qui nous a faits doux et paisibles, nous
-a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout
-de même les bons sont en proie aux méchants.&mdash;Chez
-nous, lui dit Pizarre, le ciel a
-réuni la douceur avec l'audace, la force avec la
-bonté.&mdash;Retournez donc chez vous, lui dit tristement
-le cacique; car les bons, parmi nous, sont
-faibles et timides, et les méchants, forts et hardis.»
-Pizarre l'en crut aisément, et il se retira
-dans une île voisine<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, où, peu de temps après,
-Almagre vint lui porter quelques secours.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> L'île <i>del Gallo</i>.</p>
-</div>
-<p>Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila
-n'avait pu survivre à la honte et à la douleur
-d'être abandonné par son fils. Il était mort dans
-les angoisses du remords et du désespoir. Son
-successeur<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> s'était laissé persuader que les compagnons
-de Pizarre ne demandaient que leur retour,
-et que lui-même il ne s'obstinait dans sa
-malheureuse entreprise que par un orgueil insensé.
-Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la
-conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener
-les mécontents.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Pèdre de Los-rios.</p>
-</div>
-<p>A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à
-pleines voiles, Pizarre tressaillit de joie. Mais cette
-joie fit bientôt place à la plus profonde douleur.</p>
-
-<p>«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait
-l'ordre dont il était chargé, quel est le fourbe
-qui, pour me nuire, a fait parler mes compagnons;
-mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces
-nobles Castillans s'attendaient, comme moi, à des
-périls, à des travaux dignes d'éprouver leur constance.
-Si l'entreprise n'eût demandé que des
-c&oelig;urs lâches et timides, on l'aurait achevée avant
-nous, et sans nous. C'est parce qu'elle est pénible,
-qu'elle nous est réservée: les dangers en
-feront la gloire, quand nous les aurons surmontés.
-On a donc fait injure à mes amis, lorsqu'on a dit
-au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se déshonorer.
-Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves
-gens, tels que je les crois tous, ne demanderont
-qu'à me suivre; et les hommes sans c&oelig;ur, s'il y
-en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets.
-Faites tracer une ligne au milieu de mon vaisseau.
-Vous serez à la proue; je serai à la poupe
-avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront
-se séparer de moi, n'auront qu'un pas à faire de
-la gloire à la honte.»</p>
-
-<p>Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement
-et la douleur de Pizarre, lorsqu'il vit
-presque tous les siens passer du côté de Tafur!
-Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait
-d'un &oelig;il fixe. L'un d'eux le regarde à son tour;
-et voyant sur son front une noble tristesse, une
-froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple
-l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons!
-Je ne puis m'y résoudre; et j'aime mieux
-mourir avec cet homme-là, que de vivre avec des
-perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté
-de Pizarre, et jure, en l'embrassant, de ne le plus
-quitter. Ce guerrier était Aléon. Quelques-uns
-l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux
-chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement
-généreux. Il ne lui était échappé contre
-les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais lorsqu'il
-vit que douze Castillans voulaient bien lui
-rester fidèles, résolus à mourir pour lui, plutôt
-que de l'abandonner, son c&oelig;ur soulagé s'attendrit;
-il les embrasse, et la reconnaissance lui fait
-verser des larmes, que la douleur n'a pu lui arracher.
-«Tu vois, dit-il à Tafur, que mon navire
-brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des
-tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je
-puis vous ramener, dit-il; mais je ne puis rien
-de plus.&mdash;Ainsi, lui dit Pizarre, on met de braves
-gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur
-et leur perte inévitable! Va, notre choix
-n'est pas douteux. Laisse-nous seulement des munitions
-et des armes. Celui qui t'envoie aura honte
-de nous avoir abandonnés.»</p>
-
-<p>Au moment fatal où Tafur mit à la voile et
-quitta le rivage, Pizarre fut près de tomber dans
-le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul,
-sur des mers inconnues et dans un nouvel univers,
-abandonné de sa patrie, faible jouet des
-éléments, en butte à des dangers horribles, en
-proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre
-ou la vie ou la mort. Son ame eut besoin
-de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur
-du coup dont il était frappé. Ses compagnons,
-qui l'environnaient, gardaient un morne silence;
-et le héros, pour relever leur courage abattu,
-rappela tout le sien.</p>
-
-<p>Il commence d'abord par les éloigner du rivage,
-d'où ils suivaient des yeux les voiles de
-Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes
-amis, félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés
-de cette foule d'hommes timides qui nous auraient
-mal secondés; la fortune me laisse ceux
-que j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous
-déterminés, mais tous unis par l'amitié, la confiance,
-et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne
-nous vienne des compagnons jaloux de notre renommée;
-car dès ce moment elle vole aux bords
-d'où nous sommes partis: les déserteurs vont
-l'y répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive,
-treize hommes qui, seuls, délaissés sur des bords
-inconnus, chez des peuples féroces, persistent
-dans la résolution et l'espérance de les dompter,
-sont déja bien sûrs de leur gloire. Qui nous a
-rassemblés? La noble ambition de rendre nos
-noms immortels? Ils le sont: l'événement même
-est désormais indifférent. Heureux ou malheureux,
-il sera vrai du moins que nous aurons
-donné au monde un exemple encore inoui d'audace
-et d'intrépidité. Plaignons notre patrie d'avoir
-produit des lâches; mais félicitons-nous de
-l'éclat que leur honte va donner à notre valeur.
-Après tout, que hasardons-nous? La vie? Et cent
-fois, à vil prix, nous en avons été prodigues.
-Mais, avant de la perdre, il est pour nous encore
-des moyens de la signaler. Commençons par
-nous procurer un asyle moins exposé aux surprises
-des Indiens. Ici nous manquerions de tout.
-L'île de la Gorgone est déserte et fertile; la vue
-en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien
-n'ose y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est
-là le digne asyle de treize hommes abandonnés
-et séparés de l'univers.</p>
-
-<p>L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle
-est l'effroi de la nature. Un ciel chargé d'épais
-nuages, où mugissent les vents, où les tonnerres
-grondent, où tombent, presque sans relâche, des
-pluies orageuses, des grêles meurtrières, parmi
-les foudres et les éclairs; des montagnes couvertes
-de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la
-terre, et dont les branches entrelacées ne forment
-qu'un épais tissu, impénétrable à la clarté; des
-vallons fangeux, où sans cesse roulent d'impétueux
-torrents; des bords hérissés de rochers,
-où se brisent, en gémissant, les flots émus par
-les tempêtes; le bruit des vents dans les forêts,
-semblable aux hurlements des loups et au glapissement
-des tigres; d'énormes couleuvres qui
-rampent sous l'herbe humide des marais, et qui
-de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres;
-une multitude d'insectes, qu'engendre un air
-croupissant, et dont l'avidité ne cherche qu'une
-proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut
-l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.</p>
-
-<p>Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir
-séjour, et Pizarre en frémit lui-même; mais ils
-n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût pas
-résisté à une course plus longue. En abordant,
-il déguisa donc, sous l'apparence de la joie, l'horreur
-dont il était saisi.</p>
-
-<p>Son premier soin fut de chercher une colline
-où la terre ne fût jamais inondée, et qui, voisine
-de la mer, permît de donner le signal aux vaisseaux.
-Malgré l'humidité des bois dont la colline
-était couverte, il s'y fit jour avec la flamme. Un
-vent rapide alluma l'incendie; et le sommet fut
-dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes
-environnées d'une enceinte.</p>
-
-<p>«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature
-est sauvage, mais féconde. Les bois y sont peuplés
-d'oiseaux; la mer y abonde en poissons;
-l'eau douce y coule des montagnes. Parmi les
-fruits que la nature nous présente, il en est d'assez
-savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est
-humide dans les vallons; il l'est moins sur cette
-éminence; et des feux sans cesse allumés vont le
-purifier encore. Sous des toits épais de feuillages,
-nous serons garantis de la pluie et des vents.
-Quant à ces noirs orages, nous les contemplerons
-comme un spectacle magnifique; car les horreurs
-de la nature en augmentent la majesté.
-C'est ici qu'elle est imposante. Ce désordre a je
-ne sais quoi de merveilleux qui agrandit l'ame,
-et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons
-d'ici avec un sentiment plus sublime et
-plus fort de la nature et de nous-mêmes. Il manquait
-à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve
-du choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez
-pas que leur guerre soit sans relâche: nous
-aurons des jours plus sereins; et pendant le silence
-des vents et des tempêtes, le soin de notre
-subsistance sera moins pour nous un travail,
-qu'un exercice intéressant.»</p>
-
-<p>Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre
-fit à ses compagnons une peinture consolante.
-L'imagination empoisonne les biens les plus doux
-de la vie, et adoucit les plus grands maux.</p>
-
-<p>Les Castillans eurent bientôt construit un canot,
-dans lequel, quand la mer était calme, ils
-se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement
-d'une pêche abondante. La chasse ne l'était
-pas moins: car, avant que les animaux d'un naturel
-doux et timide aient appris à connaître
-l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette
-confiance, ils tombent dans ses piéges, et vont
-au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir
-éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés
-de son approche, ils s'instruisent l'un
-l'autre à fuir devant leur ennemi commun.</p>
-
-<p>Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses
-compagnons vissent paraître aucun vaisseau. Leurs
-yeux, tournés du côté du nord, se fatiguaient à
-parcourir la solitude immense d'une mer sans
-rivages. Tous les jours l'espérance renaissait et
-mourait dans leurs c&oelig;urs plus découragés. Pizarre
-seul les relevait, les animait à la constance. «Donnons
-à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il.
-Je crains moins leur lenteur que leur impatience.
-Le vaisseau que j'attends serait trop tôt
-parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés
-à la hâte et sans choix. S'il est chargé de braves
-gens, il mérite bien qu'on l'attende.»</p>
-
-<p>Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il
-inspirait. La rigueur du climat de l'île, son influence
-inévitable sur la santé de ses amis, la
-ruine de son vaisseau, que la vague battait sans
-cesse, et qu'elle achevait de briser, l'incertitude
-et la faiblesse du secours qu'il pouvait attendre,
-son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant
-encore, tout cela formait dans son ame un noir
-tourbillon de pensées, où quelques lueurs d'espérance
-se laissaient à peine entrevoir.</p>
-
-<p>Ses amis, moins déterminés, se lassaient de
-souffrir. L'air humide qu'ils respiraient, et dont
-ils étaient pénétrés, déposait dans leur sein le
-germe d'une langueur contagieuse; et leur courage,
-avec leur force, diminuait tous les jours.
-«Nous ne te demandons, disaient-ils à Pizarre,
-qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous
-respirer; sauve-nous de cette maligne influence;
-allons chercher des hommes qu'on puisse fléchir
-ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui
-du moins, en expirant, nous puissions venger
-notre mort.»</p>
-
-<p>Pizarre cède à leurs instances; et des débris
-de leur navire, il leur fait construire une barque,
-pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y travaille
-avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du
-haut du rivage, apercevoir dans le lointain les
-voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri de surprise
-et de joie, et tous les yeux se tournent vers le
-nord. Ce n'est d'abord qu'une faible apparence:
-on craint de se tromper; on doute si ce qu'on
-a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger;
-on observe long-temps encore; et peu-à-peu,
-l'espérance, en croissant, affaiblit la crainte,
-comme la lumière naissante pénètre l'ombre et
-la dissipe au crépuscule du matin. Toute incertitude
-enfin cesse: on distingue la voile, on reconnaît
-le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors
-répété que des plaintes et des gémissements,
-retentit de cris d'allégresse. Mais le
-vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces transports.
-Les matelots qui le conduisent, sont l'unique
-secours qu'on envoie à Pizarre; et, ce qui
-l'afflige encore plus, lui-même on le rappelle,
-on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur.
-«Eh quoi! dit-il, on nous envie jusques au triste
-honneur de mourir sur ces bords!» Et puis, rappelant
-son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il;
-et je ne veux m'en éloigner qu'après
-avoir marqué moi-même le rivage où nous descendrons.»
-Avant de quitter la Gorgone, il voulut
-y laisser un monument de sa gloire. Il écrivit
-sur un rocher, au bas duquel les flots se
-brisent: <i>Ici treize hommes</i> (et ils étaient nommés),
-<i>abandonnés de la nature entière, ont
-éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage
-ne surmonte. Que celui qui veut tout oser,
-apprenne donc à tout souffrir.</i>»</p>
-
-<p>Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait,
-ils s'avancent jusqu'au rivage de Tumbès.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.</h2>
-
-
-<p>Là, tout ce qui s'offre à leurs yeux annonce
-un peuple industrieux et riche. Pizarre fait dire
-à ce peuple qu'il recherche son amitié; et bientôt
-il le voit s'assembler en foule sur le port. Il
-voit son navire entouré de radeaux<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> chargés
-de présents: ce sont des grains, des fruits, et des
-breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible
-à la bonté, à la magnificence de ce peuple
-doux et paisible, Pizarre s'applaudit d'avoir enfin
-trouvé des hommes; mais ses compagnons s'applaudissent
-d'avoir trouvé de l'or.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Ces radeaux s'appelaient des <i>balzes</i>.</p>
-</div>
-<p>Les Indiens, sans défiance comme sans artifice,
-sollicitaient les Castillans à descendre sur le
-rivage. Pizarre le permit, mais seulement à deux
-des siens, à Candie et à Molina. A peine sont-ils
-descendus, qu'une foule empressée et caressante
-les environne. Le cacique lui-même les conduit
-dans sa ville, les introduit dans son palais, et
-leur fait parcourir les demeures tranquilles de ses
-Indiens fortunés. Ces hommes simples les reçoivent
-comme des amis tendres reçoivent des amis;
-et avec l'ingénuité, la sécurité de l'enfance, ils
-leur étalent ces richesses qu'ils auraient dû ensevelir.</p>
-
-<p>«Quoi de plus touchant, disait Molina, que
-l'innocence de ce peuple?&mdash;Il est vrai qu'il est
-simple, et facile à civiliser, disait Candie;» et
-cependant, le crayon à la main, au milieu des
-sauvages, il levait le plan de la ville et des murs
-qui l'environnaient. Les Indiens, enchantés de
-l'art ingénieux avec lequel sa main traçait comme
-l'ombre de leurs murailles, ne se lassaient pas
-d'admirer ce prodige nouveau pour eux. Ils étaient
-loin de soupçonner que ce fût une perfidie.
-«Que faites-vous? lui demande Alonzo.&mdash;J'examine,
-répond Candie, par où l'on peut les attaquer.&mdash;Les
-attaquer? Quoi! dans le moment
-même qu'ils vous comblent de biens, qu'ils se
-livrent à vous sans crainte et sur la foi de l'hospitalité,
-vous méditez le noir projet de les surprendre
-dans leurs murs! Êtes-vous assez lâche?&hellip;&mdash;Et
-vous, reprit Candie, êtes-vous assez insensé
-pour croire qu'on passe les mers et qu'on
-vienne d'un monde à l'autre pour s'attendrir,
-comme des enfants, sur l'imbécillité d'un peuple
-de sauvages? On ferait de belles conquêtes avec
-vos timides vertus.&mdash;Peut-être, dit Alonzo. Mais
-est-ce bien Pizarre qui fait lever le plan de ces
-murs?&mdash;C'est lui-même.&mdash;J'en doute encore.&mdash;Vous
-m'insultez.&mdash;Je l'estime trop pour vous
-croire.» Et à ces mots, l'impétueux jeune homme
-arrache des mains de Candie le dessin qu'il avait
-tracé.</p>
-
-<p>Tout-à-coup, se lançant l'un à l'autre un regard
-de colère, ils écartent la foule; et l'épée
-étincelle comme un éclair dans leurs vaillantes
-mains. Les sauvages, persuadés que ce combat
-n'était qu'un jeu, applaudissaient d'abord, avec
-les regards de la joie et les signes naïfs de l'admiration,
-à l'adresse dont l'un et l'autre paraient
-les coups les plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent
-le sang couler, ils jetèrent des cris perçants de
-douleur et d'effroi; et leur roi, se précipitant
-lui-même entre les deux épées, s'écrie: «Arrête!
-arrête! C'est mon hôte, c'est mon ami, c'est le
-sang de ton frère que tu fais couler.» On s'empresse,
-on les retient, on les désarme, on les
-mène sur le vaisseau.</p>
-
-<p>Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit
-tous les deux; mais, quelque égalité qu'il affectât
-dans ses reproches, Alonzo crut s'apercevoir
-que Candie était approuvé. Un noir chagrin s'empara
-de son ame. Il se rappela les conseils du
-vertueux Barthélemi; il se retraça le supplice du
-vieillard indien qu'on avait fait brûler, la guerre
-injuste et meurtrière qu'on avait livrée à ces
-peuples, l'avidité impatiente de ses compagnons
-à la vue de l'or. Enfin l'exemple du passé ne lui
-fit voir dans l'avenir que le meurtre et que le
-ravage; et dès-lors il se repentit de s'être engagé
-si avant.</p>
-
-<p>Comme il était chéri des Indiens, c'était lui
-que Pizarre chargeait le plus souvent d'aller pourvoir
-aux besoins du navire. Un jour qu'il était
-descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une
-amitié si naïve et si tendre, qu'il ne put retenir
-ses pleurs. «Dans quelques mois peut-être, disait-il
-en lui-même, les fertiles bords de ce
-fleuve, ces champs couverts de moissons, ces vallons
-peuplés de troupeaux, seront tous ravagés;
-les mains qui les cultivent seront chargées de
-chaînes; et de ces Indiens si doux et si paisibles,
-des milliers seront égorgés, et le reste, réduit au
-plus dur esclavage, périra misérablement dans
-les travaux des mines d'or. Peuple innocent et
-malheureux! non, je ne puis t'abandonner; je
-me sens attaché à toi, comme par un charme
-invincible. Je ne trahis point ma patrie en me
-déclarant l'ennemi des brigands qui la déshonorent,
-et en cherchant moi-même à lui gagner
-les c&oelig;urs.» Telle fut sa résolution; et il écrivit
-à Pizarre: «J'aime les Indiens; je reste parmi
-eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous
-trouverez en moi un médiateur, un ami, si vous
-respectez avec eux les droits de la nature; un
-ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine,
-vous violez ces droits sacrés.»</p>
-
-<p>Pizarre, affligé de la perte d'Alonzo, le fit presser
-de revenir. On le trouva au milieu des sauvages,
-éclairant leur raison, et jouissant de leurs
-caresses. «Racontez à Pizarre ce que vous avez
-vu, dit-il à ceux qui venaient le chercher; et que
-mon exemple lui apprenne que le plus sûr
-moyen de captiver ces peuples, c'est d'être juste
-et bienfaisant.»</p>
-
-<p>L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces
-bords, fut d'y laisser ce vaillant jeune homme.
-Mais celui-ci n'avait jamais été plus heureux que
-dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple
-naturellement simple et doux, il jouissait du
-calme des passions; il respirait l'air pur de l'innocence;
-il prenait plaisir à l'entendre célébrer
-les vertus des Incas, enfants du soleil, et mettre
-au rang de leurs bienfaits l'heureuse révolution
-qui s'était faite dans ses m&oelig;urs, lorsque, par la
-raison, plus que par la force des armes, les Incas
-l'avaient obligé de suivre leur culte et leurs
-lois. Alonzo, à son tour, leur donnait une idée
-de nos m&oelig;urs et de nos usages, des progrès de
-nos connaissances, et des prodiges de nos arts.
-Ce merveilleux les étonnait. Le cacique lui demanda
-ce qui l'avait engagé à se séparer de ses
-amis, et à demeurer sur ces bords. «Ceux avec
-qui je suis venu, lui répondit Alonzo, m'ont
-dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde;
-aussitôt je les ai suivis. J'ai vu qu'ils
-ne pensaient qu'à vous faire du mal, et je les ai
-abandonnés.» Il lui raconta le sujet de sa querelle
-avec Candie. L'Indien en fut pénétré de reconnaissance
-pour lui. Il le regardait avec une
-admiration douce et tendre; et il disait tout bas:
-«Il en est digne, il en est plus digne que moi.»
-L'heure du sommeil approchait; le cacique prit
-congé d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait
-vers lui les yeux, et levait les mains vers le
-ciel.</p>
-
-<p>Le lendemain, il vient le trouver dès l'aurore.
-«Éveille-toi, roi de Tumbès, lui dit-il en lui présentant
-son diadème et ses armes, éveille-toi;
-reçois de ma main la couronne. J'y ai bien pensé,
-je te la dois. J'ai ton courage et ta bonté, mais
-je n'ai pas tes lumières. Prends ma place, règne
-sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca l'approuvera
-lui-même.» Alonzo, confondu de voir
-dans un sauvage cet exemple inoui de modestie
-et de magnanimité, sentit, ce que l'orgueil ignore,
-que la véritable grandeur et la simplicité se touchent,
-et qu'il est rare qu'un c&oelig;ur droit ne soit
-pas un c&oelig;ur élevé. Il rendit grâces au cacique, et
-lui dit: «Tu es juste et bon: tu dois être aimé
-de ton peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins
-doivent occuper ton ami.»</p>
-
-<p>Bientôt après, il vit venir les plus heureuses
-mères, celles qui pouvaient s'applaudir d'avoir
-les filles les plus belles, et qui, les menant par
-la main, les lui présentaient à l'envi. «Daigne
-agréer, lui disaient-elles, cette jeune et douce
-compagne. Elle excelle à filer la laine, elle en
-fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle
-t'aimera. Tous les matins, à son réveil, elle soupire
-après un époux; et du moment qu'elle t'a
-vu, tu es l'époux que son c&oelig;ur désire. Tous mes
-enfants ont été beaux; les siens le seront encore
-plus: car tu seras leur père; et jamais nos
-campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.»</p>
-
-<p>Molina se fût livré sans peine aux charmes de
-la beauté, de l'innocence, et de l'amour. Mais
-se donner une compagne, c'était lui-même s'engager;
-et ses desseins demandaient un c&oelig;ur libre.
-Il avait appris du cacique qu'au-delà des montagnes,
-deux Incas, deux fils du soleil se partageaient
-un vaste empire; et dès-lors il avait formé
-la résolution de se rendre à leur cour. «L'Inca,
-roi de Cusco, lui disait le cacique, est superbe,
-inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito,
-bien plus doux, se fait adorer de ses peuples.
-Je suis du nombre des caciques que son père a
-mis sous ses lois.» Alonzo, pour se rendre à la
-cour de Quito, demanda deux fidèles guides. Le
-cacique aurait bien voulu le retenir encore. «Quoi!
-si-tôt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et dans
-quel lieu seras-tu plus aimé, plus révéré que
-parmi nous?&mdash;Je vais pourvoir à ton salut, lui
-répondit Alonzo, et engager l'Inca à prendre
-avec moi ta défense; car vos ennemis vont dans
-peu revenir sur ces bords. Mais ne t'alarme point.
-Je viendrai moi-même, à la tête des Indiens, te
-secourir.» Ce zèle attendrit le cacique; et les
-larmes de l'amitié accompagnèrent ses adieux.
-Lui-même il choisit les deux guides que son ami
-lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant
-les vallées, suivit la rive du Dolé, qui prend sa
-source vers le nord.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.</h2>
-
-
-<p>Après une marche pénible, ils approchaient de
-l'équateur, et allaient passer un torrent qui se
-jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses deux
-guides, interdits et troublés, se parler l'un à
-l'autre avec des mouvements d'effroi. Il leur en
-demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un d'eux,
-au sommet de la montagne. Vois-tu ce point
-noir dans le ciel? Il va grossir et former un affreux
-orage.» En effet peu d'instants après, ce
-point nébuleux s'étendit; et le sommet de la
-montagne fut couvert d'un nuage sombre.</p>
-
-<p>Les sauvages se hâtent de passer le torrent.
-L'un d'eux le traverse à la nage, et attache au
-bord opposé un long tissu de liane<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, auquel
-Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe
-rapidement; l'autre Indien le suit; et dans le
-même instant, un murmure profond donne le
-signal de la guerre que les vents vont se déclarer.
-Tout-à-coup leur fureur s'annonce par d'effroyables
-sifflements. Une épaisse nuit enveloppe
-le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en
-déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore
-la noirceur; cent tonnerres qui roulent, et
-semblent rebondir sur une chaîne de montagnes,
-en se succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un
-mugissement qui s'abaisse et qui se renfle comme
-celui des vagues. Aux secousses que la montagne
-reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle,
-elle s'entr'ouvre; et de ses flancs, avec un bruit
-horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux
-épouvantés s'élançaient des bois dans la
-plaine; et, à la clarté de la foudre, les trois voyageurs
-pâlissants voyaient passer à côté d'eux le
-lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants
-qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de
-la nature, il n'y a plus de férocité; et la crainte
-a tout adouci.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce
-d'osier.</p>
-</div>
-<p>L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur,
-gagné la cime d'une roche. Un torrent, qui se
-précipite en bondissant, la déracine et l'entraîne;
-et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle
-dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé
-son salut dans le creux d'un arbre; mais une colonne
-de feu, dont le sommet touche à la nue,
-descend sur l'arbre, et le consume avec le malheureux
-qui s'y était sauvé.</p>
-
-<p>Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la
-violence des eaux: il gravissait dans les ténèbres,
-saisissant tour-à-tour les branches, les racines
-des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides,
-sans autre sentiment que le soin de sa propre
-vie: car il est des moments d'effroi, où toute
-compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même,
-n'est plus sensible que pour lui.</p>
-
-<p>Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche
-escarpée; et, à la lueur des éclairs, il voit une
-caverne dont la profonde et ténébreuse horreur
-l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri,
-épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre;
-et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans l'accablement.</p>
-
-<p>L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents
-cessent d'ébranler la montagne; les eaux des torrents,
-moins rapides, ne mugissent plus alentour,
-et Molina sent couler dans ses veines le
-baume du sommeil. Mais un bruit plus terrible
-que celui des tempêtes, le frappe, au moment
-même qu'il allait s'endormir.</p>
-
-<p>Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est
-celui d'une multitude de serpents<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, dont la
-caverne est le refuge. La voûte en est revêtue;
-et entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans
-leurs mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît.
-Il sait que le venin de ces serpents est le plus
-subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans
-toutes les veines, un feu qui dévore et consume,
-au milieu des douleurs les plus intolérables, le
-malheureux qui en est atteint. Il les entend; il
-croit les voir rampants autour de lui, ou pendus
-sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, et prêts
-à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe;
-son sang se glace de frayeur; à peine il ose respirer.
-S'il veut se traîner hors de l'antre, sous ses
-mains, sous ses pas, il tremble de presser un de
-ces dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile,
-environné de mille morts, il passe la
-plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant,
-frémissant de revoir la lumière, se reprochant
-la crainte qui le tient enchaîné, et faisant
-sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter
-cette faiblesse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Les serpents à sonnettes.</p>
-</div>
-<p>Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur.
-Il vit réellement tout le danger qu'il avait pressenti;
-il le vit plus horrible encore. Il fallait mourir,
-ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu
-de forces qui lui restent; il se soulève avec lenteur,
-se courbe, et les mains appuyées sur ses
-genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi
-défait, aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de
-son tombeau. Le même orage qui l'avait jeté dans
-le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient
-eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct
-de tous les animaux, dès que le péril les
-occupe, de cesser d'être malfaisants.</p>
-
-<p>Un jour serein consolait la nature des ravages
-de la nuit. La terre, échappée comme d'un naufrage,
-en offrait par-tout les débris. Des forêts,
-qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient
-courbées vers la terre; d'autres semblaient se hérisser
-encore d'horreur. Des collines, qu'Alonzo
-avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure,
-entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs
-flancs déchirés. De vieux arbres déracinés, précipités
-du haut des monts, le pin, le palmier,
-le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans
-la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et
-de leurs branches fracassées. Des dents de rochers,
-détachées, marquaient la trace des torrents;
-leur lit profond était bordé d'un nombre
-effrayant d'animaux, doux, cruels, timides, féroces,
-qui avaient été submergés et revomis par
-les eaux.</p>
-
-<p>Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois
-et les campagnes se ranimer aux feux du jour
-naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix avec
-la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour.
-Tout ce qui respirait encore, recommençait
-à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes sauvages
-avaient oublié leur effroi; car le prompt
-oubli des maux est un don que la nature leur a
-fait, et qu'elle a refusé à l'homme.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte
-et par la douleur, sentit un mouvement de joie.
-Mais, en cessant de craindre pour lui-même, il
-trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands
-cris, les appelle; ses yeux les cherchent vainement;
-il ne les revoit plus; et les échos seuls lui
-répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes
-amis! c'en est donc fait? ils ont péri sans doute.
-Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune homme,
-à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur
-inévitable, retomba dans l'abattement. Pour
-comble de calamité, il ne retrouva plus le peu
-de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le
-besoin, par l'épuisement de ses forces. La nature
-y pourvut; les mangles, les bananes, l'oca, furent
-ses aliments<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les
-bananes sont des fruits.</p>
-</div>
-<p>Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait
-des lieux habités; il n'en voyait aucun indice;
-son courage était épuisé. Enfin il découvre
-un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux
-de voir des traces d'hommes, l'espérance
-et la joie se raniment en lui; l'obscurité de cette
-route, où des rochers, suspendus sur sa tête,
-laissent à peine un étroit passage à la lumière,
-ne lui inspire aucune horreur. L'instinct, qui
-semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de
-trouver ses semblables, précipitait ses pas, et le
-rendait insensible à la fatigue et au danger. Il
-sort enfin de ce sentier profond, et il découvre
-une campagne semée çà-et-là de cabanes et de
-troupeaux. Il respire; et tendant les mains au
-ciel, il lui rend grâce.</p>
-
-<p>A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent
-avec des cris et des transports qu'il prend
-pour des signes de joie. Il s'approche, et leur
-tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la
-simple et naïve douceur des peuples de Tumbès:
-leur sourire même est cruel, leur regard lui paraît
-moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout
-caressant qu'il est, a je ne sais quoi d'effrayant.
-Cependant Alonzo s'y livre. «Indiens, leur dit-il,
-je suis un étranger, mais un étranger qui vous
-aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.»
-Comme il disait ces mots, il se voit chargé
-de liens; les cris d'allégresse redoublent; et il est
-conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes,
-tenant par la main leurs enfants. Elles
-entourent le poteau où Molina est attaché; et on
-le laisse au milieu d'elles.</p>
-
-<p>Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple
-d'anthropophages. En lui liant les mains, on l'avait
-dépouillé, triste présage de son sort! Il entendait
-les sauvages, répandus dans le hameau,
-s'inviter l'un l'autre à la fête; et les chansons des
-femmes, qui se réjouissaient et qui dansaient autour
-de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait
-se passer. «Enfants, disaient-elles, chantez: vos
-pères sont tombés sur une bonne proie. Chantez;
-vous serez du festin.»</p>
-
-<p>Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux
-Alonzo, pâle, tremblant, les regardait de
-l'&oelig;il dont le cerf aux abois regarde la meute affamée.
-La nature fit un effort sur elle-même; il
-rassembla le peu de forces que lui laissait la peur
-dont il était saisi, et s'adressant à ces femmes
-sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, sont
-suspendus à vos mamelles, et que leur père les
-caresse et vous sourit avec amour, combien ne
-serait pas cruel celui qui viendrait, dans vos
-bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez
-déchirer? La nature vous a donné des ennemis
-dans les bêtes sauvages; vous pouvez leur livrer
-la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais
-moi, je suis un homme innocent et paisible, qui
-ne vous ai fait aucun mal. Une femme semblable
-à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri
-de son lait. Si elle était ici, vous la verriez tremblante,
-vous conjurer, par vos entrailles, d'épargner
-son malheureux fils. Résisteriez-vous à
-ses pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans
-les bras de sa mère? La vie est pour moi peu de
-chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est
-le péril qui vous menace, et le soin de votre défense
-contre une puissance terrible qui va venir
-vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous,
-implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous,
-je me suis exposé, dans ce pénible et long voyage,
-au danger d'être pris, d'être déchiré par vos
-mains. Femmes indiennes, croyez que je suis
-votre ami, celui de vos enfants, celui même de
-vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de votre
-ami, boire le sang de votre frère?»</p>
-
-<p>Ces femmes, étonnées, le contemplaient en
-l'écoutant; et par degré leur c&oelig;ur farouche était
-ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour
-tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils
-se trouvent réunis: c'est la jeunesse et la
-beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa pâleur
-s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son
-teint avaient repris tout leur éclat, ses beaux
-yeux noirs ne jetaient point ces traits de feu dont
-ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la
-joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient
-que plus tendres. Les ondes de ses longs cheveux,
-flottantes sur l'ivoire de ses bras enchaînés,
-en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille,
-dont l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient
-un accord ravissant, ne laissait rien imaginer au-dessus
-d'un si beau modèle. Dans la cour d'Espagne,
-au milieu de la plus brillante jeunesse,
-Molina l'aurait effacée. Combien plus rare et plus
-frappant devait être, chez des sauvages, le prodige
-de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles.
-La surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement
-à l'ivresse. Ces enfants qu'elles amenaient
-pour les abreuver de son sang, elles les
-prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur,
-et pleurent en voyant qu'il leur sourit avec
-tendresse, et qu'il leur donne des baisers.</p>
-
-<p>Dans ce moment, les Indiens se rassemblent
-en plus grand nombre. Armés de ces pierres tranchantes
-qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur
-la victime, impatients de lui ouvrir les veines,
-et d'en voir ruisseler le sang. Plus tremblantes
-qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec
-des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages:
-«Arrêtez! épargnez ce malheureux jeune
-homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous
-aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel
-qui vient vous attaquer. Il allait implorer pour
-vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le
-vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet
-étrange langage, étonnèrent les Indiens. Mais leur
-instinct féroce les pressait. Ils dévoraient des yeux
-Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de
-leurs compagnes, pour se jeter sur lui. «Non,
-tigres, non, s'écrièrent-elles, vous ne boirez pas
-son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces
-hommes farouches s'arrêtent; ils se regardent
-entre eux, immobiles d'étonnement. «Dans quel
-délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos femmes?
-Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour
-s'échapper, il vous flatte? Éloignez-vous, et nous
-laissez dévorer en paix notre proie.&mdash;Si vous y
-touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le
-c&oelig;ur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos
-enfants, de les déchirer à vos yeux, et de les
-dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus furieuses,
-saisissant leurs enfants par les cheveux,
-et d'une main les tenant suspendus aux yeux de
-leurs maris, grinçaient les dents et rugissaient.
-Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils,
-puisque vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.</p>
-
-<p>«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes
-l'art des enchantements; mais du moins
-apprends-nous quel ennemi nous menace?&mdash;Un
-peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.&mdash;Et
-tu allais, disent nos femmes, demander
-au roi des montagnes de venir à notre secours?&mdash;Oui,
-c'est dans ce dessein que je suis parti
-de Tumbès; mais j'ai perdu mes guides.&mdash;Nous
-t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au fleuve,
-au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à
-sa source. Mais assiste à notre festin.»</p>
-
-<p>A ce festin, où des béliers sanglants étaient
-déchirés, dévorés, comme lui-même il devait
-l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut cependant
-le courage de demander au cacique s'il ne
-sentait pas la nature se soulever, lorsqu'il mangeait
-la chair, ou qu'il buvait le sang des hommes?
-«Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour
-moi, n'est qu'un animal dangereux. Pour m'en
-délivrer, je le tue; quand je l'ai tué, je le mange.
-Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort
-qu'aux vautours.»</p>
-
-<p>Après le festin, le cacique invitait Alonzo à
-passer la nuit dans sa cabane, lorsque les femmes
-vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. Ils sont
-assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils
-s'éveillent et que la faim les presse. Nous les connaissons.
-Fuis; tu serais dévoré.» Cet avis salutaire
-pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin
-avec son nouveau guide, non sans avoir
-baisé cent fois les mains qui l'avaient délivré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.</h2>
-
-
-<p>En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris
-de voir à l'autre rive un peuple nombreux
-s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur
-une flotte de canots. Il ordonne à son guide de
-passer à la nage, et de demander à ce peuple s'il
-descend vers Atacamès, ou s'il remonte l'Émeraude,
-et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots
-un étranger, ami des Indiens.</p>
-
-<p>Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il
-remontait le fleuve; qu'il ne refusait point un
-homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui envoyait
-un canot pour venir lui parler lui-même.</p>
-
-<p>Le jeune homme, après les périls auxquels il
-venait d'échapper, ne voyait plus rien à craindre.
-Il prend congé de son guide, entre sans défiance
-dans le canot, et passe à l'autre bord.</p>
-
-<p>«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme
-l'ami des Indiens! lui dit, en le voyant, le chef
-de cette troupe de sauvages.&mdash;Je suis Espagnol,
-lui répondit Alonzo; et je donnerais tout mon
-sang pour le salut des Indiens. C'est leur intérêt
-qui m'engage&hellip;» Comme il disait ces mots, ses
-yeux furent frappés d'une figure que les Indiens
-portaient à côté du cacique. A cette vue, Alonzo
-se trouble; la surprise, la joie, et l'attendrissement
-suspendent son récit, et lui coupent la voix.
-Dans cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît
-du moins le vêtement et l'attitude de
-Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante,
-est-ce Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme
-un dieu?» Et il embrasse la statue. «C'est lui-même,
-dit le cacique. Est-il connu de toi?&mdash;S'il
-est connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple,
-et les leçons ont formé ma jeunesse! Ah! vous
-êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont
-chères, et que vous en gardez le souvenir.» A
-ces mots il se jette dans les bras du cacique.
-«D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous
-laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux
-frères, qu'une amitié sainte aurait unis dès le
-berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements
-plus doux, en se réunissant, après une cruelle
-absence.</p>
-
-<p>«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas
-que je rencontre sur ces bords.» Aussitôt le peuple
-s'empresse à témoigner au Castillan le plaisir de
-le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens,
-que nous te servions,» lui disent les femmes indiennes;
-et d'un air simple et caressant elles l'invitent
-à se reposer. Cependant l'une va puiser,
-au bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus
-pure que le crystal, et revient lui laver les pieds;
-l'autre démêle, arrange, attache sur sa tête les
-ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant
-la poussière dont son visage est couvert, s'arrête
-et l'admire en silence.</p>
-
-<p>Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge
-de Las-Casas; et le cacique lui raconta le
-voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur
-servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu?
-Cet Espagnol que nous avions sauvé, à
-la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a perdus.&mdash;Lui?&mdash;Lui-même.&mdash;Le
-malheureux vous a
-trahis!&mdash;Oh non: ce jeune homme était bon.
-Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier,
-comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert,
-il a fallu l'abandonner. Las d'être poursuivis,
-nous cherchons un refuge dans le royaume
-des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour
-éviter les montagnes, nous avons pris ce long
-détour.&mdash;C'est aussi à Quito que j'ai dessein
-d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment,
-ayant quitté Pizarre, touché des maux qui menaçaient
-les peuples de ces bords, il avait résolu
-d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours.
-«Ah! lui dit le cacique, je reconnais en
-toi le digne ami de l'homme juste; il me semble
-voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois
-notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes
-amis, et réponds-lui de notre zèle.»</p>
-
-<p>La colonie s'embarque, on remonte le fleuve;
-et lorsque affaibli vers sa source, il ne porte plus
-les canots, on suit le sentier qui pénètre à travers
-l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits
-sauvages, les oiseaux blessés dans leur vol par
-les flèches des Indiens, le chevreuil et le daim
-timides, atteints de même dans leur course, ou
-pris dans des liens tendus et cachés sous leurs
-pas, servent de nourriture à ce peuple nombreux.</p>
-
-<p>Après avoir franchi cent fois les torrents et les
-précipices, on voit les forêts s'éclaircir, et la stérilité
-succède à l'excès importun de la fécondité.
-Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop
-vigoureuse, prodigue et perd les fruits d'une folle
-abondance, l'&oelig;il ne découvre plus au loin que des
-sables arides et que des rochers calcinés. Les Indiens
-en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même.
-Mais à peine il sont arrivés sur la croupe de la
-montagne, il semble qu'un rideau se lève, et ils
-découvrent le vallon de Quito, les délices de la
-nature. Jamais ce vallon ne connut l'alternative
-des saisons; jamais l'hiver n'a dépouillé ses riants
-coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes.
-Le laboureur y choisit le temps de la culture et
-de la moisson. Un sillon y sépare le printemps
-de l'automne. La naissance et la maturité s'y
-touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit
-les fleurs et les fruits.</p>
-
-<p>Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers
-les murs de Quito, l'arc pendu au carquois, et
-tenant par la main leurs enfants et leurs femmes,
-signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de
-la ville un spectacle nouveau, que de voir tout
-un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès
-qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise,
-et qu'on l'amène devant lui. Il sort lui-même,
-avec la dignité d'un roi, de l'intérieur de son
-palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au
-vestibule, et y reçoit ces étrangers.</p>
-
-<p>Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du
-cacique, saluait le monarque, et allait lui parler;
-mais il fut prévenu par les frémissements et par
-les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de
-nos oppresseurs! Oui, poursuivit Orozimbo, je
-reconnais les traits, les vêtements de ces barbares.
-Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger
-ma patrie.» En disant ces mots, il avait l'arc tendu,
-et allait percer Molina. L'Inca mit la main sur la
-flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet emportement.
-Innocent ou coupable, tout homme suppliant
-mérite au moins d'être entendu. Parle, dit-il à
-Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu viens, ce
-qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout
-d'en imposer; et, si tu es Castillan, ne sois
-point étonné de l'horreur que ta vue inspire à
-la famille de Montezume.»</p>
-
-<p>«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment
-est trop juste; et ce serait peu de mon
-sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis
-Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté
-la flamme et le fer sur ce malheureux continent;
-mais je déteste leurs fureurs. Je viens d'abandonner
-leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai
-traversé des déserts pour venir jusqu'à toi, et
-pour t'avertir des malheurs dont ta patrie est menacée.
-Inca, si, comme on nous l'assure, la justice
-règne avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame
-de tes lois et la vertu de ton empire, je t'offre
-le c&oelig;ur d'un ami, le bras d'un guerrier, les conseils
-d'un homme instruit des dangers que tu
-cours. Mais si je trouve, dans ces climats, la nature
-outragée par des lois tyranniques, par un
-culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je
-vais vivre dans le fond des déserts, au milieu des
-bêtes farouches, moins cruelles que les humains.
-Quant au peuple que je t'amène, je ne connais
-de lui que sa vénération pour un Castillan, mon
-ami, et le plus vertueux des hommes. Je l'ai
-trouvé portant l'image de ce respectable mortel.
-La voilà: je l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami
-d'un peuple vertueux lui-même, puisqu'il adore
-la vertu. C'est par ses secours généreux que je
-suis venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible,
-intéressant, digne de l'appui qu'il implore.
-Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son cacique,
-homme généreux, simple et juste, dont
-tu te feras un ami, si tu sens le prix d'un grand
-c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère
-si fier et si imposant par lui-même, qu'en
-se montrant, elles écartent la défiance et les soupçons.
-Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit
-la main. «Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami,
-le courage de l'un, les conseils de l'autre, tout
-sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce cacique
-et pour son peuple me répond de leur foi;
-et je n'en veux point d'autre gage.»</p>
-
-<p>Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous
-les besoins de ses nouveaux sujets. Un hameau
-s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina
-et le cacique, reçus, logés dans le palais des
-enfants du soleil, partagèrent la confiance et la
-faveur du monarque avec les héros mexicains.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.</h2>
-
-
-<p>Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait
-trouvé que des c&oelig;urs glacés et rebutés par ses
-malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence
-à l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits
-intimidés, sa voix seule serait trop faible;
-il prit la résolution de se rendre lui-même à la
-cour d'Espagne, où il serait mieux écouté.</p>
-
-<p>Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux
-de tenter la même entreprise.</p>
-
-<p>Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès,
-et celui de ses lieutenants qui s'était le plus
-signalé dans la conquête du Mexique.</p>
-
-<p>La province de Gatimala était le prix de ses
-exploits; il la gouvernait, ou plutôt il y dominait
-en monarque. Mais, toujours plus insatiable
-de richesses et de gloire, il regardait d'un &oelig;il
-avide les régions du midi.</p>
-
-<p>Dans son partage étaient tombés Amazili et
-Télasco, la s&oelig;ur et l'ami d'Orozimbo: amants
-heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer
-ensemble, de partager la même chaîne, et
-de s'aider à la porter. Il les tenait captifs; et il
-avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les
-neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs,
-allaient chercher une retraite chez ces
-monarques du midi, dont on lui vantait les richesses.
-Il en conçut une espérance qui alluma
-son ambition.</p>
-
-<p>Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès,
-homme actif, ardent, intrépide, aussi prudent
-qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand
-dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons
-encore travaillé l'un et l'autre que pour la gloire
-de Cortès: nos noms se perdent dans l'éclat du
-sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de
-sa conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi
-de ce Nouveau-Monde, est un empire plus étendu,
-plus opulent que celui du Mexique: c'est le
-royaume des Incas. Les neveux de Montezume
-ont espéré d'y trouver un asyle; c'est par eux
-que je veux gagner la confiance du monarque
-dont ils vont implorer l'appui. Le jeune et vaillant
-Orozimbo est à leur tête; sa s&oelig;ur et l'amant
-de sa s&oelig;ur sont au nombre de mes esclaves:
-rien de plus vif et de plus tendre que leur
-mutuelle amitié; et celui qui leur promettra de
-les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau
-t'attend au rivage, avec cent Castillans des
-plus déterminés. Emmène avec toi mes captifs,
-Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur,
-les ménagements, les caresses; aborde aux côtes
-du midi; envoie à la cour des Incas donner avis
-à Orozimbo que la liberté de sa s&oelig;ur et de son
-ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent
-sur ton navire; et que la faveur des Incas,
-l'accès de leur pays, l'heureuse intelligence qu'il
-peut établir entre nous, est le prix que je lui
-demande pour la rançon des deux esclaves que
-tu es chargé de lui rendre. Tu sens bien de quelle
-importance est l'art de ménager cette négociation,
-et avec quel soin les ôtages doivent être gardés
-jusqu'à l'événement. Je m'en repose sur ta prudence;
-et dès demain tu peux partir.»</p>
-
-<p>Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver
-Orozimbo, leur dit-il; je vous rends à lui. Votre
-rançon est dans ses mains.»</p>
-
-<p>La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême:
-elle tint leur ame un moment suspendue entre
-la joie que leur causait cette étrange révolution,
-et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient,
-ils se regardaient, ils levaient les yeux
-sur leur maître, cherchant à lire dans les siens.
-Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées,
-que tu es cruel, si tu nous trompes! Mais que
-ton c&oelig;ur est généreux, si c'est lui qui nous a
-parlé!&mdash;Je ne vous trompe point, reprit le Castillan.
-Il n'appartient qu'à des lâches d'insulter
-à la faiblesse, et de se jouer du malheur; je sais
-respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet
-empire, et je vous plains encore plus, vous, de
-qui la fortune passée rend la chûte plus accablante.
-Osez donc croire à mes promesses, que
-vous allez voir s'accomplir.&mdash;Ah! lui dit Télasco,
-je t'ai vu porter la flamme dans le palais
-de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang
-de mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes,
-et c'est le comble de l'opprobre: mais quelques
-maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés; je
-te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais,
-je te chéris et te révère. Vois à quel point tu m'attendris.
-Moi, qui jamais ne t'ai demandé que la
-mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les
-arrose de mes pleurs.»</p>
-
-<p>Alvarado les embrassa avec une apparence de
-sensibilité. «Si vous êtes reconnaissants de mes
-bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en attendre,
-c'est que vous m'en soyez témoins auprès
-du vaillant Orozimbo. Dites-lui que, si je sais
-vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et ménager
-mes ennemis, quand la paix les a désarmés.»
-Alors les deux captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent
-sur le vaisseau qui leva l'ancre au point
-du jour.</p>
-
-<p>La course fut assez paisible<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> jusques vers les
-îles Galapes; mais là, on sentit s'élever, entre
-l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il fallut
-obéir, et se voir pousser sur des mers qui
-n'avaient point encore vu de voiles. Dix fois le
-soleil fit son tour, sans que le vent fût appaisé.
-Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond
-lui succède. Les ondes, violemment émues,
-se balancent long-temps encore après que le vent
-a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent;
-et sur une mer immobile, le navire,
-comme enchaîné, cherche inutilement dans les
-airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois
-déployée, retombe cent fois sur les mâts. L'onde,
-le ciel, un horizon vague, où la vue a beau s'enfoncer
-dans l'abyme de l'étendue, un vide profond
-et sans bornes, le silence et l'immensité,
-voilà ce que présente aux matelots ce triste et
-fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi,
-ils demandent au ciel des orages et des tempêtes;
-et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur
-offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité.
-Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste.
-Ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et
-réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers aiment
-à voir briller les feux étincelants; ce liquide
-crystal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous
-contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière
-et répète l'azur des cieux, ne forment plus
-qu'un spectacle funeste; et tout ce qui, dans la
-nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici
-que l'épouvante, et ne présage que la mort.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Dans un conte très-intéressant, intitulé <i>Ziméo</i>, imprimé
-à la suite du poëme des <i>Saisons</i>, se trouve une description
-assez semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de
-constater que cette partie de mon ouvrage était écrite et
-connue de mes amis avant que le conte de <i>Ziméo</i> fût fait.
-L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a permis de l'en prendre
-à témoin.</p>
-</div>
-<p>Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit,
-on les dispense d'une main avare et sévère. La
-nature, qui voit tarir les sources de la vie, en
-devient plus avide; et plus les secours diminuent,
-plus on sent croître les besoins. A la disette enfin
-succède la famine, fléau terrible sur la terre,
-mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme
-des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur
-d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le
-courage; mais au milieu d'une mer immense,
-écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme,
-dans l'abandon de toute la nature, n'a pas même
-l'illusion pour le sauver du désespoir: il voit
-comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne
-de tout secours; sa pensée et ses v&oelig;ux
-s'y perdent; la voix même de l'espérance ne peut
-arriver jusqu'à lui.</p>
-
-<p>Les premiers accès de la faim se font sentir
-sur le vaisseau: cruelle alternative de douleur
-et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus
-sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec
-des plaintes lamentables, ou courir éperdus et
-furieux de la proue à la poupe, et demander au
-moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès,
-pâle et défait, se montre au milieu de ces spectres,
-dont il partage les tourments; mais, par
-un effort de courage, il fait violence à la nature.
-Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise,
-et tâche de leur inspirer un reste d'espérance,
-que lui-même il n'a plus.</p>
-
-<p>Son autorité, son exemple, le respect qu'il
-imprime, suspend un moment leur fureur. Mais
-bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie;
-et l'un de ces malheureux, s'adressant au
-capitaine, lui parle en ces terribles mots:</p>
-
-<p>«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime,
-ou du moins sans remords, des milliers de Mexicains:
-Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme
-des victimes, dont nous pouvions verser le sang.
-Un infidèle, une bête farouche, sont égaux devant
-lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens
-en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité
-où nous sommes réduits; la faim dévore nos entrailles.
-Livre-nous ces infortunés qui n'ont
-plus, comme nous, que quelques moments à
-vivre; et auxquels ta religion t'ordonne de nous
-préférer.»</p>
-
-<p>«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur
-répondit Gomès, je n'hésiterais pas; je céderais,
-en frémissant, à l'affreuse nécessité; mais ce n'est
-pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir
-quelques jours de plus. Mes amis, ne nous flattons
-point: à moins d'un miracle évident, il faut
-périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons
-le secours du ciel.» Cette réponse les consterna;
-et chacun, s'éloignant dans un morne silence,
-alla s'abandonner au désespoir qui lui
-rongeait le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Dans un coin du vaisseau languissaient en silence
-Amazili et Télasco. Plus accoutumés à la
-souffrance, ils la supportaient sans se plaindre;
-seulement ils se regardaient d'un &oelig;il attendri et
-mourant, et ils se disaient l'un à l'autre: «Je ne
-verrai plus mon frère; je ne verrai plus mon
-ami.»</p>
-
-<p>Les Castillans, d'un air sombre et farouche,
-errants sans cesse autour d'eux, les regardaient
-avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment
-les progrès de leur défaillance. A l'approche des
-Castillans, à leurs regards avides, à leurs frémissements,
-aux mouvements de rage qu'ils retenaient
-à peine, Télasco, qui croyait les voir
-comme des tigres affamés, prêts à déchirer son
-amante, se tenait près d'elle avec l'inquiétude de
-la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants
-étaient sans cesse ouverts sur eux, et les
-observaient sans relâche. Si quelquefois il se sentait
-forcé de céder au sommeil, il frémissait, il
-serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe,
-lui disait-il; mes yeux se ferment malgré
-moi; je ne puis plus veiller à ta défense. Les
-cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil,
-pour se saisir de leur proie. Tenons-nous
-embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes
-cris me réveillent.»</p>
-
-<p>Gomès, qui lui-même observait les mouvements
-des Espagnols, leur fit donner quelque
-soulagement, du peu de vivres qui restaient, et
-les contint pendant ce jour funeste. La nuit vint,
-et ne fut troublée que par des gémissements.
-Tout était consterné, tout resta immobile.</p>
-
-<p>Amazili, d'une main défaillante, pressant la
-main de Télasco: «Mon ami, si nous étions seuls,
-je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une
-mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse
-d'avoir pour tombeau le sein de mon amant,
-et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands
-t'arracheraient mes membres palpitants;
-et, à ton exemple, ils croiraient pouvoir te déchirer
-toi-même, et te dévorer après moi. C'est
-là ce qui me fait frémir.&mdash;O toi, lui répondit
-Télasco, ô toi, qui me fais encore aimer la vie,
-et résister à tant de maux, que t'ai-je fait, pour
-désirer que je te survive un moment? Si je croyais
-que ce fût un bien de prolonger les jours de ce
-qu'on aime, en lui sacrifiant les siens, crois-tu
-que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me
-couper les veines, et à t'abreuver de mon sang?
-Il faut mourir ensemble; c'est l'unique douceur
-que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus
-faible, et sans doute tu succomberas la première;
-alors, s'il m'en reste la force, je collerai mes lèvres
-sur tes lèvres glacées, et, pour te sauver des outrages
-de ces barbares affamés, je te traînerai sur
-la poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous
-tomberons dans les flots, où nous serons ensevelis.»
-Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme
-des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux
-comme un port assuré.</p>
-
-<p>Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui
-ramène l'espérance et la joie dans l'ame des Castillans.
-Quelle espérance, hélas! ce vent s'oppose
-encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser
-plus avant sur un océan sans rivages. Mais il les
-tire de ce repos, plus horrible que tout le reste;
-et quelque route qu'il faille suivre, elle est pour
-eux comme une voie de délivrance et de salut.</p>
-
-<p>On présente la voile à ce vent si désiré; il
-l'enfle: le vaisseau s'ébranle, et sur la surface
-ondoyante de cette mer, si long-temps immobile,
-il trace un vaste sillon. L'air ne retentit
-point de cris: la faiblesse des matelots ne leur
-permit que des soupirs et que des mouvements
-de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les
-yeux errants sur le lointain, pour découvrir, s'il
-est possible, quelque apparence de rivage. Enfin,
-de la cime du mât, le matelot croit apercevoir
-un point fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent
-vers ce point éminent, et qui leur paraît
-immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote
-même l'assure. Les c&oelig;urs flétris s'épanouissent;
-les larmes de la joie commencent à couler;
-et plus la distance s'abrége, plus la confiance
-s'accroît.</p>
-
-<p>Tout occupé du soin de ranimer ses soldats
-défaillants, Gomès leur fait distribuer le peu de
-vivres qu'on réservait pour le soutien des matelots.
-«Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons
-embrassé la terre; là, nous oublierons tous nos
-maux.»</p>
-
-<p>Ces secours furent inutiles au plus grand
-nombre des Espagnols. Les organes, trop affaiblis,
-avaient perdu leur activité. Les uns mouraient
-en dévorant le pain dont ils étaient avides;
-les autres, en frémissant de rage de ne pouvoir
-plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et
-en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir
-de la chair et du sang humain. Quelques-uns,
-adoucis par la faiblesse et la souffrance, libres de
-passions, rendus à la nature, guéris de ce délire
-affreux où le fanatisme et l'orgueil les avaient
-plongés, détestaient leurs erreurs, leurs préjugés
-barbares; et devenus humains, voyaient enfin
-des hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils
-avaient si cruellement et si lâchement tourmentés.
-Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient
-sa miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux
-mourants vers les esclaves mexicains; et les traits
-douloureux du repentir étaient empreints sur
-leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort,
-se traîne aux pieds de Télasco, et d'une voix entrecoupée
-par les sanglots de l'agonie: «Pardonne-moi,
-mon frère, lui dit-il, demande pour
-moi à notre Dieu qu'il me pardonne.» En achevant
-ces mots, il expira.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.</h2>
-
-
-<p>Cependant le rivage approche. On voit des
-forêts verdoyantes s'élever au-dessus des eaux;
-c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres
-sous le nom de <i>Mendoce</i>. On aborde, et on voit
-sortir d'un canal qui sépare ces îles fortunées,
-une multitude de barques qui environnent le
-vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages
-d'une gaieté et d'une beauté ravissante, presque
-nus, désarmés, et portant dans la main des rameaux
-verts, où flotte un voile blanc, en signe
-de paix et de bienveillance.</p>
-
-<p>Le malheur avait amolli le c&oelig;ur des Castillans,
-et brisé leur orgueil farouche. L'éloignement et
-l'abandon leur avaient appris à aimer les hommes;
-car le sentiment du besoin est le premier lien de
-la société. Pour être humain, il faut s'être reconnu
-faible. Attendris de l'accueil plein de bonté
-que leur font les sauvages, ils y répondent par
-les signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires,
-sans défiance, s'élancent à l'envi de leurs barques
-sur le vaisseau; et voyant sur tous les visages la
-langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris:
-leur empressement et leurs caresses expriment
-la compassion, et le désir de soulager
-leurs hôtes.</p>
-
-<p>Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur
-bonne foi. Un port formé par la nature servit
-d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens descendirent
-dans celle de ces îles<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> dont le bord leur
-parut le plus riche et le plus riant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de
-latitude méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant
-la découverte de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations
-des voyages faits dans la mer du sud.</p>
-</div>
-<p>Les insulaires enchantés les conduisent dans
-leur village, au bas d'une colline, sur le bord
-d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec abondance,
-et serpente dans un vallon dont la nature
-a fait le plus riant verger. Les cabanes de ce hameau
-sont revêtues de feuillages; l'industrie éclairée
-par le besoin, y a réuni tous les agréments
-de la simplicité. Le n&oelig;ud fragile, qui, pendant
-la nuit, ferme l'entrée de ces cabanes, est le symbole
-heureux de la sécurité, compagne de la
-bonne foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus
-sous ces toits paisibles, n'annoncent qu'un
-peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.</p>
-
-<p>D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se
-reposer; et à l'instant, de jeunes filles, belles
-comme les nymphes, et comme elles à demi-nues,
-apportent dans des corbeilles les fruits
-que leurs mains ont cueillis. Il en est un<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> que
-la nature semble avoir destiné, comme un lait
-nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la
-vieillesse ou par la maladie. Ce fruit si délicat, si
-sain, sembla faire couler la vie dans les veines
-des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas
-salutaire; et le peuple, autour des cabanes, se
-tint dans le silence, tandis que ses hôtes dormaient.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Les voyageurs l'appellent <i>blanc-manger</i>.</p>
-</div>
-<p>A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant
-le soir sous des palmiers plantés au milieu
-du hameau, les inviter à son repas. Des
-légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse
-dont ils font un pain nourrissant, des
-tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et
-des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits
-l'hameçon; une eau pure, quelques liqueurs
-qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font
-un doux mélange: tels sont les mets et les breuvages
-dont ce peuple heureux se nourrit.</p>
-
-<p>Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité
-du climat réparaient les forces des Castillans,
-Gomès observait à loisir les m&oelig;urs, ou plutôt
-le naturel des insulaires; car ils ne connaissaient
-de lois que celles de l'instinct. L'affluence de tous
-les biens, la facilité d'en jouir, ne laissait jamais
-au désir le temps de s'irriter dans leurs ames.
-S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un
-à l'autre, aurait passé pour un délire. Le méchant,
-parmi eux, était un insensé, et le coupable
-un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité
-dépravée, le seul qui fût connu de ce
-peuple, était la douleur. La mort même n'en
-était pas un; ils l'appelaient <i>le long sommeil</i>.</p>
-
-<p>L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux,
-jaloux, avare, de concevoir rien au-delà
-de sa félicité présente, devaient rendre ce peuple
-facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient
-le conseil de la république; et comme l'âge distinguait
-seul les rangs entre les citoyens, et que
-le droit de gouverner était donné par la vieillesse,
-il ne pouvait être envié.</p>
-
-<p>L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et
-l'intelligence d'une société si douce; mais paisible
-lui-même, il y était soumis à l'empire de la
-beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant
-du plaisir, avait l'heureux pouvoir de varier,
-de multiplier ses conquêtes, sans captiver l'amant
-favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur,
-parmi eux, était un prodige; et la beauté,
-ce don par-tout si rare, l'était si peu dans ce
-climat, que le changement n'avait rien d'humiliant
-ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant
-un c&oelig;ur sensible et mille attraits, l'amant délaissé
-n'avait pas le temps de s'affliger de sa disgrâce,
-et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on lui
-préférait. Le n&oelig;ud qui liait deux époux, était
-solide ou fragile à leur gré. Le goût, le désir le
-formait; le caprice pouvait le rompre; sans rougir
-on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de
-plaire: dans les c&oelig;urs la haine cruelle ne succédait
-point à l'amour; tous les amants étaient
-rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de
-leurs compagnes voyait en eux, sans nul ombrage,
-autant d'heureux qu'elle avait faits ou qu'elle ferait
-à son tour. Ainsi la qualité de mère était
-la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour
-paternel embrassait toute la race naissante, et
-par-là les liens du sang, moins étroits et plus
-étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une
-seule et même famille.</p>
-
-<p>Les Espagnols ne cessaient d'admirer des m&oelig;urs
-si nouvelles pour eux. La nuit, ce peuple hospitalier,
-leur cédant ses cabanes, n'en avait réservé
-que quelques-unes pour les vieillards, pour les
-enfants, et pour les mères. La jeunesse, au bord
-du ruisseau qui serpentait dans la prairie, n'eut
-pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le
-feuillage du platane et du peuplier. On les vit,
-dans leurs danses, se choisir deux à deux, s'enchaîner
-de fleurs l'un à l'autre; et quand le jour
-cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu
-des étoiles, fit briller son arc argenté, cette
-foule d'amants, répandue sur un beau tapis de
-verdure, ne fit que passer doucement de la joie
-à l'amour, et des plaisirs au sommeil.</p>
-
-<p>Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui,
-dès le jour suivant, fit place à des amours nouvelles.
-La marque d'amour la plus tendre qu'une
-jeune insulaire pût donner à son amant, était
-d'engager ses compagnes à le choisir à leur tour.
-Il eût été humiliant pour elle de le posséder
-seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui
-procurait de nouvelles conquêtes, plus il était
-enchanté d'elle et lui revenait glorieux.</p>
-
-<p>Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple?
-On désirait de s'en instruire; on crut enfin le
-démêler. On vit dans une enceinte que l'on prit
-pour un temple, quelques statues révérées. Gomès
-voulut savoir quelle idée ces insulaires y attachaient.
-Le vieillard qu'il interrogeait, lui répondit:
-«Tu vois nos cabanes; voilà l'image de
-celui qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc
-et ce carquois; voilà l'inventeur de ces armes.
-Tu nous as vus tirer du feu du froissement du
-bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le
-premier découvrit à nos pères ce secret merveilleux.
-Regarde ces tissus d'écorce, dont nous
-sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous
-est venu de celui-ci. Celui-là nous apprit à nouer
-les filets où les oiseaux et les poissons s'engagent.
-Près de lui se présente l'industrieux mortel qui
-nous a montré l'art de creuser les canots et de
-fendre l'onde à la rame. Cet autre imagina de
-transplanter les arbres, et il forma ce beau portique
-dont le hameau est ombragé. Enfin tous
-se sont signalés par quelque bienfait rare; et
-nous honorons les images qui nous représentent
-leurs traits.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.</h2>
-
-
-<p>Des malheureux, à peine échappés aux dangers
-les plus effroyables, ayant trouvé dans cette île
-enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la paix,
-devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser
-les mers, où les mêmes horreurs les attendaient
-peut-être encore. Un nouveau charme
-vint s'offrir, et acheva de les captiver.</p>
-
-<p>On les invita aux danses nuptiales, à ces danses
-qui, sur le soir, rassemblaient dans la prairie les
-jeunes amants du hameau, et dans lesquelles un
-nouveau choix variait tous les jours les n&oelig;uds et
-les charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement
-aux instances des Indiens; il vit qu'il les
-affligerait, et qu'il révolterait sa flotte, s'il obligeait
-les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient.
-Tout ce qu'il put lui-même, fut de se
-refuser à cet attrait si dangereux, et de ne pas
-donner l'exemple.</p>
-
-<p>Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans
-cette île, rappelés à la vie, chéris des Indiens,
-libres parmi les Espagnols, ne respiraient que
-pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient
-ensemble des douceurs de ce beau climat,
-des délices de leur asyle: il ne manquait à leur
-bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent
-aussi conviés aux danses de la prairie. Jamais
-Amazili ne voulut consentir à s'y mêler. «S'il n'y
-avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais
-pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté
-du choix; et tu serais bien sûr du mien. Si une
-plus belle que moi te choisissait aussi, je serais
-préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût
-plus belle à tes yeux, je reviendrais pleurer dans
-la cabane, et je dirais: Il est heureux avec une
-autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible;
-et ce n'est pas la crainte de te voir infidèle qui
-m'inquiète et me retient; c'est l'orgueil jaloux de
-nos maîtres, que je ne veux pas irriter. Quelqu'un
-d'eux prétendrait peut-être au choix de
-ton amante: ils sont fiers, violents; ils seraient
-offensés de voir préférer leur esclave. Ah! leur
-esclave sera toujours le maître absolu de mon
-c&oelig;ur. Fais donc entendre aux insulaires que notre
-choix est fait, que nous sommes heureux d'être
-uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de
-ces beautés te touche plus que moi, va te montrer
-au milieu d'elles: tous leurs v&oelig;ux se réuniront;
-tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai
-fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de
-me laisser songer à toi.» Cette seule pensée faisait
-couler ses larmes. Le cacique les essuya par
-mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que
-je respire, que mon c&oelig;ur palpite un instant pour
-une autre qu'Amazili! Ne le crains pas; ce serait
-une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces
-danses, pour me voir préférer par toi: car tu
-sais que j'aime la gloire; et il est doux d'être
-envié. Mais puisque tu crains d'exciter la jalousie
-des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement
-unis, et laissons à ces malheureux, qui
-ne connaissent point l'amour, les vains plaisirs de
-l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais
-on n'en fut point offensé.</p>
-
-<p>L'enchantement des Espagnols, dans cette fête
-voluptueuse, se conçoit mieux qu'on ne peut l'exprimer.
-Environnés d'une foule de jeunes femmes,
-belles de leurs simples attraits, sans parure et presque
-sans voile, faites par les mains de l'amour,
-douées des grâces de la nature, vives, légères,
-animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir,
-souriant à leurs hôtes, et leur tendant la main
-avec des regards enflammés, ils étaient comme
-dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au
-délire du plus délicieux sommeil.</p>
-
-<p>Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient
-toutes se disputer la conquête des Castillans:
-ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité. Ils firent
-donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant,
-la beauté reprit ses droits, et choisit à son tour.
-Alors ce caprice bizarre que notre orgueil a engendré,
-et que nous appelons l'amour, cette passion
-triste, inquiète, et jalouse, commence à
-verser ses poisons dans l'ame des Castillans. Ils
-prétendent détruire la liberté du choix, en usurper
-les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires,
-ils intimident leurs compagnes, ils effarouchent
-les plaisirs.</p>
-
-<p>Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes
-des Indiens. «Tu nous as amené, lui dirent-ils,
-des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous
-les rappelons à la vie; nous partageons avec eux
-les dons que nous fait la nature; nous les invitons
-à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs; et
-les voilà qui nous menacent et qui nous glacent
-de frayeur. Ils veulent, entre nos compagnes,
-choisir, et se voir préférés. Qu'ils sachent que le
-premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos
-femmes sont toutes charmantes, et c'est leur faire
-injure, que de vouloir gêner leur choix. Si tes
-compagnons veulent vivre en bonne intelligence
-avec nous, qu'ils tâchent de nous ressembler;
-qu'ils soient bienfaisants et paisibles. S'ils sont
-méchants, remmène-les.»</p>
-
-<p>Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il
-avait donnée, et vit les suites qu'elle aurait, s'il
-tardait à les prévenir. Mais l'ivresse, l'égarement
-où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts
-inutiles. Au mépris de la discipline, le désordre
-allait en croissant. Les soldats se disaient entre
-eux, que leur retour était impossible vers le rivage
-américain; que le vent d'orient, qui régnait
-sur ces mers, s'opposerait à leur passage; que,
-par un miracle visible, le ciel les avait conduits
-dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de
-fatigue et de soins, et au milieu de l'abondance;
-que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus d'autre
-patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel
-ils dussent obéir. C'en était fait, si les insulaires,
-révoltés de l'ingratitude et de l'orgueil des Castillans,
-n'avaient pris eux-mêmes la résolution et
-le moyen de s'en délivrer.</p>
-
-<p>Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse
-de leurs hôtes, et les laissant s'abandonner
-aux charmes des plaisirs, aux douceurs du sommeil,
-ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent
-dans la mer.</p>
-
-<p>Gomès, instruit de ce désastre, assembla les
-siens, et leur dit: «Nos armes nous sont enlevées.
-Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos
-mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait
-aussi courageux. Mieux que nous il ferait usage
-de la flèche et du javelot. Il connaît les retranchements
-de ses bois et de ses montagnes; et
-des îles voisines, les peuples ses amis l'aideraient
-à nous accabler. Laissez-moi donc vous ménager
-une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout
-ce qui peut troubler la paix.»</p>
-
-<p>A ce discours, les Castillans furent interdits et
-troublés. Les plus intrépides pâlirent, les plus
-impétueux se sentirent glacés. Alors un vieillard
-se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y
-eut, du temps de nos pères, un méchant parmi
-eux: il voulait dominer; il voulait que tout lui
-cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères
-le saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui
-lièrent les pieds et les mains avec la branche du
-saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y avons
-jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez
-en paix. Nous voulons être heureux et libres.
-Vous avez cette plaine immense de l'océan à traverser;
-nous vous donnerons, pour le voyage,
-du bois, de l'eau, des vivres; mais ne différez pas.
-Pour vous, dit-il aux deux Mexicains, vous avez
-le choix de rester avec nous, ou de partir avec
-eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons,
-devient libre comme nous-mêmes. Ici la
-force n'est employée qu'à protéger la liberté.»</p>
-
-<p>Les Castillans indignés de s'entendre faire la
-loi, se plaignirent, et accusèrent les Indiens de
-trahison. «Nous ne vous avons point trahis, reprit
-le vieillard indien. Vos armes vous donnaient
-sur nous trop d'avantage; et vous en avez abusé.
-Nous vous avons réduits, comme il est juste, à
-l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix?
-Nous l'aimons; et vous partirez de ces bords sans
-avoir reçu de nous la plus légère offense. Voulez-vous
-la guerre? Nous la détestons, mais la liberté
-nous est plus chère que la vie. Vous aurez le
-choix du combat. Nous partagerons avec vous
-nos flèches et nos javelots; et nous nous détruirons,
-jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous
-pour nous faire injure, ou aucun de nous pour
-la souffrir.»</p>
-
-<p>Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme
-qu'un sentiment de supériorité, abandonna les
-Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné un
-peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès
-de les réconcilier ensemble. Gomès n'eut
-garde d'engager les Indiens à se laisser fléchir;
-et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux
-peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en
-étaient pas moins observés. La même abondance
-régnait dans les cabanes des Castillans, et leur
-navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur
-du voyage.</p>
-
-<p>Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à
-se consulter. «Renoncerons-nous à revoir ton
-frère et mon ami? dit Télasco à son amante. Non,
-dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais
-sûre de ne le revoir jamais. Gomès nous
-donne l'espérance de nous rejoindre à lui; partons.»</p>
-
-<p>Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir
-les vents de l'aurore céder à celui du couchant<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.
-Gomès fut long-temps à l'attendre; et
-lorsqu'il le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel,
-comme d'un prodige opéré pour favoriser son retour.
-Il assemble les siens. «Compagnons, leur
-dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le
-vent nous seconde; partons, et partons sans regret:
-cette terre inconnue n'eût été pour nous
-qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas
-vivre. Être oublié, c'est être enseveli. Allons chercher
-des travaux qui laissent de nous quelque
-trace. L'influence de l'homme sur le destin du
-monde, est la seule existence honorable pour
-lui, la seule au moins digne de nous.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Cela n'arrive qu'au décours de la lune.</p>
-</div>
-<p>L'homme se fait par habitude un cercle de témoins,
-dont la voix est pour lui l'organe de la
-renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de
-leur opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui,
-ce commerce qui l'agrandit, qui le répand hors
-de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est
-le plonger dans une nuit profonde. Aussi ces
-mots que prononça Gomès frappèrent-ils les Castillans
-d'un trait foudroyant de lumière; et ils
-ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste
-du monde, au rang des morts, dont le nom
-même et la mémoire avaient péri.</p>
-
-<p>Ce moment était favorable; et Gomès le saisit
-pour précipiter son départ. On le suit, on s'embarque,
-on dégage les ancres, on livre les voiles
-au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur
-le rivage, voyant le vaisseau s'éloigner, disaient
-en soupirant: «Que vont-ils devenir? Ils étaient
-si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en
-paix? Ils nous appelaient leurs amis, et nous ne
-demandions qu'à l'être. Mais non: ils sont méchants;
-qu'ils partent. Ils nous auraient rendus
-méchants.»</p>
-
-<p>Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette
-île charmante. Tous les yeux y étaient attachés,
-tous les c&oelig;urs gémissaient de la voir s'éloigner.
-Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un
-long et pénible voyage viennent se mêler aux
-regrets d'avoir quitté ce fortuné séjour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.</h2>
-
-
-<p>Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir,
-et tint la flotte dans de continuelles alarmes;
-mais ils ne firent que décliner alternativement
-vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne
-s'exerça qu'à diriger sa course vers l'aurore, sans
-s'écarter de l'équateur.</p>
-
-<p>Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la
-vue du Pérou. Le naufrage les attendait au port,
-et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin du désastre
-qui vengeait sa patrie sur ces malheureux
-Castillans.</p>
-
-<p>Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre,
-avait pressé l'Inca, roi de Quito, de se mettre
-en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il, d'élever
-des remparts solides; des murs de sable et
-de gazon suffisent pour rebuter les Castillans.
-De tous les dangers de la guerre ils ne craignent
-que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre;
-c'est ce port qu'il faut protéger.»</p>
-
-<p>Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea
-lui-même d'aller présider aux travaux. Orozimbo
-voulut le suivre; et par les champs de
-Tumibamba, ils se rendirent à Tumbès. Le retour
-du jeune Espagnol chez ce peuple, son premier
-hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance
-et d'amour. «Eh quoi! lui dit le
-bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié? Tu as
-bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons
-cessé de parler du généreux et cher Alonzo. Ils
-m'ont demandé que le jour où tu vins parmi
-nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête.
-Tu crois bien que j'y ai consenti. C'en est une
-de te revoir; et les larmes de joie que tu nous
-vois répandre, en sont de fidèles témoins.»</p>
-
-<p>Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès
-le jour suivant, et sont poussés avec ardeur. Ils
-s'avançaient; le fort qui dominait la plaine, et
-qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des
-Indiens qui l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo
-et le cacique de Tumbès, Alonzo parcourait
-l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait
-avec eux de cette fureur de conquête qui avait
-saisi les Espagnols, et qui dépeuplait leurs pays
-pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de
-loin le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles
-déployées. Il regarde, et ne doutant pas que ce
-ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les
-voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort
-pressé leur retour? Le ciel les seconde, les vents
-semblent leur obéir.» Comme il disait ces mots,
-tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide,
-un tourbillon de vent s'élève sur la mer. Les flots,
-qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent en écumant,
-et semblent bouillonner. Dans le même instant,
-un nuage, roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend,
-s'arrondit, se prolonge en colonne; et cette
-colonne fluide, dont la base touche à la mer,
-forme une pompe, où l'onde émue, cédant au
-poids de l'air qui la presse alentour, monte
-jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment.</p>
-
-<p>Molina reconnut ce prodige, si redouté des
-matelots, qui lui ont donné le nom de <i>trombe</i>;
-et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans,
-il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient
-faits, les maux qu'ils allaient faire encore; il se
-souvint seulement que leur patrie était la sienne,
-et son c&oelig;ur fut saisi de crainte et de compassion.</p>
-
-<p>Gomès eut beau se hâter de faire ployer les
-voiles, pour ne pas donner prise au tourbillon
-rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le
-saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau,
-qui, rompue par les antennes, tomba comme un
-déluge sur le navire, et l'engloutit.</p>
-
-<p>«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi
-périssent tous les brigands qui ont ravagé, détruit,
-inondé de sang ma patrie! Cacique, lui
-dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions
-pour les heureux coupables. Le malheur a
-le droit sacré de purifier ses victimes; et celui que
-le ciel punit, devient comme innocent pour nous.»
-Orozimbo rougit de la joie inhumaine qu'il venait
-de faire éclater. «Pardon, dit-il; j'ai tant
-souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!»</p>
-
-<p>Le calme renaît. La colonne et le navire avaient
-disparu. Mais, peu d'instants après, on aperçut
-de loin deux malheureux, échappés du naufrage,
-qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient
-saisis. «Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore,
-il faut les secourir. Cacique, hâtez-vous; détachez
-des canots pour les sauver, s'il est possible.
-Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se
-jette à la nage. Un canot le suivit de près, et
-le joignit avant qu'il eût atteint le bois flottant
-au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient.</p>
-
-<p>Ces malheureux étaient sa s&oelig;ur et son ami,
-qui, prévoyant la chûte de la trombe, s'étaient
-élancés dans les eaux, plus hardis que les Castillans,
-et plus exercés à la nage. «On vient à nous,
-courage, ma chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi;
-nous touchons au salut.&mdash;Ah! je succombe,
-disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes
-défaillantes mains vont abandonner leur appui.
-Si l'on tarde un moment encore, c'en est fait,
-tu ne me verras plus.»</p>
-
-<p>Cependant leur libérateur, monté sur le canot,
-fait redoubler l'effort des rames. Il arrive,
-il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô
-qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque
-vous êtes malheureux.» Le péril, le trouble,
-l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de
-le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui
-tendait. Il la prend dans ses bras, l'enlève, et
-reconnaît sa s&oelig;ur; une s&oelig;ur adorée. Il jette un
-cri. «Ciel! est-ce toi? ma s&oelig;ur! ma chère Amazili!
-Ah! laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante,
-et sauve Télasco.» A ce nom, Orozimbo, la laissant
-étendue au milieu des rameurs, s'élance dans
-les flots, où son ami surnage encore; il le saisit
-par les cheveux, dans le moment qu'il enfonçait,
-regagne la barque, y remonte, et y enlève
-son ami.</p>
-
-<p>Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie;
-il l'embrasse, et sentant ses genoux ployer, il
-tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les
-voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands
-cris. Télasco revient le premier d'un long évanouissement,
-mais c'est pour partager la crainte
-et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue
-entre son frère et son amant, Amazili respire
-à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient
-sa tête languissante, dont les yeux sont fermés
-encore, et sur ce visage, où se peint la pâleur
-de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco
-cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques
-étincelles de vie. «Tu respires, lui disait-il;
-mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends
-plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et
-ton c&oelig;ur se glacer? Après tant de périls, après
-t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la mort,
-la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon
-cher Orozimbo, le jour qui nous rassemble sera-t-il
-le plus malheureux de tes jours et des miens!
-N'as-tu revu ta s&oelig;ur que pour l'ensevelir? n'as-tu
-embrassé ton ami, ne l'as-tu retiré des flots,
-que pour le voir, désespéré, s'y précipiter pour
-jamais?»</p>
-
-<p>Cependant le canot avait abordé au rivage, et
-le cacique et Molina ne savaient que penser de
-cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux
-des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante,
-leur dit Orozimbo: c'est ma s&oelig;ur; voilà
-cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le ciel
-réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au
-monde. Ah! s'il est possible, aidez-moi à rendre
-la vie à ma s&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la
-lumière, elle crut, au sortir d'un pénible sommeil,
-être abusée par un songe. Elle regarde autour
-d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi!
-dit-elle, est-ce vous? mon frère! mon ami! Parlez,
-rassurez-moi.&mdash;Oui, tu revois Télasco.&mdash;Tous
-mes sens sont troublés; mon ame est égarée;
-je ne sais encore où je suis. Télasco! j'étais
-avec toi, et nous allions périr ensemble. Mais mon
-frère!&mdash;Il est dans tes bras. Notre bonheur est
-un prodige.&mdash;Hélas! je suis trop faible pour
-l'excès de ma joie. Viens, Télasco, retiens mon
-ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.»
-Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge
-de larmes qui soulagea son c&oelig;ur, elle allait expirer.
-Télasco recueillit ces larmes. Rends le calme
-à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il,
-vis pour aimer, pour rendre heureux un
-frère, un époux, qui t'adorent.&mdash;Mon ami! mon
-frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur
-tendant les mains; je retrouve tout ce que j'aime!
-Dites-moi sur quels bords et quel prodige nous
-rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?&mdash;Vraiment
-ami, lui dit Alonzo; et je vous réponds
-de son zèle. Voilà son roi qui nous est
-dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes,
-règne un monarque plus puissant, qui
-nous comble de ses bienfaits.»</p>
-
-<p>La joie et le ravissement de ces trois Mexicains
-ne peut se concevoir. Ils ne se lassaient
-point d'entendre mutuellement leurs aventures;
-et le souvenir retracé des dangers qu'ils avaient
-courus, les faisait frémir tour-à-tour.</p>
-
-<p>Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit
-s'achever. Il instruit, il exerce le cacique et son
-peuple à la défense de leurs murs; et après avoir
-tout prévu, tout disposé pour leur défense, il
-retourne auprès de l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.</p>
-
-<p>Ataliba reçut avec tant de bonté la s&oelig;ur et
-l'ami d'Orozimbo, qu'en se voyant dans son palais,
-ils croyaient être au sein de leur patrie, dans
-la cour des rois leurs aïeux.</p>
-
-<p>Mais ce monarque généreux était loin de jouir
-lui-même du repos qu'il leur procurait. Une
-profonde mélancolie s'est emparée de son ame.
-Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des
-heureux, et il ne l'est point. La fortune, envieuse
-de ses propres dons, a mêlé l'amertume des chagrins
-domestiques aux douceurs apparentes de
-la prospérité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.</h2>
-
-
-<p>La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher
-dans son ame le secret de cette tristesse dont
-il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il, j'appréhende
-que le danger qui te menace, et dont j'ai
-voulu t'avertir, ne t'ait frappé trop vivement.»</p>
-
-<p>«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant
-ma tristesse. Je n'osais t'affliger; cependant
-j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi. Écoute.
-Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et
-d'où l'Inca, roi de Cusco, s'obstine à vouloir me
-chasser. J'aurais besoin, auprès de lui, d'un ministre
-éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai
-jeté les yeux sur toi. Veux-tu l'être?&mdash;Oui, répond
-Alonzo, si ta cause est juste.&mdash;Elle est juste;
-et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel
-fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans
-quelle vue il a été fondé; et comment, destiné à
-s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans s'affaiblir,
-n'être pas enfin partagé.</p>
-
-<p>«Autrefois ce pays immense était habité par
-des peuples sans lois, sans discipline, et sans
-m&oelig;urs. Errants dans les forêts, ils vivaient de
-leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait
-produire par pitié. Leur chasse était une
-guerre que l'homme faisait à l'homme. Les vaincus
-servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient
-pas le dernier soupir de celui qu'ils
-avaient blessé, pour boire le sang de ses veines<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>;
-ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des
-captifs, et ils les engraissaient pour leurs festins
-abominables. Si ces captifs avaient des femmes,
-ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient
-eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient
-les enfants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Voyez</i> Garcil. liv. 1, chap. 12.</p>
-</div>
-<p>«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de
-la reconnaissance, adoraient, dans la nature, tout
-ce qui leur faisait du bien, les montagnes mères
-des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines
-qui arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres
-qui donnaient du bois à leurs foyers, les animaux
-doux et timides dont la chair était leur
-pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils
-appelaient leur nourrice<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Mais le culte de la
-terreur était celui du plus grand nombre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Mama Cocha</i>, mère mer.</p>
-</div>
-<p>«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y
-avait de plus hideux, de plus horrible; car il
-semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils adoraient
-le tigre, le lion, le vautour, les grandes
-couleuvres; ils adoraient les éléments, les orages,
-les vents, la foudre, les cavernes, les précipices;
-ils se prosternaient devant les torrents dont le
-bruit imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses,
-au pied de ces volcans terribles qui
-vomissaient sur eux des tourbillons de flamme
-et des rochers brûlants.</p>
-
-<p>«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires,
-il fallut bien leur rendre un culte barbare
-comme eux. L'un crut leur plaire en se perçant
-le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre,
-plus forcené, arracha ses enfants de la mamelle
-de leur mère, et les égorgea sur l'autel de ses
-dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait,
-plus la divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir
-tout attendre des dieux à qui l'on immolait
-tout ce qu'on avait de plus cher<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Voyez</i> Garcil. liv. 1, chap. 2.</p>
-</div>
-<p>«Celui dont les rayons animent la nature, vit
-cet égarement; et il en eut pitié. Il n'est pas étonnant,
-dit-il, que des insensés soient méchants.
-Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres,
-envoyons-leur la vérité; ils marcheront
-à sa lumière. Il ne m'est pas plus difficile d'éclairer
-leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux.</p>
-
-<p>«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages
-deux de ses enfants bien aimés, le sage et vertueux
-Manco, et la belle Oello, sa s&oelig;ur et son
-épouse<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Garcil. liv. 1, chap. 15.</p>
-</div>
-<p>«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre
-et révéré où ces enfants du soleil descendirent<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.
-Les sauvages, répandus dans les forêts d'alentour,
-se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit
-aux hommes à labourer la terre, à la semer,
-à diriger le cours des eaux, pour l'arroser; Oello
-instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à
-se vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques,
-à servir leurs époux avec un zèle tendre,
-à élever leurs enfants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y
-avaient élevé un magnifique temple au soleil.</p>
-</div>
-<p>«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent
-le don des lois. Le culte du soleil leur père, ce
-culte inspiré par l'amour, fondé sur la reconnaissance,
-et qui ne coûta jamais un soupir à la
-nature, ni un murmure à la raison, fut la première
-de ces lois et l'ame de toutes les autres.</p>
-
-<p>«L'homme, étonné de voir si près de lui des
-biens qu'il ne soupçonnait pas, l'abondance, la
-sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses
-besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir
-d'adorer un Dieu propice et bienfaisant, le
-devoir d'être juste et bon à son exemple, la facilité
-d'être heureux, la bienveillance mutuelle,
-le charme enfin d'une innocente et paisible société
-captiva tous les c&oelig;urs. Honteux d'avoir été
-aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent
-apprivoiser sans peine, et ranger sous de douces
-lois. Cusco fut bâti par leurs mains; cent villages
-l'environnèrent<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>; et le vénérable Manco, avant
-d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit
-prospérer, dès sa naissance, l'empire qu'il avait
-fondé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord,
-quarante au midi.</p>
-</div>
-<p>«Son fils aîné lui succéda<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>; et, comme lui,
-par la douceur, la persuasion, les bienfaits, il recula
-les bornes de cet heureux empire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <span class="sc">Sinchi Roca</span>, deuxième roi. Il conquit vingt lieues
-de pays, au midi.</p>
-</div>
-<p>«Le fils aîné de celui-ci<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> fit respecter ses
-armes, mais ne les employa qu'à rendre ses voisins
-dociles, sans tremper ses mains dans leur
-sang.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <span class="sc">Loque Yupangué</span>, troisième roi. Il conquit quarante
-lieues de pays du nord au sud, et vingt du couchant au levant.</p>
-</div>
-<p>«Son successeur<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> fut moins heureux: les
-peuples qu'il voulait gagner, le forcèrent de les
-combattre<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Le premier combat fut sanglant;
-mais le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner
-sa victoire. Sa valeur apprit à le craindre; sa
-clémence apprit à l'aimer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <span class="sc">Maïta Capac</span>, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix
-lieues d'étendue, dans le pays de <i>Cunti Suyu</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Ceux de <i>Cayaviri</i>, peuple du midi, qu'il assiégea sur
-leur montagne. Il combattit aussi les <i>Collas</i> au passage d'une
-rivière, les peuples des montagnes d'<i>Atom-Puna</i>, et ceux de
-<i>Villili</i> et <i>Dallia</i> au couchant.</p>
-</div>
-<p>«Le fils aîné de ce héros<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> fit des conquêtes
-encore plus vastes, sans coûter ni larmes ni sang
-aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son
-retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y
-fut porté par des rois.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <span class="sc">Capac Yupangué</span>, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient,
-au couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à
-<i>Tatira</i>, au pays des <i>Charcas</i>; à l'orient, jusqu'au pied de
-la montagne des <i>Antis</i>; au nord, jusqu'à <i>Racuna</i>, dans la province
-de <i>Chinca</i>.</p>
-</div>
-<p>«Les Incas qui lui succédèrent<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>, furent obligés
-quelquefois, pour dompter des peuples féroces,
-d'assiéger leur retraite, de les y repousser,
-et de leur laisser prendre conseil de la nécessité.
-Mais nos armes les attendaient, et ne les provoquaient
-jamais. On avait pour maxime de les
-abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils s'obstinaient
-à vivre indépendants et malheureux. La
-paix allait au-devant d'eux, toujours indulgente
-et facile, et n'exigeant de ces rebelles que de
-consentir à goûter les biens qu'elle leur présentait<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.
-Engager le monde à être heureux, fut le
-grand projet des Incas. Un culte pur, de sages
-lois, des lumières, des arts utiles, étaient les fruits
-de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus.
-Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition
-et leur gloire; tel a été le prix de leurs travaux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <span class="sc">Roca</span>, surnommé <i>Pleure-sang</i>, sixième roi.</p>
-
-<p>Septième, <span class="sc">Viracocha</span>.</p>
-
-<p>Huitième, <span class="sc">Pachacutec</span>.</p>
-
-<p>Neuvième, <span class="sc">Yupangué</span>.</p>
-
-<p>Dixième, <span class="sc">Tupac Yupangué</span>.</p>
-
-<p>Onzième, <span class="sc">Huaïna Capac</span>, père des deux Incas régnants.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient
-de subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs
-femmes paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à
-manger et on les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs
-pères et leurs maris, avec des offres de paix et d'amitié.</p>
-</div>
-<p>«Cependant, plus on étendait les limites de
-cet empire, plus on avait de peine à les garder.
-Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait
-vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux
-et le plus juste des rois, en vit trois, l'une vers
-le nord, deux au midi de ces montagnes. Les extrémités
-reculées n'étaient plus sous les yeux du
-monarque. Vers l'aurore, on avait franchi la
-haute barrière des Andes<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>; on touchait à la
-mer dans les régions du couchant; vers le nord
-et vers le midi, nous avions encore à pénétrer
-dans des déserts profonds et vastes; enfin le plan
-de nos conquêtes embrassait tout ce continent.
-Il exigeait donc un partage entre les enfants du
-soleil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Montagnes des Antis, depuis appelées <i>Cordelières</i>.</p>
-</div>
-<p>«Mon père, après avoir conquis cette vaste
-et riche province, a cru que le moment du partage
-était arrivé. Il avait épousé deux femmes;
-l'une était Ocello, sa s&oelig;ur; l'autre, Zulma, fille
-du sang des rois<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Huascar est l'aîné des enfants
-d'Ocello; il possède Cusco, la ville du soleil,
-et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné
-des enfants de Zulma; et la province de Quito,
-ce fruit des exploits de mon père, est l'héritage
-qu'en mourant il a bien voulu me laisser.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Des caciques, rois de <i>Quito</i>, avant la conquête de
-cette province.</p>
-</div>
-<p>«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait
-que de lui-même, qu'il ne devait qu'à sa valeur?
-C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des
-débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre
-les armes.</p>
-
-<p>«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil
-ne sut jamais fléchir. Au mépris de la volonté
-et de la mémoire d'un père, il exige de
-moi que je descende du trône, et que je me
-range sous ses lois. Tu sens si je puis m'y résoudre.
-J'aime mon frère; il m'est affreux de voir
-sa haine me poursuivre; il m'est affreux de penser
-que son peuple et le mien vont être ennemis
-l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique, allumée
-entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus,
-à un oppresseur étranger. Mais ce sceptre, ce
-diadème, c'est de mon père que je les tiens; laisserai-je
-outrager mon père? Il n'est rien qu'à
-titre d'égal, d'allié, de frère et d'ami, Huascar
-n'obtienne de moi. Veut-il étendre ses conquêtes
-par-delà les bords du Mauli<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, ou sur le fleuve
-des Couleuvres<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>? Je le seconderai. Lui reste-t-il
-encore, dans les vallées de Nasca ou de Pisco,
-quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai à les
-soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais
-pourquoi demander ma honte? pourquoi vouloir
-déshonorer et avilir son propre sang? Les
-larmes que tu vois s'échapper de mes yeux, te
-sont témoins de ma franchise. Je désire ardemment
-la paix: je suis sensible, mais je suis violent,
-et je me crains sur-tout moi-même. C'est
-à toi, cher Alonzo, à nous sauver des maux dont
-la discorde nous menace. Va trouver mon frère
-à Cusco. L'humanité réside dans ton c&oelig;ur, et la
-vérité sur tes lèvres; ta candeur, ta droiture,
-l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits,
-enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes
-paroles, le fléchira peut-être, et nous épargnera
-d'effroyables calamités. Ne crains pas d'exprimer
-trop vivement l'horreur que me fait la guerre
-civile; mais aussi ne crains pas d'assurer que
-jamais je n'abandonnerai mes droits. Mon père,
-en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi
-par lui-même; il faut m'en arracher sanglant.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Rivière du Chili.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Amarumayu</i>, aujourd'hui la rivière de la <i>Plata</i>.</p>
-</div>
-<p>Alonzo sentit l'importance et les difficultés
-d'une telle entremise; mais il voulut bien s'en
-charger; et tout fut préparé dans peu pour donner
-à son ambassade une splendeur qui répondît
-à la majesté des deux rois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.</h2>
-
-
-<p>Avant le départ d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre
-l'ouvrage de la paix sous de favorables
-auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains
-y assistèrent, et Alonzo lui-même, sans y participer,
-crut pouvoir en être témoin.</p>
-
-<p>Les vierges du soleil, admises dans son temple,
-servaient le pontife à l'autel. C'est de leur main
-qu'il recevait le pain du sacrifice<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>; et l'une
-d'elles, après l'offrande, le présentait aux Incas.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Ce pain était fait du maïs le plus pur; on l'appelait
-<i>Cancu</i>.</p>
-</div>
-<p>La destinée de Cora voulut qu'en ce jour solennel
-ce fût elle qui dût remplir ce ministère
-si funeste.</p>
-
-<p>Alonzo, par une faveur signalée du monarque,
-était placé auprès de lui. La prêtresse s'avance,
-un voile sur la tête, et le front couronné de
-fleurs. Ses yeux étaient baissés; mais ses longues
-paupières en laissaient échapper des feux étincelants.
-Ses belles mains tremblaient; ses lèvres
-palpitantes, son sein vivement agité, tout en elle
-exprimait l'émotion d'un c&oelig;ur sensible. Heureuse
-si ses yeux timides ne s'étaient pas levés sur
-Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent
-lui fit voir le plus redoutable ennemi de
-son repos et de son innocence. Lui, dont la grâce
-et la beauté, chez les féroces anthropophages,
-avaient apprivoisé des c&oelig;urs nourris de sang,
-quel charme n'eut-il pas pour le c&oelig;ur d'une
-vierge, simple, tendre, ingénue, et faite pour aimer!
-Ce sentiment, dont la nature avait mis dans
-son sein le germe dangereux, se développa tout-à-coup.</p>
-
-<p>Dans le tressaillement que lui causa la vue de
-ce mortel, dont la parure relevait encore la
-beauté, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui
-contenait l'offrande, ne lui tombât des mains.
-Elle pâlit; son c&oelig;ur suspendit tout-à-coup et
-redoubla ses battements. Un frisson rapide est
-suivi d'un feu brûlant qui coule dans ses veines;
-et sur ses genoux défaillants elle a peine à se
-soutenir.</p>
-
-<p>Son ministère enfin rempli, elle retourne vers
-l'autel. Mais Alonzo, présent à ses esprits, semble
-l'être encore à ses yeux. Interdite et confuse de
-son égarement, elle jette un regard suppliant
-sur l'image du soleil; elle y croit voir les traits
-d'Alonzo. «O dieu! dit-elle, ô dieu! quel est
-donc ce délire? Quel trouble ce jeune étranger
-a mis dans tous mes sens! Je ne me connais
-plus.»</p>
-
-<p>Le sacrifice et les v&oelig;ux offerts, l'Inca, suivi de
-sa cour, se retire; les prêtresses sortent du temple,
-et rentrent dans l'asyle inviolable et saint qui les
-cache aux yeux des mortels.</p>
-
-<p>Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours
-dans une paisible langueur, fut pour elle, dès
-ce moment, une prison triste et funeste. Elle sentit
-tout le poids de sa chaîne; et son c&oelig;ur ne
-désira plus qu'un désert et la liberté, un désert
-où fût Alonzo: car elle ne cessait de le voir, de
-l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui,
-comme s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais,
-disait-elle, l'illusion que je me fais ne sera
-qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme
-unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne
-plus te revoir? Ah! du moins, avant que j'expire,
-viens, mortel adoré, viens voir quel ravage
-ta seule vue a causé dans un faible c&oelig;ur; viens
-voir et plaindre ta victime. Où es-tu? Daignes-tu
-penser à moi, à moi, qui brûle, qui me meurs
-du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas!
-quel malheur est le mien! Je sens qu'un pouvoir
-invincible m'attire sans cesse vers lui; sans
-cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour
-le chercher; dans la veille et dans le sommeil,
-lui seul occupe mes esprits; je donnerais ma vie
-pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser,
-ne fût-ce qu'un moment, et ce moment, on l'a
-retranché de ma vie! O dieu bienfaisant! est-ce
-toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un c&oelig;ur
-sensible? Tu sais si le mien consentait au serment
-que t'a fait ma bouche. Un pouvoir absolu
-me l'a fait prononcer; mais la nature, par un
-cri qui a dû s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le
-même instant contre une injuste violence. Mon
-c&oelig;ur n'est point parjure; il ne t'a rien promis.
-Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je
-digne de toi? Trop faible, trop fragile, un seul
-moment, tu le vois, un seul regard a mis le
-trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne
-commande plus à ma raison ni à mes sens.» A
-ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière
-du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait
-le visage de son voile arrosé de larmes.
-Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée accablante,
-<i>Je ne le verrai plus</i>, venant s'offrir encore,
-faisaient éclater sa douleur. «O mon père!
-qu'avez-vous fait? que vous avais-je fait moi-même?
-pourquoi me séparer de vous? pourquoi
-m'ensevelir vivante? Hélas! j'avais pour vous une
-vénération si tendre! je vous aurais servi avec
-tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père!
-vous m'auriez vue auprès de vous, douce consolation
-de votre paisible vieillesse, partager avec
-mon époux le devoir de vous rendre heureux,
-élever sous vos yeux mes enfants&hellip; Mes enfants!
-ah! jamais je ne serai mère; jamais ce nom cher et
-sacré ne fera tressaillir mon c&oelig;ur. Ce c&oelig;ur est
-mort aux sentiments les plus tendres de la nature:
-ses penchants les plus doux, ses plaisirs les
-plus purs me sont interdits pour jamais.»</p>
-
-<p>Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois
-deux c&oelig;urs faits l'un pour l'autre, avait frappé
-le jeune Espagnol au même instant que la jeune
-Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému,
-troublé jusqu'à l'ivresse, d'un seul regard qu'elle
-lui avait lancé, il la suivit des yeux au fond du
-temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui
-voyant adorer.</p>
-
-<p>Sombre, inquiet, impatient, il retourne au
-palais. Tout l'afflige et le gêne. Il veut rappeler
-sa raison; il se reproche un fol amour, il le condamne,
-il en rougit, il veut l'éloigner de son
-ame; vain reproche! efforts inutiles! La réflexion
-même enfonce plus avant le trait qu'il voudrait
-arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au
-fond de son c&oelig;ur le doux poison de l'espérance.
-Des v&oelig;ux indissolubles, un étroit esclavage, une
-garde incorruptible et vigilante, une austère prison,
-il voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible
-de posséder Cora, mais non pas d'avoir
-su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si
-elle savait que je l'adore, si nos deux c&oelig;urs, d'intelligence,
-pouvaient du moins s'entendre, ah! ce
-serait assez.»</p>
-
-<p>En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille
-fois le jour par tous les mouvements d'un amour
-insensé. Mais la réflexion le rendait à lui-même,
-et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses
-transports. Chez un peuple religieux, oser tenter
-un sacrilége! dans la cour d'un roi, son ami,
-violer les droits de l'hospitalité! exposer celle
-qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient
-l'oubli de ses v&oelig;ux! C'étaient autant de
-crimes, dont un seul eût suffi pour faire frémir
-Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu
-de n'y jamais céder.</p>
-
-<p>Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie
-autour de l'enceinte sacrée des murs qui
-renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste
-et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse
-ajoutait encore au respect qu'imprimait ce
-lieu révéré. «C'est sous ces arbres, disait-il, que la
-belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et
-ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de
-rompre ses liens. Ces murs sont élevés, la garde
-en est sévère; mais combien ne serait-il pas facile
-encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui
-les garde. L'amour, cet ennemi fatal du repos et
-de l'innocence, l'amour, tel que je le ressens,
-n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude
-à ne désirer que les biens qui lui sont permis,
-le fait marcher paisiblement dans l'étroit sentier
-de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont
-la jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes
-victimes! Qu'il serait juste et généreux de les en
-affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de
-sentir tressaillir son c&oelig;ur, il s'éloignait. «Ah!
-disait-il, est-ce là ce projet si beau, si magnanime
-qui m'avait amené à la cour de l'Inca! Je
-m'annonce comme un héros; je finis par être un
-perfide, un faible et lâche ravisseur!»</p>
-
-<p>Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé
-sans doute. Mais un événement terrible la
-fit céder aux mouvements de la crainte et de la
-pitié.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.</h2>
-
-
-<p>Heureux les peuples qui cultivent les vallées
-et les collines que la mer forma dans son sein,
-des sables que roulent ses flots, et des dépouilles
-de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux
-sans alarmes; le laboureur y sème et y moissonne
-en paix. Mais malheur aux peuples voisins de ces
-montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais
-trempé dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus
-des nues! Ce sont des soupiraux que le
-feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte
-des fournaises profondes où sans cesse il bouillonne.
-Il a formé ces monts, des rochers calcinés,
-des métaux brûlants et liquides, des flots de
-cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans
-leur chûte, s'accumulaient aux bords de ces gouffres
-ouverts. Malheur aux peuples que la fertilité
-de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits,
-et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas.
-Ces germes de fécondité, dont la terre est pénétrée,
-sont les exhalaisons du feu qui la dévore;
-sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et
-c'est au sein de l'abondance qu'on lui voit engloutir
-ses heureux possesseurs. Tel est le climat
-de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>,
-qui, par de fréquentes secousses, en
-ébranle les fondements.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses
-éruptions en 1538 et 1660, dans la relation du voyage de
-M. de La Condamine.</p>
-</div>
-<p>Un jour que le peuple indien, répandu dans
-les campagnes, labourait, semait, moissonnait
-(car ce riche vallon présente tous ces travaux
-à-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intérieur
-de leur palais, étaient occupées les unes à
-filer, les autres à ourdir les précieux tissus de
-laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit
-sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles
-du volcan. Ce bruit, semblable à celui de la mer,
-lorsqu'elle conçoit les tempêtes, s'accroît, et se
-change bientôt en un mugissement profond. La
-terre tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs
-l'enveloppent; le temple et les palais chancellent
-et menacent de s'écrouler; la montagne s'ébranle,
-et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents
-enfermés dans son sein, des flots de bitume liquide,
-et des tourbillons de fumée qui rougissent,
-s'enflamment, et lancent dans les airs des
-éclats de rocher brûlants qu'ils ont détachés de
-l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir
-des rivières de feu bondir à flots étincelants à
-travers des monceaux de neige, et s'y creuser un
-lit vaste et profond.</p>
-
-<p>Dans les murs, hors des murs, la désolation,
-l'épouvante, le vertige de la terreur se répandent
-en un instant. Le laboureur regarde, et reste immobile.
-Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent
-comme une mer flottante sous ses pas. Parmi
-les prêtres du soleil, les uns, tremblants, s'élancent
-hors du temple; les autres, consternés,
-embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues
-sortent de leur palais, dont les toits menacent
-de fondre sur leur tête; et courant dans leur
-vaste enclos, pâles, échevelées, elles tendent leurs
-mains timides vers ces murs, d'où la pitié même
-n'ose approcher pour les secourir.</p>
-
-<p>Alonzo seul, errant autour de cette enceinte,
-entend leurs gémissantes voix. Dans le péril de
-la nature entière, il ne tremble que pour Cora.
-Les cris qui frappent son oreille, lui semblent
-tous être les siens. Égaré, frémissant de douleur
-et de crainte, et pareil au ramier qui, d'une aile
-tremblante, voltige autour de la prison où sa
-palombe est enfermée, ou tel plutôt que la lionne,
-qui, l'&oelig;il étincelant, rode et rugit autour du piége
-où l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il découvre
-à la fin des ruines et un passage. Transporté
-de joie, il gravit sur les débris du mur sacré. Il
-pénètre dans cet asyle où nul mortel jamais n'osa
-pénétrer avant lui. Les ténèbres le favorisent:
-un jour lugubre et sombre a fait place à la nuit;
-la nuit n'est éclairée que par les flots brûlants qui
-s'élancent de la montagne; et cette effroyable
-lueur, pareille à celle de l'Érèbe, ne laisse voir
-aux yeux d'Alonzo que comme des ombres errantes,
-les prêtresses du soleil courant épouvantées
-dans les jardins de leur palais.</p>
-
-<p>D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occupé
-de l'objet qu'il adore, chercheraient inutilement
-l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo
-reconnaît Cora. Les grâces qui, dans la frayeur,
-ne l'ont point abandonnée, la lui font distinguer
-de loin. Il retient ses premiers transports, de peur
-de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. «Cora,
-lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible,
-un dieu veille sur vous, et prend soin de
-vos jours.» A cette voix, Cora s'arrête intimidée;
-et à l'instant la terre tremble, et la montagne,
-avec éclat, jette une colonne de flamme, qui,
-dans l'obscurité, découvre aux yeux de la prêtresse
-son amant qui lui tend les bras.</p>
-
-<p>Soit par un mouvement soudain de frayeur,
-ou d'amour peut-être, Cora se précipite et tombe
-évanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la
-soutient, il la ranime, il tâche de la rassurer.
-«O toi, lui dit-il, que j'adore depuis que je t'ai
-vue au temple, toi pour qui seule je respire,
-Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un
-libérateur. Suis-moi, quittons ces lieux funestes;
-laisse-moi te sauver.»</p>
-
-<p>Cora, faible et tremblante, s'abandonne à son
-guide. Il l'emporte; il franchit sans peine les débris
-du mur écroulé; et le premier asyle qui s'offre
-à sa pensée, est le vallon de Capana, du cacique
-ami de Las-Casas.</p>
-
-<p>«Où vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troublé
-mes sens. Je ne sais où je suis; je ne sais
-même qui vous êtes. Que vais-je devenir? Ayez
-pitié de moi.&mdash;Vous êtes, lui dit Alonzo, sous
-la garde d'un homme qui ne respire que pour
-vous. Je vous mène loin du danger, dans un vallon
-délicieux, où un cacique, mon ami, vous recevra
-comme sa fille.&mdash;Ah! cachez-moi plutôt,
-dit-elle, à tous les yeux. Il y va de ma vie; il y
-va de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que
-vous me faites violer. Me voilà hors de cet asyle
-où je devais vivre cachée. Je suis les pas d'un
-homme, après avoir fait v&oelig;u de fuir à jamais tous
-les hommes. A quoi m'exposez-vous? Ah! plutôt
-laissez-moi périr.»</p>
-
-<p>«Cora, lui répondit Alonzo, le premier devoir
-de tout ce qui respire, comme son premier sentiment,
-c'est le soin de sa propre vie; et dans
-un moment où la mort vous environne et vous
-poursuit, il n'est ni v&oelig;u ni loi qui doivent s'opposer
-à ce mouvement invincible. Quand tout
-sera calmé, demain avant l'aurore, vous rentrerez
-dans ces jardins, où vos compagnes effrayées
-auront passé la nuit sans doute, et le secret de
-votre absence ne sera jamais révélé.»</p>
-
-<p>Cependant le péril s'éloigne, et bientôt il s'évanouit.
-La terre cesse de trembler, le volcan
-cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui s'élevait
-du sommet de la montagne, s'émousse, et
-paraît s'enfoncer; les noirs tourbillons de fumée
-dont le ciel était obscurci, commencent à se dissiper;
-un vent d'orient les chasse vers la mer.
-L'azur du ciel s'épure; et l'astre de la nuit, par
-sa consolante clarté, semble vouloir rassurer la
-nature.</p>
-
-<p>Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne
-traversaient de belles prairies, où mille
-arbres, chargés de fruits, entrelaçaient leurs rameaux.
-Les rayons tremblants de la lune, perçant
-à travers le feuillage, allaient nuancer la verdure,
-et se jouer parmi les fleurs. «Respire, ma chère
-Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme
-et le silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi
-me rassasier du plaisir de te voir, d'adorer
-tant de charmes.» Cora consentit à s'asseoir. Le
-premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits,
-qu'il vint lui présenter. Le doux savinte, le palta,
-d'un goût plus ravissant encore, la moelle du
-coco, son jus délicieux, furent les mets de ce
-festin.</p>
-
-<p>Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à
-peine. Le trouble, le saisissement, cette timidité
-craintive qui se mêle aux brûlants désirs, et dont
-l'émotion redouble aux approches du bonheur,
-suspendent son impatience. Il presse de ses mains,
-il presse de ses lèvres la main tremblante de Cora.
-«Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que
-je possède, toi, l'unique objet de mes v&oelig;ux? Qui
-m'eût dit qu'un prodige, dont frémit la nature,
-s'opérait pour nous réunir, et qu'il n'épouvantait
-la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes
-surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a
-pris pitié de mon amour et de mes peines. Ah!
-profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres,
-cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui
-jamais n'a trahi les tendres amants. Mais ces instants
-si précieux s'écoulent; n'en perdons plus
-aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»&mdash;«Sois
-heureux, dit-elle;» et dès ce moment
-un nuage se répandit sur l'avenir.</p>
-
-<p>A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de
-la nuit, la solitude, le silence, ont pour eux un
-charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour! disait
-Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette
-douce clarté, ces gazons, ces feuillages semblent
-nous dire: Où voulez-vous aller? où serez-vous
-mieux qu'avec nous?&mdash;O douce moitié de moi-même,
-dit Alonzo, ainsi toujours puisses-tu te
-plaire avec moi! Passons ici la nuit, et demain,
-dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es
-captive. Allons&hellip; que sais-je? où le destin nous conduira:
-fût-ce dans un antre sauvage, j'y vivrais
-heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus
-vivre.» Ainsi le fol amour faisait parler Alonzo.
-Cora le pressait dans ses bras; et il sentait tomber
-sur son visage les larmes qu'elle répandait.
-«Mon ami, lui dit-elle, éloignons, s'il se peut,
-une prévoyance affligeante. Je suis avec toi, je
-ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que
-j'ai tant souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.»</p>
-
-<p>Cora ne savait point encore le nom de son
-amant; elle désira de l'entendre, et le répéta mille
-fois. Il lui parla de sa patrie; il voulut même la
-flatter de la douce espérance de voir un jour avec
-lui les bords où il était né. Elle n'en fut point
-abusée, et la réflexion cruelle écarta cette illusion.
-Enfin le sommeil suspendit tous les mouvements
-de leurs ames; et Cora, aux genoux
-d'Alonzo, reposa jusqu'au point du jour.</p>
-
-<p>L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs
-chants éveillent Alonzo. Il ouvre les yeux, et il
-voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes.
-Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où
-la volupté lui sourit; il en respire l'haleine; et
-son ame y vole, attirée par un souffle délicieux.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux
-parcourent mille charmes.</div></div>
-<p>Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur
-et de joie, exprime son émotion. «Est-ce toi,
-dit-elle en se précipitant dans le sein d'Alonzo,
-est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais
-t'avoir perdu.&mdash;Non, Cora, non; rassure-toi:
-nous ne serons point séparés. Mais hâtons-nous:
-voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes;
-et sur la foi de la nature, qui nourrit
-les hôtes des bois, cherche avec moi, dans leur
-asyle, la liberté, le premier des biens après l'amour.&mdash;Ah!
-cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je
-seule, avec toi, dans ces forêts où elle règne!
-que n'y suis-je inconnue au reste des mortels!» Et,
-en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle
-frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son
-amant, se remplissaient de larmes. Attendri et troublé
-lui-même, il la presse de lui avouer ce qui l'agite.
-Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter;
-mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon
-cher Alonzo, lui dit-elle, mon c&oelig;ur est déchiré;
-le tien va l'être; mais pardonne: un devoir sacré,
-un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de
-tes bras; voici le moment d'un éternel adieu.&mdash;Ah!
-que dis-tu, cruelle?&mdash;Écoute. En me dévouant
-aux autels, mes parents répondirent de
-ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est
-garant des v&oelig;ux que j'ai faits. Fugitive et parjure,
-je les livrerais au supplice; mon crime retomberait
-sur eux; et ils en porteraient la peine:
-telle est la rigueur de la loi.&mdash;O dieu!&mdash;Tu
-frémis!&mdash;Malheureuse! qu'as-tu fait? qu'ai-je
-fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front
-contre terre et en s'arrachant les cheveux. Que
-ne m'as-tu montré plutôt l'abyme où je tombais,
-où je t'entraînais?&hellip; Laisse-moi. Ton amour, ta
-douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je
-suis&hellip; Que veux-tu? que je te remmène? Tu veux
-ma mort&hellip; Te retenir! oh! non; je ne suis pas
-un monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide;
-je ne le souffrirai jamais. Va-t'en&hellip; cruelle!&hellip;
-Arrête! arrête! Je me meurs.»</p>
-
-<p>Cora, désolée et tremblante, était revenue à
-ses cris, était tombée à ses genoux. Il la regarde,
-il la prend dans ses bras, l'arrose de ses pleurs,
-se sent baigner des siens, lui jure un éternel
-amour; et, dans l'excès de sa douleur, il s'égare
-et s'oublie encore. «Que faisons-nous? lui dit
-Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera
-plus temps; et mon père, et ma mère, et leurs
-enfants, tout va périr. Je vois le bûcher qui s'allume.&mdash;Viens
-donc, viens, lui dit-il, avec le regard
-sombre, l'air farouche du désespoir;» et
-tout-à-coup s'armant de force, de cette force
-courageuse qui foule aux pieds les passions, il
-la prend par la main, et, marchant à grands pas,
-la remmène, pâle et tremblante, jusqu'au pied
-de ces murs, où elle va cacher son crime, son
-amour, et son désespoir.</p>
-
-<p>L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au
-moment de cette fatale entrevue, qu'un
-délire confus et vague: elle n'en connut bien la
-force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa
-passion, en s'éclairant, a redoublé de violence;
-le souvenir et le regret en sont devenus l'aliment;
-et le désir, sans espérance, toujours trompé,
-toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice
-éternel.</p>
-
-<p>Mais du moins elle est sans remords et sans
-frayeur sur l'avenir. Le désordre de cette nuit,
-où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas
-permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence;
-elle ne se fait point un crime de l'égarement
-où l'ont précipitée le péril, la crainte, et
-l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en
-proie au feu qui la consume, et qui ne s'éteindra
-jamais. Son amant est plus malheureux. Il éprouve
-les mêmes peines, et de plus un souci rongeur
-qui le tourmente incessamment.</p>
-
-<p>Oh! sous combien de formes, diversement
-cruelles, l'amour tyrannise les c&oelig;urs! Alonzo
-tremblait d'être père; et ce danger, que l'innocence
-dérobait aux yeux de Cora, était sans cesse
-présent aux siens. Il se rappelle avec effroi les
-plus doux moments de sa vie, et déteste l'amour
-qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir.
-Mais, en s'éloignant de Quito, il sentit son
-ame, attirée par une force irrésistible, se détacher
-de lui, s'élancer vers les murs où son
-amante gémissait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.</h2>
-
-
-<p>Une route immense, applanie d'une extrémité
-de l'empire à l'autre, à travers les hautes montagnes,
-les abymes, et les torrents<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>, monument
-prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette
-route les arsenaux distribués par intervalles, les
-hospices sans cesse ouverts aux voyageurs, les
-forteresses et les temples, les canaux qui dans les
-campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>,
-les merveilles de la nature, dans des climats nouveaux
-pour le jeune Espagnol, rien ne put effacer
-Cora de sa pensée. Son image, qu'en soupirant
-il écartait toujours, lui revenait sans cesse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> La route de Quito à Cusco, et par-delà, avait cinq
-cents lieues. Elle fut faite sous le règne de <i>Huaïna Capac</i>.
-Sous le même règne, l'on en fit une de la même étendue
-dans le plat pays, et plusieurs autres qui traversaient l'empire
-du centre aux extrémités. C'étaient des levées de terre
-de quarante pieds de largeur, qui mettaient les vallées au
-niveau des collines.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait
-cent cinquante lieues de longueur du sud au nord.</p>
-</div>
-<p>Enfin l'impérieuse voix de l'amitié se fit entendre.
-Alonzo tout-à-coup sortit comme d'un long
-délire; et, en approchant de Cusco, les soins dont
-il était chargé commencèrent à l'occuper. Il se
-fit précéder par trois caciques, et s'annonça au
-monarque en ces mots: «Un homme né par-delà
-les mers, et vers les bords d'où le soleil se lève,
-un Castillan, reçu dans la cour de ton frère,
-vient te voir, et t'apporte des paroles de paix.»</p>
-
-<p>La renommée des Castillans était parvenue à
-Cusco; et ce nom, devenu terrible, frappa le superbe
-Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une
-partie de sa cour, et le reçut lui-même dans
-toute la splendeur de la majesté des Incas, élevé
-sur un trône d'or, dans un palais dont les lambris,
-les murs mêmes, étaient revêtus de ce métal
-éblouissant, ayant à ses pieds vingt caciques, et
-à ses côtés vingt tribus d'Incas descendants de
-Manco.</p>
-
-<p>Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste,
-en fut saisi d'étonnement. Le prince, avec
-une bonté majestueuse, lui fit signe de s'approcher,
-et de parler.</p>
-
-<p>«Inca, lui dit Alonzo, c'est un présent du
-ciel, qu'un frère vertueux et tendre; c'est un don
-du ciel, non moins rare, qu'un véritable ami.
-Réjouis-toi: le ciel t'a donné l'un et l'autre dans
-le roi de Quito. Son ame m'est connue, et mon
-c&oelig;ur, qui jamais n'a su mentir, répond du sien.
-Vous êtes tous deux menacés par un ennemi redoutable,
-qui s'avance de l'orient. Vous avez besoin
-l'un de l'autre pour résister à ses efforts.
-Réunis, vous pouvez le vaincre; divisés, vous
-êtes perdus. L'Inca ton frère demande ton secours,
-et t'offre celui de ses armes. Tel est l'objet
-de l'ambassade dont il m'honore auprès de
-toi.»</p>
-
-<p>«J'ai bien voulu t'entendre, lui répondit l'Inca,
-quoique envoyé par un rebelle; mais, avant tout,
-n'es-tu pas toi-même un de ces étrangers nouvellement
-descendus sur nos bords, et qui, dans
-les campagnes d'Acatamès, ont semé l'épouvante?
-Tu te dis Castillan; c'est, je crois, le nom qu'on
-leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des
-bords de l'orient.»</p>
-
-<p>«Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a
-vus sur ce rivage, lui dit Alonzo. Je cherchais la
-gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime; et
-je les ai abandonnés. J'aime la bonne foi, j'honore
-la droiture et la grandeur d'ame; et c'est
-ce qui m'attache à ce généreux prince qui te parle
-ici par ma voix. Tous les deux nés du même sang,
-enfants du même père, aimez-vous, et vivez en
-paix; vous serez heureux et puissants.»</p>
-
-<p>«S'il se souvient, reprit Huascar, de quel père
-nous sommes nés, qu'il se rappelle aussi quels
-rangs nous a marqués la naissance. Le soleil n'a
-donné qu'un maître à cet empire; le règne de
-son fils doit être l'image du sien. Il n'a point
-d'égal dans le ciel; et je n'en veux point sur la
-terre.»</p>
-
-<p>«Inca, lui répondit Alonzo, je veux bien parler
-ton langage, et supposer ce que tu crois. N'aimes-tu
-pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas
-assez les lois de tes aïeux, pour souhaiter que
-l'univers fût rangé sous ces lois paisibles?»</p>
-
-<p>«Sans doute, répondit l'Inca, je le souhaite, et
-je l'espère: c'est la volonté du soleil; les temps
-la verront s'accomplir.»</p>
-
-<p>«Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il
-qu'un roi, comme il n'a qu'un soleil? La
-sagesse d'un homme étendra-t-elle ses regards
-aussi loin que l'astre du jour étend l'éclat de sa
-lumière? Tu n'oserais le croire; ose donc avouer
-que ta vigilance a des bornes, que ta puissance
-en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir
-envahir ce que l'on ne peut gouverner.»</p>
-
-<p>«Étranger, quelle est ton audace, interrompit
-l'Inca, de venir me marquer les limites de ma
-puissance?»</p>
-
-<p>«Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature
-qui les a marquées; je ne dis que ce qu'elle
-a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta faiblesse,
-quand tu veux être un dieu par ton ambition.»</p>
-
-<p>«Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca;
-et ce nom seul t'apprend le respect qui m'est dû.»</p>
-
-<p>«Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent
-aux rois sans les flatter, et les respectent sans les
-craindre. Il ne tient qu'à toi de me voir à tes pieds;
-mais commence par être juste, et par honorer la
-mémoire d'un père qui fut roi lui-même. C'est
-de sa main que ton frère a reçu le sceptre que
-tu lui disputes; et en désavouant le don qu'il lui
-a fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules
-aux pieds sa cendre.»</p>
-
-<p>L'Inca frémit; mais son orgueil l'emporta sur
-sa piété. «Mon père, dit-il, a vieilli; et dans cet
-état de défaillance, l'homme est crédule et facile
-à tromper. Il a cédé aux artifices d'une femme
-ambitieuse; et pour le fils de l'étrangère, il a déshérité
-celui que les sages lois de Manco lui avaient
-donné pour successeur.»</p>
-
-<p>«Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait
-reçu: il n'a disposé que de sa conquête.»</p>
-
-<p>«Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le
-prince, eût dissipé ce qu'il avait acquis, où serait
-leur empire? L'unité de pouvoir en fait la grandeur
-et la force; et mon père, qui, sans partage,
-l'avait reçu de ses aïeux, devait le laisser sans
-partage. On l'a surpris; et sans cesser d'honorer
-ses vertus, de révérer sa cendre, je puis désavouer
-un moment de faiblesse, qui lui fit oublier
-mes droits.»</p>
-
-<p>«Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces
-climats, un empire aussi vaste, plus puissant que
-le tien, vient d'être ravagé, détruit, inondé du
-sang de ses peuples, pour avoir été divisé. Ses
-princes, à peine échappés au glaive du vainqueur,
-se sont réfugiés dans la cour de l'Inca ton frère;
-et leur malheur atteste ce que je te prédis. Un
-ennemi terrible va vous trouver tous deux affaiblis,
-défaits l'un par l'autre. Ah! songe à sauver
-ton empire; et quand la foudre est sur ta tête et
-l'abyme à tes pieds, tremble, malheureux prince,
-tremble toi-même, au lieu de menacer.»</p>
-
-<p>Toute la cour qui l'entendait, parut troublée
-à ce langage; l'Inca lui-même en fut ému. Mais
-dissimulant sa frayeur sous les dehors de la fierté:
-«C'est, dit-il, à l'usurpateur à prévenir les maux
-dont il serait la cause, et à se ranger sous mes
-lois.»</p>
-
-<p>«Ne l'espère pas, dit Alonzo, consterné de sa
-résistance. Ataliba, couronné par un père expirant,
-ne croira jamais avoir usurpé ce qu'il a reçu
-de son père. Il regarde sa volonté comme une inviolable
-loi. Il faut, pour le chasser du trône,
-l'en arracher sanglant: je te répète ses paroles.
-C'est à toi de voir si tu veux te baigner dans le
-sang d'un frère vertueux, qui t'aime, qui fait sa
-gloire et son bonheur d'être ton allié, ton ami
-le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un père,
-de ne pas révoquer les dons qu'il lui a faits; qui
-te conjure, au nom de son peuple et du tien,
-de ne pas le forcer à une guerre impie. Dispose
-de lui, de ses armes: il ne craint point la guerre;
-il a sous ses drapeaux un peuple fidèle et vaillant;
-il a vingt rois autour de lui, tous aussi dévoués
-que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser
-le sang de ses amis, de sa famille, de ces peuples,
-qui, sujets de vos pères, nés sous les mêmes lois,
-sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme
-lui, ton c&oelig;ur; il doit être bon, magnanime, sensible
-au moins à la pitié. Il ne s'agit pas de régler
-entre nous tes droits et les siens; de pareils débats
-n'ont jamais été vidés que par les armes. Il
-s'agit de savoir lequel des deux perd le plus à
-céder. Il y va, pour lui, d'un royaume; pour toi,
-d'une province inutile à ta gloire, à ta puissance,
-à ta grandeur. Il défend, avec sa couronne, l'honneur
-de son père et le sien; et à ces intérêts
-qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de
-partage! Vois si cela mérite d'allumer entre vous
-les feux d'une guerre civile, au moment qu'un
-péril commun vous presse de vous réunir.»</p>
-
-<p>Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage.
-Mais la franchise courageuse, la noble
-fermeté d'Alonzo, laissèrent dans tous les esprits
-l'étonnement et le respect; l'Inca lui-même en fut
-saisi.</p>
-
-<p>«Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes
-a quelque chose d'imposant et de supérieur à
-nous. Je veux gagner la bienveillance et l'estime
-de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs
-qui sont dus à son ministère et à la dignité dont
-il est revêtu.»</p>
-
-<p>Il l'admit à sa table; et prenant avec lui le ton
-de l'amitié: «Castillan, lui dit-il, je veux bien
-accéder, autant que je le puis sans honte, à la
-paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son
-apanage; qu'il règne à Quito, j'y consens, mais
-tributaire de l'empire, et obligé de rendre hommage
-à l'aîné des fils du soleil.»</p>
-
-<p>Quoiqu'il y eût peu d'apparence qu'Ataliba
-subît cette condition, Alonzo ne crut pas devoir
-la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa
-réponse, il eut le temps de voir tout ce qui décorait,
-et au-dedans et au-dehors, la florissante
-ville du soleil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.</h2>
-
-
-<p>Le temple du soleil, le palais du monarque,
-ceux des Incas, celui des vierges, la forteresse à
-triple enceinte qui dominait la ville et qui la
-protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes
-voisines, y répandaient en abondance les
-eaux vives et salutaires, l'étendue et la magnificence
-des places qui la décoraient, ces monuments,
-dont il ne reste plus que de déplorables
-ruines, le frappaient d'admiration. «Sans le fer,
-disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de
-l'homme a opéré tous ces prodiges! Elle a roulé
-ces rochers énormes; elle en a formé ces murailles
-dont la structure m'épouvante, dont la
-solidité ne cédera jamais qu'aux lentes secousses
-du temps et à l'écroulement du globe. On peut
-donc suppléer à tout par le travail et la constance?»</p>
-
-<p>Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable
-d'or, qui, dans le temple et les palais, tenait lieu
-du fer, du bois, et de l'argile, et, sous mille
-formes diverses, éblouissait par-tout les yeux<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.
-«Ah! disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice
-européenne vient à découvrir ces richesses, avec
-quelle avide fureur elle va les dévorer!»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération
-de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers
-de lingots d'or en forme de bûches, des greniers remplis
-de grains d'or, etc.</p>
-</div>
-<p>Le culte du soleil avait à Cusco une majesté
-sans égale. La magnificence du temple, la splendeur
-de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre
-des prêtres du soleil, et le ch&oelig;ur des vierges choisies<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>
-plus nombreux et plus imposant, donnaient,
-dans cette ville, à la pompe du culte un
-caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré
-de respect.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> A Cusco elles étaient au nombre de 1500.</p>
-</div>
-<p>Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des
-jeux, des festins, des sacrifices usités. Ce qui distinguait
-celle du mariage, c'était le don du feu
-céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où
-le soleil, terminant sa course au midi, se repose
-sur le tropique, pour revenir sur ses pas vers le
-nord.</p>
-
-<p>On observait l'instant où le flambeau du jour
-étant sur son déclin, les colonnes mystérieuses
-formaient, vers l'orient, une ombre égale à elles-mêmes;
-et alors l'Inca, prosterné devant le soleil
-son père: «Dieu bienfaisant, lui disait-il,
-tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie et la
-joie aux peuples d'un autre hémisphère, que
-l'hiver, enfant de la nuit, afflige loin de toi; nous
-n'en murmurons pas. Tu ne serais pas juste si tu
-n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu
-oubliais le reste du monde. Suis ton penchant;
-mais laisse-nous, comme un gage de ta bonté,
-une émanation de toi-même; et que le feu de
-tes rayons, nourri sur tes autels, répandu chez
-ton peuple, le console de ton absence et l'assure
-de ton retour.»</p>
-
-<p>Il dit, et présente au soleil la surface creuse
-et polie d'un crystal<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> enchâssé dans l'or: artifice
-mystérieux qu'on avait grand soin de cacher
-au peuple, et qui n'était connu que des Incas.
-Les rayons croisés en un point tombent sur un
-bûcher du cèdre et d'aloès, qui tout-à-coup s'enflamme,
-et répand dans les airs le plus délicieux
-parfum.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on
-tirait le feu céleste avec une petite coupe d'or, <i>comme la
-moitié d'une orange</i>, que le grand-prêtre portait en bracelet.</p>
-</div>
-<p>C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester
-aux Indiens, par le soleil lui-même, qu'il
-l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil,
-lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons,
-du haut des cieux, allument ce bûcher que ma
-main te consacre;» et le bûcher fut allumé.</p>
-
-<p>La multitude, en voyant ce prodige se renouveler
-tous les ans, fait éclater les transports de
-sa joie; chacun s'empresse à recueillir une parcelle
-du feu céleste; le monarque le distribue à
-la famille des Incas; ceux-ci le font passer au
-peuple; et les prêtres veillent au soin de l'entretenir
-sur l'autel.</p>
-
-<p>Alors s'avancent les amants que l'âge appelle
-aux devoirs d'époux<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>; et rien de plus majestueux
-que ce cercle immense, formé d'une florissante
-jeunesse, la force et l'espoir de l'État,
-qui demande à se reproduire, et à l'enrichir à son
-tour d'une postérité nouvelle. La santé, fille du
-travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint
-avec la beauté, ou supplée à la beauté même.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les
-filles. (<span class="sc">Garcilasso.</span>)</p>
-</div>
-<p>«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent
-qu'il attend de vous le prix de votre naissance.
-Tout homme qui regarde la vie comme un
-bien, est obligé de la transmettre et d'en multiplier
-le don. Celui-là seul est dispensé de faire
-naître son semblable, pour qui c'est un malheur
-que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un
-parmi vous, qu'il élève la voix; qu'il dise
-ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi d'écouter
-ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement
-des bienfaits du soleil mon père, venez,
-en vous donnant une foi mutuelle, vous engager
-à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.»</p>
-
-<p>On n'entendit pas une plainte; et mille couples,
-tour-à-tour, se présentèrent devant lui. «Aimez-vous,
-observez les lois, adorez le soleil mon
-père,» leur dit le prince; et pour symbole des
-travaux et des soins qu'ils allaient partager, il
-leur faisait toucher, en se donnant la main, la
-bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello,
-sa laborieuse compagne.</p>
-
-<p>Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes
-beautés, soupira, et dit en lui-même: «Ah! si
-dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille céleste,
-tous ces charmes seraient effacés par les tiens.»</p>
-
-<p>L'une des jeunes épouses, en approchant de
-l'Inca, avait les yeux mouillés de pleurs. Le prince,
-qui s'en aperçoit, lui demande ce qui l'afflige.
-Elle gardait encore un timide et triste silence.
-L'Inca daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais
-consoler l'amant de ma s&oelig;ur: car ma s&oelig;ur
-est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et
-le malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse,
-venait pleurer auprès de moi. Élina, me dit-il un
-jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi
-douce: ton c&oelig;ur est bon, il est sensible; tu
-aimes tendrement Méloé; je sais combien tu lui
-es chère; je croirai la voir dans sa s&oelig;ur: tiens-moi
-lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé,
-tout en pleurs, me pressa de prendre sa
-place. Qui le consolera, si ce n'est toi? me dit-elle.
-Vois comme il est affligé. Je le veux bien,
-lui dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le
-promit. Eh bien, il vient de m'avouer qu'il ne
-peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la pleurera
-toujours.»</p>
-
-<p>L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé.
-«Amenez-moi Méloé, lui dit-il. Vous la réservez
-pour le temple; mais le soleil veut des c&oelig;urs
-libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune
-homme; et je veux qu'il soit son époux. Pour
-Élina, je prendrai soin de lui en choisir un digne
-d'elle.»</p>
-
-<p>Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante.
-Mais dès qu'elle voit Ircilo, et qu'elle
-entend que c'est à lui qu'on accorde sa main,
-sa beauté se ranime; un doux ravissement éclate
-sur son front; et levant ses yeux attendris sur
-les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc
-plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.»</p>
-
-<p>Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup
-un jeune homme éperdu fend la foule, s'élance
-entre les deux époux, et tombant aux pieds de
-l'Inca: «Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez
-Osaï de manquer à la foi qu'elle m'a donnée: c'est
-moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en
-faisant le mien.»</p>
-
-<p>Le roi, surpris de son audace, mais touché de
-son désespoir, lui permit de parler. «Inca, dit-il,
-daigne m'entendre. C'était le temps de la moisson;
-je faisais celle de mon père; on annonça celle du
-sien. Hélas! disais-je, c'est demain qu'on moissonne
-le champ du père d'Osaï; mes rivaux s'y
-rendront en foule, quel malheur si je n'y suis
-pas! Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour
-achever la moisson de mon père. J'en vins à bout;
-j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le
-sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre
-père éclairait le monde. Désolé, j'arrive; et je
-trouve Osaï dans les champs, avec le jeune
-Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné
-avec elle. Va, Nelti, tu ne m'aimes point,
-et tu ne chéris point mon père, me dit-elle avec
-mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents.
-Elle ne voulut point m'entendre; et depuis,
-elle n'a cessé de m'éviter et de me fuir. Mais
-elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime:
-car elle, qui jamais ne trompe, m'a dit souvent:
-Nelti, je n'aimerai que toi.»</p>
-
-<p>«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?&mdash;Non,
-jamais je n'eusse aimé que lui; mais l'ingrat! il
-a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait
-comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit.
-Tu l'aimes, et tu lui pardonnes, reprit l'Inca. Reçois
-sa main. Et toi, dit-il à Mayobé, cède-lui
-son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci
-n'est-elle pas assez belle?&mdash;Ah! si belle, qu'Osaï
-même ne l'efface point à mes yeux, dit le jeune
-homme.&mdash;Eh bien, si tu lui plais, je te la donne,
-dit le prince. Y consentez-vous, Élina?&mdash;Je le
-veux bien, dit-elle, pourvu qu'il ne s'afflige pas:
-car c'est la joie du mari qui fait la gloire de la
-femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon c&oelig;ur
-me le dit aussi.»</p>
-
-<p>Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus
-grands troubles de l'amour.</p>
-
-<p>Au milieu des chants et des danses qui précédaient
-les sacrifices, un prodige parut dans l'air;
-et il attira tous les yeux. On vit un aigle assailli
-et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient
-sur lui d'un vol rapide<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. L'aigle, après
-s'être débattu sous leurs griffes tranchantes, tombe,
-épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au
-milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple,
-en fut d'abord saisi d'étonnement et de frayeur;
-mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait jamais:
-«Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du
-soleil mon père, cet oiseau, l'image frappante de
-l'ennemi qui nous menace, et qui vient tomber
-sous nos coups.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ce trait est pris de Garcilasso.</p>
-</div>
-<p>Le pontife invita le prince à venir dans le
-sanctuaire. «Je vous suis, lui dit Huascar; mais
-cachez la frayeur qui se peint sur votre visage.
-Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de
-trembler.»</p>
-
-<p>«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer
-dans le temple, ces trois cercles empreints
-sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» La
-lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement
-trois cercles marqués sur son disque,
-l'un couleur de sang, l'autre noir, l'autre nébuleux,
-et semblable à une trace de fumée.</p>
-
-<p>«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons
-pas la vérité de ces présages. Ce cercle de sang
-est la guerre; le cercle noir annonce les revers;
-et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est
-le présage de la ruine.»</p>
-
-<p>«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il
-révélé ce malheureux avenir?&mdash;Je l'entrevois, dit
-le pontife; le soleil ne m'a point parlé.&mdash;Laissez-moi
-donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste
-à l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient
-dans ses malheurs. Tout ce qui peut n'être
-qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se
-doit jamais expliquer comme un signe prodigieux,
-à moins qu'il ne soit à-propos d'en intimider
-le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.</h2>
-
-
-<p>Huascar, loin de laisser paraître le trouble
-élevé dans son ame, se montra aux yeux d'Alonzo
-plus ferme et plus résolu que jamais; il le mena
-le lendemain dans ces jardins<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> éblouissants, où
-l'on voyait, imités en or et avec assez d'industrie,
-les plantes, les fleurs, et les fruits qui naissent
-dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un
-exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance
-et l'inutilité de l'or.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Ceci est historique.</p>
-</div>
-<p>De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la
-nature, l'Inca fit passer Alonzo dans ceux où la
-nature même étalait ses propres richesses. Ils occupaient
-un vallon charmant, au bord du fleuve
-Apurimac. Ces jardins étaient l'abrégé des campagnes
-du Nouveau-Monde. Des touffes d'arbres
-majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs
-rameaux, formaient par la variété de leur bois et
-de leur feuillage, un mélange rare et frappant.
-Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes
-couronnés de fleurs, attiraient et charmaient la
-vue. Là, des prairies odorantes répandaient les
-plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger,
-ployant sous le poids de leurs fruits, étendaient
-et ployaient leurs branches au-devant de la main
-dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes,
-d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient
-présenter à l'envi des secours à la maladie
-et des plaisirs à la santé.</p>
-
-<p>Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un
-&oelig;il triste et compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il,
-ces asyles sacrés de la paix et de la sagesse
-seront-ils violés par nos brigands d'Europe?
-et sous la hache impie les verrai-je tomber, ces
-arbres dont l'antique ombrage a couvert la tête
-des rois?»</p>
-
-<p>Non loin de Cusco est un lac que le peuple
-indien révère: car ce fut, dit-on, sur ses bords
-que Manco descendit avec Oello sa compagne; et
-au milieu du lac est une île riante, où les Incas
-ont élevé un superbe temple au soleil. Cette île
-est un lieu de délices; et sa fertilité semble tenir
-de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où
-l'on voyait bondir les troupeaux du soleil, ni les
-champs de Colcampara, dont la moisson lui était
-consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait
-le jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en
-beauté. Là, mûrissaient les fruits les plus délicieux;
-là, se recueillait le maïs, dont la main
-des vierges choisies faisait le pain des sacrifices.</p>
-
-<p>Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo.
-Le jeune Castillan ne pouvait se lasser d'y admirer,
-à chaque pas, les prodiges de la culture.</p>
-
-<p>Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes
-leurs champs. Il s'adresse à l'un d'eux, que sa
-vieillesse et son air vénérable lui avaient fait remarquer.
-«Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de
-vaquer à ces durs travaux? N'en êtes-vous pas
-dispensé par votre ministère auguste? et n'est-ce
-point le profaner, que de vous dégrader ainsi?»</p>
-
-<p>Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci
-crut ne pas l'entendre. Appuyé sur sa bêche,
-il le regarde avec étonnement. «Jeune homme,
-lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu
-d'avilissant dans l'art de rendre la terre fertile?
-Ne sais-tu pas que, sans cet art divin, les hommes,
-épars dans les bois, seraient encore réduits à disputer
-la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi
-que l'agriculture a fondé la société, et qu'elle
-a, de ses nobles mains, élevé nos murs et nos
-temples.»</p>
-
-<p>«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur
-de l'art, mais l'exercice n'en est pas moins
-humiliant et bas, autant qu'il est pénible: c'est
-du moins ainsi que l'on pense dans les climats
-où je suis né.»</p>
-
-<p>«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être
-honteux de vivre, puisqu'on attache de la honte
-à travailler pour se nourrir. Ce travail, sans doute,
-est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit
-contribuer; mais il est honorable autant qu'il est
-utile; et parmi nous, rien ne dégrade que le vice
-et l'oisiveté.»</p>
-
-<p>«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que
-des mains qui se consacrent aux autels, et qui
-viennent d'y présenter les parfums et les sacrifices,
-prennent, l'instant d'après, la bêche et le
-hoyau, et que la terre soit labourée par les enfants
-du soleil.»</p>
-
-<p>«Les enfants du soleil font ce que fait leur
-père, dit le prêtre. Ne vois-tu pas qu'il est tout
-le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu
-l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses
-enfants de l'imiter dans leurs travaux!»</p>
-
-<p>Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant
-encore. «Mais le peuple, dit-il, n'est-il pas
-obligé de cultiver pour vous les champs qui vous
-nourrissent?»</p>
-
-<p>«Le peuple est obligé de venir à notre aide,
-dit le vieillard; mais c'est à nous d'être avares
-de sa sueur.»</p>
-
-<p>«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses
-peines; et votre superflu&hellip;&mdash;Nous n'en avons
-jamais, dit le vieillard.&mdash;Comment! ces richesses
-immenses!&mdash;Ces richesses ont leur emploi. Si
-tu as vu nos sacrifices, ils consistent dans une
-offrande pure, dont la plus légère partie est consumée
-sur l'autel: le reste en est distribué au
-peuple. Tel est l'emploi que le soleil veut que
-l'on fasse de ses biens. C'est lui rendre le culte
-le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère
-que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits,
-le reste de nos biens n'est plus à nous:
-c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme. Le
-prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser:
-car personne ne doit mieux connaître
-les besoins du peuple, que le père du peuple.»</p>
-
-<p>«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous
-point de la vénération qu'aurait pour
-vous la multitude, si elle vous voyait vous-même
-répandre avec magnificence ces richesses, qui
-vous échappent obscurément et sans éclat?»</p>
-
-<p>Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement,
-et ses mains reprirent la bêche.</p>
-
-<p>«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de
-mon âge: je vois que je vous fais pitié; mais je
-ne cherche qu'à m'instruire.»</p>
-
-<p>«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le
-faste et la magnificence inspireraient autant de
-vénération que la simplicité d'une vie innocente;
-mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller
-de nos biens: car, en nous flattant
-d'être aimés et honorés pour nos richesses, nous
-nous dispenserions peut-être de nous décorer de
-vertus.»</p>
-
-<p>Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété,
-et pénétré de sa sagesse.</p>
-
-<p>Il témoigna le désir de voir les sources de cet
-or, dont l'abondance l'étonnait; et l'Inca voulut
-bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis, la
-plus riche des mines que l'on connût encore. Un
-peuple nombreux, répandu sur la croupe de la
-montagne, y travaillait à tirer l'or des veines du
-rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut
-qu'à peine on daignait effleurer la terre, et qu'on
-abandonnait les veines les plus riches, dès qu'il
-fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs rameaux.
-«Ah! dit-il, que les Castillans pousseront
-ces travaux avec bien plus d'ardeur! Peuple
-timide et faible, ils te feront pénétrer dans les
-entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en
-sonder les abymes, t'y creuser un vaste tombeau.
-Encore n'assouviras-tu point leur impitoyable
-avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes,
-deviendront tributaires des talents et des
-arts de leurs laborieux voisins; ils verseront dans
-l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce sera
-comme le bitume jeté dans la fournaise ardente:
-la cupidité, irritée par la richesse et par le luxe,
-s'étonnera de voir ses besoins renaissants ramener
-toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant,
-s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en
-croissant, suivra le progrès des richesses; leur
-stérile abondance, dans des mains plus avides,
-fera moins que leur rareté; et toi, malheureux
-peuple, et ta postérité, vous aurez péri dans ces
-mines, épuisées par vos travaux, sans avoir enrichi
-l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous
-accru la misère avec les besoins, et les malheurs
-avec les crimes.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.</h2>
-
-
-<p>Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut
-la réponse d'Ataliba; elle était conçue en ces mots:
-«Si le roi de Cusco a oublié la volonté de son
-père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être
-l'ami et l'allié de son frère, mais il ne sera jamais
-au nombre de ses vassaux.»</p>
-
-<p>Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment
-où la guerre allait s'allumer, voulut préparer
-Huascar au refus de l'Inca son frère; et l'ayant
-attiré au temple où étaient les tombeaux des
-rois: «Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel
-privilége ton père est le seul, entre tous ces rois,
-qui regarde en face l'image du soleil?&mdash;C'est
-comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il
-a seul cette gloire.&mdash;<i>Son enfant chéri!</i> N'est-ce
-pas la complaisance et le mensonge qui l'ont décoré
-de ce titre?&mdash;Tout son peuple le lui a
-donné, et tout un peuple n'est point flatteur.&mdash;Crois-moi,
-fais cesser, dit Alonzo, cette injuste
-distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas digne.&mdash;Étranger,
-dit l'Inca, respecte et ma présence
-et sa mémoire.&mdash;Comment veux-tu, reprit
-Alonzo, que je respecte un roi que son fils va
-demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége?
-N'a-t-il pas couronné ton frère? n'a-t-il pas violé
-les lois? Celui dont les derniers soupirs ont allumé
-les feux de la guerre civile entre les enfants
-du soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans
-le temple du soleil et de le regarder en face? Ou
-tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton crime,
-ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu
-de s'en tenir à la volonté de son père.»</p>
-
-<p>Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus
-étonné du frein qu'un maître habile et courageux
-lui a mis pour la première fois, que ne le
-fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait
-Alonzo à sa colère impétueuse. «Tu as donc reçu,
-dit-il au jeune Castillan, la réponse de ce rebelle?&mdash;Oui,
-dit Alonzo, et, grâce au ciel, il
-est digne, par sa constance, d'être ton ami et le
-mien. Je le désavouerais, si, légitime roi, il se
-fût rendu tributaire.»</p>
-
-<p>Huascar, plein de colère, rentra dans son palais.
-Le ressentiment, la vengeance, furent les premiers
-mouvements qui s'élevèrent dans son c&oelig;ur.
-Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père,
-outrager sa mémoire; c'était, dans les m&oelig;urs des
-Incas, le comble de l'impiété. La nature se soulevait
-à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar,
-tour-à-tour emportée par deux sentiments
-opposés, ne savait, dans le trouble où elle était
-plongée, auquel des deux s'abandonner.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce combat pénible que son épouse
-favorite, la belle et modeste Idali, le trouva livré
-à lui-même, et si violemment agité, qu'elle n'approcha
-qu'en tremblant. Idali menait par la main
-le jeune Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses
-yeux, tendrement baissés sur cet enfant, versaient
-des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard
-triste et sombre, la voit pleurer, lui tend
-la main, et lui demande le sujet de ses larmes.
-«Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais
-avec mon fils; je caressais l'image d'un époux
-adoré. Ocello, votre auguste mère, arrive pâle
-et désolée, le trouble et l'effroi dans les yeux.
-Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu
-te complais dans cet enfant, ton unique espérance;
-tu t'applaudis de sa destinée; mais, hélas!
-qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle
-à l'empire est mal assuré désormais! Voilà qu'une
-paix odieuse met la volonté des Incas à la place
-de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné,
-tout leur sera permis. Le caprice d'un homme,
-l'adresse d'une femme, le charme de la nouveauté,
-la séduction d'un moment suffit pour renverser
-toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera
-dans les mains de celle qui aura surpris un
-dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le
-fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu
-roi légitime, rien ne peut plus être sacré.
-Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en pressant mon
-fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir
-autorisé le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir
-lui-même! Ainsi a parlé votre mère; et elle
-demande à vous voir.»</p>
-
-<p>A l'instant Ocello parut; et aux reproches de
-l'Inca, qui s'offensait de ses alarmes, elle ne répondit
-qu'en l'accablant lui-même des reproches
-les plus amers.</p>
-
-<p>Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait
-au fils la haine qu'elle avait eue pour la mère.
-Le nom d'Ataliba lui était odieux. L'amour jaloux
-a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant,
-il laisse son venin dans la plaie: on cesse
-d'aimer l'infidèle; on ne cesse point de haïr l'objet
-de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang
-de Zulma, que la plus fière des Pallas<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> s'efforça
-d'animer son fils à la vengeance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang
-royal.</p>
-</div>
-<p>«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à
-l'orgueil rebelle de l'usurpateur de vos droits?
-Venez-vous d'annoncer au monde que les lois du
-soleil doivent toutes fléchir devant les volontés
-d'un homme? que l'ivresse, l'égarement, le caprice
-d'un roi fait le sort d'un État? qu'un père
-injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel
-la nature l'appelle, et en disposer à son gré?»</p>
-
-<p>«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca,
-à ces dangereuses maximes; et si je dissimule
-l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois forcé.»
-Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son
-ressentiment.</p>
-
-<p>«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère,
-m'en cachent deux, que je pénètre, et que vous
-n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour
-il vous sera permis de mettre la passion à la place
-des lois; et déja de fières rivales partagent entre
-leurs enfants les débris de votre héritage et de
-l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient,
-c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre
-les armes, et la frayeur d'être vaincu: ainsi du
-moins va le penser tout un peuple, témoin de
-cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront
-pas. Le règne de tous vos aïeux a été
-marqué par la gloire; le vôtre le sera par une
-honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé,
-qu'ils ont étendu, affermi par leur courage et
-leur constance, vous, par votre faiblesse, vous
-l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence
-et la ruine; le sang aura perdu ses droits; et le
-premier exemple de ce lâche abandon, c'est mon
-fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire
-d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux,
-et pour ce dieu lui-même, dont vous êtes issu,
-le plus coupable des outrages, n'est-ce pas d'avilir
-leur sang? Si votre père eut des vertus,
-imitez-les: s'il eut un moment de faiblesse,
-avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez
-cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit
-par les caresses d'une femme; et, après cet
-aveu, faites céder aux lois, qui sont toujours
-sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le
-caprice passager, que le regret désavoue et condamne.»</p>
-
-<p>L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait
-la guerre civile. «Non, non, dit-elle; allez
-souscrire à cette paix déshonorante que l'usurpateur
-vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir,
-mettez votre sceptre à ses pieds. O malheureux
-enfant! s'écria-t-elle enfin en embrassant
-le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût
-dit qu'un jour tu aurais à rougir de ton père!»
-A ces mots, elle s'éloigna.</p>
-
-<p>L'Inca, mortellement blessé de ces reproches,
-sortit, et fit dire à l'instant à l'ambassadeur de
-Quito, que la guerre était déclarée, et qu'il se
-hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il
-voulût bien le voir encore; mais ses instances
-furent vaines, et le soir même il fut remmené
-au-delà de l'Abancaï.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.</h2>
-
-
-<p>Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais
-succès de l'entremise d'Alonzo. Il s'enferme
-seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi superbe,
-s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir;
-tu veux ou ma honte ou ma perte! Le ciel est
-plus juste que toi, et il punira ton orgueil.» A
-ces mots, se précipitant dans les bras du jeune
-Espagnol: «O mon ami! dit-il, que de sang tu
-vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par
-l'autre!&hellip; Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais
-la peine suivra le crime.»</p>
-
-<p>«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même
-ardeur que j'implorais la paix, laisse-moi repousser
-la guerre; et quelque soit le sort des armes,
-permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à
-tes côtés.»</p>
-
-<p>«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne
-veux point t'associer aux forfaits d'une guerre
-impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes
-de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune
-homme, pour commander des parricides. C'est
-bien assez que j'y sois condamné. Toi seul, et
-quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines,
-vous lisez au fond de mon c&oelig;ur. Le reste du
-monde, en voyant la discorde armer les deux
-frères, confondra l'innocent avec le criminel.
-Laisse-moi ma honte à moi seul; et ménage tes
-jours, pour ne partager que ma gloire.»</p>
-
-<p>Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages
-voulaient aussi s'armer pour sa défense.
-Mais il les refusa de même; et il ne leur permit,
-comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner
-jusqu'aux champs d'Alausi sur les confins des
-deux royaumes.</p>
-
-<p>Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa,
-l'Inca de Quito fit arborer l'étendard de la
-guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent
-tous en mouvement.</p>
-
-<p>C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils
-s'assemblent; et les premiers qui se présentent,
-sont les peuples de ces campagnes, qu'enferment,
-du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes:
-vallons délicieux, et plus voisins du ciel,
-que la cime des Pyrénées<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau
-de la mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire
-plus que le Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes
-des Pyrénées. (<span class="sc">M. de La Condamine.</span>)</p>
-</div>
-<p>Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant
-fume sans cesse au-dessus des nuages, du mugissant
-Cotopaxi<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, du terrible Latacunga<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, du
-Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase,
-l'Atlas, ne seraient que d'humbles collines<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>,
-du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute
-au Chimboraço, tous ces peuples courent aux
-armes pour la défense de leur roi.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744,
-1750, et 1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents
-toises au-dessus du sommet de la montagne. En 1743, le
-bruit de l'éruption se fit entendre à cent vingt lieues. Le volcan
-a lancé à trois lieues dans la plaine des éclats de rocher
-de douze à quinze toises cubes. (<span class="sc">M. de la Condamine.</span>)</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> En 1738, le tremblement de cette montagne renversa
-le bourg de son nom et celui de Hambato. Les habitants
-furent presque tous ensevelis sous les ruines.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux
-cent vingt toises au-dessus du niveau de la mer.</p>
-</div>
-<p>Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara
-et de Carangué, peuple indigent, fourbe et féroce,
-avant qu'il eût été dompté, mais depuis
-heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel
-de ses dieux, et dévoré dans ses festins les Incas
-qu'on lui avait laissés pour l'apprivoiser et l'instruire.
-Ce crime fut suivi d'un châtiment épouvantable;
-et le lac où furent jetés les corps mutilés
-des perfides<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, s'est appelé le lac de Sang<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de
-vingt mille selon Pedro de Cieça.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Yahuar-Cocha.</i></p>
-</div>
-<p>A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>,
-et sillonné de mille ruisseaux, qui, sous
-un ciel brûlant, répandent dans les plaines une
-salutaire fraîcheur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> La terre y produit cent-cinquante pour un.</p>
-</div>
-<p>Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques
-aux champs de Sullana, tous les peuples
-de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya,
-le Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité
-refoule les flots du golfe de Tumbès, viennent,
-le carquois sur l'épaule et la lance à la
-main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il
-les voit assemblés<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> il leur parle en ces mots:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Ils étaient au nombre de trente mille.</p>
-</div>
-<p>«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits
-autant que par ses armes, vous souvient-il
-de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son air
-vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous
-dire: Soyez heureux; c'est tout le prix de ma
-victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé deux
-fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix,
-l'un au midi, et l'autre au nord de mon empire.
-Mon frère, alors content de ce partage, a dit à
-ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une
-loi sainte. Il l'a dit, et il se dément, et il prétend
-me dépouiller de l'héritage de mon père. Peuples,
-je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi,
-si j'ai tort; si j'ai raison, défendez-moi.&mdash;Tu as
-raison, s'écrièrent-ils d'une commune voix; et
-nous embrassons ta défense.&mdash;Voilà mon fils,
-reprit l'Inca, celui qui me doit succéder, et me
-surpasser en sagesse; car il a, comme moi, l'exemple
-des rois nos aïeux, et de plus il aura le mien.&mdash;Qu'il
-vive, répondent ces peuples; et quand
-tu ne seras plus, qu'il nous rappelle son père.&mdash;Venez
-donc, poursuivit l'Inca, défendre mes
-droits et les siens. Mon frère, plus puissant que
-moi, me dédaigne, et fait à loisir les apprêts
-d'une guerre dont sans doute il se flatte que le
-signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant
-qu'il ait pu rassembler ses forces. Demain nous
-marchons à Cusco.»</p>
-
-<p>Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs
-d'Alausi, vers les murs de Cannare, ville célèbre
-encore par sa magnificence et par ses trésors
-enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de
-palais, et de temples, en avaient fait une forteresse,
-pour dominer sur les Chancas.</p>
-
-<p>Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie,
-et puissante, embrasse une foule de peuples. Les
-uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et
-de Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient
-leurs pères, se présentent, encore vêtus
-de la dépouille de leur dieu, le front couvert de
-sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil
-menaçant. D'autres, comme ceux de Sulla, de
-Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être nés,
-ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne,
-ou d'un lac, ou d'un fleuve, à qui leurs pères
-immolaient les premiers-nés de leurs enfants. Ce
-culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper
-de leur fabuleuse origine, et cette erreur
-soutient leur courage guerrier.</p>
-
-<p>A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris
-sans défense, lui firent demander pourquoi, les
-armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je
-vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de
-Cusco de m'accorder son alliance, et lui jurer,
-s'il y consent, sur le tombeau de notre père,
-une inviolable amitié.»</p>
-
-<p>Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant,
-que ce prince à la tête d'une puissante armée;
-mais on fit semblant de le croire; et, trompé par
-les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il
-vit entrer dans sa tente l'un des caciques
-du pays. Ce cacique, qu'avait blessé l'orgueil de
-l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce
-langage: «Tu crois passer en sûreté chez un
-peuple à qui tu défends qu'on fasse injure et
-violence; apprends que dans un conseil, où je
-viens d'assister, on a conspiré contre toi. Je
-t'aime, parce qu'on m'assure que tu es affable
-et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur
-et superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion;
-je ne veux pas qu'on m'humilie.»</p>
-
-<p>Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta
-ses lieutenants sur l'avis qu'il avait reçu. Ses lieutenants
-étaient Palmore et Corambé, tous deux
-nourris dans les combats, sous les drapeaux du
-roi son père, et révérés des troupes, qu'ils avaient
-aguerries dans la conquête de Quito. «Prince,
-lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent
-des monceaux d'ossements ensevelis sous l'herbe;
-ce sont les restes honorables de vingt mille Chancas,
-morts dans une bataille<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> en défendant
-leur liberté. Leurs enfants ne sont point des
-hommes sans courage. Vainqueurs, nous leur
-imposerons, je le crois; mais le sort des combats
-est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en
-prévoit pas l'inconstance. J'ose espérer de vaincre,
-sans me dissimuler que nous pouvons être vaincus;
-et alors je les vois, ces peuples, enhardis
-par notre défaite, tomber sur une armée éparse et
-fugitive, et achever de l'accabler. Ne négligez
-donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de
-Cannare est un point d'appui, de défense, et de
-ralliement au besoin. Ce poste, auquel le salut
-de l'armée est attaché, ne peut être remis en des
-mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est
-à vous-même à le garder.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place
-trente mille hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine
-Sascahuana, où se donna cette bataille, fut appelée <i>Yahuar
-Pampa</i>, <i>Campagne de sang</i>. Voyez le chapitre <a href="#ch30">30</a>.</p>
-</div>
-<p>L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que
-l'intention de le laisser en un lieu sûr; et il le
-prit pour une offense. «Si ma présence vous fait
-ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez
-mal. Votre âge, vos exploits, l'estime de mon
-père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai
-jamais su la donner à demi. Vous commanderez;
-je serai votre premier soldat: on apprendra de
-moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire est
-à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en
-dérobe le mérite. Quant au soin de mes jours,
-ce n'est pas le moment de nous en occuper.
-Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait
-honteux que, sans moi, l'on combattît pour moi.
-Ne me parlez donc plus de me tenir loin des
-combats.»</p>
-
-<p>«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais
-mal, si je vous croyais lâche; mais moi,
-vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire.
-Vous vous reprocherez d'avoir fait cette injure
-au zèle d'un ami, que votre père a mieux connu.»</p>
-
-<p>«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit
-l'Inca en l'embrassant. J'ai été un moment injuste.
-Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre
-de ces murs?»</p>
-
-<p>«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois
-mille hommes, et ces vaillants caciques, et cet
-étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à vous
-servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana,
-le vaillant Orozimbo, les sauvages, les Mexicains
-applaudirent tous avec joie, résolus de verser
-leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc
-laissé avec eux trois mille hommes d'élite dans
-les murs de Cannare, il fit avancer son armée
-vers les champs de Tumibamba.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.</h2>
-
-
-<p>Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler
-ses troupes; et tous les peuples d'alentour
-quittaient leurs champs, volaient aux armes, et
-se rendaient auprès de lui.</p>
-
-<p>Des bords de ce lac célèbre<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> où Manco descendit,
-les peuples d'Assilo, d'Avancani, d'Uma,
-d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de
-Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de
-Collas, quittent leurs riants pâturages, où ils
-adoraient autrefois un bélier blanc, comme le
-dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses.
-Ils se disent nés de ce lac que leurs cabanes
-environnent; et c'est le Léthé, où leurs
-ames se replongent après la vie, pour revoir un
-jour la lumière, et passer dans de nouveaux
-corps.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Le lac de Collao.</p>
-</div>
-<p>De son côté s'avance la fière et courageuse nation
-des Charcas. C'est la raison qui l'a soumise, et
-non pas la force des armes. Lorsque les Incas
-lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des
-lois, ses jeunes guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent
-tous à combattre, et à mourir, s'il le
-fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards
-leur firent l'éloge de la sagesse des Incas
-et de leur bonté généreuse; les armes leur tombèrent
-des mains; et ils allèrent tous en foule
-se prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui
-voulait bien régner sur eux.</p>
-
-<p>Plus sage encore avait été le vaillant peuple
-de Chayanta. Sa réduction volontaire sous la puissance
-des Incas est le modèle des bons conseils.
-Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il
-lui apportait des lois, des m&oelig;urs, une police, un
-culte, une façon de vivre enfin plus raisonnable
-et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les
-Chayantas aux députés, votre roi n'a pas besoin
-d'une armée pour nous réduire. Qu'il la laisse
-sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous
-persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus
-sage à commander. Mais qu'il promette aussi de
-nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu,
-nous ne voyons pas comme lui, à changer de
-culte et de m&oelig;urs, l'avantage qu'il nous annonce.»
-A des conditions si justes, l'Inca vint presque
-sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand
-ce peuple eut bien compris qu'il était utile pour
-lui de se ranger sous les lois des Incas, il se
-soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages,
-que les Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser
-que par le meurtre et l'esclavage.</p>
-
-<p>En plus petit nombre s'avancent les peuples
-qui, vers l'orient, cultivent le pied des montagnes
-inaccessibles des Antis. Leurs aïeux adoraient
-d'énormes couleuvres<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>, dont ce pays sauvage
-abonde. Ils adoraient aussi le tigre, à cause de
-sa cruauté. Ils en ont abjuré le culte, mais ils
-font toujours gloire d'en porter la dépouille, et
-leur c&oelig;ur n'en a point encore oublié la férocité.
-Chez les Antis, dont ils descendent, la mère,
-avant de présenter la mamelle à son nourrisson,
-la trempe dans le sang humain, afin qu'ayant
-sucé le sang avec le lait, les enfants en soient
-plus avides.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur.</p>
-</div>
-<p>Du côté du nord, se replient vers les bords
-de l'Apurimac, les peuples de Tumibamba, de
-Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche,
-dont les murs ont gardé le nom du Contour<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>,
-le dieu de ses pères. Un panache des plumes de
-cet oiseau terrible<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> distingue les enfants de
-ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Cuntur-Marca.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé
-des serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un
-seul coup il perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées
-ont plus de vingt pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent
-pour tuer un taureau, et pour le dévorer.</p>
-</div>
-<p>Après eux vient l'élite des peuples de Sura,
-pays fertile, où germe l'or; de Rucana, où la
-beauté semble être un des dons du climat, tant
-la nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>,
-autrefois repaire sauvage des lions
-que l'homme adorait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Dépôt du lion.</p>
-</div>
-<p>Des plaines du couchant se rassemblent en
-foule les vaillants peuples d'Imata, de Collapampa,
-de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la révolte
-des Chancas<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, et qui portent encore les marques
-de leur gloire. Ces marques sont pour eux
-les mêmes que pour les enfants du soleil<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Sous l'Inca Roca. <i>Voyez</i> les chapitres
-<a href="#ch30">30</a> et <a href="#ch34">34</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange
-<i>Lautu</i> sur le front.</p>
-</div>
-<p>Enfin venaient les habitants des riches vallées
-d'Yca, de Pisco, d'Acari, de Nasca, de Rimac,
-docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus rebelles,
-mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on
-leur avait proposé de recevoir le culte et les lois
-des Incas, ils avaient répondu qu'ils adoraient la
-mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient
-point aux peuples des montagnes d'adorer
-le soleil, qui leur faisait du bien, et dont
-la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats;
-mais que pour eux qu'il consumait, et dont
-il brûlait les campagnes, ils n'en feraient jamais
-leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi comme
-de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils
-étaient résolus à les défendre l'un et l'autre. La
-guerre fut longue et terrible; mais l'ennemi, pour
-les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient
-leurs sillons arides, la nécessité fit la loi;
-et la douce équité du règne des Incas justifia leur
-violence.</p>
-
-<p>Ces nations à peine étaient rendues sous les
-murailles de Cusco, lorsqu'on apprit que le roi de
-Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar voulait
-aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne
-ces campagnes. Mais la fortune le servit mieux
-que la prudence et le conseil.</p>
-
-<p>Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline
-opposée il voulait établir son camp. Le jour penchait
-vers son déclin. L'armée de Quito avait fait
-une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue,
-n'eût demandé que le repos. Mais ranimé
-par la voix de l'Inca, il montait la colline avec
-sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente
-en colonne l'armée du roi de Cusco. A la vue de
-l'ennemi, elle se déploie; à l'instant le signal du
-combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre,
-sur des troupes déja vaincues par l'épuisement
-de leurs forces, rendit leur courage inutile. Ceux
-de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne durent
-leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa
-leur retraite. Il fallut repasser le fleuve; et le roi,
-qui voulut en personne protéger ce passage, s'étant
-laissé envelopper, fut pris et enlevé par
-l'ennemi.</p>
-
-<p>Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort
-d'un rebelle, dit-il; qu'on le garde avec soin
-dans le fort de Tumibamba.»</p>
-
-<p>Ce désastre porta la désolation dans l'armée
-du roi captif. Tout le camp était en tumulte. Le
-fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces
-peuples en leur tendant les bras: «Mes amis!
-rendez-moi mon père.» Sa douleur, son égarement,
-redoublaient encore la tristesse dont les
-esprits étaient frappés.</p>
-
-<p>Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant
-de Zoraï, et le ramenant dans sa tente, lui dit:
-«Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré.
-Vos peuples sont fidèles. Votre père est vivant.
-Il vous sera rendu.&mdash;Vous me flattez, dit le
-jeune homme tremblant de frayeur et de joie.&mdash;Je
-ne vous flatte point; il vous sera rendu,
-dit le vieillard. Allez, et donnez à vos peuples
-l'exemple de la fermeté.»</p>
-
-<p>La nuit vint; un silence morne, répandu dans
-toute l'armée, marquait la consternation. Palmore
-seul, enfermé dans sa tente, veillant et méditant,
-se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la
-force je tente de délivrer mon roi, je connais
-bien son ennemi, il le fera périr plutôt que de
-le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution,
-de la faiblesse, et de la crainte, le découragement
-s'empare de l'armée: elle va tout abandonner.»</p>
-
-<p>Comme il était plongé dans ses tristes pensées,
-un vieux soldat se présente à lui. «Me reconnais-tu?
-lui dit-il. J'ai combattu sous tes enseignes
-dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes
-cicatrices. Quand le cacique de Tacmar fut vaincu,
-pris, et enfermé dans le fort de Tumibamba, je
-fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever;
-et par une longue caverne, on allait percer sa
-prison. L'entreprise fut découverte; et Tacmar,
-réduite à se rendre, obtint que son cacique fût
-mis en liberté. La paix fit oublier la guerre; et
-l'on négligea de combler le chemin creusé sous
-le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent
-l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison
-de l'Inca est, comme je le crois, la prison du cacique,
-je ne veux que dix hommes d'un courage
-éprouvé, pour le délivrer cette nuit.»</p>
-
-<p>Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se
-choisir lui-même des compagnons dignes de lui,
-et dans le plus profond silence il les voit s'éloigner
-du camp; mais il passe la nuit dans les
-plus cruelles alarmes. Il craint, il espère, il médite
-l'incertitude, l'apparence, le danger de l'événement.
-Il y va de la liberté et de la vie de
-son roi. Il l'aura sauvé ou perdu. Ce moment
-fatal en décide.</p>
-
-<p>Cependant le roi de Quito gémit sous le poids
-de ses chaînes, plus tourmenté par la pensée de
-ses peuples et de son fils, que par le sentiment
-de son propre malheur.</p>
-
-<p>Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où
-son ame était abymée, il entend un bruit souterrain.
-Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir
-la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler.
-A l'instant s'élève, comme d'un tombeau,
-un homme qui, sans lui parler, lui fait le geste du
-silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans
-l'abyme qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba,
-sans résistance, se livre à son guide; il le suit,
-et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré de
-soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes
-libre. Venez; vos peuples vous attendent. Rendez-leur
-la vie et l'espoir.&mdash;Je suis libre! et par
-vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant,
-que ne vous dois-je pas! Serai-je assez
-puissant pour vous récompenser jamais? Achevez.
-Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence
-d'un prodige. Cachez-leur que c'est vous qui m'avez
-délivré.» Ils lui promettent le silence; et, à
-la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive
-dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à
-la tente de Palmore.</p>
-
-<p>Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de
-l'inquiétude, en revoyant son maître, se jette à
-ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse. «Soldats,
-que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer
-au prince le retour de son père,» dit Palmore;
-et l'instant d'après arrive, dans l'égarement de
-la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si
-chéri. Les transports mutuels du jeune Inca et
-de son père furent interrompus, au réveil de
-l'armée, par les cris d'une multitude empressée
-à revoir son roi. Il parut; les cris redoublèrent:
-«Le voilà, c'est lui, c'est lui-même. Il est libre.
-Il nous est rendu.</p>
-
-<p>Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a
-trompé la vigilance de mes ennemis. Il m'a fait
-échapper des murs qui m'enfermaient. Ma délivrance
-est son ouvrage.»</p>
-
-<p>A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à
-exagérer l'objet de son étonnement), elle ajoute
-qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été
-changé en serpent<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Ce bruit vole de bouche
-en bouche. On le croit, et on le publie comme
-un signe éclatant de la faveur du ciel.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Ce trait-là est d'après l'histoire.</p>
-</div>
-<p>«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de
-surprendre mes ennemis, et de réparer ma disgrâce.»</p>
-
-<p>«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne
-vous exposerez plus. C'est assez des frayeurs que
-cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à
-ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez
-Corambé.» Le roi céda à ses instances; et il fit
-appeler son fils.</p>
-
-<p>«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite
-de mes amis, et sous la garde de mes peuples.
-Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent
-dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur
-prudence, ou plutôt consultez celle des chefs
-qui vous commandent. Une sage docilité pour
-les conseils de ceux que les ans ont instruits, est
-la prudence de votre âge. Mes amis, dit-il à Palmore
-et aux guerriers qui l'entouraient, je vous
-le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un
-père. Adieu, mon fils; reviens digne de toute ma
-tendresse.» A ces mots, pressant dans ses bras
-ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie,
-et fière avec douceur, était l'image de la
-vertu dans l'ingénue adolescence, le roi laissa
-échapper quelques larmes; et fixant sur Palmore
-et sur les caciques un regard qui leur exprimait
-toute l'émotion de son c&oelig;ur paternel, il leur remit
-son fils, et détourna les yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.</h2>
-
-
-<p>Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare,
-traversait les champs de Loxa, la révolte des Cannarins
-venait d'éclater. Tout un peuple environnait
-la citadelle, et menaçait de couper les canaux
-des fontaines qui l'abreuvaient. L'extrémité était
-pressante. Pour forcer ce peuple aguerri à lever
-le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer,
-au risque d'être enveloppé et d'être accablé sous
-le nombre.</p>
-
-<p>Alors parut le plus étonnant des phénomènes
-de la nature. L'astre adoré dans ces climats s'obscurcit
-tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage.
-Une nuit soudaine et profonde investit la terre.
-L'ombre ne venait point de l'orient; elle tomba
-du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un
-froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux,
-subitement privés de la chaleur qui les anime,
-de la lumière qui les conduit, dans une immobilité
-morne, semblent se demander la cause de
-cette nuit inopinée. Leur instinct qui compte les
-heures, leur dit que ce n'est pas encore celle de
-leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix
-frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les
-vallons, ils se rassemblent et se pressent en frissonnant.
-Les oiseaux, qui, sur la foi du jour,
-ont pris leur essor dans les airs, surpris par les
-ténèbres, ne savent où voler.</p>
-
-<p>La tourterelle se précipite au-devant du vautour,
-qui s'épouvante à sa rencontre. Tout ce
-qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux eux-mêmes
-se ressentent de cette crise universelle.
-On dirait que l'ame du monde va se dissiper ou
-s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le fleuve
-immense de la vie semble avoir ralenti son cours.</p>
-
-<p>Et l'homme!&hellip; ah! c'est pour lui que la réflexion
-ajoute aux frayeurs de l'instinct le trouble
-et les perplexités d'une prévoyance impuissante.
-Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de
-tout ce qu'il ne conçoit pas, et se remplit de
-noirs présages, aimant mieux craindre qu'ignorer.
-Heureux, dans ce moment, les peuples à qui
-des sages ont révélé les mystères de la nature!
-Ils ont vu sans inquiétude l'astre du jour, à son
-midi, dérober sa lumière au monde; sans inquiétude
-ils attendent l'instant marqué où notre globe
-sortira de l'obscurité. Mais comment exprimer la
-terreur, l'épouvante dont ce phénomène a frappé
-les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité,
-au moment où leur dieu, dans toute sa
-splendeur, s'élève au plus haut de sa sphère, il
-s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée,
-ils l'ignorent profondément. La ville de Quito, la
-ville du soleil, Cusco, les camps des deux Incas,
-tout gémit, tout est consterné.</p>
-
-<p>A Cannare, une horreur subite avait glacé
-tous les esprits. Les assiégés, les assiégeants
-avaient le front dans la poussière. Alonzo, tranquille
-au milieu de ces Indiens éperdus, observait
-avec un étonnement mêlé de compassion,
-ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et la
-peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les
-plus intrépides. «Amis, dit-il, écoutez-moi. Le
-temps presse; il est important que votre erreur
-soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est
-point un prodige funeste. Rien de plus naturel:
-vous l'allez concevoir, vous allez cesser de le
-craindre.» Les Indiens, que ce langage commence
-à rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo
-poursuit. «Lorsqu'à l'ombre d'une montagne,
-vous ne voyez point le soleil; sans vous en effrayer,
-vous dites: La montagne me le dérobe;
-ce n'est pas lui, c'est moi qui suis dans l'ombre;
-il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu d'une
-montagne, c'est un globe épais et solide, un
-monde semblable à la terre, qui dans ce moment
-passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui
-suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le
-soleil va reparaître plus beau, plus brillant que
-jamais. N'ayez donc plus de peur d'une ombre
-passagère, et profitez de l'épouvante dont vos
-ennemis sont frappés.»</p>
-
-<p>Le caractère de l'erreur, chez les peuples du
-Nouveau-Monde, est de n'avoir point de racines.
-Elle tient si peu aux esprits, que le premier
-souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise
-sans examen, ils l'abandonnent sans résistance.
-Alonzo, par le seul moyen d'une image claire et
-sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé
-tous les c&oelig;urs. On vit en effet le soleil qui,
-comme un cercle d'or brillant au bord de l'ombre,
-commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc
-ni défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils.
-A ces mots, Corambé achevant de dissiper
-leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja vu
-arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé
-que nous. Hâtez-vous donc, prenez vos armes,
-sortons, et chassons ces rebelles que la frayeur
-a déja vaincus.»</p>
-
-<p>Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule
-du jour renaissant, s'élançaient hors des murs de
-la citadelle, les Cannarins s'abandonnèrent à une
-terreur insensée. On fit main basse sur leur camp;
-un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant
-ces campagnes, les vit jonchées de mourants
-et de morts.</p>
-
-<p>Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté
-Capana; et à la tête des sauvages, ils achevaient
-de dissiper les bataillons qu'ils avaient rompus,
-lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager.
-«Voilà, je crois, dit Alonzo, une troupe
-de nos amis, sur qui les Cannarins se vengent.
-Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine
-avec la rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon
-de poussière marque la trace de leurs pas.
-Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca lui-même,
-qu'une vaillante escorte environnait, et défendait
-contre une foule d'ennemis.</p>
-
-<p>Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de
-son bouclier, et plus encore à son courage, Alonzo
-reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le nuage
-avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan
-n'entr'ouvre l'épais bataillon qui presse Ataliba.
-Celui-ci voit Alonzo, et croit voir la victoire. Il ne se
-trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent, repoussent,
-renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups.</p>
-
-<p>Dès que les Cannarins, dispersés devant eux,
-ont pris la fuite, Ataliba, se jetant dans les bras
-d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon
-ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis
-blessé. Je te laisse le soin de rallier mes troupes.
-Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces mots,
-pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort.</p>
-
-<p>Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut
-pas mortelle. La gomme du mulli, ce baume précieux,
-dont la nature a fait présent à ces climats,
-comme pour expier le crime d'y avoir fait germer
-l'or, ce baume, versé dans la plaie, en fut
-la guérison, et rendit ce malheureux prince à la
-vie et à la douleur.</p>
-
-<p>Corambé porta dans le camp la nouvelle de
-la victoire de l'Inca sur les Cannarins. Mais Palmore
-voulut attendre qu'elle fût répandue dans
-le camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme.
-Alors il s'y rendit lui-même; et parlant au roi de
-Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a demandé
-la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu
-au-devant de la guerre, et il demande encore la
-paix. Un moment d'imprudence qui t'a donné sur
-nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point
-découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous
-souhaitons la paix, uniquement par amour de
-la paix, et par la juste horreur que nous fait
-la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos
-lances sont baissées, nos arcs sont détendus, la
-flèche de la mort repose dans le carquois; songe,
-avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un
-mot de ta bouche peut prévenir, ou peut causer.
-C'est ici sur-tout que la parole est meurtrière,
-et que la langue d'un roi est un dard à cent mille
-pointes. Tu réponds au soleil ton père du sang
-de ses enfants et de celui de tes sujets. L'égalité,
-l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà
-ce que le roi ton frère me charge de t'offrir et
-de te demander.»</p>
-
-<p>Le monarque lui répondit, que les Incas ses
-aïeux n'avaient jamais reçu la loi. Palmore, en
-gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!&hellip; A
-demain.» Et il retourna dans son camp.</p>
-
-<p>L'aube du jour vit les deux armées se déployer
-dans la campagne. C'était la première fois, depuis
-onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les deux
-camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la
-victoire; et le centre, où il est placé, est le point
-le plus important de l'attaque et de la défense.</p>
-
-<p>Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence,
-du côté de Cusco, étincelle, aux rayons
-du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt caciques,
-et ombragé d'un pavillon de plumes de
-mille couleurs. Huascar, du haut de ce trône, domine
-sur la campagne, et semble présider au sort
-du combat qui va se donner.</p>
-
-<p>Les deux armées, d'un pas égal, marchent
-l'une à l'autre; et soudain le cri de guerre de ces
-peuples, ce mot formidable, <i>Illapa</i><a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, répété
-par cent mille voix, fait retentir les bois et les
-montagnes. A ce cri redoublé se joint le sifflement
-des flèches qui vont se tremper dans le
-sang.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> On a déja dit que ce mot signifiait <i>l'éclair, le tonnerre,
-et la foudre</i>.</p>
-</div>
-<p>Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche,
-dès ce moment, fait place au javelot, qui, lancé
-de plus près, porte des coups plus assurés. Bientôt
-on voit les bataillons flottants s'éclaircir et
-se resserrer pour remplir et cacher leurs vides.
-La douleur étouffe ses cris, la mort est farouche
-et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la
-joie d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien
-renferme en lui-même jusques à ses derniers soupirs.</p>
-
-<p>Au javelot succèdent la hache et la massue:
-armes terribles chez des peuples à qui le fer et
-le salpêtre, ces présents des furies, sont encore
-inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait
-rendu le combat douteux: la victoire, incertaine
-entre les deux armées, planant sur le champ de
-bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans
-le sang. Mais le moment de la mêlée fit voir quel
-avantage avaient des peuples aguerris sur des
-peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de
-Cusco avait de plus vaillant défendait la colline.
-Le reste, composé de pasteurs amollis dans une
-douce oisiveté, avait l'avantage du nombre, qui
-ne peut balancer long-temps celui de la valeur.
-De nouveaux bataillons se présentaient en foule
-à la place de ceux qui, rompus et défaits, tournaient
-le dos à l'ennemi; mais ils succombaient
-à leur tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent,
-et menacent d'envelopper le corps qui défend
-l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le
-centre de son armée; il détache de la colline l'élite
-des peuples guerriers qui gardaient sa personne.
-C'est ce qu'attendait Corambé; et tandis
-que ce corps détaché vole au centre, lui-même,
-avec des bataillons qu'il a choisis et réservés, il
-marche droit à la colline, enfonce l'enceinte affaiblie
-du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage
-un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre
-vivant, le fait charger de liens, et l'entraîne.</p>
-
-<p>Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce
-malheur. Le bruit s'en répand dans l'armée, et
-y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se disperse.
-On ne voit que des peuples désolés,
-éperdus, jeter leurs armes et s'enfuir. La douleur,
-le trouble, l'effroi leur interdit même la
-fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus,
-ils n'ont plus d'espoir qu'en la clémence des
-vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils l'implorent.
-Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux
-d'Ataliba. Les deux vieillards qui les commandent,
-ont beau leur crier de cesser, d'épargner le sang; le
-sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils ne
-croiront avoir assez vengé la perte qui les rend
-furieux et barbares. Leur prince, le fils de leur
-roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné! que tu
-vas pleurer ta victoire!</p>
-
-<p>A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la
-tête des siens, qu'il animait par son exemple. A
-sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son courage,
-tous les c&oelig;urs se sentaient émus. L'ennemi, le
-voyant s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait,
-oubliait de le craindre, et aucun n'osait le
-frapper. Un seul, et ce fut l'un des féroces Antis,
-au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée,
-venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche
-homicide. Le caillou dont elle est armée lui perce
-le sein. Il chancelle: ses Indiens s'empressent de
-le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de
-ses regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface,
-le frisson de la mort commence à se répandre
-dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un
-jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux,
-ne fait que se pencher sur les cèdres voisins,
-qui le soutiennent dans sa chûte. On le
-croirait encore vivant; mais la langueur de ses
-rameaux et la pâleur de son feuillage annoncent
-qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri. Tel,
-appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement
-blessé. «O mon père! dit-il d'une voix
-défaillante, ô quelle sera ta douleur! Amis, achevez.
-Que mon sang lui ait au moins acquis la
-victoire. Vous envelopperez mon corps dans ce
-drapeau qui m'a coûté la vie, pour dérober aux
-yeux d'un père une image trop affligeante, et
-pour le consoler, en l'assurant que je suis mort
-digne de lui.»</p>
-
-<p>Le cri de la douleur, le cri de la vengeance
-retentissaient autour du jeune prince. «Non,
-dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point être
-vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte
-loin du combat, dont la fureur se renouvelle;
-et peu d'instants après, soulevant sa paupière
-vers les montagnes de Quito, il prononce
-encore une fois le nom, le tendre nom de père,
-et il rend le dernier soupir. C'est dans ce moment
-même que des cris lamentables annoncent à ceux
-de Cusco que leur roi vient d'être enlevé.</p>
-
-<p>D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur,
-ne présentent dès-lors, dans les champs
-de Tumibamba, que la déroute et le carnage.
-Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de
-son roi, le vaillant et sage Mango, qui la défendait,
-vit enfin qu'il fallait périr, ou céder: il fit
-sa retraite en combattant, et se sauva vers les
-montagnes. A peine la fière Ocello, la belle et
-touchante Idali, avec cet enfant précieux<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a> que
-sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le
-temps de s'échapper; et les généraux d'Ataliba,
-après des efforts inouis pour faire cesser le ravage,
-rallièrent enfin leurs troupes sur le bord
-de l'Apurimac.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Xaïra.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI.</h2>
-
-
-<p>C'est là que frémissait Huascar, sous une garde
-inexorable. Palmore et Corambé, en entrant dans
-sa tente, se prosternent, selon l'usage, et, par
-des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève
-à peine sa tête; et d'un &oelig;il indigné regardant
-ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il, rompez
-mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon
-sang. C'est insulter à mon malheur, que de mêler
-ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi, rendez-moi
-libre; alors vous vous prosternerez. Mais
-si je ne suis qu'un esclave, que ne me foulez-vous
-aux pieds?»</p>
-
-<p>A peine il achevait ces mots, que son oreille
-fut frappée de cris et de gémissements. «Tu n'es
-pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba
-vient de perdre son fils.&mdash;Ah! je le verrai donc
-pleurer, s'écria Huascar avec une joie inhumaine.
-Puisse le ciel lui rendre tous les maux qu'il m'a
-faits.»</p>
-
-<p>Les peuples de Quito, rassemblés dans leur
-camp, ont demandé à voir le corps du jeune
-prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce
-sont leurs cris de douleur et de rage qu'on vient
-d'entendre. On les appaise, on les retient, on
-les engage à repasser le fleuve; et la marche de
-cette armée victorieuse et conquérante ressemble
-à la pompe funèbre d'un jeune homme, que sa
-famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait
-au tombeau. La consternation, le deuil et le
-silence environnaient le pavois où le prince était
-étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste et
-glorieux monument de sa valeur. Après lui, le
-roi de Cusco, porté sur un siége pareil, jouissait
-au fond de son c&oelig;ur, de la calamité publique.</p>
-
-<p>Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient
-le lit funèbre, l'&oelig;il morne, le front abattu, oubliant
-qu'ils venaient de conquérir un empire,
-et ne pensant qu'à la douleur dont ce malheureux
-père allait être frappé.</p>
-
-<p>«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il
-l'attend; ses bras paternels seront ouverts pour
-l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps glacé
-que nous allons lui rendre! Comment paraître
-devant lui?»</p>
-
-<p>«Il est homme, dit Corambé; son fils était
-mortel: je le plains; mais, au lieu de flatter sa
-faiblesse, je veux lui donner le courage de résister
-à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée,
-et le voir, avant que le bruit de cette mort
-soit répandu.»</p>
-
-<p>Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore
-et languissant, avait eu le chagrin d'apprendre
-que la défaite des Chancas ne l'avait
-que trop bien vengé. Il gémissait sur sa victoire,
-roulant dans sa pensée, avec inquiétude, les dangers
-qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis,
-et ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée
-de Corambé. Surpris, impatient d'apprendre
-quel sujet peut le ramener, il ordonne qu'on l'introduise.
-Corambé paraît devant lui. «Inca, lui
-dit-il, c'en est fait; l'empire est à toi sans partage:
-tes ennemis sont tous détruits ou désarmés:
-Huascar est le seul qui te reste; il est captif,
-on te l'amène.»</p>
-
-<p>A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté
-de joie, se lève, l'embrasse, et lui dit:
-«Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et
-de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé
-mon attente et les v&oelig;ux que j'osais former.
-Achève de mettre le comble au bonheur de ton
-roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père.
-Où est mon fils? où l'as-tu laissé? pourquoi
-n'est-il pas avec toi?&mdash;Ton fils&hellip; il a vu des
-dangers dont le plus courageux s'étonne.&mdash;Et
-sans doute il les a bravés? Réponds. Ce silence
-est terrible.&mdash;Que te dirai-je, hélas! pour la
-première fois il voyait l'horreur des batailles. La
-nature a des mouvements que la vertu ne peut
-dompter.&mdash;Ciel! qu'entends-je? Il a fui! il s'est
-couvert de honte! il a déshonoré son père!&mdash;Eût-il
-mieux valu qu'exposé à une mort inévitable,
-il s'y fût livré?&mdash;Plût au ciel!&mdash;Eh bien,
-console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est
-mort digne de toi.&mdash;Il est mort!&mdash;Ton armée
-te l'apporte en pleurant: il en fut l'amour et
-l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a
-montré tant de valeur.»</p>
-
-<p>Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame
-d'un père; mais il la soulagea, même en la déchirant.
-Il tombe accablé de douleur; et alors deux
-sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel,
-par quelle épreuve, disait-il, vous avez préparé
-mon c&oelig;ur à la constance! Vous avez pu calomnier
-mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher
-enfant! pardonne: des larmes éternelles expieront
-mon erreur. La gloire même de ta mort ne
-me la rend que plus cruelle. Jour désastreux!
-combat funeste! ah! c'est ainsi que le ciel venge
-le crime d'une guerre impie: les vaincus, les vainqueurs
-en partagent la peine horrible; et sa colère
-les confond.»</p>
-
-<p>Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin
-de son nouvel empire. Cette riche et vaste conquête,
-fruit des travaux de onze règnes, et qu'il
-avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses
-lois, son rival même prisonnier et mis en son
-pouvoir, rien ne le touche. Il demande son fils.
-Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne
-fatale est déposé sous ses yeux. L'Inca le
-regarde en silence. Il fait signe au cortége et à sa
-cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond
-de son palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme;
-il approche, et d'une main tremblante il
-soulève le voile, il découvre ce corps sanglant;
-il jette un cri, et se renverse, comme frappé du
-coup mortel. Immobile et glacé lui-même, il est
-sans couleur et sans voix; et quand il a repris ses
-sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne
-tout entier. Cent fois il embrasse son fils,
-cent fois, collant sa bouche sur ses lèvres éteintes,
-et de son sein pressant ce c&oelig;ur qui ne bat plus
-contre le sien, il demande au ciel de pouvoir le
-ranimer, en expirant lui-même. Tantôt, contemplant
-la blessure, il lave de ses pleurs le sang
-qui s'en est épanché; tantôt ses regards immobiles,
-fixés sur les yeux de son fils, semblent y
-rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé
-pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir!
-Hélas! plus d'espérance! Ils sont fermés ces yeux;
-ils le sont pour jamais. Ses grâces, sa beauté, ses
-vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un
-fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce
-qui me reste!» C'est ainsi qu'oubliant ses prospérités,
-son triomphe, il s'abymait dans sa douleur.</p>
-
-<p>Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie
-fut tombée de cet accès dans un stupide
-abattement, ce père malheureux se laissa détacher
-des tristes restes de son fils. Ses amis, et
-sur-tout Alonzo, essayaient de le consoler. «Ah!
-laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut
-d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur,
-j'en ai épuisé les délices; l'amertume est au fond,
-je veux m'en abreuver. Mon fils, mon cher fils
-m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses
-espérances! La douleur suit la joie; hélas!
-elle sera plus longue. C'est sans retour, c'est pour
-jamais que la joie a quitté mon c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir,
-des moyens de la conserver. «Qu'en ferais-je,
-dit-il, de cette puissance accablante?
-Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense,
-pour être sans cesse et par-tout présent
-à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui,
-je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes
-larmes, il en soit touché, qu'il me plaigne, et
-qu'il me trouve encore plus malheureux que lui.»</p>
-
-<p>Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba.
-«Vois, lui dit ce père affligé, vois, cruel, ce que
-tu me coûtes.&mdash;Il te sied bien, répond le farouche
-Huascar, de me reprocher une mort,
-quand dix mille Incas égorgés sont les victimes
-de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois; mais
-est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre
-qu'on a fait des peuples sujets de tes pères,
-Cusco, ses palais et ses temples regorger du sang
-des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses
-murs saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus
-que des tombeaux; et pleure ton fils, si tu l'oses.»</p>
-
-<p>Ces terribles mots étouffèrent dans le c&oelig;ur
-d'Ataliba le sentiment de son propre malheur:
-le roi prit la place du père. Il regarde ses lieutenants,
-et les interroge des yeux. Leur silence
-même est l'aveu de ce qu'il vient d'entendre. «Il
-est donc vrai, dit-il, et par une aveugle fureur
-on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul
-manquait à mes maux.» Alors, renversé sur son
-trône, et détournant les yeux pour ne pas voir
-la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire
-que par de longs sanglots. «Jusqu'à l'instant
-où ton fils a péri, lui dit Palmore avec tristesse,
-j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment
-qu'ils l'ont vu tomber, leur douleur, transformée
-en rage, n'a plus connu de frein. Punis-les,
-si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne
-à leur désespoir, dont la cause n'est que trop
-juste, et dont l'excuse est dans ton c&oelig;ur. Ils ont
-vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.»</p>
-
-<p>«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux
-silence, voilà les excès effroyables où se
-portent les nations, lorsque une fois la discorde
-et la guerre ont rompu les n&oelig;uds les plus saints,
-et chassé des c&oelig;urs la nature. Étouffons ces fureurs
-dans nos embrassements. Reprends ton
-sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes
-malheurs.»</p>
-
-<p>Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va,
-meurtrier de ma famille, va régner sur des morts,
-t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en contemplant
-des massacres et des débris. Tel est l'empire
-que tu m'offres. Je ne veux de toi que la
-mort. Garde tes présents, ta pitié; garde les fruits
-de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et
-que, pour mieux te détester, les malheureux que
-je te laisse soient condamnés à t'obéir.»</p>
-
-<p>«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que
-tu m'imputes ne sont pas les miens, tu le sais;
-mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au temps
-à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai
-détesté la guerre, que je t'ai demandé la paix,
-que je te la demande encore, plus pénétré, plus
-accablé que toi des maux que nous nous sommes
-faits. Alors tu retrouveras ton frère tel que tu le
-vois aujourd'hui, traitable, humain, sensible et
-juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il
-est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser
-de l'être. Le jour même que, sur l'autel du soleil
-notre père, tu consentiras, avec moi, à nous
-jurer une alliance et une paix inviolable, ton
-trône, ton empire, tout te sera rendu.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.</h2>
-
-
-<p>La citadelle de Cannare fut la prison du roi
-captif. Le vainqueur y laissa une garde fidèle sous
-le sévère Corambé. Il envoya Palmore gouverner
-en son nom les états de Cusco; et lui, rendant,
-sur son passage, aux vallons de Riobamba, de
-Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs qu'il en avait
-tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné
-du lit funèbre qui portait son malheureux
-fils.</p>
-
-<p>L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant
-d'une désolation publique. Sa famille éplorée
-vient au-devant de lui; un peuple nombreux
-l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour
-féliciter le vainqueur, on n'est occupé que du
-père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce
-peuple qui l'environne, aux gémissements échappés
-à travers un vaste silence, il se croirait dans
-un désert, où quelques malheureux égarés et
-plaintifs implorent le secours du ciel.</p>
-
-<p>Dans cette foule, et au milieu de la famille
-de l'Inca, paraît une femme éperdue. Ses voiles
-déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri,
-ses yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la
-douleur dans tous les traits de son visage, ses
-mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce une
-mère, et une mère au désespoir.</p>
-
-<p>Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de
-son siége, il va au-devant d'elle; et la recevant
-dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui dit-il, le
-soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de
-ses enfants. Heureux celui que l'innocence, la
-vertu, la gloire, l'amour accompagnent jusqu'au
-tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ
-de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais
-assez pour lui-même: il emporte avec lui ce que
-les ans donnent à peine, et ce qu'un instant peut
-ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous
-de lui survivre: l'homme à plaindre est celui
-qui pleure, et non pas celui qui est pleuré. Mais,
-par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée;
-ne reprochons pas au soleil d'avoir repris
-un de ses dons.» Vérités consolantes pour de
-moindres douleurs, mais trop faible soulagement
-pour le c&oelig;ur d'une mère! Elle demande à voir
-son fils; on apporte à ses pieds ce que la mort
-lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui
-part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce
-corps inanimé, elle l'embrasse, elle le serre étroitement,
-elle l'inonde de ses larmes, jusqu'à ce
-qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu
-le sentiment de la vie et de la douleur.</p>
-
-<p>L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir,
-à cette vue, toutes les plaies de son c&oelig;ur; le
-jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de
-son ami; et les neveux de Montezume, témoins
-de la désolation d'une auguste famille, pensaient
-à leurs propres malheurs.</p>
-
-<p>Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée)
-fut portée dans son palais; et l'Inca se rendit au
-temple, où le corps de son fils, arrosé de parfums,
-fut déposé, en attendant le jour destiné
-à ses funérailles.</p>
-
-<p>Après un humble sacrifice pour rendre grâces
-au soleil, l'Inca sortit du temple; et sous le portique,
-où son peuple l'environnait, il éleva la voix
-et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il,
-et notre dieu l'a protégée; mais l'aveugle ardeur
-de mes troupes à nous venger, mon fils et
-moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui
-porte la peine des excès commis en mon nom.
-Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait d'injuste
-et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre
-roi d'être malheureux; n'achevez pas de l'accabler
-en le croyant coupable. Il ne l'est point. J'étais
-expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de
-sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée;
-et j'ai détesté ces fureurs. Je vous conjure,
-au nom du dieu qui m'en punit, de m'en épargner
-le reproche. Puisse mon nom être effacé de
-la mémoire des hommes, avant qu'on y ajoute le
-surnom de cruel! Le roi mon frère, que le sort a
-mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un
-exemple de ma clémence. Cependant si le cri de
-la calamité retentit jusqu'à vous, et s'il vous fait
-entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô
-mon peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba
-fut malheureux.»</p>
-
-<p>Le soir même, avec Alonzo, soulageant son
-ame oppressée: «Mon ami, lui dit-il, tu sais
-toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient;
-l'événement a passé mes craintes; et dans cet
-abyme de maux, je vois trop s'accomplir mes funestes
-pressentiments. Vouloir la guerre, c'est
-vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois.
-Dire à des meurtriers, qu'on assemble pour
-l'être, d'user de modération, c'est dire aux torrents
-des montagnes de suspendre leur chûte et
-de régler leur cours. Aucun roi ne sera jamais
-plus résolu que je l'étais à réprimer l'emportement
-et les abus de la victoire; et voilà cependant
-que des millions d'hommes me regardent
-comme un fléau.»</p>
-
-<p>«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en
-proie à ses passions, est si faible contre lui-même
-et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il
-s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même
-il a donné l'affreuse liberté du mal! Mais
-tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de
-Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous
-accablez point vous-même d'un injuste reproche;
-et si les malheureux que la guerre a faits, vous
-accusent, laissez à vos vertus répondre de votre
-innocence, et repoussez l'injure par la clémence
-et les bienfaits.»</p>
-
-<p>Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba;
-et sa douleur fut suspendue jusqu'au jour
-qu'il avait marqué pour les funérailles de son fils.
-C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur,
-il rentre dans notre hémisphère, et revient
-donner le printemps et l'été aux climats du nord.
-C'était aussi la fête de la paternité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.</h2>
-
-
-<p>Après les cantiques, les v&oelig;ux, et les offrandes
-accoutumées, le monarque, assis sur son trône,
-au milieu d'un parvis<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a> immense, ayant à ses
-pieds les caciques, et les vieillards, juges des
-m&oelig;urs<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>, voit s'avancer les pères de famille,
-qui mènent, chacun devant soi, leurs enfants
-parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent
-devant l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui
-porte en ses mains un faisceau de palmes, les
-distribue à ceux de ses enfants qui ont fidèlement
-rempli les saints devoirs de la nature. Ces
-palmes sont les monuments de la piété filiale.
-Tous les ans, chacun des enfants, dont l'obéissance
-et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à
-son trophée; et de ces palmes réunies, qu'il recueille
-dans sa jeunesse, il compose le dais du
-siége paternel, d'où lui-même il dominera un
-jour sur sa postérité. Ce siége est dans chaque
-famille comme un autel inviolable: le chef a seul
-le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent,
-rappelant ses vertus, disent à ses enfants:
-Obéissez à celui qui sut obéir; révérez
-celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort
-s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable
-trophée, il y rend le dernier soupir; et,
-au moment de sa sépulture, ses enfants détachent
-ses palmes, pour en ombrager son tombeau.
-La menace la plus terrible d'un père à son
-fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que fais-tu,
-malheureux? Si tu es indigne de mon amour,
-tu n'auras point de palmes sur ta tombe.» C'est
-donc là le signe et le gage que chaque père vient
-donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance,
-du zèle, et de l'amour de ses enfants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Cette place s'appelait <i>Cuci-pata</i>, lieu de réjouissance.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <i>Lacta-Camayu</i> était le nom de ces magistrats.</p>
-</div>
-<p>Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces
-pieux devoirs, la palme lui est refusée. Le père,
-en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de l'accuser.
-Une plainte sincère et tendre échappe à
-regret de sa bouche; et si le sujet en est grave,
-l'enfant rebelle est exilé de la maison de son père.
-Condamné, durant son exil, à la honte d'être
-inutile, attachée à l'oisiveté, il n'est admis à la
-culture ni du domaine du soleil, ni des champs
-de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins,
-et des infirmes; le champ même qui nourrit son
-père est interdit à ses profanes mains. Ce temps
-d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux
-jeune homme en compte les moments; et on le
-voit, seul, étranger à ses amis, à sa famille, errer
-sans cesse autour de la demeure paternelle, dont
-il n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait
-avec l'année révolue, rentrait ce jour-là même
-en grâce; les décurions<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> le ramenaient devant
-le trône du monarque; son père lui tendait les
-bras en signe de réconciliation; à l'instant il s'y
-précipitait avec la même ardeur qu'un malheureux,
-long-temps agité sur les mers par les vents
-et par les tempêtes, embrasse le rivage où le
-jettent les flots. Dès-lors il était rétabli dans tous
-les droits de l'innocence; car on ne connaissait
-point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter
-au coupable puni tout espoir de retour dans l'estime
-des hommes. La faute une fois expiée, il n'en
-restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir,
-en était effacé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Chinca-Camayu</i>, qui a charge de dix.</p>
-</div>
-<p>Après que la clémence et la sévérité ont donné
-d'utiles leçons, le monarque prend la parole.
-«Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je suis
-père; je le suis encore avec vous: vos enfants
-sont les miens. Et la royauté est-elle autre chose
-qu'une paternité publique? C'est là le titre le plus
-auguste que le soleil, père de la nature, ait pu
-donner à ses enfants. Je viens donc, comme le
-garant de vos droits, vous les confirmer; mais
-je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous
-en instruire: car vos devoirs fondent vos droits,
-et vos bienfaits en sont les titres. La vie est un
-présent du ciel, qui seul la dispense à son gré.
-Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige
-opéré par vous, et sachez où vous commencez
-à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant
-reçu des mains de la nature le nouveau né de
-votre sang, et l'ayant remis dans les bras de celle
-qui doit le nourrir, vous veillez sur les jours et
-de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer
-leur repos et de pourvoir à leurs besoins.
-Jusques-là même encore vous ne faites pour eux
-que ce que font pour leurs petits le vautour, le
-serpent, le tigre, les plus cruels des animaux. Ce
-qui, dans l'homme, distingue et consacre la paternité,
-c'est l'éducation, c'est le soin de semer,
-de cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli
-soi-même, l'expérience, le seul gain de la vie,
-et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule nous
-dédommage de la peine d'avoir vécu. Former,
-dès l'âge le plus tendre, par votre exemple et
-vos leçons, une ame honnête, un c&oelig;ur sensible,
-un citoyen docile aux lois, un époux, un ami
-fidèle, un père à son tour révéré, chéri de ses
-enfants, un homme enfin selon le v&oelig;u de la nature
-et de la société: ce sont là vos devoirs, vos
-bienfaits et vos titres; c'est là ce qui fonde vos
-droits.</p>
-
-<p>«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature
-n'a prolongé la faiblesse et l'imbécillité de
-l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux
-dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le
-besoin, une longue et douce habitude d'en dépendre
-et de les aimer. Si elle eût voulu le dispenser
-de ce tribut d'amour et de reconnaissance,
-elle l'eût pourvu des moyens de vivre indépendant
-presque aussitôt qu'il serait né, et de se suffire
-à lui-même. Sa longue enfance est dénuée
-de force et d'intelligence; sa faiblesse n'a pour
-ressource ni l'agilité, ni la ruse, ni la finesse de
-l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour forcer
-l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble
-qu'elle ait voulu l'abandonner à leurs soins, pour
-leur en laisser le mérite, et qu'elle ait consenti
-à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute
-leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi,
-en lui refusant tout, elle supplée à tout par l'amour
-paternel. Rappelez-vous donc votre enfance;
-et tout ce qui vous a manqué dans ce long
-état de faiblesse, pour vous dérober aux besoins,
-aux périls qui vous assiégeaient, songez que c'est
-de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature,
-en vous jetant parmi les écueils de la vie,
-s'est reposée sur leur amour du soin de vous en
-garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur
-tendresse vigilante, c'est de vous avoir éclairés
-sur les moyens de vivre heureux; c'est de vous
-avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de
-l'équité, de la raison, de la sagesse. Sans les soins
-qu'ils ont pris de vous, vous seriez sauvages, stupides,
-féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos
-parents, pour vous avoir appris l'usage du don
-de la vie, dont l'innocence fait le charme, et
-dont la vertu fait le prix.»</p>
-
-<p>A ces mots, des larmes de joie et d'amour
-coulent de tous les yeux. Les enfants, aux genoux
-des pères, s'attendrissent et rendent grâces;
-les pères, en les embrassant, s'applaudissent de
-leurs bienfaits. L'Inca, témoin de ce spectacle,
-sent plus vivement que jamais la perte de son
-fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans
-tes fureurs, je partagerais l'allégresse et la gloire
-de ces bons pères. Il serait là, il aurait reçu de
-ma main la première palme. Qui la méritait mieux
-que lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots
-lui étouffaient la voix. Il fut quelques instants
-muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il
-enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne
-veux pas qu'il soit frustré de ce dernier tribut
-d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra
-la voix gémissante d'un père; il me plaindra
-d'être privé de lui.»</p>
-
-<p>On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté
-le lit funèbre où reposait le corps de Zoraï.
-«Peuple, s'écria le monarque en s'y précipitant,
-le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà
-le plus tendre, le plus respectueux, le plus aimable
-des enfants. Oui, depuis sa naissance, il l'a
-été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des
-jouissances délicieuses, des espérances encore
-plus douces, et tout ce que l'ame d'un père peut
-éprouver de joie et de consolation, tel était le
-prix de mes soins, et le présage du bonheur qui
-vous attendait sous son règne. Il était impossible
-qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi. Le goût
-du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité
-lui étaient naturels. Il n'estimait dans la
-gloire que la compagne de la vertu; il détestait
-le mensonge comme le complaisant du vice; il
-adorait la vérité. Magnanime sans faste, et modeste
-avec dignité, il était simple, et il aimait
-tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans
-sa naissance que la destination et que le dévouement
-de sa vie au bonheur du monde; et le nom
-de fils du soleil, loin de l'enorgueillir, l'humiliait
-sans cesse, en lui faisant sentir le poids des
-devoirs qu'il lui imposait. Si quelqu'un des jeunes
-Incas se montre plus digne que moi de régir cet
-empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent,
-de vous remplacer sur le trône; c'est à moi de
-le lui céder. Jugez, s'il eût fait des heureux. Vous
-l'auriez été sous son règne; et son père, encore
-plus heureux, serait mort sans inquiétude dans
-les bras d'un tel successeur. Un Dieu juste n'a
-pas voulu que cette ame sensible ait vu les crimes
-et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste.
-Mon fils eût arrosé de larmes ce trophée de ma
-victoire, cet étendard qu'on a trempé dans un
-déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu,
-moi, le plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux
-prince. Soumettons-nous, et allons lui
-rendre les tristes honneurs du tombeau.»</p>
-
-<p>Alors le monarque, à la tête de sa famille et
-de son peuple, accompagna le corps de son fils
-jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut
-placé en face de l'image du soleil, ayant à ses
-pieds l'étendard qui lui avait coûté la vie, et dans
-sa main la palme de l'amour filial.</p>
-
-<p>Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha
-des yeux; et ne l'ayant point aperçue, il en
-fut pénétré d'effroi.</p>
-
-<p>Le monarque, au retour du temple, le fit appeler.
-«Mon ami, lui dit-il, mes tristes devoirs
-sont remplis. Il est temps que le père cède la
-place au roi, et que je me mette en défense
-contre cet ennemi terrible dont tu nous as menacés.
-C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton
-expérience, ta valeur, voilà mon espoir.&mdash;Je le
-remplirai, dit Alonzo; et plût au ciel que la défense
-et le salut de cet empire ne dût te coûter
-que mon sang! Je le verserais avec joie.&mdash;O mon
-ami! qu'ai-je donc fait, lui dit l'Inca en l'embrassant,
-pour avoir mérité de toi un zèle si
-noble et si tendre?&hellip;» A ces mots, on vient dire
-au roi que le grand-prêtre du soleil demande à
-lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible,
-chercher dans le sommeil un soulagement
-à ses peines, et aux pressentiments terribles dont
-il venait d'être frappé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.</h2>
-
-
-<p>Pour une ame abandonnée à l'orage des passions,
-l'incertitude est le plus grand des maux.
-Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et
-de la crainte, le courage n'a point de prise; la
-résolution même d'être malheureux n'a point de
-terme où se fixer.</p>
-
-<p>Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue
-et pénible nuit. Enfin, le sommeil, par pitié, laissait
-tomber quelques pavots sur sa paupière appesantie.
-Un bruit le frappe; il se lève, et, à la
-faible lueur du crépuscule du matin, il voit paraître
-un vieillard vénérable, le front couvert de
-cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres,
-mais conservant dans sa douleur un air noble et
-majestueux. «Je suis le père de Cora, lui dit-il.
-Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que
-j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme,
-et laisse-nous les maux que tu nous fais. Tu as
-porté l'opprobre et la mort dans une famille innocente,
-qui, sans toi, le serait encore.» A ces
-mots, le vieillard sentit ses genoux qui ployaient
-sous lui, et il tomba de défaillance. Alonzo, pâle
-et frémissant, lui tend les bras, et le relève.
-«Parlez, lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur
-suis-je la cause?&mdash;Cruel! peux-tu le demander?
-peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un
-père? Tu nous annonçais des vertus: la bonté,
-la candeur, étaient peintes sur ton visage; le crime
-et la trahison se cachaient au fond de ton c&oelig;ur.
-Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple,
-hélas! pour avoir pu se sauver de tes artifices,
-ma fille vient de me révéler le parjure et le sacrilége
-qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle
-n'a pu cacher qu'elle allait être mère; et demain
-notre honte éclate: demain, elle, sa mère, et
-moi, ses s&oelig;urs, ses frères innocents, nous serons
-menés au supplice. La solitude, l'infamie,
-une éternelle stérilité, marqueront la place où
-ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous
-n'aurons pas même un tombeau. Va-t'en: ma
-fille t'en conjure. La malheureuse t'aime encore;
-et, en me confiant le secret de son ame, elle
-m'a fait promettre de ne le point trahir. Mais
-elle craint que ta douleur ne te décèle et ne t'accuse;
-et le seul prix qu'elle demande de sa mort,
-dont tu es la cause, c'est que tu n'en sois pas
-témoin.»</p>
-
-<p>Tandis que l'Indien parlait, le remords et le
-désespoir déchiraient le c&oelig;ur d'Alonzo. Ses yeux
-attachés à la terre, ses cheveux hérissés d'horreur,
-son immobilité stupide, tout annonçait un
-criminel condamné par son juge; et son juge
-était dans son c&oelig;ur. Il tombe aux pieds du vieillard,
-et, d'une voix étouffée, il prononce à peine
-ces mots: «O mon père! tu sais mon crime;
-sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré moi?
-Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et
-l'égarement m'ont livré ta fille mourante, et l'ont
-fait tomber dans mes bras? J'atteste mon Dieu
-et le tien, que dans ce péril effroyable mon
-unique résolution était de la sauver. Nous nous
-sommes perdus, et nous t'avons perdu toi-même.
-Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein,
-voilà mon épée. Frappe; venge-toi.&mdash;Me venger!
-Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que la
-vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint
-le crime, et ne soulage que les méchants? Va,
-ton sang ne racheterait ni la mère ni les enfants.
-Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable.
-Laisse-moi du moins l'innocence: tout le
-reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je le
-crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand
-tu le serais, nous avons dans le ciel un Dieu
-pour juger et punir.»</p>
-
-<p>«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables,
-tu me confonds&hellip; Et l'opprobre, et la mort, et
-le dernier supplice, seraient le prix de tes vertus!
-Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente
-que toi!&hellip; Non, vous ne mourrez point. Ne me
-méprise pas assez pour croire que je veuille me
-cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai
-tout, j'embrasserai votre défense, je vous tirerai
-de l'abyme où je vous ai précipités, ou bien
-j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner
-avec ta femme et tes enfants.»</p>
-
-<p>«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle
-contre les lois et contre les remords qui suivraient
-le parjure? J'ai promis au soleil de rester
-soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont
-pour moi des liens plus forts que ne seraient des
-chaînes. Un Inca n'en connaît point d'autres; et
-je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point
-engagé sous ces lois redoutables, éloigne-toi;
-donne à ma fille la consolation de te savoir hors
-de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.&mdash;Va,
-dit Alonzo pénétré de respect, de douleur
-et de reconnaissance, va lui jurer que jamais
-son amant ne l'abandonnera. Je suis époux
-et père. Il n'est point de danger au-dessus d'un
-courage à-la-fois animé par l'amour et par la
-nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard
-encore frémissant. «Mon père, lui dit-il,
-mon père, embrasse-moi, ou perce-moi le c&oelig;ur.
-Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe
-dans son sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne;
-et des torrents de larmes se confondent dans
-leurs adieux.</p>
-
-<p>Cependant le bruit se répand que l'asyle des
-vierges a été profané; que l'une d'elles a violé
-ses v&oelig;ux; qu'elle porte le fruit d'un amour sacrilége;
-et que le soleil, irrité de ce parjure abominable,
-en demande l'expiation. Un crime inoui
-jusque alors remplit d'horreur tous les esprits. Les
-malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être
-il est la cause, les feux de la guerre civile allumés
-entre les deux frères, tout le sang qu'elle
-a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône
-enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce
-long amas de crimes et de calamités se retrace
-à-la-fois comme des signes de colère, que le soleil,
-en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés.
-On craint même qu'un dieu jaloux ne soit pas
-encore appaisé, et ne se venge sur tout un peuple
-de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le
-peuple le plus doux, le plus humain de l'univers,
-criait vengeance au nom d'un Dieu dont
-il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il
-eut appris que le pontife avait dénoncé la
-criminelle au tribunal suprême; que déja l'on
-creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.</h2>
-
-
-<p>Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages;
-et ce deuil sombre de la nature ajoutait encore
-à l'effroi dont tous les c&oelig;urs étaient frappés. Le
-roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais.
-Une multitude tremblante environnait le
-trône; et à travers les flots de ce peuple assemblé,
-le pontife, les prêtres, les ministres des lois,
-se faisant ouvrir un passage, amenèrent devant
-l'Inca la jeune et timide prêtresse. Son père accablé
-de douleur, sa mère pâle et défaillante,
-deux s&oelig;urs plus jeunes, aussi belles, trois frères,
-l'espérance d'une auguste famille, victimes de la
-même loi, venaient tous s'offrir au supplice.</p>
-
-<p>Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible
-et tremblante, tomba sans force et sans couleur
-en paraissant devant son juge. On la ranime; il
-l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut,
-dit-elle, dans cette nuit horrible, où le volcan
-menaçait d'ensevelir ces murs: ma frayeur me
-précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon
-malheur et mon crime. Fils du soleil, s'il est possible
-d'en adoucir la peine, écoute la nature qui
-réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que
-j'implore ta clémence: il faut que je meure, je
-le sais. Mais regarde un père, une mère, des
-s&oelig;urs, des frères innocents; c'est pour eux seuls
-qu'en mourant je demande grâce.»</p>
-
-<p>Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans
-un moment d'égarement et de terreur, ma fille
-a été faible, imprudente et fragile: c'est au Dieu
-qui voit dans les c&oelig;urs à la juger; mais c'est à
-moi d'accuser l'auteur de sa perte. Ce premier
-coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a dévoué
-ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en
-victime. Dans le moment du sacrifice j'ai entendu
-gémir son c&oelig;ur; et, religieusement cruel, le mien
-s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes,
-je l'ai vue se précipiter dans le sein de sa mère,
-y chercher un asyle contre la violence du pouvoir
-paternel; et moi, sans pitié, sans remords,
-j'ai consommé le parricide. Son crime, hélas!
-son premier crime fut de m'obéir; son respect,
-son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau
-de ma fille. Je la traîne au supplice!» En
-prononçant ces mots, le vieillard embrassait sa
-fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son c&oelig;ur
-se brisait de douleur; et les larmes de sang qui
-coulaient de ses yeux, inondaient le sein de Cora.
-Tous les c&oelig;urs étaient déchirés.</p>
-
-<p>Le monarque attendri lui-même, mais contraint
-par la loi à user de rigueur, poursuit, et
-ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son
-complice.</p>
-
-<p>Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule
-réponse; mais les instances de son juge la forcèrent
-enfin de prononcer ces mots: «Fils du
-soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la
-loi? La loi me condamne à la mort; j'y traîne
-avec moi ma famille. N'est-ce pas assez? Te faut-il
-encore un nouveau parricide? Veux-tu que,
-portant dans la tombe, où je vais descendre vivante,
-le fruit de mon funeste amour, j'accuse
-encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir
-mes entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant
-épouvanté s'arracher des flancs de sa mère?»</p>
-
-<p>Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression
-la plus terrible; et, sans insister davantage,
-il ordonnait, en gémissant, au dépositaire des
-lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup
-Alonzo fendre la foule et se précipiter
-au pied du trône de l'Inca. «C'est moi qui suis
-le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente:
-ne punis que son ravisseur.» A cette vue, à ces
-paroles que le désespoir animait, le roi frémit,
-le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora
-tremblante et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant,
-je n'aurai donc pu le sauver!&mdash;Non, reprit
-Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai
-mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir
-ni résister à son malheur.»</p>
-
-<p>L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui
-dit-il, notre culte n'est pas le vôtre; vous ne
-connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est
-un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je
-n'ai pas droit de punir. Éloignez-vous. Nos lois
-n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes imprudent,
-mais vous n'êtes point criminel, à moins
-que vous n'ayez usé de violence; et Cora seule
-a droit de vous en accuser.&mdash;Non, non, dit-elle;
-un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée
-à lui. Cesse, Alonzo, cesse de t'imputer
-mon crime. Tu me fais mourir mille fois.&mdash;Loin
-de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle
-vous déclare innocent.&mdash;Puis-je l'être, s'écrie
-Alonzo, après avoir égaré sa jeunesse, après avoir
-creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous
-allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur!
-Elle s'ouvre cette tombe effroyable, elle
-s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je
-suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son
-père, sa mère, tous les siens vont périr; et moi,
-l'auteur de tant de maux, juste ciel, je suis innocent!
-Inca, ton amitié pour moi t'a mis un
-bandeau sur les yeux; et tu ne veux pas voir
-mon crime. Plus juste que toi, je le sens, et je
-m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses
-victimes d'un amour insensé, pardon! Je n'aurai
-pas du moins la honte et la douleur de vous
-survivre; et si je vous mène à la mort, je vous
-devancerai; j'irai sur ce bûcher me livrer le premier
-aux flammes. Là, ce fer qui devait défendre
-un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus
-digne d'appeler mon ami, ce fer me percera le
-c&oelig;ur. Je ne demande, avant ma mort, que la
-grâce d'être entendu.</p>
-
-<p>«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec
-fermeté. Reçu dans la cour de l'Inca, honoré de
-sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai jamais
-eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis
-jeune, ardent, trop sensible. J'ai vu Cora, mon
-c&oelig;ur s'est enflammé pour elle; mais j'ai respecté
-son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où
-la montagne mugissante lançait un déluge de feu,
-où le ciel embrasé, où la terre tremblante n'offraient
-par-tout que les horreurs de mille morts
-inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers
-les débris des murs de l'enceinte sacrée, j'ai
-cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.</p>
-
-<p>«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas
-cédé comme elle? Est-ce assez d'une loi pour
-étouffer en nous les sentiments de la nature, pour
-en vaincre les mouvements? Vous exigez de la
-jeunesse la froideur d'un âge avancé! Vous exigez
-de la faiblesse le triomphe le plus pénible
-de la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition
-qui vous commande, au nom d'un Dieu,
-d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous
-que le Dieu que vous adorez est à vos yeux la
-bonté même? Quoi! le soleil, la source de la
-fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait
-un crime de l'amour! Et l'amour n'est lui-même
-que l'émanation de cet astre qui vous anime.
-C'est ce même feu répandu au sein des métaux
-et des plantes, dans les veines des animaux, et
-sur-tout dans le c&oelig;ur de l'homme, c'est ce feu
-que vous adorez dans son intarissable source.
-Vous condamnez son influence; et parce qu'une
-vierge innocente, faible, et craintive, aura cédé
-aux mouvements les plus naturels, les plus doux
-d'un c&oelig;ur que le ciel lui a donné, son père, sa
-mère, ses s&oelig;urs, ses frères, seront condamnés à
-mourir avec elle au milieu des supplices! Non,
-peuple, j'en atteste votre Dieu et le mien, car
-le soleil en est l'image: ces horreurs ne peuvent
-lui plaire; et la loi qui vous les commande ne
-saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle
-vous vient de quelque roi jaloux, superbe, et tyrannique,
-qui attribuait à son dieu un c&oelig;ur comme
-le sien.</p>
-
-<p>«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse
-un crime d'être mère, et qu'il fallait, pour
-expier ce crime, les supplices les plus affreux;
-on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de
-le croire! Ah! peuple, on avait dit de même à
-vos aïeux que leurs dieux, le serpent, le vautour,
-et le tigre, demandaient qu'une mère versât
-sur leurs autels le sang de l'innocent qu'elle
-allaitait; et, comme vous, pieusement crédule,
-la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli
-ce culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore
-plus insensé.»</p>
-
-<p>Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu,
-et comme si ce Dieu avait parlé par sa bouche:
-«Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par
-d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du
-ciel, d'avec l'erreur, qui vient des hommes. Jetez
-les yeux sur la nature: voyez son ordre et son
-dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet
-ordre immuable établi par lui-même, il y a conformé
-ses lois. Et qu'importe à l'ordre éternel
-le v&oelig;u qu'a fait imprudemment une jeune et
-faible mortelle de sécher, comme une plante oisive,
-dans la langueur de la stérilité? Est-ce là
-ce qu'en la formant lui a recommandé la nature?
-Voyez, dit-il en saisissant les voiles de Cora, et
-en les déchirant avec une audace imposante,
-voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son
-Dieu sur elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez
-le droit, le devoir sacré d'être mère.
-C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui
-n'a rien fait en vain.»</p>
-
-<p>Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure
-confus, élevé dans la multitude, annonça la révolution
-qui se faisait dans les esprits; et le monarque
-saisit l'instant de la décider sans retour.
-«Il a raison, dit-il; et la raison est au-dessus de
-la loi. Non, peuple, il faut que je l'avoue, cette
-loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses
-successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu
-dont elle vengerait l'injure; ils se sont trompés.
-L'erreur cesse; la vérité reprend ses droits. Rendons
-grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous
-éclaire, et nous fait révoquer une loi inhumaine.
-C'est un bienfait trop signalé, pour ne pas effacer
-une malheureuse imprudence. Que les prêtresses
-du soleil n'aient plus d'autre lien qu'un
-zèle pur et libre; et que celle qui désavoue la témérité
-de ses v&oelig;ux, en soit dès l'instant dégagée.
-Un Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve
-à regret; et ses autels ne sont pas faits pour être
-environnés d'esclaves.»</p>
-
-<p>Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de
-détruire un abus funeste, et de conserver un
-ami. Le vieillard, père de Cora, se prosterne,
-avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout
-le peuple, les mains au ciel, pousse des cris de
-joie; Alonzo triomphant se jette aux pieds de
-son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras
-de sa mère, ses yeux, obscurcis d'un nuage,
-n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant se dévouer
-pour elle, le trouble, l'attendrissement, la
-frayeur, l'avaient accablée. Froide, tremblante,
-inanimée, laissant ployer sous elle ses genoux
-défaillants, elle s'était penchée dans le sein de
-sa mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière
-fois, n'avait pas eu la cruauté de la rappeler
-à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du
-sein des pères, des mères, et de tout un peuple
-attendri, s'éleva jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui
-ranima ses sens. Elle revient du sommeil de la
-mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans
-les bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en
-l'embrassant: «Vis, chère amante; tu es à moi;
-la loi fatale est abolie.&mdash;Que dis-tu? que fais-tu?
-Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse
-mourir.&mdash;Non, tu vivras, reprit Alonzo. La nature
-et l'amour l'emportent; les saints noms de
-père et de mère ne sont plus un crime pour nous.»
-A ces mots, Cora, dans l'excès de la surprise et
-de la joie, soupire, serre dans ses bras son amant,
-son libérateur; et, trop faible pour soutenir une
-révolution si violente et si soudaine, succombe
-une seconde fois.</p>
-
-<p>Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse
-à les voir, à se réjouir avec eux. Un père,
-une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent
-encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend
-avec peine l'usage de la vie et du sentiment; le
-trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant, qui
-craint de la voir expirer, la joie et le ravissement
-du peuple qui les environne, forment un
-spectacle si doux, que le roi, les Incas, les héros
-mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes.
-Amazili, sur-tout, et son fidèle Télasco en jouissent
-avec transport. «Ah! Télasco, disait cette
-fille charmante, que ces amants vont être heureux!
-Ils passent, comme nous, de l'excès du
-malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont bien
-s'aimer!&mdash;Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel
-a fait pour eux deux c&oelig;urs tout semblables aux
-nôtres.»</p>
-
-<p>La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec
-les Incas, étant rentré dans le palais, Cora et son
-amant sont appelés, et le prêtre leur parle ainsi:
-«Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour,
-ne peut exiger la contrainte; et j'ai la joie,
-avant de descendre au tombeau, de voir du
-nombre de ses lois retrancher une loi cruelle,
-qui n'était pas digne de lui. Mais devant lui la
-sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut qu'en
-sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre
-les n&oelig;uds.&mdash;Ah! le ciel et la terre me sont témoins,
-s'écrie Alonzo, que je suis l'époux de
-Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle
-a reçu ma foi; que mes jours sont à elle; et que
-mon devoir le plus saint est de mériter son amour.
-Seulement je demande, sages et vertueux Incas,
-que nous voyions, de votre culte ou de celui de
-ma patrie, quel est le plus digne du Dieu que
-l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous
-n'aurons plus qu'un même autel; et ce sera au
-pied de cet autel, sous les yeux de l'Être suprême,
-que la religion sanctifiera les v&oelig;ux de la
-nature et de l'amour.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.</h2>
-
-
-<p>La superstition<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, qui par toute la terre va
-traînant ses chaînes sacrées, dont elle charge les
-nations, frémit de rage, en voyant abolir la seule
-loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil.
-Mais pour s'en consoler, elle jeta les yeux sur
-l'Europe, où elle dominait, sur l'Espagne, où elle
-avait placé le siége affreux de son empire. Son
-triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa
-fête abominable, lorsque le vaisseau de Pizarre,
-ayant franchi les vastes mers, entra dans ce
-golfe<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> célèbre par où l'Océan s'est ouvert un
-passage jusqu'aux bords de l'Égypte et de la Scythie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition
-est le délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents,
-l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent
-la religion, l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Le golfe de Cadix.</p>
-</div>
-<p>Ce grand homme, tout occupé de l'importance
-de ses desseins, en méditait profondément les
-difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés
-était l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait
-recueilli de sa première course, s'était perdu et
-dissipé dans les mains de ses compagnons. Son
-entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée,
-n'avait plus aucun partisan. La confiance était
-perdue; et les secours en dépendaient. Il fallait,
-pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince.
-Mais quelle horreur la cour d'Espagne ne devait-elle
-pas avoir des ravages, des cruautés qui s'exerçaient
-en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de
-l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie,
-épouvantée des excès qu'ils avaient commis? Un
-jeune roi, sur-tout, que la cupidité n'avait pas
-corrompu encore, devait les détester; et dans
-l'opinion qu'il avait de ces c&oelig;urs féroces, il allait
-confondre celui qui solliciterait le droit d'imiter
-leur exemple, et de rendre odieux son règne
-aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif
-de la nature, le cri de la religion, ses ministres
-tonnants, et lançant l'anathème sur les profanateurs
-qui la rendaient complice de leurs sacriléges
-fureurs; c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée,
-lorsqu'un vent favorable, l'amenant vers les bords
-de la fertile Andalousie, le fit entrer dans le port
-de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide
-Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que
-les tempêtes avaient instruit<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, il était allé découvrir
-ce malheureux Nouveau-Monde.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries
-à Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de
-Saint-Domingue. Il revint à Tercère, n'ayant plus avec lui
-que quatre de ses compagnons. Dans cette île, un fameux
-pilote, Génois de naissance, appelé Christophe Colomb, leur
-donna l'asyle. Ils moururent tous dans sa maison; et ce fut,
-dit-on, sur leurs mémoires qu'il entreprit la découverte de
-l'Amérique.</p>
-</div>
-<p>Pizarre, en abordant, prit soin de mander à
-Truxillo (c'était le lieu de sa naissance) la nouvelle
-de son retour; et il se rendit à Séville. Le
-jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer
-les m&oelig;urs et le génie de cette cour nouvelle,
-arrivait inconnu. Tout lui parut changé
-dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il
-gémit.</p>
-
-<p>Le premier objet de son étonnement fut la
-solitude des villes et l'abandon des campagnes,
-où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi!
-se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans
-les déserts du Nouveau-Monde, qu'on a quitté
-des champs si fertiles, si fortunés?» Il ne fut
-pas moins interdit de la réserve austère et de
-la gravité mystérieuse et taciturne de ce peuple,
-autrefois brillant, ingénieux, plein de candeur
-et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs,
-et magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement
-étaient peints sur tous les visages; la défiance
-était dans tous les yeux; la crainte avait
-resserré tous les c&oelig;urs.</p>
-
-<p>A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir;
-et il la voit plongée dans le silence et dans le
-deuil. Il se trouve au milieu d'une place publique,
-lieu vaste et décoré avec magnificence par les
-temples et les palais dont il était environné. Au
-centre un grand bûcher s'élève, et non loin du
-bûcher, un trône resplendissant de pourpre et
-d'or. A cet appareil imposant, il s'arrête. Il voit
-arriver un peuple nombreux sans tumulte, et gardant
-un silence morne, tel que l'impose la terreur.
-Il interroge autour de lui; il demande quel
-sacrilége, quel parricide on va punir avec tant
-de solennité, et si le roi vient présider au supplice
-des criminels, comme la pompe de ce trône
-l'annonce. Mais personne ne lui répond. «Qui que
-tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il interrogeait,
-ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de
-bonne foi, regarde, écoute, et tremble comme
-nous.»</p>
-
-<p>Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant
-des juges et des vengeurs de la foi. Il les voit
-monter et s'asseoir sur ce trône terrible. Le calme
-est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs
-yeux.</p>
-
-<p>Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une
-foule de malheureux, pâles, tremblants, courbés
-sous le poids de leurs chaînes, viennent recevoir
-leur sentence; et ce décret qui les condamne à
-être brûlés vivants, ce décret leur est prononcé
-du ton affectueux et tendre de la charité secourable
-et de l'indulgente bonté.</p>
-
-<p>Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans
-ce moment terrible, en présence du peuple, à la
-face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur sentence,
-il leur fût permis de parler, de se défendre, et
-de se plaindre: faible adoucissement qu'il aurait
-voulu mettre aux rigueurs de ce tribunal, mais
-qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale,
-et n'eut lieu qu'une fois.</p>
-
-<p>Dans le nombre était un vieillard qu'on avait
-surpris observant les pratiques du judaïsme. Les
-séductions, les menaces le lui avaient fait abjurer
-au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi
-de ses pères, le regret de l'avoir quittée vint le
-troubler; il la reprit; et dans le silence et la crainte,
-il adressait au ciel les v&oelig;ux de l'antique Sion.
-Son crime était connu; sur le bord de sa tombe,
-il n'avait pas même daigné le désavouer; il marchait
-au supplice, comme une victime à l'autel.
-Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés
-à l'avidité de ses juges, étaient ravis à ses enfants,
-sa constance l'abandonna. «Cruels, dit-il, c'est
-donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai
-mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand
-j'ai désavoué de bouche ce que j'adorais dans le
-c&oelig;ur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être
-dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils
-ont subi, dès le berceau, le joug de votre loi
-nouvelle; je vous les ai livrés. Ah! laissez à leur
-mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé
-de mon sang, et qu'ils tremperont dans leurs
-larmes.»</p>
-
-<p>«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef
-du tribunal terrible, ne sais-tu pas que Dieu
-poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que
-la dépouille des criminels de lèze-majesté divine
-appartient aux ministres des vengeances divines,
-comme les entrailles de la victime appartenaient
-au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit
-à son maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves
-parmi les chrétiens? Si l'on se réserve des
-biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en faire
-un digne usage; et quel plus digne usage du bien
-des infidèles, que de servir de récompense aux
-défenseurs de la foi? Si chacun vit de son travail,
-celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé
-de salaire? et n'est-il pas bien juste qu'une race
-funeste paie, en mourant, le soin pénible et salutaire
-que l'on prend de l'exterminer?»</p>
-
-<p>«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le
-vieillard, la force vous seconde, et votre hypocrisie
-abuse insolemment du pouvoir de nous opprimer.
-Mais tremblez que le ciel enfin ne se
-lasse&hellip;» On ne permit pas au vieillard d'achever;
-et il fut jeté dans les flammes.</p>
-
-<p>Après lui, se présente devant le tribunal un
-jeune homme simple et timide, né parmi les chrétiens,
-élevé dans leur croyance, et n'ayant pas
-même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait
-une fille aussi simple que lui, aussi pieuse, aussi
-docile; il en était aimé: un rival furieux l'avait
-accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice
-un confident digne de lui. Dans les cachots, dans
-les tortures, l'infortuné jeune homme avait pris
-mille fois la terre et le ciel à témoin de sa foi,
-de son innocence; on ne l'avait point écouté. En
-paraissant devant ses juges, et à la vue du bûcher,
-ses plaintes, ses cris redoublèrent. «Ministres
-du dieu que j'adore, et vous, peuple,
-dit-il, je proteste en mourant, que j'ai vécu fidèle
-à la religion de mes pères. Je crois tout ce que
-nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on
-me dise dans quelle erreur j'ai pu tomber sans
-le vouloir; je l'abjure et je la déteste. Que voulez-vous
-de plus?&mdash;Nous voulons que vous-même
-vous fassiez le sincère aveu de votre impiété.&mdash;Je
-ne la connais pas. Opposez-moi du moins mes
-accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me confondent
-à vos yeux.&mdash;Non, lui dit-on encore: l'intérêt
-de la foi ne permet pas que l'on décèle ceux
-qui veillent à sa défense, et qui nous dénoncent
-l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que
-vous n'aviez point d'ennemis?&mdash;Hélas! non: je
-ne hais personne; j'ignore qui peut me haïr.&mdash;Eh
-bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle
-qui vous accuse; et le zèle est digne de foi.&mdash;O
-mon père, dit le jeune homme à un religieux
-qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie;
-ce supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on
-attend que je fasse; et, tout innocent que je suis,
-je veux bien me calomnier.&mdash;Moi! vous enseigner
-le mensonge! lui dit cet homme pieusement
-cruel. A Dieu ne plaise. Non, mon fils, mourez
-martyr, plutôt que d'en imposer à vos juges.
-Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif
-pût vous sauver. Il n'est plus temps. C'est
-dans les fers que l'on doit s'avouer coupable. Mais,
-à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai
-repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute
-plus.» Ce fut alors que le jeune homme,
-s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents
-de larmes, en fit couler de tous les yeux.
-«O Dieu! dit-il, on m'annonçait ta religion pure
-et sainte comme l'appui de l'innocence; et tes
-ministres!&hellip;» On l'interrompit, pour le traîner
-sur le bûcher.</p>
-
-<p>Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait
-vivant, et que ses cris déchiraient tous les c&oelig;urs,
-un Maure à-peu-près du même âge, mais plus
-ferme et plus courageux, fut condamné comme
-blasphémateur, pour avoir murmuré contre le
-fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça
-sa sentence, en l'exhortant à déclarer, devant
-Dieu et devant les hommes, qui pouvait
-l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi.
-«Peuple, s'écria-t-il avec indignation, savez-vous
-qui l'on veut que j'accuse? Mon père. On me l'a
-nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce
-de me rendre le délateur. C'est lui qu'on
-veut que je traîne au supplice. On m'a promis
-d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez
-lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier
-celui qui m'a donné le jour. Ah! loin de l'accuser,
-j'atteste toutes les puissances du ciel, que ce
-vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais
-dans le fond de son ame; et, à moins que des
-larmes n'offensent nos tyrans, il ne les offensa
-jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée
-hautement, cette tyrannie odieuse. J'ai demandé,
-au nom du ciel, par quelle haine de la vérité,
-par quelle horreur de l'innocence, on refusait à
-l'accusé le droit naturel et sacré d'une défense
-légitime; pourquoi le délateur, dispensé de paraître,
-portant ses coups dans l'ombre, comme
-un lâche assassin, et se tenant enveloppé dans le
-manteau du juge, était compté au nombre des
-témoins? Cette procédure infernale, cet appareil
-d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres,
-un silence affreux, tous les piéges de l'artifice et
-du mensonge, pour surprendre, ou pour effrayer
-un malheureux abandonné à la calomnie, à la
-fraude la plus subtile et la plus noire; voilà ce
-qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma franchise les a
-blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes
-seront démasqués; et leurs crimes retomberont
-sur eux, comme un déluge, avec les vengeances
-du ciel.»</p>
-
-<p>A ces mots s'arrachant des bras de celui qui
-l'accompagnait: «Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais
-point le dieu que mes bourreaux adorent.
-Dieu juste, Dieu clément, père de tous les
-hommes, s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même,
-en traînant ses chaînes, il s'élança sur le
-bûcher.</p>
-
-<p>Après lui, venait une foule d'adolescents de
-l'un et de l'autre sexe, élevés en silence sous la
-loi musulmane, et livrés pour ce crime aux inquisiteurs
-de la foi. On leur avait promis, s'ils se
-faisaient chrétiens, qu'on les sauverait du supplice.
-Faibles, timides et crédules, ils s'étaient
-faits chrétiens; et on les menait au supplice. Ils
-réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils
-avaient abjuré. «Cette promesse, leur dit-on, va
-s'accomplir dans l'autre vie. Vous serez sauvés du
-supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci
-n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir
-fidèles; et trop heureux de n'avoir à subir
-qu'une expiation passagère, résignez-vous sans
-murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du
-milieu des flammes, où ils furent jetés, leurs bras
-s'étendirent en vain: leurs bras suppliants retombèrent;
-et bientôt tout fut consumé.</p>
-
-<p>Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait
-entendu que des cris, en voyant toutes ces
-victimes entassées sur le bûcher et dévorées par
-les flammes, tandis que l'air retentissait de saints
-cantiques d'allégresse, et que de pieux fanatiques,
-levant les mains au ciel, lui offraient pour encens
-la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur
-et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne
-a-t-elle changé de culte? et lui a-t-on rapporté
-de l'Inde les dieux qu'adorent les sauvages,
-et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule
-s'écouler, pensive et consternée; il imita le peuple;
-et de retour chez lui, il y trouva l'un de ses
-frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville,
-impatient de le revoir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.</h2>
-
-
-<p>Après les premiers mouvements de la tendresse
-et de la joie, Pizarre, ayant bien observé qu'aucun
-témoin ne pût entendre leur entretien, ni
-le troubler, commença par faire à Gonzale le récit
-de ses aventures. Il lui expose ensuite l'objet
-de son voyage; et finit par lui demander quelle
-étrange révolution s'est faite, depuis son absence,
-dans le génie, dans les m&oelig;urs, dans le culte de
-sa patrie; et quelle est cette horrible fête dont
-il vient d'être le témoin?</p>
-
-<p>«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté
-ces bords, lui dit Gonzale, tu n'as pu voir préparer
-ces événements; mais aujourd'hui que ta
-fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute,
-mon frère, et gémis.»</p>
-
-<p>«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus
-dans l'Espagne; ils y avaient apporté les arts,
-l'agriculture et le commerce; et en éclairant les esprits,
-ils avaient adouci les m&oelig;urs. La prospérité,
-la grandeur, l'opulence de ce royaume, cultivé,
-enrichi, décoré par leurs mains, méritait de faire
-oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus
-et soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à
-jouir d'une liberté légitime, qu'à vivre sujets de
-nos rois, en conservant le culte de leurs pères;
-et si la superstition ne se fût emparée de l'esprit
-d'Isabelle, jamais règne n'eût été plus heureux,
-ni plus florissant que le sien. Mais cette reine,
-que son génie et son courage auraient placée au
-rang de plus grands hommes, eut le malheur
-d'être trompée par un confident fanatique<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>,
-qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un
-faux zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur
-le trône, d'employer le fer et le feu pour exterminer
-l'hérésie et faire triompher la foi. Ce fut
-pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle
-érigea ce tribunal de sang.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Thomas Torquémada, dominicain.</p>
-</div>
-<p>«Armé d'une puissance énorme, affranchi de
-toutes les lois protectrices de l'innocence, et consacré
-par un pontife<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> qui lui confiait tous ses
-droits, ce tyran des esprits les remplit d'une
-sainte horreur<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. C'est ici, dans Séville même, que
-fut célébré le premier de ces sacrifices barbares,
-que l'on appelle <i>Actes de foi</i><a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. Ce jour exécrable
-coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils
-s'enfuirent épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge.
-Dans la Castille et dans Léon de nouveaux
-bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes
-des milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit
-dans l'Arragon, et y fit les mêmes ravages.
-L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume
-à l'autre la superstition voyait, comme autant
-de signaux, les feux qui dévoraient ses innombrables
-victimes. Des multitude de proscrits,
-échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient
-à la merci des flots; et l'Afrique en
-fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les
-Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables
-fureurs<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>. Ah! Pizarre, quelle province
-le fanatisme a désolée! Un peuple industrieux,
-vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme
-consolant des fêtes; plus de trente villes superbes,
-où fleurissaient les arts; cent autres villes
-moins opulentes, mais toutes riches et peuplées;
-deux mille villages remplis de cultivateurs fortunés;
-les plus belles campagnes, les plus riches
-de l'univers, tout est perdu, tout est détruit; la
-mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie
-des esprits, la plus odieuse de toutes, comme la
-plus injuste et la plus violente, en a fait de vastes
-tombeaux, où elle domine en silence sur des cendres
-et des débris.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Sixte IV.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille
-personnes, dont six mille furent brûlées.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <i lang="es" xml:lang="es">Auto-da-fe.</i> Le premier à Séville en 1480.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les
-obligeait à se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille
-familles se convertirent ou feignirent de se convertir; huit
-cent mille juifs se retirèrent en Portugal, en Afrique, ou
-dans l'orient.</p>
-
-<p>Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à
-se faire baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons
-peine d'être faits esclaves. Une assemblée de théologiens et
-de jurisconsultes avait décidé qu'on pouvait en venir à cette
-violence, malgré la foi du plus solennel des traités. Le pape
-Clément VII releva l'empereur Charles-Quint du serment
-fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de permettre aux
-Maures le libre exercice de leur religion; et il l'exhorta à
-chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient d'embrasser
-le christianisme.</p>
-</div>
-<p>«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les
-cruautés que l'on exerce en Amérique étonnent
-peu l'Espagne?&mdash;Elle y est endurcie par ses
-propres malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi
-veux-tu qu'elle s'étonne et s'épouvante? Parmi
-nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes
-les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits,
-le sang n'a plus de priviléges. Que le fils accuse
-son père, le père ses enfants, la femme son époux;
-c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis,
-écoutés; et l'accusé périt sur leur délation. Un
-simple soupçon fait saisir, traîner dans les cachots
-la faible et timide innocence; et l'imposture
-qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence
-éternel, est sûre de l'impunité. La seule ressource
-du faible, la fuite, est réputée une preuve du
-crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge,
-rompt pour lui les n&oelig;uds les plus saints. En lui,
-ses amis méconnaissent leur ami, ses enfants leur
-père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de
-refuge assuré pour lui, pas même au sein de la
-nature. La main qui lui perce le c&oelig;ur est innocente;
-elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de
-droit divin, le juge et le bourreau d'un infidèle
-fugitif. Telle est la loi du fanatisme; et je t'épargne
-le détail de mille atrocités pareilles, qui
-forment son code infernal<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>. Ne crains donc
-plus de voir les esprits soulevés de ce qui se
-passe dans l'Inde.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on
-en a donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.</p>
-</div>
-<p>«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée
-de ce délire?&mdash;La cour ne pense, lui répondit
-Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités.
-Que le peuple tremble et fléchisse, c'est
-tout ce qu'elle veut; et les malheurs de l'Inde
-ne la touchent que faiblement. Les grands, avec
-pleine licence, opprimaient autrefois le peuple:
-les juges leur étaient vendus; les lois se taisaient
-devant eux; et, sans frein comme sans pudeur,
-ils exerçaient impunément les vexations les plus
-criantes. Le peuple est rentré dans ses droits; la
-régence de Ximenès l'a tiré de l'oppression: il
-est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense;
-la force est du côté des lois; et le peuple,
-qu'elles protégent, les protége à son tour contre
-les attentats des grands, leurs ennemis communs.
-Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans
-les ressources du brigandage, a rendu les
-grands plus avides des richesses du dehors; et
-l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde,
-en fait de zélés partisans au premier
-qui promet d'en payer le tribut à leur orgueilleuse
-avarice. Tout est vénal sous ce nouveau
-règne; et quand l'or est le prix de tout, on obtient
-tout avec de l'or: c'est ce que j'ai voulu
-t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce
-sont elles qui nous dominent. Elles président dans
-les conseils, elles ont l'oreille du prince, elles
-sont l'ame de la cour. La religion même est ici
-leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand
-elle prétend les gêner. Rome, le siége de l'église,
-vient d'être prise et saccagée; le souverain pontife
-a été mis aux fers&hellip;&mdash;Sans doute par les
-infidèles? demanda Pizarre.&mdash;Par nous, reprit
-Gonzale, par ce jeune empereur qui lui-même
-a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver; annonce-lui
-une vaste et riche conquête. Il gémira
-peut-être sur le malheur de l'Inde; mais si ce
-malheur est utile à sa grandeur, à sa puissance,
-il le laissera consommer.»</p>
-
-<p>Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale,
-eut sans peine accès à la cour. On le présente
-à l'empereur, et au milieu du conseil assemblé,
-ce jeune prince ayant daigné l'entendre,
-le guerrier lui parle en ces mots:</p>
-
-<p>«Puissant et glorieux monarque, vous voyez
-l'un des premiers soldats qui, sous le règne de
-Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans
-le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo
-m'a vu naître le plus obscur de vos sujets, mais
-j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire oublier
-ma naissance. Sur la côte de Carthagène et
-vers les bords du Darien, je suivis Alphonse Ojeda,
-l'homme le plus déterminé qui fut jamais. J'appris
-à son école qu'il n'est point de dangers que
-le courage ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a
-mis à l'épreuve de tous les maux. Après lui ce
-fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que
-je conçus l'espérance d'égaler Colomb et Cortès.</p>
-
-<p>«On vous a vanté les richesses de l'Amérique;
-et moi, je vous annonce qu'on ne les connaît
-pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire
-de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu
-Cortès si fameux, ne sont rien en comparaison
-des pays que j'ai découverts, et dont je viens
-vous faire hommage. C'est le royaume des Incas,
-peuple adorateur du soleil, dont ses rois se disent
-les enfants. Et qui ne le croirait leur père,
-en voyant les richesses que ses rayons répandent
-dans ces heureux climats?</p>
-
-<p>«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend
-depuis l'équateur jusqu'au tropique du midi;
-et parmi ces montagnes, les plus riants coteaux
-et les vallons les plus fertiles. Le même jour y
-présente toutes les saisons réunies; la même terre
-y produit à-la-fois les fleurs, les fruits, et les
-moissons.</p>
-
-<p>«Les peuples de ces contrées sont vaillants
-mais presque sans armes. Il est facile de les vaincre,
-plus facile de les gagner par la clémence et la
-douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais
-dans leur pays; et avec un vaisseau et moins
-de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos lois
-un florissant empire, et à vos pieds des monceaux
-d'or. Le vice-roi de Panama, jaloux d'une
-entreprise commencée avant lui, et dont il n'avait
-pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il
-ne m'en est resté que douze; et avec eux j'ai
-soutenu, dans une île déserte, au milieu des tempêtes,
-les plus rudes épreuves de la nécessité.
-J'attendais un faible secours; on me l'a refusé,
-et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans renoncer
-à ma glorieuse entreprise; et, pour vous
-soumettre un pays le plus riche de l'univers, je
-ne demande que l'honneur dont jouit Cortès au
-Mexique, l'honneur de commander pour vous,
-et de n'obéir qu'à vous seul.»</p>
-
-<p>Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le
-récit de ses aventures, attesté par ses compagnons;
-et ce récit, quoique très-simple, ne fut
-pas lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune
-empereur voulût encore éprouver Pizarre, soit
-que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du
-titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise,
-lui dit-il, semble autoriser celle de ton
-ambition; mais sois content de partager les richesses
-que tu m'annonces, et ne demande rien
-de plus.&mdash;Des richesses? lui dit Pizarre d'un
-air chagrin et dédaigneux; mes matelots et mes
-soldats en reviendront chargés. Il me faut de la
-gloire. Le reste est au-dessous de moi. Si je ne
-suis pas digne de gouverner, je ne suis pas digne
-de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer;
-je l'instruirai: mon plan, mes projets,
-mes découvertes, je lui communiquerai tout, excepté
-mon courage&hellip; dont j'ai besoin pour dévorer
-l'humiliation d'un refus.»</p>
-
-<p>Cette franchise brusque et fière ne déplut point
-au jeune monarque. «Il me servira bien, dit-il,
-puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui accorda
-sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une
-foule de courtisans l'entourer, le féliciter, briguer
-l'honneur de protéger ses cruautés et ses
-rapines, et mendier le prix infâme de l'appui
-qu'ils lui promettaient. Il vit une jeunesse ardente,
-ambitieuse, se disputer la gloire de le
-suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice
-elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui
-équiper une flotte, et risquer, en tremblant, les
-frais d'une entreprise dont elle attendait des trésors.</p>
-
-<p>Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se
-fiaient à lui, leur prodigua les espérances, se
-ménagea l'appui des grands, s'attira la faveur du
-peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats
-déterminés, et, parmi les plus braves, prit
-vingt hommes d'élite pour commander sous lui.
-Ses frères furent de ce nombre<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. Le jeune Gonsalve
-Davila ne fut point oublié: Charles daigna
-recommander à Pizarre de l'emmener avec lui
-en passant à l'île Espagnole.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.</p>
-</div>
-<p>Ainsi, tout secondant ses v&oelig;ux, Pizarre, dans
-le même temple<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> et sur le même autel où Magellan
-avait fait le serment d'obéissance et de
-fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans
-les mains de Charles, prononça le même serment.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire.</p>
-</div>
-<p>«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond
-tous les droits; chacun, selon ses intérêts
-ou ses opinions, fait pencher la balance entre les
-Indiens et nous<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. Fatigué de tous ces débats,
-je te recommande deux choses: l'une, de faire
-à ton pays tout le bien que tu croiras juste et
-qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens
-le moins de mal qu'il te sera possible: car si je
-veux en être obéi, je désire encore plus d'en
-être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée, cette
-épée qui devait être la marque de sa dignité<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>,
-et qui ne fut pour lui qu'une trop faible défense
-contre de lâches assassins.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> On sait que la cour était composée de Flamands et
-d'Espagnols. Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient
-qu'on les laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts
-et des principes opposés.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général.</p>
-</div>
-<p>Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons
-rassemblés dans le port de Palos, n'attendent
-que lui et les vents. Il arrive; les vents l'invitent
-à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre,
-et part aux acclamations de tout un peuple qui
-l'exhorte à revenir, chargé des richesses de l'Amérique,
-déposer les dépouilles des temples du
-soleil au pied des autels du vrai Dieu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.</h2>
-
-
-<p>En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit
-que Las-Casas, attaqué d'une maladie que l'on
-croyait mortelle, languissait au bord du tombeau.
-Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui,
-et le servait avec ce zèle tendre qu'un fils aurait
-eu pour son père.</p>
-
-<p>Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement
-ému. Sur son visage, où étaient peintes
-la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se répandit
-un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre
-en lui tendant la main, je vais le voir ce Dieu
-qui nous a tous fait naître pour nous aimer mutuellement,
-pour vivre en paix, nous secourir
-et nous soulager dans nos peines. Voyez combien
-l'image de la mort est tranquille et riante pour
-l'homme simple et doux qui se dit à lui-même:
-Je n'ai jamais fait gémir l'innocent. Voyez avec
-quelle confiance mes yeux, avant de se fermer,
-se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation
-mes bras s'étendent vers mon père. Il me
-voit expirant, et il dit: Celui-là fut bien faible,
-mais il ne fut pas méchant; son sein renferme
-un c&oelig;ur sensible; ses yeux n'ont jamais vu les
-larmes des malheureux sans y mêler des larmes;
-ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de
-même vers les infortunés qu'il pouvait secourir:
-je serai miséricordieux envers l'homme compâtissant.
-Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort
-semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la
-justice et l'humanité.»</p>
-
-<p>A cette voix faible et touchante, à ce langage
-qu'animait une piété vive et tendre, à ces regards
-où semblait éclater la dernière étincelle de
-la vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa
-dans ses mains la main de l'homme juste. «O mon
-père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce
-que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent
-vos vertus. Pour vous répondre de moi, j'avais
-besoin d'être revêtu d'une autorité imposante:
-je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie
-à conquérir sans opprimer.»</p>
-
-<p>Le solitaire lui demanda des nouvelles de son
-ami, du vertueux Alonzo. «Il m'a quitté, lui répondit
-Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi
-les sauvages.»</p>
-
-<p>«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les
-aima toujours; il est digne d'en être aimé. Mais
-dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la
-nouvelle cour d'Espagne?&mdash;Elle est partagée,
-lui dit Pizarre; mais le parti de l'avarice et de la
-tyrannie est toujours le plus fort. J'ai même vu
-dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti
-cruel. Ils s'autorisent de la cause de Dieu, pour
-conseiller la violence; et ils l'exercent en Espagne
-avec une rigueur que je n'ai pu voir sans
-frémir.» Alors il lui fit le tableau de cette fête
-abominable, à laquelle lui-même il avait assisté.
-«Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un sentiment
-d'horreur si profond, si passionné, qu'il
-en oublia sa faiblesse. «O mon ami! daignez en
-croire le témoignage d'une bouche expirante:
-car les craintes, les espérances, et tous les intérêts
-humains s'évanouissent devant celui qui
-ne va plus laisser au monde qu'une poussière
-inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour
-rendre gloire à la religion. Vous avez entendu,
-vous entendrez encore autoriser, au nom du ciel,
-les plus détestables excès. L'orgueil, l'ambition,
-la cupidité, la passion insatiable de dominer et
-d'envahir, ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au
-pied des autels, de lâches partisans, de féroces
-apologistes; et, par une bassesse indigne
-d'un ministère auguste et saint, on a cru devoir
-se ranger du côté du puissant, du fort, et de l'injuste,
-pour s'assurer de leur appui. Mais, mon
-ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme
-lui. Ni l'un ni l'autre n'a besoin de la faveur d'une
-cour avare et d'une populace avide. Le glaive de
-la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront réduits
-en poudre; les trônes mêmes ne seront
-plus; et Dieu sera, et la vérité avec lui. J'atteste
-donc ici ce Dieu devant lequel je vais paraître,
-qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse
-politique, vile esclave des passions; je l'atteste
-qu'il n'a donné à aucun homme sur la terre le
-droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi
-le poignard à la main; que celui qui a créé les
-ames des Maures et des Indiens, n'a pas besoin
-de nos tortures pour les changer et les réduire;
-et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions,
-y fera luire aussi, quand bon lui semblera,
-le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes les
-fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre
-le fer et le feu dans les mains des rois et
-des peuples, et puis lever les mains au ciel, et
-dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point
-versé le sang; fuyez ces fourbes hypocrites. Qu'ils
-soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent des
-martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion
-la dureté, l'orgueil, la cruauté de ses ministres.
-La paix, l'indulgence, et l'amour, voilà
-son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable,
-éternel, qu'on la reconnaîtra toujours.
-Mon ami, je l'ai dit aux rois, je l'ai dit aux tyrans
-de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours,
-j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare
-la raison; je monterais sur ce bûcher où l'on fait
-périr, dites-vous, tant de malheureuses victimes;
-et de là je demanderais à ce tribunal sanguinaire,
-si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons
-ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a
-rendu le juge des pensées et le tyran des ames?
-et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer
-un pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient
-ce bûcher infernal, ou m'y feraient brûler vivant.»</p>
-
-<p>«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous;
-et n'abrégez point des jours qui nous sont précieux.
-Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque
-va même au-delà des devoirs que vous impose
-votre état.&mdash;Mon état! et qui rendra gloire à
-la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera
-de l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en
-l'invoquant? Les voilà nos devoirs, sans doute.
-Tant que les peuples et les rois ne mêlent point
-les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité,
-ils peuvent nous fermer la bouche; mais dès qu'ils
-s'autorisent de la cause de Dieu pour être injustes
-et cruels, c'est à nous, à travers les lances
-et les épées, de crier que Dieu désavoue les
-crimes commis en son nom. Malheur à nous, si
-par notre silence on l'en croyait complice. Eh
-quoi! le zèle ne saura-t-il jamais qu'opprimer
-et détruire? La charité, comme la foi, n'aura-t-elle
-pas ses martyrs?»</p>
-
-<p>Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par
-l'amour de l'humanité, tenait ce langage à Pizarre,
-la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de ses
-ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux
-esclaves; on n'entendait que le bruit des
-flots qui se brisaient contre le rivage avec un
-murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la
-nature, opprimée dans ces climats.</p>
-
-<p>Alors on entendit frapper à la porte du solitaire.
-Le jeune Davila se lève, va, et revient avec
-inquiétude; et se penchant sur le lit de Las-Casas,
-il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre,
-dit Las-Casas. Pizarre est magnanime; et ce serait
-lui faire injure, que de nous méfier de lui.
-Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant
-retiré depuis plus de dix ans dans les montagnes
-de l'île<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, s'y conduit avec une valeur
-et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite
-sauvage est devenue inaccessible; et c'est le refuge
-assuré de tous les insulaires qui échappent
-à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents hommes
-pleins de courage, et il les contient dans les
-bornes d'une défense légitime. Vigilant, actif,
-plein d'ardeur, et aussi prudent qu'intrépide, il
-se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il
-a vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a
-vu brûler vifs son père et son aïeul<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>; et s'il
-lui tombe entre les mains un des bourreaux de
-sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi
-le plus cruel, dès qu'il est pris vivant, est
-assuré de son salut: il ne voit plus en lui qu'un
-homme. Heureusement, et pour la gloire de la
-religion, il est chrétien. J'ai eu le bonheur de
-l'instruire; il s'en souvient; il m'aime tendrement.
-Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels
-dangers il s'est exposé pour me voir.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Les montagnes de Baoruco.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando.</p>
-</div>
-<p>Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune
-Davila revint, suivi du cacique, qu'une Indienne
-accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros
-sauvage) se précipite avec transport sur le lit de
-Las-Casas, et lui baisant mille fois les mains avec
-un attendrissement inexprimable: «O mon père,
-dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait!
-Mais je te revois souffrant; et ta main brûle sous
-mes lèvres! Mes frères, tes enfants, alarmés de
-ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu
-résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris,
-je sais ce qui m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer,
-pour venir embrasser mon père. Écoute,
-ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent
-que tu es attaqué d'une maladie à laquelle le lait
-de femme est salutaire. Je t'amène ici ma compagne.
-Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur
-lui; elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière
-qui le couvre; il ne lui demande plus rien.
-La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon
-père ces deux sources de la santé. Je donnerais
-pour lui ma vie; et si tu prolonges la sienne, je
-chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui l'aura
-allaité.»</p>
-
-<p>Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait
-de l'impression que faisait sur le c&oelig;ur du
-Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila,
-présent, versait de douces larmes; et l'Indienne,
-d'une beauté céleste et d'une modestie encore
-plus ravissante, regardant Las-Casas d'un &oelig;il respectueux
-et tendre, n'attendait qu'un mot de sa
-bouche pour y porter son chaste sein.</p>
-
-<p>Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame,
-voulut refuser ce secours. «Ah! cruel! s'écria le
-cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel
-est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous
-n'avons que toi pour consolation, pour espoir;
-si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je te
-suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens
-te demander au péril de ma tête, au milieu de
-mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon
-père, et que ton sein force sa bouche à y puiser
-la vie.» En achevant ces mots, il prend sa
-femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur
-le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il.
-Je laisse auprès de toi la moitié de moi-même,
-et je ne veux la revoir que lorsqu'elle t'aura rendu
-à la vie et à notre amour.»</p>
-
-<p>Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant
-Las-Casas, lui dit à son tour: «Que crains-tu,
-homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta
-fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me
-l'a tant dit! Il donnerait pour toi son sang. Moi,
-je t'offre mon lait. Daigne puiser la vie dans ce
-sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on
-me racontait les prodiges de ta bonté.»</p>
-
-<p>Trop attendri pour rejeter une prière si touchante,
-trop vertueux pour rougir d'y céder, le
-solitaire, avec la même innocence que le bienfait
-lui était offert, le reçut; il permit à la jeune
-Indienne de ne plus s'éloigner de lui; et ce fut
-à la piété de Henri et de sa compagne, que la
-terre dut le bonheur de posséder encore long-temps
-cet homme juste.</p>
-
-<p>«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit
-Pizarre, que vous êtes heureux d'y régner ainsi
-sur les c&oelig;urs! D'autres auront subjugué l'Inde;
-mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant
-de la vertu.»</p>
-
-<p>L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer
-de Pizarre; et Las-Casas le lui nomma. «Fils
-d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit Pizarre,
-vous voyez des exemples bien différents
-du sien!» Il lui apprit que l'empereur l'avait recommandé
-à lui, et qu'il était destiné à le suivre.
-Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se
-résoudre à se séparer de Las-Casas.</p>
-
-<p>«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est
-d'obéir. J'aimerais mieux vous voir obscur que
-de vous savoir coupable. Mais la confiance que
-Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère
-mes craintes. Je vous conseille de le suivre, et
-vous invite à l'imiter. Venez me voir encore demain:
-j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai
-de ma lettre; et si Pizarre peut savoir où
-ce bon jeune homme respire, il la lui fera parvenir.»</p>
-
-<p>En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit
-qu'il allait signer la ruine des Indiens?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.</h2>
-
-
-<p>Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre,
-au premier souffle d'un vent favorable, mit à la
-voile, et partit de l'île Espagnole. Son arrivée à
-Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis.
-On s'empressa de lui armer une flotte, et dès
-qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec la résolution
-d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus.
-Mais il fut forcé par les vents d'aborder
-au port de Coaque, non loin du promontoire de
-Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance
-des flots, il marcha le long au rivage,
-ayant commandé à sa flotte de le joindre au
-port de Tumbès.</p>
-
-<p>Des sables, des vallons remplis de bois hérissés
-et touffus, dont la ronce et le manglier font
-un tissu impénétrable, des torrents, des fleuves
-rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude
-profonde, tout ce que la nature a de plus
-effrayant s'oppose à son passage, et ne peut arrêter
-ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il
-foule une terre brûlante. Ses compagnons, qu'il
-encourage au nom de la gloire et de l'or, s'enfoncent
-avec lui dans ces bois où jamais les serpents
-venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient
-vu les traces de l'homme. Il s'élance dans les
-torrents, il enseigne à ses compagnons à les traverser
-à la nage, et ceux que le danger rebute,
-ou que les forces abandonnent, il les anime, il les
-soutient, il les dispute aux flots qui les entraînent,
-et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il
-les amène au bord. Intrépide et infatigable, il
-s'avance, il découvre enfin des champs cultivés,
-des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et
-la terreur qu'il y répand fait bientôt passer à
-Quito la nouvelle de son retour. Mais le cruel
-état des choses, dans le royaume des Incas, n'avait
-pas permis de veiller à la défense des vallées.</p>
-
-<p>Huascar était captif dans les murs de Cannare;
-mais l'un de ses frères, Mango, réfugié dans les
-détroits des montagnes de l'orient, avec les restes
-de sa famille et les débris de son armée, méditait
-le hardi dessein de rentrer dans Cusco, et
-d'en chasser Palmore. Il voyait même tous les
-jours son camp se grossir de nouveaux transfuges,
-qu'effrayait la domination de l'usurpateur de l'empire
-et de l'oppresseur de leur roi.</p>
-
-<p>Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans
-une forêt, les animaux qui l'habitaient, chassés
-de leur retraite par la rapidité des flammes, que
-pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant,
-sur des rochers inaccessibles; et de là,
-fixant un &oelig;il morne sur la forêt que le feu dévore,
-ils semblent murmurer entre eux leur épouvante
-et leur douleur.</p>
-
-<p>Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des
-siens, des montagnes de l'orient. La renommée,
-qui le précède, a semé le bruit de sa marche.
-Le courage, dans tous les c&oelig;urs, se ranime
-avec l'espérance; dans Cusco le peuple commence
-à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de
-la révolte se fait entendre.</p>
-
-<p>Au signal d'un soulèvement et à l'approche
-d'une armée, Palmore abandonne la ville. Il fait
-pourvoir abondamment la citadelle qui la domine<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>,
-et s'y enferme avec les siens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire
-cette citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué.</p>
-</div>
-<p>Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme
-en triomphe; et fier d'une nombreuse armée
-qu'il fait camper autour des murs, il envoie à
-la citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci
-répond que la paix, ou la mort le désarmera.
-On le presse, on lui fait entendre que tout
-l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans
-ressource, et que lui-même il n'a d'espoir qu'en
-la clémence de Mango. «Je ne sais point ce qui
-se passe hors des remparts que je défends, répond
-ce généreux guerrier. Ataliba est homme,
-il peut éprouver des revers; mais puisqu'il lui
-reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a
-pas tout perdu. S'il n'était plus lui-même, peut-être
-alors prendrais-je conseil de la nécessité,
-mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de
-lui seul; et je laisse Mango exercer sa clémence
-sur des malheureux, s'il en est d'assez lâches
-pour l'implorer.»</p>
-
-<p>Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns
-des siens étaient troublés de ces menaces:
-«Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba fût
-malheureux, lui en serions-nous moins fidèles?
-Ressemblerions-nous aux oiseaux qui s'envolent
-d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque tourbillon
-rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera:
-laissons passer l'orage.» Alors, choisissant parmi
-eux un messager intelligent et sûr: «Cherche
-Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse
-de Cusco est à nous encore; que c'est moi qui
-la garde, et que j'ai avec moi deux mille hommes
-déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà,
-dit-il en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient,
-voilà comme il faut que l'on parle à ses
-amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un
-bon peuple, c'est un bon roi.»</p>
-
-<p>Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement
-de Cusco, le roi de Quito s'avançait
-au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le
-suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé
-les plaines de Loxa, vu les sources de l'Amazone,
-et du haut des monts qui dominent le fleuve
-Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce
-beau fleuve arrose, quand le messager de Palmore
-vint au-devant d'Ataliba, l'avertit que
-Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille
-hommes, gardait encore la citadelle, et que le
-chef et les soldats lui étaient dévoués. Molina l'entendit,
-et dans le moment même il prit sa résolution.
-«Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir,
-non loin de ce fleuve, un camp facile à retrancher,
-où ton armée se repose; et profitons de
-l'avantage que le sort nous a ménagé.» Il fit donc
-avancer l'armée sur le coteau qui dominait la
-plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la
-nuit il appela le messager de Palmore, l'instruisit,
-et le renvoya.</p>
-
-<p>Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi
-retranché dans son camp, l'insulte, et l'appelle
-au combat.</p>
-
-<p>Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne
-pas sortir; il se croyait couvert de honte, et s'en
-plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit Alonzo,
-que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans
-tes ennemis qu'imprudence et légèreté? Laisse
-venir le jour que j'ai marqué pour leur défaite;
-alors nous répondrons en hommes à ces témérités
-d'enfants.»</p>
-
-<p>Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon,
-le roi de Quito vit paraître, au-delà du
-camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau
-flottant de Palmore. «Voici le moment,
-prince, dit le jeune Espagnol; et si Palmore fait
-son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il
-dit; et le signal donné, l'armée abandonne son
-camp, et va se ranger dans la plaine.</p>
-
-<p>Alonzo se réserve deux mille combattants armés
-de haches et de massues, pour charger lui-même
-à leur tête. C'est la troupe de Capana; et
-ce cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur
-de combattre sous Alonzo. Cependant la
-flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche;
-et bientôt une horrible mêlée confond
-les coups, et fait couler ensemble des flots du sang
-des deux partis.</p>
-
-<p>Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est
-reposé, il fond sur l'armée ennemie; et d'une
-ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la tête
-du corps terrible qu'il réservait pour ce moment.</p>
-
-<p>Entre ces deux attaques soudaines et rapides,
-Mango, surpris, épouvanté, dissimule en vain
-son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout
-se disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste
-seule et se tient immobile, comme un rocher
-au milieu des vagues qui le couvrent de leur
-écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain
-elle se voit accabler sous le nombre: trois fois on
-l'invite à se rendre, trois fois, avec un fier mépris,
-elle rejette son salut. Sa résistance, et le
-carnage qu'elle fait en se défendant, achèvent
-d'étouffer un reste de compassion dans les bataillons
-qui la pressent. Elle succombe enfin;
-aucun de ses guerriers ne quitte son rang; ils
-périssent dans la place où ils combattaient; et ce
-qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans
-la fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba,
-vainqueur et consterné, parcourir ces plaines de
-sang, et se reprocher sa victoire. Hélas! cette
-victoire qui lui arrachait des larmes, était pour
-lui le terme de la prospérité, et comme le dernier
-sourire, le sourire cruel et traître de la fortune
-qui l'abandonnait.</p>
-
-<p>Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre
-sur la rive du fleuve qui baigne les champs
-de Tumbès.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.</h2>
-
-
-<p>Vers l'embouchure de ce fleuve est une île sauvage<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>,
-où Pizarre avait résolu de se ménager
-un refuge. Il y passa sur des canots; car il avait
-devancé sa flotte. Mais cette île était la demeure
-d'un peuple indomptable et féroce. Pizarre, dédaignant
-de perdre, à réduire ce peuple, un
-temps qui lui était précieux, n'attendit que sa
-flotte, pour revenir camper sur le rivage et devant
-le fort de Tumbès.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> L'île de Puna.</p>
-</div>
-<p>Dans ce fort étaient enfermés mille Indiens
-détachés de l'armée d'Ataliba. Orozimbo était
-à leur tête. Sous lui commandait Télasco. La
-belle et tendre Amazili, l'arc à la main, le carquois
-sur l'épaule, telle et plus fière en son maintien
-et plus légère dans sa course qu'on ne peint
-Diane elle-même, avait suivi son frère et son amant,
-digne, par son courage, de partager leur gloire.
-Pizarre se souvint du peuple de Tumbès, de
-l'accueil plein d'humanité<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, de candeur, et de
-bienveillance qu'il en avait reçu; il résolut de
-bonne foi d'achever de gagner l'estime et l'amitié
-de ce bon peuple. Il assembla donc ses guerriers,
-et leur tint ce discours:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison
-sans vraisemblance. <i>Il immola</i>, dit-on, <i>à ses idoles
-trois Espagnols qui s'étaient confiés à lui</i>. Le peuple de Tumbès
-n'avait plus d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne
-faisait point au soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde
-imputation est encore plus démentie par les m&oelig;urs de
-ce peuple, par sa candeur et sa bonté.</p>
-</div>
-<p>«Castillans, je vous ai promis des richesses
-et de la gloire. De ces deux biens, l'un vous est
-assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous
-qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés
-d'or: je vous en suis garant: ne vous abaissez
-pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la gloire,
-c'est autre chose: une haute entreprise la promet,
-ne l'assure pas. Celui-là seul l'obtient, qui
-la mérite: jamais le crime ne la donne. Les conquérants
-de l'Amérique ont fait tout ce qu'on
-peut attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne
-seront pourtant jamais qu'au nombre des brigands
-insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne
-a dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé
-par une trahison; Cortès, par une perfidie
-plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont
-flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste
-s'est déshonoré par les plus indignes excès. Il dépend
-de nous, mes amis, d'en partager l'opprobre,
-ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une
-conduite opposée: nous en avons encore le choix.
-Il s'agit de ranger sous la puissance de l'Espagne
-la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il
-en est deux moyens, la douceur et la violence.
-La violence est inutile; et chez des nations
-guerrières, où nous sommes en petit nombre,
-elle serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger
-n'est rien, je le sais; mais la gloire, la gloire est
-tout; et quand nous aurions opprimé, dévasté,
-changé ces contrées en des déserts sanglants,
-en de vastes tombeaux, oserions-nous repasser
-les mers, chargés de trésors et de crimes, et
-poursuivis par les remords? Les malédictions d'un
-monde, les reproches de l'autre, la colère du ciel,
-enfin les cris de la nature et de l'humanité, tout
-cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les richesses
-ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui
-me manque; vous ne l'avez pas plus que moi.
-Faisons-nous des prospérités dont nous n'ayons
-point à rougir, ou un malheur qui nous honore.
-Rien n'est si beau que ce qui est juste, rien n'est
-si juste sur la terre que l'empire de la vertu. Tâchons
-de dominer par elle. Quelle conquête, mes
-amis, que celle qui n'aurait coûté ni larmes ni
-sang! Quel triomphe que celui qui ne serait dû
-qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance
-et l'amour nous livreraient tous les biens de ces
-peuples: pour les vaincre et les captiver, nos
-armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient
-dignes d'orner les temples de ce dieu que
-nous venons faire adorer.»</p>
-
-<p>Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des
-guerriers castillans qui avaient servi sous Davila,
-et dont les mains s'étaient déja trempées dans
-le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais
-présage de ce qu'ils appelaient mollesse dans
-leur général. Vincent de Valverde, sur-tout, ce
-prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître
-dans le langage de Pizarre les sentiments
-de Las-Casas, et fronçant un sourcil atroce:
-«Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront
-sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.»</p>
-
-<p>Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre
-marcha vers Tumbès, et fit demander au cacique
-de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé
-dans sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba,
-roi de Quito, qui l'avait prise sous sa garde;
-et que le fort la protégeait.</p>
-
-<p>Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche;
-il l'observe; et quel est son étonnement, lorsqu'à
-cette enceinte, à ces angles, à ces murs de gazon,
-faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes
-armes, il reconnaît l'art des Européens!
-«C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux
-Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre:
-il a fait construire ces remparts; peut-être il les
-défend lui-même.» Impatient de s'en instruire, il
-demande à parler au commandant du fort; et
-Orozimbo se présente. «Espagnol, je suis Mexicain,
-je suis neveu de Montezume. Juge si je
-dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est
-ici mon dernier asyle; ce sera mon tombeau, si
-ce n'est pas le tien.»</p>
-
-<p>Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien
-n'était plus inconcevable: Pizarre ne pouvait le
-croire. Cependant il fallut céder aux instances
-des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient
-comme une insulte, ils murmuraient,
-ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit. Mais
-afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de
-surprise, et à la faveur de la nuit. On se plaignit
-de sa prudence; elle faisait injure à ceux qu'elle
-paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes
-se seraient crus déshonorés par ces précautions
-timides: ce n'était pas devant ces troupeaux
-d'indiens qu'il fallait craindre le grand
-jour, si favorable à la valeur. Le héros gémit,
-et céda.</p>
-
-<p>L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de
-l'Europe volaient sur les remparts; les Indiens
-épouvantés n'osaient paraître; et la fascine amoncelée
-allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit
-la terreur dont tous les esprits sont frappés, les
-ranime et les encourage. «Eh quoi! mes amis,
-leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie?
-Est-ce le bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts
-pour rompre le fil de la vie? Ces bouches brûlantes
-sans doute vomissent la mort; mais la mort
-est aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la
-main d'un brave homme, est terrible comme le
-feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre,
-et il en a mille à donner: vos carquois en sont
-pleins. Paraissez donc, et repoussez une troupe
-d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et
-mortels comme vous.»</p>
-
-<p>Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond
-au feu des Castillans. L'approche du fossé, la
-route du soldat qui vient y jeter sa fascine, commence
-à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais
-sur-tout celles des Mexicains, se trempent dans
-le sang. Un &oelig;il vengeur les guide, et choisit ses
-victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent
-blessés; l'intrépide Lerma entend siffler à
-travers son panache le trait qui lui était destiné.
-Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche
-rapide percer son épais bouclier, et venir effleurer
-son sein. Le bras nerveux de Télasco l'avait
-lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans
-force aux pieds du superbe Espagnol.</p>
-
-<p>Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de
-ces contrées, du haut de son coursier fougueux,
-pressait les travaux des soldats. Une flèche qui
-part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier
-dans le flanc. L'animal indompté se dresse, frappe
-l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui foule
-son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le
-voit tomber, en pousse un cri de joie. «Ombres
-de Montezume et de Guatimozin! ombre de mon
-père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut,
-ce faible tribut de vengeance. Je ne mourrai
-donc pas sans avoir fait vomir le sang et l'ame
-à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle
-arène céda sous le poids du coursier; le Castillan
-y fut enseveli, mais se releva de sa chûte,
-plus furieux, plus implacable, plus altéré du
-sang des Indiens.</p>
-
-<p>Le plomb mortel qui portait sur les murs de
-plus inévitables coups, ne vengeait que trop bien
-Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la plus
-légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout
-de voir les Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à
-ce bruit, à ce feu des armes qui par-tout avait
-répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il
-fallait, ou les rendre encore plus intrépides, en
-cédant à leur résistance, ou faire tout dépendre
-du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur,
-était comblé de l'un à l'autre bord, et
-l'escalade était possible. Pizarre s'y résout, et
-l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la protége.</p>
-
-<p>Orozimbo ne perd point courage. Il défend à
-ses Indiens de s'exposer au feu: «Imitez-nous,
-dit-il: Télasco, mes amis et moi, nous allons vous
-donner l'exemple.» Il eut seulement soin d'écarter
-du lieu de l'assaut sa s&oelig;ur, qui lui tendait
-les bras, et le conjurait par ses larmes de la
-souffrir auprès de lui.</p>
-
-<p>Alors, s'armant de haches et de lourdes massues,
-ils attendent, tête baissée, les plus hardis
-des assaillants.</p>
-
-<p>Il en parut trois à-la-fois, Moscose, Alvare, et
-Fernand, le jeune frère de Pizarre. Ils s'élèvent,
-tenant le glaive d'une main, le bouclier de l'autre,
-et portant dans les yeux un courage déterminé.</p>
-
-<p>Télasco s'adresse à Moscose, et d'un coup de
-massue lui brisant sur la tête l'écu qui lui sert
-de défense, le renverse du haut des murs. Il
-tombe comme foudroyé sur ses soldats qui allaient
-le suivre, et roule sur leurs boucliers.</p>
-
-<p>Fernand Pizarre va s'élancer de l'échelle sur
-le rempart; mais encore chancelant sur un appui
-fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups
-assurés. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il
-tenait le glaive, le désarme et l'entraîne à lui. Il
-se débat; mais il est terrassé. Son vainqueur lui
-laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reçoit
-pour lui le coup mortel.</p>
-
-<p>Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord
-du mur pour le franchir, sent tomber sur son
-casque la hache meurtrière; et le coup, en glissant,
-le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est
-précipité sanglant; et ses soldats voyant sur leur
-tête la massue levée pour les frapper, n'osent
-s'exposer après lui à une mort inévitable.</p>
-
-<p>Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus
-aimable, le plus vertueux de ses frères; mais il
-dévore sa douleur. Il voit la consternation de
-ceux qu'il a trop écoutés; et, sans y ajouter le
-reproche, il fit interrompre l'assaut.</p>
-
-<p>Le premier soin d'Orozimbo, après que l'ennemi
-se fut retiré dans son camp, fut de faire
-réduire en cendres ce vaste monceau de fascines
-dont on avait comblé le fossé du rempart; et
-tandis que des tourbillons de fumée et de flammes
-s'élevaient au-dessus des murs: «Viens, dit-il au
-jeune Pizarre, et vois ce bûcher allumé. Quand
-je t'y jetterais vivant, quand j'y ferais brûler avec
-toi tous tes compagnons, et avec eux leurs pères,
-leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais
-pas les maux que ta nation nous a faits&hellip;
-Va-t'en, va dire à ces barbares que les neveux
-de Montezume ayant à leurs pieds un brasier, et
-dans leurs mains un Castillan&hellip; Va-t'en, te dis-je,
-et ne tarde pas; car je crois entendre les plaintes
-de l'ombre de Guatimozin.»</p>
-
-<p>Fernand Pizarre s'en allait, le c&oelig;ur flétri, l'ame
-abattue, n'osant s'avouer à lui-même qu'il respirait
-par la clémence d'un Indien, d'un Indien
-neveu de Montezume! Dans la plaine qui séparait
-le camp des Espagnols du fort de Tumbès,
-il rencontre un vieillard étendu sur le sable et
-baigné dans son sang. Ce vieillard respirait encore,
-et tendant les bras au jeune homme, il l'appelait
-à son secours. Pizarre approche. L'Indien
-lève sur lui un &oelig;il mourant, lui montre son flanc
-déchiré, et fait un signe vers le rivage, un autre
-signe vers le ciel, comme pour indiquer le crime
-et le vengeur.</p>
-
-<p>Le guerrier attendri lui donne tous les soins
-de l'humanité; il étanche le sang de sa blessure;
-et l'aidant à se soulever et à se soutenir, il paraît
-vouloir le mener au camp. Le vieillard,
-frissonnant d'horreur, le conjurait, en lui baisant
-les mains, de prendre une route opposée. «Non,
-disait-il; c'est de côté-là qu'ils sont allés.&mdash;Qui
-donc? lui demanda Pizarre.&mdash;Les meurtriers,
-dit le vieillard. Ils étaient vêtus comme toi; ils
-te ressemblaient&hellip; Non, pardonne, je ne veux
-pas te faire injure; tu es aussi bon qu'ils sont
-méchants. Ils venaient du fort, ils allaient vers
-le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine;
-je ne leur faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regardé
-d'un &oelig;il menaçant et farouche. Je tremblais;
-je l'ai salué pour l'adoucir; et lui, tirant
-son glaive, il me l'a plongé dans le flanc.»</p>
-
-<p>«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi
-d'horreur. Et moi, et moi, dans le moment qu'ils
-t'assassinaient!&hellip;» Il n'en put dire davantage, les
-sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il
-baigne de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu
-savais, reprit-il, combien je déteste leur crime!
-combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes
-jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas.
-Dis-moi, où faut-il te conduire?&mdash;A ce village
-que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes enfants
-m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à
-me traîner vers ma cabane: je ne demande au
-ciel que de voir encore une fois mes enfants, et
-de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même
-cette joie. A quelques pas de là, ses genoux s'affaiblirent;
-il sentit son corps défaillir; et se laissant
-tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses
-yeux sur les siens, lui serra la main tendrement,
-regarda le ciel, et tournant sa vue attendrie et
-mourante vers son village, il expira.</p>
-
-<p>Fernand, accablé de tristesse, retourne au
-camp des Espagnols. Le conseil était assemblé
-dans la tente du général; et quel fut le ravissement
-de ce héros, en revoyant son frère, un
-frère tendrement chéri, qu'il croyait perdu pour
-jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les deux autres
-guerriers du même sang témoignent les mêmes
-transports; et tout le conseil s'intéresse à leur
-joie et à son retour. On l'interroge. Il dit ce qu'il
-a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence
-de leur chef, et la rencontre du vieillard. Son
-ame se répand dans ce récit qui la soulage; son
-attendrissement s'exprime par des larmes, et il
-en fait couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant
-au général, c'est nous qui apprenons
-aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne
-peuvent nous apprendre à être bons et généreux!
-Quelle honte pour nous! Je demande vengeance
-du meurtre de cet Indien; je la demande au nom
-du ciel et au nom de l'humanité. Découvrez quel
-est parmi nous l'homme assez lâche, assez féroce,
-pour avoir plongé son épée dans le sein
-d'un homme paisible, d'un faible et timide vieillard.»</p>
-
-<p>Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs,
-qui, en souriant, disaient tout bas, que le jeune
-Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en
-daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri.
-Il s'aperçut de ce sourire, et il en était indigné;
-mais le général, imposant à son impatience, lui
-dit de prendre place dans l'assemblée.</p>
-
-<p>Le grand intérêt des Castillans était de ménager
-leurs forces. Ils étaient en trop petit nombre
-pour hasarder encore de s'affaiblir par un nouvel
-assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière
-la ville et le fort de Tumbès, ou chercher une
-plage d'un abord plus facile, ou réduire, par un
-long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus
-dures extrémités.</p>
-
-<p>Le parti de former le siége parut le plus sage
-et le plus glorieux: il réunit toutes les voix. Le
-général lui seul, recueilli en lui-même, et profondément
-occupé, semblait encore irrésolu. Sa
-tête, long-temps appuyée sur ses deux mains,
-se relève avec majesté, et des yeux parcourant
-lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai
-voulu vous donner, par ma déférence, une marque
-de mon estime. J'ai permis l'attaque du fort; l'événement
-a démontré l'imprudence de l'entreprise.
-Vous voulez assiéger ces murs, vous le
-voulez, et j'y consens encore. Mais chez des peuples
-qui, sans nous, et loin de nous, vivaient paisibles,
-sur des bords où, quoi qu'on en dise,
-nous portons une guerre injuste, ne vous attendez
-pas que je fasse éprouver à une ville entière
-les dernières extrémités de la disette et de la
-faim. Je veux bien les leur faire craindre; mais
-si ce peuple a le courage de les attendre, je n'aurai
-pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque
-dans un combat je risque et je défends mes
-jours et ceux de mes amis, le danger auquel je
-m'expose compense le mal que je fais; et je puis
-me le pardonner. Mais sans péril être inhumain!
-mais voir languir devant ses yeux une multitude
-affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le vieillard
-dans les bras de son fils expirant! les voir
-se déchirer, les voir se dévorer entre eux, dans
-les accès de la douleur, de la rage, et du désespoir!
-Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en
-avertis. Jusques-là je ferai tout ce que la guerre
-autorise.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.</h2>
-
-
-<p>Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver.
-Le trésor des moissons était déposé dans
-les villages; la disette fut dans les murs. Il fallait,
-pour faciliter les secours du dehors, attaquer
-et forcer les lignes. Orozimbo voulut commander
-ces sorties; et ni sa s&oelig;ur ni son ami ne
-voulurent l'abandonner.</p>
-
-<p>Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de
-leur enceinte, surpris, attaqués dans la nuit,
-avaient d'abord cédé au nombre. La première
-sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie
-aux assiégés; mais la seconde fut fatale aux héros
-mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce qu'ils
-avaient de plus cher au monde.</p>
-
-<p>L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées,
-le secours introduit, les Indiens se retiraient
-sans être poursuivis. Ce fut dans ce moment qu'Amazili
-crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre
-de la nuit, un jeune Indien se débattre entre
-deux soldats espagnols. Ils l'avaient pris; ils l'entraînaient.
-Télasco n'est pas avec elle, et ce jeune
-homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui.
-Éperdue, elle crie au secours; on ne l'entend
-point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il faut le
-sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle
-percer le sein d'un ennemi? percer le c&oelig;ur de
-son amant? Son &oelig;il est sûr, mais sa main tremble;
-et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise,
-et deux fois son amant se présente devant la flèche
-qui va partir. Un frisson mortel la saisit; ses genoux
-chancelants fléchissent; son arc va lui tomber
-des mains; il ne lui reste plus que la force
-de le détendre. La nature et l'amour font pour
-elle un de ces efforts réservés aux périls extrêmes.
-Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols
-sert de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat
-blessé tombe; le bras de Télasco, le bras qui
-tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en
-éprouve l'effort terrible; et délivré comme par
-un prodige, Télasco va rejoindre ses compagnons
-qui rentrent dans les murs&hellip; Que fais-tu, malheureux?
-Tu laisses ton amante au pouvoir de
-tes ennemis.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de bouclier au
-Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe&hellip;</div></div>
-<p>A peine la flèche est partie, à peine Amazili
-a pu voir son amant se dégager et s'enfuir, elle
-n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur de
-réflexion qui suit les grands périls et qui reste
-dans l'ame lorsque le péril est passé, s'est emparée
-de son c&oelig;ur épuisé de courage, et l'a saisie
-si violemment, qu'une défaillance mortelle
-l'a fait tomber évanouie. Elle ne se ranime, elle
-n'ouvre les yeux que pour se voir environnée de
-soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait
-accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement;
-ils en sont émus; ils s'empressent de la
-rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant, leur
-imprime un tendre respect. C&oelig;urs féroces! du
-moins la beauté vous désarme; c'est un droit
-que sur vous encore la nature n'a point perdu.</p>
-
-<p>Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un
-coursier superbe, rencontre, au milieu des soldats,
-cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le
-panache de plumes dont elle est couronnée, son
-carquois d'or suspendu à une chaîne d'émeraudes,
-riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille
-est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les
-plis de sa robe flottante, mais sur-tout la noble
-fierté de son air et de son maintien la trahit, et
-annonce une illustre origine.</p>
-
-<p>«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur,
-ou quelle imprudence vous fait tomber
-entre nos mains?&mdash;La vengeance et l'amour, dit-elle,
-les deux passions de mon c&oelig;ur.&mdash;Êtes-vous
-la fille, ou l'épouse du roi de Tumbès?&mdash;Non,
-dit-elle: je suis née en d'autres climats.
-Ces murs ont été mon refuge. La liberté, qui
-m'est ravie, était mon unique bien.&mdash;Il vous
-sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier
-à moi;» et l'ayant fait asseoir sur la croupe
-de son coursier, il la mène au camp de Pizarre.</p>
-
-<p>Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au
-milieu du camp, se faisait instruire des événements
-de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente
-la jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec
-cette bonté noble, modeste, et consolante qu'on
-doit à l'infortune, et que l'on a toujours pour
-la faiblesse et l'innocence, protégées par la
-beauté.</p>
-
-<p>Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut
-qu'elle fût reconnue par le jeune Fernand Pizarre,
-qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah!
-mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la
-s&oelig;ur de ce vaillant cacique, de ce généreux Mexicain
-qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la liberté.
-Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la
-renvoyer, mais le plus grand nombre des Espagnols
-en firent éclater leurs plaintes. Était-ce avec des
-Mexicains qu'il fallait se piquer de frivoles égards
-et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il
-s'en faire des amis? Il avait dans ses mains
-le sûr moyen, le seul peut-être de les obliger
-à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il
-mieux voir deux cents hommes qui s'étaient confiés
-à lui, manquant de tout sur ce rivage, et
-n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces
-remparts, ou de fatigue, ou de misère, ou par
-les flèches des sauvages? Voulait-il les sacrifier?</p>
-
-<p>Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange
-des deux captifs ne l'eût pas touché de si près.
-Mais un intérêt personnel eût rendu odieux ce
-qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus
-du soupçon. Il fit donc appeler Valverde,
-le seul homme, qui, par état, pût être chargé
-décemment de la garde de sa captive; il la lui
-confia, et lui remit le soin de la mener sur le
-vaisseau. Le même jour il fit savoir au commandant
-du fort, que sa s&oelig;ur était prisonnière; qu'il
-lui avait donné son vaisseau pour asyle; que tous
-les égards, tous les soins qui pouvaient adoucir
-le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais
-qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance
-lui défendait de la lui rendre, à moins que,
-renonçant lui-même à une résistance inutilement
-obstinée, il ne le reçût dans le fort.</p>
-
-<p>Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus
-de l'absence d'Amazili, ils en avaient poussé des
-cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient des
-yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte
-du rempart qui les séparait d'elle, prêts à
-s'élancer à travers mille morts, s'ils avaient entendu
-ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant,
-osa même sortir du fort, et la chercher dans la
-campagne. Enfin désespéré, et la croyant perdue,
-ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de
-Pizarre leur annonça qu'elle vivait. Leur premier
-mouvement fut donné à la joie; mais cette joie
-était trompeuse: la douleur la suivit de près.</p>
-
-<p>Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols,
-sans qu'il fût possible de la délivrer,
-à moins de leur rendre les armes! C'était un
-genre de malheur aussi cruel que celui de sa
-mort. Mais l'indignation, dans le c&oelig;ur d'Orozimbo,
-ayant ranimé le courage, il répondit avec
-fierté, que sa s&oelig;ur lui était bien chère, mais
-que pour elle il ne trahirait pas un roi, son bienfaiteur,
-son hôte, et son ami; qu'il rendait grâce
-au chef des Castillans, des ménagements qu'il
-avait pour une princesse captive; mais qu'en lui
-renvoyant son frère, il croyait lui avoir donné
-un exemple plus généreux.</p>
-
-<p>Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo,
-il regarda d'un &oelig;il sévère les Castillans qui l'entouraient.
-«Voyez-vous, leur dit-il, combien ces
-hommes-là sont au-dessus de nous, et combien,
-auprès d'eux, nous sommes vils, méchants, et
-lâches? Apprenons à rougir, et à les imiter.» Dès
-ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de
-charger Fernand lui-même de la ramener à son
-frère. Le jour baissait; il crut pouvoir différer
-jusqu'au lendemain.</p>
-
-<p>Cependant le fourbe hypocrite à qui elle était
-confiée, l'ayant menée sur le vaisseau, et s'y
-voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses
-veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche
-d'elle, et d'abord il feint de vouloir la
-consoler. «Ma fille, lui dit-il, modérez vos douleurs.
-Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous
-procure, le gardien qu'il vous choisit, sont des
-signes de sa bonté. Sous cet habit simple et modeste,
-savez-vous qui je suis, et tout ce que je
-puis pour vous? Je n'ai point d'armes, mais je
-commande à ceux qui sont armés. Je n'ai qu'à
-leur dire de verser le sang, le sang sera versé.
-Je n'ai qu'à dire au glaive de s'arrêter, et le
-glaive s'arrêtera. Les peuples, les armées, les rois
-eux-mêmes, tout est soumis à mes pareils; et
-nous dominons sur les hommes, comme sur de
-faibles enfants.»</p>
-
-<p>Amazili, qui se souvenait des prêtres du Mexique,
-comprit que Valverde exerçait ce ministère
-redoutable. «Vous êtes donc, lui dit-elle, un des
-interprètes des dieux?&mdash;Des dieux! reprit Valverde;
-sachez qu'il n'en est qu'un: c'est celui
-que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a
-remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma
-voix est son organe; je parle, et c'est lui qu'on
-entend; c'est sa volonté que j'annonce; et sa volonté
-change quand et comme il me plaît: car
-il m'écoute; ma prière l'irrite, ou l'appaise à mon
-gré.»</p>
-
-<p>«Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu
-soit juste, et qu'il cesse enfin de poursuivre des
-malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont
-jamais pu l'offenser.»</p>
-
-<p>«Votre malheur, je l'avoue, est digne de pitié,
-lui dit Valverde; et sans un prodige, vous ne
-pouvez guère sortir du précipice où je vous vois.
-On sait que vous êtes la s&oelig;ur du guerrier qui
-défend ces murs; on lui propose de se rendre:
-votre rançon est à ce prix. S'il vous aime assez
-pour souscrire à cette indigne loi, vous serez
-réunis, mais dans la honte et l'esclavage: je dis
-dans la honte, ma fille; car il n'est plus qu'un
-perfide et qu'un lâche, s'il trahit pour vous son
-devoir.»</p>
-
-<p>Amazili, en l'écoutant, était tremblante et consternée.
-«Eh bien, reprit-il, croyez-vous que s'il
-venait du ciel un être bienfaisant, qui, vous ombrageant
-de ses ailes, frappât vos ennemis de
-confusion et de terreur, et vous enlevât de leurs
-mains, il fallût dédaigner ses soins et refuser son
-assistance?&mdash;Et quel sera, demanda-t-elle, cet
-être secourable?&mdash;Moi, répondit Valverde.&mdash;Ah!
-vous serez pour nous, dit-elle, un dieu libérateur.&mdash;Il
-dépend de vous seule que je le
-sois, reprit le fourbe; et c'est à vous de m'y engager.&mdash;Hélas!
-comment?&mdash;Pensez au bienheureux
-moment où ce frère si désiré, où cet
-amant plus désiré encore, vous voyant arriver,
-se précipiteraient dans vos bras.&mdash;Je succomberais
-à ma joie.&mdash;Je le crois. Je me peins cette
-bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois
-vous voir voler dans leur sein, les combler de
-vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes
-s'animer, et briller d'un éclat céleste; je vois
-votre c&oelig;ur palpiter, votre sein tressaillir; je vois
-vos yeux lancer les étincelles de la joie, et bientôt
-répandre les larmes de la plus douce volupté.
-Oui, je vous le rendrai cet amant, cet heureux
-amant. Goûtez d'avance les délices d'une réunion
-qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir
-moi-même, en vous faisant l'illusion que je me
-fais. Croyez le voir, qui vous appelle, qui vous
-voit, qui fait éclater sa joie et son amour. Jetez-vous
-dans ses bras, et partagez l'égarement, l'ivresse,
-le délire où vous le plongez.» A ces
-mots, les yeux enflammés, il s'élançait&hellip; Elle s'échappe,
-et portant la main sur son arc, qu'elle
-arme d'une flèche: «Arrête! lui dit-elle, d'un
-air où l'indignation se mêle avec la frayeur; arrête,
-homme faux et cruel! Je t'entends, je vois
-à quel prix tu mets ton indigne pitié. Je suis
-faible, je suis captive et livrée à nos oppresseurs;
-mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient.
-Cette force, au-dessus de celle des tyrans,
-est un fier mépris de la mort.»</p>
-
-<p>«Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que
-la mort à craindre? Et un éternel esclavage? et
-le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus
-cher au monde? et le malheur plus effroyable
-encore d'avoir entraîné dans les fers ton frère et
-ton amant?&hellip; Tremble, et tombe à genoux pour
-fléchir ma colère; ou ces transfuges d'un pays
-que nous avons réduit en cendres, ton frère, ton
-amant, toi-même, vous subirez à votre tour le
-sort que vos rois ont subi.»</p>
-
-<p>«Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais
-là, sous mes yeux, le brasier de Guatimozin,
-j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux
-pieds d'un fourbe que j'abhorre.» Et en parlant,
-elle tenait son arc tendu pour le percer. Valverde,
-confondu, s'éloigne plein de rage, mais
-sans remords.</p>
-
-<p>Abandonnée à elle-même, la malheureuse se
-plongea dans l'abyme de sa douleur. Se voir séparée
-à jamais de son frère et de son amant, ou
-les voir se livrer eux-mêmes aux meurtriers de
-leurs parents, aux destructeurs de leur patrie!
-Ils ne s'y résoudraient jamais; et quand ils pourraient
-s'y résoudre, en seraient-ils plus épargnés?
-On avait appris à les craindre; on n'aurait garde
-de laisser au Mexique de si redoutables vengeurs.</p>
-
-<p>Dans le silence de la nuit, ces réflexions, animées
-par l'image de sa patrie qui s'offrait sanglante
-à ses yeux, l'agitèrent si violemment, qu'il
-n'était rien de plus affreux pour elle, que de penser
-que, pour sa délivrance, on pût vouloir la
-loi des Castillans.</p>
-
-<p>Mais non, ce n'était pas ainsi qu'Orozimbo et
-Télasco méditaient de la délivrer. Choisir une
-nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer
-le camp ennemi, périr ensemble, ou pénétrer jusqu'au
-vaisseau où Amazili était captive, et l'enlever;
-tel était le digne conseil qu'ils avaient pris
-du désespoir.</p>
-
-<p>Tous deux brûlaient d'impatience que le jour
-éclairât le port. Ils espéraient qu'Amazili paraîtrait
-sur la poupe, où, du haut des remparts,
-ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut
-pas trompé.</p>
-
-<p>Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la
-nuit, attendait sur la poupe que la clarté, qui
-commençait à se répandre, fût plus vive; et cependant
-ses yeux, à travers le mélange des
-ombres et de la lumière, se fatiguaient à découvrir
-le fort qui dominait la mer. D'abord elle
-croit l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur
-elle découvre deux hommes que son c&oelig;ur lui
-assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent
-des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre
-sans moi. Je les rendrai faibles et lâches, perfides
-envers leur patrie, infidèles envers un roi,
-leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne
-mets point ce funeste prix à ma vie; et si elle
-est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les
-en délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards,
-elle détache sa ceinture, et la fait voltiger dans
-l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco, répond
-à ce signal, en faisant voltiger de même
-le panache de plumes dont il ornait sa tête; et,
-lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux, attachés
-sur elle, observent tous ses mouvements,
-elle tire une flèche de son carquois, lève le bras,
-et dit, mais sans espoir d'être entendue: «Adieu,
-mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi,
-sur-tout vengez-moi, vengez le Mexique.»
-A ces mots, se perçant le sein, elle s'élance dans
-la mer.»</p>
-
-<p>«O ciel! ma s&oelig;ur! Amazili!&hellip; C'en est fait.
-Je l'ai vue se frapper et tomber. J'ai vu, s'écrie
-Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur elle.
-Ma s&oelig;ur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est
-plus! et nous vivons! et les monstres qui l'ont
-réduite à se donner la mort!&hellip; Ah! nous la vengerons.
-Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons;
-c'est notre dernière espérance.» A ces
-mots, pâles, frémissants, étouffés de sanglots et
-inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre,
-ils se laissent tomber, ils se roulent sur la poussière,
-et leur douleur s'exhale par des frémissements
-qu'interrompt un affreux silence. Revenus
-à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès
-la nuit suivante, et de porter dans le camp ennemi
-l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain
-projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout
-changé sur ce rivage.</p>
-
-<p>On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco,
-d'Acari, accourir en foule au-devant des Espagnols,
-leur rendre hommage, et les engager à
-venir descendre au port de Rimac, sur ces bords
-où, dans peu, s'éleva la ville des rois<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. Cette
-révolution soudaine était l'ouvrage de Mango.
-Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec
-les siens; et les Mexicains, désolés de voir les
-Castillans se dérober à leur vengeance, reprennent
-tristement le chemin des hautes montagnes
-par les champs de Tumibamba.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Lima.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.</h2>
-
-
-<p>Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris
-l'arrivée des Espagnols, laissait reposer son armée
-sur les bords du fleuve Zamore; et alors le
-soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette
-limite qu'une loi éternelle a marquée à sa course
-et que jamais il ne franchit, ce fut dans une
-vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux
-que sa fête fut célébrée. Les peuples y vinrent
-en foule; la cour de l'Inca s'y rendit du palais
-de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus
-chérie de ses femmes, la belle et tendre Aciloé,
-y vint, les yeux encore baignés des larmes que
-le souvenir de son fils lui faisait répandre, et
-que le temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs
-avaient sensiblement touché cette princesse,
-qui l'avait admise à sa cour, Cora l'accompagnait.
-Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée
-de porter dans son sein le gage de leur tendre
-amour.</p>
-
-<p>Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet
-de morale publique. Celle-ci, la plus sérieuse
-et la plus imposante, était la fête de la mort. Ce
-qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites,
-c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife,
-d'un air serein, et portant sur le front une
-majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne
-funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait
-en silence, et méditait la mort.</p>
-
-<p>«Homme destiné au travail, à la peine, et à
-la douleur, console-toi, car tu es mortel. Le matin,
-tu te lèves pour sentir le besoin; tu te
-couches le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi;
-car la mort t'attend, et dans son sein
-est le repos.</p>
-
-<p>«Tu vois une barque agitée par la tempête,
-gagner la rade paisible et se sauver dans le port.
-Cette mer sans cesse battue par la tourmente,
-c'est la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais
-les orages n'ont approché, c'est le tombeau.</p>
-
-<p>«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé
-loin d'elle, pour lui faire essayer ses forces. Il
-court à elle d'un pas chancelant, en lui tendant
-ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son
-sein; et il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant,
-c'est l'homme; et cette mère tendre, c'est la nature,
-qu'en ce moment le vulgaire appelle la
-mort.</p>
-
-<p>«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave
-de la nécessité, le jouet des événements. La mort
-brisera tes liens: tu seras libre; et il n'existera
-pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le
-Dieu qui t'a fait.</p>
-
-<p>«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper
-un souffle; c'est la vie. Qu'il le retire; c'est
-la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un souffle
-qui passe dans ton sein, comme le vent à travers
-le feuillage? Le feuillage est-il étonné de
-n'avoir pu fixer le vent?</p>
-
-<p>«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions
-t'ont fait peur; et ces efforts de la douleur,
-au moment de lâcher sa proie, tu les attribues
-à la mort. La mort est impassible; et au bord de
-la tombe est une digue où s'accumulent les restes
-des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme
-éternel.</p>
-
-<p>«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à
-s'écouler? C'est que le temps amène la mort, et
-que la mort est le terme où tend la nature inquiète,
-et impatiente de la vie. Quel homme ne
-désire pas d'être à demain? C'est qu'aujourd'hui
-c'est la vie, et que demain c'est la mort.</p>
-
-<p>«La vieillesse qui dénoue tous les liens de
-l'âme, l'alternative inévitable de la caducité ou
-du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est que
-l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible
-d'une existence froide et lente, tout nous
-dispose, nous invite, et nous habitue à la mort.</p>
-
-<p>«Homme, d'où te vient donc cette répugnance
-pour un bien vers lequel tu es entraîné par une
-pente invincible? C'est que tu te crois plus sage
-que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait;
-c'est que tu prends pour un abyme les ténèbres
-de l'avenir.</p>
-
-<p>«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage
-était moins effrayant? La nature nous intimide,
-afin de nous retenir. C'est un fossé profond qu'elle
-a creusé sur les confins de la vie et de la mort,
-pour empêcher la désertion.</p>
-
-<p>«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir
-désespérer l'homme, il le condamnerait à ne
-jamais mourir. Le dégoût, la tristesse, affligeraient
-son ame, et la nécessité de vivre, semblable à
-un rocher hérissé de pointes aiguës, l'écraserait
-incessamment. Le signe de la réconciliation entre
-le ciel et l'homme, c'est la mort.</p>
-
-<p>«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie
-plus précieuse que la mort même: c'est de vivre
-pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois,
-utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance;
-et de pouvoir dire en mourant: Je n'ai respiré
-que pour elle; elle aura mon dernier soupir.»</p>
-
-<p>Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces
-chants, qui retentissaient dans l'ame des jeunes
-guerriers, les élevaient au-dessus d'eux-mêmes.
-Mais les femmes et les enfants regardant leurs
-époux, leurs pères, avec des yeux où la tendresse
-et la frayeur étaient peintes, semblaient les conjurer
-d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et
-opposaient les mouvements les plus naïfs de la
-nature à cet enthousiasme qui défiait la mort.</p>
-
-<p>Le monarque, après ce cantique, ayant fait,
-par tribus, l'éloge des braves Indiens qui avaient
-péri pour sa défense: «Nous avons pleuré sur
-les morts; tout est consommé, reprit-il. Laissons
-le passé, qui n'est plus; et ne pensons qu'à l'avenir,
-qui pour nous est un nouvel être. Des brigands,
-les fléaux des bords où ils descendent,
-viennent d'arriver à Tumbès. Je crois avoir mis
-cette ville en état de les occuper. Des héros la
-défendent; mais ce n'est point assez, demain je
-vole à son secours. Peuples, c'est là que nous
-appellent des dangers dignes d'éprouver le plus
-intrépide courage. Vous allez voir des animaux
-rapides porter l'homme dans les combats; vous
-allez voir l'image du terrible Illapa<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a> dans les
-armes de ces brigands. Ils ont su donner à la
-mort un appareil épouvantable. Mais ce n'est jamais
-que la mort; et vous venez d'entendre si la
-mort est à craindre. Du reste, ces brigands sont
-périssables comme nous; et ils sont en si petit
-nombre, que si vous les enveloppez, ils seront
-au milieu de vous, comme les feuilles agitées par
-le tourbillon des tempêtes. Voilà, poursuivit-il
-en leur montrant Alonzo, celui qui sait comment
-on peut les vaincre: c'est à lui de vous
-commander.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> La foudre.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.</h2>
-
-
-<p>Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage.
-Mais sur la fin du jour il voit arriver dans
-son camp les guerriers mexicains, qui lui racontent
-leur disgrâce. Ils lui apprennent que
-Mango, réduit au désespoir, suppose et fait répandre
-parmi les Indiens un oracle du roi son
-père<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, lequel, en mourant, a prédit l'arrivée
-des Castillans, et recommandé à ses peuples d'aller
-au-devant d'eux et de les adorer; que Mango,
-à l'appui de cette opinion, a lui-même donné
-l'exemple, et envoyé une ambassade au général
-des Castillans, pour implorer son assistance en
-faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du
-trône des Incas, l'exterminateur de leur race,
-l'oppresseur de l'Inca son frère, captif dans les
-murs de Cannare.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Huaïna Capac.</p>
-</div>
-<p>Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés
-en même temps, et se répandaient dans l'armée;
-l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de tous
-les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre
-à l'Inca des lettres dont le général espagnol
-l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en lui
-envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même
-en ces mots:</p>
-
-<p>«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie,
-voici le moment de lui épargner des crimes. Si
-vous aimez les Indiens, voici le moment de leur
-épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami
-que vous avez abandonné. Ce qui vous affligeait,
-m'affligeait encore plus moi-même. Mais sans titres
-et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre,
-je dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir.
-J'ai fait depuis un voyage en Espagne. J'en arrive
-enfin revêtu de toute la puissance de notre invincible
-monarque. Ce jeune prince aime les hommes.
-Il veut qu'on use d'indulgence et de ménagement
-envers les Indiens. Il m'a recommandé, pour
-eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux,
-si je remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon
-penchant est d'accord avec mon devoir. Mais
-vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit
-dans l'éloignement, et avec quelle précaution je
-dois en user sur des hommes violents et déterminés.
-Dans le nombre il en est dont l'ame est
-désintéressée, le c&oelig;ur sensible et généreux; il
-est aisé de les conduire. Mais la foule est aveugle,
-inquiète, et sur-tout avide; et c'est elle, je vous
-l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon
-ami, je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent.
-Un doux accueil de la part de vos peuples
-est le seul moyen d'établir la concorde et l'intelligence.
-C'est à vous de me seconder, en y
-disposant les esprits. Je vois la moitié de l'empire
-empressée à s'unir à moi. J'ai plus de force qu'il
-n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans
-vos bons offices, je n'en ai pas assez pour maintenir
-l'ordre et la paix. Je marche vers Cassamalca,
-où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé
-ses forces. On lui impute bien des crimes; mais
-seriez-vous l'ami d'un tyran? Je ne le puis penser;
-et votre estime est son apologie. Venez au-devant
-de moi. Nous nous concerterons ensemble
-pour conquérir sans opprimer.</p>
-
-<p>«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi
-le mien, le vertueux Las-Casas, que j'ai laissé
-mourant à l'île Espagnole, a voulu vous écrire.
-Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon
-cher Alonzo, que ce ne soit un dernier adieu.»</p>
-
-<p>La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant
-ces mots, redoubla, lorsqu'il jeta les yeux
-sur la lettre de Las-Casas.</p>
-
-<p>«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes
-encore parmi nos Indiens, et si Pizarre vous retrouve
-sur les bords où il va descendre, recevez
-de sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte
-amitié. Je suis mourant. Je n'ai vécu que pour
-gémir. Dieu a permis que, dans le court espace
-de ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes
-et tous les malheurs rassemblés. Quel regret puis-je
-avoir au monde?</p>
-
-<p>«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise
-de Pizarre; elles viennent d'être calmées par les
-vertus de ce héros. Oui, mon ami, le ciel a touché
-sa grande ame. Pizarre pense comme nous.
-Il sent qu'il est plus beau d'être le protecteur
-et le père des Indiens, que leur vainqueur et leur
-tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur
-estime et leur bienveillance: il en est digne
-comme vous. Adieu. Je crois sentir que mon heure
-approche. Demain peut-être je serai devant le
-trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer
-sa clémence, ce sera pour ces Espagnols qui
-l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces Indiens
-égarés dans l'erreur, mais simples, doux,
-et bienfaisants, qu'il a créés, qu'il aime, et qu'il
-ne veut pas rendre éternellement malheureux.
-Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis,
-après vous, que j'aimerai au-delà du tombeau.»</p>
-
-<p>Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié.
-Alonzo la baisa cent fois avec un saint respect.
-Ataliba ne put l'entendre sans partager l'émotion,
-l'attendrissement du jeune homme. «Quel est
-donc, lui demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme
-juste?&mdash;Ah! dit Alonzo, demandez à ce cacique
-et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il
-avait entendu la lettre de Las-Casas; et appuyé
-sur sa massue, ses yeux baissés fondaient en
-pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est
-un être céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir
-les tigres et pour consoler les hommes. Nous
-l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.»</p>
-
-<p>Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo,
-l'emporta sur les impressions terribles que l'exemple
-de Montezume et tous les malheurs du Mexique
-avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne
-à vous, dit-il à son fidèle Alonzo.
-Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de ses
-intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce,
-répondez-lui de la droiture et de la bonne foi
-d'un prince votre ami, qui désire d'être le sien.»</p>
-
-<p>Des Indiens chargés des plus magnifiques présents
-formaient le cortége d'Alonzo; et ces richesses<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>
-disposèrent favorablement les esprits.
-Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les
-Castillans, que ce qui aurait dû l'appaiser, l'irritait,
-au lieu de l'éteindre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux
-rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les
-métaux; et dans cette persuasion, qu'on n'avait garde de
-détruire, ils s'empressaient de mettre devant ces animaux
-des vases remplis de grains d'or.</p>
-</div>
-<p>La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement
-de deux c&oelig;urs pleins de noblesse
-et de franchise. Des deux côtés l'état des choses
-fut exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca
-de Cusco qu'un excès d'orgueil sans prudence,
-et dans Ataliba que la noble fierté d'un c&oelig;ur
-sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut
-le danger d'irriter dans les Castillans cette
-soif de l'or et du sang, qui n'était jamais qu'assoupie,
-et qu'un fanatisme barbare ne demandait
-qu'à rallumer. Il fut réglé que Molina précéderait
-Pizarre dans les champs de Cassamalca;
-que le général espagnol s'avancerait avec ses deux
-cents hommes, et qu'il laisserait en arrière les
-Indiens de son parti. Également sûrs l'un et l'autre
-de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent;
-et Alonzo retourna au camp indien.</p>
-
-<p>Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et
-l'impatience. Mais il fut bientôt rassuré; et il assembla
-ses guerriers pour leur faire part de sa
-joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains,
-d'un air sombre et l'&oelig;il attaché à la terre,
-écoutaient en silence les paroles de paix qu'apportait
-Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber
-l'Inca dans un piége funeste, voulut l'en garantir.
-«Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu donc oublié
-le sort de Montezume et celui du Mexique?
-Tu abandonnes ton pays à ces mêmes brigands
-qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé de
-sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné
-nos rois, qui les ont fait brûler vivants! Ah! que
-notre exemple t'éclaire et t'épouvante. Trop averti
-par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne
-vois-tu pas ici le même enchaînement dans les
-causes de ta ruine, que dans celles de notre perte?
-Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même.
-Un oracle menteur nous faisait une loi honteuse
-de fléchir devant nos tyrans; un même oracle
-vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par
-des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance,
-se perdit, et perdit ses peuples; et toi,
-malheureux prince, tu veux te livrer comme lui!
-Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et
-courageuse que tu nous as fait voir, il aurait
-sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser abattre,
-et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir,
-sans ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la
-tête de ton armée. Qu'il fasse tête aux Indiens.
-Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes,
-nous chargerons les Castillans; et nous prendrons
-le chemin le plus court de la vengeance
-ou de la mort.»</p>
-
-<p>Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le
-caractère de ma nation est d'être fière et brave.
-Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa passion
-est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans
-peine. Le reste est personnel: le vice et la vertu
-naissent dans les mêmes climats: le peuple, qui
-en est un mélange, devient méchant ou bon,
-suivant l'exemple qu'on lui donne. Son ame est
-celle du brigand, ou du héros qui le conduit.
-Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits.
-Pizarre, plus humain, plus sincère, plus
-généreux, peut vouloir ménager, rendre heureux
-et paisible le monde qu'il aura soumis, et
-se faire une renommée sans reproches et sans remords.
-Pizarre est Espagnol; mais ne le suis-je
-pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et
-féroce? Non, tu me crois sincère et bienfaisant.
-Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au moins
-Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je
-réponds de lui; et j'en réponds sur la foi de Las-Casas,
-sur la foi de cet Espagnol, le plus vrai,
-le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et
-sur-tout le meilleur ami que les Indiens aient au
-monde. Celui-là ne peut me tromper; mais il
-peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir
-imposé. Sois donc prudent, sans être injuste.
-Tends les mains à la paix, sans toutefois quitter
-les armes; et, au milieu d'un camp nombreux,
-ose recevoir deux cents hommes qui se présentent
-en amis.»</p>
-
-<p>L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait
-Alonzo, n'eût pas même voulu songer à se mettre
-en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il lui
-fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur
-reconnue. A l'aile droite, et en avant des tentes
-de l'Inca, il établit les Mexicains, avec la même
-troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages
-de Capana formaient l'aile opposée; et Palmore,
-avec son armée, occupait le centre, et formait
-une enceinte autour du trône de son roi. «Prince,
-je fais des v&oelig;ux au ciel, dit le jeune homme,
-pour que la bonne foi préside à cette conférence,
-et forme, entre Pizarre et toi, les n&oelig;uds d'une
-solide paix. Si je suis trompé dans mes v&oelig;ux, si
-je le suis dans mon attente, je verserai pour toi
-mon sang. C'est tout ce que je puis. Je n'ai rien
-donné au hasard; je ne me reprocherai rien.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.</h2>
-
-
-<p>La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux
-de craintes et d'espérances qu'une incertitude pénible
-et des pressentiments confus faisaient naître
-dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés
-par le sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers
-rayons du jour on vit de loin la troupe
-de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de reconnaître
-au brillant éclat de ses armes. Elle approche;
-le roi l'attend, élevé sur son trône d'or,
-que soutiennent douze caciques. Les Espagnols,
-déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe
-les ailes, ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers,
-qui, comme lui, montent des coursiers
-belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave,
-à la portée du javelot. Pizarre alors commande
-qu'on s'arrête; et accompagné de Valverde et de
-six de ses lieutenants, il se présente, avec une
-noble assurance, devant le trône de l'Inca.</p>
-
-<p>On fait silence; et du haut d'un coursier qui
-l'élève au niveau du trône, le héros castillan parle
-au roi en ces mots: «Grand prince, tu sais qui
-nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol
-fût moins fameux dans ce Nouveau-Monde,
-puisqu'il ne doit sa renommée qu'à d'horribles
-calamités! Mais le reproche et la honte du crime
-ne doivent tomber que sur le criminel; et si la
-renommée les a étendus sur l'innocent, elle est
-injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais
-tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare
-des tyrans. Mais tes amis m'ont répondu de
-ton équité; je les crois. Traite-nous de même;
-ou du moins, avant de nous juger, commence à
-nous connaître, et ne fais pas retomber sur nous
-les maux que nous n'avons pas faits.</p>
-
-<p>«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire,
-et rangé sous leurs lois les peuples de ce
-continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons
-un culte, des arts, et des lois qui vous rendront
-meilleurs et plus heureux. Voilà le titre
-de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme
-eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas
-de peine à te persuader que nous sommes supérieurs,
-par l'industrie et les lumières, à tous les
-peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois
-mille ans de travaux et d'expérience, dont nous
-venons vous enrichir. Dans vos lois, je ne changerai
-que ce que tu croiras toi-même utile d'y
-changer, pour le bien de tes peuples; et ces lois,
-et l'autorité qui en est l'appui, resteront dans tes
-mains: tes peuples n'auront pas le malheur de
-perdre un bon roi. Protégé par le mien, tu seras
-son ami, son allié, son tributaire; et ce tribut,
-léger pour toi, n'est que le partage d'un bien
-que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a
-refusé. En échange de l'or, nous vous apportons
-le fer, présent inestimable, et pour vous mille
-fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos
-moissons, nos troupeaux, ces richesses de nos
-climats; des animaux, les uns délicieux au goût,
-servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois
-robustes et dociles, faits pour partager ses
-travaux; les productions de nos arts qui font le
-charme de la vie, des secrets pour aider nos sens
-et pour multiplier nos forces; des secrets pour
-guérir ou pour soulager nos maux; mille larcins
-que l'homme industrieux a faits à la nature, mille
-découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins,
-pour ajouter à ses plaisirs: voilà ce que je te promets,
-en échange de ce métal, de cette poussière
-brillante, dont vous êtes assez heureux pour
-ne pas sentir le besoin. Inca, tel est l'accord paisible
-et le commerce mutuel que mon maître
-Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient,
-m'a chargé de t'offrir.»</p>
-
-<p>Ataliba, le c&oelig;ur rempli de joie et de reconnaissance,
-répondit à Pizarre qu'il justifiait bien
-l'opinion qu'on lui avait donnée de sa droiture
-et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait,
-il ne voyait rien que de juste; que les montagnes
-où germait l'or seraient ouvertes aux Castillans;
-et qu'il ne croirait pas assez payer encore
-l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses
-lumières et l'alliance d'un grand roi.</p>
-
-<p>«La plus sublime de nos lumières, reprit le
-héros castillan, c'est la connaissance d'un Dieu,
-dont la terre, le ciel, le soleil même sont l'ouvrage.
-Inca, ne t'en offense point: ce bel astre,
-dont tes aïeux se disaient les enfants, est sans
-doute la plus frappante des merveilles de la nature;
-mais il est lui-même sorti des mains de
-l'être créateur; et il ne fait que lui obéir, en
-donnant sa lumière au monde. C'est donc ce Dieu,
-qui, d'un coup-d'&oelig;il, a prescrit au soleil sa
-course, à la mer ses limites, son repos à la terre,
-aux cieux leurs révolutions, à la nature entière
-ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles;
-c'est lui seul qu'il faut adorer.»</p>
-
-<p>«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit
-l'Inca, ne nous était pas inconnu: il a un temple
-parmi nous: ce temple est dédié à celui qui
-anime le monde<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Mais pourquoi cet être sublime
-ne serait-il pas le soleil? Cet éclat, cette
-majesté sont, je crois, bien dignes de lui.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Pacha Camac.</p>
-</div>
-<p>«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité
-de ton empire à l'autre, je voyais tous les
-ans un voyageur aller et revenir, sans jamais ralentir
-sa course, sans se reposer un moment,
-sans jamais s'écarter d'un pas, le prendrais-je
-pour le roi du pays, ou pour un de ses messagers?
-Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite,
-ni d'espace déterminé; il est sans cesse et
-par-tout présent. Celui qu'obscurcit un nuage,
-et qui ne saurait éclairer une moitié du globe,
-sans laisser l'autre dans la nuit, n'est point le
-dieu de l'univers. Autrefois, m'a-t-on dit, tes
-peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes.
-Tout cela, comme le soleil, tient sa place
-dans la nature; mais tout cela ne fait qu'obéir et
-servir. Adorons celui qui commande; et pour en
-avoir une idée, infiniment trop faible encore,
-écoute ce que nos sages nous ont depuis peu révélé.
-Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe
-dans les cieux, sont tous persuadés que le monde
-où nous sommes n'est pas le seul monde habité;
-qu'il en est mille dans l'espace; et que chacune
-des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait
-pour éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée
-dans cette immensité, et vois ces soleils et
-ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui
-les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le
-Dieu que j'adore. Juge combien ce Dieu est encore
-au-dessus du tien.»</p>
-
-<p>«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit
-l'Inca. Je commence à croire qu'on avait trompé
-mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est
-juste et bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir
-de l'être?&mdash;Il est, lui répondit Pizarre, la
-justice et la bonté même; et l'unique devoir de
-l'homme est de lui ressembler.&mdash;Je ne te demande
-plus rien, reprit l'Inca. Viens nous instruire,
-nous éclairer de ta raison, nous enrichir
-de ta sagesse; et sois sûr de trouver des c&oelig;urs
-dociles et reconnaissants.»</p>
-
-<p>Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe
-et fougueux Valverde demande à parler à son tour.
-«Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu viens d'entendre
-est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit
-à-présent d'oublier ta propre raison, ou de
-l'humilier sous le joug de la foi. Voici ce que la
-foi t'enseigne.» Alors l'imprudent<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> s'enfonça
-dans la profonde obscurité de nos redoutables
-mystères, au nombre desquels il comprit l'autorité
-d'un homme préposé par Dieu même pour
-commander aux rois, dominer sur les peuples,
-disposer des couronnes, comme de tous les biens
-des souverains et des sujets, et faire exterminer
-tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu
-en un instant quelque grand théologien.» <i lang="it" xml:lang="it">Pensando
-forse che il rè fosse un qualche gran theologo divenuto.</i> (Hist.
-du Nouv. Monde, liv. 3.)</p>
-</div>
-<p>Le monarque péruvien, étonné d'un langage si
-étrange pour lui, demande avec douceur à celui
-qui vient de parler, où il a pris toutes ces choses.
-«Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein
-d'arrogance, dans ce livre inspiré, dicté par l'Esprit
-saint lui-même.» L'Inca, sans s'émouvoir,
-prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté
-les yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le
-conçois, dit-il; je le croirai sans nulle peine.
-Mais ce que tu me dis, je ne saurais le concevoir;
-et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit
-pas davantage.» Il ajouta, dit-on, quelques
-mots offensants<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> pour cet homme qui s'arrogeait
-le droit de commander aux rois et de disposer
-des empires; et, soit mépris ou négligence,
-en rendant le livre à Valverde, il le laissa tomber.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de
-donner ainsi libéralement ce qui n'était pas à lui.» <i lang="it" xml:lang="it">E che il
-pontifice doveva essere un qualche gran pazzo, poi che dava
-cosi liberamente quello d'altri.</i> (<span class="sc">Benzoni</span>, Hist. du Nouveau-Monde,
-liv. 3.)</p>
-</div>
-<p>Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique,
-transporté de fureur, se tourne vers les Espagnols,
-et se met à crier vengeance pour la religion, que
-ce barbare foule aux pieds<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio.</i>
-(<span class="sc">Benzoni</span>, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)</p>
-</div>
-<p>A l'instant, par un feu rapide et meurtrier,
-l'arquebuse annonce la guerre, et donne le signal
-du plus noir des forfaits. Le bataillon s'ouvre; et
-du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au
-bruit de ces volcans d'airain qui s'embrasent et
-qui mugissent, au massacre imprévu que d'invisibles
-coups font devant le trône du roi, il se
-trouble; il voit à ses pieds sa garde éperdue et
-tremblante, se serrer pour toute défense, et périr
-sous ses yeux, comme un troupeau timide, au
-milieu duquel le feu dévorant de la foudre serait
-tombé. L'Inca leur avait défendu toute espèce
-d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo,
-furieux, les presse de le suivre, et de fondre en
-désespérés sur cette troupe d'assassins. «Vengez-vous,
-vengez-moi des traîtres qui déshonorent
-ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant
-jeune homme, à ces mots, se sent blessé;
-il tombe. L'Inca le voit tomber, et pousse des
-cris lamentables.</p>
-
-<p>«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer
-ces monstres. Suivez-moi, mes amis, et emparons-nous
-de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des
-princes de son sang et de ses deux mille Indiens,
-il marche, sans détour, vers ces bouches brûlantes
-qui tonnent devant lui; il ne les entend
-point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang;
-les lambeaux de leur chair, les débris de leurs
-os tombent sur lui de toutes parts; sa fureur
-l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit.
-Amis infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur
-la batterie: une explosion formidable les met en
-poudre; ils disparaissent dans un tourbillon de
-fumée; et de leur brave et malheureuse troupe,
-le glaive castillan moissonne ce que le feu n'a pas
-détruit.</p>
-
-<p>Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que
-la pensée, ne décourage ni Palmore, ni Capana:
-tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi.
-Mais c'est dans ce moment que partent, avec une
-fougue indomptable, les deux escadrons castillans.
-Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du
-soldat, s'y laissent emporter. Ils volent à travers
-un nuage de flèches. Les chevaux en sont hérissés;
-mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent
-les bataillons, bondissent à travers les
-lances, écrasent une foule d'Indiens terrassés; et
-le fer, trempé dans le sang, redouble cet affreux
-carnage.</p>
-
-<p>De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont
-massacrés; tout le reste va l'être. Ceux qui portent
-le trône ont à peine le temps de se succéder;
-tous périssent; et le mourant tombe soudain sur
-le mort qu'il a remplacé. Pizarre, qui, pour retenir
-une rage effrénée, s'était jeté à travers ses
-soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se
-faire obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver
-la vie à l'Inca. Il se met lui-même à la tête des
-meurtriers, il les devance, pénètre, arrive jusqu'au
-trône, écarte d'une main le fer qui va frapper
-Ataliba, et dont il est blessé lui-même, de l'autre
-main saisit ce prince, l'entraîne, le jette à ses
-pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le
-prenne vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot
-en impose à la rage.</p>
-
-<p>Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe,
-et se voit baigné dans des flots de sang indien.
-Il reconnaît les corps de ses amis, brisés, meurtris,
-percés de coups; il les embrasse avec des
-cris si douloureux, que leurs bourreaux en sont
-émus. Dans la foule, il découvre Alonzo. «Cher
-et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a
-trompé: ton malheur est d'avoir eu l'ame d'un
-Indien.» A ces mots, s'étant aperçu qu'Alonzo
-respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre,
-sauve du moins celui qui m'a livré à toi.»</p>
-
-<p>Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge
-Fernand de les garder, d'en prendre soin; et lui,
-s'élançant dans la plaine, il vole et va sauver les
-déplorables restes de la légion de Palmore, sur
-laquelle on est acharné. Là, Valverde<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, au milieu
-du meurtre, une croix à la main, la bouche
-écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez,
-achevez, l'ange exterminateur vous guide.
-Ne frappez que de pointe, pour ménager vos
-glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»&mdash;«Éloigne-toi,
-monstre exécrable, lui dit Pizarre,
-éloigne-toi, ou je te fais vomir ton ame atroce.»
-Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant.
-«Arrêtez, cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux
-soldats, ou tournez contre moi vos armes.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa,
-tant que le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer
-les soudards, leur conseillant de ne jouer que de l'estoc,
-et ne s'amuser à tirer des taillades et coups fendants, de peur
-qu'ils ne rompissent leurs épées.» <i lang="it" xml:lang="it">Perche di taglio non rompessero
-le spade.</i> (<span class="sc">Benzoni</span>, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)</p>
-</div>
-<p>Soit respect, soit épuisement de leur force et
-de leur fureur, ils obéissent; et Pizarre les fait
-retourner sur leurs pas.</p>
-
-<p>Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité
-eut un moment. Capana, voyant le combat
-désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre
-de ses sauvages. Un escadron qui le poursuit, va
-l'atteindre et l'envelopper. Le cacique désespéré
-se tourne, tend son arc, et choisit d'un &oelig;il étincelant
-le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve
-Davila. La flèche part; et le jeune homme
-tombe mortellement blessé. On environne le cacique,
-on le saisit, et on le traîne aux pieds de
-Davila, pour le déchirer devant lui. Gonsalve
-entr'ouvre un &oelig;il mourant, et reconnaît celui
-qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé
-la vie, et lui a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux
-Capana? lui dit-il en lui tendant ses bras
-tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu
-m'avais fait grâce une fois; je respirais par ta
-clémence; j'étais libre par ta bonté. J'en ai fait
-un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi
-pour m'arracher tes propres dons. Castillans,
-écoutez-moi, et redoutez, à mon exemple, la
-main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet
-Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et
-qu'il soit libre avec les siens. Viens, mon frère,
-mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami,
-viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais
-apprendre de toi la justice et l'humanité.» Ces
-mots furent bientôt suivis de son dernier soupir;
-et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà
-des montagnes de l'orient, chez les Moxes,
-libres encore, ou chez les féroces Antis, qui s'abreuvaient
-du sang des hommes, un asyle contre
-la rage d'un peuple encore plus inhumain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.</h2>
-
-
-<p>Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés
-des dépouilles qu'ils avaient enlevées du camp des
-Indiens, s'étaient presque tous rassemblés dans
-les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit
-nombre, retirés en silence, honteux et consternés,
-se reprochaient le sang qu'ils venaient de
-répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner
-leurs compagnons, ils avaient cédé à
-l'exemple; mais l'honneur satisfait les avait livrés
-au remords. Les autres, fiers et glorieux,
-s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un
-exemple terrible, épouvanté ces nations. Ce fut
-à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de Pizarre
-avec la violence d'un séditieux forcené.</p>
-
-<p>«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger
-votre religion, qu'avait outragée un barbare. Armez-vous
-de constance; car ce zèle héroïque est
-mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde
-comme des assassins dignes du dernier supplice;
-et s'il en avait le pouvoir, comme il en a la volonté,
-il vous y ferait traîner tous. En se saisissant
-de ce roi, qu'il fait garder dans ce palais,
-il n'a fait que vous le soustraire; il n'a voulu que
-le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre
-indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur
-agent mutuel, ménageait cette intelligence, et
-avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu
-Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi.
-Charles paraissait suppliant devant Ataliba. Au
-lieu d'une conquête, c'était une alliance, un commerce
-au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement.
-Et la religion!&hellip; C'est là ce qui vous
-aurait révoltés. Pizarre en a parlé comme font
-les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait
-de nos mystères; lui-même, aux yeux des infidèles,
-il n'osait paraître chrétien. Indigné, j'ai
-pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce qu'un
-chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez
-vu par quel outrage Ataliba m'a répondu. Et
-c'est là ce que son ami, son allié, son protecteur
-vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui
-suis odieux; et je me console de l'être. J'ai vu
-fouler aux pieds le dépôt sacré de la foi, et je
-vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût
-fallu dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème,
-et trahir la religion en faveur de l'impiété;
-je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me
-plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil,
-peut-être le martyre!&hellip;» A peine il achevait,
-cent voix s'élèvent et répondent qu'il sera protégé,
-défendu, révéré comme le vengeur de
-la foi.</p>
-
-<p>Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à
-l'arrivée de Pizarre. Rangés sur son passage, ses
-soldats ne lui marquent ni crainte, ni confusion;
-ils le regardent d'un &oelig;il fixe, prêts à se révolter
-s'il lui échappe un mot de colère et d'emportement.
-Plus loin, Valverde, environné de séditieux
-fanatiques, lui montre encore plus d'assurance,
-et d'un front où l'audace est peinte, soutient
-ses regards menaçants. Pizarre traverse la
-foule en gardant un morne silence. Il demande
-où est Ataliba. On le conduit à sa prison; et là,
-autour de ce malheureux prince, il voit un petit
-nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à
-la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à
-des criminels condamnés.</p>
-
-<p>Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez
-de fermeté pour n'avoir pas daigné se plaindre.
-Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se renverse,
-et détournant les yeux avec horreur, il le repousse,
-et se refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide
-et parjure, lui dit Pizarre; mais regarde, regarde
-cette main déchirée et sanglante, qui t'a
-sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi?
-Je t'ai enlevé de ce trône, où vingt glaives
-t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober à des
-furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais
-pu retenir. Demande à ces guerriers si, durant
-ce massacre horrible, je n'ai pas fait, pour
-l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu?
-que peut un seul homme? On m'a désobéi;
-on fera plus encore: tout me l'annonce, et je m'y
-attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux
-prince, que je protégerai tes jours, même aux
-dépens des miens.»</p>
-
-<p>A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où
-la colère fait place à l'attendrissement; et il laisse
-échapper des larmes. «En te voyant, je t'ai aimé,
-lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a
-soumis jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté.
-Pourquoi donc m'aurais-tu trahi? pourquoi aurais-tu
-voulu voir massacrer des hommes paisibles,
-qui te recevaient comme un dieu? Non, non, tu
-ne l'as pas voulu. Tu pleures! Viens, embrasse-moi.
-Ta pitié soulage le c&oelig;ur d'un malheureux
-qui t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit?
-en est-ce fait de mon armée? J'en ai sauvé
-tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il
-est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de
-ces traîtres: leurs cris de joie me déchirent; leur
-approche me fait horreur. Épargne-moi l'affreux
-supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés
-de sang, ils sont affamés d'or; je veux bien les
-en assouvir. Je m'engage, pour ma rançon, d'en
-remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur
-où tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent
-ces richesses pernicieuses, et qu'ils nous
-laissent vivre en paix.»</p>
-
-<p>«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je
-ferai pour toi tout ce qu'on peut attendre du zèle
-d'un ami. Donnons à la fureur le temps de s'appaiser;
-et armons-nous, toi de constance, et moi
-de résolution. Je te laisse. Je vais prendre soin
-d'Alonzo, dont l'état m'afflige et m'alarme.»</p>
-
-<p>Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se
-sentait le c&oelig;ur déchiré; mais un spectacle plus
-cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait
-Alonzo.</p>
-
-<p>Avant que ce jeune homme fût revenu de la
-défaillance mortelle où il était tombé, on avait
-pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé,
-il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans,
-encore fumants de carnage. Il en frémit d'horreur;
-et ramassant un reste de force: «Barbares,
-leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler
-à la vie? Vous me l'avez rendue affreuse. Il est
-bien temps de vous montrer compâtissants et secourables,
-après vingt mille assassinats commis
-sur la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens,
-teints de sang, haletants de rage. O monstres
-fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne laissera pas sans
-vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas
-au remords, c'est à votre furie que je vous dévoue
-en mourant. Je vous connais. Je vois l'orgueil
-et l'avarice allumer entre vous les feux d'une
-haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous
-vous déchirerez comme des bêtes carnassières.
-Vous vous arracherez ces entrailles avides et ces
-c&oelig;urs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir
-ni les larmes de l'innocence, ni les cris de
-l'humanité. Retirez-vous, brigands infâmes, lâches
-meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.»
-Et à ces mots, arrachant l'appareil de sa plaie,
-il la déchira de ses mains.</p>
-
-<p>Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les
-Castillans indignés s'éloignèrent à son approche.
-Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux au ciel,
-comme pour implorer le pardon de sa violence,
-et rendit le dernier soupir.</p>
-
-<p>A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret
-au général. «Que fais-tu là? lui dit-il. On
-conspire, on va se révolter, et nommer un chef
-à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et
-ramène les esprits, ou nous sommes perdus.»</p>
-
-<p>Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter
-dans ce pas dangereux, la violence et la faiblesse.
-Il se montra aux portes du palais, y fit assembler
-ses soldats, et portant sur le front une tristesse
-majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous
-venez d'égorger un peuple innocent et paisible,
-qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens,
-qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant
-à son culte, ne demandait qu'à s'éclairer, pour
-embrasser le culte et la loi des chrétiens. Son roi
-lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin
-d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans
-avoir tiré une flèche, et avant d'avoir répandu
-une goutte de votre sang. Il est couché sur la
-poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge
-et le sien. Le massacre de vingt mille hommes,
-fût-ce vingt mille criminels, serait affreux à voir;
-combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt
-mille innocents! Leur roi vous demande pour
-eux la sépulture. Accordez-leur cette marque
-d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus
-cruels ennemis.»</p>
-
-<p>Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces
-qu'on attendait d'un chef justement irrité,
-ce langage si modéré fit une impression profonde.
-Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas
-d'ensevelir les morts, si ce qui restait d'Indiens
-dans les villages d'alentour voulaient s'y employer
-avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain,
-dans ces plaines sanglantes, ils seront assemblés
-au point du jour. Allez vous reposer: vous devez
-être fatigués de meurtre.»</p>
-
-<p>Dès ce moment, tous les esprits, frappés de
-ce tableau funèbre, se sentirent glacés d'horreur.
-La nature insensiblement reprit ses droits; et le
-remords se saisit du c&oelig;ur des coupables.</p>
-
-<p>Il ne restait dans les villages que des vieillards,
-des femmes, des enfants. Pizarre leur fit commander
-de venir, dès l'aube du jour, aider à inhumer
-les morts. Tous ces malheureux obéirent.
-Dès que la lumière naissante put éclairer les travaux
-de la sépulture, les Castillans virent ces
-femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés
-et tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur
-douleur profonde et muette, leur pâleur, leur
-abattement, portèrent la compassion dans les ames
-les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent,
-dans la foule des morts, ceux qui leur étaient
-chers, qu'on les vit se jeter, avec des cris
-perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les
-serrer dans leurs bras, les arroser de leurs larmes,
-coller leurs bouches sanglotantes, tantôt sur les
-lèvres livides, tantôt sur la plaie entr'ouverte
-d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers
-ne purent soutenir ce spectacle, sans jeter
-eux-mêmes des cris de douleur et de repentir.
-L'assassin du père embrassait les enfants; des
-mains trempées dans le sang du fils et de l'époux,
-retiraient l'épouse et la mère de la fosse où elles
-voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi que fut
-varié, durant ce jour lamentable, le long supplice
-du remords.</p>
-
-<p>De retour à Cassamalca, les Castillans, le front
-baissé, les yeux attachés à la terre, le c&oelig;ur abattu
-et flétri, se présentent devant Pizarre. «En est-ce
-fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre
-a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de
-nos fureurs?&mdash;Oui, c'en est fait.&mdash;Eh bien,
-reprit le général, hommes insensés et cruels,
-vous l'avez donc vu ce carnage dont la nature a
-dû frémir? C'est vous qui l'avez fait&hellip; Mais non,
-s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir et
-le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des
-enfers, ce n'est pas vous que j'en accuse; en
-voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce tigre
-affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde,
-qui, par vos mains, a versé des torrents
-de sang. Apprenez qu'au moment qu'il vous criait
-vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait,
-disait-il, ce peuple et son roi l'adoraient avec
-nous, ce dieu, et tressaillaient en écoutant les
-merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en
-atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils
-ont entendu quel hommage lui rendait le vertueux
-prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le
-donc seul des forfaits dont son imposture est
-la cause; et, comme une victime impure, qu'il
-aille, loin de nous, dans quelque île déserte,
-expier, s'il le peut, vingt mille assassinats dont
-le traître a souillé vos mains. Que les vautours
-et les vipères rongent ce c&oelig;ur dénaturé, ce c&oelig;ur
-digne de les nourrir.»</p>
-
-<p>Valverde alors voulut parler et se défendre.
-«Misérable! lui dit Pizarre en le saisissant avec
-force et en le traînant à ses pieds, viens, parle, et
-dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu,
-comprît ce que toi-même tu ne saurais comprendre,
-et que, sur ta parole, il crût aveuglément
-ce qui confondait sa raison. Ton livre était
-sacré pour toi; mais comment aurait-il pu l'être
-pour celui qui ne sait, ni quel est, ni d'où vient,
-ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber;
-et pour cet accident, hélas! peut-être involontaire,
-tu fais égorger tout un peuple! et je t'entends,
-au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en
-échappe aucun! Va, monstre, je te laisse, pour
-ton supplice, une vie odieuse; mais va la traîner
-loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et
-à toi-même, s'il te reste un c&oelig;ur capable de remords.»
-A ces mots, prononcés du ton d'un juge
-inexorable, les plus hardis des amis de Valverde
-n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et
-tremblant; et l'ordre à l'instant fut donné pour
-s'en délivrer à jamais.</p>
-
-<p>«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à
-nous-mêmes; et la raison, l'humanité, la gloire,
-vont présider à nos conseils. Le roi demande à
-payer sa rançon; et vous serez épouvantés du
-monceau d'or qu'il offre de faire accumuler dans
-la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai
-promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés
-de richesses immenses. Mais, au nom du dieu
-qui nous juge, au nom du roi que nous servons,
-plus de cruautés: faisons grâce au moins à des
-peuples soumis.»</p>
-
-<p>Dès-lors on ne fut occupé que des promesses
-d'Ataliba. Ce roi, conservant dans les fers une
-égalité d'ame qui tenait le milieu entre l'orgueil
-et la bassesse, commandait à ses peuples du fond
-de sa prison; et ses peuples lui obéissaient,
-comme s'il eût été sur le trône. De toutes parts
-on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés
-sous le poids de l'or dont ils avaient dépouillé
-les palais et les temples; les autres, portant
-dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils
-avaient amassés, et dont leurs femmes et leurs
-enfants se paraient aux jours solennels. Sur le
-seuil du palais où leur roi était enfermé, ils quittaient
-leurs sandales, ils baisaient la poussière
-à la porte de sa prison; et, en déposant leur fardeau,
-ils se prosternaient à ses pieds, et ils les
-arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur
-même le leur eût rendu plus sacré.</p>
-
-<p>On avait tracé une ligne à la hauteur des murs
-où devait s'élever le monceau d'or qu'il avait
-promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il s'en
-fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi
-s'aperçut des murmures que l'avarice impatiente
-laissait échapper devant lui. Il représenta qu'il
-était impossible de faire plus de diligence; que
-l'éloignement de Cusco<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a> était la cause inévitable
-des lenteurs dont on se plaignait; mais que
-cette ville avait seule de quoi acquitter sa promesse.
-On y envoya deux Castillans<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>, pour savoir
-s'il en imposait; et ce fut dans cet intervalle
-qu'une révolution funeste acheva de précipiter
-les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans
-le crime.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Deux cent cinquante lieues.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Soto, et Pierre de Varco.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.</h2>
-
-
-<p>Almagre, avec de nouvelles forces, venait de
-Panama au secours de Pizarre. En débarquant<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>,
-il avait appris le désastre des Indiens, et tels
-qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son
-du cor qui leur annonce que le cerf est aux abois,
-oublier la fatigue et redoubler leur course, haletants
-de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à
-la proie, Almagre et ses compagnons s'avançaient
-vers Cassamalca. Sur sa route, il rencontre ce
-fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte
-remmenait au port de Rimac. L'état où il le voyait
-réduit excita sa compassion; et il lui demanda
-quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle
-qui fait les martyrs,» répondit le perfide avec
-cet air simple et tranquille qui annonce la paix
-du c&oelig;ur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre,
-il le prenait pour juge, bien sûr d'être
-innocent et même louable à ses yeux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> A <i lang="es" xml:lang="es">Puerto viejo</i>. Vieux port.</p>
-</div>
-<p>Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses
-intérêts, Almagre demanda, et il obtint sans
-peine qu'on permît à ce malheureux de lui parler
-un moment sans témoins; et tandis que l'escorte
-et la nouvelle troupe se livraient à la joie
-de se trouver ensemble dans un pays dont la
-conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis
-auprès d'Almagre, sous l'ombrage d'un vieux
-cyprès, lui communiquait en ces mots le poison
-des furies dont lui-même il était rempli.</p>
-
-<p>«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux
-des hommes, ses succès, et sa gloire, et son élévation,
-et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont
-il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est
-épuisée à lui armer des flottes; votre courage a
-soutenu, a relevé le sien, que lassaient les obstacles
-et que rebutait le malheur. Nous vous avons
-vu, à travers les tempêtes et les écueils, passer,
-repasser sans relâche du port de Panama sur ces
-bords dangereux, où, sans vous, il allait périr;
-et par des secours imprévus, nous rendre à tous
-la vie et l'espérance. Sans vous, il n'eût été célèbre
-que par une imprudence aveugle, ou plutôt
-il serait encore dans sa première obscurité.
-Vous allez voir quelle reconnaissance il réserve
-à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne;
-il a obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées,
-les honneurs les plus éclatants; mais
-pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres?
-y êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à
-demander son ami, son associé, le créateur de
-sa fortune, au moins pour commander sous lui?
-Ce n'est pas oubli: non, Pizarre ne vous a point
-oublié, il vous craint. Il veut régner; et un lieutenant
-tel que vous eût gêné son ambition, et
-peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il
-a grand soin de dérober à tous les yeux, mais
-ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa puissance,
-dans ces climats, n'est pas sans bornes;
-et ses titres ne lui accordent que la moitié de cet
-empire, coupé en deux par l'équateur. La ville
-impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses
-limites; et le premier qui oserait lui en disputer
-la conquête, y aurait autant de droits que lui.
-Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la
-rançon d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier
-dans les murs de Cassamalca, il fait enlever
-de Cusco tous les trésors qu'elle renferme.
-Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout
-gardez-vous de lui rappeler ni vos bienfaits, ni
-ses promesses; gardez-vous de prétendre au partage
-de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon
-d'un Indien que, sans vous, on a fait captif: vous
-n'avez point droit au partage; et Pizarre l'a déclaré.»</p>
-
-<p>A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent
-dans le c&oelig;ur d' Almagre. Mais il feignit de douter
-encore que son ami pût être ingrat. «Comment
-ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance?
-reprit le fourbe; il trahit bien son roi, sa patrie,
-et son Dieu.» Alors il répéta toutes les calomnies
-dont il avait chargé le héros castillan. «Et
-savez-vous, ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami,
-l'allié de Pizarre? Un usurpateur, un perfide qui
-a fait égorger sans pitié toute la race des Incas,
-qui s'est baigné dans le sang des peuples de
-Cusco, a chassé son frère du trône, l'a fait charger
-de chaînes, et le tient enfermé dans la plus
-étroite prison. C'est là ce que nous ont appris
-les Indiens de ces vallées, qui, sous le joug d'Ataliba,
-pleurent le malheur de leur roi.&mdash;Et où
-est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux
-Almagre.&mdash;Elle est, répond Valverde, dans le
-fort de Cannare, ville située sur la route de Quito
-à Cassamalca.&mdash;Allez, c'est assez, dit Almagre:
-rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez
-point, sans y avoir reçu des marques de
-reconnaissance d'un homme qui hait les ingrats,
-et qui ne le sera jamais.»</p>
-
-<p>Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus
-mortel ennemi de Pizarre, vit que la délivrance
-de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr
-et prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever
-à son rival la plus belle moitié de sa conquête.
-Il prit sa route vers Cannare, où la nouvelle
-du massacre des Indiens avait répandu la
-terreur. Il voit les peuples, à son approche, s'enfuir
-épouvantés; il attaque le fort, et menace
-de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on
-refuse, à l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi
-de Cusco, qu'il prend, dit-il, sous sa défense.</p>
-
-<p>Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé
-répond avec fierté, qu'Ataliba respire encore,
-et qu'il n'obéira qu'à lui.</p>
-
-<p>Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de
-la citadelle commencèrent à s'ébranler. A ce bruit,
-à l'effroi qu'il répand dans les murs, le farouche
-Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage:
-«Les voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix
-de ma couronne, qu'il meure, le perfide, le sanguinaire
-Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu
-furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères,
-lui dit-il, l'oppression de ces brigands à
-l'amitié de ton frère, et la ruine de ton pays à
-la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras
-point de ton implacable vengeance.» A ces mots,
-de la hache dont il était armé, il lui porta le
-coup mortel.</p>
-
-<p>A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se
-débattre à ses pieds et se rouler dans une sanglante
-poussière, il s'effraya du crime qu'il venait
-de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne,
-il commande à ses Indiens de le suivre, et se jette
-en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut bientôt
-percé de coups; mais, en cherchant la mort, il
-s'ouvrit un passage; et le plus grand nombre des
-siens put s'échapper. Quelques-uns furent pris
-vivants.</p>
-
-<p>Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta
-dans le fort; il y trouva ce roi massacré, baigné
-dans son sang, luttant contre une mort cruelle,
-et qui, par des rugissements de douleur et de
-rage, lui demandait vengeance. Il le vit expirer;
-il en fut outré de douleur; et perdant l'espérance
-de diviser l'empire, il résolut dès ce moment,
-d'ôter à son rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un
-roi qui, dans les fers, commandait encore à ses
-peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite
-le corps de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca.</p>
-
-<p>Pizarre le reçut avec l'empressement de l'amitié
-reconnaissante. Mais à ce mouvement de joie succède
-un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu
-des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-même, Almagre
-fait lever le voile qui couvre le corps
-d'Huascar. «Le reconnais-tu?» lui dit-il du ton
-d'un juge menaçant. Ataliba regarde; il frémit,
-il recule épouvanté; et jetant un cri de douleur:
-«O mon frère! dit-il, le glaive impitoyable n'a
-donc rien épargné! ils massacrent les rois!» A
-ces mots, soit tendresse, soit retour sur lui-même
-et pressentiment de son sort, il ne peut retenir
-ses larmes; les sanglots lui étouffent la voix. «Tu
-le pleures, lui dit Almagre, après l'avoir assassiné!&mdash;Moi!&mdash;Toi-même,
-perfide, et par la
-main d'un traître, qui, poursuivi par les remords,
-est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il,
-vous l'avez oublié, ce roi, dont les sujets
-fidèles étaient venus jusqu'à Tumbès vous implorer;
-et cependant son ennemi, le meurtrier
-de sa famille et de ses peuples, du fond de sa
-prison, l'a fait assassiner. J'ai su le danger qu'il
-courait, et j'ai volé à sa défense. Je n'ai fait que
-hâter sa perte; et le barbare Ataliba n'a été que
-trop bien servi.»</p>
-
-<p>«O céleste justice! s'écrie Ataliba, révolté de
-se voir chargé d'un parricide. Moi! l'assassin d'un
-frère! Ah! cruels! c'est à vous que sont réservés
-ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est
-sacré. Il ne vous manquait plus que ce dernier
-trait de noirceur. Vous m'avez lâchement trompé;
-vous m'avez attiré dans un piége effroyable; vous
-avez violé la bonne foi, la paix, l'hospitalité, l'amitié,
-tout ce qu'il y a de plus saint, même parmi
-les plus cruels des hommes; vous avez égorgé
-mes peuples; vous m'avez chargé de liens; vous
-avez mis à prix ma liberté, mes jours: n'en est-ce
-point assez? Ni les pleurs, ni le sang, ni l'or,
-rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter
-un coup plus cruel que la mort, vous m'accusez
-d'un parricide! Eh, grand Dieu! que vous ai-je
-fait, que du bien, dans le moment même que
-vous nous accabliez de maux? Que me demandez-vous
-encore? Est-ce mon sang que vous voulez?
-Il est à vous. Trempez-y vos mains, j'y consens;
-mais qu'avez-vous besoin de me trouver coupable?
-Je suis faible, je suis enchaîné, sans défense,
-abandonné du monde entier; nous n'avons que
-le ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler.
-Frappez. Vous n'avez ni témoins ni vengeurs à
-craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais
-épargnez mon innocence. Percez ce c&oelig;ur, sans
-l'outrager.»</p>
-
-<p>Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému
-les Castillans, lorsque Almagre fit avancer les Indiens
-qu'on avait pris, et qui attestaient le parricide.
-Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le
-silence; ils ne savaient s'ils devaient dire ou taire
-ce qu'ils avaient vu: mais, forcés par leur roi
-lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent
-que leur chef, le lieutenant d'Ataliba et le
-gardien d'Huascar, se voyant pressé de le rendre,
-l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage;
-et la calomnie, appuyée des apparences d'un complot,
-fit croire ce qu'elle voulut. Intimidés par
-les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper
-quelques mots que l'on expliqua dans le sens
-le plus odieux; et d'un soupçon d'intelligence
-entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit
-une preuve formelle de la plus noire trahison.
-Ataliba fut convaincu, dans l'esprit de la multitude,
-d'avoir conspiré sourdement contre les
-Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent
-pour demander sa mort.</p>
-
-<p>Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence
-d'Ataliba, eut encore, avec ses amis, le
-courage de le défendre; mais la haine et l'envie
-en prirent avantage pour réveiller dans les esprits
-les soupçons que Valverde avait déja fait naître;
-et dans ce zèle généreux, on crut voir l'intérêt
-se déceler lui-même, et l'ambition se trahir.</p>
-
-<p>A la tête des factieux était Alfonce de Requelme<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>,
-fanatique sombre et farouche, de
-meilleure foi que Valverde, mais non moins violent
-que lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait
-pas de même. Il gémissait avec Pizarre
-du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il,
-une imprudence malheureuse. Mais Pizarre,
-à travers sa dissimulation, s'aperçut trop bien
-que le fourbe triomphait au fond de son c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Trésorier pour l'empereur.</p>
-</div>
-<p>Cependant le trouble, en croissant, allait allumer
-la discorde. Ataliba lui-même en excitait
-les feux par la fierté de sa défense et l'amertume
-des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement
-blessé, son c&oelig;ur avait repris le ressort
-que donne au courage l'injure portée à l'excès.
-Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la
-patience. «Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi
-dissimulerais-je? Si la douceur pouvait toucher
-ces c&oelig;urs farouches, ne seraient-ils pas
-amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils
-veulent perdre ton ami: je le vois. Mais il est
-indigne de la vertu calomniée de baisser un front
-suppliant.»</p>
-
-<p>Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux
-déterminés, pour imposer par la menace, Pizarre
-se faisait violence à lui-même; et semblable au
-pilote surpris par la tempête dans un détroit
-semé d'écueils, tantôt cédant, tantôt résistant à
-l'orage, il évitait de se briser. La hauteur ferme
-et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente
-chaleur dont le jeune Fernand embrassait
-la défense de ce malheureux prince, ne faisaient
-qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner
-Fernand. Ce fut lui qu'il choisit pour aller
-en Espagne porter la rançon de l'Inca. Le partage
-en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe
-d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le
-propose. Une rumeur s'élève; et on déclare hautement
-que, n'ayant pas contribué à la conquête, il
-n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits.</p>
-
-<p>Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux
-partisans, s'il disputait la proie. «Dissimulons,
-dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous
-tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils
-venaient partager des travaux, non pas des dépouilles,
-et que dans un pays immense où germait
-l'or, l'or ne méritait pas de diviser des
-hommes que l'estime, l'honneur, le devoir, unissaient.
-Le perfide, avec ce langage, eut l'art de
-tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa
-modération feinte, un parti nombreux et puissant;
-et Pizarre, perdant l'espoir de l'affaiblir, chercha,
-mais inutilement, à le gagner par des largesses<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.
-Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés,
-il les distribua; son armée en fut enrichie. La
-part<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a> qu'il avait réservée à l'empereur, fut
-envoyée au port où Fernand devait s'embarquer;
-et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse
-dans l'ame, prendre congé d'Ataliba.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols
-qui accompagnaient Almagre, mille <i>pesos</i> d'or, ou
-vingt marcs. Benzoni dit <i>cinq cents ducats aux uns, et à
-d'autres mille</i>. <i lang="it" xml:lang="it">A tal cinque cento, e a tal mille ducati.</i></p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Le quint.</p>
-</div>
-<p>Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble
-et tendre que la vertu dans le malheur inspire
-aux ames généreuses: doux appui que le ciel
-ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime,
-pour l'aider à porter le poids de l'accablante
-adversité. «Je viens te dire adieu; l'on
-m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de
-toi, lui dit-il; mais j'emporte avec moi l'espérance
-de te servir, de te revoir, libre, justifié, rétabli
-sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai
-respecté dans les fers.&mdash;Ah! généreux ami! lui
-dit Ataliba en l'enveloppant dans ses chaînes et
-en le serrant dans ses bras, vous me quittez! je
-suis perdu.&mdash;Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères,
-nos amis!&mdash;Ils n'auront pas votre courage; et
-Pizarre, pour me sauver, ne s'exposera pas à se
-perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme
-arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang
-(c'était Alfonce de Requelme), et cet autre qui
-d'un &oelig;il morne nous observe (c'était Almagre);
-ils n'attendent que votre absence pour me faire
-périr. Nous ne nous verrons plus. Adieu, pour
-la dernière fois.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.</h2>
-
-
-<p>Après de si tristes adieux, Fernand se rendit
-à Rimac. Il y trouva l'implacable Valverde, qui,
-sous les dehors d'une humilité volontaire, déguisait
-sa honte et sa rage. Il parut aux yeux
-de Fernand. «Trop de zèle a pu m'égarer, lui
-dit-il; je dois expier tous les maux dont je suis
-la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans
-une île déserte, aux animaux voraces, je ne serai
-pas trop puni. Que le ciel me donne la force
-d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai.
-Mais si cette force me manque, et si le désespoir
-se saisit de mon ame, elle est perdue. Ah!
-laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous
-à craindre de moi? Proscrit, abandonné,
-quand je serais méchant, j'ai perdu le pouvoir
-de nuire. La grâce que j'implore est d'expier
-mon crime par les plus pénibles travaux; d'aller
-parmi les Indiens les plus sauvages de ces bords,
-répandre au moins quelque lumière, quelque semence
-de la foi. Je ne veux que mourir martyr.»
-A ces mots, de perfides larmes coulaient de
-ses yeux hypocrites.</p>
-
-<p>Le jeune homme, simple et crédule, comme
-tous les c&oelig;urs généreux, se laissa toucher et séduire.
-Il lui rendit la liberté; et le tigre, en rompant
-sa chaîne, frémit de joie et de fureur.</p>
-
-<p>Les richesses prodigieuses que l'on venait de
-partager n'étaient qu'une faible partie de la rançon
-d'Ataliba<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Pour remplir sa promesse, on
-allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante
-Cusco avait vu, pendant onze règnes,
-s'accumuler dans le palais des rois et dans le
-temple du soleil. Almagre en frémissait de rage.
-Cette ville superbe, sur laquelle est fondée son
-espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais; et
-quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses,
-Pizarre en disposerait seul, tant que ce
-roi serait vivant. Ce fut là le grand intérêt qui
-fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> La cinquième partie.</p>
-</div>
-<p>D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence
-envers lui, on voulut l'engager à faire
-l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon.
-Mais ce malheureux prince conservant dans les
-fers la noble fierté de son sang: «C'est aux criminels
-qu'on pardonne, dit-il; et je suis innocent.»
-On lui parla de la clémence du prince au
-nom duquel on allait le juger. «Il en aura besoin,
-dit-il, pour pardonner ma mort à mes accusateurs;
-mais envers un roi son égal, qui ne
-l'a jamais offensé, sa clémence lui est inutile.
-Qu'il soit juste; et je ne crains rien.»</p>
-
-<p>A des esprits frappés de la persuasion que son
-crime était manifeste, cet orgueil parut révoltant.
-On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait l'audace
-de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre
-fit les plus généreux efforts pour le sauver. Il
-exposa que le conseil établi dans son camp n'était
-pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant
-d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant,
-pour lui, d'un parricide, sans que ce prince
-en fût instruit, sans qu'il y eût donné son aveu;
-qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir
-tenter sa délivrance, et que, loin d'être criminel,
-ce zèle était juste et louable; que la conduite
-de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de droiture,
-ne laissait aucune apparence aux soupçons
-qui l'avaient noirci; mais que, fût-il coupable,
-c'était à l'empereur qu'il était réservé de lui donner
-des juges, et qu'il réclamait en son nom ce
-privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses
-lettres à l'empereur, il l'informait de tout ce qui
-s'était passé; qu'il lui déférait cette cause; qu'il
-attendrait sa volonté, et que tout serait suspendu
-jusqu'au retour de Fernand.</p>
-
-<p>Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer
-l'empereur, lui dit-il; et de quoi? de votre
-opinion, sans doute, et de celle d'un petit nombre
-de vos amis, qui, comme vous, ont pu se
-laisser abuser? Est-ce donc ainsi, Pizarre, que
-doit s'instruire une si grande cause? Et moi, je
-demande que le conseil entende et juge Ataliba,
-et que le procès, revêtu de l'authenticité des lois,
-soit déféré au tribunal suprême, où sera décidé
-le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.»</p>
-
-<p>Cet avis parut sage et modéré au plus grand
-nombre; et Pizarre, voyant que ses amis eux-mêmes
-penchaient à le suivre, y céda. Mais comme
-il avait éprouvé que la nature avait encore des
-droits sur les c&oelig;urs qu'il voulait fléchir, il pensa
-qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un
-prétexte apparent de prudence et de sûreté, il
-fit venir de Riobamba la famille du roi captif,
-pour les rassembler tous dans la même prison.</p>
-
-<p>Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de
-compassion, que de voir ces enfants, ces femmes
-arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca.
-L'innocence dans le malheur est toujours
-si intéressante! Mais lorsque, sur le front des
-malheureux, il reste quelque trace de gloire,
-et qu'on voit dans l'abaissement les objets de
-l'hommage et de la vénération des mortels, le
-malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus
-accablant. Aussi la première impression de la
-pitié, à cette vue, fut-elle sensible et profonde
-dans l'esprit de la multitude.</p>
-
-<p>On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus,
-gémissants, les yeux baissés et pleins de
-larmes; on les voyait s'avancer à pas lents dans
-ces campagnes désolées et toutes fumantes encore
-du sang qu'on y avait répandu. La compagne
-d'Aciloé, Cora, ne pleurait point: une pâleur
-mortelle était répandue sur son visage; et le feu
-sombre et dévorant dont ses yeux étaient allumés,
-avait tari la source de ses larmes. Ses regards,
-tantôt fixes et tantôt égarés, cherchaient, dans ces
-plaines funèbres, l'ombre errante de son époux.
-«Où est-il mort? en quel lieu repose mon cher
-Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage
-de ceux qui gardaient notre roi?» Un Indien
-lui répondit: «Vous y touchez. C'est là,
-dans ce lieu même, qu'était le trône de l'Inca;
-c'est là qu'autour de lui tous ses amis sont morts;
-c'est là qu'ils sont ensevelis. Alonzo était à leur
-tête; et cette petite éminence que vous voyez,
-c'est son tombeau. «A ces mots, qui percent le
-c&oelig;ur de la tendre épouse d'Alonzo, un cri déchirant
-part du fond de ses entrailles. Elle se précipite,
-elle tombe égarée sur cette terre humide
-encore, que l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse
-avec l'amour dont elle eût embrassé le
-corps de son époux; elle résiste au soin qu'on
-prend de l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on
-veut lui faire violence, il semble, à ses cris douloureux,
-qu'on va lui déchirer le c&oelig;ur. Enfin
-l'excès de la douleur rompant les n&oelig;uds dont la
-nature retenait encore dans ses flancs le fruit
-d'un malheureux amour, elle expire en devenant
-mère. Mais cet accès de désespoir n'a pas été
-mortel pour elle seule; et l'enfant qu'elle a mis
-au monde en est frappé. Il s'éteint, sans ouvrir
-les yeux à la lumière, sans avoir senti ses malheurs.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu4.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Enfin, l'excès de la douleur rompant les n&oelig;uds dont la
-nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux
-amour, elle expire en devenant mère.</div></div>
-<p>La constance d'Ataliba avait, jusques-là, dédaigné
-d'adoucir ses persécuteurs; mais cette ame,
-que l'infortune avait élevée, affermie, et dont
-la tranquille fierté défiait les revers, s'abattit tout-à-coup,
-lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes,
-ses enfants, chargés de chaînes comme lui, se
-jeter dans ses bras, tomber en foule à ses genoux.
-Il se trouble, ses yeux se remplissent de
-larmes; il reçoit dans son sein, avec une douleur
-profonde, ses épouses et ses enfants; il mêle
-ses soupirs à leur plainte; il oublie que sa faiblesse
-a pour témoins ses ennemis; ou plutôt il
-ne rougit point de se montrer époux et père.</p>
-
-<p>Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons
-attendris la même compassion qu'il
-éprouvait lui-même, s'en applaudit, et d'autant
-plus, qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba;
-mais, pour donner à son courage le temps de
-s'amollir encore, il ordonna qu'on le laissât seul
-avec ses femmes et ses enfants.</p>
-
-<p>Ce fut alors que la nature abandonnée à elle-même
-donna un libre cours à tous les mouvements
-de la douleur et de l'amour. Baigné d'un
-déluge de larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner,
-baiser ses chaînes, demander quel mal
-ils ont fait, quel est le crime de leurs mères, et
-si c'est pour mourir ensemble qu'on les a réunis?
-Tendre époux et bon père, il jette un regard
-languissant sur sa famille désolée; et son c&oelig;ur
-oppressé de douleur, de pitié, de crainte, ne répond
-que par des sanglots.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.</h2>
-
-
-<p>Le jour fatal arrive, et le conseil est assemblé.
-Il était formé des plus anciens et des plus élevés
-en grade parmi les guerriers castillans. Pizarre y
-présidait; mais Almagre et Requelme étaient assis
-à ses côtés. Un silence terrible régnait dans l'assemblée.
-On fait paraître Ataliba, on l'interroge;
-et il répond avec cette noble candeur qui accompagne
-l'innocence. On lui rappelle le massacre
-de la famille des Incas; on lui oppose les témoins
-du meurtre du roi de Cusco, et du projet formé
-pour l'enlever lui-même du palais de Cassamalca.
-La vérité fait sa défense. Il leur expose en peu
-de mots la cause et les malheurs de la guerre civile,
-ce qu'il a fait pour désarmer l'inflexible orgueil
-de son frère; ce qu'il a fait pour l'appaiser,
-même depuis qu'il l'a vaincu. «Si j'avais pu
-vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait
-ses peuples contre moi, et que du fond de sa
-prison, il rallumait les feux d'une guerre impie
-et funeste; c'est alors que ce crime, utile à ma
-grandeur et au repos de cet empire, aurait dû
-me tenter. Je n'ai point méconnu mon sang, je
-n'ai point voulu le répandre; et si, dans les combats,
-sans moi, loin de moi, malgré moi, l'aveugle
-ardeur de mes soldats n'a rien épargné,
-c'est le crime de celui qui, pour ma défense, m'a
-forcé de leur mettre les armes à la main. Castillans,
-ma victoire m'a coûté plus de larmes que
-tous les malheurs que j'éprouve ne m'en feront
-jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu
-mon régne odieux à mes peuples. Je suis tombé
-du trône; mon sceptre est brisé; tous mes amis
-sont morts; je suis seul dans les chaînes, avec
-des femmes et des enfants; ou n'a plus rien à
-craindre, à espérer de moi. C'est là, c'est dans
-l'extrémité du malheur et de la faiblesse, qu'on
-peut discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est
-alors qu'éclate la haine publique, ou que se signale
-l'amour. Voyez donc ce que j'ai laissé dans
-les c&oelig;urs, et si c'est ainsi qu'on traite un méchant,
-un coupable. Ce respect si tendre et si
-pur, cette fidélité constante, cette obéissance
-à-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet
-amour de mes peuples envers un malheureux
-captif, voilà mes témoignages contre la calomnie;
-et je vous demande à vous-mêmes si ce triomphe
-est réservé pour le crime ou pour la vertu? Ce
-moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et
-j'en appelle à lui. Non, quoi que l'on vous dise,
-vous ne croirez jamais que celui qui de sa prison,
-dans l'indigne état où je suis, fait encore adorer
-sa volonté sans force, et voit ses peuples prosternés
-venir, en lui obéissant, arroser ses chaînes
-de larmes, ait été, sur le trône, injuste et sanguinaire.
-Vous m'avez connu dans les fers tel que
-l'on m'a vu sur le trône, simple et vrai, sensible
-à l'injure, mais plus sensible à l'amitié. On m'accuse
-d'avoir tenté ma délivrance et voulu soulever
-mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pensée;
-mais si je l'avais eue, m'en feriez-vous un
-crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez les
-chaînes dont vous avez flétri les mains innocentes
-d'un roi; et jugez si, pour me sauver, tout n'eût
-pas été légitime? Ah! vous n'avez que trop justifié
-vous-mêmes ce que le désespoir aurait pu m'inspirer.
-Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant
-donné sa parole et la vôtre de m'accorder la vie,
-de me rendre la liberté, de faire épargner ma
-famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples
-infortunés, j'ai mis en lui mon espérance,
-et ne me suis plus occupé qu'à faire amasser l'or
-promis pour ma rançon. Mon dieu, qui sans doute
-est le vôtre, lit dans mon c&oelig;ur, et m'est témoin
-que je vous dis la vérité. Mais si c'est peu de l'innocence,
-pour vous toucher, voyez mes malheurs.
-Je suis père, je suis époux, et je suis roi. Jugez
-des peines de mon c&oelig;ur. Vous m'avez voulu voir
-suppliant; je le suis, et j'apporte à vos pieds les
-larmes de mes peuples, de mes faibles enfants,
-de leurs sensibles mères. Ceux-là du moins sont
-innocents.»</p>
-
-<p>Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns
-des juges; et Pizarre ne douta point
-qu'il ne les eût persuadés. On fit sortir Ataliba;
-et les juges s'étant levés, on recueillit les voix&hellip;
-Quelle fut la surprise de Pizarre et de ses amis,
-en entendant que le plus grand nombre opinait
-à la mort! Aussitôt ils réclament contre cette sentence
-inique, et ils rappellent au conseil la parole
-qu'il a donnée de renvoyer la cause, après
-l'avoir instruite, au tribunal de l'empereur. Requelme
-l'avait proposé; tout le conseil y avait
-souscrit; aucun n'osait désavouer ce consentement
-unanime; et Ataliba condamné avait du
-moins l'espérance de passer en Espagne, et d'y
-être entendu et jugé par un roi. Mais la noire
-furie qui poursuivait ses jours, n'eut garde de
-lâcher sa proie.</p>
-
-<p>Valverde, échappé de sa chaîne et mis en liberté,
-revient, la rage au fond du c&oelig;ur, se déguise,
-et entre, inconnu, au milieu d'une nuit
-obscure, dans les murs de Cassamalca. C'était
-l'heure où Almagre, avec ses partisans, formait
-ses complots ténébreux. Le fourbe paraît à leur
-vue.</p>
-
-<p>«Amis, dit-il, reconnaissez la fidélité des promesses
-de celui qui a dit au juste: <i>Tu fouleras
-aux pieds l'aspic et le lion.</i> Vous m'avez vu chargé
-de chaînes, proscrit, envoyé sur la flotte pour
-être abandonné dans quelque île déserte, où je
-serais la proie des animaux voraces; me voilà
-au milieu de vous. Dieu a rompu les piéges du
-méchant; il s'est joué des conseils de l'impie; il
-a tendu la main au faible, innocent et persécuté.
-Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour défendre
-sa cause, et qu'il a revêtus de force et de
-courage pour le venger, que faites-vous? Vous
-consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran,
-son ami, votre accusateur, celui qui peut,
-par ses richesses, gagner la cour et le conseil,
-celui qui, s'il est écouté, vous dénoncera tous
-comme de vils brigands, comme de lâches assassins,
-faits pour le meurtre et la rapine, sans
-foi, sans pudeur, sans pitié, indignes du nom
-d'hommes et du nom de chrétiens! Y pensez-vous?
-Et de quel droit dérober le crime au supplice?
-Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est
-convaincu; il est jugé; pourquoi ne pas exécuter
-la sentence qui le condamne? Qu'il meure;
-et tout est consommé.»</p>
-
-<p>L'atrocité de ce conseil étonna les plus intrépides.
-Mais Valverde, sans leur donner le temps
-de balancer: «Il y va, leur dit-il, et de la vie
-et de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de
-la gloire de la religion, des intérêts du ciel; et
-le Dieu vengeur qui m'envoie, vous défend de
-délibérer. Pizarre dort, tout est tranquille; et
-Requelme, par qui le procès est instruit, a droit
-de voir Ataliba, de l'interroger à toute heure;
-qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec
-lui et moi, que deux hommes déterminés.»</p>
-
-<p>L'importance du crime en fit disparaître l'horreur;
-et par un silence coupable on consentit,
-en frémissant, à ce qu'on n'osait approuver. Alors,
-d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole.
-«En ôtant la vie à un infidèle, dit-il, amis, ne
-perdons pas de vue le soin de son salut. Je veux,
-en le purifiant dans les eaux saintes du baptême,
-lui rendre à lui-même sa mort précieuse autant
-qu'elle est juste, et sanctifier l'homicide qui nous
-est prescrit par la loi.»</p>
-
-<p>La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes
-et le c&oelig;ur lassé de sanglots, dormait alors autour
-de lui. Mais ce prince, agité de funestes
-pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il
-entend ouvrir sa prison. Il voit entrer Requelme,
-et avec lui trois hommes enveloppés de longs
-manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux,
-dont le regard lui semble atroce. Un mouvement
-d'effroi le saisit; il se lève, et surmontant cette
-faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit
-Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces
-femmes et ces enfants. Il est bien juste que l'innocence
-repose en paix. Écoutez-nous. Vous êtes
-jugé, condamné. Le feu serait votre supplice,
-suivant la rigueur de la loi. Mais il dépend de
-vous de vous sauver des flammes; et cet homme
-religieux, que vous allez entendre, vient vous
-en offrir un moyen.»</p>
-
-<p>Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que
-le conseil a prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer
-à la cour d'Espagne, et réserver à votre
-roi un droit qui n'appartient qu'à lui?&mdash;Croyez-moi,
-les moments sont chers, poursuivit Requelme:
-écoutez cet homme pieux et sage, qui
-s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors prit
-la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer
-le Dieu des chrétiens?&mdash;Assurément, dit le
-malheureux prince, si ce Dieu, comme on nous
-l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant
-et juste, si la nature est son ouvrage, si le
-soleil lui-même est un de ses bienfaits, je l'adore
-avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut
-lui refuser son amour?&mdash;Et vous désirez d'être
-instruit, lui demande encore le perfide, des
-saintes vérités qu'il nous a révélées, de connaître
-son culte et de suivre sa loi?&mdash;Je le désire avec
-ardeur, répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient
-d'ouvrir les yeux à la lumière, que l'on m'éclaire,
-et je croirai.&mdash;Grâces au ciel, reprit Valverde,
-le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le
-donc à genoux ce Dieu de bonté, de clémence;
-et recevez l'eau salutaire qui régénère ses enfants.»
-L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté
-docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau
-sainte du baptême. «Le ciel est ouvert, dit Valverde,
-et les moments sont précieux.» A l'instant
-il fait signe à ses deux satellites; et le lien
-fatal étouffe les derniers soupirs de l'Inca.</p>
-
-<p>Ce fut par les cris lamentables de ses enfants
-et de leurs mères, que la nouvelle de sa mort
-se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols
-en frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace
-des assassins; et l'on crut faire assez que
-de laisser la vie aux enfants et aux femmes de
-ce malheureux prince, abandonnés, dès ce moment,
-à la pitié des Indiens.</p>
-
-<p>Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre
-le crime, après avoir chargé de malédictions ces
-exécrables assassins et leurs partisans fanatiques,
-se retira dans la ville des rois<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>, qui commençait
-à s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité
-furieuse, le meurtre et le saccagement
-furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface
-de ce continent, que des peuplades d'Indiens tomber,
-en fuyant, dans les piéges et sous le fer
-des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce
-même Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des
-deux Amériques. Rival des nouveaux conquérants,
-il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir
-d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet
-empire immense, tout fut ravagé, dévasté. Une
-multitude innombrable d'Indiens fut égorgée;
-presque tout le reste enchaîné, alla périr dans
-les creux des mines, et envia mille fois le sort
-de ceux qu'on avait massacrés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Lima.</p>
-</div>
-<p>Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés
-du carnage des Indiens, leur rage forcenée
-se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang d'Ataliba
-s'était élevé jusques au ciel. Presque tous
-ceux qui avaient contribué au crime de sa mort,
-en portèrent la peine; et tandis que les uns, pris
-par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient
-sous le n&oelig;ud fatal, les autres, justes une fois,
-s'égorgèrent entre eux. L'exécrable Valverde<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>,
-en menant une bande de ces brigands à la poursuite
-des Indiens qui s'étaient sauvés dans les
-bois, tombe aux mains des anthropophages, et
-brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux
-avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la
-bouche, dans la rage et le désespoir. Parjure et
-traître<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> envers Pizarre, Almagre fut puni du
-plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble
-au juste opprobre de sa mort. Pizarre, dont le
-crime était d'avoir ouvert la barrière à tant de
-forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné.
-Accablé sous le nombre, il succomba,
-mais en grand homme qui dédaignait la vie et
-qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma
-entre ses rivaux et ses frères. Cusco, saccagée
-et déserte, vit ses plaines jonchées des
-corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent
-rougis du sang de ceux qu'elle avait vus désoler
-ses rivages; et le fanatisme, entouré de
-massacres et de débris, assis sur des monceaux
-de morts, promenant ses regards sur de vastes
-ruines, s'applaudit, et loua le ciel d'avoir couronné
-ses travaux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée,
-de ne rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et
-sa promesse avait été énoncée en ces termes: <i>Seigneur, si je
-viole le serment que je fais ici, je veux que tu me confondes
-et que tu me punisses dans mon corps et dans mon ame.</i> Il
-fut parjure à ce serment.</p>
-</div>
-
-<p class="c gap small">FIN DES INCAS.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE<br />
-DES CHAPITRES.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td><span class="sc">Préface</span></td>
-<td class="r"><span class="sc">Page</span></td>
-<td class="num"><a href="#preface">7</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE I<sup>er</sup>. État des choses dans le royaume des
-Incas. Fête du soleil à l'équinoxe d'automne. Lever
-du soleil le jour de sa fête. Hymne au soleil</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">29</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE II. Le même jour, fête de la naissance.
-Ataliba, roi de Quito, reçoit les enfants nouveaux-nés
-sous la tutelle des lois</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">35</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE III. Adoration du soleil à son midi. Présentation
-de trois vierges consacrées au soleil. Cora,
-l'une des trois, se dévoue à regret. Sacrifice au soleil.
-Festin donné au peuple après le sacrifice</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">44</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE IV. Jeux célébrés après le festin</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">50</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE V. Coucher du soleil. Présages funestes.
-Arrivée des Mexicains, neveux de Montezume, qui
-viennent demander un asyle à l'Inca</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">56</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains,
-raconte à l'Inca les malheurs de sa patrie</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">62</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce
-récit</td>
-<td colspan="2" class="num"><a href="#ch7">70</a>, <a href="#ch8">77</a>,
-<a href="#ch9">86</a>, <a href="#ch10">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XI. Les Espagnols étendent leurs ravages
-vers le midi de l'Amérique. Caractère de Pizarre, et
-son entreprise. Cent jeunes Castillans partent de l'île
-Espagnole, pour s'aller joindre à lui. Alonzo de Molina
-est à leur tête. Il emmène avec lui Barthélemi de
-Las-Casas. Leur voyage, leur arrivée à Panama</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">103</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le départ de Pizarre.
-Las-Casas y défend les droits de la nature et
-la cause des Indiens</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">114</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XIII. En retournant à l'île Espagnole, Las-Casas
-va voir les sauvages réfugiés dans les montagnes
-de l'isthme</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">129</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage</td>
-<td colspan="2" class="num"><a href="#ch14">136</a>, <a href="#ch15">144</a>,
-<a href="#ch16">150</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il
-aborde à la côte appelée Pueblo quemado. Guerre
-avec les sauvages. Chant de mort d'un vieillard Indien
-que les Espagnols font brûler</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">158</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la côte de
-Catamès. Il passe à l'île del Gallo. Presque tous ses
-compagnons l'abandonnent. Il ne lui en reste que
-douze, avec lesquels il se retire dans l'île de la Gorgone,
-pour y attendre du secours; mais il est rappelé
-lui-même</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">167</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnaître
-la côte et le port de Tumbès. Accueil qu'il y
-reçoit. Molina se sépare de lui, et reste parmi les Indiens.
-Molina prend la résolution d'aller à Quito,
-pour avertir Ataliba du danger qui le menace, et l'aider
-à s'en garantir</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">178</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbès à Quito</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">185</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrivée de Molina
-à Quito</td>
-<td class="num"><a href="#ch21">196</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXII. Pizarre de retour à Panama, prend
-la résolution de se rendre en Espagne, pour faire autoriser
-et seconder son entreprise. Pendant son voyage,
-Alvarado, gouverneur de la province de Gatimala
-dans le Mexique, forme le dessein de tenter la conquête
-du Pérou. Il y envoie un vaisseau avec deux
-Mexicains, la s&oelig;ur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau
-est poussé sur la mer du Sud, et il y éprouve un
-long calme</td>
-<td class="num"><a href="#ch22">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXIII. Il aborde à l'île Christine</td>
-<td class="num"><a href="#ch23">214</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXIV. Séjour des Espagnols et des deux
-Mexicains dans cette île</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">220</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Pérou.
-Il fait naufrage à la vue du port de Tumbès. Les deux
-Mexicains se sauvent à la nage et retrouvent Orozimbo</td>
-<td class="num"><a href="#ch25">229</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer
-dans le royaume des Incas. Ataliba, pour engager
-son frère à le laisser en paix, veut employer la
-médiation d'Alonzo de Molina; et dans cette vue, il
-lui raconte comment ce royaume a été fondé; ses accroissements;
-le partage qu'en a fait entre ses deux
-fils le roi, père des deux Incas</td>
-<td class="num"><a href="#ch26">237</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil,
-pour le succès de l'ambassade, Alonzo voit Cora,
-l'une des vierges sacrées: il l'aime, et il en est aimé</td>
-<td class="num"><a href="#ch27">247</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXVIII. Éruption du volcan de Quito.
-Alonzo enlève Cora de l'asyle des vierges; il la séduit;
-il la ramène</td>
-<td class="num"><a href="#ch28">254</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina à
-la cour de Cusco</td>
-<td class="num"><a href="#ch29">265</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de
-Cusco; ses richesses. Fête du mariage, célébrée à
-Cusco au solstice d'hiver</td>
-<td class="num"><a href="#ch30">273</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco.
-Entretien d'Alonzo avec un prêtre du soleil, qu'il
-trouve labourant la terre</td>
-<td class="num"><a href="#ch31">282</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXII. Les espérances de la paix sont
-tout-à-coup renversées. La guerre se déclare entre
-les deux Incas</td>
-<td class="num"><a href="#ch32">288</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble
-son armée. Il sort de ses États, s'assure du fort de
-Cannare, et va au-devant de l'ennemi</td>
-<td class="num"><a href="#ch33">294</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche
-à la tête de ses peuples. Bataille de Tumibamba. L'armée
-de Quito est vaincue; Ataliba est fait prisonnier.
-Il s'échappe de sa prison</td>
-<td class="num"><a href="#ch34">302</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevés en faveur
-du roi de Cusco, assiégent dans leur forteresse les
-troupes du roi de Quito. Éclipse du soleil. Défaite
-des Cannarins. Bataille de Sascahuana. Le roi de Cusco
-est vaincu. Il est pris. Le fils aîné du roi de Quito
-est tué dans cette bataille</td>
-<td class="num"><a href="#ch35">312</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apporté
-au roi son père. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar,
-son prisonnier</td>
-<td class="num"><a href="#ch36">323</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba à Quito, avec
-le corps du jeune prince</td>
-<td class="num"><a href="#ch37">331</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXVIII. Fête de la paternité, à l'équinoxe
-du printemps. Funérailles du jeune Inca</td>
-<td class="num"><a href="#ch38">336</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir violé
-ses v&oelig;ux. Son père va trouver Alonzo, lui apprend
-le malheur de sa fille, et lui dit de se dérober au supplice
-qui les attend</td>
-<td class="num"><a href="#ch39">344</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XL. Cora paraît devant son juge. Alonzo
-s'accuse lui-même, la défend, et la fait absoudre</td>
-<td class="num"><a href="#ch40">349</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son
-arrivée à Séville. Il y voit célébrer un <i lang="es" xml:lang="es">auto-da-fé</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch44">359</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLII. Gonzale, frère de Pizarre, vient le
-trouver à Séville. Leur entretien. Pizarre est présenté
-à l'empereur; il en obtient le gouvernement des pays
-qu'il va conquérir. Il s'en retourne en Amérique</td>
-<td class="num"><a href="#ch42">370</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLIII. En arrivant à Saint-Domingue, Pizarre
-y trouve Las-Casas attaqué d'une maladie que
-l'on croit mortelle. Nouvelle marque de l'amour des
-Indiens pour Las-Casas. Pizarre en est témoin</td>
-<td class="num"><a href="#ch43">381</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue,
-se rend à Panama, s'embarque sur la mer du Sud,
-descend au port de Coaque, et se rend par terre à
-Tumbès. État des choses dans le Pérou à l'arrivée de
-Pizarre. Bataille sur l'Abancaï, où le parti du roi de
-Cusco est presque entièrement détruit</td>
-<td class="num"><a href="#ch44">390</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait
-élever à Tumbès, est attaqué par les Espagnols, et
-défendu par les Mexicains</td>
-<td class="num"><a href="#ch45">397</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas réussi, on assiége
-le fort. Amazili, s&oelig;ur d'Orozimbo, est prise
-par les Espagnols. Sa résolution généreuse et sa mort.
-Les peuples du midi se rangent sous la puissance des
-Espagnols. Pizarre se rembarque, et de Tumbès il va
-descendre au port de Rimac</td>
-<td class="num"><a href="#ch46">410</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son armée sur
-les bords du fleuve Zamore. Fête de la mort au solstice
-d'été</td>
-<td class="num"><a href="#ch47">422</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reçoit
-des lettres de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi
-de l'un et de l'autre, il propose à l'Inca d'entrer en
-conciliation. Il va au-devant de Pizarre, confère et
-s'accorde avec lui, revient au camp d'Ataliba, et malgré
-l'avis et l'exemple des Mexicains, il persuade à
-l'Inca d'accorder à Pizarre l'entrevue qu'il lui demande</td>
-<td class="num"><a href="#ch48">427</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba.
-Massacre des Indiens, causé par le fanatique Valverde.
-La troupe des Mexicains est détruite. Alonzo est blessé.
-Gonsalve Davila est tué par Capana. Ataliba est enfermé
-dans le palais de Cassamalca</td>
-<td class="num"><a href="#ch49">435</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison.
-Mort d'Alonzo de Molina. Valverde soulève les Castillans
-contre Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit
-Valverde, et l'envoie à Rimac, pour y être embarqué,
-et de là transporté dans une ile déserte. Ataliba
-demande à se racheter, et sa demande est acceptée</td>
-<td class="num"><a href="#ch50">446</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre
-Valverde. Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa
-prison. Ataliba en est accusé. Persuadé de son innocence,
-Pizarre veut le sauver. Partage des trésors qu'Ataliba
-a fait amasser pour sa rançon. Fernand Pizarre
-est envoyé en Espagne</td>
-<td class="num"><a href="#ch51">457</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE LII. Arrivé au port de Rimac, Fernand se
-laisse toucher par le faux repentir de Valverde, et lui
-accorde la liberté d'aller vivre chez les sauvages. Résolution
-prise dans le conseil, d'instruire le procès
-d'Ataliba. Sa famille est transférée dans la même prison
-que lui. Mort de Cora sur la tombe d'Alonzo. La
-constance d'Ataliba l'abandonne dès qu'il se voit au
-milieu de sa famille</td>
-<td class="num"><a href="#ch52">468</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde
-fait de sa liberté. Ataliba est étranglé dans sa
-prison. Pizarre se retire à Lima. Le Pérou est en proie
-aux ravages des Espagnols. Ceux-ci se détruisent
-entre eux. Pizarre meurt assassiné</td>
-<td class="num"><a href="#ch53">474</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
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-
-<p>(On trouve dans son magasin un assortiment considérable de bons
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-
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-édition, revue et corrigée par J. Planche, professeur de
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-Harpe; 5 vol. in-8<sup>o</sup>, ornés d'un beau portrait et de figures
-d'après Moreau. Prix des 5 vol. brochés 15 fr.; reliés en
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-revue et corrigée sur la belle édition donnée par Stockdale
-en 1790, augmentée de la vie de l'auteur, et ornée
-d'un portrait et de 19 belles estampes, gravées par Delvaux,
-Dupréel et Delignon; 3 vol. in-8<sup>o</sup>. Prix, 15 fr. et
-20 fr. reliés.</p>
-
-<p class="drap">Les mêmes, grand papier vélin, 24 fr.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Vie de Poggio Bracciolini</span>, secrétaire des Papes Boniface
-IX, Innocent VII, Grégoire XII, Alexandre V,
-Jean XXIII, Martin V, Eugène IV, Nicolas V; prieur
-des arts, et chancelier de Florence; ou Mémoires pour
-servir à l'histoire politique et littéraire de l'Italie pendant le
-XV<sup>e</sup> siècle; par W. Shepherd, traduit de l'anglais, avec
-des notes du traducteur français; 1 vol. in-8<sup>o</sup>, imprimé
-par Firmin Didot. Prix, 6 fr.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Marmontel, tome 8, by
-Jean-François Marmontel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 ***
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