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-The Project Gutenberg EBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Ni ange, ni bête
-
-Author: André Maurois
-
-Release Date: September 23, 2020 [EBook #63271]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-ANDRÉ MAUROIS
-
-NI ANGE, NI BÊTE
-
-— ROMAN —
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE BERNARD GRASSET
-
-61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
-
-1919
-
-Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés
-pour tous pays
-
-Copyright by André Maurois, 1919
-
-
-[ILLUSTRATION]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-PREMIÈRE PARTIE
-I
-II
-III
-IV
-V
-VI
-VII
-VIII
-IX
-X
-XI
-DEUXIÈME PARTIE
-I
-II
-III
-IV
-V
-VI
-VII
-TROISIÈME PARTIE
-I
-II
-III
-IV
-V
-VI
-VII
-VIII
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-Pour devenir un parfait
-philosophe, il me manquait
-surtout une passion, à la
-fois profonde et pure, qui
-me fit assez apprécier le
-côté affectif de l'humanité.
-
-Auguste Comte.
-
-
-
-
-I
-
-
-Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M.
-Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un
-matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un
-jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le
-gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions
-républicaines.
-
---Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent franchi le
-pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel ingénieur de
-l'arrondissement d'Abbeville?
-
---Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans
-bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.
-
---Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de vous
-interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en
-rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre
-arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.
-
-Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La
-redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une
-méfiance sévère.
-
---Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant lentement
-ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École?
-
---Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste.
-
---J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à
-mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à
-votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est
-pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de
-science, ni d'art, ni de politique...
-
---Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais je
-dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées.
-J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi: je sais que cela
-m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma
-pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis.
-
-Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et
-regarda le vieillard d'un air assez fier.
-
---Hélas! dit celui-ci avec humilité; il faut avouer que notre bonne
-ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de
-négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même
-jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale,
-n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il
-paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à
-emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour
-les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur
-détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à
-coucher chez eux.
-
---Vous admirez cette tiédeur, monsieur? dit Philippe Viniès avec
-quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne
-faut pas ici parler de politique...
-
---Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix mesurée
-et satisfaite; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais
-mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez
-d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris; dites, si
-cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville
-sache bien clairement que vous obéirez à tous.
-
-«Si vous le permettez, je vais déjeuner.»
-
-Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et
-du vin blanc: Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se
-mit à picorer.
-
---Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard: ma cuisinière
-me charge toujours de vivres comme pour un escadron.
-
---Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits et de
-laitage.
-
---Par hygiène?
-
---Non, par principe, par goût et par habitude.
-
-Le vieillard sourit et resta enfin silencieux; les cahots de la patache
-endormirent les deux hommes.
-
- *
-* *
-
-Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre
-dans son sac.
-
-Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée
-marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien
-assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les
-courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits
-bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises
-se détachaient, spirituelles et vigoureuses.
-
-«Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous
-verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très
-vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles,
-comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une
-religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu,
-mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et
-les images sacrées: nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.»
-
-Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui
-jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue
-tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les
-marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des
-bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs
-maisons.
-
-«Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les
-nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille
-depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la
-dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux.
-Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le
-faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller chercher vous-même.
-S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin.
-
-«Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en
-fils; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se
-mêler à ces jeux sacrés.»
-
-La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place
-bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles.
-
---Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison dans
-la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir: je suis grand
-marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu.
-
-Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha
-des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel.
-
-Devant une épicerie une vieille femme, appuyée sur une canne,
-regardait ce personnage nouveau et, le voyant hésiter, s'approcha,
-curieuse et empressée.
-
---Vous cherchez quelqu'un, dit-elle.
-
---Je cherche un hôtel.
-
---Ah! c'est vrai, dit-elle avec un sourire satisfait, vous êtes le
-nouvel ingénieur.
-
---Diable, pensa Philippe, quelle police.
-
---L'hôtel de la Tête de Bœuf est rue Saint-Gilles: c'est à deux pas,
-dit-elle, mais puisque vous êtes pour rester, il vaudrait mieux prendre
-une chambre en ville. Cela vous coûtera moins cher et vous serez mieux.
-Il y en a une chez le Général, libre d'hier... Là vous serez bien.
-
---Chez le Général? dit Philippe inquiet. Ah! non, certainement; j'aime
-mieux l'hôtel.
-
---À votre aise, dit l'épicière vexée: en ce cas, Jalabert va vous y
-conduire... Jalabert!
-
-Philippe vit arriver au pas de course un vieil homme à cheveux gris qui
-debout au milieu de la place depuis l'arrivée de la diligence avait
-suivi la scène avec intérêt. En arrivant devant l'ingénieur, il fit
-claquer ses talons, salua militairement avec vigueur et s'empara de la
-valise.
-
---Jalabert, conduis monsieur à la Tête de Bœuf... Faites pas
-attention à ce qu'il dit, ajouta-t-elle, il est un peu fou. Mais il
-connaît bien la ville: c'est lui qui la montre aux Anglais.
-
-Philippe Viniès suivit son guide au long des vieilles rues. Quelques
-passants s'en allaient d'un pas très lent, le nez au vent, les mains
-dans les poches.
-
---Belle place, Milord, dit le vieux soldat, belles maisons, bâties par
-les Anglais...
-
---Comment, par les Anglais? dit Philippe surpris.
-
---Yes milord..., à droite, l'Hôtel de Ville, belles tours, belles
-statues, sculptées par les Anglais... Ici belle fontaine, bonne eau
-pour l'estomac, et devant vous, milord, bel hôtel, belles chambres,
-construit pour les Anglais... Yes Milord.
-
-Philippe, découvrant en effet l'enseigne de la Tête de Bœuf congédia
-généreusement son porteur qui recula de trois pas, fit le salut
-militaire et cria:
-
---Merci, Milord... Et vive le 106e! Vive le Colonel Achard! Vive la
-Duchesse de Berry!
-
---Ah! fit la patronne de l'hôtel qui, comme tout le monde, était
-devant sa porte, Jalabert vous a découvert. C'est un vieux malin. Il
-connaît bien les Anglais, allez.
-
---Mais je ne suis pas Anglais, dit Philippe.
-
---Ah! mais, c'est vrai, dit-elle, vous êtes le nouvel ingénieur. Et
-pourquoi voulez-vous descendre dans mon hôtel? Vous qui êtes pour
-rester, prenez une chambre en ville, cela vous coûtera moins cher et
-vous serez mieux... Tenez, allez donc chez le Général. Il en a une
-libre d'hier.
-
-Et cette hôtelière vraiment Abbevilloise fit accompagner par son
-garçon d'écurie cet étranger qui avait prétendu occuper, pour de
-l'argent, une des chambres à l'entrée desquelles elle veillait avec un
-soin religieux et jaloux.
-
-
-
-
-II
-
-
-_Philippe Viniès à Lucien Malessart
-rédacteur au journal «La Réforme», à Paris._
-
-Abbeville, le 15 Octobre 1844.
-
-
-Je te recommande bien vivement, mon bon vieux, le brave réfugié
-polonais qui te portera cette lettre. Réponds-moi chez le général
-Pitollet, rue du Pont-à-Plisson, et ne t'épouvante pas. Ce général
-est tout simplement un honnête cabaretier, qui a connu trois mois de
-gloire au temps de la Révolution.
-
-Ses camarades qui le trouvaient bel homme l'avaient choisi pour colonel
-et comme il ne savait pas lire, il s'était adjoint son curé. Celui-ci
-fit preuve aussitôt d'un génie robuste et militaire, et Pitollet, dont
-les rapports étonnaient Carnot, venait d'être promu général, quand
-par malheur le curé mourut. Le général un peu plus tard demanda
-modestement une place de tambour-major; Bonaparte le fit
-sous-lieutenant.
-
-C'est aujourd'hui un beau vieillard, droit comme une baïonnette et
-sourd comme un tambour. Sa petite-fille Clotilde tient la maison, et
-j'occupe chez eux une chambre assez coquette:
-
-
-
-Où dans un coin obscur près de la cheminée,
-Quatre épingles au mur fixent Napoléon.
-
-
-Ah! ce Bonaparte, mon cher... Nous imaginions mal ce qu'il est pour ces
-provinces. Le soir, autour de la table, où se dessèche une rose
-cueillie à Sainte-Hélène, des vieillards épiques évoquent leurs
-campagnes; Clotilde, sur un coussin brode le Retour des Cendres;
-j'écoute, je rêve, je compare le règne des bourgeois à l'empire des
-braves, et moi qui hais la guerre et les soldats, moi qui crois à la
-République universelle des peuples, je trouve quelque plaisir à
-entendre parler d'actions et d'affaires qui étaient des coups de sabre
-et non des coups de bourse.
-
-Pour des républicains avoués, je ne crois pas, hélas, qu'il y en ait
-ici. Les jeunes gens qui mangent avec moi chez Pitollet sont des clercs
-de notaire, élevés à Paris, assez libéraux, mais fort occupés de
-gaudrioles et de calembours et vraiment trop gais pour être vertueux.
-Les professeurs du collège sont des commerçants comme les autres qui
-vendent trente ans leur rhétorique, puis se retirent des affaires et
-meurent en bourgeois. Quant aux ouvriers je fais ce que je puis pour me
-rapprocher d'eux, mais on ne sait où les trouver car ils n'ont ni
-société, ni chefs. Leur misère est affreuse.
-
-Beaucoup d'entr'eux travaillent chez ce Bresson pour lequel tu m'avais
-donné une lettre d'introduction. Il se dit ami de Ledru-Rollin. Entre
-nous, je ne l'aime guère: c'est le type du mauvais bourgeois, gras et
-important. Deux passions se disputent son cœur médiocre: l'amour du
-calme que lui inspire son commerce et le désir du mouvement que nourrit
-sa vanité. Il ne pardonne pas au Gouvernement de ne pas lui avoir
-donné la croix.
-
-Un seul homme ici m'a fait bon accueil, Bertrand d'Ouville,
-l'archéologue. C'est un petit vieillard assez fat, très intelligent,
-tout à fait dépourvu de foi, d'enthousiasme et de vertu. Il vendrait
-son âme pour une jolie phrase et, je crois bien, pour une jolie femme.
-Je le vois cependant assez souvent car il me recherche, je ne sais
-pourquoi, et je trouve chez lui une admirable bibliothèque. Demain
-dimanche il prétend m'emmener au château d'Epagne, chez une
-mystérieuse vieille fille qui, dit-il, a été fort belle et que tout
-Abbeville appelle Mademoiselle, avec un grand M. J'irai peut-être, car
-il faut tout voir: mais sois bien tranquille, ces châteaux-là ne me
-tourneront pas la tête.
-
-Je deviens ici de plus en plus communiste et adversaire enragé de la
-civilisation mercantile: croirais-tu, mon vieux, qu'à Abbeville il y a
-huit notaires, trois huissiers, cinq ou six chapeliers, vingt papetiers
-et un nombre infini de cabaretiers, tout cela pour un peu moins de vingt
-mille habitants, qui presque tous passent leur vie à s'attendre les uns
-les autres au fond d'une boutique obscure. Cabet a raison: le commerce
-est un vice. Les sots et les méchants peuvent rire de son livre, mais
-si folle que soit son Icarie, elle l'est moins que ce système-ci.
-
-Adieu, mon bon vieux, écris-moi: salut et fraternité.
-
-
-
-
-III
-
-
-Le salon de Mademoiselle était d'une simplicité voulue et délicate.
-Sur les murs tapissés d'un papier gris uni se détachaient nettement
-deux crayons de Clouet. Les fauteuils étaient confortables, la lumière
-faible et douce. On sentait la chambre accueillante: un peu trop, disait
-M. de Vence, son voisin, qui était malveillant.
-
-Mademoiselle se leva: elle était vaste, dans une ample robe de taffetas
-noir, et grasse, avec autorité et courage. L'empâtement du visage
-laissait encore deviner des traits réguliers et puissants.
-
-«Je vous amène, dit Bertrand d'Ouville, M. Philippe Viniès, notre
-nouvel ingénieur, qui est jacobin, et mon ami.»
-
-Les beaux yeux vifs de Mademoiselle se fixèrent sur Philippe avec une
-expression d'intelligente sympathie.
-
---Vous savez, dit-elle, que la politique ne m'intéresse pas et que vos
-amis sont bienvenus ici.
-
-La voix était précise et flûtée: Philippe rougit et murmura quelques
-mots.
-
---Ce vieillard est insupportable, pensa-t-il, il me fait faire figure de
-sot.
-
-Deux jeunes filles entrèrent; vêtues comme Mademoiselle de robes unies
-et amples, elles s'efforçaient évidemment de lui ressembler.
-
---M. Philippe Viniès... Mes filles: la blonde est Geneviève, la brune
-Catherine.
-
-Catherine, aux yeux ardents, aux narines mobiles s'assit dans un
-fauteuil sur le bras duquel se posa Geneviève, et toutes deux
-regardèrent Philippe avec une franche curiosité. Il trouva aussitôt
-des phrases heureuses pour décrire son arrivée et les vieux grognards
-de son auberge.
-
-«Je suis loin d'avoir le culte de la force, mais il y a quelque chose
-d'admirable dans tout sentiment profond et cette religion populaire
-m'émeut, je l'avoue...
-
---Vous allez vous entendre avec Geneviève, dit Mademoiselle, elle adore
-l'Empereur.
-
---Non, mademoiselle, vous savez bien que non. Je n'aime pas Napoléon:
-j'aime le mince général en habit rouge de la gravure de votre
-chambre...
-
---Le Bonaparte auquel est dédié la _Symphonie héroïque_, dit
-Philippe.
-
-Elle eut pour lui un regard étonné et assez approbateur.
-
---Mes enfants, dit Mademoiselle, puisque M. Viniès semble aimer la
-musique...
-
-Geneviève, s'accompagnant elle-même, chanta de vieux airs français:
-elle avait très peu de voix, mais un style net et beaucoup d'esprit.
-Bertrand d'Ouville regardait ses traits fins avec un plaisir évident.
-Puis Catherine chanta une romance de Schubert.
-
-Philippe se rapprocha du piano et feuilleta des cahiers: les deux jeunes
-filles l'accueillirent, maternelles et protectrices. La forte poitrine
-de Catherine se soulevait doucement; Geneviève étudiait cet être
-nouveau avec une méfiance un peu moqueuse.
-
---Cette romance est très belle, dit-il.
-
---Schubert, dit Geneviève, me fait l'effet de ces bonbons turcs que
-rapporte mon cousin; c'est sucré au point d'être écœurant.
-
---Vous n'aimez pas le sentiment?
-
---Je ne sais pas: je n'aime pas Schubert.
-
-Cependant Bertrand d'Ouville était allé s'asseoir près du fauteuil de
-Mademoiselle.
-
---Laissons ces jeunes gens parler d'eux-mêmes à l'abri des grands
-hommes, dit-il: que pensez-vous de mon petit ingénieur?
-
---Il est joli, comme un jeune prêtre romantique: je le crois
-intelligent.
-
---Il n'est pas sot mais les formules lui masquent la vie; il se bâtit
-un univers de petits systèmes rigides et voudrait que la nature se
-soumît aux lois de M. Viniès. Il a une théorie sur la Pologne, une
-sur l'amour, une sur le mariage, une sur le suffrage, une sur la
-communauté des biens, et pour chacune d'elles, il se dit prêt à
-prendre un fusil.
-
---J'aime assez cela: les hommes tournent toujours au fade assez tôt,
-dit Mademoiselle de sa voix flûtée et tranchante.
-
---Certes, dit Bertrand d'Ouville, s'il y a quelque chose au monde de
-plus ridicule qu'un radical en cheveux blancs, c'est un conservateur au
-maillot. Il faut peut-être qu'un homme soit anarchiste à vingt ans
-pour qu'il lui reste dix ans plus tard assez d'énergie pour faire un
-pompier. «Ça va mal: on chante _la Marseillaise_» disait le vieux
-Rouget de Lisle aux journées de Juillet.
-
-Mais Viniès est bien compliqué: il est romantique, et il méprise les
-arts; il est matérialiste et il est chrétien. Et surtout il est
-inexact. Son esprit transforme les faits comme certains miroirs les
-objets. En le traversant, tout devient terrible, énorme, monstrueux. Il
-me raconte qu'il a rencontré chez le cabaretier Pitollet des vieillards
-épiques. Quand je me renseigne il s'agit de mon chapelier Pillet qui a
-fait dix ans pendant les Cent jours, et d'un vieux matelot de péniche
-qui était bien à Trafalgar, mais comme cuisinier de l'Amiral et n'y a
-vu que les feux de son fourneau. Notez que le lendemain ce même Pillet
-sera pour lui un «odieux parasite» parce qu'il vend des casquettes.
-
---Savez-vous ce qu'est sa famille?
-
---On m'a dit que ses parents sont des commerçants de Besançon, mais il
-n'en parle pas volontiers. Je crois comprendre qu'il s'est trouvé
-choqué par l'humilité professionnelle des siens et s'est déclaré
-jacobin à ces braves gens consternés... Sous l'Empire, il eût fait un
-brave sous-lieutenant.
-
-Mademoiselle regarda le groupe des trois jeunes gens autour du piano.
-Philippe parlait vivement. Catherine l'écoutait, palpitante.
-Geneviève, les yeux baissés, respirait une fleur.
-
-«Les femmes aimeront ce jeune homme, prononça Mademoiselle avec une
-sagesse satisfaite.
-
---Croyez-vous? Il les comprend bien peu, et les respecte trop pour
-essayer de les conquérir.
-
---Mais nous n'aimons pas les conquérants.
-
-Bertrand d'Ouville, levant la main, sourit modestement.
-
---Oh! je sais, mon cher, vous avez eu des femmes: le beau mérite. Elles
-étaient faciles.
-
---Cela vous plaît à dire.
-
---J'en suis certaine: vous êtes beaucoup trop heureux pour qu'une femme
-aille perdre son temps à s'occuper de vous. Les cyniques de votre
-espèce n'ont nul besoin de tendresse.
-
-«Vous dites que cet enfant ne comprend pas les femmes. Et vous, mon
-cher? Et les autres? Vous nous croyez romanesques: nous ne le sommes que
-pour vous faire plaisir. Sensuelles? Il y en a, mais moins que vous ne
-pensez. Ou alors au troisième amant, s'il est diablement adroit...
-
-M. de Vence entra: il venait chaque dimanche chercher là Bertrand
-d'Ouville pour l'emmener au cercle faire une partie de whist. On lui
-présenta Philippe: il fut assez froid.
-
---Toute cette jeunesse semble bien animée, dit-il de sa voix des
-lèvres, hautaine et gouailleuse.
-
---M. Viniès nous parlait de Victor Hugo, dit Geneviève avec une moue
-comique.
-
---Ce Hugo, dit M. de Vence, est le petit-fils d'un menuisier de Nancy:
-il se fait appeler vicomte Hugo par la grâce de M. Joseph Bonaparte. Il
-change d'opinions politiques chaque fois que la France change de
-gouvernement: ce n'est pas peu dire.
-
---Cela n'empêche pas ses vers d'être bons, dit Mademoiselle.
-
---Ses vers? Je ne les lis pas, dit M. de Vence, je n'aime pas ces
-littératures décadentes... Allons venez au cercle, mon bon, il y a un
-membre du comité qui veut nous soumettre une idée.
-
---Viniès, dit Bertrand d'Ouville, je crois que vous avez raison et que
-la Révolution approche. Si le Comité du cercle d'Abbeville se met à
-avoir des idées...
-
---La Révolution, dit M. de Vence, elle est plus près que vous ne
-pensez. J'ai beaucoup à me plaindre de mes paysans. Je leur ai donné
-un curé que je paie, et une salle de billard pour les empêcher d'aller
-au cabaret. Ah! bien, oui: ils escaladent mes murs et volent le poisson
-de ma rivière.
-
-Les trois hommes prirent congé. Philippe fut chaleureusement invité à
-revenir quand il le voudrait.
-
-Quand ils furent sortis, Mademoiselle s'assit au piano et s'accompagnant
-fredonna, d'une voix étonnamment jeune:
-
-
-Ô mon maître, ô mon seigneur,
-Que le Diable vous emporte;
-Avec gens de votre sorte
-C'est folie que la douceur...
-
-
---Geneviève, qu'est-ce que vous pensez de M. Viniès?
-
---Mademoiselle, dans les dix dernières minutes, il a dit six fois
-admirable, trois fois vertueux et quatre fois horrible. J'ai compté.
-
---Vous êtes une petite sotte: il me plaît beaucoup.
-
---Bien, mademoiselle, dit Geneviève.
-
-Elle vint tumultueusement embrasser Mademoiselle, plaqua un grand accord
-dans les notes aiguës du piano et disparut en dansant.
-
-Mademoiselle regardait avec une autorité amusée Catherine qui, très
-affairée, rangeait des cahiers de musique.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Bertrand d'Ouville vint chercher Philippe Viniès à son bureau pour
-l'emmener voir des traces d'une voie romaine dont ils avaient parlé la
-veille. Le temps était gris, mais honnête, temps d'Abbeville,
-médiocre et sympathique.
-
-Philippe marcha silencieusement pendant deux minutes, puis toussa pour
-éclaircir sa voix.
-
---Qui sont, dit-il, les deux jeunes filles que nous avons vues hier à
-Epagne?
-
---Catherine Bresson est la fille de Bresson, le fabricant de tapis, que
-vous connaissez...
-
---Et elle ne vit pas chez ses parents?
-
---Si, mais Mademoiselle qui l'a découverte, je ne sais comment, lui
-sert de mère spirituelle. Elle passe à Epagne des semaines entières:
-c'est une petite fille assez belle qui aura, si je ne me trompe, des
-passions exigeantes. Elle a la poitrine bien placée, mais un peu
-grasse.
-
-Philippe regarda avec surprise le vieillard qui continua:
-
---Geneviève de Vaulges est orpheline. Son tuteur l'a retirée du
-couvent à seize ans et Mademoiselle qui est sa cousine à la mode de
-Picardie s'est chargée de terminer son éducation. Les Vaulges étaient
-une des bonnes familles de ce pays-ci, mais le père de Geneviève les a
-sottement ruinés.
-
---Elle est assez jolie, dit Philippe avec détachement.
-
---Les archives d'Abbeville contiennent une histoire assez curieuse sur
-ces Vaulges. Il y a trois cents ans environ, un enfant nouveau-né fut
-retiré vivant de l'abreuvoir du Pont aux Poissons. On s'empressa de lui
-donner le baptême, puis on décida qu'il serait procédé sans retard
-à la visite de toutes les filles de la ville afin de découvrir celle
-qui avait donné le jour à un enfant et tenté de s'en défaire par un
-crime.
-
-Donc, par devant un magistrat, on leur fit à toutes mettre à nu leurs
-mamelles pour atteindre la vérité du cas. Isabelle de Vaulges, ainsi
-examinée, fut reconnue coupable. Et comme elle refusa de livrer le nom
-de son complice, elle fut condamnée à être brûlée vive et subit sa
-peine sur cette place du Pilori que nous allons traverser.
-
---Quelle horrible histoire, dit Philippe.
-
-C'était alors un événement de bien peu d'importance, dit le
-vieillard, mais j'ai toujours pensé que cette vaillante Isabelle avait
-les traits précis, les yeux bleu clair et les cheveux pâles de sa
-petite nièce qui nous chantait hier si joliment du Couperin.
-
-Philippe regarda longuement la place du Pilori que bordaient des
-boutiques inoffensives.
-
---Mlle de Vaulges est très intelligente, dit-il.
-
---Croyez-vous? Ce serait surprenant: une jeune fille... Mais elle a le
-nez et la bouche les mieux ciselés de la province.
-
-Ils passaient devant l'usine de Bresson: dans les bâtiments anciens, la
-machine à vapeur étonnait, comme un bourgeois de Daumier dans un
-décor classique.
-
-Philippe parla de la misère des ouvriers et de l'absurdité du régime
-de propriété qui faisait riche un Bresson.
-
---Mon Dieu, dit le vieillard, il est bien certain que la propriété
-devra se transformer. Ce n'est pas un droit sacré, mais ce n'est pas un
-crime.
-
-Vous semblez considérer notre civilisation comme un ténébreux complot
-de riches et de tyrans pour dérober aux peuples je ne sais quelles
-richesses naturelles... Non, c'est une solution qui, avec tous ses
-défauts, a été adoptée par les hommes après des siècles de
-tâtonnement. On peut la retoucher? Eh! comment ne pas le faire? Ces
-industriels, ces ouvriers, ces usines, nos redingotes et nos blouses,
-disparaîtront aussi certainement que les armures et les arquebuses, que
-les barons et les serfs. Mais il y faut du temps. On ne peut pas jeter
-la civilisation comme un livre qui a cessé de plaire.
-
---Qui parle, monsieur, de rejeter la civilisation? Il s'agit seulement
-d'en éliminer les incohérences qui choquent douloureusement un esprit
-logique. Aux hommes qui devraient être associés pour lutter contre la
-misère, vous êtes arrivé à donner des intérêts contradictoires. La
-maladie, le froid, les guerres sont agréables et avantageuses à des
-classes entières de citoyens. La concurrence gaspille des forces
-immenses. Tout cela est fou. Et il n'y a qu'un remède, c'est
-l'égalité.
-
-Ils suivaient la vallée du Scardon. Le ruisseau étroit et clair
-coulait entre les saules aux bras tronqués. Une compagnie de canetons,
-derrière une cane prudente et grave, croisaient allègrement d'un bord
-à l'autre. Dans la lumière atténuée et douce, les toits rouges d'une
-ferme, le brun gras de la terre, l'eau cendrée d'un étang brillaient
-d'un éclat solide et mesuré.
-
---L'égalité? dit Bertrand d'Ouville. Et pourquoi serait-ce un remède?
-Pour sauver les hommes de la misère de leur condition, il ne s'agit pas
-tant de savoir comment on partagera que d'avoir quelque chose à
-partager. Ce qui a fait le succès de la propriété privée, c'est son
-évidente puissance de production. Voyez-vous quelque avantage à faire
-une société de malheureux, tous égaux dans leur misère?
-
---Sans même discuter ce point, me permettrez-vous de vous dire,
-monsieur, que vous jugez la question d'un point de vue un peu médiocre?
-Vous ne pensez qu'au confort matériel...
-
---C'est beaucoup.
-
---Mais ce n'est pas tout. L'égalité est un bien en elle-même.
-Croyez-vous qu'il soit agréable de naître esclave. Pour moi j'aimerais
-mieux crever de faim libre que de souper après mon maître.
-
-Ils étaient arrivés sur un petit pont rustique qui traverse le
-Scardon. Devant eux une île boisée divisait la rivière en deux bras.
-Un moulin vénérable barrait l'un d'eux.
-
-Bertrand d'Ouville s'appuya à la rampe de sapin et regarda l'eau rapide
-et transparente. Un vieux tronc noir à demi immergé créait un remous
-en aval duquel une grosse truite immobile attendait les gibiers portés
-par le courant.
-
---Un maître..., dit le vieillard; croyez-vous que le régime communiste
-vous l'épargnerait? Vous confondez tous, mon cher, l'argent, qui n'est
-qu'un signe, et le pouvoir, qui est réel et désirable. Ce qui vous
-offusque chez le riche, ce n'est pas qu'il possède des rondelles de
-métal jaune, c'est qu'il est puissant. C'est qu'il a une voiture, des
-femmes, des serviteurs.
-
-Mais quel que soit le régime, il vous faudra un chef. Il aura une
-voiture parce que les devoirs de sa charge exigeront qu'il se déplace
-rapidement, il aura des serviteurs parce qu'il sera trop occupé pour
-faire sa cuisine, il aura des femmes parce qu'il sera nouveau. Et il
-sera haï parce qu'il sera le maître.
-
-Un petit claquement de l'eau l'interrompit: la truite, montrant pendant
-l'éclair d'un instant sa gueule noire, avait happé une mouche.
-
---Regardez. Cet emplacement de chasse est, pour un poisson, la fortune.
-Le moulin, le remous du saule y apportent mille proies faciles. La plus
-grosse truite de la rivière l'occupe par droit naturel. Attrapez la,
-mon cher, faites-la cuire et revenez demain: vous la retrouverez à la
-même place.
-
---C'est un apologue que les gros poissons racontent volontiers aux
-petits, dit Philippe Viniès. Mais nous ne sommes plus, heureusement, au
-temps où les fables d'un sénateur bourgeois arrachaient au Mont Sacré
-un peuple trop indulgent. Si les truites connaissaient la puissance de
-l'association...
-
-Bertrand d'Ouville sourit:
-
-«Ma foi, dit-il, il est bien vrai que toutes les discussions sont
-vaines. Ce sont les tempéraments, non les idées, qui s'affrontent;
-moi, je ne digère pas la fraternité. Votre estomac semble l'exiger...
-Mais voici la Voie Romaine.
-
-Ils étaient maintenant dans la forêt épaisse et humide: devant eux
-une légère dépression se creusait nettement dans le sol couvert de
-feuilles mortes et, bordée de talus moussus, s'en allait en longue
-ligne droite, des deux côtés, à perte de vue.
-
---Tout le long de cette route, dit l'archéologue, j'ai trouvé de
-petits temples, des villas, des corps de garde. N'est-il pas curieux de
-penser qu'un ingénieur romain a dessiné ces choses, que des
-légionnaires ont défriché ce pays, et que la forêt a repris enfin
-pour les conserver ces terres que Rome avait délivrées.
-
-Ah! quand on sait que la Légende dorée a été écrite plus de mille
-années après le journal scientifique de votre collègue César, cela
-permet en effet de beaux espoirs aux Wisigoths de votre sorte.
-
- *
-* *
-
-Ils revinrent lentement vers la ville par un chemin à flanc de coteau
-d'où l'on percevait plaisamment l'ordre parfait de ce paysage si
-simple. Le ciel gris faisait plus vertes les prairies qui épousaient
-les croupes des collines picardes comme une robe bien ajustée. Comme
-ils arrivaient au faubourg Saint-Gilles, Bertrand d'Ouville, poussant
-une lourde porte, fit entrer Philippe dans la cour de l'hôtel de Vence
-où l'herbe poussait entre les pavés noirs.
-
---Regardez ceci, mon cher; est-ce beau? La grâce sobre des lignes,
-l'aisance noble du toit, cette fenêtre classique qu'orne à peine un
-feuillage léger... Et la couleur de tout ça: cette brique à peine
-rose, cette pierre à peine grise... Ah! votre romantisme, mon cher, je
-suis loin d'en mépriser les beautés; tout est bon et je ne blâme
-personne. Mais le goût qui s'était formé chez nous aux deux derniers
-siècles a été une chose charmante. Les artistes, travaillant pour une
-élite de deux ou trois mille délicats, s'imposaient une mesure et une
-solidité peut-être uniques au monde. Alors on était sensible sans
-être sentimental, passionné sans être violent, érudit sans être
-pédant. Votre Rousseau gâta tout cela. Cela nous valut bien des
-tourments. Le mauvais goût conduisit au désordre et le lyrisme à la
-guillotine.
-
---Vous allez me trouver bien sot, monsieur, dit l'ingénieur, mais je
-donnerais volontiers tous les produits de cet art si mesuré, vos
-Trianons, vos Watteau, et vos tragédies raisonnables, pour une page des
-_Confessions._
-
-Et qu'importe l'art s'il est stérile? Il y a plus de beauté dans la
-fête de la Fédération ou dans le Serment du Jeu de Paume que dans
-tous vos hôtels élégants et médiocres.
-
---Peut-être, dit le vieillard, quittant avec regret la vieille cour,
-mais la scène, si belle qu'elle soit, meurt si l'art ne la fixe. Votre
-Révolution n'a rien laissé de grand. Si d'ailleurs son histoire a
-quelque beauté romantique, c'est par le contraste entre sa sauvagerie
-et ce qui flottait encore dans l'air des grâces de Trianon. Les
-graveurs qui dessinèrent ces haches de licteurs menaçantes étaient
-les mêmes qui en d'autres temps avaient entrelacé des rubans, et les
-bonnets phrygiens prenaient sous leurs crayons je ne sais quel air noble
-et délicat.
-
-Les belles choses, mon ami, sont le produit de ces époques que vous
-appelez j'imagine, odieuses et tyranniques et que j'appelle, moi,
-constructives. Quel est l'anniversaire favori de vos amis? celui d'une
-démolition, tandis que ceci...
-
-Les corbeaux s'échappaient en croassant des tours massives et
-gracieuses de l'église de Saint-Vulfran.
-
-«Voyez, milord, fit une voix derrière Philippe, belles tours, deux
-cent vingt pieds de haut, mesurées par les Anglais..., beau portail,
-belles portes...
-
---Laisse-nous tranquille, dit l'archéologue, tu vois bien que c'est
-moi.
-
---Yes, milord, dit le vieux soldat, et il salua.
-
---Il a d'ailleurs raison: ces portes sont très belles... Elles furent
-offertes à Saint-Vulfran au XVe siècle par le bourgeois Mourette, de
-cette ville, qui fit graver sur chacune d'elles: «Vierge aux humains la
-porte d'amour êtes.» Ainsi son nom demeure dans un pieux calembour.
-
-J'ai chez moi le portrait de Mourette et de sa femme dans une «Vierge
-au donateur» d'un inconnu plein de talent. C'est un honnête marchand
-qui ressemble à mon cordonnier. Je lui envie la violence du sentiment
-qui le persuada de dépenser sa fortune de si jolie manière.
-
---Nous ferons aussi bien, dit Philippe, le jour où quelque grande
-passion nous inspirera à notre tour. Imaginez l'ardeur avec laquelle
-les artistes sculpteront les portes de ces phalanstères qui seront les
-cathédrales du travail et de la fraternité humaine.
-
-Par de petites rues étroites, ils rejoignirent la grand'place: comme
-ils passaient devant le cabaret Pitollet, Clotilde leur sourit.
-
---J'aime bien Clotilde, dit le vieillard, elle a l'air honnête et
-réjoui de certains portraits de La Tour. Cela s'explique d'ailleurs: La
-Tour était de chez nous.
-
-
-
-
-V
-
-
-Philippe le dimanche suivant, se retrouva à Epagne avec un vif plaisir.
-Les jeunes filles demandèrent la permission d'aller avec lui faire une
-courte promenade au bord de la Somme. La rivière, très haute, lisse et
-rapide, coulait comme un canal de Versailles, entre deux nobles rangées
-de grands arbres.
-
---Cette rivière, dit Philippe, va me donner bien du tourment.
-
---Pourquoi? dit Catherine, complaisante.
-
---Mon devoir d'ingénieur est de l'empêcher de vous inonder: ce n'est
-pas facile.
-
---Comme ce doit être intéressant, dit Catherine.
-
-Il leur expliqua assez longuement le fonctionnement des écluses et le
-régime de la Somme sur lequel il avait déjà trouvé le temps de
-former des idées originales et définitives.
-
---Je suis, dit Geneviève, ignorante comme une nonne. Au couvent on nous
-apprenait chaque année la géographie des Lieux Saints, mais jamais
-celle de la France. Depuis que j'en suis sortie, je lis des romans, je
-chante: je suis paresseuse.
-
-Philippe demanda quelles impressions lui avait laissé le couvent.
-
---Nous étions très heureuses: toutes les élèves rivalisaient de
-pratiques et d'exaltation.
-
---Mais que vous enseignait-on?
-
---L'histoire religieuse, les papes, les schismes... Puis le dogme: le
-cours était fait par un jeune abbé timide qui n'aimait pas mes
-questions. Il n'était pourtant pas bête.
-
-Elle sourit à un souvenir.
-
---Un jour, il avait donné en composition l'immortalité de l'âme. Je
-l'avais prouvée en montrant que les méchants doivent être punis quand
-ils ont échappé aux châtiments terrestres. «C'est une mauvaise
-raison, me dit l'abbé Hamon, elle prouve que l'âme survit au corps
-mais on ne voit pas pourquoi ce serait pour l'éternité. Les méchants
-seraient aisément punis en quelques années.» C'était juste, ne
-trouvez-vous pas?
-
---Oui, dit Philippe, qui marchait maintenant derrière elle sur le
-chemin de halage étroit, mais comment la prouvait-il, lui?
-
---Je ne sais plus: cela n'a pas grande importance... On nous apprenait
-aussi l'histoire romaine, à cause des martyrs. J'avais été vivement
-frappée par l'histoire des Carthaginoises coupant leurs cheveux pour en
-faire des câbles de vaisseaux; je me représentais mes cheveux tressés
-en câble pour quelque grande guerre. C'était un sacrifice agréable...
-J'aimais beaucoup Scipion et César.
-
---Il n'y a rien de plus beau au monde que l'histoire de Rome, dit
-Philippe avec exaltation. Toutes nos grandes idées viennent de là. M.
-d'Ouville collectionne des débris romains. À quoi bon? Nous sommes
-tous des débris romains. Mais je préfère, moi, Brutus à César.
-
-Geneviève qui suivait sa pensée, continua:
-
---Nous avions un confesseur jésuite qui était bien l'homme le plus fin
-que j'aie encore rencontré. Il comprenait nos âmes de petites filles!
-C'était merveilleux. D'ailleurs il en voyait tant et nous étions
-toutes si pareilles. Nous avions toujours honte de n'avoir aucun péché
-à confesser et nous nous en empruntions pour avoir quelque chose à
-dire.
-
---L'idée du péché, dit-il, tout en admirant inconsciemment les
-mouvements des hanches de la jeune fille, est bien dangereuse pour des
-enfants: il faut se servir de leurs passions et non les combattre.
-
---La nourriture, dit Geneviève, était mauvaise et l'on ne pouvait y
-suppléer par les envois de nos familles, car la Supérieure, par esprit
-d'égalité, nous forçait à tout mettre en commun.
-
---Je sens naître en moi, mademoiselle, une vive estime pour votre
-supérieure. Ah! si, au lieu de fonder des couvents d'hommes et des
-couvents de femmes, les moines avaient fait des couvents mixtes, le
-monde entier vivrait aujourd'hui dans un communisme chrétien et l'idée
-de richesse privée paraîtrait si absurde...
-
---Peut-être, coupa Geneviève, mais c'était fort désagréable pour le
-chocolat du dimanche. On mélangeait là-dedans tous nos chocolats de
-marques différentes, et même la vanille de celles qui en avaient:
-c'était atroce.
-
---Il faut bien souffrir un peu pour fonder le royaume de Dieu, dit
-Philippe: vous apportiez votre pierre.
-
-Et il décrivit la cuisine, les modes et les arts de l'état qu'il
-fonderait quelque jour avec ses amis. Il s'efforçait de mêler quelque
-gaieté à son enthousiasme, mais se prenait trop au sérieux pour se
-railler bien volontiers.
-
-Ils retrouvèrent à l'entrée du jardin Mademoiselle et Bertrand
-d'Ouville qui étaient venus à leur rencontre.
-
---De quoi parliez-vous, mes enfants? dit Mademoiselle enrôlant par ce
-seul mot Philippe dans sa maternité d'adoption.
-
---M. Viniès, dit Geneviève, enlevant son chapeau et le faisant tourner
-par les brides autour de son poignet, nous expliquait que dans sa cité
-future, Catherine et moi devrons porter les mêmes robes bien que
-Catherine engraisse et que je maigrisse.
-
---C'est vrai, dit Mademoiselle souriante, M. Viniès est communiste, ou
-socialiste, je crois que c'est le nouveau mot.
-
---Vous êtes extraordinaires, vous autres, femmes, dit Bertrand
-d'Ouville avec un peu d'humeur: un jeune fou vous expose un système
-dangereux qui vous supprimerait toute liberté, où il faudra une loi
-pour obtenir un nouveau meuble, où le menu de votre déjeuner sera
-arrêté par une commission de savants nommés au suffrage universel,
-où les théâtres joueront des féeries patriotiques édifiantes
-auxquelles vous serez forcées d'assister une fois par semaine, et vous
-traitez toutes ces folies comme une manie inoffensive.
-
---Toutes les idées des hommes sont des manies inoffensives, dit
-Mademoiselle, mais quelques sottises que vous fassiez, tout s'arrange
-tôt ou tard parce que nous les femmes conservons toujours les trois
-sciences essentielles...
-
---C'est-à-dire? demanda Philippe surpris.
-
---La cuisine, la couture et l'élevage des enfants.
-
-Bertrand d'Ouville soupira:
-
-«Si les femmes et les Saint-Simoniens s'entendent pour nous civiliser,
-dit-il, les délicats comme moi n'ont plus qu'à chercher une île
-déserte où, de vivre en barbare, on ait la liberté.
-
-La voiture de M. de Vence s'arrêta devant la porte: il venait chercher
-Bertrand d'Ouville pour faire au cercle son whist dominical.
-
---M. Viniès, dit Mademoiselle, je suis sûre que vous ne jouez pas au
-whist: voulez-vous rester et dîner avec nous?
-
---Vous aurez à rentrer à Abbeville à pied, Viniès, dit Bertrand
-d'Ouville, avec une nuance de menace.
-
---Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir.
-
---À votre aise, dit le vieillard.
-
-«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec
-Mademoiselle. Il a l'air mécontent.
-
---Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous eût
-amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses
-histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous
-êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui
-souffre, c'est tout naturel.
-
---Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans.
-
---Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit? Oh! que
-vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à leur
-mort, sont petits, petits, petits.
-
-Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée,
-releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de
-pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe
-étonné et alla commander son dîner.
-
-Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures
-de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de
-mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines
-palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente;
-Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix
-tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications
-que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale
-qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard
-d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir.
-
-Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages
-des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le
-chemin lui parut trop court.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Les sentiments vifs se transforment volontiers en actions: Philippe, au
-lendemain de ce dimanche heureux, alla visiter le canal de la Somme et
-le port de Saint-Valéry et revint de son voyage armé d'un projet de
-travaux qui devaient selon lui bouleverser utilement ce coin de la
-Picardie. Deux jours plus tard une visite de M. Lecardonnel, son
-ingénieur en chef, lui permit d'exposer ses idées.
-
-Ce qui frappait tout de suite en Lecardonnel était son énorme tête,
-entourée de cheveux blancs assez longs et très fins: le visage glabre,
-aux traits puissants, faisait penser à un mufle de vieux lion. La tête
-était penchée sur l'épaule, et le nez toujours enfoui dans un grand
-mouchoir jaune, par précaution contre un rhume éternel. Au-dessus du
-mouchoir, deux yeux d'un bleu très clair charmaient dans ce visage de
-vieillard comme des bleuets dans une terre crevassée.
-
-Il était vêtu hiver comme été d'un grand pardessus noir taché de
-craie, car il passait sa vie au tableau noir. C'était un mathématicien
-ingénieux, beaucoup plus occupé de ses travaux personnels que de ceux
-de son département qui se faisaient bien tout seuls.
-
-«J'aurai aussi à vous soumettre bientôt, dit Philippe quand ils
-eurent terminé l'examen des affaires courantes, un projet
-d'amélioration de la Baie de la Somme. J'ai été stupéfait en
-arrivant ici de constater le faible trafic de la ligne d'eau
-Somme-Amiens-Paris, qui serait pourtant, pour les marchandises venues
-d'Angleterre, la voie d'accès la plus naturelle. Je ne comprends pas
-par quelle aberration on a pu laisser Saint-Valéry dépourvu d'un port
-convenable alors qu'on dépense des millions au Havre qui, d'après
-beaucoup de géographes, sera inutilisable dans cinquante ans...
-
---Hum... dit Lecardonnel dans son mouchoir... chenal de la baie très
-mauvais... sables mobiles... les bâtiments s'échouent...
-comprenez-vous?
-
-Il parlait avec une extrême rapidité et supprimait la moitié des
-mots:
-
---C'est ce que m'ont dit les pilotes, monsieur, dit Viniès, mais il
-semble vraiment facile de fixer le chenal.
-
---Hum, hum... fit Lecardonnel... si la rivière coulait seule dans les
-sables... oui, alors... mais tout est bouleversé par la marée...
-Courant de la Somme pratiquement nul par rapport au courant du flot...
-comprenez-vous?
-
---Oui, monsieur, dit Philippe, déployant une carte, mais on pourrait
-aisément renforcer le courant de la rivière en rapportant l'écluse
-qui la ferme sous la tour de Harold. Dès lors, les eaux ne perdant plus
-leur vitesse sur un trajet trop long creuseraient un chenal profond.
-Avec deux jetées et quelques bassins, on ferait de Saint-Valéry...
-
---Mettez ça sur papier, faites-moi un projet... on verra... hum, hum...
-mais les sables... les sables... éléments non définis dans la donnée
-du problème... comprenez-vous?
-
-Puis le vieux lion inclina la tête davantage et fixant sur Philippe ses
-yeux jeunes:
-
---Ah! j'oubliais... j'ai reçu du préfet un mot me priant de surveiller
-votre attitude politique... hum, hum... pour moi, la politique n'existe
-pas... éléments non définis, comprenez-vous?... Mais je voulais vous
-prévenir.
-
---Je ne serai pour vous, monsieur, la cause d'aucun ennui, je ne demande
-que la liberté de penser.
-
---Aucun ennui possible ici, prononça son chef; vallée fertile, hommes
-paisibles... carte politique de la France suit la carte géologique...
-comprenez-vous?... J'ai vu en Italie un village bâti sur deux versants
-d'une montagne. Côté du soleil, récoltes superbes, habitants
-conservateurs... côté de l'ombre, révolutionnaires... s'injurient les
-uns les autres avec beaucoup de conscience.
-
-Puis il emmena Philippe chez Bertrand d'Ouville avec lequel il devait
-déjeuner. En route il admira Saint-Vulfran:
-
-«Rien de plus beau que ça, Viniès... Cathédrale gothique... algèbre
-de pierre... édifice vraiment spirituel... Remarquez bien: pressions
-suivent les nervures et piliers... Armature soutient toute l'église...
-murs ne sont que des tentures... comprenez-vous? Êtes-vous croyant?
-Moi, oui... rien de plus beau que la théologie, si ce n'est peut-être
-l'arithmétique... Mais me suis toujours demandé ce qu'on pourra bien
-faire pendant l'éternité... ai commencé une étude des espaces à
-plus de trois dimensions en vue de m'occuper là-haut.
-
-Bertrand d'Ouville fît bon accueil à Philippe et l'invita à
-déjeuner:
-
---Eh bien! lui dit-il, vous êtes-vous diverti aux mystères de la Bonne
-Déesse?... Lecardonnel, connaissez-vous mes amies d'Epagne: il faudra
-que je vous emmène, vous verrez deux jolies filles.
-
---Hum... hum..., fit le vieux lion... les femmes... éléments non
-définis. Êtes-vous marié, Viniès? Non? Tant mieux... La plus grande
-intelligence commune de deux êtres inégaux est nécessairement
-inférieure à l'intelligence du meilleur des deux.
-
-On annonça le déjeuner: des cabinets italiens aux marquetteries
-bigarrées ornaient la salle à manger. La cuisinière de Bertrand
-d'Ouville était célèbre dans tout le Ponthieu et Lecardonnel durant
-la plus grande partie du repas savoura les plats en silence.
-
-Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait
-eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais
-auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note:
-«Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre».
-
---J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère moi-même
-pourquoi nous devrions pensionner des étrangers.
-
---La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la
-civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue
-la France dans l'Ouest.
-
---C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais l'électeur
-français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes fermiers,
-gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours aux
-réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de
-polonais.»
-
---Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra.
-
-Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les
-députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de
-tabacs, de tronçons de chemin de fer.
-
---Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais le
-moyen de l'éviter?
-
---Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel... ce
-qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible
-quand la nation votera toute entière.
-
---Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu d'irritation. Ce
-serait l'anarchie.
-
-Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements
-préparatoires:
-
-«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage
-universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le
-suffrage restreint.»
-
-Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il
-expliqua:
-
-«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps...
-or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre,
-c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?...
-Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur
-ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux:
-excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais
-poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir
-central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à
-voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent
-lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se
-recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre...
-comprenez-vous?
-
---Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre
-système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran.
-
-Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et
-regarda Philippe avec malice.
-
---D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier...
-ensuite Napoléon n'était pas un tyran.
-
---Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son droit
-divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu
-plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour
-satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de
-Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts
-perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès
-la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le
-Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la
-religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde
-de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran,
-c'était un chef.
-
---Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte
-discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il,
-qu'elle soit courte et...--Courte et claire, dit Portalis.--Oui, dit
-Bonaparte, courte et obscure.
-
---Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est
-fort comme du Machiavel.
-
---Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé comme
-tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme
-que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un
-appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y
-a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces
-empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique
-dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui
-disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de
-Dieu...
-
-Le vieux Lecardonnel, son large nez plongé dans un verre de remarquable
-fine champagne, regarda le jeune apôtre avec sympathie.
-
-«Ah! là, dit-il... Bertrand... Là, il y a quelque chose...
-L'idéalisme fait partie de la donnée du problème... Si on le
-néglige... solution incomplète.
-
-Il ajouta après réflexion: «Ou indéterminée.»
-
---Peut-être, dit Bertrand d'Ouville, mais il n'y a qu'un cynique qui
-puisse être idéaliste sans danger pour ses concitoyens.
-
-Sur quoi le vieux lion, agitant vigoureusement sa crinière, répéta
-plusieurs fois avec une évidente satisfaction:
-
---Courte et obscure... Viniès... courte et obscure.
-
-Philippe décida dans son cœur qu'il préférait les manières abruptes
-de son chef à l'ironie mesurée de Bertrand d'Ouville.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Les souvenirs de Philippe étaient si tendres qu'il prit à Epagne le
-dimanche suivant un air un peu conquérant. Geneviève, âme tendue et
-fière qui résonnait aux plus légères nuances de sentiment, fit
-aussitôt mille amitiés au vieil archéologue à côté duquel elle
-alla s'asseoir.
-
-«Ô Abisaïg, vierge sunamite...» pensa Mademoiselle qui proposa
-innocemment aux jeunes gens d'aller tous trois faire une promenade.
-
---Je suis fatiguée, dit Geneviève, mais Catherine peut très bien
-sortir seule avec M. Viniès, n'est-ce pas, mademoiselle?
-
---Certainement, dit la voix flûtée, mais ils devront rester dans le
-parc, car les gens du pays jaseraient et M. Bresson ne me confierait
-plus sa fille.
-
-Catherine, étonnée de sa bonne fortune, se leva avec empressement.
-Philippe dut suivre, d'assez méchante humeur.
-
-Autour des pelouses attristées par les feuilles humides et rouges de
-l'automne, leur conversation morte tourna sans joie. Elle lui demanda ce
-qu'il pensait de Mademoiselle: il dit qu'il l'admirait beaucoup. Elle
-essaya de parler d'elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce
-qu'elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle
-s'excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise.
-
-Puis elle voulut dire avec force qu'elle aimait Werther et Manfred.
-Philippe, injuste, écoutait impatiemment cette enfant maladroite avec
-une réelle bonté, un besoin de dévouement et d'adoration presque
-maladifs, elle avait le malheur de dire faux et ses phrases sans
-fraîcheur endormait l'esprit.
-
-Ils revinrent s'asseoir d'un air accablé en deux coins opposés du
-salon.
-
-Il y eut un assez long silence: par la fenêtre sans rideaux on voyait
-des haillons de brume s'effilocher dans le ciel livide.
-
---Que pourrions-nous faire? demanda Geneviève.
-
---Vous savez ma règle, dit Mademoiselle, si l'on est huit, il faut
-parler voyage; si l'on est six, philosophie; si l'on est quatre,
-sentiment; si l'on est deux, chacun parle de soi.
-
---Mais nous sommes cinq, mademoiselle.
-
---Alors, allez au diable.
-
---Connaissez-vous, dit Bertrand d'Ouville, les triangles de madame de
-Ludre?
-
---Non, dit Mademoiselle, d'abord qui est madame de Ludre?
-
---C'est une bonne dame fort dévote qui vient de publier un manuel de
-perfectionnement moral. L'une des méthodes qu'elle y recommande pour
-sauver son âme est de tracer sur une feuille de papier autant de
-triangles que l'on a de défauts graves. Puis à mesure que l'on se
-perfectionne, on noircit lentement chaque triangle en commençant par le
-sommet. Quand tous sont noirs, votre âme est blanche. Lors de mon
-dernier voyage à Paris, c'était un jeu fort à la mode chez mes
-cousins Genzé que de donner à ses amis des triangles à remplir.
-
---C'est un jeu bien dangereux, dit Mademoiselle, je pourrais vous en
-offrir une bonne douzaine... Catherine, ma chérie, cherchez-nous du
-papier et des crayons.
-
-Un nouveau silence se prolongea; ils avaient beaucoup d'idées, mais
-hésitaient à les écrire. Mademoiselle réclamait à chacun ses
-défauts, mais personne n'avait l'audace de s'adresser à elle. Enfin
-Bertrand d'Ouville fit passer un papier à Philippe.
-
---Esprit de système, lut celui-ci surpris, ma foi, monsieur, je
-pourrais vous le rendre.
-
-Geneviève dessinait minutieusement deux triangles pointus qu'elle alla
-porter avec une révérence à Bertrand d'Ouville et à Viniès.
-
---Coquetterie, lut le vieillard.
-
---Très Bien, Geneviève, dit Mademoiselle battant des mains.
-
---Que le diable m'emporte si je cherche à m'en guérir, dit-il. C'est
-un défaut de jeune homme. Et vous, Viniès, que vous a donné cette
-jeune folle?
-
---Exagération, déchiffra Philippe. Pourquoi? dit-il douloureusement.
-
---Tout ce qui est grand est exagéré, dit Catherine.
-
---Cela suffit, dit sèchement Mademoiselle, agacée: vous devenez trop
-subtils, mes enfants. Geneviève, chantez-nous _Orphée_, cela donnera
-de l'air.
-
-On fît de la musique jusqu'au soir et Philippe ne fut pas retenu à
-dîner. Après le départ des hommes. Mademoiselle, trouvant Catherine
-seule dans le salon, la prit brusquement par les épaules et lui dit:
-
---Catherine, ma petite, souvenez-vous qu'il y a deux choses qu'un homme
-ne pardonne pas à une femme: c'est de l'aimer, et de ne pas l'aimer.
-
-Philippe, en rentrant, écrivit à son ami Lucien Malessart, rédacteur
-à _la Réforme_, une lettre violente qui contenait sur les femmes et le
-monde quelques jugements satiriques et vigoureux.
-
-Quand il avait ainsi habillé ses sentiments en idées générales, il
-ne les reconnaissait plus et se prenait à les respecter.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-_Lucien Malessart au Préfet de Police._
-
-«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans
-l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques
-renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.
-
-«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police
-politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le
-préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que
-toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour
-objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes
-raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.
-
-«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation
-politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde
-m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à
-considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite
-aujourd'hui.
-
-«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence
-assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant
-prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la
-sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les
-adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le
-Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.
-
-«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs
-de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut
-mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les
-surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés
-donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.
-
-«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de
-faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un
-complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil
-posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de
-gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.
-
-«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de
-contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme
-moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de
-foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne
-les découvre.
-
-«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à
-Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans
-les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.
-
-«a) _la jeunesse des Écoles_--elle aime le bruit et les événements,
-et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir les
-théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la
-tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités
-hors de Londres.
-
-«b) _les impuissants_--avocats sans causes, médecins sans patients,
-écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ de
-recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce
-propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour
-tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même
-jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que
-de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux
-dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner
-honorablement leur vie.
-
-«c) _les ouvriers des faubourgs_--bien intentionnés, braves gens par
-nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils
-n'ont rien à perdre.
-
-«d) _les réfugiés politiques_, exilés de pays étrangers et qu'on a
-le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.
-
-«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société
-des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était
-dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur
-le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de
-ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de
-la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré
-comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature
-des écrits qui seront ainsi répandus.
-
-«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le
-Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai
-l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et
-républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active
-dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce
-fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste
-qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»
-
-La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs
-jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien
-Malessart de leurs idées et projets politiques.
-
-
-
-
-IX
-
-
-La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme
-et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent
-l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault
-surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une
-journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les
-propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de
-défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et
-rejeter les vagues.
-
-Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de
-soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche
-au château d'Epagne.
-
-Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y
-avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses
-plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes
-filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers
-qu'il était joli et, quoique petit, bien fait.
-
-La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient
-des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier
-croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des
-étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des
-bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine
-s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève
-pour la pointer vers un coin de ciel.
-
-Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève
-reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de
-longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes
-filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être
-ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec
-une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il
-associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine
-et les parfums légers de sa peau de brune.
-
-Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand
-d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit
-brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour
-aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait
-depuis longtemps et se promettait bien de la marier.
-
-Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce
-ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles.
-
---La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de
-Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que
-certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente...
-
-Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et
-écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles
-descendirent enfin.
-
---Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à Geneviève.
-
---Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter
-Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde.
-
---Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement.
-
-La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de
-diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne
-fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait.
-
-Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour
-recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui,
-debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige.
-
-«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que
-je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être
-heureux ensemble?
-
---Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en courant.
-
-Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira
-profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches
-des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres
-mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et
-nets des branches et des rameaux.
-
-«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais:
-il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de
-province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de
-me sacrifier pour quelque grande cause.»
-
-Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles:
-
-«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris
-dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera
-de sa vie.»
-
-Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de
-décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit
-par la porte ouverte sa voix claire.
-
---Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au
-salon, je trie ma musique.
-
-Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase
-s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva
-tout de suite dans le salon.
-
-À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux.
-
---Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je
-dois emporter.
-
-Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât.
-
---J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai
-votre ami...
-
---Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée. Mais
-je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes
-passionné, violent, intelligent...
-
-Il fit un geste.
-
---Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis sotte,
-ignorante et petite fille.
-
---Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir une
-de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais
-peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui
-les inspire...
-
-Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout
-question de lui.
-
---Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement.
-
---Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour
-être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais?
-La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de
-Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela
-me retienne.
-
---Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne contentera
-pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie et
-d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas
-heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques
-années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort
-du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France
-pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons
-vivre de grandes années.
-
---Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me semble
-tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des
-théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule.
-
---Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et
-tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur...
-
-Mademoiselle entra et vit leurs visages animés.
-
---Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la
-musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner;
-ce départ nous donne trop de travail.
-
---Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez.
-
---Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq, répondit
-Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq.
-Comme cela nous vieillit...
-
---N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera partie,
-dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la porte.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le
-sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste
-au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait
-Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de
-son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait
-fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste.
-
-Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit
-sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or
-rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée
-disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des
-yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée
-d'une ceinture lie de vin.
-
-«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à
-présent... des inventions inconcevables...»
-
-Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne
-d'Algérie.
-
-«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien...
-la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents
-chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le
-chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous
-tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne
-durera pas dix ans.»
-
-Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe
-à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général
-l'arrêta:
-
-«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.»
-
-Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix
-et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un
-honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays.
-
-«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à
-demain.»
-
-Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit
-après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il
-faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le
-français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement
-rendu à Londres la veille du bal des Polonais:
-
-«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur
-d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et
-retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses
-par le bon côté, aucune par le mauvais...»
-
-Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les
-réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes
-antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit
-des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais.
-
---Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le jeu, ni
-la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de l'impopularité
-parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis.
-
-L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer.
-
-L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant
-au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux.
-
---Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était
-marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait
-fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé
-bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle
-cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui
-font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une
-ambassade, du diable si l'on m'y verrait.
-
---Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on pourrait
-vous entendre.
-
---Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces gens-là.
-
-Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison:
-
---Il y avait une fois un roi et une reine...
-
---Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le
-plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans
-laquelle il n'est pas d'homme d'État.
-
---Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an
-dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par
-un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul
-l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les
-pattes passent.»
-
---C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur
-d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde
-nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre
-sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre
-comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage.
-
---M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait vous
-entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On
-m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe
-Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable.
-
-L'orchestre joua le _Désert_ de Félicien David.
-
---Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet; l'auteur
-est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux l'appellent le
-Beethoven français.
-
---Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris.
-
---M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois parts.
-J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la
-troisième à l'art.
-
---Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à
-Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les
-pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez
-grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au
-sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est
-pas maladroit.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris
-et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement;
-c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts
-obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle
-semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au
-regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa
-famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée
-que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son
-métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.
-
-Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas
-une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le
-rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.
-
-Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup
-de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain
-devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.
-
---Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand d'Ouville.
-Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est d'être
-absentes. Elles ne le savent pas assez.
-
-Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que
-lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris
-et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît
-avec une des siennes.
-
---Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression
-d'un sentiment respectueux et tendre.
-
---Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai
-rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève
-vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule
-chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous
-étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine
-Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous
-fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans
-votre niche et n'en bougez point.
-
-Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous
-prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la
-Société secrète des Saisons.
-
-Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une
-vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de
-ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis,
-un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent
-Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en
-s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très
-négatif.
-
-«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives
-désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande
-émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra,
-jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant.
-Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion
-impénétrable, dans une prudence inflexible.
-
---Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.
-
---C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta
-l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe
-rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux
-hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit
-Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était
-le préfet de police.
-
-Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute
-silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à
-regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le
-sien.
-
-Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et
-vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit
-avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées;
-l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte;
-le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait
-d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à
-ceinture bleue, rose ou lilas.
-
-Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était
-maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et
-des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes
-sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui
-prononçaient haut et dru:
-
---Elle est fort bien, mais un peu maigre.
-
-Une d'elle avait ajouté:
-
---Et point de gorge.
-
-Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces
-douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche
-comme un excellent mari pour une fille pauvre.
-
---Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de
-sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à
-l'Église.
-
-«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée
-d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.
-
-Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus
-qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des
-livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à
-l'âme haute... »
-
-Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors
-à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite
-fille sensible d'un héros.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-Je vous en conjure, soyez
-bons pour la vie et ne l'assommez
-point à coups d'_a
-priori._ C'est une pauvre
-femme, vieille et sale, qu'il
-faut traiter avec sympathie:
-elle y répond. Quand tout est
-bien fini, la seule maxime qui
-demeure est celle de l'héroïne
-de Strindberg: «La race des
-hommes est grandement à
-plaindre.»
-
-Rupert Brooke (_Lettres_).
-
-
-
-
-I
-
-
-Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers
-le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes,
-vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants
-grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et
-lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.
-
-Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les
-mouvements des taches bleu vif des blouses.
-
-Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant
-vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante
-qu'eût enviée Frédérick Lemaître.
-
-L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer
-la _Dame blanche._ Des cercles tracés à la craie sur les pavés
-représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre
-suivant les mouvements du dialogue.
-
-La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua,
-toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de
-vaudeville à la mode:
-
-
-_Que le Beefsteak s'allume sous la treille;
-Que chaque fille possède un amoureux;
-Buvons, chantons, cette liqueur vermeille;
-Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux._
-
-
---Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en lançant
-quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, mais
-l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on
-demander de plus à un poète?
-
-Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre
-de la nature:
-
---Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, s'agitent et
-se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place dans la
-société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne
-sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien
-payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie,
-quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de
-faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands
-inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre,
-et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette
-belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports
-compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction.
-Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le
-notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le
-voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant
-pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le
-voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier
-Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les
-six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant
-des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre
-les autres.
-
-Tout cela est admirable.»
-
-Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant
-aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il
-eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour
-six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui
-faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il
-s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils
-s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne
-s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré
-et les invita à dîner.
-
-Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait
-l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases
-familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche
-charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.
-
-Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour
-où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de
-briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son
-domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de
-fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.
-
-Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade,
-la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les
-servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle
-trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête
-un article de _la Réforme_ et Geneviève au piano chantant les _Deux
-Grenadiers._
-
-Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève
-la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre
-aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était
-plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles
-anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait
-de salon et de salle à manger.
-
---Et vous ne vous ennuyez jamais?
-
---Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans ses
-tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute
-voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.
-
---Pourquoi faire, mon Dieu?
-
---Mais cela m'amuse.
-
---Voyez-vous souvent Mademoiselle?
-
---Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne... Philippe
-travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et puis
-très franchement, le monde nous ennuie.
-
---Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le
-méprisent.
-
---On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il fallait
-obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie
-deviendrait odieuse.
-
-«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite
-gâté mon amazone.
-
-Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le
-mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle
-vieillissait.
-
---Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver dans
-le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs je
-suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui
-défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare.
-Geneviève...
-
---Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de son
-mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la
-Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès.
-
-Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette.
-
---Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux
-qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui
-m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et
-recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une
-dépravation.
-
---Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une femme
-qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de
-derrière: c'est mal fait, mais surprenant.»
-
---Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps de
-cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je
-lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à
-Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit
-mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai
-voulu les joies de la maternité, je les ai.
-
-Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte
-de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses
-voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la
-réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps,
-et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des
-enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux
-garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la
-politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a
-consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa
-vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien
-tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y
-aider...
-
-Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et
-Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait
-sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être
-ses jeunes amis.
-
---Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez
-tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé
-Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre
-l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès
-est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres.
-Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son
-jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil.
-
---Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares hommes
-qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec l'un
-d'eux...
-
---Viniès? un bon mari? mais pourquoi?
-
---Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas trahir
-son sexe.
-
-Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines
-arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs
-aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de
-Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux,
-heureux, tournoyaient autour du clocher sonore.
-
-
-
-
-II
-
-
-Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de
-curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle
-l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété.
-
-«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.»
-
-Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui
-sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses
-lettres.
-
-«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait
-de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça,
-Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu
-aimes la véritable.»
-
-Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se
-poursuivaient.
-
-«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais
-si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à
-Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes...
-
-À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait
-d'ouvrir cria:
-
---Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours.
-
---Tu es content? dit-elle.
-
-Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est
-une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui
-faisait mesurer le prix de l'hospitalité.
-
-Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée
-qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des
-pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune
-chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et
-quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à
-sa femme.
-
- *
-* *
-
-Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il
-ne lui plût pas.
-
---Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le
-vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les
-nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me
-l'a dit...
-
-Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait
-imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais
-fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait
-presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent
-amusantes sur les grands hommes du parti.
-
-La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent:
-
---Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent seuls,
-éclatante de fraîcheur et d'intelligence.
-
-Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite
-chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt
-aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et
-des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et
-républicain à souhait.
-
-Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son
-bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que
-Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas
-demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe.
-L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner
-Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se
-promener avec Geneviève que Philippe fit accepter.
-
-Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers:
-puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe
-faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement,
-liberté, et l'on se couchait très tard.
-
- *
-* *
-
-Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie
-de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et
-par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait
-cette sécheresse un peu glacée.
-
-Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse
-ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était
-entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se
-voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à
-l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef
-de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature
-singulière.
-
-Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits
-écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre
-d'apprentissage du fonctionnaire»:
-
-
-«_Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est
-difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et
-non pas un moyen._
-
-_Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les talents._
-
-_Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon
-vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est
-devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton
-égal_...
-
-
---Assez protesta Geneviève.
-
---C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà
-assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»
-
-Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner
-cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa
-politique ne l'eût approuvé.
-
-Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et
-d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus
-d'indulgence amusée que Philippe.
-
-Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte
-Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien
-écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire
-et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.
-
---À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes,
-représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la
-vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas
-oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.
-
-«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce
-plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce
-vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de
-Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.
-
---Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, est-ce
-bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...
-
---Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même
-parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité
-deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits
-sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait
-naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et
-je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien
-ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise
-de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand
-Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop
-tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage,
-c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.
-
-Il la regarda hardiment.
-
---Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que vous
-le vouliez ou non...
-
-Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin
-et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec
-leurs hommes d'armes le vaudeville final:
-
-
-_Que le beefsteak s'allume sous la treille
-Que chaque fille possède un amoureux,
-Buvons, chantons, cette liqueur vermeille
-Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!_
-
-
- *
-* *
-
---Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir le
-cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez
-pas encore.
-
---Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant.
-
-Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse.
-
-Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une
-pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes
-qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés.
-
---J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y sent
-ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été
-élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de
-suicide inoffensif et doux.
-
---Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre et
-l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis
-du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on
-ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces
-dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir
-qu'elles ont laissé échapper sur terre...
-
- *
-* *
-
-Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec
-sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son
-ton sarcastique.
-
-Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une
-plaisanterie qui amusa Philippe:
-
---Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale.
-
-Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et
-conserva un silence lourd.
-
---Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait
-lentement.
-
---Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure.
-
-Elle secoua les épaules avec impatience.
-
---Je ne sais pas ce que tu veux dire.
-
-Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît
-garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude
-accablée.
-
---Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude.
-
---Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci
-surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un
-camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends
-t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce,
-mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de
-choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns
-avec les autres.
-
---Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le
-veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce
-qu'il est méprisable.
-
-Il eut un geste d'impatience.
-
---Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me promener
-avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté, mon
-charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la
-mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes
-politiques étaient bien puérils...
-
---Lucien? fît-il, atterré.
-
---Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien
-préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du
-cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas
-négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait...
-
---Lucien, répétait-il, Lucien!...
-
---J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... je
-l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te
-prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours,
-j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.
-
---Tu as eu tort.
-
---Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.
-
-Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments
-de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour
-inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et
-l'atteinte à son idéal politique.
-
---Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit
-cela? Quels étaient ses mots exacts?
-
-Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de
-l'humanité.
-
-Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe
-pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le
-pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait
-mieux: Philippe était un sot.
-
-Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un
-glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux
-hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec
-curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit,
-souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.
-
---Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin
-Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon
-être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout
-confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux
-pas te condamner sans t'entendre.
-
---Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela est
-aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce
-que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis
-de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les
-hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu
-me la fais promener par un printemps divin.
-
-Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu
-que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta
-confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas
-trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que
-tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une
-idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion
-est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre
-certes plus que toi...
-
-Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la
-dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur
-dialogue un peu théâtral.
-
-Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des
-phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son
-esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des
-personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée,
-ils errèrent par les routes détrempées.
-
-Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement
-naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.
-
-Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de
-projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de
-la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les
-éléments.
-
-Quand il monta faire ses malles:
-
---Eh bien? dit Geneviève ardente.
-
---Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.
-
---Expliqué? Et comment?
-
---Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la facilité
-de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas
-toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement,
-pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son
-ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à
-travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments
-humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes
-enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il
-était pâle, abattu et repentant.
-
-Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de
-penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la
-voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.
-
-
-
-
-III
-
-
-Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de
-la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva
-aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait
-pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait
-en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.
-
-D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les
-conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui
-communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie
-des conjectures de M. l'Ingénieur.
-
-Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la
-baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du
-Crotoy «étaient nés dans son sein».
-
-Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les
-autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école
-soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution
-des travaux.
-
-Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si
-les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait
-complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.
-
-Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville
-populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le
-percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte
-communication avec la mer...»
-
-Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé
-du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le
-proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la
-Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres
-d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.
-
---Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à
-l'ingénieur en chef.
-
---Comment, en effet? grogna le vieux lion.
-
---Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse
-à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti
-l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.
-
-Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert
-Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les
-catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des
-fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à
-l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...
-
-Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés,
-était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les
-détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de
-détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une
-vieille phrase de Mademoiselle.
-
-Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme
-étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres
-de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si
-rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou
-l'émancipation des nègres.
-
-D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque
-temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et
-qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême
-froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand
-elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait
-une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal
-d'elle en ville».
-
---Mais quoi?
-
---Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a
-raconté.
-
---Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre
-mythique, rien de plus.
-
---Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.
-
-Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.
-
---Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses bras
-maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée
-vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes
-nouvelles.
-
---Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire
-appeler?
-
---Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous
-savez comme moi qu'on exagère toujours.
-
---Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne sortirai
-pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se tiennent
-sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.
-
-Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté
-précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.
-
---Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs
-dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le
-monde dit que votre mari est un communiste.
-
---Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est
-d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.
-
---Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour de
-Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde...
-c'est que vous ne pouviez faire autrement.
-
---Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève
-stupéfaite.
-
---Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit
-triomphalement la vieille dame.
-
---Mais qui a inventé ces sottises?
-
---On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait prendre un
-certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous
-avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous
-il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez
-été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un
-homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez
-seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?
-
---Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, madame?
-
-Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la
-petite vieille jeta mystérieusement.
-
---Mme Grandin.
-
-Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez
-hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les
-Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.
-
---Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle
-m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me
-calomnierait-elle?
-
---Quelque domestique lui aura...
-
---Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens
-d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.
-
-Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.
-
---Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.
-
---Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.
-
-Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis
-de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester
-calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura;
-Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand
-l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.
-
---Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup de
-goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on
-jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles
-femmes.
-
---Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.
-
---C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être:
-vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.
-
-Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et
-Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la
-méchanceté humaine se sentirent plus gais.
-
---J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col de
-velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.
-
---Racontez vite, dit Geneviève animée.
-
---J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. Elle
-n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la messe,
-vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui était
-à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.
-
-Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la
-Bresson, je me précipitai chez celle-ci.
-
---Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.
-
---Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits,
-que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son
-chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous
-citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme
-vous dites, ce devint très amusant...
-
-À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme
-pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en
-suis charmé.
-
---L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et si
-sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota
-avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien
-fait.
-
---Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: n'est-ce
-pas assez?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année
-1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et
-Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de
-publier.
-
-Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un
-à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève
-elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel
-évangile.
-
---Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable d'entraîner
-des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu vas voir
-comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller la
-France. Écoute, Geneviève: «_Dès les premières impulsions de la
-Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se
-mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et
-de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la
-nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible
-qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut
-modérer._»
-
---Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel homme?
-Cela permet tous les espoirs.
-
---Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner.
-
---... Et ceci: «_Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire une
-religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne
-peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu._
-
---Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et abaissant
-la tête d'un air satisfait.
-
---«_Les hommes de l'Assemblée Constituante_, déclamait Philippe,
-_n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels, des
-ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de
-l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers._»
-
-Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse
-lire tout cela à parrain...»
-
-Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à
-l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode:
-«Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur
-du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus
-un des lieux communs des Viniès.
-
---Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe.
-
---Il ne répondra jamais.
-
---Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de
-sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat.
-
- *
-* *
-
-Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et
-penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement
-l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse.
-
-_Saint Point_
-
-«_Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis
-venu me recueillir quatre ou cinq jours_...»
-
-C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des
-conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait
-un peu effrayé le poète.
-
-«_Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou
-vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que
-des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des
-sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements
-qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite
-préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers
-et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse_...»
-
-Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université
-terminait la page.
-
-Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins...
-
---Des phrases, dit-il.
-
-Elle sourit...
-
- *
-* *
-
-Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour
-deux jours aux soins affolés de la petite bonne.
-
-Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de
-leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches
-rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives
-et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons...
-
---Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne voit
-que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel
-et je le transformerai avant de faire cette visite.
-
-Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails
-si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé,
-dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières
-et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à
-braver ces sentiments médiocres.
-
-Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges
-bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de
-la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi
-en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois.
-Il ne lui savait pas tant d'adresse.
-
-Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule
-d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage
-encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses
-nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre,
-parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de
-Girardin.
-
-Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe
-avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en
-banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame
-de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de
-Mâcon, avec une sympathie un peu compassée.
-
-Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se
-détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il
-faisait un geste, l'air de s'élancer.
-
-On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin
-et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève:
-elle parla timidement des _Méditations_ et de _Jocelyn._
-
---J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à
-mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que
-j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler
-les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois.
-
-Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles,
-ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était
-le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression
-de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et
-diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations
-bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il
-s'ennuyait.
-
-Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète
-de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes
-sociales.
-
-«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science
-expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences,
-mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule
-s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.»
-
-Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie.
-
---Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la mort:
-un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés
-provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la _Réforme_ de M. Flocon, mais
-sans grand succès.
-
---Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés.
-
-Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un
-malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet.
-
-«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième
-symphonie, dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine
-approuvèrent.
-
---Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi,
-ajouta-t-il.
-
-Et la froide Anglaise sourit.
-
---Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que
-c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de
-prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut
-dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles.
-
-Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à
-Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable.
-
---D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la _Vierge aux
-Raisins_, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle
-disparut en beauté.
-
---Elle est charmante, dit quelqu'un.
-
---Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est
-amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel
-et sur la terre?
-
-Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle
-se leva. On les invita à revenir.
-
---Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à Philippe.
-
-Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit
-aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe.
-Elle s'aperçut alors qu'il était sombre.
-
---Quelle déception! dit-il.
-
---Vraiment? J'allais te dire au contraire...
-
---Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de ces
-poupées mondaines? Quel jargon!
-
---Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle le
-même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant...
-
-Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et
-durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros
-d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles
-respectueuses.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse
-angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses
-irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp
-du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en
-flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre
-ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire
-s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de
-tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.
-
-De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville
-même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants
-pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de
-la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.
-
-
-GENDARMERIE de la SOMME
-
-LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 3 août 1847._
-
-n° 179
-
-MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,
-
-«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois
-deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés
-l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de
-Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de
-hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:
-
-
-«_Français_,
-
-«_L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en
-faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les
-mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la
-peine à vivre, il n'aura rien, lui._
-
-«_Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!_
-
-«_Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui._»
-
-
-GENDARMERIE de la SOMME
-
-LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 4 août 1847._
-
-n° 180
-
-«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin,
-le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de
-façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères
-noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur,
-l'inscription séditieuse suivante:
-
-«_Du pain à vingt sous, ou la République!_»
-
-
-«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le
-sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui
-leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!
-
-Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de
-défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité.
-Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait
-désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses
-travaux.
-
-Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement,
-agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots
-et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur
-Viniès.
-
- *
-* *
-
-Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes
-absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables
-ébranlèrent sa porte.
-
---Entrez.
-
-Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules
-énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il
-était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop
-large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée
-que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.
-
---Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de
-recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen
-Malessart qui est, je crois, de vos amis.
-
-Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné
-à plaire ou à jeûner.
-
-Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la
-disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but
-important de sa mission.
-
---Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une
-légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait
-soudain ce gros homme sympathique.
-
-Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des
-sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique
-par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à
-Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par
-échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de
-Ledru-Rollin.
-
---Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.
-
-Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du
-déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève
-qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et
-leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal
-gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son
-fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la
-joie de son sourire.
-
-Caussidière loua le vin gris.
-
---Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire...
-Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux
-affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans
-la politique d'opposition le journal _La Réforme._ Avant la fondation
-de _La Réforme_, la presse républicaine se composait du seul
-«National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce
-Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus
-petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le
-citoyen Flocon qui dirige _La Réforme_ est vraiment l'homme de nos
-idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon,
-madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti
-républicain est menacé dans l'existence de _La Réforme_; nous avons
-deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M.
-Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher,
-le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres.
-M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a
-puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception
-nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les
-souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit
-que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles;
-je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez
-pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.
-
---Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais
-acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement.
-
---Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu
-demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...
-
---Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot
-là-dessus.
-
-Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève
-conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un
-grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très
-flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui
-demander de l'argent.
-
---Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur
-offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à
-recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme,
-empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la
-vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.
-
-Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière,
-surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à
-laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les
-numéros des maisons de Paris.
-
-C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire,
-car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et
-ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.
-
-Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour
-être un grand politique, non pour être un naïf.
-
-Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son
-bras.
-
---Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos
-gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort
-bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous
-savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de
-lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.
-
-Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille
-francs en poche ne s'ennuyait pas.
-
- *
-* *
-
-Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de Geneviève:
-
-
-_Monsieur_,
-
-_L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage
-à vous exposer une situation difficile._
-
-_Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour
-l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me
-suis efforcée de respecter._
-
-_Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je
-n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de
-cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se
-plaindre._
-
-_J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la
-plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs
-admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la
-vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de
-ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont
-achevée._
-
-_Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit ma
-couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance
-d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce
-budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables._
-
-_Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, son
-cœur devrait lui dire qu'elle est futile_...
-
-
-
-
-VI
-
-
-M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand
-d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.
-
---Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens pour
-la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous
-serons plus de cinq cents... je compte sur vous.
-
---Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai
-peut-être.
-
---M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, un
-homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces
-manifestations scandaleuses.
-
---J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que je
-fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de
-dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de
-remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a
-la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures
-raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions
-sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les
-hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un
-régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.
-
-
-Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid
-tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long
-des longues tables, cherchant leur nom.
-
-Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu;
-celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans
-le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était
-pas venu.
-
-Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.
-
-Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer
-la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait
-refusé.
-
---Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien dire.
-
---Justement, dit l'autre.
-
-À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des
-vérités prudhommesques et sentimentales.
-
-À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à
-belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches,
-Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de
-Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas
-venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva,
-gras et tondu.
-
-«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs»
-cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage
-universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à
-l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les
-intérêts du peuple?»
-
---Vous, vous, répondirent cinq cents voix.
-
---Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, j'ai
-défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes
-ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de
-lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les
-habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les
-quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi
-l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir
-d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être
-jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux
-qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que
-moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de
-dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta
-foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point
-encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète
-religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité!
-Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est
-proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne
-interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et
-une espérance!
-
-Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase
-exigeait l'accord parfait des acclamations.
-
-Puis, M. Flocon se leva.
-
---Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens
-vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards
-sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple
-leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment,
-cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils
-ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre
-humain.»
-
-Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et
-véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte
-sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les
-libéraux à la France.
-
---Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh bien
-donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa
-foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle
-veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et
-libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du
-capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de
-cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du
-citoyen.
-
-La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et
-acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui,
-applaudissaient également, mais du bout des doigts.
-
---Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble que
-vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital?
-Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre
-condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.
-
-L'industriel était très jaune et son sourire contraint.
-
---Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce
-sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à
-renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se
-servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité,
-il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même
-me l'a avoué.
-
---Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la
-société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant
-pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une
-révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de
-faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à
-tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du
-Préfet de police.
-
---Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de
-longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas
-d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et
-la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil
-d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre
-la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de
-gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et
-chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille
-folies et s'habilla pour sortir.
-
-Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la
-ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de
-glace bleue.
-
---Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, elle
-m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!
-
-En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux
-autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme
-Urbain son épicière.
-
---Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du nouveau.
-
---Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?
-
---Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le
-Gouvernement devra s'en aller.
-
---Mais pourquoi?
-
---Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout de
-suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le
-tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires.
-
-Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que
-savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient.
-Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde
-Nationale... Guizot.»
-
-Les gens buvaient ferme pour s'occuper.
-
-Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet
-réformiste, mais il les croyait réprimées.
-
---Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je n'y
-crois pas.
-
-Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils
-rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en
-était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et
-s'arrêta.
-
---Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent, mais
-le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme
-électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot:
-Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait...
-
-Il se frotta les mains.
-
---Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs, nous
-voulons la république...
-
---Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable. Prenons
-ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu... Tout est
-prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la Garde
-Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un
-train pour emmener la garnison.
-
-Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la
-rejoignit.
-
---Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais homme.
-
-Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches
-de la justice de paix, haranguait un groupe.
-
-«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que
-la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à
-Abbeville...»
-
-La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette
-vigoureuse fermeté dans l'indifférence.
-
---J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe.
-
---Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant
-elle l'entraîna.
-
-Il était silencieux et sombre.
-
---Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de liberté
-en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang.
-
-Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les
-voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à
-Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la
-troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train
-militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle
-avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En
-arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris.
-
---Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris ce
-soir.
-
---Toi, Philippe? et pourquoi?
-
---Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est
-triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui
-voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le
-mien est près de mes amis.
-
---Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive quelque
-chose, je suis seule au monde...
-
---Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus grand,
-plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être,
-dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous.
-
---L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti pour la
-guerre de Cent Ans.
-
-Mais Geneviève ne lutta plus.
-
- *
-* *
-
-Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur
-le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière
-coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent
-devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse
-s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques
-prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes.
-
---Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains... Ô
-ma belle journée, pensa-t-elle.
-
-Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes
-tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants
-couvraient la musique éternelle des cloches.
-
---Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de
-l'église.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-Pour moi, plus je repasse
-dans mon esprit des faits anciens
-et modernes, plus un pouvoir
-inconnu me semble se jouer des
-mortels.
-
-TACITE.
-
-
-
-
-I
-
-
-Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne
-était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les
-voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République
-était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida
-d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau.
-
-Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le
-temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles
-se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle
-éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu
-partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues
-un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une
-netteté qui étonnait.
-
-Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant
-_la Marseillaise_ et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un
-drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.
-
-La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À
-bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur
-idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des
-spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent
-sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.
-
-Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en
-colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait
-la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent
-militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme
-quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs,
-quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent
-leurs casquettes.
-
-«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution
-bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui
-regardait comme lui ce spectacle étrange.»
-
-L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout
-le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M.
-Guizot.
-
-Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme.
-On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du
-Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière
-était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture.
-Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.
-
-Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas
-pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de
-l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.
-
-Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la
-garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur
-l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands
-sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition
-révolutionnaire.
-
-Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une
-redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge
-et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et
-militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda
-bravement.
-
---Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez avec
-moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de
-Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture
-ne se montre pas, nous sommes foutus! »
-
-Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte,
-suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui
-s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était
-Lucien Malessart.
-
---Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon
-vieux.
-
---Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?
-
---Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a enrôlé...
-Il est préfet de police.
-
---C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en pensera le
-Gouvernement provisoire?
-
---Qui est le Gouvernement provisoire?
-
---C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme,
-nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...
-
---Qui est-ce Albert?
-
---Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande
-pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il
-m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand _notre_
-gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il
-a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs
-Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient
-nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont
-invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de
-ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt
-mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière
-lui.»
-
-Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place
-de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un
-aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands
-ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.
-
-«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud,
-l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle
-comédie jouez-vous?
-
---Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde... Hier
-soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis
-sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un
-général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans
-un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de
-l'ordre.
-
-Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron
-de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en
-main, en gardaient l'entrée.
-
---Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe.
-
---Le préfet de police.
-
---Quelle allure! fit l'autre.
-
-Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les
-embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise
-composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un
-passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité
-de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une
-violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste,
-lui sembla étonnamment vide.
-
-Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement
-provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol
-jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et
-d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse
-comme dans une chambre de malade.
-
-Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou
-presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette
-assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il
-critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale
-Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer
-les mécontents en soldats.
-
-L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui,
-Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui
-le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour
-essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare
-regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à
-ne pas se laisser faire.
-
-Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.
-
---Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, comme
-il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais se
-souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il
-griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers
-l'ingénieur.
-
---Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me rendre
-un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien et
-rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce
-matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.
-
-Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait
-une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des
-travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils
-est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»
-
-Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi
-Garnier Pagès était travailleur.
-
-Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par
-Lamartine; il portait simplement: _À Madame de Lamartine, 82, rue de
-l'Université: Envoie-moi du chocolat._
-
- *
-* *
-
-Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit
-fort longtemps à remplir sa mission.
-
-Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge
-qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le
-matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un
-morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait
-toujours vers l'Hôtel de Ville.
-
-Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus
-sombres, les chants plus sourds.
-
-Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les
-cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers
-les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un
-immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV.
-
-Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri
-la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge».
-
-Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la
-distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans
-le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.»
-
-Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il
-vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une
-civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi
-le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait
-un rouge plus sombre.
-
-Un immense silence effleura la place.
-
-Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse
-mouvante, Lamartine parlait.
-
-Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges
-s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les
-quais noirs.
-
-Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien
-consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le
-laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si
-fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le
-lendemain.
-
-La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine,
-dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire,
-il gagna les Champs-Élysées.
-
-Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la
-ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet
-retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une _Marseillaise_ égarée: le
-soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de
-Triomphe.
-
-
-Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de
-la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit
-fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels
-des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant
-eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux
-arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles
-étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux
-pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits.
-
-Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un
-canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge.
-Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était
-à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.--Ce
-canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.--Mais non, répondit Lucien en
-ricanant, c'est un canon automatique.
-
-Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé:
-le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés.
-
-
-
-
-II
-
-
-Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les
-légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois;
-les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les
-ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur.
-
-L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde,
-bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à
-assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale.
-
-Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le Ier
-mars il y en avait vingt-cinq millions.
-
-Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur
-des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces
-gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de
-devenir eux-mêmes des partisans.
-
-Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections
-rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et
-ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les
-élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc,
-désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre
-civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait
-voter des réformes nobles et vagues.
-
-Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait
-solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient
-pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il
-prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer.
-
-Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit
-«Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le
-rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui
-savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.
-
-Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal
-est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons
-ce pays, de gré ou de force.»
-
-Lucien l'encouragea vivement.
-
-Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à
-mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les
-allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y
-buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles
-dans le Corps de garde des Montagnards.
-
-Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces
-choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils
-se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut
-préféré les kermesses idylliques de Cabet.
-
-Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques,
-des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son
-caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.
-
-On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande
-républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière,
-à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva:
-le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un
-charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une
-fureur terrible.
-
---«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»
-
-Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il
-le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de
-la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait
-mettre en sûreté les documents secrets.
-
-On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de
-dépouiller.
-
-Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui
-était familière.
-
-«_Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon
-admission dans l'Administration que vous dirigez._
-
-Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide.
-
-Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le
-paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes,
-toujours méthodiques et exactes.
-
-Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là
-dedans, racontée par un esprit froid et moqueur.
-
---«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et je
-n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera
-fusiller...»
-
-Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher
-son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles
-sa raison tournait en vain.
-
-Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la
-République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami.
-
-Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il
-avait aimé, et tout son courage tombait.
-
-Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses.
-Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était.
-Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu,
-dut les montrer.
-
-Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait
-Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui
-frappa sur l'épaule avec bonhomie.
-
-«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable
-avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.»
-
---«Il était mon ami, dit Philippe.
-
---Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien.
-
---Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux?
-
-L'autre le regarda avec méfiance.
-
---Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi. En
-tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci.
-
-Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment;
-«Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs
-questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas.
-
-Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans
-le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de
-nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment,
-rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer
-aucune preuve.
-
-Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva
-sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et
-autour de lui on commençait à l'approuver.
-
-Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite.
-
-Quand il eut fini:
-
---Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son fait,
-qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci.
-
-Et il tira de sa poche la liasse des lettres.
-
-Lucien accablé se tut.
-
-Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui
-l'attendait.
-
-Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les
-renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son
-existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller
-sur l'heure dans le jardin.
-
---C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer la
-peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire
-terrible.
-
---Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un revolver,
-il ne peut vivre, il en sait trop.
-
-Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et
-prudente.
-
---C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai pas.
-
---Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche.
-
---Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains.
-
-Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu
-sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour
-commencer l'instruction.
-
-Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme,
-écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même
-qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre
-cause.
-
-Il était trop intelligent pour y parvenir toujours.
-
-
-
-
-III
-
-
-Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans
-l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle
-sursauta au bruit de ses pas.
-
---Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule que
-tout me bouleverse.
-
---Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?
-
---Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec ce
-Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il
-aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se
-passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.
-
-Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle
-attendit.
-
---Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu
-près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent
-obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les
-légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République
-parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les
-extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la
-province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.
-
---Et qu'est-ce qu'il va se passer?
-
-Bertrand d'Ouville sourit.
-
---Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est un
-livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.
-
---On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?
-
---Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux
-arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent
-semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon
-différente.
-
-Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village
-obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une
-légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître
-du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13
-Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et
-à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.
-
-Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps;
-nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et
-cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de
-régions déjà traversées...
-
-Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce
-précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.
-
---Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de
-petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous
-puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette
-histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en
-va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers
-l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble
-interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut
-durer deux mois, deux ans ou vingt ans.
-
---Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se
-passer demain.
-
---Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment
-libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont
-trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera
-l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri
-V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par
-son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.
-
---Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai
-conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.
-
---Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types
-de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie
-des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit
-l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.
-
-«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un
-bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence
-est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les
-hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal,
-Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»
-
-Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle
-regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle
-secoua brusquement la tête.
-
---Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes
-m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots.
-Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons?
-Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se
-battre?
-
---N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a
-fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux.
-Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de
-prospérité produisent des crises de mysticisme.
-
---On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une force
-étrange.
-
-Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une
-vigueur qui détonna très légèrement:
-
---Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez arranger
-tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.
-
---Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une politique à
-longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à courte
-vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les
-surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour
-détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le
-masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi
-voir mon filleul.
-
-
-
-
-IV
-
-
-«_Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès._
-
-
-«Abbeville, 10 mars 1848.
-
-«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux
-usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher
-communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles,
-protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices.
-À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se
-douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux
-ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart
-d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde.
-Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été
-serviles.
-
-«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme.
-Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple
-français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il
-s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous
-même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul
-le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la
-veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre
-parts.
-
-«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du
-temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs,
-ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a
-envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter
-pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est
-honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait,
-je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son
-télégramme à Ledru-Rollin:
-
-«--Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont
-nécessaires ici.»
-
-«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du
-propriétaire.
-
-«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un
-cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le
-travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat
-Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était
-couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement
-à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le
-délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de
-terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie.
-
-«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine
-les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour
-forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une
-procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les
-lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai
-dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux
-raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je
-vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir
-bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les
-tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et
-me voici fort populaire.
-
-«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter
-par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que
-demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des
-cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les
-deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs
-vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se
-battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher.
-
-«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des
-commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé
-trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a
-trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle
-d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes
-molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu
-vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même
-avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne
-les blâme point.
-
-«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères
-trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications.
-Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas
-très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil
-de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous
-n'en avez pas.
-
-«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de
-même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais
-désintéressé, et je vous aime bien.
-
-
-
-
-V
-
-
-De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel
-rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire
-indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa
-femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs
-regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il
-avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil
-n'était pas en jeu.
-
-D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami,
-Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice.
-Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans
-regrets.
-
-Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa
-jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils
-rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de
-suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire.
-
---Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté.
-
-C'était un mensonge, mais inconscient.
-
-Elle s'inquiéta de Lamartine.
-
---Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son compte.
-Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit de
-ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir.
-
-Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour
-regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de
-plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la
-Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge
-ornées de cordons de pierre.
-
-La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais:
-Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un
-rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui
-montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et
-savait quelques mots nouveaux.
-
-Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le
-matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit
-à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet.
-
-Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes
-saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête:
-
-
-RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
-
-Liberté--Égalité--Fraternité
-
-
---Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par salut et
-fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire d'Ault
-contre les flottes et la marée.
-
---La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève,
-elle te croyait ministre.
-
---Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture d'enfant
-appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32... Tu
-peux l'ouvrir.
-
---Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route
-Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément
-conservatrice.
-
---J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple n'a
-pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de
-Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants
-et en même temps ce calme majestueux.
-
-Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était
-devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne
-foi.
-
---Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections?
-
---Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit
-coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en
-dire davantage: j'espère qu'il viendra.
-
---Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose,
-comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir.
-
---Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu
-me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je
-serais morte d'ennui.
-
---Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien seule!
-
---Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me voir
-aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me
-faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu:
-impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il
-serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée...
-comprenez-vous?
-
-Philippe sourit faiblement.
-
-Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les
-aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une
-des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils.
-
---C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal
-conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de
-plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres,
-ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément
-les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution
-paraît honnête.
-
---Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale ne
-fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades;
-vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable
-maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs,
-c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards.
-
---Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse
-conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le
-pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit.
-
---C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les
-élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le
-consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande,
-un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de
-musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux
-d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer?
-Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate
-prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache
-vouloir.
-
---Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très reconnaissant
-de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est beaucoup. La
-guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.
-
---Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une courte
-violence peut mettre fin à un long esclavage.
-
---Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est
-nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était
-encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit
-utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà
-accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut
-détruire que ce qui est détruit.
-
-Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier
-Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer.
-«Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine
-et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y
-rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire
-souffrir personne inutilement.
-
---J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à
-Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère
-davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne
-discuterions pas plus avant.
-
---Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me fait
-du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.
-
- *
-* *
-
-Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections.
-La situation était fort obscure, tous les candidats étant
-républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les
-bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient
-d'être candidats.
-
-«--Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations de
-l'ingénieur.
-
-Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste
-étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique»
-disaient-ils.
-
-Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia
-une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en
-regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était
-devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de
-la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des
-classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France
-paisible et forte, un seul cri: la Patrie!»
-
-Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut
-reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses
-mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui
-expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer
-des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la
-Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau
-froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage.
-
-Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait
-une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle
-figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet
-esprit dont la fantaisie les inquiétait.
-
-Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était
-lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire
-perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui.
-
-D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825
-écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors
-de son passage à Abbeville.
-
---Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour obliger
-mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs
-j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout
-français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise.
-
-Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux
-femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains
-des mastodontes.
-
-Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à
-des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la
-crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence
-hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des
-expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux
-visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de
-marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands,
-ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées
-électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient
-pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les
-candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas.
-
-L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante,
-plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le
-père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste
-Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait
-quinzième derrière les quatorze élus.
-
---Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit M. de
-Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du
-Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables.
-
---Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu
-d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette
-province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint
-les idées comme le choléra.
-
-Philippe Viniès était tragique et découragé:
-
---Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville
-qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec
-les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des
-siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de
-lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et
-sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à
-penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le
-contraste y fait l'harmonie.
-
-En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en
-dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et
-vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et
-mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une
-vignette grossière.
-
---Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil.
-
---Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut
-Philippe surpris... _Français, j'avais désiré que mon corps reposât
-sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai
-tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le
-malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la
-guerre_....
-
---Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort...
-
-
-
-
-VI
-
-
-Dès le mois de mai 1848 la Révolution entra en agonie. Elle ne mourait
-pas comme le croyait Philippe de l'erreur de Lamartine et d'une
-élection prématurée. Elle mourait parce qu'une bourgeoisie encore
-vigoureuse n'hésitait pas à descendre dans la rue pour apporter à ses
-lois l'appui de ses baïonnettes, et parce que la province écrasait
-l'émeute de tout le poids de sa saine et puissante médiocrité.
-
-«Le cardomnel avait raison, disait Bertrand d'Ouville, la propriété
-n'est pas un droit de l'homme; c'est un droit de la Garde nationale:
-elles vivent et périssent ensemble.»
-
-Cependant le peuple de Paris, justement déçu, frémissait encore à
-tout appel. Dans les Ateliers Nationaux, que nul n'essayait d'organiser,
-quatre-vingt mille ouvriers vivaient dans une paresse qui leur était
-odieuse. Des provinces arrivaient par chaque train des compagnons
-nouveaux qui venaient s'y enrôler. Le gouvernement, inquiet, les
-traitait avec une bienveillance sournoise et songeait à s'en
-débarrasser.
-
-Philippe, énervé et anxieux, tenait aux ouvriers des Clubs des
-discours dont la violence étonnait leur placidité et les engageait à
-se rendre à Paris pour y défendre la République.
-
-Un matin il reçut à son bureau une lettre urgente du sous-préfet.
-
-
-ARRONDISSEMENT RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
-d'ABBEVILLE
-
-CABINET Liberté--Égalité--Fraternité
-DU SOUS-PRÉFET
-
-
-CITOYEN INGÉNIEUR,
-
-Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir
-invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se
-rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux.
-
-Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de
-l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il
-importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre.
-Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries,
-pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à
-Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés
-dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route.
-
-Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de
-l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de
-toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente
-attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen
-ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le
-département de la Somme.
-
-Salut et Fraternité.
-
-
-Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où
-les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps
-regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du
-large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de
-l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de
-maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de
-rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets
-avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes.
-
-Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme
-sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et
-s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur
-colère:
-
---Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris:
-ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de
-ch'sous préfet... Enfin est-on en République?
-
---N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez tout.
-Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on
-vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers
-nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos
-commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend
-d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait
-sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander.
-
---Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires.
-
---Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués.
-
---Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons.
-
-Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure,
-haussa les épaules, et dit:
-
---Soit.
-
-Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège:
-quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue
-Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le
-faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par
-ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles
-comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de
-Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui
-avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il
-y eut des murmures.
-
---Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne.
-
-Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri:
-
---Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution!
-
-Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait
-peut-être.
-
-Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la
-sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois
-sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se
-trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont
-confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et
-seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu.
-
---Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut qu'un
-de vous parle au nom de tous.
-
-Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur.
-
-Un honnête garçon qui se nommait Lecadieu et auquel Philippe avait
-souvent prêté des livres accepta enfin de parler: «Ça me coûtera ma
-place, dit-il tristement, mais, ma foi, autant moi qu'un autre.»
-
-Une des jeunes filles sonna, il y eut un long silence. Puis on entendit
-des pas sur les pavés de la cour. Une domestique montra sa tête et,
-voyant cette foule, se rentra vivement et dit: «Seigneur.»
-
-Philippe s'avança: «Ces citoyens, dit-il, désirent voir le
-sous-préfet.»
-
---Mais monsieur est à table.
-
---Il aura l'obligeance d'interrompre son déjeuner.
-
-Elle courut vers la maison. Une minute après, le sous-préfet arrivait
-achevant une bouchée rebelle et essuyant sa moustache.
-
-L'orateur s'avança et dit la requête des ouvriers avec beaucoup de
-calme et de bon sens.
-
-Le sous-préfet, pris au dépourvu, cherchait des phrases.
-
---Citoyens, mes amis... vous connaissez mes sentiments... Travailleur
-moi-même... les ordres du ministre... les ouvriers le comprendront sans
-peine... bon sens et patriotisme intelligents dont ils ont toujours fait
-preuve.
-
-Découvrant Philippe, il lui lança un regard furieux; puis, il eut une
-inspiration.
-
---Avant tout, citoyens, laissez-moi relire les ordres du ministre qui
-permettent peut-être de vous donner satisfaction.
-
-Il battit vivement en retraite et, tout de suite, par la petite porte du
-jardin, envoya un messager au colonel de la Garde nationale pour le
-mettre au courant de la situation.
-
-Les ouvriers patients attendaient.
-
-Philippe regardait l'heure, pensant à l'inquiétude de Geneviève; au
-bout de dix minutes, il proposa de sonner à nouveau. Comme il venait de
-le faire, on entendit dans le lointain un tambour battant à coups
-rapides.
-
---Le rappel, pensa-t-il, ce petit drôle s'est moqué de nous.
-
-Sa troupe dressa l'oreille, il conseilla le calme et la fermeté;
-quelqu'un lança une pierre dans la porte, puis deux officiers de la
-Garde nationale arrivèrent à moitié habillés, achevant de boutonner
-leur uniforme; le sous-préfet enhardi reparut à leurs côtés.
-
---Citoyens, dit-il, retirez-vous. Dans dix minutes la force armée sera
-ici; les ordres du ministre sont formels. Quant à vous, monsieur,
-lança-t-il à Philippe, si vous n'employez votre influence à faire
-cesser ce scandale...
-
---Il n'y a aucun scandale, tout le monde ici est fort calme, sauf vous.
-
-D'autres officiers arrivèrent; quant aux Gardes nationaux, prudents,
-ils attendaient des nouvelles rassurantes pour sortir de leurs maisons.
-
-La pluie tombait plus fort.
-
---Moi, je m'en vas à m'maison, dit un manifestant fatigué. Beaucoup le
-suivirent et il ne resta plus autour de Philippe qu'une poignée de
-braves.
-
-En face d'eux, ne sachant trop que faire, le sous-préfet et
-l'état-major de la Garde nationale discutaient à voix basse.
-
-Soudain, une voix éraillée tomba du ciel.
-
---Et nous y voici... belle porte. Milord..., beau point de vue... beaux
-officiers... nommés par les Anglais.
-
-C'était Jalabert qui ayant vu se former une troupe et se préparer une
-bataille avait, en vieux soldat, marché au canon et qui, commençant à
-s'ennuyer, avait escaladé par une gouttière un des piliers du porche.
-
---Toi, mon bonhomme, dit le sous-préfet, furieux, je vais te faire
-arrêter.
-
---Yes, Milord, répondit le bonhomme, si la paille est fraîche,
-allons-y gaiement.
-
-Le rire rapprocha aussitôt les hommes de Philippe et les Gardes
-nationaux. Devant cette vieille plaisanterie abbevilloise, ils ne furent
-plus que des gens d'une même ville qui se rencontrent chaque jour dans
-les rues et s'amusent des mêmes fantoches.
-
-Bourgeois et ouvriers unis au fond dans leur mépris du fonctionnaire se
-divertirent à entendre le sous-préfet discuter avec l'ivrogne.
-
-Philippe, voyant l'affaire terminée, salua et s'éloigna lentement. Du
-bout de la rue, il entendait crier: «Vive le 106e! Vive le colonel
-Achard! Vive la duchesse de Berry!»
-
-Il pensait aux belles foules nerveuses de Paris.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans
-le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère
-indulgente d'une plaisanterie de collégien.
-
-Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un
-long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville;
-d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient
-levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte...
-
-Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie
-de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque
-représentant de l'administration.
-
-Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès.
-
-«_M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre,
-adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera
-certainement._
-
-«_D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte,
-je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon
-département._»
-
-Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour
-sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune
-femme et de son enfant.
-
-Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand
-d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.
-
---N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident
-à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce
-pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès
-s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous
-vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force
-dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.
-
-Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir
-comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un
-ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les
-rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait
-d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres
-qui leur devaient tout.
-
-Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu
-mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire
-et douloureux.
-
-Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres
-idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses
-ennemis.
-
-Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines
-dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait
-si longtemps l'Elvire de sa maturité.
-
-Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au
-général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.
-
-La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.
-
-De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux
-vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un
-homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à
-mort.
-
-Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac
-comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant
-tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans
-leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants,
-s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé.
-Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des
-Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal
-et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.
-
-Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et
-réclamèrent des victimes.
-
-Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient
-venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait
-l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier
-Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture.
-
-Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému;
-il arrivait de Paris et avait vu le ministre.
-
---Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter
-Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a
-dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous
-ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous
-embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront.
-
---Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher.
-
-Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger
-immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné
-congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les
-hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer.
-
-Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle.
-
---Et nous laissera-t-on partir? dit-il.
-
---Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet sera
-trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque
-à Boulogne dans trois jours.
-
---Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe.
-
---Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les animaux.
-
-Et, pour les distraire, il parla de Paris.
-
---Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule;
-tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du
-Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais».
-
- *
-* *
-
-Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent
-guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève
-remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait
-derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans
-toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait
-des cris furieux qu'il fallait apaiser.
-
-Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur
-restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait
-Geneviève.
-
-Il était beaucoup plus découragé qu'elle.
-
---Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si beau
-ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne pense
-pas à autre chose.
-
-Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle
-faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le
-tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides,
-les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans
-rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même.
-
---Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais j'avais
-fini par m'y attacher.
-
-Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement.
-
-Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À
-Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la
-veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau.
-M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur
-l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il
-serra la main de Philippe.
-
---Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à chaque
-instant... série noire, série blanche... comprenez-vous?
-
-Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et
-presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la
-passerelle de bois craquait suivant un rythme lent.
-
---C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne
-m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront
-nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie
-aventureuse.
-
---Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en
-Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si
-agréables.
-
-Elle sourit: «Vous n'êtes pas encourageant.»
-
---Je m'explique mal: j'aime le caractère anglais... beaucoup, mais je
-veux dire que des hommes comme Viniès y apprendront combien tel
-Français qu'il méprisait ici sont plus près de lui vraiment que
-l'Anglais le plus libéral.
-
-Sur le paquebot, une cloche sonna, le bébé effrayé se serra contre sa
-mère.
-
---Il faut partir, dit-elle... adieu.
-
-Les trois exilés traversèrent la passerelle. Ils restèrent sur le
-pont du bateau. Geneviève s'assit sur une caisse, son fils à côté
-d'elle; de larges gouttes de pluie tombaient pesamment. La cloche sonna
-à nouveau; la passerelle fut retirée, et le bateau à aubes,
-maladroit, s'écarta lentement du quai. Sur le pont encombré Philippe
-et Geneviève semblaient se serrer plus près l'un de l'autre dans la
-pluie qui devenait forte.
-
---La dernière fois que je suis venu ici, dit Bertrand d'Ouville, comme
-les deux vieillards s'éloignaient, c'était en 1811. Je vis sur cette
-place l'Empereur qui galopait sur un cheval gris. Il voulut traverser le
-port à marée basse, mais sa monture buta contre un cordage et
-Napoléon roula dans la vase. Il était furieux.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-_Bertrand d'Ouville à Geneviève Viniès_
-
-Abbeville, octobre 1853.
-
-Abbeville est en fête aujourd'hui: M. Bonaparte et l'Impératrice nous
-rendent visite pour la première fois. J'ai donné congé à mes
-domestiques et suis seul dans la maison. Des souris trottinent derrière
-les boiseries. Mes chiens couchés à mes pieds méprisent comme moi les
-grands de ce monde. Par les fenêtres ouvertes m'arrivent le son des
-cloches et le bruit du canon. Des bouffées de musique, des cris de
-marchands, des rires de femmes surgissent du murmure continu de la foule
-que l'on devine autour du jardin. Je jouis de ma solitude, et je rêve.
-
-Tous nos bourgeois ont pavoisé: ce gouvernement protégera leurs
-placements. Notre sous-préfet, inamovible, vient de passer en bel
-uniforme. Je vois maintenant que c'est avec sagesse qu'il divisait sa
-vie en trois parts: il devait consacrer la première au Roi, la seconde
-à la République et la troisième à l'Empire. Il était hier fort
-occupé à faire effacer des monuments publics l'Égalité et la
-Fraternité.
-
-Par ses ordres aussi on coupe les arbres de la liberté et on en
-distribue le bois aux pauvres, ce qui est peut-être un symbole profond.
-
-Cependant la bonne ville, assise au milieu des terres, tient ses
-marchés rustiques, aux jours consacrés. Mme Urbain vend des légumes,
-monsieur Pillet des chapeaux et monsieur Larcher du latin. Le gendarme
-Gorenflot fait des rapports sur les suspects d'aujourd'hui qui sont les
-mêmes que ceux d'hier. Et Milord Yes montre la Cathédrale et couchera
-ce soir au violon. Vous seuls, mes pauvres enfants, êtes exilés de ce
-beau pays pour avoir renversé monsieur Guizot au profit de monsieur de
-Morny.
-
-Ce gouvernement a pour lui les baïonnettes, l'Église, la banque et la
-légende: il durera. «L'anarchie est heureusement accouchée du
-despotisme: la mère et l'enfant se portent bien». Ainsi Paris se
-console par des mots, mais ne les croyez pas: la mère est morte en
-couches.
-
-Faut-il en pleurer? Monsieur Bonaparte est l'élu de la nation et la
-voix du peuple sous mes fenêtres ratifie le plébisciste. Pour moi j'en
-reviens à mon Pascal: «Qui doit passer le premier? Le plus savant?
-Mais qui jugera? Il a quatre laquais: je n'en ai qu'un. C'est à lui de
-passer. Il n'y a qu'à compter et je suis un sot si je conteste.»
-
-Ma cuisinière rentre, radieuse, Elle a vu leurs majestés:
-
---Monsieur a eu tort de ne pas venir. C'était bien beau, mais
-l'Empereur est laid.
-
---Comment, laid?
-
---Oui: il a l'air triste. Mais l'Impératrice est très polie: c'est une
-belle rousse.
-
-Et elle veut dire blonde: tous nos malheurs, dirait Lecardonnel,
-viennent de ce que les peuples emploient des mots qu'ils ont négligé
-de définir.
-
-Je ne le vois plus souvent, Lecardonnel; il vieillit beaucoup, et ne
-quitte guère ce tableau noir où il se prépare de la besogne pour
-l'éternité.
-
-Vous souvenez-vous de ces pierres gravées que je vous disais
-préhistoriques? Je viens d'en trouver au Moulin Quignon un admirable
-spécimen. C'est un homme qui lutte avec un renne; le dessin est d'un
-naturel vraiment vigoureux.
-
-Mais les savants officiels se refusent encore à admettre mes théories.
-Ils les disent maintenant contraires à la religion. C'est pour toute
-découverte, la seconde période. À la troisième on vous répond:
-«Cela est vrai, mais nous le savions depuis longtemps.»
-
-La sobre lumière de l'automne picard nous fait ce soir un couchant gris
-rose sur lequel les pignons du Bourdois détachent leurs silhouettes
-pointues et grêles; les tours de Saint-Vulfran unissent toujours à la
-beauté sévère des nombres l'esprit de leurs balustrades ajourées;
-dans la cour voisine, la grâce précise de l'Hôtel de Vence me
-rappelle votre visage. Les couleurs et les formes me consolent des
-hommes; mais je suis quelquefois triste et j'aurais grand besoin de
-vous.
-
-À bientôt donc, et comme nous disions au temps de notre courte
-république: salut et fraternité. La formule m'étonna jadis; je la
-trouve maintenant assez belle quand on la réserve à ceux que l'on
-aime.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Ni ange, ni bête
-
-Author: André Maurois
-
-Release Date: September 23, 2020 [EBook #63271]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
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-</pre>
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-
-
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-
-
-<h3>ANDRÉ MAUROIS</h3>
-
-<h2>NI ANGE, NI BÊTE</h2>
-
-<h4>— ROMAN —</h4>
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>LIBRAIRIE BERNARD GRASSET</h4>
-
-<h5>61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61</h5>
-
-<h5>1919</h5>
-
-<p class="center">Tous droits de traduction, d'adaptation et de
-reproduction réservés pour tous pays</p>
-
-<p class="center">Copyright by André Maurois, 1919</p>
-
-
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-
-
-
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-<p><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_I">I</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_II">II</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_III">III</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_IV">IV</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_V">V</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VI">VI</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VII">VII</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_IX">IX</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_X">X</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_XI">XI</a><br />
-<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_I_II">I</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_II_II">II</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_III_II">III</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_IV_II">IV</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_V_II">V</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VI_II">VI</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VII_II">VII</a><br />
-<a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_I_III">I</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_II_III">II</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_III_III">III</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_IV_III">IV</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_V_III">V</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VI_III">VI</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VII_III">VII</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_VIII_III">VIII</a></p>
-
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4><a id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">Pour devenir un parfait<br />
-philosophe, il me manquait<br />
-surtout une passion, à la<br />
-fois profonde et pure, qui<br />
-me fit assez apprécier le<br />
-côté affectif de l'humanité.</p>
-
-<p style="margin-left: 55%;">Auguste Comte.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_I">I</a></h4>
-
-
-<p>Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M.
-Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un
-matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un
-jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le
-gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions
-républicaines.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent
-franchi le pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel
-ingénieur de l'arrondissement d'Abbeville?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans
-bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de
-vous interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en
-rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre
-arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.</p>
-
-<p>Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La
-redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une
-méfiance sévère.</p>
-
-<p>&mdash;Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant
-lentement ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à
-mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à
-votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est
-pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de
-science, ni d'art, ni de politique...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais
-je dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées.
-J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi: je sais que cela
-m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma
-pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis.</p>
-
-<p>Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et
-regarda le vieillard d'un air assez fier.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! dit celui-ci avec humilité; il faut avouer que notre bonne
-ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de
-négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même
-jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale,
-n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il
-paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à
-emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour
-les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur
-détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à
-coucher chez eux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous admirez cette tiédeur, monsieur? dit Philippe Viniès avec
-quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne
-faut pas ici parler de politique...</p>
-
-<p>&mdash;Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix
-mesurée et satisfaite; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais
-mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez
-d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris; dites, si
-cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville
-sache bien clairement que vous obéirez à tous.</p>
-
-<p>«Si vous le permettez, je vais déjeuner.»</p>
-
-<p>Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et
-du vin blanc: Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se
-mit à picorer.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard: ma
-cuisinière me charge toujours de vivres comme pour un escadron.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits
-et de laitage.</p>
-
-<p>&mdash;Par hygiène?</p>
-
-<p>&mdash;Non, par principe, par goût et par habitude.</p>
-
-<p>Le vieillard sourit et resta enfin silencieux; les cahots de la patache
-endormirent les deux hommes.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre
-dans son sac.</p>
-
-<p>Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée
-marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien
-assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les
-courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits
-bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises
-se détachaient, spirituelles et vigoureuses.</p>
-
-<p>«Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous
-verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très
-vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles,
-comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une
-religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu,
-mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et
-les images sacrées: nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.»</p>
-
-<p>Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui
-jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue
-tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les
-marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des
-bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs
-maisons.</p>
-
-<p>«Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les
-nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille
-depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la
-dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux.
-Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le
-faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller chercher vous-même.
-S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin.</p>
-
-<p>«Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en
-fils; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se
-mêler à ces jeux sacrés.»</p>
-
-<p>La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place
-bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison
-dans la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir: je suis grand
-marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu.</p>
-
-<p>Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha
-des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel.</p>
-
-<p>Devant une épicerie une vieille femme, appuyée sur une canne,
-regardait ce personnage nouveau et, le voyant hésiter, s'approcha,
-curieuse et empressée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous cherchez quelqu'un, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je cherche un hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit-elle avec un sourire satisfait, vous êtes le
-nouvel ingénieur.</p>
-
-<p>&mdash;Diable, pensa Philippe, quelle police.</p>
-
-<p>&mdash;L'hôtel de la Tête de Bœuf est rue Saint-Gilles: c'est à deux
-pas, dit-elle, mais puisque vous êtes pour rester, il vaudrait mieux
-prendre une chambre en ville. Cela vous coûtera moins cher et vous serez
-mieux. Il y en a une chez le Général, libre d'hier... Là vous serez bien.</p>
-
-<p>&mdash;Chez le Général? dit Philippe inquiet. Ah! non, certainement;
-j'aime mieux l'hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;À votre aise, dit l'épicière vexée: en ce cas, Jalabert va vous y
-conduire... Jalabert!</p>
-
-<p>Philippe vit arriver au pas de course un vieil homme à cheveux gris qui
-debout au milieu de la place depuis l'arrivée de la diligence avait
-suivi la scène avec intérêt. En arrivant devant l'ingénieur, il fit
-claquer ses talons, salua militairement avec vigueur et s'empara de la
-valise.</p>
-
-<p>&mdash;Jalabert, conduis monsieur à la Tête de Bœuf... Faites pas
-attention à ce qu'il dit, ajouta-t-elle, il est un peu fou. Mais il
-connaît bien la ville: c'est lui qui la montre aux Anglais.</p>
-
-<p>Philippe Viniès suivit son guide au long des vieilles rues. Quelques
-passants s'en allaient d'un pas très lent, le nez au vent, les mains
-dans les poches.</p>
-
-<p>&mdash;Belle place, Milord, dit le vieux soldat, belles maisons, bâties
-par les Anglais...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, par les Anglais? dit Philippe surpris.</p>
-
-<p>&mdash;Yes milord..., à droite, l'Hôtel de Ville, belles tours, belles
-statues, sculptées par les Anglais... Ici belle fontaine, bonne eau
-pour l'estomac, et devant vous, milord, bel hôtel, belles chambres,
-construit pour les Anglais... Yes Milord.</p>
-
-<p>Philippe, découvrant en effet l'enseigne de la Tête de Bœuf congédia
-généreusement son porteur qui recula de trois pas, fit le salut
-militaire et cria:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Milord... Et vive le 106<sup>e</sup>! Vive le Colonel
-Achard! Vive la Duchesse de Berry!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit la patronne de l'hôtel qui, comme tout le monde, était
-devant sa porte, Jalabert vous a découvert. C'est un vieux malin. Il
-connaît bien les Anglais, allez.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne suis pas Anglais, dit Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais, c'est vrai, dit-elle, vous êtes le nouvel ingénieur. Et
-pourquoi voulez-vous descendre dans mon hôtel? Vous qui êtes pour
-rester, prenez une chambre en ville, cela vous coûtera moins cher et
-vous serez mieux... Tenez, allez donc chez le Général. Il en a une
-libre d'hier.</p>
-
-<p>Et cette hôtelière vraiment Abbevilloise fit accompagner par son
-garçon d'écurie cet étranger qui avait prétendu occuper, pour de
-l'argent, une des chambres à l'entrée desquelles elle veillait avec un
-soin religieux et jaloux.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_II">II</a></h4>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center"><i>Philippe Viniès à Lucien Malessart<br />
-rédacteur au journal «La Réforme», à Paris.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">Abbeville, le 15 Octobre 1844.</p>
-
-
-<p>Je te recommande bien vivement, mon bon vieux, le brave réfugié
-polonais qui te portera cette lettre. Réponds-moi chez le général
-Pitollet, rue du Pont-à-Plisson, et ne t'épouvante pas. Ce général
-est tout simplement un honnête cabaretier, qui a connu trois mois de
-gloire au temps de la Révolution.</p>
-
-<p>Ses camarades qui le trouvaient bel homme l'avaient choisi pour colonel
-et comme il ne savait pas lire, il s'était adjoint son curé. Celui-ci
-fit preuve aussitôt d'un génie robuste et militaire, et Pitollet, dont
-les rapports étonnaient Carnot, venait d'être promu général, quand
-par malheur le curé mourut. Le général un peu plus tard demanda
-modestement une place de tambour-major; Bonaparte le fit
-sous-lieutenant.</p>
-
-<p>C'est aujourd'hui un beau vieillard, droit comme une baïonnette et
-sourd comme un tambour. Sa petite-fille Clotilde tient la maison, et
-j'occupe chez eux une chambre assez coquette:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;">Où dans un coin obscur près de la cheminée,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Quatre épingles au mur fixent Napoléon.</span></p>
-
-
-<p>Ah! ce Bonaparte, mon cher... Nous imaginions mal ce qu'il est pour ces
-provinces. Le soir, autour de la table, où se dessèche une rose
-cueillie à Sainte-Hélène, des vieillards épiques évoquent leurs
-campagnes; Clotilde, sur un coussin brode le Retour des Cendres;
-j'écoute, je rêve, je compare le règne des bourgeois à l'empire des
-braves, et moi qui hais la guerre et les soldats, moi qui crois à la
-République universelle des peuples, je trouve quelque plaisir à
-entendre parler d'actions et d'affaires qui étaient des coups de sabre
-et non des coups de bourse.</p>
-
-<p>Pour des républicains avoués, je ne crois pas, hélas, qu'il y en ait
-ici. Les jeunes gens qui mangent avec moi chez Pitollet sont des clercs
-de notaire, élevés à Paris, assez libéraux, mais fort occupés de
-gaudrioles et de calembours et vraiment trop gais pour être vertueux.
-Les professeurs du collège sont des commerçants comme les autres qui
-vendent trente ans leur rhétorique, puis se retirent des affaires et
-meurent en bourgeois. Quant aux ouvriers je fais ce que je puis pour me
-rapprocher d'eux, mais on ne sait où les trouver car ils n'ont ni
-société, ni chefs. Leur misère est affreuse.</p>
-
-<p>Beaucoup d'entr'eux travaillent chez ce Bresson pour lequel tu m'avais
-donné une lettre d'introduction. Il se dit ami de Ledru-Rollin. Entre
-nous, je ne l'aime guère: c'est le type du mauvais bourgeois, gras et
-important. Deux passions se disputent son cœur médiocre: l'amour du
-calme que lui inspire son commerce et le désir du mouvement que nourrit
-sa vanité. Il ne pardonne pas au Gouvernement de ne pas lui avoir
-donné la croix.</p>
-
-<p>Un seul homme ici m'a fait bon accueil, Bertrand d'Ouville,
-l'archéologue. C'est un petit vieillard assez fat, très intelligent,
-tout à fait dépourvu de foi, d'enthousiasme et de vertu. Il vendrait
-son âme pour une jolie phrase et, je crois bien, pour une jolie femme.
-Je le vois cependant assez souvent car il me recherche, je ne sais
-pourquoi, et je trouve chez lui une admirable bibliothèque. Demain
-dimanche il prétend m'emmener au château d'Epagne, chez une
-mystérieuse vieille fille qui, dit-il, a été fort belle et que tout
-Abbeville appelle Mademoiselle, avec un grand M. J'irai peut-être, car
-il faut tout voir: mais sois bien tranquille, ces châteaux-là ne me
-tourneront pas la tête.</p>
-
-<p>Je deviens ici de plus en plus communiste et adversaire enragé de la
-civilisation mercantile: croirais-tu, mon vieux, qu'à Abbeville il y a
-huit notaires, trois huissiers, cinq ou six chapeliers, vingt papetiers
-et un nombre infini de cabaretiers, tout cela pour un peu moins de vingt
-mille habitants, qui presque tous passent leur vie à s'attendre les uns
-les autres au fond d'une boutique obscure. Cabet a raison: le commerce
-est un vice. Les sots et les méchants peuvent rire de son livre, mais
-si folle que soit son Icarie, elle l'est moins que ce système-ci.</p>
-
-<p>Adieu, mon bon vieux, écris-moi: salut et fraternité.</p></blockquote>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_III">III</a></h4>
-
-
-<p>Le salon de Mademoiselle était d'une simplicité voulue et délicate.
-Sur les murs tapissés d'un papier gris uni se détachaient nettement
-deux crayons de Clouet. Les fauteuils étaient confortables, la lumière
-faible et douce. On sentait la chambre accueillante: un peu trop, disait
-M. de Vence, son voisin, qui était malveillant.</p>
-
-<p>Mademoiselle se leva: elle était vaste, dans une ample robe de taffetas
-noir, et grasse, avec autorité et courage. L'empâtement du visage
-laissait encore deviner des traits réguliers et puissants.</p>
-
-<p>«Je vous amène, dit Bertrand d'Ouville, M. Philippe Viniès, notre
-nouvel ingénieur, qui est jacobin, et mon ami.»</p>
-
-<p>Les beaux yeux vifs de Mademoiselle se fixèrent sur Philippe avec une
-expression d'intelligente sympathie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, dit-elle, que la politique ne m'intéresse pas et que
-vos amis sont bienvenus ici.</p>
-
-<p>La voix était précise et flûtée: Philippe rougit et murmura quelques
-mots.</p>
-
-<p>&mdash;Ce vieillard est insupportable, pensa-t-il, il me fait faire
-figure de sot.</p>
-
-<p>Deux jeunes filles entrèrent; vêtues comme Mademoiselle de robes unies
-et amples, elles s'efforçaient évidemment de lui ressembler.</p>
-
-<p>&mdash;M. Philippe Viniès... Mes filles: la blonde est Geneviève, la
-brune Catherine.</p>
-
-<p>Catherine, aux yeux ardents, aux narines mobiles s'assit dans un
-fauteuil sur le bras duquel se posa Geneviève, et toutes deux
-regardèrent Philippe avec une franche curiosité. Il trouva aussitôt
-des phrases heureuses pour décrire son arrivée et les vieux grognards
-de son auberge.</p>
-
-<p>«Je suis loin d'avoir le culte de la force, mais il y a quelque chose
-d'admirable dans tout sentiment profond et cette religion populaire
-m'émeut, je l'avoue...</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez vous entendre avec Geneviève, dit Mademoiselle, elle
-adore l'Empereur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mademoiselle, vous savez bien que non. Je n'aime pas
-Napoléon: j'aime le mince général en habit rouge de la gravure de votre
-chambre...</p>
-
-<p>&mdash;Le Bonaparte auquel est dédié la <i>Symphonie héroïque</i>, dit
-Philippe.</p>
-
-<p>Elle eut pour lui un regard étonné et assez approbateur.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, dit Mademoiselle, puisque M. Viniès semble aimer la
-musique...</p>
-
-<p>Geneviève, s'accompagnant elle-même, chanta de vieux airs français:
-elle avait très peu de voix, mais un style net et beaucoup d'esprit.
-Bertrand d'Ouville regardait ses traits fins avec un plaisir évident.
-Puis Catherine chanta une romance de Schubert.</p>
-
-<p>Philippe se rapprocha du piano et feuilleta des cahiers: les deux jeunes
-filles l'accueillirent, maternelles et protectrices. La forte poitrine
-de Catherine se soulevait doucement; Geneviève étudiait cet être
-nouveau avec une méfiance un peu moqueuse.</p>
-
-<p>&mdash;Cette romance est très belle, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Schubert, dit Geneviève, me fait l'effet de ces bonbons turcs que
-rapporte mon cousin; c'est sucré au point d'être écœurant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aimez pas le sentiment?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas: je n'aime pas Schubert.</p>
-
-<p>Cependant Bertrand d'Ouville était allé s'asseoir près du fauteuil de
-Mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Laissons ces jeunes gens parler d'eux-mêmes à l'abri des grands
-hommes, dit-il: que pensez-vous de mon petit ingénieur?</p>
-
-<p>&mdash;Il est joli, comme un jeune prêtre romantique: je le crois
-intelligent.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas sot mais les formules lui masquent la vie; il se
-bâtit un univers de petits systèmes rigides et voudrait que la nature se
-soumît aux lois de M. Viniès. Il a une théorie sur la Pologne, une
-sur l'amour, une sur le mariage, une sur le suffrage, une sur la
-communauté des biens, et pour chacune d'elles, il se dit prêt à
-prendre un fusil.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime assez cela: les hommes tournent toujours au fade assez
-tôt, dit Mademoiselle de sa voix flûtée et tranchante.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, dit Bertrand d'Ouville, s'il y a quelque chose au monde
-de plus ridicule qu'un radical en cheveux blancs, c'est un conservateur au
-maillot. Il faut peut-être qu'un homme soit anarchiste à vingt ans
-pour qu'il lui reste dix ans plus tard assez d'énergie pour faire un
-pompier. «Ça va mal: on chante <i>la Marseillaise</i>» disait le vieux
-Rouget de Lisle aux journées de Juillet.</p>
-
-<p>Mais Viniès est bien compliqué: il est romantique, et il méprise les
-arts; il est matérialiste et il est chrétien. Et surtout il est
-inexact. Son esprit transforme les faits comme certains miroirs les
-objets. En le traversant, tout devient terrible, énorme, monstrueux. Il
-me raconte qu'il a rencontré chez le cabaretier Pitollet des vieillards
-épiques. Quand je me renseigne il s'agit de mon chapelier Pillet qui a
-fait dix ans pendant les Cent jours, et d'un vieux matelot de péniche
-qui était bien à Trafalgar, mais comme cuisinier de l'Amiral et n'y a
-vu que les feux de son fourneau. Notez que le lendemain ce même Pillet
-sera pour lui un «odieux parasite» parce qu'il vend des casquettes.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous ce qu'est sa famille?</p>
-
-<p>&mdash;On m'a dit que ses parents sont des commerçants de Besançon, mais
-il n'en parle pas volontiers. Je crois comprendre qu'il s'est trouvé
-choqué par l'humilité professionnelle des siens et s'est déclaré
-jacobin à ces braves gens consternés... Sous l'Empire, il eût fait un
-brave sous-lieutenant.</p>
-
-<p>Mademoiselle regarda le groupe des trois jeunes gens autour du piano.
-Philippe parlait vivement. Catherine l'écoutait, palpitante.
-Geneviève, les yeux baissés, respirait une fleur.</p>
-
-<p>«Les femmes aimeront ce jeune homme, prononça Mademoiselle avec une
-sagesse satisfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous? Il les comprend bien peu, et les respecte trop pour
-essayer de les conquérir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous n'aimons pas les conquérants.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville, levant la main, sourit modestement.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais, mon cher, vous avez eu des femmes: le beau mérite.
-Elles étaient faciles.</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous plaît à dire.</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis certaine: vous êtes beaucoup trop heureux pour qu'une
-femme aille perdre son temps à s'occuper de vous. Les cyniques de votre
-espèce n'ont nul besoin de tendresse.</p>
-
-<p>«Vous dites que cet enfant ne comprend pas les femmes. Et vous, mon
-cher? Et les autres? Vous nous croyez romanesques: nous ne le sommes que
-pour vous faire plaisir. Sensuelles? Il y en a, mais moins que vous ne
-pensez. Ou alors au troisième amant, s'il est diablement adroit...</p>
-
-<p>M. de Vence entra: il venait chaque dimanche chercher là Bertrand
-d'Ouville pour l'emmener au cercle faire une partie de whist. On lui
-présenta Philippe: il fut assez froid.</p>
-
-<p>&mdash;Toute cette jeunesse semble bien animée, dit-il de sa voix des
-lèvres, hautaine et gouailleuse.</p>
-
-<p>&mdash;M. Viniès nous parlait de Victor Hugo, dit Geneviève avec une
-moue comique.</p>
-
-<p>&mdash;Ce Hugo, dit M. de Vence, est le petit-fils d'un menuisier de
-Nancy: il se fait appeler vicomte Hugo par la grâce de M. Joseph Bonaparte.
-Il change d'opinions politiques chaque fois que la France change de
-gouvernement: ce n'est pas peu dire.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'empêche pas ses vers d'être bons, dit Mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Ses vers? Je ne les lis pas, dit M. de Vence, je n'aime pas ces
-littératures décadentes... Allons venez au cercle, mon bon, il y a un
-membre du comité qui veut nous soumettre une idée.</p>
-
-<p>&mdash;Viniès, dit Bertrand d'Ouville, je crois que vous avez raison et
-que la Révolution approche. Si le Comité du cercle d'Abbeville se met à
-avoir des idées...</p>
-
-<p>&mdash;La Révolution, dit M. de Vence, elle est plus près que vous ne
-pensez. J'ai beaucoup à me plaindre de mes paysans. Je leur ai donné
-un curé que je paie, et une salle de billard pour les empêcher d'aller
-au cabaret. Ah! bien, oui: ils escaladent mes murs et volent le poisson
-de ma rivière.</p>
-
-<p>Les trois hommes prirent congé. Philippe fut chaleureusement invité à
-revenir quand il le voudrait.</p>
-
-<p>Quand ils furent sortis, Mademoiselle s'assit au piano et s'accompagnant
-fredonna, d'une voix étonnamment jeune:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 3em;">Ô mon maître, ô mon seigneur,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Que le Diable vous emporte;</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Avec gens de votre sorte</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">C'est folie que la douceur...</span></p>
-
-
-<p>&mdash;Geneviève, qu'est-ce que vous pensez de M. Viniès?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dans les dix dernières minutes, il a dit six fois
-admirable, trois fois vertueux et quatre fois horrible. J'ai compté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes une petite sotte: il me plaît beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, mademoiselle, dit Geneviève.</p>
-
-<p>Elle vint tumultueusement embrasser Mademoiselle, plaqua un grand accord
-dans les notes aiguës du piano et disparut en dansant.</p>
-
-<p>Mademoiselle regardait avec une autorité amusée Catherine qui, très
-affairée, rangeait des cahiers de musique.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_IV">IV</a></h4>
-
-
-<p>Bertrand d'Ouville vint chercher Philippe Viniès à son bureau pour
-l'emmener voir des traces d'une voie romaine dont ils avaient parlé la
-veille. Le temps était gris, mais honnête, temps d'Abbeville,
-médiocre et sympathique.</p>
-
-<p>Philippe marcha silencieusement pendant deux minutes, puis toussa pour
-éclaircir sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;Qui sont, dit-il, les deux jeunes filles que nous avons vues hier
-à Epagne?</p>
-
-<p>&mdash;Catherine Bresson est la fille de Bresson, le fabricant de tapis,
-que vous connaissez...</p>
-
-<p>&mdash;Et elle ne vit pas chez ses parents?</p>
-
-<p>&mdash;Si, mais Mademoiselle qui l'a découverte, je ne sais comment, lui
-sert de mère spirituelle. Elle passe à Epagne des semaines entières:
-c'est une petite fille assez belle qui aura, si je ne me trompe, des
-passions exigeantes. Elle a la poitrine bien placée, mais un peu
-grasse.</p>
-
-<p>Philippe regarda avec surprise le vieillard qui continua:</p>
-
-<p>&mdash;Geneviève de Vaulges est orpheline. Son tuteur l'a retirée du
-couvent à seize ans et Mademoiselle qui est sa cousine à la mode de
-Picardie s'est chargée de terminer son éducation. Les Vaulges étaient
-une des bonnes familles de ce pays-ci, mais le père de Geneviève les a
-sottement ruinés.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est assez jolie, dit Philippe avec détachement.</p>
-
-<p>&mdash;Les archives d'Abbeville contiennent une histoire assez curieuse
-sur ces Vaulges. Il y a trois cents ans environ, un enfant nouveau-né fut
-retiré vivant de l'abreuvoir du Pont aux Poissons. On s'empressa de lui
-donner le baptême, puis on décida qu'il serait procédé sans retard
-à la visite de toutes les filles de la ville afin de découvrir celle
-qui avait donné le jour à un enfant et tenté de s'en défaire par un
-crime.</p>
-
-<p>Donc, par devant un magistrat, on leur fit à toutes mettre à nu leurs
-mamelles pour atteindre la vérité du cas. Isabelle de Vaulges, ainsi
-examinée, fut reconnue coupable. Et comme elle refusa de livrer le nom
-de son complice, elle fut condamnée à être brûlée vive et subit sa
-peine sur cette place du Pilori que nous allons traverser.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle horrible histoire, dit Philippe.</p>
-
-<p>C'était alors un événement de bien peu d'importance, dit le
-vieillard, mais j'ai toujours pensé que cette vaillante Isabelle avait
-les traits précis, les yeux bleu clair et les cheveux pâles de sa
-petite nièce qui nous chantait hier si joliment du Couperin.</p>
-
-<p>Philippe regarda longuement la place du Pilori que bordaient des
-boutiques inoffensives.</p>
-
-<p>&mdash;Mlle de Vaulges est très intelligente, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous? Ce serait surprenant: une jeune fille... Mais elle a
-le nez et la bouche les mieux ciselés de la province.</p>
-
-<p>Ils passaient devant l'usine de Bresson: dans les bâtiments anciens, la
-machine à vapeur étonnait, comme un bourgeois de Daumier dans un
-décor classique.</p>
-
-<p>Philippe parla de la misère des ouvriers et de l'absurdité du régime
-de propriété qui faisait riche un Bresson.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, dit le vieillard, il est bien certain que la propriété
-devra se transformer. Ce n'est pas un droit sacré, mais ce n'est pas un
-crime.</p>
-
-<p>Vous semblez considérer notre civilisation comme un ténébreux complot
-de riches et de tyrans pour dérober aux peuples je ne sais quelles
-richesses naturelles... Non, c'est une solution qui, avec tous ses
-défauts, a été adoptée par les hommes après des siècles de
-tâtonnement. On peut la retoucher? Eh! comment ne pas le faire? Ces
-industriels, ces ouvriers, ces usines, nos redingotes et nos blouses,
-disparaîtront aussi certainement que les armures et les arquebuses, que
-les barons et les serfs. Mais il y faut du temps. On ne peut pas jeter
-la civilisation comme un livre qui a cessé de plaire.</p>
-
-<p>&mdash;Qui parle, monsieur, de rejeter la civilisation? Il s'agit
-seulement d'en éliminer les incohérences qui choquent douloureusement un
-esprit logique. Aux hommes qui devraient être associés pour lutter contre
-la misère, vous êtes arrivé à donner des intérêts contradictoires. La
-maladie, le froid, les guerres sont agréables et avantageuses à des
-classes entières de citoyens. La concurrence gaspille des forces
-immenses. Tout cela est fou. Et il n'y a qu'un remède, c'est
-l'égalité.</p>
-
-<p>Ils suivaient la vallée du Scardon. Le ruisseau étroit et clair
-coulait entre les saules aux bras tronqués. Une compagnie de canetons,
-derrière une cane prudente et grave, croisaient allègrement d'un bord
-à l'autre. Dans la lumière atténuée et douce, les toits rouges d'une
-ferme, le brun gras de la terre, l'eau cendrée d'un étang brillaient
-d'un éclat solide et mesuré.</p>
-
-<p>&mdash;L'égalité? dit Bertrand d'Ouville. Et pourquoi serait-ce un
-remède? Pour sauver les hommes de la misère de leur condition, il ne s'agit
-pas tant de savoir comment on partagera que d'avoir quelque chose à
-partager. Ce qui a fait le succès de la propriété privée, c'est son
-évidente puissance de production. Voyez-vous quelque avantage à faire
-une société de malheureux, tous égaux dans leur misère?</p>
-
-<p>&mdash;Sans même discuter ce point, me permettrez-vous de vous dire,
-monsieur, que vous jugez la question d'un point de vue un peu médiocre?
-Vous ne pensez qu'au confort matériel...</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout. L'égalité est un bien en elle-même.
-Croyez-vous qu'il soit agréable de naître esclave. Pour moi j'aimerais
-mieux crever de faim libre que de souper après mon maître.</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés sur un petit pont rustique qui traverse le
-Scardon. Devant eux une île boisée divisait la rivière en deux bras.
-Un moulin vénérable barrait l'un d'eux.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville s'appuya à la rampe de sapin et regarda l'eau rapide
-et transparente. Un vieux tronc noir à demi immergé créait un remous
-en aval duquel une grosse truite immobile attendait les gibiers portés
-par le courant.</p>
-
-<p>&mdash;Un maître..., dit le vieillard; croyez-vous que le régime
-communiste vous l'épargnerait? Vous confondez tous, mon cher, l'argent, qui
-n'est qu'un signe, et le pouvoir, qui est réel et désirable. Ce qui vous
-offusque chez le riche, ce n'est pas qu'il possède des rondelles de
-métal jaune, c'est qu'il est puissant. C'est qu'il a une voiture, des
-femmes, des serviteurs.</p>
-
-<p>Mais quel que soit le régime, il vous faudra un chef. Il aura une
-voiture parce que les devoirs de sa charge exigeront qu'il se déplace
-rapidement, il aura des serviteurs parce qu'il sera trop occupé pour
-faire sa cuisine, il aura des femmes parce qu'il sera nouveau. Et il
-sera haï parce qu'il sera le maître.</p>
-
-<p>Un petit claquement de l'eau l'interrompit: la truite, montrant pendant
-l'éclair d'un instant sa gueule noire, avait happé une mouche.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez. Cet emplacement de chasse est, pour un poisson, la
-fortune. Le moulin, le remous du saule y apportent mille proies faciles. La
-plus grosse truite de la rivière l'occupe par droit naturel. Attrapez la,
-mon cher, faites-la cuire et revenez demain: vous la retrouverez à la
-même place.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un apologue que les gros poissons racontent volontiers aux
-petits, dit Philippe Viniès. Mais nous ne sommes plus, heureusement, au
-temps où les fables d'un sénateur bourgeois arrachaient au Mont Sacré
-un peuple trop indulgent. Si les truites connaissaient la puissance de
-l'association...</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville sourit:</p>
-
-<p>«Ma foi, dit-il, il est bien vrai que toutes les discussions sont
-vaines. Ce sont les tempéraments, non les idées, qui s'affrontent;
-moi, je ne digère pas la fraternité. Votre estomac semble l'exiger...
-Mais voici la Voie Romaine.</p>
-
-<p>Ils étaient maintenant dans la forêt épaisse et humide: devant eux
-une légère dépression se creusait nettement dans le sol couvert de
-feuilles mortes et, bordée de talus moussus, s'en allait en longue
-ligne droite, des deux côtés, à perte de vue.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le long de cette route, dit l'archéologue, j'ai trouvé de
-petits temples, des villas, des corps de garde. N'est-il pas curieux de
-penser qu'un ingénieur romain a dessiné ces choses, que des
-légionnaires ont défriché ce pays, et que la forêt a repris enfin
-pour les conserver ces terres que Rome avait délivrées.</p>
-
-<p>Ah! quand on sait que la Légende dorée a été écrite plus de mille
-années après le journal scientifique de votre collègue César, cela
-permet en effet de beaux espoirs aux Wisigoths de votre sorte.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Ils revinrent lentement vers la ville par un chemin à flanc de coteau
-d'où l'on percevait plaisamment l'ordre parfait de ce paysage si
-simple. Le ciel gris faisait plus vertes les prairies qui épousaient
-les croupes des collines picardes comme une robe bien ajustée. Comme
-ils arrivaient au faubourg Saint-Gilles, Bertrand d'Ouville, poussant
-une lourde porte, fit entrer Philippe dans la cour de l'hôtel de Vence
-où l'herbe poussait entre les pavés noirs.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez ceci, mon cher; est-ce beau? La grâce sobre des lignes,
-l'aisance noble du toit, cette fenêtre classique qu'orne à peine un
-feuillage léger... Et la couleur de tout ça: cette brique à peine
-rose, cette pierre à peine grise... Ah! votre romantisme, mon cher, je
-suis loin d'en mépriser les beautés; tout est bon et je ne blâme
-personne. Mais le goût qui s'était formé chez nous aux deux derniers
-siècles a été une chose charmante. Les artistes, travaillant pour une
-élite de deux ou trois mille délicats, s'imposaient une mesure et une
-solidité peut-être uniques au monde. Alors on était sensible sans
-être sentimental, passionné sans être violent, érudit sans être
-pédant. Votre Rousseau gâta tout cela. Cela nous valut bien des
-tourments. Le mauvais goût conduisit au désordre et le lyrisme à la
-guillotine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez me trouver bien sot, monsieur, dit l'ingénieur, mais
-je donnerais volontiers tous les produits de cet art si mesuré, vos
-Trianons, vos Watteau, et vos tragédies raisonnables, pour une page des
-<i>Confessions.</i></p>
-
-<p>Et qu'importe l'art s'il est stérile? Il y a plus de beauté dans la
-fête de la Fédération ou dans le Serment du Jeu de Paume que dans
-tous vos hôtels élégants et médiocres.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, dit le vieillard, quittant avec regret la vieille
-cour, mais la scène, si belle qu'elle soit, meurt si l'art ne la fixe.
-Votre Révolution n'a rien laissé de grand. Si d'ailleurs son histoire a
-quelque beauté romantique, c'est par le contraste entre sa sauvagerie
-et ce qui flottait encore dans l'air des grâces de Trianon. Les
-graveurs qui dessinèrent ces haches de licteurs menaçantes étaient
-les mêmes qui en d'autres temps avaient entrelacé des rubans, et les
-bonnets phrygiens prenaient sous leurs crayons je ne sais quel air noble
-et délicat.</p>
-
-<p>Les belles choses, mon ami, sont le produit de ces époques que vous
-appelez j'imagine, odieuses et tyranniques et que j'appelle, moi,
-constructives. Quel est l'anniversaire favori de vos amis? celui d'une
-démolition, tandis que ceci...</p>
-
-<p>Les corbeaux s'échappaient en croassant des tours massives et
-gracieuses de l'église de Saint-Vulfran.</p>
-
-<p>«Voyez, milord, fit une voix derrière Philippe, belles tours, deux
-cent vingt pieds de haut, mesurées par les Anglais..., beau portail,
-belles portes...</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-nous tranquille, dit l'archéologue, tu vois bien que c'est
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Yes, milord, dit le vieux soldat, et il salua.</p>
-
-<p>&mdash;Il a d'ailleurs raison: ces portes sont très belles... Elles
-furent offertes à Saint-Vulfran au XV<sup>e</sup> siècle par le bourgeois
-Mourette, de cette ville, qui fit graver sur chacune d'elles: «Vierge aux
-humains la porte d'amour êtes.» Ainsi son nom demeure dans un pieux
-calembour.</p>
-
-<p>J'ai chez moi le portrait de Mourette et de sa femme dans une «Vierge
-au donateur» d'un inconnu plein de talent. C'est un honnête marchand
-qui ressemble à mon cordonnier. Je lui envie la violence du sentiment
-qui le persuada de dépenser sa fortune de si jolie manière.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ferons aussi bien, dit Philippe, le jour où quelque grande
-passion nous inspirera à notre tour. Imaginez l'ardeur avec laquelle
-les artistes sculpteront les portes de ces phalanstères qui seront les
-cathédrales du travail et de la fraternité humaine.</p>
-
-<p>Par de petites rues étroites, ils rejoignirent la grand'place: comme
-ils passaient devant le cabaret Pitollet, Clotilde leur sourit.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime bien Clotilde, dit le vieillard, elle a l'air honnête et
-réjoui de certains portraits de La Tour. Cela s'explique d'ailleurs: La
-Tour était de chez nous.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_V">V</a></h4>
-
-
-<p>Philippe le dimanche suivant, se retrouva à Epagne avec un vif plaisir.
-Les jeunes filles demandèrent la permission d'aller avec lui faire une
-courte promenade au bord de la Somme. La rivière, très haute, lisse et
-rapide, coulait comme un canal de Versailles, entre deux nobles rangées
-de grands arbres.</p>
-
-<p>&mdash;Cette rivière, dit Philippe, va me donner bien du tourment.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? dit Catherine, complaisante.</p>
-
-<p>&mdash;Mon devoir d'ingénieur est de l'empêcher de vous inonder: ce
-n'est pas facile.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ce doit être intéressant, dit Catherine.</p>
-
-<p>Il leur expliqua assez longuement le fonctionnement des écluses et le
-régime de la Somme sur lequel il avait déjà trouvé le temps de
-former des idées originales et définitives.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, dit Geneviève, ignorante comme une nonne. Au couvent on
-nous apprenait chaque année la géographie des Lieux Saints, mais jamais
-celle de la France. Depuis que j'en suis sortie, je lis des romans, je
-chante: je suis paresseuse.</p>
-
-<p>Philippe demanda quelles impressions lui avait laissé le couvent.</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions très heureuses: toutes les élèves rivalisaient de
-pratiques et d'exaltation.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que vous enseignait-on?</p>
-
-<p>&mdash;L'histoire religieuse, les papes, les schismes... Puis le dogme:
-le cours était fait par un jeune abbé timide qui n'aimait pas mes
-questions. Il n'était pourtant pas bête.</p>
-
-<p>Elle sourit à un souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour, il avait donné en composition l'immortalité de l'âme. Je
-l'avais prouvée en montrant que les méchants doivent être punis quand
-ils ont échappé aux châtiments terrestres. «C'est une mauvaise
-raison, me dit l'abbé Hamon, elle prouve que l'âme survit au corps
-mais on ne voit pas pourquoi ce serait pour l'éternité. Les méchants
-seraient aisément punis en quelques années.» C'était juste, ne
-trouvez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Philippe, qui marchait maintenant derrière elle sur le
-chemin de halage étroit, mais comment la prouvait-il, lui?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais plus: cela n'a pas grande importance... On nous
-apprenait aussi l'histoire romaine, à cause des martyrs. J'avais été
-vivement frappée par l'histoire des Carthaginoises coupant leurs cheveux
-pour en faire des câbles de vaisseaux; je me représentais mes cheveux
-tressés en câble pour quelque grande guerre. C'était un sacrifice
-agréable... J'aimais beaucoup Scipion et César.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a rien de plus beau au monde que l'histoire de Rome, dit
-Philippe avec exaltation. Toutes nos grandes idées viennent de là. M.
-d'Ouville collectionne des débris romains. À quoi bon? Nous sommes
-tous des débris romains. Mais je préfère, moi, Brutus à César.</p>
-
-<p>Geneviève qui suivait sa pensée, continua:</p>
-
-<p>&mdash;Nous avions un confesseur jésuite qui était bien l'homme le plus
-fin que j'aie encore rencontré. Il comprenait nos âmes de petites filles!
-C'était merveilleux. D'ailleurs il en voyait tant et nous étions
-toutes si pareilles. Nous avions toujours honte de n'avoir aucun péché
-à confesser et nous nous en empruntions pour avoir quelque chose à
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;L'idée du péché, dit-il, tout en admirant inconsciemment les
-mouvements des hanches de la jeune fille, est bien dangereuse pour des
-enfants: il faut se servir de leurs passions et non les combattre.</p>
-
-<p>&mdash;La nourriture, dit Geneviève, était mauvaise et l'on ne pouvait y
-suppléer par les envois de nos familles, car la Supérieure, par esprit
-d'égalité, nous forçait à tout mettre en commun.</p>
-
-<p>&mdash;Je sens naître en moi, mademoiselle, une vive estime pour votre
-supérieure. Ah! si, au lieu de fonder des couvents d'hommes et des
-couvents de femmes, les moines avaient fait des couvents mixtes, le
-monde entier vivrait aujourd'hui dans un communisme chrétien et l'idée
-de richesse privée paraîtrait si absurde...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, coupa Geneviève, mais c'était fort désagréable pour le
-chocolat du dimanche. On mélangeait là-dedans tous nos chocolats de
-marques différentes, et même la vanille de celles qui en avaient:
-c'était atroce.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien souffrir un peu pour fonder le royaume de Dieu, dit
-Philippe: vous apportiez votre pierre.</p>
-
-<p>Et il décrivit la cuisine, les modes et les arts de l'état qu'il
-fonderait quelque jour avec ses amis. Il s'efforçait de mêler quelque
-gaieté à son enthousiasme, mais se prenait trop au sérieux pour se
-railler bien volontiers.</p>
-
-<p>Ils retrouvèrent à l'entrée du jardin Mademoiselle et Bertrand
-d'Ouville qui étaient venus à leur rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi parliez-vous, mes enfants? dit Mademoiselle enrôlant par
-ce seul mot Philippe dans sa maternité d'adoption.</p>
-
-<p>&mdash;M. Viniès, dit Geneviève, enlevant son chapeau et le faisant
-tourner par les brides autour de son poignet, nous expliquait que dans sa
-cité future, Catherine et moi devrons porter les mêmes robes bien que
-Catherine engraisse et que je maigrisse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit Mademoiselle souriante, M. Viniès est communiste,
-ou socialiste, je crois que c'est le nouveau mot.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes extraordinaires, vous autres, femmes, dit Bertrand
-d'Ouville avec un peu d'humeur: un jeune fou vous expose un système
-dangereux qui vous supprimerait toute liberté, où il faudra une loi
-pour obtenir un nouveau meuble, où le menu de votre déjeuner sera
-arrêté par une commission de savants nommés au suffrage universel,
-où les théâtres joueront des féeries patriotiques édifiantes
-auxquelles vous serez forcées d'assister une fois par semaine, et vous
-traitez toutes ces folies comme une manie inoffensive.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les idées des hommes sont des manies inoffensives, dit
-Mademoiselle, mais quelques sottises que vous fassiez, tout s'arrange
-tôt ou tard parce que nous les femmes conservons toujours les trois
-sciences essentielles...</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire? demanda Philippe surpris.</p>
-
-<p>&mdash;La cuisine, la couture et l'élevage des enfants.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville soupira:</p>
-
-<p>«Si les femmes et les Saint-Simoniens s'entendent pour nous civiliser,
-dit-il, les délicats comme moi n'ont plus qu'à chercher une île
-déserte où, de vivre en barbare, on ait la liberté.</p>
-
-<p>La voiture de M. de Vence s'arrêta devant la porte: il venait chercher
-Bertrand d'Ouville pour faire au cercle son whist dominical.</p>
-
-<p>&mdash;M. Viniès, dit Mademoiselle, je suis sûre que vous ne jouez pas
-au whist: voulez-vous rester et dîner avec nous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez à rentrer à Abbeville à pied, Viniès, dit Bertrand
-d'Ouville, avec une nuance de menace.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;À votre aise, dit le vieillard.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec
-Mademoiselle. Il a l'air mécontent.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous
-eût amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses
-histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous
-êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui
-souffre, c'est tout naturel.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit?
-Oh! que vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à
-leur mort, sont petits, petits, petits.</p>
-
-<p>Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée,
-releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de
-pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe
-étonné et alla commander son dîner.</p>
-
-<p>Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures
-de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de
-mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines
-palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente;
-Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix
-tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications
-que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale
-qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard
-d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir.</p>
-
-<p>Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages
-des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le
-chemin lui parut trop court.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VI">VI</a></h4>
-
-
-<p>Les sentiments vifs se transforment volontiers en actions: Philippe, au
-lendemain de ce dimanche heureux, alla visiter le canal de la Somme et
-le port de Saint-Valéry et revint de son voyage armé d'un projet de
-travaux qui devaient selon lui bouleverser utilement ce coin de la
-Picardie. Deux jours plus tard une visite de M. Lecardonnel, son
-ingénieur en chef, lui permit d'exposer ses idées.</p>
-
-<p>Ce qui frappait tout de suite en Lecardonnel était son énorme tête,
-entourée de cheveux blancs assez longs et très fins: le visage glabre,
-aux traits puissants, faisait penser à un mufle de vieux lion. La tête
-était penchée sur l'épaule, et le nez toujours enfoui dans un grand
-mouchoir jaune, par précaution contre un rhume éternel. Au-dessus du
-mouchoir, deux yeux d'un bleu très clair charmaient dans ce visage de
-vieillard comme des bleuets dans une terre crevassée.</p>
-
-<p>Il était vêtu hiver comme été d'un grand pardessus noir taché de
-craie, car il passait sa vie au tableau noir. C'était un mathématicien
-ingénieux, beaucoup plus occupé de ses travaux personnels que de ceux
-de son département qui se faisaient bien tout seuls.</p>
-
-<p>«J'aurai aussi à vous soumettre bientôt, dit Philippe quand ils
-eurent terminé l'examen des affaires courantes, un projet
-d'amélioration de la Baie de la Somme. J'ai été stupéfait en
-arrivant ici de constater le faible trafic de la ligne d'eau
-Somme-Amiens-Paris, qui serait pourtant, pour les marchandises venues
-d'Angleterre, la voie d'accès la plus naturelle. Je ne comprends pas
-par quelle aberration on a pu laisser Saint-Valéry dépourvu d'un port
-convenable alors qu'on dépense des millions au Havre qui, d'après
-beaucoup de géographes, sera inutilisable dans cinquante ans...</p>
-
-<p>&mdash;Hum... dit Lecardonnel dans son mouchoir... chenal de la baie
-très mauvais... sables mobiles... les bâtiments s'échouent...
-comprenez-vous?</p>
-
-<p>Il parlait avec une extrême rapidité et supprimait la moitié des
-mots:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que m'ont dit les pilotes, monsieur, dit Viniès, mais il
-semble vraiment facile de fixer le chenal.</p>
-
-<p>&mdash;Hum, hum... fit Lecardonnel... si la rivière coulait seule dans
-les sables... oui, alors... mais tout est bouleversé par la marée...
-Courant de la Somme pratiquement nul par rapport au courant du flot...
-comprenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Philippe, déployant une carte, mais on
-pourrait aisément renforcer le courant de la rivière en rapportant l'écluse
-qui la ferme sous la tour de Harold. Dès lors, les eaux ne perdant plus
-leur vitesse sur un trajet trop long creuseraient un chenal profond.
-Avec deux jetées et quelques bassins, on ferait de Saint-Valéry...</p>
-
-<p>&mdash;Mettez ça sur papier, faites-moi un projet... on verra... hum,
-hum... mais les sables... les sables... éléments non définis dans la donnée
-du problème... comprenez-vous?</p>
-
-<p>Puis le vieux lion inclina la tête davantage et fixant sur Philippe ses
-yeux jeunes:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'oubliais... j'ai reçu du préfet un mot me priant de
-surveiller votre attitude politique... hum, hum... pour moi, la politique
-n'existe pas... éléments non définis, comprenez-vous?... Mais je voulais
-vous prévenir.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne serai pour vous, monsieur, la cause d'aucun ennui, je ne
-demande que la liberté de penser.</p>
-
-<p>&mdash;Aucun ennui possible ici, prononça son chef; vallée fertile,
-hommes paisibles... carte politique de la France suit la carte
-géologique... comprenez-vous?... J'ai vu en Italie un village bâti sur deux
-versants d'une montagne. Côté du soleil, récoltes superbes, habitants
-conservateurs... côté de l'ombre, révolutionnaires... s'injurient les
-uns les autres avec beaucoup de conscience.</p>
-
-<p>Puis il emmena Philippe chez Bertrand d'Ouville avec lequel il devait
-déjeuner. En route il admira Saint-Vulfran:</p>
-
-<p>«Rien de plus beau que ça, Viniès... Cathédrale gothique... algèbre
-de pierre... édifice vraiment spirituel... Remarquez bien: pressions
-suivent les nervures et piliers... Armature soutient toute l'église...
-murs ne sont que des tentures... comprenez-vous? Êtes-vous croyant?
-Moi, oui... rien de plus beau que la théologie, si ce n'est peut-être
-l'arithmétique... Mais me suis toujours demandé ce qu'on pourra bien
-faire pendant l'éternité... ai commencé une étude des espaces à
-plus de trois dimensions en vue de m'occuper là-haut.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville fît bon accueil à Philippe et l'invita à
-déjeuner:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! lui dit-il, vous êtes-vous diverti aux mystères de la
-Bonne Déesse?... Lecardonnel, connaissez-vous mes amies d'Epagne: il faudra
-que je vous emmène, vous verrez deux jolies filles.</p>
-
-<p>&mdash;Hum... hum..., fit le vieux lion... les femmes... éléments non
-définis. Êtes-vous marié, Viniès? Non? Tant mieux... La plus grande
-intelligence commune de deux êtres inégaux est nécessairement
-inférieure à l'intelligence du meilleur des deux.</p>
-
-<p>On annonça le déjeuner: des cabinets italiens aux marquetteries
-bigarrées ornaient la salle à manger. La cuisinière de Bertrand
-d'Ouville était célèbre dans tout le Ponthieu et Lecardonnel durant
-la plus grande partie du repas savoura les plats en silence.</p>
-
-<p>Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait
-eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais
-auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note:
-«Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre».</p>
-
-<p>&mdash;J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère
-moi-même pourquoi nous devrions pensionner des étrangers.</p>
-
-<p>&mdash;La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la
-civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue
-la France dans l'Ouest.</p>
-
-<p>&mdash;C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais
-l'électeur français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes
-fermiers, gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours
-aux réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de
-polonais.»</p>
-
-<p>&mdash;Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra.</p>
-
-<p>Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les
-députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de
-tabacs, de tronçons de chemin de fer.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais
-le moyen de l'éviter?</p>
-
-<p>&mdash;Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel...
-ce qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible
-quand la nation votera toute entière.</p>
-
-<p>&mdash;Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu
-d'irritation. Ce serait l'anarchie.</p>
-
-<p>Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements
-préparatoires:</p>
-
-<p>«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage
-universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le
-suffrage restreint.»</p>
-
-<p>Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il
-expliqua:</p>
-
-<p>«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps...
-or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre,
-c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?...
-Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur
-ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux:
-excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais
-poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir
-central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à
-voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent
-lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se
-recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre...
-comprenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre
-système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran.</p>
-
-<p>Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et
-regarda Philippe avec malice.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier...
-ensuite Napoléon n'était pas un tyran.</p>
-
-<p>&mdash;Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son
-droit divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu
-plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour
-satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de
-Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts
-perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès
-la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le
-Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la
-religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde
-de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran,
-c'était un chef.</p>
-
-<p>&mdash;Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte
-discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il,
-qu'elle soit courte et...&mdash;Courte et claire, dit Portalis.&mdash;Oui,
-dit Bonaparte, courte et obscure.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est
-fort comme du Machiavel.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé
-comme tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme
-que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un
-appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y
-a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces
-empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique
-dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui
-disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de
-Dieu...</p>
-
-<p>Le vieux Lecardonnel, son large nez plongé dans un verre de remarquable
-fine champagne, regarda le jeune apôtre avec sympathie.</p>
-
-<p>«Ah! là, dit-il... Bertrand... Là, il y a quelque chose...
-L'idéalisme fait partie de la donnée du problème... Si on le
-néglige... solution incomplète.</p>
-
-<p>Il ajouta après réflexion: «Ou indéterminée.»</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, dit Bertrand d'Ouville, mais il n'y a qu'un cynique
-qui puisse être idéaliste sans danger pour ses concitoyens.</p>
-
-<p>Sur quoi le vieux lion, agitant vigoureusement sa crinière, répéta
-plusieurs fois avec une évidente satisfaction:</p>
-
-<p>&mdash;Courte et obscure... Viniès... courte et obscure.</p>
-
-<p>Philippe décida dans son cœur qu'il préférait les manières abruptes
-de son chef à l'ironie mesurée de Bertrand d'Ouville.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VII">VII</a></h4>
-
-
-<p>Les souvenirs de Philippe étaient si tendres qu'il prit à Epagne le
-dimanche suivant un air un peu conquérant. Geneviève, âme tendue et
-fière qui résonnait aux plus légères nuances de sentiment, fit
-aussitôt mille amitiés au vieil archéologue à côté duquel elle
-alla s'asseoir.</p>
-
-<p>«Ô Abisaïg, vierge sunamite...» pensa Mademoiselle qui proposa
-innocemment aux jeunes gens d'aller tous trois faire une promenade.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fatiguée, dit Geneviève, mais Catherine peut très bien
-sortir seule avec M. Viniès, n'est-ce pas, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, dit la voix flûtée, mais ils devront rester dans le
-parc, car les gens du pays jaseraient et M. Bresson ne me confierait
-plus sa fille.</p>
-
-<p>Catherine, étonnée de sa bonne fortune, se leva avec empressement.
-Philippe dut suivre, d'assez méchante humeur.</p>
-
-<p>Autour des pelouses attristées par les feuilles humides et rouges de
-l'automne, leur conversation morte tourna sans joie. Elle lui demanda ce
-qu'il pensait de Mademoiselle: il dit qu'il l'admirait beaucoup. Elle
-essaya de parler d'elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce
-qu'elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle
-s'excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise.</p>
-
-<p>Puis elle voulut dire avec force qu'elle aimait Werther et Manfred.
-Philippe, injuste, écoutait impatiemment cette enfant maladroite avec
-une réelle bonté, un besoin de dévouement et d'adoration presque
-maladifs, elle avait le malheur de dire faux et ses phrases sans
-fraîcheur endormait l'esprit.</p>
-
-<p>Ils revinrent s'asseoir d'un air accablé en deux coins opposés du
-salon.</p>
-
-<p>Il y eut un assez long silence: par la fenêtre sans rideaux on voyait
-des haillons de brume s'effilocher dans le ciel livide.</p>
-
-<p>&mdash;Que pourrions-nous faire? demanda Geneviève.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez ma règle, dit Mademoiselle, si l'on est huit, il faut
-parler voyage; si l'on est six, philosophie; si l'on est quatre,
-sentiment; si l'on est deux, chacun parle de soi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous sommes cinq, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, allez au diable.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous, dit Bertrand d'Ouville, les triangles de madame
-de Ludre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Mademoiselle, d'abord qui est madame de Ludre?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une bonne dame fort dévote qui vient de publier un manuel
-de perfectionnement moral. L'une des méthodes qu'elle y recommande pour
-sauver son âme est de tracer sur une feuille de papier autant de
-triangles que l'on a de défauts graves. Puis à mesure que l'on se
-perfectionne, on noircit lentement chaque triangle en commençant par le
-sommet. Quand tous sont noirs, votre âme est blanche. Lors de mon
-dernier voyage à Paris, c'était un jeu fort à la mode chez mes
-cousins Genzé que de donner à ses amis des triangles à remplir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un jeu bien dangereux, dit Mademoiselle, je pourrais vous
-en offrir une bonne douzaine... Catherine, ma chérie, cherchez-nous du
-papier et des crayons.</p>
-
-<p>Un nouveau silence se prolongea; ils avaient beaucoup d'idées, mais
-hésitaient à les écrire. Mademoiselle réclamait à chacun ses
-défauts, mais personne n'avait l'audace de s'adresser à elle. Enfin
-Bertrand d'Ouville fit passer un papier à Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Esprit de système, lut celui-ci surpris, ma foi, monsieur, je
-pourrais vous le rendre.</p>
-
-<p>Geneviève dessinait minutieusement deux triangles pointus qu'elle alla
-porter avec une révérence à Bertrand d'Ouville et à Viniès.</p>
-
-<p>&mdash;Coquetterie, lut le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Très Bien, Geneviève, dit Mademoiselle battant des mains.</p>
-
-<p>&mdash;Que le diable m'emporte si je cherche à m'en guérir, dit-il.
-C'est un défaut de jeune homme. Et vous, Viniès, que vous a donné cette
-jeune folle?</p>
-
-<p>&mdash;Exagération, déchiffra Philippe. Pourquoi? dit-il
-douloureusement.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qui est grand est exagéré, dit Catherine.</p>
-
-<p>&mdash;Cela suffit, dit sèchement Mademoiselle, agacée: vous devenez
-trop subtils, mes enfants. Geneviève, chantez-nous <i>Orphée</i>, cela
-donnera de l'air.</p>
-
-<p>On fît de la musique jusqu'au soir et Philippe ne fut pas retenu à
-dîner. Après le départ des hommes. Mademoiselle, trouvant Catherine
-seule dans le salon, la prit brusquement par les épaules et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Catherine, ma petite, souvenez-vous qu'il y a deux choses qu'un
-homme ne pardonne pas à une femme: c'est de l'aimer, et de ne pas
-l'aimer.</p>
-
-<p>Philippe, en rentrant, écrivit à son ami Lucien Malessart, rédacteur
-à <i>la Réforme</i>, une lettre violente qui contenait sur les femmes et le
-monde quelques jugements satiriques et vigoureux.</p>
-
-<p>Quand il avait ainsi habillé ses sentiments en idées générales, il
-ne les reconnaissait plus et se prenait à les respecter.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center"><i>Lucien Malessart au Préfet de Police.</i></p>
-
-<p>«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans
-l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques
-renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.</p>
-
-<p>«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police
-politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le
-préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que
-toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour
-objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes
-raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.</p>
-
-<p>«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation
-politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde
-m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à
-considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite
-aujourd'hui.</p>
-
-<p>«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence
-assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant
-prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la
-sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les
-adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le
-Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.</p>
-
-<p>«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs
-de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut
-mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les
-surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés
-donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.</p>
-
-<p>«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de
-faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un
-complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil
-posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de
-gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.</p>
-
-<p>«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de
-contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme
-moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de
-foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne
-les découvre.</p>
-
-<p>«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à
-Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans
-les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.</p>
-
-<p>«a) <i>la jeunesse des Écoles</i>&mdash;elle aime le bruit et les
-événements, et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir
-les théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la
-tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités
-hors de Londres.</p>
-
-<p>«b) <i>les impuissants</i>&mdash;avocats sans causes, médecins sans
-patients, écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ
-de recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce
-propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour
-tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même
-jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que
-de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux
-dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner
-honorablement leur vie.</p>
-
-<p>«c) <i>les ouvriers des faubourgs</i>&mdash;bien intentionnés, braves
-gens par nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils
-n'ont rien à perdre.</p>
-
-<p>«d) <i>les réfugiés politiques</i>, exilés de pays étrangers et qu'on a
-le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.</p>
-
-<p>«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société
-des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était
-dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur
-le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de
-ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de
-la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré
-comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature
-des écrits qui seront ainsi répandus.</p>
-
-<p>«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le
-Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai
-l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et
-républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active
-dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce
-fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste
-qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»</p></blockquote>
-
-<p>La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs
-jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien
-Malessart de leurs idées et projets politiques.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_IX">IX</a></h4>
-
-
-<p>La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme
-et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent
-l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault
-surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une
-journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les
-propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de
-défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et
-rejeter les vagues.</p>
-
-<p>Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de
-soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche
-au château d'Epagne.</p>
-
-<p>Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y
-avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses
-plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes
-filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers
-qu'il était joli et, quoique petit, bien fait.</p>
-
-<p>La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient
-des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier
-croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des
-étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des
-bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine
-s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève
-pour la pointer vers un coin de ciel.</p>
-
-<p>Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève
-reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de
-longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes
-filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être
-ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec
-une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il
-associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine
-et les parfums légers de sa peau de brune.</p>
-
-<p>Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand
-d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit
-brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour
-aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait
-depuis longtemps et se promettait bien de la marier.</p>
-
-<p>Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce
-ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles.</p>
-
-<p>&mdash;La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de
-Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que
-certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente...</p>
-
-<p>Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et
-écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles
-descendirent enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à
-Geneviève.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter
-Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement.</p>
-
-<p>La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de
-diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne
-fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait.</p>
-
-<p>Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour
-recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui,
-debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige.</p>
-
-<p>«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que
-je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être
-heureux ensemble?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en
-courant.</p>
-
-<p>Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira
-profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches
-des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres
-mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et
-nets des branches et des rameaux.</p>
-
-<p>«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais:
-il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de
-province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de
-me sacrifier pour quelque grande cause.»</p>
-
-<p>Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles:</p>
-
-<p>«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris
-dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera
-de sa vie.»</p>
-
-<p>Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de
-décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit
-par la porte ouverte sa voix claire.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au
-salon, je trie ma musique.</p>
-
-<p>Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase
-s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva
-tout de suite dans le salon.</p>
-
-<p>À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je
-dois emporter.</p>
-
-<p>Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai
-votre ami...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée.
-Mais je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes
-passionné, violent, intelligent...</p>
-
-<p>Il fit un geste.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis
-sotte, ignorante et petite fille.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir
-une de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais
-peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui
-les inspire...</p>
-
-<p>Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout
-question de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour
-être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais?
-La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de
-Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela
-me retienne.</p>
-
-<p>&mdash;Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne
-contentera pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie
-et d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas
-heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques
-années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort
-du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France
-pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons
-vivre de grandes années.</p>
-
-<p>&mdash;Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me
-semble tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des
-théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule.</p>
-
-<p>&mdash;Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et
-tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur...</p>
-
-<p>Mademoiselle entra et vit leurs visages animés.</p>
-
-<p>&mdash;Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la
-musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner;
-ce départ nous donne trop de travail.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez.</p>
-
-<p>&mdash;Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq,
-répondit Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq.
-Comme cela nous vieillit...</p>
-
-<p>&mdash;N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera
-partie, dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la
-porte.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_X">X</a></h4>
-
-
-<p>Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le
-sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste
-au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait
-Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de
-son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait
-fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste.</p>
-
-<p>Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit
-sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or
-rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée
-disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des
-yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée
-d'une ceinture lie de vin.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à
-présent... des inventions inconcevables...»</p>
-
-<p>Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne
-d'Algérie.</p>
-
-<p>«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien...
-la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents
-chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le
-chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous
-tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne
-durera pas dix ans.»</p>
-
-<p>Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe
-à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général
-l'arrêta:</p>
-
-<p>«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.»</p>
-
-<p>Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix
-et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un
-honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays.</p>
-
-<p>«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à
-demain.»</p>
-
-<p>Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit
-après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il
-faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le
-français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement
-rendu à Londres la veille du bal des Polonais:</p>
-
-<p>«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur
-d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et
-retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses
-par le bon côté, aucune par le mauvais...»</p>
-
-<p>Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les
-réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes
-antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit
-des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais.</p>
-
-<p>&mdash;Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le
-jeu, ni la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de
-l'impopularité parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis.</p>
-
-<p>L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer.</p>
-
-<p>L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant
-au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux.</p>
-
-<p>&mdash;Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était
-marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait
-fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé
-bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle
-cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui
-font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une
-ambassade, du diable si l'on m'y verrait.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on
-pourrait vous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces
-gens-là.</p>
-
-<p>Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison:</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait une fois un roi et une reine...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le
-plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans
-laquelle il n'est pas d'homme d'État.</p>
-
-<p>&mdash;Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an
-dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par
-un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul
-l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les
-pattes passent.»</p>
-
-<p>&mdash;C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur
-d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde
-nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre
-sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre
-comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage.</p>
-
-<p>&mdash;M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait
-vous entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On
-m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe
-Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable.</p>
-
-<p>L'orchestre joua le <i>Désert</i> de Félicien David.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet;
-l'auteur est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux
-l'appellent le Beethoven français.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris.</p>
-
-<p>&mdash;M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois
-parts. J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la
-troisième à l'art.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à
-Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les
-pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez
-grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au
-sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est
-pas maladroit.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_XI">XI</a></h4>
-
-
-<p>Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris
-et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement;
-c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts
-obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle
-semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au
-regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa
-famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée
-que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son
-métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.</p>
-
-<p>Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas
-une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le
-rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.</p>
-
-<p>Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup
-de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain
-devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.</p>
-
-<p>&mdash;Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand
-d'Ouville. Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est
-d'être absentes. Elles ne le savent pas assez.</p>
-
-<p>Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que
-lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris
-et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît
-avec une des siennes.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit
-l'expression d'un sentiment respectueux et tendre.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai
-rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève
-vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule
-chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous
-étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine
-Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous
-fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans
-votre niche et n'en bougez point.</p>
-
-<p>Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous
-prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la
-Société secrète des Saisons.</p>
-
-<p>Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une
-vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de
-ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis,
-un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent
-Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en
-s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très
-négatif.</p>
-
-<p>«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives
-désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande
-émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra,
-jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant.
-Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion
-impénétrable, dans une prudence inflexible.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.</p>
-
-<p>&mdash;C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui
-présenta l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à
-barbe rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux
-hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit
-Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était
-le préfet de police.</p>
-
-<p>Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute
-silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à
-regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le
-sien.</p>
-
-<p>Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et
-vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit
-avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées;
-l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte;
-le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait
-d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à
-ceinture bleue, rose ou lilas.</p>
-
-<p>Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était
-maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et
-des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes
-sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui
-prononçaient haut et dru:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est fort bien, mais un peu maigre.</p>
-
-<p>Une d'elle avait ajouté:</p>
-
-<p>&mdash;Et point de gorge.</p>
-
-<p>Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces
-douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche
-comme un excellent mari pour une fille pauvre.</p>
-
-<p>&mdash;Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de
-sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à
-l'Église.</p>
-
-<p>«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée
-d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.</p>
-
-<p>Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus
-qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des
-livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à
-l'âme haute... »</p>
-
-<p>Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors
-à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite
-fille sensible d'un héros.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">Je vous en conjure, soyez<br />
-bons pour la vie et ne l'assommez<br />
-point à coups d'<i>a<br />
-priori.</i> C'est une pauvre<br />
-femme, vieille et sale, qu'il<br />
-faut traiter avec sympathie:<br />
-elle y répond. Quand tout est<br />
-bien fini, la seule maxime qui<br />
-demeure est celle de l'héroïne<br />
-de Strindberg: «La race des<br />
-hommes est grandement à<br />
-plaindre.»</p>
-
-<p style="margin-left: 55%;">Rupert Brooke (<i>Lettres</i>).</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_I_II">I</a></h4>
-
-
-<p>Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers
-le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes,
-vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants
-grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et
-lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les
-mouvements des taches bleu vif des blouses.</p>
-
-<p>Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant
-vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante
-qu'eût enviée Frédérick Lemaître.</p>
-
-<p>L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer
-la <i>Dame blanche.</i> Des cercles tracés à la craie sur les pavés
-représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre
-suivant les mouvements du dialogue.</p>
-
-<p>La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua,
-toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de
-vaudeville à la mode:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;"><i>Que le Beefsteak s'allume sous la treille;</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>Que chaque fille possède un amoureux;</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>Buvons, chantons, cette liqueur vermeille;</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux.</i></span></p>
-
-
-<p>&mdash;Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en
-lançant quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair,
-mais l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on
-demander de plus à un poète?</p>
-
-<p>Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre
-de la nature:</p>
-
-<p>&mdash;Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent,
-s'agitent et se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place
-dans la société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne
-sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien
-payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie,
-quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de
-faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands
-inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre,
-et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette
-belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports
-compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction.
-Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le
-notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le
-voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant
-pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le
-voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier
-Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les
-six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant
-des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre
-les autres.</p>
-
-<p>Tout cela est admirable.»</p>
-
-<p>Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant
-aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il
-eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour
-six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui
-faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il
-s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils
-s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne
-s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré
-et les invita à dîner.</p>
-
-<p>Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait
-l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases
-familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche
-charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.</p>
-
-<p>Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour
-où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de
-briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son
-domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de
-fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.</p>
-
-<p>Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade,
-la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les
-servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle
-trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête
-un article de <i>la Réforme</i> et Geneviève au piano chantant les <i>Deux
-Grenadiers.</i></p>
-
-<p>Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève
-la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre
-aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était
-plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles
-anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait
-de salon et de salle à manger.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ne vous ennuyez jamais?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans
-ses tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute
-voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire, mon Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela m'amuse.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous souvent Mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne...
-Philippe travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et
-puis très franchement, le monde nous ennuie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le
-méprisent.</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il
-fallait obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie
-deviendrait odieuse.</p>
-
-<p>«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite
-gâté mon amazone.</p>
-
-<p>Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le
-mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle
-vieillissait.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver
-dans le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs
-je suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui
-défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare.
-Geneviève...</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de
-son mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la
-Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès.</p>
-
-<p>Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette.</p>
-
-<p>&mdash;Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux
-qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui
-m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et
-recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une
-dépravation.</p>
-
-<p>&mdash;Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une
-femme qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de
-derrière: c'est mal fait, mais surprenant.»</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps
-de cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je
-lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à
-Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit
-mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai
-voulu les joies de la maternité, je les ai.</p>
-
-<p>Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte
-de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses
-voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la
-réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps,
-et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des
-enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux
-garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la
-politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a
-consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa
-vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien
-tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y
-aider...</p>
-
-<p>Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et
-Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait
-sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être
-ses jeunes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez
-tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé
-Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre
-l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès
-est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres.
-Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son
-jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares
-hommes qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec
-l'un d'eux...</p>
-
-<p>&mdash;Viniès? un bon mari? mais pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas
-trahir son sexe.</p>
-
-<p>Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines
-arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs
-aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de
-Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux,
-heureux, tournoyaient autour du clocher sonore.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_II_II">II</a></h4>
-
-
-<p>Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de
-curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle
-l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété.</p>
-
-<p>«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.»</p>
-
-<p>Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui
-sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses
-lettres.</p>
-
-<p>«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait
-de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça,
-Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu
-aimes la véritable.»</p>
-
-<p>Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se
-poursuivaient.</p>
-
-<p>«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais
-si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à
-Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes...</p>
-
-<p>À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait
-d'ouvrir cria:</p>
-
-<p>&mdash;Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es content? dit-elle.</p>
-
-<p>Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est
-une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui
-faisait mesurer le prix de l'hospitalité.</p>
-
-<p>Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée
-qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des
-pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune
-chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et
-quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à
-sa femme.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il
-ne lui plût pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le
-vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les
-nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me
-l'a dit...</p>
-
-<p>Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait
-imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais
-fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait
-presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent
-amusantes sur les grands hommes du parti.</p>
-
-<p>La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent:</p>
-
-<p>&mdash;Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent
-seuls, éclatante de fraîcheur et d'intelligence.</p>
-
-<p>Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite
-chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt
-aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et
-des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et
-républicain à souhait.</p>
-
-<p>Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son
-bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que
-Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas
-demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe.
-L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner
-Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se
-promener avec Geneviève que Philippe fit accepter.</p>
-
-<p>Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers:
-puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe
-faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement,
-liberté, et l'on se couchait très tard.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie
-de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et
-par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait
-cette sécheresse un peu glacée.</p>
-
-<p>Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse
-ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était
-entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se
-voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à
-l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef
-de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature
-singulière.</p>
-
-<p>Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits
-écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre
-d'apprentissage du fonctionnaire»:</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«<i>Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est
-difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et
-non pas un moyen.</i></p>
-
-<p><i>Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les
-talents.</i></p>
-
-<p><i>Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon
-vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est
-devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton
-égal</i>...</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>&mdash;Assez protesta Geneviève.</p>
-
-<p>&mdash;C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà
-assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»</p>
-
-<p>Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner
-cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa
-politique ne l'eût approuvé.</p>
-
-<p>Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et
-d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus
-d'indulgence amusée que Philippe.</p>
-
-<p>Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte
-Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien
-écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire
-et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.</p>
-
-<p>&mdash;À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes,
-représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la
-vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas
-oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.</p>
-
-<p>«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce
-plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce
-vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de
-Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant,
-est-ce bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...</p>
-
-<p>&mdash;Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même
-parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité
-deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits
-sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait
-naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et
-je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien
-ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise
-de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand
-Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop
-tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage,
-c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.</p>
-
-<p>Il la regarda hardiment.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que
-vous le vouliez ou non...</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin
-et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec
-leurs hommes d'armes le vaudeville final:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 1em;"><i>Que le beefsteak s'allume sous la treille</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>Que chaque fille possède un amoureux,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>Buvons, chantons, cette liqueur vermeille</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><i>Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!</i></span></p>
-
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir
-le cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez
-pas encore.</p>
-
-<p>&mdash;Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant.</p>
-
-<p>Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse.</p>
-
-<p>Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une
-pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes
-qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y
-sent ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été
-élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de
-suicide inoffensif et doux.</p>
-
-<p>&mdash;Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre
-et l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis
-du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on
-ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces
-dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir
-qu'elles ont laissé échapper sur terre...</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec
-sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son
-ton sarcastique.</p>
-
-<p>Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une
-plaisanterie qui amusa Philippe:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale.</p>
-
-<p>Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et
-conserva un silence lourd.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait
-lentement.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure.</p>
-
-<p>Elle secoua les épaules avec impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas ce que tu veux dire.</p>
-
-<p>Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît
-garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude
-accablée.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci
-surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un
-camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends
-t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce,
-mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de
-choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns
-avec les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le
-veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce
-qu'il est méprisable.</p>
-
-<p>Il eut un geste d'impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me
-promener avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté,
-mon charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la
-mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes
-politiques étaient bien puérils...</p>
-
-<p>&mdash;Lucien? fît-il, atterré.</p>
-
-<p>&mdash;Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien
-préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du
-cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas
-négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait...</p>
-
-<p>&mdash;Lucien, répétait-il, Lucien!...</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot...
-je l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te
-prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours,
-j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as eu tort.</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.</p>
-
-<p>Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments
-de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour
-inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et
-l'atteinte à son idéal politique.</p>
-
-<p>&mdash;Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit
-cela? Quels étaient ses mots exacts?</p>
-
-<p>Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de
-l'humanité.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe
-pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le
-pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait
-mieux: Philippe était un sot.</p>
-
-<p>Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un
-glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux
-hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec
-curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit,
-souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.</p>
-
-<p>&mdash;Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin
-Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon
-être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout
-confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux
-pas te condamner sans t'entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela
-est aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce
-que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis
-de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les
-hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu
-me la fais promener par un printemps divin.</p>
-
-<p>Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu
-que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta
-confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas
-trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que
-tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une
-idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion
-est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre
-certes plus que toi...</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la
-dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur
-dialogue un peu théâtral.</p>
-
-<p>Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des
-phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son
-esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des
-personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée,
-ils errèrent par les routes détrempées.</p>
-
-<p>Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement
-naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.</p>
-
-<p>Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de
-projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de
-la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les
-éléments.</p>
-
-<p>Quand il monta faire ses malles:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? dit Geneviève ardente.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.</p>
-
-<p>&mdash;Expliqué? Et comment?</p>
-
-<p>&mdash;Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la
-facilité de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas
-toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement,
-pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son
-ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à
-travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments
-humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes
-enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il
-était pâle, abattu et repentant.</p>
-
-<p>Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de
-penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la
-voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_III_II">III</a></h4>
-
-
-<p>Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de
-la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva
-aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait
-pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait
-en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.</p>
-
-<p>D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les
-conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui
-communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie
-des conjectures de M. l'Ingénieur.</p>
-
-<p>Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la
-baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du
-Crotoy «étaient nés dans son sein».</p>
-
-<p>Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les
-autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école
-soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution
-des travaux.</p>
-
-<p>Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si
-les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait
-complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.</p>
-
-<p>Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville
-populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le
-percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte
-communication avec la mer...»</p>
-
-<p>Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé
-du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le
-proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la
-Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres
-d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à
-l'ingénieur en chef.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, en effet? grogna le vieux lion.</p>
-
-<p>&mdash;Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en
-réponse à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti
-l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.</p>
-
-<p>Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert
-Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les
-catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des
-fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à
-l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...</p>
-
-<p>Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés,
-était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les
-détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de
-détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une
-vieille phrase de Mademoiselle.</p>
-
-<p>Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme
-étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres
-de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si
-rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou
-l'émancipation des nègres.</p>
-
-<p>D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque
-temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et
-qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême
-froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand
-elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait
-une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal
-d'elle en ville».</p>
-
-<p>&mdash;Mais quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a
-raconté.</p>
-
-<p>&mdash;Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre
-mythique, rien de plus.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.</p>
-
-<p>Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses
-bras maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée
-vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes
-nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire
-appeler?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous
-savez comme moi qu'on exagère toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne
-sortirai pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se
-tiennent sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.</p>
-
-<p>Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté
-précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs
-dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le
-monde dit que votre mari est un communiste.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est
-d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour
-de Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde...
-c'est que vous ne pouviez faire autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève
-stupéfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit
-triomphalement la vieille dame.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui a inventé ces sottises?</p>
-
-<p>&mdash;On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait
-prendre un certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous
-avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous
-il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez
-été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un
-homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez
-seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela,
-madame?</p>
-
-<p>Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la
-petite vieille jeta mystérieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Mme Grandin.</p>
-
-<p>Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez
-hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les
-Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle
-m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me
-calomnierait-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Quelque domestique lui aura...</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens
-d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.</p>
-
-<p>Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.</p>
-
-<p>&mdash;Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.</p>
-
-<p>Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis
-de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester
-calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura;
-Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand
-l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.</p>
-
-<p>&mdash;Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup
-de goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on
-jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles
-femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être:
-vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.</p>
-
-<p>Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et
-Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la
-méchanceté humaine se sentirent plus gais.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col
-de velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.</p>
-
-<p>&mdash;Racontez vite, dit Geneviève animée.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise.
-Elle n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la
-messe, vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui
-était à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.</p>
-
-<p>Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la
-Bresson, je me précipitai chez celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits,
-que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son
-chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous
-citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme
-vous dites, ce devint très amusant...</p>
-
-<p>À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme
-pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en
-suis charmé.</p>
-
-<p>&mdash;L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et
-si sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota
-avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien
-fait.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse:
-n'est-ce pas assez?</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_IV_II">IV</a></h4>
-
-
-<p>Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année
-1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et
-Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de
-publier.</p>
-
-<p>Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un
-à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève
-elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel
-évangile.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable
-d'entraîner des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu
-vas voir comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller
-la France. Écoute, Geneviève: «<i>Dès les premières impulsions de la
-Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se
-mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et
-de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la
-nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible
-qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut
-modérer.</i>»</p>
-
-<p>&mdash;Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel
-homme? Cela permet tous les espoirs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner.</p>
-
-<p>&mdash;... Et ceci: «<i>Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire
-une religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne
-peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu.</i></p>
-
-<p>&mdash;Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et
-abaissant la tête d'un air satisfait.</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Les hommes de l'Assemblée Constituante</i>, déclamait
-Philippe, <i>n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels,
-des ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de
-l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers.</i>»</p>
-
-<p>Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse
-lire tout cela à parrain...»</p>
-
-<p>Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à
-l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode:
-«Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur
-du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus
-un des lieux communs des Viniès.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne répondra jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de
-sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et
-penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement
-l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse.</p>
-
-
-<blockquote>
-<p><i>Saint Point</i></p>
-
-<p>«<i>Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis
-venu me recueillir quatre ou cinq jours</i>...»</p></blockquote>
-
-<p>C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des
-conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait
-un peu effrayé le poète.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«<i>Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou
-vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que
-des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des
-sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements
-qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite
-préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers
-et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse</i>...»</p></blockquote>
-
-<p>Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université
-terminait la page.</p>
-
-<p>Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins...</p>
-
-<p>&mdash;Des phrases, dit-il.</p>
-
-<p>Elle sourit...</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour
-deux jours aux soins affolés de la petite bonne.</p>
-
-<p>Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de
-leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches
-rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives
-et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons...</p>
-
-<p>&mdash;Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne
-voit que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel
-et je le transformerai avant de faire cette visite.</p>
-
-<p>Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails
-si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé,
-dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières
-et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à
-braver ces sentiments médiocres.</p>
-
-<p>Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges
-bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de
-la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi
-en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois.
-Il ne lui savait pas tant d'adresse.</p>
-
-<p>Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule
-d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage
-encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses
-nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre,
-parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de
-Girardin.</p>
-
-<p>Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe
-avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en
-banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame
-de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de
-Mâcon, avec une sympathie un peu compassée.</p>
-
-<p>Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se
-détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il
-faisait un geste, l'air de s'élancer.</p>
-
-<p>On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin
-et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève:
-elle parla timidement des <i>Méditations</i> et de <i>Jocelyn.</i></p>
-
-<p>&mdash;J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à
-mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que
-j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler
-les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois.</p>
-
-<p>Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles,
-ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était
-le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression
-de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et
-diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations
-bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il
-s'ennuyait.</p>
-
-<p>Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète
-de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes
-sociales.</p>
-
-<p>«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science
-expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences,
-mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule
-s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.»</p>
-
-<p>Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la
-mort: un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés
-provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la <i>Réforme</i> de M. Flocon, mais
-sans grand succès.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés.</p>
-
-<p>Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un
-malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet.</p>
-
-<p>«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième
-symphonie», dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine
-approuvèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi,
-ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Et la froide Anglaise sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que
-c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de
-prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut
-dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles.</p>
-
-<p>Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à
-Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable.</p>
-
-<p>&mdash;D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la <i>Vierge aux
-Raisins</i>, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle
-disparut en beauté.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est charmante, dit quelqu'un.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est
-amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel
-et sur la terre?</p>
-
-<p>Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle
-se leva. On les invita à revenir.</p>
-
-<p>&mdash;Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à
-Philippe.</p>
-
-<p>Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit
-aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe.
-Elle s'aperçut alors qu'il était sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle déception! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment? J'allais te dire au contraire...</p>
-
-<p>&mdash;Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de
-ces poupées mondaines? Quel jargon!</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle
-le même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant...</p>
-
-<p>Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et
-durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros
-d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles
-respectueuses.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_V_II">V</a></h4>
-
-
-<p>Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse
-angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses
-irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp
-du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en
-flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre
-ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire
-s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de
-tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.</p>
-
-<p>De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville
-même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants
-pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de
-la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<blockquote>
-<p>GENDARMERIE de la SOMME</p>
-
-<p>LIEUTENANCE D'ABBEVILLE<span style="margin-left: 3em;"><i>Abbeville, le 3 août 1847.</i></span></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">n° 179</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,</p>
-
-<p>«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois
-deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés
-l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de
-Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de
-hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">«<i>Français</i>,</p>
-
-<p>«<i>L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en
-faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les
-mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la
-peine à vivre, il n'aura rien, lui.</i></p>
-
-<p>«<i>Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!</i></p>
-
-<p>«<i>Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui.</i>»</p></blockquote>
-
-<p><br /></p>
-
-<blockquote>
-<p>GENDARMERIE de la SOMME</p>
-
-<p>LIEUTENANCE D'ABBEVILLE<span style="margin-left: 3em;"><i>Abbeville, le 4 août 1847.</i></span></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">n° 180</p>
-
-<p>«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin,
-le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de
-façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères
-noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur,
-l'inscription séditieuse suivante:</p>
-
-<p>«<i>Du pain à vingt sous, ou la République!</i>»</p></blockquote>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le
-sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui
-leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!</p>
-
-<p>Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de
-défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité.
-Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait
-désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses
-travaux.</p>
-
-<p>Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement,
-agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots
-et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur
-Viniès.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes
-absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables
-ébranlèrent sa porte.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez.</p>
-
-<p>Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules
-énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il
-était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop
-large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée
-que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre
-de recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen
-Malessart qui est, je crois, de vos amis.</p>
-
-<p>Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné
-à plaire ou à jeûner.</p>
-
-<p>Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la
-disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but
-important de sa mission.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une
-légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait
-soudain ce gros homme sympathique.</p>
-
-<p>Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des
-sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique
-par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à
-Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par
-échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de
-Ledru-Rollin.</p>
-
-<p>&mdash;Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.</p>
-
-<p>Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du
-déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève
-qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et
-leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal
-gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son
-fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la
-joie de son sourire.</p>
-
-<p>Caussidière loua le vin gris.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire...
-Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux
-affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans
-la politique d'opposition le journal <i>La Réforme.</i> Avant la fondation
-de <i>La Réforme</i>, la presse républicaine se composait du seul
-«National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce
-Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus
-petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le
-citoyen Flocon qui dirige <i>La Réforme</i> est vraiment l'homme de nos
-idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon,
-madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti
-républicain est menacé dans l'existence de <i>La Réforme</i>; nous avons
-deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M.
-Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher,
-le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres.
-M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a
-puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception
-nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les
-souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit
-que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles;
-je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez
-pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays,
-mais acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe
-vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu
-demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...</p>
-
-<p>&mdash;Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un
-mot là-dessus.</p>
-
-<p>Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève
-conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un
-grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très
-flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui
-demander de l'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur
-offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à
-recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme,
-empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la
-vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.</p>
-
-<p>Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière,
-surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à
-laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les
-numéros des maisons de Paris.</p>
-
-<p>C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire,
-car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et
-ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.</p>
-
-<p>Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour
-être un grand politique, non pour être un naïf.</p>
-
-<p>Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son
-bras.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos
-gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort
-bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous
-savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de
-lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.</p>
-
-<p>Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille
-francs en poche ne s'ennuyait pas.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de
-Geneviève:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p style="margin-left: 10%;"><i>Monsieur</i>,</p>
-
-<p><i>L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage
-à vous exposer une situation difficile.</i></p>
-
-<p><i>Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour
-l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me
-suis efforcée de respecter.</i></p>
-
-<p><i>Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je
-n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de
-cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se
-plaindre.</i></p>
-
-<p><i>J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la
-plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs
-admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la
-vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de
-ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont
-achevée.</i></p>
-
-<p><i>Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit
-ma couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance
-d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce
-budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables.</i></p>
-
-<p><i>Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable,
-son cœur devrait lui dire qu'elle est futile</i>...</p></blockquote>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VI_II">VI</a></h4>
-
-
-<p>M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand
-d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens
-pour la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous
-serons plus de cinq cents... je compte sur vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai
-peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais,
-un homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces
-manifestations scandaleuses.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que
-je fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de
-dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de
-remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a
-la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures
-raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions
-sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les
-hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un
-régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid
-tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long
-des longues tables, cherchant leur nom.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu;
-celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans
-le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était
-pas venu.</p>
-
-<p>Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.</p>
-
-<p>Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer
-la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait
-refusé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Justement, dit l'autre.</p>
-
-<p>À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des
-vérités prudhommesques et sentimentales.</p>
-
-<p>À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à
-belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches,
-Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de
-Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas
-venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva,
-gras et tondu.</p>
-
-<p>«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs»
-cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage
-universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à
-l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les
-intérêts du peuple?»</p>
-
-<p>&mdash;Vous, vous, répondirent cinq cents voix.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute,
-j'ai défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes
-ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de
-lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les
-habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les
-quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi
-l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir
-d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être
-jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux
-qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que
-moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de
-dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta
-foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point
-encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète
-religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité!
-Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est
-proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne
-interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et
-une espérance!</p>
-
-<p>Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase
-exigeait l'accord parfait des acclamations.</p>
-
-<p>Puis, M. Flocon se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je
-viens vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards
-sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple
-leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment,
-cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils
-ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre
-humain.»</p>
-
-<p>Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et
-véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte
-sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les
-libéraux à la France.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh
-bien donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa
-foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle
-veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et
-libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du
-capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de
-cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du
-citoyen.</p>
-
-<p>La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et
-acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui,
-applaudissaient également, mais du bout des doigts.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble
-que vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital?
-Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre
-condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.</p>
-
-<p>L'industriel était très jaune et son sourire contraint.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela,
-ce sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à
-renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se
-servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité,
-il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même
-me l'a avoué.</p>
-
-<p>&mdash;Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la
-société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant
-pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une
-révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de
-faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à
-tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du
-Préfet de police.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de
-longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas
-d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et
-la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VII_II">VII</a></h4>
-
-
-<p>Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil
-d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre
-la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de
-gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et
-chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille
-folies et s'habilla pour sortir.</p>
-
-<p>Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la
-ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de
-glace bleue.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit,
-elle m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!</p>
-
-<p>En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux
-autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme
-Urbain son épicière.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du
-nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le
-Gouvernement devra s'en aller.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout
-de suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le
-tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires.</p>
-
-<p>Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que
-savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient.
-Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde
-Nationale... Guizot.»</p>
-
-<p>Les gens buvaient ferme pour s'occuper.</p>
-
-<p>Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet
-réformiste, mais il les croyait réprimées.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je
-n'y crois pas.</p>
-
-<p>Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils
-rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en
-était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et
-s'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent,
-mais le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme
-électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot:
-Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait...</p>
-
-<p>Il se frotta les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs,
-nous voulons la république...</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable.
-Prenons ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu...
-Tout est prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la
-Garde Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un
-train pour emmener la garnison.</p>
-
-<p>Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la
-rejoignit.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais
-homme.</p>
-
-<p>Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches
-de la justice de paix, haranguait un groupe.</p>
-
-<p>«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que
-la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à
-Abbeville...»</p>
-
-<p>La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette
-vigoureuse fermeté dans l'indifférence.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant
-elle l'entraîna.</p>
-
-<p>Il était silencieux et sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de
-liberté en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les
-voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à
-Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la
-troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train
-militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle
-avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En
-arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris
-ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, Philippe? et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est
-triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui
-voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le
-mien est près de mes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive
-quelque chose, je suis seule au monde...</p>
-
-<p>&mdash;Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus
-grand, plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être,
-dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous.</p>
-
-<p>&mdash;L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti
-pour la guerre de Cent Ans.</p>
-
-<p>Mais Geneviève ne lutta plus.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur
-le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière
-coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent
-devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse
-s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques
-prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes.</p>
-
-<p>&mdash;Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains...
-Ô ma belle journée, pensa-t-elle.</p>
-
-<p>Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes
-tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants
-couvraient la musique éternelle des cloches.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de
-l'église.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></h4>
-
-
-<p style="margin-left: 50%;">Pour moi, plus je repasse<br />
-dans mon esprit des faits anciens<br />
-et modernes, plus un pouvoir<br />
-inconnu me semble se jouer des<br />
-mortels.</p>
-
-<p style="margin-left: 55%;">TACITE.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_I_III">I</a></h4>
-
-
-<p>Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne
-était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les
-voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République
-était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida
-d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau.</p>
-
-<p>Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le
-temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles
-se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle
-éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu
-partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues
-un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une
-netteté qui étonnait.</p>
-
-<p>Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant
-<i>la Marseillaise</i> et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un
-drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.</p>
-
-<p>La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À
-bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur
-idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des
-spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent
-sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.</p>
-
-<p>Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en
-colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait
-la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent
-militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme
-quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs,
-quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent
-leurs casquettes.</p>
-
-<p>«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution
-bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui
-regardait comme lui ce spectacle étrange.»</p>
-
-<p>L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout
-le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M.
-Guizot.</p>
-
-<p>Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme.
-On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du
-Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière
-était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture.
-Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.</p>
-
-<p>Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas
-pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de
-l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.</p>
-
-<p>Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la
-garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur
-l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands
-sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition
-révolutionnaire.</p>
-
-<p>Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une
-redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge
-et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et
-militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda
-bravement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez
-avec moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de
-Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture
-ne se montre pas, nous sommes foutus! »</p>
-
-<p>Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte,
-suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui
-s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était
-Lucien Malessart.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon
-vieux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a
-enrôlé... Il est préfet de police.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en
-pensera le Gouvernement provisoire?</p>
-
-<p>&mdash;Qui est le Gouvernement provisoire?</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme,
-nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce Albert?</p>
-
-<p>&mdash;Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande
-pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il
-m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand <i>notre</i>
-gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il
-a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs
-Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient
-nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont
-invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de
-ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt
-mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière
-lui.»</p>
-
-<p>Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place
-de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un
-aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands
-ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.</p>
-
-<p>«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud,
-l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle
-comédie jouez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde...
-Hier soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis
-sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un
-général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans
-un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de
-l'ordre.</p>
-
-<p>Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron
-de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en
-main, en gardaient l'entrée.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Le préfet de police.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle allure! fit l'autre.</p>
-
-<p>Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les
-embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise
-composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un
-passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité
-de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une
-violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste,
-lui sembla étonnamment vide.</p>
-
-<p>Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement
-provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol
-jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et
-d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse
-comme dans une chambre de malade.</p>
-
-<p>Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou
-presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette
-assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il
-critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale
-Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer
-les mécontents en soldats.</p>
-
-<p>L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui,
-Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui
-le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour
-essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare
-regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à
-ne pas se laisser faire.</p>
-
-<p>Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.</p>
-
-<p>&mdash;Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et,
-comme il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais
-se souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il
-griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers
-l'ingénieur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me
-rendre un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien
-et rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce
-matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.</p>
-
-<p>Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait
-une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des
-travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils
-est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»</p>
-
-<p>Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi
-Garnier Pagès était travailleur.</p>
-
-<p>Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par
-Lamartine; il portait simplement: <i>À Madame de Lamartine, 82, rue de
-l'Université: Envoie-moi du chocolat.</i></p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit
-fort longtemps à remplir sa mission.</p>
-
-<p>Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge
-qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le
-matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un
-morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait
-toujours vers l'Hôtel de Ville.</p>
-
-<p>Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus
-sombres, les chants plus sourds.</p>
-
-<p>Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les
-cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers
-les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un
-immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV.</p>
-
-<p>Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri
-la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge».</p>
-
-<p>Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la
-distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans
-le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.»</p>
-
-<p>Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il
-vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une
-civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi
-le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait
-un rouge plus sombre.</p>
-
-<p>Un immense silence effleura la place.</p>
-
-<p>Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse
-mouvante, Lamartine parlait.</p>
-
-<p>Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges
-s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les
-quais noirs.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien
-consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le
-laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si
-fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le
-lendemain.</p>
-
-<p>La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine,
-dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire,
-il gagna les Champs-Élysées.</p>
-
-<p>Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la
-ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet
-retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une <i>Marseillaise</i> égarée: le
-soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de
-Triomphe.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de
-la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit
-fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels
-des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant
-eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux
-arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles
-étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux
-pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits.</p>
-
-<p>Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un
-canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge.
-Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était
-à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.&mdash;Ce
-canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.&mdash;Mais non, répondit Lucien en
-ricanant, c'est un canon automatique.</p>
-
-<p>Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé:
-le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_II_III">II</a></h4>
-
-
-<p>Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les
-légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois;
-les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les
-ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur.</p>
-
-<p>L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde,
-bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à
-assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale.</p>
-
-<p>Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le
-I<sup>er</sup> mars il y en avait vingt-cinq millions.</p>
-
-<p>Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur
-des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces
-gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de
-devenir eux-mêmes des partisans.</p>
-
-<p>Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections
-rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et
-ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les
-élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc,
-désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre
-civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait
-voter des réformes nobles et vagues.</p>
-
-<p>Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait
-solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient
-pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il
-prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer.</p>
-
-<p>Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit
-«Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le
-rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui
-savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.</p>
-
-<p>Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal
-est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons
-ce pays, de gré ou de force.»</p>
-
-<p>Lucien l'encouragea vivement.</p>
-
-<p>Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à
-mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les
-allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y
-buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles
-dans le Corps de garde des Montagnards.</p>
-
-<p>Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces
-choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils
-se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut
-préféré les kermesses idylliques de Cabet.</p>
-
-<p>Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques,
-des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son
-caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.</p>
-
-<p>On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande
-républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière,
-à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva:
-le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un
-charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une
-fureur terrible.</p>
-
-<p>&mdash;«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»</p>
-
-<p>Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il
-le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de
-la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait
-mettre en sûreté les documents secrets.</p>
-
-<p>On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de
-dépouiller.</p>
-
-<p>Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui
-était familière.</p>
-
-<p>«<i>Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon
-admission dans l'Administration que vous dirigez.</i></p>
-
-<p>Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide.</p>
-
-<p>Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le
-paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes,
-toujours méthodiques et exactes.</p>
-
-<p>Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là
-dedans, racontée par un esprit froid et moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et
-je n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera
-fusiller...»</p>
-
-<p>Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher
-son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles
-sa raison tournait en vain.</p>
-
-<p>Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la
-République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami.</p>
-
-<p>Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il
-avait aimé, et tout son courage tombait.</p>
-
-<p>Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses.
-Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était.
-Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu,
-dut les montrer.</p>
-
-<p>Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait
-Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui
-frappa sur l'épaule avec bonhomie.</p>
-
-<p>«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable
-avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.»</p>
-
-<p>&mdash;«Il était mon ami, dit Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux?</p>
-
-<p>L'autre le regarda avec méfiance.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi.
-En tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci.</p>
-
-<p>Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment;
-«Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs
-questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas.</p>
-
-<p>Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans
-le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de
-nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment,
-rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer
-aucune preuve.</p>
-
-<p>Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva
-sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et
-autour de lui on commençait à l'approuver.</p>
-
-<p>Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite.</p>
-
-<p>Quand il eut fini:</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son
-fait, qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci.</p>
-
-<p>Et il tira de sa poche la liasse des lettres.</p>
-
-<p>Lucien accablé se tut.</p>
-
-<p>Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui
-l'attendait.</p>
-
-<p>Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les
-renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son
-existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller
-sur l'heure dans le jardin.</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer
-la peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire
-terrible.</p>
-
-<p>&mdash;Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un
-revolver, il ne peut vivre, il en sait trop.</p>
-
-<p>Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et
-prudente.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains.</p>
-
-<p>Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu
-sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour
-commencer l'instruction.</p>
-
-<p>Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme,
-écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même
-qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre
-cause.</p>
-
-<p>Il était trop intelligent pour y parvenir toujours.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_III_III">III</a></h4>
-
-
-<p>Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans
-l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle
-sursauta au bruit de ses pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule
-que tout me bouleverse.</p>
-
-<p>&mdash;Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec
-ce Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il
-aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se
-passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.</p>
-
-<p>Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle
-attendit.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu
-près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent
-obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les
-légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République
-parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les
-extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la
-province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'il va se passer?</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est
-un livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.</p>
-
-<p>&mdash;On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux
-arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent
-semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon
-différente.</p>
-
-<p>Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village
-obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une
-légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître
-du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13
-Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et
-à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.</p>
-
-<p>Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps;
-nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et
-cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de
-régions déjà traversées...</p>
-
-<p>Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce
-précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop
-de petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous
-puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette
-histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en
-va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers
-l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble
-interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut
-durer deux mois, deux ans ou vingt ans.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se
-passer demain.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment
-libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont
-trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera
-l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri
-V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par
-son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai
-conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.</p>
-
-<p>&mdash;Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux
-types de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me
-méfie des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit
-l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.</p>
-
-<p>«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un
-bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence
-est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les
-hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal,
-Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»</p>
-
-<p>Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle
-regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle
-secoua brusquement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes
-m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots.
-Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons?
-Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se
-battre?</p>
-
-<p>&mdash;N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a
-fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux.
-Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de
-prospérité produisent des crises de mysticisme.</p>
-
-<p>&mdash;On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une
-force étrange.</p>
-
-<p>Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une
-vigueur qui détonna très légèrement:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez
-arranger tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une
-politique à longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à
-courte vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les
-surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour
-détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le
-masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi
-voir mon filleul.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_IV_III">IV</a></h4>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center">«<i>Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès.</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 42%;">«Abbeville, 10 mars 1848.</p>
-
-<p>«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux
-usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher
-communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles,
-protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices.
-À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se
-douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux
-ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart
-d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde.
-Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été
-serviles.</p>
-
-<p>«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme.
-Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple
-français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il
-s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous
-même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul
-le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la
-veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre
-parts.</p>
-
-<p>«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du
-temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs,
-ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a
-envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter
-pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est
-honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait,
-je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son
-télégramme à Ledru-Rollin:</p>
-
-<p>«&mdash;Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont
-nécessaires ici.»</p>
-
-<p>«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du
-propriétaire.</p>
-
-<p>«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un
-cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le
-travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat
-Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était
-couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement
-à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le
-délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de
-terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie.</p>
-
-<p>«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine
-les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour
-forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une
-procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les
-lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai
-dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux
-raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je
-vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir
-bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les
-tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et
-me voici fort populaire.</p>
-
-<p>«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter
-par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que
-demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des
-cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les
-deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs
-vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se
-battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher.</p>
-
-<p>«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des
-commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé
-trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a
-trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle
-d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes
-molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu
-vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même
-avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne
-les blâme point.</p>
-
-<p>«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères
-trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications.
-Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas
-très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil
-de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous
-n'en avez pas.</p>
-
-<p>«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de
-même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais
-désintéressé, et je vous aime bien.</p></blockquote>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_V_III">V</a></h4>
-
-
-<p>De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel
-rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire
-indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa
-femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs
-regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il
-avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil
-n'était pas en jeu.</p>
-
-<p>D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami,
-Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice.
-Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans
-regrets.</p>
-
-<p>Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa
-jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils
-rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de
-suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire.</p>
-
-<p>&mdash;Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté.</p>
-
-<p>C'était un mensonge, mais inconscient.</p>
-
-<p>Elle s'inquiéta de Lamartine.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son
-compte. Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit
-de ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir.</p>
-
-<p>Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour
-regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de
-plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la
-Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge
-ornées de cordons de pierre.</p>
-
-<p>La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais:
-Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un
-rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui
-montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et
-savait quelques mots nouveaux.</p>
-
-<p>Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le
-matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit
-à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet.</p>
-
-<p>Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes
-saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête:</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p class="center">RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="center">Liberté&mdash;Égalité&mdash;Fraternité</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>&mdash;Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par
-salut et fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire
-d'Ault contre les flottes et la marée.</p>
-
-<p>&mdash;La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève,
-elle te croyait ministre.</p>
-
-<p>&mdash;Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture
-d'enfant appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32...
-Tu peux l'ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route
-Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément
-conservatrice.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple
-n'a pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de
-Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants
-et en même temps ce calme majestueux.</p>
-
-<p>Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était
-devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne
-foi.</p>
-
-<p>&mdash;Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit
-coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en
-dire davantage: j'espère qu'il viendra.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose,
-comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu
-me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je
-serais morte d'ennui.</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien
-seule!</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me
-voir aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me
-faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu:
-impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il
-serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée...
-comprenez-vous?</p>
-
-<p>Philippe sourit faiblement.</p>
-
-<p>Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les
-aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une
-des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal
-conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de
-plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres,
-ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément
-les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution
-paraît honnête.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale
-ne fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades;
-vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable
-maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs,
-c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse
-conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le
-pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les
-élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le
-consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande,
-un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de
-musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux
-d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer?
-Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate
-prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache
-vouloir.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très
-reconnaissant de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est
-beaucoup. La guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une
-courte violence peut mettre fin à un long esclavage.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est
-nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était
-encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit
-utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà
-accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut
-détruire que ce qui est détruit.</p>
-
-<p>Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier
-Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer.
-«Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine
-et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y
-rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire
-souffrir personne inutilement.</p>
-
-<p>&mdash;J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à
-Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère
-davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne
-discuterions pas plus avant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me
-fait du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections.
-La situation était fort obscure, tous les candidats étant
-républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les
-bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient
-d'être candidats.</p>
-
-<p>«&mdash;Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations
-de l'ingénieur.</p>
-
-<p>Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste
-étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique»
-disaient-ils.</p>
-
-<p>Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia
-une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en
-regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était
-devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de
-la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des
-classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France
-paisible et forte, un seul cri: la Patrie!»</p>
-
-<p>Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut
-reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses
-mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui
-expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer
-des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la
-Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau
-froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage.</p>
-
-<p>Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait
-une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle
-figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet
-esprit dont la fantaisie les inquiétait.</p>
-
-<p>Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était
-lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire
-perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui.</p>
-
-<p>D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825
-écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors
-de son passage à Abbeville.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour
-obliger mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs
-j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout
-français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise.</p>
-
-<p>Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux
-femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains
-des mastodontes.</p>
-
-<p>Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à
-des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la
-crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence
-hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des
-expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux
-visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de
-marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands,
-ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées
-électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient
-pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les
-candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas.</p>
-
-<p>L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante,
-plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le
-père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste
-Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait
-quinzième derrière les quatorze élus.</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit
-M. de Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du
-Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables.</p>
-
-<p>&mdash;Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu
-d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette
-province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint
-les idées comme le choléra.</p>
-
-<p>Philippe Viniès était tragique et découragé:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville
-qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec
-les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des
-siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de
-lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et
-sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à
-penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le
-contraste y fait l'harmonie.</p>
-
-<p>En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en
-dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et
-vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et
-mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une
-vignette grossière.</p>
-
-<p>&mdash;Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil.</p>
-
-<p>&mdash;Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut
-Philippe surpris... <i>Français, j'avais désiré que mon corps reposât
-sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai
-tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le
-malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la
-guerre</i>....</p>
-
-<p>&mdash;Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort...</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VI_III">VI</a></h4>
-
-
-<p>Dès le mois de mai 1848 la Révolution entra en agonie. Elle ne mourait
-pas comme le croyait Philippe de l'erreur de Lamartine et d'une
-élection prématurée. Elle mourait parce qu'une bourgeoisie encore
-vigoureuse n'hésitait pas à descendre dans la rue pour apporter à ses
-lois l'appui de ses baïonnettes, et parce que la province écrasait
-l'émeute de tout le poids de sa saine et puissante médiocrité.</p>
-
-<p>«Le cardomnel avait raison, disait Bertrand d'Ouville, la propriété
-n'est pas un droit de l'homme; c'est un droit de la Garde nationale:
-elles vivent et périssent ensemble.»</p>
-
-<p>Cependant le peuple de Paris, justement déçu, frémissait encore à
-tout appel. Dans les Ateliers Nationaux, que nul n'essayait d'organiser,
-quatre-vingt mille ouvriers vivaient dans une paresse qui leur était
-odieuse. Des provinces arrivaient par chaque train des compagnons
-nouveaux qui venaient s'y enrôler. Le gouvernement, inquiet, les
-traitait avec une bienveillance sournoise et songeait à s'en
-débarrasser.</p>
-
-<p>Philippe, énervé et anxieux, tenait aux ouvriers des Clubs des
-discours dont la violence étonnait leur placidité et les engageait à
-se rendre à Paris pour y défendre la République.</p>
-
-<p>Un matin il reçut à son bureau une lettre urgente du sous-préfet.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<blockquote>
-<p>ARRONDISSEMENT<span style="margin-left: 5em;">RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</span></p>
-<p style="margin-left: 3%;">d'ABBEVILLE</p>
-
-<p style="margin-left: 5%;">CABINET<span style="margin-left: 8em;">Liberté&mdash;Égalité&mdash;Fraternité</span></p>
-<p>DU SOUS-PRÉFET</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">CITOYEN INGÉNIEUR,</p>
-
-<p>Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir
-invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se
-rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux.</p>
-
-<p>Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de
-l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il
-importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre.
-Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries,
-pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à
-Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés
-dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route.</p>
-
-<p>Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de
-l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de
-toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente
-attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen
-ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le
-département de la Somme.</p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">Salut et Fraternité.</p></blockquote>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où
-les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps
-regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du
-large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de
-l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de
-maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de
-rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets
-avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes.</p>
-
-<p>Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme
-sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et
-s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur
-colère:</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris:
-ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de
-ch'sous préfet... Enfin est-on en République?</p>
-
-<p>&mdash;N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez
-tout. Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on
-vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers
-nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos
-commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend
-d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait
-sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander.</p>
-
-<p>&mdash;Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires.</p>
-
-<p>&mdash;Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués.</p>
-
-<p>&mdash;Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons.</p>
-
-<p>Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure,
-haussa les épaules, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Soit.</p>
-
-<p>Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège:
-quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue
-Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le
-faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par
-ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles
-comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de
-Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui
-avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il
-y eut des murmures.</p>
-
-<p>&mdash;Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne.</p>
-
-<p>Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri:</p>
-
-<p>&mdash;Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution!</p>
-
-<p>Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait
-peut-être.</p>
-
-<p>Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la
-sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois
-sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se
-trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont
-confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et
-seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut
-qu'un de vous parle au nom de tous.</p>
-
-<p>Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur.</p>
-
-<p>Un honnête garçon qui se nommait Lecadieu et auquel Philippe avait
-souvent prêté des livres accepta enfin de parler: «Ça me coûtera ma
-place, dit-il tristement, mais, ma foi, autant moi qu'un autre.»</p>
-
-<p>Une des jeunes filles sonna, il y eut un long silence. Puis on entendit
-des pas sur les pavés de la cour. Une domestique montra sa tête et,
-voyant cette foule, se rentra vivement et dit: «Seigneur.»</p>
-
-<p>Philippe s'avança: «Ces citoyens, dit-il, désirent voir le
-sous-préfet.»</p>
-
-<p>&mdash;Mais monsieur est à table.</p>
-
-<p>&mdash;Il aura l'obligeance d'interrompre son déjeuner.</p>
-
-<p>Elle courut vers la maison. Une minute après, le sous-préfet arrivait
-achevant une bouchée rebelle et essuyant sa moustache.</p>
-
-<p>L'orateur s'avança et dit la requête des ouvriers avec beaucoup de
-calme et de bon sens.</p>
-
-<p>Le sous-préfet, pris au dépourvu, cherchait des phrases.</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, mes amis... vous connaissez mes sentiments...
-Travailleur moi-même... les ordres du ministre... les ouvriers le
-comprendront sans peine... bon sens et patriotisme intelligents dont ils
-ont toujours fait preuve.</p>
-
-<p>Découvrant Philippe, il lui lança un regard furieux; puis, il eut une
-inspiration.</p>
-
-<p>&mdash;Avant tout, citoyens, laissez-moi relire les ordres du ministre
-qui permettent peut-être de vous donner satisfaction.</p>
-
-<p>Il battit vivement en retraite et, tout de suite, par la petite porte du
-jardin, envoya un messager au colonel de la Garde nationale pour le
-mettre au courant de la situation.</p>
-
-<p>Les ouvriers patients attendaient.</p>
-
-<p>Philippe regardait l'heure, pensant à l'inquiétude de Geneviève; au
-bout de dix minutes, il proposa de sonner à nouveau. Comme il venait de
-le faire, on entendit dans le lointain un tambour battant à coups
-rapides.</p>
-
-<p>&mdash;Le rappel, pensa-t-il, ce petit drôle s'est moqué de nous.</p>
-
-<p>Sa troupe dressa l'oreille, il conseilla le calme et la fermeté;
-quelqu'un lança une pierre dans la porte, puis deux officiers de la
-Garde nationale arrivèrent à moitié habillés, achevant de boutonner
-leur uniforme; le sous-préfet enhardi reparut à leurs côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, dit-il, retirez-vous. Dans dix minutes la force armée
-sera ici; les ordres du ministre sont formels. Quant à vous, monsieur,
-lança-t-il à Philippe, si vous n'employez votre influence à faire
-cesser ce scandale...</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a aucun scandale, tout le monde ici est fort calme, sauf
-vous.</p>
-
-<p>D'autres officiers arrivèrent; quant aux Gardes nationaux, prudents,
-ils attendaient des nouvelles rassurantes pour sortir de leurs maisons.</p>
-
-<p>La pluie tombait plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je m'en vas à m'maison, dit un manifestant fatigué. Beaucoup
-le suivirent et il ne resta plus autour de Philippe qu'une poignée de
-braves.</p>
-
-<p>En face d'eux, ne sachant trop que faire, le sous-préfet et
-l'état-major de la Garde nationale discutaient à voix basse.</p>
-
-<p>Soudain, une voix éraillée tomba du ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous y voici... belle porte. Milord..., beau point de vue...
-beaux officiers... nommés par les Anglais.</p>
-
-<p>C'était Jalabert qui ayant vu se former une troupe et se préparer une
-bataille avait, en vieux soldat, marché au canon et qui, commençant à
-s'ennuyer, avait escaladé par une gouttière un des piliers du porche.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, mon bonhomme, dit le sous-préfet, furieux, je vais te faire
-arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Yes, Milord, répondit le bonhomme, si la paille est fraîche,
-allons-y gaiement.</p>
-
-<p>Le rire rapprocha aussitôt les hommes de Philippe et les Gardes
-nationaux. Devant cette vieille plaisanterie abbevilloise, ils ne furent
-plus que des gens d'une même ville qui se rencontrent chaque jour dans
-les rues et s'amusent des mêmes fantoches.</p>
-
-<p>Bourgeois et ouvriers unis au fond dans leur mépris du fonctionnaire se
-divertirent à entendre le sous-préfet discuter avec l'ivrogne.</p>
-
-<p>Philippe, voyant l'affaire terminée, salua et s'éloigna lentement. Du
-bout de la rue, il entendait crier: «Vive le 106<sup>e</sup>! Vive le
-colonel Achard! Vive la duchesse de Berry!»</p>
-
-<p>Il pensait aux belles foules nerveuses de Paris.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VII_III">VII</a></h4>
-
-
-<p>Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans
-le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère
-indulgente d'une plaisanterie de collégien.</p>
-
-<p>Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un
-long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville;
-d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient
-levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte...</p>
-
-<p>Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie
-de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque
-représentant de l'administration.</p>
-
-<p>Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès.</p>
-
-<p>«<i>M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre,
-adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera
-certainement.</i></p>
-
-<p>«<i>D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte,
-je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon
-département.</i>»</p>
-
-<p>Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour
-sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune
-femme et de son enfant.</p>
-
-<p>Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand
-d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.</p>
-
-<p>&mdash;N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident
-à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce
-pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès
-s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous
-vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force
-dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.</p>
-
-<p>Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir
-comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un
-ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les
-rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait
-d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres
-qui leur devaient tout.</p>
-
-<p>Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu
-mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire
-et douloureux.</p>
-
-<p>Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres
-idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses
-ennemis.</p>
-
-<p>Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines
-dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait
-si longtemps l'Elvire de sa maturité.</p>
-
-<p>Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au
-général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.</p>
-
-<p>La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.</p>
-
-<p>De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux
-vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un
-homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à
-mort.</p>
-
-<p>Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac
-comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant
-tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans
-leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants,
-s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé.
-Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des
-Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal
-et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.</p>
-
-<p>Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et
-réclamèrent des victimes.</p>
-
-<p>Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient
-venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait
-l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier
-Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture.</p>
-
-<p>Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému;
-il arrivait de Paris et avait vu le ministre.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter
-Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a
-dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous
-ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous
-embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher.</p>
-
-<p>Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger
-immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné
-congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les
-hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer.</p>
-
-<p>Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous laissera-t-on partir? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet
-sera trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque
-à Boulogne dans trois jours.</p>
-
-<p>&mdash;Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les
-animaux.</p>
-
-<p>Et, pour les distraire, il parla de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule;
-tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du
-Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais».</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent
-guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève
-remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait
-derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans
-toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait
-des cris furieux qu'il fallait apaiser.</p>
-
-<p>Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur
-restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait
-Geneviève.</p>
-
-<p>Il était beaucoup plus découragé qu'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si
-beau ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne
-pense pas à autre chose.</p>
-
-<p>Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle
-faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le
-tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides,
-les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans
-rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais
-j'avais fini par m'y attacher.</p>
-
-<p>Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement.</p>
-
-<p>Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À
-Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la
-veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau.
-M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur
-l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il
-serra la main de Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à
-chaque instant... série noire, série blanche... comprenez-vous?</p>
-
-<p>Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et
-presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la
-passerelle de bois craquait suivant un rythme lent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne
-m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront
-nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie
-aventureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en
-Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si
-agréables.</p>
-
-<p>Elle sourit: «Vous n'êtes pas encourageant.»</p>
-
-<p>&mdash;Je m'explique mal: j'aime le caractère anglais... beaucoup, mais
-je veux dire que des hommes comme Viniès y apprendront combien tel
-Français qu'il méprisait ici sont plus près de lui vraiment que
-l'Anglais le plus libéral.</p>
-
-<p>Sur le paquebot, une cloche sonna, le bébé effrayé se serra contre sa
-mère.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut partir, dit-elle... adieu.</p>
-
-<p>Les trois exilés traversèrent la passerelle. Ils restèrent sur le
-pont du bateau. Geneviève s'assit sur une caisse, son fils à côté
-d'elle; de larges gouttes de pluie tombaient pesamment. La cloche sonna
-à nouveau; la passerelle fut retirée, et le bateau à aubes,
-maladroit, s'écarta lentement du quai. Sur le pont encombré Philippe
-et Geneviève semblaient se serrer plus près l'un de l'autre dans la
-pluie qui devenait forte.</p>
-
-<p>&mdash;La dernière fois que je suis venu ici, dit Bertrand d'Ouville,
-comme les deux vieillards s'éloignaient, c'était en 1811. Je vis sur cette
-place l'Empereur qui galopait sur un cheval gris. Il voulut traverser le
-port à marée basse, mais sa monture buta contre un cordage et
-Napoléon roula dans la vase. Il était furieux.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_VIII_III">VIII</a></h4>
-
-
-<blockquote>
-<p class="center"><i>Bertrand d'Ouville à Geneviève Viniès</i></p>
-
-<p style="margin-left: 42%;">Abbeville, octobre 1853.</p>
-
-<p>Abbeville est en fête aujourd'hui: M. Bonaparte et l'Impératrice nous
-rendent visite pour la première fois. J'ai donné congé à mes
-domestiques et suis seul dans la maison. Des souris trottinent derrière
-les boiseries. Mes chiens couchés à mes pieds méprisent comme moi les
-grands de ce monde. Par les fenêtres ouvertes m'arrivent le son des
-cloches et le bruit du canon. Des bouffées de musique, des cris de
-marchands, des rires de femmes surgissent du murmure continu de la foule
-que l'on devine autour du jardin. Je jouis de ma solitude, et je rêve.</p>
-
-<p>Tous nos bourgeois ont pavoisé: ce gouvernement protégera leurs
-placements. Notre sous-préfet, inamovible, vient de passer en bel
-uniforme. Je vois maintenant que c'est avec sagesse qu'il divisait sa
-vie en trois parts: il devait consacrer la première au Roi, la seconde
-à la République et la troisième à l'Empire. Il était hier fort
-occupé à faire effacer des monuments publics l'Égalité et la
-Fraternité.</p>
-
-<p>Par ses ordres aussi on coupe les arbres de la liberté et on en
-distribue le bois aux pauvres, ce qui est peut-être un symbole profond.</p>
-
-<p>Cependant la bonne ville, assise au milieu des terres, tient ses
-marchés rustiques, aux jours consacrés. Mme Urbain vend des légumes,
-monsieur Pillet des chapeaux et monsieur Larcher du latin. Le gendarme
-Gorenflot fait des rapports sur les suspects d'aujourd'hui qui sont les
-mêmes que ceux d'hier. Et Milord Yes montre la Cathédrale et couchera
-ce soir au violon. Vous seuls, mes pauvres enfants, êtes exilés de ce
-beau pays pour avoir renversé monsieur Guizot au profit de monsieur de
-Morny.</p>
-
-<p>Ce gouvernement a pour lui les baïonnettes, l'Église, la banque et la
-légende: il durera. «L'anarchie est heureusement accouchée du
-despotisme: la mère et l'enfant se portent bien». Ainsi Paris se
-console par des mots, mais ne les croyez pas: la mère est morte en
-couches.</p>
-
-<p>Faut-il en pleurer? Monsieur Bonaparte est l'élu de la nation et la
-voix du peuple sous mes fenêtres ratifie le plébisciste. Pour moi j'en
-reviens à mon Pascal: «Qui doit passer le premier? Le plus savant?
-Mais qui jugera? Il a quatre laquais: je n'en ai qu'un. C'est à lui de
-passer. Il n'y a qu'à compter et je suis un sot si je conteste.»</p>
-
-<p>Ma cuisinière rentre, radieuse, Elle a vu leurs majestés:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a eu tort de ne pas venir. C'était bien beau, mais
-l'Empereur est laid.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, laid?</p>
-
-<p>&mdash;Oui: il a l'air triste. Mais l'Impératrice est très polie: c'est
-une belle rousse.</p>
-
-<p>Et elle veut dire blonde: tous nos malheurs, dirait Lecardonnel,
-viennent de ce que les peuples emploient des mots qu'ils ont négligé
-de définir.</p>
-
-<p>Je ne le vois plus souvent, Lecardonnel; il vieillit beaucoup, et ne
-quitte guère ce tableau noir où il se prépare de la besogne pour
-l'éternité.</p>
-
-<p>Vous souvenez-vous de ces pierres gravées que je vous disais
-préhistoriques? Je viens d'en trouver au Moulin Quignon un admirable
-spécimen. C'est un homme qui lutte avec un renne; le dessin est d'un
-naturel vraiment vigoureux.</p>
-
-<p>Mais les savants officiels se refusent encore à admettre mes théories.
-Ils les disent maintenant contraires à la religion. C'est pour toute
-découverte, la seconde période. À la troisième on vous répond:
-«Cela est vrai, mais nous le savions depuis longtemps.»</p>
-
-<p>La sobre lumière de l'automne picard nous fait ce soir un couchant gris
-rose sur lequel les pignons du Bourdois détachent leurs silhouettes
-pointues et grêles; les tours de Saint-Vulfran unissent toujours à la
-beauté sévère des nombres l'esprit de leurs balustrades ajourées;
-dans la cour voisine, la grâce précise de l'Hôtel de Vence me
-rappelle votre visage. Les couleurs et les formes me consolent des
-hommes; mais je suis quelquefois triste et j'aurais grand besoin de
-vous.</p>
-
-<p>À bientôt donc, et comme nous disions au temps de notre courte
-république: salut et fraternité. La formule m'étonna jadis; je la
-trouve maintenant assez belle quand on la réserve à ceux que l'on
-aime.</p></blockquote>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE ***
-
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