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-Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (2/2), by Édouard Corbière
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le Banian, roman maritime (2/2)
-
-Author: Édouard Corbière
-
-Release Date: September 22, 2020 [EBook #63259]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
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-
- LE BANIAN,
- Roman Maritime,
-
- PAR
- ÉDOUARD CORBIÈRE.
-
- TOME SECOND.
-
- _BRUXELLES._
- J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
- 1836
-
-
-
-
-Imprimerie de J. Stienon.
-
-
-
-
-XVI
-
- Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste
- immobile sur le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe
- près du timonier, et l'autre oeil errant sur les voiles dont il
- épie le battement et le _FASEYAGE_; car c'est encore un des
- secrets du métier que cette espèce de dualité d'organes et cette
- double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un
- seul sens.
-
- (Page 10.)
-
-Discipline du bord;--délibération en mer;--le navire pseudonyme.
-
-
-Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots
-ranimés par la brise du soir, quand le corsaire _l'Oiseau-de-Nuit_,
-appareilla de la rade de Saint-Pierre.
-
-Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus
-sûrement la manoeuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était
-pas pour lui qu'étaient faites ces précautions vulgaires. La lune
-d'ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes
-silencieux de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de
-l'équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait
-livrées aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des étoiles
-scintillantes, c'est à la clarté de l'astre des nuits, que le capitaine
-_Invisible_ aimait à naviguer.
-
-A l'activité un peu bruyante de cette manoeuvre nocturne, succéda
-bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand
-il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres
-qu'il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné,
-manoeuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et
-voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une
-seule voix, ni le bruit d'aucune manoeuvre, ni le murmure même des
-vagues clapotantes.
-
-Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrière, près du timonier
-attaché presque immobile à la roue du gouvernail.
-
-A la fin de chaque heure du quart, l'officier de service, après avoir
-jeté le lock, venait dire à cet homme, d'une voix respectueuse et brève:
-
-«Commandant, votre navire file huit noeuds, file dix noeuds,» selon que
-la vitesse du brick avait augmenté ou diminué depuis le moment du
-départ.
-
-Le commandant, en continuant sa promenade, ne répondait à l'officier que
-par un léger signe de tête qui signifiait: _C'est bon!_
-
-Et l'officier retournait alors devant, se mêler aux groupes des hommes
-de quart, qui n'osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations
-particulières, le silence que leur prescrivait la présence de leur chef
-suprême sur le pont du bâtiment.
-
-Quelles idées devaient inspirer à notre _Banian_ si nouvellement jeté à
-bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, le spectacle de cette discipline muette, la
-vue de ces vingts canons faisant, à chaque petit coup de roulis, briller
-leurs platines de cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante du
-feu de l'habitacle!
-
-Et cet homme surtout qui, environné de tant de soumission et de
-dévouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner
-jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, à tous ces
-matelots rassemblés, loin de lui, dans l'attitude de la crainte et du
-zèle qui n'attend que le moment d'obéir!
-
-Deux fois notre _Banian_, surmontant ses craintes, étouffant sa timidité
-par excès de curiosité, s'était hasardé à s'approcher du commandant pour
-voir sa mise, connaître sa tournure, et saisir, s'il était possible, un
-des traits de sa physionomie.
-
-Il avait réussi à le voir vêtu élégamment d'une courte redingote de
-chasse, coiffé d'une petite casquette de cuir verni, et chaussé, autant
-qu'il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles.
-
-Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que cette fois-ci nous
-n'aurons pas de mauvais temps, car _l'Invisible_ a plutôt pris une
-toilette de cabinet, qu'un lourd costume de bord...
-
-Un officier qui avait deviné le petit voyage d'observation que s'était
-permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe,
-lui frappa sur l'épaule pour le prévenir qu'il venait de manquer une
-première fois à la consigne du navire, et que la troisième fois, il se
-rendrait passible de la discipline établie à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.
-
-Le _Banian_ s'excusa, trembla du mieux qu'il put et alla se coucher, en
-continuant de trembler, dans le hamac qu'on lui avait accordé dans
-l'entrepont...
-
-Minuit venait d'être piqué sur la cloche de devant. Aux quatre coups
-doubles, frappés sur l'airain retentissant, _l'Invisible_ sembla sortir
-de sa rêverie pour dire à l'officier de service:
-
-«Faites appeler le second!»
-
-Le second paraît à l'instant même, le chapeau à la main; le commandant
-lui adresse ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans cinq minutes,
-le conseil se rassemblera dans la grand' chambre.»
-
-Le second ordonne aussitôt aux deux valets et au jockey du commandant,
-d'étendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer les
-bougies...
-
-Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d'armes, nouvellement
-embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d'officier...»
-
-C'était notre Banian que ce décret verbal venait d'appeler à l'honneur
-de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur!
-
-Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité,
-les dix officiers faisant partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis,
-par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient huit girandoles
-chargées d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à la
-main, se posent à l'entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir
-les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la
-délibération.
-
-Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle
-il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie
-majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui
-l'enlève dans l'espace.
-
-Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste immobile sur
-le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et
-l'autre oeil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le
-_faseyage_; car c'est encore un des secrets du métier, que cette espèce
-de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les
-marins exercent avec un seul sens.
-
-«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé:
-
-»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être souveraine à bord d'un navire
-qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer
-en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j'ai le droit
-d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir votre avis sur les
-entreprises que je médite dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit
-d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener à bien, mais sur
-laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je
-vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute
-liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de
-vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante
-approbation dont je pourrais aisément me passer, qu'une discussion qui
-pourra m'éclairer, que j'appelle sur la question qui va vous être
-soumise... Veuillez bien en conséquence m'écouter avec toute l'attention
-que j'ai le droit d'attendre de vous...»
-
-Un léger murmure d'adhésion succéda à ces paroles, et l'assemblée rentra
-ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant
-continuer:
-
-«Notre relâche à la Martinique, que l'on pouvait attribuer à la
-fantaisie de mouiller là plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause
-moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan
-arrêté d'avance.
-
-»Le brick de guerre français, _le Scorpion_, mouillé depuis quelque
-temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure
-surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin
-a été de m'informer du jour du départ de ce brick, du nom de son
-commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu'il
-était essentiel de connaître pour assurer l'exécution de mon projet.
-J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti
-que j'ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que
-j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre
-méconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La
-nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa
-ressemblance frappante avec le brick _le Scorpion_ lui-même.
-
-»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon
-projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana:
-_l'Oiseau-de-Nuit_ se nomme désormais _le Scorpion_; le pavillon
-français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la
-république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de
-vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine française;
-et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons
-jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres
-ultérieurs. Vous m'avez entendu, j'ose même croire que vous m'avez
-compris... Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de
-tout le reste.»
-
-L'assemblée allait se séparer après cette _délibération_, lorsqu'un des
-plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter
-une petite observation.
-
-Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l'orateur
-et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'était
-pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il réclamait la parole:
-
-«C'est pour le combattre, répond le jeune homme.
-
---En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il
-n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose:
-c'est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je
-veux bien consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous
-être aperçu que le temps que j'ai assigné pour la discussion est expiré,
-et que j'ai déjà levé la séance.
-
---Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la
-lever.
-
---Puisqu'il en est ainsi, s'écrie _l'Invisible_, je la lève cette séance
-scandaleuse, et je cesse d'être le président du conseil, pour redevenir
-le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en conséquence au
-capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire
-des observations, aux arrêts forcés, qu'il voudra bien garder jusqu'à
-notre départ de Cumana.
-
---Bravo! bravo! commandant, répétèrent en choeur tous les autres
-officiers... c'est bien fait! il ne l'a pas volé; car son observation
-était d'une indécence qui n'a pas de nom.»
-
-Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre à
-l'entrepont: l'imprudent officier, escorté par le _Banian_, notre
-capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite
-de l'entrepont à la fosse-aux-lions.
-
-Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans
-l'exercice de ses fonctions à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.
-
-Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les
-cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C'était
-encore là une spécialité qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le
-drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait
-quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner
-scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes
-en parfait état, dans l'impuissance où il était de reconnaître et de
-réparer les défauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen
-d'armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l'on
-découvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour
-de plus d'épreuves aurait convaincu tout l'équipage, que le capitaine
-d'armes n'était pas plus armurier à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, qu'il ne
-s'était montré cuisinier à bord du _Toujours-le-même_.
-
-
-
-
-XVII
-
- Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à
- terre; tout était calcul, patience et méditation à bord du
- corsaire.
-
- (Page 35.)
-
-Félicité diplomatique d'un consul;--travestissement du capitaine
-d'armes;--ivresse d'une fête;--changement à vue.
-
-
-L'arrivée du brick pseudonyme, du prétendu brick français _le Scorpion_,
-sous les forts immenses de Cumana, fut splendide, foudroyante;
-vingt-et-un coups de caronades chargées de poudre jusqu'à la gueule,
-allèrent couvrir fastueusement de feu et de fumée, les flots troublés de
-la rade; et les maisons de la ville s'ébranlèrent sur leurs fondemens,
-au bruit d'une aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de tous ses
-pavillons, répondit noblement à un salut aussi gracieux. Le consul
-français fendant la foule curieuse rassemblée sur le rivage, ne se
-tenait pas d'aise. C'était enfin le drapeau de sa nation qu'il pouvait
-contempler s'enflant au souffle de la brise, sur l'arrière d'un
-admirable navire de guerre de la marine de son souverain, de la
-glorieuse armée navale de son puissant souverain[1]! Que de
-félicitations à recevoir pour ce pauvre consul, combien de serremens de
-main à donner et à rendre à toutes les autorités du lieu! c'était un
-paria abandonné long-temps sous les bambous de sa case diplomatique, que
-l'entrée d'un brigantin venait de couronner roi, roi de l'événement d'un
-jour! Heureux consul! charmante illusion des rares voluptés de la
-chancellerie! Journée de délices consulaires, si chèrement achetée par
-tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui devait être suivie, trop tôt,
-hélas! d'un retour plus cruel encore que tous les mois passés dans
-l'oubli et dans l'abandon!
-
- [1] Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu consul
- français de Cumana, ne fait allusion ni à aucune personne, ni à
- aucun événement historique. J'ignore même si jamais la France a
- songé à établir un consul à la résidence de Cumana.
-
-Le temps était magnifique, le soleil, radieux comme le consul, faisait
-briller, au feu de ses rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi du
-fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné fonctionnaire attendait
-vainement depuis une heure, sur l'embarcadère, le canot du brick, qui,
-selon tous les usages reçus, devait venir prendre ses ordres suprêmes ou
-le conduire lui-même à bord pour qu'il pût les donner de vive voix au
-commandant. Le canot tant désiré se détacha enfin du brick et nagea sur
-la terre... Mais au moment où il allait toucher le rivage, un grain
-furieux, un de ces grains inattendus que le ciel des colonies semble
-toujours tenir en réserve pour rappeler son inconstance et sa fougue,
-vint obscurcir le jour, cacher l'horizon et comprimer un instant les
-flots troublés par la turbulence de cette bourrasque inattendue...
-Malgré la violence de la rafale, l'embarcation du faux _Scorpion_
-parvint à accoster l'embarcadère. Un consul romain n'eût pas manqué
-d'accueillir cette brusque variation atmosphérique, comme un sinistre
-présage. Mais le consul français, une fois la grainasse un peu amortie,
-n'hésita pas à s'embarquer avec son chancelier et le garde de
-chancellerie, pour aller offrir ses services au commandant du navire de
-_Sa Majesté_.
-
-Les changemens à vue qui, dans nos théâtres, s'exécutent si
-magnifiquement pour vous faire admirer un palais à l'endroit même où une
-minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient sous les arbres d'une
-forêt, ne vous donneraient qu'une faible idée de la transformation
-subite qui venait de s'opérer dans la physionomie de l'équipage du
-_Scorpion_, par l'ordre du capitaine.
-
-Pendant que l'embarcation destinée à ramener le consul allait à terre,
-_l'Invisible_ avait rassemblé ses officiers autour de lui et leur avait
-dit:
-
-«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers de la marine
-française. Vous, monsieur, vous n'oublierez pas que vous vous nommez M.
-Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; vous, M. de St-Prieuré.
-Des habits d'uniforme, il vous en faut, je le sais, et je l'avais prévu.
-Vous trouverez dans ma chambre des malles remplies d'effets coupés à peu
-près à votre taille; mes domestiques vous attendent pour vous les
-distribuer. Quant à vous, monsieur le second, je vous ai déjà dit le nom
-que je vous destinais. Votre costume a été remis à votre mousse. Vous
-allez ordonner à tous nos gens de prendre, comme les hommes qui déjà ont
-été chercher le consul, les habits de compagnie d'équipage de ligne, que
-j'ai fait confectionner mystérieusement pour eux pendant notre séjour à
-Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet par le maître pour faire
-connaître ma volonté à tout l'équipage.»
-
-Le coup de sifflet ordonné se fit entendre bientôt, et le maître cria à
-haute et intelligible voix:
-
-«Descends tout le monde en bas pour changer de costume en double, et
-remonter ensuite sur le pont proprement.»
-
-Quand vint le tour du _Banian_ d'aller faire aussi sa toilette en sa
-qualité d'officier du bord, le commandant le fit appeler pour lui dire
-en particulier:
-
-«Vous, monsieur le protégé, je vous ai réservé une mission qui
-conviendra aux manières et aux formes que vous avez dû contracter dans
-le monde où vous avez brillé un instant, et qui s'est ensuite moqué de
-vous. Vous vous travestirez en officier de marine pour aller inviter, de
-ma part, au bal que je donne à bord, toutes les personnes considérables
-et toutes les femmes les plus riches et les plus jolies de Cumana.
-
---Monsieur le commandant, vous me permettrez de vous faire observer...
-
---Monsieur le capitaine d'armes, je n'aime pas les observations.
-
---Mais en ce cas, monsieur le commandant, je prendrai la liberté de vous
-faire remarquer...
-
---Je remarque et j'observe tout par moi-même.
-
---Eh bien! commandant, je vous avouerai tout bonnement alors, qu'étant
-venu à la Martinique avec une jeune comtesse qui devait habiter Cumana,
-je craindrais, en me chargeant de la mission que vous voulez bien me
-confier, d'être reconnu par cette comtesse, et de m'exposer à trahir
-involontairement un projet qui, peut-être, selon vos intentions, doit
-rester secret.
-
---Ah! diable, vous connaissez, dites-vous, une jeune comtesse à Cumana?
-
---Oui, monsieur le commandant; la comtesse de l'Annonciade,
-ex-chanoinesse honoraire, et issue d'une des premières familles du pays.
-
---Quand cette comtesse vous a vu, vous étiez brun comme vous l'êtes
-encore, avec ce teint foncé qui n'a pas dû beaucoup varier, et vous
-aviez sans doute déjà la barbe noire. Eh bien! on pourra changer tout
-cela; et pour vous en offrir promptement le moyen, vous allez ordonner
-de suite, de ma part, au _frater_ du bord, de vous raser complétement la
-tête, les sourcils et le menton; et vous aurez bien soin de rappeler,
-toujours de ma part, à celui qui vous fera cette opération, que s'il
-s'en acquitte mal, je vous ai chargé de lui administrer vingt coups de
-corde sur les omoplates. Allez, monsieur, et quand tout sera fait, vous
-viendrez me trouver.»
-
-Le capitaine d'armes, qui n'avait pas pour la tonsure une vocation des
-plus décidées, aurait bien voulu oser faire quelques représentations à
-son impérieux commandant; mais ce diable d'homme avait quelque chose de
-si imposant dans le regard, le ton et la voix, qu'il aurait été fort
-difficile au _Banian_ de trouver assez de courage en lui-même pour
-hésiter un instant à exécuter la volonté de son redoutable chef. Il alla
-donc, en maudissant sa destinée et sa faiblesse de caractère, inviter le
-frater à lui raser la tête;... et la noire chevelure du patient tomba
-en une minute, sous l'instrument impitoyable du Figaro de
-_l'Oiseau-de-Nuit_...
-
-Tous les matelots de l'équipage, témoins de la toison abondante que
-venait de faire le frater, auraient bien volontiers éclaté de rire, en
-voyant leur piteux capitaine d'armes ne relever de dessous le rasoir de
-leur perruquier ordinaire, qu'une tête nue et lisse comme un oeuf
-d'autruche. Mais le respect qu'ils devaient à l'exécution d'un ordre du
-commandant retint dans de raisonnables bornes la folle hilarité qui
-demandait à s'échapper de leurs lèvres, à grand' peine contractées.
-
-«Mon commandant, vint dire, en se rendant aux ordres de son chef,
-l'officier rasé, tondu, et sans sourcils, me voilà maintenant à votre
-disposition...» Et le tondu, en prononçant ces mots, ne pouvait
-s'empêcher de rire lui-même de la pitoyable mine qu'il devait avoir,
-ainsi privé des grâces de sa noire chevelure.
-
-Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna froidement au capitaine
-d'armes d'aller essayer une des perruques blondes qu'il y avait pour lui
-dans sa chambre, et que l'un de ses domestiques lui remettrait.
-
-Il ajouta: «Quant à vos sourcils, vous les remplacerez avec le poil
-enlevé adroitement à l'une de mes perruques, pour le coller aussi bien
-que possible à la place voulue. Une paire de moustaches de la même
-nuance, remplacera les deux vilaines babouches qui vous couvraient
-auparavant les lèvres. Et si la comtesse de l'Annonciade vous reconnaît
-encore après cette métamorphose, vous pourrez lui dire de ma part, qu'il
-faut que tous deux vous vous soyez vus de bien près autrefois.
-Allez!...»
-
-L'embarcation envoyée à terre pour chercher le consul, était sur le
-point d'_élonger_ le navire, avec son précieux fardeau. La
-transformation qui venait de s'opérer à bord était complète, et les gens
-du canot de corvée, en revoyant leurs officiers et leurs camarades sous
-le costume nouveau qu'ils avaient pris pendant leur courte absence, les
-auraient à coup sûr à peine reconnus, s'ils n'avaient pas été prévenus
-eux-mêmes de la métamorphose qui devait s'accomplir à bord. Le capitaine
-d'armes, surtout, leur parut être devenu une énigme indéchiffrable, sous
-sa perruque blonde et ses sourcils roux.
-
-Le consul fut accueilli sur le pont du faux _Scorpion_, avec tous les
-honneurs dus à son rang, et toute la politesse exquise que _l'Invisible_
-savait déployer dans toutes les occasions délicates.
-
-«Jamais équipage plus beau, mieux tenu, s'écriait le fonctionnaire tout
-ravi, ne s'est offert à mes yeux à bord d'un bâtiment de guerre! Votre
-brick, commandant, n'est pas un navire! c'est un palais flottant! Quelle
-mâture majestueuse, quel gréement léger, quels emménagemens délicieux!
-Ce n'est pas seulement du luxe, c'est la perfection de l'élégance la
-plus raffinée et le _nec plus ultra_ du plus délicieux _confortable_!»
-
-_L'Invisible_, après avoir reçu avec modestie tant de félicitations
-exagérées, parla au consul français de l'intention qu'il avait d'offrir,
-pour le lendemain même, aux principaux habitans de Cumana, un bal à son
-bord, un souper sur l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les
-relations amicales, l'heureuse intimité qui existaient déjà entre les
-autorités françaises des Antilles, et les autorités colombiennes de la
-Côte-Ferme.
-
-«Bien trouvé, bon moyen, répondit le consul; procédé presque
-diplomatique, monsieur le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, que
-vous voulez aller sur mes brisées... Mais, du reste, tout ce qui tend,
-comme vous le faisiez observer très judicieusement, il n'y a qu'un
-instant, tout ce qui tend à resserrer par les relations sociales,
-l'alliance politique de deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que
-contribuer au bien général des deux pays et au maintien de la paix
-universelle. Car, c'est peu que les hommes ne soient pas ennemis, il
-faut encore, s'il est possible, tâcher qu'ils deviennent frères.»
-
-_L'Invisible_ voyant que son projet avait été aussi bien goûté par
-monsieur le consul, continua à pousser sa pointe sur le même ton. Il
-insinua fort adroitement qu'arrivant à peine dans un pays tout nouveau
-pour lui, et n'y connaissant personne, il lui serait aussi difficile de
-choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter à son bal, que de
-faire agréer peut-être aux notabilités du lieu, l'invitation d'un
-officier qui leur était encore complétement inconnu.
-
-«Erreur, erreur, mon cher commandant, s'écria alors le consul. Nos dames
-sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs
-délicats. Une fête en mer, et une fête encore donnée par un commandant
-français! Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut pour tourner
-entièrement la tête à nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce
-qui concerne vos invitations, je m'en charge. Je sais tout le pays sur
-le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m'accompagner ou me
-faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans
-les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener
-demain les personnes les plus comme il faut, les beautés les plus riches
-de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes
-disposées à faire honneur à votre soirée en mer. Trop heureux que vous
-vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agréable
-négociation!»
-
-Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas
-_l'Invisible_. C'est bien là ce qu'il me faut.
-
-Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela
-le capitaine d'armes.
-
-Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son uniforme d'officier de
-marine, la tête emboîtée dans sa perruque blonde, et la bouche souriant
-sous deux flammèches de poil à demi-roux.
-
-Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant à _l'Invisible_:
-
-«Commandant, vous m'avez fait appeler! Qu'y a-t-il pour votre service?
-
---M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre à terre avec M. le consul,
-qui aura la bonté de vous introduire chez les personnes que je désire
-avoir l'honneur de posséder demain à bord. Vous ferez les invitations en
-mon nom et en celui de l'état-major du brick de S. M., _le Scorpion_.
-Après vous être acquitté de cette mission qui ne doit avoir rien que de
-fort agréable pour vous, je vous prierai de chercher à terre un
-cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherché, et un
-limonadier capable de nous fournir les rafraîchissemens les plus exquis.
-Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir à la
-délicatesse des mets et au bon goût des choses nécessaires. Voici du
-reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans réserve. L'heure
-du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l'ambigu
-pour le restaurateur, onze heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en
-masse tous les ménétriers du pays.
-
---Voilà ce qui s'appelle, mon commandant, s'écria le consul, après avoir
-entendu _l'Invisible_ donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle agir en
-chevalier français. Moi, de mon côté, je vous promets d'agir de manière
-à ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d'aussi
-nobles traces.»
-
-Un canot brillamment disposé, attendait, le long du bord, avec le
-pavillon national déferlé sur l'arrière, le consul et le capitaine
-d'armes devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à terre ces deux éminens
-personnages.
-
-Après bien des politesses, des offres de service, des témoignages
-mutuels de considération, le consul, son chancelier, son vice-chancelier
-et toute la chancellerie enfin, sautèrent dans l'embarcation, à côté de
-l'élégant M. de St-Prieuré.
-
-Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu éloignée du
-corsaire, que le mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité
-qu'avait conservée l'équipage pendant le séjour du consul à bord... «M.
-le second, avait dit le commandant à son premier officier, faites-moi
-disposer le brick en salle de bal pour demain! J'entends que tout soit
-propre, vaste et commode à bord de mon navire...» et après avoir donné
-ce nouvel ordre, _l'Invisible_ était descendu dans sa chambre, laissant
-à son état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême.
-
-En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d'uniforme
-d'emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En
-une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrémités
-de leurs potences, sont amenées à la mer. Les caronades se rangent pour
-être collées le long du bord; la drôme resserrée en un faisceau de mâts,
-descend dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout ce qui pouvait
-l'encombrer, est lavé, brossé, blanchi sous des flots d'eau douce et de
-savon; et à cette aspersion générale succède l'aspersion plus raffinée
-du jus de mille petits citrons que les laveurs écrasent sous leurs pieds
-nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur
-pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante
-couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le
-milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en
-s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d'une teinte rose
-l'air qu'on laisse pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs du
-lendemain; et pour préserver de la rosée du matin ou des ondées de la
-nuit, la mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce pont, si bien
-dégagé et si soigneusement lavé, on enveloppe d'un double réseau de
-toile, les tentes précieuses qui, dans les jours de fête et de
-solennité, servaient à transformer la batterie découverte de
-l'_Oiseau-de-Nuit_, en un vaste et somptueux salon de compagnie.
-
-A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter, à la lueur de
-deux fanaux, les préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il
-indique par un signe de tête approbatif à ses officiers et à son
-équipage, qu'il n'est pas mécontent. L'état-major et les matelots sont
-dans la joie.
-
-Au moment même où _l'Invisible_ terminait son inspection nocturne, le
-capitaine d'armes revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté de sa
-corvée. Les premiers mots qu'il adressa à son chef sur le résultat de sa
-mission, furent ceux-ci:
-
-«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade: toujours jolie,
-toujours ange, toujours...
-
---Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui répondit le
-commandant; et les autres invités, comment les avez-vous trouvés?
-
---Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même pas paru soupçonner...
-
---Tant mieux encore pour vous et pour elle. Mais arriverez-vous bientôt
-au rapport de votre corvée?
-
---Commandant, je puis vous garantir que vous aurez demain ici toutes les
-plus jolies femmes de la contrée, des reines d'amour; tous les habitans
-les plus riches du pays, à qui j'ai dit qu'on jouerait gros jeu...
-
---Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu à bord... mais c'est bien... je
-n'y avais pas pensé... mais c'est fort bien même... capitaine d'armes, à
-la première opération, je ne vous oublierai pas. Continuez, mon ami...
-
---Le consul s'est conduit en galant homme. Il m'a fait trouver le plus
-fin cuisinier du pays. Le repas sera divin: c'est un poète que ce
-cuisinier; il sait l'art: le limonadier étudie, travaille en ce moment;
-et tous les violons, clarinettes, cors et contre-basses qui existent
-ici, seront ce matin rendus à bord pour qu'on ne puisse nous les enlever
-dans la journée... Mais je ne vous le dissimulerai pas, commandant, l'or
-a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me reste de tout le précieux
-minéral que vous avez mis à ma disposition...
-
---Et tout ce qui vous reste là est à vous... tout est bien, je vous
-estime un peu. Allez vous coucher!»
-
-Les domestiques du commandant venaient de suspendre sous le guy du
-brick, le léger hamac dans lequel leur maître avait l'habitude de dormir
-quand il voulait rester sur le pont et passer la nuit au milieu de son
-équipage.
-
-Le commandant satisfait, fit encore quelques pas entre le couronnement
-et le grand mât, et un quart d'heure après, il sauta légèrement dans son
-hamac suspendu sous la tente, pour laisser reposer ses idées et
-peut-être pour penser encore à l'événement qu'il avait si habilement
-préparé.
-
-Le lever du soleil qui devait ouvrir cette journée de galanterie
-française et de délices, fut salué, à bord du _Scorpion_, de sept coups
-de canon... Les premiers rayons de l'aurore vinrent faire briller aux
-yeux des habitans de Cumana les riches pavillons du brick pavoisé, et le
-premier souffle du matin agita gracieusement, sous un ciel pur et calme,
-et au-dessus d'une mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes et
-ces couleurs harmonieuses si ingénieusement mêlées au gréement élégant
-et mâle du beau navire.
-
-Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre...
-
-Tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire...
-
-Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et les belles danseuses de
-Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, vint
-enfin avec ses ombres propices envelopper le brick français, qui
-bientôt, au sein de la nuit, étincela du feu de mille bougies allumées
-sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes à
-son magique gréement.
-
-A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées des embarcations du
-bord, transportent le long du brick des essaims de femmes légères,
-étincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir
-qu'elles se promettent et du plaisir qu'elles donneront. Leurs pères,
-leurs époux, leurs amans les suivent: le fortuné consul les accompagne,
-les précède, les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, on le
-voit partout: sa main touche toutes les mains, son oeil rencontre tous
-les yeux, sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. C'est l'homme
-universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en
-assurant sa victoire sur tous les points.
-
-L'orchestre donne le signal à la joie: la joie éclate, l'ivresse circule
-au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent;
-elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle suit les contours
-capricieux de la danse qu'elle rend délirante; et la voix du consul,
-elle-même, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de
-délicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent
-caresser le navire, heureux lui-même de tous les plaisirs, de toutes les
-aimables folies dont il est devenu le confident et le théâtre!
-
-Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont
-trouvés charmans, parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour faire les
-honneurs de chez eux; le galant capitaine d'armes, le prétendu M. de
-Saint-Prieuré lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se prescrire,
-et se rappelant trop vivement les courtes voluptés qu'il a savourées à
-si longs traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à parler à la
-comtesse de l'Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si
-enivrante.
-
-La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une tendre rêverie sur les
-yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu'elle cherche à
-saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune passager avec lequel elle
-a fait le voyage du Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, tout
-en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler un souvenir déjà si
-éloigné, a soin de lui répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais
-même il n'a navigué que sur les bâtimens de l'État. La conversation se
-prolonge: la ressemblance n'est pas saisie, et la confiance de M. de
-Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne jusqu'à la témérité d'une
-demi-déclaration que la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant un
-éventail de jais, entre la parole de feu de l'officier et son oreille
-trop attentive à cette parole ardente.
-
-Mais c'est pour le commandant du _Scorpion_ que la louange prend les
-formes les plus animées dans toutes les bouches. C'est le plus beau, le
-plus élégant, le plus magnifique officier de marine que l'on ait vu.
-Quelle tournure séduisante, quelles manières à la fois imposantes et
-affectueuses! C'est sans doute l'homme de mer le plus distingué que la
-cour ait hasardé si loin du grand monde où il a été élevé. Voyez, il est
-présent partout, en conservant cet air d'aisance qui semblerait faire
-croire qu'il est le plus heureux et le moins occupé des personnes de la
-fête qu'il donne.
-
-Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes
-les conversations, répond à tous les mots flatteurs que lui adressent
-les dames; ses pas gracieux se mêlent à toutes les contredanses. C'est
-le plus joli valseur de son bal.
-
-Il est minuit: c'est l'heure du souper; l'orchestre s'est arrêté, les
-danses ont cessé; des matelots, des domestiques en livrée circulent: de
-longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent
-du plafond léger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets
-exquis, des vins délicieux, des cristaux éblouissans, des fleurs, des
-fruits, des pâtisseries merveilleusement préparées, couvrent les glaces
-limpides qui répètent aux yeux des convives enchantés, tout ce mélange
-de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux
-assemblage de jouissances promises à l'appétit, au goût, à la sensualité
-des heureux invités.
-
-Le bal avait été enivrant: le souper devient divin; ce n'est plus
-seulement du plaisir, c'est de la folle extase. Les convives sont dans
-le plus indicible enchantement: les femmes même ont cédé au charme de
-cet entraînement inconnu. La mousse du Champagne rosé a humecté leurs
-lèvres de pourpre. Le Constance a mouillé leur palais délicat de sa
-pétillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la
-folle et délirante valse: les couples emportés par l'appel harmonieux de
-l'orchestre ranimé, donnent à peine le temps de faire disparaître les
-tables du festin... le pont du bruyant _Scorpion_ n'est plus que le
-théâtre de l'ivresse, de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent,
-qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre les canons de sa formidable
-batterie, là sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de
-sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, de ces mâts à la pomme
-desquels le pavillon du corsaire redouté a si souvent porté la terreur
-sur les mers épouvantées!...
-
-Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien
-avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement ménagées, se
-disait en lui-même le terrible capitaine _Invisible_. Dans une heure vos
-plaisirs auront cessé et mon règne recommencera à bord de ce bâtiment
-livré pour un moment aux vains caprices de ces femmes écervelées, et à
-la sottise de ces hommes si imbéciles qui s'oublient si stupidement dans
-leurs bras!
-
-Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre, les groupes des
-danseurs s'exaltent, se croisent, se heurtent: de légers coups de roulis
-imprimés au navire, par une houle naissante, et jusque-là insensible,
-ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du
-large brick trompe les pas et l'aplomb des valseurs, provoque des
-demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la
-gaieté est au comble. Mais bientôt la force du roulis augmente: un vent
-plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mêmes
-se sont gonflées sous l'effort de la brise déjà menaçante qui s'élève en
-murmurant. Quelques convives passent la tête sous les rideaux pour
-regarder le long du bord, et ils n'aperçoivent plus la terre; ils
-s'écrient effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au large.» Les
-nègres venus à bord dans l'escadrille de pirogues qui entourent le
-brick, trop occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils admiraient sur
-le pont, ne commencent à regarder autour d'eux, que lorsque le corsaire
-les a entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s'adressant
-au commandant: «Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller
-une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre!
-
---Non, on ne mouillera pas! répond le formidable commandant d'une voix
-solennelle! et à ces mots les officiers qui ont disparu un instant et
-les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans
-l'entrepont, remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais non plus
-en habits d'uniforme, mais non plus en costume de fête, mais sous la
-casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de
-corsaires...
-
-Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scène infernale! ce
-bouleversement soudain, ces contrastes épouvantables!... De jeunes
-femmes palpitantes encore des émotions d'un bal, mêlant l'éclat de leurs
-frêles toilettes, la beauté de leurs délicates figures, à la sinistre
-couleur de ces vareuses de matelot, à la teinte effroyable de ces faces
-de fer; ces faibles femmes, ces pères, ces époux consternés, confondus
-avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans
-sont les rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour domaine...
-
-Au premier moment de terreur, succèdent des cris d'effroi! c'est la mort
-là où une minute auparavant était le bal; c'est du sang qui va peut-être
-ruisseler entre les débris d'un festin!
-
-Le consul français, anéanti d'abord, retrouve enfin en lui assez de
-force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du
-_Scorpion_, la cause de cette horrible surprise...
-
-Un signe impérieux du commandant est la seule réponse qu'il daigne faire
-à cette question, et la réponse ne s'adresse même pas au consul: ce sont
-les officiers du corsaire qui l'ont comprise.
-
-Le consul est jeté dans une des pirogues de terre, qui l'emporte vers
-Cumana.
-
-Des ordres ont été donnés au second du brick, pendant que l'on dansait
-encore: ces ordres vont être exécutés.
-
-La voix du maître d'équipage s'élève et domine tous les cris de frayeur,
-toutes les clameurs de l'épouvante...
-
-«Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le maître,
-soient embarqués dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le monde!»
-
-Les joueurs, à ce commandement barbare, sont dépouillés de leur or, de
-leurs bijoux; les vieilles femmes de leurs diamans, de leurs joyaux, de
-leurs pierreries... puis tous sont jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux
-nègres tremblans qui les ont amenés à bord pour le sinistre festin, et
-qui les reconduisent au rivage après cet horrible dénouement de la
-fête... Quelques mères, quelques époux, réclament en vain de la pitié du
-commandant, leurs jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le
-commandant se promène avec indifférence et ne répond ni aux prières, ni
-aux larmes de la douleur, ni aux menaces de la rage.
-
-Une demi-heure après le départ de la dernière pirogue,
-_l'Oiseau-de-Nuit_ enlevait, sous toutes voiles, à la plage désolée de
-Cumana, des malles remplies d'or et de bijoux, et les femmes qui
-faisaient les délices et l'ornement de ce pays naguère si rempli de
-joie, d'espoir et d'amour!...
-
-
-
-
-XVIII
-
- Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour
- supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour
- affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez
- là, monsieur mon capitaine d'armes!
-
- (Page 62.)
-
-Galante tentative des corsaires auprès des captives;--aversion de
-celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation à dîner;--frugalité et
-continence de _l'Invisible_.
-
-
-Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à
-s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages
-qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; et les premières lueurs
-de l'aurore, projetées dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine
-la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du
-plus près...
-
-A la faveur de l'aube naissante, les hommes placés en vigie sur les
-barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant;
-l'objet signalé à l'attention du chef de quart, en grossissant à vue
-d'oeil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence
-distincte; c'était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à
-contre bord du corsaire.
-
-_L'Invisible_, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à
-l'officier de manoeuvre de faire gouverner de façon à passer le plus
-près possible du brick qui venait à leur rencontre...
-
-Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon
-l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large,
-l'autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir
-atterrir... Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de
-sûreté, à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.
-
-Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans
-son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le
-rebord de ses bastingages de l'arrière:
-
-«Oh! du brick, oh!
-
---Holà! répondit aussitôt au porte-voix, _l'Invisible_.
-
---D'où venez-vous?
-
---D'où je veux.
-
---Comment se nomme le navire?
-
---Comme il me plaît.
-
---Je n'entends pas bien vos réponses.
-
---Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous
-héler... Comment se nomme votre brick?
-
---Le brick de S. M. _le Scorpion_.
-
---Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?
-
---A Cumana.
-
---Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi _le
-Scorpion_, comme vous, vient d'appareiller de Cumana... Vous arriverez
-trop tard, mon ami... A d'autres!
-
---Pas possible!
-
---C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Mais essayez toujours.
-Bon voyage, en attendant... Évente le grand hunier, borde les écoutes de
-foc, amure grand' voile, et hâle boulines partout!»
-
-C'était _le Scorpion_, le véritable _Scorpion_, ce brick de guerre dont
-_l'Oiseau-de-Nuit_ avait pris si audacieusement et si impunément la
-place pendant deux jours!
-
-Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés
-qui se lamentaient au milieu de l'équipage, se hasarda à demander à son
-capitaine:
-
-«Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulières
-qui pourraient gêner la manoeuvre dans un cas pressé?
-
---Ce que je veux que vous en fassiez, répondit _l'Invisible_... Ma foi,
-faites-en ce que vous pourrez!...
-
---Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!
-
---Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est
-même bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A
-ce moment d'orage succédera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra
-bientôt... Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second...
-
---Commandant, je vous écoute...
-
---Écoutez-moi bien, surtout... Vous allez d'abord annoncer à nos gens
-que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant...
-
---Pour eux, commandant!... Mais ils n'oseront jamais... C'est que,
-voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames
-sont un peu trop fines de façons et trop bien _acastillées_ pour eux...
-Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais à...
-
---Ah! c'est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces
-belles par l'équipage. Je permets bien qu'elles se livrent à nos gens,
-mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de
-brutalité... Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part
-d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je
-prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le _bain de
-pied_ le long du bord...»
-
-Le bain de pied dont parlait _l'Invisible_, c'était le débarquement
-immédiat du coupable à la mer.
-
-«Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort
-qu'avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l'équipage trouve à
-gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposées
-à joliment faire les difficiles...
-
---Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne
-pourront être difficiles.
-
---Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots,
-sur l'article de l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui leur
-manque... mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes
-officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un
-peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand
-monde.
-
---Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos
-captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de
-ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que
-j'autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs
-qui se commettent dans une place prise d'assaut!
-
---Non, sans doute, commandant, bien loin de là... Je sens parfaitement
-qu'on ne peut pas... Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous
-aurez la bonté de vouloir.
-
---N'est-ce pas assez que je prêche moi-même d'exemple, et que je
-m'abstienne de toute espèce de contrainte à l'égard des beautés que nous
-avons capturées! M'avez-vous vu m'en réserver une seule, et chercher à
-me faire la part du lion, dans le partage que j'aurais pu ordonner?
-
---Non, mon commandant, bien loin de là; et quand bien même, une
-supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot
-bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour
-que tout notre monde tombât sur le reste comme un grain du Nord-Ouest
-sur un navire qui a les perroquets dessus.
-
---Faisons notre métier de corsaires avec activité, puisque nous sommes
-condamnés à le faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec dignité et
-générosité... Cette maxime a toujours été la mienne, et j'espère qu'elle
-deviendra bientôt la vôtre... d'autant plus que j'ai sur notre cargaison
-féminine, des vues qui s'accordent mieux que je ne puis encore le dire,
-avec ma maxime...
-
---Oh! dès l'instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et
-les choses iront rondement et d'aplomb.
-
---J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et
-lui communiquer mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la dernière
-séance, m'a fait prendre la résolution de ne plus rassembler ces
-messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisément me
-passer.
-
---Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j'aurais été cent
-fois plus sévère que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec ma bonne
-grosse franchise.
-
---Voici mon projet _grosso modo_, comme on dit...
-
---Oui, _rosse au mot haut_, j'entends bien, quoique je n'entende pas
-beaucoup l'espagnol. _Rosse_-les au premier _mot_ trop _haut_: c'est une
-bonne consigne, celle-là.
-
---Les familles, les parens des femmes que nous possédons, sont riches,
-ai-je pensé!
-
---Je crois bien! tous ces gros parias qui ont joué toute la nuit à bord
-de nous, avaient des onces d'or plein la poche de leurs beaux habits
-noirs.
-
---Ces parens riches, comme il est facile de le prévoir, chercheront à
-ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs, ne fût-ce même que pour
-l'honneur et la dignité des familles. En sorte qu'en allant relâcher
-dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous
-pourrions entrer en arrangement pour la rançon de chacune de nos
-beautés, nous verrons les plus opulens Colombiens venir à composition...
-
---C'est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra
-ravoir sa fille; mille gourdes pour le frère qui voudra _traiter_ de
-mademoiselle sa soeur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari
-qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant,
-j'ai été marié, et je sens qu'il faut mettre le prix des femmes un peu à
-la portée de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque mari.
-
---Enfin, une fois amarrés tranquillement dans notre port de relâche,
-nous réglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les
-ressources plus ou moins grandes des familles... Or, vous comprenez bien
-qu'avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de ménager la
-délicatesse de ces pauvres femmes.
-
---Oui, oui, de ménager la qualité de la marchandise pour trouver à la
-placer mieux que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le cours du
-voyage.
-
---Vous avez parfaitement compris mon intention.
-
---Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d'esprit
-que vous, bien certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut
-pas que...
-
---Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage, par un grand coup
-de sifflet du maître, l'ordre que je vous ai donné relativement à la
-conduite que nos gens doivent observer envers nos passagères pendant
-toute la durée de leur séjour à bord de mon corsaire...
-
---Ça suffit, commandant, je vais tâcher de m'entendre avec maître Fouc
-sur la manière de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la
-chose à tout notre monde...»
-
-Le second passa devant: il s'entretint quelques minutes avec maître
-Fouc, qui l'écouta attentivement et qui, après avoir saisi l'idée que
-son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d'oeil respectueux sur
-son commandant et fit retentir l'air d'un des plus longs coups de
-sifflets que l'équipage eût encore entendu.
-
-Le maître ayant repris haleine, après ce signal d'avertissement, se mit
-à beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses
-larges poumons:
-
-«L'équipage est averti qu'il pourra faire les _aimables_ avec les
-particulières; mais qu'à la première plainte de _tentation_ un peu trop
-forte de leur part, les indécens seront envoyés le long du corsaire pour
-prendre le bain de pied de santé, selon l'ordre du commandant. Tout le
-monde généralement quelconque a-t-il entendu l'ordre à bord?...
-
---Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent avec soumission tous
-les gens de l'équipage.
-
---C'est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l'oeil!»
-
-Maître Fouc, pour mettre à profit un des premiers la munificence des
-dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit
-de la caronade sur laquelle il s'était placé avant de donner son coup de
-sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre à la main, il alla
-offrir ses services à l'une des prisonnières. Tous les matelots
-imitèrent la courtoise conduite du maître, et croyant qu'il n'y avait
-pour eux qu'à se présenter aux belles captives pour tarir leurs larmes
-et leur faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent de la
-meilleure grâce possible en s'efforçant de se donner des airs de
-gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à
-l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, les prisonnières
-reculèrent d'effroi, en se portant sur le gaillard d'arrière, comme pour
-chercher près du commandant un dernier refuge contre la brutalité
-amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et
-d'épouvante n'arrachèrent qu'un sourire à _l'Invisible_, bien convaincu,
-qu'il était, de la réserve dans laquelle se maintiendrait son équipage
-en sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore
-leur pudeur sur le danger des tentatives qu'elles paraissaient redouter
-de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, il daigna leur répéter
-lui-même qu'aucune espèce de violence ne leur serait faite, et que leurs
-vainqueurs ne devraient leurs succès qu'à la bienveillance particulière
-des victimes.
-
-«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières. Toutes mes
-compagnes n'ont pas, dans leur infortune, d'autre sentiment que le mien
-en présence de ces brigands dont vous êtes le chef.
-
---Peste, la mort! répondit avec une sardonique tranquillité le
-commandant. Madame, vous êtes une héroïne, et un capitaine moins
-courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la première!
-
---Oui, si tu pouvais te croire un héros!... Heureusement pour moi que tu
-te rends plus de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban!
-
---C'est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu'au bout et la
-délicatesse jusqu'au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre
-nom?
-
---Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est écrit sur les bijoux dont tu
-m'as dépouillée, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le
-voir et apprendre à quelle famille, un jour, tu auras à rendre compte de
-ton crime...
-
---Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame la comtesse de l'Annonciade
-que j'ai l'honneur de parler... Garçons, dit alors _l'Invisible_ en
-s'adressant à ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi
-noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette réserve vous sera
-d'autant plus facile à observer, que madame est noire, petite,
-acariâtre, et déjà d'un certain âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle,
-cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J'ordonne qu'on
-la laisse tranquille!»
-
-La comtesse voulut répondre à ce sarcasme de forban: sa voix expira de
-dépit sur ses lèvres pâles et titillantes...
-
-_L'Invisible_ continua à se promener, en affectant, aux yeux de ses
-victimes éplorées, cet air de grandeur dédaigneuse que les infortunées
-avaient tant admiré en lui quelques heures auparavant pendant le bal.
-
-Les captives tombèrent le long des parois et au pied des caronades, dans
-l'attitude du désespoir et de l'anéantissement, et pour mieux narguer
-encore la fierté inflexible de la comtesse, le commandant, voyant
-l'ardeur amoureuse de son équipage se ralentir en face des beautés
-presqu'évanouies, demanda tout haut à maître Fouc:
-
---Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi
-facilement auprès de ces dames?
-
---Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est que, permettez-moi de vous dire
-sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens
-disent comme ça, qu'à terre ils auront quelque chose de mieux pour leur
-argent et sans se donner tant de mal...
-
---Au fait, c'est possible!» reprit _l'Invisible_ après avoir entendu la
-réponse de maître Fouc... Puis, au bout de quelques minutes de
-réflexion, il ajouta en parlant à son second:
-
-«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont pour la nuit: ces
-dames s'y placeront, et personne n'ira troubler leur repos ni leurs
-méditations sur la cruauté des pirates... Allez donner vos ordres,
-monsieur le second, et que je n'entende plus parler d'elles!...»
-
-Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_,
-notre timide et timoré Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement
-possible, dans un des recoins de l'entrepont, et il ne remonta sur le
-gaillard d'arrière, auprès de son commandant, que lorsque les
-prisonnières, en descendant dans la partie du navire qu'il avait occupée
-jusque-là, le forcèrent de reparaître sur le pont.
-
-Le commandant, en voyant son galant officier encore défiguré sous sa
-perruque blonde et ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher de lui
-demander en riant presque aux éclats:
-
-«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un siècle qu'on
-ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance
-de nos farouches Lucrèces de Cumana!
-
---Commandant, répondit le Banian, en s'approchant le plus qu'il put de
-l'oreille de son caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais peur
-d'être reconnu...
-
---Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans l'état où vous êtes?
-vous-même, j'en suis sûr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace
-la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins ressemblé que vous après la
-métamorphose que je vous ai fait subir!
-
---Mon commandant, si c'était un effet de votre bonté de parler plus bas!
-
---Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le
-mystère est devenu inutile?
-
---Je vous avouerai que j'avais peur et que même j'ai encore peur d'être
-reconnu de la comtesse.
-
---Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme!
-Tudieu quelle gaillarde!
-
---Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d'y
-penser seulement.
-
---De frayeur, n'est-ce pas?
-
---Non, de sentiment, mon commandant... J'ai eu, comme je crois avoir eu
-l'honneur de vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un peu la
-comtesse de l'Annonciade...
-
---Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-être?
-
---Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.
-
---Adorable petit fat que vous faites!...
-
---Non, je vous promets bien, foi d'honnête homme, qu'il n'y a aucune
-espèce de fatuité de ma part dans cette affaire... Il y a plutôt regret
-et... un peu peur...
-
---Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d'armes... Ah çà,
-est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu'il
-fallût payer de votre personne, vous ne parviendriez pas à vous
-débarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement?
-
---Au contraire, commandant, au contraire... je sens qu'à présent je me
-battrais comme un lion, tant je suis las de la vie... Je ne vois que
-trop clairement que je ne suis destiné qu'à être toujours malheureux et
-qu'à traîner une existence misérable au milieu de tous les événemens et
-dans toutes les parties du globe.
-
---Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la
-vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort?
-Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine
-d'armes!
-
---Non, commandant, ce n'est pas cela que j'ai voulu vous faire entendre.
-J'ai voulu dire que mon désespoir ne pourrait que contribuer à augmenter
-ma détermination naturelle...
-
---Oui, oui, j'entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous
-voulez dire... Cambusier, cambusier!»
-
-L'homme chargé à bord du corsaire de la distribution des vivres, se
-présenta devant son commandant, la casquette à la main. Le commandant
-lui intima cet ordre:
-
-«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie à monsieur...»
-
-Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire
-_l'Invisible_, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait
-jamais d'eau-de-vie.
-
-«Je ne vous demande pas, lui répondit _l'Invisible_, si vous en buvez:
-j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand
-verre.»
-
-Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volonté du plus
-fort fut faite encore une fois.
-
-«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta _l'Invisible_ au moment où le
-capitaine d'armes se disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double
-ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dînez
-avec moi...
-
---Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invité tout troublé
-encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de
-spiritueux... trop d'honneur!... j'accepte avec reconnaissance cette
-nouvelle marque de bonté...»
-
-«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger
-en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je
-pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce
-coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire
-digérer le potage de sept à huit personnes... Oh les capitaines, les
-capitaines! il est écrit dans le ciel qu'ils feront toujours mon
-malheur... Et dans quel nouveau dédale d'événemens le sort m'a-t-il
-encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?... Combien mon existence
-à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu'elle fut, était
-préférable à celle que j'entrevois dans l'avenir!... Ici c'est la
-terreur, l'effroi de moi-même et des autres... Là je n'avais pour
-reposer ma tête poursuivie, que l'humble case de _Supplicia_... Mais
-ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'épaisseur seule
-de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l'Annonciade,
-de cette femme céleste que j'ai trompée et que moi-même j'ai livrée à
-ses épouvantables ravisseurs... Dieu! que je souffre, que je suis
-tourmenté... Et n'avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en
-me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi... Le
-malheur m'a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et coeur! Il ne m'a
-laissé que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la
-vaine apparence extérieure d'un homme!»
-
-En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions
-misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à
-l'oreille distraite de notre héros désespéré...
-
-«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: le commandant vous attend.
-
---Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l'avertissement du
-petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en
-attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve...»
-
-Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre,
-au grand air, à la vue de tout l'équipage... Une nappe de beau linge
-blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine
-transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service.
-Deux couverts seuls avaient été mis en face l'un de l'autre sur le
-capot.
-
-Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût
-assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras et de gêne,
-vis-à-vis de son sévère Amphitryon...
-
-On apporta le dîner: c'était un gros morceau de boeuf salé, cuit dans
-l'eau de mer à la chaudière de l'équipage... Une galette de biscuit
-brisée en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit à manger
-son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à
-en faire autant que lui, si le coeur lui en disait...
-
-Le discret convive fit d'abord comme son hôte, mais en pensant que
-bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du
-festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de
-ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée
-qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin
-plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui
-restât.
-
-«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être
-étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager
-avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes,
-quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon goût assez prononcé
-pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours semblé un délassement
-ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s'imposer comme
-une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des
-capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre ou
-tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient
-surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières
-bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la
-cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que
-du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou
-d'eau-de-vie destinée à n'être bue que pendant le combat ou après
-l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu
-quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour
-manger seul le dîner qu'on venait de servir; ce dîner ne m'aurait pas
-été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait
-une assiette derrière le dos, n'eût pas consenti probablement à échanger
-sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute
-idée de ma sobriété, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger
-et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des
-privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur.
-Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donné l'ordre de jeter à la mer
-les restes du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer par-dessus le
-bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.
-
---Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!...
-
---Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre
-hésitation... Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que
-j'avais ordonné d'ailleurs?
-
---Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire... c'était seulement
-une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop
-pourquoi...
-
---A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et
-ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table
-autrement que pour la forme... Mais à bord, il faut que tout ne soit
-qu'austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre... Williams,
-versez un verre d'eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré.
-
---Pardon, commandant, j'ai bu déjà...
-
---Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c'est celle
-que nous avons faite à la Martinique... Vous en boirez bien un verre à
-ma santé?...
-
---Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le
-permettre...
-
---C'est cela. Maintenant que notre dîner est fini et que nous avons
-passé un quart d'heure à table, le service du bord va reprendre son
-empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés... Que dites-vous de
-l'épicurisme de votre commandant?...
-
---Mais, je dis qu'il convient parfaitement à la santé et qu'il a surtout
-l'avantage de prêcher d'exemple.
-
---Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, vos batteries de
-caronades disposées à ne pas faire _chate_?
-
---Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le désirer, commandant, et
-que j'ai pu moi-même m'en assurer.
-
---A la bonne heure, car d'un moment à l'autre, dans le métier que nous
-faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que
-trop l'excessive prévoyance que l'on doit apporter dans ce qui concerne
-le service parfait du navire.
-
-Cela dit, le commandant se mit à se promener sur le pont, et le Banian
-presqu'encore à jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les autres
-officiers, en ruminant tout bas et de manière à n'être entendu de
-personne: «Faire servir un mauvais morceau de boeuf salé dans un plat
-d'argent, et manger une demi-livre de salaison d'équipage dans des
-assiettes de porcelaine de Sèvres! O mystification des mystifications...
-Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu
-engendrer dans sa colère et pour mon malheur!...»
-
-
-
-
-XIX
-
- Hourra! mes fils, à nous la part du diable, s'écrie d'une voix
- tonnante l'INVISIBLE, monté sur son bastingage.--A nous la part
- du diable! c'est moi qui jure de vous la donner, et vous me
- connaissez!
-
- (Page 89.)
-
-Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--délivrance des prisonnières.
-
-
-Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous
-devez vous rappeler encore l'impression rêveuse que laissaient, après
-elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les
-récits qui venaient de vous peindre un corsaire algérien, ramenant
-tranquillement dans sa cale le narrateur de l'histoire d'abord et cinq
-ou six belles passagères devenues la proie des forbans, après un
-abordage sanglant et une victoire vaillamment disputée par le malheureux
-navire capturé!
-
-Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps
-passés, naviguait _l'Oiseau-de-Nuit_, avec un groupe de jeunes beautés
-colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches
-dépouilles dans la chambre secrète du commandant.
-
-Les séductions permises aux écumeurs de mer n'ayant pu réussir auprès
-des captives, eu égard aux violences défendues par le capitaine
-_Invisible_, l'équipage était revenu sur le pont, laissant les jeunes
-captives se lamenter tout à leur aise et déplorer entre elles le sort
-qui les avait si cruellement condamnées à devenir la proie d'un
-inflexible pirate...
-
-Quant à _l'Invisible_, très peu ému des plaintes qui s'élevaient du fond
-de l'entrepont vers lui, et fort indifférent aux imprécations dont il
-savait être devenu l'objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard
-d'arrière, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le
-point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer
-vers les côtes du Brésil ou ailleurs... Une nuit s'était déjà écoulée
-depuis le départ de Cumana... Une autre nuit allait descendre sur les
-flots, portant avec elle un événement plus terrible encore que tous ceux
-que nous avons retracés jusqu'ici... Et pourtant, à voir les ondes
-paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire; à entendre le
-doux gémissement de la brise tiède et régulière soupirant dans les
-voiles qu'elle enflait avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité
-et le silence qui régnaient sur le pont éclairé par les premiers rayons
-de la lune qui s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment le
-plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa
-tranquille et pacifique destination...
-
-La cloche d'argent placée luxueusement au pied du grand mât, avait déjà
-piqué minuit, et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses deux
-potences de l'avant, avait répété les quatre coups doubles de l'heure
-annoncée sur l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait veillé sur le
-pont, se disposait à être remplacé par les hommes que l'on venait
-d'appeler au service de la nuit... Mais au moment où les gens de la
-grande bordée allaient descendre dans leurs hamacs réchauffés par leurs
-camarades, une voix s'éleva pour leur faire entendre ce commandement sec
-et bref:
-
-«Personne en bas, tout le monde à son poste!»
-
-C'était le capitaine _Invisible_ qui, les yeux tournés vers la partie
-des flots qu'argentaient les reflets de la lune, venait de donner
-lui-même cet ordre.
-
-Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt dans la direction du
-point où le commandant semblait avoir aperçu quelque chose... On savait
-à bord que c'était lui qui découvrait toujours les navires qui se
-montraient au large. Cette faculté si précieuse qu'il devait à
-l'excellence de sa vue perçante, paraissait être encore un des
-priviléges attachés aux qualités ou au pouvoir surnaturel que le
-vulgaire se plaisait à reconnaître en lui...
-
-Le commandement venait d'être fait: cinq minutes après l'avoir entendu,
-le second vint prévenir son chef que tout le monde était rangé à son
-poste de combat.
-
-«C'est bon, avait répondu _l'Invisible_, que tout le monde y reste!»
-
-Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis le branle-bas général,
-lorsque les regards pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer
-les objets au large et pendant la nuit, s'arrêtèrent sur un point noir
-que faisait ressortir, sur la face argentée des flots mobiles, la clarté
-de l'astre qui s'élevait majestueusement et silencieusement dans
-l'Est... «C'est le navire qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à
-l'oreille, les matelots... Il court sur nous avec de la brise, car il
-grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du
-chenu dans sa cale...»
-
-Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en effet à approcher de
-_l'Oiseau-de-Nuit_ qui continuait sa bordée au plus près du vent... Mais
-dès que l'on put observer à une plus petite distance le nouveau venu, on
-remarqua qu'il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux
-parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière et permettre aux hommes
-de _l'Oiseau-de-Nuit_ de compter un à un, à la lueur de la lumière
-voyageuse, le nombre des sabords de ce bâtiment si soudainement
-rencontré...
-
-Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire à demi-portée de
-canon, qu'il prit la même bordée que son compagnon de route, en
-conservant toujours sur lui l'avantage du vent.
-
-Les deux navires suivirent parallèlement la même direction pendant une
-demi-heure à peu près, sans se parler, sans faire aucune manoeuvre
-décisive qui annonçât une résolution arrêtée chez l'un des deux
-commandans.
-
-La bordée que venait de prendre le nouveau venu, à si peu de distance du
-corsaire, permit à l'équipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ d'observer et
-d'examiner tout à son aise le navire sur lequel, jusqu'à ce moment, il
-n'avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes.
-
-Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine et ses gens, en
-l'apercevant dans l'ombre à une grande portée de vue, leur compagnon de
-voyage était une grosse corvette à batterie couverte. Sa mâture était
-haute et ses mâts largement espacés entr'eux. Les rayons de la lune, en
-éclairant, par le côté de bâbord, ses voiles mollement balancées au
-roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d'une forte
-dimension et parfaitement établis sur leurs longues vergues.
-
-«C'est à quelque croiseur de la division anglaise ou française que je
-vais probablement avoir affaire, se dit en lui-même _l'Invisible_. Tout
-m'annonce déjà que cette corvette ne m'a accosté de si près que pour me
-visiter ou me surveiller comme un bâtiment suspect... Mais ce qui me
-rassure contre l'événement décisif que je prévois, c'est le désordre qui
-paraît régner à bord de mon voisin... Dans la petite manoeuvre qu'il lui
-a fallu faire pour prendre la même direction que moi, on criait et l'on
-hurlait à son bord, comme sur le pont d'un bâtiment en perdition; tandis
-que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dévoué... Ces
-hommes rangés le long de ces pièces prêtes à faire feu au premier
-signal; ces gens de la manoeuvre disposés à m'obéir sans souffler le
-mot, sont là au milieu de la nuit, immobiles comme des statues,
-impassibles comme du marbre... Et un seul de mes signes, le moindre de
-mes gestes suffira pour en faire des lions furieux... Que puis-je avoir
-à redouter avec une pareille discipline et un semblable dévouement, d'un
-adversaire à bord duquel tout est désordre, tumulte, confusion? Là, les
-voilà encore qui braillent de l'anglais, de manière à m'assourdir!...»
-
-Et en faisant ces réflexions rassurantes, _l'Invisible_ continuait à se
-promener sur l'arrière, sans que les yeux de ses cent cinquante braves
-pirates, qui paraissaient dormir debout à leur poste, perdissent un seul
-de ses mouvemens, un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. Leur
-attention concentrée tout entière sur leur commandant ne leur permettait
-pas de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était par lui seul
-qu'ils voulaient voir ce qui les intéressait le plus; c'était par lui
-qu'ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprême, la
-vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile
-et si fanatisée par lui seul!
-
-Une demi-heure environ s'était écoulée depuis le moment où la corvette
-avait jugé à propos de prendre les mêmes amures que le corsaire, et
-jusque-là aucun des deux navires n'avait paru songer à héler son voisin.
-
-Bien déterminé à ne pas entamer le premier l'entretien dans la position
-passive où il se trouvait par rapport au nouvel arrivé, _l'Invisible_
-avait eu le temps de méditer le parti qu'il lui conviendrait d'adopter
-dans le cas probable où le commandant du croiseur se déciderait à lui
-adresser la parole...
-
-Après avoir mûrement réfléchi dans cette circonstance assez délicate, il
-s'arrêta à la détermination qui lui sembla s'accorder le mieux avec la
-dignité de sa situation et la fierté de son caractère...
-
-«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore encore la nation et
-le but, de m'approcher pendant la nuit, ce n'est pas une raison pour que
-je réponde avec docilité aux questions qu'elle pourra m'adresser en
-mêlant peut-être l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir prendre, à
-l'inconvenance déjà assez intolérable de sa manoeuvre... Le mieux, si
-elle m'interroge, sera de ne rien lui répondre et de la forcer à quelque
-manoeuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher
-son manque d'égards... et son imprudence... Elle ignore sans doute avec
-qui elle s'expose à se mesurer... Qu'elle tremble l'orgueilleuse, de
-recevoir de moi la plus terrible leçon!...»
-
-L'intrépide commandant fit signe à son second de venir recevoir ses
-ordres...
-
-Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta respectueusement
-l'oreille aux paroles que son chef désirait lui faire entendre à voix
-basse...
-
-«Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec
-les autres officiers à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à
-bord ne soit pas interrompu... même par le cri des blessés ou des
-mourans, s'il y en a bientôt... Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous
-rendre à votre poste pour ne plus le quitter... à moins cependant que je
-ne vienne à vous manquer... Vous ordonnerez tout bas à mes gens de se
-coucher à plat-ventre sur le pont, au moment où, au signal de mon
-porte-voix, je leur indiquerai de faire _casse-cou_ avant la volée que
-pourra nous envoyer le croiseur... Vous entendez bien: _casse-cou!_ je
-le veux... Mais le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le monde se
-relève...
-
---Tous ils se relèveront, commandant, moins les morts, s'il y en a... Ce
-sera bien assez déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre, comme des
-_galines_! Ils aimeraient mieux n'avoir pas à s'allonger à plat pont...
-mais puisque vous le voulez...
-
---Oui, je vous le répète, je le veux!...
-
---Cela suffit, mon commandant, ça sera.
-
---Ainsi voilà une affaire entendue: les haches d'abordage et les
-poignards sont prêts?
-
---Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup
-de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs...
-
---C'est bon... A propos, vous aurez soin de faire descendre
-immédiatement nos prisonnières de l'entrepont, dans la cale... L'affaire
-que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.
-
---C'est vrai, commandant: il ne faut pas d'ailleurs risquer à avarier la
-marchandise dans le combat... Moi-même je vais veiller à les faire
-descendre en double à fond de cale...
-
---Allez! vous savez maintenant l'ordre du jour... Silence, toujours
-silence! et attention au commandement; casse-cou au besoin et souple à
-l'abordage s'il le faut... Vous n'oublierez pas d'ordonner à notre
-nouveau capitaine d'armes, de se tenir au pied du grand-mât, là sans
-cesse sous mes yeux... C'est un garçon sans expérience et qui a besoin
-d'être surveillé...»
-
-A l'instant où _l'Invisible_ venait de donner ainsi son dernier ordre,
-un homme placé sur le côté de dessous le vent de la petite dunette
-qu'avait la corvette, se mit à brailler en anglais, dans son long
-porte-voix, en s'adressant à _l'Oiseau-de-Nuit_:
-
-«_Brick, ohé!_»
-
-_L'Invisible_ laissant ce cri sauvage se perdre dans les airs et sur les
-flots, continua à se promener paisiblement comme s'il n'avait rien
-entendu...
-
-Le héleur obstiné, qui probablement n'était rien moins que le commandant
-de la corvette, très surpris et peut-être bien même très piqué de
-n'avoir obtenu aucune réponse, renouvela son interpellation avec plus de
-force encore que la première fois et d'un ton impérieux qui sentait le
-dépit qu'avait dû lui faire éprouver le silence absolu qu'on avait
-observé à bord du brick.
-
-«_Brick, ohé!_» répéta l'officier de la corvette jusqu'au complet
-enrouement de sa voix.
-
-_L'Invisible_ ne daigna pas seulement tourner la tête du côté d'où lui
-venait le bruit; tous les officiers et les matelots pirates, seulement
-en voyant l'impassibilité de leur capitaine, avaient fixé leurs yeux
-flamboyans sur lui, comme pour attendre le signal de faire feu.
-
-Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal ne devait encore leur être
-donné...
-
-Aux questions inutiles adressées au tranquille brick par la corvette,
-succéda un peu de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui avait si
-vainement crié dans son porte-voix, parut s'entretenir quelque temps
-avec plusieurs individus venus sur la dunette pour se concerter sans
-doute sur ce que la corvette devait faire dans cette étrange
-conjoncture...
-
-Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de conversations et
-d'indécision, la corvette prit le parti de laisser arriver sur le
-corsaire de manière à l'aborder par l'avant et à lui couper le chemin
-dans la direction qu'il avait continué à suivre jusqu'à ce moment...
-
-_L'Invisible_, qui déjà avait prévu cette manoeuvre, et qui surtout
-avait calculé l'avantage qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent
-auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, s'arrêta au pied de
-son grand mât et commanda à demi-voix à ses gens:
-
-«Brasse à culer partout, traverse les focs au vent: la barre toute à
-tribord pour un instant!...»
-
-Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid, est exécuté avec la
-plus surprenante promptitude: le corsaire cule en venant dans le vent.
-
-La corvette qui a laissé arriver dépasse le corsaire, et se trouve
-bientôt sous le vent de son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre
-l'allure qu'elle a quittée et lui disputer l'avantage qu'elle a perdu...
-
-Le corsaire, après avoir réussi dans cette manoeuvre hardie, reprend sa
-bordée du plus près en orientant pour courir de l'avant; et favorisé par
-la brise qui fraîchit un peu, le voilà qui passe au vent de la corvette
-en la rasant par la hanche du vent, à longueur de gaffe:
-
-«A mon tour maintenant de te héler, imbécile de corvette,» se dit tout
-bas _l'Invisible_.
-
-Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant du côté de tribord et il
-articule ces mots, d'une voix lente, sonore et ferme:
-
-«Oh! du navire, oh!»
-
-Cette fois pas de réponse, le bruit seul qu'on fait à bord de la
-corvette accueille son interrogation; c'est à son tour d'éprouver
-l'humiliation du silence qu'il a fait subir à son adversaire...
-
-Mais lui, moins patient, malgré sa résignation apparente, que le
-commandant dont il a dédaigné les questions, ajoute à son
-interpellation:
-
-«Si vous ne répondez pas à ce que je vous demande, je vous coule!»
-
-Et il crie une seconde fois à la corvette avec le même sang-froid et la
-même lenteur:
-
-«Oh! du navire, oh!...»
-
-Au bout d'une minute de silence, _l'Invisible_, sur lequel tombe la
-clarté de la lune du bord du vent, lève, agite son porte-voix: c'est le
-signal qu'attend depuis long-temps son brûlant équipage: toute la volée
-de tribord part et tonne, ne fait qu'un coup et va se loger de bout en
-bout par la hanche dans les flancs ébranlés de la corvette...
-
-«Casse-cou, casse-cou! tout le monde à plat sur le pont! s'écrie
-_l'Invisible_ dès que sa voix peut se faire entendre après le fracas de
-la formidable bordée qu'il vient de lancer...»
-
-La corvette revient au vent pour riposter: elle envoie toute sa bordée
-de bâbord au corsaire qui la reçoit vaillamment à bout portant. Un seul
-homme pendant ce terrible vacarme est resté droit sur le pont auprès des
-deux timoniers qui gouvernent à la barre: ce seul homme c'est
-_l'Invisible_...
-
-«Recharge en double et feu toujours! dit-il à son équipage: ils crient
-comme des salopes à bord de cette barque à piment; elle est à nous!...»
-
-Les volées se succèdent: on combat en silence à bord du corsaire: on ne
-tire qu'en désordre et au milieu du tumulte à bord de la corvette...
-
-Le moment paraît favorable à _l'Invisible_ pour tenter l'abordage, et ce
-parti lui semble d'autant plus nécessaire, qu'il croit avoir senti son
-brick au bout d'une demi-heure d'engagement, frémir sous ses pieds et
-devenir plus lourd à gouverner...
-
-De sourdes clameurs ont même été poussées dans la cale par les captives
-qu'on a placées dans cette partie du navire avant le combat: Elles ont
-crié que l'eau les noyait... On a fermé les panneaux et leurs cris ont
-été étouffés sous les écoutilles dont on a bouché toutes les issues. Il
-n'y a plus à hésiter.
-
-«A l'abordage! à l'abordage!» commande _l'Invisible_, et ses matelots
-hurlent après lui: _A l'abordage!_... C'était le seul cri qu'il leur fût
-permis de pousser pendant le combat...
-
-Un coup de barre est donné au vent, l'écoute du guy est filée: le
-corsaire arrive et aborde de bout en bout la corvette.
-
-La lune qui jusqu'alors avait éclairé le duel de ces deux bâtimens,
-disparaît tout-à-coup sous de gros et sombres nuages. L'obscurité
-favorise l'audace des corsaires en cachant à leurs ennemis l'infériorité
-de leur nombre. On se hache long-temps, le massacre se prolonge sur le
-pont et sur les bastingages des deux navires, sans que l'avantage tourne
-du côté du plus fort contre le plus faible. L'ardeur des combattans est
-égale de part et d'autre, et l'intrépidité des pirates surpasse même,
-s'il est possible, le courage de leurs adversaires... Cependant, au bout
-d'une demi-heure de carnage, les officiers et les matelots du corsaire
-semblent s'être aperçus que, sous leurs pieds ensanglantés, leur navire
-s'est affaissé le long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour
-sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils devinent avec effroi que leur
-brick s'est enfoncé dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages
-élevés de la corvette... _Nous coulons, nous coulons bas!_ crie une voix
-perçante que la frayeur semble rendre encore plus aiguë... Cette voix
-sinistre est celle du capitaine d'armes que l'eau qui s'engouffre dans
-le bâtiment a forcé de sortir de la cale où le poltron avait été
-chercher un refuge contre le danger, parmi les blessés et les femmes...
-Loin de ralentir l'ardeur des forbans, la certitude du danger qu'ils
-courent ne sert au contraire qu'à rendre leur détermination plus
-énergique et leur attaque plus redoutable.
-
-Un surcroît d'efforts, un redoublement de rage devient nécessaire au
-bouillant équipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ pour lui assurer une victoire
-si difficile et déjà si vaillamment disputée. _L'Invisible_ sent que le
-moment est arrivé pour lui et pour les siens, de recourir à l'extrémité
-du désespoir. Dans les nombreux engagemens que l'intrépide capitaine a
-livrés aux navires de guerre, qui sont si souvent devenus sa proie, il a
-éprouvé sur son équipage l'effet d'un mot magique qui n'a jamais manqué
-d'enflammer la sauvage valeur de ses gens. Ce mot terrible, il va le
-prononcer, car il ne prévoit que trop que l'instant de triompher ou de
-périr est venu... Une minute, une seule seconde de plus peut-être de
-résistance de la part de la corvette, et le corsaire est vaincu; et
-lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener à lui les chances
-heureuses du combat, il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot à
-ses farouches compagnons, quelque épouvantable que soit la promesse
-contenue dans ce mot de carnage et de sang...
-
-«Hourra! mes fils, à nous _la part du diable_! s'écrie d'une voix
-tonnante _l'Invisible_ monté sur son bastingage, à nous _la part du
-diable_! c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!
-
---A nous _la part du diable_! répètent à la fois tous les corsaires,
-hors d'eux-mêmes, en élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte du
-combat, cette clameur homicide! C'est la première fois depuis qu'ils ont
-accosté la corvette, que les forbans de _l'Oiseau-de-Nuit_ aient fait
-entendre un seul cri, une seule parole, un seul mot. Jusque-là ils ont
-combattu en observant le plus profond et le plus sinistre silence; et
-jusque-là même les blessés et les mourans sont tombés sans pousser un
-soupir, sans oser faire entendre une plainte, le plus léger murmure.
-Mais à la voix de leur capitaine qui leur a dit: A nous _la part du
-diable_! toutes les bouches écumantes des pirates ont répondu avec un
-féroce délire: A nous _la part du diable_! et les pistolets qui armaient
-leurs poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs terribles mains,
-ont été jetés comme des instrumens inutiles sur le pont ou le long du
-bord. C'est un large poignard, qui, de leur ceinture, passe dans leurs
-mains frémissantes pour leur ouvrir un passage de sang sur les gaillards
-de la corvette... Chacun d'eux cherche, dans les groupes des matelots
-ennemis, l'homme qu'il doit attaquer et déchirer de la lame de son
-coutelas... _La part du diable_, c'est pour eux la mort de l'équipage
-danois et le pillage de la corvette!... Cette part du diable leur sera
-faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres qu'ils sont, tant ils ont
-soif de sang, tant ils ont faim de pillage! Le succès désormais ne peut
-être douteux pour les corsaires, et leur navire percé, criblé, qui va
-couler sous leurs pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette
-qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont déjà couverte des cadavres des
-hommes qui la défendaient contre leurs épouvantables coups.
-
-Mais à l'instant du triomphe et au milieu de l'affreuse mêlée des
-combattans qui se hachent sur les bastingages du bâtiment danois, un cri
-d'effroi se fait entendre sur le pont de _l'Oiseau-de-Nuit_... _Le
-capitaine est blessé, le capitaine est blessé!!_ Tels sont les mots qui
-viennent d'être portés aux oreilles des forbans qu'avaient une minute
-auparavant exaspérés la voix de leur commandant. Ceux des corsaires qui
-combattent sur les pavois de l'arrière, le plus près de leur capitaine,
-le cherchent des yeux à la place où sa présence les conviait au carnage
-et soutenait leur ardeur... Ils s'aperçoivent avec terreur qu'il n'est
-plus au milieu d'eux... Ils le demandent alors, ils l'appellent, ils
-veulent le voir, le toucher, le secourir du moins, et ils trouvent sous
-leurs pieds un homme expirant qui leur montre de la main la corvette à
-moitié rendue... Mais il est trop tard maintenant pour songer à vaincre.
-La bouche imprudente qui s'est ouverte pour dire: _Le capitaine est
-blessé_, a décidé du sort du combat: un seul instant de plus encore, et
-les Danois étaient accablés. Mais à ce cri funeste les forbans déjà
-victorieux se sont arrêtés: la fureur qui les transportait s'est
-ralentie: leurs poignards levés pour faire tomber à leurs pieds leurs
-adversaires massacrés, sont restés suspendus sur la tête des matelots
-qu'ils allaient immoler à leur rage... Les officiers de la corvette,
-qui, jusqu'à ce moment, ont vainement cherché à s'opposer au sentiment
-de terreur qui semblait s'être emparé de leurs hommes, ne savent que
-trop bien profiter de l'hésitation qu'ils remarquent du côté des
-corsaires: ils ramènent leurs gens au carnage, en se jetant les premiers
-sur les groupes de forbans qu'ils ébranlent et qui, d'assaillans qu'ils
-étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés. Long-temps
-encore dure le massacre; mais l'avantage de ce dernier engagement
-restera au grand nombre... Au bout d'une heure de lutte acharnée, c'est
-l'équipage mutilé, écharpé et vaincu du capitaine _Invisible_ qui rentre
-à bord de son brick, et le brick lui-même, mitraillé par le feu de son
-ennemi et éreinté par le choc de l'abordage, menace de couler sous les
-pas des forbans auxquels, pour la dernière fois, il va offrir un trop
-inutile refuge...
-
-Peu de temps fut nécessaire à la corvette victorieuse pour mettre ses
-embarcations à la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune résistance
-ne fut opposée par les corsaires découragés aux premiers canots qui
-l'élongèrent, et les marins danois, en sautant à bord de leur prise,
-aperçurent avec étonnement, dans l'entrepont de ce mystérieux navire, la
-foule des malheureuses captives que l'eau avait gagnées en entrant de
-toutes parts dans la cale, percée à la flottaison par plusieurs
-boulets... «Sauvons les femmes et les blessés d'abord, avant que le
-brick ne coule bas!» s'écrièrent les officiers chargés du commandement
-des embarcations. Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts ou les
-mourans, de retrouver le capitaine de ces pirates... Ils cherchèrent
-long-temps, les officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignât leur
-dire lequel parmi les blessés et les morts était leur capitaine... Mais
-aux efforts que l'un des marins mourans fit pour tourner le pistolet
-qu'il tenait encore à la main, sur sa poitrine déjà percée d'une balle,
-tous les Danois s'écrièrent: _Voilà le capitaine!_ et plus tard, quand
-le corsaire eut disparu sous les eaux, et que les femmes, les blessés et
-les matelots prisonniers eurent été transportés à bord de la corvette,
-les vainqueurs apprirent, en frémissant encore d'effroi, que le pirate
-qu'ils venaient de combattre et de soumettre, était le _Capitaine
-Invisible_.
-
-Dans le faux-pont de la corvette _le Hamlet_, plusieurs cadres furent
-bientôt suspendus auprès des cadres qui avaient déjà reçu les blessés du
-bord. Sur ces derniers lits, on plaça les blessés du brick et parmi eux
-_l'Invisible_ expirant. En vain le chirurgien-major du bâtiment danois
-essaya-t-il d'étancher le sang qui coulait en abondance de deux ou trois
-larges plaies qu'il avait sondées dans la poitrine du chef des écumeurs
-de mer: le sang, plus fort que tous les appareils que l'art opposait à
-sa fuite, continua à couler avec les restes de la vie du redoutable
-corsaire. L'oeil fixé sur les traits agonisans de son ennemi vaincu, le
-commandant de la corvette semblait contempler encore avec avidité et
-terreur, cette physionomie mâle et funeste sur laquelle la mort allait
-bientôt effacer la dernière empreinte des passions qui avaient rendu cet
-homme extraordinaire, l'épouvante de toutes les mers qu'il avait si
-long-temps parcourues. Un signe du mourant, à l'aspect d'un des
-officiers du corsaire qu'il vit passer auprès de son cadre, indiqua au
-commandant que _l'Invisible_ voulait parler à cet officier prisonnier...
-Le commandant fit approcher du blessé cet officier sur lequel
-_l'Invisible_ tenait ses regards attachés avec l'expression d'un
-sentiment indéfinissable. C'était le Banian... «Ah! te voilà donc toi,»
-murmura _l'Invisible_ d'une voix affaiblie et avec effort, dès qu'il vit
-son ancien capitaine d'armes rendu assez près de lui pour lui faire
-entendre ces mots:... «Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant,
-reprit-il aussitôt, écoutez bien... mes dernières paroles... c'est une
-révélation importante que votre ennemi expirant... veut vous faire...
-Tenez, s'écria-t-il aussi haut qu'il le put, voilà le misérable qui a
-tout fait... lui seul a ordonné de commencer le feu sur vous; c'est sur
-lui... que doit retomber votre vengeance...» Puis, après avoir prononcé
-ces mots en tenant ses yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il
-allongea sa main défaillante, pour attirer près de lui le malheureux
-qu'il venait d'accuser, et lui dire tout bas à l'oreille, en souriant
-avec une infernale ironie: «Misérable, c'est toi qui as crié que j'étais
-blessé... et qui as ravi la victoire à tes frères... Mais tu recevras le
-châtiment... que mérite ta lâcheté... et je meurs avec l'assurance,
-infâme que tu es... de t'avoir condamné à recevoir la mort qui attend
-mes braves!...»
-
-Avec ces derniers cris de vengeance et de malédiction, s'exhala l'âme
-indomptable du corsaire vaincu, mais insoumis... Long-temps encore,
-après sa mort, les officiers et les matelots danois se disputèrent le
-sombre plaisir de contempler sa figure, ses traits, son regard éteint,
-et de mesurer de l'oeil la taille de ce pirate célèbre, qu'un grossier
-cercueil allait recevoir pour être transporté à Saint-Thomas, comme le
-témoignage le plus sûr et le trophée le plus précieux d'une victoire que
-nul croiseur n'aurait osé espérer avant le combat.
-
-Quant au malheureux Banian, accablé, écrasé sous le poids de la terrible
-dénonciation que son capitaine expiré venait de faire tomber sur sa
-tête, il fut saisi, chargé de chaînes et jeté à fond de cale à bord de
-la corvette, au milieu des autres prisonniers que le commandant danois
-se proposait de livrer bientôt à toute la sanglante rigueur des lois...
-
-Peu de jours après cet événement, la corvette _le Hamlet_, tout avariée
-encore des suites de son engagement terrible, mais toute fière du succès
-inespéré qu'elle venait d'obtenir, arriva à Saint-Thomas, avec les
-jeunes captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur de délivrer, et
-les forbans qu'elle avait eu la gloire de vaincre.
-
-Son entrée triomphale dans le port de sa station ordinaire, fut célébrée
-comme un événement à jamais mémorable dans les fastes de la marine
-danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, américain ou français,
-n'eût pas envié au _Hamlet_ l'honneur d'avoir coulé bas le navire de
-_l'Invisible_, le brick redouté de ce forban, dont le nom avait si
-souvent épouvanté les marins de ces parages! «Mais quel dommage,
-répétait la foule accourue sur les rivages de l'île pour voir débarquer
-les pirates humiliés et enchaînés! quel dommage de n'avoir pu s'emparer
-de leur chef vivant, pour lui faire expier, dans l'infamie du dernier
-supplice, l'impunité qui trop long-temps avait été réservée à ses
-crimes! Le cadavre du bandit, s'écriait-on, ne sera qu'un trophée trop
-peu éclatant pour la pompe du triomphe que l'on prépare au vainqueur.
-C'est lui qui, chargé de liens, la rage dans le coeur et la honte sur le
-front, aurait dû survivre à tous ceux qui se sont immolés pour exécuter
-ses ordres ou servir sa détestable soif de meurtre et de pillage...» Et
-c'est ainsi que la foule, toujours disposée à insulter à la défaite d'un
-ennemi vaincu, regrettait que la mort du pirate lui eût ravi le plaisir
-cruel de lui faire expier en humiliation et en outrages, la terreur
-qu'il avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant qu'il était
-encore debout, n'auraient osé ni l'insulter ni le défier...
-
-Avec quelle joie les malheureuses captives de _l'Oiseau-de-Nuit_
-revirent les rivages hospitaliers de l'île qui, pour elles, était
-devenue la terre de liberté et de délivrance. Leurs familles, informées
-de l'événement qui venait de les rendre au bonheur et à la sécurité,
-devaient bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une sombre et
-solitaire prison s'ouvrit pour recevoir les forbans prisonniers, et ce
-cachot ne devait les rendre à la lumière que pour leur faire entrevoir,
-sur une place publique, l'échafaud qu'une justice inexorable allait
-dresser pour eux.
-
-
-
-
-XX
-
- «Quoi, monsieur ne connaît donc pas St-Thomas? l'hôtel Barnabé
- c'est la grande maison noire, le garde-manger de potence dont le
- concierge Barnabé a la clef.»
-
- (Page 114.)
-
-Saint-Thomas;--la prison de l'île;--le concierge Barnabé, sa fille
-Acacie;--une rencontre imprévue;--philosophie militaire d'un geôlier:
-négociation muette; délivrance; fuite.
-
-
- «Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas, et que vous vouliez
- sauver la tête d'un malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous, ne
- tardez pas. Cette tête de malheureux est la mienne, et le billot du
- bourreau la réclame. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment;
- je craindrais même de signer ce mot... Mille fois à revoir, si jamais
- je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur de l'infortuné et bien
- innocent...
-
- »G. L...»
-
-Ce fut deux mois environ après avoir expédié le Banian sur le brick de
-mon ami _l'Invisible_, que je reçus cette triste missive, des mains d'un
-pauvre nègre arrivé à la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui
-n'avait guère mis moins de dix à douze jours à remonter contre le vent,
-de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai ce malheureux émissaire
-sur plusieurs faits qu'il m'importait de connaître, avant de me décider
-à faire précipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour _sauver la tête
-du malheureux que réclamait le billot du bourreau_. Tout ce que le
-nègre, porteur de la laconique dépêche, put me dire, c'est que le billet
-lui avait été remis à travers les grilles d'une grande prison, par un
-jeune blanc qui paraissait bien à plaindre, et qui l'avait conjuré, par
-le ventre de sa mère, de porter au plus vite, une fois rendu à la
-Martinique, ce billet à son adresse. On sait combien, pour les esclaves
-de la côte d'Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur
-mère sont puissantes et sacrées. Le noir messager de Gustave, au risque
-de recevoir cinquante coups de fouet des geôliers de la prison, s'était
-chargé de la commission du détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il
-n'avait rien eu de plus pressé que de demander ma demeure à toutes les
-personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j'aurais
-désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez
-d'instinct d'humanité pour se charger du message, mais son intelligence
-n'avait pu aller plus loin que sa bonne action.
-
-J'allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon nègre, après
-avoir récompensé le zèle de celui-ci. Le patron du bateau était un
-mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui adresser toutes les
-questions au moyen desquelles il voulait s'assurer de l'identité de ma
-personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait été
-aussi chargé pour moi... Quand il m'eut bien écouté, avec un air
-apparent d'indifférence, il tira mystérieusement, de la poche intérieure
-de sa veste de coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me remit, en me
-disant: «Si vous désirez le trouver encore en vie, vous n'avez pas une
-minute à perdre... Voilà une petite goëlette qui part ce soir pour
-Saint-Thomas; et elle n'arrivera probablement que tout juste... A mon
-départ, il y a douze jours, on parlait déjà de monter l'échafaud...»
-
-Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses révélations, dans
-la crainte, sans doute, d'engager la responsabilité qu'il avait assumée
-en se chargeant de remettre le paquet à mon adresse. Il s'exposa
-cependant au péril de recevoir un doublon de la main à la main, pour
-prix de sa commission, et pour m'obliger.
-
-J'ouvris de suite les dépêches de Gustave. Elles contenaient, en style
-boursouflé, la relation détaillée du terrible voyage que je lui avais
-fait faire à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. Le malheureux avait passé
-plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable
-histoire, qu'il me léguait comme un dernier souvenir, dans le cas où il
-viendrait à être exécuté avant que je ne pusse voler à son secours et
-l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur, qui chaque matin venait
-lui demander sa tête... Rien n'avait été omis dans les mémoires
-posthumes du condamné; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot,
-ni les larmes brûlantes qu'il laissait tomber sur le papier confident
-des tortures de son âme... Ce funeste journal avait été écrit heure par
-heure, pour mieux peindre et rendre l'actualité de ses émotions
-instantanées... Les _post-scriptum_ abondaient surtout, et la dernière
-note portait: «--Minuit; je viens d'être condamné à mort comme
-pirate!... Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout mon sang murmurant
-d'innocence ne pourra pas même effacer la tache!... Moi, pirate!... Oh!
-si les juges qui viennent de m'appeler au tribunal de Dieu dans quinze
-jours, avaient prononcé leur arrêt la main sur mon coeur et non sur le
-leur, non jamais cet arrêt infâme n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon
-coeur qui aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!... Une heure du
-matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces
-doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit ans, et l'ange sauveur
-n'entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon
-coeur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh!
-oui, pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!»
-
-Il ne m'en fallut pas davantage pour être convaincu du péril trop
-certain que courait le prisonnier... Cette exaltation d'idées et ce
-désordre de langage m'indiquaient assez sa situation. Jamais encore il
-n'avait parlé sur un ton aussi élevé et d'une manière plus figurée.
-Jamais, par conséquent, il n'avait dû se trouver dans une position plus
-affreuse... Je n'hésitai plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui,
-le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis,
-en donnant caution pour moi aux autorités de Saint-Pierre, m'obtinrent
-le laissez-passer que je réclamai pour une prétendue affaire pressée,
-qui exigeait immédiatement mon départ de la colonie, et ma présence à
-Saint-Thomas... «C'est moi, me disais-je, qui involontairement ai placé
-cet infortuné dans la fatale conjoncture où il se trouve. C'est à moi
-qu'il appartient de l'arracher à la mort qui le menace, et que, sans le
-savoir, hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa tête... Oui, partons,
-et partons tout de suite... Il me semble déjà que chaque heure de retard
-apporte avec elle un remords sur ma conscience... Oh! pourvu que
-j'arrive à temps à Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai faite et
-dont je crois entendre à chaque instant le dernier cri et le dernier
-soupir!...»
-
-La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt mis un léger paquet
-d'effets et quelques petits sacs d'argent, fit voile à onze heures du
-soir, avec une brise fraîche et favorable que je ne trouvais ni assez
-forte ni assez portante, malgré l'affirmation du patron, qui me répétait
-que c'était là le plus beau temps que l'on pût désirer. Je passai toute
-la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant
-de les fermer et de faire quelque rêve épouvantable, dont ne me menaçait
-que trop mon imagination troublée... Les heures me semblaient traîner,
-et la goëlette ne pas marcher, quoique la brise lui fît filer sept à
-huit bons noeuds... Je voyais à tout moment le calme venir, et le patron
-ne cessait de répondre à mes prédictions: «Diable, monsieur, savez-vous
-que pour peu qu'un calme comme celui-là augmente, il me faudra serrer
-mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il ne peut!»
-
-Il me fallut dévorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne
-fut que le surlendemain de notre départ que nous pûmes arriver à
-Saint-Thomas.
-
-Il était trois heures de l'après-midi quand je mis le pied à terre.
-Sauter sur le bord de la mer, demander à la première personne que je
-rencontrai où était la prison et courir vers l'endroit qu'on venait de
-m'indiquer, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au moment
-où j'allais entrer dans la geôle qui se présentait déjà à cent pas de
-moi, au bout d'une petite place, je rencontrai, à ma grande surprise,
-une dame qui en sortait et qui me reconnut en m'appelant par mon nom.
-C'était la comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et
-l'une des victimes, comme je l'avais appris en lisant la relation du
-Banian, de l'attentat de _l'Oiseau-de-Nuit_ à Cumana. Un petit vieillard
-tout habillé de noir et barbouillé de décorations vertes, jaune-orange,
-bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m'apprit que
-j'avais l'honneur de voir devant moi M. le comte, son père, venu tout
-exprès de Cumana pour la ramener avec lui, dès que la terrible affaire
-qui l'avait retenue à Saint-Thomas serait terminée.
-
-Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait l'affaire terrible dont la
-comtesse voulait bien me parler...
-
-«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m'est arrivé à moi et
-à vingt-sept jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate, à bord de
-ce misérable _Invisible_ dont la mort n'a expié que trop peu et trop
-tardivement, les crimes et les forfaits exécrables?
-
---Non, madame, je n'ai encore rien appris, lui répondis-je. J'arrive
-d'aujourd'hui seulement à Saint-Thomas.»
-
-Et là-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu'à l'hôtel
-du gouverneur où elle avait accepté un logement, se mit à me raconter
-son aventure avec tous les détails que je connaissais déjà. Son
-animosité contre les pirates me parut portée au dernier degré
-d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée dans l'île, depuis
-son débarquement de la corvette danoise, qui l'avait si heureusement
-arrachée à la fureur des forbans, que pour faire punir ces misérables
-comme ils le méritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite
-après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs têtes sous la hache du
-bourreau... Cette nouvelle me fit frémir, et quelque envie que j'eusse
-eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances
-de l'événement dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai à
-trouver son récit fort long en calculant le peu de temps qu'il me
-restait pour sauver mon prisonnier... Jusque-là la jeune Colombienne ne
-m'avait pas encore parlé de Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle
-ignorait à quel homme elle avait eu réellement affaire en cédant à
-l'invitation qu'un des officiers de _l'Oiseau-de-Nuit_ lui avait faite
-comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du
-funeste bal donné en mer par _l'Invisible_. Cette certitude me rassura
-un peu. Je me hasardai alors à rappeler à la comtesse nos anciens
-compagnons de traversée du _Toujours-le-même_, et à dire un mot du
-pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse s'écria à ce nom:
-
-«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à ces misérables pirates, que
-l'un d'eux, le plus criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par le
-son de sa voix, ses manières et même quelques-uns de ses traits, ce
-malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave... Oui, je crois que je
-les aurais moins abhorrés sans cette circonstance étrange. Mais l'idée
-du forfait qu'ils ont commis en empruntant en quelque sorte l'illusion
-d'un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette idée
-a révolté mon coeur au dernier point. Car, vous le savez bien, c'est du
-sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander
-qu'amour, amitié ou vengeance...»
-
-Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté d'écouter sa fille, à
-ces mots, qu'il crut sans doute comprendre, fit un signe de tête
-approbatif en ajoutant même, pour corroborer la phrase de la jeune
-comtesse, quelques paroles espagnoles que je n'entendis pas bien; la
-comtesse reprit après un moment de silence...
-
-«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu que vous sachiez?
-
---Qui, Gustave, madame?
-
---Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine
-Lanclume? Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en horreur!
-
---Mais, après avoir éprouvé des fortunes diverses à la Martinique et
-avoir même été dans une position assez brillante, il est redevenu, je
-crois, plus malheureux encore que vous ne l'avez connu.
-
---Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige beaucoup. Il paraissait si
-digne d'un meilleur sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce pauvre
-M. Gustave?
-
---Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous le dire, madame. Je l'ai
-entièrement perdu de vue depuis quelque temps...»
-
-Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles placées à
-la porte du gouvernement m'indiquaient que nous devions nous trouver
-rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour
-la quitter en la remerciant des instances qu'elle faisait pour m'engager
-à entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de
-venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que
-j'avais prétextées, me permissent de lui accorder quelques instans avant
-son prochain départ. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je courus tout
-haletant à la geôle.
-
-Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m'apprit que ce
-jour-là il donnait à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le fis
-demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il
-m'envoya dire que son dîner, qui était chaud, était encore plus pressé
-que mon affaire... Je sollicitai alors la faveur de voir l'ancien
-capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_, et un porte-clefs me répondit
-que le lendemain je le verrais de dix à onze heures du matin sur
-l'échafaud, mais que jusque-là il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé
-de le confesser...
-
-«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on au moins le voir?
-
---Impossible, me répondit encore l'inexorable porte-clefs. Il en a
-dix-sept à préparer pour là-haut... Tous les pirates veulent se
-confesser, et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»
-
-Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à attendre l'heure où le
-concierge aurait fini de dîner avec ses amis... On m'assura que vers
-neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d'audience de
-lui dans sa salle basse de réception...
-
-Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit et mon impatience, j'allai me
-promener au hasard sur le bord de la mer... Plongé dans les plus
-pénibles réflexions, j'avais fait et refait dix à douze fois les quatre
-cents pas que l'on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage,
-lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la façon des patrons caboteurs, vint
-me demander négligemment:
-
-«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»
-
-Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilége
-de m'arracher à la profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait
-peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre... Je répondis d'abord au
-patron que je ne partais pas.
-
-«C'est dommage, me dit-il, car à minuit j'appareille, et un passager de
-plus à la chambre aurait bien fait mon affaire... Monsieur ne
-connaîtrait pas, par hasard, un passager de chambre à me donner?»
-
-Il y a dans la vie des momens de distraction ou de préoccupation,
-pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble
-veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont échappé à
-notre intelligence ou à notre prévoyance. Je demandai machinalement au
-patron quelle formalité il fallait remplir à Saint-Thomas avant de
-s'embarquer pour la Côte-Ferme?
-
-«Aucune, monsieur, me répondit-il avec une merveilleuse sagacité. S'il
-fallait, comme dans les autres colonies, ne s'embarquer que le passeport
-à la main, il n'y aurait pas ici d'eau à boire pour nous. Notre
-navigation se faisant pour les gens suspects entre deux ports francs, il
-n'y a que la liberté de voyager ici et de brûler la politesse aux
-créanciers des autres îles, qui nous font vivre.»
-
-Le caboteur venait de me prendre pour un fripon disposé à lever le
-pied... Je continuai:
-
-«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger de quelqu'un, d'ici à
-minuit ou à une heure, dans le cas où une personne à laquelle vous venez
-de me faire penser, se déciderait à s'embarquer avec vous pour la
-Guayra?
-
---Un passager de chambre?
-
---Oui, un passager de chambre!
-
---Mais c'est justement ce que je cherche pour faire mon plein!
-
---Et vous resteriez pour l'attendre jusqu'à une heure après minuit!
-
---Jusqu'à deux heures si j'étais sûr de quelque chose...
-
---Fort bien... et pourriez-vous vous engager formellement à attendre
-jusque-là?
-
---Mais, cela dépend de vous, monsieur... Avec des arrhes, je ferai tout
-ce qu'il vous plaira...
-
---Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour ce délai?
-
---Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec des personnes comme il
-faut. Vous me donnerez ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve mon
-compte...
-
---Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes?
-
---Vingt me conviendraient mieux...
-
---En voilà douze et l'affaire est conclue...
-
---Vous êtes bien bon, monsieur... Cinq, six, douze! Oui, le compte y
-est... Je vois ce que c'est, maintenant... Monsieur attend probablement
-un des pensionnaires de l'_hôtel Barnabé_, pour l'envoyer à la Guayra
-passer la mauvaise saison de l'hivernage qui commence demain, sur la
-grande place, à dix heures du matin...
-
---Qu'entendez-vous donc par l'_hôtel Barnabé_?
-
---Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?... l'_hôtel Barnabé_,
-c'est la grande maison noire... le garde-manger de potence dont le
-concierge Barnabé a la clef...
-
---Et connaissez-vous ce concierge?
-
---Non, plus à présent, depuis que je lui ai fait la queue de deux
-pratiques sans lui donner la moitié du prix que j'avais promis pour les
-faire passer de la geôle à la Côte-Ferme... c'est un _vieux-corps_ de
-mauvaise foi et de mauvaise humeur, avec qui il n'y a plus moyen de
-faire quelque chose de bon...
-
---Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse s'arranger avec lui pour
-une évasion? On m'avait cependant assuré...
-
---Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il est cher en diable et
-brutal surtout: il vient encore dernièrement d'augmenter ses prix, le
-vieux coquin! dix onces d'or pour chaque homme à pendre... Et vous
-sentez bien que c'est payer trop cher un pendu; et tous les condamnés
-n'ont pas le moyen de mettre des sommes comme ça pour conserver leur
-vie... Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain, à ce qu'on dit, et si
-quelqu'un faisait la folie de les acheter tous, Barnabé aurait de suite,
-de sa marchandise, 170 onces d'or, près de trois mille gourdes rondes.
-Le métier serait trop beau...
-
---Si encore à ce prix on était certain de pouvoir obtenir!...
-
---Mais on obtient quand on en a les moyens, parce que c'est un prix fait
-comme des petits pâtés... Il n'y a pas de protection ni de faveur pour
-cela... Vous payez, on vous donne la marchandise, voilà tout.
-
---Pourriez-vous bien vous charger, vous, qui paraissez si bien connaître
-les usages du pays, d'une commission de ce genre?
-
---Moi, non, parce que, comme je vous l'ai dit, Barnabé s'est fâché avec
-moi pour un coup de pied qu'il m'a donné dans notre dernière querelle...
-Mais vous n'avez qu'à vous présenter vous-même, avec de l'argent
-d'abord, et en vous expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera...
-
-»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement descendu de son
-grand dîner, car il me semble voir de la lumière dans la salle d'en bas,
-à l'entrée de la pistole... Vous pouvez aller lui parler si vous avez
-affaire à lui, et puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis là
-jusqu'à deux heures. Mais je serais bien aise de pouvoir partir, je ne
-vous le cache pas, le plus tôt possible... Eh! oui, je ne me trompe pas,
-c'est Barnabé qui est descendu... Le voyez-vous, le tigre, qui cuve son
-trop de tafia, à côté de sa fille...»
-
-Satisfait des explications que le hasard venait de m'envoyer par la
-bouche de ce bavard de patron, je courus vers la geôle, plus rempli
-d'espoir que jamais...
-
-Au fond d'une grande salle basse et sinistre, ouverte en grand sur une
-cour située au coin d'une place, je vis, à la lueur d'une lampe, un
-homme vêtu en matelot, assis près d'une table, et à côté de cet homme
-une jeune fille: j'entrai.
-
-Je demandai d'abord monsieur le concierge...
-
-«C'est moi! me répondit d'une voix de taureau, le concierge lui-même,
-sans lever à peine les yeux sur moi.
-
---Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda d'un ton assez doux la
-jeune personne.
-
---Je voudrais dire un mot en particulier au chef de la maison.
-
---Quand je vous ai dit que c'était moi, hurla encore le geôlier, c'est
-que c'est moi, et si vous avez un mot à dire, dites-en deux si vous
-voulez: je suis ici en particulier... Mais, sans être trop curieux, qui
-êtes-vous, s'il vous plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir à
-qui on parle, quand on parle à quelqu'un.
-
---Je suis étranger, monsieur...
-
---Mais vous m'avez l'air cependant d'être Français et de parler la
-langue comme un Parisien?
-
---Oui, je suis Français, mais j'ai voulu vous dire que j'étais étranger
-à Saint-Thomas.
-
---Alors dites ce que vous voulez dire, si vous voulez que je vous
-comprenne... On peut être étranger ici, et c'est tant mieux même, car il
-ne manque pas de mauvais garnemens dans la population de ce pays; mais
-quand on est Français et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive? on
-répond sans rechigner: _Français, quoi!_ parce qu'il n'y a pas de mal à
-cela, et le péché mortel n'est pas dans la chose en question. N'est-ce
-pas, petite, que penses-tu de la chose et _du péché mortel_, qui n'est
-pas dans la _chose en question_?
-
---Mon père, je pense comme vous; mais monsieur a témoigné le désir de
-vous parler.
-
---Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je ne l'empêche pas de parler
-en conséquence; mais quand on vient me conter qu'on est étranger parce
-qu'on est Français, moi je prends pour mon compte l'insulte faite à ma
-nation: c'est que je suis Français aussi, moi, et surtout, quand je
-viens de dîner, le pays se présente à ma tête avec tout ce que moi et
-les autres avons fait pour notre patrie... Entendez-vous, Français
-toujours, moi, et jamais étranger, ou que le diable m'enlève plutôt!
-
---Je le savais, M. Barnabé, avant de venir à vous... Je sais même que
-vous avez servi avec honneur dans l'armée...
-
---Eh bien! à présent, le voilà plus savant que moi sur moi-même, cet
-autre que je n'ai jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur,
-dans l'armée... Mais est-il donc savant ce particulier qui s'est dit
-étranger parce qu'il est Français.»
-
-Je jugeai prudent, en voyant la causticité bachique à laquelle se
-livrait M. Barnabé, de le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes
-dont il semblait avoir besoin de se soulager à mes dépens. Sa fille,
-devinant probablement mon embarras et applaudissant à ma réserve, prit,
-pour faire changer la conversation, un moyen qui avait dû souvent lui
-réussir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la
-table, me présenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui
-boitaient dans l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis de son
-père... Je me plaçai en face de M. Barnabé, et au risque de recevoir, en
-l'écoutant, les chaudes bouffées de son haleine fort irrégulièrement
-entrecoupée par des hoquets assez fréquens, je me résignai à conserver
-ma position... Il avala d'abord un verre de Porto, et exigea ensuite que
-j'en busse un aussi, non pas à sa santé, mais à la santé de sa fille;
-par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnabé qui,
-pour le dire en passant, me paraissait d'autant plus jolie que son père
-me semblait plus hideux dans l'abjection de son état d'enivrement,
-répondit à mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie...
-La brutalité de son père semblait lui faire mal en présence d'un homme
-bien élevé... Quant au père Barnabé, après avoir brisé son verre en le
-posant sur la table, et en avoir demandé un autre, il se mit à me
-beugler dans le médium de sa voix de basse-taille et à propos de je ne
-sais quoi:
-
-«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j'étais sergent dans la
-vieille-garde, avec l'autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal
-bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: Barnabé, plus d'empereur,
-plus de garde impériale: c'est fini pour toi, mon ami, et pour le
-grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air de France commence à être
-malsain pour les moustaches grises de ton tempérament...
-
---Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?
-
---Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant là-dedans, pour
-m'interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en
-conséquence, si vous voulez que j'arrive à la première étape de mon
-histoire... Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnabé,
-mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en vins de l'autre
-côté de l'eau. C'était peut-être pour faire comme le petit tondu, qui
-commençait un peu tard aussi, de son côté, à apprendre la navigation...
-Bref, me v'là arrivé à Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord par
-traîner la savate et à manger à crédit, chez l'un et chez l'autre, faute
-de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en
-particulier... Ça ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat,
-ce métier de toujours dîner en ville... On me fit loger en prison pour
-m'accorder le coucher et pour ce que je devais à l'ordinaire, oui, en
-prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes
-services, devenu le colonel ou le général... Ma bonne conduite dans la
-prison m'avait fait respecter de mes semblables... Les chefs et les
-geôliers en firent leur rapport au gouverneur qui était un bon vivant,
-un ancien de l'armée de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on
-me dit: «Doucement, Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont
-mauvais... le concierge va mourir, et c'est toi qui es porté sur la
-liste d'avancement pour le remplacer dans son grade.
-
-»Le concierge changea effectivement son fusil d'épaule, comme il l'avait
-laissé espérer à ses amis et à ses chefs... C'est moi qui ai été gradé à
-sa place, de même qu'ainsi on me l'avait promis sur la mauvaise mine du
-geôlier titulaire en chef.
-
---Je ne vois rien là que de fort honorable pour vous, M. Barnabé; c'est
-une preuve de confiance qu'on a voulu vous donner en récompense de votre
-belle conduite; mais j'aurais un mot à vous dire...
-
---Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi à vous dire... Vous ne
-voulez donc pas me laisser parler?...
-
---Pardon, continuez, je vous en prie; votre récit même m'intéresse
-beaucoup...
-
---Tiens! il vous intéresse et vous me coupez la parole à tout bout de
-champ!... Tenez, voyez-vous cette petite fille qui nous écoute, voilà
-plus de mille fois qu'elle m'entend récidiver mon histoire, et elle
-reste là toujours immobile, toujours la tête droite et les yeux fixés à
-quinze pas devant elle... N'est-ce pas, Acacie, ma bonne petite
-troupière?... C'est que ça connaît le service et la discipline
-militaire. Voyons, embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans le
-tuyau de l'auditoire...»
-
-Acacie embrassa monsieur son père avec une docilité charmante...
-
-Le tendre et paterne geôlier continua...
-
-«Pour lors, je vous disais donc que je pris, pas plus fier que ça, le
-grade de geôlier de Saint-Thomas, chez le Danois... Pardieu! que je
-pensai: tu as quitté la France, Barnabé, parce que tu ne pouvais plus
-casser les reins au Prussien, à l'Allemand et au Danemarck. Eh bien! tu
-auras à présent au moins la satisfaction d'en bourrer quelques-uns de
-ces godichons-là dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas on trouve des
-rognures de toutes les nations à mettre au colombier... C'est toujours
-la guerre aux malins que je fais ici pour le compte de la France, et les
-coups de clef ont remplacé l'action militaire de la baïonnette...
-
---C'est au mieux, mon brave M. Barnabé: c'est même une fort jolie
-retraite que vous vous êtes donnée là; mais j'ai une affaire aussi et
-une affaire très pressante à vous conter: il s'agit de la vie d'un
-homme.
-
---Et qu'est-ce que c'est que ça que la vie d'un homme, quand c'est ma
-vie à moi dont je vous parle!... Silence dans les rangs!... On ne parle
-pas sous les armes quand le colonel commande... Acacie, versez-nous
-encore un petit verre de Porto dans nos grandes moques... Bien, c'est
-cela, la belle cantinière du premier régiment de la vieille garde de la
-prison... Tenez, cette petite fille que vous voyez là est à moi, à moi
-tout seul et en propriété encore, attendu que c'est moi qui me suis
-donné la peine de la faire, à moins que cependant sa pauvre défunte
-mère...
-
---Elle est charmante, mademoiselle Acacie.
-
---Elle est charmante! parbleu, c'est une belle chose que vous croyez
-peut-être lui avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un compliment,
-vous! il y a dix-sept ans que c'est connu... Mais puisque vous êtes si
-malin, je parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez jamais
-pourquoi elle s'appelle Acacie, cette petite brune-là de ma façon?
-
---Non; mais on peut dire du moins, quelque joli que soit son nom, qu'il
-est encore moins joli que celle qui le porte.
-
---Tur lu tu tu! en avant donc encore les complimens comme s'il en
-fusillait! Voilà bien les conscrits de mon temps, des douceurs et
-toujours des douceurs et puis rien du tout! Je l'ai baptisée moi-même,
-puisqu'il faut vous le dire, je l'ai baptisée du nom d'Acacie, parce que
-_l'acacia_ est mon arbre à moi... Y êtes-vous à présent, devineur de
-pommes cuites quand elles ne sont pas crues?»
-
-Ce mot du geôlier me remettant en mémoire que j'avais eu, en France,
-l'honneur d'être reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère tous les
-signes de reconnaissance que je pus me rappeler. Acacie ne devinant pas
-le motif de mes grimaces et de celles que son père cherchait à m'envoyer
-de son côté pour répondre à mes avances maçonniques, se prit à rire
-comme une folle... Mais le geôlier, voyant probablement une profanation
-dans l'hilarité de sa fille, termina cette scène télégraphique en criant
-d'une voix grave: «Silence, petite: ceci ne vous regarde pas: c'est du
-trop profond pour vous... Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il en
-s'adressant à moi; vous en mangez, je le vois bien, et vos frères
-doivent vous reconnaître pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici
-jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de la serrure... Cependant
-expliquez-moi toujours votre affaire, si vous en avez une, en attendant
-que nous ayons fini cette bouteille...
-
---Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé, puisque vous voulez bien
-m'entendre... Vous avez ici un prisonnier...
-
---J'en ai cent, et tous à moi encore: c'est mon régiment...
-
---Celui dont je veux vous parler était officier sur le corsaire
-_l'Oiseau-de-Nuit_.
-
---Ah! pour celui-là je ne l'aurai plus demain... Et il m'a déjà été
-recommandé. Il y en a dix-sept de cette compagnie à qui j'ai fait faire
-la barbe et la toilette pour demain, afin qu'ils puissent se présenter
-décemment à l'exercice...
-
---Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un de ceux qui doivent être
-exécutés demain, que je veux sauver avec votre protection.
-
---Impossible! mon bel enfant! impossible! c'est justement celui-là
-qu'une comtesse ou une marquise de _Mistenflûte_ m'a recommandé
-expressément... de ne pas laisser déserter, quand ce serait pour toutes
-les mines d'or de là-bas.
-
---Et que vous a donné la comtesse pour cet affreux service?
-
---Elle m'a promis, pour cet _affreux service_, cinq doublons de
-gratification et son estime, c'est-à-dire, cinq doublons net. Et pour
-être plus sûr de toucher le prêt, j'ai mis mon officier de pirates à la
-double chaîne et dans le numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de
-logement pour les arrêts forcés d'un sous-lieutenant de Saint-Cyr qui a
-été voir les filles en oubliant de payer le dégât.
-
---Et moi, je vous donne dix doublons comptant pour ravoir le prisonnier,
-et, de plus, cette bague pour votre jolie Acacie...
-
---Donnez toujours, mon brave, donnez; mais brosse pour mon prisonnier!
-Il est bien trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse partir comme
-cela, ce bel oiseau. Il a piraté sur mer et on le piratera sur terre:
-ceci est _Arhusmétique_, comme un et un font deux.»
-
-Acacie venait de jeter un coup-d'oeil sur la bague que je montrais, elle
-avait souri ensuite; je lui fis un signe, et elle me répondit en
-m'engageant par un geste de la main à attendre encore et à prendre
-patience...
-
-Barnabé continua:
-
-«Ah! vous avez cru peut-être que parce que je suis bon enfant, vous
-pourriez entrer en conversation avec moi sur l'article de ma consigne,
-et me faire faire plus de quinze pas en dehors de ma guérite... bonsoir,
-l'ami... bonsoir: il pleut trop, vous repasserez demain... On est
-geôlier parce qu'on trouve sa vie à gagner dans ce métier-là... On fait
-des signes à un frère, parce que les frères sont toujours des frères,
-quand ça ne dépasse pas les grimaces portées sur le diplôme et
-l'exercice de peloton du vénérable de la respectable _et cætera_,
-suffit... Mais quand le réglement du poste est affiché à la porte du
-corps-de-garde, Jean-fesse qui donne le mot d'ordre à l'ennemi... C'est
-ma maxime à moi, c'est ma maxime... Entendez-vous, conscrit,
-entendez-vous?...»
-
-En ce moment-là même, Acacie m'indiqua par un geste dont je saisis tout
-de suite l'intention, de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire
-semblant de sortir: un autre geste de la jeune fille me fit entendre,
-après ce premier mouvement, qu'il fallait rester, et à la lueur
-incertaine de la lampe qui se consumait auprès de la bouteille du
-geôlier, j'allai me nicher dans un coin du lugubre appartement qui
-servait de salon de réception à l'illustre Barnabé...
-
-Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore quelques instans avec sa
-fille sur ce qu'il appelait ma retraite précipitée avec perte... puis
-accablé sous le poids du vin et du sommeil, il finit par laisser tomber
-sa tête appesantie sur la table, et par s'endormir comme un bienheureux,
-entre sa bouteille vide, ses deux verres renversés et sa lampe huileuse.
-Mais avant de s'abandonner tout-à-fait à l'assoupissement contre lequel
-il luttait en déraisonnant depuis une demi-heure, il avait eu le soin de
-s'emparer d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait serrée contre ses
-genoux avinés et nonchalamment étendus sous la petite table.
-
-L'argus repu ronfla bientôt de manière à ébranler les murs de sa
-geôle... Acacie, profitant de ce moment favorable si impatiemment
-attendu par moi et peut-être par elle, se met, sans faire le moindre
-mouvement, sans déranger sa main de la main de son père, à appeler à
-demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo!
-
-Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne sais quel recoin, tout
-déhaillé, tout nonchalant, aux trois quarts endormi encore, se présente
-en bâillant devant la jeune fille...
-
-«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il.
-
---Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous gagner cinq doublons?
-
---Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse, où sont-ils?»
-
-Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre hébêté dont les yeux se
-rouvrirent tout-à-fait à l'aspect de cet or.
-
-«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, et sans perdre mes cinq
-doublons de vue...
-
---Il faut me suivre tout-à-l'heure au numéro trois, et prendre la place
-de l'officier pirate pour la nuit... pour la nuit seulement...
-
---De l'officier qui va être pendu demain, maîtresse?... Mais si on me
-trouve à sa place, pourra-t-on me pendre aussi?
-
---On vous donnera vingt-neuf coups de fouet, et vous aurez vos cinq
-doublons...
-
---Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas, à la place de l'officier?
-
---Que vous êtes imbécile, Bartholoméo! Vous n'aurez qu'à ne rien dire et
-qu'à faire semblant de dormir quand mon père fera sa ronde, à minuit,
-comme il ne manque jamais de le faire. Il vous prendra pour le
-prisonnier... Vous entendez bien, n'est-ce pas?
-
---Oui, maîtresse, j'entends bien.
-
---Et demain quand l'erreur sera reconnue, vous aurez vos cinq
-doublons... Pourvu que vous ne disiez rien contre moi sous le fouet,
-vous entendez... Voilà les cinq doublons que vous aurez...
-
---Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, maîtresse.»
-
- [2] _Quatre-piquets_, mot dont on se sert pour désigner la correction
- de vingt-neuf coups de fouet que l'on fait donner aux esclaves.
-
-L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d'être faite
-entre l'intelligente fille et le stupide Bartholoméo... Je croyais
-n'avoir plus que mes doublons à donner, et à attendre le succès de la
-tournée des deux libérateurs, au numéro trois... Acacie me fit signe
-d'approcher d'elle... J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me donner
-d'un mouvement de tête et d'un coup-d'oeil. Elle prit ma main, retira
-doucement la sienne de celle de son père pour glisser mes doigts
-tremblans sous ceux de l'impitoyable geôlier, et elle me dit alors:
-«N'ayez donc pas peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et dans un
-moment je vais venir reprendre ma place...»
-
-Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promène délicatement
-la main qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau de clefs de
-Barnabé, et elle en détache, avec l'adresse d'une fée, la double clef du
-numéro trois... Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: l'esclave la
-suit en baissant la tête. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir
-du fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la lampe de la geôle, et
-ils me laissent seul, debout près du geôlier endormi, seul, tenant du
-mieux possible ma main crispée sous la main brutale du tyran de la
-prison.
-
-Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des
-heures entières... A chaque mouvement que faisait le dormeur, à chaque
-ronflement qui s'échappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de
-manière à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais ses doigts
-noueux s'allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour étreindre
-plus tendrement la main qu'il croyait être celle de son Acacie...
-J'aurais donné tout au monde pour être délivré du supplice que mon
-bourreau endormi me faisait subir sans le savoir... Au bout d'un quart
-d'heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du
-fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête... Le geôlier s'apercevant,
-même dans l'instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n'avais
-pas été maître de réprimer, murmura quelques mots, releva sa tête
-alourdie, et après un moment d'incertitude et d'hébêtement, laissa
-retomber son front sur la table... Je respirai...
-
-Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup. Il se renouvela
-bientôt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint
-frapper mes oreilles de plus près... Je tournai la tête du côté du
-couloir, et un autre homme que Bartholoméo suivait la jeune
-libératrice... Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant dans
-la posture que je continuais à garder par prudence, tomba à mes genoux
-sans proférer un mot, sans laisser échapper un soupir...
-
-Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi en souriant pour reprendre la
-place qu'elle m'avait confiée pendant son absence... Je passai à l'un
-des doigts de la main qu'elle avait libre, l'anneau promis, le prix
-attaché à sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai
-tomber quelques doublons... Je baisai même, je crois, avec bonheur, la
-main et la bague... Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur
-laquelle j'avais si long-temps compté, je sortis avec mon trésor de la
-terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre bientôt de vue Acacie qui
-continuait à sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa
-jolie main dans la redoutable main de son père...
-
-
-
-
-XXI
-
- Et cette tête, c'est moi qui l'ai sauvée!
-
- (Page 161.)
-
-Nouvelle rencontre:--autre embarras;--seconde évasion par mer;--adieux à
-Saint-Thomas.
-
-
-«Eh bien! demandai-je à mon homme une fois dans la rue et loin de la
-prison; que pensez-vous de celle-là?
-
---Je pense, me répondit-il avec des larmes dans la voix, que vous êtes
-un Dieu et que vous venez de faire un miracle pour moi...
-
---Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore, et tant que je ne vous
-aurai pas embarqué je ne serai pas tranquille!
-
---Embarqué, s'écria à ce mot le fugitif, et pour où?
-
---Pour la Côte-Ferme!
-
---Et peut-être encore sur quelque autre corsaire! Oh! non, de grâce, mon
-généreux libérateur. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance;
-mais si, pour vous en donner une preuve, il fallait retourner à bord de
-quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous désobéir, quelque chose
-qu'il m'en coûtât, et mourir!
-
---N'ayez aucune crainte, venez toujours et ne nous arrêtons pas ainsi au
-milieu de la rue où l'on pourrait nous remarquer et écouter notre
-conversation... C'est à bord d'un paisible bateau caboteur, et non plus
-sur un pirate, que je vais vous conduire. Je vous en donne ma parole
-d'honneur. Les conditions de votre passage pour la Guayra ont été faites
-entre le capitaine qui vous attend et moi... Une fois rendu là et
-tout-à-fait dépaysé, il vous sera facile, avec le peu d'argent que je
-viens vous prier d'accepter, de vivre en toute sécurité, et peut-être
-même dans une certaine aisance, pour peu que vous sachiez profiter des
-leçons du passé et prendre la peine de travailler...
-
---Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui m'embarrasse... Mais
-écoutez, puisqu'il faut vous l'avouer, et que vous avez encore la bonté
-de m'entendre, je crains, presque autant que la mort à laquelle je viens
-d'échapper, un nouveau voyage sur mer. C'est que j'ai été si malheureux
-aussi dans les deux seules campagnes que j'ai faites!
-
---Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous n'ayez pas de vocation pour un
-troisième voyage, il faut bien cependant vous décider à mettre encore
-une fois le pied à la mer, et cela le plus tôt possible; car il n'y a
-plus moyen de rester ici pour vous, et il y a même danger à cheminer
-lentement comme nous le faisons vers le rivage où la barque nous attend.
-Vous ne savez donc pas que la comtesse est ici et qu'elle a poussé la
-vengeance jusqu'à payer le geôlier et des surveillans pour que vous ne
-puissiez pas lui échapper?
-
---Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse ne m'a pas reconnu à bord
-parmi les forbans, et ici elle n'a pu réussir à me voir en face, malgré
-l'envie qu'elle avait de venir jouir de mes maux en me contemplant dans
-les fers... Grand Dieu! si elle avait su qui j'étais!...
-
---Silence! silence!... m'écriai-je en ce moment. Abaissez comme moi
-votre chapeau sur vos yeux, et cessons de parler français... Oui...
-oui... C'est justement elle et son père que je crois voir venir à
-nous...
-
---Et qui, elle? me demanda tout bas mon compagnon déjà tremblant comme
-la feuille...
-
---Eh! la comtesse elle-même... Chut! prenons vite l'autre côté de la rue
-où il y a le plus d'obscurité.»
-
-Je ne m'étais pas trompé, c'était bien la comtesse de l'Annonciade que
-j'avais reconnue, venant dans la même rue que nous et suivant la
-direction opposée à celle que nous avions prise pour aller vers le bord
-de la mer. Marchant lentement à côté de son père et accompagnée de ses
-nègres et de ses négresses, elle nous croisa à quelques pieds de
-distance; mais avant d'être rendus assez près d'elle pour reconnaître le
-son de sa voix, à chaque pas qu'elle faisait vers nous, je sentais à
-l'agitation nerveuse de mon compagnon, à qui j'avais fait prendre mon
-bras, la peur qui allait chez lui en augmentant et qui devint telle
-qu'elle me parut lui avoir ôté enfin l'usage de ses jambes. Je fus
-obligé même de le soutenir pendant un instant pour donner à l'émotion
-qu'il éprouvait le temps de se dissiper un peu, une fois que le danger
-de la rencontre se trouva passé.
-
-Cette leçon inattendue que venait de lui donner la frayeur ne me fut pas
-au surplus inutile pour le déterminer à quitter Saint-Thomas. Mon
-éloquence aurait eu probablement beaucoup de peine à vaincre sa
-répugnance pour le nouveau voyage de mer que je lui avais préparé; mais
-la vue de la comtesse le détermina tout-à-fait à céder à mes pressantes
-sollicitations. Quand son évanouissement fut dissipé, je ne trouvai plus
-en lui qu'un homme résigné à braver plutôt les chances de la navigation,
-que le danger d'une autre rencontre avec son ancienne conquête.
-
-Un autre incident, pour le moins aussi terrible que celui qui venait de
-s'offrir à nous, se présenta dans notre court trajet de la prison au
-bord du rivage. En passant sur une petite place qu'il nous fallait
-traverser, et dont je ne me rappelle plus le nom, nous remarquâmes une
-douzaine de nègres qui, à la lueur de leurs torches fumeuses,
-s'occupaient gaiement à dresser une espèce de théâtre en bois. Un groupe
-assez nombreux d'esclaves paraissait suivre avec curiosité le travail de
-ces ouvriers nocturnes. Quelques-uns d'entre eux faisaient, à voix
-haute, des observations sur la construction de la machine que l'on
-élevait. Nous nous arrêtâmes une minute pour regarder aussi et pour
-écouter ce que disaient les esclaves... C'était l'échafaud que l'on
-dressait pour les pirates, et c'était de l'exécution qui devait avoir
-lieu le lendemain, que s'entretenait la foule.
-
-Le Banian avait tout deviné, tout compris avant moi. Il s'évanouit
-tout-à-fait à mes côtés à l'aspect de l'échafaud sur lequel il était
-destiné à figurer il y avait encore deux heures... Je ne savais comment
-faire avec un homme que j'étais obligé de soutenir debout comme un
-cadavre, et qu'il m'aurait fallu emporter sur mes épaules pour achever
-le trajet qui nous restait à faire... Une pluie furieuse, une ondée que
-le ciel sembla nous envoyer en ce moment pour nous tirer d'embarras,
-fondit sur la foule qu'elle dispersa en un clin-d'oeil, éteignit les
-torches, mouilla jusqu'aux os mon compagnon évanoui et moi, et peu à peu
-rendit l'usage de ses sens au malheureux dont la figure se ranimait sous
-les gouttes de pluie bienfaisantes de ce grain tutélaire...
-
-«Marchons, marchons, lui dis-je, dès que je crus trouver en lui assez de
-forces, marchons... L'échafaud est là, vous l'avez vu: le grain est
-passé, et la comtesse peut-être nous suit... Marchons...
-
-Elle nous suivait effectivement sans que je l'eusse vue nous suivre...
-Un secret pressentiment, ou l'envie de donner le courage de la peur à
-mon malheureux fugitif, m'avait inspiré ce mot.
-
-Le Banian marcha. Nous arrivâmes enfin sur le bord de la mer, entre les
-tas de planches et les amas de marchandises dont le rivage était
-couvert... Je cherchai des yeux et dans l'obscurité le capitaine
-caboteur qui devait nous attendre à l'endroit même où nous nous
-trouvions...
-
-Un homme qui sortait de dessous une de ces piles de planches où
-probablement il avait été se réfugier pendant l'ondée, se présenta à
-nous: il s'approcha et nous regarda sous le nez: le Banian se remit à
-trembler; pour cette fois il dut se croire perdu... Il n'y eut que
-lorsqu'il entendit l'homme me dire: «Ah c'est vous, monsieur!» que je le
-sentis se redresser sur ses jarrets chancelans.
-
---Eh oui, c'est moi, répondis-je au patron caboteur. Vous ne m'attendiez
-pas sitôt, n'est-il pas vrai?
-
---Non, me dit-il; mais cependant j'avais fait venir mon petit canot à
-terre pour plus de précaution; tenez, le voilà amarré là à la lune, avec
-le mousse qui ne l'a pas quitté... Lequel de vous s'embarque, messieurs?
-
---C'est monsieur.
-
---Allons, qu'il soit le bien venu: la brise est ronde; la grainasse a
-éclairci et rafraîchi le temps... Je n'ai plus qu'une amarre à larguer
-pour appareiller; mon ancre est à bord depuis que vous m'avez parlé...
-Allons, messieurs, embarquons-nous; une heure de gagnée est quelquefois
-l'heure qui sauve la vie... Embarquez...»
-
-Le Banian n'avait plus de voix... Je lui remis dans la main la somme qui
-pouvait lui être nécessaire pour payer le reste de son passage et pour
-se débrouiller un peu à son arrivée à la Guayra... il me sauta au cou en
-sanglotant, mais sans pouvoir parler; je l'embrassai, ma foi, comme on
-embrasse un homme que l'on vient d'arracher à l'échafaud... Le patron,
-qui attendait la fin de nos adieux pour se rendre à bord dans son petit
-canot, nous cria à deux ou trois reprises encore: «Allons,
-embarquons-nous, une heure de gagnée est l'heure qui quelquefois sauve
-la vie...» J'aidai mon prisonnier évadé à s'embarquer dans le canot: le
-patron me souhaita le bonsoir... Et pour la seconde fois je confiai aux
-flots et au hasard les destinées du pauvre Banian.
-
-En voyant la chaloupe du caboteur fuir dans l'obscurité, et le caboteur
-lui-même livrer bientôt ses voiles à la brise de terre pour gagner le
-large, je restai plongé dans les réflexions assez tristes que
-m'inspirait en ce moment le brusque départ du prisonnier que je venais
-de délivrer si miraculeusement. Long-temps probablement j'aurais gardé
-l'attitude méditative que j'avais prise sur le rivage, sans le bruit que
-firent les pas de quelques personnes qui s'avançaient vers le point même
-où j'étais demeuré après avoir embarqué le Banian dans le canot...
-Arraché à ma rêverie par l'approche de ces importuns, j'allais me
-retirer pour retrouver l'hôtel où j'étais descendu, lorsqu'une main
-légère me frappant sur le bras, me fit tourner la tête vers l'individu
-qui venait de m'aborder aussi familièrement: c'était une femme, et je
-reconnus presque aussitôt que cette femme était la comtesse. Un homme
-l'accompagnait et s'était arrêté à quelques pas d'elle, au moment où
-elle s'était approchée de moi.
-
-«Et que faites-vous si tard au bord de la mer, monsieur le voyageur
-mystérieux? me demanda-t-elle.
-
---Ma foi, madame, lui répondis-je en me remettant un peu du trouble que
-m'avait causé son apparition, je pourrais vous faire, je crois, la même
-question, dans le moment actuel.
-
---Oh! ma réponse à moi sera facile, reprit-elle avec vivacité. Vous
-savez bien que j'exerce et que je me suis imposé, jusqu'à mon départ de
-Saint-Thomas, une mission de surveillance qui, Dieu merci, finira
-demain! J'ai dix-sept prisonniers à garder, et j'en cherche un qui vient
-de s'échapper de la geôle.
-
---Qui vient, dites-vous, de s'échapper de la geôle?
-
---Oui, de la geôle, d'où je sors à l'instant même et où son évasion a
-répandu l'alarme.
-
---Le ciel en soit loué! c'est une tête de moins que le bourreau aura à
-trancher demain!
-
---Oui, et un crime de plus qui restera impuni... Mais d'où vous vient
-donc aujourd'hui cette commisération pour d'infâmes pirates qui n'ont
-que trop mérité le sort qu'on leur prépare?
-
---Ma foi, je vous avouerai qu'en me rendant ici, j'ai vu se dresser un
-échafaud, et que cet aspect a suffi pour m'épouvanter.
-
---Ah! c'est donc vous que j'ai vu passer tout-à-l'heure avec une autre
-personne... Je ne m'étais donc pas trompée!... Mon père, mon père,
-s'écria-t-elle en s'adressant au vieillard qui s'était tenu à quelques
-pas de nous, c'étaient eux, voyez-vous, qui passaient auprès de nous! Et
-avec qui étiez-vous encore, s'il vous plaît, monsieur, quand j'ai eu le
-plaisir de vous rencontrer?
-
---Avec un de mes amis que je viens d'embarquer pour Porto-Rico.
-
---Sur ce petit navire, sans doute, qui ne fait que d'appareiller?
-
---Oui, sur ce petit navire-là même, madame.
-
---Et c'était un de vos amis, dites-vous?
-
---Oui, madame, un de mes amis.
-
---Oh! non, non; vous vous trompez: ou vous voulez me tromper: vous ne
-pouvez pas avoir d'amis de cette espèce-là... C'était le prisonnier qui
-manque à la geôle...
-
---Quelle idée étrange! Rien, ce me semble, ne peut vous porter à
-concevoir un soupçon aussi ridicule, permettez-moi de vous le dire!
-
---Ridicule, oui; ce soupçon peut vous paraître tel, à vous; mais quelque
-ridicule que vous soyez en droit de le trouver, je vais l'éclaircir à
-l'instant même.
-
---Et comment cela, s'il vous plaît?
-
---Vous allez le savoir... Dans une heure, un bâtiment expédié par ordre
-de monsieur le gouverneur, aura rejoint le navire sur lequel vous avez
-cru offrir un refuge assuré à votre fugitif...
-
---Ce moyen pourrait peut-être être tenté, cependant j'en doute encore.
-Mais il serait indigne de vous et il n'aboutirait à rien... Vous
-réussiriez tout au plus à faire revenir le navire, et vous ne trouveriez
-pas à bord ce que vous auriez eu le désagrément d'y chercher.
-
---Et pourquoi cela?
-
---Parce que votre supposition est fausse et que la personne que j'ai
-embarquée n'est pas celle que vous cherchez avec tant de persistance et
-de cruauté.
-
---Eh bien! c'est ce que nous allons voir!... Maintenant ce n'est pas
-seulement ma vengeance qui se trouve intéressée à pénétrer ce mystère,
-c'est mon amour-propre que vous forcez à prendre ce parti désespéré...
-L'évasion du coupable fera perdre sa place au concierge imbécile qui
-s'est laissé tromper ou corrompre. Et le coupable lui-même n'échappera
-pas à mon juste ressentiment... Mon père, allons tout de suite prévenir
-le gouverneur; il faut qu'il soit instruit de cet événement et que toute
-l'île nous prête assistance pour retrouver la trace du criminel qui
-vient de nous échapper.
-
---Puissent vos recherches, madame la comtesse, et tout le bruit inutile
-que vous allez faire, vous convaincre de mon innocence dans toute cette
-affaire qui paraît vous tenir si fort à coeur!
-
---Un mot, monsieur, un mot seulement, avant que je ne vous quitte pour
-courir au gouvernement... Quel était cet homme?
-
---Je vous l'ai déjà dit, madame.
-
---Non, vous avez voulu me donner le change... votre main tremble trop et
-votre voix est trop émue pour que vous m'ayez dit la vérité!... C'était
-mon prisonnier!
-
---Et quand cela serait, quel intérêt aurais-je maintenant, je vous le
-demande, à vous cacher la vérité, et par quel moyen parviendriez-vous à
-empêcher le succès de ma tentative?
-
---Quel intérêt, dites-vous? mais celui de gagner du temps et de retarder
-le départ du bâtiment que je puis envoyer à la poursuite du coupable...
-Mais écoutez, malgré la cruauté dont vous m'accusez avec un si étrange
-emportement, je veux bien consentir à ne pas pousser ma vengeance
-jusqu'à la dernière inflexibilité; mais je mets une condition à ma
-tolérance: c'est que vous m'avouerez que vous étiez complice de cette
-évasion, en me donnant le nom du prisonnier que vous êtes parvenu à
-soustraire à la surveillance du geôlier.
-
---C'est-à-dire que c'est un renseignement certain que vous cherchez pour
-vous aider dans la chasse que vous voulez faire donner à cet infortuné?
-
---Un tel soupçon m'offense trop pour que j'y réponde autrement qu'en
-vous jurant ici, sur l'honneur de ma famille, que si vous convenez de
-tout, je ne ferai aucune démarche pour mettre la justice sur les traces
-du fugitif ou même pour l'inquiéter dans sa fuite.
-
---Vous me le jureriez par l'honneur de votre famille et de votre nom?
-
---Ah! c'était donc le prisonnier qui me manque!
-
---Je n'ai rien dit encore, j'attends votre parole d'honneur.
-
---Eh bien! je m'engage sur l'honneur à ne faire aucune démarche qui
-puisse contrarier le projet que vous venez de mettre à exécution.
-
---En ce cas-là aussi, je vous avouerai maintenant que l'homme dont j'ai
-favorisé l'évasion est le prisonnier qui vous manque et que j'ai réussi
-à délivrer à l'insu du concierge Barnabé.
-
---Là! j'en étais sûre; et tellement même que sans cette ondée maudite
-qui est survenue au moment où je vous ai rencontré dans la rue, je ne
-vous aurais pas quitté d'un pas. Ciel! est-il possible que cette ondée
-soit venue justement comme pour me forcer à vous perdre de vue! sans
-cela, vous n'auriez pu réussir à l'embarquer, je vous le jure... Et quel
-est son nom?
-
---Son nom est encore un mystère. Je ne me suis pas engagé à vous le
-dire.
-
---Je le sais!
-
---Vous le savez! pourquoi exiger alors que je vous le dise?
-
---Pour mieux confirmer mes soupçons et la certitude que j'ai acquise.
-
---Eh bien! qui pensez-vous que ce prisonnier puisse être?
-
---Un de vos amis.
-
---Cette conjecture ne prouve pas encore que vous sachiez son nom. Vous
-pensez bien qu'il n'y a que pour un ami que l'on puisse tenter ce que je
-viens de faire pour ce malheureux.
-
---Un de vos amis qui a fait la traversée avec nous, du Hâvre à la
-Martinique?»
-
-A ce mot, je crus, et non pas sans frayeur, que la comtesse était
-instruite de tout et qu'elle ne connaissait que trop bien le malheureux
-que je venais de soustraire à sa vengeance et à la mort. Je n'osai plus
-lui répondre, elle continua:
-
---Ah! vous avez cru cacher à ma pénétration le nom du criminel que vous
-étiez parvenu à ravir à ma vigilance! Mais vous devez être convaincu
-maintenant que s'il est encore possible de me surprendre, il est un peu
-plus difficile de m'abuser long-temps. Au reste l'intérêt que vous avait
-témoigné le despote pendant la traversée, méritait bien un pareil acte
-d'obligeance de votre part. Vous vous êtes montré reconnaissant en lui
-conservant la vie; il n'y a rien que de très honorable pour vous dans
-une telle conduite.
-
---Mais de qui donc encore voulez-vous parler? demandai-je à la comtesse
-en devinant qu'elle se trompait dans ses conjectures.
-
---De qui? ah! vous voulez encore me faire perdre la piste! il est trop
-tard, monsieur le mystérieux. L'homme dont je veux parler est celui qui
-a tenu, à son bord, la conduite d'un pirate, et qui a préludé à
-l'honorable profession qu'il a embrassée par la suite, en nous rendant
-témoins de sa cruauté, en abusant de la manière la plus atroce de son
-autorité et de la faiblesse de son malheureux équipage!
-
---Le capitaine!
-
---Oui, votre capitaine Lanclume, lui-même... Oui, faites l'étonné
-maintenant, je vous le conseille; comme si je ne l'avais pas reconnu
-déjà au nombre des forbans du corsaire qui nous a arrachés à nos
-familles épouvantées...
-
---Le capitaine Lanclume... Je vous jure que vous êtes, madame, dans
-l'erreur la plus complète et que ce n'était pas lui...
-
---Qui était-ce donc, alors?»
-
-Je restai muet à cette question soudaine qui me mettait ou dans la
-nécessité fâcheuse d'avouer la vérité, ou dans l'embarras de laisser la
-comtesse dans l'erreur qui l'abusait sur le compte du brave capitaine...
-Je me tus encore, ne trouvant rien à répondre. Elle reprit:
-
-«Et fallait-il, pour savoir ce qu'il serait capable de faire un jour,
-autre chose que la manière dont ce fanatique _Napoléoniste_ a traité,
-pendant tout le voyage, cet infortuné jeune homme qu'il a forcé ensuite
-à déserter de son bâtiment...
-
---Gustave le cuisinier?
-
---Oui, ce pauvre M. Gustave... Après des procédés semblables, est-il
-donc si surprenant que l'on se livre à ce qu'il y a de plus affreux au
-monde, et que l'on immole de faibles femmes sans défense, comme on a
-sacrifié un pauvre jeune homme sans appui, sans protection... Il n'y a
-eu dans le fait de ce pirate, au surplus, qu'une chose fort ordinaire.
-On ne devait rien attendre de mieux d'un _Napoléoniste_ comme lui: tel
-héros, tel imitateur; ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu, tel
-saint!... Enfin, que voulez-vous! il est parti, il n'y a rien maintenant
-à y faire, qu'à me consoler demain en voyant les seize autres condamnés
-qui n'ont pas trouvé comme lui de nobles libérateurs, expier sur
-l'échafaud que leur sang va souiller, leur crime et celui de leur
-affreux complice... C'est un spectacle que j'ai assez long-temps attendu
-et assez chèrement payé, pour avoir le droit d'en jouir tout à mon aise.
-
---Beaucoup de plaisir que je vous souhaite, madame. Quant à moi qui n'ai
-pas les mêmes représailles que vous à exercer envers ces pauvres
-diables, je partirai demain de Saint-Thomas avec le jour et avant
-l'exécution, satisfait d'avoir racheté une tête du supplice et d'avoir
-ainsi payé ma dette à l'humanité...
-
---Eh bien! s'écria la comtesse avec la plus vive exaspération, voilà ce
-qui me révolte et qui me met hors de moi! Depuis qu'ici je poursuis les
-brigands qui nous ont si lâchement immolées, moi et mes amies, à leurs
-sanguinaires fureurs, c'est que nulle part, c'est que dans aucune âme je
-n'ai trouvé pour les criminels les ressentimens trop légitimes que
-j'éprouvais en pensant à leurs crimes. Partout, au contraire, je n'ai
-rencontré qu'indifférence pour moi et que pitié pour ces hommes affreux.
-Oh! si quelques voleurs de grands chemins, cent fois moins coupables
-qu'eux, avaient été arrêtés demandant aux voyageurs la bourse ou la vie,
-toute la société se serait levée pour crier vengeance et réclamer un
-châtiment exemplaire, une punition soudaine et terrible. Mais pour des
-pirates, la société et l'autorité même n'ont témoigné que de
-l'indulgence: Il me semble même que quelque chose d'inexplicable ait
-anobli aux yeux de la justice et des habitans de Saint-Thomas, les
-forfaits contre lesquels j'appelle de toutes mes forces la sévérité des
-lois, et je me suis trouvée presque réduite à penser que les bandits et
-les assassins sur mer, jouissaient d'une impunité que l'on se serait
-fait un crime d'accorder à des brigands et à des voleurs de grandes
-routes. Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne puisse pas devenir
-homme pour quelques heures seulement, et que mon père soit trop vieux
-pour exécuter le projet que j'avais conçu!... Le gouverneur lui-même
-m'aurait répondu des lenteurs mortelles de ce procès qu'il a si
-long-temps différé avec la plus coupable et la plus inconcevable
-négligence... Mais le ciel en soit loué! mes tourmens touchent à leur
-fin et ma juste vengeance va s'accomplir: vingt-quatre heures encore, et
-je quitterai cette terre maudite, satisfaite et vengée... Venez, mon
-père, retirons-nous et laissons monsieur aux douces réflexions que sa
-_bonne oeuvre_ lui réserve sans doute pour le reste de la nuit. Notre
-présence qui n'a pu déconcerter le plan qu'il vient d'exécuter avec une
-si heureuse habileté, lui deviendrait maintenant importune, et c'est
-bien assez pour nous qu'elle ait été trop tardive.»
-
-La vindicative Colombienne s'éloigna avec son père, me laissant, comme
-elle venait de le dire ironiquement, tout entier à mes réflexions.
-
-Parbleu! pensai-je, cette idée qu'elle a eue de songer au capitaine
-Lanclume, pour l'accuser à la place du Banian de tous les méfaits qui
-pesaient réellement sur la tête de celui-ci, est arrivée fort à propos
-pour m'épargner l'embarras d'avoir quelque coupable à lui nommer. Je ne
-sais trop, ma foi, sans cette heureuse méprise, ce que j'aurais pu lui
-dire pour me tirer de presse? Lui avouer la vérité, ç'aurait été mettre
-cette jeune Némésis sur les traces du coupable, qu'elle aurait pu faire
-poursuivre et harceler jusque dans la retraite que je lui avais
-ouverte... Et puis, d'ailleurs, je sens qu'il m'en eût coûté pour
-détruire d'un seul mot l'illusion qui semble protéger encore dans son
-coeur le tendre souvenir qu'elle a conservé de M. Gustave... Oh si la
-sentimentale comtesse avait appris subitement le nom du vrai coupable,
-quelle figure elle eût faite! Je crois, ma foi, que sans le danger qu'un
-aveu sincère eût pu faire courir à mon protégé, je me serais donné le
-plaisir de désenchanter cette beauté altière en lui disant: Eh bien! ce
-jeune homme, que vous accusez le capitaine Lanclume d'avoir traité si
-inhumainement, c'est ce même officier pirate qui vous a conduite à bord
-du corsaire où vous avez éprouvé les outrages pour lesquels vous
-demandez justice et châtiment, et ce capitaine Lanclume à qui vous
-attribuez une partie de vos malheurs, n'a plus entendu parler de vous
-depuis qu'il vous a quittée à la Martinique... Quel bouleversement se
-serait opéré à ces mots dans les idées de la comtesse de l'Annonciade!
-Il me semble voir tout son corps trembler, la voix lui manquer et son
-exaltation redoubler contre les forbans... M. Gustave, le romantique et
-intéressant Gustave Létameur devenu pirate, et se déguisant en noble et
-galant officier français pour enlever son ancienne et tendre amante!...
-Vraiment, je regrette, en y pensant encore, de n'avoir pu me procurer le
-plaisir de désillusionner la petite comtesse, et de me venger de la
-torture morale qu'elle m'a fait subir par ses importunes questions, en
-lui faisant éprouver à mon tour le supplice d'un désappointement total,
-d'un désenchantement impitoyable... Mais maintenant que je l'ai laissée
-bien convaincue de la présence du capitaine à bord du corsaire et de son
-évasion de la prison de Saint-Thomas, si elle allait se mettre en tête
-de révéler publiquement ce prétendu fait en faisant peser une accusation
-de piraterie sur le compte de ce brave marin...? Oh non! elle ne le fera
-pas; et puis quand bien même elle réussirait à causer un peu de scandale
-en ébruitant cette absurde imputation, rien ne serait plus facile que
-d'en démontrer la fausseté, puisqu'il est de notoriété que le capitaine
-Lanclume était au Hâvre, privé de la faculté de naviguer, au moment où
-s'est passée, dans les mers du Mexique, l'affaire de _l'Oiseau-de-Nuit_.
-Ainsi donc nul danger d'un côté pour le capitaine dans la fausse
-accusation de la comtesse, et avantage évident pour le Banian, qui n'a
-pas même été soupçonné du crime qu'il a commis... Tout a donc été pour
-le mieux aujourd'hui, et Dieu aidant, je puis dire n'avoir pas perdu ma
-journée... Quinze doublons et ma bague y ont passé toutefois; et c'est
-avoir acheté peut-être un peu cher le plaisir d'une bonne oeuvre; mais,
-au bout du compte, la jouissance que j'éprouve en ce moment ne vaut-elle
-pas cent fois l'argent que j'ai déboursé pour sauver la vie d'un
-malheureux?... Oui, quelque chose me dit là intérieurement que j'ai bien
-mérité de l'humanité... Allons nous coucher par là-dessus: nous pouvons
-maintenant reposer en paix!
-
-En rentrant à mon hôtel, je recommandai à l'un des nègres du logis, qui
-m'attendait sur la porte, de ne pas oublier de me réveiller de bonne
-heure pour partir sur un sloop qui devait faire voile avec le jour pour
-remonter à Saint-Pierre... Après avoir donné cet ordre, je me jetai sur
-mon lit et je m'endormis...
-
-Quand le nègre vint me réveiller en bâillant et en me disant avec
-nonchalance: _Vin vite, mochué, tit navi qu'à partir avant vous arrivé_,
-je le grondai de m'avoir laissé sommeiller si tard; il était jour déjà.
-
-«Prends tout de suite mon paquet, lui dis-je, et cours prévenir le
-capitaine que je te suis et que je vais m'embarquer à la minute même.»
-
-Il me fallut traverser encore, pour me rendre sur le bord de la mer, la
-place où la veille on dressait l'échafaud. Les travaux n'étaient pas
-encore terminés. On aurait dit que les ouvriers prenaient plaisir à
-prolonger les préparatifs du grand spectacle promis à la curiosité des
-habitans de l'île... Je baissai la tête en courant le plus vite
-possible, pour me rendre à l'embarcadère. Mais au moment de dire adieu à
-la terre, je ne pus échapper au spectacle d'une autre exécution; sur le
-sable même du rivage qui touchait le petit canot qui m'attendait pour me
-conduire à bord du paquebot, je vis deux esclaves qui plantaient quatre
-longs piquets, presque à mes pieds, et près de ces quatre piquets un
-grand mulâtre tenu en respect comme un patient, entre deux estaffiers
-qu'à leur costume on reconnaissait pour appartenir à la police du
-lieu... Ce grand mulâtre était Bartholoméo, le niais officieux qui, la
-veille au soir, avait consenti à prendre, pour mes cinq doublons, la
-place du prisonnier évadé... En m'apercevant, le pauvre diable me
-reconnut, et sans avoir l'air de s'adresser à moi, il s'écria tristement
-et par forme d'allusion à sa situation présente: _C'est quatre piquets
-qui gagné actuellement doublons sur dos moué_ (Ce sont les coups de
-fouet qui actuellement vont, sur mon dos, gagner les doublons que j'ai
-reçus). Le coupable fut bientôt couché à plat ventre sur le sable entre
-les quatre piquets, au moyen desquels on lui attacha au sol les pieds et
-les mains. Dans cette posture toute passive, il reçut les vingt-neuf
-coups de fouet sur lesquels il avait compté; il supporta son châtiment
-en hurlant un peu, mais sans laisser échapper aucun mot qui pût
-compromettre les complices de son délit... Une femme assistait au reste
-à l'exécution: c'était la jeune Acacie elle-même; je lui jetai un
-coup-d'oeil d'intelligence auquel elle ne répondit qu'en posant sur sa
-bouche, avec un grand air de mystère, le doigt sur lequel brillait
-encore la bague que je lui avais offerte pour prix de sa généreuse
-assistance... Je compris à merveille tout ce que m'indiquait ce signe
-qui me révélait surtout le motif de sa présence au moment du châtiment
-du coupable, dont il lui importait tant de prévenir l'indiscrétion ou
-les aveux. Une fois les vingt-neuf coups de fouet bien comptés et bien
-reçus, Acacie s'éloigna pour retourner à la geôle, suivie de
-Bartholoméo, et moi je m'embarquai pour revenir à Saint-Pierre, enchanté
-de m'éloigner de Saint-Thomas avant le moment où seize têtes allaient
-tomber sous la hache du bourreau... Oui, qu'il frappe, me disais-je avec
-orgueil, qu'il frappe tant qu'il pourra, que la comtesse même compte et
-recompte le nombre des victimes; il manquera toujours une tête à la
-hache du bourreau et au ressentiment de la Judith colombienne, et cette
-tête c'est moi qui l'ai sauvée!
-
-
-
-
-XXII
-
- La vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare,
- pour qu'on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don
- de la deviner et le courage de la dire.
-
- (Page 198.)
-
-Un capitaine caboteur des Antilles;--le brick _la Mandragore_;--retour à
-Saint-Pierre-Martinique;--correspondance de femmes;--la journée du
-sentiment;--la devineresse.
-
-
-Le troisième ou le quatrième jour de notre départ de Saint-Thomas, en
-louvoyant contre la brise alisée qu'il nous fallait vaincre pour
-remonter à la Martinique, nous fîmes, à bord du petit sloop caboteur qui
-nous transportait, la rencontre d'un brick qui, en deux ou trois
-bordées, nous eut bientôt gagné les deux lieues qu'il avait à parcourir
-pour nous rallier dans la partie du vent où nous nous trouvions placés
-par rapport à lui, quelques heures auparavant.
-
-Le patron étonné de la marche extraordinaire de ce navire, avait tenu
-braquée sur notre coureur, pendant une bonne heure au moins, la mauvaise
-longue-vue dont il ne se servait que dans les occasions solennelles:
-c'était la seule lunette que nous eussions à bord.
-
-Après que notre savant pilote eut bien examiné le grand brick qui nous
-approchait de manière à nous rendre le secours de son instrument embrumé
-tout-à-fait inutile, il s'écria avec l'air de la plus vive satisfaction,
-et comme si on lui eût ôté un poids de cent livres de dessus la
-poitrine: c'est ce coquin de _Trompeloup_! Je reconnais maintenant son
-grand scélérat de brick.
-
-Aucun des passagers n'ayant pris la parole pour s'informer de ce que
-pouvait être ce Trompeloup que notre capitaine caboteur paraissait
-connaître si bien, je me hasardai à lui demander si la visite que ce
-bâtiment semblait vouloir lui faire devait présenter quelque danger pour
-nous.
-
-«Du danger! me répondit le patron, en allongeant dédaigneusement sa
-lèvre inférieure pour donner, sans doute, une expression plus énergique
-à sa phrase: ah! bien oui, du danger, nous ne sommes pas assez _calés_
-pour lui. Trompeloup a le coeur trop haut, le brigand qu'il est, pour
-piller des pauvres _rafalés_ de notre _système_. Il ne s'attaque qu'à la
-richesse, l'orgueilleux forban! Vous allez voir sa manoeuvre.
-
---C'est donc, selon vous, un pirate que ce brick?
-
---Un pirate! un pirate! je le crois pardieu bien! que voulez-vous que ce
-soit hormis cela? La mer, toute fière qu'elle est, n'en a pas porté un
-cent comme lui, allez, et c'est moi qui vous le cautionne. Après
-_l'Invisible_, à qui le bon Dieu fasse grâce et miséricorde, c'est à lui
-le pompon... et le plumet par-dessus le marché. Voyez plutôt: vingt-deux
-canons en batterie et fourbis comme des cuillers d'argent! Bien malin
-celui qui ferait tomber une épingle sur son pont: il y a tant de bandits
-de l'avant à l'arrière, qu'il n'y aurait pas de place pour loger, entre
-eux tous, le plus petit fétu de paille.»
-
-Et, en effet, les gens de l'équipage du brick étaient si nombreux et
-tellement pressés sur le pont, que l'on ne voyait que des têtes
-entassées au-dessus des bastingages, comme dans le parterre d'un grand
-théâtre le jour d'une première représentation...
-
-Notre patron, à qui j'adressai encore quelques autres questions, n'était
-plus à la conversation, il paraissait n'avoir plus d'yeux, de langue et
-d'oreilles que pour observer, répondre au besoin et écouter ce qu'il
-plairait au pirate de lui demander ou de lui dire.
-
-Quand le brick nous eut accostés à petite distance, une voix aigre,
-impérieuse et brève, sortant d'un des groupes de marins qui se
-pressaient sur l'arrière du corsaire, s'éleva pour crier à notre
-capitaine attentif au commandement qu'il attendait:
-
-«Mettras-tu aujourd'hui en panne, espèce d'imbécile?
-
---Oui, commandant Trompeloup, oui, tout de suite,» s'empressa de
-répondre notre docile patron.
-
-Et dès que notre petit sloop eut obéi à l'ordre qui venait de lui être
-donné, des sifflets perçans gazouillèrent à bord du brick pour faire
-exécuter la manoeuvre qu'avait apparemment ordonnée le commandant
-Trompeloup à ses gens.
-
-Une embarcation aussi longue que tout notre caboteur, venait d'être
-amenée à l'eau au bruit de ces sifflets aigus.
-
-En deux minutes et en quatre ou cinq coups d'avirons, cette embarcation,
-montée par une douzaine d'hommes et un officier, s'élança du travers du
-corsaire pour venir nous _élonger_ de bout en bout. L'officier saute sur
-notre pont, cherche de l'oeil notre capitaine qui, le chapeau à la main,
-se présente devant lui; l'officier lui demande alors:
-
-«Depuis quand as-tu quitté Saint-Thomas?
-
---Depuis trois fois vingt-quatre heures, mon lieutenant.
-
---Quoi de nouveau à ton départ?
-
---Mais on ne disait rien de nouveau, quoiqu'on parlât beaucoup d'autre
-chose.
-
---Et que faisait-on?
-
---On était en train de pendre ou de décoller quinze à seize des gens de
-_l'Invisible_.
-
---Et tu appelles cela rien de nouveau, espèce de Nicodême?
-
---Mais, à vous dire le vrai, il y a si long-temps qu'on s'y attendait!
-
---La corvette danoise qui a mis la patte sur _l'Invisible_ était-elle
-prête à appareiller bientôt que tu saches, si tu sais quelque chose?
-
---Qui? la corvette _le Hamlet_, oh! la coquine, elle appareillait en
-même temps que moi pour croiser au vent!
-
---Pour croiser au vent? Et pourquoi, _triple lofia_, ne m'as-tu pas dit
-cela tout de suite?...»
-
-Et, en prononçant ces derniers mots, mon officier de corsaire bondit
-comme un cabri, de notre pont dans son canot, en criant à ses gens:
-_Pousse au large_; et le canot, en un clin-d'oeil, regagne le brick qui,
-après avoir rehissé son embarcation sur ses palans, évente son grand
-hunier et laisse arriver en se couvrant de toile pour faire route vent
-arrière.
-
-La voix que la première nous avions entendue, résonna de nouveau dans un
-porte-voix pour adresser ces paroles à notre capitaine caboteur, devenu
-encore plus attentif, s'il est possible, qu'il ne l'avait été jusque-là.
-
-«Dis donc, _patron Gombeaux_[3], si par hasard tu rencontres ton gueux
-de capitaine du _Hamlet_ avant moi, n'oublie pas de lui dire de ma part,
-entends-tu bien, que je le cherche pour lui clouer les oreilles à la
-pomme de mon grand mât et pour faire amarrer son pavillon au-dessous de
-ma poulaine... Entends-tu, Jean-Fesse?
-
- [3] Terme de mépris dont on se sert quelquefois aux Antilles, pour
- désigner les pauvres petits capitaines caboteurs qui s'imaginent
- être quelque chose de plus que des patrons de barque.
-
---Oui, mon commandant, j'entends bien et je n'oublierai pas la
-commission si je le rencontre, mais vous le verrez sans doute avant que
-j'aie cet honneur: il a dû courir plein nord!...
-
---C'est bon, c'est bon... Il va me payer, le chien, le tour qu'il a joué
-à _l'Invisible_.»
-
-Et le corsaire déployant, comme un faucon qui étend ses ailes, ses
-bonnettes hautes et basses, s'éloigna de nous avec la rapidité d'un
-nuage noir poussé par la brise sur la surface de la mer qu'il obscurcit
-au loin...
-
-«Oui, oui, _racaillassasse_, se prit à marmotter notre patron dès qu'il
-crut le brick assez loin pour pouvoir se permettre sans danger de faire
-le fendant à bord de son petit sloop. Oui, oui, attends-moi là, je
-remplirai ta belle fichue commission, avaleur d'oreilles crues...,
-compte là-dessus, et en attendant mange des _gourganes_... Elle est
-belle, va, ta commission, pour en parler tout bêtement au capitaine du
-_Hamlet_... Mais c'est qu'au moins il le ferait comme il le dit, ce
-nègre maron de Trompeloup... Le scélérat a le nez si fin! Il a senti
-bien sûrement quelque chose sur l'eau, car je parierais ma tête à
-couper, qu'il n'a pas pris un double équipage, comme il en a un, pour le
-plaisir seulement de compter plus de monde à l'appel à son bord et de se
-faire manger plus vite les vivres de sa cambuse...
-
---Et pensez-vous, demandai-je au patron que je voyais tout disposé à
-jaser long-temps sur le compte du pirate, pensez-vous que ce brick, en
-attaquant la corvette danoise, fût peut-être plus heureux contre elle
-que ne l'a été _l'Oiseau-de-Nuit_?
-
---Qui, Trompeloup avec sa _Mandragore_? Parbleu! si je le pense; le
-diable! et qui ne le penserait pas? _L'Oiseau-de-Nuit_, voyez-vous,
-n'avait que cent cinquante hommes à bord, et la corvette _l'Hamlet_ deux
-cent cinquante, tandis que je suis bien sûr que ce renégat de Trompeloup
-n'a pas, à bord de sa _Mandragore_, moins de trois cents à trois cent
-cinquante joueurs de fourchettes... Oh! c'est que je le connais depuis
-long-temps, le pèlerin! Il est Basque de naissance, du même pays que
-moi, et c'est tout dire... S'il a pris un double équipage, mettez-vous
-bien dans le toupet que ce n'est pas pour leur faire griller des bananes
-à sa cuisine et boire du lait de coco pour le mal de poitrine. Il sait
-que l'abordage est une jolie chose, quand on a du monde pour jouer des
-castagnettes sur le pont d'une prise... Et puis on dit bien:
-_L'Invisible_ a été happé par la corvette, et _l'Oiseau-de-Nuit_ s'est
-fait mettre dans le sac, comme un rat dans une souricière... Mais on ne
-dit pas qu'au moment de l'abordage, _l'Invisible_ ayant reçu le coup de
-la mort, son équipage de vautours avait perdu la plus belle plume de son
-aile et la plus belle griffe de sa patte... Sans cela, croyez-vous que
-jamais la corvette danoise aurait mangé la soupe de _l'Oiseau-de-Nuit_?
-Ah! bien oui, je t'en fiche et va me la chercher toi qui as de bonnes
-jambes... pas fichue pour cela la _barcarassasse_ danoise! Mais!
-_l'Invisible_, voyez-vous, ayant une fois dépassé le lit du vent, il
-n'est plus resté sur le pont que des hommes, et des hommes petits en
-nombre et grands en découragement. Quand l'âme manque, le corps n'est
-plus qu'une carcasse bonne à jeter par-dessus le bord ou à donner à
-grignotter à des _chiens danois_... Comprenez-vous la chose? Ah! ah!
-ah!... telle que j'ai l'honneur de vous la dire, comprenez-vous, la
-chose des _chiens danois_, c'est-à-dire les _Danois_, les _chiens_ qui
-ont mis la patte sur _l'Invisible_?
-
---A merveille! le calembour est même fort joli... Il est vrai que
-c'était un fier capitaine que cet _Invisible_!
-
---Qui n'avait pas et qui n'aura jamais son pareil sur la surface du
-globe terrestre et _marâtre_[4]. Le plus joli pirate de toutes nos mers
-et de bien d'autres. A présent, c'est à Trompeloup le pompon. C'est lui
-qui va le remplacer dans la renommée et le venger, s'il le peut, dans ce
-bas monde.
-
- [4] _Marâtre_, apparemment pour _maritime_. Les patrons caboteurs des
- Antilles ne sont pas tous de l'Académie française.
-
---Ces deux hommes étaient donc bien bons amis, bien liés ensemble,
-quoique faisant le même métier, puisque Trompeloup cherche tant
-aujourd'hui à venger la mort de _l'Invisible_?
-
---Bons amis! ils ne pouvaient pas plus se souffrir l'un l'autre qu'un
-chien de chasse n'aime un renard... Ils se sont battus cinq à six fois
-comme des lions pendant leur vie... Mais depuis que l'un est mort,
-l'autre lui a juré une amitié éternelle. C'est, sans comparaison, comme
-les maris et les femmes qui font mauvais ménage toute leur vie durante,
-et qui se pleurent comme des Madeleines une fois qu'ils se sentent bien
-morts... Ah! le pauvre _Invisible_, c'était un si brave homme hors de
-son métier!... Une fois il m'a fait donner vingt-cinq coups de garcette
-sur les _omoplaques_, quand tout autre que lui m'aurait fait fusiller
-comme un chien de basse-cour, sans jugement ni frais de justice. Ce
-n'est pas l'embarras, la ration des vingt-cinq était bonne; mais je lui
-pardonne, car je ne l'avais pas volée, et s'il n'y a devant Dieu, notre
-juge suprême en dernier ressort, que ma plainte pour l'opposer d'avoir
-sa part de paradis, jamais le père de la nature humaine n'entendra une
-réclamation de ma bouche contre défunt le Roi des écumeurs de mer de ces
-parages.
-
---Et qu'aviez-vous donc fait pour mériter un châtiment aussi sévère de
-la part de _l'Invisible_?
-
---Oh! mon Dieu, c'est que, voyez-vous, une nuit en appareillant à
-Paramaribo, le long de son corsaire, j'avais eu le malheur de prendre
-une de ses embarcations à la place de la mienne, et ce ne fut que
-lorsque je fus rendu au large que je m'aperçus de l'erreur faite pendant
-la noirceur de la nuit. Le canot que j'avais amené avec moi dépassait en
-longueur tout mon sloop. _L'Invisible_, en me rencontrant une semaine
-après le coup de temps, n'oublia pas l'erreur, et il m'en fit payer la
-monnaie sur le dos en dessous du drap de mon gilet rond. Comme vous
-voyez, je ne l'avais pas volée.
-
---Quoi, l'embarcation?
-
---Non, la tournée de _l'Invisible_... Il était si grand, si généreux en
-tout, dans le bien comme dans le mal, ce damné de brave homme!... Ce
-n'est pas pour me vanter et parce que je suis Français moi-même, mais on
-peut bien dire que tous les forbans un peu relevés que nous avons dans
-ces parages, sont tous des capitaines français, taillés pour la gloire
-et l'amour. C'est la nation qui a la fourniture générale de tout ce
-qu'il y a de mieux en ce genre de pacotille.»
-
-Notre patron basque, en terminant cette petite esquisse biographique,
-alla sous le vent de son bateau contempler avec complaisance le sillage
-que nous faisait faire la brise assez fraîche contre laquelle nous
-louvoyions en ce moment. La nuit vint bientôt nous environner de ses
-tranquilles ombres, sans ôter à l'air pur que nous respirions avec
-délices, sa transparence et son doux éclat: l'horizon qui étendait son
-cercle régulier à une assez grande distance de nous, resplendissait
-encore du feu pâle et scintillant des étoiles qui pointillaient par
-milliers sur nos têtes... Les sons vagues d'une voix qui semblait être
-apportée à mon oreille sur l'aile des vents d'Est, attira mon attention.
-On aurait cru que cette voix partait du fond d'un nuage pour venir à
-nous, tant elle me paraissait lointaine et vaporeuse. Je m'approchai de
-l'endroit où je croyais pouvoir l'entendre le mieux, et mon illusion
-s'évanouit pour faire place à une très commune réalité: c'était notre
-patron qui, toujours les yeux fixés au large sur la partie occidentale
-de la mer, fredonnait, sur le ton le plus uniforme, ces couplets de
-matelot:
-
- Jouer _la Mandragore_[5]
- N'est pas un jeu si bon;
- Car la lourde pécore
- Paie à coups de canon.
- Et bon! bon, bon!
- Entendez-vous encore?
- C'est le bruit du canon.
- Oui c'est _la Mandragore_
- Qui fait ronfler son nom.
-
- [5] _Mandragore_, nom d'une plante qui offre un purgatif très violent,
- et d'un jeu anciennement en vogue chez les marins du midi. C'était
- aussi, comme on le voit, le nom du corsaire du capitaine Trompeloup.
-
- La dame _Mandragore_
- A pris pour cotillon
- Un jupon tricolore,
- Un forban pour mignon.
- Et bon! bon, bon!
- Entendez-vous encore?
- C'est le bruit du canon.
- Oui c'est _la Mandragore_
- Qui fait ronfler son nom.
-
- Quand sa _couleur_ maudite[6]
- Se montre loin du port,
- Croyez-moi, mettez vite
- Le cap à l'autre bord.
- Et bon! bon, bon!
- Entendez-vous encore?
- C'est le bruit du canon.
- Oui c'est _la Mandragore_
- Qui fait ronfler son nom.
-
- [6] La _couleur_ d'un navire est le pavillon sous lequel il navigue,
- et l'indication de la nation à laquelle il appartient. Le mot
- _couleur_ seul est employé pour les mots _couleur du pavillon_.
- C'est une ellipse dont se servent les marins dans le langage du
- bord, sans s'être jamais doutés probablement qu'il existât en
- grammaire, un trope ou une figure qui s'appelle _ellipse_. Les
- règles et la science ne sont venues qu'après les usages qu'avait
- d'abord créés la nécessité.
-
-«C'est donc toujours _la Mandragore_ qui vous trotte par la tête?
-demandai-je à notre Amphyon caboteur, en l'interrompant au milieu de la
-petite chanson qu'il psalmodiait.
-
---Eh! mon Dieu, oui, me répondit-il, après s'être retourné vers moi et
-avoir quitté, pour se promener à mes côtés, le poste qu'il avait occupé
-sous le vent pendant près d'une heure. J'étais là à regarder comme un
-innocent, le bord de dessous le vent de l'horizon, et il me semblait
-avoir aperçu dans _l'ouest-nord-ouest_ ou _l'ouest-quart-nord-ouest_,
-des manières d'éclairs, des espèces d'_épars_ de beau temps. J'ai cru
-même, pendant un instant, entendre _maribarou_, ainsi que les nègres
-appellent le tonnerre, comme vous ne l'ignorez pas, _grogner_ un peu au
-large... Mais ces _épars_, ces feux d'été, comme on dit, ne nous
-annoncent qu'une _beauture_ de brise: vous voyez bien, d'ailleurs, la
-preuve en est très claire, et... si le temps était à vendre, on en
-achèterait comme celui que nous avons depuis notre départ; car une jeune
-fille ne pourrait pas, sans être goulue, en demander mieux au ciel et à
-son époux le jour de ses noces.»
-
-A peine notre jaseur de patron achevait-il ces mots, qu'une lueur très
-vive, venue de l'ouest, lui fit tourner la tête du côté d'où la clarté
-nous semblait être partie... Il se tut et moi aussi, et quelques
-secondes après avoir gardé le silence, nous entendîmes un bruit sourd
-retentir dans le lointain et ébranler, comme un lourd coup de foudre,
-l'air paisible qui nous environnait...
-
-A la première lueur qui avait d'abord attiré notre attention, succéda
-une autre clarté aussi vive, et au coup de foudre, une autre détonation
-plus forte que celle que nous avions d'abord entendue...
-
-«Ces éclairs, dis-je au patron, paraissent indiquer qu'un orage s'élève
-contre le vent dans la partie de l'ouest.
-
---Oui, reprit-il; mais vous ne remarquez pas, vous, monsieur le marin de
-la _terre ferme_, que ces éclairs prennent leur pied dans le même aire
-de vent, et que le bruit de votre tonnerre à vous, reste toujours, pour
-mon oreille, qui, sans vous faire de peine, est plus amarinée que la
-vôtre, dans _l'ouest_ plein ou _l'ouest-quart-nord-ouest_ tout au plus.
-
---Et que concluez-vous de cette remarque ou de cet indice?
-
---J'en conclus d'abord, ceci soit dit pour rire et sans vous offenser,
-que toute chemise qui ne dépasse pas le bas du dos, est réputée pour
-vareuse, et ensuite que le tonnerre que vous entendez est le tonnerre de
-Trompeloup, et que les éclairs qui nous brûlent les yeux partent tous
-unanimement de la lumière des caronades de _la Mandragore_ et de la
-corvette danoise.
-
---Vous croyez donc qu'un engagement ait pu avoir lieu déjà entre ces
-deux navires?
-
---Si je le crois, dites plutôt que j'en suis sûr, et vous ne risquerez
-pas de vous mettre dedans. Raisonnons un peu, car le raisonnement est ce
-qui distingue les hommes des autres animaux de même espèce, à ce que je
-me suis laissé dire du moins à l'école par mes maîtres, dont
-malheureusement je n'ai pas profité. Sur quel aire de vent, s'il vous
-plaît, Trompeloup a-t-il gouverné en nous quittant?
-
---En nous quittant?
-
---Oui, en nous quittant, ou, si vous aimez mieux et si c'est plus
-français, quand il nous a quittés?
-
---Ma foi! je crois, autant que je puis me le rappeler, qu'il a gouverné
-à l'ouest.
-
---Oh! à l'ouest, à l'ouest! ceci ne dit rien, parce que c'est bientôt
-trouvé, à l'ouest, à l'ouest! la belle manière de répondre à une
-question de mathématiques!
-
---Ah! écoutez donc, je ne me flatte pas non plus d'être marin.
-
---On ne le voit bien que trop, et si vous vous en flattiez, vous auriez
-bigrement tort, ceci soit dit sans prétendre à vous insulter
-aucunement. Trompeloup a mis le cap à _l'ouest demi-nord_, ou à
-_l'ouest-quart-nord-ouest_, pas un piment de plus, ni de moins. Or,
-combien de lieues supposez-vous qu'il ait faites de son côté, vent
-arrière, et que nous ayons halées en louvoyant, dans le vent, depuis
-cinq heures? Voyons, d'après votre estime?
-
---C'est là ce qu'il me serait difficile de préciser et ce qu'il vous est
-très facile d'apprécier, vous.
-
---Voilà ce qui s'appelle ne pas répondre et répondre tout de même très
-bien. Mais, cédez-moi la parole pour un instant seulement, et il n'y
-aura pas trop de bêtises de dites. Eh bien! moi, j'estime que
-Trompeloup, avec la petite brise qu'il fait, aura fait sept lieues et
-demie et nous une lieue et demie, ce qui fait par conséquent... attendez
-donc... ce qui fait sept et demie et une et demie... Attendez donc!...
-
---Parbleu, neuf lieues...
-
---Ah! vous voilà redevenu plus savant que moi en fait de calculs de
-géométrie... C'est juste, au reste... Cela fait, par conséquent, neuf
-lieues marines qui ne sont pas des lieues de poste aux chevaux, qui
-existent entre Trompeloup et nous actuellement... Or, dans quel aire de
-vent voyez-vous flamber les éclairs et entendez-vous les susdits coups
-de soi-disant tonnerre? Regardez là au compas. Dans _l'ouest_ ou à
-_l'ouest-quart-nord-ouest_, n'est-ce pas?... Et à l'instinct de
-l'oreille, à environ huit ou neuf lieues plus ou moins, n'est-il pas
-vrai? Ainsi donc, vous voyez bien que la _dérive et la variation_ étant
-du même bord, si vous savez l'astronomie, il faut ajouter les deux
-quantités: ce qui vous donnera ce que vous cherchez. Conséquemment donc,
-c'est Trompeloup et non pas le tonnerre qui se donne une peignée, entre
-_l'ouest_ et _l'ouest-quart-nord-ouest_, avec la corvette danoise en
-question. Or, c'était bien là, je pense, ce qu'il fallait démontrer...
-Et dites-moi à présent si les mathématiques et la théorie sont inutiles
-dans la navigation!»
-
-La suite de nos observations sembla, au surplus, donner raison aux
-savantes et lumineuses conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacité
-extraordinaire, sans altérer la pureté de l'horizon, sous le vent,
-continuèrent à se succéder avec rapidité, et le bruit des sourdes
-détonations ne cessa, pendant plusieurs heures, de suivre à des
-intervalles égaux l'explosion de ces éclairs qui nous éblouissaient de
-leur éclat répété.
-
-Plus tard, nous apprîmes qu'à l'heure où nous avions remarqué cette
-circonstance intéressante de notre navigation, un combat terrible
-s'était livré cette nuit même, entre _la Mandragore_ et la corvette
-danoise, et que celle-ci, après avoir succombé dans un abordage furieux,
-avait été incendiée par les corsaires et jetée toute fumante encore sur
-la côte de Saint-Thomas, pour que le gouverneur reconnût, à ce signe
-épouvantable, la vengeance que les forbans avaient su tirer des
-vainqueurs de _l'Invisible_ et de la capture de _l'Oiseau-de-Nuit_, par
-la corvette _le Hamlet_.
-
-Nous mouillâmes, le septième ou le huitième jour de notre départ de
-Saint-Thomas, sur la rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé
-_le Figuier_.
-
-Malgré toute la célérité qu'avait pu mettre notre patron caboteur à nous
-faire faire le trajet de Saint-Thomas à la Martinique, une petite
-goëlette partie de Saint-Thomas même deux jours après nous, se trouva
-être rendue à notre destination quelques jours avant que nous ne
-pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.
-
-A mon retour dans mon logis, le facteur de la poste me remit deux
-lettres apportées le matin par la petite goëlette qui nous avait
-devancés. Une de ces missives était scellée du cachet de la comtesse de
-l'Annonciade. J'ouvris d'abord la lettre de cette dame. L'épître était
-ainsi conçue:
-
- «Oh! monsieur, combien il m'en a coûté de vous faire l'aveu que vous
- allez lire et qui est devenu trop nécessaire au repos de ma
- conscience, pour que j'hésite un seul instant à surmonter tous les
- faux scrupules qu'il me faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux que
- la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, j'ai besoin que vous me
- pardonniez l'égarement malheureux que j'ai mis à poursuivre jusqu'à la
- mort, quelques infortunés que je croyais plus criminels peut-être
- qu'ils n'avaient pu l'être. Vous avez été témoin de l'acharnement
- irréfléchi et bien condamnable avec lequel je n'ai cessé de
- solliciter, pendant plusieurs mois, l'exécution des pirates, dont la
- rigueur de la loi toute seule n'aurait que trop tôt, sans mon aide
- fatale, réclamé le sang et la tête; je n'ai eu de repos que lorsque ce
- que j'appelais ma vengeance a été assuré par un funeste arrêt. Hier
- encore, malgré les nobles efforts que vous aviez faits si inutilement
- pour apaiser l'exaltation de mon ressentiment, je pensai, en apprenant
- la condamnation des coupables, pouvoir porter au pied de l'échafaud où
- ils devaient tous monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je,
- une âme presque satisfaite du succès de mes cruelles démarches. Mais
- que nos plus fermes résolutions s'évanouissent vite chez nous autres
- pauvres femmes, quand nous voyons devant nos yeux le spectacle des
- maux qu'a causés notre imprudence et l'abîme que nous avons
- entr'ouvert sous les pas de ceux que nous nous croyions intéressées à
- punir! Comment, après m'être enorgueillie devant vous, de ce que vous
- nommiez si justement ma cruauté, oser vous dire maintenant ce que j'ai
- éprouvé en voyant ces seize infortunés monter au supplice, non pas
- avec l'audace de monstres endurcis dans le crime, mais avec la
- touchante résignation de chrétiens repentans et soumis à la volonté
- divine!... Huit d'entre eux se sont confessés au pied de l'échafaud:
- ce spectacle, qui arrachait des larmes à la foule, a produit sur moi
- une impression dont je ne saurais vous donner une idée, et quand les
- têtes de ces malheureux qui priaient avec tant de ferveur une minute
- auparavant, ont roulé, toutes sanglantes, à mes pieds, je me suis
- évanouie!!!!
-
- »En revenant à moi, monsieur, j'ai pris la plume pour vous dire que
- j'ai été bien coupable en demandant autant de sang chrétien au
- tribunal de la justice humaine... Oh! j'ai bien besoin que vous, qui
- m'avez vue, avec horreur peut-être, si cruelle et si peu digne de mon
- sexe, j'ai bien besoin que vous me pardonniez en apprenant les larmes
- que je verse aujourd'hui sur une faute que je voudrais pouvoir
- racheter au prix de tout ce qui me reste de plus précieux au monde...
- C'est à ceux qui n'ont rien à se reprocher qu'il est facile de se
- montrer généreux envers les pécheurs qui n'ont que des remords à
- offrir au ciel en expiation de leurs coupables erreurs. Vous avez
- arraché à la mort le plus criminel de tous les condamnés; je donnerais
- aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je vous reprochais, il y a
- deux jours encore, d'avoir osé faire en faveur de ce misérable
- capitaine. Pardon, pardon... j'implore à genoux votre clémence et
- celle de Dieu! Ils sont morts chrétiens et repentans, eux, et c'est à
- eux de prier aujourd'hui pour moi... Je n'ai pas la force d'achever;
- mes pleurs inondent mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent le
- papier sur lequel je vous trace ces lignes pour vous demander que vous
- ne détestiez pas trop la malheureuse
-
- A**** VESLACA,
-
- COMTESSE DE L'ANNONCIADE.»
-
- Saint-Thomas, île de sang et de deuil,
-
- ce 10 janvier 18
-
-Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu cette lettre étrange, se
-serait attendu à un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien là
-cette comtesse que j'ai vue si acharnée à poursuivre sa proie, qui vient
-aujourd'hui verser des larmes de pitié sur le sort des victimes qu'elle
-se faisait orgueil d'immoler à sa haine! Quoi, parce qu'il a plu à
-quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud, voilà
-ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce
-satisfaction qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde! Oh! qui pourra
-dire tout ce que le coeur des femmes renferme de mystère, de
-contradictions et d'inexplicable!... Et combien je me félicite de
-n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de ma vie, à la mobilité de
-coeur et à la légèreté d'esprit de ces êtres qui nous promettent une
-félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant à cette
-autre épître dont l'écriture de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive
-aussi de Saint-Thomas... Voyons ce qu'elle peut contenir... J'ouvris et
-je lus:
-
- «Monsieur,
-
- »J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je
- me permets aujourd'hui de vous écrire pour vous annoncer une chose qui
- vous fera peut-être plaisir, si vous êtes aussi bon que j'aime à le
- penser. Mon père n'a pas perdu sa place, comme je le craignais, après
- la fuite du prisonnier; mais il a été fortement grondé pour sa
- négligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aidé à
- arracher à la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates
- avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu'on voulait
- lui faire payer si cher. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison,
- mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun
- espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez
- peut-être que je n'ai fait que par intérêt; mais pour mériter votre
- estime et pour vous prouver que je n'ai agi que par humanité, je vous
- prie de reprendre l'or et la bague que vous m'aviez donnés pour
- m'engager à prendre part à votre bonne action. Mon père n'ayant pas
- été renvoyé, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m'en vouloir,
- si je vous renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance je me
- ferais un plaisir d'accepter de vous, mais qui me feraient mal à voir,
- en me rappelant le motif qui vous a engagé à me les offrir. C'est
- votre estime que je veux et pas autre chose, à moins que ce ne soit un
- peu d'amitié et un petit souvenir pour votre
-
- »Très humble et obéissante servante,
-
- »ACACIE BARNABÉ.»
-
-Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait
-la bague et les doublons que j'avais donnés à la bonne et jolie fille du
-geôlier de Saint-Thomas.
-
-Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conquête!
-Et quelle femme, je vous le demande, la plus intéressante de toutes
-celles qui se sont attachées à lui. Oh! il n'y a que pour les
-aventuriers que ces bonnes fortunes-là sont faites, et il n'est dans la
-destinée d'aucun homme comme il faut, d'intéresser à ce point des femmes
-de toute condition, avec des qualités aimables seulement et des moyens
-ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, comtesses, dames de haut
-parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait
-soumettre tant de coeurs féminins au charme irrésistible du sort de ce
-Banian! Une fière espagnole va le chercher dans le rang le plus abject
-pour en faire son amant. Barbouillé de noir pour fuir l'infamie qui
-s'attachait à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la plus
-belle négresse de la colonie. Arrêté comme pirate pour être jeté comme
-le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se
-montrer à la plus séduisante des filles de concierge pour la charmer et
-l'engager à braver la colère de son père, afin de le soustraire au
-supplice le plus ignominieux et à la mort la plus inévitable.
-
-Quel Adonis, doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit,
-pourrait se flatter, dans les situations les plus brillantes de la vie,
-d'avoir fait autant de conquêtes ou d'avoir inspiré un amour aussi vrai
-et aussi désintéressé! Pour un homme épris de la passion des aventures
-galantes, ne serait-ce pas une compensation presque suffisante à tous
-les maux et à toutes les angoisses qu'a éprouvées ce drôle! Non, mais
-c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite Acacie, quelque chose de
-si touchant et de si naïvement tendre, qu'en vérité on se sentirait
-presque tenté de porter envie à une partie de la destinée de mon digne
-protégé. «Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'écrit-elle,
-mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun
-espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez que je
-n'ai fait que par intérêt!» Quel aveu ingénu dans ces mots si simples!
-«Je ne l'ai vu que trois fois,» et comme elle a bien compté les fois!...
-Et la fille du plus endurci de tous les geôliers des colonies... Où
-diable donc va se fourrer la délicatesse des sentimens les plus exquis?
-
-J'en étais à ce point de mes réflexions, quand j'entendis dans mes
-escaliers un pas lourd et lent qui m'annonçait l'arrivée de quelque
-mulâtresse ou de quelque négresse. A l'aspect de deux yeux flamboyans
-qui brillaient comme deux diamans dans l'obscurité du petit corridor qui
-conduisait à ma chambre, je devinai la visite de Supplicia.
-
-«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant un sourire mélancolique
-entr'ouvrir ses deux belles rangées de dents. Comment est-ce que vous
-vous portez?...
-
---Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je avec distraction.
-
---Et _lui_? me demanda-t-elle, sans oser ajouter un autre mot à cette
-question naïve.
-
---_Lui!_ eh bien! il se porte toujours bien aussi, j'ai du moins tout
-lieu de le croire.
-
---Et où, s'il vous plaît, sans vous fâcher, croyez-vous qu'il se porte
-bien?
-
---Où, dis-tu?
-
---Oui, maître, j'ai dit _où?_ à vous pour savoir où il est actuellement.
-
---Mais, je pense qu'il est actuellement en lieu de sûreté et à son aise
-à la Côte-Ferme.
-
---Et c'est bien loin la Côte-Ferme, s'il vous plaît, maître?
-
---Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce que tu voudrais par
-hasard l'aller rejoindre?
-
---Oh! non, je n'y pense pas, parce que ça m'est défendu. Mais, si
-j'étais libre de mon corps ou _libre de Savane_ seulement, j'aurais
-alors la permission de penser à ce que je voudrais et j'y penserais...
-Depuis surtout que le bâtiment du capitaine _Invisible_ l'a pris et
-qu'on a dit qu'il s'était battu, je sens bien moi que j'ai envie de le
-voir...
-
---Et, d'où sais-tu, ou plutôt qui t'a mis dans la tête qu'il était parti
-avec _l'Invisible_?
-
---Qui? la petite fille de couleur qui fait des _piailles_ et qui devine
-tout ce qui est arrivé aux autres.
-
---Et cette petite fille de couleur t'a dit?...
-
---Que vous aviez embarqué M. Gustave à bord du grand brick là de
-_l'Invisible_, et puis qu'il était parti pour courir la piraterie sur
-les grandes mers et se faire peut-être arriver malheur.
-
---Supplicia, ma bonne amie, cette petite fille de couleur, qui vous a
-dit la bonne aventure et que vous avez été assez simple pour écouter,
-vous a trompée et en a menti. Il faut que vous me conduisiez chez elle
-et que vous m'avouiez ce que vous lui avez donné pour l'engager à vous
-tourner la tête avec toutes ces faussetés.
-
---Ce que j'ai donné à elle?
-
---Oui, ce que vous lui avez donné?
-
---Tout ce que moi j'avais: mon collier de grenat, mes bracelets fermés
-et tous mes madras-papillon.
-
---La petite coquine! Je vais d'abord la voir et la faire punir ensuite
-pour avoir ainsi abusé de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et
-nous verrons.»
-
-Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé par Supplicia, vers l'asile
-de la maudite bohémienne de Saint-Pierre.
-
-Mais c'est en vérité aujourd'hui le jour des femmes pour le compte de ce
-damné de Banian! me dis-je en cheminant à côté de l'une de ses tendres
-victimes. Et de toutes celles dont le drôle a fait la conquête, cette
-pauvre négresse décidément me semble mériter le prix de la constance et
-du dévouement; si tant est que l'on soit jamais tenté de décerner un
-prix à l'amour que peut avoir inspiré un pareil garnement. La comtesse a
-oublié les devoirs que lui imposait son rang, pour descendre jusqu'à lui
-et en faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas l'a délivré
-de sa prison en exposant la place de son père et sans vouloir accepter
-la récompense due à un service aussi signalé. Mais cette pauvre
-Supplicia qui, après avoir été séduite, trompée, abandonnée par lui,
-elle et son enfant, s'avise de donner à une devineresse tout ce qu'elle
-a de plus précieux, pour apprendre non pas où il peut s'être réfugié et
-ce qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu, ah! voilà qui
-surpasse en mérite et en abnégation amoureuse et le sacrifice de la
-comtesse et le tendre désintéressement de la fille du geôlier. «Bravo
-Supplicia! lui dis-je, en m'approchant d'elle et en lui pressant, je
-crois, la main avec une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne amie,
-tu es une folle d'avoir ainsi donné tes petits bijoux pour un mensonge,
-mais tu es une bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter bonheur...
-
---Mais, je le crois aussi, me répondit-elle, toute gaie et toute
-contente de ma prédiction. Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me
-baiser respectueusement la main que je lui avais tendue, c'est que,
-voyez-vous, maître, je prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour
-lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous!
-
---Et pour toi aussi, sans doute?
-
---Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le bon Dieu ne s'en occuperait
-pas. C'est pour vous autres blancs et peut-être un peu pour les mulâtres
-que le bon Dieu travaille dans le ciel. Mais, voilà, me dit-elle, à voix
-basse, en s'arrêtant devant une maison en bois, la case de la petite
-fille de couleur, celle-là qui fait des _piailles_.»
-
-Faire des _piailles_ signifie, dans la langue des noirs, faire des
-évocations cabalistiques et de la fantasmagorie.
-
-J'entrai aussitôt et en marchant à quatre pattes pour franchir plusieurs
-étroites issues, dans un appartement tendu de larges pièces de calicot
-noir, sur lesquelles étaient cousues des découpures de toile blanche,
-figurant grossièrement des têtes de mort et des ossemens en croix. Au
-milieu de ce sinistre repaire de sorcière, était une table en mauvais
-bois de sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, un petit
-squelette d'enfant, des branches de cyprès desséchées et des paquets
-d'herbes flétries. Une odeur nauséabonde de fenouil et de fleurs
-funéraires, saturait l'air pesant qui remplissait cet antre à peine
-éclairé par une lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un coin. Je
-demandai d'une voix forte et très peu émue, la maîtresse du logis. Tout
-resta sourd dans l'appartement à ce premier appel. Je jugeai bientôt à
-propos de faire une nouvelle sommation aux esprits infernaux du lieu, et
-le même silence accueillit cette injonction devenue cependant plus
-impérieuse encore que la première. Pour la troisième et dernière fois,
-je m'avisai de joindre le geste aux paroles et de frapper cinq à six
-coups de rigoise (car je m'étais muni d'une cravache) sur la table
-encombrée de la sorcière, au risque de briser les fioles mystérieuses
-d'où elle tirait probablement la science qu'elle faisait payer si cher à
-ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége bruit, je vis enfin
-sortir de dessous les sinistres draperies d'un des angles du sanctuaire,
-une manière de femme recouverte de guenilles noires. La pâleur
-cadavérique de cette misérable me parut d'autant plus repoussante, que
-je ne pus la remarquer qu'à la lueur blafarde de la lampe qui jetait,
-sur toute cette scène, une apparence pour ainsi dire sépulcrale. «Qui
-êtes-vous? m'écriai-je, en voyant ce spectre s'avancer lentement vers
-moi...
-
---Rien sur la terre, me répondit d'une voix caverneuse le spectre.
-
---Eh bien! si vous n'êtes rien ici, allez me chercher la maîtresse de
-cette case à canailles.
-
---La maîtresse, c'est moi; mais le maître de tout, vous n'avez pas
-besoin de le chercher ici, car il est là-haut!»
-
-La sorcière, en prononçant ces mots d'un air solennel, me montrait le
-ciel, ou plutôt le plafond de son obscur logis.
-
-«Comme pour le moment la maîtresse de votre turne me suffit, lui
-répondis-je, c'est à vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont
-devenus les bracelets et le collier de grenat que vous avez pris à cette
-négresse pour lui débiter des mensonges?
-
---Le mensonge, répliqua la sybille, n'est jamais entré par cette porte;
-et la vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare pour
-qu'on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don de la deviner
-et le courage de la dire.
-
---Trève de langage prophétique avec moi, lui dis-je un peu impatienté du
-ton d'assurance qu'elle conservait en ma présence. Il faut que tout de
-suite vous rendiez à cette malheureuse, et devant moi, les bijoux que
-vous lui avez escroqués.
-
---Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais trouvé dans mon livre.
-
---Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous semble. Mais venons-en le plus
-tôt possible au fait, car je n'ai pas de temps à perdre avec vous. Il
-est à ma montre six heures dix minutes et si, à six heures un quart, je
-n'ai pas ici à ma disposition les objets que je veux vous faire
-restituer, je vous avertis que je vais faire aussi des miracles dans la
-case, et des miracles à ma manière.
-
---Que la volonté du ciel s'accomplisse, dit-elle, et agissez, si vous
-avez reçu de là-haut le don d'agir dans le présent et de pénétrer dans
-l'avenir.»
-
-Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la muraille que par quelques
-mauvais clous. D'un tour de main il me fut facile d'arracher ces
-lambeaux et de déchirer les misérables voiles qui, jusque-là, avaient
-caché aux yeux des profanes, les mystères de la prophétesse. Mais quelle
-fut ma surprise, lorsque, sous une des guenilles de la draperie que
-j'étais en train de si bien _déralinguer_, comme disent les marins,
-j'aperçus, blotties et tremblantes dans un des coins de l'appartement,
-deux des autorités de la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette
-découverte, que ceux qui en étaient l'objet avaient pu être déconcertés
-de se voir ainsi traqués dans leur gîte, je m'adressai à la sybille pour
-lui dire:
-
-«Puisque le libertinage ou la superstition amènent chez vous si bonne
-compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que
-je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une
-réserve dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui cependant pourra
-tourner à votre profit. C'est le procureur du roi lui-même, qui se
-chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les
-investigations que j'ai si bien commencées...»
-
-A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu'au dernier
-moment, avait paru dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le calme
-qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles
-inintelligibles d'une voix émue et suppliante... Le trouble qu'elle
-éprouvait était trop visible pour que je ne cherchasse pas à profiter de
-son embarras pour arriver au but de ma visite...
-
-«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre à ma disposition les
-objets que vous a livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite les
-moyens que vous avez employés pour découvrir ce que vous appelez la
-vérité sur la prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de nommer son
-amant.
-
---Mon bon maître, me répondit-elle, sans me donner le temps d'achever,
-voici, puisque vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les
-madras et le collier de Supplicia. Mais, de grâce, pas un mot, je vous
-en prie, à M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon
-existence et le sort des pauvres, dépendent de votre discrétion... Tout
-l'argent que je gagne, au métier que je fais, passe en aumônes et en
-charités dans les mains des indigens de la colonie.
-
---Admirable bienfaisance qui dépouille quelques malheureux nègres bien
-laborieux, pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians moins pauvres
-que ceux dont tu trompes l'imbécile crédulité! Mais revenons au dernier
-article de la capitulation. Comment as-tu pu être conduite à imaginer
-que le Banian avait quitté l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire?
-
---Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi,
-que certain soir... excusez-moi si je vous parle si bas, que certain
-soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse Belle-Vue avec _l'Invisible_ et
-une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n'avez sans
-doute pas aperçue, se trouvait à dix pas de vous sur la grève. Elle vit
-un blanc qu'elle crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer dans un
-des canots du corsaire mouillé en rade: elle entendit même le _capitaine
-Invisible_ parler à M. le Banian qui vous avait baisé la main avant de
-sauter à bord du canot...
-
---Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes
-qu'elle avait prises pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle,
-elle-même?
-
---C'était moi!
-
---Et sur un soupçon qui vous a si complétement abusée, vous avez été
-donner, comme une vérité dont vous étiez sûre, le conte que que vous
-avez fait payer à Supplicia, pour une révélation de là-haut! Et vous
-n'avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir le prix
-réservé au mensonge, et le châtiment dû à votre coupable avidité?
-
---Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous pouvez m'en punir. Mais
-si je n'ai pas menti, je ne demande qu'une chose, c'est votre silence.
-Et puis, mon bon maître, si, comme vous le répétez, j'ai fait un
-mensonge, à présent que vous avez repris les bijoux de la négresse, vous
-ne pouvez pas dire que ce mensonge m'a été payé trop cher. Je voudrais
-pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui
-vient d'avoir lieu ce soir chez moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain
-des pauvres et le mien que je vous demande à genoux comme une charité,
-et je vous crois trop bon coeur pour que j'aie à craindre que vous
-cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de la peine.»
-
-Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son
-avenir, et en jetant les yeux avec dégoût sur le pan de serpillière que,
-par pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités coloniales
-que j'avais laissées, plus mortes que vives, tapies dans leur coin.
-Supplicia, riant comme une folle du désappointement de la devineresse,
-me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le
-collier que je venais de lui faire restituer...
-
-«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaieté et de
-son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?
-
---Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant ses deux belles rangées de
-dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, moi,
-je pense, maître, que vous êtes dix fois, cent fois, _plus que cent
-fois_, plus sorcier que cette petite sorcière-là!»
-
-La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu'à cent. Elle eût dit
-_mille fois_ si elle avait compris ce que voulait dire _mille_.
-
-«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a rendu tes bijoux?
-
---Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que j'ai bien vu qu'elle ne
-m'avait pas dit la vérité, car si elle avait dit la vérité à moi, elle
-aurait gardé ce que je lui avais donné pour me dire ce que moi j'aurais
-voulu savoir d'elle.
-
---C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste ce que je voulais te
-faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes
-yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne plus te faire tromper par
-ces diseuses de faussetés et de menteries.
-
---Maître, me dit alors la jeune négresse, puisque vous êtes plus savant
-que la sorcière qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi ce que
-vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et où il a été?
-
---Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, puisque tu le veux à toute
-force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours à toi.
-
---Et c'est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire à
-moi? Oui, n'est-ce pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au moins
-je pourrai travailler pour gagner ma liberté, et aller un jour en France
-le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez
-voir qu'un jour je deviendrai _libre de mon corps_ et que j'irai
-rejoindre _monsieur à moi_ qui sera bien content de revoir Supplicia et
-son fils à lui et à la pauvre négresse.»
-
-Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument dans un langage dont
-il me serait impossible de peindre la naïveté, la préoccupa tellement
-pendant les années qu'elle passa encore sous mes yeux à Saint-Pierre,
-que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire:
-«Maître, j'ai ramassé, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon
-travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour
-racheter ma liberté à ma maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai
-trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec
-quelque dame de la colonie qui me prendra à son service pour la
-traversée.
-
---Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu?
-
---J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, qui sera bien heureux
-de revoir son enfant et la mère de son fils.»
-
-Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai
-du moins à réaliser une partie de ses espérances; et ses petites
-épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent
-bientôt à même de racheter cette liberté après laquelle elle soupirait
-chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir où je
-lui annonçai cette nouvelle tant désirée, je sentis la joie inexprimable
-que je venais de lui donner me faire mal; c'était le moment où elle
-devait perdre les illusions qui, jusque-là, lui avaient fait supporter
-avec tant de résignation et d'enchantement peut-être, tout le poids de
-l'esclavage.
-
-
-
-
-XXIII
-
- Ah! le candidat de votre choix n'est pas Français!
-
- (Page 215.)
-
-Dernier retour en France;--une élection et un député; soupçon, méprise
-et nouveau soupçon.
-
-
-Après avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les
-colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux
-oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai bon de revenir dans ma
-patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de
-ma succession. Un navire que j'affrétai et que je chargeai de quelques
-centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune
-conquise et les espérances que je fondais sur ma fortune héréditaire; et
-je débarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de
-traversée, dans un port du midi, que je demanderai la permission au
-lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir à la malignité du public
-des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu où
-je fus accueilli à mon retour dans mon pays natal.
-
-A mon arrivée dans ce port anonyme, la première personne qui courut
-s'embarrasser dans mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, pour avoir
-ma commission de pacotille, était venu, comme on s'en souvient peut-être
-à mon début dans les affaires, m'inviter à dîner chez lui et à entendre
-sa fille aînée chanter de l'italien. Cet honnête trafiquant ayant appris
-à l'avance mon débarquement dans la ville où il avait jugé à propos de
-transporter, depuis quelque temps, ses pénates commerciaux, s'attacha à
-mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dégager un peu de lui, je
-me trouvai forcé de lui accorder la consignation des marchandises que je
-ramenais avec moi. «Vous n'avez pas de répondant en douane, me dit-il,
-pour expédier vous-même vos sucres où il vous plaira, et d'ailleurs,
-n'étant pas établi sur place, vous ne pourriez parvenir que fort
-difficilement à faire seul vos propres affaires avec quelque sécurité
-pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici. Moi je vous offre au
-contraire toutes les facilités qui vous manquent, et la connaissance des
-lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai du crédit chez le
-receveur, une activité infatigable pour les affaires qu'on me confie, un
-dévouement à toute épreuve pour les intérêts des autres quand ils
-deviennent surtout un peu les miens et que je les ai épousés par devoir.
-Vous ne connaissez personne sur le marché et vous m'avez été
-anciennement recommandé au Hâvre: vous avez même dans le temps refusé de
-dîner chez moi et de venir entendre mon aînée qui chantait alors si
-bien: c'est donc une réparation que vous me devez, et que j'exige
-aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi
-vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierçons
-d'assortiment: le cours de la _douceur_ est _ferme_ et promet de devenir
-bon; nous écoulerons bien cette partie qui arrive à point pour alimenter
-une consommation aux abois et à laquelle nous ferons mettre les pouces,
-et ce sera une affaire arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle
-et au mieux de nos intérêts réciproques.»
-
-Cette argumentation mercantile était trop logique et l'argumentateur
-trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai
-mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C'était d'ailleurs
-un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour
-avoir une réputation intacte. Je n'aurais pas trouvé mieux dans toute la
-ville. J'acceptai avec confiance les services qu'il m'offrait avec tant
-d'empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de
-la ville ne furent remplies que de son nom.
-
-«Voilà donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je à mon
-consignataire. Mais expliquez-moi, s'il vous plaît, quelle raison a pu
-vous engager à quitter une place où vous paraissiez vous trouver si
-bien, pour venir habiter un pays qui devait être nouveau pour vous?
-
---Raison de santé et considérations de famille, me répondit mon homme.
-L'air de la Normandie était trop lourd pour mes poumons; et puis j'avais
-deux filles à marier dans un pays où les transactions matrimoniales sont
-difficiles en diable, sous le rapport de l'assortiment de la marchandise
-ou plutôt des caractères, s'entend; tandis que, dans le midi, ces genres
-d'affaires se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence d'un climat
-qui semble singulièrement favoriser les spéculations conjugales et les
-liaisons de relations convenables.
-
---Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles ici?
-
---A merveilles, monsieur, à merveilles! L'aînée, celle qui chante ou
-plutôt qui chantait si remarquablement, m'a été demandée au bout de six
-mois de séjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles
-du département. Le parti n'était pas brillant, mais il était solide, et
-le prétendant est devenu mon gendre, par marché passé par le courtier du
-lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.
-
---Et la cadette?
-
---La cadette, trois mois, jour pour jour, après l'écoulement ou plutôt
-après l'établissement de ma virtuose, s'est mariée à une des meilleures
-maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma
-foi: toutes deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci j'espère
-bien que vous les verrez dans leur ménage où vous n'aurez plus à
-redouter le bruit importun des romances, mais où vous trouverez un ordre
-admirable et des livres tenus en partie-double avec une régularité et
-une intelligence rares, même chez les meilleurs comptables. Ce sont
-elles qui servent de premiers commis à leurs maris et qui nourrissent
-elles-mêmes leurs enfans... _Utile dulci_, comme dit le bon Cicéron ou
-le bon père Lafontaine. Ah! nous voici justement près de la douane. Vous
-m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons faire notre entrée et
-notre déclaration. Les visiteurs sont rares aujourd'hui, et n'en a pas
-qui veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre pour en obtenir un.
-Entrons d'abord au bureau des expéditions. J'ai le premier commis dans
-ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui
-n'est pas indifférent, car la douane, quand on n'y connaît personne, est
-le dédale le plus indéfinissable que le démon ait pu imaginer pour le
-tourment des négocians passés, présens et à venir.»
-
-Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait étranger aux moeurs et aux
-habitudes nouvelles que je trouvai toutes formées en revoyant la France.
-Dans l'endroit où je venais de débarquer, j'entendais parler autour de
-moi de _Charte_, de _constitution_, de _députés_ et d'_élections_, sans
-trop savoir le sens que je devais attacher à ces mots encore inusités
-dans les colonies que j'avais quittées depuis si peu de temps. «Que
-signifie, demandai-je un jour à mon consignataire, une réunion
-_électorale_ que je vois annoncée chaque matin dans les journaux de
-votre ville, pour le _choix d'un candidat_?--Ah! c'est là effectivement,
-me répondit-il, une chose qui doit être inintelligible pour vous qui
-venez d'un pays où l'on ignore sans doute encore les avantages et les
-charges du gouvernement que la Restauration nous a octroyé ou que plutôt
-nous l'avons forcée à nous donner. Une assemblée électorale, c'est,
-voyez-vous, une réunion préparatoire que forment les électeurs pour
-s'entendre sur le choix du candidat qui aspire à la députation. Mais
-pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour
-mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-même assez
-embarrassé de vous définir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple
-à employer, c'est de vous faire assister à la réunion électorale dont
-vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis électeur et
-voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet après-midi
-dans le sein même de l'assemblée préparatoire qui doit avoir lieu dans
-une demi-heure tout au plus, et là vous en entendrez de belles, je vous
-jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s'agit.
-C'est trois jours après cette réunion que nous nommerons le député
-chargé de représenter notre ville à la chambre législative.
-
---Et sur quel homme, demandai-je à mon électeur, avez-vous déjà porté
-vos vues?
-
---Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà engagé ma voix en faveur d'un
-candidat qui a rendu les plus signalés services à notre localité. Tenez,
-ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d'ici les piles à
-moitié faites, c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui coule si
-abondamment dans nos rues, c'est encore lui qui nous l'a fait venir de
-deux lieues au moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait
-soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns des envieux, que tant
-de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allèguent pour lui
-nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous dire qu'en récompense et
-pour prix des nombreuses améliorations que nous lui devons, il a obtenu
-des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est
-encore assez fraîche.
-
---Ah! le candidat de votre choix n'est pas français?
-
---Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou péruvien, ou quelque chose
-comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n'est
-pas un motif d'exclusion pour lui, à mes yeux du moins. On peut n'être
-pas né en France, et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque
-surtout, comme mon candidat, on a fait servir à la gloire de sa patrie
-adoptive, les ressources d'une immense fortune.
-
---Il est donc bien riche votre candidat?
-
---Plus que millionnaire, et ses talens égalent au moins ses richesses.
-Il a fondé ici, à lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois, et
-qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans
-tout cela il y a un peu de partialité de la part du journaliste en
-faveur du propriétaire de la feuille en question. Mais quelques
-préventions que l'on puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal de
-M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que souvent ses éloges sont
-mérités, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu'il
-signale en politique comme en administration. Oh! c'est surtout
-lorsqu'il se met en train de tancer l'exagération et la mauvaise foi
-d'un petit journal de l'Opposition que nous laissons végéter dans le
-pays, qu'il est amusant à lire! car la feuille de M. de Camposlara
-reçoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de
-la préfecture et quelquefois même, dit-on, certains petits articles de
-M. le préfet, lui-même, le plus mordant et le plus malicieux de tous les
-préfets du royaume, depuis qu'il y a des préfets en France; et comme
-vous devez le prévoir, cette faveur excite au plus haut degré la
-mauvaise humeur de la feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit
-la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, les subventions et
-les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors à son rédacteur
-de répondre, et le rédacteur riposte de suite et avec de bonne encre
-encore. Il résulte du choc de ces opinions et de l'ardeur de cette
-petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de
-Camposlara dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos qui
-caractérisent toutes ses saillies, que c'est lui qui a amené en France
-l'usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs
-dont s'amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que
-deux coqs se battant et se mordant à beau bec en pleine rue,
-m'amuseraient beaucoup moins que la polémique acharnée de nos deux
-journaux.
-
---Tout ce que vous me rapportez là de ce M. de Camposlara, me donne le
-plus vif désir de le voir.
-
---Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez
-l'entendre et jouir du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu de
-la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en provoquant la réunion à laquelle
-nous allons assister, a offert de réfuter toutes les objections qui
-pourraient lui être présentées par ses adversaires, car il sait combien
-l'influence qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. Plusieurs
-d'entre eux, par exemple, ont poussé l'animosité jusqu'à vouloir
-insinuer, dans le public, qu'il ne devait la fortune dont il use si
-libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes d'une dame mystérieuse
-qui l'a suivi d'outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main,
-disent toujours ses ennemis, s'il parvient à se faire nommer député et à
-acquérir une haute position sociale en France. Cette histoire
-romanesque, qui n'a pas même le mérite de la vraisemblance la plus
-grossière, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d'un
-aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les basses manoeuvres des
-adversaires de l'homme de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir
-tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui.
-Croiriez-vous bien, par exemple, qu'on a même été, et ce seul fait
-caractérise assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que notre candidat
-n'avait pas l'âge voulu pour être éligible, et que ce n'a pu être qu'au
-moyen d'un extrait de naissance simulé et obtenu dans les pays
-étrangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigés
-par la loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait tomber sous le
-sens commun qu'on se fît vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des
-électeurs, et convoiter un mandat législatif au moyen d'une ruse qu'il
-serait si facile de découvrir tôt ou tard!»
-
-Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville,
-nous arrivâmes en face d'une sorte de magasin dont un groupe de gens
-habillés de noir de la tête aux pieds, semblaient garder les portes.
-«Tenez, me dit mon consignataire, c'est ici que la réunion a lieu, et si
-je ne me trompe, les débats pour ou contre sont déjà commencés. Prenez
-ma carte d'électeur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous
-feront aucune observation, et quant à moi, comme je suis connu de l'un
-d'eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tâchez de
-ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus,
-je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d'électeurs et de curieux
-en ce moment à la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous
-suis.»
-
-Je passai par l'étroite issue du lieu de la réunion comme une lettre à
-la poste, et sans avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme carte
-d'électeur.
-
-L'espèce de _raout_ politique qui s'offrit à mes premiers regards dans
-le magasin de réunion, se trouvait composé de cent cinquante à deux
-cents individus de tournure et de mise assez différentes. Les uns
-causaient vivement entre eux; les autres paraissaient écouter
-attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient être là aussi à
-l'aise qu'ils l'auraient été dans une halle au blé ou une foire en plein
-vent. Ce ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire pour démêler un
-peu un à un tous les objets qui s'étaient présentés d'abord si
-confusément à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer qu'un homme,
-monté sur une table, haranguait tant qu'il pouvait toute l'assemblée.
-Cet homme, dont la voix animée se perdait encore dans le bruit des
-conversations particulières, réussit bientôt, à force de patience, de
-force pulmonaire et d'obstination, par attirer sur lui l'attention des
-auditeurs même les plus distraits, et le silence de l'assistance me
-permit enfin d'écouter ce que disait l'orateur:
-
-«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix et en exagérant ses gestes,
-des _caloumnies_ que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient pas
-trop _absourdes_, ont été _dirizées_ contre moi pour altérer, dans vos
-esprits, la _counfiance_ précieuse que vous m'avez accordée et de
-laquelle _auzourd'hui z'attends_ la _pruve_ la plus _etlatante_ et la
-plus _hounourable_. On a osé me _réprocer_ (car que n'ose-t-on pas quand
-il faut calomnier), on a osé me _réprocer_ ma qualité _d'étranzer_ alors
-qu'un _ate_ solennel du gouvernement venait de me déclarer _citoyen
-français_ en récompense des trop faibles services que _z'avais_ eu le
-_bounheur_ de rendre à ma belle patrie d'_adotion_. Des _hoummes_, qui
-n'ont eu que le mérite de naître sur le sol de cette France à laquelle
-ils sont à _charze_, n'ont pas craint de me faire _oun_ crime d'avoir
-acquis le titre de _bourzoisie_ au prix de sacrifices qui prouvaient au
-moins le désir que _z'avais_ d'être _coumpté_ au nombre des citoyens de
-la cité. Ils ont été, le _dirai-ze, zusqu'à_ contester _l'âze_ dont je
-ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir _l'hounneur_ de
-représenter la ville qui m'a accordé la _plous_ noble et la _plous
-touçante_ hospitalité et à laquelle _z'ai counsacré_ une _etzistence_
-qu'elle a _protézée_ et que j'aurais voulu _loui_ devoir, s'il avait été
-au pouvoir de l'homme de se _çoisir_ le _liou_ de son berceau et de se
-_dounner ouno_ mère...»
-
-Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme un nuage d'encens, du sein
-de tous les groupes, vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et d'un
-ton plus élevé...
-
-«Oui, à d'autres la facile gloire de s'être _dounné_ la peine de naître
-en France, et d'avoir hérité du beau titre de _citoyen français_ comme
-du champ de leur père ou de la _fortoune_ toute acquise par leurs aïeux;
-mais à moi au moins le mérite d'avoir conquis, par mon dévouement, ce
-titre dont vous m'avez _zugé_ digne et que notre roi bien aimé a daigné
-m'accorder à votre sollicitation. Que ceux qui _cercent_ à semer la
-division dans le pays qu'ils réclament comme leur patrimoine
-_etzclousif_, tremblent de vouloir passer pour meilleurs citoyens que
-ces _étranzers hounourables_ qui ont offert toute leur _fortoune_ à la
-France pour y faire _prouspérer l'indoustrie_, y établir la _councorde_
-et y maintenir le règne de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est
-pas de patrie habitable pour les _hounêtes zens_, pas de prospérité
-_poussible_ pour le travail et pas de _récoumpense souciale_ pour les
-_vertous outiles_ et les _atcions_ qui _hounourent lou plous
-l'houmanité_!»
-
-Une explosion de bravos délirans arrêta tout court le péroreur, et il
-était temps, car malgré la fluidité d'élocution et la volubilité
-oratoire qu'il avait mises à nous débiter son lambeau de discours, il
-était facile de prévoir le moment où les idées viendraient à manquer au
-moulin à paroles dans lequel il semblait broyer les phrases qu'il jetait
-à son auditoire. Le moment d'interruption occasionné par la masse
-d'applaudissemens qui avaient accueilli sa harangue, loin de lui donner
-une force nouvelle et de lui offrir un second point de départ favorable
-à l'essor qu'il lui fallait reprendre, sembla, au contraire, l'avoir un
-peu dérouté et lui avoir fait perdre le fil des idées qu'il avait suivi
-jusque-là avec plus de succès et de facilité que de puissance et de
-méthode.
-
-«Oui, s'écria-t-il, dès que le tumulte fut un peu apaisé; oui, l'on m'a
-demandé quelles étaient mes _oupinions poulitiques_, à moi qui _çaque_
-jour expose toutes mes _oupinions_ dans _l'ourgane poublic_ le _plous_
-en _favour_ parmi toutes les feuilles du département; mais puisqu'il
-faut ici _répoundre_ à _l'inzoustice_ des attaques ou à la perfidie des
-_etzigences_, par la _droitoure_ des intentions et la bonne foi des
-_etzplications_, vous me permettrez, messieurs, de répéter et de
-déclarer à haute voix, pour que vous _pouissiez_ en prendre _ate_ contre
-moi si jamais j'étais assez _lace_ pour trahir mes promesses, que mes
-_principes_ sont et seront toujours ceux d'un gouvernement auquel la
-France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix de quinze années et la
-_récounciliation_ générale des partis qui déchiraient le sein _épouisé_
-de notre belle, de notre grande, de notre noble, de notre glorieuse
-patrie! Voilà, oui, je le répète avec _orgouil_, mes principes, et je le
-répète devant mes amis comme en face de mes ennemis, si j'étais assez
-malheureux pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi lesquels je ne
-croyais rencontrer que des adversaires loyaux, équitables et libéraux.»
-
-Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir l'enthousiasme de
-l'auditoire. L'orateur, hors de lui-même, fut enlevé de la table qui lui
-servait de tribune, sur les bras de la foule qu'il avait exaltée, et on
-porta le triomphateur tout essoufflé chez lui, avant que j'eusse pu le
-voir d'assez près pour le contempler tout à mon aise et éclaircir, en
-l'examinant attentivement, un soupçon qui m'avait saisi en portant
-d'abord mes regards sur sa physionomie et en recueillant, d'une oreille
-étonnée, les premiers sons que j'avais entendus sortir de sa bouche.
-
-«Eh bien! me dit mon consignataire, une fois la toile baissée et la
-comédie jouée: que pensez-vous de ce gaillard-là?
-
---Ma foi, lui répondis-je encore tout étourdi, je pense que ce
-gaillard-là ne m'est pas tout-à-fait inconnu, et que je l'ai déjà vu
-quelque part.
-
---Rien ne serait moins extraordinaire. Il a tant couru et vous aussi,
-qu'il est fort possible que vous vous soyez rencontrés de l'autre côté
-de l'eau.
-
---Comment déjà m'avez-vous dit qu'il se nommait, ou du moins qu'il se
-faisait appeler ici?
-
---Il se nomme monsieur le comte de Camposlara et d'une demi-douzaine
-d'autres noms ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne me rappelle
-pas bien; mais ses papiers, je vous le certifie, sont en bonne et due
-forme, et j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne sont bien
-réellement ses vrais noms.
-
---Et il se fait passer, dites-vous, pour Mexicain?
-
---Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c'est
-qu'il nous est venu de très loin, et avec une fortune dont il fait le
-plus honorable usage pour lui et pour nous.
-
---Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous me dites-là me confond, ou du
-moins m'intrigue au dernier point... J'aurais bien envie de parler à
-votre monsieur de Camposlara.
-
---Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n'est
-plus accessible à tout le monde, que ce grand personnage. L'hôtel qu'il
-habite est ouvert, chaque jour, à deux battans, à tous les habitans du
-pays; et Dieu sait la multitude de réclamations qu'on lui adresse, le
-nombre de services qu'on lui demande, et la quantité prodigieuse de
-consultations qu'il donne gratis à tous les solliciteurs, les
-nécessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de
-lui et de ses lumières.
-
---C'est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra
-ma visite dans son hôtel...
-
---Pour une consultation?
-
---Non, pour un éclaircissement que je serais bien aise... C'est une
-ancienne affaire que je vous conterai plus tard...»
-
-Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentai aux portes de
-l'hôtel de M. de Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur éligible
-que j'avais entendu la veille, pourrait bien n'être autre chose que M.
-Gustave Létameur, avec lequel j'avais fait la traversée du Hâvre à la
-Martinique; et à qui, plus tard, j'avais eu le bonheur d'épargner un
-tour de corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me
-disais-je, m'a bien paru être plus âgé que ne peut l'être encore mon
-Banian. Il m'a même semblé un peu chauve, plus brun que ne l'a jamais
-été M. Gustave, et plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; mais
-les années qui se sont écoulées depuis notre brusque séparation à
-Saint-Thomas, et le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs,
-n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a apparu hier M. de Camposlara! Et
-puis, en supposant que je me sois trompé sur la ressemblance que
-m'offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de
-voix qui m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu M. Gustave
-lui-même, m'aurait-il abusé sur l'identité de ces deux personnages? Non,
-il est impossible que tant de circonstances réunies aient concouru à me
-mettre dans l'erreur. C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu
-hier faire une parade électorale à ses futurs commettans. En vain
-cherchait-il, le malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, et
-à son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le
-naturel se trahissait à chaque instant chez lui, dans l'inflexion de
-certains mots français qui lui sont devenus trop familiers pour qu'il
-pût, à sa fantaisie, en déguiser la consonance dans sa bouche. Et
-d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle revenant du Mexique, de la Colombie ou
-du Pérou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut à peine,
-m'a-t-on dit, justifier la réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement
-avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique méridionale, où je
-l'avais relégué pour ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus de
-doute, c'est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois,
-faisant des dupes ou se faisant duper, peut-être, en dissipant l'or
-qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique ou au Pérou. Entrons donc chez
-M. de Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et acquérir la
-certitude ou la vanité des soupçons que j'ai formés sur cet illustre et
-aventureux individu.
-
-Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès d'un laquais qui, en
-m'annonçant à son maître, me fit entrer dans un vaste salon où je
-trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrétaires et
-autant de visiteurs.
-
-Le personnage vint à moi d'un air affectueux, et me demanda ce qu'il
-pouvait y avoir pour mon service.
-
-«Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tête aux pieds. Je viens
-devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?
-
---Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé fort attentivement et sans
-la moindre émotion apparente. _Z'ai vou_ tant de _physiounoumies_ dans
-ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidèles, que la
-mémoire des _figoures m'éçappe_ assez _voulountiers_. Mais si vous aviez
-la _bounté_ de me dire _voutre_ nom, _put-être qué zé_ me le
-_rappélérai_ mieux que votre _visaze_ qui paraît bien _né_ pas m'être
-tout-à-fait _inconnou_; mais _qué cépendant_ je crois n'avoir _zamais
-rémarqué_.»
-
-J'articulai alors mon nom, et je rappelai à mon homme quelques-unes des
-circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas où
-j'aurais eu l'honneur de parler à M. Gustave Létameur. A toutes mes
-questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et
-l'étonnement le plus naïf. «C'est _oun altre_ certainement que vous
-aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit
-bien _étranze_ pour _qué l'illousion doure_ encore en ma présence. Au
-_sourplous zé_ suis bien _facé_ de n'être pas la personne que vous
-_cercez_, si cette personne vous intéresse ou se trouve à même _dé_ vous
-être agréable; et si, dans ce dernier cas, _z'étais_ assez _houroux_
-pour la remplacer, _zé_ vous prie, monsieur, _dé_ disposer _dé_ votre
-_servitur_, comme si c'était elle.»
-
-Après quoi M. de Camposlara me salua profondément pour aller s'occuper
-de ses affaires auprès de ses secrétaires et de ses amis qui
-paraissaient sourire malignement de la position un peu singulière dans
-laquelle venait de me placer ma méprise.
-
-Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant l'hôtel Camposlara et en
-renfonçant mon chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là soit un
-bien froid misérable si je ne me suis pas trompé, ou que je sois
-moi-même un fameux sot si je me suis trompé réellement comme il le
-prétend... Mais non, c'est lui-même et je ne saurais plus en douter,
-malgré le ton d'assurance que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts
-qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur ou pour prolonger la
-mystification... Mais aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette
-hésitation dont il a su profiter avec tant de calme et d'adresse! Il
-fallait aller tout nettement à lui et le déconcerter!... Quand je songe
-cependant à tout cela, le doute peut bien encore m'être permis, car
-enfin quel motif aurait eu le Banian à me cacher ce qu'il aurait intérêt
-à m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement notre Banian que j'eusse
-retrouvé ici? En m'avouant tout, il pouvait compter sur ma discrétion et
-prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter en cherchant au contraire à
-tout nier en face de moi qui, par dépit, me trouverais intéressé à
-provoquer le scandale aux dépens d'un homme qui aurait voulu se jouer de
-ma bonne foi... Mais non encore une fois, c'est lui et ce ne peut être
-que lui: j'ai été berné là comme un sot, faute d'assurance et de tact;
-mais demain il fera jour, et je suis décidé à prendre ma revanche d'une
-manière éclatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai été
-joué comme un sot aujourd'hui et que je me sens même humilié du
-personnage que j'ai rempli auprès de cet aventurier.
-
-Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d'attaque dans la tête
-et des projets de vengeance dans le coeur, à l'hôtel Camposlara. Le
-concierge et les valets m'apprirent que, dans la nuit même, leur maître
-était parti pour Paris.
-
-Le surlendemain son élection à la chambre des députés fut enlevée à une
-immense majorité par les électeurs qu'il avait si bien harangués trois
-jours auparavant.
-
-Un courrier extraordinaire expédié sur ses traces, partit à franc-étrier
-pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il
-comptait du reste depuis long-temps.
-
-Allons, me dis-je en apprenant le départ de M. de Camposlara pour Paris
-et sa nomination à la chambre des députés, c'est à la tribune
-législative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs
-obscurs, je reverrai mon _Banian_, si toutefois encore, comme tout
-semble me l'annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon
-_Banian_.
-
-Je partis deux ou trois jours après le nouveau député de
-l'arrondissement de ..., pour la capitale.
-
-
-
-
-XXIV
-
- A certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur
- le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec
- tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est
- qu'aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces
- diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches
- écloses!
-
- (Page 253.)
-
-Double rencontre au café;--conversation;--plan à former.
-
-
-Le café Lemblin était encore, à l'époque dont je vous parle, le
-rendez-vous des mécontens et des désappointés, rancuniers qu'avait fait
-naître sur ses traces et autour d'elle l'exclusive et imprévoyante
-Restauration. Long-temps avant mon départ de France pour la Martinique,
-j'avais entendu citer ce lieu de réunion, comme le club public le plus
-accrédité parmi les libéraux et les officiers à demi-solde, dont
-regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et pendant le séjour que
-j'avais fait à Paris, avant mon excursion aux Antilles, pour me composer
-une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde d'oublier de
-fréquenter le café Lemblin, en ma qualité d'ex-officier de l'ancienne
-armée et de Napoléoniste congédié sans pension. Chacune des demi-tasses
-et chacun des petits verres que je prenais dans cette buvette
-patriotique si justement renommée pour la bonté de ses décoctions de
-moka et l'excellence de ses liqueurs fines, me semblaient un acte de
-protestation que je signais en traits de feu, contre le gouvernement
-établi par la Sainte-Alliance, et contre le trône que l'étranger avait
-si insolemment planté sur le parquet glissant des Tuileries. Aussi avec
-quelle mâle et militaire fierté, en entrant dans mon café de
-prédilection, ne demandais-je pas alors aux garçons en moustaches qui
-servaient les membres de notre association de consommateurs: _Garçon, le
-Constitutionnel et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve et une prune
-confite!_ Ah! c'était alors le bon temps du libéralisme pour nous, et
-l'époque la plus belle de la vente pour le café _Lemblin_! La vogue est
-restée peut-être encore au bienheureux café qui retentit si souvent des
-énergiques imprécations de toutes les notabilités patriotes des deux
-mondes, contre la tyrannie et le despotisme des rois coalisés... Mais le
-libéralisme qui fonda la réputation universelle de Lemblin, qu'est-il
-donc devenu aujourd'hui que tant de vieux libéraux ont déserté à la fois
-et leur ancien café et leurs anciens principes?
-
-Depuis mon retour à Paris, j'allais chaque après-dînée, par un reste
-d'habitude et de vénération, savourer ma demi-tasse séditieuse, dans cet
-établissement, et me mettre au niveau de la politique contemporaine en
-lisant tous les journaux rédigés dans le sens de mes opinions restées
-toujours nationales. Un soir que, tout occupé de chercher parmi les
-petites nouvelles du jour la nomination de M. de Camposlara à la chambre
-des députés, je ne songeais nullement à rencontrer près de moi une
-vieille connaissance, je me sentis tomber sur l'épaule droite, la lourde
-main d'un individu qui, en me faisant tourner soudainement la tête vers
-lui, s'écria le nez à deux pouces du mien:
-
-«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons plus les vieux amis, à
-présent?
-
---Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine, m'écriai-je à mon tour, en
-retrouvant devant moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume! Et
-depuis quand ici et par quel hasard?
-
---Oh! par un hasard très facile à concevoir, me répondit-il. Vous me
-voyez à Paris par la raison toute simple que j'ai pris la diligence pour
-y arriver il y a quinze à seize jours. Il n'y a pas plus de hasard que
-cela dans toute mon affaire.
-
---Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir que j'ai à vous revoir,
-mon brave capitaine. Mais franchement, si le son de votre voix ne
-m'avait pas frappé avant que j'eusse vu votre figure, j'aurais eu de la
-peine à vous remettre au premier coup-d'oeil.
-
---Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est que quelques années de plus,
-voyez-vous, ne rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie qui, tous
-les cinq ou six mois, va se faire bronzer ou rebronzer sous le soleil
-des tropiques. Depuis que nous ne nous sommes vus, mon toupet, comme
-vous avez dû vous en apercevoir, s'est furieusement dégarni, et la barbe
-a un peu grisonné sur cette face que la misère et les contrariétés ont
-déjà passablement sillonnée de ces rides précoces qu'elles n'épargnent
-guère aux gens de ma profession. Mais ce n'est pas l'embarras, à présent
-que je vous observe de plus près, et que j'examine votre _coque_ dans
-tous ses détails, savez-vous bien que vous n'êtes pas embelli, vous, non
-plus!
-
---Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que voulez-vous, il faut bien
-en passer par là, quelque dépit qu'on en ait!
-
---Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, c'est que je vous
-trouve plus laid encore que de coutume. Mais c'est égal, vous êtes
-toujours un brave garçon, je pense, et cela me suffit à moi qui n'ai pas
-la prétention d'être une jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux à
-cette table pour causer un peu, et contons-nous réciproquement nos
-affaires, si nous en avons, et nos peines, et de celles-là on en a
-toujours... «Garçon, deux verres de grog au rhum, bien chaud,
-entendez-vous, et sans eau, car je trouve votre rhum assez fort comme ça
-sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau pour lui donner du
-montant.»
-
-J'eus bientôt raconté à mon capitaine les détails principaux de ma
-vulgaire histoire. Ce fut ensuite à lui à prendre la parole.
-
-«Vous vous rappelez encore sans doute, me dit-il, ce voyage où je vous
-laissai mourant ou à peu près mort, à la Martinique, pour revenir en
-France avec mon navire _le Toujours-le-même_. Eh bien! à mon retour au
-Hâvre, croiriez-vous bien que, sur la dénonciation clandestine d'un
-salotin qui se trouvait à mon bord, on me retira ma lettre de capitaine,
-pour me punir d'avoir arboré le pavillon tricolore à la mer et d'avoir
-osé rétablir le nom du _Grand Napoléon_ sur l'arrière de mon bâtiment?
-
---Oui, j'ai su tout cela dans le temps, à la Martinique. Votre affaire
-fit même assez de bruit dans l'île à cette époque; et je n'avais que
-trop bien prévu, au reste, ce qui devait vous arriver.
-
---Enragé de cette dénonciation et brûlant du désir de mettre le grappin
-sur le traître qui avait pu se souiller d'un acte aussi atroce, je
-songeai à employer le temps que je me voyais forcé de passer à terre
-dans l'oisiveté, à découvrir le nom de mon assassin, car c'était m'avoir
-assassiné moralement que de m'avoir ravi la faculté d'exercer un métier
-auquel je tenais plus qu'à la vie. Je me rendis à Paris avec l'espoir et
-le besoin d'obtenir quelque renseignement précieux qui pût me mettre à
-même de tirer une vengeance éclatante et sûre de mon délateur. Je courus
-tous les bureaux du ministère: je jetai de l'or dans la gueule de tous
-les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates qui pouvaient
-m'être de quelque utilité dans mes démarches; mais toutes les gueules se
-turent et toutes les pattes se fermèrent sans vouloir me dire ou me
-livrer le nom de l'infâme que je poursuivais sans savoir qui il pouvait
-être. Enfin, au bout de deux longues années de recherches, de
-sollicitations, de cadeaux et d'importunités, je parvins à poser le
-doigt sur le nom de mon ténébreux mouchard... c'était... vous ne
-devineriez jamais qui...
-
---Un des passagers?
-
---Oh non, c'étaient tous des gens d'honneur, assez drôles, assez
-ridicules même, mais au fond de braves gens.
-
---Un de vos matelots peut-être?
-
---De mes matelots! oh encore moins, et j'en rends grâces au ciel,
-quoiqu'ils ne valussent pas grand' chose les canailles! Mon délateur
-était un misérable à qui j'avais donné du pain et quelques taloches; que
-j'aurais pu assommer parce qu'il avait trompé indignement ma bonne foi
-et que je m'étais contenté de fustiger avec cent fois plus de douceur
-qu'il n'en méritait. C'était enfin, puisqu'il faut vous le nommer...
-
---Le cuisinier Gustave Létameur!
-
---Justement et vous l'avez deviné! résolu de me venger, à quelque prix
-que ce pût être, sur ce grand misérable, quelque indigne qu'il fût de ma
-colère, je demandai la faveur de reprendre ma lettre de capitaine au
-long cours, et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer ce titre
-de capitaine que mon mérite et mes services m'avaient acquis et que la
-lâcheté m'avait momentanément ravi. J'espérais, en naviguant dans les
-lieux qu'habitait encore mon obscur persécuteur, pouvoir le dénicher
-dans quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon aise que je n'eusse
-pu le faire en France. Mais inutiles efforts! ce ne fut que deux ans
-après avoir découvert le nom de mon espion, dans les cartons rouges du
-ministère, qu'il me fut permis de reprendre la mer et le commandement de
-mon pauvre navire... Il était alors trop tard: l'infâme avait disparu de
-tous les lieux qu'il avait souillés tour à tour de sa présence, et j'eus
-beau, pendant deux ou trois ans encore, le réclamer, comme une
-satisfaction qui m'était due, à tous les rivages que j'abordais,
-personne au monde ne put me dire: _Il est là, tombe dessus et donne t'en
-sur sa peau à coeur joie!_ J'avais bien saisi par-ci par-là quelques
-indices sur les traces de ce vagabond; mais aucun des renseignemens que
-j'avais recueillis ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre le
-nez sur le trou du gîte où se cachait son ignominie. Dégoûté, rebuté de
-mes vaines et longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma vengeance au
-chapitre des créances oubliées et des non-valeurs par insolvabilité du
-débiteur, lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relâche que je fis à
-la Martinique (vous étiez alors absent de l'île pour vos affaires),
-j'appris que mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune à la
-Côte-Ferme et s'être appliqué un nom supposé, s'était retiré, honoré et
-considéré, dans une ville de France, où il faisait, disait-on, la pluie
-et le beau temps... Cette révélation, qui m'avait été faite sous la
-promesse du secret le plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs
-presque éteints de vengeance et de haine. J'apprends en même temps
-qu'une négresse que ce sale Banian a rendue mère, habite encore la
-colonie...
-
---La négresse Supplicia, n'est-ce pas?
-
---Oui, sans doute... et d'où savez-vous?...
-
---Continuez, je vous conterai ensuite ce que j'ai à vous dire à ce
-sujet...
-
---J'apprends, comme je vous l'ai déjà dit, que cette négresse habite
-encore la Martinique avec l'enfant de mon ex-marmiton qui, à force
-d'intrigues et d'escroqueries, avait réussi, quelques mois auparavant, à
-se faire passer pendant une semaine ou deux pour le plus riche négociant
-de l'île... Bon, me dis-je, il faut lui faire avaler le calice jusqu'à
-la lie la plus épaisse et la plus amère, à présent qu'il se croit
-tranquille et fortuné dans le pays où il vit inconnu et impuni. Amenons
-cette négresse en France, avec son petit mulâtre, et allons, avant de le
-tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure, la mère et l'enfant au
-beau milieu de sa prospérité. Ce qui fut dit fut fait. La négresse était
-libre: elle s'était rachetée de ses maîtres, et ne demandait pas mieux
-que de rejoindre son infernal suborneur. Je l'embarque avec moi, comme
-un corps saint, et je l'amène au Hâvre, pour le plaisir seul de lui
-faire voir du pays et de me servir d'elle au besoin, pour servir au
-Banian un plat tout chaud de ma façon.
-
---Quoi! vous avez donc ramené Supplicia en France?
-
---Avec son mauricaud qui ressemble trait pour trait à l'infâme auteur de
-ses malheureux jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à mon hôtel,
-rue du Bouloy, nº 20.
-
---Oh! la singulière chose que tout cela!
-
---Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en suis qu'à l'exorde de mon
-discours, ou si vous aimez mieux au premier couplet de ma romance
-sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup de temps et après tous
-les frais que j'avais faits pour assurer l'exécution de mon projet,
-c'était de découvrir le refuge de mon introuvable ennemi. J'arrive à
-Paris, le rendez-vous, comme vous savez, de tous les renégats enrichis
-et le refuge inviolable des parias qui ont trahi leur caste. Je cherche
-nuit et jour et je ne découvre rien. J'allais encore maudire le sort qui
-depuis si long-temps me faisait consumer ma vie en efforts impuissans et
-en vaines poursuites, lorsque avant hier, en me promenant clopin clopan
-le long de l'allée extérieure du boulevard Montmartre, je me sens
-éclaboussé par une brillante calèche à quatre chevaux. Ce que ma
-sagacité et mes efforts n'avaient pu me faire découvrir, le hasard et
-une éclaboussure venaient de me le faire trouver. Furieux, je jette
-aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens qui se faisaient
-trimballer aussi insolemment en voiture, et je vous laisse à penser
-quelle fut ma stupéfaction et en même temps ma joie, quand je reconnus,
-dans mes deux éclabousseurs, la comtesse de l'Annonciade et mon
-ex-marmiton, assis fièrement à ses côtés!
-
---Pas possible!
-
---Pas possible tant que vous voudrez, mais pourvu que cela soit, la
-chose, j'espère bien, doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si
-soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise ou de satisfaction
-ou, ma foi, un cri de tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement
-machinal ou instinctif, je lève ma canne. Les deux gueux s'éloignent
-ventre à terre dans leur calèche flamboyante; mais comme ils n'avaient
-pas de jockey derrière, moi, sans perdre un seul instant, je saute en
-vrai gabier sur le siége, en me blottissant de mon mieux sous la voûte
-du brillant et rapide phaëton, et le cocher nous conduit les uns et les
-autres dans la cour de la mairie du onzième arrondissement. Le couple
-monte dans la salle de la mairie; je quitte alors mon siége aux yeux des
-gens de la maison de ville, qui me prennent peut-être pour un des valets
-du coquin, et pendant que le coupable et sa complice sont à faire leurs
-affaires là-haut, je me mets à lire, pour me donner l'air d'avoir une
-contenance à moi, les avis de mariage de l'arrondissement... Depuis cinq
-ou six jours les deux tendres amans étaient affichés, l'un sous son nom
-de comte de Camposlara, et l'autre sous le vrai nom de veuve comtesse de
-l'Annonciade, qu'elle était si indigne de porter, et c'est ce dernier
-indice qui m'a fait même découvrir le faux nom et le faux titre que se
-donne depuis long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur... Le parti que
-j'avais à prendre après avoir fait cette belle découverte, fut bientôt
-arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me décidai à sauter de
-suite à l'abordage pour mettre obstacle à un mariage si bien assorti, et
-je me disposais à faire en pleine mairie une scène de ma façon aux
-futurs conjoints, lorsque j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant
-de l'Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les attendais pour les accoster
-en plein bois, ils s'étaient échappés par la porte de derrière de la
-maison. Je m'adressai alors au cocher de la voiture qui les avait
-conduits si bon train eux et moi jusqu'à la mairie. Cet animal m'apprit
-que sa carriole n'était qu'une remise de louage, et qu'il ne connaissait
-pas plus que moi-même les individus qu'il avait ainsi trimballés pour
-leur argent. Désespéré d'avoir manqué si bêtement un aussi beau coup, je
-rentrai à mon logis, en me promettant bien une autre fois de mieux
-prendre mes mesures pour traquer ce gibier de potence dans son gîte.
-Mais à peine avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté, le
-quart dans ma chambre, que le garçon de l'hôtel m'apporta un billet,
-mais un billet un peu soigné, allez, et auquel je n'ai pu encore
-comprendre un seul mot. Il était écrit de la main de la comtesse
-elle-même, qui, ayant été sans doute à la préfecture de police, se sera
-procuré mon adresse au moyen de mon nom. Mais pour vous donner une idée
-de la singularité de cette épître, je vais vous mettre l'original sous
-les yeux: tenez, lisez et dites-moi si, plus heureux que je ne l'ai été
-jusqu'ici, vous pourrez y concevoir quelque chose.»
-
-Le capitaine tira de sa poche le billet froissé; il était ainsi conçu:
-
- «Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous que de m'avoir fait subir
- les plus atroces traitemens après votre attentat de Cumana, c'est déjà
- trop pour moi que d'avoir toléré votre fuite à Saint-Thomas, et je
- vous préviens que pour peu que vous persistiez à me persécuter de
- votre indigne présence, je vous dénoncerai à la justice, comme le plus
- affreux de tous les hommes et le plus inhumain de tous les forbans qui
- ont souillé les mers. Tremblez de tout ce que vous avez fait, et
- tremblez surtout de reparaître jamais à mes yeux.
-
- »VE DE L'ANNONCIADE.»
-
-«Que dites-vous, me demanda le capitaine, de ce tendre billet doux et du
-style énigmatique de cette petite mégère? Pour moi, le diable m'emporte,
-je crois qu'elle est folle: c'est la conjecture la plus favorable à son
-honneur, que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions et du
-désordre d'idées qui règne dans cette lettre. Et de quoi riez-vous donc
-ainsi? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir déjà de si gai dans tout ce
-que je viens de vous dire!
-
---Je ris, répondis-je à mon ami, d'une imprudence que me rappelle ce
-billet, et pour laquelle j'ai à réclamer ici toute votre indulgence.
-Trop heureux si, comme moi, vous voulez bien prendre la chose aussi
-gaiement.
-
---Et de quelle imprudence voulez-vous donc me parler? Voyons un peu, car
-rien ne me taquine plus que de voir les autres rire sans que je sache
-pourquoi.»
-
-Je racontai alors à Lanclume ma dernière entrevue avec la comtesse, à
-Saint-Thomas, et la nécessité où je m'étais trouvé, pour favoriser
-l'incognito et la fuite du Banian, de le faire passer lui-même pour un
-des officiers pirates capturés à bord de _l'Invisible_.
-
-Après m'avoir attentivement écouté en faisant plusieurs fois la grimace,
-mon auditeur, sur la physionomie duquel se peignait un certain air de
-mécontentement, me dit:
-
-«Savez-vous bien que ce que vous avez fait là n'était pas une chose trop
-loyale.
-
---Mais c'était une chose si invraisemblable que cette substitution de
-noms! Et puis j'étais tellement pressé par la nécessité!... D'ailleurs
-quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui étiez alors en France, qui
-ne pouviez plus naviguer, vous dont la bonne réputation plaçait toute la
-vie à l'abri d'un soupçon si injurieux?
-
---Oui, mais il n'en est pas moins vrai que vous m'avez toujours fait
-passer pour un pirate!
-
---Aux yeux d'une folle tout au plus, que personne n'aurait crue quand
-bien même elle vous aurait accusé de piraterie en face de toute la
-terre!
-
---Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer la pilule pour me la
-faire avaler plus souplement, jamais vous ne me persuaderez que ce n'est
-pas là une affaire désagréable pour moi... Et quand je pense encore que
-c'est pour sauver un _canaillon_ de l'espèce de ce gredin de Banian, que
-vous m'avez fait passer pour un forban, je ne sais qui m'empêche de vous
-en vouloir toute ma vie!... Si encore ç'avait été pour quelque chose de
-bon! Mais pour un scélérat de cette sorte, qui s'est fait agent de
-police pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté et d'impunité,
-voilà ce qui me révolte presque autant contre vous que contre lui.»
-
-Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins à calmer l'irritation du
-brave capitaine qui aurait fini peut-être par me chercher querelle sans
-le faible qu'il s'était toujours senti à mon égard, et sans le plaisir
-qu'il avait eu à trouver en moi les dispositions de vengeance qu'il
-avait nourries si long-temps contre le Banian. Selon la mauvaise
-habitude de tous les provinciaux qui arrivent à Paris, nous avions causé
-tout haut de nos petites affaires dans le café Lemblin. Un vieillard,
-assis seul à une table voisine de la nôtre, m'avait paru prêter avec
-curiosité l'oreille à notre conversation. Je remarquai l'attention
-importune avec laquelle notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et
-j'engageai mon capitaine à sortir pour nous rendre à son hôtel, et
-pouvoir, loin des indiscrets, nous entretenir plus à l'aise sur ce que
-nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce qu'il appelait l'alliance
-monstrueuse de notre folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion.
-Nous quittâmes tous deux le café... Il faisait déjà nuit.
-
-A peine avions-nous fait quelques pas dans les allées obscures du
-Palais-Royal, que le vieillard qui nous avait observés si attentivement
-dans le café, s'approcha de nous, en nous saluant jusqu'à terre et en
-nous disant:
-
-«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver très indiscret; mais le
-motif qui m'inspire fera excuser, j'ose l'espérer, la hardiesse ou
-l'inconvenance de ma démarche. La conversation que vous venez d'avoir
-ensemble sur un individu qui, malheureusement, ne m'est pas inconnu,
-m'autoriserait d'ailleurs à me présenter devant vous, quand bien même je
-n'aurais pas eu déjà l'avantage de me rencontrer avec monsieur.
-
---Avec moi! dis-je alors à l'étranger qui venait de me désigner.
-
---Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique, s'il m'en souvient, à
-certaine fête dont _la brise du matin_ balaya les vestiges sur le sol
-volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles,
-ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces _maudites brises du
-matin_ dans les colonies et ces diables de _raz-de-marée_ enlèvent tant
-de prospérités fraîches écloses!... Prenez-vous du tabac, monsieur?
-c'est du Macouba tout pur que je me procure en fraude.»
-
-A ces mots sententieux, beaucoup plus qu'à la mine de notre nouvel
-interlocuteur que la lueur vacillante des réverbères ne me montrait
-qu'imparfaitement, je reconnus l'homme grand, sec et noir, ce sinistre
-trouble-fête, que quelques années auparavant j'avais rencontré, errant
-comme un spectre, au milieu des prestiges du bal de M. Baniani.
-
-«Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui dis-je, arrivant tout justement
-au moment où il est précisément question de ce misérable!
-
---Oui, c'est tout justement moi, mon cher monsieur, arrivant toujours,
-comme vous le dites, avec des prévisions funestes et inévitables sur le
-sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique, à qui je ne donne pas
-quarante-huit heures de noblesse à vivre, grâces aux pièces authentiques
-dont je me suis pourvu contre lui.
-
---Et que vous a-t-il donc fait aussi à vous? demanda le capitaine à mon
-ancienne connaissance.
-
---Il m'a tout bonnement escroqué la commission qui devait m'être allouée
-sur quelque argent dont le recouvrement m'avait été confié.
-
---Ce n'est que cela?
-
---Mais n'est-ce pas assez, s'il vous plaît, quelque peu que cela vous
-paraisse?
-
---Bah assez! à moi il a escroqué bien autre chose que de l'argent, le
-gueusard!
-
---Et quoi donc, autre chose?
-
---L'honneur, monsieur, l'honneur!
-
---Il est vrai que c'est autre chose et que c'est même quelque chose...
-Mais l'argent, quelque bas qu'on prétende le mettre aujourd'hui, vaut
-bien aussi son prix, quand surtout il est marqué au bon coin.
-
---Et quelles sont donc les pièces authentiques, demandai-je à notre
-grand homme noir, que vous vous êtes procurées contre ce chevalier
-d'industrie?
-
---Les voici: elles pourraient passer, m'ont dit quelques hommes de loi,
-pour un petit chef-d'oeuvre de procédure: un certificat des autorités de
-Caraccas, attestant que l'individu en question a troqué son vrai nom qui
-ne pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre celui de comte de
-Camposlara, qu'il s'est procuré dans un dictionnaire historique; qu'il a
-été convaincu d'avoir fait partie d'un équipage de forbans; qu'il a été
-presque pendu à Saint-Thomas; mais que la corde a manqué par un effet
-dépendant de sa volonté; une autre pièce certifiant que, dans l'espace
-de cinq ans, il a fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu
-passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; c'est par conséquent
-une faillite et deux tiers à peu près par année, si je sais encore
-calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retiré pour vivre
-honorablement en France, que l'on a découvert ses méfaits commerciaux et
-autres... Plus, diverses pièces attestant qu'après avoir enlevé Mme la
-comtesse veuve de l'Annonciade à sa famille, et de plein gré de la part
-de celle-ci, il a abusé de la manière la plus scandaleuse de la fortune
-de sa victime résignée, pour compromettre la réputation et les
-propriétés de cette honorable et noble dame. Et en outre, enfin, un
-arrêt constatant que l'identité de la personne de ce faussaire peut être
-prouvée au moyen d'une large cicatrice en forme de hallebarde, qu'il
-porte habituellement sur la partie antérieure droite de la poitrine.
-
---Bravo! bravissimo, s'écria le capitaine dès que le vieil habitant eut
-fini. Touchez-là, monsieur, vous m'avez l'air d'un créancier solide,
-décidé à vous faire rendre justice, les preuves à la main; mais quelle
-est votre intention et votre plan de campagne concernant le malotru à
-qui nous allons tous trois donner la chasse?
-
---Mais, monsieur le capitaine, mon intention en le poursuivant à
-outrance, est de rentrer, s'il est possible, par la peur d'une
-esclandre, dans les fonds qu'il m'a escroqués; et mon plan de mettre à
-exécution cette intention, de la manière la plus favorable et selon la
-circonstance la meilleure que le hasard pourra m'offrir.
-
---Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent que vous vous sentez
-enflammé d'une aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour rentrer
-dans mon honneur et le punir du mal qu'il m'a fait, que je me mets à la
-tête de la croisade que nous allons former contre ce Sarrazin de la plus
-basse espèce. Mais comme le but que vous vous proposez peut fort bien
-s'arranger avec le ressentiment qui m'anime, nous allons tâcher de nous
-entendre pour mener tout cela de front et à une bonne fin. L'hôtel dans
-lequel je suis descendu n'est qu'à quelques pas d'ici. Faites-moi le
-plaisir de me suivre, et rendus là nous pourrons, plus commodément qu'en
-plein air, nous concerter sur les meilleurs moyens à adopter pour
-empêcher l'infernal mariage qui se prépare de se consommer, et pour
-épargner à la chambre des députés la honte de recevoir un forban et un
-escroc dans son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire l'amitié de nous
-accompagner jusqu'à ma demeure.»
-
-Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume.
-
-En arrivant à l'hôtel du capitaine, les premières personnes que je
-rencontrai dans le salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse
-Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me voyant, manifesta, par de
-grands éclats de rire, la joie qu'elle éprouvait à me retrouver à Paris.
-
-«Quand je vous disais à la Martinique, maître, que je viendrais un jour
-en France, vous aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien, à présent nous
-y voilà tous les deux, me dit-elle, et moi bien contente, allez! Petit
-Gustave, cria-t-elle en appelant son fils, saluez monsieur; c'est votre
-maître et celui de votre papa, de ce papa à vous, entendez-vous bien,
-qui est devenu en France un grand monsieur.»
-
-Curieux de savoir quelles étaient les idées que s'était formées
-Supplicia sur le but de son voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait
-faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité habituelle, qu'une
-fois devenue libre à la Martinique, elle avait voulu se rendre en France
-pour retrouver le père de son fils et jouir du plaisir de remettre cet
-enfant dans les bras de celui qui lui avait donné l'être. Puis après
-m'avoir raconté toutes les bontés que le capitaine avait eues pour elle
-dans la traversée, elle ajouta: «C'est M. Gustave qui va être joyeux et
-surpris de me revoir, n'est-ce pas? lui qui s'attend si peu à me
-rencontrer à Paris? C'est demain que le capitaine m'a promis de me
-conduire avec mon petit enfant, à l'endroit où il demeure, et je crois
-qu'en attendant ce moment, je ne dormirai pas de la nuit!»
-
-La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance si touchante que
-j'aurais craint, en lui faisant comprendre la vérité, de lui arracher
-l'heureuse illusion qu'elle semblait goûter avec tant de ravissement.
-
-Le capitaine, le vieux créole et moi, nous allâmes délibérer à huis
-clos, jusqu'à deux ou trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait
-de faire le lendemain, pour jeter une interdiction subite sur les
-projets de mariage du Banian.
-
-C'est dans le chapitre suivant que je retracerai les détails de cette
-scène que nous avions passé une partie de la nuit à répéter et à mettre
-convenablement en oeuvre.
-
-
-
-
-XXV
-
- Allons-nous-en, gens de la noce,
- Allons-nous-en chacun chez nous.
-
- (Page 269.)
-
-Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;--retraite des deux
-fiancés;--triomphe du capitaine Lanclume.
-
-
-Trois ou quatre voitures arrivent à la file et avec fracas dans la cour
-de la mairie, où Lanclume, le vieux créole, Supplicia, son petit mulâtre
-et moi nous nous trouvions réunis depuis une bonne heure au moins.
-
-C'étaient les futurs époux et les témoins du mariage, qui venaient
-d'arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le piége que, la veille,
-nous nous étions occupés à dresser sous leurs pas. Les laquais des trois
-ou quatre équipages entourent les fiancés; les témoins s'empressent de
-mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux couple dont ils vont
-sceller l'union, et tout le cortége nuptial se complimentant, se saluant
-et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville.
-
-Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre tête, pour marcher à
-l'ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine à la main. Il
-aborde fièrement, et en leur barrant le passage, le comte et la
-comtesse, et il se met à leur crier de ce ton que donne l'usage du
-commandement et l'habitude d'être obéi:
-
-«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai deux mots à vous dire avant
-que s'accomplisse le mariage pour lequel vous vous êtes rendus ici.
-
---Qui êtes-vous? lui demanda alors le comte, en pâlissant et en se
-mettant devant la comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de
-Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu
-de l'action.
-
---Qui je suis? répond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dévorans
-sur les traits décomposés du comte. Ah! tu as encore l'audace de me
-demander qui je suis! eh bien! tu vas l'apprendre plus que tu ne le
-voudras peut-être. Je suis celui que tu as eu la lâcheté de dénoncer,
-toi l'ex-marmiton de mon navire, et pour t'aider à reconnaître, à des
-indices certains, les personnes qui m'accompagnent, je te dirai que
-voilà la négresse que tu as subornée et perdue, et le fils malheureux à
-qui tu as donné le jour; que monsieur est l'homme que tu as volé à la
-Martinique, et que voilà celui qui, après t'avoir arraché à l'échafaud
-où tu devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, a été payé par toi de
-la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous
-reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la fois ton chef que tu as
-vendu à la police, le sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier
-que tu as dépouillé de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne
-t'avoir soustrait à une mort infamante, que pour te voir chercher à unir
-ton existence déshonorée à celle de la femme confiante que tu as,
-toi-même, livrée aux pirates de Cumana...
-
---Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s'écria le comte de
-Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne
-l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! et vous, madame la comtesse,
-venez, venez! n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!»
-
-Les témoins et les laquais qui entourent le comte se précipitent entre
-lui et le capitaine qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer sa
-véhémente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hésite à suivre son
-fiancé qui cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin du capitaine.
-Elle s'arrête troublée, haletante: le capitaine alors arrache des mains
-du vieux créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de sa poche, puis
-Lanclume, en chiffonnant avec colère ces papiers accusateurs, braille de
-plus belle:
-
-«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si tu l'oses, tâche de jeter les
-yeux sans pâlir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte,
-ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé! Diras-tu aussi que le
-gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t'ont flétri
-étaient en démence; que ces pièces qui attestent ta complicité dans
-l'acte de piraterie de _l'Invisible_, sont fausses, ou ont été simulées
-par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lâchement dénoncé
-à l'imbécile crédulité d'un ministre ténébreux! Attends, malheureux, que
-ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour une des victimes de ton
-infamie, ajoute à tous ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à
-t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce
-conduite...»
-
-Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine levée, se
-disposait à joindre énergiquement le geste à la menace. Je me jetai sur
-lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence de sa colère. Les
-témoins du Banian, qui sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à
-entraîner leur ami loin de la portée des coups que lui destinait le
-capitaine, criaient tant qu'ils pouvaient: _A la garde! à la garde!_ La
-comtesse s'était évanouie dans les bras des deux ou trois dames qui
-l'accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir
-ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement,
-appelé lui-même dans la cour de l'hôtel par le retentissement du bruit
-qui, sans doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative,
-arriva aussi, escorté de ses adjoints, de ses commis et de ses garçons
-de bureau, pour s'informer du sujet d'un tumulte aussi grand et aussi
-intolérable. Les imprécations du capitaine Lanclume contre le Banian se
-faisaient entendre seules au sein de cette cohue. «Quand tout le onzième
-arrondissement serait là, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait
-à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais que ce misérable est un
-faussaire, un forban, un dénonciateur, un fripon, et que la chambre des
-députés se déshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile
-dans son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame la comtesse qui ait pu
-vouloir unir sa destinée à celle d'un homme de cette ignoble espèce.»
-
-Le maire, tout en demandant à tout le monde ce dont il s'agissait,
-continuait à rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de
-son côté au maire quels étaient les individus qu'il fallait expulser de
-la cour. Le maire, réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre
-ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, conseilla au chef du
-poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue à
-elle-même au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule
-qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dépit et de douleur, et
-la voiture dans laquelle elle était venue, l'enleva, avec ses compagnes,
-à cette scène de douleur et de désordre... Mais le Banian, pâle, défait,
-muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux
-inspiré que les autres, le voyant si humilié et si décontenancé,
-s'empara de lui, comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet dans une
-voiture. La voiture part, disparaît au milieu de la confusion générale,
-et nous qui seuls sommes demeurés en place pour former l'arrière-garde
-du capitaine, nous ne nous apercevons de l'absence du personnage
-principal de notre drame en action, que lorsqu'il n'est plus temps de le
-retenir sur le lieu de l'événement, pour lui faire avouer sa défaite.
-
-Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous que cette brusque retraite
-devait le plus contrarier, se montra cependant d'une résignation
-parfaite et d'une philosophie charmante, en apprenant la fuite du
-Banian. «Notre indigne ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner le
-champ de bataille et la victoire; car voilà bien, si je m'y connais, un
-mariage tout-à-fait manqué; et quand je pense que c'est à la manière
-dont j'ai commandé la manoeuvre, que nous devons un tel succès, je ne
-puis que me féliciter de vous avoir si bien menés au feu.» Puis,
-s'adressant au maire encore tout ébahi, et aux curieux qui composaient
-l'assistance, il leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques
-qui lui étaient restées dans les mains, l'histoire abrégée du Banian, et
-les motifs qui nous avaient engagés à mettre opposition à son hymen.
-Puis, s'adressant à nous après avoir terminé sa narration, il nous dit:
-«Vous avez tous bien mérité de la patrie dans cette conjoncture
-difficile, en empêchant, à force de scandale, un mauvais garnement de
-cette sorte, d'aller, paré d'un faux nom et couvert d'un titre usurpé,
-se pavaner sur les bancs de la chambre des députés de la nation. De bons
-et loyaux Français, comme nous, n'auraient pu, sans abdiquer toute
-espèce de sentiment national, laisser un aussi grand vaurien insulter
-avec impunité à la dignité législative du pays. Adieu, monsieur le
-maire; vous pouvez vous vanter d'avoir manqué, grâce à nous, de faire
-aujourd'hui une fameuse balourdise dans l'exercice de vos honorables
-fonctions. Je vous salue de tout mon coeur, et nous autres, retournons
-dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel, en chantant comme les bonnes
-gens d'autrefois:
-
- Allons-nous-en, gens de la noce,
- Allons-nous-en chacun chez nous.
-
---Que veut dire, s'il vous plaît, tout cela, maître? me demanda
-plusieurs fois Supplicia pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour
-regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, n'a pas seulement regardé
-son petit enfant ni moi, et le capitaine paraît s'être mis bien en
-colère contre lui... Que lui a donc fait ce pauvre M. Gustave?
-
---Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je à Supplicia pour
-lui faire comprendre de mon mieux la conduite de son ancien amant. Il a
-refusé de reconnaître ton enfant pour son fils.
-
---Voyez-vous! ajoutait avec candeur la bonne et simple négresse. C'est
-bien pourtant à lui et à moi ce joli petit garçon. Ah! je le vois bien à
-présent, M. Gustave est devenu riche, et son enfant et moi nous lui
-ferions honte au milieu de tout ce beau monde de Paris. Que voulez-vous,
-maître, ce n'est pas ma faute à moi pourtant si je suis restée négresse
-et s'il m'a fait ce pauvre petit mulâtre!
-
---Et c'est encore moins la faute de ce pauvre petit diable, s'il a été
-fait par un tel père, ajoutait le capitaine. Mais c'est égal, il y
-aurait injustice à faire retomber sur son innocente tête, la
-responsabilité des torts du vaurien d'auteur de ses jours: on trouvera
-peut-être moyen d'élever le fils dans de meilleurs principes que ceux
-que lui aurait inculqués monsieur son père. C'est qu'au surplus, il
-n'est pas trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et puis il promet
-d'être aussi bon que sa mère est ingénue, pour ne pas dire autre chose.
-Seulement il est bien dommage que, du côté du physique, il ressemble
-autant à monsieur son papa.»
-
-Une fois rendus à l'hôtel du capitaine, nous nous occupâmes des
-préparatifs de notre dîner, en nous rappelant, et non sans beaucoup
-rire, tous les incidens de notre entrevue avec les gens de la noce
-manquée du Banian. Nous nous mîmes à table avec les plus belles
-dispositions, et à peine avions-nous mangé le potage, qu'un des garçons
-de l'hôtel monta précipitamment pour remettre à Lanclume une lettre fort
-pressée, qu'un laquais en livrée venait d'apporter de la part de madame
-la comtesse... «La comtesse de qui et de quoi?» demanda tout de suite
-Lanclume au garçon de l'hôtel. «Le laquais n'en a pas dit davantage,»
-répondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dépêche qui lui était
-adressée, se leva de table et nous lut, à haute voix, les mots suivans:
-
- «Monsieur le capitaine,
-
- »Vous m'avez bien cruellement rappelée à mes devoirs, en m'arrachant
- ma dernière et ma plus chère illusion. Mais ces devoirs que vous
- m'avez fait si inhumainement comprendre, je saurai les remplir,
- quelque chose qu'il en coûte au coeur que vous venez de déchirer. _Le
- malheureux que je n'ose plus nommer_, ne doit plus exciter votre
- haine, car je vous crois encore trop généreux pour poursuivre de votre
- vengeance celui qui ne mérite plus que la pitié de tout le monde. Il
- s'est fait lui-même justice, en renonçant à un titre qui n'est plus
- fait pour lui et à des espérances que je ne lui aurais jamais laissé
- concevoir si je l'eusse connu mieux... Pour moi, c'est au monde, au
- bonheur et presque à la vie que je dois dire adieu, maintenant... Je
- vais expier dans la retraite la plus cachée, le tort d'avoir été
- trompée par trop de confiance, et la honte d'avoir été désabusée trop
- tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne, monsieur, tout le
- mal que vous m'avez fait, et pour réparer autant que possible le mal
- involontaire que je puis avoir fait moi-même à des infortunés que je
- n'ai connus qu'en devenant plus à plaindre qu'eux, je vous prie de
- recevoir pour la pauvre négresse et son fils, les trente mille francs
- que je vous envoie en billets dans ma lettre. Ce faible dédommagement
- mettra la mère et l'enfant à même, peut-être, d'être plus heureux dans
- leur obscurité, que moi je ne l'ai été dans mon opulence.
-
- »La malheureuse: A. VELASCA,
-
- »Comtesse de l'Annonciade.»
-
-«Eh bien! que dites-vous de ce revirement de bord? me demanda le
-capitaine presque attendri de la lecture de la lettre qu'il venait de
-nous faire connaître.
-
---Je dis, répondit d'abord notre vieux créole, en se coupant une tranche
-de boeuf, que cette petite comtesse est une folle qui ne sait comment
-dépenser son argent, et que je pense qu'il y aura pour moi moyen de lui
-faire payer mes effets protestés.
-
---Et vous? demanda ensuite Lanclume en s'adressant à moi.
-
---Moi, je pense, dis-je à mon tour, que de toutes les folies de la
-comtesse, celle-ci est au moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle
-est votre opinion sur son compte?
-
---Mon opinion est, ma foi, que c'est une brave femme depuis qu'elle a
-renoncé à son sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia, à présent que
-te voilà riche, que feras-tu de ton argent?
-
---Riche, moi, capitaine? répondit Supplicia.
-
---Oui, riche! grosse hébêtée!... qu'en dis-tu?
-
---Moi je vous dis merci à vous, capitaine, ainsi qu'à toute la
-compagnie.»
-
-Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus sérieuse révérence.
-
-«Mais que feras-tu de ton argent, de tes trente mille francs, dis-moi,
-ma grosse commère? Voilà ce que je te demande depuis une heure, au lieu
-d'une grande révérence.
-
---Combien ça fait-il, s'il vous plaît, capitaine, trente mille francs?
-
---Ça fait de quoi acheter trente négresses comme toi, au prix où en est
-la marchandise à la Martinique.
-
---Eh bien, je dis que je donnerai mon argent à M. Gustave s'il a besoin
-d'être riche, actuellement que vous lui avez fait de la peine.
-
---Donner ton argent à M. Gustave! j'aimerais cent fois mieux le jeter à
-l'eau et te casser les reins après à toi et à ton fils!... Mais Dieu
-aidant, nous y mettrons bon ordre, et avec de belles rentes sur l'État,
-nous veillerons _à frapper un plan de retenue_ sur ta stupide
-générosité. Allons, messieurs, versons-nous chacun un verre de Bordeaux,
-et buvons à la santé de la comtesse de l'Annonciade. A sa santé! à sa
-santé! et n'en parlons plus. C'est une affaire réglée.
-
---Oui, quand je serai rentré dans ma créance,» répondit le vieil
-habitant en sablant un verre de Laffitte.
-
-Pendant quelques heures, le petit drame que nous venions de jouer dans
-la cour de la mairie, occupa tout Paris. Il obtint même dans les salons
-une certaine vogue de scandale. Plusieurs journaux en parlèrent en se
-demandant si un homme comme le Banian oserait se présenter à la chambre,
-et si l'honneur que lui avaient fait les électeurs en le nommant député,
-ne devait pas être effacé par la flétrissure qu'il avait reçue à
-l'étranger. L'opinion publique parut croire que quelque légale que fût
-l'élection du nouveau député, sa conduite passée était encore plus
-ignominieuse que son élection n'était honorable pour lui et humiliante
-pour ses commettans.
-
-Le lendemain ou le surlendemain de toute cette vilaine affaire, nous
-apprîmes que M. le comte de Camposlara, député de l'arrondissement de
-..., avait adressé à la chambre une lettre dans laquelle il priait ses
-honorables collègues de vouloir bien accepter sa démission, que tous ses
-collègues s'étaient empressés de lui accorder à l'instant même.
-
-A la séance suivante, on aurait demandé à M. le président, ou à l'un de
-MM. les secrétaires de la chambre, ce que c'était que M. le comte de
-Camposlara; et que M. le président et M. le secrétaire auraient été
-obligés de fouiller dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait
-voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs des plus honnêtes gens dont
-on garde bonne mémoire en France. L'opinion oublie, du jour au
-lendemain, les fripons et les intrigans qu'elle a élevés un moment au
-faîte de la prospérité ou de la faveur. L'opinion publique est en vérité
-bien indulgente pour ses propres bévues.
-
-Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre. Le vieil habitant de la
-Martinique ne rentra jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir,
-avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine dans la maison d'une des
-maîtresses d'un riche père de famille. Son petit mulâtre apprit à se
-rendre digne d'être un jour le jockey d'un marchand tailleur; moi, je
-restai à Paris, cherchant à jouir de ma petite fortune, de mon oisiveté
-et des travaux des autres.
-
-
-
-
-LE DERNIER CHAPITRE.
-
-Fin du Banian et de son histoire.
-
-
-Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec quelque curiosité, sur les
-mers, dans les colonies et au milieu des pirates, les errantes destinées
-du Banian, me demanderont peut-être ce que devint le misérable héros de
-la prosaïque épopée que je viens de dérouler sous leurs yeux. Peu de
-mots me suffiront pour tracer dans la simple narration d'un seul fait,
-la dernière page de cette mémorable histoire.
-
-Un jour, monsieur le préfet de police me fit, à mon extrême surprise,
-l'honneur de m'inviter à passer dans son cabinet particulier, pour une
-affaire qui me concernait. «Monsieur, me dit en me voyant arriver à lui,
-le grand inquisiteur des opinions politiques de la cité, vous vous êtes
-permis de tenir contre le gouvernement établi, des propos que je ne
-pourrais tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent mes
-fonctions. Votre imprudence est d'autant plus répréhensible, que c'est
-dans un lieu public que vous n'avez pas craint de vous exprimer avec la
-plus impardonnable véhémence sur le compte des augustes personnes pour
-lesquelles tout bon citoyen doit professer un respect sans bornes...
-
---Et quelles sont les paroles imprudentes que vous avez à me reprocher?
-demandai-je aussitôt au préfet de police, sans lui donner le temps
-d'arrondir plus élégamment sa phrase investigatrice.
-
---Les voici, monsieur, me répondit Son Excellence, car dans ce temps-là,
-le préfet de police était encore une _Excellence_. Et le magistrat, en
-prononçant solennellement ces mots, me remit un rapport dans lequel je
-reconnus, malgré l'exagération des faits, les détails d'une conversation
-que je me rappelai fort bien avoir eue, quelques jours auparavant, avec
-un de mes amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.
-
---Eh bien! me demanda l'Excellence, après m'avoir donné le temps de lire
-cette espèce d'acte d'accusation: qu'avez-vous à dire maintenant pour
-votre justification?
-
---Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre jusqu'à se justifier d'une
-dénonciation aussi vile: ce serait accepter un combat indigne d'un
-honnête homme. Les faits qui vous ont été révélés dans ce rapport de
-police, ne peuvent vous avoir été signalés que par celui à l'honneur
-duquel je me suis confié, ou par un de ces hommes que vous êtes dans la
-triste nécessité d'employer, et à qui on n'accorde que le mépris
-qu'inspire leur infâme métier.
-
---La vivacité avec laquelle vous vous exprimez en ce moment même, reprit
-le préfet, suffirait seule pour confirmer à mes yeux la vraisemblance de
-ce rapport, si j'étais assez injuste pour mettre en doute la véracité de
-l'homme qui me l'a adressé.
-
---Et quel est encore cet homme? m'écriai-je; nommez-le-moi, je vous en
-conjure, pour ne pas m'exposer à faire planer sur l'honneur d'un ami,
-des soupçons qui ne doivent retomber que sur la tête d'un...
-
---Avancez!» dit alors le préfet, en portant ses regards sur le fond de
-l'appartement, et en s'adressant à quelqu'un que je n'avais pas encore
-aperçu.
-
-Et en obéissant à cet ordre, un individu graisseux, chauve, le visage
-garni d'épais favoris, sortit d'un cabinet contigu au salon, la tête
-baissée et les yeux timidement fixés sur ceux de son illustre supérieur.
-
-Je ne saurais bien vous dire, aujourd'hui que l'impression que
-j'éprouvais alors s'est un peu affaiblie, le sentiment d'horreur et de
-dégoût dont je fus subitement saisi, en reconnaissant dans le mouchard
-avec lequel j'allais être confronté, cet immonde Banian que j'avais
-perdu de vue depuis plus d'un an! Son aspect inattendu me souleva
-tellement le coeur, que je pus à peine trouver sur mes lèvres
-contractées, la force d'adresser quelques mots au préfet de police, pour
-lui exprimer la répugnance que m'inspirait la vue nauséabonde d'un
-pareil homme. Le préfet de police, chose étonnante! parut comprendre
-tout ce qui se passait d'honnête en moi, et tout ce qu'il y avait
-d'abject dans le rôle de mon accusateur. «Cela suffit, dit-il en
-ordonnant du bout du doigt à son espion de nettoyer l'appartement de sa
-présence. C'est une leçon de prudence que je voulais vous donner,
-ajouta-t-il en s'adressant à moi avec un certain air de bienveillance;
-et je souhaite qu'elle vous serve à l'avenir.
-
---Une leçon de prudence, monsieur! lui répondis-je vivement: dites
-plutôt une leçon d'endurcissement dont je saurai profiter, je vous le
-jure. Cet être à qui je ne saurais donner un nom assez bas, est un
-misérable que deux ou trois fois j'ai arraché à l'infamie, à la mort la
-plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma sotte générosité, n'a trouvé
-rien de mieux dans son âme de boue, que de me dénoncer lâchement à votre
-sévérité pour gagner sans doute sa journée et se procurer la portion
-d'ordures dont il vit.
-
---Je vous crois, me répondit mon grave interlocuteur. Mais trouvez-moi
-des gens qui n'en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent bien
-faire, au même prix, le métier qu'il exerce! Si la police d'une grande
-ville est une chose nécessaire, et que le métier ne puisse être fait que
-par des hommes de cette espèce, pourquoi s'étonner que nous n'en
-employions pas d'autres! Je ne demanderais pas mieux que d'avoir de
-braves gens pour espions. Mais ces braves gens feraient-ils mon affaire,
-ou mon affaire ferait-elle le compte de ces braves gens!»
-
-En descendant, pour regagner le plus vite possible le grand air de la
-rue, l'escalier tortueux de l'hôtel, qu'éclairait à peine un sale et
-pâle quinquet, je trouvai à l'ouverture de l'antre, un individu qui, le
-chapeau à la main et le bras collé sur la canne qu'il avait attachée à
-la boutonnière, m'attendait à ma sortie, dans l'attitude la plus
-humiliante que puisse prendre en face d'un autre homme, l'homme le plus
-dépravé. Il était presque à genoux, je crois.
-
-«Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur, grommela-t-il d'une voix
-enrouée et caverneuse: je ne vous ai dénoncé, soyez-en bien persuadé,
-que pour acheter le morceau de pain sans lequel je serais mort
-aujourd'hui de besoin avec toute ma famille. C'est encore un service que
-vous m'avez rendu indirectement, et ma révélation ne pouvait vous
-compromettre en rien... Une pauvre petite pièce de cinq francs, s'il
-vous plaît, pour nourrir un jour de plus, ma pauvre femme et mes
-malheureux petits enfans! Une seule petite aumône, je vous en supplie,
-vous qui êtes si bon, et vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je
-vous le jure!»
-
-C'était encore lui, le misérable!
-
-Je me jetai dans le premier cabriolet qui vint à passer. Le coeur me
-manquait et la tête me tournait: j'éprouvai cette sorte de vertige et
-d'évanouissement que donne quelquefois l'excès du dégoût, comme
-l'émétique ou l'ipécacuanha. Je ne repris l'usage complet de mes sens
-que lorsque je pus respirer un air plus pur, loin du lieu fétide que je
-venais de quitter.
-
-J'appris, un mois après, que le nommé Gustave Létameur était mort
-presque subitement sur un lit d'hôpital, à moitié ivre et tout-à-fait
-rongé de débauche.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DU TOME SECOND.
-
-
- XVI. Discipline du bord;--délibération en mer;--le navire
- pseudonyme. Page 5
- XVII. Félicité diplomatique d'un consul;--travestissement du
- capitaine d'armes;--ivresse d'une fête;--changement à vue. 17
- XVIII. Galante tentative des corsaires auprès des captives;
- --aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation
- à dîner;--frugalité et continence de _l'Invisible_. 45
- XIX. Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--délivrance
- des prisonnières. 71
- XX. Saint-Thomas;--la prison de l'île;--le concierge Barnabé,
- sa fille Acacie;--une rencontre imprévue;--philosophie
- militaire d'un geôlier;--négociation muette; délivrance; fuite. 99
- XXI. Nouvelle rencontre;--autre embarras;--seconde évasion par
- mer;--adieux à Saint-Thomas. 135
- XXII. Un capitaine caboteur des Antilles;--le brick _la
- Mandragore_;--retour à Saint-Pierre-Martinique;--correspondance
- de femmes;--la journée du sentiment;--la devineresse. 163
- XXIII. Dernier retour en France;--une élection et un député;
- --soupçon, méprise et nouveau soupçon. 207
- XXIV. Double rencontre au café;--conversation;--plan à former. 235
- XXV. Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;
- --retraite de deux fiancés;--triomphe du capitaine Lanclume. 261
- Dernier chapitre. Fin du Banian et de son histoire. 277
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-PUBLICATIONS NOUVELLES.
-
-
-IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18.
-
-UN ÉTÉ A MEUDON, par _Frédéric Soulié_. 2 vol. in-18.
-
-LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adressées à Bancal-des-Issarts. 1
-vol. in-18.
-
-MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18.
-
-LA FOLLE D'ORLÉANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18.
-
-LE DOUBLE RÈGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18.
-
-ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18.
-
-HEMBYSE, Histoire gantoise du seizième siècle, par le _baron Jules de
-St-Genois_. 3 vol. in-18.
-
-FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scènes de la vie
-privée_.
-
-LA BÉDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18.
-
-DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, 6me édit., 2 beaux vol. très grand
-in-8º, imprimés en caractères neufs, papier vélin.
-
-JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ, par _Barbé Marbois_. 2 vol. in-18.
-
-SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18.
-
-VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18.
-
-ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzième siècle, par
-_Lottin de Laval_. 2 vol. in-18.
-
-CHANTS DU CRÉPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18.
-
-CORISANDE DE MAULÉON ou LE BÉARN AU XVe SIÈCLE, par l'auteur de
-_Natalie_. 2 vol. in-18.
-
-NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18.
-
-COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18.
-
-SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (2/2), by
-Édouard Corbière
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Banian, tome 2, by Édouard Corbière.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (2/2), by Édouard Corbière
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le Banian, roman maritime (2/2)
-
-Author: Édouard Corbière
-
-Release Date: September 22, 2020 [EBook #63259]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>LE BANIAN,</h1>
-
-<p class="c"><b>Roman Maritime,</b></p>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">ÉDOUARD CORBIÈRE.</span></p>
-
-<p class="c small">TOME SECOND.</p>
-
-<div class="c"><img class="w15em" src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c"><i class="large">BRUXELLES.</i><br />
-<span class="small">J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</span></p>
-
-<p class="c">1836</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Imprimerie de J. Stienon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Un seul officier, chargé de veiller à la
-man&oelig;uvre, reste immobile sur le pont, un
-&oelig;il fixé sur le compas qu'il observe près du
-timonier, et l'autre &oelig;il errant sur les voiles
-dont il épie le battement et le <em class="small">FASEYAGE</em>; car
-c'est encore un des secrets du métier que cette
-espèce de dualité d'organes et cette double
-faculté de perceptions, que les marins exercent
-avec un seul sens.</p>
-
-<p class="attr">(Page 10.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Discipline du bord;&mdash;délibération en mer;&mdash;le navire
-pseudonyme.</p>
-
-
-<p>Les premières ombres du couchant descendaient
-lentement sur les flots ranimés par la
-brise du soir, quand le corsaire <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>,
-appareilla de la rade de Saint-Pierre.</p>
-
-<p>Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu
-le jour pour exécuter plus sûrement la man&oelig;uvre
-assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était
-pas pour lui qu'étaient faites ces précautions
-vulgaires. La lune d'ailleurs cachant à moitié
-son globe ascendant, derrière les mornes silencieux
-de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir,
-sur la tête de l'équipage, la surface arrondie
-des voiles hautes que le corsaire avait livrées
-aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des
-étoiles scintillantes, c'est à la clarté de l'astre
-des nuits, que le capitaine <i>Invisible</i> aimait à
-naviguer.</p>
-
-<p>A l'activité un peu bruyante de cette man&oelig;uvre
-nocturne, succéda bientôt le calme le plus
-profond, à bord du mystérieux navire; et quand
-il laissa arriver après avoir tracé un cercle
-rapide autour des terres qu'il allait quitter, on
-eût dit un bâtiment fantastique gouverné, man&oelig;uvré
-sur les eaux soumises, par des êtres
-muets, impalpables, et voltigeant dans cet air
-paisible que ne troublaient ni le son d'une seule
-voix, ni le bruit d'aucune man&oelig;uvre, ni le
-murmure même des vagues clapotantes.</p>
-
-<p>Un seul homme se promenait sur le gaillard
-d'arrière, près du timonier attaché presque
-immobile à la roue du gouvernail.</p>
-
-<p>A la fin de chaque heure du quart, l'officier
-de service, après avoir jeté le lock, venait dire
-à cet homme, d'une voix respectueuse et brève:</p>
-
-<p>«Commandant, votre navire file huit n&oelig;uds,
-file dix n&oelig;uds,» selon que la vitesse du brick
-avait augmenté ou diminué depuis le moment
-du départ.</p>
-
-<p>Le commandant, en continuant sa promenade,
-ne répondait à l'officier que par un léger
-signe de tête qui signifiait: <i>C'est bon!</i></p>
-
-<p>Et l'officier retournait alors devant, se mêler
-aux groupes des hommes de quart, qui n'osaient
-interrompre, par le bruit de leurs conversations
-particulières, le silence que leur prescrivait la
-présence de leur chef suprême sur le pont du
-bâtiment.</p>
-
-<p>Quelles idées devaient inspirer à notre <i>Banian</i>
-si nouvellement jeté à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>,
-le spectacle de cette discipline muette,
-la vue de ces vingts canons faisant, à chaque
-petit coup de roulis, briller leurs platines de
-cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante
-du feu de l'habitacle!</p>
-
-<p>Et cet homme surtout qui, environné de tant
-de soumission et de dévouement discret, se
-promenait seul sur le gaillard, sans daigner
-jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers,
-à tous ces matelots rassemblés, loin de
-lui, dans l'attitude de la crainte et du zèle qui
-n'attend que le moment d'obéir!</p>
-
-<p>Deux fois notre <i>Banian</i>, surmontant ses
-craintes, étouffant sa timidité par excès de curiosité,
-s'était hasardé à s'approcher du commandant
-pour voir sa mise, connaître sa tournure,
-et saisir, s'il était possible, un des traits
-de sa physionomie.</p>
-
-<p>Il avait réussi à le voir vêtu élégamment
-d'une courte redingote de chasse, coiffé d'une
-petite casquette de cuir verni, et chaussé,
-autant qu'il avait pu le remarquer, de fines et
-moelleuses pantoufles.</p>
-
-<p>Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que
-cette fois-ci nous n'aurons pas de mauvais
-temps, car <i>l'Invisible</i> a plutôt pris une toilette
-de cabinet, qu'un lourd costume de bord&hellip;</p>
-
-<p>Un officier qui avait deviné le petit voyage
-d'observation que s'était permis de tenter notre
-curieux, en se glissant le long de la chaloupe,
-lui frappa sur l'épaule pour le prévenir
-qu'il venait de manquer une première fois à
-la consigne du navire, et que la troisième fois,
-il se rendrait passible de la discipline établie à
-bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p>
-
-<p>Le <i>Banian</i> s'excusa, trembla du mieux qu'il
-put et alla se coucher, en continuant de trembler,
-dans le hamac qu'on lui avait accordé
-dans l'entrepont&hellip;</p>
-
-<p>Minuit venait d'être piqué sur la cloche de
-devant. Aux quatre coups doubles, frappés sur
-l'airain retentissant, <i>l'Invisible</i> sembla sortir de
-sa rêverie pour dire à l'officier de service:</p>
-
-<p>«Faites appeler le second!»</p>
-
-<p>Le second paraît à l'instant même, le chapeau
-à la main; le commandant lui adresse
-ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans
-cinq minutes, le conseil se rassemblera dans
-la grand' chambre.»</p>
-
-<p>Le second ordonne aussitôt aux deux valets
-et au jockey du commandant, d'étendre le
-tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer
-les bougies&hellip;</p>
-
-<p>Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine
-d'armes, nouvellement embarqué, assistera
-à la séance, en sa qualité d'officier&hellip;»</p>
-
-<p>C'était notre Banian que ce décret verbal
-venait d'appeler à l'honneur de faire partie
-du conseil légalement convoqué: quel honneur!</p>
-
-<p>Au bout des cinq minutes accordées pour les
-préparatifs de la solennité, les dix officiers faisant
-partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis,
-par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient
-huit girandoles chargées d'odorantes
-bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à
-la main, se posent à l'entrée du dôme du commandant
-pour écarter ou punir les audacieux
-qui se présenteraient derrière, pendant la durée
-de la délibération.</p>
-
-<p>Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée,
-la mer sur laquelle il balance ses
-flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie
-majestueusement ses voiles élargies par le souffle
-de la brise qui l'enlève dans l'espace.</p>
-
-<p>Un seul officier, chargé de veiller à la man&oelig;uvre,
-reste immobile sur le pont, un &oelig;il
-fixé sur le compas qu'il observe près du timonier,
-et l'autre &oelig;il errant sur les voiles dont
-il épie les battemens et le <i>faseyage</i>; car c'est
-encore un des secrets du métier, que cette
-espèce de dualité d'organes et cette double
-faculté de perceptions, que les marins exercent
-avec un seul sens.</p>
-
-<p>«Messieurs les officiers, dit le commandant
-au conseil assemblé:</p>
-
-<p>»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être
-souveraine à bord d'un navire qui m'appartient
-et dont je me sers pour augmenter ma
-fortune et assurer en même temps la vôtre.
-Mais malgré une autorité dont j'ai le droit
-d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir
-votre avis sur les entreprises que je médite
-dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit
-d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener
-à bien, mais sur laquelle je suis bien aise
-de recueillir, avant tout, votre opinion. Je vais
-m'expliquer, et vous pourrez me faire vos
-observations en toute liberté, sur le plan que
-je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de
-vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que
-c'est moins une complaisante approbation dont
-je pourrais aisément me passer, qu'une discussion
-qui pourra m'éclairer, que j'appelle
-sur la question qui va vous être soumise&hellip;
-Veuillez bien en conséquence m'écouter avec
-toute l'attention que j'ai le droit d'attendre de
-vous&hellip;»</p>
-
-<p>Un léger murmure d'adhésion succéda à ces
-paroles, et l'assemblée rentra ensuite dans le
-plus profond recueillement, pour laisser le commandant
-continuer:</p>
-
-<p>«Notre relâche à la Martinique, que l'on
-pouvait attribuer à la fantaisie de mouiller là
-plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause
-moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette
-relâche tenait à un plan arrêté d'avance.</p>
-
-<p>»Le brick de guerre français, <i>le Scorpion</i>,
-mouillé depuis quelque temps au Fort-Royal,
-devait partir pour Cumana avec une mission
-de pure surveillance. Je le savais; en arrivant à
-Saint-Pierre, mon premier soin a été de m'informer
-du jour du départ de ce brick, du nom
-de son commandant et de ses officiers, et enfin
-de plusieurs détails qu'il était essentiel de connaître
-pour assurer l'exécution de mon projet.
-J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour
-vous convaincre du parti que j'ai tiré de mes
-observations, il vous suffira de vous rappeler
-que j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire
-de manière à le rendre méconnaissable
-aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un
-mois. La nouvelle installation que je lui ai donnée
-a pour but de rendre sa ressemblance frappante
-avec le brick <i>le Scorpion</i> lui-même.</p>
-
-<p>»Cette révélation doit vous suffire pour vous
-initier au mystère de mon projet. Nous portons
-en ce moment-ci le cap sur Cumana: <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>
-se nomme désormais <i>le Scorpion</i>; le
-pavillon français flottera bientôt sur son arrière
-à la place du pavillon de la république que
-nous servons et que nous servirons toujours;
-chacun de vous prendra le nom et le costume
-d'un officier de la marine française; et le soleil
-ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous
-n'ayons jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où
-vous recevrez mes ordres ultérieurs. Vous m'avez
-entendu, j'ose même croire que vous m'avez
-compris&hellip; Retournez, messieurs, chacun à
-votre poste. Je me charge de tout le reste.»</p>
-
-<p>L'assemblée allait se séparer après cette <i>délibération</i>,
-lorsqu'un des plus jeunes officiers
-demanda avec respect la permission de présenter
-une petite observation.</p>
-
-<p>Le président, surpris de cette témérité,
-tourna les yeux vers l'orateur et lui demanda
-d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si
-c'était pour appuyer ou pour combattre le projet
-qu'il réclamait la parole:</p>
-
-<p>«C'est pour le combattre, répond le jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, reprend le commandant, je
-vous interdis la parole, car il n'est permis de
-s'exprimer ici que pour approuver ce que je
-propose: c'est à cette condition seulement que
-les opinions sont libres et que je veux bien
-consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous
-devriez vous être aperçu que le temps que j'ai
-assigné pour la discussion est expiré, et que j'ai
-déjà levé la séance.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, commandant, reprit le contradicteur,
-vous avez oublié de la lever.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, s'écrie <i>l'Invisible</i>,
-je la lève cette séance scandaleuse, et je cesse
-d'être le président du conseil, pour redevenir
-le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne
-en conséquence au capitaine d'armes
-de conduire l'officier qui s'est permis de me
-faire des observations, aux arrêts forcés, qu'il
-voudra bien garder jusqu'à notre départ de
-Cumana.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! bravo! commandant, répétèrent
-en ch&oelig;ur tous les autres officiers&hellip; c'est bien
-fait! il ne l'a pas volé; car son observation
-était d'une indécence qui n'a pas de nom.»</p>
-
-<p>Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait
-de la grand' chambre à l'entrepont: l'imprudent
-officier, escorté par le <i>Banian</i>, notre capitaine
-d'armes, passa par cette petite porte
-pour se rendre ensuite de l'entrepont à la
-fosse-aux-lions.</p>
-
-<p>Ce fut par ce premier acte que le capitaine
-d'armes entra dans l'exercice de ses fonctions
-à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p>
-
-<p>Le lendemain et le jour suivant on apporta
-à notre apprenti-corsaire les cent cinquante
-mousquetons du bord à visiter et à inspecter.
-C'était encore là une spécialité qui rentrait
-dans l'exercice de sa charge. Le drôle qui,
-dans ses jours de prospérité à la Martinique,
-avait quelquefois été à la chasse des pluviers,
-fit semblant d'examiner scrupuleusement la
-batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les
-armes en parfait état, dans l'impuissance où il
-était de reconnaître et de réparer les défauts de
-quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen
-d'armurier fut terminé, on annonça, fort
-heureusement pour lui, que l'on découvrait sur
-l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme.
-Un jour de plus d'épreuves aurait convaincu
-tout l'équipage, que le capitaine d'armes n'était
-pas plus armurier à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>,
-qu'il ne s'était montré cuisinier à bord du
-<i>Toujours-le-même</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Tout était ivresse, coquetterie,
-curiosité et impatience à terre; tout
-était calcul, patience et méditation
-à bord du corsaire.</p>
-
-<p class="attr">(Page 35.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Félicité diplomatique d'un consul;&mdash;travestissement du
-capitaine d'armes;&mdash;ivresse d'une fête;&mdash;changement
-à vue.</p>
-
-
-<p>L'arrivée du brick pseudonyme, du prétendu
-brick français <i>le Scorpion</i>, sous les forts immenses
-de Cumana, fut splendide, foudroyante;
-vingt-et-un coups de caronades chargées de
-poudre jusqu'à la gueule, allèrent couvrir fastueusement
-de feu et de fumée, les flots troublés
-de la rade; et les maisons de la ville s'ébranlèrent
-sur leurs fondemens, au bruit d'une
-aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de
-tous ses pavillons, répondit noblement à un
-salut aussi gracieux. Le consul français fendant
-la foule curieuse rassemblée sur le rivage,
-ne se tenait pas d'aise. C'était enfin le drapeau
-de sa nation qu'il pouvait contempler s'enflant
-au souffle de la brise, sur l'arrière d'un admirable
-navire de guerre de la marine de son souverain,
-de la glorieuse armée navale de son
-puissant souverain<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>! Que de félicitations à recevoir
-pour ce pauvre consul, combien de serremens
-de main à donner et à rendre à toutes
-les autorités du lieu! c'était un paria abandonné
-long-temps sous les bambous de sa case
-diplomatique, que l'entrée d'un brigantin venait
-de couronner roi, roi de l'événement d'un
-jour! Heureux consul! charmante illusion des
-rares voluptés de la chancellerie! Journée de
-délices consulaires, si chèrement achetée par
-tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui
-devait être suivie, trop tôt, hélas! d'un retour
-plus cruel encore que tous les mois passés dans
-l'oubli et dans l'abandon!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu
-consul français de Cumana, ne fait allusion ni
-à aucune personne, ni à aucun événement historique.
-J'ignore même si jamais la France a songé à établir
-un consul à la résidence de Cumana.</p>
-</div>
-<p>Le temps était magnifique, le soleil, radieux
-comme le consul, faisait briller, au feu de ses
-rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi
-du fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné
-fonctionnaire attendait vainement depuis
-une heure, sur l'embarcadère, le canot du
-brick, qui, selon tous les usages reçus, devait venir
-prendre ses ordres suprêmes ou le conduire
-lui-même à bord pour qu'il pût les donner de
-vive voix au commandant. Le canot tant désiré
-se détacha enfin du brick et nagea sur la terre&hellip;
-Mais au moment où il allait toucher le rivage,
-un grain furieux, un de ces grains inattendus
-que le ciel des colonies semble toujours tenir
-en réserve pour rappeler son inconstance et sa
-fougue, vint obscurcir le jour, cacher l'horizon
-et comprimer un instant les flots troublés par
-la turbulence de cette bourrasque inattendue&hellip;
-Malgré la violence de la rafale, l'embarcation
-du faux <i>Scorpion</i> parvint à accoster
-l'embarcadère. Un consul romain n'eût pas
-manqué d'accueillir cette brusque variation
-atmosphérique, comme un sinistre présage.
-Mais le consul français, une fois la grainasse
-un peu amortie, n'hésita pas à s'embarquer
-avec son chancelier et le garde de chancellerie,
-pour aller offrir ses services au commandant
-du navire de <i>Sa Majesté</i>.</p>
-
-<p>Les changemens à vue qui, dans nos théâtres,
-s'exécutent si magnifiquement pour vous faire
-admirer un palais à l'endroit même où une
-minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient
-sous les arbres d'une forêt, ne vous donneraient
-qu'une faible idée de la transformation
-subite qui venait de s'opérer dans la physionomie
-de l'équipage du <i>Scorpion</i>, par l'ordre
-du capitaine.</p>
-
-<p>Pendant que l'embarcation destinée à ramener
-le consul allait à terre, <i>l'Invisible</i> avait
-rassemblé ses officiers autour de lui et leur
-avait dit:</p>
-
-<p>«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers
-de la marine française. Vous, monsieur,
-vous n'oublierez pas que vous vous nommez
-M. Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux;
-vous, M. de St-Prieuré. Des habits d'uniforme,
-il vous en faut, je le sais, et je l'avais prévu.
-Vous trouverez dans ma chambre des malles
-remplies d'effets coupés à peu près à votre taille;
-mes domestiques vous attendent pour vous les
-distribuer. Quant à vous, monsieur le second,
-je vous ai déjà dit le nom que je vous destinais.
-Votre costume a été remis à votre mousse. Vous
-allez ordonner à tous nos gens de prendre,
-comme les hommes qui déjà ont été chercher
-le consul, les habits de compagnie d'équipage
-de ligne, que j'ai fait confectionner mystérieusement
-pour eux pendant notre séjour à
-Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet
-par le maître pour faire connaître ma volonté
-à tout l'équipage.»</p>
-
-<p>Le coup de sifflet ordonné se fit entendre
-bientôt, et le maître cria à haute et intelligible
-voix:</p>
-
-<p>«Descends tout le monde en bas pour changer
-de costume en double, et remonter ensuite
-sur le pont proprement.»</p>
-
-<p>Quand vint le tour du <i>Banian</i> d'aller faire
-aussi sa toilette en sa qualité d'officier du bord,
-le commandant le fit appeler pour lui dire en
-particulier:</p>
-
-<p>«Vous, monsieur le protégé, je vous ai réservé
-une mission qui conviendra aux manières
-et aux formes que vous avez dû contracter
-dans le monde où vous avez brillé un instant, et
-qui s'est ensuite moqué de vous. Vous vous travestirez
-en officier de marine pour aller inviter,
-de ma part, au bal que je donne à bord, toutes
-les personnes considérables et toutes les femmes
-les plus riches et les plus jolies de Cumana.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le commandant, vous me permettrez
-de vous faire observer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le capitaine d'armes, je n'aime
-pas les observations.</p>
-
-<p>&mdash;Mais en ce cas, monsieur le commandant,
-je prendrai la liberté de vous faire remarquer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je remarque et j'observe tout par moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! commandant, je vous avouerai
-tout bonnement alors, qu'étant venu à la
-Martinique avec une jeune comtesse qui devait
-habiter Cumana, je craindrais, en me chargeant
-de la mission que vous voulez bien me
-confier, d'être reconnu par cette comtesse, et
-de m'exposer à trahir involontairement un projet
-qui, peut-être, selon vos intentions, doit
-rester secret.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! diable, vous connaissez, dites-vous,
-une jeune comtesse à Cumana?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le commandant; la comtesse
-de l'Annonciade, ex-chanoinesse honoraire,
-et issue d'une des premières familles du
-pays.</p>
-
-<p>&mdash;Quand cette comtesse vous a vu, vous étiez
-brun comme vous l'êtes encore, avec ce teint
-foncé qui n'a pas dû beaucoup varier, et vous
-aviez sans doute déjà la barbe noire. Eh bien!
-on pourra changer tout cela; et pour vous en
-offrir promptement le moyen, vous allez ordonner
-de suite, de ma part, au <i lang="la" xml:lang="la">frater</i> du bord,
-de vous raser complétement la tête, les sourcils
-et le menton; et vous aurez bien soin de
-rappeler, toujours de ma part, à celui qui vous
-fera cette opération, que s'il s'en acquitte mal,
-je vous ai chargé de lui administrer vingt coups
-de corde sur les omoplates. Allez, monsieur,
-et quand tout sera fait, vous viendrez me trouver.»</p>
-
-<p>Le capitaine d'armes, qui n'avait pas pour
-la tonsure une vocation des plus décidées, aurait
-bien voulu oser faire quelques représentations
-à son impérieux commandant; mais ce
-diable d'homme avait quelque chose de si imposant
-dans le regard, le ton et la voix, qu'il
-aurait été fort difficile au <i>Banian</i> de trouver
-assez de courage en lui-même pour hésiter un
-instant à exécuter la volonté de son redoutable
-chef. Il alla donc, en maudissant sa destinée et
-sa faiblesse de caractère, inviter le <span lang="la" xml:lang="la">frater</span> à lui
-raser la tête;&hellip; et la noire chevelure du patient
-tomba en une minute, sous l'instrument
-impitoyable du Figaro de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>&hellip;</p>
-
-<p>Tous les matelots de l'équipage, témoins de
-la toison abondante que venait de faire le <span lang="la" xml:lang="la">frater</span>,
-auraient bien volontiers éclaté de rire, en
-voyant leur piteux capitaine d'armes ne relever
-de dessous le rasoir de leur perruquier ordinaire,
-qu'une tête nue et lisse comme un &oelig;uf
-d'autruche. Mais le respect qu'ils devaient à
-l'exécution d'un ordre du commandant retint
-dans de raisonnables bornes la folle hilarité
-qui demandait à s'échapper de leurs lèvres, à
-grand' peine contractées.</p>
-
-<p>«Mon commandant, vint dire, en se rendant
-aux ordres de son chef, l'officier rasé, tondu,
-et sans sourcils, me voilà maintenant à votre
-disposition&hellip;» Et le tondu, en prononçant ces
-mots, ne pouvait s'empêcher de rire lui-même
-de la pitoyable mine qu'il devait avoir, ainsi
-privé des grâces de sa noire chevelure.</p>
-
-<p>Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna
-froidement au capitaine d'armes d'aller essayer
-une des perruques blondes qu'il y avait pour
-lui dans sa chambre, et que l'un de ses domestiques
-lui remettrait.</p>
-
-<p>Il ajouta: «Quant à vos sourcils, vous les
-remplacerez avec le poil enlevé adroitement à
-l'une de mes perruques, pour le coller aussi
-bien que possible à la place voulue. Une paire
-de moustaches de la même nuance, remplacera
-les deux vilaines babouches qui vous couvraient
-auparavant les lèvres. Et si la comtesse de
-l'Annonciade vous reconnaît encore après cette
-métamorphose, vous pourrez lui dire de ma
-part, qu'il faut que tous deux vous vous soyez
-vus de bien près autrefois. Allez!&hellip;»</p>
-
-<p>L'embarcation envoyée à terre pour chercher
-le consul, était sur le point d'<i>élonger</i> le
-navire, avec son précieux fardeau. La transformation
-qui venait de s'opérer à bord était complète,
-et les gens du canot de corvée, en revoyant
-leurs officiers et leurs camarades sous
-le costume nouveau qu'ils avaient pris pendant
-leur courte absence, les auraient à coup
-sûr à peine reconnus, s'ils n'avaient pas été
-prévenus eux-mêmes de la métamorphose qui
-devait s'accomplir à bord. Le capitaine d'armes,
-surtout, leur parut être devenu une énigme
-indéchiffrable, sous sa perruque blonde et
-ses sourcils roux.</p>
-
-<p>Le consul fut accueilli sur le pont du faux
-<i>Scorpion</i>, avec tous les honneurs dus à son
-rang, et toute la politesse exquise que <i>l'Invisible</i>
-savait déployer dans toutes les occasions
-délicates.</p>
-
-<p>«Jamais équipage plus beau, mieux tenu,
-s'écriait le fonctionnaire tout ravi, ne s'est offert
-à mes yeux à bord d'un bâtiment de guerre!
-Votre brick, commandant, n'est pas un navire!
-c'est un palais flottant! Quelle mâture
-majestueuse, quel gréement léger, quels emménagemens
-délicieux! Ce n'est pas seulement
-du luxe, c'est la perfection de l'élégance la
-plus raffinée et le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultra</i> du plus délicieux
-<i>confortable</i>!»</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i>, après avoir reçu avec modestie
-tant de félicitations exagérées, parla au consul
-français de l'intention qu'il avait d'offrir, pour
-le lendemain même, aux principaux habitans
-de Cumana, un bal à son bord, un souper sur
-l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les relations
-amicales, l'heureuse intimité qui existaient
-déjà entre les autorités françaises des
-Antilles, et les autorités colombiennes de la
-Côte-Ferme.</p>
-
-<p>«Bien trouvé, bon moyen, répondit le
-consul; procédé presque diplomatique, monsieur
-le commandant! Je crois, Dieu me pardonne,
-que vous voulez aller sur mes brisées&hellip;
-Mais, du reste, tout ce qui tend, comme vous
-le faisiez observer très judicieusement, il n'y a
-qu'un instant, tout ce qui tend à resserrer par
-les relations sociales, l'alliance politique de
-deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que
-contribuer au bien général des deux pays et
-au maintien de la paix universelle. Car, c'est
-peu que les hommes ne soient pas ennemis, il
-faut encore, s'il est possible, tâcher qu'ils deviennent
-frères.»</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i> voyant que son projet avait été
-aussi bien goûté par monsieur le consul, continua
-à pousser sa pointe sur le même ton. Il
-insinua fort adroitement qu'arrivant à peine
-dans un pays tout nouveau pour lui, et n'y connaissant
-personne, il lui serait aussi difficile
-de choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter
-à son bal, que de faire agréer peut-être
-aux notabilités du lieu, l'invitation d'un officier
-qui leur était encore complétement inconnu.</p>
-
-<p>«Erreur, erreur, mon cher commandant,
-s'écria alors le consul. Nos dames sont ici folles
-de la danse, avides surtout de tous les plaisirs
-délicats. Une fête en mer, et une fête encore
-donnée par un commandant français!
-Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut
-pour tourner entièrement la tête à nos plus
-jolies Colombiennes. Au reste, pour ce qui
-concerne vos invitations, je m'en charge. Je
-sais tout le pays sur le bout du doigt, et pourvu
-que vous vouliez bien m'accompagner ou me
-faire accompagner, si vous aimez mieux, par
-monsieur votre second, dans les principales
-maisons de la ville, je vous promets de vous
-amener demain les personnes les plus comme
-il faut, les beautés les plus riches de Cumana,
-toutes ruisselantes de diamans et de pierreries,
-et toutes disposées à faire honneur à votre soirée
-en mer. Trop heureux que vous vouliez
-bien me confier une aussi facile et une aussi
-agréable négociation!»</p>
-
-<p>Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans,
-se dit tout bas <i>l'Invisible</i>. C'est bien là
-ce qu'il me faut.</p>
-
-<p>Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions
-du consul, il appela le capitaine d'armes.</p>
-
-<p>Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son
-uniforme d'officier de marine, la tête emboîtée
-dans sa perruque blonde, et la bouche
-souriant sous deux flammèches de poil à demi-roux.</p>
-
-<p>Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant
-à <i>l'Invisible</i>:</p>
-
-<p>«Commandant, vous m'avez fait appeler!
-Qu'y a-t-il pour votre service?</p>
-
-<p>&mdash;M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre
-à terre avec M. le consul, qui aura la bonté
-de vous introduire chez les personnes que je
-désire avoir l'honneur de posséder demain à
-bord. Vous ferez les invitations en mon nom et
-en celui de l'état-major du brick de S. M., <i>le
-Scorpion</i>. Après vous être acquitté de cette mission
-qui ne doit avoir rien que de fort agréable
-pour vous, je vous prierai de chercher à terre
-un cuisinier qui puisse se charger de dresser
-un souper recherché, et un limonadier capable
-de nous fournir les rafraîchissemens les plus
-exquis. Vous ne tiendrez pas au prix, mais je
-vous recommande de tenir à la délicatesse des
-mets et au bon goût des choses nécessaires.
-Voici du reste une bourse dans laquelle vous
-pourrez puiser sans réserve. L'heure du rendez-vous
-pour le bal sera huit heures du soir,
-celle de l'ambigu pour le restaurateur, onze
-heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en
-masse tous les ménétriers du pays.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce qui s'appelle, mon commandant,
-s'écria le consul, après avoir entendu <i>l'Invisible</i>
-donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle
-agir en chevalier français. Moi, de mon côté,
-je vous promets d'agir de manière à ne pas me
-montrer trop indigne de marcher de bien loin
-sur d'aussi nobles traces.»</p>
-
-<p>Un canot brillamment disposé, attendait, le
-long du bord, avec le pavillon national déferlé
-sur l'arrière, le consul et le capitaine d'armes
-devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à
-terre ces deux éminens personnages.</p>
-
-<p>Après bien des politesses, des offres de service,
-des témoignages mutuels de considération,
-le consul, son chancelier, son vice-chancelier
-et toute la chancellerie enfin, sautèrent
-dans l'embarcation, à côté de l'élégant M. de
-St-Prieuré.</p>
-
-<p>Oui, mais ce fut quand cette embarcation
-se trouva un peu éloignée du corsaire, que le
-mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité
-qu'avait conservée l'équipage pendant le
-séjour du consul à bord&hellip; «M. le second, avait
-dit le commandant à son premier officier, faites-moi
-disposer le brick en salle de bal pour
-demain! J'entends que tout soit propre, vaste
-et commode à bord de mon navire&hellip;» et après
-avoir donné ce nouvel ordre, <i>l'Invisible</i> était
-descendu dans sa chambre, laissant à son
-état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême.</p>
-
-<p>En une seconde, les officiers ont mis bas
-leurs habits d'uniforme d'emprunt, et tous les
-matelots ont repris leur costume de travail. En
-une minute, les embarcations qui pesaient sur
-le pont ou aux extrémités de leurs potences,
-sont amenées à la mer. Les caronades se rangent
-pour être collées le long du bord; la
-drôme resserrée en un faisceau de mâts, descend
-dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout
-ce qui pouvait l'encombrer, est lavé, brossé,
-blanchi sous des flots d'eau douce et de savon;
-et à cette aspersion générale succède l'aspersion
-plus raffinée du jus de mille petits citrons
-que les laveurs écrasent sous leurs pieds nus,
-pour rendre les bordages odorans, et la couleur
-du sapin de leur pont plus douce, plus
-laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante
-couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout,
-les gaillards et le milieu du navire, de souples
-rideaux en percale rouge emprisonnent, en
-s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui
-nuance d'une teinte rose l'air qu'on laisse
-pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs
-du lendemain; et pour préserver de la
-rosée du matin ou des ondées de la nuit, la
-mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce
-pont, si bien dégagé et si soigneusement lavé,
-on enveloppe d'un double réseau de toile, les
-tentes précieuses qui, dans les jours de fête
-et de solennité, servaient à transformer la batterie
-découverte de l'<i>Oiseau-de-Nuit</i>, en un
-vaste et somptueux salon de compagnie.</p>
-
-<p>A minuit, le commandant monte sur le pont
-pour inspecter, à la lueur de deux fanaux, les
-préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il
-indique par un signe de tête approbatif à ses
-officiers et à son équipage, qu'il n'est pas mécontent.
-L'état-major et les matelots sont dans
-la joie.</p>
-
-<p>Au moment même où <i>l'Invisible</i> terminait
-son inspection nocturne, le capitaine d'armes
-revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté
-de sa corvée. Les premiers mots qu'il adressa
-à son chef sur le résultat de sa mission, furent
-ceux-ci:</p>
-
-<p>«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade:
-toujours jolie, toujours ange, toujours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tant mieux pour elle et pour
-vous, lui répondit le commandant; et les autres
-invités, comment les avez-vous trouvés?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même
-pas paru soupçonner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux encore pour vous et pour elle.
-Mais arriverez-vous bientôt au rapport de votre
-corvée?</p>
-
-<p>&mdash;Commandant, je puis vous garantir que
-vous aurez demain ici toutes les plus jolies femmes
-de la contrée, des reines d'amour; tous
-les habitans les plus riches du pays, à qui j'ai
-dit qu'on jouerait gros jeu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu à
-bord&hellip; mais c'est bien&hellip; je n'y avais pas
-pensé&hellip; mais c'est fort bien même&hellip; capitaine
-d'armes, à la première opération, je ne vous
-oublierai pas. Continuez, mon ami&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le consul s'est conduit en galant homme.
-Il m'a fait trouver le plus fin cuisinier du pays.
-Le repas sera divin: c'est un poète que ce cuisinier;
-il sait l'art: le limonadier étudie, travaille
-en ce moment; et tous les violons, clarinettes,
-cors et contre-basses qui existent ici,
-seront ce matin rendus à bord pour qu'on ne
-puisse nous les enlever dans la journée&hellip; Mais
-je ne vous le dissimulerai pas, commandant,
-l'or a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me
-reste de tout le précieux minéral que vous avez
-mis à ma disposition&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et tout ce qui vous reste là est à vous&hellip;
-tout est bien, je vous estime un peu. Allez vous
-coucher!»</p>
-
-<p>Les domestiques du commandant venaient
-de suspendre sous le guy du brick, le léger
-hamac dans lequel leur maître avait l'habitude
-de dormir quand il voulait rester sur le pont
-et passer la nuit au milieu de son équipage.</p>
-
-<p>Le commandant satisfait, fit encore quelques
-pas entre le couronnement et le grand mât, et
-un quart d'heure après, il sauta légèrement
-dans son hamac suspendu sous la tente, pour
-laisser reposer ses idées et peut-être pour penser
-encore à l'événement qu'il avait si habilement
-préparé.</p>
-
-<p>Le lever du soleil qui devait ouvrir cette
-journée de galanterie française et de délices,
-fut salué, à bord du <i>Scorpion</i>, de sept coups de
-canon&hellip; Les premiers rayons de l'aurore vinrent
-faire briller aux yeux des habitans de Cumana
-les riches pavillons du brick pavoisé, et le
-premier souffle du matin agita gracieusement,
-sous un ciel pur et calme, et au-dessus d'une
-mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes
-et ces couleurs harmonieuses si ingénieusement
-mêlées au gréement élégant et
-mâle du beau navire.</p>
-
-<p>Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et
-impatience à terre&hellip;</p>
-
-<p>Tout était calcul, patience et méditation à
-bord du corsaire&hellip;</p>
-
-<p>Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et
-les belles danseuses de Cumana accusaient
-depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée,
-vint enfin avec ses ombres propices envelopper
-le brick français, qui bientôt, au sein de la nuit,
-étincela du feu de mille bougies allumées sous
-ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus
-en guirlandes à son magique gréement.</p>
-
-<p>A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées
-des embarcations du bord, transportent
-le long du brick des essaims de femmes légères,
-étincelantes de jeunesse et de pierreries,
-et belles surtout du plaisir qu'elles se promettent
-et du plaisir qu'elles donneront. Leurs
-pères, leurs époux, leurs amans les suivent: le
-fortuné consul les accompagne, les précède,
-les suit aussi: il est partout, on l'entend partout,
-on le voit partout: sa main touche toutes
-les mains, son &oelig;il rencontre tous les yeux,
-sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies.
-C'est l'homme universel: il vient de gagner la
-bataille, et il savoure son triomphe en assurant
-sa victoire sur tous les points.</p>
-
-<p>L'orchestre donne le signal à la joie: la joie
-éclate, l'ivresse circule au son des instrumens,
-au contact de toutes les mains qui se pressent;
-elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle
-suit les contours capricieux de la danse qu'elle
-rend délirante; et la voix du consul, elle-même,
-se perd au sein de ce concert de douces
-sensations, de délicieuses causeries, et du
-tendre murmure des flots qui viennent caresser
-le navire, heureux lui-même de tous les
-plaisirs, de toutes les aimables folies dont il
-est devenu le confident et le théâtre!</p>
-
-<p>Les officiers du brick, au milieu de cette
-confusion ravissante, sont trouvés charmans,
-parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour
-faire les honneurs de chez eux; le galant capitaine
-d'armes, le prétendu M. de Saint-Prieuré
-lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se
-prescrire, et se rappelant trop vivement les
-courtes voluptés qu'il a savourées à si longs
-traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à
-parler à la comtesse de l'Annonciade, qui jamais
-ne lui a paru si vive, si enivrante.</p>
-
-<p>La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une
-tendre rêverie sur les yeux timides du brillant
-officier, ose lui confier qu'elle cherche à
-saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune
-passager avec lequel elle a fait le voyage du
-Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré,
-tout en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler
-un souvenir déjà si éloigné, a soin de lui
-répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais
-même il n'a navigué que sur les bâtimens
-de l'État. La conversation se prolonge: la ressemblance
-n'est pas saisie, et la confiance de
-M. de Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne
-jusqu'à la témérité d'une demi-déclaration que
-la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant
-un éventail de jais, entre la parole de feu
-de l'officier et son oreille trop attentive à cette
-parole ardente.</p>
-
-<p>Mais c'est pour le commandant du <i>Scorpion</i>
-que la louange prend les formes les plus animées
-dans toutes les bouches. C'est le plus
-beau, le plus élégant, le plus magnifique officier
-de marine que l'on ait vu. Quelle tournure
-séduisante, quelles manières à la fois
-imposantes et affectueuses! C'est sans doute
-l'homme de mer le plus distingué que la cour
-ait hasardé si loin du grand monde où il a
-été élevé. Voyez, il est présent partout, en
-conservant cet air d'aisance qui semblerait
-faire croire qu'il est le plus heureux et le moins
-occupé des personnes de la fête qu'il donne.</p>
-
-<p>Son or coule sur toutes les tables de jeu;
-sa douce voix anime toutes les conversations,
-répond à tous les mots flatteurs que lui adressent
-les dames; ses pas gracieux se mêlent
-à toutes les contredanses. C'est le plus joli valseur
-de son bal.</p>
-
-<p>Il est minuit: c'est l'heure du souper;
-l'orchestre s'est arrêté, les danses ont cessé;
-des matelots, des domestiques en livrée circulent:
-de longues tables sinueuses comme
-les formes sveltes du navire, descendent du
-plafond léger de la tente, pour se fixer sur le
-pont: des mets exquis, des vins délicieux,
-des cristaux éblouissans, des fleurs, des fruits,
-des pâtisseries merveilleusement préparées,
-couvrent les glaces limpides qui répètent aux
-yeux des convives enchantés, tout ce mélange
-de couleurs, toutes ces nuances si brillantes,
-tout ce voluptueux assemblage de jouissances
-promises à l'appétit, au goût, à la sensualité
-des heureux invités.</p>
-
-<p>Le bal avait été enivrant: le souper devient
-divin; ce n'est plus seulement du plaisir, c'est
-de la folle extase. Les convives sont dans le
-plus indicible enchantement: les femmes même
-ont cédé au charme de cet entraînement inconnu.
-La mousse du Champagne rosé a humecté
-leurs lèvres de pourpre. Le Constance a
-mouillé leur palais délicat de sa pétillante ambroisie:
-elles chantent, elles redemandent la
-valse, la folle et délirante valse: les couples emportés
-par l'appel harmonieux de l'orchestre ranimé,
-donnent à peine le temps de faire disparaître
-les tables du festin&hellip; le pont du bruyant
-<i>Scorpion</i> n'est plus que le théâtre de l'ivresse,
-de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent,
-qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre
-les canons de sa formidable batterie, là sur les
-bordages de ces gaillards tant de fois teints de
-sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets,
-de ces mâts à la pomme desquels le pavillon
-du corsaire redouté a si souvent porté la terreur
-sur les mers épouvantées!&hellip;</p>
-
-<p>Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous
-pourrez, plongez-vous bien avant dans ces
-jouissances que je vous ai si facilement ménagées,
-se disait en lui-même le terrible capitaine
-<i>Invisible</i>. Dans une heure vos plaisirs auront
-cessé et mon règne recommencera à bord de
-ce bâtiment livré pour un moment aux vains
-caprices de ces femmes écervelées, et à la sottise
-de ces hommes si imbéciles qui s'oublient
-si stupidement dans leurs bras!</p>
-
-<p>Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre,
-les groupes des danseurs s'exaltent,
-se croisent, se heurtent: de légers coups de
-roulis imprimés au navire, par une houle naissante,
-et jusque-là insensible, ont fait chanceler
-les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement
-du large brick trompe les pas et
-l'aplomb des valseurs, provoque des demi-chutes
-charmantes, des incidens piquans: on rit,
-on applaudit; la gaieté est au comble. Mais
-bientôt la force du roulis augmente: un vent
-plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et
-les tentes elles-mêmes se sont gonflées sous l'effort
-de la brise déjà menaçante qui s'élève en
-murmurant. Quelques convives passent la tête
-sous les rideaux pour regarder le long du bord,
-et ils n'aperçoivent plus la terre; ils s'écrient
-effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au
-large.» Les nègres venus à bord dans l'escadrille
-de pirogues qui entourent le brick, trop
-occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils
-admiraient sur le pont, ne commencent à regarder
-autour d'eux, que lorsque le corsaire les a
-entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors,
-en s'adressant au commandant: «Vous chassez,
-commandant! vous chassez, il faut mouiller
-une autre ancre! laissez vite tomber une autre
-ancre!</p>
-
-<p>&mdash;Non, on ne mouillera pas! répond le formidable
-commandant d'une voix solennelle!
-et à ces mots les officiers qui ont disparu un
-instant et les matelots qui se sont tenus silencieux,
-pendant tout le bal, dans l'entrepont,
-remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais
-non plus en habits d'uniforme, mais non plus
-en costume de fête, mais sous la casaque rouge,
-sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement
-de corsaires&hellip;</p>
-
-<p>Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre
-cette scène infernale! ce bouleversement soudain,
-ces contrastes épouvantables!&hellip; De jeunes
-femmes palpitantes encore des émotions
-d'un bal, mêlant l'éclat de leurs frêles toilettes,
-la beauté de leurs délicates figures, à la
-sinistre couleur de ces vareuses de matelot, à
-la teinte effroyable de ces faces de fer; ces faibles
-femmes, ces pères, ces époux consternés,
-confondus avec cette multitude farouche de
-forbans, sur ce pont dont ces forbans sont les
-rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour
-domaine&hellip;</p>
-
-<p>Au premier moment de terreur, succèdent
-des cris d'effroi! c'est la mort là où une minute
-auparavant était le bal; c'est du sang qui va
-peut-être ruisseler entre les débris d'un festin!</p>
-
-<p>Le consul français, anéanti d'abord, retrouve
-enfin en lui assez de force pour parler le premier:
-il ose demander au faux commandant
-du <i>Scorpion</i>, la cause de cette horrible surprise&hellip;</p>
-
-<p>Un signe impérieux du commandant est la
-seule réponse qu'il daigne faire à cette question,
-et la réponse ne s'adresse même pas au
-consul: ce sont les officiers du corsaire qui
-l'ont comprise.</p>
-
-<p>Le consul est jeté dans une des pirogues de
-terre, qui l'emporte vers Cumana.</p>
-
-<p>Des ordres ont été donnés au second du brick,
-pendant que l'on dansait encore: ces ordres
-vont être exécutés.</p>
-
-<p>La voix du maître d'équipage s'élève et domine
-tous les cris de frayeur, toutes les clameurs
-de l'épouvante&hellip;</p>
-
-<p>«Que tous les hommes et toutes les vieilles,
-hurle lentement le maître, soient embarqués
-dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le
-monde!»</p>
-
-<p>Les joueurs, à ce commandement barbare,
-sont dépouillés de leur or, de leurs bijoux; les
-vieilles femmes de leurs diamans, de leurs
-joyaux, de leurs pierreries&hellip; puis tous sont
-jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux nègres
-tremblans qui les ont amenés à bord pour le
-sinistre festin, et qui les reconduisent au rivage
-après cet horrible dénouement de la fête&hellip;
-Quelques mères, quelques époux, réclament
-en vain de la pitié du commandant, leurs
-jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le commandant
-se promène avec indifférence et ne
-répond ni aux prières, ni aux larmes de la douleur,
-ni aux menaces de la rage.</p>
-
-<p>Une demi-heure après le départ de la dernière
-pirogue, <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> enlevait, sous
-toutes voiles, à la plage désolée de Cumana,
-des malles remplies d'or et de bijoux, et les
-femmes qui faisaient les délices et l'ornement
-de ce pays naguère si rempli de joie, d'espoir
-et d'amour!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Et c'est parce que vous vous trouvez
-trop malheureux pour supporter la vie,
-que vous vous sentiriez assez brave pour
-affronter la mort? Singulière espèce de
-courage que vous avez là, monsieur mon
-capitaine d'armes!</p>
-
-<p class="attr">(Page 62.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Galante tentative des corsaires auprès des captives;&mdash;aversion
-de celles-ci pour leurs vainqueurs;&mdash;invitation à
-dîner;&mdash;frugalité et continence de <i>l'Invisible</i>.</p>
-
-
-<p>Le jour allait poindre: la clarté tremblante
-des étoiles commençait à s'effacer sous le ciel
-que la brise du matin colorait déjà des nuages
-qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu;
-et les premières lueurs de l'aurore, projetées
-dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine
-la terre que fuyait le corsaire en louvoyant
-sous toutes ses voiles du plus près&hellip;</p>
-
-<p>A la faveur de l'aube naissante, les hommes
-placés en vigie sur les barres de perroquet,
-avaient cru apercevoir un navire sur l'avant;
-l'objet signalé à l'attention du chef de quart,
-en grossissant à vue d'&oelig;il, avait bientôt pris
-une forme, une couleur, une apparence distincte;
-c'était un bâtiment, un brick courant
-aussi à toutes voiles à contre bord du corsaire.</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i>, resté sur le pont depuis le départ
-de Cumana, ordonna à l'officier de man&oelig;uvre
-de faire gouverner de façon à passer
-le plus près possible du brick qui venait à leur
-rencontre&hellip;</p>
-
-<p>Dès que les deux bâtimens se trouvèrent
-rendus à demi-portée de canon l'un de l'autre,
-ils mirent en panne, l'un courant l'avant au
-large, l'autre présentant le cap vers la côte
-où il semblait vouloir atterrir&hellip; Le branle-bas
-de combat avait déjà été fait, pour plus de
-sûreté, à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p>
-
-<p>Le commandant du brick rencontré prit le
-premier la parole; il cria dans son porte-voix
-au capitaine du corsaire assis flegmatiquement
-sur le rebord de ses bastingages de l'arrière:</p>
-
-<p>«Oh! du brick, oh!</p>
-
-<p>&mdash;Holà! répondit aussitôt au porte-voix,
-<i>l'Invisible</i>.</p>
-
-<p>&mdash;D'où venez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;D'où je veux.</p>
-
-<p>&mdash;Comment se nomme le navire?</p>
-
-<p>&mdash;Comme il me plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'entends pas bien vos réponses.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à
-mon tour je vais vous héler&hellip; Comment se
-nomme votre brick?</p>
-
-<p>&mdash;Le brick de S. M. <i>le Scorpion</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;A Cumana.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis pour vous. Un autre brick de
-S. M., nommé aussi <i>le Scorpion</i>, comme vous,
-vient d'appareiller de Cumana&hellip; Vous arriverez
-trop tard, mon ami&hellip; A d'autres!</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;C'est comme j'ai l'honneur de vous le
-dire&hellip; Mais essayez toujours. Bon voyage,
-en attendant&hellip; Évente le grand hunier, borde
-les écoutes de foc, amure grand' voile, et hâle
-boulines partout!»</p>
-
-<p>C'était <i>le Scorpion</i>, le véritable <i>Scorpion</i>, ce
-brick de guerre dont <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> avait
-pris si audacieusement et si impunément la
-place pendant deux jours!</p>
-
-<p>Une fois au large, le second du corsaire, fort
-embarrassé des beautés qui se lamentaient au
-milieu de l'équipage, se hasarda à demander
-à son capitaine:</p>
-
-<p>«Commandant, que voulez-vous que l'on
-fasse de toutes ces particulières qui pourraient
-gêner la man&oelig;uvre dans un cas pressé?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je veux que vous en fassiez, répondit
-<i>l'Invisible</i>&hellip; Ma foi, faites-en ce que
-vous pourrez!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais elles crient et pleurent comme des
-Madeleines!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant
-qu'elles voudront. Il est même bon que leur
-douleur s'exhale en plaintes et en murmures
-violens. A ce moment d'orage succédera le
-calme, et c'est du calme qu'il me faudra bientôt&hellip;
-Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur
-le second&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Commandant, je vous écoute&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez-moi bien, surtout&hellip; Vous allez
-d'abord annoncer à nos gens que ces dames
-sont pour eux; mais à une condition, pourtant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pour eux, commandant!&hellip; Mais ils n'oseront
-jamais&hellip; C'est que, voyez-vous, permettez-moi
-de vous faire observer que ces
-grandes dames sont un peu trop fines de façons
-et trop bien <i>acastillées</i> pour eux&hellip; Le
-pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront
-jamais à&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est pourtant là la condition que je
-mets à la possession de ces belles par l'équipage.
-Je permets bien qu'elles se livrent à nos
-gens, mais je ne veux entendre parler ni de
-violences ni d'actes de brutalité&hellip; Le premier
-d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part
-d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature
-de celles que je prétends prévenir, serait
-condamné immédiatement à prendre le <i>bain
-de pied</i> le long du bord&hellip;»</p>
-
-<p>Le bain de pied dont parlait <i>l'Invisible</i>,
-c'était le débarquement immédiat du coupable
-à la mer.</p>
-
-<p>«Diable! reprit respectueusement le second,
-c'est que je doute fort qu'avec des personnes
-de qualité de cette espèce-là, l'équipage
-trouve à gagner sa vie. Autant que j'ai
-pu m'en apercevoir, elles sont disposées à joliment
-faire les difficiles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre
-plus aimables qu'elles ne pourront être difficiles.</p>
-
-<p>&mdash;Aimables! Vous savez bien, commandant,
-ce que c'est que des matelots, sur l'article de
-l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui
-leur manque&hellip; mais les moyens n'y sont
-pas. Nous autres mêmes, qui sommes officiers,
-nous serions peut-être assez embarrassés de
-nous en tirer un peu proprement, avec des
-gaillardes aussi bien élevées dans le grand
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de
-ma faute, à moi, si nos captives résistent, et
-si nos hommes ne trouvent pas en eux assez
-de ressources pour vaincre galamment leurs
-scrupules? Voulez-vous que j'autorise le viol
-à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs
-qui se commettent dans une place prise
-d'assaut!</p>
-
-<p>&mdash;Non, sans doute, commandant, bien loin
-de là&hellip; Je sens parfaitement qu'on ne peut
-pas&hellip; Enfin, que voulez-vous, on ne fera que
-ce que vous aurez la bonté de vouloir.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas assez que je prêche moi-même
-d'exemple, et que je m'abstienne de
-toute espèce de contrainte à l'égard des beautés
-que nous avons capturées! M'avez-vous vu
-m'en réserver une seule, et chercher à me faire
-la part du lion, dans le partage que j'aurais pu
-ordonner?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon commandant, bien loin de là;
-et quand bien même, une supposition, il vous
-aurait pris fantaisie de vous marquer un petit
-lot bien gentil dans la marchandise, ce ne serait
-pas encore une raison pour que tout notre
-monde tombât sur le reste comme un grain du
-Nord-Ouest sur un navire qui a les perroquets
-dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Faisons notre métier de corsaires avec
-activité, puisque nous sommes condamnés à le
-faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec
-dignité et générosité&hellip; Cette maxime a toujours
-été la mienne, et j'espère qu'elle deviendra
-bientôt la vôtre&hellip; d'autant plus que j'ai sur
-notre cargaison féminine, des vues qui s'accordent
-mieux que je ne puis encore le dire,
-avec ma maxime&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dès l'instant que vous avez des vues,
-commandant, tout est dit et les choses iront
-rondement et d'aplomb.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer
-le conseil du bord et lui communiquer
-mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la
-dernière séance, m'a fait prendre la résolution
-de ne plus rassembler ces messieurs pour leur
-demander des avis dont je puis si aisément me
-passer.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez eu raison, commandant. A
-votre place, j'aurais été cent fois plus sévère
-que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec
-ma bonne grosse franchise.</p>
-
-<p>&mdash;Voici mon projet <i lang="la" xml:lang="la">grosso modo</i>, comme on
-dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, <i>rosse au mot haut</i>, j'entends bien,
-quoique je n'entende pas beaucoup l'espagnol.
-<i>Rosse</i>-les au premier <i>mot</i> trop <i>haut</i>: c'est une
-bonne consigne, celle-là.</p>
-
-<p>&mdash;Les familles, les parens des femmes que
-nous possédons, sont riches, ai-je pensé!</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien! tous ces gros parias qui ont
-joué toute la nuit à bord de nous, avaient des
-onces d'or plein la poche de leurs beaux habits
-noirs.</p>
-
-<p>&mdash;Ces parens riches, comme il est facile de
-le prévoir, chercheront à ravoir leurs femmes,
-leurs filles, leurs s&oelig;urs, ne fût-ce même que
-pour l'honneur et la dignité des familles. En
-sorte qu'en allant relâcher dans quelque bon
-petit port neutre et en faisant annoncer que
-nous pourrions entrer en arrangement pour
-la rançon de chacune de nos beautés, nous
-verrons les plus opulens Colombiens venir à
-composition&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, deux mille gourdes rondes pour
-chaque papa qui voudra ravoir sa fille; mille
-gourdes pour le frère qui voudra <i>traiter</i> de mademoiselle
-sa s&oelig;ur, et cinq cents gourdes seulement
-pour chaque mari qui voudra reprendre
-sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant,
-j'ai été marié, et je sens qu'il faut
-mettre le prix des femmes un peu à la portée
-de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque
-mari.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, une fois amarrés tranquillement
-dans notre port de relâche, nous réglerons le
-prix du rachat sur la valeur de chaque objet
-et les ressources plus ou moins grandes des
-familles&hellip; Or, vous comprenez bien qu'avec
-un projet pareil, il doit entrer dans mes vues
-de ménager la délicatesse de ces pauvres
-femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, de ménager la qualité de la
-marchandise pour trouver à la placer mieux
-que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le
-cours du voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez parfaitement compris mon intention.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant,
-sans avoir autant d'esprit que vous, bien
-certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et
-il ne faut pas que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage,
-par un grand coup de sifflet du maître,
-l'ordre que je vous ai donné relativement
-à la conduite que nos gens doivent observer
-envers nos passagères pendant toute la durée
-de leur séjour à bord de mon corsaire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça suffit, commandant, je vais tâcher de
-m'entendre avec maître Fouc sur la manière
-de donner le coup de sifflet et de faire comprendre
-la chose à tout notre monde&hellip;»</p>
-
-<p>Le second passa devant: il s'entretint quelques
-minutes avec maître Fouc, qui l'écouta
-attentivement et qui, après avoir saisi l'idée
-que son chef venait de lui communiquer, jeta
-un coup-d'&oelig;il respectueux sur son commandant
-et fit retentir l'air d'un des plus longs
-coups de sifflets que l'équipage eût encore
-entendu.</p>
-
-<p>Le maître ayant repris haleine, après ce
-signal d'avertissement, se mit à beugler avec
-un imperturbable sang-froid et de toute la
-force de ses larges poumons:</p>
-
-<p>«L'équipage est averti qu'il pourra faire
-les <i>aimables</i> avec les particulières; mais qu'à la
-première plainte de <i>tentation</i> un peu trop forte
-de leur part, les indécens seront envoyés le
-long du corsaire pour prendre le bain de pied
-de santé, selon l'ordre du commandant. Tout
-le monde généralement quelconque a-t-il entendu
-l'ordre à bord?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent
-avec soumission tous les gens de
-l'équipage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, en ce cas veille au grain et
-ouvre l'&oelig;il!»</p>
-
-<p>Maître Fouc, pour mettre à profit un des
-premiers la munificence des dispositions que
-le commandant venait de lui faire proclamer,
-descendit de la caronade sur laquelle il s'était
-placé avant de donner son coup de sifflet,
-et mettant galamment sa casquette de loutre
-à la main, il alla offrir ses services à l'une
-des prisonnières. Tous les matelots imitèrent
-la courtoise conduite du maître, et croyant
-qu'il n'y avait pour eux qu'à se présenter aux
-belles captives pour tarir leurs larmes et leur
-faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent
-de la meilleure grâce possible en s'efforçant de
-se donner des airs de gentillesse pour mieux
-apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à
-l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés,
-les prisonnières reculèrent d'effroi, en se portant
-sur le gaillard d'arrière, comme pour chercher
-près du commandant un dernier refuge
-contre la brutalité amoureuse de leurs nouveaux
-adorateurs. Leurs cris de frayeur et d'épouvante
-n'arrachèrent qu'un sourire à <i>l'Invisible</i>,
-bien convaincu, qu'il était, de la réserve
-dans laquelle se maintiendrait son équipage en
-sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour
-mieux rassurer encore leur pudeur sur le danger
-des tentatives qu'elles paraissaient redouter
-de la part des Lovelaces du gaillard d'avant,
-il daigna leur répéter lui-même qu'aucune
-espèce de violence ne leur serait faite, et que
-leurs vainqueurs ne devraient leurs succès
-qu'à la bienveillance particulière des victimes.</p>
-
-<p>«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières.
-Toutes mes compagnes n'ont pas,
-dans leur infortune, d'autre sentiment que le
-mien en présence de ces brigands dont vous
-êtes le chef.</p>
-
-<p>&mdash;Peste, la mort! répondit avec une sardonique
-tranquillité le commandant. Madame,
-vous êtes une héroïne, et un capitaine moins
-courtois que je ne le suis vous choisirait pour
-lui, vous la première!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, si tu pouvais te croire un héros!&hellip;
-Heureusement pour moi que tu te rends plus
-de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban!</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, et un forban qui poussera la
-patience jusqu'au bout et la délicatesse jusqu'au
-scrupule. Oserai-je, madame, vous demander
-votre nom?</p>
-
-<p>&mdash;Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est
-écrit sur les bijoux dont tu m'as dépouillée, et
-si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux
-le voir et apprendre à quelle famille, un jour,
-tu auras à rendre compte de ton crime&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame
-la comtesse de l'Annonciade que j'ai l'honneur
-de parler&hellip; Garçons, dit alors <i>l'Invisible</i> en
-s'adressant à ses pirates: respectez par dessus
-tout une dame aussi noble: que personne ne
-lui adresse la parole. Cette réserve vous sera
-d'autant plus facile à observer, que madame
-est noire, petite, acariâtre, et déjà d'un certain
-âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle,
-cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez
-mieux. J'ordonne qu'on la laisse tranquille!»</p>
-
-<p>La comtesse voulut répondre à ce sarcasme
-de forban: sa voix expira de dépit sur ses
-lèvres pâles et titillantes&hellip;</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i> continua à se promener, en affectant,
-aux yeux de ses victimes éplorées, cet air
-de grandeur dédaigneuse que les infortunées
-avaient tant admiré en lui quelques heures
-auparavant pendant le bal.</p>
-
-<p>Les captives tombèrent le long des parois et
-au pied des caronades, dans l'attitude du désespoir
-et de l'anéantissement, et pour mieux
-narguer encore la fierté inflexible de la comtesse,
-le commandant, voyant l'ardeur amoureuse
-de son équipage se ralentir en face des
-beautés presqu'évanouies, demanda tout haut
-à maître Fouc:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens
-se rebutent-ils aussi facilement auprès de ces
-dames?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est
-que, permettez-moi de vous dire sans les offenser,
-que ces dames ne sont pas du tout
-aimables! nos gens disent comme ça, qu'à terre
-ils auront quelque chose de mieux pour leur
-argent et sans se donner tant de mal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, c'est possible!» reprit <i>l'Invisible</i>
-après avoir entendu la réponse de maître Fouc&hellip;
-Puis, au bout de quelques minutes de réflexion,
-il ajouta en parlant à son second:</p>
-
-<p>«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont
-pour la nuit: ces dames s'y placeront,
-et personne n'ira troubler leur repos ni leurs
-méditations sur la cruauté des pirates&hellip; Allez
-donner vos ordres, monsieur le second, et que
-je n'entende plus parler d'elles!&hellip;»</p>
-
-<p>Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes
-de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, notre timide et timoré
-Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement
-possible, dans un des recoins de l'entrepont,
-et il ne remonta sur le gaillard d'arrière, auprès
-de son commandant, que lorsque les prisonnières,
-en descendant dans la partie du navire
-qu'il avait occupée jusque-là, le forcèrent de
-reparaître sur le pont.</p>
-
-<p>Le commandant, en voyant son galant officier
-encore défiguré sous sa perruque blonde et
-ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher
-de lui demander en riant presque aux éclats:</p>
-
-<p>«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier?
-Il y a un siècle qu'on ne vous a vu, vous
-sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance
-de nos farouches Lucrèces de Cumana!</p>
-
-<p>&mdash;Commandant, répondit le Banian, en
-s'approchant le plus qu'il put de l'oreille de son
-caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais
-peur d'être reconnu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans
-l'état où vous êtes? vous-même, j'en suis sûr,
-vous ne vous seriez pas remis devant la glace
-la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins
-ressemblé que vous après la métamorphose que
-je vous ai fait subir!</p>
-
-<p>&mdash;Mon commandant, si c'était un effet de
-votre bonté de parler plus bas!</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi donc, parler plus bas, quand
-tout est fini et que le mystère est devenu inutile?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous avouerai que j'avais peur et que
-même j'ai encore peur d'être reconnu de la
-comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse
-est une terrible femme! Tudieu quelle
-gaillarde!</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi surtout, commandant, elle me
-fait trembler rien que d'y penser seulement.</p>
-
-<p>&mdash;De frayeur, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, de sentiment, mon commandant&hellip;
-J'ai eu, comme je crois avoir eu l'honneur de
-vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un
-peu la comtesse de l'Annonciade&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et elle a eu le malheur plus grand de
-vous aimer beaucoup peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.</p>
-
-<p>&mdash;Adorable petit fat que vous faites!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous promets bien, foi d'honnête
-homme, qu'il n'y a aucune espèce de fatuité
-de ma part dans cette affaire&hellip; Il y a plutôt
-regret et&hellip; un peu peur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toujours de la peur chez ce diable de
-capitaine d'armes&hellip; Ah çà, est-ce que si le
-hasard voulait que nous eussions un engagement
-et qu'il fallût payer de votre personne,
-vous ne parviendriez pas à vous débarrasser de
-cette couardise qui vous travaille si rudement?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, commandant, au contraire&hellip;
-je sens qu'à présent je me battrais comme un
-lion, tant je suis las de la vie&hellip; Je ne vois que
-trop clairement que je ne suis destiné qu'à être
-toujours malheureux et qu'à traîner une existence
-misérable au milieu de tous les événemens et
-dans toutes les parties du globe.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est parce que vous vous trouvez trop
-malheureux pour supporter la vie, que vous
-vous sentiriez assez brave pour affronter la
-mort? Singulière espèce de courage que vous
-avez là, monsieur mon capitaine d'armes!</p>
-
-<p>&mdash;Non, commandant, ce n'est pas cela que
-j'ai voulu vous faire entendre. J'ai voulu dire
-que mon désespoir ne pourrait que contribuer
-à augmenter ma détermination naturelle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, j'entends parfaitement que vous
-ne savez pas ce que vous voulez dire&hellip; Cambusier,
-cambusier!»</p>
-
-<p>L'homme chargé à bord du corsaire de la
-distribution des vivres, se présenta devant son
-commandant, la casquette à la main. Le commandant
-lui intima cet ordre:</p>
-
-<p>«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie
-à monsieur&hellip;»</p>
-
-<p>Le Banian, très surpris de la politesse que
-semblait vouloir lui faire <i>l'Invisible</i>, le remercia
-fort humblement en disant qu'il ne buvait
-jamais d'eau-de-vie.</p>
-
-<p>«Je ne vous demande pas, lui répondit
-<i>l'Invisible</i>, si vous en buvez: j'ordonnais simplement
-au cambusier de vous en faire boire
-un grand verre.»</p>
-
-<p>Le Banian crut comprendre l'intention du
-despote; et la volonté du plus fort fut faite encore
-une fois.</p>
-
-<p>«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta <i>l'Invisible</i>
-au moment où le capitaine d'armes se
-disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double
-ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire,
-qu'aujourd'hui vous dînez avec moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Trop d'honneur, mon commandant, fit
-l'heureux invité tout troublé encore de l'effet
-que venait de produire sur lui la dose de
-spiritueux&hellip; trop d'honneur!&hellip; j'accepte
-avec reconnaissance cette nouvelle marque de
-bonté&hellip;»</p>
-
-<p>«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant
-me force à manger en dînant, comme
-il vient de me forcer à boire après déjeûner,
-je pourrais fort bien me trouver aussi mal ici
-que je le fus à bord de ce coquin de capitaine
-Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire
-digérer le potage de sept à huit personnes&hellip;
-Oh les capitaines, les capitaines! il est écrit dans
-le ciel qu'ils feront toujours mon malheur&hellip;
-Et dans quel nouveau dédale d'événemens le
-sort m'a-t-il encore jeté ici? comment tout
-cela finira-t-il?&hellip; Combien mon existence à
-la Martinique, toute misérable, toute proscrite
-qu'elle fut, était préférable à celle que j'entrevois
-dans l'avenir!&hellip; Ici c'est la terreur,
-l'effroi de moi-même et des autres&hellip; Là je
-n'avais pour reposer ma tête poursuivie, que
-l'humble case de <i>Supplicia</i>&hellip; Mais ici, sous
-mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et
-l'épaisseur seule de ces planches que je foule,
-me sépare de la comtesse de l'Annonciade,
-de cette femme céleste que j'ai trompée et
-que moi-même j'ai livrée à ses épouvantables
-ravisseurs&hellip; Dieu! que je souffre, que je suis
-tourmenté&hellip; Et n'avoir pas le courage de
-mettre fin à mon supplice en me précipitant
-à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de
-moi&hellip; Le malheur m'a donc tout ôté, honneur,
-résolution, âme et c&oelig;ur! Il ne m'a laissé que
-l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme
-enfin sous la vaine apparence extérieure d'un
-homme!»</p>
-
-<p>En ce moment-là même et au beau milieu
-de ses réflexions misanthropiques, la voix aiguë
-du jockey du commandant vint crier à l'oreille
-distraite de notre héros désespéré&hellip;</p>
-
-<p>«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi:
-le commandant vous attend.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut
-par l'avertissement du petit domestique,
-allons toujours faire un bon repas de plus en
-attendant le triste sort que le ciel peut-être me
-réserve&hellip;»</p>
-
-<p>Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur
-le capot de la chambre, au grand air, à la vue
-de tout l'équipage&hellip; Une nappe de beau linge
-blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes
-de porcelaine transparente et quelques plats
-vides en argent, composaient le service. Deux
-couverts seuls avaient été mis en face l'un de
-l'autre sur le capot.</p>
-
-<p>Le Banian, après avoir attendu respectueusement
-que le commandant se fût assis sur un
-coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras
-et de gêne, vis-à-vis de son sévère Amphitryon&hellip;</p>
-
-<p>On apporta le dîner: c'était un gros morceau
-de b&oelig;uf salé, cuit dans l'eau de mer à la
-chaudière de l'équipage&hellip; Une galette de biscuit
-brisée en deux fit l'office de pain, et le
-commandant se mit à manger son biscuit et
-une large tranche de salaison, en engageant
-son convive à en faire autant que lui, si le
-c&oelig;ur lui en disait&hellip;</p>
-
-<p>Le discret convive fit d'abord comme son
-hôte, mais en pensant que bientôt arriveraient
-sur la table quelques-uns des succulens débris
-du festin de la veille, débris en faveur desquels
-il jugeait à propos de ménager son appétit
-en ne donnant que faiblement sur la viande
-salée qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon
-prit bientôt un malin plaisir à lui ravir
-cette illusion, la dernière peut-être qui lui
-restât.</p>
-
-<p>«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité,
-vous serez peut-être étonné de la frugalité
-du repas que je vous ai engagé à venir partager
-avec moi; mais cette austérité alimentaire
-tient à mes principes, quoiqu'elle paraisse s'accorder
-assez mal avec mon goût assez prononcé
-pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours
-semblé un délassement ou une jouissance
-peu digne de la rigidité que doivent s'imposer
-comme une règle inviolable, les gens qui savent
-un peu naviguer. On cite des capitaines qui, en
-sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre
-ou tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des
-navires qui les avaient surpris mangeant leurs
-abondantes provisions et vidant les dernières
-bouteilles de Champagne de leurs fastueuses
-cambuses. Chez moi la cambuse n'occupe que
-la plus petite partie du navire et ne contient
-que du biscuit noir, de la viande salée et un
-petit baril de rhum ou d'eau-de-vie destinée à
-n'être bue que pendant le combat ou après l'abordage,
-quand je suis satisfait de mes gens.
-Vous m'avez vu quelquefois, depuis que vous
-êtes à bord, descendre dans ma chambre pour
-manger seul le dîner qu'on venait de servir;
-ce dîner ne m'aurait pas été envié par le dernier
-mousse du bord; et mon jockey, qui me
-tenait une assiette derrière le dos, n'eût pas
-consenti probablement à échanger sa ration
-contre la mienne. Mes matelots ont même
-conçu une si haute idée de ma sobriété, qu'ils
-vont disant partout que je vis sans manger et
-sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais
-que je leur impose des privations auxquelles
-je me soumets moi-même avec la dernière
-rigueur. Aussi vous avez pu voir que lorsque
-j'ai donné l'ordre de jeter à la mer les restes
-du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer
-par-dessus le bastingage, les morceaux les
-plus friands et les plus exquis.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! mon commandant, tout a été jeté
-par-dessus le bord!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, sans doute, et cela sans regret,
-sans la moindre hésitation&hellip; Qu'y a-t-il donc
-de si surprenant dans ce sacrifice que j'avais
-ordonné d'ailleurs?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rien sans doute, rien que de fort
-ordinaire&hellip; c'était seulement une petite réflexion
-que je faisais, je ne sais même pas trop
-pourquoi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A terre, il est vrai, je me dédommage un
-peu de cette contrainte; et ces plats d'argent
-que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma
-table autrement que pour la forme&hellip; Mais à
-bord, il faut que tout ne soit qu'austérité, surveillance,
-sang-froid, activité et ordre&hellip; Williams,
-versez un verre d'eau à monsieur qui
-doit avoir le palais altéré.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, commandant, j'ai bu déjà&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Cette eau est excellente et ne se gâte jamais
-à la mer: c'est celle que nous avons faite
-à la Martinique&hellip; Vous en boirez bien un verre
-à ma santé?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, mon commandant, et puisque
-vous voulez bien le permettre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela. Maintenant que notre dîner est
-fini et que nous avons passé un quart d'heure
-à table, le service du bord va reprendre son
-empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés&hellip;
-Que dites-vous de l'épicurisme de
-votre commandant?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je dis qu'il convient parfaitement à
-la santé et qu'il a surtout l'avantage de prêcher
-d'exemple.</p>
-
-<p>&mdash;Et vos fusils sont-ils toujours en bon état,
-vos batteries de caronades disposées à ne pas
-faire <i>chate</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez
-le désirer, commandant, et que j'ai pu
-moi-même m'en assurer.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, car d'un moment à
-l'autre, dans le métier que nous faisons, il peut
-arriver une de ces circonstances qui ne justifient
-que trop l'excessive prévoyance que l'on
-doit apporter dans ce qui concerne le service
-parfait du navire.</p>
-
-<p>Cela dit, le commandant se mit à se promener
-sur le pont, et le Banian presqu'encore à
-jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les
-autres officiers, en ruminant tout bas et de manière
-à n'être entendu de personne: «Faire servir
-un mauvais morceau de b&oelig;uf salé dans un
-plat d'argent, et manger une demi-livre de salaison
-d'équipage dans des assiettes de porcelaine
-de Sèvres! O mystification des mystifications&hellip;
-Ces capitaines sont les plus terribles
-originaux que le ciel ait pu engendrer dans sa
-colère et pour mon malheur!&hellip;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Hourra! mes fils, à nous la part
-du diable, s'écrie d'une voix tonnante
-l'<span class="sc">Invisible</span>, monté sur son bastingage.&mdash;A
-nous la part du diable! c'est moi
-qui jure de vous la donner, et vous me
-connaissez!</p>
-
-<p class="attr">(Page 89.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Rencontre de nuit;&mdash;mort de <i>l'Invisible</i>;&mdash;délivrance
-des prisonnières.</p>
-
-
-<p>Dans le vague souvenir des lectures favorites
-de votre enfance, vous devez vous rappeler
-encore l'impression rêveuse que laissaient,
-après elles, dans votre imagination, les aventures
-des voyageurs sur mer, les récits qui
-venaient de vous peindre un corsaire algérien,
-ramenant tranquillement dans sa cale le narrateur
-de l'histoire d'abord et cinq ou six belles
-passagères devenues la proie des forbans,
-après un abordage sanglant et une victoire
-vaillamment disputée par le malheureux navire
-capturé!</p>
-
-<p>Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires
-des conteurs des temps passés, naviguait
-<i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, avec un groupe de jeunes
-beautés colombiennes dans son entrepont, et
-des malles remplies de riches dépouilles dans
-la chambre secrète du commandant.</p>
-
-<p>Les séductions permises aux écumeurs de
-mer n'ayant pu réussir auprès des captives, eu
-égard aux violences défendues par le capitaine
-<i>Invisible</i>, l'équipage était revenu sur le pont,
-laissant les jeunes captives se lamenter tout à
-leur aise et déplorer entre elles le sort qui les
-avait si cruellement condamnées à devenir la
-proie d'un inflexible pirate&hellip;</p>
-
-<p>Quant à <i>l'Invisible</i>, très peu ému des plaintes
-qui s'élevaient du fond de l'entrepont vers
-lui, et fort indifférent aux imprécations dont
-il savait être devenu l'objet, il se promenait
-paisiblement sur le gaillard d'arrière, en faisant
-louvoyer son navire contre le vent, pour gagner
-le point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver
-ensuite pour filer vers les côtes du Brésil
-ou ailleurs&hellip; Une nuit s'était déjà écoulée depuis
-le départ de Cumana&hellip; Une autre nuit
-allait descendre sur les flots, portant avec elle
-un événement plus terrible encore que tous
-ceux que nous avons retracés jusqu'ici&hellip; Et
-pourtant, à voir les ondes paisibles que fendait,
-sans secousse, le rapide corsaire; à entendre
-le doux gémissement de la brise tiède et régulière
-soupirant dans les voiles qu'elle enflait
-avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité
-et le silence qui régnaient sur le pont
-éclairé par les premiers rayons de la lune qui
-s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment
-le plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement
-du monde vers sa tranquille et pacifique
-destination&hellip;</p>
-
-<p>La cloche d'argent placée luxueusement au
-pied du grand mât, avait déjà piqué minuit,
-et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses
-deux potences de l'avant, avait répété les quatre
-coups doubles de l'heure annoncée sur
-l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait
-veillé sur le pont, se disposait à être remplacé
-par les hommes que l'on venait d'appeler au
-service de la nuit&hellip; Mais au moment où les
-gens de la grande bordée allaient descendre
-dans leurs hamacs réchauffés par leurs camarades,
-une voix s'éleva pour leur faire entendre
-ce commandement sec et bref:</p>
-
-<p>«Personne en bas, tout le monde à son
-poste!»</p>
-
-<p>C'était le capitaine <i>Invisible</i> qui, les yeux
-tournés vers la partie des flots qu'argentaient
-les reflets de la lune, venait de donner lui-même
-cet ordre.</p>
-
-<p>Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt
-dans la direction du point où le commandant
-semblait avoir aperçu quelque chose&hellip;
-On savait à bord que c'était lui qui découvrait
-toujours les navires qui se montraient au large.
-Cette faculté si précieuse qu'il devait à l'excellence
-de sa vue perçante, paraissait être encore
-un des priviléges attachés aux qualités ou au
-pouvoir surnaturel que le vulgaire se plaisait à
-reconnaître en lui&hellip;</p>
-
-<p>Le commandement venait d'être fait: cinq
-minutes après l'avoir entendu, le second vint
-prévenir son chef que tout le monde était rangé
-à son poste de combat.</p>
-
-<p>«C'est bon, avait répondu <i>l'Invisible</i>, que
-tout le monde y reste!»</p>
-
-<p>Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis
-le branle-bas général, lorsque les regards
-pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer
-les objets au large et pendant la nuit,
-s'arrêtèrent sur un point noir que faisait ressortir,
-sur la face argentée des flots mobiles, la
-clarté de l'astre qui s'élevait majestueusement et
-silencieusement dans l'Est&hellip; «C'est le navire
-qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à
-l'oreille, les matelots&hellip; Il court sur nous avec
-de la brise, car il grossit rondement, il va y
-avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du
-chenu dans sa cale&hellip;»</p>
-
-<p>Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en
-effet à approcher de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> qui continuait
-sa bordée au plus près du vent&hellip; Mais
-dès que l'on put observer à une plus petite
-distance le nouveau venu, on remarqua qu'il
-avait une batterie couverte, en voyant les fanaux
-parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière
-et permettre aux hommes de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>
-de compter un à un, à la lueur de la
-lumière voyageuse, le nombre des sabords de
-ce bâtiment si soudainement rencontré&hellip;</p>
-
-<p>Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire
-à demi-portée de canon, qu'il prit la
-même bordée que son compagnon de route, en
-conservant toujours sur lui l'avantage du vent.</p>
-
-<p>Les deux navires suivirent parallèlement la
-même direction pendant une demi-heure à peu
-près, sans se parler, sans faire aucune man&oelig;uvre
-décisive qui annonçât une résolution arrêtée
-chez l'un des deux commandans.</p>
-
-<p>La bordée que venait de prendre le nouveau
-venu, à si peu de distance du corsaire, permit
-à l'équipage de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> d'observer et
-d'examiner tout à son aise le navire sur lequel,
-jusqu'à ce moment, il n'avait pu former que
-des conjectures plus ou moins exactes.</p>
-
-<p>Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine
-et ses gens, en l'apercevant dans l'ombre
-à une grande portée de vue, leur compagnon
-de voyage était une grosse corvette à batterie
-couverte. Sa mâture était haute et ses mâts
-largement espacés entr'eux. Les rayons de la
-lune, en éclairant, par le côté de bâbord, ses
-voiles mollement balancées au roulis, laissaient
-voir des huniers et des perroquets d'une forte
-dimension et parfaitement établis sur leurs longues
-vergues.</p>
-
-<p>«C'est à quelque croiseur de la division anglaise
-ou française que je vais probablement
-avoir affaire, se dit en lui-même <i>l'Invisible</i>.
-Tout m'annonce déjà que cette corvette ne m'a
-accosté de si près que pour me visiter ou me
-surveiller comme un bâtiment suspect&hellip; Mais
-ce qui me rassure contre l'événement décisif
-que je prévois, c'est le désordre qui paraît
-régner à bord de mon voisin&hellip; Dans la petite
-man&oelig;uvre qu'il lui a fallu faire pour prendre
-la même direction que moi, on criait et l'on
-hurlait à son bord, comme sur le pont d'un
-bâtiment en perdition; tandis que chez moi
-tout le monde est silencieux, attentif, dévoué&hellip;
-Ces hommes rangés le long de ces pièces prêtes
-à faire feu au premier signal; ces gens de la man&oelig;uvre
-disposés à m'obéir sans souffler le mot,
-sont là au milieu de la nuit, immobiles comme
-des statues, impassibles comme du marbre&hellip; Et
-un seul de mes signes, le moindre de mes gestes
-suffira pour en faire des lions furieux&hellip; Que
-puis-je avoir à redouter avec une pareille discipline
-et un semblable dévouement, d'un adversaire
-à bord duquel tout est désordre, tumulte,
-confusion? Là, les voilà encore qui braillent
-de l'anglais, de manière à m'assourdir!&hellip;»</p>
-
-<p>Et en faisant ces réflexions rassurantes, <i>l'Invisible</i>
-continuait à se promener sur l'arrière,
-sans que les yeux de ses cent cinquante braves
-pirates, qui paraissaient dormir debout à
-leur poste, perdissent un seul de ses mouvemens,
-un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard.
-Leur attention concentrée tout entière
-sur leur commandant ne leur permettait pas
-de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était
-par lui seul qu'ils voulaient voir ce qui les
-intéressait le plus; c'était par lui qu'ils voulaient
-agir, respirer et combattre, lui le chef
-suprême, la vie morale et le Dieu vivant en
-quelque sorte, de cette masse si servile et si
-fanatisée par lui seul!</p>
-
-<p>Une demi-heure environ s'était écoulée depuis
-le moment où la corvette avait jugé à
-propos de prendre les mêmes amures que le
-corsaire, et jusque-là aucun des deux navires
-n'avait paru songer à héler son voisin.</p>
-
-<p>Bien déterminé à ne pas entamer le premier
-l'entretien dans la position passive où il se
-trouvait par rapport au nouvel arrivé, <i>l'Invisible</i>
-avait eu le temps de méditer le parti qu'il
-lui conviendrait d'adopter dans le cas probable
-où le commandant du croiseur se déciderait à
-lui adresser la parole&hellip;</p>
-
-<p>Après avoir mûrement réfléchi dans cette
-circonstance assez délicate, il s'arrêta à la détermination
-qui lui sembla s'accorder le mieux
-avec la dignité de sa situation et la fierté de
-son caractère&hellip;</p>
-
-<p>«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore
-encore la nation et le but, de m'approcher
-pendant la nuit, ce n'est pas une raison
-pour que je réponde avec docilité aux questions
-qu'elle pourra m'adresser en mêlant peut-être
-l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir
-prendre, à l'inconvenance déjà assez intolérable
-de sa man&oelig;uvre&hellip; Le mieux, si elle m'interroge,
-sera de ne rien lui répondre et de la
-forcer à quelque man&oelig;uvre agressive, pour
-avoir ensuite le droit de lui faire payer cher
-son manque d'égards&hellip; et son imprudence&hellip;
-Elle ignore sans doute avec qui elle s'expose
-à se mesurer&hellip; Qu'elle tremble l'orgueilleuse,
-de recevoir de moi la plus terrible leçon!&hellip;»</p>
-
-<p>L'intrépide commandant fit signe à son second
-de venir recevoir ses ordres&hellip;</p>
-
-<p>Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta
-respectueusement l'oreille aux paroles
-que son chef désirait lui faire entendre à voix
-basse&hellip;</p>
-
-<p>«Je suis content de vous et de mes gens,
-lui dit-il, mais veillez avec les autres officiers
-à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à
-bord ne soit pas interrompu&hellip; même par le
-cri des blessés ou des mourans, s'il y en a bientôt&hellip;
-Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous
-rendre à votre poste pour ne plus le quitter&hellip;
-à moins cependant que je ne vienne à vous manquer&hellip;
-Vous ordonnerez tout bas à mes gens
-de se coucher à plat-ventre sur le pont, au
-moment où, au signal de mon porte-voix, je
-leur indiquerai de faire <i>casse-cou</i> avant la volée
-que pourra nous envoyer le croiseur&hellip; Vous
-entendez bien: <i>casse-cou!</i> je le veux&hellip; Mais
-le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le
-monde se relève&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tous ils se relèveront, commandant,
-moins les morts, s'il y en a&hellip; Ce sera bien assez
-déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre,
-comme des <i>galines</i>! Ils aimeraient mieux n'avoir
-pas à s'allonger à plat pont&hellip; mais puisque
-vous le voulez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous le répète, je le veux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Cela suffit, mon commandant, ça sera.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi voilà une affaire entendue: les haches
-d'abordage et les poignards sont prêts?</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir, commandant, vous avez bien vu,
-je leur ai fait donner un coup de meule; et tout
-cela coupe maintenant comme des rasoirs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon&hellip; A propos, vous aurez soin de
-faire descendre immédiatement nos prisonnières
-de l'entrepont, dans la cale&hellip; L'affaire
-que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, commandant: il ne faut pas
-d'ailleurs risquer à avarier la marchandise dans
-le combat&hellip; Moi-même je vais veiller à les
-faire descendre en double à fond de cale&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allez! vous savez maintenant l'ordre du
-jour&hellip; Silence, toujours silence! et attention
-au commandement; casse-cou au besoin et
-souple à l'abordage s'il le faut&hellip; Vous n'oublierez
-pas d'ordonner à notre nouveau capitaine
-d'armes, de se tenir au pied du grand-mât,
-là sans cesse sous mes yeux&hellip; C'est un
-garçon sans expérience et qui a besoin d'être
-surveillé&hellip;»</p>
-
-<p>A l'instant où <i>l'Invisible</i> venait de donner
-ainsi son dernier ordre, un homme placé sur
-le côté de dessous le vent de la petite dunette
-qu'avait la corvette, se mit à brailler en anglais,
-dans son long porte-voix, en s'adressant
-à <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>:</p>
-
-<p>«<i>Brick, ohé!</i>»</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i> laissant ce cri sauvage se perdre
-dans les airs et sur les flots, continua à se promener
-paisiblement comme s'il n'avait rien
-entendu&hellip;</p>
-
-<p>Le héleur obstiné, qui probablement n'était
-rien moins que le commandant de la corvette,
-très surpris et peut-être bien même très piqué
-de n'avoir obtenu aucune réponse, renouvela
-son interpellation avec plus de force encore
-que la première fois et d'un ton impérieux
-qui sentait le dépit qu'avait dû lui faire éprouver
-le silence absolu qu'on avait observé à
-bord du brick.</p>
-
-<p>«<i>Brick, ohé!</i>» répéta l'officier de la corvette
-jusqu'au complet enrouement de sa voix.</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i> ne daigna pas seulement tourner
-la tête du côté d'où lui venait le bruit;
-tous les officiers et les matelots pirates, seulement
-en voyant l'impassibilité de leur capitaine,
-avaient fixé leurs yeux flamboyans sur
-lui, comme pour attendre le signal de faire
-feu.</p>
-
-<p>Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal
-ne devait encore leur être donné&hellip;</p>
-
-<p>Aux questions inutiles adressées au tranquille
-brick par la corvette, succéda un peu
-de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui
-avait si vainement crié dans son porte-voix,
-parut s'entretenir quelque temps avec plusieurs
-individus venus sur la dunette pour se concerter
-sans doute sur ce que la corvette devait
-faire dans cette étrange conjoncture&hellip;</p>
-
-<p>Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de
-conversations et d'indécision, la corvette prit
-le parti de laisser arriver sur le corsaire de
-manière à l'aborder par l'avant et à lui couper
-le chemin dans la direction qu'il avait continué
-à suivre jusqu'à ce moment&hellip;</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i>, qui déjà avait prévu cette man&oelig;uvre,
-et qui surtout avait calculé l'avantage
-qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent
-auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire,
-s'arrêta au pied de son grand mât et
-commanda à demi-voix à ses gens:</p>
-
-<p>«Brasse à culer partout, traverse les focs
-au vent: la barre toute à tribord pour un instant!&hellip;»</p>
-
-<p>Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid,
-est exécuté avec la plus surprenante
-promptitude: le corsaire cule en venant dans
-le vent.</p>
-
-<p>La corvette qui a laissé arriver dépasse le
-corsaire, et se trouve bientôt sous le vent de
-son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre
-l'allure qu'elle a quittée et lui disputer l'avantage
-qu'elle a perdu&hellip;</p>
-
-<p>Le corsaire, après avoir réussi dans cette
-man&oelig;uvre hardie, reprend sa bordée du plus
-près en orientant pour courir de l'avant; et
-favorisé par la brise qui fraîchit un peu, le
-voilà qui passe au vent de la corvette en la rasant
-par la hanche du vent, à longueur de gaffe:</p>
-
-<p>«A mon tour maintenant de te héler, imbécile
-de corvette,» se dit tout bas <i>l'Invisible</i>.</p>
-
-<p>Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant
-du côté de tribord et il articule ces mots,
-d'une voix lente, sonore et ferme:</p>
-
-<p>«Oh! du navire, oh!»</p>
-
-<p>Cette fois pas de réponse, le bruit seul qu'on
-fait à bord de la corvette accueille son interrogation;
-c'est à son tour d'éprouver l'humiliation
-du silence qu'il a fait subir à son adversaire&hellip;</p>
-
-<p>Mais lui, moins patient, malgré sa résignation
-apparente, que le commandant dont il a
-dédaigné les questions, ajoute à son interpellation:</p>
-
-<p>«Si vous ne répondez pas à ce que je vous
-demande, je vous coule!»</p>
-
-<p>Et il crie une seconde fois à la corvette avec
-le même sang-froid et la même lenteur:</p>
-
-<p>«Oh! du navire, oh!&hellip;»</p>
-
-<p>Au bout d'une minute de silence, <i>l'Invisible</i>,
-sur lequel tombe la clarté de la lune du bord
-du vent, lève, agite son porte-voix: c'est le signal
-qu'attend depuis long-temps son brûlant
-équipage: toute la volée de tribord part et
-tonne, ne fait qu'un coup et va se loger de bout
-en bout par la hanche dans les flancs ébranlés
-de la corvette&hellip;</p>
-
-<p>«Casse-cou, casse-cou! tout le monde à
-plat sur le pont! s'écrie <i>l'Invisible</i> dès que sa
-voix peut se faire entendre après le fracas de
-la formidable bordée qu'il vient de lancer&hellip;»</p>
-
-<p>La corvette revient au vent pour riposter:
-elle envoie toute sa bordée de bâbord au corsaire
-qui la reçoit vaillamment à bout portant.
-Un seul homme pendant ce terrible vacarme
-est resté droit sur le pont auprès des deux
-timoniers qui gouvernent à la barre: ce seul
-homme c'est <i>l'Invisible</i>&hellip;</p>
-
-<p>«Recharge en double et feu toujours! dit-il
-à son équipage: ils crient comme des salopes
-à bord de cette barque à piment; elle est à
-nous!&hellip;»</p>
-
-<p>Les volées se succèdent: on combat en silence
-à bord du corsaire: on ne tire qu'en désordre
-et au milieu du tumulte à bord de la corvette&hellip;</p>
-
-<p>Le moment paraît favorable à <i>l'Invisible</i> pour
-tenter l'abordage, et ce parti lui semble d'autant
-plus nécessaire, qu'il croit avoir senti son
-brick au bout d'une demi-heure d'engagement,
-frémir sous ses pieds et devenir plus lourd à
-gouverner&hellip;</p>
-
-<p>De sourdes clameurs ont même été poussées
-dans la cale par les captives qu'on a placées
-dans cette partie du navire avant le combat:
-Elles ont crié que l'eau les noyait&hellip; On a fermé
-les panneaux et leurs cris ont été étouffés sous
-les écoutilles dont on a bouché toutes les issues.
-Il n'y a plus à hésiter.</p>
-
-<p>«A l'abordage! à l'abordage!» commande
-<i>l'Invisible</i>, et ses matelots hurlent après lui:
-<i>A l'abordage!</i>&hellip; C'était le seul cri qu'il leur
-fût permis de pousser pendant le combat&hellip;</p>
-
-<p>Un coup de barre est donné au vent, l'écoute
-du guy est filée: le corsaire arrive et aborde
-de bout en bout la corvette.</p>
-
-<p>La lune qui jusqu'alors avait éclairé le duel
-de ces deux bâtimens, disparaît tout-à-coup
-sous de gros et sombres nuages. L'obscurité
-favorise l'audace des corsaires en cachant à
-leurs ennemis l'infériorité de leur nombre.
-On se hache long-temps, le massacre se prolonge
-sur le pont et sur les bastingages des
-deux navires, sans que l'avantage tourne du
-côté du plus fort contre le plus faible. L'ardeur
-des combattans est égale de part et d'autre,
-et l'intrépidité des pirates surpasse même,
-s'il est possible, le courage de leurs adversaires&hellip;
-Cependant, au bout d'une demi-heure
-de carnage, les officiers et les matelots du corsaire
-semblent s'être aperçus que, sous leurs
-pieds ensanglantés, leur navire s'est affaissé le
-long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour
-sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils
-devinent avec effroi que leur brick s'est enfoncé
-dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages
-élevés de la corvette&hellip; <i>Nous coulons,
-nous coulons bas!</i> crie une voix perçante que
-la frayeur semble rendre encore plus aiguë&hellip;
-Cette voix sinistre est celle du capitaine d'armes
-que l'eau qui s'engouffre dans le bâtiment
-a forcé de sortir de la cale où le poltron avait
-été chercher un refuge contre le danger, parmi
-les blessés et les femmes&hellip; Loin de ralentir
-l'ardeur des forbans, la certitude du danger
-qu'ils courent ne sert au contraire qu'à rendre
-leur détermination plus énergique et leur
-attaque plus redoutable.</p>
-
-<p>Un surcroît d'efforts, un redoublement de
-rage devient nécessaire au bouillant équipage
-de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> pour lui assurer une victoire
-si difficile et déjà si vaillamment disputée.
-<i>L'Invisible</i> sent que le moment est arrivé pour
-lui et pour les siens, de recourir à l'extrémité
-du désespoir. Dans les nombreux engagemens
-que l'intrépide capitaine a livrés aux navires
-de guerre, qui sont si souvent devenus sa
-proie, il a éprouvé sur son équipage l'effet
-d'un mot magique qui n'a jamais manqué d'enflammer
-la sauvage valeur de ses gens. Ce mot
-terrible, il va le prononcer, car il ne prévoit
-que trop que l'instant de triompher ou de
-périr est venu&hellip; Une minute, une seule seconde
-de plus peut-être de résistance de la part
-de la corvette, et le corsaire est vaincu; et
-lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener
-à lui les chances heureuses du combat,
-il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot
-à ses farouches compagnons, quelque épouvantable
-que soit la promesse contenue dans
-ce mot de carnage et de sang&hellip;</p>
-
-<p>«Hourra! mes fils, à nous <i>la part du diable</i>!
-s'écrie d'une voix tonnante <i>l'Invisible</i> monté
-sur son bastingage, à nous <i>la part du diable</i>!
-c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!</p>
-
-<p>&mdash;A nous <i>la part du diable</i>! répètent à la
-fois tous les corsaires, hors d'eux-mêmes, en
-élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte
-du combat, cette clameur homicide! C'est la
-première fois depuis qu'ils ont accosté la corvette,
-que les forbans de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>
-aient fait entendre un seul cri, une seule parole,
-un seul mot. Jusque-là ils ont combattu
-en observant le plus profond et le plus sinistre
-silence; et jusque-là même les blessés et
-les mourans sont tombés sans pousser un soupir,
-sans oser faire entendre une plainte, le
-plus léger murmure. Mais à la voix de leur capitaine
-qui leur a dit: A nous <i>la part du diable</i>!
-toutes les bouches écumantes des pirates ont
-répondu avec un féroce délire: A nous <i>la part
-du diable</i>! et les pistolets qui armaient leurs
-poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs
-terribles mains, ont été jetés comme des instrumens
-inutiles sur le pont ou le long du bord.
-C'est un large poignard, qui, de leur ceinture,
-passe dans leurs mains frémissantes pour leur
-ouvrir un passage de sang sur les gaillards de
-la corvette&hellip; Chacun d'eux cherche, dans les
-groupes des matelots ennemis, l'homme qu'il
-doit attaquer et déchirer de la lame de son coutelas&hellip;
-<i>La part du diable</i>, c'est pour eux
-la mort de l'équipage danois et le pillage de
-la corvette!&hellip; Cette part du diable leur sera
-faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres
-qu'ils sont, tant ils ont soif de sang, tant ils
-ont faim de pillage! Le succès désormais ne
-peut être douteux pour les corsaires, et leur
-navire percé, criblé, qui va couler sous leurs
-pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette
-qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont
-déjà couverte des cadavres des hommes qui la
-défendaient contre leurs épouvantables coups.</p>
-
-<p>Mais à l'instant du triomphe et au milieu de
-l'affreuse mêlée des combattans qui se hachent
-sur les bastingages du bâtiment danois, un
-cri d'effroi se fait entendre sur le pont de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>&hellip;
-<i>Le capitaine est blessé, le capitaine
-est blessé!!</i> Tels sont les mots qui viennent
-d'être portés aux oreilles des forbans
-qu'avaient une minute auparavant exaspérés
-la voix de leur commandant. Ceux des corsaires
-qui combattent sur les pavois de l'arrière,
-le plus près de leur capitaine, le cherchent des
-yeux à la place où sa présence les conviait au
-carnage et soutenait leur ardeur&hellip; Ils s'aperçoivent
-avec terreur qu'il n'est plus au milieu
-d'eux&hellip; Ils le demandent alors, ils l'appellent,
-ils veulent le voir, le toucher, le secourir du
-moins, et ils trouvent sous leurs pieds un
-homme expirant qui leur montre de la main
-la corvette à moitié rendue&hellip; Mais il est
-trop tard maintenant pour songer à vaincre.
-La bouche imprudente qui s'est ouverte pour
-dire: <i>Le capitaine est blessé</i>, a décidé du sort
-du combat: un seul instant de plus encore,
-et les Danois étaient accablés. Mais à ce cri
-funeste les forbans déjà victorieux se sont arrêtés:
-la fureur qui les transportait s'est ralentie:
-leurs poignards levés pour faire tomber
-à leurs pieds leurs adversaires massacrés,
-sont restés suspendus sur la tête des matelots
-qu'ils allaient immoler à leur rage&hellip; Les officiers
-de la corvette, qui, jusqu'à ce moment, ont
-vainement cherché à s'opposer au sentiment
-de terreur qui semblait s'être emparé de leurs
-hommes, ne savent que trop bien profiter de
-l'hésitation qu'ils remarquent du côté des corsaires:
-ils ramènent leurs gens au carnage, en
-se jetant les premiers sur les groupes de forbans
-qu'ils ébranlent et qui, d'assaillans qu'ils
-étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés.
-Long-temps encore dure le massacre;
-mais l'avantage de ce dernier engagement restera
-au grand nombre&hellip; Au bout d'une heure
-de lutte acharnée, c'est l'équipage mutilé,
-écharpé et vaincu du capitaine <i>Invisible</i> qui
-rentre à bord de son brick, et le brick lui-même,
-mitraillé par le feu de son ennemi et éreinté
-par le choc de l'abordage, menace de couler
-sous les pas des forbans auxquels, pour la dernière
-fois, il va offrir un trop inutile refuge&hellip;</p>
-
-<p>Peu de temps fut nécessaire à la corvette
-victorieuse pour mettre ses embarcations à
-la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune
-résistance ne fut opposée par les corsaires
-découragés aux premiers canots qui l'élongèrent,
-et les marins danois, en sautant à bord de
-leur prise, aperçurent avec étonnement, dans
-l'entrepont de ce mystérieux navire, la foule des
-malheureuses captives que l'eau avait gagnées
-en entrant de toutes parts dans la cale, percée
-à la flottaison par plusieurs boulets&hellip; «Sauvons
-les femmes et les blessés d'abord, avant
-que le brick ne coule bas!» s'écrièrent les officiers
-chargés du commandement des embarcations.
-Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts
-ou les mourans, de retrouver le capitaine de
-ces pirates&hellip; Ils cherchèrent long-temps, les
-officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignât
-leur dire lequel parmi les blessés et les
-morts était leur capitaine&hellip; Mais aux efforts
-que l'un des marins mourans fit pour tourner
-le pistolet qu'il tenait encore à la main, sur sa
-poitrine déjà percée d'une balle, tous les Danois
-s'écrièrent: <i>Voilà le capitaine!</i> et plus tard,
-quand le corsaire eut disparu sous les eaux, et
-que les femmes, les blessés et les matelots prisonniers
-eurent été transportés à bord de la
-corvette, les vainqueurs apprirent, en frémissant
-encore d'effroi, que le pirate qu'ils venaient
-de combattre et de soumettre, était le <i>Capitaine
-Invisible</i>.</p>
-
-<p>Dans le faux-pont de la corvette <i>le Hamlet</i>,
-plusieurs cadres furent bientôt suspendus auprès
-des cadres qui avaient déjà reçu les blessés
-du bord. Sur ces derniers lits, on plaça les
-blessés du brick et parmi eux <i>l'Invisible</i> expirant.
-En vain le chirurgien-major du bâtiment
-danois essaya-t-il d'étancher le sang qui coulait
-en abondance de deux ou trois larges plaies
-qu'il avait sondées dans la poitrine du chef des
-écumeurs de mer: le sang, plus fort que tous
-les appareils que l'art opposait à sa fuite, continua
-à couler avec les restes de la vie du redoutable
-corsaire. L'&oelig;il fixé sur les traits agonisans
-de son ennemi vaincu, le commandant
-de la corvette semblait contempler encore avec
-avidité et terreur, cette physionomie mâle et
-funeste sur laquelle la mort allait bientôt effacer
-la dernière empreinte des passions qui
-avaient rendu cet homme extraordinaire, l'épouvante
-de toutes les mers qu'il avait si long-temps
-parcourues. Un signe du mourant, à
-l'aspect d'un des officiers du corsaire qu'il vit
-passer auprès de son cadre, indiqua au commandant
-que <i>l'Invisible</i> voulait parler à cet officier
-prisonnier&hellip; Le commandant fit approcher
-du blessé cet officier sur lequel <i>l'Invisible</i> tenait
-ses regards attachés avec l'expression d'un
-sentiment indéfinissable. C'était le Banian&hellip;
-«Ah! te voilà donc toi,» murmura <i>l'Invisible</i>
-d'une voix affaiblie et avec effort, dès qu'il
-vit son ancien capitaine d'armes rendu assez
-près de lui pour lui faire entendre ces mots:&hellip;
-«Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant,
-reprit-il aussitôt, écoutez bien&hellip; mes dernières
-paroles&hellip; c'est une révélation importante que
-votre ennemi expirant&hellip; veut vous faire&hellip; Tenez,
-s'écria-t-il aussi haut qu'il le put, voilà le
-misérable qui a tout fait&hellip; lui seul a ordonné
-de commencer le feu sur vous; c'est sur lui&hellip;
-que doit retomber votre vengeance&hellip;» Puis,
-après avoir prononcé ces mots en tenant ses
-yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il
-allongea sa main défaillante, pour attirer près
-de lui le malheureux qu'il venait d'accuser, et
-lui dire tout bas à l'oreille, en souriant avec
-une infernale ironie: «Misérable, c'est toi qui
-as crié que j'étais blessé&hellip; et qui as ravi la victoire
-à tes frères&hellip; Mais tu recevras le châtiment&hellip;
-que mérite ta lâcheté&hellip; et je meurs
-avec l'assurance, infâme que tu es&hellip; de t'avoir
-condamné à recevoir la mort qui attend mes
-braves!&hellip;»</p>
-
-<p>Avec ces derniers cris de vengeance et de
-malédiction, s'exhala l'âme indomptable du
-corsaire vaincu, mais insoumis&hellip; Long-temps
-encore, après sa mort, les officiers et les matelots
-danois se disputèrent le sombre plaisir de
-contempler sa figure, ses traits, son regard
-éteint, et de mesurer de l'&oelig;il la taille de ce
-pirate célèbre, qu'un grossier cercueil allait
-recevoir pour être transporté à Saint-Thomas,
-comme le témoignage le plus sûr et le trophée
-le plus précieux d'une victoire que nul
-croiseur n'aurait osé espérer avant le combat.</p>
-
-<p>Quant au malheureux Banian, accablé,
-écrasé sous le poids de la terrible dénonciation
-que son capitaine expiré venait de faire tomber
-sur sa tête, il fut saisi, chargé de chaînes
-et jeté à fond de cale à bord de la corvette, au
-milieu des autres prisonniers que le commandant
-danois se proposait de livrer bientôt à
-toute la sanglante rigueur des lois&hellip;</p>
-
-<p>Peu de jours après cet événement, la corvette
-<i>le Hamlet</i>, tout avariée encore des suites
-de son engagement terrible, mais toute
-fière du succès inespéré qu'elle venait d'obtenir,
-arriva à Saint-Thomas, avec les jeunes
-captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur
-de délivrer, et les forbans qu'elle avait
-eu la gloire de vaincre.</p>
-
-<p>Son entrée triomphale dans le port de sa station
-ordinaire, fut célébrée comme un événement
-à jamais mémorable dans les fastes de la
-marine danoise des Antilles! Quel croiseur anglais,
-américain ou français, n'eût pas envié
-au <i>Hamlet</i> l'honneur d'avoir coulé bas le navire
-de <i>l'Invisible</i>, le brick redouté de ce forban,
-dont le nom avait si souvent épouvanté
-les marins de ces parages! «Mais quel dommage,
-répétait la foule accourue sur les rivages
-de l'île pour voir débarquer les pirates
-humiliés et enchaînés! quel dommage de n'avoir
-pu s'emparer de leur chef vivant, pour lui
-faire expier, dans l'infamie du dernier supplice,
-l'impunité qui trop long-temps avait été réservée
-à ses crimes! Le cadavre du bandit, s'écriait-on,
-ne sera qu'un trophée trop peu
-éclatant pour la pompe du triomphe que l'on
-prépare au vainqueur. C'est lui qui, chargé de
-liens, la rage dans le c&oelig;ur et la honte sur le
-front, aurait dû survivre à tous ceux qui se
-sont immolés pour exécuter ses ordres ou servir
-sa détestable soif de meurtre et de pillage&hellip;»
-Et c'est ainsi que la foule, toujours
-disposée à insulter à la défaite d'un ennemi
-vaincu, regrettait que la mort du pirate lui
-eût ravi le plaisir cruel de lui faire expier en
-humiliation et en outrages, la terreur qu'il
-avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant
-qu'il était encore debout, n'auraient osé
-ni l'insulter ni le défier&hellip;</p>
-
-<p>Avec quelle joie les malheureuses captives de
-<i>l'Oiseau-de-Nuit</i> revirent les rivages hospitaliers
-de l'île qui, pour elles, était devenue la
-terre de liberté et de délivrance. Leurs familles,
-informées de l'événement qui venait de les
-rendre au bonheur et à la sécurité, devaient
-bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une
-sombre et solitaire prison s'ouvrit pour recevoir
-les forbans prisonniers, et ce cachot ne
-devait les rendre à la lumière que pour leur
-faire entrevoir, sur une place publique, l'échafaud
-qu'une justice inexorable allait dresser
-pour eux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">XX</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>«Quoi, monsieur ne connaît donc pas
-St-Thomas? l'hôtel Barnabé c'est la grande
-maison noire, le garde-manger de potence
-dont le concierge Barnabé a la clef.»</p>
-
-<p class="attr">(Page 114.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Saint-Thomas;&mdash;la prison de l'île;&mdash;le concierge Barnabé,
-sa fille Acacie;&mdash;une rencontre imprévue;&mdash;philosophie
-militaire d'un geôlier: négociation muette; délivrance;
-fuite.</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>«Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas,
-et que vous vouliez sauver la tête d'un
-malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous,
-ne tardez pas. Cette tête de malheureux est
-la mienne, et le billot du bourreau la réclame.
-Je ne puis vous en dire davantage
-pour le moment; je craindrais même de signer
-ce mot&hellip; Mille fois à revoir, si jamais
-je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur
-de l'infortuné et bien innocent&hellip;</p>
-
-<p class="sign">»G. L&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce fut deux mois environ après avoir expédié
-le Banian sur le brick de mon ami <i>l'Invisible</i>,
-que je reçus cette triste missive, des mains
-d'un pauvre nègre arrivé à la Martinique sur
-un petit sloop caboteur, qui n'avait guère mis
-moins de dix à douze jours à remonter contre le
-vent, de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai
-ce malheureux émissaire sur plusieurs
-faits qu'il m'importait de connaître, avant de
-me décider à faire précipitamment le voyage
-de Saint-Thomas, pour <i>sauver la tête du malheureux
-que réclamait le billot du bourreau</i>.
-Tout ce que le nègre, porteur de la laconique
-dépêche, put me dire, c'est que le billet lui
-avait été remis à travers les grilles d'une grande
-prison, par un jeune blanc qui paraissait bien à
-plaindre, et qui l'avait conjuré, par le ventre
-de sa mère, de porter au plus vite, une fois
-rendu à la Martinique, ce billet à son adresse.
-On sait combien, pour les esclaves de la côte
-d'Afrique, les adjurations faites au nom du
-ventre de leur mère sont puissantes et sacrées.
-Le noir messager de Gustave, au risque de recevoir
-cinquante coups de fouet des geôliers
-de la prison, s'était chargé de la commission du
-détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il n'avait
-rien eu de plus pressé que de demander
-ma demeure à toutes les personnes de la ville.
-Quant aux autres renseignemens que j'aurais
-désiré obtenir de lui, il ne put me les donner.
-Il avait eu assez d'instinct d'humanité pour se
-charger du message, mais son intelligence n'avait
-pu aller plus loin que sa bonne action.</p>
-
-<p>J'allai de suite trouver le patron du petit sloop
-de mon nègre, après avoir récompensé le zèle
-de celui-ci. Le patron du bateau était un
-mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui
-adresser toutes les questions au moyen desquelles
-il voulait s'assurer de l'identité de ma
-personne, sans risquer de compromettre la
-commission dont il avait été aussi chargé pour
-moi&hellip; Quand il m'eut bien écouté, avec un air
-apparent d'indifférence, il tira mystérieusement,
-de la poche intérieure de sa veste de
-coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me
-remit, en me disant: «Si vous désirez le trouver
-encore en vie, vous n'avez pas une minute
-à perdre&hellip; Voilà une petite goëlette qui part
-ce soir pour Saint-Thomas; et elle n'arrivera
-probablement que tout juste&hellip; A mon départ,
-il y a douze jours, on parlait déjà de monter
-l'échafaud&hellip;»</p>
-
-<p>Le discret patron ne voulut pas pousser plus
-loin ses révélations, dans la crainte, sans doute,
-d'engager la responsabilité qu'il avait assumée
-en se chargeant de remettre le paquet à mon
-adresse. Il s'exposa cependant au péril de recevoir
-un doublon de la main à la main, pour
-prix de sa commission, et pour m'obliger.</p>
-
-<p>J'ouvris de suite les dépêches de Gustave.
-Elles contenaient, en style boursouflé, la relation
-détaillée du terrible voyage que je lui avais
-fait faire à bord de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>. Le malheureux
-avait passé plusieurs jours et plusieurs
-nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable histoire,
-qu'il me léguait comme un dernier souvenir,
-dans le cas où il viendrait à être exécuté
-avant que je ne pusse voler à son secours et
-l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur,
-qui chaque matin venait lui demander sa tête&hellip;
-Rien n'avait été omis dans les mémoires posthumes
-du condamné; ni ses sensations, ni
-ses impressions de cachot, ni les larmes brûlantes
-qu'il laissait tomber sur le papier confident
-des tortures de son âme&hellip; Ce funeste journal
-avait été écrit heure par heure, pour mieux
-peindre et rendre l'actualité de ses émotions
-instantanées&hellip; Les <i>post-scriptum</i> abondaient
-surtout, et la dernière note portait: «&mdash;Minuit;
-je viens d'être condamné à mort comme
-pirate!&hellip; Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout
-mon sang murmurant d'innocence ne pourra
-pas même effacer la tache!&hellip; Moi, pirate!&hellip;
-Oh! si les juges qui viennent de m'appeler au
-tribunal de Dieu dans quinze jours, avaient
-prononcé leur arrêt la main sur mon c&oelig;ur et
-non sur le leur, non jamais cet arrêt infâme
-n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon c&oelig;ur qui
-aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!&hellip;
-Une heure du matin: Je sens mes cheveux
-blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces
-doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit
-ans, et l'ange sauveur n'entendra pas ma
-voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche
-et mon c&oelig;ur qui pleurent et qui crient
-comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh! oui,
-pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de
-vingt-huit ans!»</p>
-
-<p>Il ne m'en fallut pas davantage pour être
-convaincu du péril trop certain que courait le
-prisonnier&hellip; Cette exaltation d'idées et ce désordre
-de langage m'indiquaient assez sa situation.
-Jamais encore il n'avait parlé sur un ton
-aussi élevé et d'une manière plus figurée. Jamais,
-par conséquent, il n'avait dû se trouver
-dans une position plus affreuse&hellip; Je n'hésitai
-plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui,
-le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas.
-Quelques-uns de mes amis, en donnant caution
-pour moi aux autorités de Saint-Pierre,
-m'obtinrent le laissez-passer que je réclamai
-pour une prétendue affaire pressée, qui exigeait
-immédiatement mon départ de la colonie,
-et ma présence à Saint-Thomas&hellip; «C'est moi,
-me disais-je, qui involontairement ai placé cet
-infortuné dans la fatale conjoncture où il se
-trouve. C'est à moi qu'il appartient de l'arracher
-à la mort qui le menace, et que, sans le savoir,
-hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa
-tête&hellip; Oui, partons, et partons tout de suite&hellip;
-Il me semble déjà que chaque heure de retard
-apporte avec elle un remords sur ma conscience&hellip;
-Oh! pourvu que j'arrive à temps à
-Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai
-faite et dont je crois entendre à chaque instant
-le dernier cri et le dernier soupir!&hellip;»</p>
-
-<p>La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt
-mis un léger paquet d'effets et quelques petits
-sacs d'argent, fit voile à onze heures du soir,
-avec une brise fraîche et favorable que je ne
-trouvais ni assez forte ni assez portante, malgré
-l'affirmation du patron, qui me répétait
-que c'était là le plus beau temps que l'on pût
-désirer. Je passai toute la nuit sur le pont,
-sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant
-de les fermer et de faire quelque rêve
-épouvantable, dont ne me menaçait que trop
-mon imagination troublée&hellip; Les heures me
-semblaient traîner, et la goëlette ne pas marcher,
-quoique la brise lui fît filer sept à huit
-bons n&oelig;uds&hellip; Je voyais à tout moment le
-calme venir, et le patron ne cessait de répondre
-à mes prédictions: «Diable, monsieur,
-savez-vous que pour peu qu'un calme comme
-celui-là augmente, il me faudra serrer mes
-huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il
-ne peut!»</p>
-
-<p>Il me fallut dévorer encore mon impatience
-un jour et une nuit. Ce ne fut que le surlendemain
-de notre départ que nous pûmes arriver
-à Saint-Thomas.</p>
-
-<p>Il était trois heures de l'après-midi quand
-je mis le pied à terre. Sauter sur le bord de la
-mer, demander à la première personne que
-je rencontrai où était la prison et courir vers
-l'endroit qu'on venait de m'indiquer, ne fut
-pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au
-moment où j'allais entrer dans la geôle qui se
-présentait déjà à cent pas de moi, au bout d'une
-petite place, je rencontrai, à ma grande surprise,
-une dame qui en sortait et qui me reconnut
-en m'appelant par mon nom. C'était la
-comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne
-de voyage et l'une des victimes, comme
-je l'avais appris en lisant la relation du Banian,
-de l'attentat de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> à Cumana.
-Un petit vieillard tout habillé de noir et barbouillé
-de décorations vertes, jaune-orange,
-bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse.
-Elle m'apprit que j'avais l'honneur de
-voir devant moi M. le comte, son père, venu
-tout exprès de Cumana pour la ramener avec
-lui, dès que la terrible affaire qui l'avait retenue
-à Saint-Thomas serait terminée.</p>
-
-<p>Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait
-l'affaire terrible dont la comtesse voulait bien
-me parler&hellip;</p>
-
-<p>«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez
-pas ce qui m'est arrivé à moi et à vingt-sept
-jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate,
-à bord de ce misérable <i>Invisible</i> dont la
-mort n'a expié que trop peu et trop tardivement,
-les crimes et les forfaits exécrables?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, je n'ai encore rien appris,
-lui répondis-je. J'arrive d'aujourd'hui seulement
-à Saint-Thomas.»</p>
-
-<p>Et là-dessus la comtesse, en me priant de la
-reconduire jusqu'à l'hôtel du gouverneur où
-elle avait accepté un logement, se mit à me
-raconter son aventure avec tous les détails
-que je connaissais déjà. Son animosité contre
-les pirates me parut portée au dernier degré
-d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée
-dans l'île, depuis son débarquement de la
-corvette danoise, qui l'avait si heureusement
-arrachée à la fureur des forbans, que pour faire
-punir ces misérables comme ils le méritaient,
-et que le lendemain elle partirait satisfaite
-après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs
-têtes sous la hache du bourreau&hellip; Cette nouvelle
-me fit frémir, et quelque envie que j'eusse
-eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer
-toutes les circonstances de l'événement
-dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai
-à trouver son récit fort long en calculant
-le peu de temps qu'il me restait pour sauver
-mon prisonnier&hellip; Jusque-là la jeune
-Colombienne ne m'avait pas encore parlé de
-Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle
-ignorait à quel homme elle avait eu réellement
-affaire en cédant à l'invitation qu'un des officiers
-de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> lui avait faite comme
-aux autres dames de Cumana, au nom de son
-commandant, la veille du funeste bal donné en
-mer par <i>l'Invisible</i>. Cette certitude me rassura
-un peu. Je me hasardai alors à rappeler à
-la comtesse nos anciens compagnons de traversée
-du <i>Toujours-le-même</i>, et à dire un mot
-du pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse
-s'écria à ce nom:</p>
-
-<p>«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à
-ces misérables pirates, que l'un d'eux, le plus
-criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par
-le son de sa voix, ses manières et même quelques-uns
-de ses traits, ce malheureux jeune
-homme que vous appeliez Gustave&hellip; Oui,
-je crois que je les aurais moins abhorrés sans
-cette circonstance étrange. Mais l'idée du forfait
-qu'ils ont commis en empruntant en quelque
-sorte l'illusion d'un de mes souvenirs,
-pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette
-idée a révolté mon c&oelig;ur au dernier point. Car,
-vous le savez bien, c'est du sang espagnol qui
-coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander
-qu'amour, amitié ou vengeance&hellip;»</p>
-
-<p>Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté
-d'écouter sa fille, à ces mots, qu'il crut
-sans doute comprendre, fit un signe de tête
-approbatif en ajoutant même, pour corroborer
-la phrase de la jeune comtesse, quelques paroles
-espagnoles que je n'entendis pas bien; la
-comtesse reprit après un moment de silence&hellip;</p>
-
-<p>«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu
-que vous sachiez?</p>
-
-<p>&mdash;Qui, Gustave, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente
-victime du vilain capitaine Lanclume?
-Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en
-horreur!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, après avoir éprouvé des fortunes
-diverses à la Martinique et avoir même été
-dans une position assez brillante, il est redevenu,
-je crois, plus malheureux encore que
-vous ne l'avez connu.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige
-beaucoup. Il paraissait si digne d'un meilleur
-sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce
-pauvre M. Gustave?</p>
-
-<p>&mdash;Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous
-le dire, madame. Je l'ai entièrement perdu de
-vue depuis quelque temps&hellip;»</p>
-
-<p>Nous allions arriver au palais du gouverneur.
-Deux sentinelles placées à la porte du
-gouvernement m'indiquaient que nous devions
-nous trouver rendus au logis de la comtesse.
-Je profitai de cette circonstance pour la quitter
-en la remerciant des instances qu'elle faisait
-pour m'engager à entrer chez elle. Avant de
-me laisser partir, elle me fit promettre de
-venir la voir le lendemain, pour peu que les
-affaires pressantes que j'avais prétextées, me
-permissent de lui accorder quelques instans
-avant son prochain départ. Je promis tout ce
-qu'elle voulut, et je courus tout haletant à la
-geôle.</p>
-
-<p>Autre contre-temps! En arrivant chez le
-concierge on m'apprit que ce jour-là il donnait
-à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le
-fis demander pour une affaire qui ne pouvait
-se remettre au lendemain. Il m'envoya dire
-que son dîner, qui était chaud, était encore plus
-pressé que mon affaire&hellip; Je sollicitai alors la
-faveur de voir l'ancien capitaine d'armes de
-<i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, et un porte-clefs me répondit
-que le lendemain je le verrais de dix à onze
-heures du matin sur l'échafaud, mais que jusque-là
-il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé
-de le confesser&hellip;</p>
-
-<p>«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on
-au moins le voir?</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, me répondit encore l'inexorable
-porte-clefs. Il en a dix-sept à préparer
-pour là-haut&hellip; Tous les pirates veulent se confesser,
-et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»</p>
-
-<p>Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à
-attendre l'heure où le concierge aurait fini de
-dîner avec ses amis&hellip; On m'assura que vers
-neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir
-un moment d'audience de lui dans sa salle basse
-de réception&hellip;</p>
-
-<p>Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit
-et mon impatience, j'allai me promener au
-hasard sur le bord de la mer&hellip; Plongé dans les
-plus pénibles réflexions, j'avais fait et refait
-dix à douze fois les quatre cents pas que l'on
-peut parcourir sur la partie un peu propre du
-rivage, lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la
-façon des patrons caboteurs, vint me demander
-négligemment:</p>
-
-<p>«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut,
-en cet instant, le privilége de m'arracher à la
-profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait
-peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre&hellip; Je
-répondis d'abord au patron que je ne partais pas.</p>
-
-<p>«C'est dommage, me dit-il, car à minuit
-j'appareille, et un passager de plus à la chambre
-aurait bien fait mon affaire&hellip; Monsieur ne
-connaîtrait pas, par hasard, un passager de
-chambre à me donner?»</p>
-
-<p>Il y a dans la vie des momens de distraction
-ou de préoccupation, pendant lesquels un
-instinct, que nous ne connaissons pas, semble
-veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles
-et qui ont échappé à notre intelligence ou
-à notre prévoyance. Je demandai machinalement
-au patron quelle formalité il fallait remplir
-à Saint-Thomas avant de s'embarquer
-pour la Côte-Ferme?</p>
-
-<p>«Aucune, monsieur, me répondit-il avec
-une merveilleuse sagacité. S'il fallait, comme
-dans les autres colonies, ne s'embarquer que
-le passeport à la main, il n'y aurait pas ici
-d'eau à boire pour nous. Notre navigation se
-faisant pour les gens suspects entre deux ports
-francs, il n'y a que la liberté de voyager ici et
-de brûler la politesse aux créanciers des autres
-îles, qui nous font vivre.»</p>
-
-<p>Le caboteur venait de me prendre pour un
-fripon disposé à lever le pied&hellip; Je continuai:</p>
-
-<p>«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger
-de quelqu'un, d'ici à minuit ou à une heure,
-dans le cas où une personne à laquelle vous
-venez de me faire penser, se déciderait à s'embarquer
-avec vous pour la Guayra?</p>
-
-<p>&mdash;Un passager de chambre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un passager de chambre!</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est justement ce que je cherche
-pour faire mon plein!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous resteriez pour l'attendre jusqu'à
-une heure après minuit!</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à deux heures si j'étais sûr de quelque
-chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien&hellip; et pourriez-vous vous engager
-formellement à attendre jusque-là?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cela dépend de vous, monsieur&hellip;
-Avec des arrhes, je ferai tout ce qu'il vous
-plaira&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour
-ce délai?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec
-des personnes comme il faut. Vous me donnerez
-ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve
-mon compte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes?</p>
-
-<p>&mdash;Vingt me conviendraient mieux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;En voilà douze et l'affaire est conclue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien bon, monsieur&hellip; Cinq, six,
-douze! Oui, le compte y est&hellip; Je vois ce que
-c'est, maintenant&hellip; Monsieur attend probablement
-un des pensionnaires de l'<i>hôtel Barnabé</i>,
-pour l'envoyer à la Guayra passer la mauvaise
-saison de l'hivernage qui commence demain,
-sur la grande place, à dix heures du matin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Qu'entendez-vous donc par l'<i>hôtel Barnabé</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?&hellip;
-l'<i>hôtel Barnabé</i>, c'est la grande
-maison noire&hellip; le garde-manger de potence
-dont le concierge Barnabé a la clef&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et connaissez-vous ce concierge?</p>
-
-<p>&mdash;Non, plus à présent, depuis que je lui ai
-fait la queue de deux pratiques sans lui donner
-la moitié du prix que j'avais promis pour les
-faire passer de la geôle à la Côte-Ferme&hellip;
-c'est un <i>vieux-corps</i> de mauvaise foi et de mauvaise
-humeur, avec qui il n'y a plus moyen de
-faire quelque chose de bon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse
-s'arranger avec lui pour une évasion? On m'avait
-cependant assuré&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il
-est cher en diable et brutal surtout: il vient
-encore dernièrement d'augmenter ses prix, le
-vieux coquin! dix onces d'or pour chaque
-homme à pendre&hellip; Et vous sentez bien que
-c'est payer trop cher un pendu; et tous les
-condamnés n'ont pas le moyen de mettre des
-sommes comme ça pour conserver leur vie&hellip;
-Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain, à
-ce qu'on dit, et si quelqu'un faisait la folie de
-les acheter tous, Barnabé aurait de suite, de sa
-marchandise, 170 onces d'or, près de trois mille
-gourdes rondes. Le métier serait trop beau&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Si encore à ce prix on était certain de
-pouvoir obtenir!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais on obtient quand on en a les moyens,
-parce que c'est un prix fait comme des petits
-pâtés&hellip; Il n'y a pas de protection ni de faveur
-pour cela&hellip; Vous payez, on vous donne la
-marchandise, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Pourriez-vous bien vous charger, vous,
-qui paraissez si bien connaître les usages du
-pays, d'une commission de ce genre?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, non, parce que, comme je vous l'ai
-dit, Barnabé s'est fâché avec moi pour un coup
-de pied qu'il m'a donné dans notre dernière
-querelle&hellip; Mais vous n'avez qu'à vous présenter
-vous-même, avec de l'argent d'abord, et en vous
-expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera&hellip;</p>
-
-<p>»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement
-descendu de son grand dîner, car il me
-semble voir de la lumière dans la salle d'en
-bas, à l'entrée de la pistole&hellip; Vous pouvez
-aller lui parler si vous avez affaire à lui, et
-puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis
-là jusqu'à deux heures. Mais je serais bien aise
-de pouvoir partir, je ne vous le cache pas, le
-plus tôt possible&hellip; Eh! oui, je ne me trompe
-pas, c'est Barnabé qui est descendu&hellip; Le voyez-vous,
-le tigre, qui cuve son trop de tafia, à
-côté de sa fille&hellip;»</p>
-
-<p>Satisfait des explications que le hasard venait
-de m'envoyer par la bouche de ce bavard
-de patron, je courus vers la geôle, plus rempli
-d'espoir que jamais&hellip;</p>
-
-<p>Au fond d'une grande salle basse et sinistre,
-ouverte en grand sur une cour située au coin
-d'une place, je vis, à la lueur d'une lampe, un
-homme vêtu en matelot, assis près d'une table,
-et à côté de cet homme une jeune fille: j'entrai.</p>
-
-<p>Je demandai d'abord monsieur le concierge&hellip;</p>
-
-<p>«C'est moi! me répondit d'une voix de
-taureau, le concierge lui-même, sans lever à
-peine les yeux sur moi.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda
-d'un ton assez doux la jeune personne.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais dire un mot en particulier
-au chef de la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous ai dit que c'était moi,
-hurla encore le geôlier, c'est que c'est moi, et
-si vous avez un mot à dire, dites-en deux si
-vous voulez: je suis ici en particulier&hellip; Mais,
-sans être trop curieux, qui êtes-vous, s'il vous
-plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir
-à qui on parle, quand on parle à quelqu'un.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis étranger, monsieur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous m'avez l'air cependant d'être
-Français et de parler la langue comme un Parisien?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis Français, mais j'ai voulu vous
-dire que j'étais étranger à Saint-Thomas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors dites ce que vous voulez dire, si vous
-voulez que je vous comprenne&hellip; On peut être
-étranger ici, et c'est tant mieux même, car il
-ne manque pas de mauvais garnemens dans la
-population de ce pays; mais quand on est Français
-et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive?
-on répond sans rechigner: <i>Français, quoi!</i>
-parce qu'il n'y a pas de mal à cela, et le péché
-mortel n'est pas dans la chose en question.
-N'est-ce pas, petite, que penses-tu de la chose
-et <i>du péché mortel</i>, qui n'est pas dans la <i>chose
-en question</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, je pense comme vous; mais
-monsieur a témoigné le désir de vous parler.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je
-ne l'empêche pas de parler en conséquence;
-mais quand on vient me conter qu'on est étranger
-parce qu'on est Français, moi je prends
-pour mon compte l'insulte faite à ma nation:
-c'est que je suis Français aussi, moi, et surtout,
-quand je viens de dîner, le pays se présente à
-ma tête avec tout ce que moi et les autres avons
-fait pour notre patrie&hellip; Entendez-vous, Français
-toujours, moi, et jamais étranger, ou que
-le diable m'enlève plutôt!</p>
-
-<p>&mdash;Je le savais, M. Barnabé, avant de venir
-à vous&hellip; Je sais même que vous avez servi
-avec honneur dans l'armée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! à présent, le voilà plus savant
-que moi sur moi-même, cet autre que je n'ai
-jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur,
-dans l'armée&hellip; Mais est-il donc savant ce
-particulier qui s'est dit étranger parce qu'il est
-Français.»</p>
-
-<p>Je jugeai prudent, en voyant la causticité
-bachique à laquelle se livrait M. Barnabé, de
-le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes
-dont il semblait avoir besoin de se soulager
-à mes dépens. Sa fille, devinant probablement
-mon embarras et applaudissant à ma
-réserve, prit, pour faire changer la conversation,
-un moyen qui avait dû souvent lui réussir:
-elle apporta une bouteille de Porto et deux
-verres sur la table, me présenta une des trois
-ou quatre mauvaises chaises qui boitaient dans
-l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis
-de son père&hellip; Je me plaçai en face de
-M. Barnabé, et au risque de recevoir, en l'écoutant,
-les chaudes bouffées de son haleine fort
-irrégulièrement entrecoupée par des hoquets
-assez fréquens, je me résignai à conserver ma
-position&hellip; Il avala d'abord un verre de Porto,
-et exigea ensuite que j'en busse un aussi, non
-pas à sa santé, mais à la santé de sa fille; par
-respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle
-Barnabé qui, pour le dire en passant,
-me paraissait d'autant plus jolie que son père
-me semblait plus hideux dans l'abjection de
-son état d'enivrement, répondit à mon toast
-par un sourire gracieux, mais sans coquetterie&hellip;
-La brutalité de son père semblait lui faire
-mal en présence d'un homme bien élevé&hellip;
-Quant au père Barnabé, après avoir brisé son
-verre en le posant sur la table, et en avoir
-demandé un autre, il se mit à me beugler dans
-le médium de sa voix de basse-taille et à propos
-de je ne sais quoi:</p>
-
-<p>«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez,
-j'étais sergent dans la vieille-garde, avec l'autre,
-vous savez bien. Une fois le petit caporal
-bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis:
-Barnabé, plus d'empereur, plus de garde impériale:
-c'est fini pour toi, mon ami, et pour
-le grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air
-de France commence à être malsain pour les
-moustaches grises de ton tempérament&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant
-là-dedans, pour m'interrompre en parlant?
-laissez-moi donc prendre le pas en conséquence,
-si vous voulez que j'arrive à la première étape
-de mon histoire&hellip; Je me dis donc alors: va
-chercher ta vie ailleurs, Barnabé, mon ami;
-et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en
-vins de l'autre côté de l'eau. C'était peut-être
-pour faire comme le petit tondu, qui commençait
-un peu tard aussi, de son côté, à apprendre
-la navigation&hellip; Bref, me v'là arrivé à
-Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord
-par traîner la savate et à manger à crédit, chez
-l'un et chez l'autre, faute de moyens de pouvoir
-payer comptant les alimens et de manger chez
-moi en particulier&hellip; Ça ne pouvait pas durer
-long-temps pour un vieux soldat, ce métier de
-toujours dîner en ville&hellip; On me fit loger en
-prison pour m'accorder le coucher et pour ce
-que je devais à l'ordinaire, oui, en prison, dans
-cette grande baraque dont je suis, avec le
-temps et par mes services, devenu le colonel
-ou le général&hellip; Ma bonne conduite dans la
-prison m'avait fait respecter de mes semblables&hellip;
-Les chefs et les geôliers en firent leur
-rapport au gouverneur qui était un bon vivant,
-un ancien de l'armée de son pays de loups, et
-quand je voulus sortir, on me dit: «Doucement,
-Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont
-mauvais&hellip; le concierge va mourir, et c'est
-toi qui es porté sur la liste d'avancement pour
-le remplacer dans son grade.</p>
-
-<p>»Le concierge changea effectivement son fusil
-d'épaule, comme il l'avait laissé espérer à ses
-amis et à ses chefs&hellip; C'est moi qui ai été
-gradé à sa place, de même qu'ainsi on me l'avait
-promis sur la mauvaise mine du geôlier
-titulaire en chef.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois rien là que de fort honorable
-pour vous, M. Barnabé; c'est une preuve de
-confiance qu'on a voulu vous donner en récompense
-de votre belle conduite; mais j'aurais
-un mot à vous dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi
-à vous dire&hellip; Vous ne voulez donc pas me laisser
-parler?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, continuez, je vous en prie;
-votre récit même m'intéresse beaucoup&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! il vous intéresse et vous me coupez
-la parole à tout bout de champ!&hellip; Tenez,
-voyez-vous cette petite fille qui nous écoute,
-voilà plus de mille fois qu'elle m'entend récidiver
-mon histoire, et elle reste là toujours immobile,
-toujours la tête droite et les yeux fixés
-à quinze pas devant elle&hellip; N'est-ce pas, Acacie,
-ma bonne petite troupière?&hellip; C'est que ça connaît
-le service et la discipline militaire. Voyons,
-embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans
-le tuyau de l'auditoire&hellip;»</p>
-
-<p>Acacie embrassa monsieur son père avec une
-docilité charmante&hellip;</p>
-
-<p>Le tendre et paterne geôlier continua&hellip;</p>
-
-<p>«Pour lors, je vous disais donc que je pris,
-pas plus fier que ça, le grade de geôlier de
-Saint-Thomas, chez le Danois&hellip; Pardieu! que
-je pensai: tu as quitté la France, Barnabé,
-parce que tu ne pouvais plus casser les reins
-au Prussien, à l'Allemand et au Danemarck.
-Eh bien! tu auras à présent au moins la satisfaction
-d'en bourrer quelques-uns de ces godichons-là
-dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas
-on trouve des rognures de toutes les
-nations à mettre au colombier&hellip; C'est toujours
-la guerre aux malins que je fais ici pour le
-compte de la France, et les coups de clef ont
-remplacé l'action militaire de la baïonnette&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est au mieux, mon brave M. Barnabé:
-c'est même une fort jolie retraite que vous vous
-êtes donnée là; mais j'ai une affaire aussi et
-une affaire très pressante à vous conter: il s'agit
-de la vie d'un homme.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que ça que la vie
-d'un homme, quand c'est ma vie à moi dont je
-vous parle!&hellip; Silence dans les rangs!&hellip; On ne
-parle pas sous les armes quand le colonel commande&hellip;
-Acacie, versez-nous encore un petit
-verre de Porto dans nos grandes moques&hellip;
-Bien, c'est cela, la belle cantinière du premier
-régiment de la vieille garde de la prison&hellip; Tenez,
-cette petite fille que vous voyez là est à
-moi, à moi tout seul et en propriété encore, attendu
-que c'est moi qui me suis donné la peine
-de la faire, à moins que cependant sa pauvre
-défunte mère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Elle est charmante, mademoiselle Acacie.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est charmante! parbleu, c'est une
-belle chose que vous croyez peut-être lui
-avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un
-compliment, vous! il y a dix-sept ans que c'est
-connu&hellip; Mais puisque vous êtes si malin, je
-parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez
-jamais pourquoi elle s'appelle Acacie,
-cette petite brune-là de ma façon?</p>
-
-<p>&mdash;Non; mais on peut dire du moins, quelque
-joli que soit son nom, qu'il est encore
-moins joli que celle qui le porte.</p>
-
-<p>&mdash;Tur lu tu tu! en avant donc encore les
-complimens comme s'il en fusillait! Voilà bien
-les conscrits de mon temps, des douceurs et
-toujours des douceurs et puis rien du tout!
-Je l'ai baptisée moi-même, puisqu'il faut vous
-le dire, je l'ai baptisée du nom d'Acacie, parce
-que <i>l'acacia</i> est mon arbre à moi&hellip; Y êtes-vous
-à présent, devineur de pommes cuites
-quand elles ne sont pas crues?»</p>
-
-<p>Ce mot du geôlier me remettant en mémoire
-que j'avais eu, en France, l'honneur d'être
-reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère
-tous les signes de reconnaissance que je pus
-me rappeler. Acacie ne devinant pas le motif
-de mes grimaces et de celles que son père cherchait
-à m'envoyer de son côté pour répondre à
-mes avances maçonniques, se prit à rire comme
-une folle&hellip; Mais le geôlier, voyant probablement
-une profanation dans l'hilarité de sa fille,
-termina cette scène télégraphique en criant
-d'une voix grave: «Silence, petite: ceci ne
-vous regarde pas: c'est du trop profond pour
-vous&hellip; Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il
-en s'adressant à moi; vous en mangez, je le
-vois bien, et vos frères doivent vous reconnaître
-pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici
-jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de
-la serrure&hellip; Cependant expliquez-moi toujours
-votre affaire, si vous en avez une, en attendant
-que nous ayons fini cette bouteille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé,
-puisque vous voulez bien m'entendre&hellip; Vous
-avez ici un prisonnier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai cent, et tous à moi encore: c'est
-mon régiment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Celui dont je veux vous parler était officier
-sur le corsaire <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pour celui-là je ne l'aurai plus demain&hellip;
-Et il m'a déjà été recommandé. Il y
-en a dix-sept de cette compagnie à qui j'ai fait
-faire la barbe et la toilette pour demain, afin
-qu'ils puissent se présenter décemment à l'exercice&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un
-de ceux qui doivent être exécutés demain,
-que je veux sauver avec votre protection.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible! mon bel enfant! impossible!
-c'est justement celui-là qu'une comtesse ou
-une marquise de <i>Mistenflûte</i> m'a recommandé
-expressément&hellip; de ne pas laisser déserter,
-quand ce serait pour toutes les mines d'or de
-là-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Et que vous a donné la comtesse pour
-cet affreux service?</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'a promis, pour cet <i>affreux service</i>,
-cinq doublons de gratification et son estime,
-c'est-à-dire, cinq doublons net. Et pour être
-plus sûr de toucher le prêt, j'ai mis mon officier
-de pirates à la double chaîne et dans le
-numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de logement
-pour les arrêts forcés d'un sous-lieutenant
-de Saint-Cyr qui a été voir les filles en
-oubliant de payer le dégât.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je vous donne dix doublons comptant
-pour ravoir le prisonnier, et, de plus, cette
-bague pour votre jolie Acacie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Donnez toujours, mon brave, donnez;
-mais brosse pour mon prisonnier! Il est bien
-trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse
-partir comme cela, ce bel oiseau. Il a piraté
-sur mer et on le piratera sur terre: ceci est
-<i>Arhusmétique</i>, comme un et un font deux.»</p>
-
-<p>Acacie venait de jeter un coup-d'&oelig;il sur la
-bague que je montrais, elle avait souri ensuite;
-je lui fis un signe, et elle me répondit en m'engageant
-par un geste de la main à attendre
-encore et à prendre patience&hellip;</p>
-
-<p>Barnabé continua:</p>
-
-<p>«Ah! vous avez cru peut-être que parce que
-je suis bon enfant, vous pourriez entrer en
-conversation avec moi sur l'article de ma consigne,
-et me faire faire plus de quinze pas en
-dehors de ma guérite&hellip; bonsoir, l'ami&hellip; bonsoir:
-il pleut trop, vous repasserez demain&hellip;
-On est geôlier parce qu'on trouve sa vie à gagner
-dans ce métier-là&hellip; On fait des signes à
-un frère, parce que les frères sont toujours des
-frères, quand ça ne dépasse pas les grimaces
-portées sur le diplôme et l'exercice de peloton
-du vénérable de la respectable <i lang="la" xml:lang="la">et cætera</i>, suffit&hellip;
-Mais quand le réglement du poste est affiché
-à la porte du corps-de-garde, Jean-fesse
-qui donne le mot d'ordre à l'ennemi&hellip; C'est
-ma maxime à moi, c'est ma maxime&hellip; Entendez-vous,
-conscrit, entendez-vous?&hellip;»</p>
-
-<p>En ce moment-là même, Acacie m'indiqua par
-un geste dont je saisis tout de suite l'intention,
-de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire
-semblant de sortir: un autre geste de la jeune
-fille me fit entendre, après ce premier mouvement,
-qu'il fallait rester, et à la lueur incertaine
-de la lampe qui se consumait auprès de
-la bouteille du geôlier, j'allai me nicher dans
-un coin du lugubre appartement qui servait de
-salon de réception à l'illustre Barnabé&hellip;</p>
-
-<p>Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore
-quelques instans avec sa fille sur ce qu'il appelait
-ma retraite précipitée avec perte&hellip; puis accablé
-sous le poids du vin et du sommeil, il
-finit par laisser tomber sa tête appesantie sur
-la table, et par s'endormir comme un bienheureux,
-entre sa bouteille vide, ses deux verres
-renversés et sa lampe huileuse. Mais avant de
-s'abandonner tout-à-fait à l'assoupissement
-contre lequel il luttait en déraisonnant depuis
-une demi-heure, il avait eu le soin de s'emparer
-d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait
-serrée contre ses genoux avinés et nonchalamment
-étendus sous la petite table.</p>
-
-<p>L'argus repu ronfla bientôt de manière à
-ébranler les murs de sa geôle&hellip; Acacie, profitant
-de ce moment favorable si impatiemment
-attendu par moi et peut-être par elle, se met,
-sans faire le moindre mouvement, sans déranger
-sa main de la main de son père, à appeler
-à demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo!</p>
-
-<p>Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne
-sais quel recoin, tout déhaillé, tout nonchalant,
-aux trois quarts endormi encore, se présente
-en bâillant devant la jeune fille&hellip;</p>
-
-<p>«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous
-gagner cinq doublons?</p>
-
-<p>&mdash;Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse,
-où sont-ils?»</p>
-
-<p>Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre
-hébêté dont les yeux se rouvrirent tout-à-fait
-à l'aspect de cet or.</p>
-
-<p>«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il,
-et sans perdre mes cinq doublons de vue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il faut me suivre tout-à-l'heure au numéro
-trois, et prendre la place de l'officier
-pirate pour la nuit&hellip; pour la nuit seulement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;De l'officier qui va être pendu demain,
-maîtresse?&hellip; Mais si on me trouve à sa place,
-pourra-t-on me pendre aussi?</p>
-
-<p>&mdash;On vous donnera vingt-neuf coups de
-fouet, et vous aurez vos cinq doublons&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas, à
-la place de l'officier?</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes imbécile, Bartholoméo!
-Vous n'aurez qu'à ne rien dire et qu'à faire semblant
-de dormir quand mon père fera sa ronde,
-à minuit, comme il ne manque jamais de le
-faire. Il vous prendra pour le prisonnier&hellip;
-Vous entendez bien, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maîtresse, j'entends bien.</p>
-
-<p>&mdash;Et demain quand l'erreur sera reconnue,
-vous aurez vos cinq doublons&hellip; Pourvu que
-vous ne disiez rien contre moi sous le fouet,
-vous entendez&hellip; Voilà les cinq doublons que
-vous aurez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et un quatre piquets<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, moi je le veux
-bien, maîtresse.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Quatre-piquets</i>, mot dont on se sert pour désigner
-la correction de vingt-neuf coups de fouet que l'on
-fait donner aux esclaves.</p>
-</div>
-<p>L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian,
-venait d'être faite entre l'intelligente fille et le
-stupide Bartholoméo&hellip; Je croyais n'avoir plus
-que mes doublons à donner, et à attendre le succès
-de la tournée des deux libérateurs, au numéro
-trois&hellip; Acacie me fit signe d'approcher
-d'elle&hellip; J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me
-donner d'un mouvement de tête et d'un coup-d'&oelig;il.
-Elle prit ma main, retira doucement la
-sienne de celle de son père pour glisser mes
-doigts tremblans sous ceux de l'impitoyable
-geôlier, et elle me dit alors: «N'ayez donc pas
-peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et
-dans un moment je vais venir reprendre ma
-place&hellip;»</p>
-
-<p>Acacie, en achevant de prononcer ces derniers
-mots, promène délicatement la main
-qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau
-de clefs de Barnabé, et elle en détache, avec
-l'adresse d'une fée, la double clef du numéro
-trois&hellip; Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo:
-l'esclave la suit en baissant la tête. Tous
-deux disparaissent dans un sombre couloir du
-fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la
-lampe de la geôle, et ils me laissent seul, debout
-près du geôlier endormi, seul, tenant du
-mieux possible ma main crispée sous la main
-brutale du tyran de la prison.</p>
-
-<p>Les minutes que je passai dans cette position
-cruelle, me parurent des heures entières&hellip;
-A chaque mouvement que faisait le dormeur,
-à chaque ronflement qui s'échappait de
-sa pesante poitrine, ma main tremblait de manière
-à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais
-ses doigts noueux s'allonger pour saisir plus
-fortement les miens ou pour étreindre plus
-tendrement la main qu'il croyait être celle de
-son Acacie&hellip; J'aurais donné tout au monde
-pour être délivré du supplice que mon bourreau
-endormi me faisait subir sans le savoir&hellip;
-Au bout d'un quart d'heure de torture enfin,
-je crus entendre du bruit dans le couloir du
-fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête&hellip;
-Le geôlier s'apercevant, même dans l'instinct
-animal de son sommeil, du mouvement que je
-n'avais pas été maître de réprimer, murmura
-quelques mots, releva sa tête alourdie, et après
-un moment d'incertitude et d'hébêtement,
-laissa retomber son front sur la table&hellip; Je
-respirai&hellip;</p>
-
-<p>Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup.
-Il se renouvela bientôt. Le frottement
-de quelques pas longs, timides, incertains, vint
-frapper mes oreilles de plus près&hellip; Je tournai
-la tête du côté du couloir, et un autre homme
-que Bartholoméo suivait la jeune libératrice&hellip;
-Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant
-dans la posture que je continuais à garder
-par prudence, tomba à mes genoux sans proférer
-un mot, sans laisser échapper un soupir&hellip;</p>
-
-<p>Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi
-en souriant pour reprendre la place qu'elle
-m'avait confiée pendant son absence&hellip; Je passai
-à l'un des doigts de la main qu'elle avait
-libre, l'anneau promis, le prix attaché à sa
-belle action, et dans la poche de son tablier je
-laissai tomber quelques doublons&hellip; Je baisai
-même, je crois, avec bonheur, la main et la
-bague&hellip; Et saisissant ensuite mon Banian
-comme la proie sur laquelle j'avais si long-temps
-compté, je sortis avec mon trésor de la
-terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre
-bientôt de vue Acacie qui continuait à sourire
-en nous regardant fuir et en tenant toujours
-sa jolie main dans la redoutable main de son
-père&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Et cette tête, c'est moi qui l'ai
-sauvée!</p>
-
-<p class="attr">(Page 161.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Nouvelle rencontre:&mdash;autre embarras;&mdash;seconde évasion
-par mer;&mdash;adieux à Saint-Thomas.</p>
-
-
-<p>«Eh bien! demandai-je à mon homme une
-fois dans la rue et loin de la prison; que pensez-vous
-de celle-là?</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, me répondit-il avec des larmes
-dans la voix, que vous êtes un Dieu
-et que vous venez de faire un miracle pour
-moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore,
-et tant que je ne vous aurai pas embarqué
-je ne serai pas tranquille!</p>
-
-<p>&mdash;Embarqué, s'écria à ce mot le fugitif,
-et pour où?</p>
-
-<p>&mdash;Pour la Côte-Ferme!</p>
-
-<p>&mdash;Et peut-être encore sur quelque autre
-corsaire! Oh! non, de grâce, mon généreux
-libérateur. Je ne sais comment vous exprimer
-ma reconnaissance; mais si, pour vous en donner
-une preuve, il fallait retourner à bord de
-quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous
-désobéir, quelque chose qu'il m'en coûtât, et
-mourir!</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez aucune crainte, venez toujours
-et ne nous arrêtons pas ainsi au milieu de la
-rue où l'on pourrait nous remarquer et écouter
-notre conversation&hellip; C'est à bord d'un
-paisible bateau caboteur, et non plus sur un
-pirate, que je vais vous conduire. Je vous en
-donne ma parole d'honneur. Les conditions
-de votre passage pour la Guayra ont été faites
-entre le capitaine qui vous attend et moi&hellip;
-Une fois rendu là et tout-à-fait dépaysé, il
-vous sera facile, avec le peu d'argent que je
-viens vous prier d'accepter, de vivre en toute
-sécurité, et peut-être même dans une certaine
-aisance, pour peu que vous sachiez profiter des
-leçons du passé et prendre la peine de travailler&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui
-m'embarrasse&hellip; Mais écoutez, puisqu'il faut
-vous l'avouer, et que vous avez encore la bonté
-de m'entendre, je crains, presque autant que
-la mort à laquelle je viens d'échapper, un nouveau
-voyage sur mer. C'est que j'ai été si malheureux
-aussi dans les deux seules campagnes
-que j'ai faites!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous
-n'ayez pas de vocation pour un troisième voyage,
-il faut bien cependant vous décider à mettre
-encore une fois le pied à la mer, et cela le
-plus tôt possible; car il n'y a plus moyen de
-rester ici pour vous, et il y a même danger à
-cheminer lentement comme nous le faisons vers
-le rivage où la barque nous attend. Vous ne savez
-donc pas que la comtesse est ici et qu'elle
-a poussé la vengeance jusqu'à payer le geôlier
-et des surveillans pour que vous ne puissiez pas
-lui échapper?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse
-ne m'a pas reconnu à bord parmi les forbans,
-et ici elle n'a pu réussir à me voir en face,
-malgré l'envie qu'elle avait de venir jouir de
-mes maux en me contemplant dans les fers&hellip;
-Grand Dieu! si elle avait su qui j'étais!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Silence! silence!&hellip; m'écriai-je en ce moment.
-Abaissez comme moi votre chapeau sur
-vos yeux, et cessons de parler français&hellip; Oui&hellip;
-oui&hellip; C'est justement elle et son père que je
-crois voir venir à nous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et qui, elle? me demanda tout bas mon
-compagnon déjà tremblant comme la feuille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh! la comtesse elle-même&hellip; Chut! prenons
-vite l'autre côté de la rue où il y a le plus
-d'obscurité.»</p>
-
-<p>Je ne m'étais pas trompé, c'était bien la comtesse
-de l'Annonciade que j'avais reconnue,
-venant dans la même rue que nous et suivant
-la direction opposée à celle que nous avions
-prise pour aller vers le bord de la mer. Marchant
-lentement à côté de son père et accompagnée
-de ses nègres et de ses négresses, elle
-nous croisa à quelques pieds de distance; mais
-avant d'être rendus assez près d'elle pour reconnaître
-le son de sa voix, à chaque pas qu'elle
-faisait vers nous, je sentais à l'agitation nerveuse
-de mon compagnon, à qui j'avais fait
-prendre mon bras, la peur qui allait chez lui
-en augmentant et qui devint telle qu'elle me
-parut lui avoir ôté enfin l'usage de ses jambes.
-Je fus obligé même de le soutenir pendant un
-instant pour donner à l'émotion qu'il éprouvait
-le temps de se dissiper un peu, une fois que le
-danger de la rencontre se trouva passé.</p>
-
-<p>Cette leçon inattendue que venait de lui
-donner la frayeur ne me fut pas au surplus
-inutile pour le déterminer à quitter Saint-Thomas.
-Mon éloquence aurait eu probablement
-beaucoup de peine à vaincre sa répugnance
-pour le nouveau voyage de mer que je lui avais
-préparé; mais la vue de la comtesse le détermina
-tout-à-fait à céder à mes pressantes sollicitations.
-Quand son évanouissement fut dissipé,
-je ne trouvai plus en lui qu'un homme résigné
-à braver plutôt les chances de la navigation,
-que le danger d'une autre rencontre avec son
-ancienne conquête.</p>
-
-<p>Un autre incident, pour le moins aussi terrible
-que celui qui venait de s'offrir à nous, se
-présenta dans notre court trajet de la prison
-au bord du rivage. En passant sur une petite
-place qu'il nous fallait traverser, et dont je ne
-me rappelle plus le nom, nous remarquâmes
-une douzaine de nègres qui, à la lueur de leurs
-torches fumeuses, s'occupaient gaiement à dresser
-une espèce de théâtre en bois. Un groupe
-assez nombreux d'esclaves paraissait suivre
-avec curiosité le travail de ces ouvriers nocturnes.
-Quelques-uns d'entre eux faisaient, à
-voix haute, des observations sur la construction
-de la machine que l'on élevait. Nous nous
-arrêtâmes une minute pour regarder aussi et
-pour écouter ce que disaient les esclaves&hellip;
-C'était l'échafaud que l'on dressait pour les pirates,
-et c'était de l'exécution qui devait avoir
-lieu le lendemain, que s'entretenait la foule.</p>
-
-<p>Le Banian avait tout deviné, tout compris
-avant moi. Il s'évanouit tout-à-fait à mes côtés
-à l'aspect de l'échafaud sur lequel il était destiné
-à figurer il y avait encore deux heures&hellip;
-Je ne savais comment faire avec un homme
-que j'étais obligé de soutenir debout comme
-un cadavre, et qu'il m'aurait fallu emporter
-sur mes épaules pour achever le trajet qui nous
-restait à faire&hellip; Une pluie furieuse, une ondée
-que le ciel sembla nous envoyer en ce
-moment pour nous tirer d'embarras, fondit
-sur la foule qu'elle dispersa en un clin-d'&oelig;il,
-éteignit les torches, mouilla jusqu'aux os mon
-compagnon évanoui et moi, et peu à peu rendit
-l'usage de ses sens au malheureux dont la
-figure se ranimait sous les gouttes de pluie
-bienfaisantes de ce grain tutélaire&hellip;</p>
-
-<p>«Marchons, marchons, lui dis-je, dès que
-je crus trouver en lui assez de forces, marchons&hellip;
-L'échafaud est là, vous l'avez vu: le
-grain est passé, et la comtesse peut-être nous
-suit&hellip; Marchons&hellip;</p>
-
-<p>Elle nous suivait effectivement sans que je
-l'eusse vue nous suivre&hellip; Un secret pressentiment,
-ou l'envie de donner le courage de la
-peur à mon malheureux fugitif, m'avait inspiré
-ce mot.</p>
-
-<p>Le Banian marcha. Nous arrivâmes enfin
-sur le bord de la mer, entre les tas de planches
-et les amas de marchandises dont le rivage
-était couvert&hellip; Je cherchai des yeux et dans
-l'obscurité le capitaine caboteur qui devait
-nous attendre à l'endroit même où nous nous
-trouvions&hellip;</p>
-
-<p>Un homme qui sortait de dessous une de
-ces piles de planches où probablement il avait
-été se réfugier pendant l'ondée, se présenta à
-nous: il s'approcha et nous regarda sous le
-nez: le Banian se remit à trembler; pour cette
-fois il dut se croire perdu&hellip; Il n'y eut que
-lorsqu'il entendit l'homme me dire: «Ah c'est
-vous, monsieur!» que je le sentis se redresser
-sur ses jarrets chancelans.</p>
-
-<p>&mdash;Eh oui, c'est moi, répondis-je au patron
-caboteur. Vous ne m'attendiez pas sitôt, n'est-il
-pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il; mais cependant j'avais
-fait venir mon petit canot à terre pour plus de
-précaution; tenez, le voilà amarré là à la lune,
-avec le mousse qui ne l'a pas quitté&hellip; Lequel
-de vous s'embarque, messieurs?</p>
-
-<p>&mdash;C'est monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, qu'il soit le bien venu: la brise
-est ronde; la grainasse a éclairci et rafraîchi
-le temps&hellip; Je n'ai plus qu'une amarre à larguer
-pour appareiller; mon ancre est à bord
-depuis que vous m'avez parlé&hellip; Allons, messieurs,
-embarquons-nous; une heure de gagnée
-est quelquefois l'heure qui sauve la vie&hellip;
-Embarquez&hellip;»</p>
-
-<p>Le Banian n'avait plus de voix&hellip; Je lui remis
-dans la main la somme qui pouvait lui être
-nécessaire pour payer le reste de son passage
-et pour se débrouiller un peu à son arrivée à
-la Guayra&hellip; il me sauta au cou en sanglotant,
-mais sans pouvoir parler; je l'embrassai, ma
-foi, comme on embrasse un homme que l'on
-vient d'arracher à l'échafaud&hellip; Le patron, qui
-attendait la fin de nos adieux pour se rendre
-à bord dans son petit canot, nous cria à deux
-ou trois reprises encore: «Allons, embarquons-nous,
-une heure de gagnée est l'heure qui
-quelquefois sauve la vie&hellip;» J'aidai mon prisonnier
-évadé à s'embarquer dans le canot: le
-patron me souhaita le bonsoir&hellip; Et pour la
-seconde fois je confiai aux flots et au hasard
-les destinées du pauvre Banian.</p>
-
-<p>En voyant la chaloupe du caboteur fuir
-dans l'obscurité, et le caboteur lui-même livrer
-bientôt ses voiles à la brise de terre pour gagner
-le large, je restai plongé dans les réflexions
-assez tristes que m'inspirait en ce moment
-le brusque départ du prisonnier que je venais
-de délivrer si miraculeusement. Long-temps
-probablement j'aurais gardé l'attitude méditative
-que j'avais prise sur le rivage, sans le
-bruit que firent les pas de quelques personnes
-qui s'avançaient vers le point même où j'étais
-demeuré après avoir embarqué le Banian dans
-le canot&hellip; Arraché à ma rêverie par l'approche
-de ces importuns, j'allais me retirer pour retrouver
-l'hôtel où j'étais descendu, lorsqu'une
-main légère me frappant sur le bras, me fit
-tourner la tête vers l'individu qui venait de
-m'aborder aussi familièrement: c'était une
-femme, et je reconnus presque aussitôt que
-cette femme était la comtesse. Un homme l'accompagnait
-et s'était arrêté à quelques pas
-d'elle, au moment où elle s'était approchée
-de moi.</p>
-
-<p>«Et que faites-vous si tard au bord de la
-mer, monsieur le voyageur mystérieux? me
-demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, madame, lui répondis-je en me
-remettant un peu du trouble que m'avait causé
-son apparition, je pourrais vous faire, je crois,
-la même question, dans le moment actuel.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma réponse à moi sera facile, reprit-elle
-avec vivacité. Vous savez bien que j'exerce
-et que je me suis imposé, jusqu'à mon départ de
-Saint-Thomas, une mission de surveillance qui,
-Dieu merci, finira demain! J'ai dix-sept prisonniers
-à garder, et j'en cherche un qui vient
-de s'échapper de la geôle.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vient, dites-vous, de s'échapper de la
-geôle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, de la geôle, d'où je sors à l'instant
-même et où son évasion a répandu l'alarme.</p>
-
-<p>&mdash;Le ciel en soit loué! c'est une tête de moins
-que le bourreau aura à trancher demain!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et un crime de plus qui restera impuni&hellip;
-Mais d'où vous vient donc aujourd'hui
-cette commisération pour d'infâmes pirates
-qui n'ont que trop mérité le sort qu'on leur
-prépare?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je vous avouerai qu'en me rendant
-ici, j'ai vu se dresser un échafaud, et que cet
-aspect a suffi pour m'épouvanter.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est donc vous que j'ai vu passer
-tout-à-l'heure avec une autre personne&hellip; Je
-ne m'étais donc pas trompée!&hellip; Mon père, mon
-père, s'écria-t-elle en s'adressant au vieillard
-qui s'était tenu à quelques pas de nous, c'étaient
-eux, voyez-vous, qui passaient auprès de nous!
-Et avec qui étiez-vous encore, s'il vous plaît,
-monsieur, quand j'ai eu le plaisir de vous rencontrer?</p>
-
-<p>&mdash;Avec un de mes amis que je viens d'embarquer
-pour Porto-Rico.</p>
-
-<p>&mdash;Sur ce petit navire, sans doute, qui ne
-fait que d'appareiller?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sur ce petit navire-là même, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'était un de vos amis, dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, un de mes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, non; vous vous trompez: ou
-vous voulez me tromper: vous ne pouvez pas
-avoir d'amis de cette espèce-là&hellip; C'était le prisonnier
-qui manque à la geôle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée étrange! Rien, ce me semble,
-ne peut vous porter à concevoir un soupçon
-aussi ridicule, permettez-moi de vous le
-dire!</p>
-
-<p>&mdash;Ridicule, oui; ce soupçon peut vous paraître
-tel, à vous; mais quelque ridicule que
-vous soyez en droit de le trouver, je vais l'éclaircir
-à l'instant même.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment cela, s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez le savoir&hellip; Dans une heure,
-un bâtiment expédié par ordre de monsieur le
-gouverneur, aura rejoint le navire sur lequel
-vous avez cru offrir un refuge assuré à votre
-fugitif&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ce moyen pourrait peut-être être tenté,
-cependant j'en doute encore. Mais il serait indigne
-de vous et il n'aboutirait à rien&hellip; Vous
-réussiriez tout au plus à faire revenir le navire,
-et vous ne trouveriez pas à bord ce que vous
-auriez eu le désagrément d'y chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que votre supposition est fausse et
-que la personne que j'ai embarquée n'est pas
-celle que vous cherchez avec tant de persistance
-et de cruauté.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c'est ce que nous allons voir!&hellip;
-Maintenant ce n'est pas seulement ma vengeance
-qui se trouve intéressée à pénétrer ce
-mystère, c'est mon amour-propre que vous
-forcez à prendre ce parti désespéré&hellip; L'évasion
-du coupable fera perdre sa place au concierge
-imbécile qui s'est laissé tromper ou corrompre.
-Et le coupable lui-même n'échappera pas à mon
-juste ressentiment&hellip; Mon père, allons tout
-de suite prévenir le gouverneur; il faut qu'il
-soit instruit de cet événement et que toute l'île
-nous prête assistance pour retrouver la trace
-du criminel qui vient de nous échapper.</p>
-
-<p>&mdash;Puissent vos recherches, madame la comtesse,
-et tout le bruit inutile que vous allez faire,
-vous convaincre de mon innocence dans toute
-cette affaire qui paraît vous tenir si fort à c&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash;Un mot, monsieur, un mot seulement,
-avant que je ne vous quitte pour courir au gouvernement&hellip;
-Quel était cet homme?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai déjà dit, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous avez voulu me donner le change&hellip;
-votre main tremble trop et votre voix est
-trop émue pour que vous m'ayez dit la vérité!&hellip;
-C'était mon prisonnier!</p>
-
-<p>&mdash;Et quand cela serait, quel intérêt aurais-je
-maintenant, je vous le demande, à vous cacher
-la vérité, et par quel moyen parviendriez-vous
-à empêcher le succès de ma tentative?</p>
-
-<p>&mdash;Quel intérêt, dites-vous? mais celui de
-gagner du temps et de retarder le départ du
-bâtiment que je puis envoyer à la poursuite du
-coupable&hellip; Mais écoutez, malgré la cruauté
-dont vous m'accusez avec un si étrange emportement,
-je veux bien consentir à ne pas pousser
-ma vengeance jusqu'à la dernière inflexibilité;
-mais je mets une condition à ma tolérance:
-c'est que vous m'avouerez que vous étiez complice
-de cette évasion, en me donnant le nom
-du prisonnier que vous êtes parvenu à soustraire
-à la surveillance du geôlier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire que c'est un renseignement
-certain que vous cherchez pour vous aider dans
-la chasse que vous voulez faire donner à cet infortuné?</p>
-
-<p>&mdash;Un tel soupçon m'offense trop pour que
-j'y réponde autrement qu'en vous jurant ici,
-sur l'honneur de ma famille, que si vous convenez
-de tout, je ne ferai aucune démarche
-pour mettre la justice sur les traces du fugitif
-ou même pour l'inquiéter dans sa fuite.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me le jureriez par l'honneur de votre
-famille et de votre nom?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'était donc le prisonnier qui me
-manque!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien dit encore, j'attends votre
-parole d'honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je m'engage sur l'honneur à ne
-faire aucune démarche qui puisse contrarier le
-projet que vous venez de mettre à exécution.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas-là aussi, je vous avouerai maintenant
-que l'homme dont j'ai favorisé l'évasion
-est le prisonnier qui vous manque et que j'ai
-réussi à délivrer à l'insu du concierge Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Là! j'en étais sûre; et tellement même
-que sans cette ondée maudite qui est survenue
-au moment où je vous ai rencontré dans
-la rue, je ne vous aurais pas quitté d'un pas.
-Ciel! est-il possible que cette ondée soit venue
-justement comme pour me forcer à vous perdre
-de vue! sans cela, vous n'auriez pu réussir
-à l'embarquer, je vous le jure&hellip; Et quel est
-son nom?</p>
-
-<p>&mdash;Son nom est encore un mystère. Je ne
-me suis pas engagé à vous le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais!</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez! pourquoi exiger alors que
-je vous le dise?</p>
-
-<p>&mdash;Pour mieux confirmer mes soupçons et
-la certitude que j'ai acquise.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qui pensez-vous que ce prisonnier
-puisse être?</p>
-
-<p>&mdash;Un de vos amis.</p>
-
-<p>&mdash;Cette conjecture ne prouve pas encore
-que vous sachiez son nom. Vous pensez bien
-qu'il n'y a que pour un ami que l'on puisse
-tenter ce que je viens de faire pour ce malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Un de vos amis qui a fait la traversée
-avec nous, du Hâvre à la Martinique?»</p>
-
-<p>A ce mot, je crus, et non pas sans frayeur,
-que la comtesse était instruite de tout et qu'elle
-ne connaissait que trop bien le malheureux
-que je venais de soustraire à sa vengeance et
-à la mort. Je n'osai plus lui répondre, elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous avez cru cacher à ma pénétration
-le nom du criminel que vous étiez parvenu
-à ravir à ma vigilance! Mais vous devez
-être convaincu maintenant que s'il est encore
-possible de me surprendre, il est un peu plus
-difficile de m'abuser long-temps. Au reste l'intérêt
-que vous avait témoigné le despote pendant
-la traversée, méritait bien un pareil acte
-d'obligeance de votre part. Vous vous êtes
-montré reconnaissant en lui conservant la vie;
-il n'y a rien que de très honorable pour vous
-dans une telle conduite.</p>
-
-<p>&mdash;Mais de qui donc encore voulez-vous
-parler? demandai-je à la comtesse en devinant
-qu'elle se trompait dans ses conjectures.</p>
-
-<p>&mdash;De qui? ah! vous voulez encore me faire
-perdre la piste! il est trop tard, monsieur le
-mystérieux. L'homme dont je veux parler est
-celui qui a tenu, à son bord, la conduite d'un
-pirate, et qui a préludé à l'honorable profession
-qu'il a embrassée par la suite, en nous
-rendant témoins de sa cruauté, en abusant de
-la manière la plus atroce de son autorité et
-de la faiblesse de son malheureux équipage!</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, votre capitaine Lanclume, lui-même&hellip;
-Oui, faites l'étonné maintenant, je
-vous le conseille; comme si je ne l'avais pas
-reconnu déjà au nombre des forbans du corsaire
-qui nous a arrachés à nos familles épouvantées&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine Lanclume&hellip; Je vous jure
-que vous êtes, madame, dans l'erreur la plus
-complète et que ce n'était pas lui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Qui était-ce donc, alors?»</p>
-
-<p>Je restai muet à cette question soudaine
-qui me mettait ou dans la nécessité fâcheuse
-d'avouer la vérité, ou dans l'embarras de laisser
-la comtesse dans l'erreur qui l'abusait sur
-le compte du brave capitaine&hellip; Je me tus encore,
-ne trouvant rien à répondre. Elle reprit:</p>
-
-<p>«Et fallait-il, pour savoir ce qu'il serait
-capable de faire un jour, autre chose que la
-manière dont ce fanatique <i>Napoléoniste</i> a traité,
-pendant tout le voyage, cet infortuné jeune
-homme qu'il a forcé ensuite à déserter de son
-bâtiment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Gustave le cuisinier?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce pauvre M. Gustave&hellip; Après des
-procédés semblables, est-il donc si surprenant
-que l'on se livre à ce qu'il y a de plus affreux
-au monde, et que l'on immole de faibles femmes
-sans défense, comme on a sacrifié un
-pauvre jeune homme sans appui, sans protection&hellip;
-Il n'y a eu dans le fait de ce pirate, au
-surplus, qu'une chose fort ordinaire. On ne
-devait rien attendre de mieux d'un <i>Napoléoniste</i>
-comme lui: tel héros, tel imitateur;
-ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu,
-tel saint!&hellip; Enfin, que voulez-vous! il est parti,
-il n'y a rien maintenant à y faire, qu'à me consoler
-demain en voyant les seize autres condamnés
-qui n'ont pas trouvé comme lui de
-nobles libérateurs, expier sur l'échafaud que
-leur sang va souiller, leur crime et celui de
-leur affreux complice&hellip; C'est un spectacle que
-j'ai assez long-temps attendu et assez chèrement
-payé, pour avoir le droit d'en jouir tout
-à mon aise.</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup de plaisir que je vous souhaite,
-madame. Quant à moi qui n'ai pas les mêmes
-représailles que vous à exercer envers ces
-pauvres diables, je partirai demain de Saint-Thomas
-avec le jour et avant l'exécution, satisfait
-d'avoir racheté une tête du supplice et
-d'avoir ainsi payé ma dette à l'humanité&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! s'écria la comtesse avec la plus
-vive exaspération, voilà ce qui me révolte
-et qui me met hors de moi! Depuis qu'ici je
-poursuis les brigands qui nous ont si lâchement
-immolées, moi et mes amies, à leurs sanguinaires
-fureurs, c'est que nulle part, c'est que
-dans aucune âme je n'ai trouvé pour les criminels
-les ressentimens trop légitimes que j'éprouvais
-en pensant à leurs crimes. Partout,
-au contraire, je n'ai rencontré qu'indifférence
-pour moi et que pitié pour ces hommes affreux.
-Oh! si quelques voleurs de grands chemins,
-cent fois moins coupables qu'eux, avaient été
-arrêtés demandant aux voyageurs la bourse
-ou la vie, toute la société se serait levée pour
-crier vengeance et réclamer un châtiment
-exemplaire, une punition soudaine et terrible.
-Mais pour des pirates, la société et l'autorité
-même n'ont témoigné que de l'indulgence: Il
-me semble même que quelque chose d'inexplicable
-ait anobli aux yeux de la justice et des
-habitans de Saint-Thomas, les forfaits contre
-lesquels j'appelle de toutes mes forces la sévérité
-des lois, et je me suis trouvée presque
-réduite à penser que les bandits et les assassins
-sur mer, jouissaient d'une impunité que
-l'on se serait fait un crime d'accorder à des
-brigands et à des voleurs de grandes routes.
-Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne
-puisse pas devenir homme pour quelques heures
-seulement, et que mon père soit trop vieux
-pour exécuter le projet que j'avais conçu!&hellip;
-Le gouverneur lui-même m'aurait répondu des
-lenteurs mortelles de ce procès qu'il a si long-temps
-différé avec la plus coupable et la plus
-inconcevable négligence&hellip; Mais le ciel en soit
-loué! mes tourmens touchent à leur fin et ma
-juste vengeance va s'accomplir: vingt-quatre
-heures encore, et je quitterai cette terre maudite,
-satisfaite et vengée&hellip; Venez, mon père,
-retirons-nous et laissons monsieur aux douces
-réflexions que sa <i>bonne &oelig;uvre</i> lui réserve sans
-doute pour le reste de la nuit. Notre présence
-qui n'a pu déconcerter le plan qu'il vient d'exécuter
-avec une si heureuse habileté, lui deviendrait
-maintenant importune, et c'est bien assez
-pour nous qu'elle ait été trop tardive.»</p>
-
-<p>La vindicative Colombienne s'éloigna avec
-son père, me laissant, comme elle venait de le
-dire ironiquement, tout entier à mes réflexions.</p>
-
-<p>Parbleu! pensai-je, cette idée qu'elle a eue
-de songer au capitaine Lanclume, pour l'accuser
-à la place du Banian de tous les méfaits qui
-pesaient réellement sur la tête de celui-ci, est
-arrivée fort à propos pour m'épargner l'embarras
-d'avoir quelque coupable à lui nommer.
-Je ne sais trop, ma foi, sans cette heureuse
-méprise, ce que j'aurais pu lui dire pour me
-tirer de presse? Lui avouer la vérité, ç'aurait
-été mettre cette jeune Némésis sur les traces
-du coupable, qu'elle aurait pu faire poursuivre
-et harceler jusque dans la retraite que je lui
-avais ouverte&hellip; Et puis, d'ailleurs, je sens qu'il
-m'en eût coûté pour détruire d'un seul mot
-l'illusion qui semble protéger encore dans son
-c&oelig;ur le tendre souvenir qu'elle a conservé
-de M. Gustave&hellip; Oh si la sentimentale comtesse
-avait appris subitement le nom du vrai
-coupable, quelle figure elle eût faite! Je crois,
-ma foi, que sans le danger qu'un aveu sincère
-eût pu faire courir à mon protégé, je me serais
-donné le plaisir de désenchanter cette beauté
-altière en lui disant: Eh bien! ce jeune homme,
-que vous accusez le capitaine Lanclume d'avoir
-traité si inhumainement, c'est ce même
-officier pirate qui vous a conduite à bord du
-corsaire où vous avez éprouvé les outrages pour
-lesquels vous demandez justice et châtiment,
-et ce capitaine Lanclume à qui vous attribuez
-une partie de vos malheurs, n'a plus entendu
-parler de vous depuis qu'il vous a quittée à la
-Martinique&hellip; Quel bouleversement se serait
-opéré à ces mots dans les idées de la comtesse
-de l'Annonciade! Il me semble voir tout son
-corps trembler, la voix lui manquer et son
-exaltation redoubler contre les forbans&hellip;
-M. Gustave, le romantique et intéressant Gustave
-Létameur devenu pirate, et se déguisant
-en noble et galant officier français pour enlever
-son ancienne et tendre amante!&hellip; Vraiment,
-je regrette, en y pensant encore, de n'avoir
-pu me procurer le plaisir de désillusionner la
-petite comtesse, et de me venger de la torture
-morale qu'elle m'a fait subir par ses importunes
-questions, en lui faisant éprouver à mon
-tour le supplice d'un désappointement total,
-d'un désenchantement impitoyable&hellip; Mais
-maintenant que je l'ai laissée bien convaincue
-de la présence du capitaine à bord du corsaire
-et de son évasion de la prison de Saint-Thomas,
-si elle allait se mettre en tête de révéler publiquement
-ce prétendu fait en faisant peser une
-accusation de piraterie sur le compte de ce
-brave marin&hellip;? Oh non! elle ne le fera pas;
-et puis quand bien même elle réussirait à causer
-un peu de scandale en ébruitant cette absurde
-imputation, rien ne serait plus facile que
-d'en démontrer la fausseté, puisqu'il est de
-notoriété que le capitaine Lanclume était au
-Hâvre, privé de la faculté de naviguer, au
-moment où s'est passée, dans les mers du Mexique,
-l'affaire de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>. Ainsi donc
-nul danger d'un côté pour le capitaine dans
-la fausse accusation de la comtesse, et avantage
-évident pour le Banian, qui n'a pas même
-été soupçonné du crime qu'il a commis&hellip;
-Tout a donc été pour le mieux aujourd'hui, et
-Dieu aidant, je puis dire n'avoir pas perdu ma
-journée&hellip; Quinze doublons et ma bague y
-ont passé toutefois; et c'est avoir acheté peut-être
-un peu cher le plaisir d'une bonne &oelig;uvre;
-mais, au bout du compte, la jouissance que
-j'éprouve en ce moment ne vaut-elle pas cent
-fois l'argent que j'ai déboursé pour sauver la
-vie d'un malheureux?&hellip; Oui, quelque chose
-me dit là intérieurement que j'ai bien mérité
-de l'humanité&hellip; Allons nous coucher par là-dessus:
-nous pouvons maintenant reposer en
-paix!</p>
-
-<p>En rentrant à mon hôtel, je recommandai
-à l'un des nègres du logis, qui m'attendait sur
-la porte, de ne pas oublier de me réveiller de
-bonne heure pour partir sur un sloop qui devait
-faire voile avec le jour pour remonter à
-Saint-Pierre&hellip; Après avoir donné cet ordre,
-je me jetai sur mon lit et je m'endormis&hellip;</p>
-
-<p>Quand le nègre vint me réveiller en bâillant
-et en me disant avec nonchalance: <i>Vin vite,
-mochué, tit navi qu'à partir avant vous arrivé</i>,
-je le grondai de m'avoir laissé sommeiller si
-tard; il était jour déjà.</p>
-
-<p>«Prends tout de suite mon paquet, lui dis-je,
-et cours prévenir le capitaine que je te suis et
-que je vais m'embarquer à la minute même.»</p>
-
-<p>Il me fallut traverser encore, pour me rendre
-sur le bord de la mer, la place où la veille on
-dressait l'échafaud. Les travaux n'étaient pas
-encore terminés. On aurait dit que les ouvriers
-prenaient plaisir à prolonger les préparatifs du
-grand spectacle promis à la curiosité des habitans
-de l'île&hellip; Je baissai la tête en courant le
-plus vite possible, pour me rendre à l'embarcadère.
-Mais au moment de dire adieu à la
-terre, je ne pus échapper au spectacle d'une
-autre exécution; sur le sable même du rivage
-qui touchait le petit canot qui m'attendait pour
-me conduire à bord du paquebot, je vis deux
-esclaves qui plantaient quatre longs piquets,
-presque à mes pieds, et près de ces quatre piquets
-un grand mulâtre tenu en respect comme
-un patient, entre deux estaffiers qu'à leur costume
-on reconnaissait pour appartenir à la police
-du lieu&hellip; Ce grand mulâtre était Bartholoméo,
-le niais officieux qui, la veille au soir,
-avait consenti à prendre, pour mes cinq doublons,
-la place du prisonnier évadé&hellip; En m'apercevant,
-le pauvre diable me reconnut, et
-sans avoir l'air de s'adresser à moi, il s'écria
-tristement et par forme d'allusion à sa situation
-présente: <i>C'est quatre piquets qui gagné actuellement
-doublons sur dos moué</i> (Ce sont les coups
-de fouet qui actuellement vont, sur mon dos,
-gagner les doublons que j'ai reçus). Le coupable
-fut bientôt couché à plat ventre sur le sable
-entre les quatre piquets, au moyen desquels
-on lui attacha au sol les pieds et les mains. Dans
-cette posture toute passive, il reçut les vingt-neuf
-coups de fouet sur lesquels il avait compté;
-il supporta son châtiment en hurlant un peu,
-mais sans laisser échapper aucun mot qui pût
-compromettre les complices de son délit&hellip;
-Une femme assistait au reste à l'exécution: c'était
-la jeune Acacie elle-même; je lui jetai un
-coup-d'&oelig;il d'intelligence auquel elle ne répondit
-qu'en posant sur sa bouche, avec un grand
-air de mystère, le doigt sur lequel brillait encore
-la bague que je lui avais offerte pour prix
-de sa généreuse assistance&hellip; Je compris à merveille
-tout ce que m'indiquait ce signe qui me
-révélait surtout le motif de sa présence au moment
-du châtiment du coupable, dont il lui
-importait tant de prévenir l'indiscrétion ou les
-aveux. Une fois les vingt-neuf coups de fouet
-bien comptés et bien reçus, Acacie s'éloigna
-pour retourner à la geôle, suivie de Bartholoméo,
-et moi je m'embarquai pour revenir à
-Saint-Pierre, enchanté de m'éloigner de Saint-Thomas
-avant le moment où seize têtes allaient
-tomber sous la hache du bourreau&hellip; Oui,
-qu'il frappe, me disais-je avec orgueil, qu'il
-frappe tant qu'il pourra, que la comtesse même
-compte et recompte le nombre des victimes;
-il manquera toujours une tête à la hache du
-bourreau et au ressentiment de la Judith colombienne,
-et cette tête c'est moi qui l'ai sauvée!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>La vérité, monsieur, est une chose assez
-belle et assez rare, pour qu'on accorde une
-petite récompense à ceux qui ont le don de
-la deviner et le courage de la dire.</p>
-
-<p class="attr">(Page 198.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Un capitaine caboteur des Antilles;&mdash;le brick <i>la Mandragore</i>;&mdash;retour
-à Saint-Pierre-Martinique;&mdash;correspondance
-de femmes;&mdash;la journée du sentiment;&mdash;la devineresse.</p>
-
-
-<p>Le troisième ou le quatrième jour de notre
-départ de Saint-Thomas, en louvoyant contre
-la brise alisée qu'il nous fallait vaincre pour
-remonter à la Martinique, nous fîmes, à bord
-du petit sloop caboteur qui nous transportait,
-la rencontre d'un brick qui, en deux ou trois
-bordées, nous eut bientôt gagné les deux lieues
-qu'il avait à parcourir pour nous rallier dans
-la partie du vent où nous nous trouvions placés
-par rapport à lui, quelques heures auparavant.</p>
-
-<p>Le patron étonné de la marche extraordinaire
-de ce navire, avait tenu braquée sur
-notre coureur, pendant une bonne heure au
-moins, la mauvaise longue-vue dont il ne se
-servait que dans les occasions solennelles:
-c'était la seule lunette que nous eussions à
-bord.</p>
-
-<p>Après que notre savant pilote eut bien examiné
-le grand brick qui nous approchait de
-manière à nous rendre le secours de son instrument
-embrumé tout-à-fait inutile, il s'écria
-avec l'air de la plus vive satisfaction, et comme
-si on lui eût ôté un poids de cent livres de
-dessus la poitrine: c'est ce coquin de <i>Trompeloup</i>!
-Je reconnais maintenant son grand scélérat
-de brick.</p>
-
-<p>Aucun des passagers n'ayant pris la parole
-pour s'informer de ce que pouvait être ce Trompeloup
-que notre capitaine caboteur paraissait
-connaître si bien, je me hasardai à lui demander
-si la visite que ce bâtiment semblait vouloir
-lui faire devait présenter quelque danger
-pour nous.</p>
-
-<p>«Du danger! me répondit le patron, en
-allongeant dédaigneusement sa lèvre inférieure
-pour donner, sans doute, une expression plus
-énergique à sa phrase: ah! bien oui, du danger,
-nous ne sommes pas assez <i>calés</i> pour lui.
-Trompeloup a le c&oelig;ur trop haut, le brigand
-qu'il est, pour piller des pauvres <i>rafalés</i> de
-notre <i>système</i>. Il ne s'attaque qu'à la richesse,
-l'orgueilleux forban! Vous allez voir sa man&oelig;uvre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc, selon vous, un pirate que ce
-brick?</p>
-
-<p>&mdash;Un pirate! un pirate! je le crois pardieu
-bien! que voulez-vous que ce soit hormis cela?
-La mer, toute fière qu'elle est, n'en a pas porté
-un cent comme lui, allez, et c'est moi qui vous
-le cautionne. Après <i>l'Invisible</i>, à qui le bon
-Dieu fasse grâce et miséricorde, c'est à lui le
-pompon&hellip; et le plumet par-dessus le marché.
-Voyez plutôt: vingt-deux canons en batterie
-et fourbis comme des cuillers d'argent!
-Bien malin celui qui ferait tomber une épingle
-sur son pont: il y a tant de bandits de l'avant
-à l'arrière, qu'il n'y aurait pas de place pour loger,
-entre eux tous, le plus petit fétu de paille.»</p>
-
-<p>Et, en effet, les gens de l'équipage du brick
-étaient si nombreux et tellement pressés sur
-le pont, que l'on ne voyait que des têtes entassées
-au-dessus des bastingages, comme dans
-le parterre d'un grand théâtre le jour d'une
-première représentation&hellip;</p>
-
-<p>Notre patron, à qui j'adressai encore quelques
-autres questions, n'était plus à la conversation,
-il paraissait n'avoir plus d'yeux, de langue
-et d'oreilles que pour observer, répondre
-au besoin et écouter ce qu'il plairait au pirate
-de lui demander ou de lui dire.</p>
-
-<p>Quand le brick nous eut accostés à petite
-distance, une voix aigre, impérieuse et brève,
-sortant d'un des groupes de marins qui se pressaient
-sur l'arrière du corsaire, s'éleva pour
-crier à notre capitaine attentif au commandement
-qu'il attendait:</p>
-
-<p>«Mettras-tu aujourd'hui en panne, espèce
-d'imbécile?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, commandant Trompeloup, oui, tout
-de suite,» s'empressa de répondre notre docile
-patron.</p>
-
-<p>Et dès que notre petit sloop eut obéi à l'ordre
-qui venait de lui être donné, des sifflets
-perçans gazouillèrent à bord du brick pour faire
-exécuter la man&oelig;uvre qu'avait apparemment
-ordonnée le commandant Trompeloup à ses
-gens.</p>
-
-<p>Une embarcation aussi longue que tout notre
-caboteur, venait d'être amenée à l'eau au bruit
-de ces sifflets aigus.</p>
-
-<p>En deux minutes et en quatre ou cinq coups
-d'avirons, cette embarcation, montée par une
-douzaine d'hommes et un officier, s'élança du
-travers du corsaire pour venir nous <i>élonger</i> de
-bout en bout. L'officier saute sur notre pont,
-cherche de l'&oelig;il notre capitaine qui, le chapeau
-à la main, se présente devant lui; l'officier
-lui demande alors:</p>
-
-<p>«Depuis quand as-tu quitté Saint-Thomas?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis trois fois vingt-quatre heures,
-mon lieutenant.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi de nouveau à ton départ?</p>
-
-<p>&mdash;Mais on ne disait rien de nouveau, quoiqu'on
-parlât beaucoup d'autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Et que faisait-on?</p>
-
-<p>&mdash;On était en train de pendre ou de décoller
-quinze à seize des gens de <i>l'Invisible</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu appelles cela rien de nouveau, espèce
-de Nicodême?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, à vous dire le vrai, il y a si long-temps
-qu'on s'y attendait!</p>
-
-<p>&mdash;La corvette danoise qui a mis la patte
-sur <i>l'Invisible</i> était-elle prête à appareiller
-bientôt que tu saches, si tu sais quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? la corvette <i>le Hamlet</i>, oh! la coquine,
-elle appareillait en même temps que moi pour
-croiser au vent!</p>
-
-<p>&mdash;Pour croiser au vent? Et pourquoi, <i>triple
-lofia</i>, ne m'as-tu pas dit cela tout de suite?&hellip;»</p>
-
-<p>Et, en prononçant ces derniers mots, mon
-officier de corsaire bondit comme un cabri,
-de notre pont dans son canot, en criant à ses
-gens: <i>Pousse au large</i>; et le canot, en un clin-d'&oelig;il,
-regagne le brick qui, après avoir rehissé
-son embarcation sur ses palans, évente son
-grand hunier et laisse arriver en se couvrant
-de toile pour faire route vent arrière.</p>
-
-<p>La voix que la première nous avions entendue,
-résonna de nouveau dans un porte-voix
-pour adresser ces paroles à notre capitaine
-caboteur, devenu encore plus attentif,
-s'il est possible, qu'il ne l'avait été jusque-là.</p>
-
-<p>«Dis donc, <i>patron Gombeaux</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, si par hasard
-tu rencontres ton gueux de capitaine du
-<i>Hamlet</i> avant moi, n'oublie pas de lui dire de
-ma part, entends-tu bien, que je le cherche
-pour lui clouer les oreilles à la pomme de mon
-grand mât et pour faire amarrer son pavillon
-au-dessous de ma poulaine&hellip; Entends-tu,
-Jean-Fesse?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Terme de mépris dont on se sert quelquefois aux
-Antilles, pour désigner les pauvres petits capitaines
-caboteurs qui s'imaginent être quelque chose de plus
-que des patrons de barque.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Oui, mon commandant, j'entends bien
-et je n'oublierai pas la commission si je le rencontre,
-mais vous le verrez sans doute avant
-que j'aie cet honneur: il a dû courir plein
-nord!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon&hellip; Il va me payer, le
-chien, le tour qu'il a joué à <i>l'Invisible</i>.»</p>
-
-<p>Et le corsaire déployant, comme un faucon
-qui étend ses ailes, ses bonnettes hautes et
-basses, s'éloigna de nous avec la rapidité d'un
-nuage noir poussé par la brise sur la surface
-de la mer qu'il obscurcit au loin&hellip;</p>
-
-<p>«Oui, oui, <i>racaillassasse</i>, se prit à marmotter
-notre patron dès qu'il crut le brick assez
-loin pour pouvoir se permettre sans danger de
-faire le fendant à bord de son petit sloop.
-Oui, oui, attends-moi là, je remplirai ta belle
-fichue commission, avaleur d'oreilles crues&hellip;,
-compte là-dessus, et en attendant mange des
-<i>gourganes</i>&hellip; Elle est belle, va, ta commission,
-pour en parler tout bêtement au capitaine du
-<i>Hamlet</i>&hellip; Mais c'est qu'au moins il le ferait
-comme il le dit, ce nègre maron de Trompeloup&hellip;
-Le scélérat a le nez si fin! Il a senti
-bien sûrement quelque chose sur l'eau, car je
-parierais ma tête à couper, qu'il n'a pas pris
-un double équipage, comme il en a un, pour
-le plaisir seulement de compter plus de monde
-à l'appel à son bord et de se faire manger plus
-vite les vivres de sa cambuse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et pensez-vous, demandai-je au patron
-que je voyais tout disposé à jaser long-temps
-sur le compte du pirate, pensez-vous que ce
-brick, en attaquant la corvette danoise, fût
-peut-être plus heureux contre elle que ne l'a
-été <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Qui, Trompeloup avec sa <i>Mandragore</i>?
-Parbleu! si je le pense; le diable! et qui ne le
-penserait pas? <i>L'Oiseau-de-Nuit</i>, voyez-vous,
-n'avait que cent cinquante hommes à bord,
-et la corvette <i>l'Hamlet</i> deux cent cinquante,
-tandis que je suis bien sûr que ce renégat de
-Trompeloup n'a pas, à bord de sa <i>Mandragore</i>,
-moins de trois cents à trois cent cinquante
-joueurs de fourchettes&hellip; Oh! c'est que je le
-connais depuis long-temps, le pèlerin! Il est
-Basque de naissance, du même pays que moi,
-et c'est tout dire&hellip; S'il a pris un double équipage,
-mettez-vous bien dans le toupet que ce
-n'est pas pour leur faire griller des bananes à
-sa cuisine et boire du lait de coco pour le mal
-de poitrine. Il sait que l'abordage est une jolie
-chose, quand on a du monde pour jouer des
-castagnettes sur le pont d'une prise&hellip; Et
-puis on dit bien: <i>L'Invisible</i> a été happé par la
-corvette, et <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> s'est fait mettre
-dans le sac, comme un rat dans une souricière&hellip;
-Mais on ne dit pas qu'au moment de l'abordage,
-<i>l'Invisible</i> ayant reçu le coup de la mort,
-son équipage de vautours avait perdu la plus
-belle plume de son aile et la plus belle griffe
-de sa patte&hellip; Sans cela, croyez-vous que jamais
-la corvette danoise aurait mangé la soupe
-de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>? Ah! bien oui, je t'en
-fiche et va me la chercher toi qui as de bonnes
-jambes&hellip; pas fichue pour cela la <i>barcarassasse</i>
-danoise! Mais! <i>l'Invisible</i>, voyez-vous, ayant
-une fois dépassé le lit du vent, il n'est plus
-resté sur le pont que des hommes, et des hommes
-petits en nombre et grands en découragement.
-Quand l'âme manque, le corps n'est
-plus qu'une carcasse bonne à jeter par-dessus
-le bord ou à donner à grignotter à des <i>chiens
-danois</i>&hellip; Comprenez-vous la chose? Ah! ah!
-ah!&hellip; telle que j'ai l'honneur de vous la dire,
-comprenez-vous, la chose des <i>chiens danois</i>,
-c'est-à-dire les <i>Danois</i>, les <i>chiens</i> qui ont mis
-la patte sur <i>l'Invisible</i>?</p>
-
-<p>&mdash;A merveille! le calembour est même
-fort joli&hellip; Il est vrai que c'était un fier capitaine
-que cet <i>Invisible</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Qui n'avait pas et qui n'aura jamais son
-pareil sur la surface du globe terrestre et <i>marâtre</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
-Le plus joli pirate de toutes nos mers
-et de bien d'autres. A présent, c'est à Trompeloup
-le pompon. C'est lui qui va le remplacer
-dans la renommée et le venger, s'il le peut,
-dans ce bas monde.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Marâtre</i>, apparemment pour <i>maritime</i>. Les patrons
-caboteurs des Antilles ne sont pas tous de l'Académie
-française.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Ces deux hommes étaient donc bien bons
-amis, bien liés ensemble, quoique faisant le
-même métier, puisque Trompeloup cherche
-tant aujourd'hui à venger la mort de <i>l'Invisible</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Bons amis! ils ne pouvaient pas plus se
-souffrir l'un l'autre qu'un chien de chasse
-n'aime un renard&hellip; Ils se sont battus cinq à
-six fois comme des lions pendant leur vie&hellip;
-Mais depuis que l'un est mort, l'autre lui a juré
-une amitié éternelle. C'est, sans comparaison,
-comme les maris et les femmes qui font mauvais
-ménage toute leur vie durante, et qui se
-pleurent comme des Madeleines une fois qu'ils
-se sentent bien morts&hellip; Ah! le pauvre <i>Invisible</i>,
-c'était un si brave homme hors de son métier!&hellip;
-Une fois il m'a fait donner vingt-cinq
-coups de garcette sur les <i>omoplaques</i>, quand
-tout autre que lui m'aurait fait fusiller comme
-un chien de basse-cour, sans jugement ni frais
-de justice. Ce n'est pas l'embarras, la ration
-des vingt-cinq était bonne; mais je lui pardonne,
-car je ne l'avais pas volée, et s'il n'y a
-devant Dieu, notre juge suprême en dernier
-ressort, que ma plainte pour l'opposer d'avoir
-sa part de paradis, jamais le père de la nature
-humaine n'entendra une réclamation de ma
-bouche contre défunt le Roi des écumeurs de
-mer de ces parages.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'aviez-vous donc fait pour mériter
-un châtiment aussi sévère de la part de <i>l'Invisible</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, c'est que, voyez-vous, une
-nuit en appareillant à Paramaribo, le long de
-son corsaire, j'avais eu le malheur de prendre
-une de ses embarcations à la place de la mienne,
-et ce ne fut que lorsque je fus rendu au large
-que je m'aperçus de l'erreur faite pendant la
-noirceur de la nuit. Le canot que j'avais amené
-avec moi dépassait en longueur tout mon sloop.
-<i>L'Invisible</i>, en me rencontrant une semaine
-après le coup de temps, n'oublia pas l'erreur,
-et il m'en fit payer la monnaie sur le dos en
-dessous du drap de mon gilet rond. Comme
-vous voyez, je ne l'avais pas volée.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, l'embarcation?</p>
-
-<p>&mdash;Non, la tournée de <i>l'Invisible</i>&hellip; Il était si
-grand, si généreux en tout, dans le bien comme
-dans le mal, ce damné de brave homme!&hellip;
-Ce n'est pas pour me vanter et parce que je
-suis Français moi-même, mais on peut bien
-dire que tous les forbans un peu relevés que
-nous avons dans ces parages, sont tous des
-capitaines français, taillés pour la gloire et l'amour.
-C'est la nation qui a la fourniture générale
-de tout ce qu'il y a de mieux en ce genre
-de pacotille.»</p>
-
-<p>Notre patron basque, en terminant cette petite
-esquisse biographique, alla sous le vent de
-son bateau contempler avec complaisance le sillage
-que nous faisait faire la brise assez fraîche
-contre laquelle nous louvoyions en ce moment.
-La nuit vint bientôt nous environner de ses
-tranquilles ombres, sans ôter à l'air pur que
-nous respirions avec délices, sa transparence
-et son doux éclat: l'horizon qui étendait son
-cercle régulier à une assez grande distance de
-nous, resplendissait encore du feu pâle et scintillant
-des étoiles qui pointillaient par milliers
-sur nos têtes&hellip; Les sons vagues d'une voix qui
-semblait être apportée à mon oreille sur l'aile
-des vents d'Est, attira mon attention. On aurait
-cru que cette voix partait du fond d'un
-nuage pour venir à nous, tant elle me paraissait
-lointaine et vaporeuse. Je m'approchai de
-l'endroit où je croyais pouvoir l'entendre le
-mieux, et mon illusion s'évanouit pour faire
-place à une très commune réalité: c'était notre
-patron qui, toujours les yeux fixés au large sur
-la partie occidentale de la mer, fredonnait,
-sur le ton le plus uniforme, ces couplets de
-matelot:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Jouer <i>la Mandragore</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></div>
-<div class="verse">N'est pas un jeu si bon;</div>
-<div class="verse">Car la lourde pécore</div>
-<div class="verse">Paie à coups de canon.</div>
-<div class="verse i1">Et bon! bon, bon!</div>
-<div class="verse">Entendez-vous encore?</div>
-<div class="verse">C'est le bruit du canon.</div>
-<div class="verse">Oui c'est <i>la Mandragore</i></div>
-<div class="verse">Qui fait ronfler son nom.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Mandragore</i>, nom d'une plante qui offre un purgatif
-très violent, et d'un jeu anciennement en vogue
-chez les marins du midi. C'était aussi, comme on le
-voit, le nom du corsaire du capitaine Trompeloup.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La dame <i>Mandragore</i></div>
-<div class="verse">A pris pour cotillon</div>
-<div class="verse">Un jupon tricolore,</div>
-<div class="verse">Un forban pour mignon.</div>
-<div class="verse i1">Et bon! bon, bon!</div>
-<div class="verse">Entendez-vous encore?</div>
-<div class="verse">C'est le bruit du canon.</div>
-<div class="verse">Oui c'est <i>la Mandragore</i></div>
-<div class="verse">Qui fait ronfler son nom.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand sa <i>couleur</i> maudite<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></div>
-<div class="verse">Se montre loin du port,</div>
-<div class="verse">Croyez-moi, mettez vite</div>
-<div class="verse">Le cap à l'autre bord.</div>
-<div class="verse i1">Et bon! bon, bon!</div>
-<div class="verse">Entendez-vous encore?</div>
-<div class="verse">C'est le bruit du canon.</div>
-<div class="verse">Oui c'est <i>la Mandragore</i></div>
-<div class="verse">Qui fait ronfler son nom.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> La <i>couleur</i> d'un navire est le pavillon sous lequel
-il navigue, et l'indication de la nation à laquelle il
-appartient. Le mot <i>couleur</i> seul est employé pour les
-mots <i>couleur du pavillon</i>. C'est une ellipse dont se
-servent les marins dans le langage du bord, sans
-s'être jamais doutés probablement qu'il existât en
-grammaire, un trope ou une figure qui s'appelle <i>ellipse</i>.
-Les règles et la science ne sont venues qu'après les
-usages qu'avait d'abord créés la nécessité.</p>
-</div>
-<p>«C'est donc toujours <i>la Mandragore</i> qui
-vous trotte par la tête? demandai-je à notre
-Amphyon caboteur, en l'interrompant au milieu
-de la petite chanson qu'il psalmodiait.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu, oui, me répondit-il,
-après s'être retourné vers moi et avoir quitté,
-pour se promener à mes côtés, le poste qu'il
-avait occupé sous le vent pendant près d'une
-heure. J'étais là à regarder comme un innocent,
-le bord de dessous le vent de l'horizon, et il
-me semblait avoir aperçu dans <i>l'ouest-nord-ouest</i>
-ou <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, des manières
-d'éclairs, des espèces d'<i>épars</i> de beau
-temps. J'ai cru même, pendant un instant, entendre
-<i>maribarou</i>, ainsi que les nègres appellent
-le tonnerre, comme vous ne l'ignorez pas,
-<i>grogner</i> un peu au large&hellip; Mais ces <i>épars</i>, ces
-feux d'été, comme on dit, ne nous annoncent
-qu'une <i>beauture</i> de brise: vous voyez bien,
-d'ailleurs, la preuve en est très claire, et&hellip;
-si le temps était à vendre, on en achèterait
-comme celui que nous avons depuis notre départ;
-car une jeune fille ne pourrait pas, sans
-être goulue, en demander mieux au ciel et à
-son époux le jour de ses noces.»</p>
-
-<p>A peine notre jaseur de patron achevait-il
-ces mots, qu'une lueur très vive, venue de
-l'ouest, lui fit tourner la tête du côté d'où la
-clarté nous semblait être partie&hellip; Il se tut et
-moi aussi, et quelques secondes après avoir
-gardé le silence, nous entendîmes un bruit
-sourd retentir dans le lointain et ébranler,
-comme un lourd coup de foudre, l'air paisible
-qui nous environnait&hellip;</p>
-
-<p>A la première lueur qui avait d'abord attiré
-notre attention, succéda une autre clarté aussi
-vive, et au coup de foudre, une autre détonation
-plus forte que celle que nous avions d'abord
-entendue&hellip;</p>
-
-<p>«Ces éclairs, dis-je au patron, paraissent
-indiquer qu'un orage s'élève contre le vent
-dans la partie de l'ouest.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit-il; mais vous ne remarquez
-pas, vous, monsieur le marin de la <i>terre ferme</i>,
-que ces éclairs prennent leur pied dans le
-même aire de vent, et que le bruit de votre tonnerre
-à vous, reste toujours, pour mon oreille,
-qui, sans vous faire de peine, est plus amarinée
-que la vôtre, dans <i>l'ouest</i> plein ou <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>
-tout au plus.</p>
-
-<p>&mdash;Et que concluez-vous de cette remarque
-ou de cet indice?</p>
-
-<p>&mdash;J'en conclus d'abord, ceci soit dit pour
-rire et sans vous offenser, que toute chemise
-qui ne dépasse pas le bas du dos, est réputée
-pour vareuse, et ensuite que le tonnerre que
-vous entendez est le tonnerre de Trompeloup,
-et que les éclairs qui nous brûlent les yeux
-partent tous unanimement de la lumière des
-caronades de <i>la Mandragore</i> et de la corvette
-danoise.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez donc qu'un engagement ait
-pu avoir lieu déjà entre ces deux navires?</p>
-
-<p>&mdash;Si je le crois, dites plutôt que j'en suis
-sûr, et vous ne risquerez pas de vous mettre
-dedans. Raisonnons un peu, car le raisonnement
-est ce qui distingue les hommes des autres
-animaux de même espèce, à ce que je me
-suis laissé dire du moins à l'école par mes
-maîtres, dont malheureusement je n'ai pas
-profité. Sur quel aire de vent, s'il vous plaît,
-Trompeloup a-t-il gouverné en nous quittant?</p>
-
-<p>&mdash;En nous quittant?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, en nous quittant, ou, si vous aimez
-mieux et si c'est plus français, quand il nous
-a quittés?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! je crois, autant que je puis me le
-rappeler, qu'il a gouverné à l'ouest.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! à l'ouest, à l'ouest! ceci ne dit rien,
-parce que c'est bientôt trouvé, à l'ouest, à
-l'ouest! la belle manière de répondre à une
-question de mathématiques!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! écoutez donc, je ne me flatte pas non
-plus d'être marin.</p>
-
-<p>&mdash;On ne le voit bien que trop, et si vous
-vous en flattiez, vous auriez bigrement tort,
-ceci soit dit sans prétendre à vous insulter aucunement.
-Trompeloup a mis le cap à <i>l'ouest
-demi-nord</i>, ou à <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, pas
-un piment de plus, ni de moins. Or, combien
-de lieues supposez-vous qu'il ait faites de son
-côté, vent arrière, et que nous ayons halées en
-louvoyant, dans le vent, depuis cinq heures?
-Voyons, d'après votre estime?</p>
-
-<p>&mdash;C'est là ce qu'il me serait difficile de préciser
-et ce qu'il vous est très facile d'apprécier,
-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce qui s'appelle ne pas répondre et
-répondre tout de même très bien. Mais, cédez-moi
-la parole pour un instant seulement, et il
-n'y aura pas trop de bêtises de dites. Eh bien!
-moi, j'estime que Trompeloup, avec la petite
-brise qu'il fait, aura fait sept lieues et demie
-et nous une lieue et demie, ce qui fait par conséquent&hellip;
-attendez donc&hellip; ce qui fait sept et
-demie et une et demie&hellip; Attendez donc!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, neuf lieues&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voilà redevenu plus savant que
-moi en fait de calculs de géométrie&hellip; C'est
-juste, au reste&hellip; Cela fait, par conséquent,
-neuf lieues marines qui ne sont pas des lieues
-de poste aux chevaux, qui existent entre Trompeloup
-et nous actuellement&hellip; Or, dans quel
-aire de vent voyez-vous flamber les éclairs et
-entendez-vous les susdits coups de soi-disant
-tonnerre? Regardez là au compas. Dans <i>l'ouest</i>
-ou à <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, n'est-ce pas?&hellip;
-Et à l'instinct de l'oreille, à environ huit ou
-neuf lieues plus ou moins, n'est-il pas vrai?
-Ainsi donc, vous voyez bien que la <i>dérive et la
-variation</i> étant du même bord, si vous savez
-l'astronomie, il faut ajouter les deux quantités:
-ce qui vous donnera ce que vous cherchez.
-Conséquemment donc, c'est Trompeloup et non
-pas le tonnerre qui se donne une peignée, entre
-<i>l'ouest</i> et <i>l'ouest-quart-nord-ouest</i>, avec la corvette
-danoise en question. Or, c'était bien là,
-je pense, ce qu'il fallait démontrer&hellip; Et dites-moi
-à présent si les mathématiques et la théorie
-sont inutiles dans la navigation!»</p>
-
-<p>La suite de nos observations sembla, au surplus,
-donner raison aux savantes et lumineuses
-conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacité
-extraordinaire, sans altérer la pureté de
-l'horizon, sous le vent, continuèrent à se succéder
-avec rapidité, et le bruit des sourdes
-détonations ne cessa, pendant plusieurs heures,
-de suivre à des intervalles égaux l'explosion de
-ces éclairs qui nous éblouissaient de leur éclat
-répété.</p>
-
-<p>Plus tard, nous apprîmes qu'à l'heure où nous
-avions remarqué cette circonstance intéressante
-de notre navigation, un combat terrible
-s'était livré cette nuit même, entre <i>la Mandragore</i>
-et la corvette danoise, et que celle-ci,
-après avoir succombé dans un abordage furieux,
-avait été incendiée par les corsaires et
-jetée toute fumante encore sur la côte de Saint-Thomas,
-pour que le gouverneur reconnût, à ce
-signe épouvantable, la vengeance que les forbans
-avaient su tirer des vainqueurs de <i>l'Invisible</i>
-et de la capture de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, par
-la corvette <i>le Hamlet</i>.</p>
-
-<p>Nous mouillâmes, le septième ou le huitième
-jour de notre départ de Saint-Thomas, sur la
-rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé
-<i>le Figuier</i>.</p>
-
-<p>Malgré toute la célérité qu'avait pu mettre
-notre patron caboteur à nous faire faire le trajet
-de Saint-Thomas à la Martinique, une petite
-goëlette partie de Saint-Thomas même deux
-jours après nous, se trouva être rendue à notre
-destination quelques jours avant que nous ne
-pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.</p>
-
-<p>A mon retour dans mon logis, le facteur de
-la poste me remit deux lettres apportées le matin
-par la petite goëlette qui nous avait devancés.
-Une de ces missives était scellée du cachet
-de la comtesse de l'Annonciade. J'ouvris d'abord
-la lettre de cette dame. L'épître était
-ainsi conçue:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Oh! monsieur, combien il m'en a coûté de
-vous faire l'aveu que vous allez lire et qui
-est devenu trop nécessaire au repos de ma
-conscience, pour que j'hésite un seul instant
-à surmonter tous les faux scrupules qu'il me
-faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux
-que la plus coupable des femmes. Oui, monsieur,
-j'ai besoin que vous me pardonniez l'égarement
-malheureux que j'ai mis à poursuivre
-jusqu'à la mort, quelques infortunés que
-je croyais plus criminels peut-être qu'ils n'avaient
-pu l'être. Vous avez été témoin de l'acharnement
-irréfléchi et bien condamnable
-avec lequel je n'ai cessé de solliciter, pendant
-plusieurs mois, l'exécution des pirates, dont
-la rigueur de la loi toute seule n'aurait que
-trop tôt, sans mon aide fatale, réclamé le
-sang et la tête; je n'ai eu de repos que lorsque
-ce que j'appelais ma vengeance a été
-assuré par un funeste arrêt. Hier encore,
-malgré les nobles efforts que vous aviez faits
-si inutilement pour apaiser l'exaltation de
-mon ressentiment, je pensai, en apprenant
-la condamnation des coupables, pouvoir porter
-au pied de l'échafaud où ils devaient tous
-monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je,
-une âme presque satisfaite du succès
-de mes cruelles démarches. Mais que nos
-plus fermes résolutions s'évanouissent vite
-chez nous autres pauvres femmes, quand
-nous voyons devant nos yeux le spectacle
-des maux qu'a causés notre imprudence et
-l'abîme que nous avons entr'ouvert sous les
-pas de ceux que nous nous croyions intéressées
-à punir! Comment, après m'être enorgueillie
-devant vous, de ce que vous nommiez
-si justement ma cruauté, oser vous dire
-maintenant ce que j'ai éprouvé en voyant
-ces seize infortunés monter au supplice, non
-pas avec l'audace de monstres endurcis dans
-le crime, mais avec la touchante résignation
-de chrétiens repentans et soumis à la volonté
-divine!&hellip; Huit d'entre eux se sont confessés
-au pied de l'échafaud: ce spectacle, qui arrachait
-des larmes à la foule, a produit sur
-moi une impression dont je ne saurais vous
-donner une idée, et quand les têtes de ces
-malheureux qui priaient avec tant de ferveur
-une minute auparavant, ont roulé, toutes sanglantes,
-à mes pieds, je me suis évanouie!!!!</p>
-
-<p>»En revenant à moi, monsieur, j'ai pris la
-plume pour vous dire que j'ai été bien coupable
-en demandant autant de sang chrétien
-au tribunal de la justice humaine&hellip; Oh!
-j'ai bien besoin que vous, qui m'avez vue,
-avec horreur peut-être, si cruelle et si peu
-digne de mon sexe, j'ai bien besoin que
-vous me pardonniez en apprenant les larmes
-que je verse aujourd'hui sur une faute que
-je voudrais pouvoir racheter au prix de tout
-ce qui me reste de plus précieux au monde&hellip;
-C'est à ceux qui n'ont rien à se reprocher
-qu'il est facile de se montrer généreux envers
-les pécheurs qui n'ont que des remords à
-offrir au ciel en expiation de leurs coupables
-erreurs. Vous avez arraché à la mort le plus
-criminel de tous les condamnés; je donnerais
-aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je
-vous reprochais, il y a deux jours encore, d'avoir
-osé faire en faveur de ce misérable capitaine.
-Pardon, pardon&hellip; j'implore à genoux
-votre clémence et celle de Dieu! Ils sont
-morts chrétiens et repentans, eux, et c'est à
-eux de prier aujourd'hui pour moi&hellip; Je n'ai
-pas la force d'achever; mes pleurs inondent
-mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent
-le papier sur lequel je vous trace ces lignes
-pour vous demander que vous ne détestiez
-pas trop la malheureuse</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk">A**** VESLACA,<br />
-<small>COMTESSE DE L'ANNONCIADE.</small>»</span></p>
-
-<p><span class="blk small">Saint-Thomas, île de sang et de deuil,<br />
-ce 10 janvier 18</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu
-cette lettre étrange, se serait attendu à un
-revirement si soudain de sentimens! Est-ce
-bien là cette comtesse que j'ai vue si acharnée
-à poursuivre sa proie, qui vient aujourd'hui
-verser des larmes de pitié sur le sort des victimes
-qu'elle se faisait orgueil d'immoler à sa
-haine! Quoi, parce qu'il a plu à quelques-uns
-de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud,
-voilà ma petite tigresse qui se reproche
-comme un crime, la plus douce satisfaction
-qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde!
-Oh! qui pourra dire tout ce que le c&oelig;ur des femmes
-renferme de mystère, de contradictions et
-d'inexplicable!&hellip; Et combien je me félicite de
-n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de
-ma vie, à la mobilité de c&oelig;ur et à la légèreté
-d'esprit de ces êtres qui nous promettent une
-félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons
-maintenant à cette autre épître dont l'écriture
-de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive
-aussi de Saint-Thomas&hellip; Voyons ce qu'elle
-peut contenir&hellip; J'ouvris et je lus:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>»J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous
-habitiez Saint-Pierre. Je me permets aujourd'hui
-de vous écrire pour vous annoncer une
-chose qui vous fera peut-être plaisir, si vous
-êtes aussi bon que j'aime à le penser. Mon
-père n'a pas perdu sa place, comme je le
-craignais, après la fuite du prisonnier; mais
-il a été fortement grondé pour sa négligence.
-Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir
-aidé à arracher à la mort la plus honteuse,
-le jeune homme que les pirates avaient perdu
-et qui me paraissait si innocent du crime
-qu'on voulait lui faire payer si cher. Je ne
-l'ai vu que trois fois dans sa prison, mais son
-malheur m'a tellement prévenue en sa faveur,
-que, sans aucun espoir de récompense,
-j'aurais fait pour lui ce que vous croyez
-peut-être que je n'ai fait que par intérêt;
-mais pour mériter votre estime et pour vous
-prouver que je n'ai agi que par humanité,
-je vous prie de reprendre l'or et la bague que
-vous m'aviez donnés pour m'engager à prendre
-part à votre bonne action. Mon père
-n'ayant pas été renvoyé, cela me suffit; et je
-vous prie de ne pas m'en vouloir, si je vous
-renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance
-je me ferais un plaisir d'accepter
-de vous, mais qui me feraient mal à voir, en
-me rappelant le motif qui vous a engagé à
-me les offrir. C'est votre estime que je veux
-et pas autre chose, à moins que ce ne soit
-un peu d'amitié et un petit souvenir pour
-votre</p>
-
-<p class="ind">»Très humble et obéissante servante,</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">Acacie BARNABÉ</span>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Un petit sac de taffetas noir accompagnait
-cette lettre: il renfermait la bague et les doublons
-que j'avais donnés à la bonne et jolie fille
-du geôlier de Saint-Thomas.</p>
-
-<p>Allons, me dis-je, encore une femme dont ce
-vagabond a fait la conquête! Et quelle femme,
-je vous le demande, la plus intéressante de
-toutes celles qui se sont attachées à lui. Oh! il
-n'y a que pour les aventuriers que ces bonnes
-fortunes-là sont faites, et il n'est dans la destinée
-d'aucun homme comme il faut, d'intéresser
-à ce point des femmes de toute condition,
-avec des qualités aimables seulement et des
-moyens ordinaires de plaire et de séduire. Négresses,
-comtesses, dames de haut parage, filles
-de concierges, tout a subi la commune loi qui
-semblait soumettre tant de c&oelig;urs féminins
-au charme irrésistible du sort de ce Banian!
-Une fière espagnole va le chercher dans le rang
-le plus abject pour en faire son amant. Barbouillé
-de noir pour fuir l'infamie qui s'attachait
-à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la
-plus belle négresse de la colonie. Arrêté comme
-pirate pour être jeté comme le plus vil criminel
-au bout de la corde du gibet, il lui suffit de
-se montrer à la plus séduisante des filles de
-concierge pour la charmer et l'engager à braver
-la colère de son père, afin de le soustraire
-au supplice le plus ignominieux et à la mort
-la plus inévitable.</p>
-
-<p>Quel Adonis, doué de toutes les qualités du
-c&oelig;ur et de l'esprit, pourrait se flatter, dans les
-situations les plus brillantes de la vie, d'avoir
-fait autant de conquêtes ou d'avoir inspiré un
-amour aussi vrai et aussi désintéressé! Pour
-un homme épris de la passion des aventures
-galantes, ne serait-ce pas une compensation
-presque suffisante à tous les maux et à toutes
-les angoisses qu'a éprouvées ce drôle! Non,
-mais c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite
-Acacie, quelque chose de si touchant et de si
-naïvement tendre, qu'en vérité on se sentirait
-presque tenté de porter envie à une partie
-de la destinée de mon digne protégé. «Je
-ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'écrit-elle,
-mais son malheur m'a tellement
-prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir
-de récompense, j'aurais fait pour lui ce
-que vous croyez que je n'ai fait que par intérêt!»
-Quel aveu ingénu dans ces mots si simples!
-«Je ne l'ai vu que trois fois,» et comme
-elle a bien compté les fois!&hellip; Et la fille du
-plus endurci de tous les geôliers des colonies&hellip;
-Où diable donc va se fourrer la délicatesse
-des sentimens les plus exquis?</p>
-
-<p>J'en étais à ce point de mes réflexions, quand
-j'entendis dans mes escaliers un pas lourd et
-lent qui m'annonçait l'arrivée de quelque mulâtresse
-ou de quelque négresse. A l'aspect de
-deux yeux flamboyans qui brillaient comme
-deux diamans dans l'obscurité du petit corridor
-qui conduisait à ma chambre, je devinai la
-visite de Supplicia.</p>
-
-<p>«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant
-un sourire mélancolique entr'ouvrir ses deux
-belles rangées de dents. Comment est-ce que
-vous vous portez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je
-avec distraction.</p>
-
-<p>&mdash;Et <i>lui</i>? me demanda-t-elle, sans oser
-ajouter un autre mot à cette question naïve.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Lui!</i> eh bien! il se porte toujours bien
-aussi, j'ai du moins tout lieu de le croire.</p>
-
-<p>&mdash;Et où, s'il vous plaît, sans vous fâcher,
-croyez-vous qu'il se porte bien?</p>
-
-<p>&mdash;Où, dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maître, j'ai dit <i>où?</i> à vous pour savoir
-où il est actuellement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je pense qu'il est actuellement en
-lieu de sûreté et à son aise à la Côte-Ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est bien loin la Côte-Ferme, s'il
-vous plaît, maître?</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce
-que tu voudrais par hasard l'aller rejoindre?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, je n'y pense pas, parce que ça
-m'est défendu. Mais, si j'étais libre de mon
-corps ou <i>libre de Savane</i> seulement, j'aurais
-alors la permission de penser à ce que je voudrais
-et j'y penserais&hellip; Depuis surtout que
-le bâtiment du capitaine <i>Invisible</i> l'a pris et
-qu'on a dit qu'il s'était battu, je sens bien moi
-que j'ai envie de le voir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et, d'où sais-tu, ou plutôt qui t'a mis
-dans la tête qu'il était parti avec <i>l'Invisible</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? la petite fille de couleur qui fait
-des <i>piailles</i> et qui devine tout ce qui est arrivé
-aux autres.</p>
-
-<p>&mdash;Et cette petite fille de couleur t'a dit?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Que vous aviez embarqué M. Gustave à
-bord du grand brick là de <i>l'Invisible</i>, et puis
-qu'il était parti pour courir la piraterie sur les
-grandes mers et se faire peut-être arriver malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Supplicia, ma bonne amie, cette petite
-fille de couleur, qui vous a dit la bonne aventure
-et que vous avez été assez simple pour
-écouter, vous a trompée et en a menti. Il faut
-que vous me conduisiez chez elle et que vous
-m'avouiez ce que vous lui avez donné pour l'engager
-à vous tourner la tête avec toutes ces
-faussetés.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai donné à elle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce que vous lui avez donné?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que moi j'avais: mon collier de
-grenat, mes bracelets fermés et tous mes madras-papillon.</p>
-
-<p>&mdash;La petite coquine! Je vais d'abord la voir
-et la faire punir ensuite pour avoir ainsi abusé
-de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et
-nous verrons.»</p>
-
-<p>Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé
-par Supplicia, vers l'asile de la maudite bohémienne
-de Saint-Pierre.</p>
-
-<p>Mais c'est en vérité aujourd'hui le jour des
-femmes pour le compte de ce damné de Banian!
-me dis-je en cheminant à côté de l'une de ses
-tendres victimes. Et de toutes celles dont le
-drôle a fait la conquête, cette pauvre négresse
-décidément me semble mériter le prix de la constance
-et du dévouement; si tant est que l'on
-soit jamais tenté de décerner un prix à l'amour
-que peut avoir inspiré un pareil garnement.
-La comtesse a oublié les devoirs que lui imposait
-son rang, pour descendre jusqu'à lui et en
-faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas
-l'a délivré de sa prison en exposant la
-place de son père et sans vouloir accepter la
-récompense due à un service aussi signalé. Mais
-cette pauvre Supplicia qui, après avoir été séduite,
-trompée, abandonnée par lui, elle et son
-enfant, s'avise de donner à une devineresse
-tout ce qu'elle a de plus précieux, pour apprendre
-non pas où il peut s'être réfugié et ce
-qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu,
-ah! voilà qui surpasse en mérite et en abnégation
-amoureuse et le sacrifice de la comtesse et
-le tendre désintéressement de la fille du geôlier.
-«Bravo Supplicia! lui dis-je, en m'approchant
-d'elle et en lui pressant, je crois, la main avec
-une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne
-amie, tu es une folle d'avoir ainsi donné tes
-petits bijoux pour un mensonge, mais tu es une
-bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter
-bonheur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je le crois aussi, me répondit-elle,
-toute gaie et toute contente de ma prédiction.
-Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me
-baiser respectueusement la main que je lui
-avais tendue, c'est que, voyez-vous, maître, je
-prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour
-lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous!</p>
-
-<p>&mdash;Et pour toi aussi, sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le
-bon Dieu ne s'en occuperait pas. C'est pour
-vous autres blancs et peut-être un peu pour les
-mulâtres que le bon Dieu travaille dans le ciel.
-Mais, voilà, me dit-elle, à voix basse, en s'arrêtant
-devant une maison en bois, la case de
-la petite fille de couleur, celle-là qui fait des
-<i>piailles</i>.»</p>
-
-<p>Faire des <i>piailles</i> signifie, dans la langue des
-noirs, faire des évocations cabalistiques et de
-la fantasmagorie.</p>
-
-<p>J'entrai aussitôt et en marchant à quatre
-pattes pour franchir plusieurs étroites issues,
-dans un appartement tendu de larges pièces
-de calicot noir, sur lesquelles étaient cousues
-des découpures de toile blanche, figurant grossièrement
-des têtes de mort et des ossemens
-en croix. Au milieu de ce sinistre repaire de
-sorcière, était une table en mauvais bois de
-sap, et sur cette table vermoulue, des fioles,
-un petit squelette d'enfant, des branches de
-cyprès desséchées et des paquets d'herbes flétries.
-Une odeur nauséabonde de fenouil et
-de fleurs funéraires, saturait l'air pesant qui
-remplissait cet antre à peine éclairé par une
-lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un
-coin. Je demandai d'une voix forte et très peu
-émue, la maîtresse du logis. Tout resta sourd
-dans l'appartement à ce premier appel. Je jugeai
-bientôt à propos de faire une nouvelle
-sommation aux esprits infernaux du lieu, et le
-même silence accueillit cette injonction devenue
-cependant plus impérieuse encore que la
-première. Pour la troisième et dernière fois,
-je m'avisai de joindre le geste aux paroles et
-de frapper cinq à six coups de rigoise (car je
-m'étais muni d'une cravache) sur la table encombrée
-de la sorcière, au risque de briser les
-fioles mystérieuses d'où elle tirait probablement
-la science qu'elle faisait payer si cher à
-ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége
-bruit, je vis enfin sortir de dessous les sinistres
-draperies d'un des angles du sanctuaire,
-une manière de femme recouverte de guenilles
-noires. La pâleur cadavérique de cette misérable
-me parut d'autant plus repoussante, que
-je ne pus la remarquer qu'à la lueur blafarde
-de la lampe qui jetait, sur toute cette scène,
-une apparence pour ainsi dire sépulcrale.
-«Qui êtes-vous? m'écriai-je, en voyant ce spectre
-s'avancer lentement vers moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Rien sur la terre, me répondit d'une voix
-caverneuse le spectre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! si vous n'êtes rien ici, allez me
-chercher la maîtresse de cette case à canailles.</p>
-
-<p>&mdash;La maîtresse, c'est moi; mais le maître
-de tout, vous n'avez pas besoin de le chercher
-ici, car il est là-haut!»</p>
-
-<p>La sorcière, en prononçant ces mots d'un air
-solennel, me montrait le ciel, ou plutôt le plafond
-de son obscur logis.</p>
-
-<p>«Comme pour le moment la maîtresse de
-votre turne me suffit, lui répondis-je, c'est à
-vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont
-devenus les bracelets et le collier de grenat
-que vous avez pris à cette négresse pour lui débiter
-des mensonges?</p>
-
-<p>&mdash;Le mensonge, répliqua la sybille, n'est
-jamais entré par cette porte; et la vérité, monsieur,
-est une chose assez belle et assez rare
-pour qu'on accorde une petite récompense à
-ceux qui ont le don de la deviner et le courage
-de la dire.</p>
-
-<p>&mdash;Trève de langage prophétique avec moi,
-lui dis-je un peu impatienté du ton d'assurance
-qu'elle conservait en ma présence. Il faut que
-tout de suite vous rendiez à cette malheureuse,
-et devant moi, les bijoux que vous lui avez
-escroqués.</p>
-
-<p>&mdash;Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais
-trouvé dans mon livre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous
-semble. Mais venons-en le plus tôt possible au
-fait, car je n'ai pas de temps à perdre avec
-vous. Il est à ma montre six heures dix minutes
-et si, à six heures un quart, je n'ai pas ici
-à ma disposition les objets que je veux vous
-faire restituer, je vous avertis que je vais faire
-aussi des miracles dans la case, et des miracles
-à ma manière.</p>
-
-<p>&mdash;Que la volonté du ciel s'accomplisse, dit-elle,
-et agissez, si vous avez reçu de là-haut le
-don d'agir dans le présent et de pénétrer dans
-l'avenir.»</p>
-
-<p>Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la
-muraille que par quelques mauvais clous. D'un
-tour de main il me fut facile d'arracher ces
-lambeaux et de déchirer les misérables voiles
-qui, jusque-là, avaient caché aux yeux des profanes,
-les mystères de la prophétesse. Mais
-quelle fut ma surprise, lorsque, sous une des
-guenilles de la draperie que j'étais en train de
-si bien <i>déralinguer</i>, comme disent les marins,
-j'aperçus, blotties et tremblantes dans un des
-coins de l'appartement, deux des autorités de
-la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette
-découverte, que ceux qui en étaient l'objet
-avaient pu être déconcertés de se voir ainsi
-traqués dans leur gîte, je m'adressai à la sybille
-pour lui dire:</p>
-
-<p>«Puisque le libertinage ou la superstition
-amènent chez vous si bonne compagnie, je ne
-pousserai pas plus loin mes recherches. Le
-respect que je dois conserver encore pour certaines
-convenances, me prescrit une réserve
-dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui
-cependant pourra tourner à votre profit. C'est
-le procureur du roi lui-même, qui se chargera
-sans doute de poursuivre, au nom de la justice,
-les investigations que j'ai si bien commencées&hellip;»</p>
-
-<p>A ce mot de procureur du roi, la malheureuse
-qui, jusqu'au dernier moment, avait paru
-dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le
-calme qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus
-que balbutier quelques paroles inintelligibles
-d'une voix émue et suppliante&hellip; Le trouble
-qu'elle éprouvait était trop visible pour que je
-ne cherchasse pas à profiter de son embarras
-pour arriver au but de ma visite&hellip;</p>
-
-<p>«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre
-à ma disposition les objets que vous a
-livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite
-les moyens que vous avez employés pour
-découvrir ce que vous appelez la vérité sur la
-prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de
-nommer son amant.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon maître, me répondit-elle, sans
-me donner le temps d'achever, voici, puisque
-vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets,
-les madras et le collier de Supplicia.
-Mais, de grâce, pas un mot, je vous en prie, à
-M. le procureur du roi, de ce que vous avez
-vu ici. Mon existence et le sort des pauvres,
-dépendent de votre discrétion&hellip; Tout l'argent
-que je gagne, au métier que je fais, passe en
-aumônes et en charités dans les mains des indigens
-de la colonie.</p>
-
-<p>&mdash;Admirable bienfaisance qui dépouille
-quelques malheureux nègres bien laborieux,
-pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians
-moins pauvres que ceux dont tu trompes l'imbécile
-crédulité! Mais revenons au dernier article
-de la capitulation. Comment as-tu pu être
-conduite à imaginer que le Banian avait quitté
-l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous le voulez, je vous dirai,
-mais ceci entre vous et moi, que certain soir&hellip;
-excusez-moi si je vous parle si bas, que certain
-soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse
-Belle-Vue avec <i>l'Invisible</i> et une autre personne,
-une jeune fille de couleur, que vous n'avez
-sans doute pas aperçue, se trouvait à dix pas
-de vous sur la grève. Elle vit un blanc qu'elle
-crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer
-dans un des canots du corsaire mouillé
-en rade: elle entendit même le <i>capitaine Invisible</i>
-parler à M. le Banian qui vous avait baisé
-la main avant de sauter à bord du canot&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et cette fille de couleur qui espionnait
-si bien les trois personnes qu'elle avait prises
-pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle,
-elle-même?</p>
-
-<p>&mdash;C'était moi!</p>
-
-<p>&mdash;Et sur un soupçon qui vous a si complétement
-abusée, vous avez été donner, comme
-une vérité dont vous étiez sûre, le conte que
-que vous avez fait payer à Supplicia, pour une
-révélation de là-haut! Et vous n'avez pas craint,
-en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir
-le prix réservé au mensonge, et le châtiment
-dû à votre coupable avidité?</p>
-
-<p>&mdash;Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous
-pouvez m'en punir. Mais si je n'ai pas menti,
-je ne demande qu'une chose, c'est votre silence.
-Et puis, mon bon maître, si, comme vous le
-répétez, j'ai fait un mensonge, à présent que
-vous avez repris les bijoux de la négresse,
-vous ne pouvez pas dire que ce mensonge
-m'a été payé trop cher. Je voudrais pouvoir
-donner tout ce qui reste encore dans ma case,
-pour que ce qui vient d'avoir lieu ce soir chez
-moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain des
-pauvres et le mien que je vous demande à genoux
-comme une charité, et je vous crois trop
-bon c&oelig;ur pour que j'aie à craindre que vous
-cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de
-la peine.»</p>
-
-<p>Je sortis du trou de la sybille, sans daigner
-la rassurer sur son avenir, et en jetant les yeux
-avec dégoût sur le pan de serpillière que, par
-pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités
-coloniales que j'avais laissées, plus
-mortes que vives, tapies dans leur coin. Supplicia,
-riant comme une folle du désappointement
-de la devineresse, me suivit en faisant
-sauter avec joie dans ses mains les bracelets et
-le collier que je venais de lui faire restituer&hellip;</p>
-
-<p>«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant
-si heureuse de sa gaieté et de son triomphe,
-que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant
-ses deux belles rangées de dents et en fixant
-sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes,
-moi, je pense, maître, que vous êtes
-dix fois, cent fois, <i>plus que cent fois</i>, plus sorcier
-que cette petite sorcière-là!»</p>
-
-<p>La bonne Supplicia ne savait compter que
-jusqu'à cent. Elle eût dit <i>mille fois</i> si elle avait
-compris ce que voulait dire <i>mille</i>.</p>
-
-<p>«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a
-rendu tes bijoux?</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que
-j'ai bien vu qu'elle ne m'avait pas dit la vérité,
-car si elle avait dit la vérité à moi, elle aurait
-gardé ce que je lui avais donné pour me dire
-ce que moi j'aurais voulu savoir d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste
-ce que je voulais te faire comprendre. Et une
-autre fois, ce qui vient de se passer sous tes
-yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne
-plus te faire tromper par ces diseuses de faussetés
-et de menteries.</p>
-
-<p>&mdash;Maître, me dit alors la jeune négresse,
-puisque vous êtes plus savant que la sorcière
-qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi
-ce que vous savez, et apprenez-moi ce que
-monsieur est devenu et où il a été?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vais te l'apprendre, curieuse,
-puisque tu le veux à toute force. Monsieur est
-en France, il est heureux et pense toujours à
-toi.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est bien la bonne aventure bien vraie
-que vous venez de dire à moi? Oui, n'est-ce
-pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au
-moins je pourrai travailler pour gagner ma
-liberté, et aller un jour en France le retrouver;
-car si vous savez tout ce qui doit arriver,
-vous devez voir qu'un jour je deviendrai <i>libre
-de mon corps</i> et que j'irai rejoindre <i>monsieur
-à moi</i> qui sera bien content de revoir Supplicia
-et son fils à lui et à la pauvre négresse.»</p>
-
-<p>Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument
-dans un langage dont il me serait
-impossible de peindre la naïveté, la préoccupa
-tellement pendant les années qu'elle passa
-encore sous mes yeux à Saint-Pierre, que toutes
-les semaines je la voyais arriver chez moi
-pour me dire: «Maître, j'ai ramassé, depuis
-lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon
-travail: gardez encore cet argent, et quand il
-y en aura assez pour racheter ma liberté à ma
-maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai trouver
-un capitaine pour le prier de me conduire en
-France, avec quelque dame de la colonie qui
-me prendra à son service pour la traversée.</p>
-
-<p>&mdash;Et une fois en France, lui demandai-je,
-que feras-tu?</p>
-
-<p>&mdash;J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là,
-qui sera bien heureux de revoir son enfant
-et la mère de son fils.»</p>
-
-<p>Sans partager toutes les illusions de la pauvre
-Supplicia, je cherchai du moins à réaliser
-une partie de ses espérances; et ses petites
-épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y
-ajouter, la mirent bientôt à même de racheter
-cette liberté après laquelle elle soupirait chaque
-jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse,
-et le soir où je lui annonçai cette nouvelle tant
-désirée, je sentis la joie inexprimable que je
-venais de lui donner me faire mal; c'était le
-moment où elle devait perdre les illusions qui,
-jusque-là, lui avaient fait supporter avec tant
-de résignation et d'enchantement peut-être,
-tout le poids de l'esclavage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Ah! le candidat de votre choix n'est
-pas Français!</p>
-
-<p class="attr">(Page 215.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Dernier retour en France;&mdash;une élection et un député;
-soupçon, méprise et nouveau soupçon.</p>
-
-
-<p>Après avoir fait fort passablement mes petites
-affaires dans les colonies et avoir eu le
-malheur de perdre en France les deux vieux
-oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai
-bon de revenir dans ma patrie, jouir paisiblement
-du fruit de mes travaux et des avantages
-de ma succession. Un navire que j'affrétai et
-que je chargeai de quelques centaines de barriques
-de sucre, me ramena en Europe avec
-ma fortune conquise et les espérances que je
-fondais sur ma fortune héréditaire; et je débarquai,
-au bout de dix ans de pacotillage et
-de quarante jours de traversée, dans un port
-du midi, que je demanderai la permission au
-lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir
-à la malignité du public des allusions trop
-directes ou trop absurdes sur les habitans du
-lieu où je fus accueilli à mon retour dans mon
-pays natal.</p>
-
-<p>A mon arrivée dans ce port anonyme, la première
-personne qui courut s'embarrasser dans
-mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui,
-pour avoir ma commission de pacotille, était
-venu, comme on s'en souvient peut-être à mon
-début dans les affaires, m'inviter à dîner chez
-lui et à entendre sa fille aînée chanter de l'italien.
-Cet honnête trafiquant ayant appris à l'avance
-mon débarquement dans la ville où il
-avait jugé à propos de transporter, depuis quelque
-temps, ses pénates commerciaux, s'attacha
-à mes pas avec un tel acharnement, que, pour
-me dégager un peu de lui, je me trouvai forcé
-de lui accorder la consignation des marchandises
-que je ramenais avec moi. «Vous n'avez pas
-de répondant en douane, me dit-il, pour expédier
-vous-même vos sucres où il vous plaira, et
-d'ailleurs, n'étant pas établi sur place, vous ne
-pourriez parvenir que fort difficilement à faire
-seul vos propres affaires avec quelque sécurité
-pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici.
-Moi je vous offre au contraire toutes les facilités
-qui vous manquent, et la connaissance des
-lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai
-du crédit chez le receveur, une activité infatigable
-pour les affaires qu'on me confie, un dévouement
-à toute épreuve pour les intérêts des
-autres quand ils deviennent surtout un peu les
-miens et que je les ai épousés par devoir. Vous
-ne connaissez personne sur le marché et vous
-m'avez été anciennement recommandé au Hâvre:
-vous avez même dans le temps refusé de
-dîner chez moi et de venir entendre mon aînée
-qui chantait alors si bien: c'est donc une
-réparation que vous me devez, et que j'exige
-aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance.
-Consignez-moi vos quatre cent soixante-quinze
-barriques de sucre et vos tierçons d'assortiment:
-le cours de la <i>douceur</i> est <i>ferme</i> et
-promet de devenir bon; nous écoulerons bien
-cette partie qui arrive à point pour alimenter
-une consommation aux abois et à laquelle nous
-ferons mettre les pouces, et ce sera une affaire
-arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle
-et au mieux de nos intérêts réciproques.»</p>
-
-<p>Cette argumentation mercantile était trop
-logique et l'argumentateur trop pressant, pour
-que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai
-mon obligeant cicerone consignataire de
-ma cargaison. C'était d'ailleurs un brave homme
-assez droit et adroit en affaires et qui passait
-pour avoir une réputation intacte. Je n'aurais
-pas trouvé mieux dans toute la ville. J'acceptai
-avec confiance les services qu'il m'offrait avec
-tant d'empressement. Le lendemain les deux
-ou trois feuilles de commerce de la ville ne furent
-remplies que de son nom.</p>
-
-<p>«Voilà donc une affaire conclue entre vous
-et moi, dis-je à mon consignataire. Mais expliquez-moi,
-s'il vous plaît, quelle raison a pu vous
-engager à quitter une place où vous paraissiez
-vous trouver si bien, pour venir habiter un
-pays qui devait être nouveau pour vous?</p>
-
-<p>&mdash;Raison de santé et considérations de famille,
-me répondit mon homme. L'air de la Normandie
-était trop lourd pour mes poumons;
-et puis j'avais deux filles à marier dans un pays
-où les transactions matrimoniales sont difficiles
-en diable, sous le rapport de l'assortiment de la
-marchandise ou plutôt des caractères, s'entend;
-tandis que, dans le midi, ces genres d'affaires
-se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence
-d'un climat qui semble singulièrement favoriser
-les spéculations conjugales et les liaisons de
-relations convenables.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;A merveilles, monsieur, à merveilles!
-L'aînée, celle qui chante ou plutôt qui chantait
-si remarquablement, m'a été demandée au
-bout de six mois de séjour sur place, par un
-des plus riches fabricans de chandelles du département.
-Le parti n'était pas brillant, mais
-il était solide, et le prétendant est devenu mon
-gendre, par marché passé par le courtier du
-lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.</p>
-
-<p>&mdash;Et la cadette?</p>
-
-<p>&mdash;La cadette, trois mois, jour pour jour,
-après l'écoulement ou plutôt après l'établissement
-de ma virtuose, s'est mariée à une des
-meilleures maisons en vin et eau-de-vie du cru
-du pays. Excellente acquisition, ma foi: toutes
-deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci
-j'espère bien que vous les verrez dans leur ménage
-où vous n'aurez plus à redouter le bruit
-importun des romances, mais où vous trouverez
-un ordre admirable et des livres tenus en
-partie-double avec une régularité et une intelligence
-rares, même chez les meilleurs comptables.
-Ce sont elles qui servent de premiers
-commis à leurs maris et qui nourrissent elles-mêmes
-leurs enfans&hellip; <i lang="la" xml:lang="la">Utile dulci</i>, comme dit
-le bon Cicéron ou le bon père Lafontaine. Ah!
-nous voici justement près de la douane. Vous
-m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons
-faire notre entrée et notre déclaration. Les visiteurs
-sont rares aujourd'hui, et n'en a pas qui
-veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre
-pour en obtenir un. Entrons d'abord au
-bureau des expéditions. J'ai le premier commis
-dans ma manche et le directeur me mettrait au
-besoin dans sa chemise. Ce qui n'est pas indifférent,
-car la douane, quand on n'y connaît
-personne, est le dédale le plus indéfinissable
-que le démon ait pu imaginer pour le tourment
-des négocians passés, présens et à venir.»</p>
-
-<p>Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait
-étranger aux m&oelig;urs et aux habitudes nouvelles
-que je trouvai toutes formées en revoyant
-la France. Dans l'endroit où je venais de débarquer,
-j'entendais parler autour de moi de
-<i>Charte</i>, de <i>constitution</i>, de <i>députés</i> et d'<i>élections</i>,
-sans trop savoir le sens que je devais
-attacher à ces mots encore inusités dans les
-colonies que j'avais quittées depuis si peu de
-temps. «Que signifie, demandai-je un jour à
-mon consignataire, une réunion <i>électorale</i> que
-je vois annoncée chaque matin dans les journaux
-de votre ville, pour le <i>choix d'un candidat</i>?&mdash;Ah!
-c'est là effectivement, me répondit-il,
-une chose qui doit être inintelligible pour vous
-qui venez d'un pays où l'on ignore sans doute
-encore les avantages et les charges du gouvernement
-que la Restauration nous a octroyé ou
-que plutôt nous l'avons forcée à nous donner.
-Une assemblée électorale, c'est, voyez-vous,
-une réunion préparatoire que forment les électeurs
-pour s'entendre sur le choix du candidat
-qui aspire à la députation. Mais pour vous expliquer
-plus clairement tout cela par un exemple
-et pour mieux vous faire concevoir une
-chose que je serais moi-même assez embarrassé
-de vous définir, en peu de mots, il y a
-un moyen tout simple à employer, c'est de vous
-faire assister à la réunion électorale dont vous
-venez de me parler. Tel que vous me voyez,
-je suis électeur et voici ma carte. Il vous sera
-facile de vous introduire cet après-midi dans
-le sein même de l'assemblée préparatoire qui
-doit avoir lieu dans une demi-heure tout au
-plus, et là vous en entendrez de belles, je vous
-jure, et vous pourrez du moins voir par vos
-yeux ce dont il s'agit. C'est trois jours après
-cette réunion que nous nommerons le député
-chargé de représenter notre ville à la chambre
-législative.</p>
-
-<p>&mdash;Et sur quel homme, demandai-je à mon
-électeur, avez-vous déjà porté vos vues?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà
-engagé ma voix en faveur d'un candidat qui a
-rendu les plus signalés services à notre localité.
-Tenez, ce pont en construction, dont vous
-pouvez apercevoir d'ici les piles à moitié faites,
-c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui
-coule si abondamment dans nos rues, c'est encore
-lui qui nous l'a fait venir de deux lieues au
-moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait
-soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns
-des envieux, que tant de bienfaits ont
-valus au candidat de mon choix, allèguent pour
-lui nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous
-dire qu'en récompense et pour prix des nombreuses
-améliorations que nous lui devons, il a
-obtenu des lettres de grande naturalisation,
-et que la date de ces lettres est encore assez
-fraîche.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le candidat de votre choix n'est pas
-français?</p>
-
-<p>&mdash;Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou
-péruvien, ou quelque chose comme cela. Mais
-cette circonstance, comme bien vous le pensez,
-n'est pas un motif d'exclusion pour lui, à mes
-yeux du moins. On peut n'être pas né en France,
-et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque
-surtout, comme mon candidat, on a fait
-servir à la gloire de sa patrie adoptive, les ressources
-d'une immense fortune.</p>
-
-<p>&mdash;Il est donc bien riche votre candidat?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que millionnaire, et ses talens égalent
-au moins ses richesses. Il a fondé ici, à
-lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois,
-et qui chaque jour dit un bien prodigieux
-de lui. Vous pensez bien que dans tout cela il
-y a un peu de partialité de la part du journaliste
-en faveur du propriétaire de la feuille en
-question. Mais quelques préventions que l'on
-puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal
-de M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que
-souvent ses éloges sont mérités, et que presque
-toujours il frappe juste sur les abus qu'il
-signale en politique comme en administration.
-Oh! c'est surtout lorsqu'il se met en train de
-tancer l'exagération et la mauvaise foi d'un
-petit journal de l'Opposition que nous laissons
-végéter dans le pays, qu'il est amusant à lire!
-car la feuille de M. de Camposlara reçoit, il
-faut vous le dire, les communications directes
-et intimes de la préfecture et quelquefois
-même, dit-on, certains petits articles de M. le
-préfet, lui-même, le plus mordant et le plus
-malicieux de tous les préfets du royaume, depuis
-qu'il y a des préfets en France; et comme
-vous devez le prévoir, cette faveur excite au
-plus haut degré la mauvaise humeur de la
-feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit
-la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges,
-les subventions et les faveurs exclusives:
-M. de Camposlara ordonne alors à son
-rédacteur de répondre, et le rédacteur riposte
-de suite et avec de bonne encre encore. Il résulte
-du choc de ces opinions et de l'ardeur
-de cette petite guerre, un grand divertissement
-pour le public. Aussi M. de Camposlara
-dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos
-qui caractérisent toutes ses saillies, que c'est
-lui qui a amené en France l'usage des combats
-de journalistes pour tenir lieu des combats
-de coqs dont s'amusent tant nos chers
-voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que deux
-coqs se battant et se mordant à beau bec en
-pleine rue, m'amuseraient beaucoup moins que
-la polémique acharnée de nos deux journaux.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous me rapportez là de ce
-M. de Camposlara, me donne le plus vif désir
-de le voir.</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques
-minutes vous pourrez l'entendre et jouir
-du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu
-de la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en
-provoquant la réunion à laquelle nous allons
-assister, a offert de réfuter toutes les objections
-qui pourraient lui être présentées par
-ses adversaires, car il sait combien l'influence
-qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis.
-Plusieurs d'entre eux, par exemple, ont poussé
-l'animosité jusqu'à vouloir insinuer, dans le
-public, qu'il ne devait la fortune dont il use si
-libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes
-d'une dame mystérieuse qui l'a suivi d'outre-mer
-dans notre ville et qui lui a promis sa
-main, disent toujours ses ennemis, s'il parvient
-à se faire nommer député et à acquérir une
-haute position sociale en France. Cette histoire
-romanesque, qui n'a pas même le mérite de la
-vraisemblance la plus grossière, nous a tous
-rendus furieux contre les calomniateurs d'un
-aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les
-basses man&oelig;uvres des adversaires de l'homme
-de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir
-tous dans les bonnes dispositions que nous
-avions pour lui. Croiriez-vous bien, par exemple,
-qu'on a même été, et ce seul fait caractérise
-assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que
-notre candidat n'avait pas l'âge voulu pour
-être éligible, et que ce n'a pu être qu'au moyen
-d'un extrait de naissance simulé et obtenu
-dans les pays étrangers, que M. de Camposlara
-a su justifier des quarante ans exigés par la
-loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait
-tomber sous le sens commun qu'on se fît
-vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des
-électeurs, et convoiter un mandat législatif au
-moyen d'une ruse qu'il serait si facile de découvrir
-tôt ou tard!»</p>
-
-<p>Tout en causant ainsi et en nous dirigeant
-vers le centre de la ville, nous arrivâmes en
-face d'une sorte de magasin dont un groupe
-de gens habillés de noir de la tête aux pieds,
-semblaient garder les portes. «Tenez, me dit
-mon consignataire, c'est ici que la réunion a
-lieu, et si je ne me trompe, les débats pour
-ou contre sont déjà commencés. Prenez ma
-carte d'électeur et entrez avec assurance: les
-commissaires ne vous feront aucune observation,
-et quant à moi, comme je suis connu de
-l'un d'eux, je passerai sans carte et au vu seul
-de ma bonne mine. Tâchez de ne pas vous
-perdre dans la foule: dans une minute ou deux
-tout au plus, je vous rejoindrai. Il y a justement
-affluence d'électeurs et de curieux en ce
-moment à la porte; profitez de la confusion,
-entrez et je vous suis.»</p>
-
-<p>Je passai par l'étroite issue du lieu de la
-réunion comme une lettre à la poste, et sans
-avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme
-carte d'électeur.</p>
-
-<p>L'espèce de <i>raout</i> politique qui s'offrit à mes
-premiers regards dans le magasin de réunion,
-se trouvait composé de cent cinquante à deux
-cents individus de tournure et de mise assez
-différentes. Les uns causaient vivement entre
-eux; les autres paraissaient écouter attentivement
-ceux qui parlaient, et tous semblaient
-être là aussi à l'aise qu'ils l'auraient été dans
-une halle au blé ou une foire en plein vent. Ce
-ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire
-pour démêler un peu un à un tous les objets
-qui s'étaient présentés d'abord si confusément
-à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer
-qu'un homme, monté sur une table, haranguait
-tant qu'il pouvait toute l'assemblée. Cet homme,
-dont la voix animée se perdait encore dans le
-bruit des conversations particulières, réussit
-bientôt, à force de patience, de force pulmonaire
-et d'obstination, par attirer sur lui l'attention
-des auditeurs même les plus distraits,
-et le silence de l'assistance me permit enfin
-d'écouter ce que disait l'orateur:</p>
-
-<p>«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix
-et en exagérant ses gestes, des <i>caloumnies</i>
-que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient
-pas trop <i>absourdes</i>, ont été <i>dirizées</i>
-contre moi pour altérer, dans vos esprits,
-la <i>counfiance</i> précieuse que vous m'avez accordée
-et de laquelle <i>auzourd'hui z'attends</i>
-la <i>pruve</i> la plus <i>etlatante</i> et la plus <i>hounourable</i>.
-On a osé me <i>réprocer</i> (car que n'ose-t-on
-pas quand il faut calomnier), on a osé me
-<i>réprocer</i> ma qualité <i>d'étranzer</i> alors qu'un
-<i>ate</i> solennel du gouvernement venait de me
-déclarer <i>citoyen français</i> en récompense des
-trop faibles services que <i>z'avais</i> eu le <i>bounheur</i>
-de rendre à ma belle patrie d'<i>adotion</i>.
-Des <i>hoummes</i>, qui n'ont eu que le mérite de
-naître sur le sol de cette France à laquelle
-ils sont à <i>charze</i>, n'ont pas craint de me faire
-<i>oun</i> crime d'avoir acquis le titre de <i>bourzoisie</i>
-au prix de sacrifices qui prouvaient au
-moins le désir que <i>z'avais</i> d'être <i>coumpté</i>
-au nombre des citoyens de la cité. Ils
-ont été, le <i>dirai-ze, zusqu'à</i> contester <i>l'âze</i>
-dont je ne porte que trop les signes visibles,
-pour me ravir <i>l'hounneur</i> de représenter la
-ville qui m'a accordé la <i>plous</i> noble et la
-<i>plous touçante</i> hospitalité et à laquelle <i>z'ai
-counsacré</i> une <i>etzistence</i> qu'elle a <i>protézée</i>
-et que j'aurais voulu <i>loui</i> devoir, s'il avait
-été au pouvoir de l'homme de se <i>çoisir</i> le
-<i>liou</i> de son berceau et de se <i>dounner ouno</i>
-mère&hellip;»</p>
-
-<p>Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme
-un nuage d'encens, du sein de tous les groupes,
-vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et
-d'un ton plus élevé&hellip;</p>
-
-<p>«Oui, à d'autres la facile gloire de s'être
-<i>dounné</i> la peine de naître en France, et d'avoir
-hérité du beau titre de <i>citoyen français</i>
-comme du champ de leur père ou de la <i>fortoune</i>
-toute acquise par leurs aïeux; mais à
-moi au moins le mérite d'avoir conquis, par
-mon dévouement, ce titre dont vous m'avez
-<i>zugé</i> digne et que notre roi bien aimé a
-daigné m'accorder à votre sollicitation. Que
-ceux qui <i>cercent</i> à semer la division dans le
-pays qu'ils réclament comme leur patrimoine
-<i>etzclousif</i>, tremblent de vouloir passer pour
-meilleurs citoyens que ces <i>étranzers hounourables</i>
-qui ont offert toute leur <i>fortoune</i> à la
-France pour y faire <i>prouspérer l'indoustrie</i>,
-y établir la <i>councorde</i> et y maintenir le règne
-de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est
-pas de patrie habitable pour les <i>hounêtes zens</i>,
-pas de prospérité <i>poussible</i> pour le travail et
-pas de <i>récoumpense souciale</i> pour les <i>vertous
-outiles</i> et les <i>atcions</i> qui <i>hounourent lou plous
-l'houmanité</i>!»</p>
-
-<p>Une explosion de bravos délirans arrêta tout
-court le péroreur, et il était temps, car malgré
-la fluidité d'élocution et la volubilité oratoire
-qu'il avait mises à nous débiter son lambeau
-de discours, il était facile de prévoir le
-moment où les idées viendraient à manquer
-au moulin à paroles dans lequel il semblait
-broyer les phrases qu'il jetait à son auditoire.
-Le moment d'interruption occasionné par la
-masse d'applaudissemens qui avaient accueilli
-sa harangue, loin de lui donner une force nouvelle
-et de lui offrir un second point de départ
-favorable à l'essor qu'il lui fallait reprendre,
-sembla, au contraire, l'avoir un peu dérouté
-et lui avoir fait perdre le fil des idées qu'il
-avait suivi jusque-là avec plus de succès et
-de facilité que de puissance et de méthode.</p>
-
-<p>«Oui, s'écria-t-il, dès que le tumulte fut un
-peu apaisé; oui, l'on m'a demandé quelles
-étaient mes <i>oupinions poulitiques</i>, à moi qui
-<i>çaque</i> jour expose toutes mes <i>oupinions</i> dans
-<i>l'ourgane poublic</i> le <i>plous</i> en <i>favour</i> parmi
-toutes les feuilles du département; mais puisqu'il
-faut ici <i>répoundre</i> à <i>l'inzoustice</i> des attaques
-ou à la perfidie des <i>etzigences</i>, par la
-<i>droitoure</i> des intentions et la bonne foi des
-<i>etzplications</i>, vous me permettrez, messieurs,
-de répéter et de déclarer à haute voix, pour
-que vous <i>pouissiez</i> en prendre <i>ate</i> contre moi
-si jamais j'étais assez <i>lace</i> pour trahir mes
-promesses, que mes <i>principes</i> sont et seront
-toujours ceux d'un gouvernement auquel la
-France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix
-de quinze années et la <i>récounciliation</i> générale
-des partis qui déchiraient le sein <i>épouisé</i>
-de notre belle, de notre grande, de notre
-noble, de notre glorieuse patrie! Voilà, oui,
-je le répète avec <i>orgouil</i>, mes principes, et je
-le répète devant mes amis comme en face de
-mes ennemis, si j'étais assez malheureux
-pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi
-lesquels je ne croyais rencontrer que des
-adversaires loyaux, équitables et libéraux.»</p>
-
-<p>Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir
-l'enthousiasme de l'auditoire. L'orateur,
-hors de lui-même, fut enlevé de la table qui
-lui servait de tribune, sur les bras de la foule
-qu'il avait exaltée, et on porta le triomphateur
-tout essoufflé chez lui, avant que j'eusse pu le
-voir d'assez près pour le contempler tout à
-mon aise et éclaircir, en l'examinant attentivement,
-un soupçon qui m'avait saisi en portant
-d'abord mes regards sur sa physionomie
-et en recueillant, d'une oreille étonnée, les
-premiers sons que j'avais entendus sortir de sa
-bouche.</p>
-
-<p>«Eh bien! me dit mon consignataire, une
-fois la toile baissée et la comédie jouée: que
-pensez-vous de ce gaillard-là?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, lui répondis-je encore tout
-étourdi, je pense que ce gaillard-là ne m'est
-pas tout-à-fait inconnu, et que je l'ai déjà vu
-quelque part.</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne serait moins extraordinaire. Il
-a tant couru et vous aussi, qu'il est fort possible
-que vous vous soyez rencontrés de l'autre
-côté de l'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Comment déjà m'avez-vous dit qu'il se
-nommait, ou du moins qu'il se faisait appeler
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;Il se nomme monsieur le comte de Camposlara
-et d'une demi-douzaine d'autres noms
-ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne
-me rappelle pas bien; mais ses papiers, je
-vous le certifie, sont en bonne et due forme, et
-j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne
-sont bien réellement ses vrais noms.</p>
-
-<p>&mdash;Et il se fait passer, dites-vous, pour
-Mexicain?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien.
-Tout ce que je sais, c'est qu'il nous est
-venu de très loin, et avec une fortune dont il fait
-le plus honorable usage pour lui et pour nous.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous
-me dites-là me confond, ou du moins m'intrigue
-au dernier point&hellip; J'aurais bien envie
-de parler à votre monsieur de Camposlara.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus facile, je vous jure, mon
-cher monsieur. Personne n'est plus accessible
-à tout le monde, que ce grand personnage.
-L'hôtel qu'il habite est ouvert, chaque jour, à
-deux battans, à tous les habitans du pays; et
-Dieu sait la multitude de réclamations qu'on
-lui adresse, le nombre de services qu'on lui
-demande, et la quantité prodigieuse de consultations
-qu'il donne gratis à tous les solliciteurs,
-les nécessiteux et les oisifs qui ont besoin
-ou qui croient avoir besoin de lui et de
-ses lumières.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela: pas plus tard que demain,
-votre grand personnage recevra ma visite dans
-son hôtel&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pour une consultation?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pour un éclaircissement que je serais
-bien aise&hellip; C'est une ancienne affaire que
-je vous conterai plus tard&hellip;»</p>
-
-<p>Le lendemain, à neuf heures du matin, je
-me présentai aux portes de l'hôtel de M. de
-Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur
-éligible que j'avais entendu la veille, pourrait
-bien n'être autre chose que M. Gustave Létameur,
-avec lequel j'avais fait la traversée du
-Hâvre à la Martinique; et à qui, plus tard,
-j'avais eu le bonheur d'épargner un tour de
-corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur
-de Camposlara, me disais-je, m'a bien paru
-être plus âgé que ne peut l'être encore mon
-Banian. Il m'a même semblé un peu chauve,
-plus brun que ne l'a jamais été M. Gustave, et
-plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci;
-mais les années qui se sont écoulées depuis
-notre brusque séparation à Saint-Thomas, et
-le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs,
-n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a
-apparu hier M. de Camposlara! Et puis, en
-supposant que je me sois trompé sur la ressemblance
-que m'offrait la figure de celui-ci avec
-la physionomie du Banian, ce son de voix qui
-m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu
-M. Gustave lui-même, m'aurait-il abusé sur
-l'identité de ces deux personnages? Non, il est
-impossible que tant de circonstances réunies
-aient concouru à me mettre dans l'erreur.
-C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu
-hier faire une parade électorale à ses
-futurs commettans. En vain cherchait-il, le
-malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique,
-et à son accent une teinte de prononciation
-portugaise ou castillane, le naturel
-se trahissait à chaque instant chez lui, dans
-l'inflexion de certains mots français qui lui
-sont devenus trop familiers pour qu'il pût, à
-sa fantaisie, en déguiser la consonance dans
-sa bouche. Et d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle
-revenant du Mexique, de la Colombie ou du
-Pérou, pour prendre racine ici sous un nom
-dont il peut à peine, m'a-t-on dit, justifier la
-réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement
-avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique
-méridionale, où je l'avais relégué pour
-ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus
-de doute, c'est mon Banian que je viens de
-retrouver encore une fois, faisant des dupes
-ou se faisant duper, peut-être, en dissipant
-l'or qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique
-ou au Pérou. Entrons donc chez M. de
-Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et
-acquérir la certitude ou la vanité des soupçons
-que j'ai formés sur cet illustre et aventureux
-individu.</p>
-
-<p>Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès
-d'un laquais qui, en m'annonçant à son maître,
-me fit entrer dans un vaste salon où je trouvai
-M. de Camposlara au milieu de trois ou
-quatre secrétaires et autant de visiteurs.</p>
-
-<p>Le personnage vint à moi d'un air affectueux,
-et me demanda ce qu'il pouvait y avoir
-pour mon service.</p>
-
-<p>«Peu de chose, lui dis-je en le regardant
-de la tête aux pieds. Je viens devant vous pour
-vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé
-fort attentivement et sans la moindre
-émotion apparente. <i>Z'ai vou</i> tant de <i>physiounoumies</i>
-dans ma vie, et mes souvenirs me sont
-quelquefois si infidèles, que la mémoire des
-<i>figoures m'éçappe</i> assez <i>voulountiers</i>. Mais si
-vous aviez la <i>bounté</i> de me dire <i>voutre</i> nom,
-<i>put-être qué zé</i> me le <i>rappélérai</i> mieux que
-votre <i>visaze</i> qui paraît bien <i>né</i> pas m'être tout-à-fait
-<i>inconnou</i>; mais <i>qué cépendant</i> je crois
-n'avoir <i>zamais rémarqué</i>.»</p>
-
-<p>J'articulai alors mon nom, et je rappelai à
-mon homme quelques-unes des circonstances
-qui auraient pu le mettre sur la voie dans
-le cas où j'aurais eu l'honneur de parler à
-M. Gustave Létameur. A toutes mes questions
-M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable
-et l'étonnement le plus naïf. «C'est
-<i>oun altre</i> certainement que vous aurez pris
-pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance
-soit bien <i>étranze</i> pour <i>qué l'illousion
-doure</i> encore en ma présence. Au <i>sourplous
-zé</i> suis bien <i>facé</i> de n'être pas la personne
-que vous <i>cercez</i>, si cette personne vous intéresse
-ou se trouve à même <i>dé</i> vous être agréable;
-et si, dans ce dernier cas, <i>z'étais</i> assez
-<i>houroux</i> pour la remplacer, <i>zé</i> vous prie, monsieur,
-<i>dé</i> disposer <i>dé</i> votre <i>servitur</i>, comme si
-c'était elle.»</p>
-
-<p>Après quoi M. de Camposlara me salua profondément
-pour aller s'occuper de ses affaires
-auprès de ses secrétaires et de ses amis qui paraissaient
-sourire malignement de la position
-un peu singulière dans laquelle venait de me
-placer ma méprise.</p>
-
-<p>Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant
-l'hôtel Camposlara et en renfonçant mon
-chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là
-soit un bien froid misérable si je ne me suis
-pas trompé, ou que je sois moi-même un fameux
-sot si je me suis trompé réellement comme il
-le prétend&hellip; Mais non, c'est lui-même et je ne
-saurais plus en douter, malgré le ton d'assurance
-que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts
-qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur
-ou pour prolonger la mystification&hellip; Mais
-aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette hésitation
-dont il a su profiter avec tant de calme et
-d'adresse! Il fallait aller tout nettement à lui
-et le déconcerter!&hellip; Quand je songe cependant
-à tout cela, le doute peut bien encore m'être
-permis, car enfin quel motif aurait eu le Banian
-à me cacher ce qu'il aurait intérêt à
-m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement
-notre Banian que j'eusse retrouvé ici? En
-m'avouant tout, il pouvait compter sur ma
-discrétion et prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter
-en cherchant au contraire à tout nier
-en face de moi qui, par dépit, me trouverais
-intéressé à provoquer le scandale aux dépens
-d'un homme qui aurait voulu se jouer de ma
-bonne foi&hellip; Mais non encore une fois, c'est lui
-et ce ne peut être que lui: j'ai été berné là
-comme un sot, faute d'assurance et de tact;
-mais demain il fera jour, et je suis décidé à
-prendre ma revanche d'une manière éclatante
-et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai
-été joué comme un sot aujourd'hui et que je
-me sens même humilié du personnage que j'ai
-rempli auprès de cet aventurier.</p>
-
-<p>Le lendemain, je retournai, avec un nouveau
-plan d'attaque dans la tête et des projets
-de vengeance dans le c&oelig;ur, à l'hôtel Camposlara.
-Le concierge et les valets m'apprirent
-que, dans la nuit même, leur maître était parti
-pour Paris.</p>
-
-<p>Le surlendemain son élection à la chambre
-des députés fut enlevée à une immense majorité
-par les électeurs qu'il avait si bien harangués
-trois jours auparavant.</p>
-
-<p>Un courrier extraordinaire expédié sur ses
-traces, partit à franc-étrier pour lui apprendre
-en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle
-il comptait du reste depuis long-temps.</p>
-
-<p>Allons, me dis-je en apprenant le départ de
-M. de Camposlara pour Paris et sa nomination
-à la chambre des députés, c'est à la tribune
-législative que, de loin et confondu dans la
-foule des auditeurs obscurs, je reverrai mon
-<i>Banian</i>, si toutefois encore, comme tout semble
-me l'annoncer, M. de Camposlara est bien
-effectivement mon <i>Banian</i>.</p>
-
-<p>Je partis deux ou trois jours après le nouveau
-député de l'arrondissement de &hellip;,
-pour la capitale.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>A certaine fête dont la brise du matin balaya
-les vestiges sur le sol volcanique qui
-semblait l'avoir produite le soir avec tous
-ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah!
-c'est qu'aussi ces maudites brises du matin
-dans les colonies et ces diables de raz-de-marée
-enlèvent tant de prospérités fraîches
-écloses!</p>
-
-<p class="attr">(Page 253.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Double rencontre au café;&mdash;conversation;&mdash;plan à
-former.</p>
-
-
-<p>Le café Lemblin était encore, à l'époque dont
-je vous parle, le rendez-vous des mécontens et
-des désappointés, rancuniers qu'avait fait naître
-sur ses traces et autour d'elle l'exclusive
-et imprévoyante Restauration. Long-temps
-avant mon départ de France pour la Martinique,
-j'avais entendu citer ce lieu de réunion,
-comme le club public le plus accrédité parmi
-les libéraux et les officiers à demi-solde, dont
-regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et
-pendant le séjour que j'avais fait à Paris, avant
-mon excursion aux Antilles, pour me composer
-une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde
-d'oublier de fréquenter le café Lemblin, en ma
-qualité d'ex-officier de l'ancienne armée et de
-Napoléoniste congédié sans pension. Chacune
-des demi-tasses et chacun des petits verres
-que je prenais dans cette buvette patriotique
-si justement renommée pour la bonté de ses décoctions
-de moka et l'excellence de ses liqueurs
-fines, me semblaient un acte de protestation
-que je signais en traits de feu, contre le gouvernement
-établi par la Sainte-Alliance, et contre
-le trône que l'étranger avait si insolemment
-planté sur le parquet glissant des Tuileries.
-Aussi avec quelle mâle et militaire fierté, en
-entrant dans mon café de prédilection, ne demandais-je
-pas alors aux garçons en moustaches qui
-servaient les membres de notre association
-de consommateurs: <i>Garçon, le Constitutionnel
-et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve
-et une prune confite!</i> Ah! c'était alors le
-bon temps du libéralisme pour nous, et l'époque
-la plus belle de la vente pour le café <i>Lemblin</i>!
-La vogue est restée peut-être encore au
-bienheureux café qui retentit si souvent des
-énergiques imprécations de toutes les notabilités
-patriotes des deux mondes, contre la
-tyrannie et le despotisme des rois coalisés&hellip;
-Mais le libéralisme qui fonda la réputation universelle
-de Lemblin, qu'est-il donc devenu aujourd'hui
-que tant de vieux libéraux ont déserté
-à la fois et leur ancien café et leurs anciens
-principes?</p>
-
-<p>Depuis mon retour à Paris, j'allais chaque
-après-dînée, par un reste d'habitude et de vénération,
-savourer ma demi-tasse séditieuse,
-dans cet établissement, et me mettre au niveau
-de la politique contemporaine en lisant tous
-les journaux rédigés dans le sens de mes opinions
-restées toujours nationales. Un soir que,
-tout occupé de chercher parmi les petites nouvelles
-du jour la nomination de M. de Camposlara
-à la chambre des députés, je ne songeais
-nullement à rencontrer près de moi une
-vieille connaissance, je me sentis tomber sur
-l'épaule droite, la lourde main d'un individu
-qui, en me faisant tourner soudainement la tête
-vers lui, s'écria le nez à deux pouces du mien:</p>
-
-<p>«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons
-plus les vieux amis, à présent?</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine,
-m'écriai-je à mon tour, en retrouvant devant
-moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume!
-Et depuis quand ici et par quel hasard?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! par un hasard très facile à concevoir,
-me répondit-il. Vous me voyez à Paris par la
-raison toute simple que j'ai pris la diligence
-pour y arriver il y a quinze à seize jours. Il
-n'y a pas plus de hasard que cela dans toute
-mon affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir
-que j'ai à vous revoir, mon brave capitaine.
-Mais franchement, si le son de votre voix ne
-m'avait pas frappé avant que j'eusse vu votre
-figure, j'aurais eu de la peine à vous remettre
-au premier coup-d'&oelig;il.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est
-que quelques années de plus, voyez-vous, ne
-rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie
-qui, tous les cinq ou six mois, va se faire
-bronzer ou rebronzer sous le soleil des tropiques.
-Depuis que nous ne nous sommes vus,
-mon toupet, comme vous avez dû vous en apercevoir,
-s'est furieusement dégarni, et la barbe
-a un peu grisonné sur cette face que la misère
-et les contrariétés ont déjà passablement sillonnée
-de ces rides précoces qu'elles n'épargnent
-guère aux gens de ma profession. Mais ce n'est
-pas l'embarras, à présent que je vous observe
-de plus près, et que j'examine votre <i>coque</i> dans
-tous ses détails, savez-vous bien que vous n'êtes
-pas embelli, vous, non plus!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que
-voulez-vous, il faut bien en passer par là, quelque
-dépit qu'on en ait!</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais soit dit entre nous, sans compliment,
-c'est que je vous trouve plus laid encore
-que de coutume. Mais c'est égal, vous êtes
-toujours un brave garçon, je pense, et cela me
-suffit à moi qui n'ai pas la prétention d'être une
-jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux
-à cette table pour causer un peu, et contons-nous
-réciproquement nos affaires, si nous en
-avons, et nos peines, et de celles-là on en a
-toujours&hellip; «Garçon, deux verres de grog au
-rhum, bien chaud, entendez-vous, et sans eau,
-car je trouve votre rhum assez fort comme ça
-sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau
-pour lui donner du montant.»</p>
-
-<p>J'eus bientôt raconté à mon capitaine les
-détails principaux de ma vulgaire histoire. Ce
-fut ensuite à lui à prendre la parole.</p>
-
-<p>«Vous vous rappelez encore sans doute, me
-dit-il, ce voyage où je vous laissai mourant ou
-à peu près mort, à la Martinique, pour revenir
-en France avec mon navire <i>le Toujours-le-même</i>.
-Eh bien! à mon retour au Hâvre, croiriez-vous
-bien que, sur la dénonciation clandestine
-d'un salotin qui se trouvait à mon bord,
-on me retira ma lettre de capitaine, pour me
-punir d'avoir arboré le pavillon tricolore à la
-mer et d'avoir osé rétablir le nom du <i>Grand
-Napoléon</i> sur l'arrière de mon bâtiment?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai su tout cela dans le temps, à la
-Martinique. Votre affaire fit même assez de
-bruit dans l'île à cette époque; et je n'avais
-que trop bien prévu, au reste, ce qui devait
-vous arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Enragé de cette dénonciation et brûlant
-du désir de mettre le grappin sur le traître
-qui avait pu se souiller d'un acte aussi
-atroce, je songeai à employer le temps que je
-me voyais forcé de passer à terre dans l'oisiveté,
-à découvrir le nom de mon assassin, car
-c'était m'avoir assassiné moralement que de
-m'avoir ravi la faculté d'exercer un métier auquel
-je tenais plus qu'à la vie. Je me rendis à
-Paris avec l'espoir et le besoin d'obtenir quelque
-renseignement précieux qui pût me mettre
-à même de tirer une vengeance éclatante et sûre
-de mon délateur. Je courus tous les bureaux
-du ministère: je jetai de l'or dans la gueule de
-tous les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates
-qui pouvaient m'être de quelque utilité
-dans mes démarches; mais toutes les gueules
-se turent et toutes les pattes se fermèrent
-sans vouloir me dire ou me livrer le nom de l'infâme
-que je poursuivais sans savoir qui il pouvait
-être. Enfin, au bout de deux longues années
-de recherches, de sollicitations, de cadeaux et
-d'importunités, je parvins à poser le doigt sur
-le nom de mon ténébreux mouchard&hellip; c'était&hellip;
-vous ne devineriez jamais qui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un des passagers?</p>
-
-<p>&mdash;Oh non, c'étaient tous des gens d'honneur,
-assez drôles, assez ridicules même, mais au fond
-de braves gens.</p>
-
-<p>&mdash;Un de vos matelots peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;De mes matelots! oh encore moins, et
-j'en rends grâces au ciel, quoiqu'ils ne valussent
-pas grand' chose les canailles! Mon délateur
-était un misérable à qui j'avais donné du
-pain et quelques taloches; que j'aurais pu assommer
-parce qu'il avait trompé indignement
-ma bonne foi et que je m'étais contenté de
-fustiger avec cent fois plus de douceur qu'il
-n'en méritait. C'était enfin, puisqu'il faut vous
-le nommer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le cuisinier Gustave Létameur!</p>
-
-<p>&mdash;Justement et vous l'avez deviné! résolu
-de me venger, à quelque prix que ce pût être,
-sur ce grand misérable, quelque indigne qu'il
-fût de ma colère, je demandai la faveur de reprendre
-ma lettre de capitaine au long cours,
-et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer
-ce titre de capitaine que mon mérite et mes
-services m'avaient acquis et que la lâcheté
-m'avait momentanément ravi. J'espérais, en naviguant
-dans les lieux qu'habitait encore mon
-obscur persécuteur, pouvoir le dénicher dans
-quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon
-aise que je n'eusse pu le faire en France. Mais
-inutiles efforts! ce ne fut que deux ans après
-avoir découvert le nom de mon espion, dans
-les cartons rouges du ministère, qu'il me fut
-permis de reprendre la mer et le commandement
-de mon pauvre navire&hellip; Il était alors
-trop tard: l'infâme avait disparu de tous les
-lieux qu'il avait souillés tour à tour de sa présence,
-et j'eus beau, pendant deux ou trois ans
-encore, le réclamer, comme une satisfaction
-qui m'était due, à tous les rivages que j'abordais,
-personne au monde ne put me dire: <i>Il est là,
-tombe dessus et donne t'en sur sa peau à c&oelig;ur
-joie!</i> J'avais bien saisi par-ci par-là quelques
-indices sur les traces de ce vagabond; mais
-aucun des renseignemens que j'avais recueillis
-ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre
-le nez sur le trou du gîte où se cachait son
-ignominie. Dégoûté, rebuté de mes vaines et
-longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma
-vengeance au chapitre des créances oubliées et
-des non-valeurs par insolvabilité du débiteur,
-lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relâche
-que je fis à la Martinique (vous étiez alors
-absent de l'île pour vos affaires), j'appris que
-mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune
-à la Côte-Ferme et s'être appliqué un nom
-supposé, s'était retiré, honoré et considéré,
-dans une ville de France, où il faisait, disait-on,
-la pluie et le beau temps&hellip; Cette révélation, qui
-m'avait été faite sous la promesse du secret le
-plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs
-presque éteints de vengeance et de haine.
-J'apprends en même temps qu'une négresse que
-ce sale Banian a rendue mère, habite encore la
-colonie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;La négresse Supplicia, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sans doute&hellip; et d'où savez-vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Continuez, je vous conterai ensuite ce que
-j'ai à vous dire à ce sujet&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;J'apprends, comme je vous l'ai déjà dit,
-que cette négresse habite encore la Martinique
-avec l'enfant de mon ex-marmiton qui, à force
-d'intrigues et d'escroqueries, avait réussi, quelques
-mois auparavant, à se faire passer pendant
-une semaine ou deux pour le plus riche négociant
-de l'île&hellip; Bon, me dis-je, il faut lui faire
-avaler le calice jusqu'à la lie la plus épaisse et
-la plus amère, à présent qu'il se croit tranquille
-et fortuné dans le pays où il vit inconnu et
-impuni. Amenons cette négresse en France,
-avec son petit mulâtre, et allons, avant de le
-tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure,
-la mère et l'enfant au beau milieu de sa prospérité.
-Ce qui fut dit fut fait. La négresse était
-libre: elle s'était rachetée de ses maîtres, et
-ne demandait pas mieux que de rejoindre
-son infernal suborneur. Je l'embarque avec
-moi, comme un corps saint, et je l'amène au
-Hâvre, pour le plaisir seul de lui faire voir du
-pays et de me servir d'elle au besoin, pour
-servir au Banian un plat tout chaud de ma
-façon.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! vous avez donc ramené Supplicia
-en France?</p>
-
-<p>&mdash;Avec son mauricaud qui ressemble trait
-pour trait à l'infâme auteur de ses malheureux
-jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à
-mon hôtel, rue du Bouloy, n<sup>o</sup> 20.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la singulière chose que tout cela!</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en
-suis qu'à l'exorde de mon discours, ou si vous
-aimez mieux au premier couplet de ma romance
-sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup
-de temps et après tous les frais que j'avais faits
-pour assurer l'exécution de mon projet, c'était
-de découvrir le refuge de mon introuvable
-ennemi. J'arrive à Paris, le rendez-vous, comme
-vous savez, de tous les renégats enrichis et le
-refuge inviolable des parias qui ont trahi leur
-caste. Je cherche nuit et jour et je ne découvre
-rien. J'allais encore maudire le sort qui depuis
-si long-temps me faisait consumer ma vie en
-efforts impuissans et en vaines poursuites, lorsque
-avant hier, en me promenant clopin clopan
-le long de l'allée extérieure du boulevard Montmartre,
-je me sens éclaboussé par une brillante
-calèche à quatre chevaux. Ce que ma sagacité
-et mes efforts n'avaient pu me faire
-découvrir, le hasard et une éclaboussure venaient
-de me le faire trouver. Furieux, je jette
-aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens
-qui se faisaient trimballer aussi insolemment
-en voiture, et je vous laisse à penser quelle
-fut ma stupéfaction et en même temps ma joie,
-quand je reconnus, dans mes deux éclabousseurs,
-la comtesse de l'Annonciade et mon ex-marmiton,
-assis fièrement à ses côtés!</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible tant que vous voudrez, mais
-pourvu que cela soit, la chose, j'espère bien,
-doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si
-soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise
-ou de satisfaction ou, ma foi, un cri de
-tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement
-machinal ou instinctif, je lève ma canne.
-Les deux gueux s'éloignent ventre à terre dans
-leur calèche flamboyante; mais comme ils n'avaient
-pas de jockey derrière, moi, sans perdre
-un seul instant, je saute en vrai gabier sur le
-siége, en me blottissant de mon mieux sous
-la voûte du brillant et rapide phaëton, et le
-cocher nous conduit les uns et les autres dans
-la cour de la mairie du onzième arrondissement.
-Le couple monte dans la salle de la mairie;
-je quitte alors mon siége aux yeux des
-gens de la maison de ville, qui me prennent
-peut-être pour un des valets du coquin, et pendant
-que le coupable et sa complice sont à
-faire leurs affaires là-haut, je me mets à lire,
-pour me donner l'air d'avoir une contenance
-à moi, les avis de mariage de l'arrondissement&hellip;
-Depuis cinq ou six jours les deux
-tendres amans étaient affichés, l'un sous son
-nom de comte de Camposlara, et l'autre sous le
-vrai nom de veuve comtesse de l'Annonciade,
-qu'elle était si indigne de porter, et c'est ce
-dernier indice qui m'a fait même découvrir le
-faux nom et le faux titre que se donne depuis
-long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur&hellip;
-Le parti que j'avais à prendre après
-avoir fait cette belle découverte, fut bientôt
-arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me
-décidai à sauter de suite à l'abordage pour
-mettre obstacle à un mariage si bien assorti,
-et je me disposais à faire en pleine mairie une
-scène de ma façon aux futurs conjoints, lorsque
-j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant
-de l'Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les
-attendais pour les accoster en plein bois, ils
-s'étaient échappés par la porte de derrière de
-la maison. Je m'adressai alors au cocher de la
-voiture qui les avait conduits si bon train eux
-et moi jusqu'à la mairie. Cet animal m'apprit
-que sa carriole n'était qu'une remise de louage,
-et qu'il ne connaissait pas plus que moi-même
-les individus qu'il avait ainsi trimballés pour
-leur argent. Désespéré d'avoir manqué si bêtement
-un aussi beau coup, je rentrai à mon
-logis, en me promettant bien une autre fois de
-mieux prendre mes mesures pour traquer ce
-gibier de potence dans son gîte. Mais à peine
-avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté,
-le quart dans ma chambre, que le garçon
-de l'hôtel m'apporta un billet, mais un
-billet un peu soigné, allez, et auquel je n'ai
-pu encore comprendre un seul mot. Il était
-écrit de la main de la comtesse elle-même, qui,
-ayant été sans doute à la préfecture de police,
-se sera procuré mon adresse au moyen de mon
-nom. Mais pour vous donner une idée de la
-singularité de cette épître, je vais vous mettre
-l'original sous les yeux: tenez, lisez et dites-moi
-si, plus heureux que je ne l'ai été jusqu'ici,
-vous pourrez y concevoir quelque chose.»</p>
-
-<p>Le capitaine tira de sa poche le billet froissé;
-il était ainsi conçu:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous
-que de m'avoir fait subir les plus atroces
-traitemens après votre attentat de Cumana,
-c'est déjà trop pour moi que d'avoir toléré
-votre fuite à Saint-Thomas, et je vous préviens
-que pour peu que vous persistiez à me
-persécuter de votre indigne présence, je
-vous dénoncerai à la justice, comme le plus
-affreux de tous les hommes et le plus inhumain
-de tous les forbans qui ont souillé les
-mers. Tremblez de tout ce que vous avez
-fait, et tremblez surtout de reparaître jamais
-à mes yeux.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">V<sup>e</sup> de l'Annonciade.</span>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>«Que dites-vous, me demanda le capitaine,
-de ce tendre billet doux et du style énigmatique
-de cette petite mégère? Pour moi, le diable
-m'emporte, je crois qu'elle est folle: c'est
-la conjecture la plus favorable à son honneur,
-que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions
-et du désordre d'idées qui règne dans cette
-lettre. Et de quoi riez-vous donc ainsi? Je ne
-vois pas ce qu'il peut y avoir déjà de si gai
-dans tout ce que je viens de vous dire!</p>
-
-<p>&mdash;Je ris, répondis-je à mon ami, d'une imprudence
-que me rappelle ce billet, et pour
-laquelle j'ai à réclamer ici toute votre indulgence.
-Trop heureux si, comme moi, vous
-voulez bien prendre la chose aussi gaiement.</p>
-
-<p>&mdash;Et de quelle imprudence voulez-vous
-donc me parler? Voyons un peu, car rien ne
-me taquine plus que de voir les autres rire
-sans que je sache pourquoi.»</p>
-
-<p>Je racontai alors à Lanclume ma dernière
-entrevue avec la comtesse, à Saint-Thomas,
-et la nécessité où je m'étais trouvé, pour favoriser
-l'incognito et la fuite du Banian, de le
-faire passer lui-même pour un des officiers
-pirates capturés à bord de <i>l'Invisible</i>.</p>
-
-<p>Après m'avoir attentivement écouté en faisant
-plusieurs fois la grimace, mon auditeur,
-sur la physionomie duquel se peignait un certain
-air de mécontentement, me dit:</p>
-
-<p>«Savez-vous bien que ce que vous avez
-fait là n'était pas une chose trop loyale.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'était une chose si invraisemblable
-que cette substitution de noms! Et puis j'étais
-tellement pressé par la nécessité!&hellip; D'ailleurs
-quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui
-étiez alors en France, qui ne pouviez plus naviguer,
-vous dont la bonne réputation plaçait
-toute la vie à l'abri d'un soupçon si injurieux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il n'en est pas moins vrai que
-vous m'avez toujours fait passer pour un pirate!</p>
-
-<p>&mdash;Aux yeux d'une folle tout au plus, que
-personne n'aurait crue quand bien même elle
-vous aurait accusé de piraterie en face de toute
-la terre!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer
-la pilule pour me la faire avaler plus souplement,
-jamais vous ne me persuaderez que ce
-n'est pas là une affaire désagréable pour moi&hellip;
-Et quand je pense encore que c'est pour sauver
-un <i>canaillon</i> de l'espèce de ce gredin de Banian,
-que vous m'avez fait passer pour un forban,
-je ne sais qui m'empêche de vous en
-vouloir toute ma vie!&hellip; Si encore ç'avait été
-pour quelque chose de bon! Mais pour un scélérat
-de cette sorte, qui s'est fait agent de police
-pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté
-et d'impunité, voilà ce qui me révolte presque
-autant contre vous que contre lui.»</p>
-
-<p>Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins
-à calmer l'irritation du brave capitaine qui
-aurait fini peut-être par me chercher querelle
-sans le faible qu'il s'était toujours senti à mon
-égard, et sans le plaisir qu'il avait eu à trouver
-en moi les dispositions de vengeance qu'il
-avait nourries si long-temps contre le Banian.
-Selon la mauvaise habitude de tous les provinciaux
-qui arrivent à Paris, nous avions causé
-tout haut de nos petites affaires dans le café
-Lemblin. Un vieillard, assis seul à une table
-voisine de la nôtre, m'avait paru prêter avec
-curiosité l'oreille à notre conversation. Je remarquai
-l'attention importune avec laquelle
-notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et
-j'engageai mon capitaine à sortir pour nous
-rendre à son hôtel, et pouvoir, loin des indiscrets,
-nous entretenir plus à l'aise sur ce que
-nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce
-qu'il appelait l'alliance monstrueuse de notre
-folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion.
-Nous quittâmes tous deux le café&hellip;
-Il faisait déjà nuit.</p>
-
-<p>A peine avions-nous fait quelques pas dans
-les allées obscures du Palais-Royal, que le vieillard
-qui nous avait observés si attentivement
-dans le café, s'approcha de nous, en nous saluant
-jusqu'à terre et en nous disant:</p>
-
-<p>«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver
-très indiscret; mais le motif qui m'inspire
-fera excuser, j'ose l'espérer, la hardiesse ou
-l'inconvenance de ma démarche. La conversation
-que vous venez d'avoir ensemble sur un
-individu qui, malheureusement, ne m'est pas
-inconnu, m'autoriserait d'ailleurs à me présenter
-devant vous, quand bien même je n'aurais
-pas eu déjà l'avantage de me rencontrer avec
-monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Avec moi! dis-je alors à l'étranger qui
-venait de me désigner.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique,
-s'il m'en souvient, à certaine fête dont <i>la
-brise du matin</i> balaya les vestiges sur le sol
-volcanique qui semblait l'avoir produite le soir
-avec tous ses miracles, ses prestiges et son
-ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces <i>maudites brises
-du matin</i> dans les colonies et ces diables de
-<i>raz-de-marée</i> enlèvent tant de prospérités fraîches
-écloses!&hellip; Prenez-vous du tabac, monsieur?
-c'est du Macouba tout pur que je me
-procure en fraude.»</p>
-
-<p>A ces mots sententieux, beaucoup plus qu'à
-la mine de notre nouvel interlocuteur que la
-lueur vacillante des réverbères ne me montrait
-qu'imparfaitement, je reconnus l'homme
-grand, sec et noir, ce sinistre trouble-fête, que
-quelques années auparavant j'avais rencontré,
-errant comme un spectre, au milieu des prestiges
-du bal de M. Baniani.</p>
-
-<p>«Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui
-dis-je, arrivant tout justement au moment où
-il est précisément question de ce misérable!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est tout justement moi, mon cher
-monsieur, arrivant toujours, comme vous le dites,
-avec des prévisions funestes et inévitables
-sur le sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique,
-à qui je ne donne pas quarante-huit
-heures de noblesse à vivre, grâces aux pièces
-authentiques dont je me suis pourvu contre
-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Et que vous a-t-il donc fait aussi à vous?
-demanda le capitaine à mon ancienne connaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a tout bonnement escroqué la commission
-qui devait m'être allouée sur quelque
-argent dont le recouvrement m'avait été confié.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est que cela?</p>
-
-<p>&mdash;Mais n'est-ce pas assez, s'il vous plaît,
-quelque peu que cela vous paraisse?</p>
-
-<p>&mdash;Bah assez! à moi il a escroqué bien autre
-chose que de l'argent, le gueusard!</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi donc, autre chose?</p>
-
-<p>&mdash;L'honneur, monsieur, l'honneur!</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai que c'est autre chose et que
-c'est même quelque chose&hellip; Mais l'argent,
-quelque bas qu'on prétende le mettre aujourd'hui,
-vaut bien aussi son prix, quand surtout
-il est marqué au bon coin.</p>
-
-<p>&mdash;Et quelles sont donc les pièces authentiques,
-demandai-je à notre grand homme noir,
-que vous vous êtes procurées contre ce chevalier
-d'industrie?</p>
-
-<p>&mdash;Les voici: elles pourraient passer, m'ont
-dit quelques hommes de loi, pour un petit
-chef-d'&oelig;uvre de procédure: un certificat des
-autorités de Caraccas, attestant que l'individu
-en question a troqué son vrai nom qui ne
-pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre
-celui de comte de Camposlara, qu'il s'est procuré
-dans un dictionnaire historique; qu'il a
-été convaincu d'avoir fait partie d'un équipage
-de forbans; qu'il a été presque pendu à Saint-Thomas;
-mais que la corde a manqué par un
-effet dépendant de sa volonté; une autre pièce
-certifiant que, dans l'espace de cinq ans, il a
-fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu
-passer pour autant de banqueroutes frauduleuses;
-c'est par conséquent une faillite et deux
-tiers à peu près par année, si je sais encore
-calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retiré
-pour vivre honorablement en France, que
-l'on a découvert ses méfaits commerciaux et
-autres&hellip; Plus, diverses pièces attestant qu'après
-avoir enlevé M<sup>me</sup> la comtesse veuve de
-l'Annonciade à sa famille, et de plein gré de
-la part de celle-ci, il a abusé de la manière la
-plus scandaleuse de la fortune de sa victime
-résignée, pour compromettre la réputation et
-les propriétés de cette honorable et noble
-dame. Et en outre, enfin, un arrêt constatant
-que l'identité de la personne de ce faussaire
-peut être prouvée au moyen d'une large cicatrice
-en forme de hallebarde, qu'il porte habituellement
-sur la partie antérieure droite de la
-poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! bravissimo, s'écria le capitaine dès
-que le vieil habitant eut fini. Touchez-là, monsieur,
-vous m'avez l'air d'un créancier solide,
-décidé à vous faire rendre justice, les preuves
-à la main; mais quelle est votre intention et
-votre plan de campagne concernant le malotru
-à qui nous allons tous trois donner la chasse?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le capitaine, mon intention
-en le poursuivant à outrance, est de rentrer,
-s'il est possible, par la peur d'une esclandre,
-dans les fonds qu'il m'a escroqués; et
-mon plan de mettre à exécution cette intention,
-de la manière la plus favorable et selon la
-circonstance la meilleure que le hasard pourra
-m'offrir.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent
-que vous vous sentez enflammé d'une
-aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour
-rentrer dans mon honneur et le punir du mal
-qu'il m'a fait, que je me mets à la tête de la
-croisade que nous allons former contre ce Sarrazin
-de la plus basse espèce. Mais comme le
-but que vous vous proposez peut fort bien s'arranger
-avec le ressentiment qui m'anime, nous
-allons tâcher de nous entendre pour mener
-tout cela de front et à une bonne fin. L'hôtel
-dans lequel je suis descendu n'est qu'à quelques
-pas d'ici. Faites-moi le plaisir de me suivre,
-et rendus là nous pourrons, plus commodément
-qu'en plein air, nous concerter sur les
-meilleurs moyens à adopter pour empêcher l'infernal
-mariage qui se prépare de se consommer,
-et pour épargner à la chambre des députés la
-honte de recevoir un forban et un escroc dans
-son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire
-l'amitié de nous accompagner jusqu'à ma demeure.»</p>
-
-<p>Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume.</p>
-
-<p>En arrivant à l'hôtel du capitaine, les premières
-personnes que je rencontrai dans le
-salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse
-Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me
-voyant, manifesta, par de grands éclats de
-rire, la joie qu'elle éprouvait à me retrouver à
-Paris.</p>
-
-<p>«Quand je vous disais à la Martinique, maître,
-que je viendrais un jour en France, vous
-aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien, à présent
-nous y voilà tous les deux, me dit-elle, et
-moi bien contente, allez! Petit Gustave, cria-t-elle
-en appelant son fils, saluez monsieur;
-c'est votre maître et celui de votre papa, de ce
-papa à vous, entendez-vous bien, qui est devenu
-en France un grand monsieur.»</p>
-
-<p>Curieux de savoir quelles étaient les idées
-que s'était formées Supplicia sur le but de son
-voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait
-faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité
-habituelle, qu'une fois devenue libre
-à la Martinique, elle avait voulu se rendre en
-France pour retrouver le père de son fils et
-jouir du plaisir de remettre cet enfant dans les
-bras de celui qui lui avait donné l'être. Puis
-après m'avoir raconté toutes les bontés que le
-capitaine avait eues pour elle dans la traversée,
-elle ajouta: «C'est M. Gustave qui va être
-joyeux et surpris de me revoir, n'est-ce pas?
-lui qui s'attend si peu à me rencontrer à Paris?
-C'est demain que le capitaine m'a promis de
-me conduire avec mon petit enfant, à l'endroit
-où il demeure, et je crois qu'en attendant ce
-moment, je ne dormirai pas de la nuit!»</p>
-
-<p>La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance
-si touchante que j'aurais craint, en lui
-faisant comprendre la vérité, de lui arracher
-l'heureuse illusion qu'elle semblait goûter avec
-tant de ravissement.</p>
-
-<p>Le capitaine, le vieux créole et moi, nous
-allâmes délibérer à huis clos, jusqu'à deux ou
-trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait
-de faire le lendemain, pour jeter une interdiction
-subite sur les projets de mariage du
-Banian.</p>
-
-<p>C'est dans le chapitre suivant que je retracerai
-les détails de cette scène que nous avions
-passé une partie de la nuit à répéter et à mettre
-convenablement en &oelig;uvre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">XXV</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons-nous-en, gens de la noce,</div>
-<div class="verse">Allons-nous-en chacun chez nous.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">(Page 269.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;&mdash;retraite
-des deux fiancés;&mdash;triomphe du capitaine Lanclume.</p>
-
-
-<p>Trois ou quatre voitures arrivent à la file et
-avec fracas dans la cour de la mairie, où Lanclume,
-le vieux créole, Supplicia, son petit
-mulâtre et moi nous nous trouvions réunis depuis
-une bonne heure au moins.</p>
-
-<p>C'étaient les futurs époux et les témoins du
-mariage, qui venaient d'arriver, si bruyamment,
-pour se jeter dans le piége que, la veille,
-nous nous étions occupés à dresser sous leurs
-pas. Les laquais des trois ou quatre équipages
-entourent les fiancés; les témoins s'empressent
-de mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux
-couple dont ils vont sceller l'union, et tout le
-cortége nuptial se complimentant, se saluant
-et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville.</p>
-
-<p>Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre
-tête, pour marcher à l'ennemi, le front haut,
-le jarret droit et la badine à la main. Il aborde
-fièrement, et en leur barrant le passage, le
-comte et la comtesse, et il se met à leur crier
-de ce ton que donne l'usage du commandement
-et l'habitude d'être obéi:</p>
-
-<p>«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai
-deux mots à vous dire avant que s'accomplisse
-le mariage pour lequel vous vous êtes rendus
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous? lui demanda alors le
-comte, en pâlissant et en se mettant devant la
-comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de
-Supplicia et de son fils que je fais avancer, en
-ce moment, sur le lieu de l'action.</p>
-
-<p>&mdash;Qui je suis? répond Lanclume en faisant
-flamboyer ses yeux dévorans sur les traits décomposés
-du comte. Ah! tu as encore l'audace
-de me demander qui je suis! eh bien! tu vas
-l'apprendre plus que tu ne le voudras peut-être.
-Je suis celui que tu as eu la lâcheté de
-dénoncer, toi l'ex-marmiton de mon navire, et
-pour t'aider à reconnaître, à des indices certains,
-les personnes qui m'accompagnent, je
-te dirai que voilà la négresse que tu as subornée
-et perdue, et le fils malheureux à qui tu as
-donné le jour; que monsieur est l'homme que
-tu as volé à la Martinique, et que voilà celui
-qui, après t'avoir arraché à l'échafaud où tu
-devais monter comme pirate, à Saint-Thomas,
-a été payé par toi de la plus noire et de la plus
-ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous
-reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la
-fois ton chef que tu as vendu à la police, le
-sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier
-que tu as dépouillé de sa fortune, et le
-bienfaiteur qui semble ne t'avoir soustrait à
-une mort infamante, que pour te voir chercher
-à unir ton existence déshonorée à celle
-de la femme confiante que tu as, toi-même, livrée
-aux pirates de Cumana&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Que me veut cet homme? chassez-moi cet
-homme! s'écria le comte de Camposlara, en interrompant
-le capitaine. Je ne le connais pas!
-je ne l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le!
-et vous, madame la comtesse, venez, venez!
-n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!»</p>
-
-<p>Les témoins et les laquais qui entourent le
-comte se précipitent entre lui et le capitaine
-qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer
-sa véhémente apostrophe. La comtesse, toute
-tremblante, hésite à suivre son fiancé qui
-cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin
-du capitaine. Elle s'arrête troublée, haletante:
-le capitaine alors arrache des mains du vieux
-créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de
-sa poche, puis Lanclume, en chiffonnant avec
-colère ces papiers accusateurs, braille de plus
-belle:</p>
-
-<p>«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si
-tu l'oses, tâche de jeter les yeux sans pâlir, sur
-ces certificats accablans qui prouvent ta honte,
-ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé!
-Diras-tu aussi que le gouverneur de Caraccas
-est un fou, que les juges qui t'ont flétri étaient
-en démence; que ces pièces qui attestent ta
-complicité dans l'acte de piraterie de <i>l'Invisible</i>,
-sont fausses, ou ont été simulées par la
-calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si
-lâchement dénoncé à l'imbécile crédulité d'un
-ministre ténébreux! Attends, malheureux, que
-ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour
-une des victimes de ton infamie, ajoute à tous
-ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à
-t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance
-de ton atroce conduite&hellip;»</p>
-
-<p>Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine,
-la badine levée, se disposait à joindre énergiquement
-le geste à la menace. Je me jetai sur
-lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence
-de sa colère. Les témoins du Banian, qui
-sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à entraîner
-leur ami loin de la portée des coups que
-lui destinait le capitaine, criaient tant qu'ils
-pouvaient: <i>A la garde! à la garde!</i> La comtesse
-s'était évanouie dans les bras des deux ou trois
-dames qui l'accompagnaient. La garde du poste
-vint et intervint, sans trop savoir ce que signifiait
-encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement,
-appelé lui-même dans la cour de
-l'hôtel par le retentissement du bruit qui, sans
-doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative,
-arriva aussi, escorté de ses adjoints,
-de ses commis et de ses garçons de bureau,
-pour s'informer du sujet d'un tumulte
-aussi grand et aussi intolérable. Les imprécations
-du capitaine Lanclume contre le Banian
-se faisaient entendre seules au sein de cette cohue.
-«Quand tout le onzième arrondissement
-serait là, criait-il aux oreilles du maire qui
-cherchait à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais
-que ce misérable est un faussaire, un
-forban, un dénonciateur, un fripon, et que la
-chambre des députés se déshonorerait si jamais
-elle pouvait recevoir un tel reptile dans
-son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame
-la comtesse qui ait pu vouloir unir sa destinée
-à celle d'un homme de cette ignoble espèce.»</p>
-
-<p>Le maire, tout en demandant à tout le monde
-ce dont il s'agissait, continuait à rester interdit.
-Le chef de la garde du poste demandait
-de son côté au maire quels étaient les individus
-qu'il fallait expulser de la cour. Le maire,
-réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre
-ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner,
-conseilla au chef du poste de renvoyer
-provisoirement tout le monde. La comtesse revenue
-à elle-même au bout de quelques minutes
-de spasme, promena sur la foule qui fatiguait
-ses yeux en pleurs, des regards de dépit
-et de douleur, et la voiture dans laquelle elle
-était venue, l'enleva, avec ses compagnes, à
-cette scène de douleur et de désordre&hellip;
-Mais le Banian, pâle, défait, muet, restait encore
-sur le champ de bataille. Un de ses amis,
-mieux inspiré que les autres, le voyant si humilié
-et si décontenancé, s'empara de lui,
-comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet
-dans une voiture. La voiture part, disparaît au
-milieu de la confusion générale, et nous qui
-seuls sommes demeurés en place pour former
-l'arrière-garde du capitaine, nous ne nous
-apercevons de l'absence du personnage principal
-de notre drame en action, que lorsqu'il
-n'est plus temps de le retenir sur le lieu de
-l'événement, pour lui faire avouer sa défaite.</p>
-
-<p>Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous
-que cette brusque retraite devait le plus contrarier,
-se montra cependant d'une résignation
-parfaite et d'une philosophie charmante, en
-apprenant la fuite du Banian. «Notre indigne
-ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner
-le champ de bataille et la victoire; car voilà
-bien, si je m'y connais, un mariage tout-à-fait
-manqué; et quand je pense que c'est à la manière
-dont j'ai commandé la man&oelig;uvre, que
-nous devons un tel succès, je ne puis que me
-féliciter de vous avoir si bien menés au feu.»
-Puis, s'adressant au maire encore tout ébahi,
-et aux curieux qui composaient l'assistance, il
-leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques
-qui lui étaient restées dans les
-mains, l'histoire abrégée du Banian, et les motifs
-qui nous avaient engagés à mettre opposition
-à son hymen. Puis, s'adressant à nous
-après avoir terminé sa narration, il nous dit:
-«Vous avez tous bien mérité de la patrie dans
-cette conjoncture difficile, en empêchant, à force
-de scandale, un mauvais garnement de cette
-sorte, d'aller, paré d'un faux nom et couvert
-d'un titre usurpé, se pavaner sur les bancs de
-la chambre des députés de la nation. De bons
-et loyaux Français, comme nous, n'auraient
-pu, sans abdiquer toute espèce de sentiment
-national, laisser un aussi grand vaurien insulter
-avec impunité à la dignité législative du
-pays. Adieu, monsieur le maire; vous pouvez
-vous vanter d'avoir manqué, grâce à nous, de
-faire aujourd'hui une fameuse balourdise dans
-l'exercice de vos honorables fonctions. Je vous
-salue de tout mon c&oelig;ur, et nous autres, retournons
-dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel,
-en chantant comme les bonnes gens d'autrefois:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons-nous-en, gens de la noce,</div>
-<div class="verse">Allons-nous-en chacun chez nous.</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Que veut dire, s'il vous plaît, tout cela,
-maître? me demanda plusieurs fois Supplicia
-pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour
-regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle,
-n'a pas seulement regardé son petit enfant ni
-moi, et le capitaine paraît s'être mis bien en
-colère contre lui&hellip; Que lui a donc fait ce pauvre
-M. Gustave?</p>
-
-<p>&mdash;Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je
-à Supplicia pour lui faire comprendre
-de mon mieux la conduite de son ancien
-amant. Il a refusé de reconnaître ton enfant
-pour son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous! ajoutait avec candeur la
-bonne et simple négresse. C'est bien pourtant
-à lui et à moi ce joli petit garçon. Ah! je le
-vois bien à présent, M. Gustave est devenu riche,
-et son enfant et moi nous lui ferions honte
-au milieu de tout ce beau monde de Paris.
-Que voulez-vous, maître, ce n'est pas ma faute
-à moi pourtant si je suis restée négresse et s'il
-m'a fait ce pauvre petit mulâtre!</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est encore moins la faute de ce pauvre
-petit diable, s'il a été fait par un tel père,
-ajoutait le capitaine. Mais c'est égal, il y aurait
-injustice à faire retomber sur son innocente
-tête, la responsabilité des torts du vaurien
-d'auteur de ses jours: on trouvera peut-être
-moyen d'élever le fils dans de meilleurs principes
-que ceux que lui aurait inculqués monsieur
-son père. C'est qu'au surplus, il n'est pas
-trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et
-puis il promet d'être aussi bon que sa mère est
-ingénue, pour ne pas dire autre chose. Seulement
-il est bien dommage que, du côté du
-physique, il ressemble autant à monsieur son
-papa.»</p>
-
-<p>Une fois rendus à l'hôtel du capitaine, nous
-nous occupâmes des préparatifs de notre dîner,
-en nous rappelant, et non sans beaucoup rire,
-tous les incidens de notre entrevue avec les
-gens de la noce manquée du Banian. Nous
-nous mîmes à table avec les plus belles dispositions,
-et à peine avions-nous mangé le potage,
-qu'un des garçons de l'hôtel monta précipitamment
-pour remettre à Lanclume une
-lettre fort pressée, qu'un laquais en livrée venait
-d'apporter de la part de madame la comtesse&hellip;
-«La comtesse de qui et de quoi?» demanda
-tout de suite Lanclume au garçon de
-l'hôtel. «Le laquais n'en a pas dit davantage,»
-répondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dépêche
-qui lui était adressée, se leva de table et nous
-lut, à haute voix, les mots suivans:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur le capitaine,</p>
-
-<p>»Vous m'avez bien cruellement rappelée
-à mes devoirs, en m'arrachant ma dernière
-et ma plus chère illusion. Mais ces devoirs
-que vous m'avez fait si inhumainement comprendre,
-je saurai les remplir, quelque chose
-qu'il en coûte au c&oelig;ur que vous venez de
-déchirer. <i>Le malheureux que je n'ose plus
-nommer</i>, ne doit plus exciter votre haine,
-car je vous crois encore trop généreux pour
-poursuivre de votre vengeance celui qui ne
-mérite plus que la pitié de tout le monde. Il
-s'est fait lui-même justice, en renonçant à un
-titre qui n'est plus fait pour lui et à des espérances
-que je ne lui aurais jamais laissé
-concevoir si je l'eusse connu mieux&hellip; Pour
-moi, c'est au monde, au bonheur et presque
-à la vie que je dois dire adieu, maintenant&hellip;
-Je vais expier dans la retraite la plus cachée,
-le tort d'avoir été trompée par trop de confiance,
-et la honte d'avoir été désabusée trop
-tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne,
-monsieur, tout le mal que vous m'avez
-fait, et pour réparer autant que possible
-le mal involontaire que je puis avoir fait moi-même
-à des infortunés que je n'ai connus
-qu'en devenant plus à plaindre qu'eux, je
-vous prie de recevoir pour la pauvre négresse
-et son fils, les trente mille francs que je vous
-envoie en billets dans ma lettre. Ce faible
-dédommagement mettra la mère et l'enfant
-à même, peut-être, d'être plus heureux dans
-leur obscurité, que moi je ne l'ai été dans
-mon opulence.</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk">»La malheureuse: <span class="sc">A. Velasca</span>,<br />
-»Comtesse de l'Annonciade.»</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Eh bien! que dites-vous de ce revirement
-de bord? me demanda le capitaine presque attendri
-de la lecture de la lettre qu'il venait de
-nous faire connaître.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis, répondit d'abord notre vieux
-créole, en se coupant une tranche de b&oelig;uf,
-que cette petite comtesse est une folle qui ne
-sait comment dépenser son argent, et que je
-pense qu'il y aura pour moi moyen de lui faire
-payer mes effets protestés.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous? demanda ensuite Lanclume en
-s'adressant à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je pense, dis-je à mon tour, que de
-toutes les folies de la comtesse, celle-ci est au
-moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle
-est votre opinion sur son compte?</p>
-
-<p>&mdash;Mon opinion est, ma foi, que c'est une
-brave femme depuis qu'elle a renoncé à son
-sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia, à
-présent que te voilà riche, que feras-tu de ton
-argent?</p>
-
-<p>&mdash;Riche, moi, capitaine? répondit Supplicia.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, riche! grosse hébêtée!&hellip; qu'en dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Moi je vous dis merci à vous, capitaine,
-ainsi qu'à toute la compagnie.»</p>
-
-<p>Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus
-sérieuse révérence.</p>
-
-<p>«Mais que feras-tu de ton argent, de tes
-trente mille francs, dis-moi, ma grosse commère?
-Voilà ce que je te demande depuis une
-heure, au lieu d'une grande révérence.</p>
-
-<p>&mdash;Combien ça fait-il, s'il vous plaît, capitaine,
-trente mille francs?</p>
-
-<p>&mdash;Ça fait de quoi acheter trente négresses
-comme toi, au prix où en est la marchandise
-à la Martinique.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je dis que je donnerai mon argent
-à M. Gustave s'il a besoin d'être riche,
-actuellement que vous lui avez fait de la peine.</p>
-
-<p>&mdash;Donner ton argent à M. Gustave! j'aimerais
-cent fois mieux le jeter à l'eau et te casser
-les reins après à toi et à ton fils!&hellip; Mais
-Dieu aidant, nous y mettrons bon ordre, et
-avec de belles rentes sur l'État, nous veillerons
-<i>à frapper un plan de retenue</i> sur ta stupide générosité.
-Allons, messieurs, versons-nous chacun
-un verre de Bordeaux, et buvons à la santé
-de la comtesse de l'Annonciade. A sa santé! à
-sa santé! et n'en parlons plus. C'est une affaire
-réglée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, quand je serai rentré dans ma créance,»
-répondit le vieil habitant en sablant un
-verre de Laffitte.</p>
-
-<p>Pendant quelques heures, le petit drame
-que nous venions de jouer dans la cour de la
-mairie, occupa tout Paris. Il obtint même
-dans les salons une certaine vogue de scandale.
-Plusieurs journaux en parlèrent en se
-demandant si un homme comme le Banian
-oserait se présenter à la chambre, et si l'honneur
-que lui avaient fait les électeurs en le
-nommant député, ne devait pas être effacé par
-la flétrissure qu'il avait reçue à l'étranger.
-L'opinion publique parut croire que quelque
-légale que fût l'élection du nouveau député,
-sa conduite passée était encore plus ignominieuse
-que son élection n'était honorable pour
-lui et humiliante pour ses commettans.</p>
-
-<p>Le lendemain ou le surlendemain de toute
-cette vilaine affaire, nous apprîmes que M. le
-comte de Camposlara, député de l'arrondissement
-de &hellip;, avait adressé à la chambre une
-lettre dans laquelle il priait ses honorables
-collègues de vouloir bien accepter sa démission,
-que tous ses collègues s'étaient empressés
-de lui accorder à l'instant même.</p>
-
-<p>A la séance suivante, on aurait demandé à
-M. le président, ou à l'un de MM. les secrétaires
-de la chambre, ce que c'était que M. le
-comte de Camposlara; et que M. le président et
-M. le secrétaire auraient été obligés de fouiller
-dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait
-voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs
-des plus honnêtes gens dont on garde bonne
-mémoire en France. L'opinion oublie, du jour
-au lendemain, les fripons et les intrigans
-qu'elle a élevés un moment au faîte de la prospérité
-ou de la faveur. L'opinion publique est
-en vérité bien indulgente pour ses propres
-bévues.</p>
-
-<p>Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre.
-Le vieil habitant de la Martinique ne rentra
-jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir,
-avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine
-dans la maison d'une des maîtresses d'un
-riche père de famille. Son petit mulâtre apprit
-à se rendre digne d'être un jour le jockey d'un
-marchand tailleur; moi, je restai à Paris, cherchant
-à jouir de ma petite fortune, de mon
-oisiveté et des travaux des autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">LE DERNIER CHAPITRE.</h2>
-
-<p class="d">Fin du Banian et de son histoire.</p>
-
-
-<p>Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec
-quelque curiosité, sur les mers, dans les colonies
-et au milieu des pirates, les errantes destinées
-du Banian, me demanderont peut-être
-ce que devint le misérable héros de la prosaïque
-épopée que je viens de dérouler sous leurs
-yeux. Peu de mots me suffiront pour tracer
-dans la simple narration d'un seul fait, la dernière
-page de cette mémorable histoire.</p>
-
-<p>Un jour, monsieur le préfet de police me fit,
-à mon extrême surprise, l'honneur de m'inviter
-à passer dans son cabinet particulier, pour
-une affaire qui me concernait. «Monsieur, me
-dit en me voyant arriver à lui, le grand inquisiteur
-des opinions politiques de la cité, vous
-vous êtes permis de tenir contre le gouvernement
-établi, des propos que je ne pourrais
-tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent
-mes fonctions. Votre imprudence est
-d'autant plus répréhensible, que c'est dans un
-lieu public que vous n'avez pas craint de vous
-exprimer avec la plus impardonnable véhémence
-sur le compte des augustes personnes
-pour lesquelles tout bon citoyen doit professer
-un respect sans bornes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et quelles sont les paroles imprudentes
-que vous avez à me reprocher? demandai-je
-aussitôt au préfet de police, sans lui donner le
-temps d'arrondir plus élégamment sa phrase
-investigatrice.</p>
-
-<p>&mdash;Les voici, monsieur, me répondit Son
-Excellence, car dans ce temps-là, le préfet de
-police était encore une <i>Excellence</i>. Et le magistrat,
-en prononçant solennellement ces mots,
-me remit un rapport dans lequel je reconnus,
-malgré l'exagération des faits, les détails d'une
-conversation que je me rappelai fort bien avoir
-eue, quelques jours auparavant, avec un de mes
-amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! me demanda l'Excellence, après
-m'avoir donné le temps de lire cette espèce
-d'acte d'accusation: qu'avez-vous à dire maintenant
-pour votre justification?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre
-jusqu'à se justifier d'une dénonciation
-aussi vile: ce serait accepter un combat indigne
-d'un honnête homme. Les faits qui vous
-ont été révélés dans ce rapport de police, ne
-peuvent vous avoir été signalés que par celui
-à l'honneur duquel je me suis confié, ou par
-un de ces hommes que vous êtes dans la triste
-nécessité d'employer, et à qui on n'accorde que
-le mépris qu'inspire leur infâme métier.</p>
-
-<p>&mdash;La vivacité avec laquelle vous vous exprimez
-en ce moment même, reprit le préfet,
-suffirait seule pour confirmer à mes yeux la
-vraisemblance de ce rapport, si j'étais assez
-injuste pour mettre en doute la véracité de
-l'homme qui me l'a adressé.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel est encore cet homme? m'écriai-je;
-nommez-le-moi, je vous en conjure, pour ne
-pas m'exposer à faire planer sur l'honneur d'un
-ami, des soupçons qui ne doivent retomber
-que sur la tête d'un&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Avancez!» dit alors le préfet, en portant
-ses regards sur le fond de l'appartement, et en
-s'adressant à quelqu'un que je n'avais pas encore
-aperçu.</p>
-
-<p>Et en obéissant à cet ordre, un individu
-graisseux, chauve, le visage garni d'épais favoris,
-sortit d'un cabinet contigu au salon, la
-tête baissée et les yeux timidement fixés sur ceux
-de son illustre supérieur.</p>
-
-<p>Je ne saurais bien vous dire, aujourd'hui que
-l'impression que j'éprouvais alors s'est un peu
-affaiblie, le sentiment d'horreur et de dégoût
-dont je fus subitement saisi, en reconnaissant
-dans le mouchard avec lequel j'allais être confronté,
-cet immonde Banian que j'avais perdu
-de vue depuis plus d'un an! Son aspect inattendu
-me souleva tellement le c&oelig;ur, que je pus
-à peine trouver sur mes lèvres contractées, la
-force d'adresser quelques mots au préfet de
-police, pour lui exprimer la répugnance que
-m'inspirait la vue nauséabonde d'un pareil
-homme. Le préfet de police, chose étonnante!
-parut comprendre tout ce qui se passait d'honnête
-en moi, et tout ce qu'il y avait d'abject dans
-le rôle de mon accusateur. «Cela suffit, dit-il
-en ordonnant du bout du doigt à son espion
-de nettoyer l'appartement de sa présence. C'est
-une leçon de prudence que je voulais vous donner,
-ajouta-t-il en s'adressant à moi avec un
-certain air de bienveillance; et je souhaite
-qu'elle vous serve à l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Une leçon de prudence, monsieur! lui
-répondis-je vivement: dites plutôt une leçon
-d'endurcissement dont je saurai profiter, je
-vous le jure. Cet être à qui je ne saurais donner
-un nom assez bas, est un misérable que deux
-ou trois fois j'ai arraché à l'infamie, à la mort
-la plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma
-sotte générosité, n'a trouvé rien de mieux dans
-son âme de boue, que de me dénoncer lâchement
-à votre sévérité pour gagner sans doute
-sa journée et se procurer la portion d'ordures
-dont il vit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous crois, me répondit mon grave
-interlocuteur. Mais trouvez-moi des gens qui
-n'en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent
-bien faire, au même prix, le métier qu'il
-exerce! Si la police d'une grande ville est une
-chose nécessaire, et que le métier ne puisse
-être fait que par des hommes de cette espèce,
-pourquoi s'étonner que nous n'en employions
-pas d'autres! Je ne demanderais pas mieux
-que d'avoir de braves gens pour espions. Mais
-ces braves gens feraient-ils mon affaire, ou
-mon affaire ferait-elle le compte de ces braves
-gens!»</p>
-
-<p>En descendant, pour regagner le plus vite
-possible le grand air de la rue, l'escalier tortueux
-de l'hôtel, qu'éclairait à peine un sale et
-pâle quinquet, je trouvai à l'ouverture de l'antre,
-un individu qui, le chapeau à la main et
-le bras collé sur la canne qu'il avait attachée
-à la boutonnière, m'attendait à ma sortie, dans
-l'attitude la plus humiliante que puisse prendre
-en face d'un autre homme, l'homme le plus
-dépravé. Il était presque à genoux, je crois.</p>
-
-<p>«Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur,
-grommela-t-il d'une voix enrouée et caverneuse:
-je ne vous ai dénoncé, soyez-en
-bien persuadé, que pour acheter le morceau
-de pain sans lequel je serais mort aujourd'hui
-de besoin avec toute ma famille. C'est encore
-un service que vous m'avez rendu indirectement,
-et ma révélation ne pouvait vous compromettre
-en rien&hellip; Une pauvre petite pièce
-de cinq francs, s'il vous plaît, pour nourrir un
-jour de plus, ma pauvre femme et mes malheureux
-petits enfans! Une seule petite aumône,
-je vous en supplie, vous qui êtes si bon, et
-vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je
-vous le jure!»</p>
-
-<p>C'était encore lui, le misérable!</p>
-
-<p>Je me jetai dans le premier cabriolet qui
-vint à passer. Le c&oelig;ur me manquait et la tête
-me tournait: j'éprouvai cette sorte de vertige
-et d'évanouissement que donne quelquefois
-l'excès du dégoût, comme l'émétique ou l'ipécacuanha.
-Je ne repris l'usage complet de mes
-sens que lorsque je pus respirer un air plus pur,
-loin du lieu fétide que je venais de quitter.</p>
-
-<p>J'appris, un mois après, que le nommé Gustave
-Létameur était mort presque subitement
-sur un lit d'hôpital, à moitié ivre et tout-à-fait
-rongé de débauche.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DU TOME SECOND.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">XVI. Discipline du bord;&mdash;délibération en mer;&mdash;le
-navire pseudonyme.</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">Page 5</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XVII. Félicité diplomatique d'un consul;&mdash;travestissement
-du capitaine d'armes;&mdash;ivresse d'une fête;&mdash;changement
-à vue.</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">17</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XVIII. Galante tentative des corsaires auprès des captives;&mdash;aversion
-de celles-ci pour leurs vainqueurs;&mdash;invitation
-à dîner;&mdash;frugalité et continence de
-<i>l'Invisible</i>.</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">45</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XIX. Rencontre de nuit;&mdash;mort de <i>l'Invisible</i>;&mdash;délivrance
-des prisonnières.</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">71</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XX. Saint-Thomas;&mdash;la prison de l'île;&mdash;le concierge
-Barnabé, sa fille Acacie;&mdash;une rencontre imprévue;&mdash;philosophie
-militaire d'un geôlier;&mdash;négociation
-muette; délivrance; fuite.</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">99</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXI. Nouvelle rencontre;&mdash;autre embarras;&mdash;seconde
-évasion par mer;&mdash;adieux à Saint-Thomas.</td>
-<td class="num"><a href="#ch21">135</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXII. Un capitaine caboteur des Antilles;&mdash;le brick
-<i>la Mandragore</i>;&mdash;retour à Saint-Pierre-Martinique;&mdash;correspondance
-de femmes;&mdash;la journée du
-sentiment;&mdash;la devineresse.</td>
-<td class="num"><a href="#ch22">163</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXIII. Dernier retour en France;&mdash;une élection et
-un député;&mdash;soupçon, méprise et nouveau soupçon.</td>
-<td class="num"><a href="#ch23">207</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXIV. Double rencontre au café;&mdash;conversation;&mdash;plan
-à former.</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">235</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXV. Scandale, perplexité d'un des douze maires de
-Paris;&mdash;retraite de deux fiancés;&mdash;triomphe du
-capitaine Lanclume.</td>
-<td class="num"><a href="#ch25">261</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Dernier chapitre. Fin du Banian et de son histoire.</td>
-<td class="num"><a href="#ch26">277</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">PUBLICATIONS NOUVELLES.</p>
-
-
-<p class="drap"><b class="small">IL VIVERE</b>, par <i>Samuel Bach</i>. 1 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">UN ÉTÉ A MEUDON</b>, par <i>Frédéric Soulié</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LETTRES AUTOGRAPHES DE M<sup>me</sup> ROLAND</b>, adressées à
-Bancal-des-Issarts. 1 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">MARCO VISCONTI</b>, traduit de l'italien, de <i>Thomas
-Grossi</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LA FOLLE D'ORLÉANS</b>, par <i>le bibliophile Jacob</i>. 2 vol.
-in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LE DOUBLE RÈGNE</b>, par le <i>vicomte d'Arlincourt</i>. 2 vol.
-in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">ANNETTE ET LE CRIMINEL</b>, par <i>De Balzac</i>. 2 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">HEMBYSE</b>, Histoire gantoise du seizième siècle, par le
-<i>baron Jules de S<sup>t</sup>-Genois</i>. 3 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">FLEUR DES POIS</b>, par <i>De Balzac</i>, formant le t. VI des
-<i>Scènes de la vie privée</i>.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LA BÉDOUINE</b>, par <i>Poujoulat</i>. 1 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</b>, 6<sup>me</sup> édit.,
-2 beaux vol. très grand in-8<sup>o</sup>, imprimés en caractères
-neufs, papier vélin.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ</b>, par <i>Barbé Marbois</i>.
-2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">SIMON LE BORGNE</b>, par <i>Michel Raymond</i>. 2 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">VIERGE ET MARTYRE</b>, par <i>Michel Masson</i>. 1 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">ROBERT LE MAGNIFIQUE</b>, Histoire de la Normandie au
-onzième siècle, par <i>Lottin de Laval</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">CHANTS DU CRÉPUSCULE</b>, par <i>Victor Hugo</i>. 1 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">CORISANDE DE MAULÉON</b> ou <span class="sc">le Béarn au</span> <small>XV</small><sup>e</sup> <span class="sc">siècle</span>, par
-l'auteur de <i>Natalie</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">NI JAMAIS NI TOUJOURS</b>, par <i>Paul de Kock</i>. 2 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">COQUETTERIE</b>, par l'auteur de <i>Tryvelyan</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES</b>, par <i>Alfred de
-Vigny</i>. 1 vol. in-18.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (2/2), by
-Édouard Corbière
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (2/2) ***
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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