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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Ni ange, ni bête - -Author: André Maurois - -Release Date: September 23, 2020 [EBook #63271] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - -ANDRÉ MAUROIS - -NI ANGE, NI BÊTE - -— ROMAN — - -PARIS - -LIBRAIRIE BERNARD GRASSET - -61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61 - -1919 - -Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés -pour tous pays - -Copyright by André Maurois, 1919 - - -[ILLUSTRATION] - - - - -TABLE DES MATIÈRES -PREMIÈRE PARTIE -I -II -III -IV -V -VI -VII -VIII -IX -X -XI -DEUXIÈME PARTIE -I -II -III -IV -V -VI -VII -TROISIÈME PARTIE -I -II -III -IV -V -VI -VII -VIII - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -Pour devenir un parfait -philosophe, il me manquait -surtout une passion, à la -fois profonde et pure, qui -me fit assez apprécier le -côté affectif de l'humanité. - -Auguste Comte. - - - - -I - - -Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M. -Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un -matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un -jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le -gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions -républicaines. - ---Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent franchi le -pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel ingénieur de -l'arrondissement d'Abbeville? - ---Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans -bienveillance ce petit homme à la voix précieuse. - ---Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de vous -interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en -rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre -arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville. - -Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La -redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une -méfiance sévère. - ---Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant lentement -ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École? - ---Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste. - ---J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à -mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à -votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est -pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de -science, ni d'art, ni de politique... - ---Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais je -dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées. -J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi: je sais que cela -m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma -pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis. - -Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et -regarda le vieillard d'un air assez fier. - ---Hélas! dit celui-ci avec humilité; il faut avouer que notre bonne -ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de -négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même -jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale, -n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il -paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à -emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour -les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur -détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à -coucher chez eux. - ---Vous admirez cette tiédeur, monsieur? dit Philippe Viniès avec -quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne -faut pas ici parler de politique... - ---Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix mesurée -et satisfaite; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais -mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez -d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris; dites, si -cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville -sache bien clairement que vous obéirez à tous. - -«Si vous le permettez, je vais déjeuner.» - -Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et -du vin blanc: Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se -mit à picorer. - ---Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard: ma cuisinière -me charge toujours de vivres comme pour un escadron. - ---Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits et de -laitage. - ---Par hygiène? - ---Non, par principe, par goût et par habitude. - -Le vieillard sourit et resta enfin silencieux; les cahots de la patache -endormirent les deux hommes. - - * -* * - -Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre -dans son sac. - -Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée -marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien -assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les -courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits -bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises -se détachaient, spirituelles et vigoureuses. - -«Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous -verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très -vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles, -comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une -religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu, -mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et -les images sacrées: nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.» - -Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui -jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue -tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les -marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des -bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs -maisons. - -«Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les -nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille -depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la -dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux. -Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le -faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller chercher vous-même. -S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin. - -«Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en -fils; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se -mêler à ces jeux sacrés.» - -La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place -bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles. - ---Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison dans -la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir: je suis grand -marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu. - -Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha -des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel. - -Devant une épicerie une vieille femme, appuyée sur une canne, -regardait ce personnage nouveau et, le voyant hésiter, s'approcha, -curieuse et empressée. - ---Vous cherchez quelqu'un, dit-elle. - ---Je cherche un hôtel. - ---Ah! c'est vrai, dit-elle avec un sourire satisfait, vous êtes le -nouvel ingénieur. - ---Diable, pensa Philippe, quelle police. - ---L'hôtel de la Tête de Bœuf est rue Saint-Gilles: c'est à deux pas, -dit-elle, mais puisque vous êtes pour rester, il vaudrait mieux prendre -une chambre en ville. Cela vous coûtera moins cher et vous serez mieux. -Il y en a une chez le Général, libre d'hier... Là vous serez bien. - ---Chez le Général? dit Philippe inquiet. Ah! non, certainement; j'aime -mieux l'hôtel. - ---À votre aise, dit l'épicière vexée: en ce cas, Jalabert va vous y -conduire... Jalabert! - -Philippe vit arriver au pas de course un vieil homme à cheveux gris qui -debout au milieu de la place depuis l'arrivée de la diligence avait -suivi la scène avec intérêt. En arrivant devant l'ingénieur, il fit -claquer ses talons, salua militairement avec vigueur et s'empara de la -valise. - ---Jalabert, conduis monsieur à la Tête de Bœuf... Faites pas -attention à ce qu'il dit, ajouta-t-elle, il est un peu fou. Mais il -connaît bien la ville: c'est lui qui la montre aux Anglais. - -Philippe Viniès suivit son guide au long des vieilles rues. Quelques -passants s'en allaient d'un pas très lent, le nez au vent, les mains -dans les poches. - ---Belle place, Milord, dit le vieux soldat, belles maisons, bâties par -les Anglais... - ---Comment, par les Anglais? dit Philippe surpris. - ---Yes milord..., à droite, l'Hôtel de Ville, belles tours, belles -statues, sculptées par les Anglais... Ici belle fontaine, bonne eau -pour l'estomac, et devant vous, milord, bel hôtel, belles chambres, -construit pour les Anglais... Yes Milord. - -Philippe, découvrant en effet l'enseigne de la Tête de Bœuf congédia -généreusement son porteur qui recula de trois pas, fit le salut -militaire et cria: - ---Merci, Milord... Et vive le 106e! Vive le Colonel Achard! Vive la -Duchesse de Berry! - ---Ah! fit la patronne de l'hôtel qui, comme tout le monde, était -devant sa porte, Jalabert vous a découvert. C'est un vieux malin. Il -connaît bien les Anglais, allez. - ---Mais je ne suis pas Anglais, dit Philippe. - ---Ah! mais, c'est vrai, dit-elle, vous êtes le nouvel ingénieur. Et -pourquoi voulez-vous descendre dans mon hôtel? Vous qui êtes pour -rester, prenez une chambre en ville, cela vous coûtera moins cher et -vous serez mieux... Tenez, allez donc chez le Général. Il en a une -libre d'hier. - -Et cette hôtelière vraiment Abbevilloise fit accompagner par son -garçon d'écurie cet étranger qui avait prétendu occuper, pour de -l'argent, une des chambres à l'entrée desquelles elle veillait avec un -soin religieux et jaloux. - - - - -II - - -_Philippe Viniès à Lucien Malessart -rédacteur au journal «La Réforme», à Paris._ - -Abbeville, le 15 Octobre 1844. - - -Je te recommande bien vivement, mon bon vieux, le brave réfugié -polonais qui te portera cette lettre. Réponds-moi chez le général -Pitollet, rue du Pont-à-Plisson, et ne t'épouvante pas. Ce général -est tout simplement un honnête cabaretier, qui a connu trois mois de -gloire au temps de la Révolution. - -Ses camarades qui le trouvaient bel homme l'avaient choisi pour colonel -et comme il ne savait pas lire, il s'était adjoint son curé. Celui-ci -fit preuve aussitôt d'un génie robuste et militaire, et Pitollet, dont -les rapports étonnaient Carnot, venait d'être promu général, quand -par malheur le curé mourut. Le général un peu plus tard demanda -modestement une place de tambour-major; Bonaparte le fit -sous-lieutenant. - -C'est aujourd'hui un beau vieillard, droit comme une baïonnette et -sourd comme un tambour. Sa petite-fille Clotilde tient la maison, et -j'occupe chez eux une chambre assez coquette: - - - -Où dans un coin obscur près de la cheminée, -Quatre épingles au mur fixent Napoléon. - - -Ah! ce Bonaparte, mon cher... Nous imaginions mal ce qu'il est pour ces -provinces. Le soir, autour de la table, où se dessèche une rose -cueillie à Sainte-Hélène, des vieillards épiques évoquent leurs -campagnes; Clotilde, sur un coussin brode le Retour des Cendres; -j'écoute, je rêve, je compare le règne des bourgeois à l'empire des -braves, et moi qui hais la guerre et les soldats, moi qui crois à la -République universelle des peuples, je trouve quelque plaisir à -entendre parler d'actions et d'affaires qui étaient des coups de sabre -et non des coups de bourse. - -Pour des républicains avoués, je ne crois pas, hélas, qu'il y en ait -ici. Les jeunes gens qui mangent avec moi chez Pitollet sont des clercs -de notaire, élevés à Paris, assez libéraux, mais fort occupés de -gaudrioles et de calembours et vraiment trop gais pour être vertueux. -Les professeurs du collège sont des commerçants comme les autres qui -vendent trente ans leur rhétorique, puis se retirent des affaires et -meurent en bourgeois. Quant aux ouvriers je fais ce que je puis pour me -rapprocher d'eux, mais on ne sait où les trouver car ils n'ont ni -société, ni chefs. Leur misère est affreuse. - -Beaucoup d'entr'eux travaillent chez ce Bresson pour lequel tu m'avais -donné une lettre d'introduction. Il se dit ami de Ledru-Rollin. Entre -nous, je ne l'aime guère: c'est le type du mauvais bourgeois, gras et -important. Deux passions se disputent son cœur médiocre: l'amour du -calme que lui inspire son commerce et le désir du mouvement que nourrit -sa vanité. Il ne pardonne pas au Gouvernement de ne pas lui avoir -donné la croix. - -Un seul homme ici m'a fait bon accueil, Bertrand d'Ouville, -l'archéologue. C'est un petit vieillard assez fat, très intelligent, -tout à fait dépourvu de foi, d'enthousiasme et de vertu. Il vendrait -son âme pour une jolie phrase et, je crois bien, pour une jolie femme. -Je le vois cependant assez souvent car il me recherche, je ne sais -pourquoi, et je trouve chez lui une admirable bibliothèque. Demain -dimanche il prétend m'emmener au château d'Epagne, chez une -mystérieuse vieille fille qui, dit-il, a été fort belle et que tout -Abbeville appelle Mademoiselle, avec un grand M. J'irai peut-être, car -il faut tout voir: mais sois bien tranquille, ces châteaux-là ne me -tourneront pas la tête. - -Je deviens ici de plus en plus communiste et adversaire enragé de la -civilisation mercantile: croirais-tu, mon vieux, qu'à Abbeville il y a -huit notaires, trois huissiers, cinq ou six chapeliers, vingt papetiers -et un nombre infini de cabaretiers, tout cela pour un peu moins de vingt -mille habitants, qui presque tous passent leur vie à s'attendre les uns -les autres au fond d'une boutique obscure. Cabet a raison: le commerce -est un vice. Les sots et les méchants peuvent rire de son livre, mais -si folle que soit son Icarie, elle l'est moins que ce système-ci. - -Adieu, mon bon vieux, écris-moi: salut et fraternité. - - - - -III - - -Le salon de Mademoiselle était d'une simplicité voulue et délicate. -Sur les murs tapissés d'un papier gris uni se détachaient nettement -deux crayons de Clouet. Les fauteuils étaient confortables, la lumière -faible et douce. On sentait la chambre accueillante: un peu trop, disait -M. de Vence, son voisin, qui était malveillant. - -Mademoiselle se leva: elle était vaste, dans une ample robe de taffetas -noir, et grasse, avec autorité et courage. L'empâtement du visage -laissait encore deviner des traits réguliers et puissants. - -«Je vous amène, dit Bertrand d'Ouville, M. Philippe Viniès, notre -nouvel ingénieur, qui est jacobin, et mon ami.» - -Les beaux yeux vifs de Mademoiselle se fixèrent sur Philippe avec une -expression d'intelligente sympathie. - ---Vous savez, dit-elle, que la politique ne m'intéresse pas et que vos -amis sont bienvenus ici. - -La voix était précise et flûtée: Philippe rougit et murmura quelques -mots. - ---Ce vieillard est insupportable, pensa-t-il, il me fait faire figure de -sot. - -Deux jeunes filles entrèrent; vêtues comme Mademoiselle de robes unies -et amples, elles s'efforçaient évidemment de lui ressembler. - ---M. Philippe Viniès... Mes filles: la blonde est Geneviève, la brune -Catherine. - -Catherine, aux yeux ardents, aux narines mobiles s'assit dans un -fauteuil sur le bras duquel se posa Geneviève, et toutes deux -regardèrent Philippe avec une franche curiosité. Il trouva aussitôt -des phrases heureuses pour décrire son arrivée et les vieux grognards -de son auberge. - -«Je suis loin d'avoir le culte de la force, mais il y a quelque chose -d'admirable dans tout sentiment profond et cette religion populaire -m'émeut, je l'avoue... - ---Vous allez vous entendre avec Geneviève, dit Mademoiselle, elle adore -l'Empereur. - ---Non, mademoiselle, vous savez bien que non. Je n'aime pas Napoléon: -j'aime le mince général en habit rouge de la gravure de votre -chambre... - ---Le Bonaparte auquel est dédié la _Symphonie héroïque_, dit -Philippe. - -Elle eut pour lui un regard étonné et assez approbateur. - ---Mes enfants, dit Mademoiselle, puisque M. Viniès semble aimer la -musique... - -Geneviève, s'accompagnant elle-même, chanta de vieux airs français: -elle avait très peu de voix, mais un style net et beaucoup d'esprit. -Bertrand d'Ouville regardait ses traits fins avec un plaisir évident. -Puis Catherine chanta une romance de Schubert. - -Philippe se rapprocha du piano et feuilleta des cahiers: les deux jeunes -filles l'accueillirent, maternelles et protectrices. La forte poitrine -de Catherine se soulevait doucement; Geneviève étudiait cet être -nouveau avec une méfiance un peu moqueuse. - ---Cette romance est très belle, dit-il. - ---Schubert, dit Geneviève, me fait l'effet de ces bonbons turcs que -rapporte mon cousin; c'est sucré au point d'être écœurant. - ---Vous n'aimez pas le sentiment? - ---Je ne sais pas: je n'aime pas Schubert. - -Cependant Bertrand d'Ouville était allé s'asseoir près du fauteuil de -Mademoiselle. - ---Laissons ces jeunes gens parler d'eux-mêmes à l'abri des grands -hommes, dit-il: que pensez-vous de mon petit ingénieur? - ---Il est joli, comme un jeune prêtre romantique: je le crois -intelligent. - ---Il n'est pas sot mais les formules lui masquent la vie; il se bâtit -un univers de petits systèmes rigides et voudrait que la nature se -soumît aux lois de M. Viniès. Il a une théorie sur la Pologne, une -sur l'amour, une sur le mariage, une sur le suffrage, une sur la -communauté des biens, et pour chacune d'elles, il se dit prêt à -prendre un fusil. - ---J'aime assez cela: les hommes tournent toujours au fade assez tôt, -dit Mademoiselle de sa voix flûtée et tranchante. - ---Certes, dit Bertrand d'Ouville, s'il y a quelque chose au monde de -plus ridicule qu'un radical en cheveux blancs, c'est un conservateur au -maillot. Il faut peut-être qu'un homme soit anarchiste à vingt ans -pour qu'il lui reste dix ans plus tard assez d'énergie pour faire un -pompier. «Ça va mal: on chante _la Marseillaise_» disait le vieux -Rouget de Lisle aux journées de Juillet. - -Mais Viniès est bien compliqué: il est romantique, et il méprise les -arts; il est matérialiste et il est chrétien. Et surtout il est -inexact. Son esprit transforme les faits comme certains miroirs les -objets. En le traversant, tout devient terrible, énorme, monstrueux. Il -me raconte qu'il a rencontré chez le cabaretier Pitollet des vieillards -épiques. Quand je me renseigne il s'agit de mon chapelier Pillet qui a -fait dix ans pendant les Cent jours, et d'un vieux matelot de péniche -qui était bien à Trafalgar, mais comme cuisinier de l'Amiral et n'y a -vu que les feux de son fourneau. Notez que le lendemain ce même Pillet -sera pour lui un «odieux parasite» parce qu'il vend des casquettes. - ---Savez-vous ce qu'est sa famille? - ---On m'a dit que ses parents sont des commerçants de Besançon, mais il -n'en parle pas volontiers. Je crois comprendre qu'il s'est trouvé -choqué par l'humilité professionnelle des siens et s'est déclaré -jacobin à ces braves gens consternés... Sous l'Empire, il eût fait un -brave sous-lieutenant. - -Mademoiselle regarda le groupe des trois jeunes gens autour du piano. -Philippe parlait vivement. Catherine l'écoutait, palpitante. -Geneviève, les yeux baissés, respirait une fleur. - -«Les femmes aimeront ce jeune homme, prononça Mademoiselle avec une -sagesse satisfaite. - ---Croyez-vous? Il les comprend bien peu, et les respecte trop pour -essayer de les conquérir. - ---Mais nous n'aimons pas les conquérants. - -Bertrand d'Ouville, levant la main, sourit modestement. - ---Oh! je sais, mon cher, vous avez eu des femmes: le beau mérite. Elles -étaient faciles. - ---Cela vous plaît à dire. - ---J'en suis certaine: vous êtes beaucoup trop heureux pour qu'une femme -aille perdre son temps à s'occuper de vous. Les cyniques de votre -espèce n'ont nul besoin de tendresse. - -«Vous dites que cet enfant ne comprend pas les femmes. Et vous, mon -cher? Et les autres? Vous nous croyez romanesques: nous ne le sommes que -pour vous faire plaisir. Sensuelles? Il y en a, mais moins que vous ne -pensez. Ou alors au troisième amant, s'il est diablement adroit... - -M. de Vence entra: il venait chaque dimanche chercher là Bertrand -d'Ouville pour l'emmener au cercle faire une partie de whist. On lui -présenta Philippe: il fut assez froid. - ---Toute cette jeunesse semble bien animée, dit-il de sa voix des -lèvres, hautaine et gouailleuse. - ---M. Viniès nous parlait de Victor Hugo, dit Geneviève avec une moue -comique. - ---Ce Hugo, dit M. de Vence, est le petit-fils d'un menuisier de Nancy: -il se fait appeler vicomte Hugo par la grâce de M. Joseph Bonaparte. Il -change d'opinions politiques chaque fois que la France change de -gouvernement: ce n'est pas peu dire. - ---Cela n'empêche pas ses vers d'être bons, dit Mademoiselle. - ---Ses vers? Je ne les lis pas, dit M. de Vence, je n'aime pas ces -littératures décadentes... Allons venez au cercle, mon bon, il y a un -membre du comité qui veut nous soumettre une idée. - ---Viniès, dit Bertrand d'Ouville, je crois que vous avez raison et que -la Révolution approche. Si le Comité du cercle d'Abbeville se met à -avoir des idées... - ---La Révolution, dit M. de Vence, elle est plus près que vous ne -pensez. J'ai beaucoup à me plaindre de mes paysans. Je leur ai donné -un curé que je paie, et une salle de billard pour les empêcher d'aller -au cabaret. Ah! bien, oui: ils escaladent mes murs et volent le poisson -de ma rivière. - -Les trois hommes prirent congé. Philippe fut chaleureusement invité à -revenir quand il le voudrait. - -Quand ils furent sortis, Mademoiselle s'assit au piano et s'accompagnant -fredonna, d'une voix étonnamment jeune: - - -Ô mon maître, ô mon seigneur, -Que le Diable vous emporte; -Avec gens de votre sorte -C'est folie que la douceur... - - ---Geneviève, qu'est-ce que vous pensez de M. Viniès? - ---Mademoiselle, dans les dix dernières minutes, il a dit six fois -admirable, trois fois vertueux et quatre fois horrible. J'ai compté. - ---Vous êtes une petite sotte: il me plaît beaucoup. - ---Bien, mademoiselle, dit Geneviève. - -Elle vint tumultueusement embrasser Mademoiselle, plaqua un grand accord -dans les notes aiguës du piano et disparut en dansant. - -Mademoiselle regardait avec une autorité amusée Catherine qui, très -affairée, rangeait des cahiers de musique. - - - - -IV - - -Bertrand d'Ouville vint chercher Philippe Viniès à son bureau pour -l'emmener voir des traces d'une voie romaine dont ils avaient parlé la -veille. Le temps était gris, mais honnête, temps d'Abbeville, -médiocre et sympathique. - -Philippe marcha silencieusement pendant deux minutes, puis toussa pour -éclaircir sa voix. - ---Qui sont, dit-il, les deux jeunes filles que nous avons vues hier à -Epagne? - ---Catherine Bresson est la fille de Bresson, le fabricant de tapis, que -vous connaissez... - ---Et elle ne vit pas chez ses parents? - ---Si, mais Mademoiselle qui l'a découverte, je ne sais comment, lui -sert de mère spirituelle. Elle passe à Epagne des semaines entières: -c'est une petite fille assez belle qui aura, si je ne me trompe, des -passions exigeantes. Elle a la poitrine bien placée, mais un peu -grasse. - -Philippe regarda avec surprise le vieillard qui continua: - ---Geneviève de Vaulges est orpheline. Son tuteur l'a retirée du -couvent à seize ans et Mademoiselle qui est sa cousine à la mode de -Picardie s'est chargée de terminer son éducation. Les Vaulges étaient -une des bonnes familles de ce pays-ci, mais le père de Geneviève les a -sottement ruinés. - ---Elle est assez jolie, dit Philippe avec détachement. - ---Les archives d'Abbeville contiennent une histoire assez curieuse sur -ces Vaulges. Il y a trois cents ans environ, un enfant nouveau-né fut -retiré vivant de l'abreuvoir du Pont aux Poissons. On s'empressa de lui -donner le baptême, puis on décida qu'il serait procédé sans retard -à la visite de toutes les filles de la ville afin de découvrir celle -qui avait donné le jour à un enfant et tenté de s'en défaire par un -crime. - -Donc, par devant un magistrat, on leur fit à toutes mettre à nu leurs -mamelles pour atteindre la vérité du cas. Isabelle de Vaulges, ainsi -examinée, fut reconnue coupable. Et comme elle refusa de livrer le nom -de son complice, elle fut condamnée à être brûlée vive et subit sa -peine sur cette place du Pilori que nous allons traverser. - ---Quelle horrible histoire, dit Philippe. - -C'était alors un événement de bien peu d'importance, dit le -vieillard, mais j'ai toujours pensé que cette vaillante Isabelle avait -les traits précis, les yeux bleu clair et les cheveux pâles de sa -petite nièce qui nous chantait hier si joliment du Couperin. - -Philippe regarda longuement la place du Pilori que bordaient des -boutiques inoffensives. - ---Mlle de Vaulges est très intelligente, dit-il. - ---Croyez-vous? Ce serait surprenant: une jeune fille... Mais elle a le -nez et la bouche les mieux ciselés de la province. - -Ils passaient devant l'usine de Bresson: dans les bâtiments anciens, la -machine à vapeur étonnait, comme un bourgeois de Daumier dans un -décor classique. - -Philippe parla de la misère des ouvriers et de l'absurdité du régime -de propriété qui faisait riche un Bresson. - ---Mon Dieu, dit le vieillard, il est bien certain que la propriété -devra se transformer. Ce n'est pas un droit sacré, mais ce n'est pas un -crime. - -Vous semblez considérer notre civilisation comme un ténébreux complot -de riches et de tyrans pour dérober aux peuples je ne sais quelles -richesses naturelles... Non, c'est une solution qui, avec tous ses -défauts, a été adoptée par les hommes après des siècles de -tâtonnement. On peut la retoucher? Eh! comment ne pas le faire? Ces -industriels, ces ouvriers, ces usines, nos redingotes et nos blouses, -disparaîtront aussi certainement que les armures et les arquebuses, que -les barons et les serfs. Mais il y faut du temps. On ne peut pas jeter -la civilisation comme un livre qui a cessé de plaire. - ---Qui parle, monsieur, de rejeter la civilisation? Il s'agit seulement -d'en éliminer les incohérences qui choquent douloureusement un esprit -logique. Aux hommes qui devraient être associés pour lutter contre la -misère, vous êtes arrivé à donner des intérêts contradictoires. La -maladie, le froid, les guerres sont agréables et avantageuses à des -classes entières de citoyens. La concurrence gaspille des forces -immenses. Tout cela est fou. Et il n'y a qu'un remède, c'est -l'égalité. - -Ils suivaient la vallée du Scardon. Le ruisseau étroit et clair -coulait entre les saules aux bras tronqués. Une compagnie de canetons, -derrière une cane prudente et grave, croisaient allègrement d'un bord -à l'autre. Dans la lumière atténuée et douce, les toits rouges d'une -ferme, le brun gras de la terre, l'eau cendrée d'un étang brillaient -d'un éclat solide et mesuré. - ---L'égalité? dit Bertrand d'Ouville. Et pourquoi serait-ce un remède? -Pour sauver les hommes de la misère de leur condition, il ne s'agit pas -tant de savoir comment on partagera que d'avoir quelque chose à -partager. Ce qui a fait le succès de la propriété privée, c'est son -évidente puissance de production. Voyez-vous quelque avantage à faire -une société de malheureux, tous égaux dans leur misère? - ---Sans même discuter ce point, me permettrez-vous de vous dire, -monsieur, que vous jugez la question d'un point de vue un peu médiocre? -Vous ne pensez qu'au confort matériel... - ---C'est beaucoup. - ---Mais ce n'est pas tout. L'égalité est un bien en elle-même. -Croyez-vous qu'il soit agréable de naître esclave. Pour moi j'aimerais -mieux crever de faim libre que de souper après mon maître. - -Ils étaient arrivés sur un petit pont rustique qui traverse le -Scardon. Devant eux une île boisée divisait la rivière en deux bras. -Un moulin vénérable barrait l'un d'eux. - -Bertrand d'Ouville s'appuya à la rampe de sapin et regarda l'eau rapide -et transparente. Un vieux tronc noir à demi immergé créait un remous -en aval duquel une grosse truite immobile attendait les gibiers portés -par le courant. - ---Un maître..., dit le vieillard; croyez-vous que le régime communiste -vous l'épargnerait? Vous confondez tous, mon cher, l'argent, qui n'est -qu'un signe, et le pouvoir, qui est réel et désirable. Ce qui vous -offusque chez le riche, ce n'est pas qu'il possède des rondelles de -métal jaune, c'est qu'il est puissant. C'est qu'il a une voiture, des -femmes, des serviteurs. - -Mais quel que soit le régime, il vous faudra un chef. Il aura une -voiture parce que les devoirs de sa charge exigeront qu'il se déplace -rapidement, il aura des serviteurs parce qu'il sera trop occupé pour -faire sa cuisine, il aura des femmes parce qu'il sera nouveau. Et il -sera haï parce qu'il sera le maître. - -Un petit claquement de l'eau l'interrompit: la truite, montrant pendant -l'éclair d'un instant sa gueule noire, avait happé une mouche. - ---Regardez. Cet emplacement de chasse est, pour un poisson, la fortune. -Le moulin, le remous du saule y apportent mille proies faciles. La plus -grosse truite de la rivière l'occupe par droit naturel. Attrapez la, -mon cher, faites-la cuire et revenez demain: vous la retrouverez à la -même place. - ---C'est un apologue que les gros poissons racontent volontiers aux -petits, dit Philippe Viniès. Mais nous ne sommes plus, heureusement, au -temps où les fables d'un sénateur bourgeois arrachaient au Mont Sacré -un peuple trop indulgent. Si les truites connaissaient la puissance de -l'association... - -Bertrand d'Ouville sourit: - -«Ma foi, dit-il, il est bien vrai que toutes les discussions sont -vaines. Ce sont les tempéraments, non les idées, qui s'affrontent; -moi, je ne digère pas la fraternité. Votre estomac semble l'exiger... -Mais voici la Voie Romaine. - -Ils étaient maintenant dans la forêt épaisse et humide: devant eux -une légère dépression se creusait nettement dans le sol couvert de -feuilles mortes et, bordée de talus moussus, s'en allait en longue -ligne droite, des deux côtés, à perte de vue. - ---Tout le long de cette route, dit l'archéologue, j'ai trouvé de -petits temples, des villas, des corps de garde. N'est-il pas curieux de -penser qu'un ingénieur romain a dessiné ces choses, que des -légionnaires ont défriché ce pays, et que la forêt a repris enfin -pour les conserver ces terres que Rome avait délivrées. - -Ah! quand on sait que la Légende dorée a été écrite plus de mille -années après le journal scientifique de votre collègue César, cela -permet en effet de beaux espoirs aux Wisigoths de votre sorte. - - * -* * - -Ils revinrent lentement vers la ville par un chemin à flanc de coteau -d'où l'on percevait plaisamment l'ordre parfait de ce paysage si -simple. Le ciel gris faisait plus vertes les prairies qui épousaient -les croupes des collines picardes comme une robe bien ajustée. Comme -ils arrivaient au faubourg Saint-Gilles, Bertrand d'Ouville, poussant -une lourde porte, fit entrer Philippe dans la cour de l'hôtel de Vence -où l'herbe poussait entre les pavés noirs. - ---Regardez ceci, mon cher; est-ce beau? La grâce sobre des lignes, -l'aisance noble du toit, cette fenêtre classique qu'orne à peine un -feuillage léger... Et la couleur de tout ça: cette brique à peine -rose, cette pierre à peine grise... Ah! votre romantisme, mon cher, je -suis loin d'en mépriser les beautés; tout est bon et je ne blâme -personne. Mais le goût qui s'était formé chez nous aux deux derniers -siècles a été une chose charmante. Les artistes, travaillant pour une -élite de deux ou trois mille délicats, s'imposaient une mesure et une -solidité peut-être uniques au monde. Alors on était sensible sans -être sentimental, passionné sans être violent, érudit sans être -pédant. Votre Rousseau gâta tout cela. Cela nous valut bien des -tourments. Le mauvais goût conduisit au désordre et le lyrisme à la -guillotine. - ---Vous allez me trouver bien sot, monsieur, dit l'ingénieur, mais je -donnerais volontiers tous les produits de cet art si mesuré, vos -Trianons, vos Watteau, et vos tragédies raisonnables, pour une page des -_Confessions._ - -Et qu'importe l'art s'il est stérile? Il y a plus de beauté dans la -fête de la Fédération ou dans le Serment du Jeu de Paume que dans -tous vos hôtels élégants et médiocres. - ---Peut-être, dit le vieillard, quittant avec regret la vieille cour, -mais la scène, si belle qu'elle soit, meurt si l'art ne la fixe. Votre -Révolution n'a rien laissé de grand. Si d'ailleurs son histoire a -quelque beauté romantique, c'est par le contraste entre sa sauvagerie -et ce qui flottait encore dans l'air des grâces de Trianon. Les -graveurs qui dessinèrent ces haches de licteurs menaçantes étaient -les mêmes qui en d'autres temps avaient entrelacé des rubans, et les -bonnets phrygiens prenaient sous leurs crayons je ne sais quel air noble -et délicat. - -Les belles choses, mon ami, sont le produit de ces époques que vous -appelez j'imagine, odieuses et tyranniques et que j'appelle, moi, -constructives. Quel est l'anniversaire favori de vos amis? celui d'une -démolition, tandis que ceci... - -Les corbeaux s'échappaient en croassant des tours massives et -gracieuses de l'église de Saint-Vulfran. - -«Voyez, milord, fit une voix derrière Philippe, belles tours, deux -cent vingt pieds de haut, mesurées par les Anglais..., beau portail, -belles portes... - ---Laisse-nous tranquille, dit l'archéologue, tu vois bien que c'est -moi. - ---Yes, milord, dit le vieux soldat, et il salua. - ---Il a d'ailleurs raison: ces portes sont très belles... Elles furent -offertes à Saint-Vulfran au XVe siècle par le bourgeois Mourette, de -cette ville, qui fit graver sur chacune d'elles: «Vierge aux humains la -porte d'amour êtes.» Ainsi son nom demeure dans un pieux calembour. - -J'ai chez moi le portrait de Mourette et de sa femme dans une «Vierge -au donateur» d'un inconnu plein de talent. C'est un honnête marchand -qui ressemble à mon cordonnier. Je lui envie la violence du sentiment -qui le persuada de dépenser sa fortune de si jolie manière. - ---Nous ferons aussi bien, dit Philippe, le jour où quelque grande -passion nous inspirera à notre tour. Imaginez l'ardeur avec laquelle -les artistes sculpteront les portes de ces phalanstères qui seront les -cathédrales du travail et de la fraternité humaine. - -Par de petites rues étroites, ils rejoignirent la grand'place: comme -ils passaient devant le cabaret Pitollet, Clotilde leur sourit. - ---J'aime bien Clotilde, dit le vieillard, elle a l'air honnête et -réjoui de certains portraits de La Tour. Cela s'explique d'ailleurs: La -Tour était de chez nous. - - - - -V - - -Philippe le dimanche suivant, se retrouva à Epagne avec un vif plaisir. -Les jeunes filles demandèrent la permission d'aller avec lui faire une -courte promenade au bord de la Somme. La rivière, très haute, lisse et -rapide, coulait comme un canal de Versailles, entre deux nobles rangées -de grands arbres. - ---Cette rivière, dit Philippe, va me donner bien du tourment. - ---Pourquoi? dit Catherine, complaisante. - ---Mon devoir d'ingénieur est de l'empêcher de vous inonder: ce n'est -pas facile. - ---Comme ce doit être intéressant, dit Catherine. - -Il leur expliqua assez longuement le fonctionnement des écluses et le -régime de la Somme sur lequel il avait déjà trouvé le temps de -former des idées originales et définitives. - ---Je suis, dit Geneviève, ignorante comme une nonne. Au couvent on nous -apprenait chaque année la géographie des Lieux Saints, mais jamais -celle de la France. Depuis que j'en suis sortie, je lis des romans, je -chante: je suis paresseuse. - -Philippe demanda quelles impressions lui avait laissé le couvent. - ---Nous étions très heureuses: toutes les élèves rivalisaient de -pratiques et d'exaltation. - ---Mais que vous enseignait-on? - ---L'histoire religieuse, les papes, les schismes... Puis le dogme: le -cours était fait par un jeune abbé timide qui n'aimait pas mes -questions. Il n'était pourtant pas bête. - -Elle sourit à un souvenir. - ---Un jour, il avait donné en composition l'immortalité de l'âme. Je -l'avais prouvée en montrant que les méchants doivent être punis quand -ils ont échappé aux châtiments terrestres. «C'est une mauvaise -raison, me dit l'abbé Hamon, elle prouve que l'âme survit au corps -mais on ne voit pas pourquoi ce serait pour l'éternité. Les méchants -seraient aisément punis en quelques années.» C'était juste, ne -trouvez-vous pas? - ---Oui, dit Philippe, qui marchait maintenant derrière elle sur le -chemin de halage étroit, mais comment la prouvait-il, lui? - ---Je ne sais plus: cela n'a pas grande importance... On nous apprenait -aussi l'histoire romaine, à cause des martyrs. J'avais été vivement -frappée par l'histoire des Carthaginoises coupant leurs cheveux pour en -faire des câbles de vaisseaux; je me représentais mes cheveux tressés -en câble pour quelque grande guerre. C'était un sacrifice agréable... -J'aimais beaucoup Scipion et César. - ---Il n'y a rien de plus beau au monde que l'histoire de Rome, dit -Philippe avec exaltation. Toutes nos grandes idées viennent de là. M. -d'Ouville collectionne des débris romains. À quoi bon? Nous sommes -tous des débris romains. Mais je préfère, moi, Brutus à César. - -Geneviève qui suivait sa pensée, continua: - ---Nous avions un confesseur jésuite qui était bien l'homme le plus fin -que j'aie encore rencontré. Il comprenait nos âmes de petites filles! -C'était merveilleux. D'ailleurs il en voyait tant et nous étions -toutes si pareilles. Nous avions toujours honte de n'avoir aucun péché -à confesser et nous nous en empruntions pour avoir quelque chose à -dire. - ---L'idée du péché, dit-il, tout en admirant inconsciemment les -mouvements des hanches de la jeune fille, est bien dangereuse pour des -enfants: il faut se servir de leurs passions et non les combattre. - ---La nourriture, dit Geneviève, était mauvaise et l'on ne pouvait y -suppléer par les envois de nos familles, car la Supérieure, par esprit -d'égalité, nous forçait à tout mettre en commun. - ---Je sens naître en moi, mademoiselle, une vive estime pour votre -supérieure. Ah! si, au lieu de fonder des couvents d'hommes et des -couvents de femmes, les moines avaient fait des couvents mixtes, le -monde entier vivrait aujourd'hui dans un communisme chrétien et l'idée -de richesse privée paraîtrait si absurde... - ---Peut-être, coupa Geneviève, mais c'était fort désagréable pour le -chocolat du dimanche. On mélangeait là-dedans tous nos chocolats de -marques différentes, et même la vanille de celles qui en avaient: -c'était atroce. - ---Il faut bien souffrir un peu pour fonder le royaume de Dieu, dit -Philippe: vous apportiez votre pierre. - -Et il décrivit la cuisine, les modes et les arts de l'état qu'il -fonderait quelque jour avec ses amis. Il s'efforçait de mêler quelque -gaieté à son enthousiasme, mais se prenait trop au sérieux pour se -railler bien volontiers. - -Ils retrouvèrent à l'entrée du jardin Mademoiselle et Bertrand -d'Ouville qui étaient venus à leur rencontre. - ---De quoi parliez-vous, mes enfants? dit Mademoiselle enrôlant par ce -seul mot Philippe dans sa maternité d'adoption. - ---M. Viniès, dit Geneviève, enlevant son chapeau et le faisant tourner -par les brides autour de son poignet, nous expliquait que dans sa cité -future, Catherine et moi devrons porter les mêmes robes bien que -Catherine engraisse et que je maigrisse. - ---C'est vrai, dit Mademoiselle souriante, M. Viniès est communiste, ou -socialiste, je crois que c'est le nouveau mot. - ---Vous êtes extraordinaires, vous autres, femmes, dit Bertrand -d'Ouville avec un peu d'humeur: un jeune fou vous expose un système -dangereux qui vous supprimerait toute liberté, où il faudra une loi -pour obtenir un nouveau meuble, où le menu de votre déjeuner sera -arrêté par une commission de savants nommés au suffrage universel, -où les théâtres joueront des féeries patriotiques édifiantes -auxquelles vous serez forcées d'assister une fois par semaine, et vous -traitez toutes ces folies comme une manie inoffensive. - ---Toutes les idées des hommes sont des manies inoffensives, dit -Mademoiselle, mais quelques sottises que vous fassiez, tout s'arrange -tôt ou tard parce que nous les femmes conservons toujours les trois -sciences essentielles... - ---C'est-à-dire? demanda Philippe surpris. - ---La cuisine, la couture et l'élevage des enfants. - -Bertrand d'Ouville soupira: - -«Si les femmes et les Saint-Simoniens s'entendent pour nous civiliser, -dit-il, les délicats comme moi n'ont plus qu'à chercher une île -déserte où, de vivre en barbare, on ait la liberté. - -La voiture de M. de Vence s'arrêta devant la porte: il venait chercher -Bertrand d'Ouville pour faire au cercle son whist dominical. - ---M. Viniès, dit Mademoiselle, je suis sûre que vous ne jouez pas au -whist: voulez-vous rester et dîner avec nous? - ---Vous aurez à rentrer à Abbeville à pied, Viniès, dit Bertrand -d'Ouville, avec une nuance de menace. - ---Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir. - ---À votre aise, dit le vieillard. - -«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec -Mademoiselle. Il a l'air mécontent. - ---Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous eût -amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses -histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous -êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui -souffre, c'est tout naturel. - ---Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans. - ---Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit? Oh! que -vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à leur -mort, sont petits, petits, petits. - -Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée, -releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de -pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe -étonné et alla commander son dîner. - -Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures -de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de -mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines -palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente; -Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix -tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications -que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale -qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard -d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir. - -Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages -des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le -chemin lui parut trop court. - - - - -VI - - -Les sentiments vifs se transforment volontiers en actions: Philippe, au -lendemain de ce dimanche heureux, alla visiter le canal de la Somme et -le port de Saint-Valéry et revint de son voyage armé d'un projet de -travaux qui devaient selon lui bouleverser utilement ce coin de la -Picardie. Deux jours plus tard une visite de M. Lecardonnel, son -ingénieur en chef, lui permit d'exposer ses idées. - -Ce qui frappait tout de suite en Lecardonnel était son énorme tête, -entourée de cheveux blancs assez longs et très fins: le visage glabre, -aux traits puissants, faisait penser à un mufle de vieux lion. La tête -était penchée sur l'épaule, et le nez toujours enfoui dans un grand -mouchoir jaune, par précaution contre un rhume éternel. Au-dessus du -mouchoir, deux yeux d'un bleu très clair charmaient dans ce visage de -vieillard comme des bleuets dans une terre crevassée. - -Il était vêtu hiver comme été d'un grand pardessus noir taché de -craie, car il passait sa vie au tableau noir. C'était un mathématicien -ingénieux, beaucoup plus occupé de ses travaux personnels que de ceux -de son département qui se faisaient bien tout seuls. - -«J'aurai aussi à vous soumettre bientôt, dit Philippe quand ils -eurent terminé l'examen des affaires courantes, un projet -d'amélioration de la Baie de la Somme. J'ai été stupéfait en -arrivant ici de constater le faible trafic de la ligne d'eau -Somme-Amiens-Paris, qui serait pourtant, pour les marchandises venues -d'Angleterre, la voie d'accès la plus naturelle. Je ne comprends pas -par quelle aberration on a pu laisser Saint-Valéry dépourvu d'un port -convenable alors qu'on dépense des millions au Havre qui, d'après -beaucoup de géographes, sera inutilisable dans cinquante ans... - ---Hum... dit Lecardonnel dans son mouchoir... chenal de la baie très -mauvais... sables mobiles... les bâtiments s'échouent... -comprenez-vous? - -Il parlait avec une extrême rapidité et supprimait la moitié des -mots: - ---C'est ce que m'ont dit les pilotes, monsieur, dit Viniès, mais il -semble vraiment facile de fixer le chenal. - ---Hum, hum... fit Lecardonnel... si la rivière coulait seule dans les -sables... oui, alors... mais tout est bouleversé par la marée... -Courant de la Somme pratiquement nul par rapport au courant du flot... -comprenez-vous? - ---Oui, monsieur, dit Philippe, déployant une carte, mais on pourrait -aisément renforcer le courant de la rivière en rapportant l'écluse -qui la ferme sous la tour de Harold. Dès lors, les eaux ne perdant plus -leur vitesse sur un trajet trop long creuseraient un chenal profond. -Avec deux jetées et quelques bassins, on ferait de Saint-Valéry... - ---Mettez ça sur papier, faites-moi un projet... on verra... hum, hum... -mais les sables... les sables... éléments non définis dans la donnée -du problème... comprenez-vous? - -Puis le vieux lion inclina la tête davantage et fixant sur Philippe ses -yeux jeunes: - ---Ah! j'oubliais... j'ai reçu du préfet un mot me priant de surveiller -votre attitude politique... hum, hum... pour moi, la politique n'existe -pas... éléments non définis, comprenez-vous?... Mais je voulais vous -prévenir. - ---Je ne serai pour vous, monsieur, la cause d'aucun ennui, je ne demande -que la liberté de penser. - ---Aucun ennui possible ici, prononça son chef; vallée fertile, hommes -paisibles... carte politique de la France suit la carte géologique... -comprenez-vous?... J'ai vu en Italie un village bâti sur deux versants -d'une montagne. Côté du soleil, récoltes superbes, habitants -conservateurs... côté de l'ombre, révolutionnaires... s'injurient les -uns les autres avec beaucoup de conscience. - -Puis il emmena Philippe chez Bertrand d'Ouville avec lequel il devait -déjeuner. En route il admira Saint-Vulfran: - -«Rien de plus beau que ça, Viniès... Cathédrale gothique... algèbre -de pierre... édifice vraiment spirituel... Remarquez bien: pressions -suivent les nervures et piliers... Armature soutient toute l'église... -murs ne sont que des tentures... comprenez-vous? Êtes-vous croyant? -Moi, oui... rien de plus beau que la théologie, si ce n'est peut-être -l'arithmétique... Mais me suis toujours demandé ce qu'on pourra bien -faire pendant l'éternité... ai commencé une étude des espaces à -plus de trois dimensions en vue de m'occuper là-haut. - -Bertrand d'Ouville fît bon accueil à Philippe et l'invita à -déjeuner: - ---Eh bien! lui dit-il, vous êtes-vous diverti aux mystères de la Bonne -Déesse?... Lecardonnel, connaissez-vous mes amies d'Epagne: il faudra -que je vous emmène, vous verrez deux jolies filles. - ---Hum... hum..., fit le vieux lion... les femmes... éléments non -définis. Êtes-vous marié, Viniès? Non? Tant mieux... La plus grande -intelligence commune de deux êtres inégaux est nécessairement -inférieure à l'intelligence du meilleur des deux. - -On annonça le déjeuner: des cabinets italiens aux marquetteries -bigarrées ornaient la salle à manger. La cuisinière de Bertrand -d'Ouville était célèbre dans tout le Ponthieu et Lecardonnel durant -la plus grande partie du repas savoura les plats en silence. - -Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait -eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais -auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note: -«Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre». - ---J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère moi-même -pourquoi nous devrions pensionner des étrangers. - ---La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la -civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue -la France dans l'Ouest. - ---C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais l'électeur -français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes fermiers, -gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours aux -réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de -polonais.» - ---Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra. - -Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les -députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de -tabacs, de tronçons de chemin de fer. - ---Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais le -moyen de l'éviter? - ---Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel... ce -qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible -quand la nation votera toute entière. - ---Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu d'irritation. Ce -serait l'anarchie. - -Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements -préparatoires: - -«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage -universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le -suffrage restreint.» - -Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il -expliqua: - -«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps... -or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre, -c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?... -Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur -ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux: -excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais -poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir -central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à -voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent -lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se -recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre... -comprenez-vous? - ---Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre -système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran. - -Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et -regarda Philippe avec malice. - ---D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier... -ensuite Napoléon n'était pas un tyran. - ---Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son droit -divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu -plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour -satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de -Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts -perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès -la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le -Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la -religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde -de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran, -c'était un chef. - ---Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte -discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il, -qu'elle soit courte et...--Courte et claire, dit Portalis.--Oui, dit -Bonaparte, courte et obscure. - ---Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est -fort comme du Machiavel. - ---Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé comme -tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme -que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un -appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y -a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces -empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique -dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui -disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de -Dieu... - -Le vieux Lecardonnel, son large nez plongé dans un verre de remarquable -fine champagne, regarda le jeune apôtre avec sympathie. - -«Ah! là, dit-il... Bertrand... Là, il y a quelque chose... -L'idéalisme fait partie de la donnée du problème... Si on le -néglige... solution incomplète. - -Il ajouta après réflexion: «Ou indéterminée.» - ---Peut-être, dit Bertrand d'Ouville, mais il n'y a qu'un cynique qui -puisse être idéaliste sans danger pour ses concitoyens. - -Sur quoi le vieux lion, agitant vigoureusement sa crinière, répéta -plusieurs fois avec une évidente satisfaction: - ---Courte et obscure... Viniès... courte et obscure. - -Philippe décida dans son cœur qu'il préférait les manières abruptes -de son chef à l'ironie mesurée de Bertrand d'Ouville. - - - - -VII - - -Les souvenirs de Philippe étaient si tendres qu'il prit à Epagne le -dimanche suivant un air un peu conquérant. Geneviève, âme tendue et -fière qui résonnait aux plus légères nuances de sentiment, fit -aussitôt mille amitiés au vieil archéologue à côté duquel elle -alla s'asseoir. - -«Ô Abisaïg, vierge sunamite...» pensa Mademoiselle qui proposa -innocemment aux jeunes gens d'aller tous trois faire une promenade. - ---Je suis fatiguée, dit Geneviève, mais Catherine peut très bien -sortir seule avec M. Viniès, n'est-ce pas, mademoiselle? - ---Certainement, dit la voix flûtée, mais ils devront rester dans le -parc, car les gens du pays jaseraient et M. Bresson ne me confierait -plus sa fille. - -Catherine, étonnée de sa bonne fortune, se leva avec empressement. -Philippe dut suivre, d'assez méchante humeur. - -Autour des pelouses attristées par les feuilles humides et rouges de -l'automne, leur conversation morte tourna sans joie. Elle lui demanda ce -qu'il pensait de Mademoiselle: il dit qu'il l'admirait beaucoup. Elle -essaya de parler d'elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce -qu'elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle -s'excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise. - -Puis elle voulut dire avec force qu'elle aimait Werther et Manfred. -Philippe, injuste, écoutait impatiemment cette enfant maladroite avec -une réelle bonté, un besoin de dévouement et d'adoration presque -maladifs, elle avait le malheur de dire faux et ses phrases sans -fraîcheur endormait l'esprit. - -Ils revinrent s'asseoir d'un air accablé en deux coins opposés du -salon. - -Il y eut un assez long silence: par la fenêtre sans rideaux on voyait -des haillons de brume s'effilocher dans le ciel livide. - ---Que pourrions-nous faire? demanda Geneviève. - ---Vous savez ma règle, dit Mademoiselle, si l'on est huit, il faut -parler voyage; si l'on est six, philosophie; si l'on est quatre, -sentiment; si l'on est deux, chacun parle de soi. - ---Mais nous sommes cinq, mademoiselle. - ---Alors, allez au diable. - ---Connaissez-vous, dit Bertrand d'Ouville, les triangles de madame de -Ludre? - ---Non, dit Mademoiselle, d'abord qui est madame de Ludre? - ---C'est une bonne dame fort dévote qui vient de publier un manuel de -perfectionnement moral. L'une des méthodes qu'elle y recommande pour -sauver son âme est de tracer sur une feuille de papier autant de -triangles que l'on a de défauts graves. Puis à mesure que l'on se -perfectionne, on noircit lentement chaque triangle en commençant par le -sommet. Quand tous sont noirs, votre âme est blanche. Lors de mon -dernier voyage à Paris, c'était un jeu fort à la mode chez mes -cousins Genzé que de donner à ses amis des triangles à remplir. - ---C'est un jeu bien dangereux, dit Mademoiselle, je pourrais vous en -offrir une bonne douzaine... Catherine, ma chérie, cherchez-nous du -papier et des crayons. - -Un nouveau silence se prolongea; ils avaient beaucoup d'idées, mais -hésitaient à les écrire. Mademoiselle réclamait à chacun ses -défauts, mais personne n'avait l'audace de s'adresser à elle. Enfin -Bertrand d'Ouville fit passer un papier à Philippe. - ---Esprit de système, lut celui-ci surpris, ma foi, monsieur, je -pourrais vous le rendre. - -Geneviève dessinait minutieusement deux triangles pointus qu'elle alla -porter avec une révérence à Bertrand d'Ouville et à Viniès. - ---Coquetterie, lut le vieillard. - ---Très Bien, Geneviève, dit Mademoiselle battant des mains. - ---Que le diable m'emporte si je cherche à m'en guérir, dit-il. C'est -un défaut de jeune homme. Et vous, Viniès, que vous a donné cette -jeune folle? - ---Exagération, déchiffra Philippe. Pourquoi? dit-il douloureusement. - ---Tout ce qui est grand est exagéré, dit Catherine. - ---Cela suffit, dit sèchement Mademoiselle, agacée: vous devenez trop -subtils, mes enfants. Geneviève, chantez-nous _Orphée_, cela donnera -de l'air. - -On fît de la musique jusqu'au soir et Philippe ne fut pas retenu à -dîner. Après le départ des hommes. Mademoiselle, trouvant Catherine -seule dans le salon, la prit brusquement par les épaules et lui dit: - ---Catherine, ma petite, souvenez-vous qu'il y a deux choses qu'un homme -ne pardonne pas à une femme: c'est de l'aimer, et de ne pas l'aimer. - -Philippe, en rentrant, écrivit à son ami Lucien Malessart, rédacteur -à _la Réforme_, une lettre violente qui contenait sur les femmes et le -monde quelques jugements satiriques et vigoureux. - -Quand il avait ainsi habillé ses sentiments en idées générales, il -ne les reconnaissait plus et se prenait à les respecter. - - - - -VIII - - -_Lucien Malessart au Préfet de Police._ - -«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans -l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques -renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi. - -«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police -politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le -préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que -toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour -objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes -raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens. - -«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation -politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde -m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à -considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite -aujourd'hui. - -«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence -assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant -prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la -sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les -adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le -Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile. - -«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs -de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut -mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les -surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés -donne, je crois, quelque valeur à cette opinion. - -«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de -faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un -complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil -posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de -gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter. - -«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de -contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme -moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de -foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne -les découvre. - -«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à -Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans -les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer. - -«a) _la jeunesse des Écoles_--elle aime le bruit et les événements, -et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir les -théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la -tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités -hors de Londres. - -«b) _les impuissants_--avocats sans causes, médecins sans patients, -écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ de -recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce -propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour -tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même -jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que -de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux -dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner -honorablement leur vie. - -«c) _les ouvriers des faubourgs_--bien intentionnés, braves gens par -nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils -n'ont rien à perdre. - -«d) _les réfugiés politiques_, exilés de pays étrangers et qu'on a -le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre. - -«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société -des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était -dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur -le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de -ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de -la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré -comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature -des écrits qui seront ainsi répandus. - -«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le -Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai -l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et -républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active -dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce -fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste -qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.» - -La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs -jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien -Malessart de leurs idées et projets politiques. - - - - -IX - - -La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme -et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent -l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault -surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une -journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les -propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de -défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et -rejeter les vagues. - -Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de -soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche -au château d'Epagne. - -Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y -avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses -plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes -filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers -qu'il était joli et, quoique petit, bien fait. - -La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient -des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier -croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des -étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des -bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine -s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève -pour la pointer vers un coin de ciel. - -Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève -reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de -longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes -filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être -ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec -une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il -associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine -et les parfums légers de sa peau de brune. - -Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand -d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit -brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour -aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait -depuis longtemps et se promettait bien de la marier. - -Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce -ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles. - ---La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de -Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que -certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente... - -Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et -écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles -descendirent enfin. - ---Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à Geneviève. - ---Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter -Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde. - ---Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement. - -La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de -diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne -fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait. - -Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour -recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui, -debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige. - -«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que -je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être -heureux ensemble? - ---Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en courant. - -Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira -profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches -des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres -mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et -nets des branches et des rameaux. - -«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais: -il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de -province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de -me sacrifier pour quelque grande cause.» - -Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles: - -«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris -dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera -de sa vie.» - -Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de -décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit -par la porte ouverte sa voix claire. - ---Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au -salon, je trie ma musique. - -Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase -s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva -tout de suite dans le salon. - -À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux. - ---Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je -dois emporter. - -Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât. - ---J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai -votre ami... - ---Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée. Mais -je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes -passionné, violent, intelligent... - -Il fit un geste. - ---Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis sotte, -ignorante et petite fille. - ---Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir une -de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais -peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui -les inspire... - -Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout -question de lui. - ---Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement. - ---Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour -être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais? -La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de -Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela -me retienne. - ---Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne contentera -pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie et -d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas -heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques -années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort -du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France -pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons -vivre de grandes années. - ---Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me semble -tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des -théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule. - ---Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et -tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur... - -Mademoiselle entra et vit leurs visages animés. - ---Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la -musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner; -ce départ nous donne trop de travail. - ---Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez. - ---Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq, répondit -Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq. -Comme cela nous vieillit... - ---N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera partie, -dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la porte. - - - - -X - - -Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le -sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste -au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait -Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de -son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait -fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste. - -Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit -sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or -rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée -disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des -yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée -d'une ceinture lie de vin. - -«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à -présent... des inventions inconcevables...» - -Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne -d'Algérie. - -«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien... -la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents -chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le -chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous -tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne -durera pas dix ans.» - -Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe -à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général -l'arrêta: - -«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.» - -Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix -et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un -honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays. - -«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à -demain.» - -Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit -après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il -faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le -français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement -rendu à Londres la veille du bal des Polonais: - -«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur -d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et -retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses -par le bon côté, aucune par le mauvais...» - -Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les -réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes -antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit -des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais. - ---Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le jeu, ni -la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de l'impopularité -parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis. - -L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer. - -L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant -au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux. - ---Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était -marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait -fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé -bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle -cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui -font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une -ambassade, du diable si l'on m'y verrait. - ---Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on pourrait -vous entendre. - ---Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces gens-là. - -Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison: - ---Il y avait une fois un roi et une reine... - ---Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le -plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans -laquelle il n'est pas d'homme d'État. - ---Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an -dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par -un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul -l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les -pattes passent.» - ---C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur -d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde -nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre -sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre -comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage. - ---M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait vous -entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On -m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe -Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable. - -L'orchestre joua le _Désert_ de Félicien David. - ---Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet; l'auteur -est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux l'appellent le -Beethoven français. - ---Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris. - ---M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois parts. -J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la -troisième à l'art. - ---Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à -Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les -pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez -grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au -sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est -pas maladroit. - - - - -XI - - -Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris -et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement; -c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts -obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle -semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au -regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa -famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée -que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son -métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel. - -Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas -une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le -rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis. - -Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup -de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain -devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent. - ---Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand d'Ouville. -Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est d'être -absentes. Elles ne le savent pas assez. - -Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que -lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris -et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît -avec une des siennes. - ---Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression -d'un sentiment respectueux et tendre. - ---Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai -rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève -vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule -chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous -étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine -Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous -fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans -votre niche et n'en bougez point. - -Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous -prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la -Société secrète des Saisons. - -Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une -vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de -ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis, -un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent -Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en -s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très -négatif. - -«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives -désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande -émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra, -jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant. -Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion -impénétrable, dans une prudence inflexible. - ---Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient. - ---C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta -l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe -rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux -hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit -Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était -le préfet de police. - -Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute -silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à -regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le -sien. - -Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et -vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit -avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées; -l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte; -le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait -d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à -ceinture bleue, rose ou lilas. - -Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était -maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et -des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes -sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui -prononçaient haut et dru: - ---Elle est fort bien, mais un peu maigre. - -Une d'elle avait ajouté: - ---Et point de gorge. - -Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces -douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche -comme un excellent mari pour une fille pauvre. - ---Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de -sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à -l'Église. - -«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée -d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici. - -Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus -qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des -livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à -l'âme haute... » - -Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors -à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite -fille sensible d'un héros. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -Je vous en conjure, soyez -bons pour la vie et ne l'assommez -point à coups d'_a -priori._ C'est une pauvre -femme, vieille et sale, qu'il -faut traiter avec sympathie: -elle y répond. Quand tout est -bien fini, la seule maxime qui -demeure est celle de l'héroïne -de Strindberg: «La race des -hommes est grandement à -plaindre.» - -Rupert Brooke (_Lettres_). - - - - -I - - -Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers -le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes, -vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants -grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et -lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement. - -Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les -mouvements des taches bleu vif des blouses. - -Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant -vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante -qu'eût enviée Frédérick Lemaître. - -L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer -la _Dame blanche._ Des cercles tracés à la craie sur les pavés -représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre -suivant les mouvements du dialogue. - -La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua, -toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de -vaudeville à la mode: - - -_Que le Beefsteak s'allume sous la treille; -Que chaque fille possède un amoureux; -Buvons, chantons, cette liqueur vermeille; -Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux._ - - ---Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en lançant -quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, mais -l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on -demander de plus à un poète? - -Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre -de la nature: - ---Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, s'agitent et -se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place dans la -société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne -sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien -payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie, -quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de -faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands -inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre, -et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette -belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports -compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction. -Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le -notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le -voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant -pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le -voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier -Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les -six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant -des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre -les autres. - -Tout cela est admirable.» - -Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant -aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il -eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour -six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui -faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il -s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils -s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne -s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré -et les invita à dîner. - -Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait -l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases -familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche -charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique. - -Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour -où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de -briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son -domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de -fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve. - -Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade, -la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les -servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle -trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête -un article de _la Réforme_ et Geneviève au piano chantant les _Deux -Grenadiers._ - -Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève -la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre -aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était -plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles -anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait -de salon et de salle à manger. - ---Et vous ne vous ennuyez jamais? - ---Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans ses -tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute -voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques. - ---Pourquoi faire, mon Dieu? - ---Mais cela m'amuse. - ---Voyez-vous souvent Mademoiselle? - ---Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne... Philippe -travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et puis -très franchement, le monde nous ennuie. - ---Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le -méprisent. - ---On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il fallait -obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie -deviendrait odieuse. - -«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite -gâté mon amazone. - -Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le -mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle -vieillissait. - ---Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver dans -le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs je -suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui -défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare. -Geneviève... - ---Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de son -mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la -Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès. - -Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette. - ---Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux -qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui -m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et -recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une -dépravation. - ---Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une femme -qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de -derrière: c'est mal fait, mais surprenant.» - ---Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps de -cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je -lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à -Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit -mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai -voulu les joies de la maternité, je les ai. - -Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte -de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses -voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la -réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps, -et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des -enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux -garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la -politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a -consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa -vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien -tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y -aider... - -Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et -Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait -sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être -ses jeunes amis. - ---Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez -tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé -Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre -l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès -est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres. -Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son -jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil. - ---Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares hommes -qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec l'un -d'eux... - ---Viniès? un bon mari? mais pourquoi? - ---Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas trahir -son sexe. - -Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines -arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs -aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de -Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux, -heureux, tournoyaient autour du clocher sonore. - - - - -II - - -Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de -curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle -l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété. - -«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.» - -Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui -sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses -lettres. - -«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait -de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça, -Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu -aimes la véritable.» - -Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se -poursuivaient. - -«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais -si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à -Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes... - -À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait -d'ouvrir cria: - ---Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours. - ---Tu es content? dit-elle. - -Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est -une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui -faisait mesurer le prix de l'hospitalité. - -Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée -qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des -pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune -chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et -quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à -sa femme. - - * -* * - -Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il -ne lui plût pas. - ---Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le -vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les -nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me -l'a dit... - -Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait -imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais -fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait -presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent -amusantes sur les grands hommes du parti. - -La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent: - ---Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent seuls, -éclatante de fraîcheur et d'intelligence. - -Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite -chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt -aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et -des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et -républicain à souhait. - -Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son -bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que -Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas -demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe. -L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner -Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se -promener avec Geneviève que Philippe fit accepter. - -Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers: -puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe -faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement, -liberté, et l'on se couchait très tard. - - * -* * - -Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie -de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et -par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait -cette sécheresse un peu glacée. - -Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse -ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était -entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se -voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à -l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef -de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature -singulière. - -Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits -écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre -d'apprentissage du fonctionnaire»: - - -«_Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est -difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et -non pas un moyen._ - -_Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les talents._ - -_Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon -vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est -devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton -égal_... - - ---Assez protesta Geneviève. - ---C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà -assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...» - -Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner -cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa -politique ne l'eût approuvé. - -Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et -d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus -d'indulgence amusée que Philippe. - -Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte -Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien -écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire -et magnifique, le Bâtard de Duguesclin. - ---À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes, -représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la -vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas -oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans. - -«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce -plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce -vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de -Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose. - ---Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, est-ce -bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes... - ---Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même -parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité -deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits -sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait -naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et -je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien -ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise -de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand -Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop -tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage, -c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs. - -Il la regarda hardiment. - ---Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que vous -le vouliez ou non... - -Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin -et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec -leurs hommes d'armes le vaudeville final: - - -_Que le beefsteak s'allume sous la treille -Que chaque fille possède un amoureux, -Buvons, chantons, cette liqueur vermeille -Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!_ - - - * -* * - ---Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir le -cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez -pas encore. - ---Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant. - -Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse. - -Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une -pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes -qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés. - ---J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y sent -ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été -élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de -suicide inoffensif et doux. - ---Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre et -l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis -du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on -ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces -dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir -qu'elles ont laissé échapper sur terre... - - * -* * - -Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec -sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son -ton sarcastique. - -Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une -plaisanterie qui amusa Philippe: - ---Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale. - -Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et -conserva un silence lourd. - ---Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait -lentement. - ---Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure. - -Elle secoua les épaules avec impatience. - ---Je ne sais pas ce que tu veux dire. - -Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît -garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude -accablée. - ---Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude. - ---Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci -surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un -camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends -t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce, -mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de -choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns -avec les autres. - ---Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le -veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce -qu'il est méprisable. - -Il eut un geste d'impatience. - ---Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me promener -avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté, mon -charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la -mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes -politiques étaient bien puérils... - ---Lucien? fît-il, atterré. - ---Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien -préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du -cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas -négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait... - ---Lucien, répétait-il, Lucien!... - ---J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... je -l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te -prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours, -j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos. - ---Tu as eu tort. - ---Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris. - -Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments -de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour -inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et -l'atteinte à son idéal politique. - ---Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit -cela? Quels étaient ses mots exacts? - -Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de -l'humanité. - -Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe -pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le -pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait -mieux: Philippe était un sot. - -Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un -glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux -hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec -curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit, -souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade. - ---Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin -Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon -être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout -confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux -pas te condamner sans t'entendre. - ---Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela est -aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce -que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis -de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les -hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu -me la fais promener par un printemps divin. - -Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu -que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta -confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas -trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que -tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une -idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion -est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre -certes plus que toi... - -Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la -dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur -dialogue un peu théâtral. - -Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des -phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son -esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des -personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée, -ils errèrent par les routes détrempées. - -Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement -naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même. - -Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de -projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de -la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les -éléments. - -Quand il monta faire ses malles: - ---Eh bien? dit Geneviève ardente. - ---Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère. - ---Expliqué? Et comment? - ---Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la facilité -de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas -toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement, -pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son -ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à -travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments -humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes -enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il -était pâle, abattu et repentant. - -Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de -penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la -voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni. - - - - -III - - -Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de -la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva -aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait -pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait -en mouvement des égoïsmes vivants et féroces. - -D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les -conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui -communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie -des conjectures de M. l'Ingénieur. - -Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la -baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du -Crotoy «étaient nés dans son sein». - -Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les -autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école -soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution -des travaux. - -Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si -les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait -complètement anéanti au profit de Saint-Valéry. - -Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville -populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le -percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte -communication avec la mer...» - -Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé -du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le -proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la -Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres -d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient. - ---Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à -l'ingénieur en chef. - ---Comment, en effet? grogna le vieux lion. - ---Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse -à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti -l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général. - -Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert -Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les -catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des -fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à -l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!... - -Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés, -était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les -détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de -détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une -vieille phrase de Mademoiselle. - -Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme -étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres -de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si -rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou -l'émancipation des nègres. - -D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque -temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et -qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême -froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand -elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait -une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal -d'elle en ville». - ---Mais quoi? - ---Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a -raconté. - ---Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre -mythique, rien de plus. - ---Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse. - -Elle résolut d'aller voir Mme Bresson. - ---Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses bras -maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée -vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes -nouvelles. - ---Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire -appeler? - ---Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous -savez comme moi qu'on exagère toujours. - ---Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne sortirai -pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se tiennent -sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien. - -Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté -précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson. - ---Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs -dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le -monde dit que votre mari est un communiste. - ---Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est -d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine. - ---Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour de -Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde... -c'est que vous ne pouviez faire autrement. - ---Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève -stupéfaite. - ---Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit -triomphalement la vieille dame. - ---Mais qui a inventé ces sottises? - ---On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait prendre un -certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous -avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous -il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez -été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un -homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez -seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense? - ---Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, madame? - -Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la -petite vieille jeta mystérieusement. - ---Mme Grandin. - -Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez -hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les -Abbevillois que dans les comités de bienfaisance. - ---Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle -m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me -calomnierait-elle? - ---Quelque domestique lui aura... - ---Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens -d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir. - -Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue. - ---Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir. - ---Tout cela est bien étrange, dit Geneviève. - -Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis -de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester -calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura; -Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand -l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin. - ---Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup de -goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on -jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles -femmes. - ---Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève. - ---C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être: -vous verrez cela... Mais attendons avant de juger. - -Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et -Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la -méchanceté humaine se sentirent plus gais. - ---J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col de -velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres. - ---Racontez vite, dit Geneviève animée. - ---J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. Elle -n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la messe, -vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui était -à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer. - -Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la -Bresson, je me précipitai chez celle-ci. - ---Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse. - ---Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits, -que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son -chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous -citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme -vous dites, ce devint très amusant... - -À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme -pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en -suis charmé. - ---L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et si -sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota -avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien -fait. - ---Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: n'est-ce -pas assez? - - - - -IV - - -Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année -1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et -Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de -publier. - -Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un -à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève -elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel -évangile. - ---Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable d'entraîner -des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu vas voir -comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller la -France. Écoute, Geneviève: «_Dès les premières impulsions de la -Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se -mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et -de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la -nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible -qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut -modérer._» - ---Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel homme? -Cela permet tous les espoirs. - ---Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner. - ---... Et ceci: «_Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire une -religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne -peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu._ - ---Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et abaissant -la tête d'un air satisfait. - ---«_Les hommes de l'Assemblée Constituante_, déclamait Philippe, -_n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels, des -ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de -l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers._» - -Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse -lire tout cela à parrain...» - -Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à -l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode: -«Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur -du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus -un des lieux communs des Viniès. - ---Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe. - ---Il ne répondra jamais. - ---Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de -sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat. - - * -* * - -Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et -penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement -l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse. - -_Saint Point_ - -«_Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis -venu me recueillir quatre ou cinq jours_...» - -C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des -conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait -un peu effrayé le poète. - -«_Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou -vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que -des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des -sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements -qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite -préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers -et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse_...» - -Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université -terminait la page. - -Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins... - ---Des phrases, dit-il. - -Elle sourit... - - * -* * - -Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour -deux jours aux soins affolés de la petite bonne. - -Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de -leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches -rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives -et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons... - ---Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne voit -que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel -et je le transformerai avant de faire cette visite. - -Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails -si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé, -dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières -et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à -braver ces sentiments médiocres. - -Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges -bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de -la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi -en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois. -Il ne lui savait pas tant d'adresse. - -Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule -d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage -encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses -nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre, -parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de -Girardin. - -Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe -avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en -banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame -de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de -Mâcon, avec une sympathie un peu compassée. - -Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se -détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il -faisait un geste, l'air de s'élancer. - -On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin -et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève: -elle parla timidement des _Méditations_ et de _Jocelyn._ - ---J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à -mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que -j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler -les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois. - -Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles, -ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était -le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression -de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et -diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations -bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il -s'ennuyait. - -Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète -de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes -sociales. - -«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science -expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences, -mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule -s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.» - -Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie. - ---Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la mort: -un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés -provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la _Réforme_ de M. Flocon, mais -sans grand succès. - ---Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés. - -Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un -malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet. - -«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième -symphonie, dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine -approuvèrent. - ---Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi, -ajouta-t-il. - -Et la froide Anglaise sourit. - ---Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que -c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de -prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut -dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles. - -Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à -Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable. - ---D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la _Vierge aux -Raisins_, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle -disparut en beauté. - ---Elle est charmante, dit quelqu'un. - ---Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est -amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel -et sur la terre? - -Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle -se leva. On les invita à revenir. - ---Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à Philippe. - -Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit -aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe. -Elle s'aperçut alors qu'il était sombre. - ---Quelle déception! dit-il. - ---Vraiment? J'allais te dire au contraire... - ---Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de ces -poupées mondaines? Quel jargon! - ---Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle le -même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant... - -Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et -durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros -d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles -respectueuses. - - - - -V - - -Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse -angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses -irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp -du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en -flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre -ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire -s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de -tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris. - -De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville -même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants -pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de -la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux. - - -GENDARMERIE de la SOMME - -LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 3 août 1847._ - -n° 179 - -MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET, - -«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois -deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés -l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de -Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de -hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus: - - -«_Français_, - -«_L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en -faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les -mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la -peine à vivre, il n'aura rien, lui._ - -«_Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!_ - -«_Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui._» - - -GENDARMERIE de la SOMME - -LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 4 août 1847._ - -n° 180 - -«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin, -le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de -façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères -noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur, -l'inscription séditieuse suivante: - -«_Du pain à vingt sous, ou la République!_» - - -«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le -sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui -leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture! - -Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de -défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité. -Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait -désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses -travaux. - -Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement, -agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots -et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur -Viniès. - - * -* * - -Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes -absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables -ébranlèrent sa porte. - ---Entrez. - -Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules -énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il -était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop -large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée -que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés. - ---Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de -recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen -Malessart qui est, je crois, de vos amis. - -Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné -à plaire ou à jeûner. - -Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la -disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but -important de sa mission. - ---Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une -légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait -soudain ce gros homme sympathique. - -Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des -sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique -par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à -Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par -échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de -Ledru-Rollin. - ---Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe. - -Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du -déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève -qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et -leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal -gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son -fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la -joie de son sourire. - -Caussidière loua le vin gris. - ---Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire... -Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux -affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans -la politique d'opposition le journal _La Réforme._ Avant la fondation -de _La Réforme_, la presse républicaine se composait du seul -«National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce -Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus -petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le -citoyen Flocon qui dirige _La Réforme_ est vraiment l'homme de nos -idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon, -madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti -républicain est menacé dans l'existence de _La Réforme_; nous avons -deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M. -Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher, -le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres. -M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a -puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception -nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les -souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit -que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles; -je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez -pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite. - ---Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais -acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement. - ---Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu -demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui... - ---Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot -là-dessus. - -Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève -conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un -grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très -flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui -demander de l'argent. - ---Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur -offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à -recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme, -empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la -vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe. - -Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière, -surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à -laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les -numéros des maisons de Paris. - -C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire, -car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et -ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine. - -Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour -être un grand politique, non pour être un naïf. - -Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son -bras. - ---Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos -gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort -bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous -savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de -lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie. - -Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille -francs en poche ne s'ennuyait pas. - - * -* * - -Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de Geneviève: - - -_Monsieur_, - -_L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage -à vous exposer une situation difficile._ - -_Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour -l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me -suis efforcée de respecter._ - -_Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je -n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de -cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se -plaindre._ - -_J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la -plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs -admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la -vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de -ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont -achevée._ - -_Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit ma -couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance -d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce -budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables._ - -_Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, son -cœur devrait lui dire qu'elle est futile_... - - - - -VI - - -M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand -d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet. - ---Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens pour -la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous -serons plus de cinq cents... je compte sur vous. - ---Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai -peut-être. - ---M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, un -homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces -manifestations scandaleuses. - ---J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que je -fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de -dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de -remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a -la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures -raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions -sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les -hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un -régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer. - - -Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid -tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long -des longues tables, cherchant leur nom. - -Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu; -celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans -le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était -pas venu. - -Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale. - -Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer -la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait -refusé. - ---Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien dire. - ---Justement, dit l'autre. - -À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des -vérités prudhommesques et sentimentales. - -À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à -belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches, -Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de -Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas -venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva, -gras et tondu. - -«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs» -cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage -universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à -l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les -intérêts du peuple?» - ---Vous, vous, répondirent cinq cents voix. - ---Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, j'ai -défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes -ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de -lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les -habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les -quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi -l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir -d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être -jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux -qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que -moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de -dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta -foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point -encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète -religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité! -Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est -proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne -interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et -une espérance! - -Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase -exigeait l'accord parfait des acclamations. - -Puis, M. Flocon se leva. - ---Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens -vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards -sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple -leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment, -cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils -ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre -humain.» - -Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et -véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte -sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les -libéraux à la France. - ---Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh bien -donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa -foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle -veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et -libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du -capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de -cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du -citoyen. - -La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et -acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui, -applaudissaient également, mais du bout des doigts. - ---Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble que -vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital? -Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre -condamnation: j'admire votre grandeur d'âme. - -L'industriel était très jaune et son sourire contraint. - ---Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce -sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à -renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se -servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité, -il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même -me l'a avoué. - ---Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la -société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant -pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une -révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de -faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à -tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du -Préfet de police. - ---Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de -longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas -d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et -la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau... - - - - -VII - - -Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil -d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre -la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de -gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et -chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille -folies et s'habilla pour sortir. - -Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la -ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de -glace bleue. - ---Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, elle -m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau! - -En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux -autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme -Urbain son épicière. - ---Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du nouveau. - ---Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi? - ---Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le -Gouvernement devra s'en aller. - ---Mais pourquoi? - ---Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout de -suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le -tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires. - -Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que -savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient. -Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde -Nationale... Guizot.» - -Les gens buvaient ferme pour s'occuper. - -Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet -réformiste, mais il les croyait réprimées. - ---Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je n'y -crois pas. - -Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils -rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en -était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et -s'arrêta. - ---Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent, mais -le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme -électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot: -Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait... - -Il se frotta les mains. - ---Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs, nous -voulons la république... - ---Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable. Prenons -ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu... Tout est -prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la Garde -Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un -train pour emmener la garnison. - -Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la -rejoignit. - ---Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais homme. - -Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches -de la justice de paix, haranguait un groupe. - -«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que -la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à -Abbeville...» - -La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette -vigoureuse fermeté dans l'indifférence. - ---J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe. - ---Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant -elle l'entraîna. - -Il était silencieux et sombre. - ---Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de liberté -en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang. - -Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les -voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à -Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la -troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train -militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle -avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En -arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris. - ---Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris ce -soir. - ---Toi, Philippe? et pourquoi? - ---Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est -triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui -voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le -mien est près de mes amis. - ---Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive quelque -chose, je suis seule au monde... - ---Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus grand, -plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être, -dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous. - ---L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti pour la -guerre de Cent Ans. - -Mais Geneviève ne lutta plus. - - * -* * - -Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur -le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière -coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent -devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse -s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques -prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes. - ---Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains... Ô -ma belle journée, pensa-t-elle. - -Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes -tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants -couvraient la musique éternelle des cloches. - ---Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de -l'église. - - - - -TROISIÈME PARTIE - - -Pour moi, plus je repasse -dans mon esprit des faits anciens -et modernes, plus un pouvoir -inconnu me semble se jouer des -mortels. - -TACITE. - - - - -I - - -Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne -était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les -voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République -était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida -d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau. - -Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le -temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles -se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle -éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu -partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues -un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une -netteté qui étonnait. - -Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant -_la Marseillaise_ et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un -drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs. - -La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À -bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur -idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des -spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent -sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire. - -Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en -colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait -la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent -militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme -quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs, -quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent -leurs casquettes. - -«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution -bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui -regardait comme lui ce spectacle étrange.» - -L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout -le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M. -Guizot. - -Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme. -On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du -Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière -était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture. -Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante. - -Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas -pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de -l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes. - -Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la -garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur -l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands -sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition -révolutionnaire. - -Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une -redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge -et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et -militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda -bravement. - ---Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez avec -moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de -Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture -ne se montre pas, nous sommes foutus! » - -Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte, -suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui -s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était -Lucien Malessart. - ---Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon -vieux. - ---Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici? - ---Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a enrôlé... -Il est préfet de police. - ---C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en pensera le -Gouvernement provisoire? - ---Qui est le Gouvernement provisoire? - ---C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme, -nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert... - ---Qui est-ce Albert? - ---Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande -pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il -m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand _notre_ -gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il -a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs -Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient -nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont -invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de -ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt -mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière -lui.» - -Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place -de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un -aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands -ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres. - -«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud, -l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle -comédie jouez-vous? - ---Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde... Hier -soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis -sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un -général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans -un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de -l'ordre. - -Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron -de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en -main, en gardaient l'entrée. - ---Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe. - ---Le préfet de police. - ---Quelle allure! fit l'autre. - -Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les -embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise -composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un -passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité -de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une -violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste, -lui sembla étonnamment vide. - -Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement -provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol -jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et -d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse -comme dans une chambre de malade. - -Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou -presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette -assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il -critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale -Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer -les mécontents en soldats. - -L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui, -Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui -le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour -essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare -regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à -ne pas se laisser faire. - -Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa. - ---Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, comme -il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais se -souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il -griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers -l'ingénieur. - ---Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me rendre -un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien et -rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce -matin, ajouta-t-il en manière d'excuse. - -Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait -une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des -travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils -est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...» - -Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi -Garnier Pagès était travailleur. - -Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par -Lamartine; il portait simplement: _À Madame de Lamartine, 82, rue de -l'Université: Envoie-moi du chocolat._ - - * -* * - -Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit -fort longtemps à remplir sa mission. - -Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge -qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le -matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un -morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait -toujours vers l'Hôtel de Ville. - -Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus -sombres, les chants plus sourds. - -Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les -cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers -les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un -immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV. - -Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri -la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge». - -Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la -distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans -le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.» - -Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il -vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une -civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi -le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait -un rouge plus sombre. - -Un immense silence effleura la place. - -Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse -mouvante, Lamartine parlait. - -Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges -s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les -quais noirs. - -Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien -consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le -laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si -fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le -lendemain. - -La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine, -dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire, -il gagna les Champs-Élysées. - -Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la -ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet -retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une _Marseillaise_ égarée: le -soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de -Triomphe. - - -Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de -la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit -fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels -des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant -eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux -arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles -étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux -pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits. - -Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un -canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge. -Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était -à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.--Ce -canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.--Mais non, répondit Lucien en -ricanant, c'est un canon automatique. - -Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé: -le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés. - - - - -II - - -Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les -légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois; -les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les -ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur. - -L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde, -bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à -assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale. - -Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le Ier -mars il y en avait vingt-cinq millions. - -Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur -des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces -gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de -devenir eux-mêmes des partisans. - -Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections -rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et -ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les -élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc, -désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre -civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait -voter des réformes nobles et vagues. - -Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait -solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient -pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il -prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer. - -Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit -«Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le -rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui -savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle. - -Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal -est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons -ce pays, de gré ou de force.» - -Lucien l'encouragea vivement. - -Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à -mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les -allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y -buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles -dans le Corps de garde des Montagnards. - -Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces -choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils -se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut -préféré les kermesses idylliques de Cabet. - -Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques, -des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son -caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence. - -On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande -républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière, -à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva: -le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un -charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une -fureur terrible. - ---«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?» - -Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il -le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de -la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait -mettre en sûreté les documents secrets. - -On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de -dépouiller. - -Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui -était familière. - -«_Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon -admission dans l'Administration que vous dirigez._ - -Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide. - -Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le -paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes, -toujours méthodiques et exactes. - -Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là -dedans, racontée par un esprit froid et moqueur. - ---«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et je -n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera -fusiller...» - -Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher -son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles -sa raison tournait en vain. - -Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la -République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami. - -Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il -avait aimé, et tout son courage tombait. - -Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses. -Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était. -Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu, -dut les montrer. - -Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait -Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui -frappa sur l'épaule avec bonhomie. - -«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable -avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.» - ---«Il était mon ami, dit Philippe. - ---Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien. - ---Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux? - -L'autre le regarda avec méfiance. - ---Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi. En -tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci. - -Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment; -«Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs -questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas. - -Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans -le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de -nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment, -rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer -aucune preuve. - -Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva -sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et -autour de lui on commençait à l'approuver. - -Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite. - -Quand il eut fini: - ---Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son fait, -qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci. - -Et il tira de sa poche la liasse des lettres. - -Lucien accablé se tut. - -Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui -l'attendait. - -Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les -renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son -existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller -sur l'heure dans le jardin. - ---C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer la -peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire -terrible. - ---Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un revolver, -il ne peut vivre, il en sait trop. - -Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et -prudente. - ---C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai pas. - ---Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche. - ---Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains. - -Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu -sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour -commencer l'instruction. - -Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme, -écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même -qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre -cause. - -Il était trop intelligent pour y parvenir toujours. - - - - -III - - -Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans -l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle -sursauta au bruit de ses pas. - ---Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule que -tout me bouleverse. - ---Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles? - ---Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec ce -Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il -aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se -passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes. - -Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle -attendit. - ---Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu -près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent -obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les -légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République -parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les -extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la -province contre eux... Et voilà: c'est assez confus. - ---Et qu'est-ce qu'il va se passer? - -Bertrand d'Ouville sourit. - ---Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est un -livre divin et l'on ne peut courir au dénouement. - ---On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous? - ---Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux -arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent -semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon -différente. - -Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village -obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une -légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître -du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13 -Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et -à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue. - -Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps; -nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et -cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de -régions déjà traversées... - -Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce -précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir. - ---Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de -petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous -puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette -histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en -va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers -l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble -interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut -durer deux mois, deux ans ou vingt ans. - ---Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se -passer demain. - ---Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment -libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont -trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera -l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri -V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par -son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux. - ---Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai -conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble. - ---Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types -de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie -des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit -l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine. - -«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un -bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence -est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les -hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal, -Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.» - -Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle -regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle -secoua brusquement la tête. - ---Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes -m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots. -Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons? -Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se -battre? - ---N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a -fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux. -Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de -prospérité produisent des crises de mysticisme. - ---On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une force -étrange. - -Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une -vigueur qui détonna très légèrement: - ---Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez arranger -tout cela? Car il faut bien faire quelque chose. - ---Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une politique à -longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à courte -vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les -surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour -détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le -masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi -voir mon filleul. - - - - -IV - - -«_Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès._ - - -«Abbeville, 10 mars 1848. - -«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux -usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher -communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles, -protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices. -À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se -douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux -ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart -d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde. -Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été -serviles. - -«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme. -Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple -français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il -s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous -même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul -le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la -veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre -parts. - -«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du -temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs, -ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a -envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter -pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est -honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait, -je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son -télégramme à Ledru-Rollin: - -«--Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont -nécessaires ici.» - -«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du -propriétaire. - -«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un -cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le -travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat -Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était -couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement -à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le -délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de -terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie. - -«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine -les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour -forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une -procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les -lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai -dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux -raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je -vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir -bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les -tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et -me voici fort populaire. - -«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter -par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que -demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des -cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les -deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs -vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se -battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher. - -«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des -commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé -trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a -trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle -d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes -molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu -vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même -avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne -les blâme point. - -«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères -trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications. -Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas -très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil -de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous -n'en avez pas. - -«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de -même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais -désintéressé, et je vous aime bien. - - - - -V - - -De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel -rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire -indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa -femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs -regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il -avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil -n'était pas en jeu. - -D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami, -Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice. -Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans -regrets. - -Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa -jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils -rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de -suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire. - ---Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté. - -C'était un mensonge, mais inconscient. - -Elle s'inquiéta de Lamartine. - ---Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son compte. -Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit de -ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir. - -Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour -regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de -plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la -Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge -ornées de cordons de pierre. - -La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais: -Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un -rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui -montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et -savait quelques mots nouveaux. - -Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le -matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit -à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet. - -Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes -saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête: - - -RÉPUBLIQUE FRANÇAISE - -Liberté--Égalité--Fraternité - - ---Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par salut et -fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire d'Ault -contre les flottes et la marée. - ---La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève, -elle te croyait ministre. - ---Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture d'enfant -appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32... Tu -peux l'ouvrir. - ---Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route -Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément -conservatrice. - ---J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple n'a -pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de -Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants -et en même temps ce calme majestueux. - -Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était -devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne -foi. - ---Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections? - ---Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit -coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en -dire davantage: j'espère qu'il viendra. - ---Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose, -comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir. - ---Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu -me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je -serais morte d'ennui. - ---Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien seule! - ---Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me voir -aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me -faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu: -impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il -serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée... -comprenez-vous? - -Philippe sourit faiblement. - -Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les -aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une -des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils. - ---C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal -conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de -plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres, -ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément -les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution -paraît honnête. - ---Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale ne -fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades; -vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable -maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs, -c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards. - ---Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse -conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le -pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit. - ---C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les -élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le -consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande, -un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de -musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux -d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer? -Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate -prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache -vouloir. - ---Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très reconnaissant -de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est beaucoup. La -guillotine a désuni la France pour plus de cent ans. - ---Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une courte -violence peut mettre fin à un long esclavage. - ---Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est -nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était -encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit -utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà -accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut -détruire que ce qui est détruit. - -Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier -Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer. -«Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine -et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y -rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire -souffrir personne inutilement. - ---J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à -Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère -davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne -discuterions pas plus avant. - ---Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me fait -du bien d'entendre de nouveau tes petits discours. - - * -* * - -Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections. -La situation était fort obscure, tous les candidats étant -républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les -bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient -d'être candidats. - -«--Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations de -l'ingénieur. - -Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste -étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique» -disaient-ils. - -Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia -une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en -regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était -devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de -la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des -classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France -paisible et forte, un seul cri: la Patrie!» - -Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut -reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses -mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui -expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer -des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la -Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau -froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage. - -Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait -une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle -figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet -esprit dont la fantaisie les inquiétait. - -Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était -lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire -perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui. - -D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825 -écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors -de son passage à Abbeville. - ---Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour obliger -mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs -j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout -français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise. - -Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux -femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains -des mastodontes. - -Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à -des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la -crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence -hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des -expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux -visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de -marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands, -ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées -électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient -pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les -candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas. - -L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante, -plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le -père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste -Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait -quinzième derrière les quatorze élus. - ---Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit M. de -Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du -Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables. - ---Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu -d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette -province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint -les idées comme le choléra. - -Philippe Viniès était tragique et découragé: - ---Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville -qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec -les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des -siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de -lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et -sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à -penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le -contraste y fait l'harmonie. - -En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en -dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et -vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et -mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une -vignette grossière. - ---Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil. - ---Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut -Philippe surpris... _Français, j'avais désiré que mon corps reposât -sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai -tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le -malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la -guerre_.... - ---Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort... - - - - -VI - - -Dès le mois de mai 1848 la Révolution entra en agonie. Elle ne mourait -pas comme le croyait Philippe de l'erreur de Lamartine et d'une -élection prématurée. Elle mourait parce qu'une bourgeoisie encore -vigoureuse n'hésitait pas à descendre dans la rue pour apporter à ses -lois l'appui de ses baïonnettes, et parce que la province écrasait -l'émeute de tout le poids de sa saine et puissante médiocrité. - -«Le cardomnel avait raison, disait Bertrand d'Ouville, la propriété -n'est pas un droit de l'homme; c'est un droit de la Garde nationale: -elles vivent et périssent ensemble.» - -Cependant le peuple de Paris, justement déçu, frémissait encore à -tout appel. Dans les Ateliers Nationaux, que nul n'essayait d'organiser, -quatre-vingt mille ouvriers vivaient dans une paresse qui leur était -odieuse. Des provinces arrivaient par chaque train des compagnons -nouveaux qui venaient s'y enrôler. Le gouvernement, inquiet, les -traitait avec une bienveillance sournoise et songeait à s'en -débarrasser. - -Philippe, énervé et anxieux, tenait aux ouvriers des Clubs des -discours dont la violence étonnait leur placidité et les engageait à -se rendre à Paris pour y défendre la République. - -Un matin il reçut à son bureau une lettre urgente du sous-préfet. - - -ARRONDISSEMENT RÉPUBLIQUE FRANÇAISE -d'ABBEVILLE - -CABINET Liberté--Égalité--Fraternité -DU SOUS-PRÉFET - - -CITOYEN INGÉNIEUR, - -Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir -invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se -rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux. - -Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de -l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il -importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre. -Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries, -pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à -Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés -dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route. - -Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de -l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de -toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente -attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen -ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le -département de la Somme. - -Salut et Fraternité. - - -Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où -les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps -regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du -large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de -l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de -maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de -rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets -avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes. - -Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme -sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et -s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur -colère: - ---Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris: -ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de -ch'sous préfet... Enfin est-on en République? - ---N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez tout. -Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on -vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers -nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos -commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend -d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait -sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander. - ---Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires. - ---Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués. - ---Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons. - -Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure, -haussa les épaules, et dit: - ---Soit. - -Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège: -quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue -Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le -faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par -ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles -comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de -Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui -avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il -y eut des murmures. - ---Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne. - -Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri: - ---Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution! - -Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait -peut-être. - -Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la -sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois -sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se -trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont -confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et -seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu. - ---Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut qu'un -de vous parle au nom de tous. - -Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur. - -Un honnête garçon qui se nommait Lecadieu et auquel Philippe avait -souvent prêté des livres accepta enfin de parler: «Ça me coûtera ma -place, dit-il tristement, mais, ma foi, autant moi qu'un autre.» - -Une des jeunes filles sonna, il y eut un long silence. Puis on entendit -des pas sur les pavés de la cour. Une domestique montra sa tête et, -voyant cette foule, se rentra vivement et dit: «Seigneur.» - -Philippe s'avança: «Ces citoyens, dit-il, désirent voir le -sous-préfet.» - ---Mais monsieur est à table. - ---Il aura l'obligeance d'interrompre son déjeuner. - -Elle courut vers la maison. Une minute après, le sous-préfet arrivait -achevant une bouchée rebelle et essuyant sa moustache. - -L'orateur s'avança et dit la requête des ouvriers avec beaucoup de -calme et de bon sens. - -Le sous-préfet, pris au dépourvu, cherchait des phrases. - ---Citoyens, mes amis... vous connaissez mes sentiments... Travailleur -moi-même... les ordres du ministre... les ouvriers le comprendront sans -peine... bon sens et patriotisme intelligents dont ils ont toujours fait -preuve. - -Découvrant Philippe, il lui lança un regard furieux; puis, il eut une -inspiration. - ---Avant tout, citoyens, laissez-moi relire les ordres du ministre qui -permettent peut-être de vous donner satisfaction. - -Il battit vivement en retraite et, tout de suite, par la petite porte du -jardin, envoya un messager au colonel de la Garde nationale pour le -mettre au courant de la situation. - -Les ouvriers patients attendaient. - -Philippe regardait l'heure, pensant à l'inquiétude de Geneviève; au -bout de dix minutes, il proposa de sonner à nouveau. Comme il venait de -le faire, on entendit dans le lointain un tambour battant à coups -rapides. - ---Le rappel, pensa-t-il, ce petit drôle s'est moqué de nous. - -Sa troupe dressa l'oreille, il conseilla le calme et la fermeté; -quelqu'un lança une pierre dans la porte, puis deux officiers de la -Garde nationale arrivèrent à moitié habillés, achevant de boutonner -leur uniforme; le sous-préfet enhardi reparut à leurs côtés. - ---Citoyens, dit-il, retirez-vous. Dans dix minutes la force armée sera -ici; les ordres du ministre sont formels. Quant à vous, monsieur, -lança-t-il à Philippe, si vous n'employez votre influence à faire -cesser ce scandale... - ---Il n'y a aucun scandale, tout le monde ici est fort calme, sauf vous. - -D'autres officiers arrivèrent; quant aux Gardes nationaux, prudents, -ils attendaient des nouvelles rassurantes pour sortir de leurs maisons. - -La pluie tombait plus fort. - ---Moi, je m'en vas à m'maison, dit un manifestant fatigué. Beaucoup le -suivirent et il ne resta plus autour de Philippe qu'une poignée de -braves. - -En face d'eux, ne sachant trop que faire, le sous-préfet et -l'état-major de la Garde nationale discutaient à voix basse. - -Soudain, une voix éraillée tomba du ciel. - ---Et nous y voici... belle porte. Milord..., beau point de vue... beaux -officiers... nommés par les Anglais. - -C'était Jalabert qui ayant vu se former une troupe et se préparer une -bataille avait, en vieux soldat, marché au canon et qui, commençant à -s'ennuyer, avait escaladé par une gouttière un des piliers du porche. - ---Toi, mon bonhomme, dit le sous-préfet, furieux, je vais te faire -arrêter. - ---Yes, Milord, répondit le bonhomme, si la paille est fraîche, -allons-y gaiement. - -Le rire rapprocha aussitôt les hommes de Philippe et les Gardes -nationaux. Devant cette vieille plaisanterie abbevilloise, ils ne furent -plus que des gens d'une même ville qui se rencontrent chaque jour dans -les rues et s'amusent des mêmes fantoches. - -Bourgeois et ouvriers unis au fond dans leur mépris du fonctionnaire se -divertirent à entendre le sous-préfet discuter avec l'ivrogne. - -Philippe, voyant l'affaire terminée, salua et s'éloigna lentement. Du -bout de la rue, il entendait crier: «Vive le 106e! Vive le colonel -Achard! Vive la duchesse de Berry!» - -Il pensait aux belles foules nerveuses de Paris. - - - - -VII - - -Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans -le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère -indulgente d'une plaisanterie de collégien. - -Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un -long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville; -d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient -levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte... - -Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie -de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque -représentant de l'administration. - -Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès. - -«_M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre, -adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera -certainement._ - -«_D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte, -je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon -département._» - -Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour -sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune -femme et de son enfant. - -Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand -d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre. - ---N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident -à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce -pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès -s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous -vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force -dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central. - -Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir -comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un -ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les -rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait -d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres -qui leur devaient tout. - -Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu -mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire -et douloureux. - -Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres -idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses -ennemis. - -Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines -dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait -si longtemps l'Elvire de sa maturité. - -Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au -général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils. - -La lutte fut brève et les deux côtés héroïques. - -De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux -vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un -homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à -mort. - -Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac -comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant -tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans -leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants, -s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé. -Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des -Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal -et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur. - -Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et -réclamèrent des victimes. - -Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient -venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait -l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier -Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture. - -Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému; -il arrivait de Paris et avait vu le ministre. - ---Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter -Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a -dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous -ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous -embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront. - ---Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher. - -Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger -immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné -congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les -hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer. - -Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle. - ---Et nous laissera-t-on partir? dit-il. - ---Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet sera -trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque -à Boulogne dans trois jours. - ---Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe. - ---Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les animaux. - -Et, pour les distraire, il parla de Paris. - ---Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule; -tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du -Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais». - - * -* * - -Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent -guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève -remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait -derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans -toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait -des cris furieux qu'il fallait apaiser. - -Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur -restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait -Geneviève. - -Il était beaucoup plus découragé qu'elle. - ---Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si beau -ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne pense -pas à autre chose. - -Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle -faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le -tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides, -les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans -rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même. - ---Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais j'avais -fini par m'y attacher. - -Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement. - -Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À -Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la -veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau. -M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur -l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il -serra la main de Philippe. - ---Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à chaque -instant... série noire, série blanche... comprenez-vous? - -Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et -presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la -passerelle de bois craquait suivant un rythme lent. - ---C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne -m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront -nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie -aventureuse. - ---Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en -Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si -agréables. - -Elle sourit: «Vous n'êtes pas encourageant.» - ---Je m'explique mal: j'aime le caractère anglais... beaucoup, mais je -veux dire que des hommes comme Viniès y apprendront combien tel -Français qu'il méprisait ici sont plus près de lui vraiment que -l'Anglais le plus libéral. - -Sur le paquebot, une cloche sonna, le bébé effrayé se serra contre sa -mère. - ---Il faut partir, dit-elle... adieu. - -Les trois exilés traversèrent la passerelle. Ils restèrent sur le -pont du bateau. Geneviève s'assit sur une caisse, son fils à côté -d'elle; de larges gouttes de pluie tombaient pesamment. La cloche sonna -à nouveau; la passerelle fut retirée, et le bateau à aubes, -maladroit, s'écarta lentement du quai. Sur le pont encombré Philippe -et Geneviève semblaient se serrer plus près l'un de l'autre dans la -pluie qui devenait forte. - ---La dernière fois que je suis venu ici, dit Bertrand d'Ouville, comme -les deux vieillards s'éloignaient, c'était en 1811. Je vis sur cette -place l'Empereur qui galopait sur un cheval gris. Il voulut traverser le -port à marée basse, mais sa monture buta contre un cordage et -Napoléon roula dans la vase. Il était furieux. - - - - -VIII - - -_Bertrand d'Ouville à Geneviève Viniès_ - -Abbeville, octobre 1853. - -Abbeville est en fête aujourd'hui: M. Bonaparte et l'Impératrice nous -rendent visite pour la première fois. J'ai donné congé à mes -domestiques et suis seul dans la maison. Des souris trottinent derrière -les boiseries. Mes chiens couchés à mes pieds méprisent comme moi les -grands de ce monde. Par les fenêtres ouvertes m'arrivent le son des -cloches et le bruit du canon. Des bouffées de musique, des cris de -marchands, des rires de femmes surgissent du murmure continu de la foule -que l'on devine autour du jardin. Je jouis de ma solitude, et je rêve. - -Tous nos bourgeois ont pavoisé: ce gouvernement protégera leurs -placements. Notre sous-préfet, inamovible, vient de passer en bel -uniforme. Je vois maintenant que c'est avec sagesse qu'il divisait sa -vie en trois parts: il devait consacrer la première au Roi, la seconde -à la République et la troisième à l'Empire. Il était hier fort -occupé à faire effacer des monuments publics l'Égalité et la -Fraternité. - -Par ses ordres aussi on coupe les arbres de la liberté et on en -distribue le bois aux pauvres, ce qui est peut-être un symbole profond. - -Cependant la bonne ville, assise au milieu des terres, tient ses -marchés rustiques, aux jours consacrés. Mme Urbain vend des légumes, -monsieur Pillet des chapeaux et monsieur Larcher du latin. Le gendarme -Gorenflot fait des rapports sur les suspects d'aujourd'hui qui sont les -mêmes que ceux d'hier. Et Milord Yes montre la Cathédrale et couchera -ce soir au violon. Vous seuls, mes pauvres enfants, êtes exilés de ce -beau pays pour avoir renversé monsieur Guizot au profit de monsieur de -Morny. - -Ce gouvernement a pour lui les baïonnettes, l'Église, la banque et la -légende: il durera. «L'anarchie est heureusement accouchée du -despotisme: la mère et l'enfant se portent bien». Ainsi Paris se -console par des mots, mais ne les croyez pas: la mère est morte en -couches. - -Faut-il en pleurer? Monsieur Bonaparte est l'élu de la nation et la -voix du peuple sous mes fenêtres ratifie le plébisciste. Pour moi j'en -reviens à mon Pascal: «Qui doit passer le premier? Le plus savant? -Mais qui jugera? Il a quatre laquais: je n'en ai qu'un. C'est à lui de -passer. Il n'y a qu'à compter et je suis un sot si je conteste.» - -Ma cuisinière rentre, radieuse, Elle a vu leurs majestés: - ---Monsieur a eu tort de ne pas venir. C'était bien beau, mais -l'Empereur est laid. - ---Comment, laid? - ---Oui: il a l'air triste. Mais l'Impératrice est très polie: c'est une -belle rousse. - -Et elle veut dire blonde: tous nos malheurs, dirait Lecardonnel, -viennent de ce que les peuples emploient des mots qu'ils ont négligé -de définir. - -Je ne le vois plus souvent, Lecardonnel; il vieillit beaucoup, et ne -quitte guère ce tableau noir où il se prépare de la besogne pour -l'éternité. - -Vous souvenez-vous de ces pierres gravées que je vous disais -préhistoriques? Je viens d'en trouver au Moulin Quignon un admirable -spécimen. C'est un homme qui lutte avec un renne; le dessin est d'un -naturel vraiment vigoureux. - -Mais les savants officiels se refusent encore à admettre mes théories. -Ils les disent maintenant contraires à la religion. C'est pour toute -découverte, la seconde période. À la troisième on vous répond: -«Cela est vrai, mais nous le savions depuis longtemps.» - -La sobre lumière de l'automne picard nous fait ce soir un couchant gris -rose sur lequel les pignons du Bourdois détachent leurs silhouettes -pointues et grêles; les tours de Saint-Vulfran unissent toujours à la -beauté sévère des nombres l'esprit de leurs balustrades ajourées; -dans la cour voisine, la grâce précise de l'Hôtel de Vence me -rappelle votre visage. Les couleurs et les formes me consolent des -hommes; mais je suis quelquefois triste et j'aurais grand besoin de -vous. - -À bientôt donc, et comme nous disions au temps de notre courte -république: salut et fraternité. La formule m'étonna jadis; je la -trouve maintenant assez belle quand on la réserve à ceux que l'on -aime. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE *** - -***** This file should be named 63271-0.txt or 63271-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/7/63271/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Ni ange, ni bête - -Author: André Maurois - -Release Date: September 23, 2020 [EBook #63271] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/ange_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h3>ANDRÉ MAUROIS</h3> - -<h2>NI ANGE, NI BÊTE</h2> - -<h4>— ROMAN —</h4> - -<h4>PARIS</h4> - -<h4>LIBRAIRIE BERNARD GRASSET</h4> - -<h5>61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61</h5> - -<h5>1919</h5> - -<p class="center">Tous droits de traduction, d'adaptation et de -reproduction réservés pour tous pays</p> - -<p class="center">Copyright by André Maurois, 1919</p> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/inner_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - - - -<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> -<p><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_I">I</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_II">II</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_III">III</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_IV">IV</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_V">V</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VI">VI</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VII">VII</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_IX">IX</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_X">X</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_XI">XI</a><br /> -<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_I_II">I</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_II_II">II</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_III_II">III</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_IV_II">IV</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_V_II">V</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VI_II">VI</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VII_II">VII</a><br /> -<a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_I_III">I</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_II_III">II</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_III_III">III</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_IV_III">IV</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_V_III">V</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VI_III">VI</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VII_III">VII</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_VIII_III">VIII</a></p> - - -<hr class="r5" /> - -<h4><a id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4> - - -<p style="margin-left: 50%;">Pour devenir un parfait<br /> -philosophe, il me manquait<br /> -surtout une passion, à la<br /> -fois profonde et pure, qui<br /> -me fit assez apprécier le<br /> -côté affectif de l'humanité.</p> - -<p style="margin-left: 55%;">Auguste Comte.</p> - -<p><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_I">I</a></h4> - - -<p>Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M. -Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un -matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un -jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le -gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions -républicaines.</p> - -<p>—Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent -franchi le pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel -ingénieur de l'arrondissement d'Abbeville?</p> - -<p>—Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans -bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.</p> - -<p>—Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de -vous interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en -rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre -arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.</p> - -<p>Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La -redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une -méfiance sévère.</p> - -<p>—Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant -lentement ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École?</p> - -<p>—Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste.</p> - -<p>—J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à -mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à -votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est -pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de -science, ni d'art, ni de politique...</p> - -<p>—Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais -je dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées. -J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi: je sais que cela -m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma -pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis.</p> - -<p>Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et -regarda le vieillard d'un air assez fier.</p> - -<p>—Hélas! dit celui-ci avec humilité; il faut avouer que notre bonne -ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de -négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même -jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale, -n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il -paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à -emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour -les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur -détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à -coucher chez eux.</p> - -<p>—Vous admirez cette tiédeur, monsieur? dit Philippe Viniès avec -quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne -faut pas ici parler de politique...</p> - -<p>—Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix -mesurée et satisfaite; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais -mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez -d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris; dites, si -cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville -sache bien clairement que vous obéirez à tous.</p> - -<p>«Si vous le permettez, je vais déjeuner.»</p> - -<p>Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et -du vin blanc: Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se -mit à picorer.</p> - -<p>—Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard: ma -cuisinière me charge toujours de vivres comme pour un escadron.</p> - -<p>—Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits -et de laitage.</p> - -<p>—Par hygiène?</p> - -<p>—Non, par principe, par goût et par habitude.</p> - -<p>Le vieillard sourit et resta enfin silencieux; les cahots de la patache -endormirent les deux hommes.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre -dans son sac.</p> - -<p>Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée -marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien -assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les -courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits -bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises -se détachaient, spirituelles et vigoureuses.</p> - -<p>«Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous -verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très -vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles, -comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une -religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu, -mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et -les images sacrées: nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.»</p> - -<p>Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui -jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue -tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les -marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des -bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs -maisons.</p> - -<p>«Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les -nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille -depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la -dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux. -Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le -faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller chercher vous-même. -S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin.</p> - -<p>«Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en -fils; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se -mêler à ces jeux sacrés.»</p> - -<p>La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place -bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles.</p> - -<p>—Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison -dans la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir: je suis grand -marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu.</p> - -<p>Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha -des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel.</p> - -<p>Devant une épicerie une vieille femme, appuyée sur une canne, -regardait ce personnage nouveau et, le voyant hésiter, s'approcha, -curieuse et empressée.</p> - -<p>—Vous cherchez quelqu'un, dit-elle.</p> - -<p>—Je cherche un hôtel.</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, dit-elle avec un sourire satisfait, vous êtes le -nouvel ingénieur.</p> - -<p>—Diable, pensa Philippe, quelle police.</p> - -<p>—L'hôtel de la Tête de Bœuf est rue Saint-Gilles: c'est à deux -pas, dit-elle, mais puisque vous êtes pour rester, il vaudrait mieux -prendre une chambre en ville. Cela vous coûtera moins cher et vous serez -mieux. Il y en a une chez le Général, libre d'hier... Là vous serez bien.</p> - -<p>—Chez le Général? dit Philippe inquiet. Ah! non, certainement; -j'aime mieux l'hôtel.</p> - -<p>—À votre aise, dit l'épicière vexée: en ce cas, Jalabert va vous y -conduire... Jalabert!</p> - -<p>Philippe vit arriver au pas de course un vieil homme à cheveux gris qui -debout au milieu de la place depuis l'arrivée de la diligence avait -suivi la scène avec intérêt. En arrivant devant l'ingénieur, il fit -claquer ses talons, salua militairement avec vigueur et s'empara de la -valise.</p> - -<p>—Jalabert, conduis monsieur à la Tête de Bœuf... Faites pas -attention à ce qu'il dit, ajouta-t-elle, il est un peu fou. Mais il -connaît bien la ville: c'est lui qui la montre aux Anglais.</p> - -<p>Philippe Viniès suivit son guide au long des vieilles rues. Quelques -passants s'en allaient d'un pas très lent, le nez au vent, les mains -dans les poches.</p> - -<p>—Belle place, Milord, dit le vieux soldat, belles maisons, bâties -par les Anglais...</p> - -<p>—Comment, par les Anglais? dit Philippe surpris.</p> - -<p>—Yes milord..., à droite, l'Hôtel de Ville, belles tours, belles -statues, sculptées par les Anglais... Ici belle fontaine, bonne eau -pour l'estomac, et devant vous, milord, bel hôtel, belles chambres, -construit pour les Anglais... Yes Milord.</p> - -<p>Philippe, découvrant en effet l'enseigne de la Tête de Bœuf congédia -généreusement son porteur qui recula de trois pas, fit le salut -militaire et cria:</p> - -<p>—Merci, Milord... Et vive le 106<sup>e</sup>! Vive le Colonel -Achard! Vive la Duchesse de Berry!</p> - -<p>—Ah! fit la patronne de l'hôtel qui, comme tout le monde, était -devant sa porte, Jalabert vous a découvert. C'est un vieux malin. Il -connaît bien les Anglais, allez.</p> - -<p>—Mais je ne suis pas Anglais, dit Philippe.</p> - -<p>—Ah! mais, c'est vrai, dit-elle, vous êtes le nouvel ingénieur. Et -pourquoi voulez-vous descendre dans mon hôtel? Vous qui êtes pour -rester, prenez une chambre en ville, cela vous coûtera moins cher et -vous serez mieux... Tenez, allez donc chez le Général. Il en a une -libre d'hier.</p> - -<p>Et cette hôtelière vraiment Abbevilloise fit accompagner par son -garçon d'écurie cet étranger qui avait prétendu occuper, pour de -l'argent, une des chambres à l'entrée desquelles elle veillait avec un -soin religieux et jaloux.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_II">II</a></h4> - - -<blockquote> -<p class="center"><i>Philippe Viniès à Lucien Malessart<br /> -rédacteur au journal «La Réforme», à Paris.</i></p> - -<p style="margin-left: 50%;">Abbeville, le 15 Octobre 1844.</p> - - -<p>Je te recommande bien vivement, mon bon vieux, le brave réfugié -polonais qui te portera cette lettre. Réponds-moi chez le général -Pitollet, rue du Pont-à-Plisson, et ne t'épouvante pas. Ce général -est tout simplement un honnête cabaretier, qui a connu trois mois de -gloire au temps de la Révolution.</p> - -<p>Ses camarades qui le trouvaient bel homme l'avaient choisi pour colonel -et comme il ne savait pas lire, il s'était adjoint son curé. Celui-ci -fit preuve aussitôt d'un génie robuste et militaire, et Pitollet, dont -les rapports étonnaient Carnot, venait d'être promu général, quand -par malheur le curé mourut. Le général un peu plus tard demanda -modestement une place de tambour-major; Bonaparte le fit -sous-lieutenant.</p> - -<p>C'est aujourd'hui un beau vieillard, droit comme une baïonnette et -sourd comme un tambour. Sa petite-fille Clotilde tient la maison, et -j'occupe chez eux une chambre assez coquette:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;">Où dans un coin obscur près de la cheminée,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Quatre épingles au mur fixent Napoléon.</span></p> - - -<p>Ah! ce Bonaparte, mon cher... Nous imaginions mal ce qu'il est pour ces -provinces. Le soir, autour de la table, où se dessèche une rose -cueillie à Sainte-Hélène, des vieillards épiques évoquent leurs -campagnes; Clotilde, sur un coussin brode le Retour des Cendres; -j'écoute, je rêve, je compare le règne des bourgeois à l'empire des -braves, et moi qui hais la guerre et les soldats, moi qui crois à la -République universelle des peuples, je trouve quelque plaisir à -entendre parler d'actions et d'affaires qui étaient des coups de sabre -et non des coups de bourse.</p> - -<p>Pour des républicains avoués, je ne crois pas, hélas, qu'il y en ait -ici. Les jeunes gens qui mangent avec moi chez Pitollet sont des clercs -de notaire, élevés à Paris, assez libéraux, mais fort occupés de -gaudrioles et de calembours et vraiment trop gais pour être vertueux. -Les professeurs du collège sont des commerçants comme les autres qui -vendent trente ans leur rhétorique, puis se retirent des affaires et -meurent en bourgeois. Quant aux ouvriers je fais ce que je puis pour me -rapprocher d'eux, mais on ne sait où les trouver car ils n'ont ni -société, ni chefs. Leur misère est affreuse.</p> - -<p>Beaucoup d'entr'eux travaillent chez ce Bresson pour lequel tu m'avais -donné une lettre d'introduction. Il se dit ami de Ledru-Rollin. Entre -nous, je ne l'aime guère: c'est le type du mauvais bourgeois, gras et -important. Deux passions se disputent son cœur médiocre: l'amour du -calme que lui inspire son commerce et le désir du mouvement que nourrit -sa vanité. Il ne pardonne pas au Gouvernement de ne pas lui avoir -donné la croix.</p> - -<p>Un seul homme ici m'a fait bon accueil, Bertrand d'Ouville, -l'archéologue. C'est un petit vieillard assez fat, très intelligent, -tout à fait dépourvu de foi, d'enthousiasme et de vertu. Il vendrait -son âme pour une jolie phrase et, je crois bien, pour une jolie femme. -Je le vois cependant assez souvent car il me recherche, je ne sais -pourquoi, et je trouve chez lui une admirable bibliothèque. Demain -dimanche il prétend m'emmener au château d'Epagne, chez une -mystérieuse vieille fille qui, dit-il, a été fort belle et que tout -Abbeville appelle Mademoiselle, avec un grand M. J'irai peut-être, car -il faut tout voir: mais sois bien tranquille, ces châteaux-là ne me -tourneront pas la tête.</p> - -<p>Je deviens ici de plus en plus communiste et adversaire enragé de la -civilisation mercantile: croirais-tu, mon vieux, qu'à Abbeville il y a -huit notaires, trois huissiers, cinq ou six chapeliers, vingt papetiers -et un nombre infini de cabaretiers, tout cela pour un peu moins de vingt -mille habitants, qui presque tous passent leur vie à s'attendre les uns -les autres au fond d'une boutique obscure. Cabet a raison: le commerce -est un vice. Les sots et les méchants peuvent rire de son livre, mais -si folle que soit son Icarie, elle l'est moins que ce système-ci.</p> - -<p>Adieu, mon bon vieux, écris-moi: salut et fraternité.</p></blockquote> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_III">III</a></h4> - - -<p>Le salon de Mademoiselle était d'une simplicité voulue et délicate. -Sur les murs tapissés d'un papier gris uni se détachaient nettement -deux crayons de Clouet. Les fauteuils étaient confortables, la lumière -faible et douce. On sentait la chambre accueillante: un peu trop, disait -M. de Vence, son voisin, qui était malveillant.</p> - -<p>Mademoiselle se leva: elle était vaste, dans une ample robe de taffetas -noir, et grasse, avec autorité et courage. L'empâtement du visage -laissait encore deviner des traits réguliers et puissants.</p> - -<p>«Je vous amène, dit Bertrand d'Ouville, M. Philippe Viniès, notre -nouvel ingénieur, qui est jacobin, et mon ami.»</p> - -<p>Les beaux yeux vifs de Mademoiselle se fixèrent sur Philippe avec une -expression d'intelligente sympathie.</p> - -<p>—Vous savez, dit-elle, que la politique ne m'intéresse pas et que -vos amis sont bienvenus ici.</p> - -<p>La voix était précise et flûtée: Philippe rougit et murmura quelques -mots.</p> - -<p>—Ce vieillard est insupportable, pensa-t-il, il me fait faire -figure de sot.</p> - -<p>Deux jeunes filles entrèrent; vêtues comme Mademoiselle de robes unies -et amples, elles s'efforçaient évidemment de lui ressembler.</p> - -<p>—M. Philippe Viniès... Mes filles: la blonde est Geneviève, la -brune Catherine.</p> - -<p>Catherine, aux yeux ardents, aux narines mobiles s'assit dans un -fauteuil sur le bras duquel se posa Geneviève, et toutes deux -regardèrent Philippe avec une franche curiosité. Il trouva aussitôt -des phrases heureuses pour décrire son arrivée et les vieux grognards -de son auberge.</p> - -<p>«Je suis loin d'avoir le culte de la force, mais il y a quelque chose -d'admirable dans tout sentiment profond et cette religion populaire -m'émeut, je l'avoue...</p> - -<p>—Vous allez vous entendre avec Geneviève, dit Mademoiselle, elle -adore l'Empereur.</p> - -<p>—Non, mademoiselle, vous savez bien que non. Je n'aime pas -Napoléon: j'aime le mince général en habit rouge de la gravure de votre -chambre...</p> - -<p>—Le Bonaparte auquel est dédié la <i>Symphonie héroïque</i>, dit -Philippe.</p> - -<p>Elle eut pour lui un regard étonné et assez approbateur.</p> - -<p>—Mes enfants, dit Mademoiselle, puisque M. Viniès semble aimer la -musique...</p> - -<p>Geneviève, s'accompagnant elle-même, chanta de vieux airs français: -elle avait très peu de voix, mais un style net et beaucoup d'esprit. -Bertrand d'Ouville regardait ses traits fins avec un plaisir évident. -Puis Catherine chanta une romance de Schubert.</p> - -<p>Philippe se rapprocha du piano et feuilleta des cahiers: les deux jeunes -filles l'accueillirent, maternelles et protectrices. La forte poitrine -de Catherine se soulevait doucement; Geneviève étudiait cet être -nouveau avec une méfiance un peu moqueuse.</p> - -<p>—Cette romance est très belle, dit-il.</p> - -<p>—Schubert, dit Geneviève, me fait l'effet de ces bonbons turcs que -rapporte mon cousin; c'est sucré au point d'être écœurant.</p> - -<p>—Vous n'aimez pas le sentiment?</p> - -<p>—Je ne sais pas: je n'aime pas Schubert.</p> - -<p>Cependant Bertrand d'Ouville était allé s'asseoir près du fauteuil de -Mademoiselle.</p> - -<p>—Laissons ces jeunes gens parler d'eux-mêmes à l'abri des grands -hommes, dit-il: que pensez-vous de mon petit ingénieur?</p> - -<p>—Il est joli, comme un jeune prêtre romantique: je le crois -intelligent.</p> - -<p>—Il n'est pas sot mais les formules lui masquent la vie; il se -bâtit un univers de petits systèmes rigides et voudrait que la nature se -soumît aux lois de M. Viniès. Il a une théorie sur la Pologne, une -sur l'amour, une sur le mariage, une sur le suffrage, une sur la -communauté des biens, et pour chacune d'elles, il se dit prêt à -prendre un fusil.</p> - -<p>—J'aime assez cela: les hommes tournent toujours au fade assez -tôt, dit Mademoiselle de sa voix flûtée et tranchante.</p> - -<p>—Certes, dit Bertrand d'Ouville, s'il y a quelque chose au monde -de plus ridicule qu'un radical en cheveux blancs, c'est un conservateur au -maillot. Il faut peut-être qu'un homme soit anarchiste à vingt ans -pour qu'il lui reste dix ans plus tard assez d'énergie pour faire un -pompier. «Ça va mal: on chante <i>la Marseillaise</i>» disait le vieux -Rouget de Lisle aux journées de Juillet.</p> - -<p>Mais Viniès est bien compliqué: il est romantique, et il méprise les -arts; il est matérialiste et il est chrétien. Et surtout il est -inexact. Son esprit transforme les faits comme certains miroirs les -objets. En le traversant, tout devient terrible, énorme, monstrueux. Il -me raconte qu'il a rencontré chez le cabaretier Pitollet des vieillards -épiques. Quand je me renseigne il s'agit de mon chapelier Pillet qui a -fait dix ans pendant les Cent jours, et d'un vieux matelot de péniche -qui était bien à Trafalgar, mais comme cuisinier de l'Amiral et n'y a -vu que les feux de son fourneau. Notez que le lendemain ce même Pillet -sera pour lui un «odieux parasite» parce qu'il vend des casquettes.</p> - -<p>—Savez-vous ce qu'est sa famille?</p> - -<p>—On m'a dit que ses parents sont des commerçants de Besançon, mais -il n'en parle pas volontiers. Je crois comprendre qu'il s'est trouvé -choqué par l'humilité professionnelle des siens et s'est déclaré -jacobin à ces braves gens consternés... Sous l'Empire, il eût fait un -brave sous-lieutenant.</p> - -<p>Mademoiselle regarda le groupe des trois jeunes gens autour du piano. -Philippe parlait vivement. Catherine l'écoutait, palpitante. -Geneviève, les yeux baissés, respirait une fleur.</p> - -<p>«Les femmes aimeront ce jeune homme, prononça Mademoiselle avec une -sagesse satisfaite.</p> - -<p>—Croyez-vous? Il les comprend bien peu, et les respecte trop pour -essayer de les conquérir.</p> - -<p>—Mais nous n'aimons pas les conquérants.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville, levant la main, sourit modestement.</p> - -<p>—Oh! je sais, mon cher, vous avez eu des femmes: le beau mérite. -Elles étaient faciles.</p> - -<p>—Cela vous plaît à dire.</p> - -<p>—J'en suis certaine: vous êtes beaucoup trop heureux pour qu'une -femme aille perdre son temps à s'occuper de vous. Les cyniques de votre -espèce n'ont nul besoin de tendresse.</p> - -<p>«Vous dites que cet enfant ne comprend pas les femmes. Et vous, mon -cher? Et les autres? Vous nous croyez romanesques: nous ne le sommes que -pour vous faire plaisir. Sensuelles? Il y en a, mais moins que vous ne -pensez. Ou alors au troisième amant, s'il est diablement adroit...</p> - -<p>M. de Vence entra: il venait chaque dimanche chercher là Bertrand -d'Ouville pour l'emmener au cercle faire une partie de whist. On lui -présenta Philippe: il fut assez froid.</p> - -<p>—Toute cette jeunesse semble bien animée, dit-il de sa voix des -lèvres, hautaine et gouailleuse.</p> - -<p>—M. Viniès nous parlait de Victor Hugo, dit Geneviève avec une -moue comique.</p> - -<p>—Ce Hugo, dit M. de Vence, est le petit-fils d'un menuisier de -Nancy: il se fait appeler vicomte Hugo par la grâce de M. Joseph Bonaparte. -Il change d'opinions politiques chaque fois que la France change de -gouvernement: ce n'est pas peu dire.</p> - -<p>—Cela n'empêche pas ses vers d'être bons, dit Mademoiselle.</p> - -<p>—Ses vers? Je ne les lis pas, dit M. de Vence, je n'aime pas ces -littératures décadentes... Allons venez au cercle, mon bon, il y a un -membre du comité qui veut nous soumettre une idée.</p> - -<p>—Viniès, dit Bertrand d'Ouville, je crois que vous avez raison et -que la Révolution approche. Si le Comité du cercle d'Abbeville se met à -avoir des idées...</p> - -<p>—La Révolution, dit M. de Vence, elle est plus près que vous ne -pensez. J'ai beaucoup à me plaindre de mes paysans. Je leur ai donné -un curé que je paie, et une salle de billard pour les empêcher d'aller -au cabaret. Ah! bien, oui: ils escaladent mes murs et volent le poisson -de ma rivière.</p> - -<p>Les trois hommes prirent congé. Philippe fut chaleureusement invité à -revenir quand il le voudrait.</p> - -<p>Quand ils furent sortis, Mademoiselle s'assit au piano et s'accompagnant -fredonna, d'une voix étonnamment jeune:</p> - - -<p><span style="margin-left: 3em;">Ô mon maître, ô mon seigneur,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Que le Diable vous emporte;</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Avec gens de votre sorte</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">C'est folie que la douceur...</span></p> - - -<p>—Geneviève, qu'est-ce que vous pensez de M. Viniès?</p> - -<p>—Mademoiselle, dans les dix dernières minutes, il a dit six fois -admirable, trois fois vertueux et quatre fois horrible. J'ai compté.</p> - -<p>—Vous êtes une petite sotte: il me plaît beaucoup.</p> - -<p>—Bien, mademoiselle, dit Geneviève.</p> - -<p>Elle vint tumultueusement embrasser Mademoiselle, plaqua un grand accord -dans les notes aiguës du piano et disparut en dansant.</p> - -<p>Mademoiselle regardait avec une autorité amusée Catherine qui, très -affairée, rangeait des cahiers de musique.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_IV">IV</a></h4> - - -<p>Bertrand d'Ouville vint chercher Philippe Viniès à son bureau pour -l'emmener voir des traces d'une voie romaine dont ils avaient parlé la -veille. Le temps était gris, mais honnête, temps d'Abbeville, -médiocre et sympathique.</p> - -<p>Philippe marcha silencieusement pendant deux minutes, puis toussa pour -éclaircir sa voix.</p> - -<p>—Qui sont, dit-il, les deux jeunes filles que nous avons vues hier -à Epagne?</p> - -<p>—Catherine Bresson est la fille de Bresson, le fabricant de tapis, -que vous connaissez...</p> - -<p>—Et elle ne vit pas chez ses parents?</p> - -<p>—Si, mais Mademoiselle qui l'a découverte, je ne sais comment, lui -sert de mère spirituelle. Elle passe à Epagne des semaines entières: -c'est une petite fille assez belle qui aura, si je ne me trompe, des -passions exigeantes. Elle a la poitrine bien placée, mais un peu -grasse.</p> - -<p>Philippe regarda avec surprise le vieillard qui continua:</p> - -<p>—Geneviève de Vaulges est orpheline. Son tuteur l'a retirée du -couvent à seize ans et Mademoiselle qui est sa cousine à la mode de -Picardie s'est chargée de terminer son éducation. Les Vaulges étaient -une des bonnes familles de ce pays-ci, mais le père de Geneviève les a -sottement ruinés.</p> - -<p>—Elle est assez jolie, dit Philippe avec détachement.</p> - -<p>—Les archives d'Abbeville contiennent une histoire assez curieuse -sur ces Vaulges. Il y a trois cents ans environ, un enfant nouveau-né fut -retiré vivant de l'abreuvoir du Pont aux Poissons. On s'empressa de lui -donner le baptême, puis on décida qu'il serait procédé sans retard -à la visite de toutes les filles de la ville afin de découvrir celle -qui avait donné le jour à un enfant et tenté de s'en défaire par un -crime.</p> - -<p>Donc, par devant un magistrat, on leur fit à toutes mettre à nu leurs -mamelles pour atteindre la vérité du cas. Isabelle de Vaulges, ainsi -examinée, fut reconnue coupable. Et comme elle refusa de livrer le nom -de son complice, elle fut condamnée à être brûlée vive et subit sa -peine sur cette place du Pilori que nous allons traverser.</p> - -<p>—Quelle horrible histoire, dit Philippe.</p> - -<p>C'était alors un événement de bien peu d'importance, dit le -vieillard, mais j'ai toujours pensé que cette vaillante Isabelle avait -les traits précis, les yeux bleu clair et les cheveux pâles de sa -petite nièce qui nous chantait hier si joliment du Couperin.</p> - -<p>Philippe regarda longuement la place du Pilori que bordaient des -boutiques inoffensives.</p> - -<p>—Mlle de Vaulges est très intelligente, dit-il.</p> - -<p>—Croyez-vous? Ce serait surprenant: une jeune fille... Mais elle a -le nez et la bouche les mieux ciselés de la province.</p> - -<p>Ils passaient devant l'usine de Bresson: dans les bâtiments anciens, la -machine à vapeur étonnait, comme un bourgeois de Daumier dans un -décor classique.</p> - -<p>Philippe parla de la misère des ouvriers et de l'absurdité du régime -de propriété qui faisait riche un Bresson.</p> - -<p>—Mon Dieu, dit le vieillard, il est bien certain que la propriété -devra se transformer. Ce n'est pas un droit sacré, mais ce n'est pas un -crime.</p> - -<p>Vous semblez considérer notre civilisation comme un ténébreux complot -de riches et de tyrans pour dérober aux peuples je ne sais quelles -richesses naturelles... Non, c'est une solution qui, avec tous ses -défauts, a été adoptée par les hommes après des siècles de -tâtonnement. On peut la retoucher? Eh! comment ne pas le faire? Ces -industriels, ces ouvriers, ces usines, nos redingotes et nos blouses, -disparaîtront aussi certainement que les armures et les arquebuses, que -les barons et les serfs. Mais il y faut du temps. On ne peut pas jeter -la civilisation comme un livre qui a cessé de plaire.</p> - -<p>—Qui parle, monsieur, de rejeter la civilisation? Il s'agit -seulement d'en éliminer les incohérences qui choquent douloureusement un -esprit logique. Aux hommes qui devraient être associés pour lutter contre -la misère, vous êtes arrivé à donner des intérêts contradictoires. La -maladie, le froid, les guerres sont agréables et avantageuses à des -classes entières de citoyens. La concurrence gaspille des forces -immenses. Tout cela est fou. Et il n'y a qu'un remède, c'est -l'égalité.</p> - -<p>Ils suivaient la vallée du Scardon. Le ruisseau étroit et clair -coulait entre les saules aux bras tronqués. Une compagnie de canetons, -derrière une cane prudente et grave, croisaient allègrement d'un bord -à l'autre. Dans la lumière atténuée et douce, les toits rouges d'une -ferme, le brun gras de la terre, l'eau cendrée d'un étang brillaient -d'un éclat solide et mesuré.</p> - -<p>—L'égalité? dit Bertrand d'Ouville. Et pourquoi serait-ce un -remède? Pour sauver les hommes de la misère de leur condition, il ne s'agit -pas tant de savoir comment on partagera que d'avoir quelque chose à -partager. Ce qui a fait le succès de la propriété privée, c'est son -évidente puissance de production. Voyez-vous quelque avantage à faire -une société de malheureux, tous égaux dans leur misère?</p> - -<p>—Sans même discuter ce point, me permettrez-vous de vous dire, -monsieur, que vous jugez la question d'un point de vue un peu médiocre? -Vous ne pensez qu'au confort matériel...</p> - -<p>—C'est beaucoup.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas tout. L'égalité est un bien en elle-même. -Croyez-vous qu'il soit agréable de naître esclave. Pour moi j'aimerais -mieux crever de faim libre que de souper après mon maître.</p> - -<p>Ils étaient arrivés sur un petit pont rustique qui traverse le -Scardon. Devant eux une île boisée divisait la rivière en deux bras. -Un moulin vénérable barrait l'un d'eux.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville s'appuya à la rampe de sapin et regarda l'eau rapide -et transparente. Un vieux tronc noir à demi immergé créait un remous -en aval duquel une grosse truite immobile attendait les gibiers portés -par le courant.</p> - -<p>—Un maître..., dit le vieillard; croyez-vous que le régime -communiste vous l'épargnerait? Vous confondez tous, mon cher, l'argent, qui -n'est qu'un signe, et le pouvoir, qui est réel et désirable. Ce qui vous -offusque chez le riche, ce n'est pas qu'il possède des rondelles de -métal jaune, c'est qu'il est puissant. C'est qu'il a une voiture, des -femmes, des serviteurs.</p> - -<p>Mais quel que soit le régime, il vous faudra un chef. Il aura une -voiture parce que les devoirs de sa charge exigeront qu'il se déplace -rapidement, il aura des serviteurs parce qu'il sera trop occupé pour -faire sa cuisine, il aura des femmes parce qu'il sera nouveau. Et il -sera haï parce qu'il sera le maître.</p> - -<p>Un petit claquement de l'eau l'interrompit: la truite, montrant pendant -l'éclair d'un instant sa gueule noire, avait happé une mouche.</p> - -<p>—Regardez. Cet emplacement de chasse est, pour un poisson, la -fortune. Le moulin, le remous du saule y apportent mille proies faciles. La -plus grosse truite de la rivière l'occupe par droit naturel. Attrapez la, -mon cher, faites-la cuire et revenez demain: vous la retrouverez à la -même place.</p> - -<p>—C'est un apologue que les gros poissons racontent volontiers aux -petits, dit Philippe Viniès. Mais nous ne sommes plus, heureusement, au -temps où les fables d'un sénateur bourgeois arrachaient au Mont Sacré -un peuple trop indulgent. Si les truites connaissaient la puissance de -l'association...</p> - -<p>Bertrand d'Ouville sourit:</p> - -<p>«Ma foi, dit-il, il est bien vrai que toutes les discussions sont -vaines. Ce sont les tempéraments, non les idées, qui s'affrontent; -moi, je ne digère pas la fraternité. Votre estomac semble l'exiger... -Mais voici la Voie Romaine.</p> - -<p>Ils étaient maintenant dans la forêt épaisse et humide: devant eux -une légère dépression se creusait nettement dans le sol couvert de -feuilles mortes et, bordée de talus moussus, s'en allait en longue -ligne droite, des deux côtés, à perte de vue.</p> - -<p>—Tout le long de cette route, dit l'archéologue, j'ai trouvé de -petits temples, des villas, des corps de garde. N'est-il pas curieux de -penser qu'un ingénieur romain a dessiné ces choses, que des -légionnaires ont défriché ce pays, et que la forêt a repris enfin -pour les conserver ces terres que Rome avait délivrées.</p> - -<p>Ah! quand on sait que la Légende dorée a été écrite plus de mille -années après le journal scientifique de votre collègue César, cela -permet en effet de beaux espoirs aux Wisigoths de votre sorte.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Ils revinrent lentement vers la ville par un chemin à flanc de coteau -d'où l'on percevait plaisamment l'ordre parfait de ce paysage si -simple. Le ciel gris faisait plus vertes les prairies qui épousaient -les croupes des collines picardes comme une robe bien ajustée. Comme -ils arrivaient au faubourg Saint-Gilles, Bertrand d'Ouville, poussant -une lourde porte, fit entrer Philippe dans la cour de l'hôtel de Vence -où l'herbe poussait entre les pavés noirs.</p> - -<p>—Regardez ceci, mon cher; est-ce beau? La grâce sobre des lignes, -l'aisance noble du toit, cette fenêtre classique qu'orne à peine un -feuillage léger... Et la couleur de tout ça: cette brique à peine -rose, cette pierre à peine grise... Ah! votre romantisme, mon cher, je -suis loin d'en mépriser les beautés; tout est bon et je ne blâme -personne. Mais le goût qui s'était formé chez nous aux deux derniers -siècles a été une chose charmante. Les artistes, travaillant pour une -élite de deux ou trois mille délicats, s'imposaient une mesure et une -solidité peut-être uniques au monde. Alors on était sensible sans -être sentimental, passionné sans être violent, érudit sans être -pédant. Votre Rousseau gâta tout cela. Cela nous valut bien des -tourments. Le mauvais goût conduisit au désordre et le lyrisme à la -guillotine.</p> - -<p>—Vous allez me trouver bien sot, monsieur, dit l'ingénieur, mais -je donnerais volontiers tous les produits de cet art si mesuré, vos -Trianons, vos Watteau, et vos tragédies raisonnables, pour une page des -<i>Confessions.</i></p> - -<p>Et qu'importe l'art s'il est stérile? Il y a plus de beauté dans la -fête de la Fédération ou dans le Serment du Jeu de Paume que dans -tous vos hôtels élégants et médiocres.</p> - -<p>—Peut-être, dit le vieillard, quittant avec regret la vieille -cour, mais la scène, si belle qu'elle soit, meurt si l'art ne la fixe. -Votre Révolution n'a rien laissé de grand. Si d'ailleurs son histoire a -quelque beauté romantique, c'est par le contraste entre sa sauvagerie -et ce qui flottait encore dans l'air des grâces de Trianon. Les -graveurs qui dessinèrent ces haches de licteurs menaçantes étaient -les mêmes qui en d'autres temps avaient entrelacé des rubans, et les -bonnets phrygiens prenaient sous leurs crayons je ne sais quel air noble -et délicat.</p> - -<p>Les belles choses, mon ami, sont le produit de ces époques que vous -appelez j'imagine, odieuses et tyranniques et que j'appelle, moi, -constructives. Quel est l'anniversaire favori de vos amis? celui d'une -démolition, tandis que ceci...</p> - -<p>Les corbeaux s'échappaient en croassant des tours massives et -gracieuses de l'église de Saint-Vulfran.</p> - -<p>«Voyez, milord, fit une voix derrière Philippe, belles tours, deux -cent vingt pieds de haut, mesurées par les Anglais..., beau portail, -belles portes...</p> - -<p>—Laisse-nous tranquille, dit l'archéologue, tu vois bien que c'est -moi.</p> - -<p>—Yes, milord, dit le vieux soldat, et il salua.</p> - -<p>—Il a d'ailleurs raison: ces portes sont très belles... Elles -furent offertes à Saint-Vulfran au XV<sup>e</sup> siècle par le bourgeois -Mourette, de cette ville, qui fit graver sur chacune d'elles: «Vierge aux -humains la porte d'amour êtes.» Ainsi son nom demeure dans un pieux -calembour.</p> - -<p>J'ai chez moi le portrait de Mourette et de sa femme dans une «Vierge -au donateur» d'un inconnu plein de talent. C'est un honnête marchand -qui ressemble à mon cordonnier. Je lui envie la violence du sentiment -qui le persuada de dépenser sa fortune de si jolie manière.</p> - -<p>—Nous ferons aussi bien, dit Philippe, le jour où quelque grande -passion nous inspirera à notre tour. Imaginez l'ardeur avec laquelle -les artistes sculpteront les portes de ces phalanstères qui seront les -cathédrales du travail et de la fraternité humaine.</p> - -<p>Par de petites rues étroites, ils rejoignirent la grand'place: comme -ils passaient devant le cabaret Pitollet, Clotilde leur sourit.</p> - -<p>—J'aime bien Clotilde, dit le vieillard, elle a l'air honnête et -réjoui de certains portraits de La Tour. Cela s'explique d'ailleurs: La -Tour était de chez nous.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_V">V</a></h4> - - -<p>Philippe le dimanche suivant, se retrouva à Epagne avec un vif plaisir. -Les jeunes filles demandèrent la permission d'aller avec lui faire une -courte promenade au bord de la Somme. La rivière, très haute, lisse et -rapide, coulait comme un canal de Versailles, entre deux nobles rangées -de grands arbres.</p> - -<p>—Cette rivière, dit Philippe, va me donner bien du tourment.</p> - -<p>—Pourquoi? dit Catherine, complaisante.</p> - -<p>—Mon devoir d'ingénieur est de l'empêcher de vous inonder: ce -n'est pas facile.</p> - -<p>—Comme ce doit être intéressant, dit Catherine.</p> - -<p>Il leur expliqua assez longuement le fonctionnement des écluses et le -régime de la Somme sur lequel il avait déjà trouvé le temps de -former des idées originales et définitives.</p> - -<p>—Je suis, dit Geneviève, ignorante comme une nonne. Au couvent on -nous apprenait chaque année la géographie des Lieux Saints, mais jamais -celle de la France. Depuis que j'en suis sortie, je lis des romans, je -chante: je suis paresseuse.</p> - -<p>Philippe demanda quelles impressions lui avait laissé le couvent.</p> - -<p>—Nous étions très heureuses: toutes les élèves rivalisaient de -pratiques et d'exaltation.</p> - -<p>—Mais que vous enseignait-on?</p> - -<p>—L'histoire religieuse, les papes, les schismes... Puis le dogme: -le cours était fait par un jeune abbé timide qui n'aimait pas mes -questions. Il n'était pourtant pas bête.</p> - -<p>Elle sourit à un souvenir.</p> - -<p>—Un jour, il avait donné en composition l'immortalité de l'âme. Je -l'avais prouvée en montrant que les méchants doivent être punis quand -ils ont échappé aux châtiments terrestres. «C'est une mauvaise -raison, me dit l'abbé Hamon, elle prouve que l'âme survit au corps -mais on ne voit pas pourquoi ce serait pour l'éternité. Les méchants -seraient aisément punis en quelques années.» C'était juste, ne -trouvez-vous pas?</p> - -<p>—Oui, dit Philippe, qui marchait maintenant derrière elle sur le -chemin de halage étroit, mais comment la prouvait-il, lui?</p> - -<p>—Je ne sais plus: cela n'a pas grande importance... On nous -apprenait aussi l'histoire romaine, à cause des martyrs. J'avais été -vivement frappée par l'histoire des Carthaginoises coupant leurs cheveux -pour en faire des câbles de vaisseaux; je me représentais mes cheveux -tressés en câble pour quelque grande guerre. C'était un sacrifice -agréable... J'aimais beaucoup Scipion et César.</p> - -<p>—Il n'y a rien de plus beau au monde que l'histoire de Rome, dit -Philippe avec exaltation. Toutes nos grandes idées viennent de là. M. -d'Ouville collectionne des débris romains. À quoi bon? Nous sommes -tous des débris romains. Mais je préfère, moi, Brutus à César.</p> - -<p>Geneviève qui suivait sa pensée, continua:</p> - -<p>—Nous avions un confesseur jésuite qui était bien l'homme le plus -fin que j'aie encore rencontré. Il comprenait nos âmes de petites filles! -C'était merveilleux. D'ailleurs il en voyait tant et nous étions -toutes si pareilles. Nous avions toujours honte de n'avoir aucun péché -à confesser et nous nous en empruntions pour avoir quelque chose à -dire.</p> - -<p>—L'idée du péché, dit-il, tout en admirant inconsciemment les -mouvements des hanches de la jeune fille, est bien dangereuse pour des -enfants: il faut se servir de leurs passions et non les combattre.</p> - -<p>—La nourriture, dit Geneviève, était mauvaise et l'on ne pouvait y -suppléer par les envois de nos familles, car la Supérieure, par esprit -d'égalité, nous forçait à tout mettre en commun.</p> - -<p>—Je sens naître en moi, mademoiselle, une vive estime pour votre -supérieure. Ah! si, au lieu de fonder des couvents d'hommes et des -couvents de femmes, les moines avaient fait des couvents mixtes, le -monde entier vivrait aujourd'hui dans un communisme chrétien et l'idée -de richesse privée paraîtrait si absurde...</p> - -<p>—Peut-être, coupa Geneviève, mais c'était fort désagréable pour le -chocolat du dimanche. On mélangeait là-dedans tous nos chocolats de -marques différentes, et même la vanille de celles qui en avaient: -c'était atroce.</p> - -<p>—Il faut bien souffrir un peu pour fonder le royaume de Dieu, dit -Philippe: vous apportiez votre pierre.</p> - -<p>Et il décrivit la cuisine, les modes et les arts de l'état qu'il -fonderait quelque jour avec ses amis. Il s'efforçait de mêler quelque -gaieté à son enthousiasme, mais se prenait trop au sérieux pour se -railler bien volontiers.</p> - -<p>Ils retrouvèrent à l'entrée du jardin Mademoiselle et Bertrand -d'Ouville qui étaient venus à leur rencontre.</p> - -<p>—De quoi parliez-vous, mes enfants? dit Mademoiselle enrôlant par -ce seul mot Philippe dans sa maternité d'adoption.</p> - -<p>—M. Viniès, dit Geneviève, enlevant son chapeau et le faisant -tourner par les brides autour de son poignet, nous expliquait que dans sa -cité future, Catherine et moi devrons porter les mêmes robes bien que -Catherine engraisse et que je maigrisse.</p> - -<p>—C'est vrai, dit Mademoiselle souriante, M. Viniès est communiste, -ou socialiste, je crois que c'est le nouveau mot.</p> - -<p>—Vous êtes extraordinaires, vous autres, femmes, dit Bertrand -d'Ouville avec un peu d'humeur: un jeune fou vous expose un système -dangereux qui vous supprimerait toute liberté, où il faudra une loi -pour obtenir un nouveau meuble, où le menu de votre déjeuner sera -arrêté par une commission de savants nommés au suffrage universel, -où les théâtres joueront des féeries patriotiques édifiantes -auxquelles vous serez forcées d'assister une fois par semaine, et vous -traitez toutes ces folies comme une manie inoffensive.</p> - -<p>—Toutes les idées des hommes sont des manies inoffensives, dit -Mademoiselle, mais quelques sottises que vous fassiez, tout s'arrange -tôt ou tard parce que nous les femmes conservons toujours les trois -sciences essentielles...</p> - -<p>—C'est-à-dire? demanda Philippe surpris.</p> - -<p>—La cuisine, la couture et l'élevage des enfants.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville soupira:</p> - -<p>«Si les femmes et les Saint-Simoniens s'entendent pour nous civiliser, -dit-il, les délicats comme moi n'ont plus qu'à chercher une île -déserte où, de vivre en barbare, on ait la liberté.</p> - -<p>La voiture de M. de Vence s'arrêta devant la porte: il venait chercher -Bertrand d'Ouville pour faire au cercle son whist dominical.</p> - -<p>—M. Viniès, dit Mademoiselle, je suis sûre que vous ne jouez pas -au whist: voulez-vous rester et dîner avec nous?</p> - -<p>—Vous aurez à rentrer à Abbeville à pied, Viniès, dit Bertrand -d'Ouville, avec une nuance de menace.</p> - -<p>—Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir.</p> - -<p>—À votre aise, dit le vieillard.</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec -Mademoiselle. Il a l'air mécontent.</p> - -<p>—Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous -eût amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses -histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous -êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui -souffre, c'est tout naturel.</p> - -<p>—Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans.</p> - -<p>—Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit? -Oh! que vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à -leur mort, sont petits, petits, petits.</p> - -<p>Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée, -releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de -pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe -étonné et alla commander son dîner.</p> - -<p>Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures -de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de -mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines -palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente; -Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix -tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications -que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale -qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard -d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir.</p> - -<p>Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages -des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le -chemin lui parut trop court.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VI">VI</a></h4> - - -<p>Les sentiments vifs se transforment volontiers en actions: Philippe, au -lendemain de ce dimanche heureux, alla visiter le canal de la Somme et -le port de Saint-Valéry et revint de son voyage armé d'un projet de -travaux qui devaient selon lui bouleverser utilement ce coin de la -Picardie. Deux jours plus tard une visite de M. Lecardonnel, son -ingénieur en chef, lui permit d'exposer ses idées.</p> - -<p>Ce qui frappait tout de suite en Lecardonnel était son énorme tête, -entourée de cheveux blancs assez longs et très fins: le visage glabre, -aux traits puissants, faisait penser à un mufle de vieux lion. La tête -était penchée sur l'épaule, et le nez toujours enfoui dans un grand -mouchoir jaune, par précaution contre un rhume éternel. Au-dessus du -mouchoir, deux yeux d'un bleu très clair charmaient dans ce visage de -vieillard comme des bleuets dans une terre crevassée.</p> - -<p>Il était vêtu hiver comme été d'un grand pardessus noir taché de -craie, car il passait sa vie au tableau noir. C'était un mathématicien -ingénieux, beaucoup plus occupé de ses travaux personnels que de ceux -de son département qui se faisaient bien tout seuls.</p> - -<p>«J'aurai aussi à vous soumettre bientôt, dit Philippe quand ils -eurent terminé l'examen des affaires courantes, un projet -d'amélioration de la Baie de la Somme. J'ai été stupéfait en -arrivant ici de constater le faible trafic de la ligne d'eau -Somme-Amiens-Paris, qui serait pourtant, pour les marchandises venues -d'Angleterre, la voie d'accès la plus naturelle. Je ne comprends pas -par quelle aberration on a pu laisser Saint-Valéry dépourvu d'un port -convenable alors qu'on dépense des millions au Havre qui, d'après -beaucoup de géographes, sera inutilisable dans cinquante ans...</p> - -<p>—Hum... dit Lecardonnel dans son mouchoir... chenal de la baie -très mauvais... sables mobiles... les bâtiments s'échouent... -comprenez-vous?</p> - -<p>Il parlait avec une extrême rapidité et supprimait la moitié des -mots:</p> - -<p>—C'est ce que m'ont dit les pilotes, monsieur, dit Viniès, mais il -semble vraiment facile de fixer le chenal.</p> - -<p>—Hum, hum... fit Lecardonnel... si la rivière coulait seule dans -les sables... oui, alors... mais tout est bouleversé par la marée... -Courant de la Somme pratiquement nul par rapport au courant du flot... -comprenez-vous?</p> - -<p>—Oui, monsieur, dit Philippe, déployant une carte, mais on -pourrait aisément renforcer le courant de la rivière en rapportant l'écluse -qui la ferme sous la tour de Harold. Dès lors, les eaux ne perdant plus -leur vitesse sur un trajet trop long creuseraient un chenal profond. -Avec deux jetées et quelques bassins, on ferait de Saint-Valéry...</p> - -<p>—Mettez ça sur papier, faites-moi un projet... on verra... hum, -hum... mais les sables... les sables... éléments non définis dans la donnée -du problème... comprenez-vous?</p> - -<p>Puis le vieux lion inclina la tête davantage et fixant sur Philippe ses -yeux jeunes:</p> - -<p>—Ah! j'oubliais... j'ai reçu du préfet un mot me priant de -surveiller votre attitude politique... hum, hum... pour moi, la politique -n'existe pas... éléments non définis, comprenez-vous?... Mais je voulais -vous prévenir.</p> - -<p>—Je ne serai pour vous, monsieur, la cause d'aucun ennui, je ne -demande que la liberté de penser.</p> - -<p>—Aucun ennui possible ici, prononça son chef; vallée fertile, -hommes paisibles... carte politique de la France suit la carte -géologique... comprenez-vous?... J'ai vu en Italie un village bâti sur deux -versants d'une montagne. Côté du soleil, récoltes superbes, habitants -conservateurs... côté de l'ombre, révolutionnaires... s'injurient les -uns les autres avec beaucoup de conscience.</p> - -<p>Puis il emmena Philippe chez Bertrand d'Ouville avec lequel il devait -déjeuner. En route il admira Saint-Vulfran:</p> - -<p>«Rien de plus beau que ça, Viniès... Cathédrale gothique... algèbre -de pierre... édifice vraiment spirituel... Remarquez bien: pressions -suivent les nervures et piliers... Armature soutient toute l'église... -murs ne sont que des tentures... comprenez-vous? Êtes-vous croyant? -Moi, oui... rien de plus beau que la théologie, si ce n'est peut-être -l'arithmétique... Mais me suis toujours demandé ce qu'on pourra bien -faire pendant l'éternité... ai commencé une étude des espaces à -plus de trois dimensions en vue de m'occuper là-haut.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville fît bon accueil à Philippe et l'invita à -déjeuner:</p> - -<p>—Eh bien! lui dit-il, vous êtes-vous diverti aux mystères de la -Bonne Déesse?... Lecardonnel, connaissez-vous mes amies d'Epagne: il faudra -que je vous emmène, vous verrez deux jolies filles.</p> - -<p>—Hum... hum..., fit le vieux lion... les femmes... éléments non -définis. Êtes-vous marié, Viniès? Non? Tant mieux... La plus grande -intelligence commune de deux êtres inégaux est nécessairement -inférieure à l'intelligence du meilleur des deux.</p> - -<p>On annonça le déjeuner: des cabinets italiens aux marquetteries -bigarrées ornaient la salle à manger. La cuisinière de Bertrand -d'Ouville était célèbre dans tout le Ponthieu et Lecardonnel durant -la plus grande partie du repas savoura les plats en silence.</p> - -<p>Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait -eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais -auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note: -«Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre».</p> - -<p>—J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère -moi-même pourquoi nous devrions pensionner des étrangers.</p> - -<p>—La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la -civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue -la France dans l'Ouest.</p> - -<p>—C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais -l'électeur français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes -fermiers, gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours -aux réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de -polonais.»</p> - -<p>—Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra.</p> - -<p>Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les -députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de -tabacs, de tronçons de chemin de fer.</p> - -<p>—Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais -le moyen de l'éviter?</p> - -<p>—Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel... -ce qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible -quand la nation votera toute entière.</p> - -<p>—Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu -d'irritation. Ce serait l'anarchie.</p> - -<p>Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements -préparatoires:</p> - -<p>«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage -universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le -suffrage restreint.»</p> - -<p>Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il -expliqua:</p> - -<p>«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps... -or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre, -c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?... -Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur -ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux: -excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais -poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir -central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à -voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent -lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se -recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre... -comprenez-vous?</p> - -<p>—Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre -système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran.</p> - -<p>Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et -regarda Philippe avec malice.</p> - -<p>—D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier... -ensuite Napoléon n'était pas un tyran.</p> - -<p>—Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son -droit divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu -plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour -satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de -Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts -perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès -la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le -Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la -religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde -de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran, -c'était un chef.</p> - -<p>—Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte -discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il, -qu'elle soit courte et...—Courte et claire, dit Portalis.—Oui, -dit Bonaparte, courte et obscure.</p> - -<p>—Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est -fort comme du Machiavel.</p> - -<p>—Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé -comme tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme -que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un -appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y -a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces -empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique -dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui -disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de -Dieu...</p> - -<p>Le vieux Lecardonnel, son large nez plongé dans un verre de remarquable -fine champagne, regarda le jeune apôtre avec sympathie.</p> - -<p>«Ah! là, dit-il... Bertrand... Là, il y a quelque chose... -L'idéalisme fait partie de la donnée du problème... Si on le -néglige... solution incomplète.</p> - -<p>Il ajouta après réflexion: «Ou indéterminée.»</p> - -<p>—Peut-être, dit Bertrand d'Ouville, mais il n'y a qu'un cynique -qui puisse être idéaliste sans danger pour ses concitoyens.</p> - -<p>Sur quoi le vieux lion, agitant vigoureusement sa crinière, répéta -plusieurs fois avec une évidente satisfaction:</p> - -<p>—Courte et obscure... Viniès... courte et obscure.</p> - -<p>Philippe décida dans son cœur qu'il préférait les manières abruptes -de son chef à l'ironie mesurée de Bertrand d'Ouville.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VII">VII</a></h4> - - -<p>Les souvenirs de Philippe étaient si tendres qu'il prit à Epagne le -dimanche suivant un air un peu conquérant. Geneviève, âme tendue et -fière qui résonnait aux plus légères nuances de sentiment, fit -aussitôt mille amitiés au vieil archéologue à côté duquel elle -alla s'asseoir.</p> - -<p>«Ô Abisaïg, vierge sunamite...» pensa Mademoiselle qui proposa -innocemment aux jeunes gens d'aller tous trois faire une promenade.</p> - -<p>—Je suis fatiguée, dit Geneviève, mais Catherine peut très bien -sortir seule avec M. Viniès, n'est-ce pas, mademoiselle?</p> - -<p>—Certainement, dit la voix flûtée, mais ils devront rester dans le -parc, car les gens du pays jaseraient et M. Bresson ne me confierait -plus sa fille.</p> - -<p>Catherine, étonnée de sa bonne fortune, se leva avec empressement. -Philippe dut suivre, d'assez méchante humeur.</p> - -<p>Autour des pelouses attristées par les feuilles humides et rouges de -l'automne, leur conversation morte tourna sans joie. Elle lui demanda ce -qu'il pensait de Mademoiselle: il dit qu'il l'admirait beaucoup. Elle -essaya de parler d'elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce -qu'elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle -s'excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise.</p> - -<p>Puis elle voulut dire avec force qu'elle aimait Werther et Manfred. -Philippe, injuste, écoutait impatiemment cette enfant maladroite avec -une réelle bonté, un besoin de dévouement et d'adoration presque -maladifs, elle avait le malheur de dire faux et ses phrases sans -fraîcheur endormait l'esprit.</p> - -<p>Ils revinrent s'asseoir d'un air accablé en deux coins opposés du -salon.</p> - -<p>Il y eut un assez long silence: par la fenêtre sans rideaux on voyait -des haillons de brume s'effilocher dans le ciel livide.</p> - -<p>—Que pourrions-nous faire? demanda Geneviève.</p> - -<p>—Vous savez ma règle, dit Mademoiselle, si l'on est huit, il faut -parler voyage; si l'on est six, philosophie; si l'on est quatre, -sentiment; si l'on est deux, chacun parle de soi.</p> - -<p>—Mais nous sommes cinq, mademoiselle.</p> - -<p>—Alors, allez au diable.</p> - -<p>—Connaissez-vous, dit Bertrand d'Ouville, les triangles de madame -de Ludre?</p> - -<p>—Non, dit Mademoiselle, d'abord qui est madame de Ludre?</p> - -<p>—C'est une bonne dame fort dévote qui vient de publier un manuel -de perfectionnement moral. L'une des méthodes qu'elle y recommande pour -sauver son âme est de tracer sur une feuille de papier autant de -triangles que l'on a de défauts graves. Puis à mesure que l'on se -perfectionne, on noircit lentement chaque triangle en commençant par le -sommet. Quand tous sont noirs, votre âme est blanche. Lors de mon -dernier voyage à Paris, c'était un jeu fort à la mode chez mes -cousins Genzé que de donner à ses amis des triangles à remplir.</p> - -<p>—C'est un jeu bien dangereux, dit Mademoiselle, je pourrais vous -en offrir une bonne douzaine... Catherine, ma chérie, cherchez-nous du -papier et des crayons.</p> - -<p>Un nouveau silence se prolongea; ils avaient beaucoup d'idées, mais -hésitaient à les écrire. Mademoiselle réclamait à chacun ses -défauts, mais personne n'avait l'audace de s'adresser à elle. Enfin -Bertrand d'Ouville fit passer un papier à Philippe.</p> - -<p>—Esprit de système, lut celui-ci surpris, ma foi, monsieur, je -pourrais vous le rendre.</p> - -<p>Geneviève dessinait minutieusement deux triangles pointus qu'elle alla -porter avec une révérence à Bertrand d'Ouville et à Viniès.</p> - -<p>—Coquetterie, lut le vieillard.</p> - -<p>—Très Bien, Geneviève, dit Mademoiselle battant des mains.</p> - -<p>—Que le diable m'emporte si je cherche à m'en guérir, dit-il. -C'est un défaut de jeune homme. Et vous, Viniès, que vous a donné cette -jeune folle?</p> - -<p>—Exagération, déchiffra Philippe. Pourquoi? dit-il -douloureusement.</p> - -<p>—Tout ce qui est grand est exagéré, dit Catherine.</p> - -<p>—Cela suffit, dit sèchement Mademoiselle, agacée: vous devenez -trop subtils, mes enfants. Geneviève, chantez-nous <i>Orphée</i>, cela -donnera de l'air.</p> - -<p>On fît de la musique jusqu'au soir et Philippe ne fut pas retenu à -dîner. Après le départ des hommes. Mademoiselle, trouvant Catherine -seule dans le salon, la prit brusquement par les épaules et lui dit:</p> - -<p>—Catherine, ma petite, souvenez-vous qu'il y a deux choses qu'un -homme ne pardonne pas à une femme: c'est de l'aimer, et de ne pas -l'aimer.</p> - -<p>Philippe, en rentrant, écrivit à son ami Lucien Malessart, rédacteur -à <i>la Réforme</i>, une lettre violente qui contenait sur les femmes et le -monde quelques jugements satiriques et vigoureux.</p> - -<p>Quand il avait ainsi habillé ses sentiments en idées générales, il -ne les reconnaissait plus et se prenait à les respecter.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VIII">VIII</a></h4> - - -<blockquote> -<p class="center"><i>Lucien Malessart au Préfet de Police.</i></p> - -<p>«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans -l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques -renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.</p> - -<p>«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police -politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le -préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que -toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour -objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes -raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.</p> - -<p>«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation -politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde -m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à -considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite -aujourd'hui.</p> - -<p>«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence -assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant -prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la -sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les -adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le -Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.</p> - -<p>«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs -de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut -mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les -surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés -donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.</p> - -<p>«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de -faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un -complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil -posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de -gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.</p> - -<p>«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de -contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme -moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de -foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne -les découvre.</p> - -<p>«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à -Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans -les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.</p> - -<p>«a) <i>la jeunesse des Écoles</i>—elle aime le bruit et les -événements, et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir -les théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la -tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités -hors de Londres.</p> - -<p>«b) <i>les impuissants</i>—avocats sans causes, médecins sans -patients, écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ -de recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce -propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour -tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même -jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que -de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux -dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner -honorablement leur vie.</p> - -<p>«c) <i>les ouvriers des faubourgs</i>—bien intentionnés, braves -gens par nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils -n'ont rien à perdre.</p> - -<p>«d) <i>les réfugiés politiques</i>, exilés de pays étrangers et qu'on a -le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.</p> - -<p>«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société -des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était -dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur -le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de -ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de -la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré -comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature -des écrits qui seront ainsi répandus.</p> - -<p>«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le -Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai -l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et -républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active -dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce -fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste -qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»</p></blockquote> - -<p>La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs -jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien -Malessart de leurs idées et projets politiques.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_IX">IX</a></h4> - - -<p>La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme -et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent -l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault -surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une -journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les -propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de -défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et -rejeter les vagues.</p> - -<p>Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de -soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche -au château d'Epagne.</p> - -<p>Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y -avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses -plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes -filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers -qu'il était joli et, quoique petit, bien fait.</p> - -<p>La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient -des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier -croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des -étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des -bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine -s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève -pour la pointer vers un coin de ciel.</p> - -<p>Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève -reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de -longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes -filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être -ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec -une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il -associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine -et les parfums légers de sa peau de brune.</p> - -<p>Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand -d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit -brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour -aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait -depuis longtemps et se promettait bien de la marier.</p> - -<p>Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce -ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles.</p> - -<p>—La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de -Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que -certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente...</p> - -<p>Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et -écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles -descendirent enfin.</p> - -<p>—Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à -Geneviève.</p> - -<p>—Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter -Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde.</p> - -<p>—Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement.</p> - -<p>La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de -diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne -fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait.</p> - -<p>Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour -recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui, -debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige.</p> - -<p>«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que -je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être -heureux ensemble?</p> - -<p>—Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en -courant.</p> - -<p>Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira -profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches -des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres -mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et -nets des branches et des rameaux.</p> - -<p>«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais: -il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de -province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de -me sacrifier pour quelque grande cause.»</p> - -<p>Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles:</p> - -<p>«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris -dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera -de sa vie.»</p> - -<p>Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de -décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit -par la porte ouverte sa voix claire.</p> - -<p>—Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au -salon, je trie ma musique.</p> - -<p>Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase -s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva -tout de suite dans le salon.</p> - -<p>À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux.</p> - -<p>—Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je -dois emporter.</p> - -<p>Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât.</p> - -<p>—J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai -votre ami...</p> - -<p>—Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée. -Mais je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes -passionné, violent, intelligent...</p> - -<p>Il fit un geste.</p> - -<p>—Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis -sotte, ignorante et petite fille.</p> - -<p>—Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir -une de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais -peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui -les inspire...</p> - -<p>Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout -question de lui.</p> - -<p>—Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement.</p> - -<p>—Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour -être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais? -La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de -Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela -me retienne.</p> - -<p>—Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne -contentera pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie -et d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas -heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques -années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort -du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France -pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons -vivre de grandes années.</p> - -<p>—Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me -semble tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des -théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule.</p> - -<p>—Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et -tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur...</p> - -<p>Mademoiselle entra et vit leurs visages animés.</p> - -<p>—Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la -musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner; -ce départ nous donne trop de travail.</p> - -<p>—Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez.</p> - -<p>—Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq, -répondit Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq. -Comme cela nous vieillit...</p> - -<p>—N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera -partie, dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la -porte.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_X">X</a></h4> - - -<p>Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le -sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste -au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait -Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de -son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait -fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste.</p> - -<p>Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit -sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or -rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée -disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des -yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée -d'une ceinture lie de vin.</p> - -<p>«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à -présent... des inventions inconcevables...»</p> - -<p>Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne -d'Algérie.</p> - -<p>«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien... -la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents -chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le -chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous -tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne -durera pas dix ans.»</p> - -<p>Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe -à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général -l'arrêta:</p> - -<p>«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.»</p> - -<p>Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix -et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un -honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays.</p> - -<p>«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à -demain.»</p> - -<p>Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit -après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il -faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le -français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement -rendu à Londres la veille du bal des Polonais:</p> - -<p>«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur -d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et -retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses -par le bon côté, aucune par le mauvais...»</p> - -<p>Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les -réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes -antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit -des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais.</p> - -<p>—Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le -jeu, ni la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de -l'impopularité parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis.</p> - -<p>L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer.</p> - -<p>L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant -au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux.</p> - -<p>—Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était -marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait -fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé -bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle -cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui -font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une -ambassade, du diable si l'on m'y verrait.</p> - -<p>—Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on -pourrait vous entendre.</p> - -<p>—Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces -gens-là.</p> - -<p>Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison:</p> - -<p>—Il y avait une fois un roi et une reine...</p> - -<p>—Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le -plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans -laquelle il n'est pas d'homme d'État.</p> - -<p>—Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an -dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par -un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul -l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les -pattes passent.»</p> - -<p>—C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur -d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde -nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre -sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre -comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage.</p> - -<p>—M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait -vous entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On -m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe -Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable.</p> - -<p>L'orchestre joua le <i>Désert</i> de Félicien David.</p> - -<p>—Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet; -l'auteur est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux -l'appellent le Beethoven français.</p> - -<p>—Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris.</p> - -<p>—M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois -parts. J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la -troisième à l'art.</p> - -<p>—Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à -Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les -pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez -grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au -sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est -pas maladroit.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_XI">XI</a></h4> - - -<p>Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris -et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement; -c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts -obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle -semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au -regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa -famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée -que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son -métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.</p> - -<p>Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas -une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le -rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.</p> - -<p>Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup -de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain -devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.</p> - -<p>—Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand -d'Ouville. Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est -d'être absentes. Elles ne le savent pas assez.</p> - -<p>Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que -lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris -et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît -avec une des siennes.</p> - -<p>—Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit -l'expression d'un sentiment respectueux et tendre.</p> - -<p>—Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai -rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève -vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule -chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous -étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine -Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous -fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans -votre niche et n'en bougez point.</p> - -<p>Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous -prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la -Société secrète des Saisons.</p> - -<p>Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une -vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de -ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis, -un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent -Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en -s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très -négatif.</p> - -<p>«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives -désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande -émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra, -jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant. -Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion -impénétrable, dans une prudence inflexible.</p> - -<p>—Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.</p> - -<p>—C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui -présenta l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à -barbe rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux -hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit -Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était -le préfet de police.</p> - -<p>Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute -silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à -regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le -sien.</p> - -<p>Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et -vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit -avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées; -l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte; -le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait -d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à -ceinture bleue, rose ou lilas.</p> - -<p>Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était -maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et -des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes -sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui -prononçaient haut et dru:</p> - -<p>—Elle est fort bien, mais un peu maigre.</p> - -<p>Une d'elle avait ajouté:</p> - -<p>—Et point de gorge.</p> - -<p>Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces -douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche -comme un excellent mari pour une fille pauvre.</p> - -<p>—Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de -sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à -l'Église.</p> - -<p>«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée -d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.</p> - -<p>Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus -qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des -livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à -l'âme haute... »</p> - -<p>Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors -à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite -fille sensible d'un héros.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h4> - - -<p style="margin-left: 50%;">Je vous en conjure, soyez<br /> -bons pour la vie et ne l'assommez<br /> -point à coups d'<i>a<br /> -priori.</i> C'est une pauvre<br /> -femme, vieille et sale, qu'il<br /> -faut traiter avec sympathie:<br /> -elle y répond. Quand tout est<br /> -bien fini, la seule maxime qui<br /> -demeure est celle de l'héroïne<br /> -de Strindberg: «La race des<br /> -hommes est grandement à<br /> -plaindre.»</p> - -<p style="margin-left: 55%;">Rupert Brooke (<i>Lettres</i>).</p> - -<p><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_I_II">I</a></h4> - - -<p>Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers -le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes, -vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants -grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et -lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les -mouvements des taches bleu vif des blouses.</p> - -<p>Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant -vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante -qu'eût enviée Frédérick Lemaître.</p> - -<p>L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer -la <i>Dame blanche.</i> Des cercles tracés à la craie sur les pavés -représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre -suivant les mouvements du dialogue.</p> - -<p>La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua, -toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de -vaudeville à la mode:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;"><i>Que le Beefsteak s'allume sous la treille;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>Que chaque fille possède un amoureux;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>Buvons, chantons, cette liqueur vermeille;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux.</i></span></p> - - -<p>—Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en -lançant quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, -mais l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on -demander de plus à un poète?</p> - -<p>Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre -de la nature:</p> - -<p>—Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, -s'agitent et se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place -dans la société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne -sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien -payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie, -quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de -faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands -inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre, -et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette -belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports -compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction. -Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le -notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le -voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant -pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le -voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier -Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les -six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant -des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre -les autres.</p> - -<p>Tout cela est admirable.»</p> - -<p>Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant -aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il -eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour -six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui -faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il -s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils -s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne -s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré -et les invita à dîner.</p> - -<p>Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait -l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases -familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche -charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.</p> - -<p>Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour -où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de -briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son -domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de -fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.</p> - -<p>Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade, -la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les -servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle -trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête -un article de <i>la Réforme</i> et Geneviève au piano chantant les <i>Deux -Grenadiers.</i></p> - -<p>Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève -la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre -aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était -plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles -anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait -de salon et de salle à manger.</p> - -<p>—Et vous ne vous ennuyez jamais?</p> - -<p>—Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans -ses tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute -voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.</p> - -<p>—Pourquoi faire, mon Dieu?</p> - -<p>—Mais cela m'amuse.</p> - -<p>—Voyez-vous souvent Mademoiselle?</p> - -<p>—Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne... -Philippe travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et -puis très franchement, le monde nous ennuie.</p> - -<p>—Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le -méprisent.</p> - -<p>—On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il -fallait obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie -deviendrait odieuse.</p> - -<p>«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite -gâté mon amazone.</p> - -<p>Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le -mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle -vieillissait.</p> - -<p>—Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver -dans le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs -je suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui -défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare. -Geneviève...</p> - -<p>—Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de -son mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la -Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès.</p> - -<p>Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette.</p> - -<p>—Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux -qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui -m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et -recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une -dépravation.</p> - -<p>—Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une -femme qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de -derrière: c'est mal fait, mais surprenant.»</p> - -<p>—Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps -de cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je -lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à -Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit -mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai -voulu les joies de la maternité, je les ai.</p> - -<p>Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte -de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses -voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la -réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps, -et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des -enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux -garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la -politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a -consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa -vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien -tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y -aider...</p> - -<p>Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et -Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait -sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être -ses jeunes amis.</p> - -<p>—Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez -tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé -Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre -l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès -est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres. -Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son -jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil.</p> - -<p>—Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares -hommes qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec -l'un d'eux...</p> - -<p>—Viniès? un bon mari? mais pourquoi?</p> - -<p>—Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas -trahir son sexe.</p> - -<p>Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines -arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs -aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de -Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux, -heureux, tournoyaient autour du clocher sonore.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_II_II">II</a></h4> - - -<p>Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de -curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle -l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété.</p> - -<p>«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.»</p> - -<p>Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui -sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses -lettres.</p> - -<p>«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait -de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça, -Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu -aimes la véritable.»</p> - -<p>Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se -poursuivaient.</p> - -<p>«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais -si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à -Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes...</p> - -<p>À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait -d'ouvrir cria:</p> - -<p>—Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours.</p> - -<p>—Tu es content? dit-elle.</p> - -<p>Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est -une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui -faisait mesurer le prix de l'hospitalité.</p> - -<p>Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée -qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des -pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune -chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et -quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à -sa femme.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il -ne lui plût pas.</p> - -<p>—Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le -vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les -nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me -l'a dit...</p> - -<p>Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait -imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais -fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait -presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent -amusantes sur les grands hommes du parti.</p> - -<p>La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent:</p> - -<p>—Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent -seuls, éclatante de fraîcheur et d'intelligence.</p> - -<p>Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite -chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt -aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et -des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et -républicain à souhait.</p> - -<p>Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son -bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que -Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas -demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe. -L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner -Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se -promener avec Geneviève que Philippe fit accepter.</p> - -<p>Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers: -puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe -faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement, -liberté, et l'on se couchait très tard.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie -de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et -par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait -cette sécheresse un peu glacée.</p> - -<p>Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse -ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était -entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se -voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à -l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef -de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature -singulière.</p> - -<p>Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits -écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre -d'apprentissage du fonctionnaire»:</p> - -<p><br /></p> - -<p>«<i>Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est -difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et -non pas un moyen.</i></p> - -<p><i>Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les -talents.</i></p> - -<p><i>Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon -vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est -devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton -égal</i>...</p> - -<p><br /></p> - -<p>—Assez protesta Geneviève.</p> - -<p>—C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà -assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»</p> - -<p>Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner -cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa -politique ne l'eût approuvé.</p> - -<p>Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et -d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus -d'indulgence amusée que Philippe.</p> - -<p>Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte -Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien -écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire -et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.</p> - -<p>—À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes, -représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la -vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas -oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.</p> - -<p>«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce -plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce -vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de -Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.</p> - -<p>—Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, -est-ce bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...</p> - -<p>—Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même -parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité -deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits -sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait -naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et -je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien -ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise -de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand -Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop -tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage, -c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.</p> - -<p>Il la regarda hardiment.</p> - -<p>—Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que -vous le vouliez ou non...</p> - -<p>Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin -et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec -leurs hommes d'armes le vaudeville final:</p> - - -<p><span style="margin-left: 1em;"><i>Que le beefsteak s'allume sous la treille</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>Que chaque fille possède un amoureux,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>Buvons, chantons, cette liqueur vermeille</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!</i></span></p> - - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>—Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir -le cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez -pas encore.</p> - -<p>—Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant.</p> - -<p>Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse.</p> - -<p>Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une -pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes -qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés.</p> - -<p>—J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y -sent ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été -élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de -suicide inoffensif et doux.</p> - -<p>—Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre -et l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis -du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on -ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces -dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir -qu'elles ont laissé échapper sur terre...</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec -sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son -ton sarcastique.</p> - -<p>Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une -plaisanterie qui amusa Philippe:</p> - -<p>—Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale.</p> - -<p>Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et -conserva un silence lourd.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait -lentement.</p> - -<p>—Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure.</p> - -<p>Elle secoua les épaules avec impatience.</p> - -<p>—Je ne sais pas ce que tu veux dire.</p> - -<p>Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît -garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude -accablée.</p> - -<p>—Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude.</p> - -<p>—Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci -surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un -camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends -t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce, -mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de -choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns -avec les autres.</p> - -<p>—Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le -veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce -qu'il est méprisable.</p> - -<p>Il eut un geste d'impatience.</p> - -<p>—Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me -promener avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté, -mon charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la -mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes -politiques étaient bien puérils...</p> - -<p>—Lucien? fît-il, atterré.</p> - -<p>—Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien -préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du -cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas -négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait...</p> - -<p>—Lucien, répétait-il, Lucien!...</p> - -<p>—J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... -je l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te -prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours, -j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.</p> - -<p>—Tu as eu tort.</p> - -<p>—Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.</p> - -<p>Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments -de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour -inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et -l'atteinte à son idéal politique.</p> - -<p>—Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit -cela? Quels étaient ses mots exacts?</p> - -<p>Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de -l'humanité.</p> - -<p>Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe -pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le -pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait -mieux: Philippe était un sot.</p> - -<p>Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un -glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux -hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec -curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit, -souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.</p> - -<p>—Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin -Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon -être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout -confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux -pas te condamner sans t'entendre.</p> - -<p>—Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela -est aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce -que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis -de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les -hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu -me la fais promener par un printemps divin.</p> - -<p>Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu -que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta -confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas -trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que -tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une -idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion -est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre -certes plus que toi...</p> - -<p>Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la -dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur -dialogue un peu théâtral.</p> - -<p>Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des -phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son -esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des -personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée, -ils errèrent par les routes détrempées.</p> - -<p>Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement -naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.</p> - -<p>Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de -projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de -la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les -éléments.</p> - -<p>Quand il monta faire ses malles:</p> - -<p>—Eh bien? dit Geneviève ardente.</p> - -<p>—Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.</p> - -<p>—Expliqué? Et comment?</p> - -<p>—Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la -facilité de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas -toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement, -pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son -ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à -travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments -humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes -enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il -était pâle, abattu et repentant.</p> - -<p>Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de -penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la -voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_III_II">III</a></h4> - - -<p>Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de -la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva -aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait -pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait -en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.</p> - -<p>D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les -conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui -communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie -des conjectures de M. l'Ingénieur.</p> - -<p>Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la -baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du -Crotoy «étaient nés dans son sein».</p> - -<p>Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les -autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école -soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution -des travaux.</p> - -<p>Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si -les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait -complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.</p> - -<p>Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville -populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le -percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte -communication avec la mer...»</p> - -<p>Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé -du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le -proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la -Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres -d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.</p> - -<p>—Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à -l'ingénieur en chef.</p> - -<p>—Comment, en effet? grogna le vieux lion.</p> - -<p>—Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en -réponse à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti -l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.</p> - -<p>Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert -Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les -catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des -fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à -l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...</p> - -<p>Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés, -était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les -détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de -détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une -vieille phrase de Mademoiselle.</p> - -<p>Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme -étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres -de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si -rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou -l'émancipation des nègres.</p> - -<p>D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque -temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et -qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême -froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand -elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait -une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal -d'elle en ville».</p> - -<p>—Mais quoi?</p> - -<p>—Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a -raconté.</p> - -<p>—Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre -mythique, rien de plus.</p> - -<p>—Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.</p> - -<p>Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.</p> - -<p>—Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses -bras maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée -vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes -nouvelles.</p> - -<p>—Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire -appeler?</p> - -<p>—Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous -savez comme moi qu'on exagère toujours.</p> - -<p>—Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne -sortirai pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se -tiennent sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.</p> - -<p>Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté -précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.</p> - -<p>—Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs -dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le -monde dit que votre mari est un communiste.</p> - -<p>—Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est -d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.</p> - -<p>—Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour -de Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde... -c'est que vous ne pouviez faire autrement.</p> - -<p>—Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève -stupéfaite.</p> - -<p>—Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit -triomphalement la vieille dame.</p> - -<p>—Mais qui a inventé ces sottises?</p> - -<p>—On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait -prendre un certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous -avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous -il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez -été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un -homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez -seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?</p> - -<p>—Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, -madame?</p> - -<p>Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la -petite vieille jeta mystérieusement.</p> - -<p>—Mme Grandin.</p> - -<p>Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez -hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les -Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.</p> - -<p>—Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle -m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me -calomnierait-elle?</p> - -<p>—Quelque domestique lui aura...</p> - -<p>—Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens -d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.</p> - -<p>Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.</p> - -<p>—Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.</p> - -<p>—Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.</p> - -<p>Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis -de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester -calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura; -Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand -l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.</p> - -<p>—Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup -de goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on -jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles -femmes.</p> - -<p>—Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.</p> - -<p>—C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être: -vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.</p> - -<p>Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et -Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la -méchanceté humaine se sentirent plus gais.</p> - -<p>—J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col -de velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.</p> - -<p>—Racontez vite, dit Geneviève animée.</p> - -<p>—J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. -Elle n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la -messe, vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui -était à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.</p> - -<p>Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la -Bresson, je me précipitai chez celle-ci.</p> - -<p>—Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.</p> - -<p>—Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits, -que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son -chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous -citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme -vous dites, ce devint très amusant...</p> - -<p>À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme -pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en -suis charmé.</p> - -<p>—L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et -si sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota -avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien -fait.</p> - -<p>—Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: -n'est-ce pas assez?</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_IV_II">IV</a></h4> - - -<p>Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année -1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et -Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de -publier.</p> - -<p>Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un -à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève -elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel -évangile.</p> - -<p>—Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable -d'entraîner des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu -vas voir comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller -la France. Écoute, Geneviève: «<i>Dès les premières impulsions de la -Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se -mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et -de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la -nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible -qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut -modérer.</i>»</p> - -<p>—Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel -homme? Cela permet tous les espoirs.</p> - -<p>—Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner.</p> - -<p>—... Et ceci: «<i>Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire -une religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne -peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu.</i></p> - -<p>—Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et -abaissant la tête d'un air satisfait.</p> - -<p>—«<i>Les hommes de l'Assemblée Constituante</i>, déclamait -Philippe, <i>n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels, -des ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de -l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers.</i>»</p> - -<p>Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse -lire tout cela à parrain...»</p> - -<p>Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à -l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode: -«Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur -du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus -un des lieux communs des Viniès.</p> - -<p>—Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe.</p> - -<p>—Il ne répondra jamais.</p> - -<p>—Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de -sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et -penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement -l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse.</p> - - -<blockquote> -<p><i>Saint Point</i></p> - -<p>«<i>Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis -venu me recueillir quatre ou cinq jours</i>...»</p></blockquote> - -<p>C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des -conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait -un peu effrayé le poète.</p> - -<blockquote> -<p>«<i>Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou -vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que -des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des -sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements -qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite -préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers -et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse</i>...»</p></blockquote> - -<p>Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université -terminait la page.</p> - -<p>Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins...</p> - -<p>—Des phrases, dit-il.</p> - -<p>Elle sourit...</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour -deux jours aux soins affolés de la petite bonne.</p> - -<p>Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de -leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches -rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives -et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons...</p> - -<p>—Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne -voit que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel -et je le transformerai avant de faire cette visite.</p> - -<p>Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails -si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé, -dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières -et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à -braver ces sentiments médiocres.</p> - -<p>Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges -bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de -la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi -en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois. -Il ne lui savait pas tant d'adresse.</p> - -<p>Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule -d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage -encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses -nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre, -parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de -Girardin.</p> - -<p>Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe -avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en -banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame -de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de -Mâcon, avec une sympathie un peu compassée.</p> - -<p>Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se -détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il -faisait un geste, l'air de s'élancer.</p> - -<p>On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin -et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève: -elle parla timidement des <i>Méditations</i> et de <i>Jocelyn.</i></p> - -<p>—J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à -mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que -j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler -les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois.</p> - -<p>Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles, -ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était -le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression -de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et -diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations -bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il -s'ennuyait.</p> - -<p>Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète -de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes -sociales.</p> - -<p>«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science -expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences, -mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule -s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.»</p> - -<p>Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie.</p> - -<p>—Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la -mort: un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés -provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la <i>Réforme</i> de M. Flocon, mais -sans grand succès.</p> - -<p>—Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés.</p> - -<p>Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un -malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet.</p> - -<p>«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième -symphonie», dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine -approuvèrent.</p> - -<p>—Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi, -ajouta-t-il.</p> - -<p>Et la froide Anglaise sourit.</p> - -<p>—Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que -c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de -prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut -dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles.</p> - -<p>Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à -Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable.</p> - -<p>—D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la <i>Vierge aux -Raisins</i>, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle -disparut en beauté.</p> - -<p>—Elle est charmante, dit quelqu'un.</p> - -<p>—Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est -amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel -et sur la terre?</p> - -<p>Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle -se leva. On les invita à revenir.</p> - -<p>—Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à -Philippe.</p> - -<p>Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit -aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe. -Elle s'aperçut alors qu'il était sombre.</p> - -<p>—Quelle déception! dit-il.</p> - -<p>—Vraiment? J'allais te dire au contraire...</p> - -<p>—Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de -ces poupées mondaines? Quel jargon!</p> - -<p>—Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle -le même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant...</p> - -<p>Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et -durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros -d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles -respectueuses.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_V_II">V</a></h4> - - -<p>Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse -angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses -irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp -du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en -flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre -ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire -s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de -tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.</p> - -<p>De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville -même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants -pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de -la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.</p> - -<p><br /></p> - -<blockquote> -<p>GENDARMERIE de la SOMME</p> - -<p>LIEUTENANCE D'ABBEVILLE<span style="margin-left: 3em;"><i>Abbeville, le 3 août 1847.</i></span></p> - -<p style="margin-left: 10%;">n° 179</p> - -<p style="margin-left: 10%;">MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,</p> - -<p>«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois -deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés -l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de -Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de -hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:</p> - - -<p style="margin-left: 10%;">«<i>Français</i>,</p> - -<p>«<i>L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en -faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les -mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la -peine à vivre, il n'aura rien, lui.</i></p> - -<p>«<i>Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!</i></p> - -<p>«<i>Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui.</i>»</p></blockquote> - -<p><br /></p> - -<blockquote> -<p>GENDARMERIE de la SOMME</p> - -<p>LIEUTENANCE D'ABBEVILLE<span style="margin-left: 3em;"><i>Abbeville, le 4 août 1847.</i></span></p> - -<p style="margin-left: 10%;">n° 180</p> - -<p>«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin, -le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de -façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères -noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur, -l'inscription séditieuse suivante:</p> - -<p>«<i>Du pain à vingt sous, ou la République!</i>»</p></blockquote> - -<p><br /></p> - -<p>«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le -sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui -leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!</p> - -<p>Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de -défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité. -Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait -désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses -travaux.</p> - -<p>Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement, -agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots -et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur -Viniès.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes -absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables -ébranlèrent sa porte.</p> - -<p>—Entrez.</p> - -<p>Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules -énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il -était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop -large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée -que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.</p> - -<p>—Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre -de recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen -Malessart qui est, je crois, de vos amis.</p> - -<p>Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné -à plaire ou à jeûner.</p> - -<p>Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la -disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but -important de sa mission.</p> - -<p>—Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une -légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait -soudain ce gros homme sympathique.</p> - -<p>Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des -sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique -par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à -Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par -échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de -Ledru-Rollin.</p> - -<p>—Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.</p> - -<p>Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du -déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève -qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et -leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal -gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son -fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la -joie de son sourire.</p> - -<p>Caussidière loua le vin gris.</p> - -<p>—Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire... -Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux -affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans -la politique d'opposition le journal <i>La Réforme.</i> Avant la fondation -de <i>La Réforme</i>, la presse républicaine se composait du seul -«National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce -Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus -petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le -citoyen Flocon qui dirige <i>La Réforme</i> est vraiment l'homme de nos -idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon, -madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti -républicain est menacé dans l'existence de <i>La Réforme</i>; nous avons -deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M. -Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher, -le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres. -M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a -puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception -nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les -souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit -que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles; -je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez -pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.</p> - -<p>—Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, -mais acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe -vivement.</p> - -<p>—Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu -demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...</p> - -<p>—Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un -mot là-dessus.</p> - -<p>Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève -conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un -grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très -flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui -demander de l'argent.</p> - -<p>—Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur -offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à -recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme, -empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la -vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.</p> - -<p>Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière, -surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à -laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les -numéros des maisons de Paris.</p> - -<p>C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire, -car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et -ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.</p> - -<p>Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour -être un grand politique, non pour être un naïf.</p> - -<p>Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son -bras.</p> - -<p>—Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos -gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort -bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous -savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de -lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.</p> - -<p>Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille -francs en poche ne s'ennuyait pas.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de -Geneviève:</p> - - -<blockquote> -<p style="margin-left: 10%;"><i>Monsieur</i>,</p> - -<p><i>L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage -à vous exposer une situation difficile.</i></p> - -<p><i>Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour -l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me -suis efforcée de respecter.</i></p> - -<p><i>Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je -n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de -cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se -plaindre.</i></p> - -<p><i>J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la -plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs -admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la -vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de -ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont -achevée.</i></p> - -<p><i>Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit -ma couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance -d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce -budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables.</i></p> - -<p><i>Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, -son cœur devrait lui dire qu'elle est futile</i>...</p></blockquote> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VI_II">VI</a></h4> - - -<p>M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand -d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.</p> - -<p>—Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens -pour la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous -serons plus de cinq cents... je compte sur vous.</p> - -<p>—Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai -peut-être.</p> - -<p>—M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, -un homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces -manifestations scandaleuses.</p> - -<p>—J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que -je fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de -dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de -remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a -la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures -raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions -sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les -hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un -régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.</p> - -<p><br /></p> - -<p>Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid -tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long -des longues tables, cherchant leur nom.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu; -celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans -le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était -pas venu.</p> - -<p>Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.</p> - -<p>Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer -la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait -refusé.</p> - -<p>—Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien -dire.</p> - -<p>—Justement, dit l'autre.</p> - -<p>À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des -vérités prudhommesques et sentimentales.</p> - -<p>À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à -belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches, -Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de -Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas -venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva, -gras et tondu.</p> - -<p>«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs» -cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage -universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à -l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les -intérêts du peuple?»</p> - -<p>—Vous, vous, répondirent cinq cents voix.</p> - -<p>—Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, -j'ai défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes -ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de -lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les -habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les -quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi -l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir -d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être -jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux -qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que -moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de -dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta -foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point -encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète -religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité! -Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est -proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne -interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et -une espérance!</p> - -<p>Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase -exigeait l'accord parfait des acclamations.</p> - -<p>Puis, M. Flocon se leva.</p> - -<p>—Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je -viens vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards -sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple -leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment, -cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils -ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre -humain.»</p> - -<p>Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et -véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte -sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les -libéraux à la France.</p> - -<p>—Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh -bien donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa -foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle -veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et -libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du -capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de -cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du -citoyen.</p> - -<p>La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et -acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui, -applaudissaient également, mais du bout des doigts.</p> - -<p>—Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble -que vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital? -Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre -condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.</p> - -<p>L'industriel était très jaune et son sourire contraint.</p> - -<p>—Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, -ce sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à -renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se -servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité, -il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même -me l'a avoué.</p> - -<p>—Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la -société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant -pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une -révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de -faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à -tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du -Préfet de police.</p> - -<p>—Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de -longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas -d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et -la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VII_II">VII</a></h4> - - -<p>Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil -d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre -la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de -gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et -chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille -folies et s'habilla pour sortir.</p> - -<p>Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la -ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de -glace bleue.</p> - -<p>—Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, -elle m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!</p> - -<p>En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux -autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme -Urbain son épicière.</p> - -<p>—Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du -nouveau.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?</p> - -<p>—Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le -Gouvernement devra s'en aller.</p> - -<p>—Mais pourquoi?</p> - -<p>—Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout -de suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le -tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires.</p> - -<p>Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que -savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient. -Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde -Nationale... Guizot.»</p> - -<p>Les gens buvaient ferme pour s'occuper.</p> - -<p>Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet -réformiste, mais il les croyait réprimées.</p> - -<p>—Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je -n'y crois pas.</p> - -<p>Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils -rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en -était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et -s'arrêta.</p> - -<p>—Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent, -mais le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme -électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot: -Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait...</p> - -<p>Il se frotta les mains.</p> - -<p>—Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs, -nous voulons la république...</p> - -<p>—Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable. -Prenons ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu... -Tout est prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la -Garde Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un -train pour emmener la garnison.</p> - -<p>Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la -rejoignit.</p> - -<p>—Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais -homme.</p> - -<p>Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches -de la justice de paix, haranguait un groupe.</p> - -<p>«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que -la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à -Abbeville...»</p> - -<p>La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette -vigoureuse fermeté dans l'indifférence.</p> - -<p>—J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe.</p> - -<p>—Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant -elle l'entraîna.</p> - -<p>Il était silencieux et sombre.</p> - -<p>—Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de -liberté en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang.</p> - -<p>Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les -voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à -Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la -troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train -militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle -avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En -arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris.</p> - -<p>—Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris -ce soir.</p> - -<p>—Toi, Philippe? et pourquoi?</p> - -<p>—Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est -triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui -voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le -mien est près de mes amis.</p> - -<p>—Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive -quelque chose, je suis seule au monde...</p> - -<p>—Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus -grand, plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être, -dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous.</p> - -<p>—L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti -pour la guerre de Cent Ans.</p> - -<p>Mais Geneviève ne lutta plus.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur -le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière -coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent -devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse -s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques -prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes.</p> - -<p>—Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains... -Ô ma belle journée, pensa-t-elle.</p> - -<p>Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes -tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants -couvraient la musique éternelle des cloches.</p> - -<p>—Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de -l'église. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></h4> - - -<p style="margin-left: 50%;">Pour moi, plus je repasse<br /> -dans mon esprit des faits anciens<br /> -et modernes, plus un pouvoir<br /> -inconnu me semble se jouer des<br /> -mortels.</p> - -<p style="margin-left: 55%;">TACITE.</p> - -<p><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_I_III">I</a></h4> - - -<p>Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne -était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les -voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République -était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida -d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau.</p> - -<p>Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le -temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles -se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle -éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu -partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues -un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une -netteté qui étonnait.</p> - -<p>Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant -<i>la Marseillaise</i> et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un -drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.</p> - -<p>La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À -bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur -idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des -spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent -sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.</p> - -<p>Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en -colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait -la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent -militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme -quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs, -quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent -leurs casquettes.</p> - -<p>«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution -bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui -regardait comme lui ce spectacle étrange.»</p> - -<p>L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout -le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M. -Guizot.</p> - -<p>Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme. -On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du -Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière -était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture. -Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.</p> - -<p>Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas -pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de -l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.</p> - -<p>Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la -garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur -l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands -sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition -révolutionnaire.</p> - -<p>Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une -redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge -et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et -militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda -bravement.</p> - -<p>—Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez -avec moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de -Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture -ne se montre pas, nous sommes foutus! »</p> - -<p>Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte, -suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui -s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était -Lucien Malessart.</p> - -<p>—Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon -vieux.</p> - -<p>—Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?</p> - -<p>—Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a -enrôlé... Il est préfet de police.</p> - -<p>—C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en -pensera le Gouvernement provisoire?</p> - -<p>—Qui est le Gouvernement provisoire?</p> - -<p>—C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme, -nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...</p> - -<p>—Qui est-ce Albert?</p> - -<p>—Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande -pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il -m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand <i>notre</i> -gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il -a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs -Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient -nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont -invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de -ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt -mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière -lui.»</p> - -<p>Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place -de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un -aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands -ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.</p> - -<p>«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud, -l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle -comédie jouez-vous?</p> - -<p>—Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde... -Hier soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis -sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un -général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans -un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de -l'ordre.</p> - -<p>Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron -de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en -main, en gardaient l'entrée.</p> - -<p>—Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe.</p> - -<p>—Le préfet de police.</p> - -<p>—Quelle allure! fit l'autre.</p> - -<p>Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les -embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise -composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un -passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité -de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une -violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste, -lui sembla étonnamment vide.</p> - -<p>Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement -provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol -jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et -d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse -comme dans une chambre de malade.</p> - -<p>Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou -presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette -assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il -critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale -Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer -les mécontents en soldats.</p> - -<p>L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui, -Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui -le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour -essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare -regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à -ne pas se laisser faire.</p> - -<p>Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.</p> - -<p>—Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, -comme il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais -se souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il -griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers -l'ingénieur.</p> - -<p>—Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me -rendre un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien -et rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce -matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.</p> - -<p>Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait -une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des -travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils -est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»</p> - -<p>Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi -Garnier Pagès était travailleur.</p> - -<p>Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par -Lamartine; il portait simplement: <i>À Madame de Lamartine, 82, rue de -l'Université: Envoie-moi du chocolat.</i></p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit -fort longtemps à remplir sa mission.</p> - -<p>Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge -qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le -matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un -morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait -toujours vers l'Hôtel de Ville.</p> - -<p>Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus -sombres, les chants plus sourds.</p> - -<p>Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les -cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers -les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un -immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV.</p> - -<p>Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri -la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge».</p> - -<p>Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la -distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans -le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.»</p> - -<p>Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il -vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une -civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi -le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait -un rouge plus sombre.</p> - -<p>Un immense silence effleura la place.</p> - -<p>Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse -mouvante, Lamartine parlait.</p> - -<p>Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges -s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les -quais noirs.</p> - -<p>Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien -consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le -laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si -fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le -lendemain.</p> - -<p>La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine, -dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire, -il gagna les Champs-Élysées.</p> - -<p>Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la -ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet -retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une <i>Marseillaise</i> égarée: le -soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de -Triomphe.</p> - -<p><br /></p> - -<p>Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de -la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit -fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels -des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant -eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux -arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles -étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux -pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits.</p> - -<p>Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un -canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge. -Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était -à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.—Ce -canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.—Mais non, répondit Lucien en -ricanant, c'est un canon automatique.</p> - -<p>Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé: -le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_II_III">II</a></h4> - - -<p>Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les -légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois; -les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les -ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur.</p> - -<p>L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde, -bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à -assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale.</p> - -<p>Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le -I<sup>er</sup> mars il y en avait vingt-cinq millions.</p> - -<p>Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur -des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces -gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de -devenir eux-mêmes des partisans.</p> - -<p>Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections -rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et -ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les -élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc, -désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre -civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait -voter des réformes nobles et vagues.</p> - -<p>Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait -solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient -pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il -prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer.</p> - -<p>Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit -«Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le -rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui -savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.</p> - -<p>Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal -est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons -ce pays, de gré ou de force.»</p> - -<p>Lucien l'encouragea vivement.</p> - -<p>Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à -mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les -allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y -buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles -dans le Corps de garde des Montagnards.</p> - -<p>Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces -choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils -se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut -préféré les kermesses idylliques de Cabet.</p> - -<p>Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques, -des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son -caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.</p> - -<p>On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande -républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière, -à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva: -le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un -charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une -fureur terrible.</p> - -<p>—«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»</p> - -<p>Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il -le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de -la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait -mettre en sûreté les documents secrets.</p> - -<p>On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de -dépouiller.</p> - -<p>Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui -était familière.</p> - -<p>«<i>Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon -admission dans l'Administration que vous dirigez.</i></p> - -<p>Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide.</p> - -<p>Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le -paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes, -toujours méthodiques et exactes.</p> - -<p>Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là -dedans, racontée par un esprit froid et moqueur.</p> - -<p>—«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et -je n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera -fusiller...»</p> - -<p>Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher -son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles -sa raison tournait en vain.</p> - -<p>Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la -République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami.</p> - -<p>Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il -avait aimé, et tout son courage tombait.</p> - -<p>Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses. -Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était. -Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu, -dut les montrer.</p> - -<p>Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait -Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui -frappa sur l'épaule avec bonhomie.</p> - -<p>«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable -avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.»</p> - -<p>—«Il était mon ami, dit Philippe.</p> - -<p>—Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien.</p> - -<p>—Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux?</p> - -<p>L'autre le regarda avec méfiance.</p> - -<p>—Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi. -En tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci.</p> - -<p>Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment; -«Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs -questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas.</p> - -<p>Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans -le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de -nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment, -rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer -aucune preuve.</p> - -<p>Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva -sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et -autour de lui on commençait à l'approuver.</p> - -<p>Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite.</p> - -<p>Quand il eut fini:</p> - -<p>—Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son -fait, qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci.</p> - -<p>Et il tira de sa poche la liasse des lettres.</p> - -<p>Lucien accablé se tut.</p> - -<p>Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui -l'attendait.</p> - -<p>Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les -renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son -existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller -sur l'heure dans le jardin.</p> - -<p>—C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer -la peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire -terrible.</p> - -<p>—Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un -revolver, il ne peut vivre, il en sait trop.</p> - -<p>Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et -prudente.</p> - -<p>—C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai -pas.</p> - -<p>—Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche.</p> - -<p>—Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains.</p> - -<p>Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu -sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour -commencer l'instruction.</p> - -<p>Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme, -écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même -qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre -cause.</p> - -<p>Il était trop intelligent pour y parvenir toujours.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_III_III">III</a></h4> - - -<p>Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans -l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle -sursauta au bruit de ses pas.</p> - -<p>—Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule -que tout me bouleverse.</p> - -<p>—Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?</p> - -<p>—Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec -ce Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il -aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se -passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.</p> - -<p>Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle -attendit.</p> - -<p>—Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu -près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent -obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les -légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République -parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les -extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la -province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.</p> - -<p>—Et qu'est-ce qu'il va se passer?</p> - -<p>Bertrand d'Ouville sourit.</p> - -<p>—Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est -un livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.</p> - -<p>—On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?</p> - -<p>—Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux -arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent -semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon -différente.</p> - -<p>Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village -obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une -légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître -du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13 -Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et -à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.</p> - -<p>Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps; -nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et -cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de -régions déjà traversées...</p> - -<p>Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce -précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.</p> - -<p>—Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop -de petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous -puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette -histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en -va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers -l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble -interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut -durer deux mois, deux ans ou vingt ans.</p> - -<p>—Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se -passer demain.</p> - -<p>—Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment -libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont -trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera -l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri -V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par -son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.</p> - -<p>—Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai -conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.</p> - -<p>—Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux -types de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me -méfie des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit -l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.</p> - -<p>«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un -bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence -est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les -hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal, -Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»</p> - -<p>Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle -regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle -secoua brusquement la tête.</p> - -<p>—Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes -m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots. -Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons? -Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se -battre?</p> - -<p>—N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a -fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux. -Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de -prospérité produisent des crises de mysticisme.</p> - -<p>—On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une -force étrange.</p> - -<p>Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une -vigueur qui détonna très légèrement:</p> - -<p>—Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez -arranger tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.</p> - -<p>—Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une -politique à longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à -courte vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les -surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour -détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le -masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi -voir mon filleul.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_IV_III">IV</a></h4> - - -<blockquote> -<p class="center">«<i>Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès.</i></p> - - -<p style="margin-left: 42%;">«Abbeville, 10 mars 1848.</p> - -<p>«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux -usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher -communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles, -protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices. -À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se -douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux -ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart -d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde. -Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été -serviles.</p> - -<p>«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme. -Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple -français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il -s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous -même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul -le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la -veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre -parts.</p> - -<p>«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du -temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs, -ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a -envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter -pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est -honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait, -je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son -télégramme à Ledru-Rollin:</p> - -<p>«—Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont -nécessaires ici.»</p> - -<p>«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du -propriétaire.</p> - -<p>«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un -cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le -travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat -Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était -couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement -à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le -délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de -terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie.</p> - -<p>«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine -les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour -forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une -procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les -lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai -dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux -raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je -vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir -bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les -tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et -me voici fort populaire.</p> - -<p>«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter -par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que -demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des -cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les -deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs -vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se -battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher.</p> - -<p>«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des -commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé -trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a -trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle -d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes -molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu -vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même -avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne -les blâme point.</p> - -<p>«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères -trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications. -Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas -très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil -de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous -n'en avez pas.</p> - -<p>«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de -même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais -désintéressé, et je vous aime bien.</p></blockquote> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_V_III">V</a></h4> - - -<p>De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel -rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire -indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa -femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs -regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il -avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil -n'était pas en jeu.</p> - -<p>D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami, -Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice. -Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans -regrets.</p> - -<p>Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa -jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils -rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de -suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire.</p> - -<p>—Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté.</p> - -<p>C'était un mensonge, mais inconscient.</p> - -<p>Elle s'inquiéta de Lamartine.</p> - -<p>—Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son -compte. Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit -de ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir.</p> - -<p>Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour -regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de -plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la -Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge -ornées de cordons de pierre.</p> - -<p>La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais: -Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un -rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui -montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et -savait quelques mots nouveaux.</p> - -<p>Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le -matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit -à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet.</p> - -<p>Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes -saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête:</p> - -<p><br /></p> - -<p class="center">RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="center">Liberté—Égalité—Fraternité</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>—Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par -salut et fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire -d'Ault contre les flottes et la marée.</p> - -<p>—La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève, -elle te croyait ministre.</p> - -<p>—Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture -d'enfant appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32... -Tu peux l'ouvrir.</p> - -<p>—Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route -Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément -conservatrice.</p> - -<p>—J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple -n'a pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de -Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants -et en même temps ce calme majestueux.</p> - -<p>Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était -devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne -foi.</p> - -<p>—Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections?</p> - -<p>—Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit -coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en -dire davantage: j'espère qu'il viendra.</p> - -<p>—Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose, -comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir.</p> - -<p>—Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu -me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je -serais morte d'ennui.</p> - -<p>—Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien -seule!</p> - -<p>—Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me -voir aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me -faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu: -impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il -serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée... -comprenez-vous?</p> - -<p>Philippe sourit faiblement.</p> - -<p>Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les -aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une -des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils.</p> - -<p>—C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal -conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de -plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres, -ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément -les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution -paraît honnête.</p> - -<p>—Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale -ne fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades; -vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable -maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs, -c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards.</p> - -<p>—Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse -conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le -pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit.</p> - -<p>—C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les -élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le -consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande, -un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de -musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux -d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer? -Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate -prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache -vouloir.</p> - -<p>—Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très -reconnaissant de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est -beaucoup. La guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.</p> - -<p>—Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une -courte violence peut mettre fin à un long esclavage.</p> - -<p>—Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est -nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était -encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit -utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà -accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut -détruire que ce qui est détruit.</p> - -<p>Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier -Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer. -«Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine -et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y -rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire -souffrir personne inutilement.</p> - -<p>—J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à -Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère -davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne -discuterions pas plus avant.</p> - -<p>—Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me -fait du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections. -La situation était fort obscure, tous les candidats étant -républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les -bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient -d'être candidats.</p> - -<p>«—Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations -de l'ingénieur.</p> - -<p>Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste -étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique» -disaient-ils.</p> - -<p>Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia -une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en -regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était -devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de -la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des -classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France -paisible et forte, un seul cri: la Patrie!»</p> - -<p>Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut -reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses -mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui -expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer -des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la -Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau -froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage.</p> - -<p>Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait -une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle -figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet -esprit dont la fantaisie les inquiétait.</p> - -<p>Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était -lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire -perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui.</p> - -<p>D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825 -écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors -de son passage à Abbeville.</p> - -<p>—Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour -obliger mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs -j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout -français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise.</p> - -<p>Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux -femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains -des mastodontes.</p> - -<p>Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à -des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la -crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence -hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des -expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux -visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de -marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands, -ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées -électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient -pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les -candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas.</p> - -<p>L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante, -plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le -père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste -Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait -quinzième derrière les quatorze élus.</p> - -<p>—Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit -M. de Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du -Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables.</p> - -<p>—Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu -d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette -province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint -les idées comme le choléra.</p> - -<p>Philippe Viniès était tragique et découragé:</p> - -<p>—Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville -qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec -les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des -siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de -lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et -sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à -penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le -contraste y fait l'harmonie.</p> - -<p>En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en -dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et -vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et -mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une -vignette grossière.</p> - -<p>—Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil.</p> - -<p>—Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut -Philippe surpris... <i>Français, j'avais désiré que mon corps reposât -sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai -tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le -malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la -guerre</i>....</p> - -<p>—Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort...</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VI_III">VI</a></h4> - - -<p>Dès le mois de mai 1848 la Révolution entra en agonie. Elle ne mourait -pas comme le croyait Philippe de l'erreur de Lamartine et d'une -élection prématurée. Elle mourait parce qu'une bourgeoisie encore -vigoureuse n'hésitait pas à descendre dans la rue pour apporter à ses -lois l'appui de ses baïonnettes, et parce que la province écrasait -l'émeute de tout le poids de sa saine et puissante médiocrité.</p> - -<p>«Le cardomnel avait raison, disait Bertrand d'Ouville, la propriété -n'est pas un droit de l'homme; c'est un droit de la Garde nationale: -elles vivent et périssent ensemble.»</p> - -<p>Cependant le peuple de Paris, justement déçu, frémissait encore à -tout appel. Dans les Ateliers Nationaux, que nul n'essayait d'organiser, -quatre-vingt mille ouvriers vivaient dans une paresse qui leur était -odieuse. Des provinces arrivaient par chaque train des compagnons -nouveaux qui venaient s'y enrôler. Le gouvernement, inquiet, les -traitait avec une bienveillance sournoise et songeait à s'en -débarrasser.</p> - -<p>Philippe, énervé et anxieux, tenait aux ouvriers des Clubs des -discours dont la violence étonnait leur placidité et les engageait à -se rendre à Paris pour y défendre la République.</p> - -<p>Un matin il reçut à son bureau une lettre urgente du sous-préfet.</p> - -<p><br /></p> - -<blockquote> -<p>ARRONDISSEMENT<span style="margin-left: 5em;">RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</span></p> -<p style="margin-left: 3%;">d'ABBEVILLE</p> - -<p style="margin-left: 5%;">CABINET<span style="margin-left: 8em;">Liberté—Égalité—Fraternité</span></p> -<p>DU SOUS-PRÉFET</p> - - -<p style="margin-left: 10%;">CITOYEN INGÉNIEUR,</p> - -<p>Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir -invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se -rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux.</p> - -<p>Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de -l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il -importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre. -Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries, -pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à -Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés -dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route.</p> - -<p>Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de -l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de -toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente -attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen -ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le -département de la Somme.</p> - -<p style="margin-left: 50%;">Salut et Fraternité.</p></blockquote> - -<p><br /></p> - -<p>Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où -les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps -regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du -large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de -l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de -maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de -rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets -avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes.</p> - -<p>Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme -sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et -s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur -colère:</p> - -<p>—Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris: -ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de -ch'sous préfet... Enfin est-on en République?</p> - -<p>—N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez -tout. Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on -vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers -nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos -commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend -d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait -sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander.</p> - -<p>—Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires.</p> - -<p>—Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués.</p> - -<p>—Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons.</p> - -<p>Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure, -haussa les épaules, et dit:</p> - -<p>—Soit.</p> - -<p>Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège: -quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue -Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le -faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par -ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles -comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de -Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui -avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il -y eut des murmures.</p> - -<p>—Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne.</p> - -<p>Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri:</p> - -<p>—Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution!</p> - -<p>Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait -peut-être.</p> - -<p>Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la -sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois -sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se -trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont -confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et -seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu.</p> - -<p>—Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut -qu'un de vous parle au nom de tous.</p> - -<p>Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur.</p> - -<p>Un honnête garçon qui se nommait Lecadieu et auquel Philippe avait -souvent prêté des livres accepta enfin de parler: «Ça me coûtera ma -place, dit-il tristement, mais, ma foi, autant moi qu'un autre.»</p> - -<p>Une des jeunes filles sonna, il y eut un long silence. Puis on entendit -des pas sur les pavés de la cour. Une domestique montra sa tête et, -voyant cette foule, se rentra vivement et dit: «Seigneur.»</p> - -<p>Philippe s'avança: «Ces citoyens, dit-il, désirent voir le -sous-préfet.»</p> - -<p>—Mais monsieur est à table.</p> - -<p>—Il aura l'obligeance d'interrompre son déjeuner.</p> - -<p>Elle courut vers la maison. Une minute après, le sous-préfet arrivait -achevant une bouchée rebelle et essuyant sa moustache.</p> - -<p>L'orateur s'avança et dit la requête des ouvriers avec beaucoup de -calme et de bon sens.</p> - -<p>Le sous-préfet, pris au dépourvu, cherchait des phrases.</p> - -<p>—Citoyens, mes amis... vous connaissez mes sentiments... -Travailleur moi-même... les ordres du ministre... les ouvriers le -comprendront sans peine... bon sens et patriotisme intelligents dont ils -ont toujours fait preuve.</p> - -<p>Découvrant Philippe, il lui lança un regard furieux; puis, il eut une -inspiration.</p> - -<p>—Avant tout, citoyens, laissez-moi relire les ordres du ministre -qui permettent peut-être de vous donner satisfaction.</p> - -<p>Il battit vivement en retraite et, tout de suite, par la petite porte du -jardin, envoya un messager au colonel de la Garde nationale pour le -mettre au courant de la situation.</p> - -<p>Les ouvriers patients attendaient.</p> - -<p>Philippe regardait l'heure, pensant à l'inquiétude de Geneviève; au -bout de dix minutes, il proposa de sonner à nouveau. Comme il venait de -le faire, on entendit dans le lointain un tambour battant à coups -rapides.</p> - -<p>—Le rappel, pensa-t-il, ce petit drôle s'est moqué de nous.</p> - -<p>Sa troupe dressa l'oreille, il conseilla le calme et la fermeté; -quelqu'un lança une pierre dans la porte, puis deux officiers de la -Garde nationale arrivèrent à moitié habillés, achevant de boutonner -leur uniforme; le sous-préfet enhardi reparut à leurs côtés.</p> - -<p>—Citoyens, dit-il, retirez-vous. Dans dix minutes la force armée -sera ici; les ordres du ministre sont formels. Quant à vous, monsieur, -lança-t-il à Philippe, si vous n'employez votre influence à faire -cesser ce scandale...</p> - -<p>—Il n'y a aucun scandale, tout le monde ici est fort calme, sauf -vous.</p> - -<p>D'autres officiers arrivèrent; quant aux Gardes nationaux, prudents, -ils attendaient des nouvelles rassurantes pour sortir de leurs maisons.</p> - -<p>La pluie tombait plus fort.</p> - -<p>—Moi, je m'en vas à m'maison, dit un manifestant fatigué. Beaucoup -le suivirent et il ne resta plus autour de Philippe qu'une poignée de -braves.</p> - -<p>En face d'eux, ne sachant trop que faire, le sous-préfet et -l'état-major de la Garde nationale discutaient à voix basse.</p> - -<p>Soudain, une voix éraillée tomba du ciel.</p> - -<p>—Et nous y voici... belle porte. Milord..., beau point de vue... -beaux officiers... nommés par les Anglais.</p> - -<p>C'était Jalabert qui ayant vu se former une troupe et se préparer une -bataille avait, en vieux soldat, marché au canon et qui, commençant à -s'ennuyer, avait escaladé par une gouttière un des piliers du porche.</p> - -<p>—Toi, mon bonhomme, dit le sous-préfet, furieux, je vais te faire -arrêter.</p> - -<p>—Yes, Milord, répondit le bonhomme, si la paille est fraîche, -allons-y gaiement.</p> - -<p>Le rire rapprocha aussitôt les hommes de Philippe et les Gardes -nationaux. Devant cette vieille plaisanterie abbevilloise, ils ne furent -plus que des gens d'une même ville qui se rencontrent chaque jour dans -les rues et s'amusent des mêmes fantoches.</p> - -<p>Bourgeois et ouvriers unis au fond dans leur mépris du fonctionnaire se -divertirent à entendre le sous-préfet discuter avec l'ivrogne.</p> - -<p>Philippe, voyant l'affaire terminée, salua et s'éloigna lentement. Du -bout de la rue, il entendait crier: «Vive le 106<sup>e</sup>! Vive le -colonel Achard! Vive la duchesse de Berry!»</p> - -<p>Il pensait aux belles foules nerveuses de Paris.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VII_III">VII</a></h4> - - -<p>Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans -le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère -indulgente d'une plaisanterie de collégien.</p> - -<p>Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un -long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville; -d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient -levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte...</p> - -<p>Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie -de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque -représentant de l'administration.</p> - -<p>Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès.</p> - -<p>«<i>M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre, -adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera -certainement.</i></p> - -<p>«<i>D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte, -je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon -département.</i>»</p> - -<p>Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour -sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune -femme et de son enfant.</p> - -<p>Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand -d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.</p> - -<p>—N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident -à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce -pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès -s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous -vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force -dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.</p> - -<p>Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir -comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un -ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les -rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait -d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres -qui leur devaient tout.</p> - -<p>Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu -mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire -et douloureux.</p> - -<p>Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres -idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses -ennemis.</p> - -<p>Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines -dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait -si longtemps l'Elvire de sa maturité.</p> - -<p>Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au -général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.</p> - -<p>La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.</p> - -<p>De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux -vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un -homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à -mort.</p> - -<p>Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac -comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant -tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans -leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants, -s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé. -Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des -Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal -et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.</p> - -<p>Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et -réclamèrent des victimes.</p> - -<p>Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient -venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait -l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier -Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture.</p> - -<p>Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému; -il arrivait de Paris et avait vu le ministre.</p> - -<p>—Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter -Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a -dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous -ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous -embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront.</p> - -<p>—Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher.</p> - -<p>Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger -immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné -congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les -hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer.</p> - -<p>Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle.</p> - -<p>—Et nous laissera-t-on partir? dit-il.</p> - -<p>—Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet -sera trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque -à Boulogne dans trois jours.</p> - -<p>—Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe.</p> - -<p>—Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les -animaux.</p> - -<p>Et, pour les distraire, il parla de Paris.</p> - -<p>—Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule; -tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du -Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais».</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent -guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève -remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait -derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans -toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait -des cris furieux qu'il fallait apaiser.</p> - -<p>Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur -restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait -Geneviève.</p> - -<p>Il était beaucoup plus découragé qu'elle.</p> - -<p>—Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si -beau ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne -pense pas à autre chose.</p> - -<p>Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle -faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le -tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides, -les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans -rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même.</p> - -<p>—Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais -j'avais fini par m'y attacher.</p> - -<p>Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement.</p> - -<p>Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À -Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la -veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau. -M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur -l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il -serra la main de Philippe.</p> - -<p>—Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à -chaque instant... série noire, série blanche... comprenez-vous?</p> - -<p>Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et -presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la -passerelle de bois craquait suivant un rythme lent.</p> - -<p>—C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne -m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront -nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie -aventureuse.</p> - -<p>—Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en -Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si -agréables.</p> - -<p>Elle sourit: «Vous n'êtes pas encourageant.»</p> - -<p>—Je m'explique mal: j'aime le caractère anglais... beaucoup, mais -je veux dire que des hommes comme Viniès y apprendront combien tel -Français qu'il méprisait ici sont plus près de lui vraiment que -l'Anglais le plus libéral.</p> - -<p>Sur le paquebot, une cloche sonna, le bébé effrayé se serra contre sa -mère.</p> - -<p>—Il faut partir, dit-elle... adieu.</p> - -<p>Les trois exilés traversèrent la passerelle. Ils restèrent sur le -pont du bateau. Geneviève s'assit sur une caisse, son fils à côté -d'elle; de larges gouttes de pluie tombaient pesamment. La cloche sonna -à nouveau; la passerelle fut retirée, et le bateau à aubes, -maladroit, s'écarta lentement du quai. Sur le pont encombré Philippe -et Geneviève semblaient se serrer plus près l'un de l'autre dans la -pluie qui devenait forte.</p> - -<p>—La dernière fois que je suis venu ici, dit Bertrand d'Ouville, -comme les deux vieillards s'éloignaient, c'était en 1811. Je vis sur cette -place l'Empereur qui galopait sur un cheval gris. Il voulut traverser le -port à marée basse, mais sa monture buta contre un cordage et -Napoléon roula dans la vase. Il était furieux.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_VIII_III">VIII</a></h4> - - -<blockquote> -<p class="center"><i>Bertrand d'Ouville à Geneviève Viniès</i></p> - -<p style="margin-left: 42%;">Abbeville, octobre 1853.</p> - -<p>Abbeville est en fête aujourd'hui: M. Bonaparte et l'Impératrice nous -rendent visite pour la première fois. J'ai donné congé à mes -domestiques et suis seul dans la maison. Des souris trottinent derrière -les boiseries. Mes chiens couchés à mes pieds méprisent comme moi les -grands de ce monde. Par les fenêtres ouvertes m'arrivent le son des -cloches et le bruit du canon. Des bouffées de musique, des cris de -marchands, des rires de femmes surgissent du murmure continu de la foule -que l'on devine autour du jardin. Je jouis de ma solitude, et je rêve.</p> - -<p>Tous nos bourgeois ont pavoisé: ce gouvernement protégera leurs -placements. Notre sous-préfet, inamovible, vient de passer en bel -uniforme. Je vois maintenant que c'est avec sagesse qu'il divisait sa -vie en trois parts: il devait consacrer la première au Roi, la seconde -à la République et la troisième à l'Empire. Il était hier fort -occupé à faire effacer des monuments publics l'Égalité et la -Fraternité.</p> - -<p>Par ses ordres aussi on coupe les arbres de la liberté et on en -distribue le bois aux pauvres, ce qui est peut-être un symbole profond.</p> - -<p>Cependant la bonne ville, assise au milieu des terres, tient ses -marchés rustiques, aux jours consacrés. Mme Urbain vend des légumes, -monsieur Pillet des chapeaux et monsieur Larcher du latin. Le gendarme -Gorenflot fait des rapports sur les suspects d'aujourd'hui qui sont les -mêmes que ceux d'hier. Et Milord Yes montre la Cathédrale et couchera -ce soir au violon. Vous seuls, mes pauvres enfants, êtes exilés de ce -beau pays pour avoir renversé monsieur Guizot au profit de monsieur de -Morny.</p> - -<p>Ce gouvernement a pour lui les baïonnettes, l'Église, la banque et la -légende: il durera. «L'anarchie est heureusement accouchée du -despotisme: la mère et l'enfant se portent bien». Ainsi Paris se -console par des mots, mais ne les croyez pas: la mère est morte en -couches.</p> - -<p>Faut-il en pleurer? Monsieur Bonaparte est l'élu de la nation et la -voix du peuple sous mes fenêtres ratifie le plébisciste. Pour moi j'en -reviens à mon Pascal: «Qui doit passer le premier? Le plus savant? -Mais qui jugera? Il a quatre laquais: je n'en ai qu'un. C'est à lui de -passer. Il n'y a qu'à compter et je suis un sot si je conteste.»</p> - -<p>Ma cuisinière rentre, radieuse, Elle a vu leurs majestés:</p> - -<p>—Monsieur a eu tort de ne pas venir. C'était bien beau, mais -l'Empereur est laid.</p> - -<p>—Comment, laid?</p> - -<p>—Oui: il a l'air triste. Mais l'Impératrice est très polie: c'est -une belle rousse.</p> - -<p>Et elle veut dire blonde: tous nos malheurs, dirait Lecardonnel, -viennent de ce que les peuples emploient des mots qu'ils ont négligé -de définir.</p> - -<p>Je ne le vois plus souvent, Lecardonnel; il vieillit beaucoup, et ne -quitte guère ce tableau noir où il se prépare de la besogne pour -l'éternité.</p> - -<p>Vous souvenez-vous de ces pierres gravées que je vous disais -préhistoriques? Je viens d'en trouver au Moulin Quignon un admirable -spécimen. C'est un homme qui lutte avec un renne; le dessin est d'un -naturel vraiment vigoureux.</p> - -<p>Mais les savants officiels se refusent encore à admettre mes théories. -Ils les disent maintenant contraires à la religion. C'est pour toute -découverte, la seconde période. À la troisième on vous répond: -«Cela est vrai, mais nous le savions depuis longtemps.»</p> - -<p>La sobre lumière de l'automne picard nous fait ce soir un couchant gris -rose sur lequel les pignons du Bourdois détachent leurs silhouettes -pointues et grêles; les tours de Saint-Vulfran unissent toujours à la -beauté sévère des nombres l'esprit de leurs balustrades ajourées; -dans la cour voisine, la grâce précise de l'Hôtel de Vence me -rappelle votre visage. Les couleurs et les formes me consolent des -hommes; mais je suis quelquefois triste et j'aurais grand besoin de -vous.</p> - -<p>À bientôt donc, et comme nous disions au temps de notre courte -république: salut et fraternité. La formule m'étonna jadis; je la -trouve maintenant assez belle quand on la réserve à ceux que l'on -aime.</p></blockquote> - -<p><br /><br /><br /></p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Ni ange, ni bête, by André Maurois - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NI ANGE, NI BÊTE *** - -***** This file should be named 63271-h.htm or 63271-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/7/63271/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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