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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Banian, roman maritime (2/2) - -Author: Édouard Corbière - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63259] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - - - - - - - - - - - LE BANIAN, - Roman Maritime, - - PAR - ÉDOUARD CORBIÈRE. - - TOME SECOND. - - _BRUXELLES._ - J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. - 1836 - - - - -Imprimerie de J. Stienon. - - - - -XVI - - Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste - immobile sur le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe - près du timonier, et l'autre oeil errant sur les voiles dont il - épie le battement et le _FASEYAGE_; car c'est encore un des - secrets du métier que cette espèce de dualité d'organes et cette - double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un - seul sens. - - (Page 10.) - -Discipline du bord;--délibération en mer;--le navire pseudonyme. - - -Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots -ranimés par la brise du soir, quand le corsaire _l'Oiseau-de-Nuit_, -appareilla de la rade de Saint-Pierre. - -Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus -sûrement la manoeuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était -pas pour lui qu'étaient faites ces précautions vulgaires. La lune -d'ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes -silencieux de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de -l'équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait -livrées aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des étoiles -scintillantes, c'est à la clarté de l'astre des nuits, que le capitaine -_Invisible_ aimait à naviguer. - -A l'activité un peu bruyante de cette manoeuvre nocturne, succéda -bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand -il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres -qu'il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné, -manoeuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et -voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une -seule voix, ni le bruit d'aucune manoeuvre, ni le murmure même des -vagues clapotantes. - -Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrière, près du timonier -attaché presque immobile à la roue du gouvernail. - -A la fin de chaque heure du quart, l'officier de service, après avoir -jeté le lock, venait dire à cet homme, d'une voix respectueuse et brève: - -«Commandant, votre navire file huit noeuds, file dix noeuds,» selon que -la vitesse du brick avait augmenté ou diminué depuis le moment du -départ. - -Le commandant, en continuant sa promenade, ne répondait à l'officier que -par un léger signe de tête qui signifiait: _C'est bon!_ - -Et l'officier retournait alors devant, se mêler aux groupes des hommes -de quart, qui n'osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations -particulières, le silence que leur prescrivait la présence de leur chef -suprême sur le pont du bâtiment. - -Quelles idées devaient inspirer à notre _Banian_ si nouvellement jeté à -bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, le spectacle de cette discipline muette, la -vue de ces vingts canons faisant, à chaque petit coup de roulis, briller -leurs platines de cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante du -feu de l'habitacle! - -Et cet homme surtout qui, environné de tant de soumission et de -dévouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner -jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, à tous ces -matelots rassemblés, loin de lui, dans l'attitude de la crainte et du -zèle qui n'attend que le moment d'obéir! - -Deux fois notre _Banian_, surmontant ses craintes, étouffant sa timidité -par excès de curiosité, s'était hasardé à s'approcher du commandant pour -voir sa mise, connaître sa tournure, et saisir, s'il était possible, un -des traits de sa physionomie. - -Il avait réussi à le voir vêtu élégamment d'une courte redingote de -chasse, coiffé d'une petite casquette de cuir verni, et chaussé, autant -qu'il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles. - -Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que cette fois-ci nous -n'aurons pas de mauvais temps, car _l'Invisible_ a plutôt pris une -toilette de cabinet, qu'un lourd costume de bord... - -Un officier qui avait deviné le petit voyage d'observation que s'était -permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe, -lui frappa sur l'épaule pour le prévenir qu'il venait de manquer une -première fois à la consigne du navire, et que la troisième fois, il se -rendrait passible de la discipline établie à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. - -Le _Banian_ s'excusa, trembla du mieux qu'il put et alla se coucher, en -continuant de trembler, dans le hamac qu'on lui avait accordé dans -l'entrepont... - -Minuit venait d'être piqué sur la cloche de devant. Aux quatre coups -doubles, frappés sur l'airain retentissant, _l'Invisible_ sembla sortir -de sa rêverie pour dire à l'officier de service: - -«Faites appeler le second!» - -Le second paraît à l'instant même, le chapeau à la main; le commandant -lui adresse ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans cinq minutes, -le conseil se rassemblera dans la grand' chambre.» - -Le second ordonne aussitôt aux deux valets et au jockey du commandant, -d'étendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer les -bougies... - -Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d'armes, nouvellement -embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d'officier...» - -C'était notre Banian que ce décret verbal venait d'appeler à l'honneur -de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur! - -Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité, -les dix officiers faisant partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis, -par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient huit girandoles -chargées d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à la -main, se posent à l'entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir -les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la -délibération. - -Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle -il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie -majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui -l'enlève dans l'espace. - -Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste immobile sur -le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et -l'autre oeil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le -_faseyage_; car c'est encore un des secrets du métier, que cette espèce -de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les -marins exercent avec un seul sens. - -«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé: - -»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être souveraine à bord d'un navire -qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer -en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j'ai le droit -d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir votre avis sur les -entreprises que je médite dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit -d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener à bien, mais sur -laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je -vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute -liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de -vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante -approbation dont je pourrais aisément me passer, qu'une discussion qui -pourra m'éclairer, que j'appelle sur la question qui va vous être -soumise... Veuillez bien en conséquence m'écouter avec toute l'attention -que j'ai le droit d'attendre de vous...» - -Un léger murmure d'adhésion succéda à ces paroles, et l'assemblée rentra -ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant -continuer: - -«Notre relâche à la Martinique, que l'on pouvait attribuer à la -fantaisie de mouiller là plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause -moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan -arrêté d'avance. - -»Le brick de guerre français, _le Scorpion_, mouillé depuis quelque -temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure -surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin -a été de m'informer du jour du départ de ce brick, du nom de son -commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu'il -était essentiel de connaître pour assurer l'exécution de mon projet. -J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti -que j'ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que -j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre -méconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La -nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa -ressemblance frappante avec le brick _le Scorpion_ lui-même. - -»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon -projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana: -_l'Oiseau-de-Nuit_ se nomme désormais _le Scorpion_; le pavillon -français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la -république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de -vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine française; -et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons -jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres -ultérieurs. Vous m'avez entendu, j'ose même croire que vous m'avez -compris... Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de -tout le reste.» - -L'assemblée allait se séparer après cette _délibération_, lorsqu'un des -plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter -une petite observation. - -Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l'orateur -et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'était -pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il réclamait la parole: - -«C'est pour le combattre, répond le jeune homme. - ---En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il -n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose: -c'est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je -veux bien consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous -être aperçu que le temps que j'ai assigné pour la discussion est expiré, -et que j'ai déjà levé la séance. - ---Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la -lever. - ---Puisqu'il en est ainsi, s'écrie _l'Invisible_, je la lève cette séance -scandaleuse, et je cesse d'être le président du conseil, pour redevenir -le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en conséquence au -capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire -des observations, aux arrêts forcés, qu'il voudra bien garder jusqu'à -notre départ de Cumana. - ---Bravo! bravo! commandant, répétèrent en choeur tous les autres -officiers... c'est bien fait! il ne l'a pas volé; car son observation -était d'une indécence qui n'a pas de nom.» - -Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre à -l'entrepont: l'imprudent officier, escorté par le _Banian_, notre -capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite -de l'entrepont à la fosse-aux-lions. - -Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans -l'exercice de ses fonctions à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. - -Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les -cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C'était -encore là une spécialité qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le -drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait -quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner -scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes -en parfait état, dans l'impuissance où il était de reconnaître et de -réparer les défauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen -d'armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l'on -découvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour -de plus d'épreuves aurait convaincu tout l'équipage, que le capitaine -d'armes n'était pas plus armurier à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, qu'il ne -s'était montré cuisinier à bord du _Toujours-le-même_. - - - - -XVII - - Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à - terre; tout était calcul, patience et méditation à bord du - corsaire. - - (Page 35.) - -Félicité diplomatique d'un consul;--travestissement du capitaine -d'armes;--ivresse d'une fête;--changement à vue. - - -L'arrivée du brick pseudonyme, du prétendu brick français _le Scorpion_, -sous les forts immenses de Cumana, fut splendide, foudroyante; -vingt-et-un coups de caronades chargées de poudre jusqu'à la gueule, -allèrent couvrir fastueusement de feu et de fumée, les flots troublés de -la rade; et les maisons de la ville s'ébranlèrent sur leurs fondemens, -au bruit d'une aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de tous ses -pavillons, répondit noblement à un salut aussi gracieux. Le consul -français fendant la foule curieuse rassemblée sur le rivage, ne se -tenait pas d'aise. C'était enfin le drapeau de sa nation qu'il pouvait -contempler s'enflant au souffle de la brise, sur l'arrière d'un -admirable navire de guerre de la marine de son souverain, de la -glorieuse armée navale de son puissant souverain[1]! Que de -félicitations à recevoir pour ce pauvre consul, combien de serremens de -main à donner et à rendre à toutes les autorités du lieu! c'était un -paria abandonné long-temps sous les bambous de sa case diplomatique, que -l'entrée d'un brigantin venait de couronner roi, roi de l'événement d'un -jour! Heureux consul! charmante illusion des rares voluptés de la -chancellerie! Journée de délices consulaires, si chèrement achetée par -tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui devait être suivie, trop tôt, -hélas! d'un retour plus cruel encore que tous les mois passés dans -l'oubli et dans l'abandon! - - [1] Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu consul - français de Cumana, ne fait allusion ni à aucune personne, ni à - aucun événement historique. J'ignore même si jamais la France a - songé à établir un consul à la résidence de Cumana. - -Le temps était magnifique, le soleil, radieux comme le consul, faisait -briller, au feu de ses rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi du -fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné fonctionnaire attendait -vainement depuis une heure, sur l'embarcadère, le canot du brick, qui, -selon tous les usages reçus, devait venir prendre ses ordres suprêmes ou -le conduire lui-même à bord pour qu'il pût les donner de vive voix au -commandant. Le canot tant désiré se détacha enfin du brick et nagea sur -la terre... Mais au moment où il allait toucher le rivage, un grain -furieux, un de ces grains inattendus que le ciel des colonies semble -toujours tenir en réserve pour rappeler son inconstance et sa fougue, -vint obscurcir le jour, cacher l'horizon et comprimer un instant les -flots troublés par la turbulence de cette bourrasque inattendue... -Malgré la violence de la rafale, l'embarcation du faux _Scorpion_ -parvint à accoster l'embarcadère. Un consul romain n'eût pas manqué -d'accueillir cette brusque variation atmosphérique, comme un sinistre -présage. Mais le consul français, une fois la grainasse un peu amortie, -n'hésita pas à s'embarquer avec son chancelier et le garde de -chancellerie, pour aller offrir ses services au commandant du navire de -_Sa Majesté_. - -Les changemens à vue qui, dans nos théâtres, s'exécutent si -magnifiquement pour vous faire admirer un palais à l'endroit même où une -minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient sous les arbres d'une -forêt, ne vous donneraient qu'une faible idée de la transformation -subite qui venait de s'opérer dans la physionomie de l'équipage du -_Scorpion_, par l'ordre du capitaine. - -Pendant que l'embarcation destinée à ramener le consul allait à terre, -_l'Invisible_ avait rassemblé ses officiers autour de lui et leur avait -dit: - -«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers de la marine -française. Vous, monsieur, vous n'oublierez pas que vous vous nommez M. -Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; vous, M. de St-Prieuré. -Des habits d'uniforme, il vous en faut, je le sais, et je l'avais prévu. -Vous trouverez dans ma chambre des malles remplies d'effets coupés à peu -près à votre taille; mes domestiques vous attendent pour vous les -distribuer. Quant à vous, monsieur le second, je vous ai déjà dit le nom -que je vous destinais. Votre costume a été remis à votre mousse. Vous -allez ordonner à tous nos gens de prendre, comme les hommes qui déjà ont -été chercher le consul, les habits de compagnie d'équipage de ligne, que -j'ai fait confectionner mystérieusement pour eux pendant notre séjour à -Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet par le maître pour faire -connaître ma volonté à tout l'équipage.» - -Le coup de sifflet ordonné se fit entendre bientôt, et le maître cria à -haute et intelligible voix: - -«Descends tout le monde en bas pour changer de costume en double, et -remonter ensuite sur le pont proprement.» - -Quand vint le tour du _Banian_ d'aller faire aussi sa toilette en sa -qualité d'officier du bord, le commandant le fit appeler pour lui dire -en particulier: - -«Vous, monsieur le protégé, je vous ai réservé une mission qui -conviendra aux manières et aux formes que vous avez dû contracter dans -le monde où vous avez brillé un instant, et qui s'est ensuite moqué de -vous. Vous vous travestirez en officier de marine pour aller inviter, de -ma part, au bal que je donne à bord, toutes les personnes considérables -et toutes les femmes les plus riches et les plus jolies de Cumana. - ---Monsieur le commandant, vous me permettrez de vous faire observer... - ---Monsieur le capitaine d'armes, je n'aime pas les observations. - ---Mais en ce cas, monsieur le commandant, je prendrai la liberté de vous -faire remarquer... - ---Je remarque et j'observe tout par moi-même. - ---Eh bien! commandant, je vous avouerai tout bonnement alors, qu'étant -venu à la Martinique avec une jeune comtesse qui devait habiter Cumana, -je craindrais, en me chargeant de la mission que vous voulez bien me -confier, d'être reconnu par cette comtesse, et de m'exposer à trahir -involontairement un projet qui, peut-être, selon vos intentions, doit -rester secret. - ---Ah! diable, vous connaissez, dites-vous, une jeune comtesse à Cumana? - ---Oui, monsieur le commandant; la comtesse de l'Annonciade, -ex-chanoinesse honoraire, et issue d'une des premières familles du pays. - ---Quand cette comtesse vous a vu, vous étiez brun comme vous l'êtes -encore, avec ce teint foncé qui n'a pas dû beaucoup varier, et vous -aviez sans doute déjà la barbe noire. Eh bien! on pourra changer tout -cela; et pour vous en offrir promptement le moyen, vous allez ordonner -de suite, de ma part, au _frater_ du bord, de vous raser complétement la -tête, les sourcils et le menton; et vous aurez bien soin de rappeler, -toujours de ma part, à celui qui vous fera cette opération, que s'il -s'en acquitte mal, je vous ai chargé de lui administrer vingt coups de -corde sur les omoplates. Allez, monsieur, et quand tout sera fait, vous -viendrez me trouver.» - -Le capitaine d'armes, qui n'avait pas pour la tonsure une vocation des -plus décidées, aurait bien voulu oser faire quelques représentations à -son impérieux commandant; mais ce diable d'homme avait quelque chose de -si imposant dans le regard, le ton et la voix, qu'il aurait été fort -difficile au _Banian_ de trouver assez de courage en lui-même pour -hésiter un instant à exécuter la volonté de son redoutable chef. Il alla -donc, en maudissant sa destinée et sa faiblesse de caractère, inviter le -frater à lui raser la tête;... et la noire chevelure du patient tomba -en une minute, sous l'instrument impitoyable du Figaro de -_l'Oiseau-de-Nuit_... - -Tous les matelots de l'équipage, témoins de la toison abondante que -venait de faire le frater, auraient bien volontiers éclaté de rire, en -voyant leur piteux capitaine d'armes ne relever de dessous le rasoir de -leur perruquier ordinaire, qu'une tête nue et lisse comme un oeuf -d'autruche. Mais le respect qu'ils devaient à l'exécution d'un ordre du -commandant retint dans de raisonnables bornes la folle hilarité qui -demandait à s'échapper de leurs lèvres, à grand' peine contractées. - -«Mon commandant, vint dire, en se rendant aux ordres de son chef, -l'officier rasé, tondu, et sans sourcils, me voilà maintenant à votre -disposition...» Et le tondu, en prononçant ces mots, ne pouvait -s'empêcher de rire lui-même de la pitoyable mine qu'il devait avoir, -ainsi privé des grâces de sa noire chevelure. - -Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna froidement au capitaine -d'armes d'aller essayer une des perruques blondes qu'il y avait pour lui -dans sa chambre, et que l'un de ses domestiques lui remettrait. - -Il ajouta: «Quant à vos sourcils, vous les remplacerez avec le poil -enlevé adroitement à l'une de mes perruques, pour le coller aussi bien -que possible à la place voulue. Une paire de moustaches de la même -nuance, remplacera les deux vilaines babouches qui vous couvraient -auparavant les lèvres. Et si la comtesse de l'Annonciade vous reconnaît -encore après cette métamorphose, vous pourrez lui dire de ma part, qu'il -faut que tous deux vous vous soyez vus de bien près autrefois. -Allez!...» - -L'embarcation envoyée à terre pour chercher le consul, était sur le -point d'_élonger_ le navire, avec son précieux fardeau. La -transformation qui venait de s'opérer à bord était complète, et les gens -du canot de corvée, en revoyant leurs officiers et leurs camarades sous -le costume nouveau qu'ils avaient pris pendant leur courte absence, les -auraient à coup sûr à peine reconnus, s'ils n'avaient pas été prévenus -eux-mêmes de la métamorphose qui devait s'accomplir à bord. Le capitaine -d'armes, surtout, leur parut être devenu une énigme indéchiffrable, sous -sa perruque blonde et ses sourcils roux. - -Le consul fut accueilli sur le pont du faux _Scorpion_, avec tous les -honneurs dus à son rang, et toute la politesse exquise que _l'Invisible_ -savait déployer dans toutes les occasions délicates. - -«Jamais équipage plus beau, mieux tenu, s'écriait le fonctionnaire tout -ravi, ne s'est offert à mes yeux à bord d'un bâtiment de guerre! Votre -brick, commandant, n'est pas un navire! c'est un palais flottant! Quelle -mâture majestueuse, quel gréement léger, quels emménagemens délicieux! -Ce n'est pas seulement du luxe, c'est la perfection de l'élégance la -plus raffinée et le _nec plus ultra_ du plus délicieux _confortable_!» - -_L'Invisible_, après avoir reçu avec modestie tant de félicitations -exagérées, parla au consul français de l'intention qu'il avait d'offrir, -pour le lendemain même, aux principaux habitans de Cumana, un bal à son -bord, un souper sur l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les -relations amicales, l'heureuse intimité qui existaient déjà entre les -autorités françaises des Antilles, et les autorités colombiennes de la -Côte-Ferme. - -«Bien trouvé, bon moyen, répondit le consul; procédé presque -diplomatique, monsieur le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, que -vous voulez aller sur mes brisées... Mais, du reste, tout ce qui tend, -comme vous le faisiez observer très judicieusement, il n'y a qu'un -instant, tout ce qui tend à resserrer par les relations sociales, -l'alliance politique de deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que -contribuer au bien général des deux pays et au maintien de la paix -universelle. Car, c'est peu que les hommes ne soient pas ennemis, il -faut encore, s'il est possible, tâcher qu'ils deviennent frères.» - -_L'Invisible_ voyant que son projet avait été aussi bien goûté par -monsieur le consul, continua à pousser sa pointe sur le même ton. Il -insinua fort adroitement qu'arrivant à peine dans un pays tout nouveau -pour lui, et n'y connaissant personne, il lui serait aussi difficile de -choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter à son bal, que de -faire agréer peut-être aux notabilités du lieu, l'invitation d'un -officier qui leur était encore complétement inconnu. - -«Erreur, erreur, mon cher commandant, s'écria alors le consul. Nos dames -sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs -délicats. Une fête en mer, et une fête encore donnée par un commandant -français! Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut pour tourner -entièrement la tête à nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce -qui concerne vos invitations, je m'en charge. Je sais tout le pays sur -le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m'accompagner ou me -faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans -les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener -demain les personnes les plus comme il faut, les beautés les plus riches -de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes -disposées à faire honneur à votre soirée en mer. Trop heureux que vous -vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agréable -négociation!» - -Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas -_l'Invisible_. C'est bien là ce qu'il me faut. - -Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela -le capitaine d'armes. - -Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son uniforme d'officier de -marine, la tête emboîtée dans sa perruque blonde, et la bouche souriant -sous deux flammèches de poil à demi-roux. - -Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant à _l'Invisible_: - -«Commandant, vous m'avez fait appeler! Qu'y a-t-il pour votre service? - ---M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre à terre avec M. le consul, -qui aura la bonté de vous introduire chez les personnes que je désire -avoir l'honneur de posséder demain à bord. Vous ferez les invitations en -mon nom et en celui de l'état-major du brick de S. M., _le Scorpion_. -Après vous être acquitté de cette mission qui ne doit avoir rien que de -fort agréable pour vous, je vous prierai de chercher à terre un -cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherché, et un -limonadier capable de nous fournir les rafraîchissemens les plus exquis. -Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir à la -délicatesse des mets et au bon goût des choses nécessaires. Voici du -reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans réserve. L'heure -du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l'ambigu -pour le restaurateur, onze heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en -masse tous les ménétriers du pays. - ---Voilà ce qui s'appelle, mon commandant, s'écria le consul, après avoir -entendu _l'Invisible_ donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle agir en -chevalier français. Moi, de mon côté, je vous promets d'agir de manière -à ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d'aussi -nobles traces.» - -Un canot brillamment disposé, attendait, le long du bord, avec le -pavillon national déferlé sur l'arrière, le consul et le capitaine -d'armes devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à terre ces deux éminens -personnages. - -Après bien des politesses, des offres de service, des témoignages -mutuels de considération, le consul, son chancelier, son vice-chancelier -et toute la chancellerie enfin, sautèrent dans l'embarcation, à côté de -l'élégant M. de St-Prieuré. - -Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu éloignée du -corsaire, que le mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité -qu'avait conservée l'équipage pendant le séjour du consul à bord... «M. -le second, avait dit le commandant à son premier officier, faites-moi -disposer le brick en salle de bal pour demain! J'entends que tout soit -propre, vaste et commode à bord de mon navire...» et après avoir donné -ce nouvel ordre, _l'Invisible_ était descendu dans sa chambre, laissant -à son état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême. - -En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d'uniforme -d'emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En -une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrémités -de leurs potences, sont amenées à la mer. Les caronades se rangent pour -être collées le long du bord; la drôme resserrée en un faisceau de mâts, -descend dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout ce qui pouvait -l'encombrer, est lavé, brossé, blanchi sous des flots d'eau douce et de -savon; et à cette aspersion générale succède l'aspersion plus raffinée -du jus de mille petits citrons que les laveurs écrasent sous leurs pieds -nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur -pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante -couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le -milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en -s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d'une teinte rose -l'air qu'on laisse pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs du -lendemain; et pour préserver de la rosée du matin ou des ondées de la -nuit, la mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce pont, si bien -dégagé et si soigneusement lavé, on enveloppe d'un double réseau de -toile, les tentes précieuses qui, dans les jours de fête et de -solennité, servaient à transformer la batterie découverte de -l'_Oiseau-de-Nuit_, en un vaste et somptueux salon de compagnie. - -A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter, à la lueur de -deux fanaux, les préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il -indique par un signe de tête approbatif à ses officiers et à son -équipage, qu'il n'est pas mécontent. L'état-major et les matelots sont -dans la joie. - -Au moment même où _l'Invisible_ terminait son inspection nocturne, le -capitaine d'armes revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté de sa -corvée. Les premiers mots qu'il adressa à son chef sur le résultat de sa -mission, furent ceux-ci: - -«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade: toujours jolie, -toujours ange, toujours... - ---Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui répondit le -commandant; et les autres invités, comment les avez-vous trouvés? - ---Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même pas paru soupçonner... - ---Tant mieux encore pour vous et pour elle. Mais arriverez-vous bientôt -au rapport de votre corvée? - ---Commandant, je puis vous garantir que vous aurez demain ici toutes les -plus jolies femmes de la contrée, des reines d'amour; tous les habitans -les plus riches du pays, à qui j'ai dit qu'on jouerait gros jeu... - ---Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu à bord... mais c'est bien... je -n'y avais pas pensé... mais c'est fort bien même... capitaine d'armes, à -la première opération, je ne vous oublierai pas. Continuez, mon ami... - ---Le consul s'est conduit en galant homme. Il m'a fait trouver le plus -fin cuisinier du pays. Le repas sera divin: c'est un poète que ce -cuisinier; il sait l'art: le limonadier étudie, travaille en ce moment; -et tous les violons, clarinettes, cors et contre-basses qui existent -ici, seront ce matin rendus à bord pour qu'on ne puisse nous les enlever -dans la journée... Mais je ne vous le dissimulerai pas, commandant, l'or -a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me reste de tout le précieux -minéral que vous avez mis à ma disposition... - ---Et tout ce qui vous reste là est à vous... tout est bien, je vous -estime un peu. Allez vous coucher!» - -Les domestiques du commandant venaient de suspendre sous le guy du -brick, le léger hamac dans lequel leur maître avait l'habitude de dormir -quand il voulait rester sur le pont et passer la nuit au milieu de son -équipage. - -Le commandant satisfait, fit encore quelques pas entre le couronnement -et le grand mât, et un quart d'heure après, il sauta légèrement dans son -hamac suspendu sous la tente, pour laisser reposer ses idées et -peut-être pour penser encore à l'événement qu'il avait si habilement -préparé. - -Le lever du soleil qui devait ouvrir cette journée de galanterie -française et de délices, fut salué, à bord du _Scorpion_, de sept coups -de canon... Les premiers rayons de l'aurore vinrent faire briller aux -yeux des habitans de Cumana les riches pavillons du brick pavoisé, et le -premier souffle du matin agita gracieusement, sous un ciel pur et calme, -et au-dessus d'une mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes et -ces couleurs harmonieuses si ingénieusement mêlées au gréement élégant -et mâle du beau navire. - -Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre... - -Tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire... - -Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et les belles danseuses de -Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, vint -enfin avec ses ombres propices envelopper le brick français, qui -bientôt, au sein de la nuit, étincela du feu de mille bougies allumées -sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes à -son magique gréement. - -A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées des embarcations du -bord, transportent le long du brick des essaims de femmes légères, -étincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir -qu'elles se promettent et du plaisir qu'elles donneront. Leurs pères, -leurs époux, leurs amans les suivent: le fortuné consul les accompagne, -les précède, les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, on le -voit partout: sa main touche toutes les mains, son oeil rencontre tous -les yeux, sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. C'est l'homme -universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en -assurant sa victoire sur tous les points. - -L'orchestre donne le signal à la joie: la joie éclate, l'ivresse circule -au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent; -elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle suit les contours -capricieux de la danse qu'elle rend délirante; et la voix du consul, -elle-même, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de -délicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent -caresser le navire, heureux lui-même de tous les plaisirs, de toutes les -aimables folies dont il est devenu le confident et le théâtre! - -Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont -trouvés charmans, parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour faire les -honneurs de chez eux; le galant capitaine d'armes, le prétendu M. de -Saint-Prieuré lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se prescrire, -et se rappelant trop vivement les courtes voluptés qu'il a savourées à -si longs traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à parler à la -comtesse de l'Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si -enivrante. - -La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une tendre rêverie sur les -yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu'elle cherche à -saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune passager avec lequel elle -a fait le voyage du Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, tout -en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler un souvenir déjà si -éloigné, a soin de lui répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais -même il n'a navigué que sur les bâtimens de l'État. La conversation se -prolonge: la ressemblance n'est pas saisie, et la confiance de M. de -Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne jusqu'à la témérité d'une -demi-déclaration que la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant un -éventail de jais, entre la parole de feu de l'officier et son oreille -trop attentive à cette parole ardente. - -Mais c'est pour le commandant du _Scorpion_ que la louange prend les -formes les plus animées dans toutes les bouches. C'est le plus beau, le -plus élégant, le plus magnifique officier de marine que l'on ait vu. -Quelle tournure séduisante, quelles manières à la fois imposantes et -affectueuses! C'est sans doute l'homme de mer le plus distingué que la -cour ait hasardé si loin du grand monde où il a été élevé. Voyez, il est -présent partout, en conservant cet air d'aisance qui semblerait faire -croire qu'il est le plus heureux et le moins occupé des personnes de la -fête qu'il donne. - -Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes -les conversations, répond à tous les mots flatteurs que lui adressent -les dames; ses pas gracieux se mêlent à toutes les contredanses. C'est -le plus joli valseur de son bal. - -Il est minuit: c'est l'heure du souper; l'orchestre s'est arrêté, les -danses ont cessé; des matelots, des domestiques en livrée circulent: de -longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent -du plafond léger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets -exquis, des vins délicieux, des cristaux éblouissans, des fleurs, des -fruits, des pâtisseries merveilleusement préparées, couvrent les glaces -limpides qui répètent aux yeux des convives enchantés, tout ce mélange -de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux -assemblage de jouissances promises à l'appétit, au goût, à la sensualité -des heureux invités. - -Le bal avait été enivrant: le souper devient divin; ce n'est plus -seulement du plaisir, c'est de la folle extase. Les convives sont dans -le plus indicible enchantement: les femmes même ont cédé au charme de -cet entraînement inconnu. La mousse du Champagne rosé a humecté leurs -lèvres de pourpre. Le Constance a mouillé leur palais délicat de sa -pétillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la -folle et délirante valse: les couples emportés par l'appel harmonieux de -l'orchestre ranimé, donnent à peine le temps de faire disparaître les -tables du festin... le pont du bruyant _Scorpion_ n'est plus que le -théâtre de l'ivresse, de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent, -qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre les canons de sa formidable -batterie, là sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de -sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, de ces mâts à la pomme -desquels le pavillon du corsaire redouté a si souvent porté la terreur -sur les mers épouvantées!... - -Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien -avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement ménagées, se -disait en lui-même le terrible capitaine _Invisible_. Dans une heure vos -plaisirs auront cessé et mon règne recommencera à bord de ce bâtiment -livré pour un moment aux vains caprices de ces femmes écervelées, et à -la sottise de ces hommes si imbéciles qui s'oublient si stupidement dans -leurs bras! - -Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre, les groupes des -danseurs s'exaltent, se croisent, se heurtent: de légers coups de roulis -imprimés au navire, par une houle naissante, et jusque-là insensible, -ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du -large brick trompe les pas et l'aplomb des valseurs, provoque des -demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la -gaieté est au comble. Mais bientôt la force du roulis augmente: un vent -plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mêmes -se sont gonflées sous l'effort de la brise déjà menaçante qui s'élève en -murmurant. Quelques convives passent la tête sous les rideaux pour -regarder le long du bord, et ils n'aperçoivent plus la terre; ils -s'écrient effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au large.» Les -nègres venus à bord dans l'escadrille de pirogues qui entourent le -brick, trop occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils admiraient sur -le pont, ne commencent à regarder autour d'eux, que lorsque le corsaire -les a entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s'adressant -au commandant: «Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller -une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre! - ---Non, on ne mouillera pas! répond le formidable commandant d'une voix -solennelle! et à ces mots les officiers qui ont disparu un instant et -les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans -l'entrepont, remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais non plus -en habits d'uniforme, mais non plus en costume de fête, mais sous la -casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de -corsaires... - -Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scène infernale! ce -bouleversement soudain, ces contrastes épouvantables!... De jeunes -femmes palpitantes encore des émotions d'un bal, mêlant l'éclat de leurs -frêles toilettes, la beauté de leurs délicates figures, à la sinistre -couleur de ces vareuses de matelot, à la teinte effroyable de ces faces -de fer; ces faibles femmes, ces pères, ces époux consternés, confondus -avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans -sont les rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour domaine... - -Au premier moment de terreur, succèdent des cris d'effroi! c'est la mort -là où une minute auparavant était le bal; c'est du sang qui va peut-être -ruisseler entre les débris d'un festin! - -Le consul français, anéanti d'abord, retrouve enfin en lui assez de -force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du -_Scorpion_, la cause de cette horrible surprise... - -Un signe impérieux du commandant est la seule réponse qu'il daigne faire -à cette question, et la réponse ne s'adresse même pas au consul: ce sont -les officiers du corsaire qui l'ont comprise. - -Le consul est jeté dans une des pirogues de terre, qui l'emporte vers -Cumana. - -Des ordres ont été donnés au second du brick, pendant que l'on dansait -encore: ces ordres vont être exécutés. - -La voix du maître d'équipage s'élève et domine tous les cris de frayeur, -toutes les clameurs de l'épouvante... - -«Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le maître, -soient embarqués dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le monde!» - -Les joueurs, à ce commandement barbare, sont dépouillés de leur or, de -leurs bijoux; les vieilles femmes de leurs diamans, de leurs joyaux, de -leurs pierreries... puis tous sont jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux -nègres tremblans qui les ont amenés à bord pour le sinistre festin, et -qui les reconduisent au rivage après cet horrible dénouement de la -fête... Quelques mères, quelques époux, réclament en vain de la pitié du -commandant, leurs jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le -commandant se promène avec indifférence et ne répond ni aux prières, ni -aux larmes de la douleur, ni aux menaces de la rage. - -Une demi-heure après le départ de la dernière pirogue, -_l'Oiseau-de-Nuit_ enlevait, sous toutes voiles, à la plage désolée de -Cumana, des malles remplies d'or et de bijoux, et les femmes qui -faisaient les délices et l'ornement de ce pays naguère si rempli de -joie, d'espoir et d'amour!... - - - - -XVIII - - Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour - supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour - affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez - là, monsieur mon capitaine d'armes! - - (Page 62.) - -Galante tentative des corsaires auprès des captives;--aversion de -celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation à dîner;--frugalité et -continence de _l'Invisible_. - - -Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à -s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages -qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; et les premières lueurs -de l'aurore, projetées dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine -la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du -plus près... - -A la faveur de l'aube naissante, les hommes placés en vigie sur les -barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant; -l'objet signalé à l'attention du chef de quart, en grossissant à vue -d'oeil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence -distincte; c'était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à -contre bord du corsaire. - -_L'Invisible_, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à -l'officier de manoeuvre de faire gouverner de façon à passer le plus -près possible du brick qui venait à leur rencontre... - -Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon -l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large, -l'autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir -atterrir... Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de -sûreté, à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. - -Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans -son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le -rebord de ses bastingages de l'arrière: - -«Oh! du brick, oh! - ---Holà! répondit aussitôt au porte-voix, _l'Invisible_. - ---D'où venez-vous? - ---D'où je veux. - ---Comment se nomme le navire? - ---Comme il me plaît. - ---Je n'entends pas bien vos réponses. - ---Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous -héler... Comment se nomme votre brick? - ---Le brick de S. M. _le Scorpion_. - ---Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous? - ---A Cumana. - ---Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi _le -Scorpion_, comme vous, vient d'appareiller de Cumana... Vous arriverez -trop tard, mon ami... A d'autres! - ---Pas possible! - ---C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Mais essayez toujours. -Bon voyage, en attendant... Évente le grand hunier, borde les écoutes de -foc, amure grand' voile, et hâle boulines partout!» - -C'était _le Scorpion_, le véritable _Scorpion_, ce brick de guerre dont -_l'Oiseau-de-Nuit_ avait pris si audacieusement et si impunément la -place pendant deux jours! - -Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés -qui se lamentaient au milieu de l'équipage, se hasarda à demander à son -capitaine: - -«Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulières -qui pourraient gêner la manoeuvre dans un cas pressé? - ---Ce que je veux que vous en fassiez, répondit _l'Invisible_... Ma foi, -faites-en ce que vous pourrez!... - ---Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines! - ---Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est -même bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A -ce moment d'orage succédera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra -bientôt... Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second... - ---Commandant, je vous écoute... - ---Écoutez-moi bien, surtout... Vous allez d'abord annoncer à nos gens -que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant... - ---Pour eux, commandant!... Mais ils n'oseront jamais... C'est que, -voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames -sont un peu trop fines de façons et trop bien _acastillées_ pour eux... -Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais à... - ---Ah! c'est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces -belles par l'équipage. Je permets bien qu'elles se livrent à nos gens, -mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de -brutalité... Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part -d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je -prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le _bain de -pied_ le long du bord...» - -Le bain de pied dont parlait _l'Invisible_, c'était le débarquement -immédiat du coupable à la mer. - -«Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort -qu'avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l'équipage trouve à -gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposées -à joliment faire les difficiles... - ---Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne -pourront être difficiles. - ---Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots, -sur l'article de l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui leur -manque... mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes -officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un -peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand -monde. - ---Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos -captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de -ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que -j'autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs -qui se commettent dans une place prise d'assaut! - ---Non, sans doute, commandant, bien loin de là... Je sens parfaitement -qu'on ne peut pas... Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous -aurez la bonté de vouloir. - ---N'est-ce pas assez que je prêche moi-même d'exemple, et que je -m'abstienne de toute espèce de contrainte à l'égard des beautés que nous -avons capturées! M'avez-vous vu m'en réserver une seule, et chercher à -me faire la part du lion, dans le partage que j'aurais pu ordonner? - ---Non, mon commandant, bien loin de là; et quand bien même, une -supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot -bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour -que tout notre monde tombât sur le reste comme un grain du Nord-Ouest -sur un navire qui a les perroquets dessus. - ---Faisons notre métier de corsaires avec activité, puisque nous sommes -condamnés à le faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec dignité et -générosité... Cette maxime a toujours été la mienne, et j'espère qu'elle -deviendra bientôt la vôtre... d'autant plus que j'ai sur notre cargaison -féminine, des vues qui s'accordent mieux que je ne puis encore le dire, -avec ma maxime... - ---Oh! dès l'instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et -les choses iront rondement et d'aplomb. - ---J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et -lui communiquer mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la dernière -séance, m'a fait prendre la résolution de ne plus rassembler ces -messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisément me -passer. - ---Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j'aurais été cent -fois plus sévère que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec ma bonne -grosse franchise. - ---Voici mon projet _grosso modo_, comme on dit... - ---Oui, _rosse au mot haut_, j'entends bien, quoique je n'entende pas -beaucoup l'espagnol. _Rosse_-les au premier _mot_ trop _haut_: c'est une -bonne consigne, celle-là. - ---Les familles, les parens des femmes que nous possédons, sont riches, -ai-je pensé! - ---Je crois bien! tous ces gros parias qui ont joué toute la nuit à bord -de nous, avaient des onces d'or plein la poche de leurs beaux habits -noirs. - ---Ces parens riches, comme il est facile de le prévoir, chercheront à -ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs, ne fût-ce même que pour -l'honneur et la dignité des familles. En sorte qu'en allant relâcher -dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous -pourrions entrer en arrangement pour la rançon de chacune de nos -beautés, nous verrons les plus opulens Colombiens venir à composition... - ---C'est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra -ravoir sa fille; mille gourdes pour le frère qui voudra _traiter_ de -mademoiselle sa soeur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari -qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant, -j'ai été marié, et je sens qu'il faut mettre le prix des femmes un peu à -la portée de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque mari. - ---Enfin, une fois amarrés tranquillement dans notre port de relâche, -nous réglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les -ressources plus ou moins grandes des familles... Or, vous comprenez bien -qu'avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de ménager la -délicatesse de ces pauvres femmes. - ---Oui, oui, de ménager la qualité de la marchandise pour trouver à la -placer mieux que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le cours du -voyage. - ---Vous avez parfaitement compris mon intention. - ---Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d'esprit -que vous, bien certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut -pas que... - ---Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage, par un grand coup -de sifflet du maître, l'ordre que je vous ai donné relativement à la -conduite que nos gens doivent observer envers nos passagères pendant -toute la durée de leur séjour à bord de mon corsaire... - ---Ça suffit, commandant, je vais tâcher de m'entendre avec maître Fouc -sur la manière de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la -chose à tout notre monde...» - -Le second passa devant: il s'entretint quelques minutes avec maître -Fouc, qui l'écouta attentivement et qui, après avoir saisi l'idée que -son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d'oeil respectueux sur -son commandant et fit retentir l'air d'un des plus longs coups de -sifflets que l'équipage eût encore entendu. - -Le maître ayant repris haleine, après ce signal d'avertissement, se mit -à beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses -larges poumons: - -«L'équipage est averti qu'il pourra faire les _aimables_ avec les -particulières; mais qu'à la première plainte de _tentation_ un peu trop -forte de leur part, les indécens seront envoyés le long du corsaire pour -prendre le bain de pied de santé, selon l'ordre du commandant. Tout le -monde généralement quelconque a-t-il entendu l'ordre à bord?... - ---Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent avec soumission tous -les gens de l'équipage. - ---C'est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l'oeil!» - -Maître Fouc, pour mettre à profit un des premiers la munificence des -dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit -de la caronade sur laquelle il s'était placé avant de donner son coup de -sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre à la main, il alla -offrir ses services à l'une des prisonnières. Tous les matelots -imitèrent la courtoise conduite du maître, et croyant qu'il n'y avait -pour eux qu'à se présenter aux belles captives pour tarir leurs larmes -et leur faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent de la -meilleure grâce possible en s'efforçant de se donner des airs de -gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à -l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, les prisonnières -reculèrent d'effroi, en se portant sur le gaillard d'arrière, comme pour -chercher près du commandant un dernier refuge contre la brutalité -amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et -d'épouvante n'arrachèrent qu'un sourire à _l'Invisible_, bien convaincu, -qu'il était, de la réserve dans laquelle se maintiendrait son équipage -en sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore -leur pudeur sur le danger des tentatives qu'elles paraissaient redouter -de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, il daigna leur répéter -lui-même qu'aucune espèce de violence ne leur serait faite, et que leurs -vainqueurs ne devraient leurs succès qu'à la bienveillance particulière -des victimes. - -«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières. Toutes mes -compagnes n'ont pas, dans leur infortune, d'autre sentiment que le mien -en présence de ces brigands dont vous êtes le chef. - ---Peste, la mort! répondit avec une sardonique tranquillité le -commandant. Madame, vous êtes une héroïne, et un capitaine moins -courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la première! - ---Oui, si tu pouvais te croire un héros!... Heureusement pour moi que tu -te rends plus de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban! - ---C'est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu'au bout et la -délicatesse jusqu'au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre -nom? - ---Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est écrit sur les bijoux dont tu -m'as dépouillée, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le -voir et apprendre à quelle famille, un jour, tu auras à rendre compte de -ton crime... - ---Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame la comtesse de l'Annonciade -que j'ai l'honneur de parler... Garçons, dit alors _l'Invisible_ en -s'adressant à ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi -noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette réserve vous sera -d'autant plus facile à observer, que madame est noire, petite, -acariâtre, et déjà d'un certain âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle, -cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J'ordonne qu'on -la laisse tranquille!» - -La comtesse voulut répondre à ce sarcasme de forban: sa voix expira de -dépit sur ses lèvres pâles et titillantes... - -_L'Invisible_ continua à se promener, en affectant, aux yeux de ses -victimes éplorées, cet air de grandeur dédaigneuse que les infortunées -avaient tant admiré en lui quelques heures auparavant pendant le bal. - -Les captives tombèrent le long des parois et au pied des caronades, dans -l'attitude du désespoir et de l'anéantissement, et pour mieux narguer -encore la fierté inflexible de la comtesse, le commandant, voyant -l'ardeur amoureuse de son équipage se ralentir en face des beautés -presqu'évanouies, demanda tout haut à maître Fouc: - ---Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi -facilement auprès de ces dames? - ---Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est que, permettez-moi de vous dire -sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens -disent comme ça, qu'à terre ils auront quelque chose de mieux pour leur -argent et sans se donner tant de mal... - ---Au fait, c'est possible!» reprit _l'Invisible_ après avoir entendu la -réponse de maître Fouc... Puis, au bout de quelques minutes de -réflexion, il ajouta en parlant à son second: - -«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont pour la nuit: ces -dames s'y placeront, et personne n'ira troubler leur repos ni leurs -méditations sur la cruauté des pirates... Allez donner vos ordres, -monsieur le second, et que je n'entende plus parler d'elles!...» - -Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_, -notre timide et timoré Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement -possible, dans un des recoins de l'entrepont, et il ne remonta sur le -gaillard d'arrière, auprès de son commandant, que lorsque les -prisonnières, en descendant dans la partie du navire qu'il avait occupée -jusque-là, le forcèrent de reparaître sur le pont. - -Le commandant, en voyant son galant officier encore défiguré sous sa -perruque blonde et ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher de lui -demander en riant presque aux éclats: - -«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un siècle qu'on -ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance -de nos farouches Lucrèces de Cumana! - ---Commandant, répondit le Banian, en s'approchant le plus qu'il put de -l'oreille de son caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais peur -d'être reconnu... - ---Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans l'état où vous êtes? -vous-même, j'en suis sûr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace -la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins ressemblé que vous après la -métamorphose que je vous ai fait subir! - ---Mon commandant, si c'était un effet de votre bonté de parler plus bas! - ---Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le -mystère est devenu inutile? - ---Je vous avouerai que j'avais peur et que même j'ai encore peur d'être -reconnu de la comtesse. - ---Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme! -Tudieu quelle gaillarde! - ---Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d'y -penser seulement. - ---De frayeur, n'est-ce pas? - ---Non, de sentiment, mon commandant... J'ai eu, comme je crois avoir eu -l'honneur de vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un peu la -comtesse de l'Annonciade... - ---Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-être? - ---Mais je ne dis pas trop non, mon commandant. - ---Adorable petit fat que vous faites!... - ---Non, je vous promets bien, foi d'honnête homme, qu'il n'y a aucune -espèce de fatuité de ma part dans cette affaire... Il y a plutôt regret -et... un peu peur... - ---Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d'armes... Ah çà, -est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu'il -fallût payer de votre personne, vous ne parviendriez pas à vous -débarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement? - ---Au contraire, commandant, au contraire... je sens qu'à présent je me -battrais comme un lion, tant je suis las de la vie... Je ne vois que -trop clairement que je ne suis destiné qu'à être toujours malheureux et -qu'à traîner une existence misérable au milieu de tous les événemens et -dans toutes les parties du globe. - ---Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la -vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort? -Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine -d'armes! - ---Non, commandant, ce n'est pas cela que j'ai voulu vous faire entendre. -J'ai voulu dire que mon désespoir ne pourrait que contribuer à augmenter -ma détermination naturelle... - ---Oui, oui, j'entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous -voulez dire... Cambusier, cambusier!» - -L'homme chargé à bord du corsaire de la distribution des vivres, se -présenta devant son commandant, la casquette à la main. Le commandant -lui intima cet ordre: - -«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie à monsieur...» - -Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire -_l'Invisible_, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait -jamais d'eau-de-vie. - -«Je ne vous demande pas, lui répondit _l'Invisible_, si vous en buvez: -j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand -verre.» - -Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volonté du plus -fort fut faite encore une fois. - -«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta _l'Invisible_ au moment où le -capitaine d'armes se disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double -ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dînez -avec moi... - ---Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invité tout troublé -encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de -spiritueux... trop d'honneur!... j'accepte avec reconnaissance cette -nouvelle marque de bonté...» - -«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger -en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je -pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce -coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire -digérer le potage de sept à huit personnes... Oh les capitaines, les -capitaines! il est écrit dans le ciel qu'ils feront toujours mon -malheur... Et dans quel nouveau dédale d'événemens le sort m'a-t-il -encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?... Combien mon existence -à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu'elle fut, était -préférable à celle que j'entrevois dans l'avenir!... Ici c'est la -terreur, l'effroi de moi-même et des autres... Là je n'avais pour -reposer ma tête poursuivie, que l'humble case de _Supplicia_... Mais -ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'épaisseur seule -de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l'Annonciade, -de cette femme céleste que j'ai trompée et que moi-même j'ai livrée à -ses épouvantables ravisseurs... Dieu! que je souffre, que je suis -tourmenté... Et n'avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en -me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi... Le -malheur m'a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et coeur! Il ne m'a -laissé que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la -vaine apparence extérieure d'un homme!» - -En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions -misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à -l'oreille distraite de notre héros désespéré... - -«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: le commandant vous attend. - ---Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l'avertissement du -petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en -attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve...» - -Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre, -au grand air, à la vue de tout l'équipage... Une nappe de beau linge -blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine -transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service. -Deux couverts seuls avaient été mis en face l'un de l'autre sur le -capot. - -Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût -assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras et de gêne, -vis-à-vis de son sévère Amphitryon... - -On apporta le dîner: c'était un gros morceau de boeuf salé, cuit dans -l'eau de mer à la chaudière de l'équipage... Une galette de biscuit -brisée en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit à manger -son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à -en faire autant que lui, si le coeur lui en disait... - -Le discret convive fit d'abord comme son hôte, mais en pensant que -bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du -festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de -ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée -qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin -plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui -restât. - -«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être -étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager -avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes, -quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon goût assez prononcé -pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours semblé un délassement -ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s'imposer comme -une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des -capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre ou -tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient -surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières -bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la -cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que -du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou -d'eau-de-vie destinée à n'être bue que pendant le combat ou après -l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu -quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour -manger seul le dîner qu'on venait de servir; ce dîner ne m'aurait pas -été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait -une assiette derrière le dos, n'eût pas consenti probablement à échanger -sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute -idée de ma sobriété, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger -et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des -privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur. -Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donné l'ordre de jeter à la mer -les restes du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer par-dessus le -bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis. - ---Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!... - ---Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre -hésitation... Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que -j'avais ordonné d'ailleurs? - ---Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire... c'était seulement -une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop -pourquoi... - ---A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et -ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table -autrement que pour la forme... Mais à bord, il faut que tout ne soit -qu'austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre... Williams, -versez un verre d'eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré. - ---Pardon, commandant, j'ai bu déjà... - ---Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c'est celle -que nous avons faite à la Martinique... Vous en boirez bien un verre à -ma santé?... - ---Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le -permettre... - ---C'est cela. Maintenant que notre dîner est fini et que nous avons -passé un quart d'heure à table, le service du bord va reprendre son -empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés... Que dites-vous de -l'épicurisme de votre commandant?... - ---Mais, je dis qu'il convient parfaitement à la santé et qu'il a surtout -l'avantage de prêcher d'exemple. - ---Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, vos batteries de -caronades disposées à ne pas faire _chate_? - ---Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le désirer, commandant, et -que j'ai pu moi-même m'en assurer. - ---A la bonne heure, car d'un moment à l'autre, dans le métier que nous -faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que -trop l'excessive prévoyance que l'on doit apporter dans ce qui concerne -le service parfait du navire. - -Cela dit, le commandant se mit à se promener sur le pont, et le Banian -presqu'encore à jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les autres -officiers, en ruminant tout bas et de manière à n'être entendu de -personne: «Faire servir un mauvais morceau de boeuf salé dans un plat -d'argent, et manger une demi-livre de salaison d'équipage dans des -assiettes de porcelaine de Sèvres! O mystification des mystifications... -Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu -engendrer dans sa colère et pour mon malheur!...» - - - - -XIX - - Hourra! mes fils, à nous la part du diable, s'écrie d'une voix - tonnante l'INVISIBLE, monté sur son bastingage.--A nous la part - du diable! c'est moi qui jure de vous la donner, et vous me - connaissez! - - (Page 89.) - -Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--délivrance des prisonnières. - - -Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous -devez vous rappeler encore l'impression rêveuse que laissaient, après -elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les -récits qui venaient de vous peindre un corsaire algérien, ramenant -tranquillement dans sa cale le narrateur de l'histoire d'abord et cinq -ou six belles passagères devenues la proie des forbans, après un -abordage sanglant et une victoire vaillamment disputée par le malheureux -navire capturé! - -Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps -passés, naviguait _l'Oiseau-de-Nuit_, avec un groupe de jeunes beautés -colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches -dépouilles dans la chambre secrète du commandant. - -Les séductions permises aux écumeurs de mer n'ayant pu réussir auprès -des captives, eu égard aux violences défendues par le capitaine -_Invisible_, l'équipage était revenu sur le pont, laissant les jeunes -captives se lamenter tout à leur aise et déplorer entre elles le sort -qui les avait si cruellement condamnées à devenir la proie d'un -inflexible pirate... - -Quant à _l'Invisible_, très peu ému des plaintes qui s'élevaient du fond -de l'entrepont vers lui, et fort indifférent aux imprécations dont il -savait être devenu l'objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard -d'arrière, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le -point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer -vers les côtes du Brésil ou ailleurs... Une nuit s'était déjà écoulée -depuis le départ de Cumana... Une autre nuit allait descendre sur les -flots, portant avec elle un événement plus terrible encore que tous ceux -que nous avons retracés jusqu'ici... Et pourtant, à voir les ondes -paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire; à entendre le -doux gémissement de la brise tiède et régulière soupirant dans les -voiles qu'elle enflait avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité -et le silence qui régnaient sur le pont éclairé par les premiers rayons -de la lune qui s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment le -plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa -tranquille et pacifique destination... - -La cloche d'argent placée luxueusement au pied du grand mât, avait déjà -piqué minuit, et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses deux -potences de l'avant, avait répété les quatre coups doubles de l'heure -annoncée sur l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait veillé sur le -pont, se disposait à être remplacé par les hommes que l'on venait -d'appeler au service de la nuit... Mais au moment où les gens de la -grande bordée allaient descendre dans leurs hamacs réchauffés par leurs -camarades, une voix s'éleva pour leur faire entendre ce commandement sec -et bref: - -«Personne en bas, tout le monde à son poste!» - -C'était le capitaine _Invisible_ qui, les yeux tournés vers la partie -des flots qu'argentaient les reflets de la lune, venait de donner -lui-même cet ordre. - -Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt dans la direction du -point où le commandant semblait avoir aperçu quelque chose... On savait -à bord que c'était lui qui découvrait toujours les navires qui se -montraient au large. Cette faculté si précieuse qu'il devait à -l'excellence de sa vue perçante, paraissait être encore un des -priviléges attachés aux qualités ou au pouvoir surnaturel que le -vulgaire se plaisait à reconnaître en lui... - -Le commandement venait d'être fait: cinq minutes après l'avoir entendu, -le second vint prévenir son chef que tout le monde était rangé à son -poste de combat. - -«C'est bon, avait répondu _l'Invisible_, que tout le monde y reste!» - -Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis le branle-bas général, -lorsque les regards pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer -les objets au large et pendant la nuit, s'arrêtèrent sur un point noir -que faisait ressortir, sur la face argentée des flots mobiles, la clarté -de l'astre qui s'élevait majestueusement et silencieusement dans -l'Est... «C'est le navire qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à -l'oreille, les matelots... Il court sur nous avec de la brise, car il -grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du -chenu dans sa cale...» - -Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en effet à approcher de -_l'Oiseau-de-Nuit_ qui continuait sa bordée au plus près du vent... Mais -dès que l'on put observer à une plus petite distance le nouveau venu, on -remarqua qu'il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux -parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière et permettre aux hommes -de _l'Oiseau-de-Nuit_ de compter un à un, à la lueur de la lumière -voyageuse, le nombre des sabords de ce bâtiment si soudainement -rencontré... - -Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire à demi-portée de -canon, qu'il prit la même bordée que son compagnon de route, en -conservant toujours sur lui l'avantage du vent. - -Les deux navires suivirent parallèlement la même direction pendant une -demi-heure à peu près, sans se parler, sans faire aucune manoeuvre -décisive qui annonçât une résolution arrêtée chez l'un des deux -commandans. - -La bordée que venait de prendre le nouveau venu, à si peu de distance du -corsaire, permit à l'équipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ d'observer et -d'examiner tout à son aise le navire sur lequel, jusqu'à ce moment, il -n'avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes. - -Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine et ses gens, en -l'apercevant dans l'ombre à une grande portée de vue, leur compagnon de -voyage était une grosse corvette à batterie couverte. Sa mâture était -haute et ses mâts largement espacés entr'eux. Les rayons de la lune, en -éclairant, par le côté de bâbord, ses voiles mollement balancées au -roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d'une forte -dimension et parfaitement établis sur leurs longues vergues. - -«C'est à quelque croiseur de la division anglaise ou française que je -vais probablement avoir affaire, se dit en lui-même _l'Invisible_. Tout -m'annonce déjà que cette corvette ne m'a accosté de si près que pour me -visiter ou me surveiller comme un bâtiment suspect... Mais ce qui me -rassure contre l'événement décisif que je prévois, c'est le désordre qui -paraît régner à bord de mon voisin... Dans la petite manoeuvre qu'il lui -a fallu faire pour prendre la même direction que moi, on criait et l'on -hurlait à son bord, comme sur le pont d'un bâtiment en perdition; tandis -que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dévoué... Ces -hommes rangés le long de ces pièces prêtes à faire feu au premier -signal; ces gens de la manoeuvre disposés à m'obéir sans souffler le -mot, sont là au milieu de la nuit, immobiles comme des statues, -impassibles comme du marbre... Et un seul de mes signes, le moindre de -mes gestes suffira pour en faire des lions furieux... Que puis-je avoir -à redouter avec une pareille discipline et un semblable dévouement, d'un -adversaire à bord duquel tout est désordre, tumulte, confusion? Là, les -voilà encore qui braillent de l'anglais, de manière à m'assourdir!...» - -Et en faisant ces réflexions rassurantes, _l'Invisible_ continuait à se -promener sur l'arrière, sans que les yeux de ses cent cinquante braves -pirates, qui paraissaient dormir debout à leur poste, perdissent un seul -de ses mouvemens, un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. Leur -attention concentrée tout entière sur leur commandant ne leur permettait -pas de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était par lui seul -qu'ils voulaient voir ce qui les intéressait le plus; c'était par lui -qu'ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprême, la -vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile -et si fanatisée par lui seul! - -Une demi-heure environ s'était écoulée depuis le moment où la corvette -avait jugé à propos de prendre les mêmes amures que le corsaire, et -jusque-là aucun des deux navires n'avait paru songer à héler son voisin. - -Bien déterminé à ne pas entamer le premier l'entretien dans la position -passive où il se trouvait par rapport au nouvel arrivé, _l'Invisible_ -avait eu le temps de méditer le parti qu'il lui conviendrait d'adopter -dans le cas probable où le commandant du croiseur se déciderait à lui -adresser la parole... - -Après avoir mûrement réfléchi dans cette circonstance assez délicate, il -s'arrêta à la détermination qui lui sembla s'accorder le mieux avec la -dignité de sa situation et la fierté de son caractère... - -«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore encore la nation et -le but, de m'approcher pendant la nuit, ce n'est pas une raison pour que -je réponde avec docilité aux questions qu'elle pourra m'adresser en -mêlant peut-être l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir prendre, à -l'inconvenance déjà assez intolérable de sa manoeuvre... Le mieux, si -elle m'interroge, sera de ne rien lui répondre et de la forcer à quelque -manoeuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher -son manque d'égards... et son imprudence... Elle ignore sans doute avec -qui elle s'expose à se mesurer... Qu'elle tremble l'orgueilleuse, de -recevoir de moi la plus terrible leçon!...» - -L'intrépide commandant fit signe à son second de venir recevoir ses -ordres... - -Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta respectueusement -l'oreille aux paroles que son chef désirait lui faire entendre à voix -basse... - -«Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec -les autres officiers à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à -bord ne soit pas interrompu... même par le cri des blessés ou des -mourans, s'il y en a bientôt... Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous -rendre à votre poste pour ne plus le quitter... à moins cependant que je -ne vienne à vous manquer... Vous ordonnerez tout bas à mes gens de se -coucher à plat-ventre sur le pont, au moment où, au signal de mon -porte-voix, je leur indiquerai de faire _casse-cou_ avant la volée que -pourra nous envoyer le croiseur... Vous entendez bien: _casse-cou!_ je -le veux... Mais le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le monde se -relève... - ---Tous ils se relèveront, commandant, moins les morts, s'il y en a... Ce -sera bien assez déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre, comme des -_galines_! Ils aimeraient mieux n'avoir pas à s'allonger à plat pont... -mais puisque vous le voulez... - ---Oui, je vous le répète, je le veux!... - ---Cela suffit, mon commandant, ça sera. - ---Ainsi voilà une affaire entendue: les haches d'abordage et les -poignards sont prêts? - ---Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup -de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs... - ---C'est bon... A propos, vous aurez soin de faire descendre -immédiatement nos prisonnières de l'entrepont, dans la cale... L'affaire -que nous allons avoir ne regarde pas les femmes. - ---C'est vrai, commandant: il ne faut pas d'ailleurs risquer à avarier la -marchandise dans le combat... Moi-même je vais veiller à les faire -descendre en double à fond de cale... - ---Allez! vous savez maintenant l'ordre du jour... Silence, toujours -silence! et attention au commandement; casse-cou au besoin et souple à -l'abordage s'il le faut... Vous n'oublierez pas d'ordonner à notre -nouveau capitaine d'armes, de se tenir au pied du grand-mât, là sans -cesse sous mes yeux... C'est un garçon sans expérience et qui a besoin -d'être surveillé...» - -A l'instant où _l'Invisible_ venait de donner ainsi son dernier ordre, -un homme placé sur le côté de dessous le vent de la petite dunette -qu'avait la corvette, se mit à brailler en anglais, dans son long -porte-voix, en s'adressant à _l'Oiseau-de-Nuit_: - -«_Brick, ohé!_» - -_L'Invisible_ laissant ce cri sauvage se perdre dans les airs et sur les -flots, continua à se promener paisiblement comme s'il n'avait rien -entendu... - -Le héleur obstiné, qui probablement n'était rien moins que le commandant -de la corvette, très surpris et peut-être bien même très piqué de -n'avoir obtenu aucune réponse, renouvela son interpellation avec plus de -force encore que la première fois et d'un ton impérieux qui sentait le -dépit qu'avait dû lui faire éprouver le silence absolu qu'on avait -observé à bord du brick. - -«_Brick, ohé!_» répéta l'officier de la corvette jusqu'au complet -enrouement de sa voix. - -_L'Invisible_ ne daigna pas seulement tourner la tête du côté d'où lui -venait le bruit; tous les officiers et les matelots pirates, seulement -en voyant l'impassibilité de leur capitaine, avaient fixé leurs yeux -flamboyans sur lui, comme pour attendre le signal de faire feu. - -Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal ne devait encore leur être -donné... - -Aux questions inutiles adressées au tranquille brick par la corvette, -succéda un peu de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui avait si -vainement crié dans son porte-voix, parut s'entretenir quelque temps -avec plusieurs individus venus sur la dunette pour se concerter sans -doute sur ce que la corvette devait faire dans cette étrange -conjoncture... - -Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de conversations et -d'indécision, la corvette prit le parti de laisser arriver sur le -corsaire de manière à l'aborder par l'avant et à lui couper le chemin -dans la direction qu'il avait continué à suivre jusqu'à ce moment... - -_L'Invisible_, qui déjà avait prévu cette manoeuvre, et qui surtout -avait calculé l'avantage qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent -auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, s'arrêta au pied de -son grand mât et commanda à demi-voix à ses gens: - -«Brasse à culer partout, traverse les focs au vent: la barre toute à -tribord pour un instant!...» - -Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid, est exécuté avec la -plus surprenante promptitude: le corsaire cule en venant dans le vent. - -La corvette qui a laissé arriver dépasse le corsaire, et se trouve -bientôt sous le vent de son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre -l'allure qu'elle a quittée et lui disputer l'avantage qu'elle a perdu... - -Le corsaire, après avoir réussi dans cette manoeuvre hardie, reprend sa -bordée du plus près en orientant pour courir de l'avant; et favorisé par -la brise qui fraîchit un peu, le voilà qui passe au vent de la corvette -en la rasant par la hanche du vent, à longueur de gaffe: - -«A mon tour maintenant de te héler, imbécile de corvette,» se dit tout -bas _l'Invisible_. - -Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant du côté de tribord et il -articule ces mots, d'une voix lente, sonore et ferme: - -«Oh! du navire, oh!» - -Cette fois pas de réponse, le bruit seul qu'on fait à bord de la -corvette accueille son interrogation; c'est à son tour d'éprouver -l'humiliation du silence qu'il a fait subir à son adversaire... - -Mais lui, moins patient, malgré sa résignation apparente, que le -commandant dont il a dédaigné les questions, ajoute à son -interpellation: - -«Si vous ne répondez pas à ce que je vous demande, je vous coule!» - -Et il crie une seconde fois à la corvette avec le même sang-froid et la -même lenteur: - -«Oh! du navire, oh!...» - -Au bout d'une minute de silence, _l'Invisible_, sur lequel tombe la -clarté de la lune du bord du vent, lève, agite son porte-voix: c'est le -signal qu'attend depuis long-temps son brûlant équipage: toute la volée -de tribord part et tonne, ne fait qu'un coup et va se loger de bout en -bout par la hanche dans les flancs ébranlés de la corvette... - -«Casse-cou, casse-cou! tout le monde à plat sur le pont! s'écrie -_l'Invisible_ dès que sa voix peut se faire entendre après le fracas de -la formidable bordée qu'il vient de lancer...» - -La corvette revient au vent pour riposter: elle envoie toute sa bordée -de bâbord au corsaire qui la reçoit vaillamment à bout portant. Un seul -homme pendant ce terrible vacarme est resté droit sur le pont auprès des -deux timoniers qui gouvernent à la barre: ce seul homme c'est -_l'Invisible_... - -«Recharge en double et feu toujours! dit-il à son équipage: ils crient -comme des salopes à bord de cette barque à piment; elle est à nous!...» - -Les volées se succèdent: on combat en silence à bord du corsaire: on ne -tire qu'en désordre et au milieu du tumulte à bord de la corvette... - -Le moment paraît favorable à _l'Invisible_ pour tenter l'abordage, et ce -parti lui semble d'autant plus nécessaire, qu'il croit avoir senti son -brick au bout d'une demi-heure d'engagement, frémir sous ses pieds et -devenir plus lourd à gouverner... - -De sourdes clameurs ont même été poussées dans la cale par les captives -qu'on a placées dans cette partie du navire avant le combat: Elles ont -crié que l'eau les noyait... On a fermé les panneaux et leurs cris ont -été étouffés sous les écoutilles dont on a bouché toutes les issues. Il -n'y a plus à hésiter. - -«A l'abordage! à l'abordage!» commande _l'Invisible_, et ses matelots -hurlent après lui: _A l'abordage!_... C'était le seul cri qu'il leur fût -permis de pousser pendant le combat... - -Un coup de barre est donné au vent, l'écoute du guy est filée: le -corsaire arrive et aborde de bout en bout la corvette. - -La lune qui jusqu'alors avait éclairé le duel de ces deux bâtimens, -disparaît tout-à-coup sous de gros et sombres nuages. L'obscurité -favorise l'audace des corsaires en cachant à leurs ennemis l'infériorité -de leur nombre. On se hache long-temps, le massacre se prolonge sur le -pont et sur les bastingages des deux navires, sans que l'avantage tourne -du côté du plus fort contre le plus faible. L'ardeur des combattans est -égale de part et d'autre, et l'intrépidité des pirates surpasse même, -s'il est possible, le courage de leurs adversaires... Cependant, au bout -d'une demi-heure de carnage, les officiers et les matelots du corsaire -semblent s'être aperçus que, sous leurs pieds ensanglantés, leur navire -s'est affaissé le long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour -sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils devinent avec effroi que leur -brick s'est enfoncé dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages -élevés de la corvette... _Nous coulons, nous coulons bas!_ crie une voix -perçante que la frayeur semble rendre encore plus aiguë... Cette voix -sinistre est celle du capitaine d'armes que l'eau qui s'engouffre dans -le bâtiment a forcé de sortir de la cale où le poltron avait été -chercher un refuge contre le danger, parmi les blessés et les femmes... -Loin de ralentir l'ardeur des forbans, la certitude du danger qu'ils -courent ne sert au contraire qu'à rendre leur détermination plus -énergique et leur attaque plus redoutable. - -Un surcroît d'efforts, un redoublement de rage devient nécessaire au -bouillant équipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ pour lui assurer une victoire -si difficile et déjà si vaillamment disputée. _L'Invisible_ sent que le -moment est arrivé pour lui et pour les siens, de recourir à l'extrémité -du désespoir. Dans les nombreux engagemens que l'intrépide capitaine a -livrés aux navires de guerre, qui sont si souvent devenus sa proie, il a -éprouvé sur son équipage l'effet d'un mot magique qui n'a jamais manqué -d'enflammer la sauvage valeur de ses gens. Ce mot terrible, il va le -prononcer, car il ne prévoit que trop que l'instant de triompher ou de -périr est venu... Une minute, une seule seconde de plus peut-être de -résistance de la part de la corvette, et le corsaire est vaincu; et -lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener à lui les chances -heureuses du combat, il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot à -ses farouches compagnons, quelque épouvantable que soit la promesse -contenue dans ce mot de carnage et de sang... - -«Hourra! mes fils, à nous _la part du diable_! s'écrie d'une voix -tonnante _l'Invisible_ monté sur son bastingage, à nous _la part du -diable_! c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez! - ---A nous _la part du diable_! répètent à la fois tous les corsaires, -hors d'eux-mêmes, en élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte du -combat, cette clameur homicide! C'est la première fois depuis qu'ils ont -accosté la corvette, que les forbans de _l'Oiseau-de-Nuit_ aient fait -entendre un seul cri, une seule parole, un seul mot. Jusque-là ils ont -combattu en observant le plus profond et le plus sinistre silence; et -jusque-là même les blessés et les mourans sont tombés sans pousser un -soupir, sans oser faire entendre une plainte, le plus léger murmure. -Mais à la voix de leur capitaine qui leur a dit: A nous _la part du -diable_! toutes les bouches écumantes des pirates ont répondu avec un -féroce délire: A nous _la part du diable_! et les pistolets qui armaient -leurs poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs terribles mains, -ont été jetés comme des instrumens inutiles sur le pont ou le long du -bord. C'est un large poignard, qui, de leur ceinture, passe dans leurs -mains frémissantes pour leur ouvrir un passage de sang sur les gaillards -de la corvette... Chacun d'eux cherche, dans les groupes des matelots -ennemis, l'homme qu'il doit attaquer et déchirer de la lame de son -coutelas... _La part du diable_, c'est pour eux la mort de l'équipage -danois et le pillage de la corvette!... Cette part du diable leur sera -faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres qu'ils sont, tant ils ont -soif de sang, tant ils ont faim de pillage! Le succès désormais ne peut -être douteux pour les corsaires, et leur navire percé, criblé, qui va -couler sous leurs pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette -qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont déjà couverte des cadavres des -hommes qui la défendaient contre leurs épouvantables coups. - -Mais à l'instant du triomphe et au milieu de l'affreuse mêlée des -combattans qui se hachent sur les bastingages du bâtiment danois, un cri -d'effroi se fait entendre sur le pont de _l'Oiseau-de-Nuit_... _Le -capitaine est blessé, le capitaine est blessé!!_ Tels sont les mots qui -viennent d'être portés aux oreilles des forbans qu'avaient une minute -auparavant exaspérés la voix de leur commandant. Ceux des corsaires qui -combattent sur les pavois de l'arrière, le plus près de leur capitaine, -le cherchent des yeux à la place où sa présence les conviait au carnage -et soutenait leur ardeur... Ils s'aperçoivent avec terreur qu'il n'est -plus au milieu d'eux... Ils le demandent alors, ils l'appellent, ils -veulent le voir, le toucher, le secourir du moins, et ils trouvent sous -leurs pieds un homme expirant qui leur montre de la main la corvette à -moitié rendue... Mais il est trop tard maintenant pour songer à vaincre. -La bouche imprudente qui s'est ouverte pour dire: _Le capitaine est -blessé_, a décidé du sort du combat: un seul instant de plus encore, et -les Danois étaient accablés. Mais à ce cri funeste les forbans déjà -victorieux se sont arrêtés: la fureur qui les transportait s'est -ralentie: leurs poignards levés pour faire tomber à leurs pieds leurs -adversaires massacrés, sont restés suspendus sur la tête des matelots -qu'ils allaient immoler à leur rage... Les officiers de la corvette, -qui, jusqu'à ce moment, ont vainement cherché à s'opposer au sentiment -de terreur qui semblait s'être emparé de leurs hommes, ne savent que -trop bien profiter de l'hésitation qu'ils remarquent du côté des -corsaires: ils ramènent leurs gens au carnage, en se jetant les premiers -sur les groupes de forbans qu'ils ébranlent et qui, d'assaillans qu'ils -étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés. Long-temps -encore dure le massacre; mais l'avantage de ce dernier engagement -restera au grand nombre... Au bout d'une heure de lutte acharnée, c'est -l'équipage mutilé, écharpé et vaincu du capitaine _Invisible_ qui rentre -à bord de son brick, et le brick lui-même, mitraillé par le feu de son -ennemi et éreinté par le choc de l'abordage, menace de couler sous les -pas des forbans auxquels, pour la dernière fois, il va offrir un trop -inutile refuge... - -Peu de temps fut nécessaire à la corvette victorieuse pour mettre ses -embarcations à la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune résistance -ne fut opposée par les corsaires découragés aux premiers canots qui -l'élongèrent, et les marins danois, en sautant à bord de leur prise, -aperçurent avec étonnement, dans l'entrepont de ce mystérieux navire, la -foule des malheureuses captives que l'eau avait gagnées en entrant de -toutes parts dans la cale, percée à la flottaison par plusieurs -boulets... «Sauvons les femmes et les blessés d'abord, avant que le -brick ne coule bas!» s'écrièrent les officiers chargés du commandement -des embarcations. Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts ou les -mourans, de retrouver le capitaine de ces pirates... Ils cherchèrent -long-temps, les officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignât leur -dire lequel parmi les blessés et les morts était leur capitaine... Mais -aux efforts que l'un des marins mourans fit pour tourner le pistolet -qu'il tenait encore à la main, sur sa poitrine déjà percée d'une balle, -tous les Danois s'écrièrent: _Voilà le capitaine!_ et plus tard, quand -le corsaire eut disparu sous les eaux, et que les femmes, les blessés et -les matelots prisonniers eurent été transportés à bord de la corvette, -les vainqueurs apprirent, en frémissant encore d'effroi, que le pirate -qu'ils venaient de combattre et de soumettre, était le _Capitaine -Invisible_. - -Dans le faux-pont de la corvette _le Hamlet_, plusieurs cadres furent -bientôt suspendus auprès des cadres qui avaient déjà reçu les blessés du -bord. Sur ces derniers lits, on plaça les blessés du brick et parmi eux -_l'Invisible_ expirant. En vain le chirurgien-major du bâtiment danois -essaya-t-il d'étancher le sang qui coulait en abondance de deux ou trois -larges plaies qu'il avait sondées dans la poitrine du chef des écumeurs -de mer: le sang, plus fort que tous les appareils que l'art opposait à -sa fuite, continua à couler avec les restes de la vie du redoutable -corsaire. L'oeil fixé sur les traits agonisans de son ennemi vaincu, le -commandant de la corvette semblait contempler encore avec avidité et -terreur, cette physionomie mâle et funeste sur laquelle la mort allait -bientôt effacer la dernière empreinte des passions qui avaient rendu cet -homme extraordinaire, l'épouvante de toutes les mers qu'il avait si -long-temps parcourues. Un signe du mourant, à l'aspect d'un des -officiers du corsaire qu'il vit passer auprès de son cadre, indiqua au -commandant que _l'Invisible_ voulait parler à cet officier prisonnier... -Le commandant fit approcher du blessé cet officier sur lequel -_l'Invisible_ tenait ses regards attachés avec l'expression d'un -sentiment indéfinissable. C'était le Banian... «Ah! te voilà donc toi,» -murmura _l'Invisible_ d'une voix affaiblie et avec effort, dès qu'il vit -son ancien capitaine d'armes rendu assez près de lui pour lui faire -entendre ces mots:... «Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant, -reprit-il aussitôt, écoutez bien... mes dernières paroles... c'est une -révélation importante que votre ennemi expirant... veut vous faire... -Tenez, s'écria-t-il aussi haut qu'il le put, voilà le misérable qui a -tout fait... lui seul a ordonné de commencer le feu sur vous; c'est sur -lui... que doit retomber votre vengeance...» Puis, après avoir prononcé -ces mots en tenant ses yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il -allongea sa main défaillante, pour attirer près de lui le malheureux -qu'il venait d'accuser, et lui dire tout bas à l'oreille, en souriant -avec une infernale ironie: «Misérable, c'est toi qui as crié que j'étais -blessé... et qui as ravi la victoire à tes frères... Mais tu recevras le -châtiment... que mérite ta lâcheté... et je meurs avec l'assurance, -infâme que tu es... de t'avoir condamné à recevoir la mort qui attend -mes braves!...» - -Avec ces derniers cris de vengeance et de malédiction, s'exhala l'âme -indomptable du corsaire vaincu, mais insoumis... Long-temps encore, -après sa mort, les officiers et les matelots danois se disputèrent le -sombre plaisir de contempler sa figure, ses traits, son regard éteint, -et de mesurer de l'oeil la taille de ce pirate célèbre, qu'un grossier -cercueil allait recevoir pour être transporté à Saint-Thomas, comme le -témoignage le plus sûr et le trophée le plus précieux d'une victoire que -nul croiseur n'aurait osé espérer avant le combat. - -Quant au malheureux Banian, accablé, écrasé sous le poids de la terrible -dénonciation que son capitaine expiré venait de faire tomber sur sa -tête, il fut saisi, chargé de chaînes et jeté à fond de cale à bord de -la corvette, au milieu des autres prisonniers que le commandant danois -se proposait de livrer bientôt à toute la sanglante rigueur des lois... - -Peu de jours après cet événement, la corvette _le Hamlet_, tout avariée -encore des suites de son engagement terrible, mais toute fière du succès -inespéré qu'elle venait d'obtenir, arriva à Saint-Thomas, avec les -jeunes captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur de délivrer, et -les forbans qu'elle avait eu la gloire de vaincre. - -Son entrée triomphale dans le port de sa station ordinaire, fut célébrée -comme un événement à jamais mémorable dans les fastes de la marine -danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, américain ou français, -n'eût pas envié au _Hamlet_ l'honneur d'avoir coulé bas le navire de -_l'Invisible_, le brick redouté de ce forban, dont le nom avait si -souvent épouvanté les marins de ces parages! «Mais quel dommage, -répétait la foule accourue sur les rivages de l'île pour voir débarquer -les pirates humiliés et enchaînés! quel dommage de n'avoir pu s'emparer -de leur chef vivant, pour lui faire expier, dans l'infamie du dernier -supplice, l'impunité qui trop long-temps avait été réservée à ses -crimes! Le cadavre du bandit, s'écriait-on, ne sera qu'un trophée trop -peu éclatant pour la pompe du triomphe que l'on prépare au vainqueur. -C'est lui qui, chargé de liens, la rage dans le coeur et la honte sur le -front, aurait dû survivre à tous ceux qui se sont immolés pour exécuter -ses ordres ou servir sa détestable soif de meurtre et de pillage...» Et -c'est ainsi que la foule, toujours disposée à insulter à la défaite d'un -ennemi vaincu, regrettait que la mort du pirate lui eût ravi le plaisir -cruel de lui faire expier en humiliation et en outrages, la terreur -qu'il avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant qu'il était -encore debout, n'auraient osé ni l'insulter ni le défier... - -Avec quelle joie les malheureuses captives de _l'Oiseau-de-Nuit_ -revirent les rivages hospitaliers de l'île qui, pour elles, était -devenue la terre de liberté et de délivrance. Leurs familles, informées -de l'événement qui venait de les rendre au bonheur et à la sécurité, -devaient bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une sombre et -solitaire prison s'ouvrit pour recevoir les forbans prisonniers, et ce -cachot ne devait les rendre à la lumière que pour leur faire entrevoir, -sur une place publique, l'échafaud qu'une justice inexorable allait -dresser pour eux. - - - - -XX - - «Quoi, monsieur ne connaît donc pas St-Thomas? l'hôtel Barnabé - c'est la grande maison noire, le garde-manger de potence dont le - concierge Barnabé a la clef.» - - (Page 114.) - -Saint-Thomas;--la prison de l'île;--le concierge Barnabé, sa fille -Acacie;--une rencontre imprévue;--philosophie militaire d'un geôlier: -négociation muette; délivrance; fuite. - - - «Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas, et que vous vouliez - sauver la tête d'un malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous, ne - tardez pas. Cette tête de malheureux est la mienne, et le billot du - bourreau la réclame. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment; - je craindrais même de signer ce mot... Mille fois à revoir, si jamais - je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur de l'infortuné et bien - innocent... - - »G. L...» - -Ce fut deux mois environ après avoir expédié le Banian sur le brick de -mon ami _l'Invisible_, que je reçus cette triste missive, des mains d'un -pauvre nègre arrivé à la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui -n'avait guère mis moins de dix à douze jours à remonter contre le vent, -de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai ce malheureux émissaire -sur plusieurs faits qu'il m'importait de connaître, avant de me décider -à faire précipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour _sauver la tête -du malheureux que réclamait le billot du bourreau_. Tout ce que le -nègre, porteur de la laconique dépêche, put me dire, c'est que le billet -lui avait été remis à travers les grilles d'une grande prison, par un -jeune blanc qui paraissait bien à plaindre, et qui l'avait conjuré, par -le ventre de sa mère, de porter au plus vite, une fois rendu à la -Martinique, ce billet à son adresse. On sait combien, pour les esclaves -de la côte d'Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur -mère sont puissantes et sacrées. Le noir messager de Gustave, au risque -de recevoir cinquante coups de fouet des geôliers de la prison, s'était -chargé de la commission du détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il -n'avait rien eu de plus pressé que de demander ma demeure à toutes les -personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j'aurais -désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez -d'instinct d'humanité pour se charger du message, mais son intelligence -n'avait pu aller plus loin que sa bonne action. - -J'allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon nègre, après -avoir récompensé le zèle de celui-ci. Le patron du bateau était un -mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui adresser toutes les -questions au moyen desquelles il voulait s'assurer de l'identité de ma -personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait été -aussi chargé pour moi... Quand il m'eut bien écouté, avec un air -apparent d'indifférence, il tira mystérieusement, de la poche intérieure -de sa veste de coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me remit, en me -disant: «Si vous désirez le trouver encore en vie, vous n'avez pas une -minute à perdre... Voilà une petite goëlette qui part ce soir pour -Saint-Thomas; et elle n'arrivera probablement que tout juste... A mon -départ, il y a douze jours, on parlait déjà de monter l'échafaud...» - -Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses révélations, dans -la crainte, sans doute, d'engager la responsabilité qu'il avait assumée -en se chargeant de remettre le paquet à mon adresse. Il s'exposa -cependant au péril de recevoir un doublon de la main à la main, pour -prix de sa commission, et pour m'obliger. - -J'ouvris de suite les dépêches de Gustave. Elles contenaient, en style -boursouflé, la relation détaillée du terrible voyage que je lui avais -fait faire à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. Le malheureux avait passé -plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable -histoire, qu'il me léguait comme un dernier souvenir, dans le cas où il -viendrait à être exécuté avant que je ne pusse voler à son secours et -l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur, qui chaque matin venait -lui demander sa tête... Rien n'avait été omis dans les mémoires -posthumes du condamné; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot, -ni les larmes brûlantes qu'il laissait tomber sur le papier confident -des tortures de son âme... Ce funeste journal avait été écrit heure par -heure, pour mieux peindre et rendre l'actualité de ses émotions -instantanées... Les _post-scriptum_ abondaient surtout, et la dernière -note portait: «--Minuit; je viens d'être condamné à mort comme -pirate!... Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout mon sang murmurant -d'innocence ne pourra pas même effacer la tache!... Moi, pirate!... Oh! -si les juges qui viennent de m'appeler au tribunal de Dieu dans quinze -jours, avaient prononcé leur arrêt la main sur mon coeur et non sur le -leur, non jamais cet arrêt infâme n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon -coeur qui aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!... Une heure du -matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces -doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit ans, et l'ange sauveur -n'entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon -coeur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh! -oui, pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!» - -Il ne m'en fallut pas davantage pour être convaincu du péril trop -certain que courait le prisonnier... Cette exaltation d'idées et ce -désordre de langage m'indiquaient assez sa situation. Jamais encore il -n'avait parlé sur un ton aussi élevé et d'une manière plus figurée. -Jamais, par conséquent, il n'avait dû se trouver dans une position plus -affreuse... Je n'hésitai plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui, -le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis, -en donnant caution pour moi aux autorités de Saint-Pierre, m'obtinrent -le laissez-passer que je réclamai pour une prétendue affaire pressée, -qui exigeait immédiatement mon départ de la colonie, et ma présence à -Saint-Thomas... «C'est moi, me disais-je, qui involontairement ai placé -cet infortuné dans la fatale conjoncture où il se trouve. C'est à moi -qu'il appartient de l'arracher à la mort qui le menace, et que, sans le -savoir, hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa tête... Oui, partons, -et partons tout de suite... Il me semble déjà que chaque heure de retard -apporte avec elle un remords sur ma conscience... Oh! pourvu que -j'arrive à temps à Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai faite et -dont je crois entendre à chaque instant le dernier cri et le dernier -soupir!...» - -La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt mis un léger paquet -d'effets et quelques petits sacs d'argent, fit voile à onze heures du -soir, avec une brise fraîche et favorable que je ne trouvais ni assez -forte ni assez portante, malgré l'affirmation du patron, qui me répétait -que c'était là le plus beau temps que l'on pût désirer. Je passai toute -la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant -de les fermer et de faire quelque rêve épouvantable, dont ne me menaçait -que trop mon imagination troublée... Les heures me semblaient traîner, -et la goëlette ne pas marcher, quoique la brise lui fît filer sept à -huit bons noeuds... Je voyais à tout moment le calme venir, et le patron -ne cessait de répondre à mes prédictions: «Diable, monsieur, savez-vous -que pour peu qu'un calme comme celui-là augmente, il me faudra serrer -mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il ne peut!» - -Il me fallut dévorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne -fut que le surlendemain de notre départ que nous pûmes arriver à -Saint-Thomas. - -Il était trois heures de l'après-midi quand je mis le pied à terre. -Sauter sur le bord de la mer, demander à la première personne que je -rencontrai où était la prison et courir vers l'endroit qu'on venait de -m'indiquer, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au moment -où j'allais entrer dans la geôle qui se présentait déjà à cent pas de -moi, au bout d'une petite place, je rencontrai, à ma grande surprise, -une dame qui en sortait et qui me reconnut en m'appelant par mon nom. -C'était la comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et -l'une des victimes, comme je l'avais appris en lisant la relation du -Banian, de l'attentat de _l'Oiseau-de-Nuit_ à Cumana. Un petit vieillard -tout habillé de noir et barbouillé de décorations vertes, jaune-orange, -bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m'apprit que -j'avais l'honneur de voir devant moi M. le comte, son père, venu tout -exprès de Cumana pour la ramener avec lui, dès que la terrible affaire -qui l'avait retenue à Saint-Thomas serait terminée. - -Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait l'affaire terrible dont la -comtesse voulait bien me parler... - -«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m'est arrivé à moi et -à vingt-sept jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate, à bord de -ce misérable _Invisible_ dont la mort n'a expié que trop peu et trop -tardivement, les crimes et les forfaits exécrables? - ---Non, madame, je n'ai encore rien appris, lui répondis-je. J'arrive -d'aujourd'hui seulement à Saint-Thomas.» - -Et là-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu'à l'hôtel -du gouverneur où elle avait accepté un logement, se mit à me raconter -son aventure avec tous les détails que je connaissais déjà. Son -animosité contre les pirates me parut portée au dernier degré -d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée dans l'île, depuis -son débarquement de la corvette danoise, qui l'avait si heureusement -arrachée à la fureur des forbans, que pour faire punir ces misérables -comme ils le méritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite -après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs têtes sous la hache du -bourreau... Cette nouvelle me fit frémir, et quelque envie que j'eusse -eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances -de l'événement dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai à -trouver son récit fort long en calculant le peu de temps qu'il me -restait pour sauver mon prisonnier... Jusque-là la jeune Colombienne ne -m'avait pas encore parlé de Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle -ignorait à quel homme elle avait eu réellement affaire en cédant à -l'invitation qu'un des officiers de _l'Oiseau-de-Nuit_ lui avait faite -comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du -funeste bal donné en mer par _l'Invisible_. Cette certitude me rassura -un peu. Je me hasardai alors à rappeler à la comtesse nos anciens -compagnons de traversée du _Toujours-le-même_, et à dire un mot du -pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse s'écria à ce nom: - -«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à ces misérables pirates, que -l'un d'eux, le plus criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par le -son de sa voix, ses manières et même quelques-uns de ses traits, ce -malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave... Oui, je crois que je -les aurais moins abhorrés sans cette circonstance étrange. Mais l'idée -du forfait qu'ils ont commis en empruntant en quelque sorte l'illusion -d'un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette idée -a révolté mon coeur au dernier point. Car, vous le savez bien, c'est du -sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander -qu'amour, amitié ou vengeance...» - -Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté d'écouter sa fille, à -ces mots, qu'il crut sans doute comprendre, fit un signe de tête -approbatif en ajoutant même, pour corroborer la phrase de la jeune -comtesse, quelques paroles espagnoles que je n'entendis pas bien; la -comtesse reprit après un moment de silence... - -«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu que vous sachiez? - ---Qui, Gustave, madame? - ---Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine -Lanclume? Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en horreur! - ---Mais, après avoir éprouvé des fortunes diverses à la Martinique et -avoir même été dans une position assez brillante, il est redevenu, je -crois, plus malheureux encore que vous ne l'avez connu. - ---Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige beaucoup. Il paraissait si -digne d'un meilleur sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce pauvre -M. Gustave? - ---Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous le dire, madame. Je l'ai -entièrement perdu de vue depuis quelque temps...» - -Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles placées à -la porte du gouvernement m'indiquaient que nous devions nous trouver -rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour -la quitter en la remerciant des instances qu'elle faisait pour m'engager -à entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de -venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que -j'avais prétextées, me permissent de lui accorder quelques instans avant -son prochain départ. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je courus tout -haletant à la geôle. - -Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m'apprit que ce -jour-là il donnait à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le fis -demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il -m'envoya dire que son dîner, qui était chaud, était encore plus pressé -que mon affaire... Je sollicitai alors la faveur de voir l'ancien -capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_, et un porte-clefs me répondit -que le lendemain je le verrais de dix à onze heures du matin sur -l'échafaud, mais que jusque-là il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé -de le confesser... - -«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on au moins le voir? - ---Impossible, me répondit encore l'inexorable porte-clefs. Il en a -dix-sept à préparer pour là-haut... Tous les pirates veulent se -confesser, et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!» - -Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à attendre l'heure où le -concierge aurait fini de dîner avec ses amis... On m'assura que vers -neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d'audience de -lui dans sa salle basse de réception... - -Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit et mon impatience, j'allai me -promener au hasard sur le bord de la mer... Plongé dans les plus -pénibles réflexions, j'avais fait et refait dix à douze fois les quatre -cents pas que l'on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage, -lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la façon des patrons caboteurs, vint -me demander négligemment: - -«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?» - -Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilége -de m'arracher à la profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait -peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre... Je répondis d'abord au -patron que je ne partais pas. - -«C'est dommage, me dit-il, car à minuit j'appareille, et un passager de -plus à la chambre aurait bien fait mon affaire... Monsieur ne -connaîtrait pas, par hasard, un passager de chambre à me donner?» - -Il y a dans la vie des momens de distraction ou de préoccupation, -pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble -veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont échappé à -notre intelligence ou à notre prévoyance. Je demandai machinalement au -patron quelle formalité il fallait remplir à Saint-Thomas avant de -s'embarquer pour la Côte-Ferme? - -«Aucune, monsieur, me répondit-il avec une merveilleuse sagacité. S'il -fallait, comme dans les autres colonies, ne s'embarquer que le passeport -à la main, il n'y aurait pas ici d'eau à boire pour nous. Notre -navigation se faisant pour les gens suspects entre deux ports francs, il -n'y a que la liberté de voyager ici et de brûler la politesse aux -créanciers des autres îles, qui nous font vivre.» - -Le caboteur venait de me prendre pour un fripon disposé à lever le -pied... Je continuai: - -«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger de quelqu'un, d'ici à -minuit ou à une heure, dans le cas où une personne à laquelle vous venez -de me faire penser, se déciderait à s'embarquer avec vous pour la -Guayra? - ---Un passager de chambre? - ---Oui, un passager de chambre! - ---Mais c'est justement ce que je cherche pour faire mon plein! - ---Et vous resteriez pour l'attendre jusqu'à une heure après minuit! - ---Jusqu'à deux heures si j'étais sûr de quelque chose... - ---Fort bien... et pourriez-vous vous engager formellement à attendre -jusque-là? - ---Mais, cela dépend de vous, monsieur... Avec des arrhes, je ferai tout -ce qu'il vous plaira... - ---Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour ce délai? - ---Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec des personnes comme il -faut. Vous me donnerez ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve mon -compte... - ---Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes? - ---Vingt me conviendraient mieux... - ---En voilà douze et l'affaire est conclue... - ---Vous êtes bien bon, monsieur... Cinq, six, douze! Oui, le compte y -est... Je vois ce que c'est, maintenant... Monsieur attend probablement -un des pensionnaires de l'_hôtel Barnabé_, pour l'envoyer à la Guayra -passer la mauvaise saison de l'hivernage qui commence demain, sur la -grande place, à dix heures du matin... - ---Qu'entendez-vous donc par l'_hôtel Barnabé_? - ---Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?... l'_hôtel Barnabé_, -c'est la grande maison noire... le garde-manger de potence dont le -concierge Barnabé a la clef... - ---Et connaissez-vous ce concierge? - ---Non, plus à présent, depuis que je lui ai fait la queue de deux -pratiques sans lui donner la moitié du prix que j'avais promis pour les -faire passer de la geôle à la Côte-Ferme... c'est un _vieux-corps_ de -mauvaise foi et de mauvaise humeur, avec qui il n'y a plus moyen de -faire quelque chose de bon... - ---Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse s'arranger avec lui pour -une évasion? On m'avait cependant assuré... - ---Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il est cher en diable et -brutal surtout: il vient encore dernièrement d'augmenter ses prix, le -vieux coquin! dix onces d'or pour chaque homme à pendre... Et vous -sentez bien que c'est payer trop cher un pendu; et tous les condamnés -n'ont pas le moyen de mettre des sommes comme ça pour conserver leur -vie... Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain, à ce qu'on dit, et si -quelqu'un faisait la folie de les acheter tous, Barnabé aurait de suite, -de sa marchandise, 170 onces d'or, près de trois mille gourdes rondes. -Le métier serait trop beau... - ---Si encore à ce prix on était certain de pouvoir obtenir!... - ---Mais on obtient quand on en a les moyens, parce que c'est un prix fait -comme des petits pâtés... Il n'y a pas de protection ni de faveur pour -cela... Vous payez, on vous donne la marchandise, voilà tout. - ---Pourriez-vous bien vous charger, vous, qui paraissez si bien connaître -les usages du pays, d'une commission de ce genre? - ---Moi, non, parce que, comme je vous l'ai dit, Barnabé s'est fâché avec -moi pour un coup de pied qu'il m'a donné dans notre dernière querelle... -Mais vous n'avez qu'à vous présenter vous-même, avec de l'argent -d'abord, et en vous expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera... - -»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement descendu de son -grand dîner, car il me semble voir de la lumière dans la salle d'en bas, -à l'entrée de la pistole... Vous pouvez aller lui parler si vous avez -affaire à lui, et puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis là -jusqu'à deux heures. Mais je serais bien aise de pouvoir partir, je ne -vous le cache pas, le plus tôt possible... Eh! oui, je ne me trompe pas, -c'est Barnabé qui est descendu... Le voyez-vous, le tigre, qui cuve son -trop de tafia, à côté de sa fille...» - -Satisfait des explications que le hasard venait de m'envoyer par la -bouche de ce bavard de patron, je courus vers la geôle, plus rempli -d'espoir que jamais... - -Au fond d'une grande salle basse et sinistre, ouverte en grand sur une -cour située au coin d'une place, je vis, à la lueur d'une lampe, un -homme vêtu en matelot, assis près d'une table, et à côté de cet homme -une jeune fille: j'entrai. - -Je demandai d'abord monsieur le concierge... - -«C'est moi! me répondit d'une voix de taureau, le concierge lui-même, -sans lever à peine les yeux sur moi. - ---Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda d'un ton assez doux la -jeune personne. - ---Je voudrais dire un mot en particulier au chef de la maison. - ---Quand je vous ai dit que c'était moi, hurla encore le geôlier, c'est -que c'est moi, et si vous avez un mot à dire, dites-en deux si vous -voulez: je suis ici en particulier... Mais, sans être trop curieux, qui -êtes-vous, s'il vous plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir à -qui on parle, quand on parle à quelqu'un. - ---Je suis étranger, monsieur... - ---Mais vous m'avez l'air cependant d'être Français et de parler la -langue comme un Parisien? - ---Oui, je suis Français, mais j'ai voulu vous dire que j'étais étranger -à Saint-Thomas. - ---Alors dites ce que vous voulez dire, si vous voulez que je vous -comprenne... On peut être étranger ici, et c'est tant mieux même, car il -ne manque pas de mauvais garnemens dans la population de ce pays; mais -quand on est Français et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive? on -répond sans rechigner: _Français, quoi!_ parce qu'il n'y a pas de mal à -cela, et le péché mortel n'est pas dans la chose en question. N'est-ce -pas, petite, que penses-tu de la chose et _du péché mortel_, qui n'est -pas dans la _chose en question_? - ---Mon père, je pense comme vous; mais monsieur a témoigné le désir de -vous parler. - ---Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je ne l'empêche pas de parler -en conséquence; mais quand on vient me conter qu'on est étranger parce -qu'on est Français, moi je prends pour mon compte l'insulte faite à ma -nation: c'est que je suis Français aussi, moi, et surtout, quand je -viens de dîner, le pays se présente à ma tête avec tout ce que moi et -les autres avons fait pour notre patrie... Entendez-vous, Français -toujours, moi, et jamais étranger, ou que le diable m'enlève plutôt! - ---Je le savais, M. Barnabé, avant de venir à vous... Je sais même que -vous avez servi avec honneur dans l'armée... - ---Eh bien! à présent, le voilà plus savant que moi sur moi-même, cet -autre que je n'ai jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur, -dans l'armée... Mais est-il donc savant ce particulier qui s'est dit -étranger parce qu'il est Français.» - -Je jugeai prudent, en voyant la causticité bachique à laquelle se -livrait M. Barnabé, de le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes -dont il semblait avoir besoin de se soulager à mes dépens. Sa fille, -devinant probablement mon embarras et applaudissant à ma réserve, prit, -pour faire changer la conversation, un moyen qui avait dû souvent lui -réussir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la -table, me présenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui -boitaient dans l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis de son -père... Je me plaçai en face de M. Barnabé, et au risque de recevoir, en -l'écoutant, les chaudes bouffées de son haleine fort irrégulièrement -entrecoupée par des hoquets assez fréquens, je me résignai à conserver -ma position... Il avala d'abord un verre de Porto, et exigea ensuite que -j'en busse un aussi, non pas à sa santé, mais à la santé de sa fille; -par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnabé qui, -pour le dire en passant, me paraissait d'autant plus jolie que son père -me semblait plus hideux dans l'abjection de son état d'enivrement, -répondit à mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie... -La brutalité de son père semblait lui faire mal en présence d'un homme -bien élevé... Quant au père Barnabé, après avoir brisé son verre en le -posant sur la table, et en avoir demandé un autre, il se mit à me -beugler dans le médium de sa voix de basse-taille et à propos de je ne -sais quoi: - -«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j'étais sergent dans la -vieille-garde, avec l'autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal -bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: Barnabé, plus d'empereur, -plus de garde impériale: c'est fini pour toi, mon ami, et pour le -grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air de France commence à être -malsain pour les moustaches grises de ton tempérament... - ---Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde? - ---Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant là-dedans, pour -m'interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en -conséquence, si vous voulez que j'arrive à la première étape de mon -histoire... Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnabé, -mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en vins de l'autre -côté de l'eau. C'était peut-être pour faire comme le petit tondu, qui -commençait un peu tard aussi, de son côté, à apprendre la navigation... -Bref, me v'là arrivé à Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord par -traîner la savate et à manger à crédit, chez l'un et chez l'autre, faute -de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en -particulier... Ça ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat, -ce métier de toujours dîner en ville... On me fit loger en prison pour -m'accorder le coucher et pour ce que je devais à l'ordinaire, oui, en -prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes -services, devenu le colonel ou le général... Ma bonne conduite dans la -prison m'avait fait respecter de mes semblables... Les chefs et les -geôliers en firent leur rapport au gouverneur qui était un bon vivant, -un ancien de l'armée de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on -me dit: «Doucement, Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont -mauvais... le concierge va mourir, et c'est toi qui es porté sur la -liste d'avancement pour le remplacer dans son grade. - -»Le concierge changea effectivement son fusil d'épaule, comme il l'avait -laissé espérer à ses amis et à ses chefs... C'est moi qui ai été gradé à -sa place, de même qu'ainsi on me l'avait promis sur la mauvaise mine du -geôlier titulaire en chef. - ---Je ne vois rien là que de fort honorable pour vous, M. Barnabé; c'est -une preuve de confiance qu'on a voulu vous donner en récompense de votre -belle conduite; mais j'aurais un mot à vous dire... - ---Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi à vous dire... Vous ne -voulez donc pas me laisser parler?... - ---Pardon, continuez, je vous en prie; votre récit même m'intéresse -beaucoup... - ---Tiens! il vous intéresse et vous me coupez la parole à tout bout de -champ!... Tenez, voyez-vous cette petite fille qui nous écoute, voilà -plus de mille fois qu'elle m'entend récidiver mon histoire, et elle -reste là toujours immobile, toujours la tête droite et les yeux fixés à -quinze pas devant elle... N'est-ce pas, Acacie, ma bonne petite -troupière?... C'est que ça connaît le service et la discipline -militaire. Voyons, embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans le -tuyau de l'auditoire...» - -Acacie embrassa monsieur son père avec une docilité charmante... - -Le tendre et paterne geôlier continua... - -«Pour lors, je vous disais donc que je pris, pas plus fier que ça, le -grade de geôlier de Saint-Thomas, chez le Danois... Pardieu! que je -pensai: tu as quitté la France, Barnabé, parce que tu ne pouvais plus -casser les reins au Prussien, à l'Allemand et au Danemarck. Eh bien! tu -auras à présent au moins la satisfaction d'en bourrer quelques-uns de -ces godichons-là dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas on trouve des -rognures de toutes les nations à mettre au colombier... C'est toujours -la guerre aux malins que je fais ici pour le compte de la France, et les -coups de clef ont remplacé l'action militaire de la baïonnette... - ---C'est au mieux, mon brave M. Barnabé: c'est même une fort jolie -retraite que vous vous êtes donnée là; mais j'ai une affaire aussi et -une affaire très pressante à vous conter: il s'agit de la vie d'un -homme. - ---Et qu'est-ce que c'est que ça que la vie d'un homme, quand c'est ma -vie à moi dont je vous parle!... Silence dans les rangs!... On ne parle -pas sous les armes quand le colonel commande... Acacie, versez-nous -encore un petit verre de Porto dans nos grandes moques... Bien, c'est -cela, la belle cantinière du premier régiment de la vieille garde de la -prison... Tenez, cette petite fille que vous voyez là est à moi, à moi -tout seul et en propriété encore, attendu que c'est moi qui me suis -donné la peine de la faire, à moins que cependant sa pauvre défunte -mère... - ---Elle est charmante, mademoiselle Acacie. - ---Elle est charmante! parbleu, c'est une belle chose que vous croyez -peut-être lui avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un compliment, -vous! il y a dix-sept ans que c'est connu... Mais puisque vous êtes si -malin, je parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez jamais -pourquoi elle s'appelle Acacie, cette petite brune-là de ma façon? - ---Non; mais on peut dire du moins, quelque joli que soit son nom, qu'il -est encore moins joli que celle qui le porte. - ---Tur lu tu tu! en avant donc encore les complimens comme s'il en -fusillait! Voilà bien les conscrits de mon temps, des douceurs et -toujours des douceurs et puis rien du tout! Je l'ai baptisée moi-même, -puisqu'il faut vous le dire, je l'ai baptisée du nom d'Acacie, parce que -_l'acacia_ est mon arbre à moi... Y êtes-vous à présent, devineur de -pommes cuites quand elles ne sont pas crues?» - -Ce mot du geôlier me remettant en mémoire que j'avais eu, en France, -l'honneur d'être reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère tous les -signes de reconnaissance que je pus me rappeler. Acacie ne devinant pas -le motif de mes grimaces et de celles que son père cherchait à m'envoyer -de son côté pour répondre à mes avances maçonniques, se prit à rire -comme une folle... Mais le geôlier, voyant probablement une profanation -dans l'hilarité de sa fille, termina cette scène télégraphique en criant -d'une voix grave: «Silence, petite: ceci ne vous regarde pas: c'est du -trop profond pour vous... Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il en -s'adressant à moi; vous en mangez, je le vois bien, et vos frères -doivent vous reconnaître pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici -jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de la serrure... Cependant -expliquez-moi toujours votre affaire, si vous en avez une, en attendant -que nous ayons fini cette bouteille... - ---Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé, puisque vous voulez bien -m'entendre... Vous avez ici un prisonnier... - ---J'en ai cent, et tous à moi encore: c'est mon régiment... - ---Celui dont je veux vous parler était officier sur le corsaire -_l'Oiseau-de-Nuit_. - ---Ah! pour celui-là je ne l'aurai plus demain... Et il m'a déjà été -recommandé. Il y en a dix-sept de cette compagnie à qui j'ai fait faire -la barbe et la toilette pour demain, afin qu'ils puissent se présenter -décemment à l'exercice... - ---Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un de ceux qui doivent être -exécutés demain, que je veux sauver avec votre protection. - ---Impossible! mon bel enfant! impossible! c'est justement celui-là -qu'une comtesse ou une marquise de _Mistenflûte_ m'a recommandé -expressément... de ne pas laisser déserter, quand ce serait pour toutes -les mines d'or de là-bas. - ---Et que vous a donné la comtesse pour cet affreux service? - ---Elle m'a promis, pour cet _affreux service_, cinq doublons de -gratification et son estime, c'est-à-dire, cinq doublons net. Et pour -être plus sûr de toucher le prêt, j'ai mis mon officier de pirates à la -double chaîne et dans le numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de -logement pour les arrêts forcés d'un sous-lieutenant de Saint-Cyr qui a -été voir les filles en oubliant de payer le dégât. - ---Et moi, je vous donne dix doublons comptant pour ravoir le prisonnier, -et, de plus, cette bague pour votre jolie Acacie... - ---Donnez toujours, mon brave, donnez; mais brosse pour mon prisonnier! -Il est bien trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse partir comme -cela, ce bel oiseau. Il a piraté sur mer et on le piratera sur terre: -ceci est _Arhusmétique_, comme un et un font deux.» - -Acacie venait de jeter un coup-d'oeil sur la bague que je montrais, elle -avait souri ensuite; je lui fis un signe, et elle me répondit en -m'engageant par un geste de la main à attendre encore et à prendre -patience... - -Barnabé continua: - -«Ah! vous avez cru peut-être que parce que je suis bon enfant, vous -pourriez entrer en conversation avec moi sur l'article de ma consigne, -et me faire faire plus de quinze pas en dehors de ma guérite... bonsoir, -l'ami... bonsoir: il pleut trop, vous repasserez demain... On est -geôlier parce qu'on trouve sa vie à gagner dans ce métier-là... On fait -des signes à un frère, parce que les frères sont toujours des frères, -quand ça ne dépasse pas les grimaces portées sur le diplôme et -l'exercice de peloton du vénérable de la respectable _et cætera_, -suffit... Mais quand le réglement du poste est affiché à la porte du -corps-de-garde, Jean-fesse qui donne le mot d'ordre à l'ennemi... C'est -ma maxime à moi, c'est ma maxime... Entendez-vous, conscrit, -entendez-vous?...» - -En ce moment-là même, Acacie m'indiqua par un geste dont je saisis tout -de suite l'intention, de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire -semblant de sortir: un autre geste de la jeune fille me fit entendre, -après ce premier mouvement, qu'il fallait rester, et à la lueur -incertaine de la lampe qui se consumait auprès de la bouteille du -geôlier, j'allai me nicher dans un coin du lugubre appartement qui -servait de salon de réception à l'illustre Barnabé... - -Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore quelques instans avec sa -fille sur ce qu'il appelait ma retraite précipitée avec perte... puis -accablé sous le poids du vin et du sommeil, il finit par laisser tomber -sa tête appesantie sur la table, et par s'endormir comme un bienheureux, -entre sa bouteille vide, ses deux verres renversés et sa lampe huileuse. -Mais avant de s'abandonner tout-à-fait à l'assoupissement contre lequel -il luttait en déraisonnant depuis une demi-heure, il avait eu le soin de -s'emparer d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait serrée contre ses -genoux avinés et nonchalamment étendus sous la petite table. - -L'argus repu ronfla bientôt de manière à ébranler les murs de sa -geôle... Acacie, profitant de ce moment favorable si impatiemment -attendu par moi et peut-être par elle, se met, sans faire le moindre -mouvement, sans déranger sa main de la main de son père, à appeler à -demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo! - -Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne sais quel recoin, tout -déhaillé, tout nonchalant, aux trois quarts endormi encore, se présente -en bâillant devant la jeune fille... - -«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il. - ---Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous gagner cinq doublons? - ---Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse, où sont-ils?» - -Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre hébêté dont les yeux se -rouvrirent tout-à-fait à l'aspect de cet or. - -«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, et sans perdre mes cinq -doublons de vue... - ---Il faut me suivre tout-à-l'heure au numéro trois, et prendre la place -de l'officier pirate pour la nuit... pour la nuit seulement... - ---De l'officier qui va être pendu demain, maîtresse?... Mais si on me -trouve à sa place, pourra-t-on me pendre aussi? - ---On vous donnera vingt-neuf coups de fouet, et vous aurez vos cinq -doublons... - ---Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas, à la place de l'officier? - ---Que vous êtes imbécile, Bartholoméo! Vous n'aurez qu'à ne rien dire et -qu'à faire semblant de dormir quand mon père fera sa ronde, à minuit, -comme il ne manque jamais de le faire. Il vous prendra pour le -prisonnier... Vous entendez bien, n'est-ce pas? - ---Oui, maîtresse, j'entends bien. - ---Et demain quand l'erreur sera reconnue, vous aurez vos cinq -doublons... Pourvu que vous ne disiez rien contre moi sous le fouet, -vous entendez... Voilà les cinq doublons que vous aurez... - ---Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, maîtresse.» - - [2] _Quatre-piquets_, mot dont on se sert pour désigner la correction - de vingt-neuf coups de fouet que l'on fait donner aux esclaves. - -L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d'être faite -entre l'intelligente fille et le stupide Bartholoméo... Je croyais -n'avoir plus que mes doublons à donner, et à attendre le succès de la -tournée des deux libérateurs, au numéro trois... Acacie me fit signe -d'approcher d'elle... J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me donner -d'un mouvement de tête et d'un coup-d'oeil. Elle prit ma main, retira -doucement la sienne de celle de son père pour glisser mes doigts -tremblans sous ceux de l'impitoyable geôlier, et elle me dit alors: -«N'ayez donc pas peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et dans un -moment je vais venir reprendre ma place...» - -Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promène délicatement -la main qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau de clefs de -Barnabé, et elle en détache, avec l'adresse d'une fée, la double clef du -numéro trois... Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: l'esclave la -suit en baissant la tête. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir -du fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la lampe de la geôle, et -ils me laissent seul, debout près du geôlier endormi, seul, tenant du -mieux possible ma main crispée sous la main brutale du tyran de la -prison. - -Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des -heures entières... A chaque mouvement que faisait le dormeur, à chaque -ronflement qui s'échappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de -manière à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais ses doigts -noueux s'allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour étreindre -plus tendrement la main qu'il croyait être celle de son Acacie... -J'aurais donné tout au monde pour être délivré du supplice que mon -bourreau endormi me faisait subir sans le savoir... Au bout d'un quart -d'heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du -fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête... Le geôlier s'apercevant, -même dans l'instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n'avais -pas été maître de réprimer, murmura quelques mots, releva sa tête -alourdie, et après un moment d'incertitude et d'hébêtement, laissa -retomber son front sur la table... Je respirai... - -Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup. Il se renouvela -bientôt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint -frapper mes oreilles de plus près... Je tournai la tête du côté du -couloir, et un autre homme que Bartholoméo suivait la jeune -libératrice... Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant dans -la posture que je continuais à garder par prudence, tomba à mes genoux -sans proférer un mot, sans laisser échapper un soupir... - -Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi en souriant pour reprendre la -place qu'elle m'avait confiée pendant son absence... Je passai à l'un -des doigts de la main qu'elle avait libre, l'anneau promis, le prix -attaché à sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai -tomber quelques doublons... Je baisai même, je crois, avec bonheur, la -main et la bague... Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur -laquelle j'avais si long-temps compté, je sortis avec mon trésor de la -terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre bientôt de vue Acacie qui -continuait à sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa -jolie main dans la redoutable main de son père... - - - - -XXI - - Et cette tête, c'est moi qui l'ai sauvée! - - (Page 161.) - -Nouvelle rencontre:--autre embarras;--seconde évasion par mer;--adieux à -Saint-Thomas. - - -«Eh bien! demandai-je à mon homme une fois dans la rue et loin de la -prison; que pensez-vous de celle-là? - ---Je pense, me répondit-il avec des larmes dans la voix, que vous êtes -un Dieu et que vous venez de faire un miracle pour moi... - ---Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore, et tant que je ne vous -aurai pas embarqué je ne serai pas tranquille! - ---Embarqué, s'écria à ce mot le fugitif, et pour où? - ---Pour la Côte-Ferme! - ---Et peut-être encore sur quelque autre corsaire! Oh! non, de grâce, mon -généreux libérateur. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance; -mais si, pour vous en donner une preuve, il fallait retourner à bord de -quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous désobéir, quelque chose -qu'il m'en coûtât, et mourir! - ---N'ayez aucune crainte, venez toujours et ne nous arrêtons pas ainsi au -milieu de la rue où l'on pourrait nous remarquer et écouter notre -conversation... C'est à bord d'un paisible bateau caboteur, et non plus -sur un pirate, que je vais vous conduire. Je vous en donne ma parole -d'honneur. Les conditions de votre passage pour la Guayra ont été faites -entre le capitaine qui vous attend et moi... Une fois rendu là et -tout-à-fait dépaysé, il vous sera facile, avec le peu d'argent que je -viens vous prier d'accepter, de vivre en toute sécurité, et peut-être -même dans une certaine aisance, pour peu que vous sachiez profiter des -leçons du passé et prendre la peine de travailler... - ---Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui m'embarrasse... Mais -écoutez, puisqu'il faut vous l'avouer, et que vous avez encore la bonté -de m'entendre, je crains, presque autant que la mort à laquelle je viens -d'échapper, un nouveau voyage sur mer. C'est que j'ai été si malheureux -aussi dans les deux seules campagnes que j'ai faites! - ---Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous n'ayez pas de vocation pour un -troisième voyage, il faut bien cependant vous décider à mettre encore -une fois le pied à la mer, et cela le plus tôt possible; car il n'y a -plus moyen de rester ici pour vous, et il y a même danger à cheminer -lentement comme nous le faisons vers le rivage où la barque nous attend. -Vous ne savez donc pas que la comtesse est ici et qu'elle a poussé la -vengeance jusqu'à payer le geôlier et des surveillans pour que vous ne -puissiez pas lui échapper? - ---Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse ne m'a pas reconnu à bord -parmi les forbans, et ici elle n'a pu réussir à me voir en face, malgré -l'envie qu'elle avait de venir jouir de mes maux en me contemplant dans -les fers... Grand Dieu! si elle avait su qui j'étais!... - ---Silence! silence!... m'écriai-je en ce moment. Abaissez comme moi -votre chapeau sur vos yeux, et cessons de parler français... Oui... -oui... C'est justement elle et son père que je crois voir venir à -nous... - ---Et qui, elle? me demanda tout bas mon compagnon déjà tremblant comme -la feuille... - ---Eh! la comtesse elle-même... Chut! prenons vite l'autre côté de la rue -où il y a le plus d'obscurité.» - -Je ne m'étais pas trompé, c'était bien la comtesse de l'Annonciade que -j'avais reconnue, venant dans la même rue que nous et suivant la -direction opposée à celle que nous avions prise pour aller vers le bord -de la mer. Marchant lentement à côté de son père et accompagnée de ses -nègres et de ses négresses, elle nous croisa à quelques pieds de -distance; mais avant d'être rendus assez près d'elle pour reconnaître le -son de sa voix, à chaque pas qu'elle faisait vers nous, je sentais à -l'agitation nerveuse de mon compagnon, à qui j'avais fait prendre mon -bras, la peur qui allait chez lui en augmentant et qui devint telle -qu'elle me parut lui avoir ôté enfin l'usage de ses jambes. Je fus -obligé même de le soutenir pendant un instant pour donner à l'émotion -qu'il éprouvait le temps de se dissiper un peu, une fois que le danger -de la rencontre se trouva passé. - -Cette leçon inattendue que venait de lui donner la frayeur ne me fut pas -au surplus inutile pour le déterminer à quitter Saint-Thomas. Mon -éloquence aurait eu probablement beaucoup de peine à vaincre sa -répugnance pour le nouveau voyage de mer que je lui avais préparé; mais -la vue de la comtesse le détermina tout-à-fait à céder à mes pressantes -sollicitations. Quand son évanouissement fut dissipé, je ne trouvai plus -en lui qu'un homme résigné à braver plutôt les chances de la navigation, -que le danger d'une autre rencontre avec son ancienne conquête. - -Un autre incident, pour le moins aussi terrible que celui qui venait de -s'offrir à nous, se présenta dans notre court trajet de la prison au -bord du rivage. En passant sur une petite place qu'il nous fallait -traverser, et dont je ne me rappelle plus le nom, nous remarquâmes une -douzaine de nègres qui, à la lueur de leurs torches fumeuses, -s'occupaient gaiement à dresser une espèce de théâtre en bois. Un groupe -assez nombreux d'esclaves paraissait suivre avec curiosité le travail de -ces ouvriers nocturnes. Quelques-uns d'entre eux faisaient, à voix -haute, des observations sur la construction de la machine que l'on -élevait. Nous nous arrêtâmes une minute pour regarder aussi et pour -écouter ce que disaient les esclaves... C'était l'échafaud que l'on -dressait pour les pirates, et c'était de l'exécution qui devait avoir -lieu le lendemain, que s'entretenait la foule. - -Le Banian avait tout deviné, tout compris avant moi. Il s'évanouit -tout-à-fait à mes côtés à l'aspect de l'échafaud sur lequel il était -destiné à figurer il y avait encore deux heures... Je ne savais comment -faire avec un homme que j'étais obligé de soutenir debout comme un -cadavre, et qu'il m'aurait fallu emporter sur mes épaules pour achever -le trajet qui nous restait à faire... Une pluie furieuse, une ondée que -le ciel sembla nous envoyer en ce moment pour nous tirer d'embarras, -fondit sur la foule qu'elle dispersa en un clin-d'oeil, éteignit les -torches, mouilla jusqu'aux os mon compagnon évanoui et moi, et peu à peu -rendit l'usage de ses sens au malheureux dont la figure se ranimait sous -les gouttes de pluie bienfaisantes de ce grain tutélaire... - -«Marchons, marchons, lui dis-je, dès que je crus trouver en lui assez de -forces, marchons... L'échafaud est là, vous l'avez vu: le grain est -passé, et la comtesse peut-être nous suit... Marchons... - -Elle nous suivait effectivement sans que je l'eusse vue nous suivre... -Un secret pressentiment, ou l'envie de donner le courage de la peur à -mon malheureux fugitif, m'avait inspiré ce mot. - -Le Banian marcha. Nous arrivâmes enfin sur le bord de la mer, entre les -tas de planches et les amas de marchandises dont le rivage était -couvert... Je cherchai des yeux et dans l'obscurité le capitaine -caboteur qui devait nous attendre à l'endroit même où nous nous -trouvions... - -Un homme qui sortait de dessous une de ces piles de planches où -probablement il avait été se réfugier pendant l'ondée, se présenta à -nous: il s'approcha et nous regarda sous le nez: le Banian se remit à -trembler; pour cette fois il dut se croire perdu... Il n'y eut que -lorsqu'il entendit l'homme me dire: «Ah c'est vous, monsieur!» que je le -sentis se redresser sur ses jarrets chancelans. - ---Eh oui, c'est moi, répondis-je au patron caboteur. Vous ne m'attendiez -pas sitôt, n'est-il pas vrai? - ---Non, me dit-il; mais cependant j'avais fait venir mon petit canot à -terre pour plus de précaution; tenez, le voilà amarré là à la lune, avec -le mousse qui ne l'a pas quitté... Lequel de vous s'embarque, messieurs? - ---C'est monsieur. - ---Allons, qu'il soit le bien venu: la brise est ronde; la grainasse a -éclairci et rafraîchi le temps... Je n'ai plus qu'une amarre à larguer -pour appareiller; mon ancre est à bord depuis que vous m'avez parlé... -Allons, messieurs, embarquons-nous; une heure de gagnée est quelquefois -l'heure qui sauve la vie... Embarquez...» - -Le Banian n'avait plus de voix... Je lui remis dans la main la somme qui -pouvait lui être nécessaire pour payer le reste de son passage et pour -se débrouiller un peu à son arrivée à la Guayra... il me sauta au cou en -sanglotant, mais sans pouvoir parler; je l'embrassai, ma foi, comme on -embrasse un homme que l'on vient d'arracher à l'échafaud... Le patron, -qui attendait la fin de nos adieux pour se rendre à bord dans son petit -canot, nous cria à deux ou trois reprises encore: «Allons, -embarquons-nous, une heure de gagnée est l'heure qui quelquefois sauve -la vie...» J'aidai mon prisonnier évadé à s'embarquer dans le canot: le -patron me souhaita le bonsoir... Et pour la seconde fois je confiai aux -flots et au hasard les destinées du pauvre Banian. - -En voyant la chaloupe du caboteur fuir dans l'obscurité, et le caboteur -lui-même livrer bientôt ses voiles à la brise de terre pour gagner le -large, je restai plongé dans les réflexions assez tristes que -m'inspirait en ce moment le brusque départ du prisonnier que je venais -de délivrer si miraculeusement. Long-temps probablement j'aurais gardé -l'attitude méditative que j'avais prise sur le rivage, sans le bruit que -firent les pas de quelques personnes qui s'avançaient vers le point même -où j'étais demeuré après avoir embarqué le Banian dans le canot... -Arraché à ma rêverie par l'approche de ces importuns, j'allais me -retirer pour retrouver l'hôtel où j'étais descendu, lorsqu'une main -légère me frappant sur le bras, me fit tourner la tête vers l'individu -qui venait de m'aborder aussi familièrement: c'était une femme, et je -reconnus presque aussitôt que cette femme était la comtesse. Un homme -l'accompagnait et s'était arrêté à quelques pas d'elle, au moment où -elle s'était approchée de moi. - -«Et que faites-vous si tard au bord de la mer, monsieur le voyageur -mystérieux? me demanda-t-elle. - ---Ma foi, madame, lui répondis-je en me remettant un peu du trouble que -m'avait causé son apparition, je pourrais vous faire, je crois, la même -question, dans le moment actuel. - ---Oh! ma réponse à moi sera facile, reprit-elle avec vivacité. Vous -savez bien que j'exerce et que je me suis imposé, jusqu'à mon départ de -Saint-Thomas, une mission de surveillance qui, Dieu merci, finira -demain! J'ai dix-sept prisonniers à garder, et j'en cherche un qui vient -de s'échapper de la geôle. - ---Qui vient, dites-vous, de s'échapper de la geôle? - ---Oui, de la geôle, d'où je sors à l'instant même et où son évasion a -répandu l'alarme. - ---Le ciel en soit loué! c'est une tête de moins que le bourreau aura à -trancher demain! - ---Oui, et un crime de plus qui restera impuni... Mais d'où vous vient -donc aujourd'hui cette commisération pour d'infâmes pirates qui n'ont -que trop mérité le sort qu'on leur prépare? - ---Ma foi, je vous avouerai qu'en me rendant ici, j'ai vu se dresser un -échafaud, et que cet aspect a suffi pour m'épouvanter. - ---Ah! c'est donc vous que j'ai vu passer tout-à-l'heure avec une autre -personne... Je ne m'étais donc pas trompée!... Mon père, mon père, -s'écria-t-elle en s'adressant au vieillard qui s'était tenu à quelques -pas de nous, c'étaient eux, voyez-vous, qui passaient auprès de nous! Et -avec qui étiez-vous encore, s'il vous plaît, monsieur, quand j'ai eu le -plaisir de vous rencontrer? - ---Avec un de mes amis que je viens d'embarquer pour Porto-Rico. - ---Sur ce petit navire, sans doute, qui ne fait que d'appareiller? - ---Oui, sur ce petit navire-là même, madame. - ---Et c'était un de vos amis, dites-vous? - ---Oui, madame, un de mes amis. - ---Oh! non, non; vous vous trompez: ou vous voulez me tromper: vous ne -pouvez pas avoir d'amis de cette espèce-là... C'était le prisonnier qui -manque à la geôle... - ---Quelle idée étrange! Rien, ce me semble, ne peut vous porter à -concevoir un soupçon aussi ridicule, permettez-moi de vous le dire! - ---Ridicule, oui; ce soupçon peut vous paraître tel, à vous; mais quelque -ridicule que vous soyez en droit de le trouver, je vais l'éclaircir à -l'instant même. - ---Et comment cela, s'il vous plaît? - ---Vous allez le savoir... Dans une heure, un bâtiment expédié par ordre -de monsieur le gouverneur, aura rejoint le navire sur lequel vous avez -cru offrir un refuge assuré à votre fugitif... - ---Ce moyen pourrait peut-être être tenté, cependant j'en doute encore. -Mais il serait indigne de vous et il n'aboutirait à rien... Vous -réussiriez tout au plus à faire revenir le navire, et vous ne trouveriez -pas à bord ce que vous auriez eu le désagrément d'y chercher. - ---Et pourquoi cela? - ---Parce que votre supposition est fausse et que la personne que j'ai -embarquée n'est pas celle que vous cherchez avec tant de persistance et -de cruauté. - ---Eh bien! c'est ce que nous allons voir!... Maintenant ce n'est pas -seulement ma vengeance qui se trouve intéressée à pénétrer ce mystère, -c'est mon amour-propre que vous forcez à prendre ce parti désespéré... -L'évasion du coupable fera perdre sa place au concierge imbécile qui -s'est laissé tromper ou corrompre. Et le coupable lui-même n'échappera -pas à mon juste ressentiment... Mon père, allons tout de suite prévenir -le gouverneur; il faut qu'il soit instruit de cet événement et que toute -l'île nous prête assistance pour retrouver la trace du criminel qui -vient de nous échapper. - ---Puissent vos recherches, madame la comtesse, et tout le bruit inutile -que vous allez faire, vous convaincre de mon innocence dans toute cette -affaire qui paraît vous tenir si fort à coeur! - ---Un mot, monsieur, un mot seulement, avant que je ne vous quitte pour -courir au gouvernement... Quel était cet homme? - ---Je vous l'ai déjà dit, madame. - ---Non, vous avez voulu me donner le change... votre main tremble trop et -votre voix est trop émue pour que vous m'ayez dit la vérité!... C'était -mon prisonnier! - ---Et quand cela serait, quel intérêt aurais-je maintenant, je vous le -demande, à vous cacher la vérité, et par quel moyen parviendriez-vous à -empêcher le succès de ma tentative? - ---Quel intérêt, dites-vous? mais celui de gagner du temps et de retarder -le départ du bâtiment que je puis envoyer à la poursuite du coupable... -Mais écoutez, malgré la cruauté dont vous m'accusez avec un si étrange -emportement, je veux bien consentir à ne pas pousser ma vengeance -jusqu'à la dernière inflexibilité; mais je mets une condition à ma -tolérance: c'est que vous m'avouerez que vous étiez complice de cette -évasion, en me donnant le nom du prisonnier que vous êtes parvenu à -soustraire à la surveillance du geôlier. - ---C'est-à-dire que c'est un renseignement certain que vous cherchez pour -vous aider dans la chasse que vous voulez faire donner à cet infortuné? - ---Un tel soupçon m'offense trop pour que j'y réponde autrement qu'en -vous jurant ici, sur l'honneur de ma famille, que si vous convenez de -tout, je ne ferai aucune démarche pour mettre la justice sur les traces -du fugitif ou même pour l'inquiéter dans sa fuite. - ---Vous me le jureriez par l'honneur de votre famille et de votre nom? - ---Ah! c'était donc le prisonnier qui me manque! - ---Je n'ai rien dit encore, j'attends votre parole d'honneur. - ---Eh bien! je m'engage sur l'honneur à ne faire aucune démarche qui -puisse contrarier le projet que vous venez de mettre à exécution. - ---En ce cas-là aussi, je vous avouerai maintenant que l'homme dont j'ai -favorisé l'évasion est le prisonnier qui vous manque et que j'ai réussi -à délivrer à l'insu du concierge Barnabé. - ---Là! j'en étais sûre; et tellement même que sans cette ondée maudite -qui est survenue au moment où je vous ai rencontré dans la rue, je ne -vous aurais pas quitté d'un pas. Ciel! est-il possible que cette ondée -soit venue justement comme pour me forcer à vous perdre de vue! sans -cela, vous n'auriez pu réussir à l'embarquer, je vous le jure... Et quel -est son nom? - ---Son nom est encore un mystère. Je ne me suis pas engagé à vous le -dire. - ---Je le sais! - ---Vous le savez! pourquoi exiger alors que je vous le dise? - ---Pour mieux confirmer mes soupçons et la certitude que j'ai acquise. - ---Eh bien! qui pensez-vous que ce prisonnier puisse être? - ---Un de vos amis. - ---Cette conjecture ne prouve pas encore que vous sachiez son nom. Vous -pensez bien qu'il n'y a que pour un ami que l'on puisse tenter ce que je -viens de faire pour ce malheureux. - ---Un de vos amis qui a fait la traversée avec nous, du Hâvre à la -Martinique?» - -A ce mot, je crus, et non pas sans frayeur, que la comtesse était -instruite de tout et qu'elle ne connaissait que trop bien le malheureux -que je venais de soustraire à sa vengeance et à la mort. Je n'osai plus -lui répondre, elle continua: - ---Ah! vous avez cru cacher à ma pénétration le nom du criminel que vous -étiez parvenu à ravir à ma vigilance! Mais vous devez être convaincu -maintenant que s'il est encore possible de me surprendre, il est un peu -plus difficile de m'abuser long-temps. Au reste l'intérêt que vous avait -témoigné le despote pendant la traversée, méritait bien un pareil acte -d'obligeance de votre part. Vous vous êtes montré reconnaissant en lui -conservant la vie; il n'y a rien que de très honorable pour vous dans -une telle conduite. - ---Mais de qui donc encore voulez-vous parler? demandai-je à la comtesse -en devinant qu'elle se trompait dans ses conjectures. - ---De qui? ah! vous voulez encore me faire perdre la piste! il est trop -tard, monsieur le mystérieux. L'homme dont je veux parler est celui qui -a tenu, à son bord, la conduite d'un pirate, et qui a préludé à -l'honorable profession qu'il a embrassée par la suite, en nous rendant -témoins de sa cruauté, en abusant de la manière la plus atroce de son -autorité et de la faiblesse de son malheureux équipage! - ---Le capitaine! - ---Oui, votre capitaine Lanclume, lui-même... Oui, faites l'étonné -maintenant, je vous le conseille; comme si je ne l'avais pas reconnu -déjà au nombre des forbans du corsaire qui nous a arrachés à nos -familles épouvantées... - ---Le capitaine Lanclume... Je vous jure que vous êtes, madame, dans -l'erreur la plus complète et que ce n'était pas lui... - ---Qui était-ce donc, alors?» - -Je restai muet à cette question soudaine qui me mettait ou dans la -nécessité fâcheuse d'avouer la vérité, ou dans l'embarras de laisser la -comtesse dans l'erreur qui l'abusait sur le compte du brave capitaine... -Je me tus encore, ne trouvant rien à répondre. Elle reprit: - -«Et fallait-il, pour savoir ce qu'il serait capable de faire un jour, -autre chose que la manière dont ce fanatique _Napoléoniste_ a traité, -pendant tout le voyage, cet infortuné jeune homme qu'il a forcé ensuite -à déserter de son bâtiment... - ---Gustave le cuisinier? - ---Oui, ce pauvre M. Gustave... Après des procédés semblables, est-il -donc si surprenant que l'on se livre à ce qu'il y a de plus affreux au -monde, et que l'on immole de faibles femmes sans défense, comme on a -sacrifié un pauvre jeune homme sans appui, sans protection... Il n'y a -eu dans le fait de ce pirate, au surplus, qu'une chose fort ordinaire. -On ne devait rien attendre de mieux d'un _Napoléoniste_ comme lui: tel -héros, tel imitateur; ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu, tel -saint!... Enfin, que voulez-vous! il est parti, il n'y a rien maintenant -à y faire, qu'à me consoler demain en voyant les seize autres condamnés -qui n'ont pas trouvé comme lui de nobles libérateurs, expier sur -l'échafaud que leur sang va souiller, leur crime et celui de leur -affreux complice... C'est un spectacle que j'ai assez long-temps attendu -et assez chèrement payé, pour avoir le droit d'en jouir tout à mon aise. - ---Beaucoup de plaisir que je vous souhaite, madame. Quant à moi qui n'ai -pas les mêmes représailles que vous à exercer envers ces pauvres -diables, je partirai demain de Saint-Thomas avec le jour et avant -l'exécution, satisfait d'avoir racheté une tête du supplice et d'avoir -ainsi payé ma dette à l'humanité... - ---Eh bien! s'écria la comtesse avec la plus vive exaspération, voilà ce -qui me révolte et qui me met hors de moi! Depuis qu'ici je poursuis les -brigands qui nous ont si lâchement immolées, moi et mes amies, à leurs -sanguinaires fureurs, c'est que nulle part, c'est que dans aucune âme je -n'ai trouvé pour les criminels les ressentimens trop légitimes que -j'éprouvais en pensant à leurs crimes. Partout, au contraire, je n'ai -rencontré qu'indifférence pour moi et que pitié pour ces hommes affreux. -Oh! si quelques voleurs de grands chemins, cent fois moins coupables -qu'eux, avaient été arrêtés demandant aux voyageurs la bourse ou la vie, -toute la société se serait levée pour crier vengeance et réclamer un -châtiment exemplaire, une punition soudaine et terrible. Mais pour des -pirates, la société et l'autorité même n'ont témoigné que de -l'indulgence: Il me semble même que quelque chose d'inexplicable ait -anobli aux yeux de la justice et des habitans de Saint-Thomas, les -forfaits contre lesquels j'appelle de toutes mes forces la sévérité des -lois, et je me suis trouvée presque réduite à penser que les bandits et -les assassins sur mer, jouissaient d'une impunité que l'on se serait -fait un crime d'accorder à des brigands et à des voleurs de grandes -routes. Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne puisse pas devenir -homme pour quelques heures seulement, et que mon père soit trop vieux -pour exécuter le projet que j'avais conçu!... Le gouverneur lui-même -m'aurait répondu des lenteurs mortelles de ce procès qu'il a si -long-temps différé avec la plus coupable et la plus inconcevable -négligence... Mais le ciel en soit loué! mes tourmens touchent à leur -fin et ma juste vengeance va s'accomplir: vingt-quatre heures encore, et -je quitterai cette terre maudite, satisfaite et vengée... Venez, mon -père, retirons-nous et laissons monsieur aux douces réflexions que sa -_bonne oeuvre_ lui réserve sans doute pour le reste de la nuit. Notre -présence qui n'a pu déconcerter le plan qu'il vient d'exécuter avec une -si heureuse habileté, lui deviendrait maintenant importune, et c'est -bien assez pour nous qu'elle ait été trop tardive.» - -La vindicative Colombienne s'éloigna avec son père, me laissant, comme -elle venait de le dire ironiquement, tout entier à mes réflexions. - -Parbleu! pensai-je, cette idée qu'elle a eue de songer au capitaine -Lanclume, pour l'accuser à la place du Banian de tous les méfaits qui -pesaient réellement sur la tête de celui-ci, est arrivée fort à propos -pour m'épargner l'embarras d'avoir quelque coupable à lui nommer. Je ne -sais trop, ma foi, sans cette heureuse méprise, ce que j'aurais pu lui -dire pour me tirer de presse? Lui avouer la vérité, ç'aurait été mettre -cette jeune Némésis sur les traces du coupable, qu'elle aurait pu faire -poursuivre et harceler jusque dans la retraite que je lui avais -ouverte... Et puis, d'ailleurs, je sens qu'il m'en eût coûté pour -détruire d'un seul mot l'illusion qui semble protéger encore dans son -coeur le tendre souvenir qu'elle a conservé de M. Gustave... Oh si la -sentimentale comtesse avait appris subitement le nom du vrai coupable, -quelle figure elle eût faite! Je crois, ma foi, que sans le danger qu'un -aveu sincère eût pu faire courir à mon protégé, je me serais donné le -plaisir de désenchanter cette beauté altière en lui disant: Eh bien! ce -jeune homme, que vous accusez le capitaine Lanclume d'avoir traité si -inhumainement, c'est ce même officier pirate qui vous a conduite à bord -du corsaire où vous avez éprouvé les outrages pour lesquels vous -demandez justice et châtiment, et ce capitaine Lanclume à qui vous -attribuez une partie de vos malheurs, n'a plus entendu parler de vous -depuis qu'il vous a quittée à la Martinique... Quel bouleversement se -serait opéré à ces mots dans les idées de la comtesse de l'Annonciade! -Il me semble voir tout son corps trembler, la voix lui manquer et son -exaltation redoubler contre les forbans... M. Gustave, le romantique et -intéressant Gustave Létameur devenu pirate, et se déguisant en noble et -galant officier français pour enlever son ancienne et tendre amante!... -Vraiment, je regrette, en y pensant encore, de n'avoir pu me procurer le -plaisir de désillusionner la petite comtesse, et de me venger de la -torture morale qu'elle m'a fait subir par ses importunes questions, en -lui faisant éprouver à mon tour le supplice d'un désappointement total, -d'un désenchantement impitoyable... Mais maintenant que je l'ai laissée -bien convaincue de la présence du capitaine à bord du corsaire et de son -évasion de la prison de Saint-Thomas, si elle allait se mettre en tête -de révéler publiquement ce prétendu fait en faisant peser une accusation -de piraterie sur le compte de ce brave marin...? Oh non! elle ne le fera -pas; et puis quand bien même elle réussirait à causer un peu de scandale -en ébruitant cette absurde imputation, rien ne serait plus facile que -d'en démontrer la fausseté, puisqu'il est de notoriété que le capitaine -Lanclume était au Hâvre, privé de la faculté de naviguer, au moment où -s'est passée, dans les mers du Mexique, l'affaire de _l'Oiseau-de-Nuit_. -Ainsi donc nul danger d'un côté pour le capitaine dans la fausse -accusation de la comtesse, et avantage évident pour le Banian, qui n'a -pas même été soupçonné du crime qu'il a commis... Tout a donc été pour -le mieux aujourd'hui, et Dieu aidant, je puis dire n'avoir pas perdu ma -journée... Quinze doublons et ma bague y ont passé toutefois; et c'est -avoir acheté peut-être un peu cher le plaisir d'une bonne oeuvre; mais, -au bout du compte, la jouissance que j'éprouve en ce moment ne vaut-elle -pas cent fois l'argent que j'ai déboursé pour sauver la vie d'un -malheureux?... Oui, quelque chose me dit là intérieurement que j'ai bien -mérité de l'humanité... Allons nous coucher par là-dessus: nous pouvons -maintenant reposer en paix! - -En rentrant à mon hôtel, je recommandai à l'un des nègres du logis, qui -m'attendait sur la porte, de ne pas oublier de me réveiller de bonne -heure pour partir sur un sloop qui devait faire voile avec le jour pour -remonter à Saint-Pierre... Après avoir donné cet ordre, je me jetai sur -mon lit et je m'endormis... - -Quand le nègre vint me réveiller en bâillant et en me disant avec -nonchalance: _Vin vite, mochué, tit navi qu'à partir avant vous arrivé_, -je le grondai de m'avoir laissé sommeiller si tard; il était jour déjà. - -«Prends tout de suite mon paquet, lui dis-je, et cours prévenir le -capitaine que je te suis et que je vais m'embarquer à la minute même.» - -Il me fallut traverser encore, pour me rendre sur le bord de la mer, la -place où la veille on dressait l'échafaud. Les travaux n'étaient pas -encore terminés. On aurait dit que les ouvriers prenaient plaisir à -prolonger les préparatifs du grand spectacle promis à la curiosité des -habitans de l'île... Je baissai la tête en courant le plus vite -possible, pour me rendre à l'embarcadère. Mais au moment de dire adieu à -la terre, je ne pus échapper au spectacle d'une autre exécution; sur le -sable même du rivage qui touchait le petit canot qui m'attendait pour me -conduire à bord du paquebot, je vis deux esclaves qui plantaient quatre -longs piquets, presque à mes pieds, et près de ces quatre piquets un -grand mulâtre tenu en respect comme un patient, entre deux estaffiers -qu'à leur costume on reconnaissait pour appartenir à la police du -lieu... Ce grand mulâtre était Bartholoméo, le niais officieux qui, la -veille au soir, avait consenti à prendre, pour mes cinq doublons, la -place du prisonnier évadé... En m'apercevant, le pauvre diable me -reconnut, et sans avoir l'air de s'adresser à moi, il s'écria tristement -et par forme d'allusion à sa situation présente: _C'est quatre piquets -qui gagné actuellement doublons sur dos moué_ (Ce sont les coups de -fouet qui actuellement vont, sur mon dos, gagner les doublons que j'ai -reçus). Le coupable fut bientôt couché à plat ventre sur le sable entre -les quatre piquets, au moyen desquels on lui attacha au sol les pieds et -les mains. Dans cette posture toute passive, il reçut les vingt-neuf -coups de fouet sur lesquels il avait compté; il supporta son châtiment -en hurlant un peu, mais sans laisser échapper aucun mot qui pût -compromettre les complices de son délit... Une femme assistait au reste -à l'exécution: c'était la jeune Acacie elle-même; je lui jetai un -coup-d'oeil d'intelligence auquel elle ne répondit qu'en posant sur sa -bouche, avec un grand air de mystère, le doigt sur lequel brillait -encore la bague que je lui avais offerte pour prix de sa généreuse -assistance... Je compris à merveille tout ce que m'indiquait ce signe -qui me révélait surtout le motif de sa présence au moment du châtiment -du coupable, dont il lui importait tant de prévenir l'indiscrétion ou -les aveux. Une fois les vingt-neuf coups de fouet bien comptés et bien -reçus, Acacie s'éloigna pour retourner à la geôle, suivie de -Bartholoméo, et moi je m'embarquai pour revenir à Saint-Pierre, enchanté -de m'éloigner de Saint-Thomas avant le moment où seize têtes allaient -tomber sous la hache du bourreau... Oui, qu'il frappe, me disais-je avec -orgueil, qu'il frappe tant qu'il pourra, que la comtesse même compte et -recompte le nombre des victimes; il manquera toujours une tête à la -hache du bourreau et au ressentiment de la Judith colombienne, et cette -tête c'est moi qui l'ai sauvée! - - - - -XXII - - La vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare, - pour qu'on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don - de la deviner et le courage de la dire. - - (Page 198.) - -Un capitaine caboteur des Antilles;--le brick _la Mandragore_;--retour à -Saint-Pierre-Martinique;--correspondance de femmes;--la journée du -sentiment;--la devineresse. - - -Le troisième ou le quatrième jour de notre départ de Saint-Thomas, en -louvoyant contre la brise alisée qu'il nous fallait vaincre pour -remonter à la Martinique, nous fîmes, à bord du petit sloop caboteur qui -nous transportait, la rencontre d'un brick qui, en deux ou trois -bordées, nous eut bientôt gagné les deux lieues qu'il avait à parcourir -pour nous rallier dans la partie du vent où nous nous trouvions placés -par rapport à lui, quelques heures auparavant. - -Le patron étonné de la marche extraordinaire de ce navire, avait tenu -braquée sur notre coureur, pendant une bonne heure au moins, la mauvaise -longue-vue dont il ne se servait que dans les occasions solennelles: -c'était la seule lunette que nous eussions à bord. - -Après que notre savant pilote eut bien examiné le grand brick qui nous -approchait de manière à nous rendre le secours de son instrument embrumé -tout-à-fait inutile, il s'écria avec l'air de la plus vive satisfaction, -et comme si on lui eût ôté un poids de cent livres de dessus la -poitrine: c'est ce coquin de _Trompeloup_! Je reconnais maintenant son -grand scélérat de brick. - -Aucun des passagers n'ayant pris la parole pour s'informer de ce que -pouvait être ce Trompeloup que notre capitaine caboteur paraissait -connaître si bien, je me hasardai à lui demander si la visite que ce -bâtiment semblait vouloir lui faire devait présenter quelque danger pour -nous. - -«Du danger! me répondit le patron, en allongeant dédaigneusement sa -lèvre inférieure pour donner, sans doute, une expression plus énergique -à sa phrase: ah! bien oui, du danger, nous ne sommes pas assez _calés_ -pour lui. Trompeloup a le coeur trop haut, le brigand qu'il est, pour -piller des pauvres _rafalés_ de notre _système_. Il ne s'attaque qu'à la -richesse, l'orgueilleux forban! Vous allez voir sa manoeuvre. - ---C'est donc, selon vous, un pirate que ce brick? - ---Un pirate! un pirate! je le crois pardieu bien! que voulez-vous que ce -soit hormis cela? La mer, toute fière qu'elle est, n'en a pas porté un -cent comme lui, allez, et c'est moi qui vous le cautionne. Après -_l'Invisible_, à qui le bon Dieu fasse grâce et miséricorde, c'est à lui -le pompon... et le plumet par-dessus le marché. Voyez plutôt: vingt-deux -canons en batterie et fourbis comme des cuillers d'argent! Bien malin -celui qui ferait tomber une épingle sur son pont: il y a tant de bandits -de l'avant à l'arrière, qu'il n'y aurait pas de place pour loger, entre -eux tous, le plus petit fétu de paille.» - -Et, en effet, les gens de l'équipage du brick étaient si nombreux et -tellement pressés sur le pont, que l'on ne voyait que des têtes -entassées au-dessus des bastingages, comme dans le parterre d'un grand -théâtre le jour d'une première représentation... - -Notre patron, à qui j'adressai encore quelques autres questions, n'était -plus à la conversation, il paraissait n'avoir plus d'yeux, de langue et -d'oreilles que pour observer, répondre au besoin et écouter ce qu'il -plairait au pirate de lui demander ou de lui dire. - -Quand le brick nous eut accostés à petite distance, une voix aigre, -impérieuse et brève, sortant d'un des groupes de marins qui se -pressaient sur l'arrière du corsaire, s'éleva pour crier à notre -capitaine attentif au commandement qu'il attendait: - -«Mettras-tu aujourd'hui en panne, espèce d'imbécile? - ---Oui, commandant Trompeloup, oui, tout de suite,» s'empressa de -répondre notre docile patron. - -Et dès que notre petit sloop eut obéi à l'ordre qui venait de lui être -donné, des sifflets perçans gazouillèrent à bord du brick pour faire -exécuter la manoeuvre qu'avait apparemment ordonnée le commandant -Trompeloup à ses gens. - -Une embarcation aussi longue que tout notre caboteur, venait d'être -amenée à l'eau au bruit de ces sifflets aigus. - -En deux minutes et en quatre ou cinq coups d'avirons, cette embarcation, -montée par une douzaine d'hommes et un officier, s'élança du travers du -corsaire pour venir nous _élonger_ de bout en bout. L'officier saute sur -notre pont, cherche de l'oeil notre capitaine qui, le chapeau à la main, -se présente devant lui; l'officier lui demande alors: - -«Depuis quand as-tu quitté Saint-Thomas? - ---Depuis trois fois vingt-quatre heures, mon lieutenant. - ---Quoi de nouveau à ton départ? - ---Mais on ne disait rien de nouveau, quoiqu'on parlât beaucoup d'autre -chose. - ---Et que faisait-on? - ---On était en train de pendre ou de décoller quinze à seize des gens de -_l'Invisible_. - ---Et tu appelles cela rien de nouveau, espèce de Nicodême? - ---Mais, à vous dire le vrai, il y a si long-temps qu'on s'y attendait! - ---La corvette danoise qui a mis la patte sur _l'Invisible_ était-elle -prête à appareiller bientôt que tu saches, si tu sais quelque chose? - ---Qui? la corvette _le Hamlet_, oh! la coquine, elle appareillait en -même temps que moi pour croiser au vent! - ---Pour croiser au vent? Et pourquoi, _triple lofia_, ne m'as-tu pas dit -cela tout de suite?...» - -Et, en prononçant ces derniers mots, mon officier de corsaire bondit -comme un cabri, de notre pont dans son canot, en criant à ses gens: -_Pousse au large_; et le canot, en un clin-d'oeil, regagne le brick qui, -après avoir rehissé son embarcation sur ses palans, évente son grand -hunier et laisse arriver en se couvrant de toile pour faire route vent -arrière. - -La voix que la première nous avions entendue, résonna de nouveau dans un -porte-voix pour adresser ces paroles à notre capitaine caboteur, devenu -encore plus attentif, s'il est possible, qu'il ne l'avait été jusque-là. - -«Dis donc, _patron Gombeaux_[3], si par hasard tu rencontres ton gueux -de capitaine du _Hamlet_ avant moi, n'oublie pas de lui dire de ma part, -entends-tu bien, que je le cherche pour lui clouer les oreilles à la -pomme de mon grand mât et pour faire amarrer son pavillon au-dessous de -ma poulaine... Entends-tu, Jean-Fesse? - - [3] Terme de mépris dont on se sert quelquefois aux Antilles, pour - désigner les pauvres petits capitaines caboteurs qui s'imaginent - être quelque chose de plus que des patrons de barque. - ---Oui, mon commandant, j'entends bien et je n'oublierai pas la -commission si je le rencontre, mais vous le verrez sans doute avant que -j'aie cet honneur: il a dû courir plein nord!... - ---C'est bon, c'est bon... Il va me payer, le chien, le tour qu'il a joué -à _l'Invisible_.» - -Et le corsaire déployant, comme un faucon qui étend ses ailes, ses -bonnettes hautes et basses, s'éloigna de nous avec la rapidité d'un -nuage noir poussé par la brise sur la surface de la mer qu'il obscurcit -au loin... - -«Oui, oui, _racaillassasse_, se prit à marmotter notre patron dès qu'il -crut le brick assez loin pour pouvoir se permettre sans danger de faire -le fendant à bord de son petit sloop. Oui, oui, attends-moi là, je -remplirai ta belle fichue commission, avaleur d'oreilles crues..., -compte là-dessus, et en attendant mange des _gourganes_... Elle est -belle, va, ta commission, pour en parler tout bêtement au capitaine du -_Hamlet_... Mais c'est qu'au moins il le ferait comme il le dit, ce -nègre maron de Trompeloup... Le scélérat a le nez si fin! Il a senti -bien sûrement quelque chose sur l'eau, car je parierais ma tête à -couper, qu'il n'a pas pris un double équipage, comme il en a un, pour le -plaisir seulement de compter plus de monde à l'appel à son bord et de se -faire manger plus vite les vivres de sa cambuse... - ---Et pensez-vous, demandai-je au patron que je voyais tout disposé à -jaser long-temps sur le compte du pirate, pensez-vous que ce brick, en -attaquant la corvette danoise, fût peut-être plus heureux contre elle -que ne l'a été _l'Oiseau-de-Nuit_? - ---Qui, Trompeloup avec sa _Mandragore_? Parbleu! si je le pense; le -diable! et qui ne le penserait pas? _L'Oiseau-de-Nuit_, voyez-vous, -n'avait que cent cinquante hommes à bord, et la corvette _l'Hamlet_ deux -cent cinquante, tandis que je suis bien sûr que ce renégat de Trompeloup -n'a pas, à bord de sa _Mandragore_, moins de trois cents à trois cent -cinquante joueurs de fourchettes... Oh! c'est que je le connais depuis -long-temps, le pèlerin! Il est Basque de naissance, du même pays que -moi, et c'est tout dire... S'il a pris un double équipage, mettez-vous -bien dans le toupet que ce n'est pas pour leur faire griller des bananes -à sa cuisine et boire du lait de coco pour le mal de poitrine. Il sait -que l'abordage est une jolie chose, quand on a du monde pour jouer des -castagnettes sur le pont d'une prise... Et puis on dit bien: -_L'Invisible_ a été happé par la corvette, et _l'Oiseau-de-Nuit_ s'est -fait mettre dans le sac, comme un rat dans une souricière... Mais on ne -dit pas qu'au moment de l'abordage, _l'Invisible_ ayant reçu le coup de -la mort, son équipage de vautours avait perdu la plus belle plume de son -aile et la plus belle griffe de sa patte... Sans cela, croyez-vous que -jamais la corvette danoise aurait mangé la soupe de _l'Oiseau-de-Nuit_? -Ah! bien oui, je t'en fiche et va me la chercher toi qui as de bonnes -jambes... pas fichue pour cela la _barcarassasse_ danoise! Mais! -_l'Invisible_, voyez-vous, ayant une fois dépassé le lit du vent, il -n'est plus resté sur le pont que des hommes, et des hommes petits en -nombre et grands en découragement. Quand l'âme manque, le corps n'est -plus qu'une carcasse bonne à jeter par-dessus le bord ou à donner à -grignotter à des _chiens danois_... Comprenez-vous la chose? Ah! ah! -ah!... telle que j'ai l'honneur de vous la dire, comprenez-vous, la -chose des _chiens danois_, c'est-à-dire les _Danois_, les _chiens_ qui -ont mis la patte sur _l'Invisible_? - ---A merveille! le calembour est même fort joli... Il est vrai que -c'était un fier capitaine que cet _Invisible_! - ---Qui n'avait pas et qui n'aura jamais son pareil sur la surface du -globe terrestre et _marâtre_[4]. Le plus joli pirate de toutes nos mers -et de bien d'autres. A présent, c'est à Trompeloup le pompon. C'est lui -qui va le remplacer dans la renommée et le venger, s'il le peut, dans ce -bas monde. - - [4] _Marâtre_, apparemment pour _maritime_. Les patrons caboteurs des - Antilles ne sont pas tous de l'Académie française. - ---Ces deux hommes étaient donc bien bons amis, bien liés ensemble, -quoique faisant le même métier, puisque Trompeloup cherche tant -aujourd'hui à venger la mort de _l'Invisible_? - ---Bons amis! ils ne pouvaient pas plus se souffrir l'un l'autre qu'un -chien de chasse n'aime un renard... Ils se sont battus cinq à six fois -comme des lions pendant leur vie... Mais depuis que l'un est mort, -l'autre lui a juré une amitié éternelle. C'est, sans comparaison, comme -les maris et les femmes qui font mauvais ménage toute leur vie durante, -et qui se pleurent comme des Madeleines une fois qu'ils se sentent bien -morts... Ah! le pauvre _Invisible_, c'était un si brave homme hors de -son métier!... Une fois il m'a fait donner vingt-cinq coups de garcette -sur les _omoplaques_, quand tout autre que lui m'aurait fait fusiller -comme un chien de basse-cour, sans jugement ni frais de justice. Ce -n'est pas l'embarras, la ration des vingt-cinq était bonne; mais je lui -pardonne, car je ne l'avais pas volée, et s'il n'y a devant Dieu, notre -juge suprême en dernier ressort, que ma plainte pour l'opposer d'avoir -sa part de paradis, jamais le père de la nature humaine n'entendra une -réclamation de ma bouche contre défunt le Roi des écumeurs de mer de ces -parages. - ---Et qu'aviez-vous donc fait pour mériter un châtiment aussi sévère de -la part de _l'Invisible_? - ---Oh! mon Dieu, c'est que, voyez-vous, une nuit en appareillant à -Paramaribo, le long de son corsaire, j'avais eu le malheur de prendre -une de ses embarcations à la place de la mienne, et ce ne fut que -lorsque je fus rendu au large que je m'aperçus de l'erreur faite pendant -la noirceur de la nuit. Le canot que j'avais amené avec moi dépassait en -longueur tout mon sloop. _L'Invisible_, en me rencontrant une semaine -après le coup de temps, n'oublia pas l'erreur, et il m'en fit payer la -monnaie sur le dos en dessous du drap de mon gilet rond. Comme vous -voyez, je ne l'avais pas volée. - ---Quoi, l'embarcation? - ---Non, la tournée de _l'Invisible_... Il était si grand, si généreux en -tout, dans le bien comme dans le mal, ce damné de brave homme!... Ce -n'est pas pour me vanter et parce que je suis Français moi-même, mais on -peut bien dire que tous les forbans un peu relevés que nous avons dans -ces parages, sont tous des capitaines français, taillés pour la gloire -et l'amour. C'est la nation qui a la fourniture générale de tout ce -qu'il y a de mieux en ce genre de pacotille.» - -Notre patron basque, en terminant cette petite esquisse biographique, -alla sous le vent de son bateau contempler avec complaisance le sillage -que nous faisait faire la brise assez fraîche contre laquelle nous -louvoyions en ce moment. La nuit vint bientôt nous environner de ses -tranquilles ombres, sans ôter à l'air pur que nous respirions avec -délices, sa transparence et son doux éclat: l'horizon qui étendait son -cercle régulier à une assez grande distance de nous, resplendissait -encore du feu pâle et scintillant des étoiles qui pointillaient par -milliers sur nos têtes... Les sons vagues d'une voix qui semblait être -apportée à mon oreille sur l'aile des vents d'Est, attira mon attention. -On aurait cru que cette voix partait du fond d'un nuage pour venir à -nous, tant elle me paraissait lointaine et vaporeuse. Je m'approchai de -l'endroit où je croyais pouvoir l'entendre le mieux, et mon illusion -s'évanouit pour faire place à une très commune réalité: c'était notre -patron qui, toujours les yeux fixés au large sur la partie occidentale -de la mer, fredonnait, sur le ton le plus uniforme, ces couplets de -matelot: - - Jouer _la Mandragore_[5] - N'est pas un jeu si bon; - Car la lourde pécore - Paie à coups de canon. - Et bon! bon, bon! - Entendez-vous encore? - C'est le bruit du canon. - Oui c'est _la Mandragore_ - Qui fait ronfler son nom. - - [5] _Mandragore_, nom d'une plante qui offre un purgatif très violent, - et d'un jeu anciennement en vogue chez les marins du midi. C'était - aussi, comme on le voit, le nom du corsaire du capitaine Trompeloup. - - La dame _Mandragore_ - A pris pour cotillon - Un jupon tricolore, - Un forban pour mignon. - Et bon! bon, bon! - Entendez-vous encore? - C'est le bruit du canon. - Oui c'est _la Mandragore_ - Qui fait ronfler son nom. - - Quand sa _couleur_ maudite[6] - Se montre loin du port, - Croyez-moi, mettez vite - Le cap à l'autre bord. - Et bon! bon, bon! - Entendez-vous encore? - C'est le bruit du canon. - Oui c'est _la Mandragore_ - Qui fait ronfler son nom. - - [6] La _couleur_ d'un navire est le pavillon sous lequel il navigue, - et l'indication de la nation à laquelle il appartient. Le mot - _couleur_ seul est employé pour les mots _couleur du pavillon_. - C'est une ellipse dont se servent les marins dans le langage du - bord, sans s'être jamais doutés probablement qu'il existât en - grammaire, un trope ou une figure qui s'appelle _ellipse_. Les - règles et la science ne sont venues qu'après les usages qu'avait - d'abord créés la nécessité. - -«C'est donc toujours _la Mandragore_ qui vous trotte par la tête? -demandai-je à notre Amphyon caboteur, en l'interrompant au milieu de la -petite chanson qu'il psalmodiait. - ---Eh! mon Dieu, oui, me répondit-il, après s'être retourné vers moi et -avoir quitté, pour se promener à mes côtés, le poste qu'il avait occupé -sous le vent pendant près d'une heure. J'étais là à regarder comme un -innocent, le bord de dessous le vent de l'horizon, et il me semblait -avoir aperçu dans _l'ouest-nord-ouest_ ou _l'ouest-quart-nord-ouest_, -des manières d'éclairs, des espèces d'_épars_ de beau temps. J'ai cru -même, pendant un instant, entendre _maribarou_, ainsi que les nègres -appellent le tonnerre, comme vous ne l'ignorez pas, _grogner_ un peu au -large... Mais ces _épars_, ces feux d'été, comme on dit, ne nous -annoncent qu'une _beauture_ de brise: vous voyez bien, d'ailleurs, la -preuve en est très claire, et... si le temps était à vendre, on en -achèterait comme celui que nous avons depuis notre départ; car une jeune -fille ne pourrait pas, sans être goulue, en demander mieux au ciel et à -son époux le jour de ses noces.» - -A peine notre jaseur de patron achevait-il ces mots, qu'une lueur très -vive, venue de l'ouest, lui fit tourner la tête du côté d'où la clarté -nous semblait être partie... Il se tut et moi aussi, et quelques -secondes après avoir gardé le silence, nous entendîmes un bruit sourd -retentir dans le lointain et ébranler, comme un lourd coup de foudre, -l'air paisible qui nous environnait... - -A la première lueur qui avait d'abord attiré notre attention, succéda -une autre clarté aussi vive, et au coup de foudre, une autre détonation -plus forte que celle que nous avions d'abord entendue... - -«Ces éclairs, dis-je au patron, paraissent indiquer qu'un orage s'élève -contre le vent dans la partie de l'ouest. - ---Oui, reprit-il; mais vous ne remarquez pas, vous, monsieur le marin de -la _terre ferme_, que ces éclairs prennent leur pied dans le même aire -de vent, et que le bruit de votre tonnerre à vous, reste toujours, pour -mon oreille, qui, sans vous faire de peine, est plus amarinée que la -vôtre, dans _l'ouest_ plein ou _l'ouest-quart-nord-ouest_ tout au plus. - ---Et que concluez-vous de cette remarque ou de cet indice? - ---J'en conclus d'abord, ceci soit dit pour rire et sans vous offenser, -que toute chemise qui ne dépasse pas le bas du dos, est réputée pour -vareuse, et ensuite que le tonnerre que vous entendez est le tonnerre de -Trompeloup, et que les éclairs qui nous brûlent les yeux partent tous -unanimement de la lumière des caronades de _la Mandragore_ et de la -corvette danoise. - ---Vous croyez donc qu'un engagement ait pu avoir lieu déjà entre ces -deux navires? - ---Si je le crois, dites plutôt que j'en suis sûr, et vous ne risquerez -pas de vous mettre dedans. Raisonnons un peu, car le raisonnement est ce -qui distingue les hommes des autres animaux de même espèce, à ce que je -me suis laissé dire du moins à l'école par mes maîtres, dont -malheureusement je n'ai pas profité. Sur quel aire de vent, s'il vous -plaît, Trompeloup a-t-il gouverné en nous quittant? - ---En nous quittant? - ---Oui, en nous quittant, ou, si vous aimez mieux et si c'est plus -français, quand il nous a quittés? - ---Ma foi! je crois, autant que je puis me le rappeler, qu'il a gouverné -à l'ouest. - ---Oh! à l'ouest, à l'ouest! ceci ne dit rien, parce que c'est bientôt -trouvé, à l'ouest, à l'ouest! la belle manière de répondre à une -question de mathématiques! - ---Ah! écoutez donc, je ne me flatte pas non plus d'être marin. - ---On ne le voit bien que trop, et si vous vous en flattiez, vous auriez -bigrement tort, ceci soit dit sans prétendre à vous insulter -aucunement. Trompeloup a mis le cap à _l'ouest demi-nord_, ou à -_l'ouest-quart-nord-ouest_, pas un piment de plus, ni de moins. Or, -combien de lieues supposez-vous qu'il ait faites de son côté, vent -arrière, et que nous ayons halées en louvoyant, dans le vent, depuis -cinq heures? Voyons, d'après votre estime? - ---C'est là ce qu'il me serait difficile de préciser et ce qu'il vous est -très facile d'apprécier, vous. - ---Voilà ce qui s'appelle ne pas répondre et répondre tout de même très -bien. Mais, cédez-moi la parole pour un instant seulement, et il n'y -aura pas trop de bêtises de dites. Eh bien! moi, j'estime que -Trompeloup, avec la petite brise qu'il fait, aura fait sept lieues et -demie et nous une lieue et demie, ce qui fait par conséquent... attendez -donc... ce qui fait sept et demie et une et demie... Attendez donc!... - ---Parbleu, neuf lieues... - ---Ah! vous voilà redevenu plus savant que moi en fait de calculs de -géométrie... C'est juste, au reste... Cela fait, par conséquent, neuf -lieues marines qui ne sont pas des lieues de poste aux chevaux, qui -existent entre Trompeloup et nous actuellement... Or, dans quel aire de -vent voyez-vous flamber les éclairs et entendez-vous les susdits coups -de soi-disant tonnerre? Regardez là au compas. Dans _l'ouest_ ou à -_l'ouest-quart-nord-ouest_, n'est-ce pas?... Et à l'instinct de -l'oreille, à environ huit ou neuf lieues plus ou moins, n'est-il pas -vrai? Ainsi donc, vous voyez bien que la _dérive et la variation_ étant -du même bord, si vous savez l'astronomie, il faut ajouter les deux -quantités: ce qui vous donnera ce que vous cherchez. Conséquemment donc, -c'est Trompeloup et non pas le tonnerre qui se donne une peignée, entre -_l'ouest_ et _l'ouest-quart-nord-ouest_, avec la corvette danoise en -question. Or, c'était bien là, je pense, ce qu'il fallait démontrer... -Et dites-moi à présent si les mathématiques et la théorie sont inutiles -dans la navigation!» - -La suite de nos observations sembla, au surplus, donner raison aux -savantes et lumineuses conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacité -extraordinaire, sans altérer la pureté de l'horizon, sous le vent, -continuèrent à se succéder avec rapidité, et le bruit des sourdes -détonations ne cessa, pendant plusieurs heures, de suivre à des -intervalles égaux l'explosion de ces éclairs qui nous éblouissaient de -leur éclat répété. - -Plus tard, nous apprîmes qu'à l'heure où nous avions remarqué cette -circonstance intéressante de notre navigation, un combat terrible -s'était livré cette nuit même, entre _la Mandragore_ et la corvette -danoise, et que celle-ci, après avoir succombé dans un abordage furieux, -avait été incendiée par les corsaires et jetée toute fumante encore sur -la côte de Saint-Thomas, pour que le gouverneur reconnût, à ce signe -épouvantable, la vengeance que les forbans avaient su tirer des -vainqueurs de _l'Invisible_ et de la capture de _l'Oiseau-de-Nuit_, par -la corvette _le Hamlet_. - -Nous mouillâmes, le septième ou le huitième jour de notre départ de -Saint-Thomas, sur la rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé -_le Figuier_. - -Malgré toute la célérité qu'avait pu mettre notre patron caboteur à nous -faire faire le trajet de Saint-Thomas à la Martinique, une petite -goëlette partie de Saint-Thomas même deux jours après nous, se trouva -être rendue à notre destination quelques jours avant que nous ne -pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre. - -A mon retour dans mon logis, le facteur de la poste me remit deux -lettres apportées le matin par la petite goëlette qui nous avait -devancés. Une de ces missives était scellée du cachet de la comtesse de -l'Annonciade. J'ouvris d'abord la lettre de cette dame. L'épître était -ainsi conçue: - - «Oh! monsieur, combien il m'en a coûté de vous faire l'aveu que vous - allez lire et qui est devenu trop nécessaire au repos de ma - conscience, pour que j'hésite un seul instant à surmonter tous les - faux scrupules qu'il me faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux que - la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, j'ai besoin que vous me - pardonniez l'égarement malheureux que j'ai mis à poursuivre jusqu'à la - mort, quelques infortunés que je croyais plus criminels peut-être - qu'ils n'avaient pu l'être. Vous avez été témoin de l'acharnement - irréfléchi et bien condamnable avec lequel je n'ai cessé de - solliciter, pendant plusieurs mois, l'exécution des pirates, dont la - rigueur de la loi toute seule n'aurait que trop tôt, sans mon aide - fatale, réclamé le sang et la tête; je n'ai eu de repos que lorsque ce - que j'appelais ma vengeance a été assuré par un funeste arrêt. Hier - encore, malgré les nobles efforts que vous aviez faits si inutilement - pour apaiser l'exaltation de mon ressentiment, je pensai, en apprenant - la condamnation des coupables, pouvoir porter au pied de l'échafaud où - ils devaient tous monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je, - une âme presque satisfaite du succès de mes cruelles démarches. Mais - que nos plus fermes résolutions s'évanouissent vite chez nous autres - pauvres femmes, quand nous voyons devant nos yeux le spectacle des - maux qu'a causés notre imprudence et l'abîme que nous avons - entr'ouvert sous les pas de ceux que nous nous croyions intéressées à - punir! Comment, après m'être enorgueillie devant vous, de ce que vous - nommiez si justement ma cruauté, oser vous dire maintenant ce que j'ai - éprouvé en voyant ces seize infortunés monter au supplice, non pas - avec l'audace de monstres endurcis dans le crime, mais avec la - touchante résignation de chrétiens repentans et soumis à la volonté - divine!... Huit d'entre eux se sont confessés au pied de l'échafaud: - ce spectacle, qui arrachait des larmes à la foule, a produit sur moi - une impression dont je ne saurais vous donner une idée, et quand les - têtes de ces malheureux qui priaient avec tant de ferveur une minute - auparavant, ont roulé, toutes sanglantes, à mes pieds, je me suis - évanouie!!!! - - »En revenant à moi, monsieur, j'ai pris la plume pour vous dire que - j'ai été bien coupable en demandant autant de sang chrétien au - tribunal de la justice humaine... Oh! j'ai bien besoin que vous, qui - m'avez vue, avec horreur peut-être, si cruelle et si peu digne de mon - sexe, j'ai bien besoin que vous me pardonniez en apprenant les larmes - que je verse aujourd'hui sur une faute que je voudrais pouvoir - racheter au prix de tout ce qui me reste de plus précieux au monde... - C'est à ceux qui n'ont rien à se reprocher qu'il est facile de se - montrer généreux envers les pécheurs qui n'ont que des remords à - offrir au ciel en expiation de leurs coupables erreurs. Vous avez - arraché à la mort le plus criminel de tous les condamnés; je donnerais - aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je vous reprochais, il y a - deux jours encore, d'avoir osé faire en faveur de ce misérable - capitaine. Pardon, pardon... j'implore à genoux votre clémence et - celle de Dieu! Ils sont morts chrétiens et repentans, eux, et c'est à - eux de prier aujourd'hui pour moi... Je n'ai pas la force d'achever; - mes pleurs inondent mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent le - papier sur lequel je vous trace ces lignes pour vous demander que vous - ne détestiez pas trop la malheureuse - - A**** VESLACA, - - COMTESSE DE L'ANNONCIADE.» - - Saint-Thomas, île de sang et de deuil, - - ce 10 janvier 18 - -Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu cette lettre étrange, se -serait attendu à un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien là -cette comtesse que j'ai vue si acharnée à poursuivre sa proie, qui vient -aujourd'hui verser des larmes de pitié sur le sort des victimes qu'elle -se faisait orgueil d'immoler à sa haine! Quoi, parce qu'il a plu à -quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud, voilà -ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce -satisfaction qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde! Oh! qui pourra -dire tout ce que le coeur des femmes renferme de mystère, de -contradictions et d'inexplicable!... Et combien je me félicite de -n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de ma vie, à la mobilité de -coeur et à la légèreté d'esprit de ces êtres qui nous promettent une -félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant à cette -autre épître dont l'écriture de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive -aussi de Saint-Thomas... Voyons ce qu'elle peut contenir... J'ouvris et -je lus: - - «Monsieur, - - »J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je - me permets aujourd'hui de vous écrire pour vous annoncer une chose qui - vous fera peut-être plaisir, si vous êtes aussi bon que j'aime à le - penser. Mon père n'a pas perdu sa place, comme je le craignais, après - la fuite du prisonnier; mais il a été fortement grondé pour sa - négligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aidé à - arracher à la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates - avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu'on voulait - lui faire payer si cher. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, - mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun - espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez - peut-être que je n'ai fait que par intérêt; mais pour mériter votre - estime et pour vous prouver que je n'ai agi que par humanité, je vous - prie de reprendre l'or et la bague que vous m'aviez donnés pour - m'engager à prendre part à votre bonne action. Mon père n'ayant pas - été renvoyé, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m'en vouloir, - si je vous renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance je me - ferais un plaisir d'accepter de vous, mais qui me feraient mal à voir, - en me rappelant le motif qui vous a engagé à me les offrir. C'est - votre estime que je veux et pas autre chose, à moins que ce ne soit un - peu d'amitié et un petit souvenir pour votre - - »Très humble et obéissante servante, - - »ACACIE BARNABÉ.» - -Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait -la bague et les doublons que j'avais donnés à la bonne et jolie fille du -geôlier de Saint-Thomas. - -Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conquête! -Et quelle femme, je vous le demande, la plus intéressante de toutes -celles qui se sont attachées à lui. Oh! il n'y a que pour les -aventuriers que ces bonnes fortunes-là sont faites, et il n'est dans la -destinée d'aucun homme comme il faut, d'intéresser à ce point des femmes -de toute condition, avec des qualités aimables seulement et des moyens -ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, comtesses, dames de haut -parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait -soumettre tant de coeurs féminins au charme irrésistible du sort de ce -Banian! Une fière espagnole va le chercher dans le rang le plus abject -pour en faire son amant. Barbouillé de noir pour fuir l'infamie qui -s'attachait à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la plus -belle négresse de la colonie. Arrêté comme pirate pour être jeté comme -le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se -montrer à la plus séduisante des filles de concierge pour la charmer et -l'engager à braver la colère de son père, afin de le soustraire au -supplice le plus ignominieux et à la mort la plus inévitable. - -Quel Adonis, doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit, -pourrait se flatter, dans les situations les plus brillantes de la vie, -d'avoir fait autant de conquêtes ou d'avoir inspiré un amour aussi vrai -et aussi désintéressé! Pour un homme épris de la passion des aventures -galantes, ne serait-ce pas une compensation presque suffisante à tous -les maux et à toutes les angoisses qu'a éprouvées ce drôle! Non, mais -c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite Acacie, quelque chose de -si touchant et de si naïvement tendre, qu'en vérité on se sentirait -presque tenté de porter envie à une partie de la destinée de mon digne -protégé. «Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'écrit-elle, -mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun -espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez que je -n'ai fait que par intérêt!» Quel aveu ingénu dans ces mots si simples! -«Je ne l'ai vu que trois fois,» et comme elle a bien compté les fois!... -Et la fille du plus endurci de tous les geôliers des colonies... Où -diable donc va se fourrer la délicatesse des sentimens les plus exquis? - -J'en étais à ce point de mes réflexions, quand j'entendis dans mes -escaliers un pas lourd et lent qui m'annonçait l'arrivée de quelque -mulâtresse ou de quelque négresse. A l'aspect de deux yeux flamboyans -qui brillaient comme deux diamans dans l'obscurité du petit corridor qui -conduisait à ma chambre, je devinai la visite de Supplicia. - -«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant un sourire mélancolique -entr'ouvrir ses deux belles rangées de dents. Comment est-ce que vous -vous portez?... - ---Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je avec distraction. - ---Et _lui_? me demanda-t-elle, sans oser ajouter un autre mot à cette -question naïve. - ---_Lui!_ eh bien! il se porte toujours bien aussi, j'ai du moins tout -lieu de le croire. - ---Et où, s'il vous plaît, sans vous fâcher, croyez-vous qu'il se porte -bien? - ---Où, dis-tu? - ---Oui, maître, j'ai dit _où?_ à vous pour savoir où il est actuellement. - ---Mais, je pense qu'il est actuellement en lieu de sûreté et à son aise -à la Côte-Ferme. - ---Et c'est bien loin la Côte-Ferme, s'il vous plaît, maître? - ---Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce que tu voudrais par -hasard l'aller rejoindre? - ---Oh! non, je n'y pense pas, parce que ça m'est défendu. Mais, si -j'étais libre de mon corps ou _libre de Savane_ seulement, j'aurais -alors la permission de penser à ce que je voudrais et j'y penserais... -Depuis surtout que le bâtiment du capitaine _Invisible_ l'a pris et -qu'on a dit qu'il s'était battu, je sens bien moi que j'ai envie de le -voir... - ---Et, d'où sais-tu, ou plutôt qui t'a mis dans la tête qu'il était parti -avec _l'Invisible_? - ---Qui? la petite fille de couleur qui fait des _piailles_ et qui devine -tout ce qui est arrivé aux autres. - ---Et cette petite fille de couleur t'a dit?... - ---Que vous aviez embarqué M. Gustave à bord du grand brick là de -_l'Invisible_, et puis qu'il était parti pour courir la piraterie sur -les grandes mers et se faire peut-être arriver malheur. - ---Supplicia, ma bonne amie, cette petite fille de couleur, qui vous a -dit la bonne aventure et que vous avez été assez simple pour écouter, -vous a trompée et en a menti. Il faut que vous me conduisiez chez elle -et que vous m'avouiez ce que vous lui avez donné pour l'engager à vous -tourner la tête avec toutes ces faussetés. - ---Ce que j'ai donné à elle? - ---Oui, ce que vous lui avez donné? - ---Tout ce que moi j'avais: mon collier de grenat, mes bracelets fermés -et tous mes madras-papillon. - ---La petite coquine! Je vais d'abord la voir et la faire punir ensuite -pour avoir ainsi abusé de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et -nous verrons.» - -Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé par Supplicia, vers l'asile -de la maudite bohémienne de Saint-Pierre. - -Mais c'est en vérité aujourd'hui le jour des femmes pour le compte de ce -damné de Banian! me dis-je en cheminant à côté de l'une de ses tendres -victimes. Et de toutes celles dont le drôle a fait la conquête, cette -pauvre négresse décidément me semble mériter le prix de la constance et -du dévouement; si tant est que l'on soit jamais tenté de décerner un -prix à l'amour que peut avoir inspiré un pareil garnement. La comtesse a -oublié les devoirs que lui imposait son rang, pour descendre jusqu'à lui -et en faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas l'a délivré -de sa prison en exposant la place de son père et sans vouloir accepter -la récompense due à un service aussi signalé. Mais cette pauvre -Supplicia qui, après avoir été séduite, trompée, abandonnée par lui, -elle et son enfant, s'avise de donner à une devineresse tout ce qu'elle -a de plus précieux, pour apprendre non pas où il peut s'être réfugié et -ce qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu, ah! voilà qui -surpasse en mérite et en abnégation amoureuse et le sacrifice de la -comtesse et le tendre désintéressement de la fille du geôlier. «Bravo -Supplicia! lui dis-je, en m'approchant d'elle et en lui pressant, je -crois, la main avec une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne amie, -tu es une folle d'avoir ainsi donné tes petits bijoux pour un mensonge, -mais tu es une bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter bonheur... - ---Mais, je le crois aussi, me répondit-elle, toute gaie et toute -contente de ma prédiction. Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me -baiser respectueusement la main que je lui avais tendue, c'est que, -voyez-vous, maître, je prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour -lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous! - ---Et pour toi aussi, sans doute? - ---Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le bon Dieu ne s'en occuperait -pas. C'est pour vous autres blancs et peut-être un peu pour les mulâtres -que le bon Dieu travaille dans le ciel. Mais, voilà, me dit-elle, à voix -basse, en s'arrêtant devant une maison en bois, la case de la petite -fille de couleur, celle-là qui fait des _piailles_.» - -Faire des _piailles_ signifie, dans la langue des noirs, faire des -évocations cabalistiques et de la fantasmagorie. - -J'entrai aussitôt et en marchant à quatre pattes pour franchir plusieurs -étroites issues, dans un appartement tendu de larges pièces de calicot -noir, sur lesquelles étaient cousues des découpures de toile blanche, -figurant grossièrement des têtes de mort et des ossemens en croix. Au -milieu de ce sinistre repaire de sorcière, était une table en mauvais -bois de sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, un petit -squelette d'enfant, des branches de cyprès desséchées et des paquets -d'herbes flétries. Une odeur nauséabonde de fenouil et de fleurs -funéraires, saturait l'air pesant qui remplissait cet antre à peine -éclairé par une lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un coin. Je -demandai d'une voix forte et très peu émue, la maîtresse du logis. Tout -resta sourd dans l'appartement à ce premier appel. Je jugeai bientôt à -propos de faire une nouvelle sommation aux esprits infernaux du lieu, et -le même silence accueillit cette injonction devenue cependant plus -impérieuse encore que la première. Pour la troisième et dernière fois, -je m'avisai de joindre le geste aux paroles et de frapper cinq à six -coups de rigoise (car je m'étais muni d'une cravache) sur la table -encombrée de la sorcière, au risque de briser les fioles mystérieuses -d'où elle tirait probablement la science qu'elle faisait payer si cher à -ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége bruit, je vis enfin -sortir de dessous les sinistres draperies d'un des angles du sanctuaire, -une manière de femme recouverte de guenilles noires. La pâleur -cadavérique de cette misérable me parut d'autant plus repoussante, que -je ne pus la remarquer qu'à la lueur blafarde de la lampe qui jetait, -sur toute cette scène, une apparence pour ainsi dire sépulcrale. «Qui -êtes-vous? m'écriai-je, en voyant ce spectre s'avancer lentement vers -moi... - ---Rien sur la terre, me répondit d'une voix caverneuse le spectre. - ---Eh bien! si vous n'êtes rien ici, allez me chercher la maîtresse de -cette case à canailles. - ---La maîtresse, c'est moi; mais le maître de tout, vous n'avez pas -besoin de le chercher ici, car il est là-haut!» - -La sorcière, en prononçant ces mots d'un air solennel, me montrait le -ciel, ou plutôt le plafond de son obscur logis. - -«Comme pour le moment la maîtresse de votre turne me suffit, lui -répondis-je, c'est à vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont -devenus les bracelets et le collier de grenat que vous avez pris à cette -négresse pour lui débiter des mensonges? - ---Le mensonge, répliqua la sybille, n'est jamais entré par cette porte; -et la vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare pour -qu'on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don de la deviner -et le courage de la dire. - ---Trève de langage prophétique avec moi, lui dis-je un peu impatienté du -ton d'assurance qu'elle conservait en ma présence. Il faut que tout de -suite vous rendiez à cette malheureuse, et devant moi, les bijoux que -vous lui avez escroqués. - ---Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais trouvé dans mon livre. - ---Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous semble. Mais venons-en le plus -tôt possible au fait, car je n'ai pas de temps à perdre avec vous. Il -est à ma montre six heures dix minutes et si, à six heures un quart, je -n'ai pas ici à ma disposition les objets que je veux vous faire -restituer, je vous avertis que je vais faire aussi des miracles dans la -case, et des miracles à ma manière. - ---Que la volonté du ciel s'accomplisse, dit-elle, et agissez, si vous -avez reçu de là-haut le don d'agir dans le présent et de pénétrer dans -l'avenir.» - -Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la muraille que par quelques -mauvais clous. D'un tour de main il me fut facile d'arracher ces -lambeaux et de déchirer les misérables voiles qui, jusque-là, avaient -caché aux yeux des profanes, les mystères de la prophétesse. Mais quelle -fut ma surprise, lorsque, sous une des guenilles de la draperie que -j'étais en train de si bien _déralinguer_, comme disent les marins, -j'aperçus, blotties et tremblantes dans un des coins de l'appartement, -deux des autorités de la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette -découverte, que ceux qui en étaient l'objet avaient pu être déconcertés -de se voir ainsi traqués dans leur gîte, je m'adressai à la sybille pour -lui dire: - -«Puisque le libertinage ou la superstition amènent chez vous si bonne -compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que -je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une -réserve dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui cependant pourra -tourner à votre profit. C'est le procureur du roi lui-même, qui se -chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les -investigations que j'ai si bien commencées...» - -A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu'au dernier -moment, avait paru dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le calme -qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles -inintelligibles d'une voix émue et suppliante... Le trouble qu'elle -éprouvait était trop visible pour que je ne cherchasse pas à profiter de -son embarras pour arriver au but de ma visite... - -«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre à ma disposition les -objets que vous a livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite les -moyens que vous avez employés pour découvrir ce que vous appelez la -vérité sur la prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de nommer son -amant. - ---Mon bon maître, me répondit-elle, sans me donner le temps d'achever, -voici, puisque vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les -madras et le collier de Supplicia. Mais, de grâce, pas un mot, je vous -en prie, à M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon -existence et le sort des pauvres, dépendent de votre discrétion... Tout -l'argent que je gagne, au métier que je fais, passe en aumônes et en -charités dans les mains des indigens de la colonie. - ---Admirable bienfaisance qui dépouille quelques malheureux nègres bien -laborieux, pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians moins pauvres -que ceux dont tu trompes l'imbécile crédulité! Mais revenons au dernier -article de la capitulation. Comment as-tu pu être conduite à imaginer -que le Banian avait quitté l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire? - ---Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi, -que certain soir... excusez-moi si je vous parle si bas, que certain -soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse Belle-Vue avec _l'Invisible_ et -une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n'avez sans -doute pas aperçue, se trouvait à dix pas de vous sur la grève. Elle vit -un blanc qu'elle crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer dans un -des canots du corsaire mouillé en rade: elle entendit même le _capitaine -Invisible_ parler à M. le Banian qui vous avait baisé la main avant de -sauter à bord du canot... - ---Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes -qu'elle avait prises pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle, -elle-même? - ---C'était moi! - ---Et sur un soupçon qui vous a si complétement abusée, vous avez été -donner, comme une vérité dont vous étiez sûre, le conte que que vous -avez fait payer à Supplicia, pour une révélation de là-haut! Et vous -n'avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir le prix -réservé au mensonge, et le châtiment dû à votre coupable avidité? - ---Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous pouvez m'en punir. Mais -si je n'ai pas menti, je ne demande qu'une chose, c'est votre silence. -Et puis, mon bon maître, si, comme vous le répétez, j'ai fait un -mensonge, à présent que vous avez repris les bijoux de la négresse, vous -ne pouvez pas dire que ce mensonge m'a été payé trop cher. Je voudrais -pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui -vient d'avoir lieu ce soir chez moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain -des pauvres et le mien que je vous demande à genoux comme une charité, -et je vous crois trop bon coeur pour que j'aie à craindre que vous -cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de la peine.» - -Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son -avenir, et en jetant les yeux avec dégoût sur le pan de serpillière que, -par pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités coloniales -que j'avais laissées, plus mortes que vives, tapies dans leur coin. -Supplicia, riant comme une folle du désappointement de la devineresse, -me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le -collier que je venais de lui faire restituer... - -«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaieté et de -son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir? - ---Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant ses deux belles rangées de -dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, moi, -je pense, maître, que vous êtes dix fois, cent fois, _plus que cent -fois_, plus sorcier que cette petite sorcière-là!» - -La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu'à cent. Elle eût dit -_mille fois_ si elle avait compris ce que voulait dire _mille_. - -«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a rendu tes bijoux? - ---Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que j'ai bien vu qu'elle ne -m'avait pas dit la vérité, car si elle avait dit la vérité à moi, elle -aurait gardé ce que je lui avais donné pour me dire ce que moi j'aurais -voulu savoir d'elle. - ---C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste ce que je voulais te -faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes -yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne plus te faire tromper par -ces diseuses de faussetés et de menteries. - ---Maître, me dit alors la jeune négresse, puisque vous êtes plus savant -que la sorcière qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi ce que -vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et où il a été? - ---Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, puisque tu le veux à toute -force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours à toi. - ---Et c'est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire à -moi? Oui, n'est-ce pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au moins -je pourrai travailler pour gagner ma liberté, et aller un jour en France -le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez -voir qu'un jour je deviendrai _libre de mon corps_ et que j'irai -rejoindre _monsieur à moi_ qui sera bien content de revoir Supplicia et -son fils à lui et à la pauvre négresse.» - -Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument dans un langage dont -il me serait impossible de peindre la naïveté, la préoccupa tellement -pendant les années qu'elle passa encore sous mes yeux à Saint-Pierre, -que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire: -«Maître, j'ai ramassé, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon -travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour -racheter ma liberté à ma maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai -trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec -quelque dame de la colonie qui me prendra à son service pour la -traversée. - ---Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu? - ---J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, qui sera bien heureux -de revoir son enfant et la mère de son fils.» - -Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai -du moins à réaliser une partie de ses espérances; et ses petites -épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent -bientôt à même de racheter cette liberté après laquelle elle soupirait -chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir où je -lui annonçai cette nouvelle tant désirée, je sentis la joie inexprimable -que je venais de lui donner me faire mal; c'était le moment où elle -devait perdre les illusions qui, jusque-là, lui avaient fait supporter -avec tant de résignation et d'enchantement peut-être, tout le poids de -l'esclavage. - - - - -XXIII - - Ah! le candidat de votre choix n'est pas Français! - - (Page 215.) - -Dernier retour en France;--une élection et un député; soupçon, méprise -et nouveau soupçon. - - -Après avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les -colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux -oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai bon de revenir dans ma -patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de -ma succession. Un navire que j'affrétai et que je chargeai de quelques -centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune -conquise et les espérances que je fondais sur ma fortune héréditaire; et -je débarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de -traversée, dans un port du midi, que je demanderai la permission au -lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir à la malignité du public -des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu où -je fus accueilli à mon retour dans mon pays natal. - -A mon arrivée dans ce port anonyme, la première personne qui courut -s'embarrasser dans mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, pour avoir -ma commission de pacotille, était venu, comme on s'en souvient peut-être -à mon début dans les affaires, m'inviter à dîner chez lui et à entendre -sa fille aînée chanter de l'italien. Cet honnête trafiquant ayant appris -à l'avance mon débarquement dans la ville où il avait jugé à propos de -transporter, depuis quelque temps, ses pénates commerciaux, s'attacha à -mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dégager un peu de lui, je -me trouvai forcé de lui accorder la consignation des marchandises que je -ramenais avec moi. «Vous n'avez pas de répondant en douane, me dit-il, -pour expédier vous-même vos sucres où il vous plaira, et d'ailleurs, -n'étant pas établi sur place, vous ne pourriez parvenir que fort -difficilement à faire seul vos propres affaires avec quelque sécurité -pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici. Moi je vous offre au -contraire toutes les facilités qui vous manquent, et la connaissance des -lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai du crédit chez le -receveur, une activité infatigable pour les affaires qu'on me confie, un -dévouement à toute épreuve pour les intérêts des autres quand ils -deviennent surtout un peu les miens et que je les ai épousés par devoir. -Vous ne connaissez personne sur le marché et vous m'avez été -anciennement recommandé au Hâvre: vous avez même dans le temps refusé de -dîner chez moi et de venir entendre mon aînée qui chantait alors si -bien: c'est donc une réparation que vous me devez, et que j'exige -aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi -vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierçons -d'assortiment: le cours de la _douceur_ est _ferme_ et promet de devenir -bon; nous écoulerons bien cette partie qui arrive à point pour alimenter -une consommation aux abois et à laquelle nous ferons mettre les pouces, -et ce sera une affaire arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle -et au mieux de nos intérêts réciproques.» - -Cette argumentation mercantile était trop logique et l'argumentateur -trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai -mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C'était d'ailleurs -un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour -avoir une réputation intacte. Je n'aurais pas trouvé mieux dans toute la -ville. J'acceptai avec confiance les services qu'il m'offrait avec tant -d'empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de -la ville ne furent remplies que de son nom. - -«Voilà donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je à mon -consignataire. Mais expliquez-moi, s'il vous plaît, quelle raison a pu -vous engager à quitter une place où vous paraissiez vous trouver si -bien, pour venir habiter un pays qui devait être nouveau pour vous? - ---Raison de santé et considérations de famille, me répondit mon homme. -L'air de la Normandie était trop lourd pour mes poumons; et puis j'avais -deux filles à marier dans un pays où les transactions matrimoniales sont -difficiles en diable, sous le rapport de l'assortiment de la marchandise -ou plutôt des caractères, s'entend; tandis que, dans le midi, ces genres -d'affaires se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence d'un climat -qui semble singulièrement favoriser les spéculations conjugales et les -liaisons de relations convenables. - ---Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles ici? - ---A merveilles, monsieur, à merveilles! L'aînée, celle qui chante ou -plutôt qui chantait si remarquablement, m'a été demandée au bout de six -mois de séjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles -du département. Le parti n'était pas brillant, mais il était solide, et -le prétendant est devenu mon gendre, par marché passé par le courtier du -lieu, ou plutôt par-devant un des notaires. - ---Et la cadette? - ---La cadette, trois mois, jour pour jour, après l'écoulement ou plutôt -après l'établissement de ma virtuose, s'est mariée à une des meilleures -maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma -foi: toutes deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci j'espère -bien que vous les verrez dans leur ménage où vous n'aurez plus à -redouter le bruit importun des romances, mais où vous trouverez un ordre -admirable et des livres tenus en partie-double avec une régularité et -une intelligence rares, même chez les meilleurs comptables. Ce sont -elles qui servent de premiers commis à leurs maris et qui nourrissent -elles-mêmes leurs enfans... _Utile dulci_, comme dit le bon Cicéron ou -le bon père Lafontaine. Ah! nous voici justement près de la douane. Vous -m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons faire notre entrée et -notre déclaration. Les visiteurs sont rares aujourd'hui, et n'en a pas -qui veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre pour en obtenir un. -Entrons d'abord au bureau des expéditions. J'ai le premier commis dans -ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui -n'est pas indifférent, car la douane, quand on n'y connaît personne, est -le dédale le plus indéfinissable que le démon ait pu imaginer pour le -tourment des négocians passés, présens et à venir.» - -Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait étranger aux moeurs et aux -habitudes nouvelles que je trouvai toutes formées en revoyant la France. -Dans l'endroit où je venais de débarquer, j'entendais parler autour de -moi de _Charte_, de _constitution_, de _députés_ et d'_élections_, sans -trop savoir le sens que je devais attacher à ces mots encore inusités -dans les colonies que j'avais quittées depuis si peu de temps. «Que -signifie, demandai-je un jour à mon consignataire, une réunion -_électorale_ que je vois annoncée chaque matin dans les journaux de -votre ville, pour le _choix d'un candidat_?--Ah! c'est là effectivement, -me répondit-il, une chose qui doit être inintelligible pour vous qui -venez d'un pays où l'on ignore sans doute encore les avantages et les -charges du gouvernement que la Restauration nous a octroyé ou que plutôt -nous l'avons forcée à nous donner. Une assemblée électorale, c'est, -voyez-vous, une réunion préparatoire que forment les électeurs pour -s'entendre sur le choix du candidat qui aspire à la députation. Mais -pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour -mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-même assez -embarrassé de vous définir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple -à employer, c'est de vous faire assister à la réunion électorale dont -vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis électeur et -voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet après-midi -dans le sein même de l'assemblée préparatoire qui doit avoir lieu dans -une demi-heure tout au plus, et là vous en entendrez de belles, je vous -jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s'agit. -C'est trois jours après cette réunion que nous nommerons le député -chargé de représenter notre ville à la chambre législative. - ---Et sur quel homme, demandai-je à mon électeur, avez-vous déjà porté -vos vues? - ---Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà engagé ma voix en faveur d'un -candidat qui a rendu les plus signalés services à notre localité. Tenez, -ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d'ici les piles à -moitié faites, c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui coule si -abondamment dans nos rues, c'est encore lui qui nous l'a fait venir de -deux lieues au moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait -soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns des envieux, que tant -de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allèguent pour lui -nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous dire qu'en récompense et -pour prix des nombreuses améliorations que nous lui devons, il a obtenu -des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est -encore assez fraîche. - ---Ah! le candidat de votre choix n'est pas français? - ---Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou péruvien, ou quelque chose -comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n'est -pas un motif d'exclusion pour lui, à mes yeux du moins. On peut n'être -pas né en France, et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque -surtout, comme mon candidat, on a fait servir à la gloire de sa patrie -adoptive, les ressources d'une immense fortune. - ---Il est donc bien riche votre candidat? - ---Plus que millionnaire, et ses talens égalent au moins ses richesses. -Il a fondé ici, à lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois, et -qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans -tout cela il y a un peu de partialité de la part du journaliste en -faveur du propriétaire de la feuille en question. Mais quelques -préventions que l'on puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal de -M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que souvent ses éloges sont -mérités, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu'il -signale en politique comme en administration. Oh! c'est surtout -lorsqu'il se met en train de tancer l'exagération et la mauvaise foi -d'un petit journal de l'Opposition que nous laissons végéter dans le -pays, qu'il est amusant à lire! car la feuille de M. de Camposlara -reçoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de -la préfecture et quelquefois même, dit-on, certains petits articles de -M. le préfet, lui-même, le plus mordant et le plus malicieux de tous les -préfets du royaume, depuis qu'il y a des préfets en France; et comme -vous devez le prévoir, cette faveur excite au plus haut degré la -mauvaise humeur de la feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit -la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, les subventions et -les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors à son rédacteur -de répondre, et le rédacteur riposte de suite et avec de bonne encre -encore. Il résulte du choc de ces opinions et de l'ardeur de cette -petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de -Camposlara dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos qui -caractérisent toutes ses saillies, que c'est lui qui a amené en France -l'usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs -dont s'amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que -deux coqs se battant et se mordant à beau bec en pleine rue, -m'amuseraient beaucoup moins que la polémique acharnée de nos deux -journaux. - ---Tout ce que vous me rapportez là de ce M. de Camposlara, me donne le -plus vif désir de le voir. - ---Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez -l'entendre et jouir du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu de -la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en provoquant la réunion à laquelle -nous allons assister, a offert de réfuter toutes les objections qui -pourraient lui être présentées par ses adversaires, car il sait combien -l'influence qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. Plusieurs -d'entre eux, par exemple, ont poussé l'animosité jusqu'à vouloir -insinuer, dans le public, qu'il ne devait la fortune dont il use si -libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes d'une dame mystérieuse -qui l'a suivi d'outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main, -disent toujours ses ennemis, s'il parvient à se faire nommer député et à -acquérir une haute position sociale en France. Cette histoire -romanesque, qui n'a pas même le mérite de la vraisemblance la plus -grossière, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d'un -aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les basses manoeuvres des -adversaires de l'homme de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir -tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui. -Croiriez-vous bien, par exemple, qu'on a même été, et ce seul fait -caractérise assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que notre candidat -n'avait pas l'âge voulu pour être éligible, et que ce n'a pu être qu'au -moyen d'un extrait de naissance simulé et obtenu dans les pays -étrangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigés -par la loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait tomber sous le -sens commun qu'on se fît vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des -électeurs, et convoiter un mandat législatif au moyen d'une ruse qu'il -serait si facile de découvrir tôt ou tard!» - -Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville, -nous arrivâmes en face d'une sorte de magasin dont un groupe de gens -habillés de noir de la tête aux pieds, semblaient garder les portes. -«Tenez, me dit mon consignataire, c'est ici que la réunion a lieu, et si -je ne me trompe, les débats pour ou contre sont déjà commencés. Prenez -ma carte d'électeur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous -feront aucune observation, et quant à moi, comme je suis connu de l'un -d'eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tâchez de -ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus, -je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d'électeurs et de curieux -en ce moment à la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous -suis.» - -Je passai par l'étroite issue du lieu de la réunion comme une lettre à -la poste, et sans avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme carte -d'électeur. - -L'espèce de _raout_ politique qui s'offrit à mes premiers regards dans -le magasin de réunion, se trouvait composé de cent cinquante à deux -cents individus de tournure et de mise assez différentes. Les uns -causaient vivement entre eux; les autres paraissaient écouter -attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient être là aussi à -l'aise qu'ils l'auraient été dans une halle au blé ou une foire en plein -vent. Ce ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire pour démêler un -peu un à un tous les objets qui s'étaient présentés d'abord si -confusément à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer qu'un homme, -monté sur une table, haranguait tant qu'il pouvait toute l'assemblée. -Cet homme, dont la voix animée se perdait encore dans le bruit des -conversations particulières, réussit bientôt, à force de patience, de -force pulmonaire et d'obstination, par attirer sur lui l'attention des -auditeurs même les plus distraits, et le silence de l'assistance me -permit enfin d'écouter ce que disait l'orateur: - -«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix et en exagérant ses gestes, -des _caloumnies_ que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient pas -trop _absourdes_, ont été _dirizées_ contre moi pour altérer, dans vos -esprits, la _counfiance_ précieuse que vous m'avez accordée et de -laquelle _auzourd'hui z'attends_ la _pruve_ la plus _etlatante_ et la -plus _hounourable_. On a osé me _réprocer_ (car que n'ose-t-on pas quand -il faut calomnier), on a osé me _réprocer_ ma qualité _d'étranzer_ alors -qu'un _ate_ solennel du gouvernement venait de me déclarer _citoyen -français_ en récompense des trop faibles services que _z'avais_ eu le -_bounheur_ de rendre à ma belle patrie d'_adotion_. Des _hoummes_, qui -n'ont eu que le mérite de naître sur le sol de cette France à laquelle -ils sont à _charze_, n'ont pas craint de me faire _oun_ crime d'avoir -acquis le titre de _bourzoisie_ au prix de sacrifices qui prouvaient au -moins le désir que _z'avais_ d'être _coumpté_ au nombre des citoyens de -la cité. Ils ont été, le _dirai-ze, zusqu'à_ contester _l'âze_ dont je -ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir _l'hounneur_ de -représenter la ville qui m'a accordé la _plous_ noble et la _plous -touçante_ hospitalité et à laquelle _z'ai counsacré_ une _etzistence_ -qu'elle a _protézée_ et que j'aurais voulu _loui_ devoir, s'il avait été -au pouvoir de l'homme de se _çoisir_ le _liou_ de son berceau et de se -_dounner ouno_ mère...» - -Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme un nuage d'encens, du sein -de tous les groupes, vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et d'un -ton plus élevé... - -«Oui, à d'autres la facile gloire de s'être _dounné_ la peine de naître -en France, et d'avoir hérité du beau titre de _citoyen français_ comme -du champ de leur père ou de la _fortoune_ toute acquise par leurs aïeux; -mais à moi au moins le mérite d'avoir conquis, par mon dévouement, ce -titre dont vous m'avez _zugé_ digne et que notre roi bien aimé a daigné -m'accorder à votre sollicitation. Que ceux qui _cercent_ à semer la -division dans le pays qu'ils réclament comme leur patrimoine -_etzclousif_, tremblent de vouloir passer pour meilleurs citoyens que -ces _étranzers hounourables_ qui ont offert toute leur _fortoune_ à la -France pour y faire _prouspérer l'indoustrie_, y établir la _councorde_ -et y maintenir le règne de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est -pas de patrie habitable pour les _hounêtes zens_, pas de prospérité -_poussible_ pour le travail et pas de _récoumpense souciale_ pour les -_vertous outiles_ et les _atcions_ qui _hounourent lou plous -l'houmanité_!» - -Une explosion de bravos délirans arrêta tout court le péroreur, et il -était temps, car malgré la fluidité d'élocution et la volubilité -oratoire qu'il avait mises à nous débiter son lambeau de discours, il -était facile de prévoir le moment où les idées viendraient à manquer au -moulin à paroles dans lequel il semblait broyer les phrases qu'il jetait -à son auditoire. Le moment d'interruption occasionné par la masse -d'applaudissemens qui avaient accueilli sa harangue, loin de lui donner -une force nouvelle et de lui offrir un second point de départ favorable -à l'essor qu'il lui fallait reprendre, sembla, au contraire, l'avoir un -peu dérouté et lui avoir fait perdre le fil des idées qu'il avait suivi -jusque-là avec plus de succès et de facilité que de puissance et de -méthode. - -«Oui, s'écria-t-il, dès que le tumulte fut un peu apaisé; oui, l'on m'a -demandé quelles étaient mes _oupinions poulitiques_, à moi qui _çaque_ -jour expose toutes mes _oupinions_ dans _l'ourgane poublic_ le _plous_ -en _favour_ parmi toutes les feuilles du département; mais puisqu'il -faut ici _répoundre_ à _l'inzoustice_ des attaques ou à la perfidie des -_etzigences_, par la _droitoure_ des intentions et la bonne foi des -_etzplications_, vous me permettrez, messieurs, de répéter et de -déclarer à haute voix, pour que vous _pouissiez_ en prendre _ate_ contre -moi si jamais j'étais assez _lace_ pour trahir mes promesses, que mes -_principes_ sont et seront toujours ceux d'un gouvernement auquel la -France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix de quinze années et la -_récounciliation_ générale des partis qui déchiraient le sein _épouisé_ -de notre belle, de notre grande, de notre noble, de notre glorieuse -patrie! Voilà, oui, je le répète avec _orgouil_, mes principes, et je le -répète devant mes amis comme en face de mes ennemis, si j'étais assez -malheureux pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi lesquels je ne -croyais rencontrer que des adversaires loyaux, équitables et libéraux.» - -Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir l'enthousiasme de -l'auditoire. L'orateur, hors de lui-même, fut enlevé de la table qui lui -servait de tribune, sur les bras de la foule qu'il avait exaltée, et on -porta le triomphateur tout essoufflé chez lui, avant que j'eusse pu le -voir d'assez près pour le contempler tout à mon aise et éclaircir, en -l'examinant attentivement, un soupçon qui m'avait saisi en portant -d'abord mes regards sur sa physionomie et en recueillant, d'une oreille -étonnée, les premiers sons que j'avais entendus sortir de sa bouche. - -«Eh bien! me dit mon consignataire, une fois la toile baissée et la -comédie jouée: que pensez-vous de ce gaillard-là? - ---Ma foi, lui répondis-je encore tout étourdi, je pense que ce -gaillard-là ne m'est pas tout-à-fait inconnu, et que je l'ai déjà vu -quelque part. - ---Rien ne serait moins extraordinaire. Il a tant couru et vous aussi, -qu'il est fort possible que vous vous soyez rencontrés de l'autre côté -de l'eau. - ---Comment déjà m'avez-vous dit qu'il se nommait, ou du moins qu'il se -faisait appeler ici? - ---Il se nomme monsieur le comte de Camposlara et d'une demi-douzaine -d'autres noms ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne me rappelle -pas bien; mais ses papiers, je vous le certifie, sont en bonne et due -forme, et j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne sont bien -réellement ses vrais noms. - ---Et il se fait passer, dites-vous, pour Mexicain? - ---Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c'est -qu'il nous est venu de très loin, et avec une fortune dont il fait le -plus honorable usage pour lui et pour nous. - ---Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous me dites-là me confond, ou du -moins m'intrigue au dernier point... J'aurais bien envie de parler à -votre monsieur de Camposlara. - ---Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n'est -plus accessible à tout le monde, que ce grand personnage. L'hôtel qu'il -habite est ouvert, chaque jour, à deux battans, à tous les habitans du -pays; et Dieu sait la multitude de réclamations qu'on lui adresse, le -nombre de services qu'on lui demande, et la quantité prodigieuse de -consultations qu'il donne gratis à tous les solliciteurs, les -nécessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de -lui et de ses lumières. - ---C'est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra -ma visite dans son hôtel... - ---Pour une consultation? - ---Non, pour un éclaircissement que je serais bien aise... C'est une -ancienne affaire que je vous conterai plus tard...» - -Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentai aux portes de -l'hôtel de M. de Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur éligible -que j'avais entendu la veille, pourrait bien n'être autre chose que M. -Gustave Létameur, avec lequel j'avais fait la traversée du Hâvre à la -Martinique; et à qui, plus tard, j'avais eu le bonheur d'épargner un -tour de corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me -disais-je, m'a bien paru être plus âgé que ne peut l'être encore mon -Banian. Il m'a même semblé un peu chauve, plus brun que ne l'a jamais -été M. Gustave, et plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; mais -les années qui se sont écoulées depuis notre brusque séparation à -Saint-Thomas, et le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs, -n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a apparu hier M. de Camposlara! Et -puis, en supposant que je me sois trompé sur la ressemblance que -m'offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de -voix qui m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu M. Gustave -lui-même, m'aurait-il abusé sur l'identité de ces deux personnages? Non, -il est impossible que tant de circonstances réunies aient concouru à me -mettre dans l'erreur. C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu -hier faire une parade électorale à ses futurs commettans. En vain -cherchait-il, le malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, et -à son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le -naturel se trahissait à chaque instant chez lui, dans l'inflexion de -certains mots français qui lui sont devenus trop familiers pour qu'il -pût, à sa fantaisie, en déguiser la consonance dans sa bouche. Et -d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle revenant du Mexique, de la Colombie ou -du Pérou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut à peine, -m'a-t-on dit, justifier la réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement -avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique méridionale, où je -l'avais relégué pour ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus de -doute, c'est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois, -faisant des dupes ou se faisant duper, peut-être, en dissipant l'or -qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique ou au Pérou. Entrons donc chez -M. de Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et acquérir la -certitude ou la vanité des soupçons que j'ai formés sur cet illustre et -aventureux individu. - -Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès d'un laquais qui, en -m'annonçant à son maître, me fit entrer dans un vaste salon où je -trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrétaires et -autant de visiteurs. - -Le personnage vint à moi d'un air affectueux, et me demanda ce qu'il -pouvait y avoir pour mon service. - -«Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tête aux pieds. Je viens -devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez? - ---Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé fort attentivement et sans -la moindre émotion apparente. _Z'ai vou_ tant de _physiounoumies_ dans -ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidèles, que la -mémoire des _figoures m'éçappe_ assez _voulountiers_. Mais si vous aviez -la _bounté_ de me dire _voutre_ nom, _put-être qué zé_ me le -_rappélérai_ mieux que votre _visaze_ qui paraît bien _né_ pas m'être -tout-à-fait _inconnou_; mais _qué cépendant_ je crois n'avoir _zamais -rémarqué_.» - -J'articulai alors mon nom, et je rappelai à mon homme quelques-unes des -circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas où -j'aurais eu l'honneur de parler à M. Gustave Létameur. A toutes mes -questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et -l'étonnement le plus naïf. «C'est _oun altre_ certainement que vous -aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit -bien _étranze_ pour _qué l'illousion doure_ encore en ma présence. Au -_sourplous zé_ suis bien _facé_ de n'être pas la personne que vous -_cercez_, si cette personne vous intéresse ou se trouve à même _dé_ vous -être agréable; et si, dans ce dernier cas, _z'étais_ assez _houroux_ -pour la remplacer, _zé_ vous prie, monsieur, _dé_ disposer _dé_ votre -_servitur_, comme si c'était elle.» - -Après quoi M. de Camposlara me salua profondément pour aller s'occuper -de ses affaires auprès de ses secrétaires et de ses amis qui -paraissaient sourire malignement de la position un peu singulière dans -laquelle venait de me placer ma méprise. - -Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant l'hôtel Camposlara et en -renfonçant mon chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là soit un -bien froid misérable si je ne me suis pas trompé, ou que je sois -moi-même un fameux sot si je me suis trompé réellement comme il le -prétend... Mais non, c'est lui-même et je ne saurais plus en douter, -malgré le ton d'assurance que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts -qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur ou pour prolonger la -mystification... Mais aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette -hésitation dont il a su profiter avec tant de calme et d'adresse! Il -fallait aller tout nettement à lui et le déconcerter!... Quand je songe -cependant à tout cela, le doute peut bien encore m'être permis, car -enfin quel motif aurait eu le Banian à me cacher ce qu'il aurait intérêt -à m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement notre Banian que j'eusse -retrouvé ici? En m'avouant tout, il pouvait compter sur ma discrétion et -prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter en cherchant au contraire à -tout nier en face de moi qui, par dépit, me trouverais intéressé à -provoquer le scandale aux dépens d'un homme qui aurait voulu se jouer de -ma bonne foi... Mais non encore une fois, c'est lui et ce ne peut être -que lui: j'ai été berné là comme un sot, faute d'assurance et de tact; -mais demain il fera jour, et je suis décidé à prendre ma revanche d'une -manière éclatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai été -joué comme un sot aujourd'hui et que je me sens même humilié du -personnage que j'ai rempli auprès de cet aventurier. - -Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d'attaque dans la tête -et des projets de vengeance dans le coeur, à l'hôtel Camposlara. Le -concierge et les valets m'apprirent que, dans la nuit même, leur maître -était parti pour Paris. - -Le surlendemain son élection à la chambre des députés fut enlevée à une -immense majorité par les électeurs qu'il avait si bien harangués trois -jours auparavant. - -Un courrier extraordinaire expédié sur ses traces, partit à franc-étrier -pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il -comptait du reste depuis long-temps. - -Allons, me dis-je en apprenant le départ de M. de Camposlara pour Paris -et sa nomination à la chambre des députés, c'est à la tribune -législative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs -obscurs, je reverrai mon _Banian_, si toutefois encore, comme tout -semble me l'annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon -_Banian_. - -Je partis deux ou trois jours après le nouveau député de -l'arrondissement de ..., pour la capitale. - - - - -XXIV - - A certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur - le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec - tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est - qu'aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces - diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches - écloses! - - (Page 253.) - -Double rencontre au café;--conversation;--plan à former. - - -Le café Lemblin était encore, à l'époque dont je vous parle, le -rendez-vous des mécontens et des désappointés, rancuniers qu'avait fait -naître sur ses traces et autour d'elle l'exclusive et imprévoyante -Restauration. Long-temps avant mon départ de France pour la Martinique, -j'avais entendu citer ce lieu de réunion, comme le club public le plus -accrédité parmi les libéraux et les officiers à demi-solde, dont -regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et pendant le séjour que -j'avais fait à Paris, avant mon excursion aux Antilles, pour me composer -une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde d'oublier de -fréquenter le café Lemblin, en ma qualité d'ex-officier de l'ancienne -armée et de Napoléoniste congédié sans pension. Chacune des demi-tasses -et chacun des petits verres que je prenais dans cette buvette -patriotique si justement renommée pour la bonté de ses décoctions de -moka et l'excellence de ses liqueurs fines, me semblaient un acte de -protestation que je signais en traits de feu, contre le gouvernement -établi par la Sainte-Alliance, et contre le trône que l'étranger avait -si insolemment planté sur le parquet glissant des Tuileries. Aussi avec -quelle mâle et militaire fierté, en entrant dans mon café de -prédilection, ne demandais-je pas alors aux garçons en moustaches qui -servaient les membres de notre association de consommateurs: _Garçon, le -Constitutionnel et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve et une prune -confite!_ Ah! c'était alors le bon temps du libéralisme pour nous, et -l'époque la plus belle de la vente pour le café _Lemblin_! La vogue est -restée peut-être encore au bienheureux café qui retentit si souvent des -énergiques imprécations de toutes les notabilités patriotes des deux -mondes, contre la tyrannie et le despotisme des rois coalisés... Mais le -libéralisme qui fonda la réputation universelle de Lemblin, qu'est-il -donc devenu aujourd'hui que tant de vieux libéraux ont déserté à la fois -et leur ancien café et leurs anciens principes? - -Depuis mon retour à Paris, j'allais chaque après-dînée, par un reste -d'habitude et de vénération, savourer ma demi-tasse séditieuse, dans cet -établissement, et me mettre au niveau de la politique contemporaine en -lisant tous les journaux rédigés dans le sens de mes opinions restées -toujours nationales. Un soir que, tout occupé de chercher parmi les -petites nouvelles du jour la nomination de M. de Camposlara à la chambre -des députés, je ne songeais nullement à rencontrer près de moi une -vieille connaissance, je me sentis tomber sur l'épaule droite, la lourde -main d'un individu qui, en me faisant tourner soudainement la tête vers -lui, s'écria le nez à deux pouces du mien: - -«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons plus les vieux amis, à -présent? - ---Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine, m'écriai-je à mon tour, en -retrouvant devant moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume! Et -depuis quand ici et par quel hasard? - ---Oh! par un hasard très facile à concevoir, me répondit-il. Vous me -voyez à Paris par la raison toute simple que j'ai pris la diligence pour -y arriver il y a quinze à seize jours. Il n'y a pas plus de hasard que -cela dans toute mon affaire. - ---Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir que j'ai à vous revoir, -mon brave capitaine. Mais franchement, si le son de votre voix ne -m'avait pas frappé avant que j'eusse vu votre figure, j'aurais eu de la -peine à vous remettre au premier coup-d'oeil. - ---Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est que quelques années de plus, -voyez-vous, ne rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie qui, tous -les cinq ou six mois, va se faire bronzer ou rebronzer sous le soleil -des tropiques. Depuis que nous ne nous sommes vus, mon toupet, comme -vous avez dû vous en apercevoir, s'est furieusement dégarni, et la barbe -a un peu grisonné sur cette face que la misère et les contrariétés ont -déjà passablement sillonnée de ces rides précoces qu'elles n'épargnent -guère aux gens de ma profession. Mais ce n'est pas l'embarras, à présent -que je vous observe de plus près, et que j'examine votre _coque_ dans -tous ses détails, savez-vous bien que vous n'êtes pas embelli, vous, non -plus! - ---Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que voulez-vous, il faut bien -en passer par là, quelque dépit qu'on en ait! - ---Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, c'est que je vous -trouve plus laid encore que de coutume. Mais c'est égal, vous êtes -toujours un brave garçon, je pense, et cela me suffit à moi qui n'ai pas -la prétention d'être une jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux à -cette table pour causer un peu, et contons-nous réciproquement nos -affaires, si nous en avons, et nos peines, et de celles-là on en a -toujours... «Garçon, deux verres de grog au rhum, bien chaud, -entendez-vous, et sans eau, car je trouve votre rhum assez fort comme ça -sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau pour lui donner du -montant.» - -J'eus bientôt raconté à mon capitaine les détails principaux de ma -vulgaire histoire. Ce fut ensuite à lui à prendre la parole. - -«Vous vous rappelez encore sans doute, me dit-il, ce voyage où je vous -laissai mourant ou à peu près mort, à la Martinique, pour revenir en -France avec mon navire _le Toujours-le-même_. Eh bien! à mon retour au -Hâvre, croiriez-vous bien que, sur la dénonciation clandestine d'un -salotin qui se trouvait à mon bord, on me retira ma lettre de capitaine, -pour me punir d'avoir arboré le pavillon tricolore à la mer et d'avoir -osé rétablir le nom du _Grand Napoléon_ sur l'arrière de mon bâtiment? - ---Oui, j'ai su tout cela dans le temps, à la Martinique. Votre affaire -fit même assez de bruit dans l'île à cette époque; et je n'avais que -trop bien prévu, au reste, ce qui devait vous arriver. - ---Enragé de cette dénonciation et brûlant du désir de mettre le grappin -sur le traître qui avait pu se souiller d'un acte aussi atroce, je -songeai à employer le temps que je me voyais forcé de passer à terre -dans l'oisiveté, à découvrir le nom de mon assassin, car c'était m'avoir -assassiné moralement que de m'avoir ravi la faculté d'exercer un métier -auquel je tenais plus qu'à la vie. Je me rendis à Paris avec l'espoir et -le besoin d'obtenir quelque renseignement précieux qui pût me mettre à -même de tirer une vengeance éclatante et sûre de mon délateur. Je courus -tous les bureaux du ministère: je jetai de l'or dans la gueule de tous -les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates qui pouvaient -m'être de quelque utilité dans mes démarches; mais toutes les gueules se -turent et toutes les pattes se fermèrent sans vouloir me dire ou me -livrer le nom de l'infâme que je poursuivais sans savoir qui il pouvait -être. Enfin, au bout de deux longues années de recherches, de -sollicitations, de cadeaux et d'importunités, je parvins à poser le -doigt sur le nom de mon ténébreux mouchard... c'était... vous ne -devineriez jamais qui... - ---Un des passagers? - ---Oh non, c'étaient tous des gens d'honneur, assez drôles, assez -ridicules même, mais au fond de braves gens. - ---Un de vos matelots peut-être? - ---De mes matelots! oh encore moins, et j'en rends grâces au ciel, -quoiqu'ils ne valussent pas grand' chose les canailles! Mon délateur -était un misérable à qui j'avais donné du pain et quelques taloches; que -j'aurais pu assommer parce qu'il avait trompé indignement ma bonne foi -et que je m'étais contenté de fustiger avec cent fois plus de douceur -qu'il n'en méritait. C'était enfin, puisqu'il faut vous le nommer... - ---Le cuisinier Gustave Létameur! - ---Justement et vous l'avez deviné! résolu de me venger, à quelque prix -que ce pût être, sur ce grand misérable, quelque indigne qu'il fût de ma -colère, je demandai la faveur de reprendre ma lettre de capitaine au -long cours, et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer ce titre -de capitaine que mon mérite et mes services m'avaient acquis et que la -lâcheté m'avait momentanément ravi. J'espérais, en naviguant dans les -lieux qu'habitait encore mon obscur persécuteur, pouvoir le dénicher -dans quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon aise que je n'eusse -pu le faire en France. Mais inutiles efforts! ce ne fut que deux ans -après avoir découvert le nom de mon espion, dans les cartons rouges du -ministère, qu'il me fut permis de reprendre la mer et le commandement de -mon pauvre navire... Il était alors trop tard: l'infâme avait disparu de -tous les lieux qu'il avait souillés tour à tour de sa présence, et j'eus -beau, pendant deux ou trois ans encore, le réclamer, comme une -satisfaction qui m'était due, à tous les rivages que j'abordais, -personne au monde ne put me dire: _Il est là, tombe dessus et donne t'en -sur sa peau à coeur joie!_ J'avais bien saisi par-ci par-là quelques -indices sur les traces de ce vagabond; mais aucun des renseignemens que -j'avais recueillis ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre le -nez sur le trou du gîte où se cachait son ignominie. Dégoûté, rebuté de -mes vaines et longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma vengeance au -chapitre des créances oubliées et des non-valeurs par insolvabilité du -débiteur, lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relâche que je fis à -la Martinique (vous étiez alors absent de l'île pour vos affaires), -j'appris que mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune à la -Côte-Ferme et s'être appliqué un nom supposé, s'était retiré, honoré et -considéré, dans une ville de France, où il faisait, disait-on, la pluie -et le beau temps... Cette révélation, qui m'avait été faite sous la -promesse du secret le plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs -presque éteints de vengeance et de haine. J'apprends en même temps -qu'une négresse que ce sale Banian a rendue mère, habite encore la -colonie... - ---La négresse Supplicia, n'est-ce pas? - ---Oui, sans doute... et d'où savez-vous?... - ---Continuez, je vous conterai ensuite ce que j'ai à vous dire à ce -sujet... - ---J'apprends, comme je vous l'ai déjà dit, que cette négresse habite -encore la Martinique avec l'enfant de mon ex-marmiton qui, à force -d'intrigues et d'escroqueries, avait réussi, quelques mois auparavant, à -se faire passer pendant une semaine ou deux pour le plus riche négociant -de l'île... Bon, me dis-je, il faut lui faire avaler le calice jusqu'à -la lie la plus épaisse et la plus amère, à présent qu'il se croit -tranquille et fortuné dans le pays où il vit inconnu et impuni. Amenons -cette négresse en France, avec son petit mulâtre, et allons, avant de le -tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure, la mère et l'enfant au -beau milieu de sa prospérité. Ce qui fut dit fut fait. La négresse était -libre: elle s'était rachetée de ses maîtres, et ne demandait pas mieux -que de rejoindre son infernal suborneur. Je l'embarque avec moi, comme -un corps saint, et je l'amène au Hâvre, pour le plaisir seul de lui -faire voir du pays et de me servir d'elle au besoin, pour servir au -Banian un plat tout chaud de ma façon. - ---Quoi! vous avez donc ramené Supplicia en France? - ---Avec son mauricaud qui ressemble trait pour trait à l'infâme auteur de -ses malheureux jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à mon hôtel, -rue du Bouloy, nº 20. - ---Oh! la singulière chose que tout cela! - ---Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en suis qu'à l'exorde de mon -discours, ou si vous aimez mieux au premier couplet de ma romance -sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup de temps et après tous -les frais que j'avais faits pour assurer l'exécution de mon projet, -c'était de découvrir le refuge de mon introuvable ennemi. J'arrive à -Paris, le rendez-vous, comme vous savez, de tous les renégats enrichis -et le refuge inviolable des parias qui ont trahi leur caste. Je cherche -nuit et jour et je ne découvre rien. J'allais encore maudire le sort qui -depuis si long-temps me faisait consumer ma vie en efforts impuissans et -en vaines poursuites, lorsque avant hier, en me promenant clopin clopan -le long de l'allée extérieure du boulevard Montmartre, je me sens -éclaboussé par une brillante calèche à quatre chevaux. Ce que ma -sagacité et mes efforts n'avaient pu me faire découvrir, le hasard et -une éclaboussure venaient de me le faire trouver. Furieux, je jette -aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens qui se faisaient -trimballer aussi insolemment en voiture, et je vous laisse à penser -quelle fut ma stupéfaction et en même temps ma joie, quand je reconnus, -dans mes deux éclabousseurs, la comtesse de l'Annonciade et mon -ex-marmiton, assis fièrement à ses côtés! - ---Pas possible! - ---Pas possible tant que vous voudrez, mais pourvu que cela soit, la -chose, j'espère bien, doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si -soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise ou de satisfaction -ou, ma foi, un cri de tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement -machinal ou instinctif, je lève ma canne. Les deux gueux s'éloignent -ventre à terre dans leur calèche flamboyante; mais comme ils n'avaient -pas de jockey derrière, moi, sans perdre un seul instant, je saute en -vrai gabier sur le siége, en me blottissant de mon mieux sous la voûte -du brillant et rapide phaëton, et le cocher nous conduit les uns et les -autres dans la cour de la mairie du onzième arrondissement. Le couple -monte dans la salle de la mairie; je quitte alors mon siége aux yeux des -gens de la maison de ville, qui me prennent peut-être pour un des valets -du coquin, et pendant que le coupable et sa complice sont à faire leurs -affaires là-haut, je me mets à lire, pour me donner l'air d'avoir une -contenance à moi, les avis de mariage de l'arrondissement... Depuis cinq -ou six jours les deux tendres amans étaient affichés, l'un sous son nom -de comte de Camposlara, et l'autre sous le vrai nom de veuve comtesse de -l'Annonciade, qu'elle était si indigne de porter, et c'est ce dernier -indice qui m'a fait même découvrir le faux nom et le faux titre que se -donne depuis long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur... Le parti que -j'avais à prendre après avoir fait cette belle découverte, fut bientôt -arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me décidai à sauter de -suite à l'abordage pour mettre obstacle à un mariage si bien assorti, et -je me disposais à faire en pleine mairie une scène de ma façon aux -futurs conjoints, lorsque j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant -de l'Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les attendais pour les accoster -en plein bois, ils s'étaient échappés par la porte de derrière de la -maison. Je m'adressai alors au cocher de la voiture qui les avait -conduits si bon train eux et moi jusqu'à la mairie. Cet animal m'apprit -que sa carriole n'était qu'une remise de louage, et qu'il ne connaissait -pas plus que moi-même les individus qu'il avait ainsi trimballés pour -leur argent. Désespéré d'avoir manqué si bêtement un aussi beau coup, je -rentrai à mon logis, en me promettant bien une autre fois de mieux -prendre mes mesures pour traquer ce gibier de potence dans son gîte. -Mais à peine avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté, le -quart dans ma chambre, que le garçon de l'hôtel m'apporta un billet, -mais un billet un peu soigné, allez, et auquel je n'ai pu encore -comprendre un seul mot. Il était écrit de la main de la comtesse -elle-même, qui, ayant été sans doute à la préfecture de police, se sera -procuré mon adresse au moyen de mon nom. Mais pour vous donner une idée -de la singularité de cette épître, je vais vous mettre l'original sous -les yeux: tenez, lisez et dites-moi si, plus heureux que je ne l'ai été -jusqu'ici, vous pourrez y concevoir quelque chose.» - -Le capitaine tira de sa poche le billet froissé; il était ainsi conçu: - - «Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous que de m'avoir fait subir - les plus atroces traitemens après votre attentat de Cumana, c'est déjà - trop pour moi que d'avoir toléré votre fuite à Saint-Thomas, et je - vous préviens que pour peu que vous persistiez à me persécuter de - votre indigne présence, je vous dénoncerai à la justice, comme le plus - affreux de tous les hommes et le plus inhumain de tous les forbans qui - ont souillé les mers. Tremblez de tout ce que vous avez fait, et - tremblez surtout de reparaître jamais à mes yeux. - - »VE DE L'ANNONCIADE.» - -«Que dites-vous, me demanda le capitaine, de ce tendre billet doux et du -style énigmatique de cette petite mégère? Pour moi, le diable m'emporte, -je crois qu'elle est folle: c'est la conjecture la plus favorable à son -honneur, que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions et du -désordre d'idées qui règne dans cette lettre. Et de quoi riez-vous donc -ainsi? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir déjà de si gai dans tout ce -que je viens de vous dire! - ---Je ris, répondis-je à mon ami, d'une imprudence que me rappelle ce -billet, et pour laquelle j'ai à réclamer ici toute votre indulgence. -Trop heureux si, comme moi, vous voulez bien prendre la chose aussi -gaiement. - ---Et de quelle imprudence voulez-vous donc me parler? Voyons un peu, car -rien ne me taquine plus que de voir les autres rire sans que je sache -pourquoi.» - -Je racontai alors à Lanclume ma dernière entrevue avec la comtesse, à -Saint-Thomas, et la nécessité où je m'étais trouvé, pour favoriser -l'incognito et la fuite du Banian, de le faire passer lui-même pour un -des officiers pirates capturés à bord de _l'Invisible_. - -Après m'avoir attentivement écouté en faisant plusieurs fois la grimace, -mon auditeur, sur la physionomie duquel se peignait un certain air de -mécontentement, me dit: - -«Savez-vous bien que ce que vous avez fait là n'était pas une chose trop -loyale. - ---Mais c'était une chose si invraisemblable que cette substitution de -noms! Et puis j'étais tellement pressé par la nécessité!... D'ailleurs -quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui étiez alors en France, qui -ne pouviez plus naviguer, vous dont la bonne réputation plaçait toute la -vie à l'abri d'un soupçon si injurieux? - ---Oui, mais il n'en est pas moins vrai que vous m'avez toujours fait -passer pour un pirate! - ---Aux yeux d'une folle tout au plus, que personne n'aurait crue quand -bien même elle vous aurait accusé de piraterie en face de toute la -terre! - ---Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer la pilule pour me la -faire avaler plus souplement, jamais vous ne me persuaderez que ce n'est -pas là une affaire désagréable pour moi... Et quand je pense encore que -c'est pour sauver un _canaillon_ de l'espèce de ce gredin de Banian, que -vous m'avez fait passer pour un forban, je ne sais qui m'empêche de vous -en vouloir toute ma vie!... Si encore ç'avait été pour quelque chose de -bon! Mais pour un scélérat de cette sorte, qui s'est fait agent de -police pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté et d'impunité, -voilà ce qui me révolte presque autant contre vous que contre lui.» - -Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins à calmer l'irritation du -brave capitaine qui aurait fini peut-être par me chercher querelle sans -le faible qu'il s'était toujours senti à mon égard, et sans le plaisir -qu'il avait eu à trouver en moi les dispositions de vengeance qu'il -avait nourries si long-temps contre le Banian. Selon la mauvaise -habitude de tous les provinciaux qui arrivent à Paris, nous avions causé -tout haut de nos petites affaires dans le café Lemblin. Un vieillard, -assis seul à une table voisine de la nôtre, m'avait paru prêter avec -curiosité l'oreille à notre conversation. Je remarquai l'attention -importune avec laquelle notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et -j'engageai mon capitaine à sortir pour nous rendre à son hôtel, et -pouvoir, loin des indiscrets, nous entretenir plus à l'aise sur ce que -nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce qu'il appelait l'alliance -monstrueuse de notre folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion. -Nous quittâmes tous deux le café... Il faisait déjà nuit. - -A peine avions-nous fait quelques pas dans les allées obscures du -Palais-Royal, que le vieillard qui nous avait observés si attentivement -dans le café, s'approcha de nous, en nous saluant jusqu'à terre et en -nous disant: - -«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver très indiscret; mais le -motif qui m'inspire fera excuser, j'ose l'espérer, la hardiesse ou -l'inconvenance de ma démarche. La conversation que vous venez d'avoir -ensemble sur un individu qui, malheureusement, ne m'est pas inconnu, -m'autoriserait d'ailleurs à me présenter devant vous, quand bien même je -n'aurais pas eu déjà l'avantage de me rencontrer avec monsieur. - ---Avec moi! dis-je alors à l'étranger qui venait de me désigner. - ---Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique, s'il m'en souvient, à -certaine fête dont _la brise du matin_ balaya les vestiges sur le sol -volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles, -ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces _maudites brises du -matin_ dans les colonies et ces diables de _raz-de-marée_ enlèvent tant -de prospérités fraîches écloses!... Prenez-vous du tabac, monsieur? -c'est du Macouba tout pur que je me procure en fraude.» - -A ces mots sententieux, beaucoup plus qu'à la mine de notre nouvel -interlocuteur que la lueur vacillante des réverbères ne me montrait -qu'imparfaitement, je reconnus l'homme grand, sec et noir, ce sinistre -trouble-fête, que quelques années auparavant j'avais rencontré, errant -comme un spectre, au milieu des prestiges du bal de M. Baniani. - -«Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui dis-je, arrivant tout justement -au moment où il est précisément question de ce misérable! - ---Oui, c'est tout justement moi, mon cher monsieur, arrivant toujours, -comme vous le dites, avec des prévisions funestes et inévitables sur le -sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique, à qui je ne donne pas -quarante-huit heures de noblesse à vivre, grâces aux pièces authentiques -dont je me suis pourvu contre lui. - ---Et que vous a-t-il donc fait aussi à vous? demanda le capitaine à mon -ancienne connaissance. - ---Il m'a tout bonnement escroqué la commission qui devait m'être allouée -sur quelque argent dont le recouvrement m'avait été confié. - ---Ce n'est que cela? - ---Mais n'est-ce pas assez, s'il vous plaît, quelque peu que cela vous -paraisse? - ---Bah assez! à moi il a escroqué bien autre chose que de l'argent, le -gueusard! - ---Et quoi donc, autre chose? - ---L'honneur, monsieur, l'honneur! - ---Il est vrai que c'est autre chose et que c'est même quelque chose... -Mais l'argent, quelque bas qu'on prétende le mettre aujourd'hui, vaut -bien aussi son prix, quand surtout il est marqué au bon coin. - ---Et quelles sont donc les pièces authentiques, demandai-je à notre -grand homme noir, que vous vous êtes procurées contre ce chevalier -d'industrie? - ---Les voici: elles pourraient passer, m'ont dit quelques hommes de loi, -pour un petit chef-d'oeuvre de procédure: un certificat des autorités de -Caraccas, attestant que l'individu en question a troqué son vrai nom qui -ne pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre celui de comte de -Camposlara, qu'il s'est procuré dans un dictionnaire historique; qu'il a -été convaincu d'avoir fait partie d'un équipage de forbans; qu'il a été -presque pendu à Saint-Thomas; mais que la corde a manqué par un effet -dépendant de sa volonté; une autre pièce certifiant que, dans l'espace -de cinq ans, il a fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu -passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; c'est par conséquent -une faillite et deux tiers à peu près par année, si je sais encore -calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retiré pour vivre -honorablement en France, que l'on a découvert ses méfaits commerciaux et -autres... Plus, diverses pièces attestant qu'après avoir enlevé Mme la -comtesse veuve de l'Annonciade à sa famille, et de plein gré de la part -de celle-ci, il a abusé de la manière la plus scandaleuse de la fortune -de sa victime résignée, pour compromettre la réputation et les -propriétés de cette honorable et noble dame. Et en outre, enfin, un -arrêt constatant que l'identité de la personne de ce faussaire peut être -prouvée au moyen d'une large cicatrice en forme de hallebarde, qu'il -porte habituellement sur la partie antérieure droite de la poitrine. - ---Bravo! bravissimo, s'écria le capitaine dès que le vieil habitant eut -fini. Touchez-là, monsieur, vous m'avez l'air d'un créancier solide, -décidé à vous faire rendre justice, les preuves à la main; mais quelle -est votre intention et votre plan de campagne concernant le malotru à -qui nous allons tous trois donner la chasse? - ---Mais, monsieur le capitaine, mon intention en le poursuivant à -outrance, est de rentrer, s'il est possible, par la peur d'une -esclandre, dans les fonds qu'il m'a escroqués; et mon plan de mettre à -exécution cette intention, de la manière la plus favorable et selon la -circonstance la meilleure que le hasard pourra m'offrir. - ---Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent que vous vous sentez -enflammé d'une aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour rentrer -dans mon honneur et le punir du mal qu'il m'a fait, que je me mets à la -tête de la croisade que nous allons former contre ce Sarrazin de la plus -basse espèce. Mais comme le but que vous vous proposez peut fort bien -s'arranger avec le ressentiment qui m'anime, nous allons tâcher de nous -entendre pour mener tout cela de front et à une bonne fin. L'hôtel dans -lequel je suis descendu n'est qu'à quelques pas d'ici. Faites-moi le -plaisir de me suivre, et rendus là nous pourrons, plus commodément qu'en -plein air, nous concerter sur les meilleurs moyens à adopter pour -empêcher l'infernal mariage qui se prépare de se consommer, et pour -épargner à la chambre des députés la honte de recevoir un forban et un -escroc dans son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire l'amitié de nous -accompagner jusqu'à ma demeure.» - -Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume. - -En arrivant à l'hôtel du capitaine, les premières personnes que je -rencontrai dans le salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse -Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me voyant, manifesta, par de -grands éclats de rire, la joie qu'elle éprouvait à me retrouver à Paris. - -«Quand je vous disais à la Martinique, maître, que je viendrais un jour -en France, vous aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien, à présent nous -y voilà tous les deux, me dit-elle, et moi bien contente, allez! Petit -Gustave, cria-t-elle en appelant son fils, saluez monsieur; c'est votre -maître et celui de votre papa, de ce papa à vous, entendez-vous bien, -qui est devenu en France un grand monsieur.» - -Curieux de savoir quelles étaient les idées que s'était formées -Supplicia sur le but de son voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait -faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité habituelle, qu'une -fois devenue libre à la Martinique, elle avait voulu se rendre en France -pour retrouver le père de son fils et jouir du plaisir de remettre cet -enfant dans les bras de celui qui lui avait donné l'être. Puis après -m'avoir raconté toutes les bontés que le capitaine avait eues pour elle -dans la traversée, elle ajouta: «C'est M. Gustave qui va être joyeux et -surpris de me revoir, n'est-ce pas? lui qui s'attend si peu à me -rencontrer à Paris? C'est demain que le capitaine m'a promis de me -conduire avec mon petit enfant, à l'endroit où il demeure, et je crois -qu'en attendant ce moment, je ne dormirai pas de la nuit!» - -La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance si touchante que -j'aurais craint, en lui faisant comprendre la vérité, de lui arracher -l'heureuse illusion qu'elle semblait goûter avec tant de ravissement. - -Le capitaine, le vieux créole et moi, nous allâmes délibérer à huis -clos, jusqu'à deux ou trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait -de faire le lendemain, pour jeter une interdiction subite sur les -projets de mariage du Banian. - -C'est dans le chapitre suivant que je retracerai les détails de cette -scène que nous avions passé une partie de la nuit à répéter et à mettre -convenablement en oeuvre. - - - - -XXV - - Allons-nous-en, gens de la noce, - Allons-nous-en chacun chez nous. - - (Page 269.) - -Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;--retraite des deux -fiancés;--triomphe du capitaine Lanclume. - - -Trois ou quatre voitures arrivent à la file et avec fracas dans la cour -de la mairie, où Lanclume, le vieux créole, Supplicia, son petit mulâtre -et moi nous nous trouvions réunis depuis une bonne heure au moins. - -C'étaient les futurs époux et les témoins du mariage, qui venaient -d'arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le piége que, la veille, -nous nous étions occupés à dresser sous leurs pas. Les laquais des trois -ou quatre équipages entourent les fiancés; les témoins s'empressent de -mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux couple dont ils vont -sceller l'union, et tout le cortége nuptial se complimentant, se saluant -et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville. - -Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre tête, pour marcher à -l'ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine à la main. Il -aborde fièrement, et en leur barrant le passage, le comte et la -comtesse, et il se met à leur crier de ce ton que donne l'usage du -commandement et l'habitude d'être obéi: - -«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai deux mots à vous dire avant -que s'accomplisse le mariage pour lequel vous vous êtes rendus ici. - ---Qui êtes-vous? lui demanda alors le comte, en pâlissant et en se -mettant devant la comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de -Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu -de l'action. - ---Qui je suis? répond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dévorans -sur les traits décomposés du comte. Ah! tu as encore l'audace de me -demander qui je suis! eh bien! tu vas l'apprendre plus que tu ne le -voudras peut-être. Je suis celui que tu as eu la lâcheté de dénoncer, -toi l'ex-marmiton de mon navire, et pour t'aider à reconnaître, à des -indices certains, les personnes qui m'accompagnent, je te dirai que -voilà la négresse que tu as subornée et perdue, et le fils malheureux à -qui tu as donné le jour; que monsieur est l'homme que tu as volé à la -Martinique, et que voilà celui qui, après t'avoir arraché à l'échafaud -où tu devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, a été payé par toi de -la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous -reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la fois ton chef que tu as -vendu à la police, le sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier -que tu as dépouillé de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne -t'avoir soustrait à une mort infamante, que pour te voir chercher à unir -ton existence déshonorée à celle de la femme confiante que tu as, -toi-même, livrée aux pirates de Cumana... - ---Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s'écria le comte de -Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne -l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! et vous, madame la comtesse, -venez, venez! n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!» - -Les témoins et les laquais qui entourent le comte se précipitent entre -lui et le capitaine qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer sa -véhémente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hésite à suivre son -fiancé qui cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin du capitaine. -Elle s'arrête troublée, haletante: le capitaine alors arrache des mains -du vieux créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de sa poche, puis -Lanclume, en chiffonnant avec colère ces papiers accusateurs, braille de -plus belle: - -«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si tu l'oses, tâche de jeter les -yeux sans pâlir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte, -ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé! Diras-tu aussi que le -gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t'ont flétri -étaient en démence; que ces pièces qui attestent ta complicité dans -l'acte de piraterie de _l'Invisible_, sont fausses, ou ont été simulées -par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lâchement dénoncé -à l'imbécile crédulité d'un ministre ténébreux! Attends, malheureux, que -ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour une des victimes de ton -infamie, ajoute à tous ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à -t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce -conduite...» - -Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine levée, se -disposait à joindre énergiquement le geste à la menace. Je me jetai sur -lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence de sa colère. Les -témoins du Banian, qui sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à -entraîner leur ami loin de la portée des coups que lui destinait le -capitaine, criaient tant qu'ils pouvaient: _A la garde! à la garde!_ La -comtesse s'était évanouie dans les bras des deux ou trois dames qui -l'accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir -ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement, -appelé lui-même dans la cour de l'hôtel par le retentissement du bruit -qui, sans doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative, -arriva aussi, escorté de ses adjoints, de ses commis et de ses garçons -de bureau, pour s'informer du sujet d'un tumulte aussi grand et aussi -intolérable. Les imprécations du capitaine Lanclume contre le Banian se -faisaient entendre seules au sein de cette cohue. «Quand tout le onzième -arrondissement serait là, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait -à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais que ce misérable est un -faussaire, un forban, un dénonciateur, un fripon, et que la chambre des -députés se déshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile -dans son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame la comtesse qui ait pu -vouloir unir sa destinée à celle d'un homme de cette ignoble espèce.» - -Le maire, tout en demandant à tout le monde ce dont il s'agissait, -continuait à rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de -son côté au maire quels étaient les individus qu'il fallait expulser de -la cour. Le maire, réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre -ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, conseilla au chef du -poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue à -elle-même au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule -qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dépit et de douleur, et -la voiture dans laquelle elle était venue, l'enleva, avec ses compagnes, -à cette scène de douleur et de désordre... Mais le Banian, pâle, défait, -muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux -inspiré que les autres, le voyant si humilié et si décontenancé, -s'empara de lui, comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet dans une -voiture. La voiture part, disparaît au milieu de la confusion générale, -et nous qui seuls sommes demeurés en place pour former l'arrière-garde -du capitaine, nous ne nous apercevons de l'absence du personnage -principal de notre drame en action, que lorsqu'il n'est plus temps de le -retenir sur le lieu de l'événement, pour lui faire avouer sa défaite. - -Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous que cette brusque retraite -devait le plus contrarier, se montra cependant d'une résignation -parfaite et d'une philosophie charmante, en apprenant la fuite du -Banian. «Notre indigne ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner le -champ de bataille et la victoire; car voilà bien, si je m'y connais, un -mariage tout-à-fait manqué; et quand je pense que c'est à la manière -dont j'ai commandé la manoeuvre, que nous devons un tel succès, je ne -puis que me féliciter de vous avoir si bien menés au feu.» Puis, -s'adressant au maire encore tout ébahi, et aux curieux qui composaient -l'assistance, il leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques -qui lui étaient restées dans les mains, l'histoire abrégée du Banian, et -les motifs qui nous avaient engagés à mettre opposition à son hymen. -Puis, s'adressant à nous après avoir terminé sa narration, il nous dit: -«Vous avez tous bien mérité de la patrie dans cette conjoncture -difficile, en empêchant, à force de scandale, un mauvais garnement de -cette sorte, d'aller, paré d'un faux nom et couvert d'un titre usurpé, -se pavaner sur les bancs de la chambre des députés de la nation. De bons -et loyaux Français, comme nous, n'auraient pu, sans abdiquer toute -espèce de sentiment national, laisser un aussi grand vaurien insulter -avec impunité à la dignité législative du pays. Adieu, monsieur le -maire; vous pouvez vous vanter d'avoir manqué, grâce à nous, de faire -aujourd'hui une fameuse balourdise dans l'exercice de vos honorables -fonctions. Je vous salue de tout mon coeur, et nous autres, retournons -dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel, en chantant comme les bonnes -gens d'autrefois: - - Allons-nous-en, gens de la noce, - Allons-nous-en chacun chez nous. - ---Que veut dire, s'il vous plaît, tout cela, maître? me demanda -plusieurs fois Supplicia pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour -regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, n'a pas seulement regardé -son petit enfant ni moi, et le capitaine paraît s'être mis bien en -colère contre lui... Que lui a donc fait ce pauvre M. Gustave? - ---Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je à Supplicia pour -lui faire comprendre de mon mieux la conduite de son ancien amant. Il a -refusé de reconnaître ton enfant pour son fils. - ---Voyez-vous! ajoutait avec candeur la bonne et simple négresse. C'est -bien pourtant à lui et à moi ce joli petit garçon. Ah! je le vois bien à -présent, M. Gustave est devenu riche, et son enfant et moi nous lui -ferions honte au milieu de tout ce beau monde de Paris. Que voulez-vous, -maître, ce n'est pas ma faute à moi pourtant si je suis restée négresse -et s'il m'a fait ce pauvre petit mulâtre! - ---Et c'est encore moins la faute de ce pauvre petit diable, s'il a été -fait par un tel père, ajoutait le capitaine. Mais c'est égal, il y -aurait injustice à faire retomber sur son innocente tête, la -responsabilité des torts du vaurien d'auteur de ses jours: on trouvera -peut-être moyen d'élever le fils dans de meilleurs principes que ceux -que lui aurait inculqués monsieur son père. C'est qu'au surplus, il -n'est pas trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et puis il promet -d'être aussi bon que sa mère est ingénue, pour ne pas dire autre chose. -Seulement il est bien dommage que, du côté du physique, il ressemble -autant à monsieur son papa.» - -Une fois rendus à l'hôtel du capitaine, nous nous occupâmes des -préparatifs de notre dîner, en nous rappelant, et non sans beaucoup -rire, tous les incidens de notre entrevue avec les gens de la noce -manquée du Banian. Nous nous mîmes à table avec les plus belles -dispositions, et à peine avions-nous mangé le potage, qu'un des garçons -de l'hôtel monta précipitamment pour remettre à Lanclume une lettre fort -pressée, qu'un laquais en livrée venait d'apporter de la part de madame -la comtesse... «La comtesse de qui et de quoi?» demanda tout de suite -Lanclume au garçon de l'hôtel. «Le laquais n'en a pas dit davantage,» -répondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dépêche qui lui était -adressée, se leva de table et nous lut, à haute voix, les mots suivans: - - «Monsieur le capitaine, - - »Vous m'avez bien cruellement rappelée à mes devoirs, en m'arrachant - ma dernière et ma plus chère illusion. Mais ces devoirs que vous - m'avez fait si inhumainement comprendre, je saurai les remplir, - quelque chose qu'il en coûte au coeur que vous venez de déchirer. _Le - malheureux que je n'ose plus nommer_, ne doit plus exciter votre - haine, car je vous crois encore trop généreux pour poursuivre de votre - vengeance celui qui ne mérite plus que la pitié de tout le monde. Il - s'est fait lui-même justice, en renonçant à un titre qui n'est plus - fait pour lui et à des espérances que je ne lui aurais jamais laissé - concevoir si je l'eusse connu mieux... Pour moi, c'est au monde, au - bonheur et presque à la vie que je dois dire adieu, maintenant... Je - vais expier dans la retraite la plus cachée, le tort d'avoir été - trompée par trop de confiance, et la honte d'avoir été désabusée trop - tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne, monsieur, tout le - mal que vous m'avez fait, et pour réparer autant que possible le mal - involontaire que je puis avoir fait moi-même à des infortunés que je - n'ai connus qu'en devenant plus à plaindre qu'eux, je vous prie de - recevoir pour la pauvre négresse et son fils, les trente mille francs - que je vous envoie en billets dans ma lettre. Ce faible dédommagement - mettra la mère et l'enfant à même, peut-être, d'être plus heureux dans - leur obscurité, que moi je ne l'ai été dans mon opulence. - - »La malheureuse: A. VELASCA, - - »Comtesse de l'Annonciade.» - -«Eh bien! que dites-vous de ce revirement de bord? me demanda le -capitaine presque attendri de la lecture de la lettre qu'il venait de -nous faire connaître. - ---Je dis, répondit d'abord notre vieux créole, en se coupant une tranche -de boeuf, que cette petite comtesse est une folle qui ne sait comment -dépenser son argent, et que je pense qu'il y aura pour moi moyen de lui -faire payer mes effets protestés. - ---Et vous? demanda ensuite Lanclume en s'adressant à moi. - ---Moi, je pense, dis-je à mon tour, que de toutes les folies de la -comtesse, celle-ci est au moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle -est votre opinion sur son compte? - ---Mon opinion est, ma foi, que c'est une brave femme depuis qu'elle a -renoncé à son sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia, à présent que -te voilà riche, que feras-tu de ton argent? - ---Riche, moi, capitaine? répondit Supplicia. - ---Oui, riche! grosse hébêtée!... qu'en dis-tu? - ---Moi je vous dis merci à vous, capitaine, ainsi qu'à toute la -compagnie.» - -Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus sérieuse révérence. - -«Mais que feras-tu de ton argent, de tes trente mille francs, dis-moi, -ma grosse commère? Voilà ce que je te demande depuis une heure, au lieu -d'une grande révérence. - ---Combien ça fait-il, s'il vous plaît, capitaine, trente mille francs? - ---Ça fait de quoi acheter trente négresses comme toi, au prix où en est -la marchandise à la Martinique. - ---Eh bien, je dis que je donnerai mon argent à M. Gustave s'il a besoin -d'être riche, actuellement que vous lui avez fait de la peine. - ---Donner ton argent à M. Gustave! j'aimerais cent fois mieux le jeter à -l'eau et te casser les reins après à toi et à ton fils!... Mais Dieu -aidant, nous y mettrons bon ordre, et avec de belles rentes sur l'État, -nous veillerons _à frapper un plan de retenue_ sur ta stupide -générosité. Allons, messieurs, versons-nous chacun un verre de Bordeaux, -et buvons à la santé de la comtesse de l'Annonciade. A sa santé! à sa -santé! et n'en parlons plus. C'est une affaire réglée. - ---Oui, quand je serai rentré dans ma créance,» répondit le vieil -habitant en sablant un verre de Laffitte. - -Pendant quelques heures, le petit drame que nous venions de jouer dans -la cour de la mairie, occupa tout Paris. Il obtint même dans les salons -une certaine vogue de scandale. Plusieurs journaux en parlèrent en se -demandant si un homme comme le Banian oserait se présenter à la chambre, -et si l'honneur que lui avaient fait les électeurs en le nommant député, -ne devait pas être effacé par la flétrissure qu'il avait reçue à -l'étranger. L'opinion publique parut croire que quelque légale que fût -l'élection du nouveau député, sa conduite passée était encore plus -ignominieuse que son élection n'était honorable pour lui et humiliante -pour ses commettans. - -Le lendemain ou le surlendemain de toute cette vilaine affaire, nous -apprîmes que M. le comte de Camposlara, député de l'arrondissement de -..., avait adressé à la chambre une lettre dans laquelle il priait ses -honorables collègues de vouloir bien accepter sa démission, que tous ses -collègues s'étaient empressés de lui accorder à l'instant même. - -A la séance suivante, on aurait demandé à M. le président, ou à l'un de -MM. les secrétaires de la chambre, ce que c'était que M. le comte de -Camposlara; et que M. le président et M. le secrétaire auraient été -obligés de fouiller dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait -voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs des plus honnêtes gens dont -on garde bonne mémoire en France. L'opinion oublie, du jour au -lendemain, les fripons et les intrigans qu'elle a élevés un moment au -faîte de la prospérité ou de la faveur. L'opinion publique est en vérité -bien indulgente pour ses propres bévues. - -Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre. Le vieil habitant de la -Martinique ne rentra jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir, -avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine dans la maison d'une des -maîtresses d'un riche père de famille. Son petit mulâtre apprit à se -rendre digne d'être un jour le jockey d'un marchand tailleur; moi, je -restai à Paris, cherchant à jouir de ma petite fortune, de mon oisiveté -et des travaux des autres. - - - - -LE DERNIER CHAPITRE. - -Fin du Banian et de son histoire. - - -Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec quelque curiosité, sur les -mers, dans les colonies et au milieu des pirates, les errantes destinées -du Banian, me demanderont peut-être ce que devint le misérable héros de -la prosaïque épopée que je viens de dérouler sous leurs yeux. Peu de -mots me suffiront pour tracer dans la simple narration d'un seul fait, -la dernière page de cette mémorable histoire. - -Un jour, monsieur le préfet de police me fit, à mon extrême surprise, -l'honneur de m'inviter à passer dans son cabinet particulier, pour une -affaire qui me concernait. «Monsieur, me dit en me voyant arriver à lui, -le grand inquisiteur des opinions politiques de la cité, vous vous êtes -permis de tenir contre le gouvernement établi, des propos que je ne -pourrais tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent mes -fonctions. Votre imprudence est d'autant plus répréhensible, que c'est -dans un lieu public que vous n'avez pas craint de vous exprimer avec la -plus impardonnable véhémence sur le compte des augustes personnes pour -lesquelles tout bon citoyen doit professer un respect sans bornes... - ---Et quelles sont les paroles imprudentes que vous avez à me reprocher? -demandai-je aussitôt au préfet de police, sans lui donner le temps -d'arrondir plus élégamment sa phrase investigatrice. - ---Les voici, monsieur, me répondit Son Excellence, car dans ce temps-là, -le préfet de police était encore une _Excellence_. Et le magistrat, en -prononçant solennellement ces mots, me remit un rapport dans lequel je -reconnus, malgré l'exagération des faits, les détails d'une conversation -que je me rappelai fort bien avoir eue, quelques jours auparavant, avec -un de mes amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries. - ---Eh bien! me demanda l'Excellence, après m'avoir donné le temps de lire -cette espèce d'acte d'accusation: qu'avez-vous à dire maintenant pour -votre justification? - ---Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre jusqu'à se justifier d'une -dénonciation aussi vile: ce serait accepter un combat indigne d'un -honnête homme. Les faits qui vous ont été révélés dans ce rapport de -police, ne peuvent vous avoir été signalés que par celui à l'honneur -duquel je me suis confié, ou par un de ces hommes que vous êtes dans la -triste nécessité d'employer, et à qui on n'accorde que le mépris -qu'inspire leur infâme métier. - ---La vivacité avec laquelle vous vous exprimez en ce moment même, reprit -le préfet, suffirait seule pour confirmer à mes yeux la vraisemblance de -ce rapport, si j'étais assez injuste pour mettre en doute la véracité de -l'homme qui me l'a adressé. - ---Et quel est encore cet homme? m'écriai-je; nommez-le-moi, je vous en -conjure, pour ne pas m'exposer à faire planer sur l'honneur d'un ami, -des soupçons qui ne doivent retomber que sur la tête d'un... - ---Avancez!» dit alors le préfet, en portant ses regards sur le fond de -l'appartement, et en s'adressant à quelqu'un que je n'avais pas encore -aperçu. - -Et en obéissant à cet ordre, un individu graisseux, chauve, le visage -garni d'épais favoris, sortit d'un cabinet contigu au salon, la tête -baissée et les yeux timidement fixés sur ceux de son illustre supérieur. - -Je ne saurais bien vous dire, aujourd'hui que l'impression que -j'éprouvais alors s'est un peu affaiblie, le sentiment d'horreur et de -dégoût dont je fus subitement saisi, en reconnaissant dans le mouchard -avec lequel j'allais être confronté, cet immonde Banian que j'avais -perdu de vue depuis plus d'un an! Son aspect inattendu me souleva -tellement le coeur, que je pus à peine trouver sur mes lèvres -contractées, la force d'adresser quelques mots au préfet de police, pour -lui exprimer la répugnance que m'inspirait la vue nauséabonde d'un -pareil homme. Le préfet de police, chose étonnante! parut comprendre -tout ce qui se passait d'honnête en moi, et tout ce qu'il y avait -d'abject dans le rôle de mon accusateur. «Cela suffit, dit-il en -ordonnant du bout du doigt à son espion de nettoyer l'appartement de sa -présence. C'est une leçon de prudence que je voulais vous donner, -ajouta-t-il en s'adressant à moi avec un certain air de bienveillance; -et je souhaite qu'elle vous serve à l'avenir. - ---Une leçon de prudence, monsieur! lui répondis-je vivement: dites -plutôt une leçon d'endurcissement dont je saurai profiter, je vous le -jure. Cet être à qui je ne saurais donner un nom assez bas, est un -misérable que deux ou trois fois j'ai arraché à l'infamie, à la mort la -plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma sotte générosité, n'a trouvé -rien de mieux dans son âme de boue, que de me dénoncer lâchement à votre -sévérité pour gagner sans doute sa journée et se procurer la portion -d'ordures dont il vit. - ---Je vous crois, me répondit mon grave interlocuteur. Mais trouvez-moi -des gens qui n'en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent bien -faire, au même prix, le métier qu'il exerce! Si la police d'une grande -ville est une chose nécessaire, et que le métier ne puisse être fait que -par des hommes de cette espèce, pourquoi s'étonner que nous n'en -employions pas d'autres! Je ne demanderais pas mieux que d'avoir de -braves gens pour espions. Mais ces braves gens feraient-ils mon affaire, -ou mon affaire ferait-elle le compte de ces braves gens!» - -En descendant, pour regagner le plus vite possible le grand air de la -rue, l'escalier tortueux de l'hôtel, qu'éclairait à peine un sale et -pâle quinquet, je trouvai à l'ouverture de l'antre, un individu qui, le -chapeau à la main et le bras collé sur la canne qu'il avait attachée à -la boutonnière, m'attendait à ma sortie, dans l'attitude la plus -humiliante que puisse prendre en face d'un autre homme, l'homme le plus -dépravé. Il était presque à genoux, je crois. - -«Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur, grommela-t-il d'une voix -enrouée et caverneuse: je ne vous ai dénoncé, soyez-en bien persuadé, -que pour acheter le morceau de pain sans lequel je serais mort -aujourd'hui de besoin avec toute ma famille. C'est encore un service que -vous m'avez rendu indirectement, et ma révélation ne pouvait vous -compromettre en rien... Une pauvre petite pièce de cinq francs, s'il -vous plaît, pour nourrir un jour de plus, ma pauvre femme et mes -malheureux petits enfans! Une seule petite aumône, je vous en supplie, -vous qui êtes si bon, et vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je -vous le jure!» - -C'était encore lui, le misérable! - -Je me jetai dans le premier cabriolet qui vint à passer. Le coeur me -manquait et la tête me tournait: j'éprouvai cette sorte de vertige et -d'évanouissement que donne quelquefois l'excès du dégoût, comme -l'émétique ou l'ipécacuanha. Je ne repris l'usage complet de mes sens -que lorsque je pus respirer un air plus pur, loin du lieu fétide que je -venais de quitter. - -J'appris, un mois après, que le nommé Gustave Létameur était mort -presque subitement sur un lit d'hôpital, à moitié ivre et tout-à-fait -rongé de débauche. - - -FIN. - - - - -TABLE DU TOME SECOND. - - - XVI. Discipline du bord;--délibération en mer;--le navire - pseudonyme. Page 5 - XVII. Félicité diplomatique d'un consul;--travestissement du - capitaine d'armes;--ivresse d'une fête;--changement à vue. 17 - XVIII. Galante tentative des corsaires auprès des captives; - --aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation - à dîner;--frugalité et continence de _l'Invisible_. 45 - XIX. Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--délivrance - des prisonnières. 71 - XX. Saint-Thomas;--la prison de l'île;--le concierge Barnabé, - sa fille Acacie;--une rencontre imprévue;--philosophie - militaire d'un geôlier;--négociation muette; délivrance; fuite. 99 - XXI. Nouvelle rencontre;--autre embarras;--seconde évasion par - mer;--adieux à Saint-Thomas. 135 - XXII. Un capitaine caboteur des Antilles;--le brick _la - Mandragore_;--retour à Saint-Pierre-Martinique;--correspondance - de femmes;--la journée du sentiment;--la devineresse. 163 - XXIII. Dernier retour en France;--une élection et un député; - --soupçon, méprise et nouveau soupçon. 207 - XXIV. Double rencontre au café;--conversation;--plan à former. 235 - XXV. Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris; - --retraite de deux fiancés;--triomphe du capitaine Lanclume. 261 - Dernier chapitre. Fin du Banian et de son histoire. 277 - - -FIN DE LA TABLE. - - - - -PUBLICATIONS NOUVELLES. - - -IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18. - -UN ÉTÉ A MEUDON, par _Frédéric Soulié_. 2 vol. in-18. - -LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adressées à Bancal-des-Issarts. 1 -vol. in-18. - -MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18. - -LA FOLLE D'ORLÉANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18. - -LE DOUBLE RÈGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18. - -ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18. - -HEMBYSE, Histoire gantoise du seizième siècle, par le _baron Jules de -St-Genois_. 3 vol. in-18. - -FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scènes de la vie -privée_. - -LA BÉDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18. - -DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, 6me édit., 2 beaux vol. très grand -in-8º, imprimés en caractères neufs, papier vélin. - -JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ, par _Barbé Marbois_. 2 vol. in-18. - -SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18. - -VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18. - -ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzième siècle, par -_Lottin de Laval_. 2 vol. in-18. - -CHANTS DU CRÉPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18. - -CORISANDE DE MAULÉON ou LE BÉARN AU XVe SIÈCLE, par l'auteur de -_Natalie_. 2 vol. in-18. - -NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18. - -COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18. - -SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (2/2), by -Édouard Corbière - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) *** - -***** This file should be named 63259-8.txt or 63259-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/5/63259/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Banian, roman maritime (2/2) - -Author: Édouard Corbière - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63259] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - - - - - -</pre> - -<h1>LE BANIAN,</h1> - -<p class="c"><b>Roman Maritime,</b></p> - -<p class="c"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large">ÉDOUARD CORBIÈRE.</span></p> - -<p class="c small">TOME SECOND.</p> - -<div class="c"><img class="w15em" src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<p class="c"><i class="large">BRUXELLES.</i><br /> -<span class="small">J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</span></p> - -<p class="c">1836</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Imprimerie de J. Stienon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Un seul officier, chargé de veiller à la -manœuvre, reste immobile sur le pont, un -œil fixé sur le compas qu'il observe près du -timonier, et l'autre œil errant sur les voiles -dont il épie le battement et le <em class="small">FASEYAGE</em>; car -c'est encore un des secrets du métier que cette -espèce de dualité d'organes et cette double -faculté de perceptions, que les marins exercent -avec un seul sens.</p> - -<p class="attr">(Page 10.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Discipline du bord;—délibération en mer;—le navire -pseudonyme.</p> - - -<p>Les premières ombres du couchant descendaient -lentement sur les flots ranimés par la -brise du soir, quand le corsaire <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, -appareilla de la rade de Saint-Pierre.</p> - -<p>Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu -le jour pour exécuter plus sûrement la manœuvre -assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était -pas pour lui qu'étaient faites ces précautions -vulgaires. La lune d'ailleurs cachant à moitié -son globe ascendant, derrière les mornes silencieux -de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, -sur la tête de l'équipage, la surface arrondie -des voiles hautes que le corsaire avait livrées -aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des -étoiles scintillantes, c'est à la clarté de l'astre -des nuits, que le capitaine <i>Invisible</i> aimait à -naviguer.</p> - -<p>A l'activité un peu bruyante de cette manœuvre -nocturne, succéda bientôt le calme le plus -profond, à bord du mystérieux navire; et quand -il laissa arriver après avoir tracé un cercle -rapide autour des terres qu'il allait quitter, on -eût dit un bâtiment fantastique gouverné, manœuvré -sur les eaux soumises, par des êtres -muets, impalpables, et voltigeant dans cet air -paisible que ne troublaient ni le son d'une seule -voix, ni le bruit d'aucune manœuvre, ni le -murmure même des vagues clapotantes.</p> - -<p>Un seul homme se promenait sur le gaillard -d'arrière, près du timonier attaché presque -immobile à la roue du gouvernail.</p> - -<p>A la fin de chaque heure du quart, l'officier -de service, après avoir jeté le lock, venait dire -à cet homme, d'une voix respectueuse et brève:</p> - -<p>«Commandant, votre navire file huit nœuds, -file dix nœuds,» selon que la vitesse du brick -avait augmenté ou diminué depuis le moment -du départ.</p> - -<p>Le commandant, en continuant sa promenade, -ne répondait à l'officier que par un léger -signe de tête qui signifiait: <i>C'est bon!</i></p> - -<p>Et l'officier retournait alors devant, se mêler -aux groupes des hommes de quart, qui n'osaient -interrompre, par le bruit de leurs conversations -particulières, le silence que leur prescrivait la -présence de leur chef suprême sur le pont du -bâtiment.</p> - -<p>Quelles idées devaient inspirer à notre <i>Banian</i> -si nouvellement jeté à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, -le spectacle de cette discipline muette, -la vue de ces vingts canons faisant, à chaque -petit coup de roulis, briller leurs platines de -cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante -du feu de l'habitacle!</p> - -<p>Et cet homme surtout qui, environné de tant -de soumission et de dévouement discret, se -promenait seul sur le gaillard, sans daigner -jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, -à tous ces matelots rassemblés, loin de -lui, dans l'attitude de la crainte et du zèle qui -n'attend que le moment d'obéir!</p> - -<p>Deux fois notre <i>Banian</i>, surmontant ses -craintes, étouffant sa timidité par excès de curiosité, -s'était hasardé à s'approcher du commandant -pour voir sa mise, connaître sa tournure, -et saisir, s'il était possible, un des traits -de sa physionomie.</p> - -<p>Il avait réussi à le voir vêtu élégamment -d'une courte redingote de chasse, coiffé d'une -petite casquette de cuir verni, et chaussé, -autant qu'il avait pu le remarquer, de fines et -moelleuses pantoufles.</p> - -<p>Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que -cette fois-ci nous n'aurons pas de mauvais -temps, car <i>l'Invisible</i> a plutôt pris une toilette -de cabinet, qu'un lourd costume de bord…</p> - -<p>Un officier qui avait deviné le petit voyage -d'observation que s'était permis de tenter notre -curieux, en se glissant le long de la chaloupe, -lui frappa sur l'épaule pour le prévenir -qu'il venait de manquer une première fois à -la consigne du navire, et que la troisième fois, -il se rendrait passible de la discipline établie à -bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p> - -<p>Le <i>Banian</i> s'excusa, trembla du mieux qu'il -put et alla se coucher, en continuant de trembler, -dans le hamac qu'on lui avait accordé -dans l'entrepont…</p> - -<p>Minuit venait d'être piqué sur la cloche de -devant. Aux quatre coups doubles, frappés sur -l'airain retentissant, <i>l'Invisible</i> sembla sortir de -sa rêverie pour dire à l'officier de service:</p> - -<p>«Faites appeler le second!»</p> - -<p>Le second paraît à l'instant même, le chapeau -à la main; le commandant lui adresse -ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans -cinq minutes, le conseil se rassemblera dans -la grand' chambre.»</p> - -<p>Le second ordonne aussitôt aux deux valets -et au jockey du commandant, d'étendre le -tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer -les bougies…</p> - -<p>Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine -d'armes, nouvellement embarqué, assistera -à la séance, en sa qualité d'officier…»</p> - -<p>C'était notre Banian que ce décret verbal -venait d'appeler à l'honneur de faire partie -du conseil légalement convoqué: quel honneur!</p> - -<p>Au bout des cinq minutes accordées pour les -préparatifs de la solennité, les dix officiers faisant -partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis, -par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient -huit girandoles chargées d'odorantes -bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à -la main, se posent à l'entrée du dôme du commandant -pour écarter ou punir les audacieux -qui se présenteraient derrière, pendant la durée -de la délibération.</p> - -<p>Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, -la mer sur laquelle il balance ses -flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie -majestueusement ses voiles élargies par le souffle -de la brise qui l'enlève dans l'espace.</p> - -<p>Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, -reste immobile sur le pont, un œil -fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, -et l'autre œil errant sur les voiles dont -il épie les battemens et le <i>faseyage</i>; car c'est -encore un des secrets du métier, que cette -espèce de dualité d'organes et cette double -faculté de perceptions, que les marins exercent -avec un seul sens.</p> - -<p>«Messieurs les officiers, dit le commandant -au conseil assemblé:</p> - -<p>»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être -souveraine à bord d'un navire qui m'appartient -et dont je me sers pour augmenter ma -fortune et assurer en même temps la vôtre. -Mais malgré une autorité dont j'ai le droit -d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir -votre avis sur les entreprises que je médite -dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit -d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener -à bien, mais sur laquelle je suis bien aise -de recueillir, avant tout, votre opinion. Je vais -m'expliquer, et vous pourrez me faire vos -observations en toute liberté, sur le plan que -je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de -vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que -c'est moins une complaisante approbation dont -je pourrais aisément me passer, qu'une discussion -qui pourra m'éclairer, que j'appelle -sur la question qui va vous être soumise… -Veuillez bien en conséquence m'écouter avec -toute l'attention que j'ai le droit d'attendre de -vous…»</p> - -<p>Un léger murmure d'adhésion succéda à ces -paroles, et l'assemblée rentra ensuite dans le -plus profond recueillement, pour laisser le commandant -continuer:</p> - -<p>«Notre relâche à la Martinique, que l'on -pouvait attribuer à la fantaisie de mouiller là -plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause -moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette -relâche tenait à un plan arrêté d'avance.</p> - -<p>»Le brick de guerre français, <i>le Scorpion</i>, -mouillé depuis quelque temps au Fort-Royal, -devait partir pour Cumana avec une mission -de pure surveillance. Je le savais; en arrivant à -Saint-Pierre, mon premier soin a été de m'informer -du jour du départ de ce brick, du nom -de son commandant et de ses officiers, et enfin -de plusieurs détails qu'il était essentiel de connaître -pour assurer l'exécution de mon projet. -J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour -vous convaincre du parti que j'ai tiré de mes -observations, il vous suffira de vous rappeler -que j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire -de manière à le rendre méconnaissable -aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un -mois. La nouvelle installation que je lui ai donnée -a pour but de rendre sa ressemblance frappante -avec le brick <i>le Scorpion</i> lui-même.</p> - -<p>»Cette révélation doit vous suffire pour vous -initier au mystère de mon projet. Nous portons -en ce moment-ci le cap sur Cumana: <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> -se nomme désormais <i>le Scorpion</i>; le -pavillon français flottera bientôt sur son arrière -à la place du pavillon de la république que -nous servons et que nous servirons toujours; -chacun de vous prendra le nom et le costume -d'un officier de la marine française; et le soleil -ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous -n'ayons jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où -vous recevrez mes ordres ultérieurs. Vous m'avez -entendu, j'ose même croire que vous m'avez -compris… Retournez, messieurs, chacun à -votre poste. Je me charge de tout le reste.»</p> - -<p>L'assemblée allait se séparer après cette <i>délibération</i>, -lorsqu'un des plus jeunes officiers -demanda avec respect la permission de présenter -une petite observation.</p> - -<p>Le président, surpris de cette témérité, -tourna les yeux vers l'orateur et lui demanda -d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si -c'était pour appuyer ou pour combattre le projet -qu'il réclamait la parole:</p> - -<p>«C'est pour le combattre, répond le jeune -homme.</p> - -<p>—En ce cas, reprend le commandant, je -vous interdis la parole, car il n'est permis de -s'exprimer ici que pour approuver ce que je -propose: c'est à cette condition seulement que -les opinions sont libres et que je veux bien -consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous -devriez vous être aperçu que le temps que j'ai -assigné pour la discussion est expiré, et que j'ai -déjà levé la séance.</p> - -<p>—Pardon, commandant, reprit le contradicteur, -vous avez oublié de la lever.</p> - -<p>—Puisqu'il en est ainsi, s'écrie <i>l'Invisible</i>, -je la lève cette séance scandaleuse, et je cesse -d'être le président du conseil, pour redevenir -le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne -en conséquence au capitaine d'armes -de conduire l'officier qui s'est permis de me -faire des observations, aux arrêts forcés, qu'il -voudra bien garder jusqu'à notre départ de -Cumana.</p> - -<p>—Bravo! bravo! commandant, répétèrent -en chœur tous les autres officiers… c'est bien -fait! il ne l'a pas volé; car son observation -était d'une indécence qui n'a pas de nom.»</p> - -<p>Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait -de la grand' chambre à l'entrepont: l'imprudent -officier, escorté par le <i>Banian</i>, notre capitaine -d'armes, passa par cette petite porte -pour se rendre ensuite de l'entrepont à la -fosse-aux-lions.</p> - -<p>Ce fut par ce premier acte que le capitaine -d'armes entra dans l'exercice de ses fonctions -à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p> - -<p>Le lendemain et le jour suivant on apporta -à notre apprenti-corsaire les cent cinquante -mousquetons du bord à visiter et à inspecter. -C'était encore là une spécialité qui rentrait -dans l'exercice de sa charge. Le drôle qui, -dans ses jours de prospérité à la Martinique, -avait quelquefois été à la chasse des pluviers, -fit semblant d'examiner scrupuleusement la -batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les -armes en parfait état, dans l'impuissance où il -était de reconnaître et de réparer les défauts de -quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen -d'armurier fut terminé, on annonça, fort -heureusement pour lui, que l'on découvrait sur -l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. -Un jour de plus d'épreuves aurait convaincu -tout l'équipage, que le capitaine d'armes n'était -pas plus armurier à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, -qu'il ne s'était montré cuisinier à bord du -<i>Toujours-le-même</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Tout était ivresse, coquetterie, -curiosité et impatience à terre; tout -était calcul, patience et méditation -à bord du corsaire.</p> - -<p class="attr">(Page 35.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Félicité diplomatique d'un consul;—travestissement du -capitaine d'armes;—ivresse d'une fête;—changement -à vue.</p> - - -<p>L'arrivée du brick pseudonyme, du prétendu -brick français <i>le Scorpion</i>, sous les forts immenses -de Cumana, fut splendide, foudroyante; -vingt-et-un coups de caronades chargées de -poudre jusqu'à la gueule, allèrent couvrir fastueusement -de feu et de fumée, les flots troublés -de la rade; et les maisons de la ville s'ébranlèrent -sur leurs fondemens, au bruit d'une -aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de -tous ses pavillons, répondit noblement à un -salut aussi gracieux. Le consul français fendant -la foule curieuse rassemblée sur le rivage, -ne se tenait pas d'aise. C'était enfin le drapeau -de sa nation qu'il pouvait contempler s'enflant -au souffle de la brise, sur l'arrière d'un admirable -navire de guerre de la marine de son souverain, -de la glorieuse armée navale de son -puissant souverain<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>! Que de félicitations à recevoir -pour ce pauvre consul, combien de serremens -de main à donner et à rendre à toutes -les autorités du lieu! c'était un paria abandonné -long-temps sous les bambous de sa case -diplomatique, que l'entrée d'un brigantin venait -de couronner roi, roi de l'événement d'un -jour! Heureux consul! charmante illusion des -rares voluptés de la chancellerie! Journée de -délices consulaires, si chèrement achetée par -tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui -devait être suivie, trop tôt, hélas! d'un retour -plus cruel encore que tous les mois passés dans -l'oubli et dans l'abandon!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu -consul français de Cumana, ne fait allusion ni -à aucune personne, ni à aucun événement historique. -J'ignore même si jamais la France a songé à établir -un consul à la résidence de Cumana.</p> -</div> -<p>Le temps était magnifique, le soleil, radieux -comme le consul, faisait briller, au feu de ses -rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi -du fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné -fonctionnaire attendait vainement depuis -une heure, sur l'embarcadère, le canot du -brick, qui, selon tous les usages reçus, devait venir -prendre ses ordres suprêmes ou le conduire -lui-même à bord pour qu'il pût les donner de -vive voix au commandant. Le canot tant désiré -se détacha enfin du brick et nagea sur la terre… -Mais au moment où il allait toucher le rivage, -un grain furieux, un de ces grains inattendus -que le ciel des colonies semble toujours tenir -en réserve pour rappeler son inconstance et sa -fougue, vint obscurcir le jour, cacher l'horizon -et comprimer un instant les flots troublés par -la turbulence de cette bourrasque inattendue… -Malgré la violence de la rafale, l'embarcation -du faux <i>Scorpion</i> parvint à accoster -l'embarcadère. Un consul romain n'eût pas -manqué d'accueillir cette brusque variation -atmosphérique, comme un sinistre présage. -Mais le consul français, une fois la grainasse -un peu amortie, n'hésita pas à s'embarquer -avec son chancelier et le garde de chancellerie, -pour aller offrir ses services au commandant -du navire de <i>Sa Majesté</i>.</p> - -<p>Les changemens à vue qui, dans nos théâtres, -s'exécutent si magnifiquement pour vous faire -admirer un palais à l'endroit même où une -minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient -sous les arbres d'une forêt, ne vous donneraient -qu'une faible idée de la transformation -subite qui venait de s'opérer dans la physionomie -de l'équipage du <i>Scorpion</i>, par l'ordre -du capitaine.</p> - -<p>Pendant que l'embarcation destinée à ramener -le consul allait à terre, <i>l'Invisible</i> avait -rassemblé ses officiers autour de lui et leur -avait dit:</p> - -<p>«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers -de la marine française. Vous, monsieur, -vous n'oublierez pas que vous vous nommez -M. Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; -vous, M. de St-Prieuré. Des habits d'uniforme, -il vous en faut, je le sais, et je l'avais prévu. -Vous trouverez dans ma chambre des malles -remplies d'effets coupés à peu près à votre taille; -mes domestiques vous attendent pour vous les -distribuer. Quant à vous, monsieur le second, -je vous ai déjà dit le nom que je vous destinais. -Votre costume a été remis à votre mousse. Vous -allez ordonner à tous nos gens de prendre, -comme les hommes qui déjà ont été chercher -le consul, les habits de compagnie d'équipage -de ligne, que j'ai fait confectionner mystérieusement -pour eux pendant notre séjour à -Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet -par le maître pour faire connaître ma volonté -à tout l'équipage.»</p> - -<p>Le coup de sifflet ordonné se fit entendre -bientôt, et le maître cria à haute et intelligible -voix:</p> - -<p>«Descends tout le monde en bas pour changer -de costume en double, et remonter ensuite -sur le pont proprement.»</p> - -<p>Quand vint le tour du <i>Banian</i> d'aller faire -aussi sa toilette en sa qualité d'officier du bord, -le commandant le fit appeler pour lui dire en -particulier:</p> - -<p>«Vous, monsieur le protégé, je vous ai réservé -une mission qui conviendra aux manières -et aux formes que vous avez dû contracter -dans le monde où vous avez brillé un instant, et -qui s'est ensuite moqué de vous. Vous vous travestirez -en officier de marine pour aller inviter, -de ma part, au bal que je donne à bord, toutes -les personnes considérables et toutes les femmes -les plus riches et les plus jolies de Cumana.</p> - -<p>—Monsieur le commandant, vous me permettrez -de vous faire observer…</p> - -<p>—Monsieur le capitaine d'armes, je n'aime -pas les observations.</p> - -<p>—Mais en ce cas, monsieur le commandant, -je prendrai la liberté de vous faire remarquer…</p> - -<p>—Je remarque et j'observe tout par moi-même.</p> - -<p>—Eh bien! commandant, je vous avouerai -tout bonnement alors, qu'étant venu à la -Martinique avec une jeune comtesse qui devait -habiter Cumana, je craindrais, en me chargeant -de la mission que vous voulez bien me -confier, d'être reconnu par cette comtesse, et -de m'exposer à trahir involontairement un projet -qui, peut-être, selon vos intentions, doit -rester secret.</p> - -<p>—Ah! diable, vous connaissez, dites-vous, -une jeune comtesse à Cumana?</p> - -<p>—Oui, monsieur le commandant; la comtesse -de l'Annonciade, ex-chanoinesse honoraire, -et issue d'une des premières familles du -pays.</p> - -<p>—Quand cette comtesse vous a vu, vous étiez -brun comme vous l'êtes encore, avec ce teint -foncé qui n'a pas dû beaucoup varier, et vous -aviez sans doute déjà la barbe noire. Eh bien! -on pourra changer tout cela; et pour vous en -offrir promptement le moyen, vous allez ordonner -de suite, de ma part, au <i lang="la" xml:lang="la">frater</i> du bord, -de vous raser complétement la tête, les sourcils -et le menton; et vous aurez bien soin de -rappeler, toujours de ma part, à celui qui vous -fera cette opération, que s'il s'en acquitte mal, -je vous ai chargé de lui administrer vingt coups -de corde sur les omoplates. Allez, monsieur, -et quand tout sera fait, vous viendrez me trouver.»</p> - -<p>Le capitaine d'armes, qui n'avait pas pour -la tonsure une vocation des plus décidées, aurait -bien voulu oser faire quelques représentations -à son impérieux commandant; mais ce -diable d'homme avait quelque chose de si imposant -dans le regard, le ton et la voix, qu'il -aurait été fort difficile au <i>Banian</i> de trouver -assez de courage en lui-même pour hésiter un -instant à exécuter la volonté de son redoutable -chef. Il alla donc, en maudissant sa destinée et -sa faiblesse de caractère, inviter le <span lang="la" xml:lang="la">frater</span> à lui -raser la tête;… et la noire chevelure du patient -tomba en une minute, sous l'instrument -impitoyable du Figaro de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>…</p> - -<p>Tous les matelots de l'équipage, témoins de -la toison abondante que venait de faire le <span lang="la" xml:lang="la">frater</span>, -auraient bien volontiers éclaté de rire, en -voyant leur piteux capitaine d'armes ne relever -de dessous le rasoir de leur perruquier ordinaire, -qu'une tête nue et lisse comme un œuf -d'autruche. Mais le respect qu'ils devaient à -l'exécution d'un ordre du commandant retint -dans de raisonnables bornes la folle hilarité -qui demandait à s'échapper de leurs lèvres, à -grand' peine contractées.</p> - -<p>«Mon commandant, vint dire, en se rendant -aux ordres de son chef, l'officier rasé, tondu, -et sans sourcils, me voilà maintenant à votre -disposition…» Et le tondu, en prononçant ces -mots, ne pouvait s'empêcher de rire lui-même -de la pitoyable mine qu'il devait avoir, ainsi -privé des grâces de sa noire chevelure.</p> - -<p>Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna -froidement au capitaine d'armes d'aller essayer -une des perruques blondes qu'il y avait pour -lui dans sa chambre, et que l'un de ses domestiques -lui remettrait.</p> - -<p>Il ajouta: «Quant à vos sourcils, vous les -remplacerez avec le poil enlevé adroitement à -l'une de mes perruques, pour le coller aussi -bien que possible à la place voulue. Une paire -de moustaches de la même nuance, remplacera -les deux vilaines babouches qui vous couvraient -auparavant les lèvres. Et si la comtesse de -l'Annonciade vous reconnaît encore après cette -métamorphose, vous pourrez lui dire de ma -part, qu'il faut que tous deux vous vous soyez -vus de bien près autrefois. Allez!…»</p> - -<p>L'embarcation envoyée à terre pour chercher -le consul, était sur le point d'<i>élonger</i> le -navire, avec son précieux fardeau. La transformation -qui venait de s'opérer à bord était complète, -et les gens du canot de corvée, en revoyant -leurs officiers et leurs camarades sous -le costume nouveau qu'ils avaient pris pendant -leur courte absence, les auraient à coup -sûr à peine reconnus, s'ils n'avaient pas été -prévenus eux-mêmes de la métamorphose qui -devait s'accomplir à bord. Le capitaine d'armes, -surtout, leur parut être devenu une énigme -indéchiffrable, sous sa perruque blonde et -ses sourcils roux.</p> - -<p>Le consul fut accueilli sur le pont du faux -<i>Scorpion</i>, avec tous les honneurs dus à son -rang, et toute la politesse exquise que <i>l'Invisible</i> -savait déployer dans toutes les occasions -délicates.</p> - -<p>«Jamais équipage plus beau, mieux tenu, -s'écriait le fonctionnaire tout ravi, ne s'est offert -à mes yeux à bord d'un bâtiment de guerre! -Votre brick, commandant, n'est pas un navire! -c'est un palais flottant! Quelle mâture -majestueuse, quel gréement léger, quels emménagemens -délicieux! Ce n'est pas seulement -du luxe, c'est la perfection de l'élégance la -plus raffinée et le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultra</i> du plus délicieux -<i>confortable</i>!»</p> - -<p><i>L'Invisible</i>, après avoir reçu avec modestie -tant de félicitations exagérées, parla au consul -français de l'intention qu'il avait d'offrir, pour -le lendemain même, aux principaux habitans -de Cumana, un bal à son bord, un souper sur -l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les relations -amicales, l'heureuse intimité qui existaient -déjà entre les autorités françaises des -Antilles, et les autorités colombiennes de la -Côte-Ferme.</p> - -<p>«Bien trouvé, bon moyen, répondit le -consul; procédé presque diplomatique, monsieur -le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, -que vous voulez aller sur mes brisées… -Mais, du reste, tout ce qui tend, comme vous -le faisiez observer très judicieusement, il n'y a -qu'un instant, tout ce qui tend à resserrer par -les relations sociales, l'alliance politique de -deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que -contribuer au bien général des deux pays et -au maintien de la paix universelle. Car, c'est -peu que les hommes ne soient pas ennemis, il -faut encore, s'il est possible, tâcher qu'ils deviennent -frères.»</p> - -<p><i>L'Invisible</i> voyant que son projet avait été -aussi bien goûté par monsieur le consul, continua -à pousser sa pointe sur le même ton. Il -insinua fort adroitement qu'arrivant à peine -dans un pays tout nouveau pour lui, et n'y connaissant -personne, il lui serait aussi difficile -de choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter -à son bal, que de faire agréer peut-être -aux notabilités du lieu, l'invitation d'un officier -qui leur était encore complétement inconnu.</p> - -<p>«Erreur, erreur, mon cher commandant, -s'écria alors le consul. Nos dames sont ici folles -de la danse, avides surtout de tous les plaisirs -délicats. Une fête en mer, et une fête encore -donnée par un commandant français! -Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut -pour tourner entièrement la tête à nos plus -jolies Colombiennes. Au reste, pour ce qui -concerne vos invitations, je m'en charge. Je -sais tout le pays sur le bout du doigt, et pourvu -que vous vouliez bien m'accompagner ou me -faire accompagner, si vous aimez mieux, par -monsieur votre second, dans les principales -maisons de la ville, je vous promets de vous -amener demain les personnes les plus comme -il faut, les beautés les plus riches de Cumana, -toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, -et toutes disposées à faire honneur à votre soirée -en mer. Trop heureux que vous vouliez -bien me confier une aussi facile et une aussi -agréable négociation!»</p> - -<p>Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, -se dit tout bas <i>l'Invisible</i>. C'est bien là -ce qu'il me faut.</p> - -<p>Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions -du consul, il appela le capitaine d'armes.</p> - -<p>Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son -uniforme d'officier de marine, la tête emboîtée -dans sa perruque blonde, et la bouche -souriant sous deux flammèches de poil à demi-roux.</p> - -<p>Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant -à <i>l'Invisible</i>:</p> - -<p>«Commandant, vous m'avez fait appeler! -Qu'y a-t-il pour votre service?</p> - -<p>—M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre -à terre avec M. le consul, qui aura la bonté -de vous introduire chez les personnes que je -désire avoir l'honneur de posséder demain à -bord. Vous ferez les invitations en mon nom et -en celui de l'état-major du brick de S. M., <i>le -Scorpion</i>. Après vous être acquitté de cette mission -qui ne doit avoir rien que de fort agréable -pour vous, je vous prierai de chercher à terre -un cuisinier qui puisse se charger de dresser -un souper recherché, et un limonadier capable -de nous fournir les rafraîchissemens les plus -exquis. Vous ne tiendrez pas au prix, mais je -vous recommande de tenir à la délicatesse des -mets et au bon goût des choses nécessaires. -Voici du reste une bourse dans laquelle vous -pourrez puiser sans réserve. L'heure du rendez-vous -pour le bal sera huit heures du soir, -celle de l'ambigu pour le restaurateur, onze -heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en -masse tous les ménétriers du pays.</p> - -<p>—Voilà ce qui s'appelle, mon commandant, -s'écria le consul, après avoir entendu <i>l'Invisible</i> -donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle -agir en chevalier français. Moi, de mon côté, -je vous promets d'agir de manière à ne pas me -montrer trop indigne de marcher de bien loin -sur d'aussi nobles traces.»</p> - -<p>Un canot brillamment disposé, attendait, le -long du bord, avec le pavillon national déferlé -sur l'arrière, le consul et le capitaine d'armes -devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à -terre ces deux éminens personnages.</p> - -<p>Après bien des politesses, des offres de service, -des témoignages mutuels de considération, -le consul, son chancelier, son vice-chancelier -et toute la chancellerie enfin, sautèrent -dans l'embarcation, à côté de l'élégant M. de -St-Prieuré.</p> - -<p>Oui, mais ce fut quand cette embarcation -se trouva un peu éloignée du corsaire, que le -mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité -qu'avait conservée l'équipage pendant le -séjour du consul à bord… «M. le second, avait -dit le commandant à son premier officier, faites-moi -disposer le brick en salle de bal pour -demain! J'entends que tout soit propre, vaste -et commode à bord de mon navire…» et après -avoir donné ce nouvel ordre, <i>l'Invisible</i> était -descendu dans sa chambre, laissant à son -état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême.</p> - -<p>En une seconde, les officiers ont mis bas -leurs habits d'uniforme d'emprunt, et tous les -matelots ont repris leur costume de travail. En -une minute, les embarcations qui pesaient sur -le pont ou aux extrémités de leurs potences, -sont amenées à la mer. Les caronades se rangent -pour être collées le long du bord; la -drôme resserrée en un faisceau de mâts, descend -dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout -ce qui pouvait l'encombrer, est lavé, brossé, -blanchi sous des flots d'eau douce et de savon; -et à cette aspersion générale succède l'aspersion -plus raffinée du jus de mille petits citrons -que les laveurs écrasent sous leurs pieds nus, -pour rendre les bordages odorans, et la couleur -du sapin de leur pont plus douce, plus -laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante -couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, -les gaillards et le milieu du navire, de souples -rideaux en percale rouge emprisonnent, en -s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui -nuance d'une teinte rose l'air qu'on laisse -pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs -du lendemain; et pour préserver de la -rosée du matin ou des ondées de la nuit, la -mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce -pont, si bien dégagé et si soigneusement lavé, -on enveloppe d'un double réseau de toile, les -tentes précieuses qui, dans les jours de fête -et de solennité, servaient à transformer la batterie -découverte de l'<i>Oiseau-de-Nuit</i>, en un -vaste et somptueux salon de compagnie.</p> - -<p>A minuit, le commandant monte sur le pont -pour inspecter, à la lueur de deux fanaux, les -préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il -indique par un signe de tête approbatif à ses -officiers et à son équipage, qu'il n'est pas mécontent. -L'état-major et les matelots sont dans -la joie.</p> - -<p>Au moment même où <i>l'Invisible</i> terminait -son inspection nocturne, le capitaine d'armes -revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté -de sa corvée. Les premiers mots qu'il adressa -à son chef sur le résultat de sa mission, furent -ceux-ci:</p> - -<p>«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade: -toujours jolie, toujours ange, toujours…</p> - -<p>—Eh bien, tant mieux pour elle et pour -vous, lui répondit le commandant; et les autres -invités, comment les avez-vous trouvés?</p> - -<p>—Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même -pas paru soupçonner…</p> - -<p>—Tant mieux encore pour vous et pour elle. -Mais arriverez-vous bientôt au rapport de votre -corvée?</p> - -<p>—Commandant, je puis vous garantir que -vous aurez demain ici toutes les plus jolies femmes -de la contrée, des reines d'amour; tous -les habitans les plus riches du pays, à qui j'ai -dit qu'on jouerait gros jeu…</p> - -<p>—Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu à -bord… mais c'est bien… je n'y avais pas -pensé… mais c'est fort bien même… capitaine -d'armes, à la première opération, je ne vous -oublierai pas. Continuez, mon ami…</p> - -<p>—Le consul s'est conduit en galant homme. -Il m'a fait trouver le plus fin cuisinier du pays. -Le repas sera divin: c'est un poète que ce cuisinier; -il sait l'art: le limonadier étudie, travaille -en ce moment; et tous les violons, clarinettes, -cors et contre-basses qui existent ici, -seront ce matin rendus à bord pour qu'on ne -puisse nous les enlever dans la journée… Mais -je ne vous le dissimulerai pas, commandant, -l'or a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me -reste de tout le précieux minéral que vous avez -mis à ma disposition…</p> - -<p>—Et tout ce qui vous reste là est à vous… -tout est bien, je vous estime un peu. Allez vous -coucher!»</p> - -<p>Les domestiques du commandant venaient -de suspendre sous le guy du brick, le léger -hamac dans lequel leur maître avait l'habitude -de dormir quand il voulait rester sur le pont -et passer la nuit au milieu de son équipage.</p> - -<p>Le commandant satisfait, fit encore quelques -pas entre le couronnement et le grand mât, et -un quart d'heure après, il sauta légèrement -dans son hamac suspendu sous la tente, pour -laisser reposer ses idées et peut-être pour penser -encore à l'événement qu'il avait si habilement -préparé.</p> - -<p>Le lever du soleil qui devait ouvrir cette -journée de galanterie française et de délices, -fut salué, à bord du <i>Scorpion</i>, de sept coups de -canon… Les premiers rayons de l'aurore vinrent -faire briller aux yeux des habitans de Cumana -les riches pavillons du brick pavoisé, et le -premier souffle du matin agita gracieusement, -sous un ciel pur et calme, et au-dessus d'une -mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes -et ces couleurs harmonieuses si ingénieusement -mêlées au gréement élégant et -mâle du beau navire.</p> - -<p>Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et -impatience à terre…</p> - -<p>Tout était calcul, patience et méditation à -bord du corsaire…</p> - -<p>Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et -les belles danseuses de Cumana accusaient -depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, -vint enfin avec ses ombres propices envelopper -le brick français, qui bientôt, au sein de la nuit, -étincela du feu de mille bougies allumées sous -ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus -en guirlandes à son magique gréement.</p> - -<p>A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées -des embarcations du bord, transportent -le long du brick des essaims de femmes légères, -étincelantes de jeunesse et de pierreries, -et belles surtout du plaisir qu'elles se promettent -et du plaisir qu'elles donneront. Leurs -pères, leurs époux, leurs amans les suivent: le -fortuné consul les accompagne, les précède, -les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, -on le voit partout: sa main touche toutes -les mains, son œil rencontre tous les yeux, -sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. -C'est l'homme universel: il vient de gagner la -bataille, et il savoure son triomphe en assurant -sa victoire sur tous les points.</p> - -<p>L'orchestre donne le signal à la joie: la joie -éclate, l'ivresse circule au son des instrumens, -au contact de toutes les mains qui se pressent; -elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle -suit les contours capricieux de la danse qu'elle -rend délirante; et la voix du consul, elle-même, -se perd au sein de ce concert de douces -sensations, de délicieuses causeries, et du -tendre murmure des flots qui viennent caresser -le navire, heureux lui-même de tous les -plaisirs, de toutes les aimables folies dont il -est devenu le confident et le théâtre!</p> - -<p>Les officiers du brick, au milieu de cette -confusion ravissante, sont trouvés charmans, -parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour -faire les honneurs de chez eux; le galant capitaine -d'armes, le prétendu M. de Saint-Prieuré -lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se -prescrire, et se rappelant trop vivement les -courtes voluptés qu'il a savourées à si longs -traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à -parler à la comtesse de l'Annonciade, qui jamais -ne lui a paru si vive, si enivrante.</p> - -<p>La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une -tendre rêverie sur les yeux timides du brillant -officier, ose lui confier qu'elle cherche à -saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune -passager avec lequel elle a fait le voyage du -Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, -tout en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler -un souvenir déjà si éloigné, a soin de lui -répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais -même il n'a navigué que sur les bâtimens -de l'État. La conversation se prolonge: la ressemblance -n'est pas saisie, et la confiance de -M. de Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne -jusqu'à la témérité d'une demi-déclaration que -la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant -un éventail de jais, entre la parole de feu -de l'officier et son oreille trop attentive à cette -parole ardente.</p> - -<p>Mais c'est pour le commandant du <i>Scorpion</i> -que la louange prend les formes les plus animées -dans toutes les bouches. C'est le plus -beau, le plus élégant, le plus magnifique officier -de marine que l'on ait vu. Quelle tournure -séduisante, quelles manières à la fois -imposantes et affectueuses! C'est sans doute -l'homme de mer le plus distingué que la cour -ait hasardé si loin du grand monde où il a -été élevé. Voyez, il est présent partout, en -conservant cet air d'aisance qui semblerait -faire croire qu'il est le plus heureux et le moins -occupé des personnes de la fête qu'il donne.</p> - -<p>Son or coule sur toutes les tables de jeu; -sa douce voix anime toutes les conversations, -répond à tous les mots flatteurs que lui adressent -les dames; ses pas gracieux se mêlent -à toutes les contredanses. C'est le plus joli valseur -de son bal.</p> - -<p>Il est minuit: c'est l'heure du souper; -l'orchestre s'est arrêté, les danses ont cessé; -des matelots, des domestiques en livrée circulent: -de longues tables sinueuses comme -les formes sveltes du navire, descendent du -plafond léger de la tente, pour se fixer sur le -pont: des mets exquis, des vins délicieux, -des cristaux éblouissans, des fleurs, des fruits, -des pâtisseries merveilleusement préparées, -couvrent les glaces limpides qui répètent aux -yeux des convives enchantés, tout ce mélange -de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, -tout ce voluptueux assemblage de jouissances -promises à l'appétit, au goût, à la sensualité -des heureux invités.</p> - -<p>Le bal avait été enivrant: le souper devient -divin; ce n'est plus seulement du plaisir, c'est -de la folle extase. Les convives sont dans le -plus indicible enchantement: les femmes même -ont cédé au charme de cet entraînement inconnu. -La mousse du Champagne rosé a humecté -leurs lèvres de pourpre. Le Constance a -mouillé leur palais délicat de sa pétillante ambroisie: -elles chantent, elles redemandent la -valse, la folle et délirante valse: les couples emportés -par l'appel harmonieux de l'orchestre ranimé, -donnent à peine le temps de faire disparaître -les tables du festin… le pont du bruyant -<i>Scorpion</i> n'est plus que le théâtre de l'ivresse, -de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent, -qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre -les canons de sa formidable batterie, là sur les -bordages de ces gaillards tant de fois teints de -sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, -de ces mâts à la pomme desquels le pavillon -du corsaire redouté a si souvent porté la terreur -sur les mers épouvantées!…</p> - -<p>Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous -pourrez, plongez-vous bien avant dans ces -jouissances que je vous ai si facilement ménagées, -se disait en lui-même le terrible capitaine -<i>Invisible</i>. Dans une heure vos plaisirs auront -cessé et mon règne recommencera à bord de -ce bâtiment livré pour un moment aux vains -caprices de ces femmes écervelées, et à la sottise -de ces hommes si imbéciles qui s'oublient -si stupidement dans leurs bras!</p> - -<p>Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre, -les groupes des danseurs s'exaltent, -se croisent, se heurtent: de légers coups de -roulis imprimés au navire, par une houle naissante, -et jusque-là insensible, ont fait chanceler -les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement -du large brick trompe les pas et -l'aplomb des valseurs, provoque des demi-chutes -charmantes, des incidens piquans: on rit, -on applaudit; la gaieté est au comble. Mais -bientôt la force du roulis augmente: un vent -plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et -les tentes elles-mêmes se sont gonflées sous l'effort -de la brise déjà menaçante qui s'élève en -murmurant. Quelques convives passent la tête -sous les rideaux pour regarder le long du bord, -et ils n'aperçoivent plus la terre; ils s'écrient -effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au -large.» Les nègres venus à bord dans l'escadrille -de pirogues qui entourent le brick, trop -occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils -admiraient sur le pont, ne commencent à regarder -autour d'eux, que lorsque le corsaire les a -entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, -en s'adressant au commandant: «Vous chassez, -commandant! vous chassez, il faut mouiller -une autre ancre! laissez vite tomber une autre -ancre!</p> - -<p>—Non, on ne mouillera pas! répond le formidable -commandant d'une voix solennelle! -et à ces mots les officiers qui ont disparu un -instant et les matelots qui se sont tenus silencieux, -pendant tout le bal, dans l'entrepont, -remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais -non plus en habits d'uniforme, mais non plus -en costume de fête, mais sous la casaque rouge, -sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement -de corsaires…</p> - -<p>Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre -cette scène infernale! ce bouleversement soudain, -ces contrastes épouvantables!… De jeunes -femmes palpitantes encore des émotions -d'un bal, mêlant l'éclat de leurs frêles toilettes, -la beauté de leurs délicates figures, à la -sinistre couleur de ces vareuses de matelot, à -la teinte effroyable de ces faces de fer; ces faibles -femmes, ces pères, ces époux consternés, -confondus avec cette multitude farouche de -forbans, sur ce pont dont ces forbans sont les -rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour -domaine…</p> - -<p>Au premier moment de terreur, succèdent -des cris d'effroi! c'est la mort là où une minute -auparavant était le bal; c'est du sang qui va -peut-être ruisseler entre les débris d'un festin!</p> - -<p>Le consul français, anéanti d'abord, retrouve -enfin en lui assez de force pour parler le premier: -il ose demander au faux commandant -du <i>Scorpion</i>, la cause de cette horrible surprise…</p> - -<p>Un signe impérieux du commandant est la -seule réponse qu'il daigne faire à cette question, -et la réponse ne s'adresse même pas au -consul: ce sont les officiers du corsaire qui -l'ont comprise.</p> - -<p>Le consul est jeté dans une des pirogues de -terre, qui l'emporte vers Cumana.</p> - -<p>Des ordres ont été donnés au second du brick, -pendant que l'on dansait encore: ces ordres -vont être exécutés.</p> - -<p>La voix du maître d'équipage s'élève et domine -tous les cris de frayeur, toutes les clameurs -de l'épouvante…</p> - -<p>«Que tous les hommes et toutes les vieilles, -hurle lentement le maître, soient embarqués -dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le -monde!»</p> - -<p>Les joueurs, à ce commandement barbare, -sont dépouillés de leur or, de leurs bijoux; les -vieilles femmes de leurs diamans, de leurs -joyaux, de leurs pierreries… puis tous sont -jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux nègres -tremblans qui les ont amenés à bord pour le -sinistre festin, et qui les reconduisent au rivage -après cet horrible dénouement de la fête… -Quelques mères, quelques époux, réclament -en vain de la pitié du commandant, leurs -jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le commandant -se promène avec indifférence et ne -répond ni aux prières, ni aux larmes de la douleur, -ni aux menaces de la rage.</p> - -<p>Une demi-heure après le départ de la dernière -pirogue, <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> enlevait, sous -toutes voiles, à la plage désolée de Cumana, -des malles remplies d'or et de bijoux, et les -femmes qui faisaient les délices et l'ornement -de ce pays naguère si rempli de joie, d'espoir -et d'amour!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Et c'est parce que vous vous trouvez -trop malheureux pour supporter la vie, -que vous vous sentiriez assez brave pour -affronter la mort? Singulière espèce de -courage que vous avez là, monsieur mon -capitaine d'armes!</p> - -<p class="attr">(Page 62.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Galante tentative des corsaires auprès des captives;—aversion -de celles-ci pour leurs vainqueurs;—invitation à -dîner;—frugalité et continence de <i>l'Invisible</i>.</p> - - -<p>Le jour allait poindre: la clarté tremblante -des étoiles commençait à s'effacer sous le ciel -que la brise du matin colorait déjà des nuages -qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; -et les premières lueurs de l'aurore, projetées -dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine -la terre que fuyait le corsaire en louvoyant -sous toutes ses voiles du plus près…</p> - -<p>A la faveur de l'aube naissante, les hommes -placés en vigie sur les barres de perroquet, -avaient cru apercevoir un navire sur l'avant; -l'objet signalé à l'attention du chef de quart, -en grossissant à vue d'œil, avait bientôt pris -une forme, une couleur, une apparence distincte; -c'était un bâtiment, un brick courant -aussi à toutes voiles à contre bord du corsaire.</p> - -<p><i>L'Invisible</i>, resté sur le pont depuis le départ -de Cumana, ordonna à l'officier de manœuvre -de faire gouverner de façon à passer -le plus près possible du brick qui venait à leur -rencontre…</p> - -<p>Dès que les deux bâtimens se trouvèrent -rendus à demi-portée de canon l'un de l'autre, -ils mirent en panne, l'un courant l'avant au -large, l'autre présentant le cap vers la côte -où il semblait vouloir atterrir… Le branle-bas -de combat avait déjà été fait, pour plus de -sûreté, à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p> - -<p>Le commandant du brick rencontré prit le -premier la parole; il cria dans son porte-voix -au capitaine du corsaire assis flegmatiquement -sur le rebord de ses bastingages de l'arrière:</p> - -<p>«Oh! du brick, oh!</p> - -<p>—Holà! répondit aussitôt au porte-voix, -<i>l'Invisible</i>.</p> - -<p>—D'où venez-vous?</p> - -<p>—D'où je veux.</p> - -<p>—Comment se nomme le navire?</p> - -<p>—Comme il me plaît.</p> - -<p>—Je n'entends pas bien vos réponses.</p> - -<p>—Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à -mon tour je vais vous héler… Comment se -nomme votre brick?</p> - -<p>—Le brick de S. M. <i>le Scorpion</i>.</p> - -<p>—Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?</p> - -<p>—A Cumana.</p> - -<p>—Tant pis pour vous. Un autre brick de -S. M., nommé aussi <i>le Scorpion</i>, comme vous, -vient d'appareiller de Cumana… Vous arriverez -trop tard, mon ami… A d'autres!</p> - -<p>—Pas possible!</p> - -<p>—C'est comme j'ai l'honneur de vous le -dire… Mais essayez toujours. Bon voyage, -en attendant… Évente le grand hunier, borde -les écoutes de foc, amure grand' voile, et hâle -boulines partout!»</p> - -<p>C'était <i>le Scorpion</i>, le véritable <i>Scorpion</i>, ce -brick de guerre dont <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> avait -pris si audacieusement et si impunément la -place pendant deux jours!</p> - -<p>Une fois au large, le second du corsaire, fort -embarrassé des beautés qui se lamentaient au -milieu de l'équipage, se hasarda à demander -à son capitaine:</p> - -<p>«Commandant, que voulez-vous que l'on -fasse de toutes ces particulières qui pourraient -gêner la manœuvre dans un cas pressé?</p> - -<p>—Ce que je veux que vous en fassiez, répondit -<i>l'Invisible</i>… Ma foi, faites-en ce que -vous pourrez!…</p> - -<p>—Mais elles crient et pleurent comme des -Madeleines!</p> - -<p>—Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant -qu'elles voudront. Il est même bon que leur -douleur s'exhale en plaintes et en murmures -violens. A ce moment d'orage succédera le -calme, et c'est du calme qu'il me faudra bientôt… -Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur -le second…</p> - -<p>—Commandant, je vous écoute…</p> - -<p>—Écoutez-moi bien, surtout… Vous allez -d'abord annoncer à nos gens que ces dames -sont pour eux; mais à une condition, pourtant…</p> - -<p>—Pour eux, commandant!… Mais ils n'oseront -jamais… C'est que, voyez-vous, permettez-moi -de vous faire observer que ces -grandes dames sont un peu trop fines de façons -et trop bien <i>acastillées</i> pour eux… Le -pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront -jamais à…</p> - -<p>—Ah! c'est pourtant là la condition que je -mets à la possession de ces belles par l'équipage. -Je permets bien qu'elles se livrent à nos -gens, mais je ne veux entendre parler ni de -violences ni d'actes de brutalité… Le premier -d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part -d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature -de celles que je prétends prévenir, serait -condamné immédiatement à prendre le <i>bain -de pied</i> le long du bord…»</p> - -<p>Le bain de pied dont parlait <i>l'Invisible</i>, -c'était le débarquement immédiat du coupable -à la mer.</p> - -<p>«Diable! reprit respectueusement le second, -c'est que je doute fort qu'avec des personnes -de qualité de cette espèce-là, l'équipage -trouve à gagner sa vie. Autant que j'ai -pu m'en apercevoir, elles sont disposées à joliment -faire les difficiles…</p> - -<p>—Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre -plus aimables qu'elles ne pourront être difficiles.</p> - -<p>—Aimables! Vous savez bien, commandant, -ce que c'est que des matelots, sur l'article de -l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui -leur manque… mais les moyens n'y sont -pas. Nous autres mêmes, qui sommes officiers, -nous serions peut-être assez embarrassés de -nous en tirer un peu proprement, avec des -gaillardes aussi bien élevées dans le grand -monde.</p> - -<p>—Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de -ma faute, à moi, si nos captives résistent, et -si nos hommes ne trouvent pas en eux assez -de ressources pour vaincre galamment leurs -scrupules? Voulez-vous que j'autorise le viol -à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs -qui se commettent dans une place prise -d'assaut!</p> - -<p>—Non, sans doute, commandant, bien loin -de là… Je sens parfaitement qu'on ne peut -pas… Enfin, que voulez-vous, on ne fera que -ce que vous aurez la bonté de vouloir.</p> - -<p>—N'est-ce pas assez que je prêche moi-même -d'exemple, et que je m'abstienne de -toute espèce de contrainte à l'égard des beautés -que nous avons capturées! M'avez-vous vu -m'en réserver une seule, et chercher à me faire -la part du lion, dans le partage que j'aurais pu -ordonner?</p> - -<p>—Non, mon commandant, bien loin de là; -et quand bien même, une supposition, il vous -aurait pris fantaisie de vous marquer un petit -lot bien gentil dans la marchandise, ce ne serait -pas encore une raison pour que tout notre -monde tombât sur le reste comme un grain du -Nord-Ouest sur un navire qui a les perroquets -dessus.</p> - -<p>—Faisons notre métier de corsaires avec -activité, puisque nous sommes condamnés à le -faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec -dignité et générosité… Cette maxime a toujours -été la mienne, et j'espère qu'elle deviendra -bientôt la vôtre… d'autant plus que j'ai sur -notre cargaison féminine, des vues qui s'accordent -mieux que je ne puis encore le dire, -avec ma maxime…</p> - -<p>—Oh! dès l'instant que vous avez des vues, -commandant, tout est dit et les choses iront -rondement et d'aplomb.</p> - -<p>—J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer -le conseil du bord et lui communiquer -mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la -dernière séance, m'a fait prendre la résolution -de ne plus rassembler ces messieurs pour leur -demander des avis dont je puis si aisément me -passer.</p> - -<p>—Et vous avez eu raison, commandant. A -votre place, j'aurais été cent fois plus sévère -que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec -ma bonne grosse franchise.</p> - -<p>—Voici mon projet <i lang="la" xml:lang="la">grosso modo</i>, comme on -dit…</p> - -<p>—Oui, <i>rosse au mot haut</i>, j'entends bien, -quoique je n'entende pas beaucoup l'espagnol. -<i>Rosse</i>-les au premier <i>mot</i> trop <i>haut</i>: c'est une -bonne consigne, celle-là.</p> - -<p>—Les familles, les parens des femmes que -nous possédons, sont riches, ai-je pensé!</p> - -<p>—Je crois bien! tous ces gros parias qui ont -joué toute la nuit à bord de nous, avaient des -onces d'or plein la poche de leurs beaux habits -noirs.</p> - -<p>—Ces parens riches, comme il est facile de -le prévoir, chercheront à ravoir leurs femmes, -leurs filles, leurs sœurs, ne fût-ce même que -pour l'honneur et la dignité des familles. En -sorte qu'en allant relâcher dans quelque bon -petit port neutre et en faisant annoncer que -nous pourrions entrer en arrangement pour -la rançon de chacune de nos beautés, nous -verrons les plus opulens Colombiens venir à -composition…</p> - -<p>—C'est cela, deux mille gourdes rondes pour -chaque papa qui voudra ravoir sa fille; mille -gourdes pour le frère qui voudra <i>traiter</i> de mademoiselle -sa sœur, et cinq cents gourdes seulement -pour chaque mari qui voudra reprendre -sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant, -j'ai été marié, et je sens qu'il faut -mettre le prix des femmes un peu à la portée -de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque -mari.</p> - -<p>—Enfin, une fois amarrés tranquillement -dans notre port de relâche, nous réglerons le -prix du rachat sur la valeur de chaque objet -et les ressources plus ou moins grandes des -familles… Or, vous comprenez bien qu'avec -un projet pareil, il doit entrer dans mes vues -de ménager la délicatesse de ces pauvres -femmes.</p> - -<p>—Oui, oui, de ménager la qualité de la -marchandise pour trouver à la placer mieux -que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le -cours du voyage.</p> - -<p>—Vous avez parfaitement compris mon intention.</p> - -<p>—Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, -sans avoir autant d'esprit que vous, bien -certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et -il ne faut pas que…</p> - -<p>—Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage, -par un grand coup de sifflet du maître, -l'ordre que je vous ai donné relativement -à la conduite que nos gens doivent observer -envers nos passagères pendant toute la durée -de leur séjour à bord de mon corsaire…</p> - -<p>—Ça suffit, commandant, je vais tâcher de -m'entendre avec maître Fouc sur la manière -de donner le coup de sifflet et de faire comprendre -la chose à tout notre monde…»</p> - -<p>Le second passa devant: il s'entretint quelques -minutes avec maître Fouc, qui l'écouta -attentivement et qui, après avoir saisi l'idée -que son chef venait de lui communiquer, jeta -un coup-d'œil respectueux sur son commandant -et fit retentir l'air d'un des plus longs -coups de sifflets que l'équipage eût encore -entendu.</p> - -<p>Le maître ayant repris haleine, après ce -signal d'avertissement, se mit à beugler avec -un imperturbable sang-froid et de toute la -force de ses larges poumons:</p> - -<p>«L'équipage est averti qu'il pourra faire -les <i>aimables</i> avec les particulières; mais qu'à la -première plainte de <i>tentation</i> un peu trop forte -de leur part, les indécens seront envoyés le -long du corsaire pour prendre le bain de pied -de santé, selon l'ordre du commandant. Tout -le monde généralement quelconque a-t-il entendu -l'ordre à bord?…</p> - -<p>—Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent -avec soumission tous les gens de -l'équipage.</p> - -<p>—C'est bon, en ce cas veille au grain et -ouvre l'œil!»</p> - -<p>Maître Fouc, pour mettre à profit un des -premiers la munificence des dispositions que -le commandant venait de lui faire proclamer, -descendit de la caronade sur laquelle il s'était -placé avant de donner son coup de sifflet, -et mettant galamment sa casquette de loutre -à la main, il alla offrir ses services à l'une -des prisonnières. Tous les matelots imitèrent -la courtoise conduite du maître, et croyant -qu'il n'y avait pour eux qu'à se présenter aux -belles captives pour tarir leurs larmes et leur -faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent -de la meilleure grâce possible en s'efforçant de -se donner des airs de gentillesse pour mieux -apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à -l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, -les prisonnières reculèrent d'effroi, en se portant -sur le gaillard d'arrière, comme pour chercher -près du commandant un dernier refuge -contre la brutalité amoureuse de leurs nouveaux -adorateurs. Leurs cris de frayeur et d'épouvante -n'arrachèrent qu'un sourire à <i>l'Invisible</i>, -bien convaincu, qu'il était, de la réserve -dans laquelle se maintiendrait son équipage en -sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour -mieux rassurer encore leur pudeur sur le danger -des tentatives qu'elles paraissaient redouter -de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, -il daigna leur répéter lui-même qu'aucune -espèce de violence ne leur serait faite, et que -leurs vainqueurs ne devraient leurs succès -qu'à la bienveillance particulière des victimes.</p> - -<p>«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières. -Toutes mes compagnes n'ont pas, -dans leur infortune, d'autre sentiment que le -mien en présence de ces brigands dont vous -êtes le chef.</p> - -<p>—Peste, la mort! répondit avec une sardonique -tranquillité le commandant. Madame, -vous êtes une héroïne, et un capitaine moins -courtois que je ne le suis vous choisirait pour -lui, vous la première!</p> - -<p>—Oui, si tu pouvais te croire un héros!… -Heureusement pour moi que tu te rends plus -de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban!</p> - -<p>—C'est vrai, et un forban qui poussera la -patience jusqu'au bout et la délicatesse jusqu'au -scrupule. Oserai-je, madame, vous demander -votre nom?</p> - -<p>—Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est -écrit sur les bijoux dont tu m'as dépouillée, et -si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux -le voir et apprendre à quelle famille, un jour, -tu auras à rendre compte de ton crime…</p> - -<p>—Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame -la comtesse de l'Annonciade que j'ai l'honneur -de parler… Garçons, dit alors <i>l'Invisible</i> en -s'adressant à ses pirates: respectez par dessus -tout une dame aussi noble: que personne ne -lui adresse la parole. Cette réserve vous sera -d'autant plus facile à observer, que madame -est noire, petite, acariâtre, et déjà d'un certain -âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle, -cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez -mieux. J'ordonne qu'on la laisse tranquille!»</p> - -<p>La comtesse voulut répondre à ce sarcasme -de forban: sa voix expira de dépit sur ses -lèvres pâles et titillantes…</p> - -<p><i>L'Invisible</i> continua à se promener, en affectant, -aux yeux de ses victimes éplorées, cet air -de grandeur dédaigneuse que les infortunées -avaient tant admiré en lui quelques heures -auparavant pendant le bal.</p> - -<p>Les captives tombèrent le long des parois et -au pied des caronades, dans l'attitude du désespoir -et de l'anéantissement, et pour mieux -narguer encore la fierté inflexible de la comtesse, -le commandant, voyant l'ardeur amoureuse -de son équipage se ralentir en face des -beautés presqu'évanouies, demanda tout haut -à maître Fouc:</p> - -<p>—Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens -se rebutent-ils aussi facilement auprès de ces -dames?</p> - -<p>—Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est -que, permettez-moi de vous dire sans les offenser, -que ces dames ne sont pas du tout -aimables! nos gens disent comme ça, qu'à terre -ils auront quelque chose de mieux pour leur -argent et sans se donner tant de mal…</p> - -<p>—Au fait, c'est possible!» reprit <i>l'Invisible</i> -après avoir entendu la réponse de maître Fouc… -Puis, au bout de quelques minutes de réflexion, -il ajouta en parlant à son second:</p> - -<p>«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont -pour la nuit: ces dames s'y placeront, -et personne n'ira troubler leur repos ni leurs -méditations sur la cruauté des pirates… Allez -donner vos ordres, monsieur le second, et que -je n'entende plus parler d'elles!…»</p> - -<p>Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes -de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, notre timide et timoré -Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement -possible, dans un des recoins de l'entrepont, -et il ne remonta sur le gaillard d'arrière, auprès -de son commandant, que lorsque les prisonnières, -en descendant dans la partie du navire -qu'il avait occupée jusque-là, le forcèrent de -reparaître sur le pont.</p> - -<p>Le commandant, en voyant son galant officier -encore défiguré sous sa perruque blonde et -ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher -de lui demander en riant presque aux éclats:</p> - -<p>«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? -Il y a un siècle qu'on ne vous a vu, vous -sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance -de nos farouches Lucrèces de Cumana!</p> - -<p>—Commandant, répondit le Banian, en -s'approchant le plus qu'il put de l'oreille de son -caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais -peur d'être reconnu…</p> - -<p>—Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans -l'état où vous êtes? vous-même, j'en suis sûr, -vous ne vous seriez pas remis devant la glace -la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins -ressemblé que vous après la métamorphose que -je vous ai fait subir!</p> - -<p>—Mon commandant, si c'était un effet de -votre bonté de parler plus bas!</p> - -<p>—Et pourquoi donc, parler plus bas, quand -tout est fini et que le mystère est devenu inutile?</p> - -<p>—Je vous avouerai que j'avais peur et que -même j'ai encore peur d'être reconnu de la -comtesse.</p> - -<p>—Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse -est une terrible femme! Tudieu quelle -gaillarde!</p> - -<p>—Pour moi surtout, commandant, elle me -fait trembler rien que d'y penser seulement.</p> - -<p>—De frayeur, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Non, de sentiment, mon commandant… -J'ai eu, comme je crois avoir eu l'honneur de -vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un -peu la comtesse de l'Annonciade…</p> - -<p>—Et elle a eu le malheur plus grand de -vous aimer beaucoup peut-être?</p> - -<p>—Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.</p> - -<p>—Adorable petit fat que vous faites!…</p> - -<p>—Non, je vous promets bien, foi d'honnête -homme, qu'il n'y a aucune espèce de fatuité -de ma part dans cette affaire… Il y a plutôt -regret et… un peu peur…</p> - -<p>—Toujours de la peur chez ce diable de -capitaine d'armes… Ah çà, est-ce que si le -hasard voulait que nous eussions un engagement -et qu'il fallût payer de votre personne, -vous ne parviendriez pas à vous débarrasser de -cette couardise qui vous travaille si rudement?</p> - -<p>—Au contraire, commandant, au contraire… -je sens qu'à présent je me battrais comme un -lion, tant je suis las de la vie… Je ne vois que -trop clairement que je ne suis destiné qu'à être -toujours malheureux et qu'à traîner une existence -misérable au milieu de tous les événemens et -dans toutes les parties du globe.</p> - -<p>—Et c'est parce que vous vous trouvez trop -malheureux pour supporter la vie, que vous -vous sentiriez assez brave pour affronter la -mort? Singulière espèce de courage que vous -avez là, monsieur mon capitaine d'armes!</p> - -<p>—Non, commandant, ce n'est pas cela que -j'ai voulu vous faire entendre. J'ai voulu dire -que mon désespoir ne pourrait que contribuer -à augmenter ma détermination naturelle…</p> - -<p>—Oui, oui, j'entends parfaitement que vous -ne savez pas ce que vous voulez dire… Cambusier, -cambusier!»</p> - -<p>L'homme chargé à bord du corsaire de la -distribution des vivres, se présenta devant son -commandant, la casquette à la main. Le commandant -lui intima cet ordre:</p> - -<p>«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie -à monsieur…»</p> - -<p>Le Banian, très surpris de la politesse que -semblait vouloir lui faire <i>l'Invisible</i>, le remercia -fort humblement en disant qu'il ne buvait -jamais d'eau-de-vie.</p> - -<p>«Je ne vous demande pas, lui répondit -<i>l'Invisible</i>, si vous en buvez: j'ordonnais simplement -au cambusier de vous en faire boire -un grand verre.»</p> - -<p>Le Banian crut comprendre l'intention du -despote; et la volonté du plus fort fut faite encore -une fois.</p> - -<p>«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta <i>l'Invisible</i> -au moment où le capitaine d'armes se -disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double -ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, -qu'aujourd'hui vous dînez avec moi…</p> - -<p>—Trop d'honneur, mon commandant, fit -l'heureux invité tout troublé encore de l'effet -que venait de produire sur lui la dose de -spiritueux… trop d'honneur!… j'accepte -avec reconnaissance cette nouvelle marque de -bonté…»</p> - -<p>«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant -me force à manger en dînant, comme -il vient de me forcer à boire après déjeûner, -je pourrais fort bien me trouver aussi mal ici -que je le fus à bord de ce coquin de capitaine -Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire -digérer le potage de sept à huit personnes… -Oh les capitaines, les capitaines! il est écrit dans -le ciel qu'ils feront toujours mon malheur… -Et dans quel nouveau dédale d'événemens le -sort m'a-t-il encore jeté ici? comment tout -cela finira-t-il?… Combien mon existence à -la Martinique, toute misérable, toute proscrite -qu'elle fut, était préférable à celle que j'entrevois -dans l'avenir!… Ici c'est la terreur, -l'effroi de moi-même et des autres… Là je -n'avais pour reposer ma tête poursuivie, que -l'humble case de <i>Supplicia</i>… Mais ici, sous -mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et -l'épaisseur seule de ces planches que je foule, -me sépare de la comtesse de l'Annonciade, -de cette femme céleste que j'ai trompée et -que moi-même j'ai livrée à ses épouvantables -ravisseurs… Dieu! que je souffre, que je suis -tourmenté… Et n'avoir pas le courage de -mettre fin à mon supplice en me précipitant -à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de -moi… Le malheur m'a donc tout ôté, honneur, -résolution, âme et cœur! Il ne m'a laissé que -l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme -enfin sous la vaine apparence extérieure d'un -homme!»</p> - -<p>En ce moment-là même et au beau milieu -de ses réflexions misanthropiques, la voix aiguë -du jockey du commandant vint crier à l'oreille -distraite de notre héros désespéré…</p> - -<p>«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: -le commandant vous attend.</p> - -<p>—Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut -par l'avertissement du petit domestique, -allons toujours faire un bon repas de plus en -attendant le triste sort que le ciel peut-être me -réserve…»</p> - -<p>Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur -le capot de la chambre, au grand air, à la vue -de tout l'équipage… Une nappe de beau linge -blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes -de porcelaine transparente et quelques plats -vides en argent, composaient le service. Deux -couverts seuls avaient été mis en face l'un de -l'autre sur le capot.</p> - -<p>Le Banian, après avoir attendu respectueusement -que le commandant se fût assis sur un -coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras -et de gêne, vis-à-vis de son sévère Amphitryon…</p> - -<p>On apporta le dîner: c'était un gros morceau -de bœuf salé, cuit dans l'eau de mer à la -chaudière de l'équipage… Une galette de biscuit -brisée en deux fit l'office de pain, et le -commandant se mit à manger son biscuit et -une large tranche de salaison, en engageant -son convive à en faire autant que lui, si le -cœur lui en disait…</p> - -<p>Le discret convive fit d'abord comme son -hôte, mais en pensant que bientôt arriveraient -sur la table quelques-uns des succulens débris -du festin de la veille, débris en faveur desquels -il jugeait à propos de ménager son appétit -en ne donnant que faiblement sur la viande -salée qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon -prit bientôt un malin plaisir à lui ravir -cette illusion, la dernière peut-être qui lui -restât.</p> - -<p>«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, -vous serez peut-être étonné de la frugalité -du repas que je vous ai engagé à venir partager -avec moi; mais cette austérité alimentaire -tient à mes principes, quoiqu'elle paraisse s'accorder -assez mal avec mon goût assez prononcé -pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours -semblé un délassement ou une jouissance -peu digne de la rigidité que doivent s'imposer -comme une règle inviolable, les gens qui savent -un peu naviguer. On cite des capitaines qui, en -sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre -ou tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des -navires qui les avaient surpris mangeant leurs -abondantes provisions et vidant les dernières -bouteilles de Champagne de leurs fastueuses -cambuses. Chez moi la cambuse n'occupe que -la plus petite partie du navire et ne contient -que du biscuit noir, de la viande salée et un -petit baril de rhum ou d'eau-de-vie destinée à -n'être bue que pendant le combat ou après l'abordage, -quand je suis satisfait de mes gens. -Vous m'avez vu quelquefois, depuis que vous -êtes à bord, descendre dans ma chambre pour -manger seul le dîner qu'on venait de servir; -ce dîner ne m'aurait pas été envié par le dernier -mousse du bord; et mon jockey, qui me -tenait une assiette derrière le dos, n'eût pas -consenti probablement à échanger sa ration -contre la mienne. Mes matelots ont même -conçu une si haute idée de ma sobriété, qu'ils -vont disant partout que je vis sans manger et -sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais -que je leur impose des privations auxquelles -je me soumets moi-même avec la dernière -rigueur. Aussi vous avez pu voir que lorsque -j'ai donné l'ordre de jeter à la mer les restes -du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer -par-dessus le bastingage, les morceaux les -plus friands et les plus exquis.</p> - -<p>—Quoi! mon commandant, tout a été jeté -par-dessus le bord!…</p> - -<p>—Mais oui, sans doute, et cela sans regret, -sans la moindre hésitation… Qu'y a-t-il donc -de si surprenant dans ce sacrifice que j'avais -ordonné d'ailleurs?</p> - -<p>—Oh! rien sans doute, rien que de fort -ordinaire… c'était seulement une petite réflexion -que je faisais, je ne sais même pas trop -pourquoi…</p> - -<p>—A terre, il est vrai, je me dédommage un -peu de cette contrainte; et ces plats d'argent -que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma -table autrement que pour la forme… Mais à -bord, il faut que tout ne soit qu'austérité, surveillance, -sang-froid, activité et ordre… Williams, -versez un verre d'eau à monsieur qui -doit avoir le palais altéré.</p> - -<p>—Pardon, commandant, j'ai bu déjà…</p> - -<p>—Cette eau est excellente et ne se gâte jamais -à la mer: c'est celle que nous avons faite -à la Martinique… Vous en boirez bien un verre -à ma santé?…</p> - -<p>—Volontiers, mon commandant, et puisque -vous voulez bien le permettre…</p> - -<p>—C'est cela. Maintenant que notre dîner est -fini et que nous avons passé un quart d'heure -à table, le service du bord va reprendre son -empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés… -Que dites-vous de l'épicurisme de -votre commandant?…</p> - -<p>—Mais, je dis qu'il convient parfaitement à -la santé et qu'il a surtout l'avantage de prêcher -d'exemple.</p> - -<p>—Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, -vos batteries de caronades disposées à ne pas -faire <i>chate</i>?</p> - -<p>—Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez -le désirer, commandant, et que j'ai pu -moi-même m'en assurer.</p> - -<p>—A la bonne heure, car d'un moment à -l'autre, dans le métier que nous faisons, il peut -arriver une de ces circonstances qui ne justifient -que trop l'excessive prévoyance que l'on -doit apporter dans ce qui concerne le service -parfait du navire.</p> - -<p>Cela dit, le commandant se mit à se promener -sur le pont, et le Banian presqu'encore à -jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les -autres officiers, en ruminant tout bas et de manière -à n'être entendu de personne: «Faire servir -un mauvais morceau de bœuf salé dans un -plat d'argent, et manger une demi-livre de salaison -d'équipage dans des assiettes de porcelaine -de Sèvres! O mystification des mystifications… -Ces capitaines sont les plus terribles -originaux que le ciel ait pu engendrer dans sa -colère et pour mon malheur!…»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Hourra! mes fils, à nous la part -du diable, s'écrie d'une voix tonnante -l'<span class="sc">Invisible</span>, monté sur son bastingage.—A -nous la part du diable! c'est moi -qui jure de vous la donner, et vous me -connaissez!</p> - -<p class="attr">(Page 89.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Rencontre de nuit;—mort de <i>l'Invisible</i>;—délivrance -des prisonnières.</p> - - -<p>Dans le vague souvenir des lectures favorites -de votre enfance, vous devez vous rappeler -encore l'impression rêveuse que laissaient, -après elles, dans votre imagination, les aventures -des voyageurs sur mer, les récits qui -venaient de vous peindre un corsaire algérien, -ramenant tranquillement dans sa cale le narrateur -de l'histoire d'abord et cinq ou six belles -passagères devenues la proie des forbans, -après un abordage sanglant et une victoire -vaillamment disputée par le malheureux navire -capturé!</p> - -<p>Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires -des conteurs des temps passés, naviguait -<i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, avec un groupe de jeunes -beautés colombiennes dans son entrepont, et -des malles remplies de riches dépouilles dans -la chambre secrète du commandant.</p> - -<p>Les séductions permises aux écumeurs de -mer n'ayant pu réussir auprès des captives, eu -égard aux violences défendues par le capitaine -<i>Invisible</i>, l'équipage était revenu sur le pont, -laissant les jeunes captives se lamenter tout à -leur aise et déplorer entre elles le sort qui les -avait si cruellement condamnées à devenir la -proie d'un inflexible pirate…</p> - -<p>Quant à <i>l'Invisible</i>, très peu ému des plaintes -qui s'élevaient du fond de l'entrepont vers -lui, et fort indifférent aux imprécations dont -il savait être devenu l'objet, il se promenait -paisiblement sur le gaillard d'arrière, en faisant -louvoyer son navire contre le vent, pour gagner -le point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver -ensuite pour filer vers les côtes du Brésil -ou ailleurs… Une nuit s'était déjà écoulée depuis -le départ de Cumana… Une autre nuit -allait descendre sur les flots, portant avec elle -un événement plus terrible encore que tous -ceux que nous avons retracés jusqu'ici… Et -pourtant, à voir les ondes paisibles que fendait, -sans secousse, le rapide corsaire; à entendre -le doux gémissement de la brise tiède et régulière -soupirant dans les voiles qu'elle enflait -avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité -et le silence qui régnaient sur le pont -éclairé par les premiers rayons de la lune qui -s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment -le plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement -du monde vers sa tranquille et pacifique -destination…</p> - -<p>La cloche d'argent placée luxueusement au -pied du grand mât, avait déjà piqué minuit, -et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses -deux potences de l'avant, avait répété les quatre -coups doubles de l'heure annoncée sur -l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait -veillé sur le pont, se disposait à être remplacé -par les hommes que l'on venait d'appeler au -service de la nuit… Mais au moment où les -gens de la grande bordée allaient descendre -dans leurs hamacs réchauffés par leurs camarades, -une voix s'éleva pour leur faire entendre -ce commandement sec et bref:</p> - -<p>«Personne en bas, tout le monde à son -poste!»</p> - -<p>C'était le capitaine <i>Invisible</i> qui, les yeux -tournés vers la partie des flots qu'argentaient -les reflets de la lune, venait de donner lui-même -cet ordre.</p> - -<p>Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt -dans la direction du point où le commandant -semblait avoir aperçu quelque chose… -On savait à bord que c'était lui qui découvrait -toujours les navires qui se montraient au large. -Cette faculté si précieuse qu'il devait à l'excellence -de sa vue perçante, paraissait être encore -un des priviléges attachés aux qualités ou au -pouvoir surnaturel que le vulgaire se plaisait à -reconnaître en lui…</p> - -<p>Le commandement venait d'être fait: cinq -minutes après l'avoir entendu, le second vint -prévenir son chef que tout le monde était rangé -à son poste de combat.</p> - -<p>«C'est bon, avait répondu <i>l'Invisible</i>, que -tout le monde y reste!»</p> - -<p>Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis -le branle-bas général, lorsque les regards -pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer -les objets au large et pendant la nuit, -s'arrêtèrent sur un point noir que faisait ressortir, -sur la face argentée des flots mobiles, la -clarté de l'astre qui s'élevait majestueusement et -silencieusement dans l'Est… «C'est le navire -qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à -l'oreille, les matelots… Il court sur nous avec -de la brise, car il grossit rondement, il va y -avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du -chenu dans sa cale…»</p> - -<p>Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en -effet à approcher de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> qui continuait -sa bordée au plus près du vent… Mais -dès que l'on put observer à une plus petite -distance le nouveau venu, on remarqua qu'il -avait une batterie couverte, en voyant les fanaux -parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière -et permettre aux hommes de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> -de compter un à un, à la lueur de la -lumière voyageuse, le nombre des sabords de -ce bâtiment si soudainement rencontré…</p> - -<p>Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire -à demi-portée de canon, qu'il prit la -même bordée que son compagnon de route, en -conservant toujours sur lui l'avantage du vent.</p> - -<p>Les deux navires suivirent parallèlement la -même direction pendant une demi-heure à peu -près, sans se parler, sans faire aucune manœuvre -décisive qui annonçât une résolution arrêtée -chez l'un des deux commandans.</p> - -<p>La bordée que venait de prendre le nouveau -venu, à si peu de distance du corsaire, permit -à l'équipage de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> d'observer et -d'examiner tout à son aise le navire sur lequel, -jusqu'à ce moment, il n'avait pu former que -des conjectures plus ou moins exactes.</p> - -<p>Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine -et ses gens, en l'apercevant dans l'ombre -à une grande portée de vue, leur compagnon -de voyage était une grosse corvette à batterie -couverte. Sa mâture était haute et ses mâts -largement espacés entr'eux. Les rayons de la -lune, en éclairant, par le côté de bâbord, ses -voiles mollement balancées au roulis, laissaient -voir des huniers et des perroquets d'une forte -dimension et parfaitement établis sur leurs longues -vergues.</p> - -<p>«C'est à quelque croiseur de la division anglaise -ou française que je vais probablement -avoir affaire, se dit en lui-même <i>l'Invisible</i>. -Tout m'annonce déjà que cette corvette ne m'a -accosté de si près que pour me visiter ou me -surveiller comme un bâtiment suspect… Mais -ce qui me rassure contre l'événement décisif -que je prévois, c'est le désordre qui paraît -régner à bord de mon voisin… Dans la petite -manœuvre qu'il lui a fallu faire pour prendre -la même direction que moi, on criait et l'on -hurlait à son bord, comme sur le pont d'un -bâtiment en perdition; tandis que chez moi -tout le monde est silencieux, attentif, dévoué… -Ces hommes rangés le long de ces pièces prêtes -à faire feu au premier signal; ces gens de la manœuvre -disposés à m'obéir sans souffler le mot, -sont là au milieu de la nuit, immobiles comme -des statues, impassibles comme du marbre… Et -un seul de mes signes, le moindre de mes gestes -suffira pour en faire des lions furieux… Que -puis-je avoir à redouter avec une pareille discipline -et un semblable dévouement, d'un adversaire -à bord duquel tout est désordre, tumulte, -confusion? Là, les voilà encore qui braillent -de l'anglais, de manière à m'assourdir!…»</p> - -<p>Et en faisant ces réflexions rassurantes, <i>l'Invisible</i> -continuait à se promener sur l'arrière, -sans que les yeux de ses cent cinquante braves -pirates, qui paraissaient dormir debout à -leur poste, perdissent un seul de ses mouvemens, -un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. -Leur attention concentrée tout entière -sur leur commandant ne leur permettait pas -de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était -par lui seul qu'ils voulaient voir ce qui les -intéressait le plus; c'était par lui qu'ils voulaient -agir, respirer et combattre, lui le chef -suprême, la vie morale et le Dieu vivant en -quelque sorte, de cette masse si servile et si -fanatisée par lui seul!</p> - -<p>Une demi-heure environ s'était écoulée depuis -le moment où la corvette avait jugé à -propos de prendre les mêmes amures que le -corsaire, et jusque-là aucun des deux navires -n'avait paru songer à héler son voisin.</p> - -<p>Bien déterminé à ne pas entamer le premier -l'entretien dans la position passive où il se -trouvait par rapport au nouvel arrivé, <i>l'Invisible</i> -avait eu le temps de méditer le parti qu'il -lui conviendrait d'adopter dans le cas probable -où le commandant du croiseur se déciderait à -lui adresser la parole…</p> - -<p>Après avoir mûrement réfléchi dans cette -circonstance assez délicate, il s'arrêta à la détermination -qui lui sembla s'accorder le mieux -avec la dignité de sa situation et la fierté de -son caractère…</p> - -<p>«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore -encore la nation et le but, de m'approcher -pendant la nuit, ce n'est pas une raison -pour que je réponde avec docilité aux questions -qu'elle pourra m'adresser en mêlant peut-être -l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir -prendre, à l'inconvenance déjà assez intolérable -de sa manœuvre… Le mieux, si elle m'interroge, -sera de ne rien lui répondre et de la -forcer à quelque manœuvre agressive, pour -avoir ensuite le droit de lui faire payer cher -son manque d'égards… et son imprudence… -Elle ignore sans doute avec qui elle s'expose -à se mesurer… Qu'elle tremble l'orgueilleuse, -de recevoir de moi la plus terrible leçon!…»</p> - -<p>L'intrépide commandant fit signe à son second -de venir recevoir ses ordres…</p> - -<p>Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta -respectueusement l'oreille aux paroles -que son chef désirait lui faire entendre à voix -basse…</p> - -<p>«Je suis content de vous et de mes gens, -lui dit-il, mais veillez avec les autres officiers -à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à -bord ne soit pas interrompu… même par le -cri des blessés ou des mourans, s'il y en a bientôt… -Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous -rendre à votre poste pour ne plus le quitter… -à moins cependant que je ne vienne à vous manquer… -Vous ordonnerez tout bas à mes gens -de se coucher à plat-ventre sur le pont, au -moment où, au signal de mon porte-voix, je -leur indiquerai de faire <i>casse-cou</i> avant la volée -que pourra nous envoyer le croiseur… Vous -entendez bien: <i>casse-cou!</i> je le veux… Mais -le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le -monde se relève…</p> - -<p>—Tous ils se relèveront, commandant, -moins les morts, s'il y en a… Ce sera bien assez -déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre, -comme des <i>galines</i>! Ils aimeraient mieux n'avoir -pas à s'allonger à plat pont… mais puisque -vous le voulez…</p> - -<p>—Oui, je vous le répète, je le veux!…</p> - -<p>—Cela suffit, mon commandant, ça sera.</p> - -<p>—Ainsi voilà une affaire entendue: les haches -d'abordage et les poignards sont prêts?</p> - -<p>—Ce soir, commandant, vous avez bien vu, -je leur ai fait donner un coup de meule; et tout -cela coupe maintenant comme des rasoirs…</p> - -<p>—C'est bon… A propos, vous aurez soin de -faire descendre immédiatement nos prisonnières -de l'entrepont, dans la cale… L'affaire -que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.</p> - -<p>—C'est vrai, commandant: il ne faut pas -d'ailleurs risquer à avarier la marchandise dans -le combat… Moi-même je vais veiller à les -faire descendre en double à fond de cale…</p> - -<p>—Allez! vous savez maintenant l'ordre du -jour… Silence, toujours silence! et attention -au commandement; casse-cou au besoin et -souple à l'abordage s'il le faut… Vous n'oublierez -pas d'ordonner à notre nouveau capitaine -d'armes, de se tenir au pied du grand-mât, -là sans cesse sous mes yeux… C'est un -garçon sans expérience et qui a besoin d'être -surveillé…»</p> - -<p>A l'instant où <i>l'Invisible</i> venait de donner -ainsi son dernier ordre, un homme placé sur -le côté de dessous le vent de la petite dunette -qu'avait la corvette, se mit à brailler en anglais, -dans son long porte-voix, en s'adressant -à <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>:</p> - -<p>«<i>Brick, ohé!</i>»</p> - -<p><i>L'Invisible</i> laissant ce cri sauvage se perdre -dans les airs et sur les flots, continua à se promener -paisiblement comme s'il n'avait rien -entendu…</p> - -<p>Le héleur obstiné, qui probablement n'était -rien moins que le commandant de la corvette, -très surpris et peut-être bien même très piqué -de n'avoir obtenu aucune réponse, renouvela -son interpellation avec plus de force encore -que la première fois et d'un ton impérieux -qui sentait le dépit qu'avait dû lui faire éprouver -le silence absolu qu'on avait observé à -bord du brick.</p> - -<p>«<i>Brick, ohé!</i>» répéta l'officier de la corvette -jusqu'au complet enrouement de sa voix.</p> - -<p><i>L'Invisible</i> ne daigna pas seulement tourner -la tête du côté d'où lui venait le bruit; -tous les officiers et les matelots pirates, seulement -en voyant l'impassibilité de leur capitaine, -avaient fixé leurs yeux flamboyans sur -lui, comme pour attendre le signal de faire -feu.</p> - -<p>Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal -ne devait encore leur être donné…</p> - -<p>Aux questions inutiles adressées au tranquille -brick par la corvette, succéda un peu -de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui -avait si vainement crié dans son porte-voix, -parut s'entretenir quelque temps avec plusieurs -individus venus sur la dunette pour se concerter -sans doute sur ce que la corvette devait -faire dans cette étrange conjoncture…</p> - -<p>Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de -conversations et d'indécision, la corvette prit -le parti de laisser arriver sur le corsaire de -manière à l'aborder par l'avant et à lui couper -le chemin dans la direction qu'il avait continué -à suivre jusqu'à ce moment…</p> - -<p><i>L'Invisible</i>, qui déjà avait prévu cette manœuvre, -et qui surtout avait calculé l'avantage -qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent -auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, -s'arrêta au pied de son grand mât et -commanda à demi-voix à ses gens:</p> - -<p>«Brasse à culer partout, traverse les focs -au vent: la barre toute à tribord pour un instant!…»</p> - -<p>Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid, -est exécuté avec la plus surprenante -promptitude: le corsaire cule en venant dans -le vent.</p> - -<p>La corvette qui a laissé arriver dépasse le -corsaire, et se trouve bientôt sous le vent de -son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre -l'allure qu'elle a quittée et lui disputer l'avantage -qu'elle a perdu…</p> - -<p>Le corsaire, après avoir réussi dans cette -manœuvre hardie, reprend sa bordée du plus -près en orientant pour courir de l'avant; et -favorisé par la brise qui fraîchit un peu, le -voilà qui passe au vent de la corvette en la rasant -par la hanche du vent, à longueur de gaffe:</p> - -<p>«A mon tour maintenant de te héler, imbécile -de corvette,» se dit tout bas <i>l'Invisible</i>.</p> - -<p>Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant -du côté de tribord et il articule ces mots, -d'une voix lente, sonore et ferme:</p> - -<p>«Oh! du navire, oh!»</p> - -<p>Cette fois pas de réponse, le bruit seul qu'on -fait à bord de la corvette accueille son interrogation; -c'est à son tour d'éprouver l'humiliation -du silence qu'il a fait subir à son adversaire…</p> - -<p>Mais lui, moins patient, malgré sa résignation -apparente, que le commandant dont il a -dédaigné les questions, ajoute à son interpellation:</p> - -<p>«Si vous ne répondez pas à ce que je vous -demande, je vous coule!»</p> - -<p>Et il crie une seconde fois à la corvette avec -le même sang-froid et la même lenteur:</p> - -<p>«Oh! du navire, oh!…»</p> - -<p>Au bout d'une minute de silence, <i>l'Invisible</i>, -sur lequel tombe la clarté de la lune du bord -du vent, lève, agite son porte-voix: c'est le signal -qu'attend depuis long-temps son brûlant -équipage: toute la volée de tribord part et -tonne, ne fait qu'un coup et va se loger de bout -en bout par la hanche dans les flancs ébranlés -de la corvette…</p> - -<p>«Casse-cou, casse-cou! tout le monde à -plat sur le pont! s'écrie <i>l'Invisible</i> dès que sa -voix peut se faire entendre après le fracas de -la formidable bordée qu'il vient de lancer…»</p> - -<p>La corvette revient au vent pour riposter: -elle envoie toute sa bordée de bâbord au corsaire -qui la reçoit vaillamment à bout portant. -Un seul homme pendant ce terrible vacarme -est resté droit sur le pont auprès des deux -timoniers qui gouvernent à la barre: ce seul -homme c'est <i>l'Invisible</i>…</p> - -<p>«Recharge en double et feu toujours! dit-il -à son équipage: ils crient comme des salopes -à bord de cette barque à piment; elle est à -nous!…»</p> - -<p>Les volées se succèdent: on combat en silence -à bord du corsaire: on ne tire qu'en désordre -et au milieu du tumulte à bord de la corvette…</p> - -<p>Le moment paraît favorable à <i>l'Invisible</i> pour -tenter l'abordage, et ce parti lui semble d'autant -plus nécessaire, qu'il croit avoir senti son -brick au bout d'une demi-heure d'engagement, -frémir sous ses pieds et devenir plus lourd à -gouverner…</p> - -<p>De sourdes clameurs ont même été poussées -dans la cale par les captives qu'on a placées -dans cette partie du navire avant le combat: -Elles ont crié que l'eau les noyait… On a fermé -les panneaux et leurs cris ont été étouffés sous -les écoutilles dont on a bouché toutes les issues. -Il n'y a plus à hésiter.</p> - -<p>«A l'abordage! à l'abordage!» commande -<i>l'Invisible</i>, et ses matelots hurlent après lui: -<i>A l'abordage!</i>… C'était le seul cri qu'il leur -fût permis de pousser pendant le combat…</p> - -<p>Un coup de barre est donné au vent, l'écoute -du guy est filée: le corsaire arrive et aborde -de bout en bout la corvette.</p> - -<p>La lune qui jusqu'alors avait éclairé le duel -de ces deux bâtimens, disparaît tout-à-coup -sous de gros et sombres nuages. L'obscurité -favorise l'audace des corsaires en cachant à -leurs ennemis l'infériorité de leur nombre. -On se hache long-temps, le massacre se prolonge -sur le pont et sur les bastingages des -deux navires, sans que l'avantage tourne du -côté du plus fort contre le plus faible. L'ardeur -des combattans est égale de part et d'autre, -et l'intrépidité des pirates surpasse même, -s'il est possible, le courage de leurs adversaires… -Cependant, au bout d'une demi-heure -de carnage, les officiers et les matelots du corsaire -semblent s'être aperçus que, sous leurs -pieds ensanglantés, leur navire s'est affaissé le -long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour -sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils -devinent avec effroi que leur brick s'est enfoncé -dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages -élevés de la corvette… <i>Nous coulons, -nous coulons bas!</i> crie une voix perçante que -la frayeur semble rendre encore plus aiguë… -Cette voix sinistre est celle du capitaine d'armes -que l'eau qui s'engouffre dans le bâtiment -a forcé de sortir de la cale où le poltron avait -été chercher un refuge contre le danger, parmi -les blessés et les femmes… Loin de ralentir -l'ardeur des forbans, la certitude du danger -qu'ils courent ne sert au contraire qu'à rendre -leur détermination plus énergique et leur -attaque plus redoutable.</p> - -<p>Un surcroît d'efforts, un redoublement de -rage devient nécessaire au bouillant équipage -de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> pour lui assurer une victoire -si difficile et déjà si vaillamment disputée. -<i>L'Invisible</i> sent que le moment est arrivé pour -lui et pour les siens, de recourir à l'extrémité -du désespoir. Dans les nombreux engagemens -que l'intrépide capitaine a livrés aux navires -de guerre, qui sont si souvent devenus sa -proie, il a éprouvé sur son équipage l'effet -d'un mot magique qui n'a jamais manqué d'enflammer -la sauvage valeur de ses gens. Ce mot -terrible, il va le prononcer, car il ne prévoit -que trop que l'instant de triompher ou de -périr est venu… Une minute, une seule seconde -de plus peut-être de résistance de la part -de la corvette, et le corsaire est vaincu; et -lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener -à lui les chances heureuses du combat, -il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot -à ses farouches compagnons, quelque épouvantable -que soit la promesse contenue dans -ce mot de carnage et de sang…</p> - -<p>«Hourra! mes fils, à nous <i>la part du diable</i>! -s'écrie d'une voix tonnante <i>l'Invisible</i> monté -sur son bastingage, à nous <i>la part du diable</i>! -c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!</p> - -<p>—A nous <i>la part du diable</i>! répètent à la -fois tous les corsaires, hors d'eux-mêmes, en -élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte -du combat, cette clameur homicide! C'est la -première fois depuis qu'ils ont accosté la corvette, -que les forbans de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> -aient fait entendre un seul cri, une seule parole, -un seul mot. Jusque-là ils ont combattu -en observant le plus profond et le plus sinistre -silence; et jusque-là même les blessés et -les mourans sont tombés sans pousser un soupir, -sans oser faire entendre une plainte, le -plus léger murmure. Mais à la voix de leur capitaine -qui leur a dit: A nous <i>la part du diable</i>! -toutes les bouches écumantes des pirates ont -répondu avec un féroce délire: A nous <i>la part -du diable</i>! et les pistolets qui armaient leurs -poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs -terribles mains, ont été jetés comme des instrumens -inutiles sur le pont ou le long du bord. -C'est un large poignard, qui, de leur ceinture, -passe dans leurs mains frémissantes pour leur -ouvrir un passage de sang sur les gaillards de -la corvette… Chacun d'eux cherche, dans les -groupes des matelots ennemis, l'homme qu'il -doit attaquer et déchirer de la lame de son coutelas… -<i>La part du diable</i>, c'est pour eux -la mort de l'équipage danois et le pillage de -la corvette!… Cette part du diable leur sera -faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres -qu'ils sont, tant ils ont soif de sang, tant ils -ont faim de pillage! Le succès désormais ne -peut être douteux pour les corsaires, et leur -navire percé, criblé, qui va couler sous leurs -pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette -qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont -déjà couverte des cadavres des hommes qui la -défendaient contre leurs épouvantables coups.</p> - -<p>Mais à l'instant du triomphe et au milieu de -l'affreuse mêlée des combattans qui se hachent -sur les bastingages du bâtiment danois, un -cri d'effroi se fait entendre sur le pont de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>… -<i>Le capitaine est blessé, le capitaine -est blessé!!</i> Tels sont les mots qui viennent -d'être portés aux oreilles des forbans -qu'avaient une minute auparavant exaspérés -la voix de leur commandant. Ceux des corsaires -qui combattent sur les pavois de l'arrière, -le plus près de leur capitaine, le cherchent des -yeux à la place où sa présence les conviait au -carnage et soutenait leur ardeur… Ils s'aperçoivent -avec terreur qu'il n'est plus au milieu -d'eux… Ils le demandent alors, ils l'appellent, -ils veulent le voir, le toucher, le secourir du -moins, et ils trouvent sous leurs pieds un -homme expirant qui leur montre de la main -la corvette à moitié rendue… Mais il est -trop tard maintenant pour songer à vaincre. -La bouche imprudente qui s'est ouverte pour -dire: <i>Le capitaine est blessé</i>, a décidé du sort -du combat: un seul instant de plus encore, -et les Danois étaient accablés. Mais à ce cri -funeste les forbans déjà victorieux se sont arrêtés: -la fureur qui les transportait s'est ralentie: -leurs poignards levés pour faire tomber -à leurs pieds leurs adversaires massacrés, -sont restés suspendus sur la tête des matelots -qu'ils allaient immoler à leur rage… Les officiers -de la corvette, qui, jusqu'à ce moment, ont -vainement cherché à s'opposer au sentiment -de terreur qui semblait s'être emparé de leurs -hommes, ne savent que trop bien profiter de -l'hésitation qu'ils remarquent du côté des corsaires: -ils ramènent leurs gens au carnage, en -se jetant les premiers sur les groupes de forbans -qu'ils ébranlent et qui, d'assaillans qu'ils -étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés. -Long-temps encore dure le massacre; -mais l'avantage de ce dernier engagement restera -au grand nombre… Au bout d'une heure -de lutte acharnée, c'est l'équipage mutilé, -écharpé et vaincu du capitaine <i>Invisible</i> qui -rentre à bord de son brick, et le brick lui-même, -mitraillé par le feu de son ennemi et éreinté -par le choc de l'abordage, menace de couler -sous les pas des forbans auxquels, pour la dernière -fois, il va offrir un trop inutile refuge…</p> - -<p>Peu de temps fut nécessaire à la corvette -victorieuse pour mettre ses embarcations à -la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune -résistance ne fut opposée par les corsaires -découragés aux premiers canots qui l'élongèrent, -et les marins danois, en sautant à bord de -leur prise, aperçurent avec étonnement, dans -l'entrepont de ce mystérieux navire, la foule des -malheureuses captives que l'eau avait gagnées -en entrant de toutes parts dans la cale, percée -à la flottaison par plusieurs boulets… «Sauvons -les femmes et les blessés d'abord, avant -que le brick ne coule bas!» s'écrièrent les officiers -chargés du commandement des embarcations. -Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts -ou les mourans, de retrouver le capitaine de -ces pirates… Ils cherchèrent long-temps, les -officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignât -leur dire lequel parmi les blessés et les -morts était leur capitaine… Mais aux efforts -que l'un des marins mourans fit pour tourner -le pistolet qu'il tenait encore à la main, sur sa -poitrine déjà percée d'une balle, tous les Danois -s'écrièrent: <i>Voilà le capitaine!</i> et plus tard, -quand le corsaire eut disparu sous les eaux, et -que les femmes, les blessés et les matelots prisonniers -eurent été transportés à bord de la -corvette, les vainqueurs apprirent, en frémissant -encore d'effroi, que le pirate qu'ils venaient -de combattre et de soumettre, était le <i>Capitaine -Invisible</i>.</p> - -<p>Dans le faux-pont de la corvette <i>le Hamlet</i>, -plusieurs cadres furent bientôt suspendus auprès -des cadres qui avaient déjà reçu les blessés -du bord. Sur ces derniers lits, on plaça les -blessés du brick et parmi eux <i>l'Invisible</i> expirant. -En vain le chirurgien-major du bâtiment -danois essaya-t-il d'étancher le sang qui coulait -en abondance de deux ou trois larges plaies -qu'il avait sondées dans la poitrine du chef des -écumeurs de mer: le sang, plus fort que tous -les appareils que l'art opposait à sa fuite, continua -à couler avec les restes de la vie du redoutable -corsaire. L'œil fixé sur les traits agonisans -de son ennemi vaincu, le commandant -de la corvette semblait contempler encore avec -avidité et terreur, cette physionomie mâle et -funeste sur laquelle la mort allait bientôt effacer -la dernière empreinte des passions qui -avaient rendu cet homme extraordinaire, l'épouvante -de toutes les mers qu'il avait si long-temps -parcourues. Un signe du mourant, à -l'aspect d'un des officiers du corsaire qu'il vit -passer auprès de son cadre, indiqua au commandant -que <i>l'Invisible</i> voulait parler à cet officier -prisonnier… Le commandant fit approcher -du blessé cet officier sur lequel <i>l'Invisible</i> tenait -ses regards attachés avec l'expression d'un -sentiment indéfinissable. C'était le Banian… -«Ah! te voilà donc toi,» murmura <i>l'Invisible</i> -d'une voix affaiblie et avec effort, dès qu'il -vit son ancien capitaine d'armes rendu assez -près de lui pour lui faire entendre ces mots:… -«Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant, -reprit-il aussitôt, écoutez bien… mes dernières -paroles… c'est une révélation importante que -votre ennemi expirant… veut vous faire… Tenez, -s'écria-t-il aussi haut qu'il le put, voilà le -misérable qui a tout fait… lui seul a ordonné -de commencer le feu sur vous; c'est sur lui… -que doit retomber votre vengeance…» Puis, -après avoir prononcé ces mots en tenant ses -yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il -allongea sa main défaillante, pour attirer près -de lui le malheureux qu'il venait d'accuser, et -lui dire tout bas à l'oreille, en souriant avec -une infernale ironie: «Misérable, c'est toi qui -as crié que j'étais blessé… et qui as ravi la victoire -à tes frères… Mais tu recevras le châtiment… -que mérite ta lâcheté… et je meurs -avec l'assurance, infâme que tu es… de t'avoir -condamné à recevoir la mort qui attend mes -braves!…»</p> - -<p>Avec ces derniers cris de vengeance et de -malédiction, s'exhala l'âme indomptable du -corsaire vaincu, mais insoumis… Long-temps -encore, après sa mort, les officiers et les matelots -danois se disputèrent le sombre plaisir de -contempler sa figure, ses traits, son regard -éteint, et de mesurer de l'œil la taille de ce -pirate célèbre, qu'un grossier cercueil allait -recevoir pour être transporté à Saint-Thomas, -comme le témoignage le plus sûr et le trophée -le plus précieux d'une victoire que nul -croiseur n'aurait osé espérer avant le combat.</p> - -<p>Quant au malheureux Banian, accablé, -écrasé sous le poids de la terrible dénonciation -que son capitaine expiré venait de faire tomber -sur sa tête, il fut saisi, chargé de chaînes -et jeté à fond de cale à bord de la corvette, au -milieu des autres prisonniers que le commandant -danois se proposait de livrer bientôt à -toute la sanglante rigueur des lois…</p> - -<p>Peu de jours après cet événement, la corvette -<i>le Hamlet</i>, tout avariée encore des suites -de son engagement terrible, mais toute -fière du succès inespéré qu'elle venait d'obtenir, -arriva à Saint-Thomas, avec les jeunes -captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur -de délivrer, et les forbans qu'elle avait -eu la gloire de vaincre.</p> - -<p>Son entrée triomphale dans le port de sa station -ordinaire, fut célébrée comme un événement -à jamais mémorable dans les fastes de la -marine danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, -américain ou français, n'eût pas envié -au <i>Hamlet</i> l'honneur d'avoir coulé bas le navire -de <i>l'Invisible</i>, le brick redouté de ce forban, -dont le nom avait si souvent épouvanté -les marins de ces parages! «Mais quel dommage, -répétait la foule accourue sur les rivages -de l'île pour voir débarquer les pirates -humiliés et enchaînés! quel dommage de n'avoir -pu s'emparer de leur chef vivant, pour lui -faire expier, dans l'infamie du dernier supplice, -l'impunité qui trop long-temps avait été réservée -à ses crimes! Le cadavre du bandit, s'écriait-on, -ne sera qu'un trophée trop peu -éclatant pour la pompe du triomphe que l'on -prépare au vainqueur. C'est lui qui, chargé de -liens, la rage dans le cœur et la honte sur le -front, aurait dû survivre à tous ceux qui se -sont immolés pour exécuter ses ordres ou servir -sa détestable soif de meurtre et de pillage…» -Et c'est ainsi que la foule, toujours -disposée à insulter à la défaite d'un ennemi -vaincu, regrettait que la mort du pirate lui -eût ravi le plaisir cruel de lui faire expier en -humiliation et en outrages, la terreur qu'il -avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant -qu'il était encore debout, n'auraient osé -ni l'insulter ni le défier…</p> - -<p>Avec quelle joie les malheureuses captives de -<i>l'Oiseau-de-Nuit</i> revirent les rivages hospitaliers -de l'île qui, pour elles, était devenue la -terre de liberté et de délivrance. Leurs familles, -informées de l'événement qui venait de les -rendre au bonheur et à la sécurité, devaient -bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une -sombre et solitaire prison s'ouvrit pour recevoir -les forbans prisonniers, et ce cachot ne -devait les rendre à la lumière que pour leur -faire entrevoir, sur une place publique, l'échafaud -qu'une justice inexorable allait dresser -pour eux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">XX</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>«Quoi, monsieur ne connaît donc pas -St-Thomas? l'hôtel Barnabé c'est la grande -maison noire, le garde-manger de potence -dont le concierge Barnabé a la clef.»</p> - -<p class="attr">(Page 114.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Saint-Thomas;—la prison de l'île;—le concierge Barnabé, -sa fille Acacie;—une rencontre imprévue;—philosophie -militaire d'un geôlier: négociation muette; délivrance; -fuite.</p> - - -<blockquote> -<p>«Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas, -et que vous vouliez sauver la tête d'un -malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous, -ne tardez pas. Cette tête de malheureux est -la mienne, et le billot du bourreau la réclame. -Je ne puis vous en dire davantage -pour le moment; je craindrais même de signer -ce mot… Mille fois à revoir, si jamais -je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur -de l'infortuné et bien innocent…</p> - -<p class="sign">»G. L…»</p> -</blockquote> - -<p>Ce fut deux mois environ après avoir expédié -le Banian sur le brick de mon ami <i>l'Invisible</i>, -que je reçus cette triste missive, des mains -d'un pauvre nègre arrivé à la Martinique sur -un petit sloop caboteur, qui n'avait guère mis -moins de dix à douze jours à remonter contre le -vent, de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai -ce malheureux émissaire sur plusieurs -faits qu'il m'importait de connaître, avant de -me décider à faire précipitamment le voyage -de Saint-Thomas, pour <i>sauver la tête du malheureux -que réclamait le billot du bourreau</i>. -Tout ce que le nègre, porteur de la laconique -dépêche, put me dire, c'est que le billet lui -avait été remis à travers les grilles d'une grande -prison, par un jeune blanc qui paraissait bien à -plaindre, et qui l'avait conjuré, par le ventre -de sa mère, de porter au plus vite, une fois -rendu à la Martinique, ce billet à son adresse. -On sait combien, pour les esclaves de la côte -d'Afrique, les adjurations faites au nom du -ventre de leur mère sont puissantes et sacrées. -Le noir messager de Gustave, au risque de recevoir -cinquante coups de fouet des geôliers -de la prison, s'était chargé de la commission du -détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il n'avait -rien eu de plus pressé que de demander -ma demeure à toutes les personnes de la ville. -Quant aux autres renseignemens que j'aurais -désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. -Il avait eu assez d'instinct d'humanité pour se -charger du message, mais son intelligence n'avait -pu aller plus loin que sa bonne action.</p> - -<p>J'allai de suite trouver le patron du petit sloop -de mon nègre, après avoir récompensé le zèle -de celui-ci. Le patron du bateau était un -mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui -adresser toutes les questions au moyen desquelles -il voulait s'assurer de l'identité de ma -personne, sans risquer de compromettre la -commission dont il avait été aussi chargé pour -moi… Quand il m'eut bien écouté, avec un air -apparent d'indifférence, il tira mystérieusement, -de la poche intérieure de sa veste de -coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me -remit, en me disant: «Si vous désirez le trouver -encore en vie, vous n'avez pas une minute -à perdre… Voilà une petite goëlette qui part -ce soir pour Saint-Thomas; et elle n'arrivera -probablement que tout juste… A mon départ, -il y a douze jours, on parlait déjà de monter -l'échafaud…»</p> - -<p>Le discret patron ne voulut pas pousser plus -loin ses révélations, dans la crainte, sans doute, -d'engager la responsabilité qu'il avait assumée -en se chargeant de remettre le paquet à mon -adresse. Il s'exposa cependant au péril de recevoir -un doublon de la main à la main, pour -prix de sa commission, et pour m'obliger.</p> - -<p>J'ouvris de suite les dépêches de Gustave. -Elles contenaient, en style boursouflé, la relation -détaillée du terrible voyage que je lui avais -fait faire à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>. Le malheureux -avait passé plusieurs jours et plusieurs -nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable histoire, -qu'il me léguait comme un dernier souvenir, -dans le cas où il viendrait à être exécuté -avant que je ne pusse voler à son secours et -l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur, -qui chaque matin venait lui demander sa tête… -Rien n'avait été omis dans les mémoires posthumes -du condamné; ni ses sensations, ni -ses impressions de cachot, ni les larmes brûlantes -qu'il laissait tomber sur le papier confident -des tortures de son âme… Ce funeste journal -avait été écrit heure par heure, pour mieux -peindre et rendre l'actualité de ses émotions -instantanées… Les <i>post-scriptum</i> abondaient -surtout, et la dernière note portait: «—Minuit; -je viens d'être condamné à mort comme -pirate!… Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout -mon sang murmurant d'innocence ne pourra -pas même effacer la tache!… Moi, pirate!… -Oh! si les juges qui viennent de m'appeler au -tribunal de Dieu dans quinze jours, avaient -prononcé leur arrêt la main sur mon cœur et -non sur le leur, non jamais cet arrêt infâme -n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon cœur qui -aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!… -Une heure du matin: Je sens mes cheveux -blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces -doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit -ans, et l'ange sauveur n'entendra pas ma -voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche -et mon cœur qui pleurent et qui crient -comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh! oui, -pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de -vingt-huit ans!»</p> - -<p>Il ne m'en fallut pas davantage pour être -convaincu du péril trop certain que courait le -prisonnier… Cette exaltation d'idées et ce désordre -de langage m'indiquaient assez sa situation. -Jamais encore il n'avait parlé sur un ton -aussi élevé et d'une manière plus figurée. Jamais, -par conséquent, il n'avait dû se trouver -dans une position plus affreuse… Je n'hésitai -plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui, -le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. -Quelques-uns de mes amis, en donnant caution -pour moi aux autorités de Saint-Pierre, -m'obtinrent le laissez-passer que je réclamai -pour une prétendue affaire pressée, qui exigeait -immédiatement mon départ de la colonie, -et ma présence à Saint-Thomas… «C'est moi, -me disais-je, qui involontairement ai placé cet -infortuné dans la fatale conjoncture où il se -trouve. C'est à moi qu'il appartient de l'arracher -à la mort qui le menace, et que, sans le savoir, -hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa -tête… Oui, partons, et partons tout de suite… -Il me semble déjà que chaque heure de retard -apporte avec elle un remords sur ma conscience… -Oh! pourvu que j'arrive à temps à -Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai -faite et dont je crois entendre à chaque instant -le dernier cri et le dernier soupir!…»</p> - -<p>La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt -mis un léger paquet d'effets et quelques petits -sacs d'argent, fit voile à onze heures du soir, -avec une brise fraîche et favorable que je ne -trouvais ni assez forte ni assez portante, malgré -l'affirmation du patron, qui me répétait -que c'était là le plus beau temps que l'on pût -désirer. Je passai toute la nuit sur le pont, -sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant -de les fermer et de faire quelque rêve -épouvantable, dont ne me menaçait que trop -mon imagination troublée… Les heures me -semblaient traîner, et la goëlette ne pas marcher, -quoique la brise lui fît filer sept à huit -bons nœuds… Je voyais à tout moment le -calme venir, et le patron ne cessait de répondre -à mes prédictions: «Diable, monsieur, -savez-vous que pour peu qu'un calme comme -celui-là augmente, il me faudra serrer mes -huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il -ne peut!»</p> - -<p>Il me fallut dévorer encore mon impatience -un jour et une nuit. Ce ne fut que le surlendemain -de notre départ que nous pûmes arriver -à Saint-Thomas.</p> - -<p>Il était trois heures de l'après-midi quand -je mis le pied à terre. Sauter sur le bord de la -mer, demander à la première personne que -je rencontrai où était la prison et courir vers -l'endroit qu'on venait de m'indiquer, ne fut -pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au -moment où j'allais entrer dans la geôle qui se -présentait déjà à cent pas de moi, au bout d'une -petite place, je rencontrai, à ma grande surprise, -une dame qui en sortait et qui me reconnut -en m'appelant par mon nom. C'était la -comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne -de voyage et l'une des victimes, comme -je l'avais appris en lisant la relation du Banian, -de l'attentat de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> à Cumana. -Un petit vieillard tout habillé de noir et barbouillé -de décorations vertes, jaune-orange, -bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. -Elle m'apprit que j'avais l'honneur de -voir devant moi M. le comte, son père, venu -tout exprès de Cumana pour la ramener avec -lui, dès que la terrible affaire qui l'avait retenue -à Saint-Thomas serait terminée.</p> - -<p>Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait -l'affaire terrible dont la comtesse voulait bien -me parler…</p> - -<p>«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez -pas ce qui m'est arrivé à moi et à vingt-sept -jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate, -à bord de ce misérable <i>Invisible</i> dont la -mort n'a expié que trop peu et trop tardivement, -les crimes et les forfaits exécrables?</p> - -<p>—Non, madame, je n'ai encore rien appris, -lui répondis-je. J'arrive d'aujourd'hui seulement -à Saint-Thomas.»</p> - -<p>Et là-dessus la comtesse, en me priant de la -reconduire jusqu'à l'hôtel du gouverneur où -elle avait accepté un logement, se mit à me -raconter son aventure avec tous les détails -que je connaissais déjà. Son animosité contre -les pirates me parut portée au dernier degré -d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée -dans l'île, depuis son débarquement de la -corvette danoise, qui l'avait si heureusement -arrachée à la fureur des forbans, que pour faire -punir ces misérables comme ils le méritaient, -et que le lendemain elle partirait satisfaite -après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs -têtes sous la hache du bourreau… Cette nouvelle -me fit frémir, et quelque envie que j'eusse -eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer -toutes les circonstances de l'événement -dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai -à trouver son récit fort long en calculant -le peu de temps qu'il me restait pour sauver -mon prisonnier… Jusque-là la jeune -Colombienne ne m'avait pas encore parlé de -Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle -ignorait à quel homme elle avait eu réellement -affaire en cédant à l'invitation qu'un des officiers -de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> lui avait faite comme -aux autres dames de Cumana, au nom de son -commandant, la veille du funeste bal donné en -mer par <i>l'Invisible</i>. Cette certitude me rassura -un peu. Je me hasardai alors à rappeler à -la comtesse nos anciens compagnons de traversée -du <i>Toujours-le-même</i>, et à dire un mot -du pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse -s'écria à ce nom:</p> - -<p>«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à -ces misérables pirates, que l'un d'eux, le plus -criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par -le son de sa voix, ses manières et même quelques-uns -de ses traits, ce malheureux jeune -homme que vous appeliez Gustave… Oui, -je crois que je les aurais moins abhorrés sans -cette circonstance étrange. Mais l'idée du forfait -qu'ils ont commis en empruntant en quelque -sorte l'illusion d'un de mes souvenirs, -pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette -idée a révolté mon cœur au dernier point. Car, -vous le savez bien, c'est du sang espagnol qui -coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander -qu'amour, amitié ou vengeance…»</p> - -<p>Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté -d'écouter sa fille, à ces mots, qu'il crut -sans doute comprendre, fit un signe de tête -approbatif en ajoutant même, pour corroborer -la phrase de la jeune comtesse, quelques paroles -espagnoles que je n'entendis pas bien; la -comtesse reprit après un moment de silence…</p> - -<p>«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu -que vous sachiez?</p> - -<p>—Qui, Gustave, madame?</p> - -<p>—Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente -victime du vilain capitaine Lanclume? -Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en -horreur!</p> - -<p>—Mais, après avoir éprouvé des fortunes -diverses à la Martinique et avoir même été -dans une position assez brillante, il est redevenu, -je crois, plus malheureux encore que -vous ne l'avez connu.</p> - -<p>—Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige -beaucoup. Il paraissait si digne d'un meilleur -sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce -pauvre M. Gustave?</p> - -<p>—Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous -le dire, madame. Je l'ai entièrement perdu de -vue depuis quelque temps…»</p> - -<p>Nous allions arriver au palais du gouverneur. -Deux sentinelles placées à la porte du -gouvernement m'indiquaient que nous devions -nous trouver rendus au logis de la comtesse. -Je profitai de cette circonstance pour la quitter -en la remerciant des instances qu'elle faisait -pour m'engager à entrer chez elle. Avant de -me laisser partir, elle me fit promettre de -venir la voir le lendemain, pour peu que les -affaires pressantes que j'avais prétextées, me -permissent de lui accorder quelques instans -avant son prochain départ. Je promis tout ce -qu'elle voulut, et je courus tout haletant à la -geôle.</p> - -<p>Autre contre-temps! En arrivant chez le -concierge on m'apprit que ce jour-là il donnait -à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le -fis demander pour une affaire qui ne pouvait -se remettre au lendemain. Il m'envoya dire -que son dîner, qui était chaud, était encore plus -pressé que mon affaire… Je sollicitai alors la -faveur de voir l'ancien capitaine d'armes de -<i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, et un porte-clefs me répondit -que le lendemain je le verrais de dix à onze -heures du matin sur l'échafaud, mais que jusque-là -il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé -de le confesser…</p> - -<p>«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on -au moins le voir?</p> - -<p>—Impossible, me répondit encore l'inexorable -porte-clefs. Il en a dix-sept à préparer -pour là-haut… Tous les pirates veulent se confesser, -et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»</p> - -<p>Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à -attendre l'heure où le concierge aurait fini de -dîner avec ses amis… On m'assura que vers -neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir -un moment d'audience de lui dans sa salle basse -de réception…</p> - -<p>Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit -et mon impatience, j'allai me promener au -hasard sur le bord de la mer… Plongé dans les -plus pénibles réflexions, j'avais fait et refait -dix à douze fois les quatre cents pas que l'on -peut parcourir sur la partie un peu propre du -rivage, lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la -façon des patrons caboteurs, vint me demander -négligemment:</p> - -<p>«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»</p> - -<p>Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, -en cet instant, le privilége de m'arracher à la -profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait -peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre… Je -répondis d'abord au patron que je ne partais pas.</p> - -<p>«C'est dommage, me dit-il, car à minuit -j'appareille, et un passager de plus à la chambre -aurait bien fait mon affaire… Monsieur ne -connaîtrait pas, par hasard, un passager de -chambre à me donner?»</p> - -<p>Il y a dans la vie des momens de distraction -ou de préoccupation, pendant lesquels un -instinct, que nous ne connaissons pas, semble -veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles -et qui ont échappé à notre intelligence ou -à notre prévoyance. Je demandai machinalement -au patron quelle formalité il fallait remplir -à Saint-Thomas avant de s'embarquer -pour la Côte-Ferme?</p> - -<p>«Aucune, monsieur, me répondit-il avec -une merveilleuse sagacité. S'il fallait, comme -dans les autres colonies, ne s'embarquer que -le passeport à la main, il n'y aurait pas ici -d'eau à boire pour nous. Notre navigation se -faisant pour les gens suspects entre deux ports -francs, il n'y a que la liberté de voyager ici et -de brûler la politesse aux créanciers des autres -îles, qui nous font vivre.»</p> - -<p>Le caboteur venait de me prendre pour un -fripon disposé à lever le pied… Je continuai:</p> - -<p>«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger -de quelqu'un, d'ici à minuit ou à une heure, -dans le cas où une personne à laquelle vous -venez de me faire penser, se déciderait à s'embarquer -avec vous pour la Guayra?</p> - -<p>—Un passager de chambre?</p> - -<p>—Oui, un passager de chambre!</p> - -<p>—Mais c'est justement ce que je cherche -pour faire mon plein!</p> - -<p>—Et vous resteriez pour l'attendre jusqu'à -une heure après minuit!</p> - -<p>—Jusqu'à deux heures si j'étais sûr de quelque -chose…</p> - -<p>—Fort bien… et pourriez-vous vous engager -formellement à attendre jusque-là?</p> - -<p>—Mais, cela dépend de vous, monsieur… -Avec des arrhes, je ferai tout ce qu'il vous -plaira…</p> - -<p>—Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour -ce délai?</p> - -<p>—Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec -des personnes comme il faut. Vous me donnerez -ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve -mon compte…</p> - -<p>—Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes?</p> - -<p>—Vingt me conviendraient mieux…</p> - -<p>—En voilà douze et l'affaire est conclue…</p> - -<p>—Vous êtes bien bon, monsieur… Cinq, six, -douze! Oui, le compte y est… Je vois ce que -c'est, maintenant… Monsieur attend probablement -un des pensionnaires de l'<i>hôtel Barnabé</i>, -pour l'envoyer à la Guayra passer la mauvaise -saison de l'hivernage qui commence demain, -sur la grande place, à dix heures du matin…</p> - -<p>—Qu'entendez-vous donc par l'<i>hôtel Barnabé</i>?</p> - -<p>—Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?… -l'<i>hôtel Barnabé</i>, c'est la grande -maison noire… le garde-manger de potence -dont le concierge Barnabé a la clef…</p> - -<p>—Et connaissez-vous ce concierge?</p> - -<p>—Non, plus à présent, depuis que je lui ai -fait la queue de deux pratiques sans lui donner -la moitié du prix que j'avais promis pour les -faire passer de la geôle à la Côte-Ferme… -c'est un <i>vieux-corps</i> de mauvaise foi et de mauvaise -humeur, avec qui il n'y a plus moyen de -faire quelque chose de bon…</p> - -<p>—Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse -s'arranger avec lui pour une évasion? On m'avait -cependant assuré…</p> - -<p>—Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il -est cher en diable et brutal surtout: il vient -encore dernièrement d'augmenter ses prix, le -vieux coquin! dix onces d'or pour chaque -homme à pendre… Et vous sentez bien que -c'est payer trop cher un pendu; et tous les -condamnés n'ont pas le moyen de mettre des -sommes comme ça pour conserver leur vie… -Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain, à -ce qu'on dit, et si quelqu'un faisait la folie de -les acheter tous, Barnabé aurait de suite, de sa -marchandise, 170 onces d'or, près de trois mille -gourdes rondes. Le métier serait trop beau…</p> - -<p>—Si encore à ce prix on était certain de -pouvoir obtenir!…</p> - -<p>—Mais on obtient quand on en a les moyens, -parce que c'est un prix fait comme des petits -pâtés… Il n'y a pas de protection ni de faveur -pour cela… Vous payez, on vous donne la -marchandise, voilà tout.</p> - -<p>—Pourriez-vous bien vous charger, vous, -qui paraissez si bien connaître les usages du -pays, d'une commission de ce genre?</p> - -<p>—Moi, non, parce que, comme je vous l'ai -dit, Barnabé s'est fâché avec moi pour un coup -de pied qu'il m'a donné dans notre dernière -querelle… Mais vous n'avez qu'à vous présenter -vous-même, avec de l'argent d'abord, et en vous -expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera…</p> - -<p>»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement -descendu de son grand dîner, car il me -semble voir de la lumière dans la salle d'en -bas, à l'entrée de la pistole… Vous pouvez -aller lui parler si vous avez affaire à lui, et -puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis -là jusqu'à deux heures. Mais je serais bien aise -de pouvoir partir, je ne vous le cache pas, le -plus tôt possible… Eh! oui, je ne me trompe -pas, c'est Barnabé qui est descendu… Le voyez-vous, -le tigre, qui cuve son trop de tafia, à -côté de sa fille…»</p> - -<p>Satisfait des explications que le hasard venait -de m'envoyer par la bouche de ce bavard -de patron, je courus vers la geôle, plus rempli -d'espoir que jamais…</p> - -<p>Au fond d'une grande salle basse et sinistre, -ouverte en grand sur une cour située au coin -d'une place, je vis, à la lueur d'une lampe, un -homme vêtu en matelot, assis près d'une table, -et à côté de cet homme une jeune fille: j'entrai.</p> - -<p>Je demandai d'abord monsieur le concierge…</p> - -<p>«C'est moi! me répondit d'une voix de -taureau, le concierge lui-même, sans lever à -peine les yeux sur moi.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda -d'un ton assez doux la jeune personne.</p> - -<p>—Je voudrais dire un mot en particulier -au chef de la maison.</p> - -<p>—Quand je vous ai dit que c'était moi, -hurla encore le geôlier, c'est que c'est moi, et -si vous avez un mot à dire, dites-en deux si -vous voulez: je suis ici en particulier… Mais, -sans être trop curieux, qui êtes-vous, s'il vous -plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir -à qui on parle, quand on parle à quelqu'un.</p> - -<p>—Je suis étranger, monsieur…</p> - -<p>—Mais vous m'avez l'air cependant d'être -Français et de parler la langue comme un Parisien?</p> - -<p>—Oui, je suis Français, mais j'ai voulu vous -dire que j'étais étranger à Saint-Thomas.</p> - -<p>—Alors dites ce que vous voulez dire, si vous -voulez que je vous comprenne… On peut être -étranger ici, et c'est tant mieux même, car il -ne manque pas de mauvais garnemens dans la -population de ce pays; mais quand on est Français -et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive? -on répond sans rechigner: <i>Français, quoi!</i> -parce qu'il n'y a pas de mal à cela, et le péché -mortel n'est pas dans la chose en question. -N'est-ce pas, petite, que penses-tu de la chose -et <i>du péché mortel</i>, qui n'est pas dans la <i>chose -en question</i>?</p> - -<p>—Mon père, je pense comme vous; mais -monsieur a témoigné le désir de vous parler.</p> - -<p>—Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je -ne l'empêche pas de parler en conséquence; -mais quand on vient me conter qu'on est étranger -parce qu'on est Français, moi je prends -pour mon compte l'insulte faite à ma nation: -c'est que je suis Français aussi, moi, et surtout, -quand je viens de dîner, le pays se présente à -ma tête avec tout ce que moi et les autres avons -fait pour notre patrie… Entendez-vous, Français -toujours, moi, et jamais étranger, ou que -le diable m'enlève plutôt!</p> - -<p>—Je le savais, M. Barnabé, avant de venir -à vous… Je sais même que vous avez servi -avec honneur dans l'armée…</p> - -<p>—Eh bien! à présent, le voilà plus savant -que moi sur moi-même, cet autre que je n'ai -jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur, -dans l'armée… Mais est-il donc savant ce -particulier qui s'est dit étranger parce qu'il est -Français.»</p> - -<p>Je jugeai prudent, en voyant la causticité -bachique à laquelle se livrait M. Barnabé, de -le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes -dont il semblait avoir besoin de se soulager -à mes dépens. Sa fille, devinant probablement -mon embarras et applaudissant à ma -réserve, prit, pour faire changer la conversation, -un moyen qui avait dû souvent lui réussir: -elle apporta une bouteille de Porto et deux -verres sur la table, me présenta une des trois -ou quatre mauvaises chaises qui boitaient dans -l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis -de son père… Je me plaçai en face de -M. Barnabé, et au risque de recevoir, en l'écoutant, -les chaudes bouffées de son haleine fort -irrégulièrement entrecoupée par des hoquets -assez fréquens, je me résignai à conserver ma -position… Il avala d'abord un verre de Porto, -et exigea ensuite que j'en busse un aussi, non -pas à sa santé, mais à la santé de sa fille; par -respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle -Barnabé qui, pour le dire en passant, -me paraissait d'autant plus jolie que son père -me semblait plus hideux dans l'abjection de -son état d'enivrement, répondit à mon toast -par un sourire gracieux, mais sans coquetterie… -La brutalité de son père semblait lui faire -mal en présence d'un homme bien élevé… -Quant au père Barnabé, après avoir brisé son -verre en le posant sur la table, et en avoir -demandé un autre, il se mit à me beugler dans -le médium de sa voix de basse-taille et à propos -de je ne sais quoi:</p> - -<p>«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, -j'étais sergent dans la vieille-garde, avec l'autre, -vous savez bien. Une fois le petit caporal -bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: -Barnabé, plus d'empereur, plus de garde impériale: -c'est fini pour toi, mon ami, et pour -le grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air -de France commence à être malsain pour les -moustaches grises de ton tempérament…</p> - -<p>—Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?</p> - -<p>—Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant -là-dedans, pour m'interrompre en parlant? -laissez-moi donc prendre le pas en conséquence, -si vous voulez que j'arrive à la première étape -de mon histoire… Je me dis donc alors: va -chercher ta vie ailleurs, Barnabé, mon ami; -et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en -vins de l'autre côté de l'eau. C'était peut-être -pour faire comme le petit tondu, qui commençait -un peu tard aussi, de son côté, à apprendre -la navigation… Bref, me v'là arrivé à -Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord -par traîner la savate et à manger à crédit, chez -l'un et chez l'autre, faute de moyens de pouvoir -payer comptant les alimens et de manger chez -moi en particulier… Ça ne pouvait pas durer -long-temps pour un vieux soldat, ce métier de -toujours dîner en ville… On me fit loger en -prison pour m'accorder le coucher et pour ce -que je devais à l'ordinaire, oui, en prison, dans -cette grande baraque dont je suis, avec le -temps et par mes services, devenu le colonel -ou le général… Ma bonne conduite dans la -prison m'avait fait respecter de mes semblables… -Les chefs et les geôliers en firent leur -rapport au gouverneur qui était un bon vivant, -un ancien de l'armée de son pays de loups, et -quand je voulus sortir, on me dit: «Doucement, -Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont -mauvais… le concierge va mourir, et c'est -toi qui es porté sur la liste d'avancement pour -le remplacer dans son grade.</p> - -<p>»Le concierge changea effectivement son fusil -d'épaule, comme il l'avait laissé espérer à ses -amis et à ses chefs… C'est moi qui ai été -gradé à sa place, de même qu'ainsi on me l'avait -promis sur la mauvaise mine du geôlier -titulaire en chef.</p> - -<p>—Je ne vois rien là que de fort honorable -pour vous, M. Barnabé; c'est une preuve de -confiance qu'on a voulu vous donner en récompense -de votre belle conduite; mais j'aurais -un mot à vous dire…</p> - -<p>—Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi -à vous dire… Vous ne voulez donc pas me laisser -parler?…</p> - -<p>—Pardon, continuez, je vous en prie; -votre récit même m'intéresse beaucoup…</p> - -<p>—Tiens! il vous intéresse et vous me coupez -la parole à tout bout de champ!… Tenez, -voyez-vous cette petite fille qui nous écoute, -voilà plus de mille fois qu'elle m'entend récidiver -mon histoire, et elle reste là toujours immobile, -toujours la tête droite et les yeux fixés -à quinze pas devant elle… N'est-ce pas, Acacie, -ma bonne petite troupière?… C'est que ça connaît -le service et la discipline militaire. Voyons, -embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans -le tuyau de l'auditoire…»</p> - -<p>Acacie embrassa monsieur son père avec une -docilité charmante…</p> - -<p>Le tendre et paterne geôlier continua…</p> - -<p>«Pour lors, je vous disais donc que je pris, -pas plus fier que ça, le grade de geôlier de -Saint-Thomas, chez le Danois… Pardieu! que -je pensai: tu as quitté la France, Barnabé, -parce que tu ne pouvais plus casser les reins -au Prussien, à l'Allemand et au Danemarck. -Eh bien! tu auras à présent au moins la satisfaction -d'en bourrer quelques-uns de ces godichons-là -dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas -on trouve des rognures de toutes les -nations à mettre au colombier… C'est toujours -la guerre aux malins que je fais ici pour le -compte de la France, et les coups de clef ont -remplacé l'action militaire de la baïonnette…</p> - -<p>—C'est au mieux, mon brave M. Barnabé: -c'est même une fort jolie retraite que vous vous -êtes donnée là; mais j'ai une affaire aussi et -une affaire très pressante à vous conter: il s'agit -de la vie d'un homme.</p> - -<p>—Et qu'est-ce que c'est que ça que la vie -d'un homme, quand c'est ma vie à moi dont je -vous parle!… Silence dans les rangs!… On ne -parle pas sous les armes quand le colonel commande… -Acacie, versez-nous encore un petit -verre de Porto dans nos grandes moques… -Bien, c'est cela, la belle cantinière du premier -régiment de la vieille garde de la prison… Tenez, -cette petite fille que vous voyez là est à -moi, à moi tout seul et en propriété encore, attendu -que c'est moi qui me suis donné la peine -de la faire, à moins que cependant sa pauvre -défunte mère…</p> - -<p>—Elle est charmante, mademoiselle Acacie.</p> - -<p>—Elle est charmante! parbleu, c'est une -belle chose que vous croyez peut-être lui -avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un -compliment, vous! il y a dix-sept ans que c'est -connu… Mais puisque vous êtes si malin, je -parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez -jamais pourquoi elle s'appelle Acacie, -cette petite brune-là de ma façon?</p> - -<p>—Non; mais on peut dire du moins, quelque -joli que soit son nom, qu'il est encore -moins joli que celle qui le porte.</p> - -<p>—Tur lu tu tu! en avant donc encore les -complimens comme s'il en fusillait! Voilà bien -les conscrits de mon temps, des douceurs et -toujours des douceurs et puis rien du tout! -Je l'ai baptisée moi-même, puisqu'il faut vous -le dire, je l'ai baptisée du nom d'Acacie, parce -que <i>l'acacia</i> est mon arbre à moi… Y êtes-vous -à présent, devineur de pommes cuites -quand elles ne sont pas crues?»</p> - -<p>Ce mot du geôlier me remettant en mémoire -que j'avais eu, en France, l'honneur d'être -reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère -tous les signes de reconnaissance que je pus -me rappeler. Acacie ne devinant pas le motif -de mes grimaces et de celles que son père cherchait -à m'envoyer de son côté pour répondre à -mes avances maçonniques, se prit à rire comme -une folle… Mais le geôlier, voyant probablement -une profanation dans l'hilarité de sa fille, -termina cette scène télégraphique en criant -d'une voix grave: «Silence, petite: ceci ne -vous regarde pas: c'est du trop profond pour -vous… Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il -en s'adressant à moi; vous en mangez, je le -vois bien, et vos frères doivent vous reconnaître -pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici -jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de -la serrure… Cependant expliquez-moi toujours -votre affaire, si vous en avez une, en attendant -que nous ayons fini cette bouteille…</p> - -<p>—Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé, -puisque vous voulez bien m'entendre… Vous -avez ici un prisonnier…</p> - -<p>—J'en ai cent, et tous à moi encore: c'est -mon régiment…</p> - -<p>—Celui dont je veux vous parler était officier -sur le corsaire <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p> - -<p>—Ah! pour celui-là je ne l'aurai plus demain… -Et il m'a déjà été recommandé. Il y -en a dix-sept de cette compagnie à qui j'ai fait -faire la barbe et la toilette pour demain, afin -qu'ils puissent se présenter décemment à l'exercice…</p> - -<p>—Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un -de ceux qui doivent être exécutés demain, -que je veux sauver avec votre protection.</p> - -<p>—Impossible! mon bel enfant! impossible! -c'est justement celui-là qu'une comtesse ou -une marquise de <i>Mistenflûte</i> m'a recommandé -expressément… de ne pas laisser déserter, -quand ce serait pour toutes les mines d'or de -là-bas.</p> - -<p>—Et que vous a donné la comtesse pour -cet affreux service?</p> - -<p>—Elle m'a promis, pour cet <i>affreux service</i>, -cinq doublons de gratification et son estime, -c'est-à-dire, cinq doublons net. Et pour être -plus sûr de toucher le prêt, j'ai mis mon officier -de pirates à la double chaîne et dans le -numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de logement -pour les arrêts forcés d'un sous-lieutenant -de Saint-Cyr qui a été voir les filles en -oubliant de payer le dégât.</p> - -<p>—Et moi, je vous donne dix doublons comptant -pour ravoir le prisonnier, et, de plus, cette -bague pour votre jolie Acacie…</p> - -<p>—Donnez toujours, mon brave, donnez; -mais brosse pour mon prisonnier! Il est bien -trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse -partir comme cela, ce bel oiseau. Il a piraté -sur mer et on le piratera sur terre: ceci est -<i>Arhusmétique</i>, comme un et un font deux.»</p> - -<p>Acacie venait de jeter un coup-d'œil sur la -bague que je montrais, elle avait souri ensuite; -je lui fis un signe, et elle me répondit en m'engageant -par un geste de la main à attendre -encore et à prendre patience…</p> - -<p>Barnabé continua:</p> - -<p>«Ah! vous avez cru peut-être que parce que -je suis bon enfant, vous pourriez entrer en -conversation avec moi sur l'article de ma consigne, -et me faire faire plus de quinze pas en -dehors de ma guérite… bonsoir, l'ami… bonsoir: -il pleut trop, vous repasserez demain… -On est geôlier parce qu'on trouve sa vie à gagner -dans ce métier-là… On fait des signes à -un frère, parce que les frères sont toujours des -frères, quand ça ne dépasse pas les grimaces -portées sur le diplôme et l'exercice de peloton -du vénérable de la respectable <i lang="la" xml:lang="la">et cætera</i>, suffit… -Mais quand le réglement du poste est affiché -à la porte du corps-de-garde, Jean-fesse -qui donne le mot d'ordre à l'ennemi… C'est -ma maxime à moi, c'est ma maxime… Entendez-vous, -conscrit, entendez-vous?…»</p> - -<p>En ce moment-là même, Acacie m'indiqua par -un geste dont je saisis tout de suite l'intention, -de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire -semblant de sortir: un autre geste de la jeune -fille me fit entendre, après ce premier mouvement, -qu'il fallait rester, et à la lueur incertaine -de la lampe qui se consumait auprès de -la bouteille du geôlier, j'allai me nicher dans -un coin du lugubre appartement qui servait de -salon de réception à l'illustre Barnabé…</p> - -<p>Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore -quelques instans avec sa fille sur ce qu'il appelait -ma retraite précipitée avec perte… puis accablé -sous le poids du vin et du sommeil, il -finit par laisser tomber sa tête appesantie sur -la table, et par s'endormir comme un bienheureux, -entre sa bouteille vide, ses deux verres -renversés et sa lampe huileuse. Mais avant de -s'abandonner tout-à-fait à l'assoupissement -contre lequel il luttait en déraisonnant depuis -une demi-heure, il avait eu le soin de s'emparer -d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait -serrée contre ses genoux avinés et nonchalamment -étendus sous la petite table.</p> - -<p>L'argus repu ronfla bientôt de manière à -ébranler les murs de sa geôle… Acacie, profitant -de ce moment favorable si impatiemment -attendu par moi et peut-être par elle, se met, -sans faire le moindre mouvement, sans déranger -sa main de la main de son père, à appeler -à demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo!</p> - -<p>Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne -sais quel recoin, tout déhaillé, tout nonchalant, -aux trois quarts endormi encore, se présente -en bâillant devant la jeune fille…</p> - -<p>«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il.</p> - -<p>—Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous -gagner cinq doublons?</p> - -<p>—Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse, -où sont-ils?»</p> - -<p>Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre -hébêté dont les yeux se rouvrirent tout-à-fait -à l'aspect de cet or.</p> - -<p>«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, -et sans perdre mes cinq doublons de vue…</p> - -<p>—Il faut me suivre tout-à-l'heure au numéro -trois, et prendre la place de l'officier -pirate pour la nuit… pour la nuit seulement…</p> - -<p>—De l'officier qui va être pendu demain, -maîtresse?… Mais si on me trouve à sa place, -pourra-t-on me pendre aussi?</p> - -<p>—On vous donnera vingt-neuf coups de -fouet, et vous aurez vos cinq doublons…</p> - -<p>—Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas, à -la place de l'officier?</p> - -<p>—Que vous êtes imbécile, Bartholoméo! -Vous n'aurez qu'à ne rien dire et qu'à faire semblant -de dormir quand mon père fera sa ronde, -à minuit, comme il ne manque jamais de le -faire. Il vous prendra pour le prisonnier… -Vous entendez bien, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, maîtresse, j'entends bien.</p> - -<p>—Et demain quand l'erreur sera reconnue, -vous aurez vos cinq doublons… Pourvu que -vous ne disiez rien contre moi sous le fouet, -vous entendez… Voilà les cinq doublons que -vous aurez…</p> - -<p>—Et un quatre piquets<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, moi je le veux -bien, maîtresse.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Quatre-piquets</i>, mot dont on se sert pour désigner -la correction de vingt-neuf coups de fouet que l'on -fait donner aux esclaves.</p> -</div> -<p>L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, -venait d'être faite entre l'intelligente fille et le -stupide Bartholoméo… Je croyais n'avoir plus -que mes doublons à donner, et à attendre le succès -de la tournée des deux libérateurs, au numéro -trois… Acacie me fit signe d'approcher -d'elle… J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me -donner d'un mouvement de tête et d'un coup-d'œil. -Elle prit ma main, retira doucement la -sienne de celle de son père pour glisser mes -doigts tremblans sous ceux de l'impitoyable -geôlier, et elle me dit alors: «N'ayez donc pas -peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et -dans un moment je vais venir reprendre ma -place…»</p> - -<p>Acacie, en achevant de prononcer ces derniers -mots, promène délicatement la main -qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau -de clefs de Barnabé, et elle en détache, avec -l'adresse d'une fée, la double clef du numéro -trois… Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: -l'esclave la suit en baissant la tête. Tous -deux disparaissent dans un sombre couloir du -fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la -lampe de la geôle, et ils me laissent seul, debout -près du geôlier endormi, seul, tenant du -mieux possible ma main crispée sous la main -brutale du tyran de la prison.</p> - -<p>Les minutes que je passai dans cette position -cruelle, me parurent des heures entières… -A chaque mouvement que faisait le dormeur, -à chaque ronflement qui s'échappait de -sa pesante poitrine, ma main tremblait de manière -à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais -ses doigts noueux s'allonger pour saisir plus -fortement les miens ou pour étreindre plus -tendrement la main qu'il croyait être celle de -son Acacie… J'aurais donné tout au monde -pour être délivré du supplice que mon bourreau -endormi me faisait subir sans le savoir… -Au bout d'un quart d'heure de torture enfin, -je crus entendre du bruit dans le couloir du -fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête… -Le geôlier s'apercevant, même dans l'instinct -animal de son sommeil, du mouvement que je -n'avais pas été maître de réprimer, murmura -quelques mots, releva sa tête alourdie, et après -un moment d'incertitude et d'hébêtement, -laissa retomber son front sur la table… Je -respirai…</p> - -<p>Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup. -Il se renouvela bientôt. Le frottement -de quelques pas longs, timides, incertains, vint -frapper mes oreilles de plus près… Je tournai -la tête du côté du couloir, et un autre homme -que Bartholoméo suivait la jeune libératrice… -Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant -dans la posture que je continuais à garder -par prudence, tomba à mes genoux sans proférer -un mot, sans laisser échapper un soupir…</p> - -<p>Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi -en souriant pour reprendre la place qu'elle -m'avait confiée pendant son absence… Je passai -à l'un des doigts de la main qu'elle avait -libre, l'anneau promis, le prix attaché à sa -belle action, et dans la poche de son tablier je -laissai tomber quelques doublons… Je baisai -même, je crois, avec bonheur, la main et la -bague… Et saisissant ensuite mon Banian -comme la proie sur laquelle j'avais si long-temps -compté, je sortis avec mon trésor de la -terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre -bientôt de vue Acacie qui continuait à sourire -en nous regardant fuir et en tenant toujours -sa jolie main dans la redoutable main de son -père…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Et cette tête, c'est moi qui l'ai -sauvée!</p> - -<p class="attr">(Page 161.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Nouvelle rencontre:—autre embarras;—seconde évasion -par mer;—adieux à Saint-Thomas.</p> - - -<p>«Eh bien! demandai-je à mon homme une -fois dans la rue et loin de la prison; que pensez-vous -de celle-là?</p> - -<p>—Je pense, me répondit-il avec des larmes -dans la voix, que vous êtes un Dieu -et que vous venez de faire un miracle pour -moi…</p> - -<p>—Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore, -et tant que je ne vous aurai pas embarqué -je ne serai pas tranquille!</p> - -<p>—Embarqué, s'écria à ce mot le fugitif, -et pour où?</p> - -<p>—Pour la Côte-Ferme!</p> - -<p>—Et peut-être encore sur quelque autre -corsaire! Oh! non, de grâce, mon généreux -libérateur. Je ne sais comment vous exprimer -ma reconnaissance; mais si, pour vous en donner -une preuve, il fallait retourner à bord de -quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous -désobéir, quelque chose qu'il m'en coûtât, et -mourir!</p> - -<p>—N'ayez aucune crainte, venez toujours -et ne nous arrêtons pas ainsi au milieu de la -rue où l'on pourrait nous remarquer et écouter -notre conversation… C'est à bord d'un -paisible bateau caboteur, et non plus sur un -pirate, que je vais vous conduire. Je vous en -donne ma parole d'honneur. Les conditions -de votre passage pour la Guayra ont été faites -entre le capitaine qui vous attend et moi… -Une fois rendu là et tout-à-fait dépaysé, il -vous sera facile, avec le peu d'argent que je -viens vous prier d'accepter, de vivre en toute -sécurité, et peut-être même dans une certaine -aisance, pour peu que vous sachiez profiter des -leçons du passé et prendre la peine de travailler…</p> - -<p>—Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui -m'embarrasse… Mais écoutez, puisqu'il faut -vous l'avouer, et que vous avez encore la bonté -de m'entendre, je crains, presque autant que -la mort à laquelle je viens d'échapper, un nouveau -voyage sur mer. C'est que j'ai été si malheureux -aussi dans les deux seules campagnes -que j'ai faites!</p> - -<p>—Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous -n'ayez pas de vocation pour un troisième voyage, -il faut bien cependant vous décider à mettre -encore une fois le pied à la mer, et cela le -plus tôt possible; car il n'y a plus moyen de -rester ici pour vous, et il y a même danger à -cheminer lentement comme nous le faisons vers -le rivage où la barque nous attend. Vous ne savez -donc pas que la comtesse est ici et qu'elle -a poussé la vengeance jusqu'à payer le geôlier -et des surveillans pour que vous ne puissiez pas -lui échapper?</p> - -<p>—Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse -ne m'a pas reconnu à bord parmi les forbans, -et ici elle n'a pu réussir à me voir en face, -malgré l'envie qu'elle avait de venir jouir de -mes maux en me contemplant dans les fers… -Grand Dieu! si elle avait su qui j'étais!…</p> - -<p>—Silence! silence!… m'écriai-je en ce moment. -Abaissez comme moi votre chapeau sur -vos yeux, et cessons de parler français… Oui… -oui… C'est justement elle et son père que je -crois voir venir à nous…</p> - -<p>—Et qui, elle? me demanda tout bas mon -compagnon déjà tremblant comme la feuille…</p> - -<p>—Eh! la comtesse elle-même… Chut! prenons -vite l'autre côté de la rue où il y a le plus -d'obscurité.»</p> - -<p>Je ne m'étais pas trompé, c'était bien la comtesse -de l'Annonciade que j'avais reconnue, -venant dans la même rue que nous et suivant -la direction opposée à celle que nous avions -prise pour aller vers le bord de la mer. Marchant -lentement à côté de son père et accompagnée -de ses nègres et de ses négresses, elle -nous croisa à quelques pieds de distance; mais -avant d'être rendus assez près d'elle pour reconnaître -le son de sa voix, à chaque pas qu'elle -faisait vers nous, je sentais à l'agitation nerveuse -de mon compagnon, à qui j'avais fait -prendre mon bras, la peur qui allait chez lui -en augmentant et qui devint telle qu'elle me -parut lui avoir ôté enfin l'usage de ses jambes. -Je fus obligé même de le soutenir pendant un -instant pour donner à l'émotion qu'il éprouvait -le temps de se dissiper un peu, une fois que le -danger de la rencontre se trouva passé.</p> - -<p>Cette leçon inattendue que venait de lui -donner la frayeur ne me fut pas au surplus -inutile pour le déterminer à quitter Saint-Thomas. -Mon éloquence aurait eu probablement -beaucoup de peine à vaincre sa répugnance -pour le nouveau voyage de mer que je lui avais -préparé; mais la vue de la comtesse le détermina -tout-à-fait à céder à mes pressantes sollicitations. -Quand son évanouissement fut dissipé, -je ne trouvai plus en lui qu'un homme résigné -à braver plutôt les chances de la navigation, -que le danger d'une autre rencontre avec son -ancienne conquête.</p> - -<p>Un autre incident, pour le moins aussi terrible -que celui qui venait de s'offrir à nous, se -présenta dans notre court trajet de la prison -au bord du rivage. En passant sur une petite -place qu'il nous fallait traverser, et dont je ne -me rappelle plus le nom, nous remarquâmes -une douzaine de nègres qui, à la lueur de leurs -torches fumeuses, s'occupaient gaiement à dresser -une espèce de théâtre en bois. Un groupe -assez nombreux d'esclaves paraissait suivre -avec curiosité le travail de ces ouvriers nocturnes. -Quelques-uns d'entre eux faisaient, à -voix haute, des observations sur la construction -de la machine que l'on élevait. Nous nous -arrêtâmes une minute pour regarder aussi et -pour écouter ce que disaient les esclaves… -C'était l'échafaud que l'on dressait pour les pirates, -et c'était de l'exécution qui devait avoir -lieu le lendemain, que s'entretenait la foule.</p> - -<p>Le Banian avait tout deviné, tout compris -avant moi. Il s'évanouit tout-à-fait à mes côtés -à l'aspect de l'échafaud sur lequel il était destiné -à figurer il y avait encore deux heures… -Je ne savais comment faire avec un homme -que j'étais obligé de soutenir debout comme -un cadavre, et qu'il m'aurait fallu emporter -sur mes épaules pour achever le trajet qui nous -restait à faire… Une pluie furieuse, une ondée -que le ciel sembla nous envoyer en ce -moment pour nous tirer d'embarras, fondit -sur la foule qu'elle dispersa en un clin-d'œil, -éteignit les torches, mouilla jusqu'aux os mon -compagnon évanoui et moi, et peu à peu rendit -l'usage de ses sens au malheureux dont la -figure se ranimait sous les gouttes de pluie -bienfaisantes de ce grain tutélaire…</p> - -<p>«Marchons, marchons, lui dis-je, dès que -je crus trouver en lui assez de forces, marchons… -L'échafaud est là, vous l'avez vu: le -grain est passé, et la comtesse peut-être nous -suit… Marchons…</p> - -<p>Elle nous suivait effectivement sans que je -l'eusse vue nous suivre… Un secret pressentiment, -ou l'envie de donner le courage de la -peur à mon malheureux fugitif, m'avait inspiré -ce mot.</p> - -<p>Le Banian marcha. Nous arrivâmes enfin -sur le bord de la mer, entre les tas de planches -et les amas de marchandises dont le rivage -était couvert… Je cherchai des yeux et dans -l'obscurité le capitaine caboteur qui devait -nous attendre à l'endroit même où nous nous -trouvions…</p> - -<p>Un homme qui sortait de dessous une de -ces piles de planches où probablement il avait -été se réfugier pendant l'ondée, se présenta à -nous: il s'approcha et nous regarda sous le -nez: le Banian se remit à trembler; pour cette -fois il dut se croire perdu… Il n'y eut que -lorsqu'il entendit l'homme me dire: «Ah c'est -vous, monsieur!» que je le sentis se redresser -sur ses jarrets chancelans.</p> - -<p>—Eh oui, c'est moi, répondis-je au patron -caboteur. Vous ne m'attendiez pas sitôt, n'est-il -pas vrai?</p> - -<p>—Non, me dit-il; mais cependant j'avais -fait venir mon petit canot à terre pour plus de -précaution; tenez, le voilà amarré là à la lune, -avec le mousse qui ne l'a pas quitté… Lequel -de vous s'embarque, messieurs?</p> - -<p>—C'est monsieur.</p> - -<p>—Allons, qu'il soit le bien venu: la brise -est ronde; la grainasse a éclairci et rafraîchi -le temps… Je n'ai plus qu'une amarre à larguer -pour appareiller; mon ancre est à bord -depuis que vous m'avez parlé… Allons, messieurs, -embarquons-nous; une heure de gagnée -est quelquefois l'heure qui sauve la vie… -Embarquez…»</p> - -<p>Le Banian n'avait plus de voix… Je lui remis -dans la main la somme qui pouvait lui être -nécessaire pour payer le reste de son passage -et pour se débrouiller un peu à son arrivée à -la Guayra… il me sauta au cou en sanglotant, -mais sans pouvoir parler; je l'embrassai, ma -foi, comme on embrasse un homme que l'on -vient d'arracher à l'échafaud… Le patron, qui -attendait la fin de nos adieux pour se rendre -à bord dans son petit canot, nous cria à deux -ou trois reprises encore: «Allons, embarquons-nous, -une heure de gagnée est l'heure qui -quelquefois sauve la vie…» J'aidai mon prisonnier -évadé à s'embarquer dans le canot: le -patron me souhaita le bonsoir… Et pour la -seconde fois je confiai aux flots et au hasard -les destinées du pauvre Banian.</p> - -<p>En voyant la chaloupe du caboteur fuir -dans l'obscurité, et le caboteur lui-même livrer -bientôt ses voiles à la brise de terre pour gagner -le large, je restai plongé dans les réflexions -assez tristes que m'inspirait en ce moment -le brusque départ du prisonnier que je venais -de délivrer si miraculeusement. Long-temps -probablement j'aurais gardé l'attitude méditative -que j'avais prise sur le rivage, sans le -bruit que firent les pas de quelques personnes -qui s'avançaient vers le point même où j'étais -demeuré après avoir embarqué le Banian dans -le canot… Arraché à ma rêverie par l'approche -de ces importuns, j'allais me retirer pour retrouver -l'hôtel où j'étais descendu, lorsqu'une -main légère me frappant sur le bras, me fit -tourner la tête vers l'individu qui venait de -m'aborder aussi familièrement: c'était une -femme, et je reconnus presque aussitôt que -cette femme était la comtesse. Un homme l'accompagnait -et s'était arrêté à quelques pas -d'elle, au moment où elle s'était approchée -de moi.</p> - -<p>«Et que faites-vous si tard au bord de la -mer, monsieur le voyageur mystérieux? me -demanda-t-elle.</p> - -<p>—Ma foi, madame, lui répondis-je en me -remettant un peu du trouble que m'avait causé -son apparition, je pourrais vous faire, je crois, -la même question, dans le moment actuel.</p> - -<p>—Oh! ma réponse à moi sera facile, reprit-elle -avec vivacité. Vous savez bien que j'exerce -et que je me suis imposé, jusqu'à mon départ de -Saint-Thomas, une mission de surveillance qui, -Dieu merci, finira demain! J'ai dix-sept prisonniers -à garder, et j'en cherche un qui vient -de s'échapper de la geôle.</p> - -<p>—Qui vient, dites-vous, de s'échapper de la -geôle?</p> - -<p>—Oui, de la geôle, d'où je sors à l'instant -même et où son évasion a répandu l'alarme.</p> - -<p>—Le ciel en soit loué! c'est une tête de moins -que le bourreau aura à trancher demain!</p> - -<p>—Oui, et un crime de plus qui restera impuni… -Mais d'où vous vient donc aujourd'hui -cette commisération pour d'infâmes pirates -qui n'ont que trop mérité le sort qu'on leur -prépare?</p> - -<p>—Ma foi, je vous avouerai qu'en me rendant -ici, j'ai vu se dresser un échafaud, et que cet -aspect a suffi pour m'épouvanter.</p> - -<p>—Ah! c'est donc vous que j'ai vu passer -tout-à-l'heure avec une autre personne… Je -ne m'étais donc pas trompée!… Mon père, mon -père, s'écria-t-elle en s'adressant au vieillard -qui s'était tenu à quelques pas de nous, c'étaient -eux, voyez-vous, qui passaient auprès de nous! -Et avec qui étiez-vous encore, s'il vous plaît, -monsieur, quand j'ai eu le plaisir de vous rencontrer?</p> - -<p>—Avec un de mes amis que je viens d'embarquer -pour Porto-Rico.</p> - -<p>—Sur ce petit navire, sans doute, qui ne -fait que d'appareiller?</p> - -<p>—Oui, sur ce petit navire-là même, madame.</p> - -<p>—Et c'était un de vos amis, dites-vous?</p> - -<p>—Oui, madame, un de mes amis.</p> - -<p>—Oh! non, non; vous vous trompez: ou -vous voulez me tromper: vous ne pouvez pas -avoir d'amis de cette espèce-là… C'était le prisonnier -qui manque à la geôle…</p> - -<p>—Quelle idée étrange! Rien, ce me semble, -ne peut vous porter à concevoir un soupçon -aussi ridicule, permettez-moi de vous le -dire!</p> - -<p>—Ridicule, oui; ce soupçon peut vous paraître -tel, à vous; mais quelque ridicule que -vous soyez en droit de le trouver, je vais l'éclaircir -à l'instant même.</p> - -<p>—Et comment cela, s'il vous plaît?</p> - -<p>—Vous allez le savoir… Dans une heure, -un bâtiment expédié par ordre de monsieur le -gouverneur, aura rejoint le navire sur lequel -vous avez cru offrir un refuge assuré à votre -fugitif…</p> - -<p>—Ce moyen pourrait peut-être être tenté, -cependant j'en doute encore. Mais il serait indigne -de vous et il n'aboutirait à rien… Vous -réussiriez tout au plus à faire revenir le navire, -et vous ne trouveriez pas à bord ce que vous -auriez eu le désagrément d'y chercher.</p> - -<p>—Et pourquoi cela?</p> - -<p>—Parce que votre supposition est fausse et -que la personne que j'ai embarquée n'est pas -celle que vous cherchez avec tant de persistance -et de cruauté.</p> - -<p>—Eh bien! c'est ce que nous allons voir!… -Maintenant ce n'est pas seulement ma vengeance -qui se trouve intéressée à pénétrer ce -mystère, c'est mon amour-propre que vous -forcez à prendre ce parti désespéré… L'évasion -du coupable fera perdre sa place au concierge -imbécile qui s'est laissé tromper ou corrompre. -Et le coupable lui-même n'échappera pas à mon -juste ressentiment… Mon père, allons tout -de suite prévenir le gouverneur; il faut qu'il -soit instruit de cet événement et que toute l'île -nous prête assistance pour retrouver la trace -du criminel qui vient de nous échapper.</p> - -<p>—Puissent vos recherches, madame la comtesse, -et tout le bruit inutile que vous allez faire, -vous convaincre de mon innocence dans toute -cette affaire qui paraît vous tenir si fort à cœur!</p> - -<p>—Un mot, monsieur, un mot seulement, -avant que je ne vous quitte pour courir au gouvernement… -Quel était cet homme?</p> - -<p>—Je vous l'ai déjà dit, madame.</p> - -<p>—Non, vous avez voulu me donner le change… -votre main tremble trop et votre voix est -trop émue pour que vous m'ayez dit la vérité!… -C'était mon prisonnier!</p> - -<p>—Et quand cela serait, quel intérêt aurais-je -maintenant, je vous le demande, à vous cacher -la vérité, et par quel moyen parviendriez-vous -à empêcher le succès de ma tentative?</p> - -<p>—Quel intérêt, dites-vous? mais celui de -gagner du temps et de retarder le départ du -bâtiment que je puis envoyer à la poursuite du -coupable… Mais écoutez, malgré la cruauté -dont vous m'accusez avec un si étrange emportement, -je veux bien consentir à ne pas pousser -ma vengeance jusqu'à la dernière inflexibilité; -mais je mets une condition à ma tolérance: -c'est que vous m'avouerez que vous étiez complice -de cette évasion, en me donnant le nom -du prisonnier que vous êtes parvenu à soustraire -à la surveillance du geôlier.</p> - -<p>—C'est-à-dire que c'est un renseignement -certain que vous cherchez pour vous aider dans -la chasse que vous voulez faire donner à cet infortuné?</p> - -<p>—Un tel soupçon m'offense trop pour que -j'y réponde autrement qu'en vous jurant ici, -sur l'honneur de ma famille, que si vous convenez -de tout, je ne ferai aucune démarche -pour mettre la justice sur les traces du fugitif -ou même pour l'inquiéter dans sa fuite.</p> - -<p>—Vous me le jureriez par l'honneur de votre -famille et de votre nom?</p> - -<p>—Ah! c'était donc le prisonnier qui me -manque!</p> - -<p>—Je n'ai rien dit encore, j'attends votre -parole d'honneur.</p> - -<p>—Eh bien! je m'engage sur l'honneur à ne -faire aucune démarche qui puisse contrarier le -projet que vous venez de mettre à exécution.</p> - -<p>—En ce cas-là aussi, je vous avouerai maintenant -que l'homme dont j'ai favorisé l'évasion -est le prisonnier qui vous manque et que j'ai -réussi à délivrer à l'insu du concierge Barnabé.</p> - -<p>—Là! j'en étais sûre; et tellement même -que sans cette ondée maudite qui est survenue -au moment où je vous ai rencontré dans -la rue, je ne vous aurais pas quitté d'un pas. -Ciel! est-il possible que cette ondée soit venue -justement comme pour me forcer à vous perdre -de vue! sans cela, vous n'auriez pu réussir -à l'embarquer, je vous le jure… Et quel est -son nom?</p> - -<p>—Son nom est encore un mystère. Je ne -me suis pas engagé à vous le dire.</p> - -<p>—Je le sais!</p> - -<p>—Vous le savez! pourquoi exiger alors que -je vous le dise?</p> - -<p>—Pour mieux confirmer mes soupçons et -la certitude que j'ai acquise.</p> - -<p>—Eh bien! qui pensez-vous que ce prisonnier -puisse être?</p> - -<p>—Un de vos amis.</p> - -<p>—Cette conjecture ne prouve pas encore -que vous sachiez son nom. Vous pensez bien -qu'il n'y a que pour un ami que l'on puisse -tenter ce que je viens de faire pour ce malheureux.</p> - -<p>—Un de vos amis qui a fait la traversée -avec nous, du Hâvre à la Martinique?»</p> - -<p>A ce mot, je crus, et non pas sans frayeur, -que la comtesse était instruite de tout et qu'elle -ne connaissait que trop bien le malheureux -que je venais de soustraire à sa vengeance et -à la mort. Je n'osai plus lui répondre, elle continua:</p> - -<p>—Ah! vous avez cru cacher à ma pénétration -le nom du criminel que vous étiez parvenu -à ravir à ma vigilance! Mais vous devez -être convaincu maintenant que s'il est encore -possible de me surprendre, il est un peu plus -difficile de m'abuser long-temps. Au reste l'intérêt -que vous avait témoigné le despote pendant -la traversée, méritait bien un pareil acte -d'obligeance de votre part. Vous vous êtes -montré reconnaissant en lui conservant la vie; -il n'y a rien que de très honorable pour vous -dans une telle conduite.</p> - -<p>—Mais de qui donc encore voulez-vous -parler? demandai-je à la comtesse en devinant -qu'elle se trompait dans ses conjectures.</p> - -<p>—De qui? ah! vous voulez encore me faire -perdre la piste! il est trop tard, monsieur le -mystérieux. L'homme dont je veux parler est -celui qui a tenu, à son bord, la conduite d'un -pirate, et qui a préludé à l'honorable profession -qu'il a embrassée par la suite, en nous -rendant témoins de sa cruauté, en abusant de -la manière la plus atroce de son autorité et -de la faiblesse de son malheureux équipage!</p> - -<p>—Le capitaine!</p> - -<p>—Oui, votre capitaine Lanclume, lui-même… -Oui, faites l'étonné maintenant, je -vous le conseille; comme si je ne l'avais pas -reconnu déjà au nombre des forbans du corsaire -qui nous a arrachés à nos familles épouvantées…</p> - -<p>—Le capitaine Lanclume… Je vous jure -que vous êtes, madame, dans l'erreur la plus -complète et que ce n'était pas lui…</p> - -<p>—Qui était-ce donc, alors?»</p> - -<p>Je restai muet à cette question soudaine -qui me mettait ou dans la nécessité fâcheuse -d'avouer la vérité, ou dans l'embarras de laisser -la comtesse dans l'erreur qui l'abusait sur -le compte du brave capitaine… Je me tus encore, -ne trouvant rien à répondre. Elle reprit:</p> - -<p>«Et fallait-il, pour savoir ce qu'il serait -capable de faire un jour, autre chose que la -manière dont ce fanatique <i>Napoléoniste</i> a traité, -pendant tout le voyage, cet infortuné jeune -homme qu'il a forcé ensuite à déserter de son -bâtiment…</p> - -<p>—Gustave le cuisinier?</p> - -<p>—Oui, ce pauvre M. Gustave… Après des -procédés semblables, est-il donc si surprenant -que l'on se livre à ce qu'il y a de plus affreux -au monde, et que l'on immole de faibles femmes -sans défense, comme on a sacrifié un -pauvre jeune homme sans appui, sans protection… -Il n'y a eu dans le fait de ce pirate, au -surplus, qu'une chose fort ordinaire. On ne -devait rien attendre de mieux d'un <i>Napoléoniste</i> -comme lui: tel héros, tel imitateur; -ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu, -tel saint!… Enfin, que voulez-vous! il est parti, -il n'y a rien maintenant à y faire, qu'à me consoler -demain en voyant les seize autres condamnés -qui n'ont pas trouvé comme lui de -nobles libérateurs, expier sur l'échafaud que -leur sang va souiller, leur crime et celui de -leur affreux complice… C'est un spectacle que -j'ai assez long-temps attendu et assez chèrement -payé, pour avoir le droit d'en jouir tout -à mon aise.</p> - -<p>—Beaucoup de plaisir que je vous souhaite, -madame. Quant à moi qui n'ai pas les mêmes -représailles que vous à exercer envers ces -pauvres diables, je partirai demain de Saint-Thomas -avec le jour et avant l'exécution, satisfait -d'avoir racheté une tête du supplice et -d'avoir ainsi payé ma dette à l'humanité…</p> - -<p>—Eh bien! s'écria la comtesse avec la plus -vive exaspération, voilà ce qui me révolte -et qui me met hors de moi! Depuis qu'ici je -poursuis les brigands qui nous ont si lâchement -immolées, moi et mes amies, à leurs sanguinaires -fureurs, c'est que nulle part, c'est que -dans aucune âme je n'ai trouvé pour les criminels -les ressentimens trop légitimes que j'éprouvais -en pensant à leurs crimes. Partout, -au contraire, je n'ai rencontré qu'indifférence -pour moi et que pitié pour ces hommes affreux. -Oh! si quelques voleurs de grands chemins, -cent fois moins coupables qu'eux, avaient été -arrêtés demandant aux voyageurs la bourse -ou la vie, toute la société se serait levée pour -crier vengeance et réclamer un châtiment -exemplaire, une punition soudaine et terrible. -Mais pour des pirates, la société et l'autorité -même n'ont témoigné que de l'indulgence: Il -me semble même que quelque chose d'inexplicable -ait anobli aux yeux de la justice et des -habitans de Saint-Thomas, les forfaits contre -lesquels j'appelle de toutes mes forces la sévérité -des lois, et je me suis trouvée presque -réduite à penser que les bandits et les assassins -sur mer, jouissaient d'une impunité que -l'on se serait fait un crime d'accorder à des -brigands et à des voleurs de grandes routes. -Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne -puisse pas devenir homme pour quelques heures -seulement, et que mon père soit trop vieux -pour exécuter le projet que j'avais conçu!… -Le gouverneur lui-même m'aurait répondu des -lenteurs mortelles de ce procès qu'il a si long-temps -différé avec la plus coupable et la plus -inconcevable négligence… Mais le ciel en soit -loué! mes tourmens touchent à leur fin et ma -juste vengeance va s'accomplir: vingt-quatre -heures encore, et je quitterai cette terre maudite, -satisfaite et vengée… Venez, mon père, -retirons-nous et laissons monsieur aux douces -réflexions que sa <i>bonne œuvre</i> lui réserve sans -doute pour le reste de la nuit. Notre présence -qui n'a pu déconcerter le plan qu'il vient d'exécuter -avec une si heureuse habileté, lui deviendrait -maintenant importune, et c'est bien assez -pour nous qu'elle ait été trop tardive.»</p> - -<p>La vindicative Colombienne s'éloigna avec -son père, me laissant, comme elle venait de le -dire ironiquement, tout entier à mes réflexions.</p> - -<p>Parbleu! pensai-je, cette idée qu'elle a eue -de songer au capitaine Lanclume, pour l'accuser -à la place du Banian de tous les méfaits qui -pesaient réellement sur la tête de celui-ci, est -arrivée fort à propos pour m'épargner l'embarras -d'avoir quelque coupable à lui nommer. -Je ne sais trop, ma foi, sans cette heureuse -méprise, ce que j'aurais pu lui dire pour me -tirer de presse? Lui avouer la vérité, ç'aurait -été mettre cette jeune Némésis sur les traces -du coupable, qu'elle aurait pu faire poursuivre -et harceler jusque dans la retraite que je lui -avais ouverte… Et puis, d'ailleurs, je sens qu'il -m'en eût coûté pour détruire d'un seul mot -l'illusion qui semble protéger encore dans son -cœur le tendre souvenir qu'elle a conservé -de M. Gustave… Oh si la sentimentale comtesse -avait appris subitement le nom du vrai -coupable, quelle figure elle eût faite! Je crois, -ma foi, que sans le danger qu'un aveu sincère -eût pu faire courir à mon protégé, je me serais -donné le plaisir de désenchanter cette beauté -altière en lui disant: Eh bien! ce jeune homme, -que vous accusez le capitaine Lanclume d'avoir -traité si inhumainement, c'est ce même -officier pirate qui vous a conduite à bord du -corsaire où vous avez éprouvé les outrages pour -lesquels vous demandez justice et châtiment, -et ce capitaine Lanclume à qui vous attribuez -une partie de vos malheurs, n'a plus entendu -parler de vous depuis qu'il vous a quittée à la -Martinique… Quel bouleversement se serait -opéré à ces mots dans les idées de la comtesse -de l'Annonciade! Il me semble voir tout son -corps trembler, la voix lui manquer et son -exaltation redoubler contre les forbans… -M. Gustave, le romantique et intéressant Gustave -Létameur devenu pirate, et se déguisant -en noble et galant officier français pour enlever -son ancienne et tendre amante!… Vraiment, -je regrette, en y pensant encore, de n'avoir -pu me procurer le plaisir de désillusionner la -petite comtesse, et de me venger de la torture -morale qu'elle m'a fait subir par ses importunes -questions, en lui faisant éprouver à mon -tour le supplice d'un désappointement total, -d'un désenchantement impitoyable… Mais -maintenant que je l'ai laissée bien convaincue -de la présence du capitaine à bord du corsaire -et de son évasion de la prison de Saint-Thomas, -si elle allait se mettre en tête de révéler publiquement -ce prétendu fait en faisant peser une -accusation de piraterie sur le compte de ce -brave marin…? Oh non! elle ne le fera pas; -et puis quand bien même elle réussirait à causer -un peu de scandale en ébruitant cette absurde -imputation, rien ne serait plus facile que -d'en démontrer la fausseté, puisqu'il est de -notoriété que le capitaine Lanclume était au -Hâvre, privé de la faculté de naviguer, au -moment où s'est passée, dans les mers du Mexique, -l'affaire de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>. Ainsi donc -nul danger d'un côté pour le capitaine dans -la fausse accusation de la comtesse, et avantage -évident pour le Banian, qui n'a pas même -été soupçonné du crime qu'il a commis… -Tout a donc été pour le mieux aujourd'hui, et -Dieu aidant, je puis dire n'avoir pas perdu ma -journée… Quinze doublons et ma bague y -ont passé toutefois; et c'est avoir acheté peut-être -un peu cher le plaisir d'une bonne œuvre; -mais, au bout du compte, la jouissance que -j'éprouve en ce moment ne vaut-elle pas cent -fois l'argent que j'ai déboursé pour sauver la -vie d'un malheureux?… Oui, quelque chose -me dit là intérieurement que j'ai bien mérité -de l'humanité… Allons nous coucher par là-dessus: -nous pouvons maintenant reposer en -paix!</p> - -<p>En rentrant à mon hôtel, je recommandai -à l'un des nègres du logis, qui m'attendait sur -la porte, de ne pas oublier de me réveiller de -bonne heure pour partir sur un sloop qui devait -faire voile avec le jour pour remonter à -Saint-Pierre… Après avoir donné cet ordre, -je me jetai sur mon lit et je m'endormis…</p> - -<p>Quand le nègre vint me réveiller en bâillant -et en me disant avec nonchalance: <i>Vin vite, -mochué, tit navi qu'à partir avant vous arrivé</i>, -je le grondai de m'avoir laissé sommeiller si -tard; il était jour déjà.</p> - -<p>«Prends tout de suite mon paquet, lui dis-je, -et cours prévenir le capitaine que je te suis et -que je vais m'embarquer à la minute même.»</p> - -<p>Il me fallut traverser encore, pour me rendre -sur le bord de la mer, la place où la veille on -dressait l'échafaud. Les travaux n'étaient pas -encore terminés. On aurait dit que les ouvriers -prenaient plaisir à prolonger les préparatifs du -grand spectacle promis à la curiosité des habitans -de l'île… Je baissai la tête en courant le -plus vite possible, pour me rendre à l'embarcadère. -Mais au moment de dire adieu à la -terre, je ne pus échapper au spectacle d'une -autre exécution; sur le sable même du rivage -qui touchait le petit canot qui m'attendait pour -me conduire à bord du paquebot, je vis deux -esclaves qui plantaient quatre longs piquets, -presque à mes pieds, et près de ces quatre piquets -un grand mulâtre tenu en respect comme -un patient, entre deux estaffiers qu'à leur costume -on reconnaissait pour appartenir à la police -du lieu… Ce grand mulâtre était Bartholoméo, -le niais officieux qui, la veille au soir, -avait consenti à prendre, pour mes cinq doublons, -la place du prisonnier évadé… En m'apercevant, -le pauvre diable me reconnut, et -sans avoir l'air de s'adresser à moi, il s'écria -tristement et par forme d'allusion à sa situation -présente: <i>C'est quatre piquets qui gagné actuellement -doublons sur dos moué</i> (Ce sont les coups -de fouet qui actuellement vont, sur mon dos, -gagner les doublons que j'ai reçus). Le coupable -fut bientôt couché à plat ventre sur le sable -entre les quatre piquets, au moyen desquels -on lui attacha au sol les pieds et les mains. Dans -cette posture toute passive, il reçut les vingt-neuf -coups de fouet sur lesquels il avait compté; -il supporta son châtiment en hurlant un peu, -mais sans laisser échapper aucun mot qui pût -compromettre les complices de son délit… -Une femme assistait au reste à l'exécution: c'était -la jeune Acacie elle-même; je lui jetai un -coup-d'œil d'intelligence auquel elle ne répondit -qu'en posant sur sa bouche, avec un grand -air de mystère, le doigt sur lequel brillait encore -la bague que je lui avais offerte pour prix -de sa généreuse assistance… Je compris à merveille -tout ce que m'indiquait ce signe qui me -révélait surtout le motif de sa présence au moment -du châtiment du coupable, dont il lui -importait tant de prévenir l'indiscrétion ou les -aveux. Une fois les vingt-neuf coups de fouet -bien comptés et bien reçus, Acacie s'éloigna -pour retourner à la geôle, suivie de Bartholoméo, -et moi je m'embarquai pour revenir à -Saint-Pierre, enchanté de m'éloigner de Saint-Thomas -avant le moment où seize têtes allaient -tomber sous la hache du bourreau… Oui, -qu'il frappe, me disais-je avec orgueil, qu'il -frappe tant qu'il pourra, que la comtesse même -compte et recompte le nombre des victimes; -il manquera toujours une tête à la hache du -bourreau et au ressentiment de la Judith colombienne, -et cette tête c'est moi qui l'ai sauvée!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>La vérité, monsieur, est une chose assez -belle et assez rare, pour qu'on accorde une -petite récompense à ceux qui ont le don de -la deviner et le courage de la dire.</p> - -<p class="attr">(Page 198.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Un capitaine caboteur des Antilles;—le brick <i>la Mandragore</i>;—retour -à Saint-Pierre-Martinique;—correspondance -de femmes;—la journée du sentiment;—la devineresse.</p> - - -<p>Le troisième ou le quatrième jour de notre -départ de Saint-Thomas, en louvoyant contre -la brise alisée qu'il nous fallait vaincre pour -remonter à la Martinique, nous fîmes, à bord -du petit sloop caboteur qui nous transportait, -la rencontre d'un brick qui, en deux ou trois -bordées, nous eut bientôt gagné les deux lieues -qu'il avait à parcourir pour nous rallier dans -la partie du vent où nous nous trouvions placés -par rapport à lui, quelques heures auparavant.</p> - -<p>Le patron étonné de la marche extraordinaire -de ce navire, avait tenu braquée sur -notre coureur, pendant une bonne heure au -moins, la mauvaise longue-vue dont il ne se -servait que dans les occasions solennelles: -c'était la seule lunette que nous eussions à -bord.</p> - -<p>Après que notre savant pilote eut bien examiné -le grand brick qui nous approchait de -manière à nous rendre le secours de son instrument -embrumé tout-à-fait inutile, il s'écria -avec l'air de la plus vive satisfaction, et comme -si on lui eût ôté un poids de cent livres de -dessus la poitrine: c'est ce coquin de <i>Trompeloup</i>! -Je reconnais maintenant son grand scélérat -de brick.</p> - -<p>Aucun des passagers n'ayant pris la parole -pour s'informer de ce que pouvait être ce Trompeloup -que notre capitaine caboteur paraissait -connaître si bien, je me hasardai à lui demander -si la visite que ce bâtiment semblait vouloir -lui faire devait présenter quelque danger -pour nous.</p> - -<p>«Du danger! me répondit le patron, en -allongeant dédaigneusement sa lèvre inférieure -pour donner, sans doute, une expression plus -énergique à sa phrase: ah! bien oui, du danger, -nous ne sommes pas assez <i>calés</i> pour lui. -Trompeloup a le cœur trop haut, le brigand -qu'il est, pour piller des pauvres <i>rafalés</i> de -notre <i>système</i>. Il ne s'attaque qu'à la richesse, -l'orgueilleux forban! Vous allez voir sa manœuvre.</p> - -<p>—C'est donc, selon vous, un pirate que ce -brick?</p> - -<p>—Un pirate! un pirate! je le crois pardieu -bien! que voulez-vous que ce soit hormis cela? -La mer, toute fière qu'elle est, n'en a pas porté -un cent comme lui, allez, et c'est moi qui vous -le cautionne. Après <i>l'Invisible</i>, à qui le bon -Dieu fasse grâce et miséricorde, c'est à lui le -pompon… et le plumet par-dessus le marché. -Voyez plutôt: vingt-deux canons en batterie -et fourbis comme des cuillers d'argent! -Bien malin celui qui ferait tomber une épingle -sur son pont: il y a tant de bandits de l'avant -à l'arrière, qu'il n'y aurait pas de place pour loger, -entre eux tous, le plus petit fétu de paille.»</p> - -<p>Et, en effet, les gens de l'équipage du brick -étaient si nombreux et tellement pressés sur -le pont, que l'on ne voyait que des têtes entassées -au-dessus des bastingages, comme dans -le parterre d'un grand théâtre le jour d'une -première représentation…</p> - -<p>Notre patron, à qui j'adressai encore quelques -autres questions, n'était plus à la conversation, -il paraissait n'avoir plus d'yeux, de langue -et d'oreilles que pour observer, répondre -au besoin et écouter ce qu'il plairait au pirate -de lui demander ou de lui dire.</p> - -<p>Quand le brick nous eut accostés à petite -distance, une voix aigre, impérieuse et brève, -sortant d'un des groupes de marins qui se pressaient -sur l'arrière du corsaire, s'éleva pour -crier à notre capitaine attentif au commandement -qu'il attendait:</p> - -<p>«Mettras-tu aujourd'hui en panne, espèce -d'imbécile?</p> - -<p>—Oui, commandant Trompeloup, oui, tout -de suite,» s'empressa de répondre notre docile -patron.</p> - -<p>Et dès que notre petit sloop eut obéi à l'ordre -qui venait de lui être donné, des sifflets -perçans gazouillèrent à bord du brick pour faire -exécuter la manœuvre qu'avait apparemment -ordonnée le commandant Trompeloup à ses -gens.</p> - -<p>Une embarcation aussi longue que tout notre -caboteur, venait d'être amenée à l'eau au bruit -de ces sifflets aigus.</p> - -<p>En deux minutes et en quatre ou cinq coups -d'avirons, cette embarcation, montée par une -douzaine d'hommes et un officier, s'élança du -travers du corsaire pour venir nous <i>élonger</i> de -bout en bout. L'officier saute sur notre pont, -cherche de l'œil notre capitaine qui, le chapeau -à la main, se présente devant lui; l'officier -lui demande alors:</p> - -<p>«Depuis quand as-tu quitté Saint-Thomas?</p> - -<p>—Depuis trois fois vingt-quatre heures, -mon lieutenant.</p> - -<p>—Quoi de nouveau à ton départ?</p> - -<p>—Mais on ne disait rien de nouveau, quoiqu'on -parlât beaucoup d'autre chose.</p> - -<p>—Et que faisait-on?</p> - -<p>—On était en train de pendre ou de décoller -quinze à seize des gens de <i>l'Invisible</i>.</p> - -<p>—Et tu appelles cela rien de nouveau, espèce -de Nicodême?</p> - -<p>—Mais, à vous dire le vrai, il y a si long-temps -qu'on s'y attendait!</p> - -<p>—La corvette danoise qui a mis la patte -sur <i>l'Invisible</i> était-elle prête à appareiller -bientôt que tu saches, si tu sais quelque chose?</p> - -<p>—Qui? la corvette <i>le Hamlet</i>, oh! la coquine, -elle appareillait en même temps que moi pour -croiser au vent!</p> - -<p>—Pour croiser au vent? Et pourquoi, <i>triple -lofia</i>, ne m'as-tu pas dit cela tout de suite?…»</p> - -<p>Et, en prononçant ces derniers mots, mon -officier de corsaire bondit comme un cabri, -de notre pont dans son canot, en criant à ses -gens: <i>Pousse au large</i>; et le canot, en un clin-d'œil, -regagne le brick qui, après avoir rehissé -son embarcation sur ses palans, évente son -grand hunier et laisse arriver en se couvrant -de toile pour faire route vent arrière.</p> - -<p>La voix que la première nous avions entendue, -résonna de nouveau dans un porte-voix -pour adresser ces paroles à notre capitaine -caboteur, devenu encore plus attentif, -s'il est possible, qu'il ne l'avait été jusque-là.</p> - -<p>«Dis donc, <i>patron Gombeaux</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, si par hasard -tu rencontres ton gueux de capitaine du -<i>Hamlet</i> avant moi, n'oublie pas de lui dire de -ma part, entends-tu bien, que je le cherche -pour lui clouer les oreilles à la pomme de mon -grand mât et pour faire amarrer son pavillon -au-dessous de ma poulaine… Entends-tu, -Jean-Fesse?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Terme de mépris dont on se sert quelquefois aux -Antilles, pour désigner les pauvres petits capitaines -caboteurs qui s'imaginent être quelque chose de plus -que des patrons de barque.</p> -</div> -<p>—Oui, mon commandant, j'entends bien -et je n'oublierai pas la commission si je le rencontre, -mais vous le verrez sans doute avant -que j'aie cet honneur: il a dû courir plein -nord!…</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon… Il va me payer, le -chien, le tour qu'il a joué à <i>l'Invisible</i>.»</p> - -<p>Et le corsaire déployant, comme un faucon -qui étend ses ailes, ses bonnettes hautes et -basses, s'éloigna de nous avec la rapidité d'un -nuage noir poussé par la brise sur la surface -de la mer qu'il obscurcit au loin…</p> - -<p>«Oui, oui, <i>racaillassasse</i>, se prit à marmotter -notre patron dès qu'il crut le brick assez -loin pour pouvoir se permettre sans danger de -faire le fendant à bord de son petit sloop. -Oui, oui, attends-moi là, je remplirai ta belle -fichue commission, avaleur d'oreilles crues…, -compte là-dessus, et en attendant mange des -<i>gourganes</i>… Elle est belle, va, ta commission, -pour en parler tout bêtement au capitaine du -<i>Hamlet</i>… Mais c'est qu'au moins il le ferait -comme il le dit, ce nègre maron de Trompeloup… -Le scélérat a le nez si fin! Il a senti -bien sûrement quelque chose sur l'eau, car je -parierais ma tête à couper, qu'il n'a pas pris -un double équipage, comme il en a un, pour -le plaisir seulement de compter plus de monde -à l'appel à son bord et de se faire manger plus -vite les vivres de sa cambuse…</p> - -<p>—Et pensez-vous, demandai-je au patron -que je voyais tout disposé à jaser long-temps -sur le compte du pirate, pensez-vous que ce -brick, en attaquant la corvette danoise, fût -peut-être plus heureux contre elle que ne l'a -été <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>?</p> - -<p>—Qui, Trompeloup avec sa <i>Mandragore</i>? -Parbleu! si je le pense; le diable! et qui ne le -penserait pas? <i>L'Oiseau-de-Nuit</i>, voyez-vous, -n'avait que cent cinquante hommes à bord, -et la corvette <i>l'Hamlet</i> deux cent cinquante, -tandis que je suis bien sûr que ce renégat de -Trompeloup n'a pas, à bord de sa <i>Mandragore</i>, -moins de trois cents à trois cent cinquante -joueurs de fourchettes… Oh! c'est que je le -connais depuis long-temps, le pèlerin! Il est -Basque de naissance, du même pays que moi, -et c'est tout dire… S'il a pris un double équipage, -mettez-vous bien dans le toupet que ce -n'est pas pour leur faire griller des bananes à -sa cuisine et boire du lait de coco pour le mal -de poitrine. Il sait que l'abordage est une jolie -chose, quand on a du monde pour jouer des -castagnettes sur le pont d'une prise… Et -puis on dit bien: <i>L'Invisible</i> a été happé par la -corvette, et <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> s'est fait mettre -dans le sac, comme un rat dans une souricière… -Mais on ne dit pas qu'au moment de l'abordage, -<i>l'Invisible</i> ayant reçu le coup de la mort, -son équipage de vautours avait perdu la plus -belle plume de son aile et la plus belle griffe -de sa patte… Sans cela, croyez-vous que jamais -la corvette danoise aurait mangé la soupe -de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>? Ah! bien oui, je t'en -fiche et va me la chercher toi qui as de bonnes -jambes… pas fichue pour cela la <i>barcarassasse</i> -danoise! Mais! <i>l'Invisible</i>, voyez-vous, ayant -une fois dépassé le lit du vent, il n'est plus -resté sur le pont que des hommes, et des hommes -petits en nombre et grands en découragement. -Quand l'âme manque, le corps n'est -plus qu'une carcasse bonne à jeter par-dessus -le bord ou à donner à grignotter à des <i>chiens -danois</i>… Comprenez-vous la chose? Ah! ah! -ah!… telle que j'ai l'honneur de vous la dire, -comprenez-vous, la chose des <i>chiens danois</i>, -c'est-à-dire les <i>Danois</i>, les <i>chiens</i> qui ont mis -la patte sur <i>l'Invisible</i>?</p> - -<p>—A merveille! le calembour est même -fort joli… Il est vrai que c'était un fier capitaine -que cet <i>Invisible</i>!</p> - -<p>—Qui n'avait pas et qui n'aura jamais son -pareil sur la surface du globe terrestre et <i>marâtre</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. -Le plus joli pirate de toutes nos mers -et de bien d'autres. A présent, c'est à Trompeloup -le pompon. C'est lui qui va le remplacer -dans la renommée et le venger, s'il le peut, -dans ce bas monde.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Marâtre</i>, apparemment pour <i>maritime</i>. Les patrons -caboteurs des Antilles ne sont pas tous de l'Académie -française.</p> -</div> -<p>—Ces deux hommes étaient donc bien bons -amis, bien liés ensemble, quoique faisant le -même métier, puisque Trompeloup cherche -tant aujourd'hui à venger la mort de <i>l'Invisible</i>?</p> - -<p>—Bons amis! ils ne pouvaient pas plus se -souffrir l'un l'autre qu'un chien de chasse -n'aime un renard… Ils se sont battus cinq à -six fois comme des lions pendant leur vie… -Mais depuis que l'un est mort, l'autre lui a juré -une amitié éternelle. C'est, sans comparaison, -comme les maris et les femmes qui font mauvais -ménage toute leur vie durante, et qui se -pleurent comme des Madeleines une fois qu'ils -se sentent bien morts… Ah! le pauvre <i>Invisible</i>, -c'était un si brave homme hors de son métier!… -Une fois il m'a fait donner vingt-cinq -coups de garcette sur les <i>omoplaques</i>, quand -tout autre que lui m'aurait fait fusiller comme -un chien de basse-cour, sans jugement ni frais -de justice. Ce n'est pas l'embarras, la ration -des vingt-cinq était bonne; mais je lui pardonne, -car je ne l'avais pas volée, et s'il n'y a -devant Dieu, notre juge suprême en dernier -ressort, que ma plainte pour l'opposer d'avoir -sa part de paradis, jamais le père de la nature -humaine n'entendra une réclamation de ma -bouche contre défunt le Roi des écumeurs de -mer de ces parages.</p> - -<p>—Et qu'aviez-vous donc fait pour mériter -un châtiment aussi sévère de la part de <i>l'Invisible</i>?</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, c'est que, voyez-vous, une -nuit en appareillant à Paramaribo, le long de -son corsaire, j'avais eu le malheur de prendre -une de ses embarcations à la place de la mienne, -et ce ne fut que lorsque je fus rendu au large -que je m'aperçus de l'erreur faite pendant la -noirceur de la nuit. Le canot que j'avais amené -avec moi dépassait en longueur tout mon sloop. -<i>L'Invisible</i>, en me rencontrant une semaine -après le coup de temps, n'oublia pas l'erreur, -et il m'en fit payer la monnaie sur le dos en -dessous du drap de mon gilet rond. Comme -vous voyez, je ne l'avais pas volée.</p> - -<p>—Quoi, l'embarcation?</p> - -<p>—Non, la tournée de <i>l'Invisible</i>… Il était si -grand, si généreux en tout, dans le bien comme -dans le mal, ce damné de brave homme!… -Ce n'est pas pour me vanter et parce que je -suis Français moi-même, mais on peut bien -dire que tous les forbans un peu relevés que -nous avons dans ces parages, sont tous des -capitaines français, taillés pour la gloire et l'amour. -C'est la nation qui a la fourniture générale -de tout ce qu'il y a de mieux en ce genre -de pacotille.»</p> - -<p>Notre patron basque, en terminant cette petite -esquisse biographique, alla sous le vent de -son bateau contempler avec complaisance le sillage -que nous faisait faire la brise assez fraîche -contre laquelle nous louvoyions en ce moment. -La nuit vint bientôt nous environner de ses -tranquilles ombres, sans ôter à l'air pur que -nous respirions avec délices, sa transparence -et son doux éclat: l'horizon qui étendait son -cercle régulier à une assez grande distance de -nous, resplendissait encore du feu pâle et scintillant -des étoiles qui pointillaient par milliers -sur nos têtes… Les sons vagues d'une voix qui -semblait être apportée à mon oreille sur l'aile -des vents d'Est, attira mon attention. On aurait -cru que cette voix partait du fond d'un -nuage pour venir à nous, tant elle me paraissait -lointaine et vaporeuse. Je m'approchai de -l'endroit où je croyais pouvoir l'entendre le -mieux, et mon illusion s'évanouit pour faire -place à une très commune réalité: c'était notre -patron qui, toujours les yeux fixés au large sur -la partie occidentale de la mer, fredonnait, -sur le ton le plus uniforme, ces couplets de -matelot:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jouer <i>la Mandragore</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></div> -<div class="verse">N'est pas un jeu si bon;</div> -<div class="verse">Car la lourde pécore</div> -<div class="verse">Paie à coups de canon.</div> -<div class="verse i1">Et bon! bon, bon!</div> -<div class="verse">Entendez-vous encore?</div> -<div class="verse">C'est le bruit du canon.</div> -<div class="verse">Oui c'est <i>la Mandragore</i></div> -<div class="verse">Qui fait ronfler son nom.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Mandragore</i>, nom d'une plante qui offre un purgatif -très violent, et d'un jeu anciennement en vogue -chez les marins du midi. C'était aussi, comme on le -voit, le nom du corsaire du capitaine Trompeloup.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">La dame <i>Mandragore</i></div> -<div class="verse">A pris pour cotillon</div> -<div class="verse">Un jupon tricolore,</div> -<div class="verse">Un forban pour mignon.</div> -<div class="verse i1">Et bon! bon, bon!</div> -<div class="verse">Entendez-vous encore?</div> -<div class="verse">C'est le bruit du canon.</div> -<div class="verse">Oui c'est <i>la Mandragore</i></div> -<div class="verse">Qui fait ronfler son nom.</div> - -<div class="verse stanza">Quand sa <i>couleur</i> maudite<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></div> -<div class="verse">Se montre loin du port,</div> -<div class="verse">Croyez-moi, mettez vite</div> -<div class="verse">Le cap à l'autre bord.</div> -<div class="verse i1">Et bon! bon, bon!</div> -<div class="verse">Entendez-vous encore?</div> -<div class="verse">C'est le bruit du canon.</div> -<div class="verse">Oui c'est <i>la Mandragore</i></div> -<div class="verse">Qui fait ronfler son nom.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> La <i>couleur</i> d'un navire est le pavillon sous lequel -il navigue, et l'indication de la nation à laquelle il -appartient. Le mot <i>couleur</i> seul est employé pour les -mots <i>couleur du pavillon</i>. C'est une ellipse dont se -servent les marins dans le langage du bord, sans -s'être jamais doutés probablement qu'il existât en -grammaire, un trope ou une figure qui s'appelle <i>ellipse</i>. -Les règles et la science ne sont venues qu'après les -usages qu'avait d'abord créés la nécessité.</p> -</div> -<p>«C'est donc toujours <i>la Mandragore</i> qui -vous trotte par la tête? demandai-je à notre -Amphyon caboteur, en l'interrompant au milieu -de la petite chanson qu'il psalmodiait.</p> - -<p>—Eh! mon Dieu, oui, me répondit-il, -après s'être retourné vers moi et avoir quitté, -pour se promener à mes côtés, le poste qu'il -avait occupé sous le vent pendant près d'une -heure. J'étais là à regarder comme un innocent, -le bord de dessous le vent de l'horizon, et il -me semblait avoir aperçu dans <i>l'ouest-nord-ouest</i> -ou <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, des manières -d'éclairs, des espèces d'<i>épars</i> de beau -temps. J'ai cru même, pendant un instant, entendre -<i>maribarou</i>, ainsi que les nègres appellent -le tonnerre, comme vous ne l'ignorez pas, -<i>grogner</i> un peu au large… Mais ces <i>épars</i>, ces -feux d'été, comme on dit, ne nous annoncent -qu'une <i>beauture</i> de brise: vous voyez bien, -d'ailleurs, la preuve en est très claire, et… -si le temps était à vendre, on en achèterait -comme celui que nous avons depuis notre départ; -car une jeune fille ne pourrait pas, sans -être goulue, en demander mieux au ciel et à -son époux le jour de ses noces.»</p> - -<p>A peine notre jaseur de patron achevait-il -ces mots, qu'une lueur très vive, venue de -l'ouest, lui fit tourner la tête du côté d'où la -clarté nous semblait être partie… Il se tut et -moi aussi, et quelques secondes après avoir -gardé le silence, nous entendîmes un bruit -sourd retentir dans le lointain et ébranler, -comme un lourd coup de foudre, l'air paisible -qui nous environnait…</p> - -<p>A la première lueur qui avait d'abord attiré -notre attention, succéda une autre clarté aussi -vive, et au coup de foudre, une autre détonation -plus forte que celle que nous avions d'abord -entendue…</p> - -<p>«Ces éclairs, dis-je au patron, paraissent -indiquer qu'un orage s'élève contre le vent -dans la partie de l'ouest.</p> - -<p>—Oui, reprit-il; mais vous ne remarquez -pas, vous, monsieur le marin de la <i>terre ferme</i>, -que ces éclairs prennent leur pied dans le -même aire de vent, et que le bruit de votre tonnerre -à vous, reste toujours, pour mon oreille, -qui, sans vous faire de peine, est plus amarinée -que la vôtre, dans <i>l'ouest</i> plein ou <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i> -tout au plus.</p> - -<p>—Et que concluez-vous de cette remarque -ou de cet indice?</p> - -<p>—J'en conclus d'abord, ceci soit dit pour -rire et sans vous offenser, que toute chemise -qui ne dépasse pas le bas du dos, est réputée -pour vareuse, et ensuite que le tonnerre que -vous entendez est le tonnerre de Trompeloup, -et que les éclairs qui nous brûlent les yeux -partent tous unanimement de la lumière des -caronades de <i>la Mandragore</i> et de la corvette -danoise.</p> - -<p>—Vous croyez donc qu'un engagement ait -pu avoir lieu déjà entre ces deux navires?</p> - -<p>—Si je le crois, dites plutôt que j'en suis -sûr, et vous ne risquerez pas de vous mettre -dedans. Raisonnons un peu, car le raisonnement -est ce qui distingue les hommes des autres -animaux de même espèce, à ce que je me -suis laissé dire du moins à l'école par mes -maîtres, dont malheureusement je n'ai pas -profité. Sur quel aire de vent, s'il vous plaît, -Trompeloup a-t-il gouverné en nous quittant?</p> - -<p>—En nous quittant?</p> - -<p>—Oui, en nous quittant, ou, si vous aimez -mieux et si c'est plus français, quand il nous -a quittés?</p> - -<p>—Ma foi! je crois, autant que je puis me le -rappeler, qu'il a gouverné à l'ouest.</p> - -<p>—Oh! à l'ouest, à l'ouest! ceci ne dit rien, -parce que c'est bientôt trouvé, à l'ouest, à -l'ouest! la belle manière de répondre à une -question de mathématiques!</p> - -<p>—Ah! écoutez donc, je ne me flatte pas non -plus d'être marin.</p> - -<p>—On ne le voit bien que trop, et si vous -vous en flattiez, vous auriez bigrement tort, -ceci soit dit sans prétendre à vous insulter aucunement. -Trompeloup a mis le cap à <i>l'ouest -demi-nord</i>, ou à <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, pas -un piment de plus, ni de moins. Or, combien -de lieues supposez-vous qu'il ait faites de son -côté, vent arrière, et que nous ayons halées en -louvoyant, dans le vent, depuis cinq heures? -Voyons, d'après votre estime?</p> - -<p>—C'est là ce qu'il me serait difficile de préciser -et ce qu'il vous est très facile d'apprécier, -vous.</p> - -<p>—Voilà ce qui s'appelle ne pas répondre et -répondre tout de même très bien. Mais, cédez-moi -la parole pour un instant seulement, et il -n'y aura pas trop de bêtises de dites. Eh bien! -moi, j'estime que Trompeloup, avec la petite -brise qu'il fait, aura fait sept lieues et demie -et nous une lieue et demie, ce qui fait par conséquent… -attendez donc… ce qui fait sept et -demie et une et demie… Attendez donc!…</p> - -<p>—Parbleu, neuf lieues…</p> - -<p>—Ah! vous voilà redevenu plus savant que -moi en fait de calculs de géométrie… C'est -juste, au reste… Cela fait, par conséquent, -neuf lieues marines qui ne sont pas des lieues -de poste aux chevaux, qui existent entre Trompeloup -et nous actuellement… Or, dans quel -aire de vent voyez-vous flamber les éclairs et -entendez-vous les susdits coups de soi-disant -tonnerre? Regardez là au compas. Dans <i>l'ouest</i> -ou à <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, n'est-ce pas?… -Et à l'instinct de l'oreille, à environ huit ou -neuf lieues plus ou moins, n'est-il pas vrai? -Ainsi donc, vous voyez bien que la <i>dérive et la -variation</i> étant du même bord, si vous savez -l'astronomie, il faut ajouter les deux quantités: -ce qui vous donnera ce que vous cherchez. -Conséquemment donc, c'est Trompeloup et non -pas le tonnerre qui se donne une peignée, entre -<i>l'ouest</i> et <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, avec la corvette -danoise en question. Or, c'était bien là, -je pense, ce qu'il fallait démontrer… Et dites-moi -à présent si les mathématiques et la théorie -sont inutiles dans la navigation!»</p> - -<p>La suite de nos observations sembla, au surplus, -donner raison aux savantes et lumineuses -conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacité -extraordinaire, sans altérer la pureté de -l'horizon, sous le vent, continuèrent à se succéder -avec rapidité, et le bruit des sourdes -détonations ne cessa, pendant plusieurs heures, -de suivre à des intervalles égaux l'explosion de -ces éclairs qui nous éblouissaient de leur éclat -répété.</p> - -<p>Plus tard, nous apprîmes qu'à l'heure où nous -avions remarqué cette circonstance intéressante -de notre navigation, un combat terrible -s'était livré cette nuit même, entre <i>la Mandragore</i> -et la corvette danoise, et que celle-ci, -après avoir succombé dans un abordage furieux, -avait été incendiée par les corsaires et -jetée toute fumante encore sur la côte de Saint-Thomas, -pour que le gouverneur reconnût, à ce -signe épouvantable, la vengeance que les forbans -avaient su tirer des vainqueurs de <i>l'Invisible</i> -et de la capture de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, par -la corvette <i>le Hamlet</i>.</p> - -<p>Nous mouillâmes, le septième ou le huitième -jour de notre départ de Saint-Thomas, sur la -rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé -<i>le Figuier</i>.</p> - -<p>Malgré toute la célérité qu'avait pu mettre -notre patron caboteur à nous faire faire le trajet -de Saint-Thomas à la Martinique, une petite -goëlette partie de Saint-Thomas même deux -jours après nous, se trouva être rendue à notre -destination quelques jours avant que nous ne -pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.</p> - -<p>A mon retour dans mon logis, le facteur de -la poste me remit deux lettres apportées le matin -par la petite goëlette qui nous avait devancés. -Une de ces missives était scellée du cachet -de la comtesse de l'Annonciade. J'ouvris d'abord -la lettre de cette dame. L'épître était -ainsi conçue:</p> - -<blockquote> -<p>«Oh! monsieur, combien il m'en a coûté de -vous faire l'aveu que vous allez lire et qui -est devenu trop nécessaire au repos de ma -conscience, pour que j'hésite un seul instant -à surmonter tous les faux scrupules qu'il me -faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux -que la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, -j'ai besoin que vous me pardonniez l'égarement -malheureux que j'ai mis à poursuivre -jusqu'à la mort, quelques infortunés que -je croyais plus criminels peut-être qu'ils n'avaient -pu l'être. Vous avez été témoin de l'acharnement -irréfléchi et bien condamnable -avec lequel je n'ai cessé de solliciter, pendant -plusieurs mois, l'exécution des pirates, dont -la rigueur de la loi toute seule n'aurait que -trop tôt, sans mon aide fatale, réclamé le -sang et la tête; je n'ai eu de repos que lorsque -ce que j'appelais ma vengeance a été -assuré par un funeste arrêt. Hier encore, -malgré les nobles efforts que vous aviez faits -si inutilement pour apaiser l'exaltation de -mon ressentiment, je pensai, en apprenant -la condamnation des coupables, pouvoir porter -au pied de l'échafaud où ils devaient tous -monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je, -une âme presque satisfaite du succès -de mes cruelles démarches. Mais que nos -plus fermes résolutions s'évanouissent vite -chez nous autres pauvres femmes, quand -nous voyons devant nos yeux le spectacle -des maux qu'a causés notre imprudence et -l'abîme que nous avons entr'ouvert sous les -pas de ceux que nous nous croyions intéressées -à punir! Comment, après m'être enorgueillie -devant vous, de ce que vous nommiez -si justement ma cruauté, oser vous dire -maintenant ce que j'ai éprouvé en voyant -ces seize infortunés monter au supplice, non -pas avec l'audace de monstres endurcis dans -le crime, mais avec la touchante résignation -de chrétiens repentans et soumis à la volonté -divine!… Huit d'entre eux se sont confessés -au pied de l'échafaud: ce spectacle, qui arrachait -des larmes à la foule, a produit sur -moi une impression dont je ne saurais vous -donner une idée, et quand les têtes de ces -malheureux qui priaient avec tant de ferveur -une minute auparavant, ont roulé, toutes sanglantes, -à mes pieds, je me suis évanouie!!!!</p> - -<p>»En revenant à moi, monsieur, j'ai pris la -plume pour vous dire que j'ai été bien coupable -en demandant autant de sang chrétien -au tribunal de la justice humaine… Oh! -j'ai bien besoin que vous, qui m'avez vue, -avec horreur peut-être, si cruelle et si peu -digne de mon sexe, j'ai bien besoin que -vous me pardonniez en apprenant les larmes -que je verse aujourd'hui sur une faute que -je voudrais pouvoir racheter au prix de tout -ce qui me reste de plus précieux au monde… -C'est à ceux qui n'ont rien à se reprocher -qu'il est facile de se montrer généreux envers -les pécheurs qui n'ont que des remords à -offrir au ciel en expiation de leurs coupables -erreurs. Vous avez arraché à la mort le plus -criminel de tous les condamnés; je donnerais -aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je -vous reprochais, il y a deux jours encore, d'avoir -osé faire en faveur de ce misérable capitaine. -Pardon, pardon… j'implore à genoux -votre clémence et celle de Dieu! Ils sont -morts chrétiens et repentans, eux, et c'est à -eux de prier aujourd'hui pour moi… Je n'ai -pas la force d'achever; mes pleurs inondent -mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent -le papier sur lequel je vous trace ces lignes -pour vous demander que vous ne détestiez -pas trop la malheureuse</p> - -<p class="sign"><span class="blk">A**** VESLACA,<br /> -<small>COMTESSE DE L'ANNONCIADE.</small>»</span></p> - -<p><span class="blk small">Saint-Thomas, île de sang et de deuil,<br /> -ce 10 janvier 18</span></p> -</blockquote> - -<p>Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu -cette lettre étrange, se serait attendu à un -revirement si soudain de sentimens! Est-ce -bien là cette comtesse que j'ai vue si acharnée -à poursuivre sa proie, qui vient aujourd'hui -verser des larmes de pitié sur le sort des victimes -qu'elle se faisait orgueil d'immoler à sa -haine! Quoi, parce qu'il a plu à quelques-uns -de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud, -voilà ma petite tigresse qui se reproche -comme un crime, la plus douce satisfaction -qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde! -Oh! qui pourra dire tout ce que le cœur des femmes -renferme de mystère, de contradictions et -d'inexplicable!… Et combien je me félicite de -n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de -ma vie, à la mobilité de cœur et à la légèreté -d'esprit de ces êtres qui nous promettent une -félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons -maintenant à cette autre épître dont l'écriture -de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive -aussi de Saint-Thomas… Voyons ce qu'elle -peut contenir… J'ouvris et je lus:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>»J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous -habitiez Saint-Pierre. Je me permets aujourd'hui -de vous écrire pour vous annoncer une -chose qui vous fera peut-être plaisir, si vous -êtes aussi bon que j'aime à le penser. Mon -père n'a pas perdu sa place, comme je le -craignais, après la fuite du prisonnier; mais -il a été fortement grondé pour sa négligence. -Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir -aidé à arracher à la mort la plus honteuse, -le jeune homme que les pirates avaient perdu -et qui me paraissait si innocent du crime -qu'on voulait lui faire payer si cher. Je ne -l'ai vu que trois fois dans sa prison, mais son -malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, -que, sans aucun espoir de récompense, -j'aurais fait pour lui ce que vous croyez -peut-être que je n'ai fait que par intérêt; -mais pour mériter votre estime et pour vous -prouver que je n'ai agi que par humanité, -je vous prie de reprendre l'or et la bague que -vous m'aviez donnés pour m'engager à prendre -part à votre bonne action. Mon père -n'ayant pas été renvoyé, cela me suffit; et je -vous prie de ne pas m'en vouloir, si je vous -renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance -je me ferais un plaisir d'accepter -de vous, mais qui me feraient mal à voir, en -me rappelant le motif qui vous a engagé à -me les offrir. C'est votre estime que je veux -et pas autre chose, à moins que ce ne soit -un peu d'amitié et un petit souvenir pour -votre</p> - -<p class="ind">»Très humble et obéissante servante,</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">Acacie BARNABÉ</span>.»</p> -</blockquote> - -<p>Un petit sac de taffetas noir accompagnait -cette lettre: il renfermait la bague et les doublons -que j'avais donnés à la bonne et jolie fille -du geôlier de Saint-Thomas.</p> - -<p>Allons, me dis-je, encore une femme dont ce -vagabond a fait la conquête! Et quelle femme, -je vous le demande, la plus intéressante de -toutes celles qui se sont attachées à lui. Oh! il -n'y a que pour les aventuriers que ces bonnes -fortunes-là sont faites, et il n'est dans la destinée -d'aucun homme comme il faut, d'intéresser -à ce point des femmes de toute condition, -avec des qualités aimables seulement et des -moyens ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, -comtesses, dames de haut parage, filles -de concierges, tout a subi la commune loi qui -semblait soumettre tant de cœurs féminins -au charme irrésistible du sort de ce Banian! -Une fière espagnole va le chercher dans le rang -le plus abject pour en faire son amant. Barbouillé -de noir pour fuir l'infamie qui s'attachait -à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la -plus belle négresse de la colonie. Arrêté comme -pirate pour être jeté comme le plus vil criminel -au bout de la corde du gibet, il lui suffit de -se montrer à la plus séduisante des filles de -concierge pour la charmer et l'engager à braver -la colère de son père, afin de le soustraire -au supplice le plus ignominieux et à la mort -la plus inévitable.</p> - -<p>Quel Adonis, doué de toutes les qualités du -cœur et de l'esprit, pourrait se flatter, dans les -situations les plus brillantes de la vie, d'avoir -fait autant de conquêtes ou d'avoir inspiré un -amour aussi vrai et aussi désintéressé! Pour -un homme épris de la passion des aventures -galantes, ne serait-ce pas une compensation -presque suffisante à tous les maux et à toutes -les angoisses qu'a éprouvées ce drôle! Non, -mais c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite -Acacie, quelque chose de si touchant et de si -naïvement tendre, qu'en vérité on se sentirait -presque tenté de porter envie à une partie -de la destinée de mon digne protégé. «Je -ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'écrit-elle, -mais son malheur m'a tellement -prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir -de récompense, j'aurais fait pour lui ce -que vous croyez que je n'ai fait que par intérêt!» -Quel aveu ingénu dans ces mots si simples! -«Je ne l'ai vu que trois fois,» et comme -elle a bien compté les fois!… Et la fille du -plus endurci de tous les geôliers des colonies… -Où diable donc va se fourrer la délicatesse -des sentimens les plus exquis?</p> - -<p>J'en étais à ce point de mes réflexions, quand -j'entendis dans mes escaliers un pas lourd et -lent qui m'annonçait l'arrivée de quelque mulâtresse -ou de quelque négresse. A l'aspect de -deux yeux flamboyans qui brillaient comme -deux diamans dans l'obscurité du petit corridor -qui conduisait à ma chambre, je devinai la -visite de Supplicia.</p> - -<p>«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant -un sourire mélancolique entr'ouvrir ses deux -belles rangées de dents. Comment est-ce que -vous vous portez?…</p> - -<p>—Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je -avec distraction.</p> - -<p>—Et <i>lui</i>? me demanda-t-elle, sans oser -ajouter un autre mot à cette question naïve.</p> - -<p>—<i>Lui!</i> eh bien! il se porte toujours bien -aussi, j'ai du moins tout lieu de le croire.</p> - -<p>—Et où, s'il vous plaît, sans vous fâcher, -croyez-vous qu'il se porte bien?</p> - -<p>—Où, dis-tu?</p> - -<p>—Oui, maître, j'ai dit <i>où?</i> à vous pour savoir -où il est actuellement.</p> - -<p>—Mais, je pense qu'il est actuellement en -lieu de sûreté et à son aise à la Côte-Ferme.</p> - -<p>—Et c'est bien loin la Côte-Ferme, s'il -vous plaît, maître?</p> - -<p>—Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce -que tu voudrais par hasard l'aller rejoindre?</p> - -<p>—Oh! non, je n'y pense pas, parce que ça -m'est défendu. Mais, si j'étais libre de mon -corps ou <i>libre de Savane</i> seulement, j'aurais -alors la permission de penser à ce que je voudrais -et j'y penserais… Depuis surtout que -le bâtiment du capitaine <i>Invisible</i> l'a pris et -qu'on a dit qu'il s'était battu, je sens bien moi -que j'ai envie de le voir…</p> - -<p>—Et, d'où sais-tu, ou plutôt qui t'a mis -dans la tête qu'il était parti avec <i>l'Invisible</i>?</p> - -<p>—Qui? la petite fille de couleur qui fait -des <i>piailles</i> et qui devine tout ce qui est arrivé -aux autres.</p> - -<p>—Et cette petite fille de couleur t'a dit?…</p> - -<p>—Que vous aviez embarqué M. Gustave à -bord du grand brick là de <i>l'Invisible</i>, et puis -qu'il était parti pour courir la piraterie sur les -grandes mers et se faire peut-être arriver malheur.</p> - -<p>—Supplicia, ma bonne amie, cette petite -fille de couleur, qui vous a dit la bonne aventure -et que vous avez été assez simple pour -écouter, vous a trompée et en a menti. Il faut -que vous me conduisiez chez elle et que vous -m'avouiez ce que vous lui avez donné pour l'engager -à vous tourner la tête avec toutes ces -faussetés.</p> - -<p>—Ce que j'ai donné à elle?</p> - -<p>—Oui, ce que vous lui avez donné?</p> - -<p>—Tout ce que moi j'avais: mon collier de -grenat, mes bracelets fermés et tous mes madras-papillon.</p> - -<p>—La petite coquine! Je vais d'abord la voir -et la faire punir ensuite pour avoir ainsi abusé -de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et -nous verrons.»</p> - -<p>Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé -par Supplicia, vers l'asile de la maudite bohémienne -de Saint-Pierre.</p> - -<p>Mais c'est en vérité aujourd'hui le jour des -femmes pour le compte de ce damné de Banian! -me dis-je en cheminant à côté de l'une de ses -tendres victimes. Et de toutes celles dont le -drôle a fait la conquête, cette pauvre négresse -décidément me semble mériter le prix de la constance -et du dévouement; si tant est que l'on -soit jamais tenté de décerner un prix à l'amour -que peut avoir inspiré un pareil garnement. -La comtesse a oublié les devoirs que lui imposait -son rang, pour descendre jusqu'à lui et en -faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas -l'a délivré de sa prison en exposant la -place de son père et sans vouloir accepter la -récompense due à un service aussi signalé. Mais -cette pauvre Supplicia qui, après avoir été séduite, -trompée, abandonnée par lui, elle et son -enfant, s'avise de donner à une devineresse -tout ce qu'elle a de plus précieux, pour apprendre -non pas où il peut s'être réfugié et ce -qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu, -ah! voilà qui surpasse en mérite et en abnégation -amoureuse et le sacrifice de la comtesse et -le tendre désintéressement de la fille du geôlier. -«Bravo Supplicia! lui dis-je, en m'approchant -d'elle et en lui pressant, je crois, la main avec -une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne -amie, tu es une folle d'avoir ainsi donné tes -petits bijoux pour un mensonge, mais tu es une -bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter -bonheur…</p> - -<p>—Mais, je le crois aussi, me répondit-elle, -toute gaie et toute contente de ma prédiction. -Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me -baiser respectueusement la main que je lui -avais tendue, c'est que, voyez-vous, maître, je -prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour -lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous!</p> - -<p>—Et pour toi aussi, sans doute?</p> - -<p>—Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le -bon Dieu ne s'en occuperait pas. C'est pour -vous autres blancs et peut-être un peu pour les -mulâtres que le bon Dieu travaille dans le ciel. -Mais, voilà, me dit-elle, à voix basse, en s'arrêtant -devant une maison en bois, la case de -la petite fille de couleur, celle-là qui fait des -<i>piailles</i>.»</p> - -<p>Faire des <i>piailles</i> signifie, dans la langue des -noirs, faire des évocations cabalistiques et de -la fantasmagorie.</p> - -<p>J'entrai aussitôt et en marchant à quatre -pattes pour franchir plusieurs étroites issues, -dans un appartement tendu de larges pièces -de calicot noir, sur lesquelles étaient cousues -des découpures de toile blanche, figurant grossièrement -des têtes de mort et des ossemens -en croix. Au milieu de ce sinistre repaire de -sorcière, était une table en mauvais bois de -sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, -un petit squelette d'enfant, des branches de -cyprès desséchées et des paquets d'herbes flétries. -Une odeur nauséabonde de fenouil et -de fleurs funéraires, saturait l'air pesant qui -remplissait cet antre à peine éclairé par une -lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un -coin. Je demandai d'une voix forte et très peu -émue, la maîtresse du logis. Tout resta sourd -dans l'appartement à ce premier appel. Je jugeai -bientôt à propos de faire une nouvelle -sommation aux esprits infernaux du lieu, et le -même silence accueillit cette injonction devenue -cependant plus impérieuse encore que la -première. Pour la troisième et dernière fois, -je m'avisai de joindre le geste aux paroles et -de frapper cinq à six coups de rigoise (car je -m'étais muni d'une cravache) sur la table encombrée -de la sorcière, au risque de briser les -fioles mystérieuses d'où elle tirait probablement -la science qu'elle faisait payer si cher à -ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége -bruit, je vis enfin sortir de dessous les sinistres -draperies d'un des angles du sanctuaire, -une manière de femme recouverte de guenilles -noires. La pâleur cadavérique de cette misérable -me parut d'autant plus repoussante, que -je ne pus la remarquer qu'à la lueur blafarde -de la lampe qui jetait, sur toute cette scène, -une apparence pour ainsi dire sépulcrale. -«Qui êtes-vous? m'écriai-je, en voyant ce spectre -s'avancer lentement vers moi…</p> - -<p>—Rien sur la terre, me répondit d'une voix -caverneuse le spectre.</p> - -<p>—Eh bien! si vous n'êtes rien ici, allez me -chercher la maîtresse de cette case à canailles.</p> - -<p>—La maîtresse, c'est moi; mais le maître -de tout, vous n'avez pas besoin de le chercher -ici, car il est là-haut!»</p> - -<p>La sorcière, en prononçant ces mots d'un air -solennel, me montrait le ciel, ou plutôt le plafond -de son obscur logis.</p> - -<p>«Comme pour le moment la maîtresse de -votre turne me suffit, lui répondis-je, c'est à -vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont -devenus les bracelets et le collier de grenat -que vous avez pris à cette négresse pour lui débiter -des mensonges?</p> - -<p>—Le mensonge, répliqua la sybille, n'est -jamais entré par cette porte; et la vérité, monsieur, -est une chose assez belle et assez rare -pour qu'on accorde une petite récompense à -ceux qui ont le don de la deviner et le courage -de la dire.</p> - -<p>—Trève de langage prophétique avec moi, -lui dis-je un peu impatienté du ton d'assurance -qu'elle conservait en ma présence. Il faut que -tout de suite vous rendiez à cette malheureuse, -et devant moi, les bijoux que vous lui avez -escroqués.</p> - -<p>—Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais -trouvé dans mon livre.</p> - -<p>—Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous -semble. Mais venons-en le plus tôt possible au -fait, car je n'ai pas de temps à perdre avec -vous. Il est à ma montre six heures dix minutes -et si, à six heures un quart, je n'ai pas ici -à ma disposition les objets que je veux vous -faire restituer, je vous avertis que je vais faire -aussi des miracles dans la case, et des miracles -à ma manière.</p> - -<p>—Que la volonté du ciel s'accomplisse, dit-elle, -et agissez, si vous avez reçu de là-haut le -don d'agir dans le présent et de pénétrer dans -l'avenir.»</p> - -<p>Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la -muraille que par quelques mauvais clous. D'un -tour de main il me fut facile d'arracher ces -lambeaux et de déchirer les misérables voiles -qui, jusque-là, avaient caché aux yeux des profanes, -les mystères de la prophétesse. Mais -quelle fut ma surprise, lorsque, sous une des -guenilles de la draperie que j'étais en train de -si bien <i>déralinguer</i>, comme disent les marins, -j'aperçus, blotties et tremblantes dans un des -coins de l'appartement, deux des autorités de -la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette -découverte, que ceux qui en étaient l'objet -avaient pu être déconcertés de se voir ainsi -traqués dans leur gîte, je m'adressai à la sybille -pour lui dire:</p> - -<p>«Puisque le libertinage ou la superstition -amènent chez vous si bonne compagnie, je ne -pousserai pas plus loin mes recherches. Le -respect que je dois conserver encore pour certaines -convenances, me prescrit une réserve -dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui -cependant pourra tourner à votre profit. C'est -le procureur du roi lui-même, qui se chargera -sans doute de poursuivre, au nom de la justice, -les investigations que j'ai si bien commencées…»</p> - -<p>A ce mot de procureur du roi, la malheureuse -qui, jusqu'au dernier moment, avait paru -dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le -calme qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus -que balbutier quelques paroles inintelligibles -d'une voix émue et suppliante… Le trouble -qu'elle éprouvait était trop visible pour que je -ne cherchasse pas à profiter de son embarras -pour arriver au but de ma visite…</p> - -<p>«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre -à ma disposition les objets que vous a -livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite -les moyens que vous avez employés pour -découvrir ce que vous appelez la vérité sur la -prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de -nommer son amant.</p> - -<p>—Mon bon maître, me répondit-elle, sans -me donner le temps d'achever, voici, puisque -vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, -les madras et le collier de Supplicia. -Mais, de grâce, pas un mot, je vous en prie, à -M. le procureur du roi, de ce que vous avez -vu ici. Mon existence et le sort des pauvres, -dépendent de votre discrétion… Tout l'argent -que je gagne, au métier que je fais, passe en -aumônes et en charités dans les mains des indigens -de la colonie.</p> - -<p>—Admirable bienfaisance qui dépouille -quelques malheureux nègres bien laborieux, -pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians -moins pauvres que ceux dont tu trompes l'imbécile -crédulité! Mais revenons au dernier article -de la capitulation. Comment as-tu pu être -conduite à imaginer que le Banian avait quitté -l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire?</p> - -<p>—Puisque vous le voulez, je vous dirai, -mais ceci entre vous et moi, que certain soir… -excusez-moi si je vous parle si bas, que certain -soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse -Belle-Vue avec <i>l'Invisible</i> et une autre personne, -une jeune fille de couleur, que vous n'avez -sans doute pas aperçue, se trouvait à dix pas -de vous sur la grève. Elle vit un blanc qu'elle -crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer -dans un des canots du corsaire mouillé -en rade: elle entendit même le <i>capitaine Invisible</i> -parler à M. le Banian qui vous avait baisé -la main avant de sauter à bord du canot…</p> - -<p>—Et cette fille de couleur qui espionnait -si bien les trois personnes qu'elle avait prises -pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle, -elle-même?</p> - -<p>—C'était moi!</p> - -<p>—Et sur un soupçon qui vous a si complétement -abusée, vous avez été donner, comme -une vérité dont vous étiez sûre, le conte que -que vous avez fait payer à Supplicia, pour une -révélation de là-haut! Et vous n'avez pas craint, -en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir -le prix réservé au mensonge, et le châtiment -dû à votre coupable avidité?</p> - -<p>—Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous -pouvez m'en punir. Mais si je n'ai pas menti, -je ne demande qu'une chose, c'est votre silence. -Et puis, mon bon maître, si, comme vous le -répétez, j'ai fait un mensonge, à présent que -vous avez repris les bijoux de la négresse, -vous ne pouvez pas dire que ce mensonge -m'a été payé trop cher. Je voudrais pouvoir -donner tout ce qui reste encore dans ma case, -pour que ce qui vient d'avoir lieu ce soir chez -moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain des -pauvres et le mien que je vous demande à genoux -comme une charité, et je vous crois trop -bon cœur pour que j'aie à craindre que vous -cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de -la peine.»</p> - -<p>Je sortis du trou de la sybille, sans daigner -la rassurer sur son avenir, et en jetant les yeux -avec dégoût sur le pan de serpillière que, par -pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités -coloniales que j'avais laissées, plus -mortes que vives, tapies dans leur coin. Supplicia, -riant comme une folle du désappointement -de la devineresse, me suivit en faisant -sauter avec joie dans ses mains les bracelets et -le collier que je venais de lui faire restituer…</p> - -<p>«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant -si heureuse de sa gaieté et de son triomphe, -que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?</p> - -<p>—Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant -ses deux belles rangées de dents et en fixant -sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, -moi, je pense, maître, que vous êtes -dix fois, cent fois, <i>plus que cent fois</i>, plus sorcier -que cette petite sorcière-là!»</p> - -<p>La bonne Supplicia ne savait compter que -jusqu'à cent. Elle eût dit <i>mille fois</i> si elle avait -compris ce que voulait dire <i>mille</i>.</p> - -<p>«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a -rendu tes bijoux?</p> - -<p>—Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que -j'ai bien vu qu'elle ne m'avait pas dit la vérité, -car si elle avait dit la vérité à moi, elle aurait -gardé ce que je lui avais donné pour me dire -ce que moi j'aurais voulu savoir d'elle.</p> - -<p>—C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste -ce que je voulais te faire comprendre. Et une -autre fois, ce qui vient de se passer sous tes -yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne -plus te faire tromper par ces diseuses de faussetés -et de menteries.</p> - -<p>—Maître, me dit alors la jeune négresse, -puisque vous êtes plus savant que la sorcière -qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi -ce que vous savez, et apprenez-moi ce que -monsieur est devenu et où il a été?</p> - -<p>—Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, -puisque tu le veux à toute force. Monsieur est -en France, il est heureux et pense toujours à -toi.</p> - -<p>—Et c'est bien la bonne aventure bien vraie -que vous venez de dire à moi? Oui, n'est-ce -pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au -moins je pourrai travailler pour gagner ma -liberté, et aller un jour en France le retrouver; -car si vous savez tout ce qui doit arriver, -vous devez voir qu'un jour je deviendrai <i>libre -de mon corps</i> et que j'irai rejoindre <i>monsieur -à moi</i> qui sera bien content de revoir Supplicia -et son fils à lui et à la pauvre négresse.»</p> - -<p>Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument -dans un langage dont il me serait -impossible de peindre la naïveté, la préoccupa -tellement pendant les années qu'elle passa -encore sous mes yeux à Saint-Pierre, que toutes -les semaines je la voyais arriver chez moi -pour me dire: «Maître, j'ai ramassé, depuis -lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon -travail: gardez encore cet argent, et quand il -y en aura assez pour racheter ma liberté à ma -maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai trouver -un capitaine pour le prier de me conduire en -France, avec quelque dame de la colonie qui -me prendra à son service pour la traversée.</p> - -<p>—Et une fois en France, lui demandai-je, -que feras-tu?</p> - -<p>—J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, -qui sera bien heureux de revoir son enfant -et la mère de son fils.»</p> - -<p>Sans partager toutes les illusions de la pauvre -Supplicia, je cherchai du moins à réaliser -une partie de ses espérances; et ses petites -épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y -ajouter, la mirent bientôt à même de racheter -cette liberté après laquelle elle soupirait chaque -jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, -et le soir où je lui annonçai cette nouvelle tant -désirée, je sentis la joie inexprimable que je -venais de lui donner me faire mal; c'était le -moment où elle devait perdre les illusions qui, -jusque-là, lui avaient fait supporter avec tant -de résignation et d'enchantement peut-être, -tout le poids de l'esclavage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Ah! le candidat de votre choix n'est -pas Français!</p> - -<p class="attr">(Page 215.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Dernier retour en France;—une élection et un député; -soupçon, méprise et nouveau soupçon.</p> - - -<p>Après avoir fait fort passablement mes petites -affaires dans les colonies et avoir eu le -malheur de perdre en France les deux vieux -oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai -bon de revenir dans ma patrie, jouir paisiblement -du fruit de mes travaux et des avantages -de ma succession. Un navire que j'affrétai et -que je chargeai de quelques centaines de barriques -de sucre, me ramena en Europe avec -ma fortune conquise et les espérances que je -fondais sur ma fortune héréditaire; et je débarquai, -au bout de dix ans de pacotillage et -de quarante jours de traversée, dans un port -du midi, que je demanderai la permission au -lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir -à la malignité du public des allusions trop -directes ou trop absurdes sur les habitans du -lieu où je fus accueilli à mon retour dans mon -pays natal.</p> - -<p>A mon arrivée dans ce port anonyme, la première -personne qui courut s'embarrasser dans -mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, -pour avoir ma commission de pacotille, était -venu, comme on s'en souvient peut-être à mon -début dans les affaires, m'inviter à dîner chez -lui et à entendre sa fille aînée chanter de l'italien. -Cet honnête trafiquant ayant appris à l'avance -mon débarquement dans la ville où il -avait jugé à propos de transporter, depuis quelque -temps, ses pénates commerciaux, s'attacha -à mes pas avec un tel acharnement, que, pour -me dégager un peu de lui, je me trouvai forcé -de lui accorder la consignation des marchandises -que je ramenais avec moi. «Vous n'avez pas -de répondant en douane, me dit-il, pour expédier -vous-même vos sucres où il vous plaira, et -d'ailleurs, n'étant pas établi sur place, vous ne -pourriez parvenir que fort difficilement à faire -seul vos propres affaires avec quelque sécurité -pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici. -Moi je vous offre au contraire toutes les facilités -qui vous manquent, et la connaissance des -lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai -du crédit chez le receveur, une activité infatigable -pour les affaires qu'on me confie, un dévouement -à toute épreuve pour les intérêts des -autres quand ils deviennent surtout un peu les -miens et que je les ai épousés par devoir. Vous -ne connaissez personne sur le marché et vous -m'avez été anciennement recommandé au Hâvre: -vous avez même dans le temps refusé de -dîner chez moi et de venir entendre mon aînée -qui chantait alors si bien: c'est donc une -réparation que vous me devez, et que j'exige -aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. -Consignez-moi vos quatre cent soixante-quinze -barriques de sucre et vos tierçons d'assortiment: -le cours de la <i>douceur</i> est <i>ferme</i> et -promet de devenir bon; nous écoulerons bien -cette partie qui arrive à point pour alimenter -une consommation aux abois et à laquelle nous -ferons mettre les pouces, et ce sera une affaire -arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle -et au mieux de nos intérêts réciproques.»</p> - -<p>Cette argumentation mercantile était trop -logique et l'argumentateur trop pressant, pour -que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai -mon obligeant cicerone consignataire de -ma cargaison. C'était d'ailleurs un brave homme -assez droit et adroit en affaires et qui passait -pour avoir une réputation intacte. Je n'aurais -pas trouvé mieux dans toute la ville. J'acceptai -avec confiance les services qu'il m'offrait avec -tant d'empressement. Le lendemain les deux -ou trois feuilles de commerce de la ville ne furent -remplies que de son nom.</p> - -<p>«Voilà donc une affaire conclue entre vous -et moi, dis-je à mon consignataire. Mais expliquez-moi, -s'il vous plaît, quelle raison a pu vous -engager à quitter une place où vous paraissiez -vous trouver si bien, pour venir habiter un -pays qui devait être nouveau pour vous?</p> - -<p>—Raison de santé et considérations de famille, -me répondit mon homme. L'air de la Normandie -était trop lourd pour mes poumons; -et puis j'avais deux filles à marier dans un pays -où les transactions matrimoniales sont difficiles -en diable, sous le rapport de l'assortiment de la -marchandise ou plutôt des caractères, s'entend; -tandis que, dans le midi, ces genres d'affaires -se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence -d'un climat qui semble singulièrement favoriser -les spéculations conjugales et les liaisons de -relations convenables.</p> - -<p>—Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles -ici?</p> - -<p>—A merveilles, monsieur, à merveilles! -L'aînée, celle qui chante ou plutôt qui chantait -si remarquablement, m'a été demandée au -bout de six mois de séjour sur place, par un -des plus riches fabricans de chandelles du département. -Le parti n'était pas brillant, mais -il était solide, et le prétendant est devenu mon -gendre, par marché passé par le courtier du -lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.</p> - -<p>—Et la cadette?</p> - -<p>—La cadette, trois mois, jour pour jour, -après l'écoulement ou plutôt après l'établissement -de ma virtuose, s'est mariée à une des -meilleures maisons en vin et eau-de-vie du cru -du pays. Excellente acquisition, ma foi: toutes -deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci -j'espère bien que vous les verrez dans leur ménage -où vous n'aurez plus à redouter le bruit -importun des romances, mais où vous trouverez -un ordre admirable et des livres tenus en -partie-double avec une régularité et une intelligence -rares, même chez les meilleurs comptables. -Ce sont elles qui servent de premiers -commis à leurs maris et qui nourrissent elles-mêmes -leurs enfans… <i lang="la" xml:lang="la">Utile dulci</i>, comme dit -le bon Cicéron ou le bon père Lafontaine. Ah! -nous voici justement près de la douane. Vous -m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons -faire notre entrée et notre déclaration. Les visiteurs -sont rares aujourd'hui, et n'en a pas qui -veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre -pour en obtenir un. Entrons d'abord au -bureau des expéditions. J'ai le premier commis -dans ma manche et le directeur me mettrait au -besoin dans sa chemise. Ce qui n'est pas indifférent, -car la douane, quand on n'y connaît -personne, est le dédale le plus indéfinissable -que le démon ait pu imaginer pour le tourment -des négocians passés, présens et à venir.»</p> - -<p>Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait -étranger aux mœurs et aux habitudes nouvelles -que je trouvai toutes formées en revoyant -la France. Dans l'endroit où je venais de débarquer, -j'entendais parler autour de moi de -<i>Charte</i>, de <i>constitution</i>, de <i>députés</i> et d'<i>élections</i>, -sans trop savoir le sens que je devais -attacher à ces mots encore inusités dans les -colonies que j'avais quittées depuis si peu de -temps. «Que signifie, demandai-je un jour à -mon consignataire, une réunion <i>électorale</i> que -je vois annoncée chaque matin dans les journaux -de votre ville, pour le <i>choix d'un candidat</i>?—Ah! -c'est là effectivement, me répondit-il, -une chose qui doit être inintelligible pour vous -qui venez d'un pays où l'on ignore sans doute -encore les avantages et les charges du gouvernement -que la Restauration nous a octroyé ou -que plutôt nous l'avons forcée à nous donner. -Une assemblée électorale, c'est, voyez-vous, -une réunion préparatoire que forment les électeurs -pour s'entendre sur le choix du candidat -qui aspire à la députation. Mais pour vous expliquer -plus clairement tout cela par un exemple -et pour mieux vous faire concevoir une -chose que je serais moi-même assez embarrassé -de vous définir, en peu de mots, il y a -un moyen tout simple à employer, c'est de vous -faire assister à la réunion électorale dont vous -venez de me parler. Tel que vous me voyez, -je suis électeur et voici ma carte. Il vous sera -facile de vous introduire cet après-midi dans -le sein même de l'assemblée préparatoire qui -doit avoir lieu dans une demi-heure tout au -plus, et là vous en entendrez de belles, je vous -jure, et vous pourrez du moins voir par vos -yeux ce dont il s'agit. C'est trois jours après -cette réunion que nous nommerons le député -chargé de représenter notre ville à la chambre -législative.</p> - -<p>—Et sur quel homme, demandai-je à mon -électeur, avez-vous déjà porté vos vues?</p> - -<p>—Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà -engagé ma voix en faveur d'un candidat qui a -rendu les plus signalés services à notre localité. -Tenez, ce pont en construction, dont vous -pouvez apercevoir d'ici les piles à moitié faites, -c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui -coule si abondamment dans nos rues, c'est encore -lui qui nous l'a fait venir de deux lieues au -moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait -soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns -des envieux, que tant de bienfaits ont -valus au candidat de mon choix, allèguent pour -lui nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous -dire qu'en récompense et pour prix des nombreuses -améliorations que nous lui devons, il a -obtenu des lettres de grande naturalisation, -et que la date de ces lettres est encore assez -fraîche.</p> - -<p>—Ah! le candidat de votre choix n'est pas -français?</p> - -<p>—Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou -péruvien, ou quelque chose comme cela. Mais -cette circonstance, comme bien vous le pensez, -n'est pas un motif d'exclusion pour lui, à mes -yeux du moins. On peut n'être pas né en France, -et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque -surtout, comme mon candidat, on a fait -servir à la gloire de sa patrie adoptive, les ressources -d'une immense fortune.</p> - -<p>—Il est donc bien riche votre candidat?</p> - -<p>—Plus que millionnaire, et ses talens égalent -au moins ses richesses. Il a fondé ici, à -lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois, -et qui chaque jour dit un bien prodigieux -de lui. Vous pensez bien que dans tout cela il -y a un peu de partialité de la part du journaliste -en faveur du propriétaire de la feuille en -question. Mais quelques préventions que l'on -puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal -de M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que -souvent ses éloges sont mérités, et que presque -toujours il frappe juste sur les abus qu'il -signale en politique comme en administration. -Oh! c'est surtout lorsqu'il se met en train de -tancer l'exagération et la mauvaise foi d'un -petit journal de l'Opposition que nous laissons -végéter dans le pays, qu'il est amusant à lire! -car la feuille de M. de Camposlara reçoit, il -faut vous le dire, les communications directes -et intimes de la préfecture et quelquefois -même, dit-on, certains petits articles de M. le -préfet, lui-même, le plus mordant et le plus -malicieux de tous les préfets du royaume, depuis -qu'il y a des préfets en France; et comme -vous devez le prévoir, cette faveur excite au -plus haut degré la mauvaise humeur de la -feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit -la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, -les subventions et les faveurs exclusives: -M. de Camposlara ordonne alors à son -rédacteur de répondre, et le rédacteur riposte -de suite et avec de bonne encre encore. Il résulte -du choc de ces opinions et de l'ardeur -de cette petite guerre, un grand divertissement -pour le public. Aussi M. de Camposlara -dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos -qui caractérisent toutes ses saillies, que c'est -lui qui a amené en France l'usage des combats -de journalistes pour tenir lieu des combats -de coqs dont s'amusent tant nos chers -voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que deux -coqs se battant et se mordant à beau bec en -pleine rue, m'amuseraient beaucoup moins que -la polémique acharnée de nos deux journaux.</p> - -<p>—Tout ce que vous me rapportez là de ce -M. de Camposlara, me donne le plus vif désir -de le voir.</p> - -<p>—Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques -minutes vous pourrez l'entendre et jouir -du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu -de la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en -provoquant la réunion à laquelle nous allons -assister, a offert de réfuter toutes les objections -qui pourraient lui être présentées par -ses adversaires, car il sait combien l'influence -qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. -Plusieurs d'entre eux, par exemple, ont poussé -l'animosité jusqu'à vouloir insinuer, dans le -public, qu'il ne devait la fortune dont il use si -libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes -d'une dame mystérieuse qui l'a suivi d'outre-mer -dans notre ville et qui lui a promis sa -main, disent toujours ses ennemis, s'il parvient -à se faire nommer député et à acquérir une -haute position sociale en France. Cette histoire -romanesque, qui n'a pas même le mérite de la -vraisemblance la plus grossière, nous a tous -rendus furieux contre les calomniateurs d'un -aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les -basses manœuvres des adversaires de l'homme -de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir -tous dans les bonnes dispositions que nous -avions pour lui. Croiriez-vous bien, par exemple, -qu'on a même été, et ce seul fait caractérise -assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que -notre candidat n'avait pas l'âge voulu pour -être éligible, et que ce n'a pu être qu'au moyen -d'un extrait de naissance simulé et obtenu -dans les pays étrangers, que M. de Camposlara -a su justifier des quarante ans exigés par la -loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait -tomber sous le sens commun qu'on se fît -vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des -électeurs, et convoiter un mandat législatif au -moyen d'une ruse qu'il serait si facile de découvrir -tôt ou tard!»</p> - -<p>Tout en causant ainsi et en nous dirigeant -vers le centre de la ville, nous arrivâmes en -face d'une sorte de magasin dont un groupe -de gens habillés de noir de la tête aux pieds, -semblaient garder les portes. «Tenez, me dit -mon consignataire, c'est ici que la réunion a -lieu, et si je ne me trompe, les débats pour -ou contre sont déjà commencés. Prenez ma -carte d'électeur et entrez avec assurance: les -commissaires ne vous feront aucune observation, -et quant à moi, comme je suis connu de -l'un d'eux, je passerai sans carte et au vu seul -de ma bonne mine. Tâchez de ne pas vous -perdre dans la foule: dans une minute ou deux -tout au plus, je vous rejoindrai. Il y a justement -affluence d'électeurs et de curieux en ce -moment à la porte; profitez de la confusion, -entrez et je vous suis.»</p> - -<p>Je passai par l'étroite issue du lieu de la -réunion comme une lettre à la poste, et sans -avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme -carte d'électeur.</p> - -<p>L'espèce de <i>raout</i> politique qui s'offrit à mes -premiers regards dans le magasin de réunion, -se trouvait composé de cent cinquante à deux -cents individus de tournure et de mise assez -différentes. Les uns causaient vivement entre -eux; les autres paraissaient écouter attentivement -ceux qui parlaient, et tous semblaient -être là aussi à l'aise qu'ils l'auraient été dans -une halle au blé ou une foire en plein vent. Ce -ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire -pour démêler un peu un à un tous les objets -qui s'étaient présentés d'abord si confusément -à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer -qu'un homme, monté sur une table, haranguait -tant qu'il pouvait toute l'assemblée. Cet homme, -dont la voix animée se perdait encore dans le -bruit des conversations particulières, réussit -bientôt, à force de patience, de force pulmonaire -et d'obstination, par attirer sur lui l'attention -des auditeurs même les plus distraits, -et le silence de l'assistance me permit enfin -d'écouter ce que disait l'orateur:</p> - -<p>«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix -et en exagérant ses gestes, des <i>caloumnies</i> -que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient -pas trop <i>absourdes</i>, ont été <i>dirizées</i> -contre moi pour altérer, dans vos esprits, -la <i>counfiance</i> précieuse que vous m'avez accordée -et de laquelle <i>auzourd'hui z'attends</i> -la <i>pruve</i> la plus <i>etlatante</i> et la plus <i>hounourable</i>. -On a osé me <i>réprocer</i> (car que n'ose-t-on -pas quand il faut calomnier), on a osé me -<i>réprocer</i> ma qualité <i>d'étranzer</i> alors qu'un -<i>ate</i> solennel du gouvernement venait de me -déclarer <i>citoyen français</i> en récompense des -trop faibles services que <i>z'avais</i> eu le <i>bounheur</i> -de rendre à ma belle patrie d'<i>adotion</i>. -Des <i>hoummes</i>, qui n'ont eu que le mérite de -naître sur le sol de cette France à laquelle -ils sont à <i>charze</i>, n'ont pas craint de me faire -<i>oun</i> crime d'avoir acquis le titre de <i>bourzoisie</i> -au prix de sacrifices qui prouvaient au -moins le désir que <i>z'avais</i> d'être <i>coumpté</i> -au nombre des citoyens de la cité. Ils -ont été, le <i>dirai-ze, zusqu'à</i> contester <i>l'âze</i> -dont je ne porte que trop les signes visibles, -pour me ravir <i>l'hounneur</i> de représenter la -ville qui m'a accordé la <i>plous</i> noble et la -<i>plous touçante</i> hospitalité et à laquelle <i>z'ai -counsacré</i> une <i>etzistence</i> qu'elle a <i>protézée</i> -et que j'aurais voulu <i>loui</i> devoir, s'il avait -été au pouvoir de l'homme de se <i>çoisir</i> le -<i>liou</i> de son berceau et de se <i>dounner ouno</i> -mère…»</p> - -<p>Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme -un nuage d'encens, du sein de tous les groupes, -vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et -d'un ton plus élevé…</p> - -<p>«Oui, à d'autres la facile gloire de s'être -<i>dounné</i> la peine de naître en France, et d'avoir -hérité du beau titre de <i>citoyen français</i> -comme du champ de leur père ou de la <i>fortoune</i> -toute acquise par leurs aïeux; mais à -moi au moins le mérite d'avoir conquis, par -mon dévouement, ce titre dont vous m'avez -<i>zugé</i> digne et que notre roi bien aimé a -daigné m'accorder à votre sollicitation. Que -ceux qui <i>cercent</i> à semer la division dans le -pays qu'ils réclament comme leur patrimoine -<i>etzclousif</i>, tremblent de vouloir passer pour -meilleurs citoyens que ces <i>étranzers hounourables</i> -qui ont offert toute leur <i>fortoune</i> à la -France pour y faire <i>prouspérer l'indoustrie</i>, -y établir la <i>councorde</i> et y maintenir le règne -de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est -pas de patrie habitable pour les <i>hounêtes zens</i>, -pas de prospérité <i>poussible</i> pour le travail et -pas de <i>récoumpense souciale</i> pour les <i>vertous -outiles</i> et les <i>atcions</i> qui <i>hounourent lou plous -l'houmanité</i>!»</p> - -<p>Une explosion de bravos délirans arrêta tout -court le péroreur, et il était temps, car malgré -la fluidité d'élocution et la volubilité oratoire -qu'il avait mises à nous débiter son lambeau -de discours, il était facile de prévoir le -moment où les idées viendraient à manquer -au moulin à paroles dans lequel il semblait -broyer les phrases qu'il jetait à son auditoire. -Le moment d'interruption occasionné par la -masse d'applaudissemens qui avaient accueilli -sa harangue, loin de lui donner une force nouvelle -et de lui offrir un second point de départ -favorable à l'essor qu'il lui fallait reprendre, -sembla, au contraire, l'avoir un peu dérouté -et lui avoir fait perdre le fil des idées qu'il -avait suivi jusque-là avec plus de succès et -de facilité que de puissance et de méthode.</p> - -<p>«Oui, s'écria-t-il, dès que le tumulte fut un -peu apaisé; oui, l'on m'a demandé quelles -étaient mes <i>oupinions poulitiques</i>, à moi qui -<i>çaque</i> jour expose toutes mes <i>oupinions</i> dans -<i>l'ourgane poublic</i> le <i>plous</i> en <i>favour</i> parmi -toutes les feuilles du département; mais puisqu'il -faut ici <i>répoundre</i> à <i>l'inzoustice</i> des attaques -ou à la perfidie des <i>etzigences</i>, par la -<i>droitoure</i> des intentions et la bonne foi des -<i>etzplications</i>, vous me permettrez, messieurs, -de répéter et de déclarer à haute voix, pour -que vous <i>pouissiez</i> en prendre <i>ate</i> contre moi -si jamais j'étais assez <i>lace</i> pour trahir mes -promesses, que mes <i>principes</i> sont et seront -toujours ceux d'un gouvernement auquel la -France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix -de quinze années et la <i>récounciliation</i> générale -des partis qui déchiraient le sein <i>épouisé</i> -de notre belle, de notre grande, de notre -noble, de notre glorieuse patrie! Voilà, oui, -je le répète avec <i>orgouil</i>, mes principes, et je -le répète devant mes amis comme en face de -mes ennemis, si j'étais assez malheureux -pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi -lesquels je ne croyais rencontrer que des -adversaires loyaux, équitables et libéraux.»</p> - -<p>Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir -l'enthousiasme de l'auditoire. L'orateur, -hors de lui-même, fut enlevé de la table qui -lui servait de tribune, sur les bras de la foule -qu'il avait exaltée, et on porta le triomphateur -tout essoufflé chez lui, avant que j'eusse pu le -voir d'assez près pour le contempler tout à -mon aise et éclaircir, en l'examinant attentivement, -un soupçon qui m'avait saisi en portant -d'abord mes regards sur sa physionomie -et en recueillant, d'une oreille étonnée, les -premiers sons que j'avais entendus sortir de sa -bouche.</p> - -<p>«Eh bien! me dit mon consignataire, une -fois la toile baissée et la comédie jouée: que -pensez-vous de ce gaillard-là?</p> - -<p>—Ma foi, lui répondis-je encore tout -étourdi, je pense que ce gaillard-là ne m'est -pas tout-à-fait inconnu, et que je l'ai déjà vu -quelque part.</p> - -<p>—Rien ne serait moins extraordinaire. Il -a tant couru et vous aussi, qu'il est fort possible -que vous vous soyez rencontrés de l'autre -côté de l'eau.</p> - -<p>—Comment déjà m'avez-vous dit qu'il se -nommait, ou du moins qu'il se faisait appeler -ici?</p> - -<p>—Il se nomme monsieur le comte de Camposlara -et d'une demi-douzaine d'autres noms -ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne -me rappelle pas bien; mais ses papiers, je -vous le certifie, sont en bonne et due forme, et -j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne -sont bien réellement ses vrais noms.</p> - -<p>—Et il se fait passer, dites-vous, pour -Mexicain?</p> - -<p>—Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. -Tout ce que je sais, c'est qu'il nous est -venu de très loin, et avec une fortune dont il fait -le plus honorable usage pour lui et pour nous.</p> - -<p>—Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous -me dites-là me confond, ou du moins m'intrigue -au dernier point… J'aurais bien envie -de parler à votre monsieur de Camposlara.</p> - -<p>—Rien de plus facile, je vous jure, mon -cher monsieur. Personne n'est plus accessible -à tout le monde, que ce grand personnage. -L'hôtel qu'il habite est ouvert, chaque jour, à -deux battans, à tous les habitans du pays; et -Dieu sait la multitude de réclamations qu'on -lui adresse, le nombre de services qu'on lui -demande, et la quantité prodigieuse de consultations -qu'il donne gratis à tous les solliciteurs, -les nécessiteux et les oisifs qui ont besoin -ou qui croient avoir besoin de lui et de -ses lumières.</p> - -<p>—C'est cela: pas plus tard que demain, -votre grand personnage recevra ma visite dans -son hôtel…</p> - -<p>—Pour une consultation?</p> - -<p>—Non, pour un éclaircissement que je serais -bien aise… C'est une ancienne affaire que -je vous conterai plus tard…»</p> - -<p>Le lendemain, à neuf heures du matin, je -me présentai aux portes de l'hôtel de M. de -Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur -éligible que j'avais entendu la veille, pourrait -bien n'être autre chose que M. Gustave Létameur, -avec lequel j'avais fait la traversée du -Hâvre à la Martinique; et à qui, plus tard, -j'avais eu le bonheur d'épargner un tour de -corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur -de Camposlara, me disais-je, m'a bien paru -être plus âgé que ne peut l'être encore mon -Banian. Il m'a même semblé un peu chauve, -plus brun que ne l'a jamais été M. Gustave, et -plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; -mais les années qui se sont écoulées depuis -notre brusque séparation à Saint-Thomas, et -le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs, -n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a -apparu hier M. de Camposlara! Et puis, en -supposant que je me sois trompé sur la ressemblance -que m'offrait la figure de celui-ci avec -la physionomie du Banian, ce son de voix qui -m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu -M. Gustave lui-même, m'aurait-il abusé sur -l'identité de ces deux personnages? Non, il est -impossible que tant de circonstances réunies -aient concouru à me mettre dans l'erreur. -C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu -hier faire une parade électorale à ses -futurs commettans. En vain cherchait-il, le -malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, -et à son accent une teinte de prononciation -portugaise ou castillane, le naturel -se trahissait à chaque instant chez lui, dans -l'inflexion de certains mots français qui lui -sont devenus trop familiers pour qu'il pût, à -sa fantaisie, en déguiser la consonance dans -sa bouche. Et d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle -revenant du Mexique, de la Colombie ou du -Pérou, pour prendre racine ici sous un nom -dont il peut à peine, m'a-t-on dit, justifier la -réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement -avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique -méridionale, où je l'avais relégué pour -ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus -de doute, c'est mon Banian que je viens de -retrouver encore une fois, faisant des dupes -ou se faisant duper, peut-être, en dissipant -l'or qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique -ou au Pérou. Entrons donc chez M. de -Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et -acquérir la certitude ou la vanité des soupçons -que j'ai formés sur cet illustre et aventureux -individu.</p> - -<p>Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès -d'un laquais qui, en m'annonçant à son maître, -me fit entrer dans un vaste salon où je trouvai -M. de Camposlara au milieu de trois ou -quatre secrétaires et autant de visiteurs.</p> - -<p>Le personnage vint à moi d'un air affectueux, -et me demanda ce qu'il pouvait y avoir -pour mon service.</p> - -<p>«Peu de chose, lui dis-je en le regardant -de la tête aux pieds. Je viens devant vous pour -vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?</p> - -<p>—Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé -fort attentivement et sans la moindre -émotion apparente. <i>Z'ai vou</i> tant de <i>physiounoumies</i> -dans ma vie, et mes souvenirs me sont -quelquefois si infidèles, que la mémoire des -<i>figoures m'éçappe</i> assez <i>voulountiers</i>. Mais si -vous aviez la <i>bounté</i> de me dire <i>voutre</i> nom, -<i>put-être qué zé</i> me le <i>rappélérai</i> mieux que -votre <i>visaze</i> qui paraît bien <i>né</i> pas m'être tout-à-fait -<i>inconnou</i>; mais <i>qué cépendant</i> je crois -n'avoir <i>zamais rémarqué</i>.»</p> - -<p>J'articulai alors mon nom, et je rappelai à -mon homme quelques-unes des circonstances -qui auraient pu le mettre sur la voie dans -le cas où j'aurais eu l'honneur de parler à -M. Gustave Létameur. A toutes mes questions -M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable -et l'étonnement le plus naïf. «C'est -<i>oun altre</i> certainement que vous aurez pris -pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance -soit bien <i>étranze</i> pour <i>qué l'illousion -doure</i> encore en ma présence. Au <i>sourplous -zé</i> suis bien <i>facé</i> de n'être pas la personne -que vous <i>cercez</i>, si cette personne vous intéresse -ou se trouve à même <i>dé</i> vous être agréable; -et si, dans ce dernier cas, <i>z'étais</i> assez -<i>houroux</i> pour la remplacer, <i>zé</i> vous prie, monsieur, -<i>dé</i> disposer <i>dé</i> votre <i>servitur</i>, comme si -c'était elle.»</p> - -<p>Après quoi M. de Camposlara me salua profondément -pour aller s'occuper de ses affaires -auprès de ses secrétaires et de ses amis qui paraissaient -sourire malignement de la position -un peu singulière dans laquelle venait de me -placer ma méprise.</p> - -<p>Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant -l'hôtel Camposlara et en renfonçant mon -chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là -soit un bien froid misérable si je ne me suis -pas trompé, ou que je sois moi-même un fameux -sot si je me suis trompé réellement comme il -le prétend… Mais non, c'est lui-même et je ne -saurais plus en douter, malgré le ton d'assurance -que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts -qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur -ou pour prolonger la mystification… Mais -aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette hésitation -dont il a su profiter avec tant de calme et -d'adresse! Il fallait aller tout nettement à lui -et le déconcerter!… Quand je songe cependant -à tout cela, le doute peut bien encore m'être -permis, car enfin quel motif aurait eu le Banian -à me cacher ce qu'il aurait intérêt à -m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement -notre Banian que j'eusse retrouvé ici? En -m'avouant tout, il pouvait compter sur ma -discrétion et prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter -en cherchant au contraire à tout nier -en face de moi qui, par dépit, me trouverais -intéressé à provoquer le scandale aux dépens -d'un homme qui aurait voulu se jouer de ma -bonne foi… Mais non encore une fois, c'est lui -et ce ne peut être que lui: j'ai été berné là -comme un sot, faute d'assurance et de tact; -mais demain il fera jour, et je suis décidé à -prendre ma revanche d'une manière éclatante -et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai -été joué comme un sot aujourd'hui et que je -me sens même humilié du personnage que j'ai -rempli auprès de cet aventurier.</p> - -<p>Le lendemain, je retournai, avec un nouveau -plan d'attaque dans la tête et des projets -de vengeance dans le cœur, à l'hôtel Camposlara. -Le concierge et les valets m'apprirent -que, dans la nuit même, leur maître était parti -pour Paris.</p> - -<p>Le surlendemain son élection à la chambre -des députés fut enlevée à une immense majorité -par les électeurs qu'il avait si bien harangués -trois jours auparavant.</p> - -<p>Un courrier extraordinaire expédié sur ses -traces, partit à franc-étrier pour lui apprendre -en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle -il comptait du reste depuis long-temps.</p> - -<p>Allons, me dis-je en apprenant le départ de -M. de Camposlara pour Paris et sa nomination -à la chambre des députés, c'est à la tribune -législative que, de loin et confondu dans la -foule des auditeurs obscurs, je reverrai mon -<i>Banian</i>, si toutefois encore, comme tout semble -me l'annoncer, M. de Camposlara est bien -effectivement mon <i>Banian</i>.</p> - -<p>Je partis deux ou trois jours après le nouveau -député de l'arrondissement de …, -pour la capitale.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>A certaine fête dont la brise du matin balaya -les vestiges sur le sol volcanique qui -semblait l'avoir produite le soir avec tous -ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! -c'est qu'aussi ces maudites brises du matin -dans les colonies et ces diables de raz-de-marée -enlèvent tant de prospérités fraîches -écloses!</p> - -<p class="attr">(Page 253.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Double rencontre au café;—conversation;—plan à -former.</p> - - -<p>Le café Lemblin était encore, à l'époque dont -je vous parle, le rendez-vous des mécontens et -des désappointés, rancuniers qu'avait fait naître -sur ses traces et autour d'elle l'exclusive -et imprévoyante Restauration. Long-temps -avant mon départ de France pour la Martinique, -j'avais entendu citer ce lieu de réunion, -comme le club public le plus accrédité parmi -les libéraux et les officiers à demi-solde, dont -regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et -pendant le séjour que j'avais fait à Paris, avant -mon excursion aux Antilles, pour me composer -une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde -d'oublier de fréquenter le café Lemblin, en ma -qualité d'ex-officier de l'ancienne armée et de -Napoléoniste congédié sans pension. Chacune -des demi-tasses et chacun des petits verres -que je prenais dans cette buvette patriotique -si justement renommée pour la bonté de ses décoctions -de moka et l'excellence de ses liqueurs -fines, me semblaient un acte de protestation -que je signais en traits de feu, contre le gouvernement -établi par la Sainte-Alliance, et contre -le trône que l'étranger avait si insolemment -planté sur le parquet glissant des Tuileries. -Aussi avec quelle mâle et militaire fierté, en -entrant dans mon café de prédilection, ne demandais-je -pas alors aux garçons en moustaches qui -servaient les membres de notre association -de consommateurs: <i>Garçon, le Constitutionnel -et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve -et une prune confite!</i> Ah! c'était alors le -bon temps du libéralisme pour nous, et l'époque -la plus belle de la vente pour le café <i>Lemblin</i>! -La vogue est restée peut-être encore au -bienheureux café qui retentit si souvent des -énergiques imprécations de toutes les notabilités -patriotes des deux mondes, contre la -tyrannie et le despotisme des rois coalisés… -Mais le libéralisme qui fonda la réputation universelle -de Lemblin, qu'est-il donc devenu aujourd'hui -que tant de vieux libéraux ont déserté -à la fois et leur ancien café et leurs anciens -principes?</p> - -<p>Depuis mon retour à Paris, j'allais chaque -après-dînée, par un reste d'habitude et de vénération, -savourer ma demi-tasse séditieuse, -dans cet établissement, et me mettre au niveau -de la politique contemporaine en lisant tous -les journaux rédigés dans le sens de mes opinions -restées toujours nationales. Un soir que, -tout occupé de chercher parmi les petites nouvelles -du jour la nomination de M. de Camposlara -à la chambre des députés, je ne songeais -nullement à rencontrer près de moi une -vieille connaissance, je me sentis tomber sur -l'épaule droite, la lourde main d'un individu -qui, en me faisant tourner soudainement la tête -vers lui, s'écria le nez à deux pouces du mien:</p> - -<p>«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons -plus les vieux amis, à présent?</p> - -<p>—Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine, -m'écriai-je à mon tour, en retrouvant devant -moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume! -Et depuis quand ici et par quel hasard?</p> - -<p>—Oh! par un hasard très facile à concevoir, -me répondit-il. Vous me voyez à Paris par la -raison toute simple que j'ai pris la diligence -pour y arriver il y a quinze à seize jours. Il -n'y a pas plus de hasard que cela dans toute -mon affaire.</p> - -<p>—Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir -que j'ai à vous revoir, mon brave capitaine. -Mais franchement, si le son de votre voix ne -m'avait pas frappé avant que j'eusse vu votre -figure, j'aurais eu de la peine à vous remettre -au premier coup-d'œil.</p> - -<p>—Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est -que quelques années de plus, voyez-vous, ne -rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie -qui, tous les cinq ou six mois, va se faire -bronzer ou rebronzer sous le soleil des tropiques. -Depuis que nous ne nous sommes vus, -mon toupet, comme vous avez dû vous en apercevoir, -s'est furieusement dégarni, et la barbe -a un peu grisonné sur cette face que la misère -et les contrariétés ont déjà passablement sillonnée -de ces rides précoces qu'elles n'épargnent -guère aux gens de ma profession. Mais ce n'est -pas l'embarras, à présent que je vous observe -de plus près, et que j'examine votre <i>coque</i> dans -tous ses détails, savez-vous bien que vous n'êtes -pas embelli, vous, non plus!</p> - -<p>—Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que -voulez-vous, il faut bien en passer par là, quelque -dépit qu'on en ait!</p> - -<p>—Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, -c'est que je vous trouve plus laid encore -que de coutume. Mais c'est égal, vous êtes -toujours un brave garçon, je pense, et cela me -suffit à moi qui n'ai pas la prétention d'être une -jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux -à cette table pour causer un peu, et contons-nous -réciproquement nos affaires, si nous en -avons, et nos peines, et de celles-là on en a -toujours… «Garçon, deux verres de grog au -rhum, bien chaud, entendez-vous, et sans eau, -car je trouve votre rhum assez fort comme ça -sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau -pour lui donner du montant.»</p> - -<p>J'eus bientôt raconté à mon capitaine les -détails principaux de ma vulgaire histoire. Ce -fut ensuite à lui à prendre la parole.</p> - -<p>«Vous vous rappelez encore sans doute, me -dit-il, ce voyage où je vous laissai mourant ou -à peu près mort, à la Martinique, pour revenir -en France avec mon navire <i>le Toujours-le-même</i>. -Eh bien! à mon retour au Hâvre, croiriez-vous -bien que, sur la dénonciation clandestine -d'un salotin qui se trouvait à mon bord, -on me retira ma lettre de capitaine, pour me -punir d'avoir arboré le pavillon tricolore à la -mer et d'avoir osé rétablir le nom du <i>Grand -Napoléon</i> sur l'arrière de mon bâtiment?</p> - -<p>—Oui, j'ai su tout cela dans le temps, à la -Martinique. Votre affaire fit même assez de -bruit dans l'île à cette époque; et je n'avais -que trop bien prévu, au reste, ce qui devait -vous arriver.</p> - -<p>—Enragé de cette dénonciation et brûlant -du désir de mettre le grappin sur le traître -qui avait pu se souiller d'un acte aussi -atroce, je songeai à employer le temps que je -me voyais forcé de passer à terre dans l'oisiveté, -à découvrir le nom de mon assassin, car -c'était m'avoir assassiné moralement que de -m'avoir ravi la faculté d'exercer un métier auquel -je tenais plus qu'à la vie. Je me rendis à -Paris avec l'espoir et le besoin d'obtenir quelque -renseignement précieux qui pût me mettre -à même de tirer une vengeance éclatante et sûre -de mon délateur. Je courus tous les bureaux -du ministère: je jetai de l'or dans la gueule de -tous les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates -qui pouvaient m'être de quelque utilité -dans mes démarches; mais toutes les gueules -se turent et toutes les pattes se fermèrent -sans vouloir me dire ou me livrer le nom de l'infâme -que je poursuivais sans savoir qui il pouvait -être. Enfin, au bout de deux longues années -de recherches, de sollicitations, de cadeaux et -d'importunités, je parvins à poser le doigt sur -le nom de mon ténébreux mouchard… c'était… -vous ne devineriez jamais qui…</p> - -<p>—Un des passagers?</p> - -<p>—Oh non, c'étaient tous des gens d'honneur, -assez drôles, assez ridicules même, mais au fond -de braves gens.</p> - -<p>—Un de vos matelots peut-être?</p> - -<p>—De mes matelots! oh encore moins, et -j'en rends grâces au ciel, quoiqu'ils ne valussent -pas grand' chose les canailles! Mon délateur -était un misérable à qui j'avais donné du -pain et quelques taloches; que j'aurais pu assommer -parce qu'il avait trompé indignement -ma bonne foi et que je m'étais contenté de -fustiger avec cent fois plus de douceur qu'il -n'en méritait. C'était enfin, puisqu'il faut vous -le nommer…</p> - -<p>—Le cuisinier Gustave Létameur!</p> - -<p>—Justement et vous l'avez deviné! résolu -de me venger, à quelque prix que ce pût être, -sur ce grand misérable, quelque indigne qu'il -fût de ma colère, je demandai la faveur de reprendre -ma lettre de capitaine au long cours, -et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer -ce titre de capitaine que mon mérite et mes -services m'avaient acquis et que la lâcheté -m'avait momentanément ravi. J'espérais, en naviguant -dans les lieux qu'habitait encore mon -obscur persécuteur, pouvoir le dénicher dans -quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon -aise que je n'eusse pu le faire en France. Mais -inutiles efforts! ce ne fut que deux ans après -avoir découvert le nom de mon espion, dans -les cartons rouges du ministère, qu'il me fut -permis de reprendre la mer et le commandement -de mon pauvre navire… Il était alors -trop tard: l'infâme avait disparu de tous les -lieux qu'il avait souillés tour à tour de sa présence, -et j'eus beau, pendant deux ou trois ans -encore, le réclamer, comme une satisfaction -qui m'était due, à tous les rivages que j'abordais, -personne au monde ne put me dire: <i>Il est là, -tombe dessus et donne t'en sur sa peau à cœur -joie!</i> J'avais bien saisi par-ci par-là quelques -indices sur les traces de ce vagabond; mais -aucun des renseignemens que j'avais recueillis -ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre -le nez sur le trou du gîte où se cachait son -ignominie. Dégoûté, rebuté de mes vaines et -longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma -vengeance au chapitre des créances oubliées et -des non-valeurs par insolvabilité du débiteur, -lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relâche -que je fis à la Martinique (vous étiez alors -absent de l'île pour vos affaires), j'appris que -mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune -à la Côte-Ferme et s'être appliqué un nom -supposé, s'était retiré, honoré et considéré, -dans une ville de France, où il faisait, disait-on, -la pluie et le beau temps… Cette révélation, qui -m'avait été faite sous la promesse du secret le -plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs -presque éteints de vengeance et de haine. -J'apprends en même temps qu'une négresse que -ce sale Banian a rendue mère, habite encore la -colonie…</p> - -<p>—La négresse Supplicia, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, sans doute… et d'où savez-vous?…</p> - -<p>—Continuez, je vous conterai ensuite ce que -j'ai à vous dire à ce sujet…</p> - -<p>—J'apprends, comme je vous l'ai déjà dit, -que cette négresse habite encore la Martinique -avec l'enfant de mon ex-marmiton qui, à force -d'intrigues et d'escroqueries, avait réussi, quelques -mois auparavant, à se faire passer pendant -une semaine ou deux pour le plus riche négociant -de l'île… Bon, me dis-je, il faut lui faire -avaler le calice jusqu'à la lie la plus épaisse et -la plus amère, à présent qu'il se croit tranquille -et fortuné dans le pays où il vit inconnu et -impuni. Amenons cette négresse en France, -avec son petit mulâtre, et allons, avant de le -tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure, -la mère et l'enfant au beau milieu de sa prospérité. -Ce qui fut dit fut fait. La négresse était -libre: elle s'était rachetée de ses maîtres, et -ne demandait pas mieux que de rejoindre -son infernal suborneur. Je l'embarque avec -moi, comme un corps saint, et je l'amène au -Hâvre, pour le plaisir seul de lui faire voir du -pays et de me servir d'elle au besoin, pour -servir au Banian un plat tout chaud de ma -façon.</p> - -<p>—Quoi! vous avez donc ramené Supplicia -en France?</p> - -<p>—Avec son mauricaud qui ressemble trait -pour trait à l'infâme auteur de ses malheureux -jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à -mon hôtel, rue du Bouloy, n<sup>o</sup> 20.</p> - -<p>—Oh! la singulière chose que tout cela!</p> - -<p>—Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en -suis qu'à l'exorde de mon discours, ou si vous -aimez mieux au premier couplet de ma romance -sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup -de temps et après tous les frais que j'avais faits -pour assurer l'exécution de mon projet, c'était -de découvrir le refuge de mon introuvable -ennemi. J'arrive à Paris, le rendez-vous, comme -vous savez, de tous les renégats enrichis et le -refuge inviolable des parias qui ont trahi leur -caste. Je cherche nuit et jour et je ne découvre -rien. J'allais encore maudire le sort qui depuis -si long-temps me faisait consumer ma vie en -efforts impuissans et en vaines poursuites, lorsque -avant hier, en me promenant clopin clopan -le long de l'allée extérieure du boulevard Montmartre, -je me sens éclaboussé par une brillante -calèche à quatre chevaux. Ce que ma sagacité -et mes efforts n'avaient pu me faire -découvrir, le hasard et une éclaboussure venaient -de me le faire trouver. Furieux, je jette -aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens -qui se faisaient trimballer aussi insolemment -en voiture, et je vous laisse à penser quelle -fut ma stupéfaction et en même temps ma joie, -quand je reconnus, dans mes deux éclabousseurs, -la comtesse de l'Annonciade et mon ex-marmiton, -assis fièrement à ses côtés!</p> - -<p>—Pas possible!</p> - -<p>—Pas possible tant que vous voudrez, mais -pourvu que cela soit, la chose, j'espère bien, -doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si -soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise -ou de satisfaction ou, ma foi, un cri de -tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement -machinal ou instinctif, je lève ma canne. -Les deux gueux s'éloignent ventre à terre dans -leur calèche flamboyante; mais comme ils n'avaient -pas de jockey derrière, moi, sans perdre -un seul instant, je saute en vrai gabier sur le -siége, en me blottissant de mon mieux sous -la voûte du brillant et rapide phaëton, et le -cocher nous conduit les uns et les autres dans -la cour de la mairie du onzième arrondissement. -Le couple monte dans la salle de la mairie; -je quitte alors mon siége aux yeux des -gens de la maison de ville, qui me prennent -peut-être pour un des valets du coquin, et pendant -que le coupable et sa complice sont à -faire leurs affaires là-haut, je me mets à lire, -pour me donner l'air d'avoir une contenance -à moi, les avis de mariage de l'arrondissement… -Depuis cinq ou six jours les deux -tendres amans étaient affichés, l'un sous son -nom de comte de Camposlara, et l'autre sous le -vrai nom de veuve comtesse de l'Annonciade, -qu'elle était si indigne de porter, et c'est ce -dernier indice qui m'a fait même découvrir le -faux nom et le faux titre que se donne depuis -long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur… -Le parti que j'avais à prendre après -avoir fait cette belle découverte, fut bientôt -arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me -décidai à sauter de suite à l'abordage pour -mettre obstacle à un mariage si bien assorti, -et je me disposais à faire en pleine mairie une -scène de ma façon aux futurs conjoints, lorsque -j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant -de l'Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les -attendais pour les accoster en plein bois, ils -s'étaient échappés par la porte de derrière de -la maison. Je m'adressai alors au cocher de la -voiture qui les avait conduits si bon train eux -et moi jusqu'à la mairie. Cet animal m'apprit -que sa carriole n'était qu'une remise de louage, -et qu'il ne connaissait pas plus que moi-même -les individus qu'il avait ainsi trimballés pour -leur argent. Désespéré d'avoir manqué si bêtement -un aussi beau coup, je rentrai à mon -logis, en me promettant bien une autre fois de -mieux prendre mes mesures pour traquer ce -gibier de potence dans son gîte. Mais à peine -avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté, -le quart dans ma chambre, que le garçon -de l'hôtel m'apporta un billet, mais un -billet un peu soigné, allez, et auquel je n'ai -pu encore comprendre un seul mot. Il était -écrit de la main de la comtesse elle-même, qui, -ayant été sans doute à la préfecture de police, -se sera procuré mon adresse au moyen de mon -nom. Mais pour vous donner une idée de la -singularité de cette épître, je vais vous mettre -l'original sous les yeux: tenez, lisez et dites-moi -si, plus heureux que je ne l'ai été jusqu'ici, -vous pourrez y concevoir quelque chose.»</p> - -<p>Le capitaine tira de sa poche le billet froissé; -il était ainsi conçu:</p> - -<blockquote> -<p>«Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous -que de m'avoir fait subir les plus atroces -traitemens après votre attentat de Cumana, -c'est déjà trop pour moi que d'avoir toléré -votre fuite à Saint-Thomas, et je vous préviens -que pour peu que vous persistiez à me -persécuter de votre indigne présence, je -vous dénoncerai à la justice, comme le plus -affreux de tous les hommes et le plus inhumain -de tous les forbans qui ont souillé les -mers. Tremblez de tout ce que vous avez -fait, et tremblez surtout de reparaître jamais -à mes yeux.</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">V<sup>e</sup> de l'Annonciade.</span>»</p> -</blockquote> - -<p>«Que dites-vous, me demanda le capitaine, -de ce tendre billet doux et du style énigmatique -de cette petite mégère? Pour moi, le diable -m'emporte, je crois qu'elle est folle: c'est -la conjecture la plus favorable à son honneur, -que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions -et du désordre d'idées qui règne dans cette -lettre. Et de quoi riez-vous donc ainsi? Je ne -vois pas ce qu'il peut y avoir déjà de si gai -dans tout ce que je viens de vous dire!</p> - -<p>—Je ris, répondis-je à mon ami, d'une imprudence -que me rappelle ce billet, et pour -laquelle j'ai à réclamer ici toute votre indulgence. -Trop heureux si, comme moi, vous -voulez bien prendre la chose aussi gaiement.</p> - -<p>—Et de quelle imprudence voulez-vous -donc me parler? Voyons un peu, car rien ne -me taquine plus que de voir les autres rire -sans que je sache pourquoi.»</p> - -<p>Je racontai alors à Lanclume ma dernière -entrevue avec la comtesse, à Saint-Thomas, -et la nécessité où je m'étais trouvé, pour favoriser -l'incognito et la fuite du Banian, de le -faire passer lui-même pour un des officiers -pirates capturés à bord de <i>l'Invisible</i>.</p> - -<p>Après m'avoir attentivement écouté en faisant -plusieurs fois la grimace, mon auditeur, -sur la physionomie duquel se peignait un certain -air de mécontentement, me dit:</p> - -<p>«Savez-vous bien que ce que vous avez -fait là n'était pas une chose trop loyale.</p> - -<p>—Mais c'était une chose si invraisemblable -que cette substitution de noms! Et puis j'étais -tellement pressé par la nécessité!… D'ailleurs -quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui -étiez alors en France, qui ne pouviez plus naviguer, -vous dont la bonne réputation plaçait -toute la vie à l'abri d'un soupçon si injurieux?</p> - -<p>—Oui, mais il n'en est pas moins vrai que -vous m'avez toujours fait passer pour un pirate!</p> - -<p>—Aux yeux d'une folle tout au plus, que -personne n'aurait crue quand bien même elle -vous aurait accusé de piraterie en face de toute -la terre!</p> - -<p>—Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer -la pilule pour me la faire avaler plus souplement, -jamais vous ne me persuaderez que ce -n'est pas là une affaire désagréable pour moi… -Et quand je pense encore que c'est pour sauver -un <i>canaillon</i> de l'espèce de ce gredin de Banian, -que vous m'avez fait passer pour un forban, -je ne sais qui m'empêche de vous en -vouloir toute ma vie!… Si encore ç'avait été -pour quelque chose de bon! Mais pour un scélérat -de cette sorte, qui s'est fait agent de police -pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté -et d'impunité, voilà ce qui me révolte presque -autant contre vous que contre lui.»</p> - -<p>Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins -à calmer l'irritation du brave capitaine qui -aurait fini peut-être par me chercher querelle -sans le faible qu'il s'était toujours senti à mon -égard, et sans le plaisir qu'il avait eu à trouver -en moi les dispositions de vengeance qu'il -avait nourries si long-temps contre le Banian. -Selon la mauvaise habitude de tous les provinciaux -qui arrivent à Paris, nous avions causé -tout haut de nos petites affaires dans le café -Lemblin. Un vieillard, assis seul à une table -voisine de la nôtre, m'avait paru prêter avec -curiosité l'oreille à notre conversation. Je remarquai -l'attention importune avec laquelle -notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et -j'engageai mon capitaine à sortir pour nous -rendre à son hôtel, et pouvoir, loin des indiscrets, -nous entretenir plus à l'aise sur ce que -nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce -qu'il appelait l'alliance monstrueuse de notre -folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion. -Nous quittâmes tous deux le café… -Il faisait déjà nuit.</p> - -<p>A peine avions-nous fait quelques pas dans -les allées obscures du Palais-Royal, que le vieillard -qui nous avait observés si attentivement -dans le café, s'approcha de nous, en nous saluant -jusqu'à terre et en nous disant:</p> - -<p>«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver -très indiscret; mais le motif qui m'inspire -fera excuser, j'ose l'espérer, la hardiesse ou -l'inconvenance de ma démarche. La conversation -que vous venez d'avoir ensemble sur un -individu qui, malheureusement, ne m'est pas -inconnu, m'autoriserait d'ailleurs à me présenter -devant vous, quand bien même je n'aurais -pas eu déjà l'avantage de me rencontrer avec -monsieur.</p> - -<p>—Avec moi! dis-je alors à l'étranger qui -venait de me désigner.</p> - -<p>—Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique, -s'il m'en souvient, à certaine fête dont <i>la -brise du matin</i> balaya les vestiges sur le sol -volcanique qui semblait l'avoir produite le soir -avec tous ses miracles, ses prestiges et son -ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces <i>maudites brises -du matin</i> dans les colonies et ces diables de -<i>raz-de-marée</i> enlèvent tant de prospérités fraîches -écloses!… Prenez-vous du tabac, monsieur? -c'est du Macouba tout pur que je me -procure en fraude.»</p> - -<p>A ces mots sententieux, beaucoup plus qu'à -la mine de notre nouvel interlocuteur que la -lueur vacillante des réverbères ne me montrait -qu'imparfaitement, je reconnus l'homme -grand, sec et noir, ce sinistre trouble-fête, que -quelques années auparavant j'avais rencontré, -errant comme un spectre, au milieu des prestiges -du bal de M. Baniani.</p> - -<p>«Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui -dis-je, arrivant tout justement au moment où -il est précisément question de ce misérable!</p> - -<p>—Oui, c'est tout justement moi, mon cher -monsieur, arrivant toujours, comme vous le dites, -avec des prévisions funestes et inévitables -sur le sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique, -à qui je ne donne pas quarante-huit -heures de noblesse à vivre, grâces aux pièces -authentiques dont je me suis pourvu contre -lui.</p> - -<p>—Et que vous a-t-il donc fait aussi à vous? -demanda le capitaine à mon ancienne connaissance.</p> - -<p>—Il m'a tout bonnement escroqué la commission -qui devait m'être allouée sur quelque -argent dont le recouvrement m'avait été confié.</p> - -<p>—Ce n'est que cela?</p> - -<p>—Mais n'est-ce pas assez, s'il vous plaît, -quelque peu que cela vous paraisse?</p> - -<p>—Bah assez! à moi il a escroqué bien autre -chose que de l'argent, le gueusard!</p> - -<p>—Et quoi donc, autre chose?</p> - -<p>—L'honneur, monsieur, l'honneur!</p> - -<p>—Il est vrai que c'est autre chose et que -c'est même quelque chose… Mais l'argent, -quelque bas qu'on prétende le mettre aujourd'hui, -vaut bien aussi son prix, quand surtout -il est marqué au bon coin.</p> - -<p>—Et quelles sont donc les pièces authentiques, -demandai-je à notre grand homme noir, -que vous vous êtes procurées contre ce chevalier -d'industrie?</p> - -<p>—Les voici: elles pourraient passer, m'ont -dit quelques hommes de loi, pour un petit -chef-d'œuvre de procédure: un certificat des -autorités de Caraccas, attestant que l'individu -en question a troqué son vrai nom qui ne -pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre -celui de comte de Camposlara, qu'il s'est procuré -dans un dictionnaire historique; qu'il a -été convaincu d'avoir fait partie d'un équipage -de forbans; qu'il a été presque pendu à Saint-Thomas; -mais que la corde a manqué par un -effet dépendant de sa volonté; une autre pièce -certifiant que, dans l'espace de cinq ans, il a -fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu -passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; -c'est par conséquent une faillite et deux -tiers à peu près par année, si je sais encore -calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retiré -pour vivre honorablement en France, que -l'on a découvert ses méfaits commerciaux et -autres… Plus, diverses pièces attestant qu'après -avoir enlevé M<sup>me</sup> la comtesse veuve de -l'Annonciade à sa famille, et de plein gré de -la part de celle-ci, il a abusé de la manière la -plus scandaleuse de la fortune de sa victime -résignée, pour compromettre la réputation et -les propriétés de cette honorable et noble -dame. Et en outre, enfin, un arrêt constatant -que l'identité de la personne de ce faussaire -peut être prouvée au moyen d'une large cicatrice -en forme de hallebarde, qu'il porte habituellement -sur la partie antérieure droite de la -poitrine.</p> - -<p>—Bravo! bravissimo, s'écria le capitaine dès -que le vieil habitant eut fini. Touchez-là, monsieur, -vous m'avez l'air d'un créancier solide, -décidé à vous faire rendre justice, les preuves -à la main; mais quelle est votre intention et -votre plan de campagne concernant le malotru -à qui nous allons tous trois donner la chasse?</p> - -<p>—Mais, monsieur le capitaine, mon intention -en le poursuivant à outrance, est de rentrer, -s'il est possible, par la peur d'une esclandre, -dans les fonds qu'il m'a escroqués; et -mon plan de mettre à exécution cette intention, -de la manière la plus favorable et selon la -circonstance la meilleure que le hasard pourra -m'offrir.</p> - -<p>—Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent -que vous vous sentez enflammé d'une -aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour -rentrer dans mon honneur et le punir du mal -qu'il m'a fait, que je me mets à la tête de la -croisade que nous allons former contre ce Sarrazin -de la plus basse espèce. Mais comme le -but que vous vous proposez peut fort bien s'arranger -avec le ressentiment qui m'anime, nous -allons tâcher de nous entendre pour mener -tout cela de front et à une bonne fin. L'hôtel -dans lequel je suis descendu n'est qu'à quelques -pas d'ici. Faites-moi le plaisir de me suivre, -et rendus là nous pourrons, plus commodément -qu'en plein air, nous concerter sur les -meilleurs moyens à adopter pour empêcher l'infernal -mariage qui se prépare de se consommer, -et pour épargner à la chambre des députés la -honte de recevoir un forban et un escroc dans -son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire -l'amitié de nous accompagner jusqu'à ma demeure.»</p> - -<p>Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume.</p> - -<p>En arrivant à l'hôtel du capitaine, les premières -personnes que je rencontrai dans le -salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse -Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me -voyant, manifesta, par de grands éclats de -rire, la joie qu'elle éprouvait à me retrouver à -Paris.</p> - -<p>«Quand je vous disais à la Martinique, maître, -que je viendrais un jour en France, vous -aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien, à présent -nous y voilà tous les deux, me dit-elle, et -moi bien contente, allez! Petit Gustave, cria-t-elle -en appelant son fils, saluez monsieur; -c'est votre maître et celui de votre papa, de ce -papa à vous, entendez-vous bien, qui est devenu -en France un grand monsieur.»</p> - -<p>Curieux de savoir quelles étaient les idées -que s'était formées Supplicia sur le but de son -voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait -faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité -habituelle, qu'une fois devenue libre -à la Martinique, elle avait voulu se rendre en -France pour retrouver le père de son fils et -jouir du plaisir de remettre cet enfant dans les -bras de celui qui lui avait donné l'être. Puis -après m'avoir raconté toutes les bontés que le -capitaine avait eues pour elle dans la traversée, -elle ajouta: «C'est M. Gustave qui va être -joyeux et surpris de me revoir, n'est-ce pas? -lui qui s'attend si peu à me rencontrer à Paris? -C'est demain que le capitaine m'a promis de -me conduire avec mon petit enfant, à l'endroit -où il demeure, et je crois qu'en attendant ce -moment, je ne dormirai pas de la nuit!»</p> - -<p>La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance -si touchante que j'aurais craint, en lui -faisant comprendre la vérité, de lui arracher -l'heureuse illusion qu'elle semblait goûter avec -tant de ravissement.</p> - -<p>Le capitaine, le vieux créole et moi, nous -allâmes délibérer à huis clos, jusqu'à deux ou -trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait -de faire le lendemain, pour jeter une interdiction -subite sur les projets de mariage du -Banian.</p> - -<p>C'est dans le chapitre suivant que je retracerai -les détails de cette scène que nous avions -passé une partie de la nuit à répéter et à mettre -convenablement en œuvre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">XXV</h2> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Allons-nous-en, gens de la noce,</div> -<div class="verse">Allons-nous-en chacun chez nous.</div> -</div> - -<p class="attr">(Page 269.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;—retraite -des deux fiancés;—triomphe du capitaine Lanclume.</p> - - -<p>Trois ou quatre voitures arrivent à la file et -avec fracas dans la cour de la mairie, où Lanclume, -le vieux créole, Supplicia, son petit -mulâtre et moi nous nous trouvions réunis depuis -une bonne heure au moins.</p> - -<p>C'étaient les futurs époux et les témoins du -mariage, qui venaient d'arriver, si bruyamment, -pour se jeter dans le piége que, la veille, -nous nous étions occupés à dresser sous leurs -pas. Les laquais des trois ou quatre équipages -entourent les fiancés; les témoins s'empressent -de mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux -couple dont ils vont sceller l'union, et tout le -cortége nuptial se complimentant, se saluant -et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville.</p> - -<p>Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre -tête, pour marcher à l'ennemi, le front haut, -le jarret droit et la badine à la main. Il aborde -fièrement, et en leur barrant le passage, le -comte et la comtesse, et il se met à leur crier -de ce ton que donne l'usage du commandement -et l'habitude d'être obéi:</p> - -<p>«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai -deux mots à vous dire avant que s'accomplisse -le mariage pour lequel vous vous êtes rendus -ici.</p> - -<p>—Qui êtes-vous? lui demanda alors le -comte, en pâlissant et en se mettant devant la -comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de -Supplicia et de son fils que je fais avancer, en -ce moment, sur le lieu de l'action.</p> - -<p>—Qui je suis? répond Lanclume en faisant -flamboyer ses yeux dévorans sur les traits décomposés -du comte. Ah! tu as encore l'audace -de me demander qui je suis! eh bien! tu vas -l'apprendre plus que tu ne le voudras peut-être. -Je suis celui que tu as eu la lâcheté de -dénoncer, toi l'ex-marmiton de mon navire, et -pour t'aider à reconnaître, à des indices certains, -les personnes qui m'accompagnent, je -te dirai que voilà la négresse que tu as subornée -et perdue, et le fils malheureux à qui tu as -donné le jour; que monsieur est l'homme que -tu as volé à la Martinique, et que voilà celui -qui, après t'avoir arraché à l'échafaud où tu -devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, -a été payé par toi de la plus noire et de la plus -ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous -reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la -fois ton chef que tu as vendu à la police, le -sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier -que tu as dépouillé de sa fortune, et le -bienfaiteur qui semble ne t'avoir soustrait à -une mort infamante, que pour te voir chercher -à unir ton existence déshonorée à celle -de la femme confiante que tu as, toi-même, livrée -aux pirates de Cumana…</p> - -<p>—Que me veut cet homme? chassez-moi cet -homme! s'écria le comte de Camposlara, en interrompant -le capitaine. Je ne le connais pas! -je ne l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! -et vous, madame la comtesse, venez, venez! -n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!»</p> - -<p>Les témoins et les laquais qui entourent le -comte se précipitent entre lui et le capitaine -qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer -sa véhémente apostrophe. La comtesse, toute -tremblante, hésite à suivre son fiancé qui -cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin -du capitaine. Elle s'arrête troublée, haletante: -le capitaine alors arrache des mains du vieux -créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de -sa poche, puis Lanclume, en chiffonnant avec -colère ces papiers accusateurs, braille de plus -belle:</p> - -<p>«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si -tu l'oses, tâche de jeter les yeux sans pâlir, sur -ces certificats accablans qui prouvent ta honte, -ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé! -Diras-tu aussi que le gouverneur de Caraccas -est un fou, que les juges qui t'ont flétri étaient -en démence; que ces pièces qui attestent ta -complicité dans l'acte de piraterie de <i>l'Invisible</i>, -sont fausses, ou ont été simulées par la -calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si -lâchement dénoncé à l'imbécile crédulité d'un -ministre ténébreux! Attends, malheureux, que -ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour -une des victimes de ton infamie, ajoute à tous -ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à -t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance -de ton atroce conduite…»</p> - -<p>Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, -la badine levée, se disposait à joindre énergiquement -le geste à la menace. Je me jetai sur -lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence -de sa colère. Les témoins du Banian, qui -sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à entraîner -leur ami loin de la portée des coups que -lui destinait le capitaine, criaient tant qu'ils -pouvaient: <i>A la garde! à la garde!</i> La comtesse -s'était évanouie dans les bras des deux ou trois -dames qui l'accompagnaient. La garde du poste -vint et intervint, sans trop savoir ce que signifiait -encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement, -appelé lui-même dans la cour de -l'hôtel par le retentissement du bruit qui, sans -doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative, -arriva aussi, escorté de ses adjoints, -de ses commis et de ses garçons de bureau, -pour s'informer du sujet d'un tumulte -aussi grand et aussi intolérable. Les imprécations -du capitaine Lanclume contre le Banian -se faisaient entendre seules au sein de cette cohue. -«Quand tout le onzième arrondissement -serait là, criait-il aux oreilles du maire qui -cherchait à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais -que ce misérable est un faussaire, un -forban, un dénonciateur, un fripon, et que la -chambre des députés se déshonorerait si jamais -elle pouvait recevoir un tel reptile dans -son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame -la comtesse qui ait pu vouloir unir sa destinée -à celle d'un homme de cette ignoble espèce.»</p> - -<p>Le maire, tout en demandant à tout le monde -ce dont il s'agissait, continuait à rester interdit. -Le chef de la garde du poste demandait -de son côté au maire quels étaient les individus -qu'il fallait expulser de la cour. Le maire, -réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre -ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, -conseilla au chef du poste de renvoyer -provisoirement tout le monde. La comtesse revenue -à elle-même au bout de quelques minutes -de spasme, promena sur la foule qui fatiguait -ses yeux en pleurs, des regards de dépit -et de douleur, et la voiture dans laquelle elle -était venue, l'enleva, avec ses compagnes, à -cette scène de douleur et de désordre… -Mais le Banian, pâle, défait, muet, restait encore -sur le champ de bataille. Un de ses amis, -mieux inspiré que les autres, le voyant si humilié -et si décontenancé, s'empara de lui, -comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet -dans une voiture. La voiture part, disparaît au -milieu de la confusion générale, et nous qui -seuls sommes demeurés en place pour former -l'arrière-garde du capitaine, nous ne nous -apercevons de l'absence du personnage principal -de notre drame en action, que lorsqu'il -n'est plus temps de le retenir sur le lieu de -l'événement, pour lui faire avouer sa défaite.</p> - -<p>Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous -que cette brusque retraite devait le plus contrarier, -se montra cependant d'une résignation -parfaite et d'une philosophie charmante, en -apprenant la fuite du Banian. «Notre indigne -ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner -le champ de bataille et la victoire; car voilà -bien, si je m'y connais, un mariage tout-à-fait -manqué; et quand je pense que c'est à la manière -dont j'ai commandé la manœuvre, que -nous devons un tel succès, je ne puis que me -féliciter de vous avoir si bien menés au feu.» -Puis, s'adressant au maire encore tout ébahi, -et aux curieux qui composaient l'assistance, il -leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques -qui lui étaient restées dans les -mains, l'histoire abrégée du Banian, et les motifs -qui nous avaient engagés à mettre opposition -à son hymen. Puis, s'adressant à nous -après avoir terminé sa narration, il nous dit: -«Vous avez tous bien mérité de la patrie dans -cette conjoncture difficile, en empêchant, à force -de scandale, un mauvais garnement de cette -sorte, d'aller, paré d'un faux nom et couvert -d'un titre usurpé, se pavaner sur les bancs de -la chambre des députés de la nation. De bons -et loyaux Français, comme nous, n'auraient -pu, sans abdiquer toute espèce de sentiment -national, laisser un aussi grand vaurien insulter -avec impunité à la dignité législative du -pays. Adieu, monsieur le maire; vous pouvez -vous vanter d'avoir manqué, grâce à nous, de -faire aujourd'hui une fameuse balourdise dans -l'exercice de vos honorables fonctions. Je vous -salue de tout mon cœur, et nous autres, retournons -dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel, -en chantant comme les bonnes gens d'autrefois:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Allons-nous-en, gens de la noce,</div> -<div class="verse">Allons-nous-en chacun chez nous.</div> -</div> - -<p>—Que veut dire, s'il vous plaît, tout cela, -maître? me demanda plusieurs fois Supplicia -pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour -regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, -n'a pas seulement regardé son petit enfant ni -moi, et le capitaine paraît s'être mis bien en -colère contre lui… Que lui a donc fait ce pauvre -M. Gustave?</p> - -<p>—Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je -à Supplicia pour lui faire comprendre -de mon mieux la conduite de son ancien -amant. Il a refusé de reconnaître ton enfant -pour son fils.</p> - -<p>—Voyez-vous! ajoutait avec candeur la -bonne et simple négresse. C'est bien pourtant -à lui et à moi ce joli petit garçon. Ah! je le -vois bien à présent, M. Gustave est devenu riche, -et son enfant et moi nous lui ferions honte -au milieu de tout ce beau monde de Paris. -Que voulez-vous, maître, ce n'est pas ma faute -à moi pourtant si je suis restée négresse et s'il -m'a fait ce pauvre petit mulâtre!</p> - -<p>—Et c'est encore moins la faute de ce pauvre -petit diable, s'il a été fait par un tel père, -ajoutait le capitaine. Mais c'est égal, il y aurait -injustice à faire retomber sur son innocente -tête, la responsabilité des torts du vaurien -d'auteur de ses jours: on trouvera peut-être -moyen d'élever le fils dans de meilleurs principes -que ceux que lui aurait inculqués monsieur -son père. C'est qu'au surplus, il n'est pas -trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et -puis il promet d'être aussi bon que sa mère est -ingénue, pour ne pas dire autre chose. Seulement -il est bien dommage que, du côté du -physique, il ressemble autant à monsieur son -papa.»</p> - -<p>Une fois rendus à l'hôtel du capitaine, nous -nous occupâmes des préparatifs de notre dîner, -en nous rappelant, et non sans beaucoup rire, -tous les incidens de notre entrevue avec les -gens de la noce manquée du Banian. Nous -nous mîmes à table avec les plus belles dispositions, -et à peine avions-nous mangé le potage, -qu'un des garçons de l'hôtel monta précipitamment -pour remettre à Lanclume une -lettre fort pressée, qu'un laquais en livrée venait -d'apporter de la part de madame la comtesse… -«La comtesse de qui et de quoi?» demanda -tout de suite Lanclume au garçon de -l'hôtel. «Le laquais n'en a pas dit davantage,» -répondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dépêche -qui lui était adressée, se leva de table et nous -lut, à haute voix, les mots suivans:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur le capitaine,</p> - -<p>»Vous m'avez bien cruellement rappelée -à mes devoirs, en m'arrachant ma dernière -et ma plus chère illusion. Mais ces devoirs -que vous m'avez fait si inhumainement comprendre, -je saurai les remplir, quelque chose -qu'il en coûte au cœur que vous venez de -déchirer. <i>Le malheureux que je n'ose plus -nommer</i>, ne doit plus exciter votre haine, -car je vous crois encore trop généreux pour -poursuivre de votre vengeance celui qui ne -mérite plus que la pitié de tout le monde. Il -s'est fait lui-même justice, en renonçant à un -titre qui n'est plus fait pour lui et à des espérances -que je ne lui aurais jamais laissé -concevoir si je l'eusse connu mieux… Pour -moi, c'est au monde, au bonheur et presque -à la vie que je dois dire adieu, maintenant… -Je vais expier dans la retraite la plus cachée, -le tort d'avoir été trompée par trop de confiance, -et la honte d'avoir été désabusée trop -tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne, -monsieur, tout le mal que vous m'avez -fait, et pour réparer autant que possible -le mal involontaire que je puis avoir fait moi-même -à des infortunés que je n'ai connus -qu'en devenant plus à plaindre qu'eux, je -vous prie de recevoir pour la pauvre négresse -et son fils, les trente mille francs que je vous -envoie en billets dans ma lettre. Ce faible -dédommagement mettra la mère et l'enfant -à même, peut-être, d'être plus heureux dans -leur obscurité, que moi je ne l'ai été dans -mon opulence.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">»La malheureuse: <span class="sc">A. Velasca</span>,<br /> -»Comtesse de l'Annonciade.»</span></p> -</blockquote> - -<p>«Eh bien! que dites-vous de ce revirement -de bord? me demanda le capitaine presque attendri -de la lecture de la lettre qu'il venait de -nous faire connaître.</p> - -<p>—Je dis, répondit d'abord notre vieux -créole, en se coupant une tranche de bœuf, -que cette petite comtesse est une folle qui ne -sait comment dépenser son argent, et que je -pense qu'il y aura pour moi moyen de lui faire -payer mes effets protestés.</p> - -<p>—Et vous? demanda ensuite Lanclume en -s'adressant à moi.</p> - -<p>—Moi, je pense, dis-je à mon tour, que de -toutes les folies de la comtesse, celle-ci est au -moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle -est votre opinion sur son compte?</p> - -<p>—Mon opinion est, ma foi, que c'est une -brave femme depuis qu'elle a renoncé à son -sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia, à -présent que te voilà riche, que feras-tu de ton -argent?</p> - -<p>—Riche, moi, capitaine? répondit Supplicia.</p> - -<p>—Oui, riche! grosse hébêtée!… qu'en dis-tu?</p> - -<p>—Moi je vous dis merci à vous, capitaine, -ainsi qu'à toute la compagnie.»</p> - -<p>Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus -sérieuse révérence.</p> - -<p>«Mais que feras-tu de ton argent, de tes -trente mille francs, dis-moi, ma grosse commère? -Voilà ce que je te demande depuis une -heure, au lieu d'une grande révérence.</p> - -<p>—Combien ça fait-il, s'il vous plaît, capitaine, -trente mille francs?</p> - -<p>—Ça fait de quoi acheter trente négresses -comme toi, au prix où en est la marchandise -à la Martinique.</p> - -<p>—Eh bien, je dis que je donnerai mon argent -à M. Gustave s'il a besoin d'être riche, -actuellement que vous lui avez fait de la peine.</p> - -<p>—Donner ton argent à M. Gustave! j'aimerais -cent fois mieux le jeter à l'eau et te casser -les reins après à toi et à ton fils!… Mais -Dieu aidant, nous y mettrons bon ordre, et -avec de belles rentes sur l'État, nous veillerons -<i>à frapper un plan de retenue</i> sur ta stupide générosité. -Allons, messieurs, versons-nous chacun -un verre de Bordeaux, et buvons à la santé -de la comtesse de l'Annonciade. A sa santé! à -sa santé! et n'en parlons plus. C'est une affaire -réglée.</p> - -<p>—Oui, quand je serai rentré dans ma créance,» -répondit le vieil habitant en sablant un -verre de Laffitte.</p> - -<p>Pendant quelques heures, le petit drame -que nous venions de jouer dans la cour de la -mairie, occupa tout Paris. Il obtint même -dans les salons une certaine vogue de scandale. -Plusieurs journaux en parlèrent en se -demandant si un homme comme le Banian -oserait se présenter à la chambre, et si l'honneur -que lui avaient fait les électeurs en le -nommant député, ne devait pas être effacé par -la flétrissure qu'il avait reçue à l'étranger. -L'opinion publique parut croire que quelque -légale que fût l'élection du nouveau député, -sa conduite passée était encore plus ignominieuse -que son élection n'était honorable pour -lui et humiliante pour ses commettans.</p> - -<p>Le lendemain ou le surlendemain de toute -cette vilaine affaire, nous apprîmes que M. le -comte de Camposlara, député de l'arrondissement -de …, avait adressé à la chambre une -lettre dans laquelle il priait ses honorables -collègues de vouloir bien accepter sa démission, -que tous ses collègues s'étaient empressés -de lui accorder à l'instant même.</p> - -<p>A la séance suivante, on aurait demandé à -M. le président, ou à l'un de MM. les secrétaires -de la chambre, ce que c'était que M. le -comte de Camposlara; et que M. le président et -M. le secrétaire auraient été obligés de fouiller -dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait -voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs -des plus honnêtes gens dont on garde bonne -mémoire en France. L'opinion oublie, du jour -au lendemain, les fripons et les intrigans -qu'elle a élevés un moment au faîte de la prospérité -ou de la faveur. L'opinion publique est -en vérité bien indulgente pour ses propres -bévues.</p> - -<p>Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre. -Le vieil habitant de la Martinique ne rentra -jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir, -avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine -dans la maison d'une des maîtresses d'un -riche père de famille. Son petit mulâtre apprit -à se rendre digne d'être un jour le jockey d'un -marchand tailleur; moi, je restai à Paris, cherchant -à jouir de ma petite fortune, de mon -oisiveté et des travaux des autres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">LE DERNIER CHAPITRE.</h2> - -<p class="d">Fin du Banian et de son histoire.</p> - - -<p>Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec -quelque curiosité, sur les mers, dans les colonies -et au milieu des pirates, les errantes destinées -du Banian, me demanderont peut-être -ce que devint le misérable héros de la prosaïque -épopée que je viens de dérouler sous leurs -yeux. Peu de mots me suffiront pour tracer -dans la simple narration d'un seul fait, la dernière -page de cette mémorable histoire.</p> - -<p>Un jour, monsieur le préfet de police me fit, -à mon extrême surprise, l'honneur de m'inviter -à passer dans son cabinet particulier, pour -une affaire qui me concernait. «Monsieur, me -dit en me voyant arriver à lui, le grand inquisiteur -des opinions politiques de la cité, vous -vous êtes permis de tenir contre le gouvernement -établi, des propos que je ne pourrais -tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent -mes fonctions. Votre imprudence est -d'autant plus répréhensible, que c'est dans un -lieu public que vous n'avez pas craint de vous -exprimer avec la plus impardonnable véhémence -sur le compte des augustes personnes -pour lesquelles tout bon citoyen doit professer -un respect sans bornes…</p> - -<p>—Et quelles sont les paroles imprudentes -que vous avez à me reprocher? demandai-je -aussitôt au préfet de police, sans lui donner le -temps d'arrondir plus élégamment sa phrase -investigatrice.</p> - -<p>—Les voici, monsieur, me répondit Son -Excellence, car dans ce temps-là, le préfet de -police était encore une <i>Excellence</i>. Et le magistrat, -en prononçant solennellement ces mots, -me remit un rapport dans lequel je reconnus, -malgré l'exagération des faits, les détails d'une -conversation que je me rappelai fort bien avoir -eue, quelques jours auparavant, avec un de mes -amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.</p> - -<p>—Eh bien! me demanda l'Excellence, après -m'avoir donné le temps de lire cette espèce -d'acte d'accusation: qu'avez-vous à dire maintenant -pour votre justification?</p> - -<p>—Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre -jusqu'à se justifier d'une dénonciation -aussi vile: ce serait accepter un combat indigne -d'un honnête homme. Les faits qui vous -ont été révélés dans ce rapport de police, ne -peuvent vous avoir été signalés que par celui -à l'honneur duquel je me suis confié, ou par -un de ces hommes que vous êtes dans la triste -nécessité d'employer, et à qui on n'accorde que -le mépris qu'inspire leur infâme métier.</p> - -<p>—La vivacité avec laquelle vous vous exprimez -en ce moment même, reprit le préfet, -suffirait seule pour confirmer à mes yeux la -vraisemblance de ce rapport, si j'étais assez -injuste pour mettre en doute la véracité de -l'homme qui me l'a adressé.</p> - -<p>—Et quel est encore cet homme? m'écriai-je; -nommez-le-moi, je vous en conjure, pour ne -pas m'exposer à faire planer sur l'honneur d'un -ami, des soupçons qui ne doivent retomber -que sur la tête d'un…</p> - -<p>—Avancez!» dit alors le préfet, en portant -ses regards sur le fond de l'appartement, et en -s'adressant à quelqu'un que je n'avais pas encore -aperçu.</p> - -<p>Et en obéissant à cet ordre, un individu -graisseux, chauve, le visage garni d'épais favoris, -sortit d'un cabinet contigu au salon, la -tête baissée et les yeux timidement fixés sur ceux -de son illustre supérieur.</p> - -<p>Je ne saurais bien vous dire, aujourd'hui que -l'impression que j'éprouvais alors s'est un peu -affaiblie, le sentiment d'horreur et de dégoût -dont je fus subitement saisi, en reconnaissant -dans le mouchard avec lequel j'allais être confronté, -cet immonde Banian que j'avais perdu -de vue depuis plus d'un an! Son aspect inattendu -me souleva tellement le cœur, que je pus -à peine trouver sur mes lèvres contractées, la -force d'adresser quelques mots au préfet de -police, pour lui exprimer la répugnance que -m'inspirait la vue nauséabonde d'un pareil -homme. Le préfet de police, chose étonnante! -parut comprendre tout ce qui se passait d'honnête -en moi, et tout ce qu'il y avait d'abject dans -le rôle de mon accusateur. «Cela suffit, dit-il -en ordonnant du bout du doigt à son espion -de nettoyer l'appartement de sa présence. C'est -une leçon de prudence que je voulais vous donner, -ajouta-t-il en s'adressant à moi avec un -certain air de bienveillance; et je souhaite -qu'elle vous serve à l'avenir.</p> - -<p>—Une leçon de prudence, monsieur! lui -répondis-je vivement: dites plutôt une leçon -d'endurcissement dont je saurai profiter, je -vous le jure. Cet être à qui je ne saurais donner -un nom assez bas, est un misérable que deux -ou trois fois j'ai arraché à l'infamie, à la mort -la plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma -sotte générosité, n'a trouvé rien de mieux dans -son âme de boue, que de me dénoncer lâchement -à votre sévérité pour gagner sans doute -sa journée et se procurer la portion d'ordures -dont il vit.</p> - -<p>—Je vous crois, me répondit mon grave -interlocuteur. Mais trouvez-moi des gens qui -n'en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent -bien faire, au même prix, le métier qu'il -exerce! Si la police d'une grande ville est une -chose nécessaire, et que le métier ne puisse -être fait que par des hommes de cette espèce, -pourquoi s'étonner que nous n'en employions -pas d'autres! Je ne demanderais pas mieux -que d'avoir de braves gens pour espions. Mais -ces braves gens feraient-ils mon affaire, ou -mon affaire ferait-elle le compte de ces braves -gens!»</p> - -<p>En descendant, pour regagner le plus vite -possible le grand air de la rue, l'escalier tortueux -de l'hôtel, qu'éclairait à peine un sale et -pâle quinquet, je trouvai à l'ouverture de l'antre, -un individu qui, le chapeau à la main et -le bras collé sur la canne qu'il avait attachée -à la boutonnière, m'attendait à ma sortie, dans -l'attitude la plus humiliante que puisse prendre -en face d'un autre homme, l'homme le plus -dépravé. Il était presque à genoux, je crois.</p> - -<p>«Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur, -grommela-t-il d'une voix enrouée et caverneuse: -je ne vous ai dénoncé, soyez-en -bien persuadé, que pour acheter le morceau -de pain sans lequel je serais mort aujourd'hui -de besoin avec toute ma famille. C'est encore -un service que vous m'avez rendu indirectement, -et ma révélation ne pouvait vous compromettre -en rien… Une pauvre petite pièce -de cinq francs, s'il vous plaît, pour nourrir un -jour de plus, ma pauvre femme et mes malheureux -petits enfans! Une seule petite aumône, -je vous en supplie, vous qui êtes si bon, et -vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je -vous le jure!»</p> - -<p>C'était encore lui, le misérable!</p> - -<p>Je me jetai dans le premier cabriolet qui -vint à passer. Le cœur me manquait et la tête -me tournait: j'éprouvai cette sorte de vertige -et d'évanouissement que donne quelquefois -l'excès du dégoût, comme l'émétique ou l'ipécacuanha. -Je ne repris l'usage complet de mes -sens que lorsque je pus respirer un air plus pur, -loin du lieu fétide que je venais de quitter.</p> - -<p>J'appris, un mois après, que le nommé Gustave -Létameur était mort presque subitement -sur un lit d'hôpital, à moitié ivre et tout-à-fait -rongé de débauche.</p> - - -<p class="c gap">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DU TOME SECOND.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">XVI. Discipline du bord;—délibération en mer;—le -navire pseudonyme.</td> -<td class="num"><a href="#ch16">Page 5</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XVII. Félicité diplomatique d'un consul;—travestissement -du capitaine d'armes;—ivresse d'une fête;—changement -à vue.</td> -<td class="num"><a href="#ch17">17</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XVIII. Galante tentative des corsaires auprès des captives;—aversion -de celles-ci pour leurs vainqueurs;—invitation -à dîner;—frugalité et continence de -<i>l'Invisible</i>.</td> -<td class="num"><a href="#ch18">45</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XIX. Rencontre de nuit;—mort de <i>l'Invisible</i>;—délivrance -des prisonnières.</td> -<td class="num"><a href="#ch19">71</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XX. Saint-Thomas;—la prison de l'île;—le concierge -Barnabé, sa fille Acacie;—une rencontre imprévue;—philosophie -militaire d'un geôlier;—négociation -muette; délivrance; fuite.</td> -<td class="num"><a href="#ch20">99</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXI. Nouvelle rencontre;—autre embarras;—seconde -évasion par mer;—adieux à Saint-Thomas.</td> -<td class="num"><a href="#ch21">135</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXII. Un capitaine caboteur des Antilles;—le brick -<i>la Mandragore</i>;—retour à Saint-Pierre-Martinique;—correspondance -de femmes;—la journée du -sentiment;—la devineresse.</td> -<td class="num"><a href="#ch22">163</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIII. Dernier retour en France;—une élection et -un député;—soupçon, méprise et nouveau soupçon.</td> -<td class="num"><a href="#ch23">207</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIV. Double rencontre au café;—conversation;—plan -à former.</td> -<td class="num"><a href="#ch24">235</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXV. Scandale, perplexité d'un des douze maires de -Paris;—retraite de deux fiancés;—triomphe du -capitaine Lanclume.</td> -<td class="num"><a href="#ch25">261</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Dernier chapitre. Fin du Banian et de son histoire.</td> -<td class="num"><a href="#ch26">277</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">PUBLICATIONS NOUVELLES.</p> - - -<p class="drap"><b class="small">IL VIVERE</b>, par <i>Samuel Bach</i>. 1 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">UN ÉTÉ A MEUDON</b>, par <i>Frédéric Soulié</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LETTRES AUTOGRAPHES DE M<sup>me</sup> ROLAND</b>, adressées à -Bancal-des-Issarts. 1 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">MARCO VISCONTI</b>, traduit de l'italien, de <i>Thomas -Grossi</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LA FOLLE D'ORLÉANS</b>, par <i>le bibliophile Jacob</i>. 2 vol. -in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LE DOUBLE RÈGNE</b>, par le <i>vicomte d'Arlincourt</i>. 2 vol. -in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">ANNETTE ET LE CRIMINEL</b>, par <i>De Balzac</i>. 2 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">HEMBYSE</b>, Histoire gantoise du seizième siècle, par le -<i>baron Jules de S<sup>t</sup>-Genois</i>. 3 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">FLEUR DES POIS</b>, par <i>De Balzac</i>, formant le t. VI des -<i>Scènes de la vie privée</i>.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LA BÉDOUINE</b>, par <i>Poujoulat</i>. 1 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</b>, 6<sup>me</sup> édit., -2 beaux vol. très grand in-8<sup>o</sup>, imprimés en caractères -neufs, papier vélin.</p> - -<p class="drap"><b class="small">JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ</b>, par <i>Barbé Marbois</i>. -2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">SIMON LE BORGNE</b>, par <i>Michel Raymond</i>. 2 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">VIERGE ET MARTYRE</b>, par <i>Michel Masson</i>. 1 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">ROBERT LE MAGNIFIQUE</b>, Histoire de la Normandie au -onzième siècle, par <i>Lottin de Laval</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">CHANTS DU CRÉPUSCULE</b>, par <i>Victor Hugo</i>. 1 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">CORISANDE DE MAULÉON</b> ou <span class="sc">le Béarn au</span> <small>XV</small><sup>e</sup> <span class="sc">siècle</span>, par -l'auteur de <i>Natalie</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">NI JAMAIS NI TOUJOURS</b>, par <i>Paul de Kock</i>. 2 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">COQUETTERIE</b>, par l'auteur de <i>Tryvelyan</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES</b>, par <i>Alfred de -Vigny</i>. 1 vol. in-18.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (2/2), by -Édouard Corbière - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) *** - -***** This file should be named 63259-h.htm or 63259-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/5/63259/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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